Le Monde
France, lundi 21 octobre 2024 1108 mots, p. 10
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19 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Lucie Castets renonce à se présenter pour devenir députée de l’Isère

La candidate du NFP pour Matignon ne souhaitait pas se plier à l’exigence des « insoumis » de siéger dans leur groupe

Sandrine Cassini et Laurent Telo

Lucie Castets a failli donner une nouvelle orientation à sa carrière : devenir députée de Grenoble, en remplacement de l’élu de La France insoumise (LFI) Hugo Prevost, accusé de violences sexuelles, et qui avait annoncé sa démission prochaine. La candidate du Nouveau Front populaire (NFP) pour Matignon a finalement renoncé à concourir pour cette législative partielle qui doit se tenir dans la 1re circonscription de l’Isère d’ici au 15 janvier 2025.

Vendredi 18 octobre, elle a annoncé à l’AFP que « les conditions de[sa] candidature n’[étaient] pas été réunies », estimant toutefois que « la personne importe peu et[qu’il] faut tout faire pour que la gauche gagne de nouveau cette circonscription », qui s’étend de Grenoble à une partie de sa banlieue nord. « Ce qui m’a été proposé ne me permettait pas, selon moi, de continuer à agir comme trait d’union de la gauche » , a justifié la haut fonctionnaire de 37 ans.

Voilà une grosse semaine que la Parisienne originaire de Normandie hésitait à franchir le cap du suffrage universel. François Hollande, avec qui elle s’entretient régulièrement, lui avait fait comprendre qu’elle n’avait pas vraiment le choix : sans fonction officielle, il serait difficile pour elle de rester l’incarnation du consensus de l’union de la gauche.

Principal frein, le groupe au sein duquel elle aurait dû siéger. La France insoumise avait prévenu : la circonscription lui étant réservée, selon l’accord du NFP, Lucie Castets devrait absolument intégrer le groupe « insoumis » et choisir, en bonus, un suppléant LFI. Mais le mouvement de Jean-Luc Mélenchon, qui ne compte plus que 71 députés (contre 66 pour le Parti socialiste, PS), était tétanisé à l’idée de perdre un siège.

Espoir douché

Vendredi 18 octobre, lors d’une réunion publique à Cahors, Jean-Luc Mélenchon, qui ne souhaitait visiblement pas être accusé d’avoir saboté la candidature de la postulante à Matignon, a affirmé que le mouvement était à « sa disposition ». « On comprend qu’elle a été choisie parce qu’elle faisait consensus et qu’elle veut rester dans ce rôle, ça nous va »,a-t-il dit, avant de faire une concession, celle de lui permettre de siéger, comme « apparentée », au même titre qu’Aymeric Caron, député de Paris, qui a son propre parti, Révolution écologique pour le vivant, ou que… l’élu de Seine-Saint-Denis, Jérôme Legavre, du Parti ouvrier indépendant, le parti trotskiste devenu un satellite de LFI. Le fondateur de LFI lui a aussi proposé de se présenter dans les Ardennes, où le député Rassemblement national Flavien Termet vient de démissionner…

Mais Lucie Castets, qui ne souhaitait pas perdre sa spécificité au sein de l’union de la gauche, ne souhaitait pas rejoindre le groupe LFI à l’Assemblée. Elle aurait notamment pu intégrer « le groupe le plus représentatif de la diversité et de l’union de la gauche »,autrement dit, Les Ecologistes, où siègent aussi les ex-frondeurs « insoumis », dont Clémentine Autain et Alexis Corbière (Seine-Saint-Denis), en rupture de ban avec le mouvement de Jean-Luc Mélenchon… Devant ces hésitations, LFI avait prévenu qu’il ne ferait pas campagne à ses côtés. Après avoir songé à aller au rapport de force avec les « insoumis », Lucie Castets a finalement décidé d’en rester là.

Autre obstacle qui devait être levé : le casting des candidats sur la circonscription. Aux dernières législatives, le 7 juillet, Hugo Prevost avait été élu, lors d’une triangulaire, avec seulement 1 300 voix d’avance sur le candidat macroniste, Olivier Véran. Cette fois, l’entourage de Lucie Castets avait compris que l’ancien ministre d’Emmanuel Macron ne se représenterait pas si elle était candidate. Un espoir rapidement douché par le démenti de ce dernier : « Je n’ose imaginer qu’elle puisse corréler un tel parachutage à la peur de rater son atterrissage », a indiqué le macroniste au Monde, tout en préservant le suspense sur sa propre candidature.

Reste à savoir comment va se dérouler l’élection en Isère. Le PS a officiellement investi Amandine Germain, conseillère départementale, mais, selon un communiqué de la fédération locale, le PS était prêt à y renoncer si « Lucie Castets devait finalement être la représentante de toutes les composantes du NFP ».Avec son désistement, il pourrait donc y avoir deux candidats de gauche, alors que c’est LFI qui était censé représenter le NFP. « Après le blocage de la candidature de Lucie Castets par LFI, Amandine Germain peut gagner la circonscription. Soutenue par les Isérois, elle doit l’être par tout le PS », a réitéré vendredi soir sur X l’ancien député socialiste des Bouches-du-Rhône Patrick Mennucci. « Ce serait une rupture unilatérale avec le NFP. J’espère que nos partenaires socialistes seront assez responsables pour ne pas désespérer »les électeurs, avait au préalable mis en garde le député LFI du Val-d’Oise Paul Vannier.

Flou d’Olivier Faure

Que va devenir Lucie Castets ? Le 16 octobre, la haut fonctionnaire souhaitait toujours « demeurer au service de l’union de la gauche »,a-t-elle répété à l’AFP. Mais elle n’a aucune garantie qu’elle sera de nouveau candidate à Matignon si Michel Barnier est renversé. Même si plusieurs partenaires du NFP voulaient y croire encore.

« Pour moi, ça n’est pas terminé,estime Elsa Faucillon, députée communiste des Hauts-de-Seine. C’est une des personnes qui souhaitent sincèrement que cette unité vive et se diffuse au local. J’attends, et j’espère d’elle qu’elle continue. Elle doit prendre sa part. Elle fait pas mal de déplacements locaux, ça se raconte. Elle doit en faire un récit politique. »Pour Matthias Tavel, député « insoumis » de la Loire-Atlantique , « elle est toujours[leur] candidate commune. J’attends d’Olivier Faure qu’il explique pourquoi et comment on choisirait quelqu’un d’autre »,ajoute-t-il. Effectivement, le premier secrétaire du PS entretient le flou, écartant un nouveau soutien à Lucie Castets, sans officiellement la lâcher : « Elle ne va pas passer sa vie à jouer à être candidate putative et virtuelle. Elle-même a demandé à être sortie de ce rôle », affirme-t-il. « On peut faire semblant. Ce sera Lucie Castets ou la rupture du NFP », menaçait le coordinateur de LFI, Manuel Bompard.

Jusque-là, le rendez-vous hebdomadaire en visioconférence avec les chefs des quatre partis de gauche était toujours à l’agenda de Lucie Castets. Elle a poursuivi ses déplacements, orchestré les propositions de contre-budget de la gauche, et vu nombre de personnalités de tous bords. Mais la suite de son avenir au sein du NFP doit encore être écrite.

Le Figaro, no. 24932
Le Figaro Économie, lundi 21 octobre 2024 1018 mots, p. 24

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20 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Retraites, arrêts maladie, cotisations patronales : les députés veulent corriger la copie du gouvernement

L'examen du budget de la Sécu démarre ce lundi en commission des affaires sociales à l'Assemblée. Le gouvernement appelle les parlementaires à la « responsabilité » , face à la dérive vertigineuse des comptes.

Renault, Marie-Cécile

C'est un budget de la Sécurité sociale de tous les dangers, qui arrive lundi devant les députés en commission des affaires sociales. Le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) pour 2025 sur lequel ils devront se prononcer tente d'endiguer le fameux « trou » de la Sécu, qui se creuse de façon vertigineuse et participe au dérapage des finances publiques. Attendu cette année à 10 milliards d'euros, il atteindra finalement 18,5 milliards d'euros. Pire, il pourrait dépasser 28 milliards d'euros l'an prochain, si les députés n'adoptent pas les mesures correctrices proposées par le gouvernement pour le ramener à 16 milliards.

« Nous proposons un effort de freinage de la dépense sociale mais proportionné » , défend Laurent Saint-Martin, ministre du Budget et des Comptes publics. Et de souligner que le texte prévoit des dépenses supplémentaires, par exemple l'augmentation des aides à la garde d'enfants pour les familles monoparentales (pour un coût de 600 millions) ou encore la revalorisation des petites retraites et le départ anticipé pour ceux qui ont commencé à travailler tôt (pour plus de 2 milliards). Mais les députés qui ont déposé plus de 1 500 amendements ne l'entendent pas ainsi.

Amendements alternatifs

Mesure emblématique, le report de six mois - du 1er janvier au 1er juillet - de la revalorisation des retraites, qui doit permettre à la Sécu d'économiser 3,6 milliards d'euros, focalise toutes les critiques. Une mesure «injuste car elle touche de manière indifférenciée tous les retraités quel que soit leur niveau de pension. Outre le fait qu'ils devront atteindre six mois de plus, cette revalorisation sera vraisemblablement moins élevée compte tenu du ralentissement de l'inflation. C'est donc bien une baisse pérenne de pouvoir d'achat qui est organisée», accuse la députée (écologiste) Sandrine Rousseau. Ce différé de revalorisation «ne remet pas en cause le principe de l'indexation des retraites sur l'inflation. Et les retraités les plus modestes - ceux qui bénéficient du minimum vieillesse ou de l'allocation veuvage - ne sont pas concernés», défend la ministre du Travail, Astrid Panosyan-Bouvet. Il permet aussi de «demander aux retraités une contribution à la maîtrise des comptes publics», justifie la ministre.

Mais le point chaud des débats sera l'abrogation de la réforme des retraites, portée par des amendements des groupes de gauche et de certains indépendants de Liot. Conscients qu'ils pourraient être déclarés irrecevables au titre de la charge pour les finances publiques, plusieurs députés de gauche ont déposé des amendements alternatifs, escomptant provoquer un débat. Comme la création de nouvelles recettes dans l'idée de rendre le passage de l'âge légal de 62 à 64 ans superfétatoire, avec par exemple des «surcotisations pour les plus hauts niveaux de retraites ou des taxations de superprofits», énumère le député PS Jérôme Guedj. Hasard du calendrier, les députés interrompront mercredi matin leurs travaux sur le PLFSS pour discuter... de l'abrogation de la réforme des retraites, mais cette fois à travers une proposition de loi du Rassemblement national.

« Arrêter la mystification »

Dans le domaine de la santé, l'objectif national des dépenses d'assurance-maladie (Ondam) pour 2025 est fixé à 263,9 milliards d'euros, en hausse de 2,8 % par rapport à 2024. «Défalqué de l'inflation et de la hausse de cotisation patronale, l'Ondam est à zéro, il faut arrêter la mystification» , s'insurge Jérôme Guedj. Le gouvernement a en effet prévu d'augmenter de 4 points le taux de cotisation des hôpitaux et des collectivités locales pour la pension de leurs agents affiliés à la caisse nationale de retraite des agents des collectivités locales (CNRACL), lourdement déficitaire. Une mesure qui doit apporter 2,3 milliards de recettes en plus à la branche vieillesse.

Autre mesure, qui hérisse les oppositions : la hausse du ticket modérateur chez le médecin, c'est-à-dire de la partie non remboursée par la Sécu. Aujourd'hui de 8 euros (30 % du prix actuel de la consultation), il pourrait passer à 12 euros (40 % du prix de la consultation qui passe à 30 euros le 1er décembre). Ce montant peut être remboursé par la mutuelle ou, à défaut, rester à la charge du patient. Le gouvernement en attend 1 milliard d'économie. «Ce projet ne fait qu'aggraver les risques de renoncement aux soins, avec la hausse des franchises, les cotisations des complémentaires qui vont fatalement augmenter et gravement impacter 2,5millions de personnes qui n'ont pas de contrat collectif», dénonce la députée (RN) Sandrine Dogor-Such.

« Craintes des entreprises »

Les débats devraient aussi s'enflammer sur le projet du gouvernement de réduire les allégements de cotisations sociales dont bénéficient les entreprises pour les salaires au niveau du smic. Concrètement, le gouvernement veut remonter les cotisations patronales entre 1 et 1,3 smic, de 2 points de pourcentage en 2025 comme en 2026. Elles baisseraient en revanche pour les salaires entre 1,3 et 1,8 smic et augmenteraient au-delà. Cette réforme doit rapporter 4 milliards d'euros à la Sécu, et vise à lutter contre la smicardisation de la société tout en permettant une montée en compétences de l'économie française.

Mais elle est combattue par le Rassemblement national, ainsi que par les députés des groupes Ensemble pour la République (ex-Renaissance) et Droite républicaine (ex-LR), alliés du gouvernement. Des députés des trois groupes ont déposé des amendements de suppression. «Je m'oppose à une augmentation globale du coût du travail qui détruirait des dizaines de milliers d'emplois», a indiqué le député (EPR) David Amiel. «J'entends les craintes des entreprises sur le coût du travail, c'est pour cela que nous maintenons les exonérations jusqu'à 3 smics - contrairement aux recommandations des économistes Bozio et Wasmer qui allaient jusqu'à 2,5 smics -, dans le souci de préserver l'emploi industriel» , a justifié la ministre du Travail, Astrid Panosyan-Bouvet. Tout en rappelant que cet effort de 4 milliards demandé aux entreprises est « à mettre au regard des 80milliards de coûts des exonérations cette année ». Les débats ne font que commencer. M.-C. R.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, lundi 21 octobre 2024 807 mots, p. AUJM4
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21 octobre 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Qui sont les snipers de l'Assemblée ?

Budget|Le projet de loi de finances 2025 arrive ce lundi en séance publique. Dans un hémicycle morcelé, chaque camp a affûté ses armes. Tour d'horizon.

Ludwig Galletavec A.S. et P.M.

Si le gouvernement décide de laisser un peu de place au débat parlementaire, avant un éventuel recours au 49.3, chaque camp politique tentera de défendre ses propositions et de peser autant que possible sur le projet de loi. En propulsant ses spécialistes des joutes budgétaires. « Le Parisien »-« Aujourd'hui en France » s'occupe des présentations.

Philippe Brun (PS)

Le député de l'Eure, âgé d'à peine 33 ans, s'est notamment fait remarquer l'année dernière en remportant plusieurs victoires lors de l'examen du budget 2024. Contre l'avis du gouvernement, il avait fait voter un amendement visant à empêcher le démembrement de l'énergéticien EDF ainsi qu'un autre pour créer un véritable « statut de parent isolé ». Des acquis non concrétisés du fait du recours à l'article 49.3 par le gouvernement mais qui collent exactement à la philosophie que souhaite inculquer Boris Vallaud, le président du groupe socialiste, à ses députés : « Ramener des victoires à la maison sur des sujets permettant de réunir des majorités républicaines. »

Véronique Louwagie (DR)

Elle est la spécialiste des finances au sein du groupe DR (Droite républicaine). Pourfendeuse des impôts, elle a été chargée de plancher sur le sujet par Laurent Wauquiez, qui lui a notamment demandé de trouver des propositions à hauteur de 4 milliards d'euros pour défendre une alternative au report du gel de l'indexation des pensions de retraite. Chaque année, cette expert-comptable de profession prépare les contre-budgets du parti avant l'examen du projet de loi de finances.

Jean-Philippe Tanguy (RN)

Élu depuis 2022, Jean-Philippe Tanguy est devenu en à peine deux ans l'une des figures du Rassemblement national à l'Assemblée nationale. L'un des rares qui ont réussi à percer, « dans un groupe qui manque encore de têtes d'affiche », comme le concède un cadre du Rassemblement national.

À 38 ans, cet ancien bras droit de Nicolas Dupont-Aignan a présenté les propositions de son groupe devant la presse la semaine dernière, après avoir attendu les arbitrages tardifs de Marine Le Pen, tout occupée qu'elle était à son procès. « Jean-Philippe Tanguy, c'est un très, très gros bosseur, mais il ne sait pas travailler en équipe », glisse l'un de ses collègues. Les interventions du député de la Somme seront scrutées de près, alors que beaucoup conviennent que le RN détient les clés d'une possible censure.

Éric Coquerel (LFI)

En tant que président de la puissante commission des Finances, le député Insoumis jouit d'un rôle central dans l'examen du budget. C'est lui qui a conduit les débats préalables en commission, avec près de 1 600 amendements à étudier. Éric Coquerel incarne la poussée LFI au sein de l'hémicycle. Et, d'une certaine manière, son « institutionnalisation » (lire page 5).

Même des élus RN, comme Sébastien Chenu, concèdent avoir de bonnes discussions avec lui, malgré le gouffre politique qui les sépare. « Il est calme et policé mais, sur le fond, c'est quand même un dur », nuance un socialiste.

Charles de Courson (Liot)

À l'Assemblée, Charles de Courson est un vétéran, élu sans discontinuer depuis 1993. Il est aussi un électron libre. Un libéral jamais avare en critiques sur la gestion des finances publiques par la macronie, vu d'un bon oeil par la gauche. Il est capable de plaisanter, comme il l'a fait la semaine dernière, avec la députée écologiste Sandrine Rousseau avant de défendre en commission des Lois de diviser par deux la contribution exceptionnelle sur les bénéfices des grandes entreprises. Cette année, Charles de Courson a été élu rapporteur général du budget. Un coup dur pour le gouvernement, alors que ce poste a toujours été occupé par un membre de la majorité. Avec Éric Coquerel, il promet de former un duo détonnant.

« Courson, c'est devenu le Muppet Show, une caricature de lui-même », sèche un député socialiste. Résigné, un cadre de la coalition Barnier s'attend au pire : « De toute façon, Courson et Coquerel ont organisé leur truc. Ils vont voter n'importe quoi, ça va coûter des milliards. On sera contraint au 49.3. »

Mathieu Lefèvre (EPR)

Député depuis 2022, Mathieu Lefèvre a rapidement gravi les échelons en macronie. Déçu de ne pas avoir été nommé rapporteur du budget en 2022 (Jean-René Cazeneuve lui a été préféré), l'élu du Val-de-Marne a pris du poids politique depuis et défend ardemment durant ces débats budgétaires le bilan d'Emmanuel Macron. Les hausses d'impôts, il s'y oppose fermement. Cet ancien collaborateur de Gérald Darmanin, lui aussi en première ligne lorsqu'il s'agit de critiquer le budget de l'exécutif, aura la lourde tâche de jouer le rôle de corapporteur aux côtés d'Éric Ciotti au sein de la commission d'enquête parlementaire présidée par Éric Coquerel, visant à faire la lumière sur le dérapage budgétaire.

Le Figaro, no. 24932
Le Figaro, lundi 21 octobre 2024 663 mots, p. 2

Politique

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20 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Cinq députés à suivre pendant l'examen du texte

Bordas, Wally

Éric Coquerel (LFI)

L'Insoumis Éric Coquerel sera l'un des principaux acteurs pendant l'examen du budget 2025. Celui qui a réussi à se faire réélire président de la commission des finances en juillet dernier fait partie des plus fervents opposants à la politique macroniste. L'élu de Seine-Saint-Denis, qui compte parmi les plus anciens compagnons de route de Jean-Luc Mélenchon, siège à la Chambre basse depuis 2017, année où il est entré à la commission des finances. Ces dernières semaines, celui qui plaide pour une politique de relance de la demande n'a cessé de faire parler de lui en réclamant, mi-septembre, que Bercy lui remette, comme l'exige la Constitution, les lettres plafonds du projet de budget. Des demandes qui seront restées lettre morte, malgré ses déplacements en personne à Bercy puis à Matignon.

Charles de Courson (Liot)

Ce chantre de la rigueur budgétaire a réussi, pour la première fois de sa carrière, à se faire élire rapporteur général du budget, en juillet dernier. Et ce alors qu'il appartenait à un groupe d'opposition (Liot). Le centriste, fervent opposant à la réforme des retraites adoptée en 2023, s'est fait remarquer ces dernières années pour ses prises de position très critiques vis-à-vis du pouvoir macroniste. Jusqu'à se faire traiter d' «Insoumis» par le député Renaissance Mathieu Lefèvre, il y a quelques semaines. Spécialiste des finances publiques, doyen de mandat de l'Assemblée - il est député depuis 1993 -, Charles de Courson est passé à neuf voix seulement de renverser le gouvernement d'Élisabeth Borne il y a un an et demi, après avoir déposé une motion de censure «transpartisane». Exercice auquel il pourrait s'essayer à nouveau face à Michel Barnier.

Jean-Philippe Tanguy (RN)

Depuis 2022, Jean-Philippe Tanguy est devenu l'une des pièces maîtresses du dispositif de Marine Le Pen à l'Assemblée nationale. Tant et si bien qu'il est même devenu son seul voisin de banc, en remplacement de Sébastien Chenu, en juillet dernier. Le député de la Somme, qui siège depuis qu'il est parlementaire à la commission des finances, a présidé, lors de la précédente législature, la commission d'enquête parlementaire sur les liens supposés entre les dirigeants politiques et les puissances étrangères. Ancien proche de Nicolas Dupont-Aignan, ce pourfendeur de la «folie bureaucratique française» propose notamment la suppression de plusieurs niches fiscales et un durcissement de ce que son camp appelle l' «attractivité sociale».

Mathieu Lefèvre (Renaissance)

Le vice-président des députés Renaissance siège à la commission des finances depuis son élection à la Chambre basse, en juin 2022. Conseiller ministériel de Gérald Darmanin au Budget puis à l'Intérieur, l'élu du Val-de-Marne s'est rapidement imposé comme un pilier du camp présidentiel au Palais Bourbon. Corapporteur du budget asile-immigration, Mathieu Lefèvre plaide pour le renforcement de la rétention administrative et pour la généralisation de l'interdiction de retour sur le territoire français pour les étrangers sous OQTF. Pressenti pour être ministre du Budget du gouvernement Barnier il y a quelques semaines, il a finalement été écarté au dernier moment au profit de Laurent Saint-Martin. Dans quelques semaines, il sera le corapporteur, avec Éric Ciotti, de la très attendue commission d'enquête parlementaire sur la dérive des finances publiques.

Véronique Louwagie (LR)

En juillet dernier, Véronique Louwagie est passée à quelques petites voix de devenir présidente de la commission des finances. Depuis son élection comme députée en 2012, cette experte des dossiers budgétaires s'est imposée comme la référence de la droite sur cette thématique à l'Assemblée. L'élue de l'Orne, qui a défendu en 2023 une résolution visant à durcir l'accès à l'aide médicale d'État (AME), ne cesse de défendre la réduction des dépenses publiques. Et se refuse à toute hausse d'impôts : «Cela ne peut pas être le bon chemin», plaidait-elle récemment dans Le Figaro. Pendant les débats, celle qui occupe depuis 2022 le poste de vice-présidente de la commission des finances devra adopter une position délicate, entre soutien au premier ministre Michel Barnier et discours de fermeté contre de nouvelles taxes. W. B.

L'Humanité
lundi 21 octobre 2024 541 mots, p. 7

À Épinal, la gauche veut agir pour les campagnes

Anthony Cortes

Environnement Sous l'impulsion de la députée de la Drôme Marie Pochon, les universités des ruralités écologistes ont réuni personnalités du Nouveau Front populaire et acteurs de ces territoires autour de propositions concrètes.

Épinal (Vosges), envoyé spécial.

Sous les barnums installés pour l'occasion face à l'espace Cour à Épinal, ils se réchauffent comme ils peuvent. Ouvriers du bois, enseignants, guides de haute montagne, agriculteurs, syndicalistes... Leurs mains sont collées à leurs gobelets dépareillés pour absorber la chaleur du café. Certains sont d'ici, d'autres de bien loin. Mais ils se sont rejoints ce week-end aux deuxièmes Universités des ruralités écologistes pour une raison simple : montrer que, face aux difficultés des territoires ruraux, des solutions existent. Elles viennent du local et la gauche doit les porter. À l'invitation de Marie Pochon, députée de la Drôme très active sur le sujet des inégalités territoriales, les voilà donc prêts à débattre avec plusieurs personnalités du Nouveau Front populaire (NFP) pour dessiner le renouveau des campagnes. Parmi elles : Lucie Castets, ex-candidate au poste de premier ministre, Marine Tondelier, secrétaire nationale des Écologistes, ou Dominique Potier, député PS. « Il va falloir sérieusement se retrousser les manches », se marre Gérald, agriculteur dans une commune toute proche.

Tous veulent croire que considérer davantage les problématiques rurales, de la désertification médicale à celle des services publics ou des entreprises, peut permettre de s'attaquer aux maux profonds de la société française. Ces maux qui touchent de la même façon les villages, les villes moyennes et les banlieues des métropoles. « Il existe un lien étroit entre les vécus et les ressentis des ruraux et des urbains, estime Majdouline Sbaï, eurodéputée écologiste. J'ai grandi à Roubaix, où nous avons aussi vécu le déclin de notre industrie, le sentiment de déclassement, d'abandon, les logiques d'exploitation, le chômage... »

des solutions dans le sens du renouveau

En ville comme à la campagne, les conséquences sont bien connues : l'abstention massive et l'extrême droite victorieuse. « Quand vous connaissez l'identité profonde de votre commune et que vous vous battez chaque jour avec vos petits moyens pour qu'on s'en sorte, je peux vous dire que ça fait mal, regrette Michel Fournier, maire des Voivres (Vosges) et président de l'Association des maires ruraux de France (AMRF). On me dit : ce n'est pas contre toi, c'est contre le système. Mais ça reste insupportable. D'où l'importance de prendre en main les problèmes que toutes les ruralités traversent. » Avec des solutions qui doivent aller dans le sens du renouveau. Pour mieux trancher avec la « banalisation du mieux que rien », comme le demande Marie Pochon, et une posture uniquement défensive face aux opportunistes et aux forces réactionnaires.

Comment ? En réinventant des secteurs affaiblis par la mondialisation, comme celui du bois, qui ont la capacité de faire vivre toute une vallée (ouvriers, distributeurs, artisans, etc.). En recréant du lien entre les individus, que ce soit en soutenant un fébrile, mais étendu, tissu associatif rural comme en relançant des colonies de vacances véritablement mixtes socialement et territorialement. Ou encore en réimplantant de véritables services publics pour en finir avec « l'impression de retrait de l'État » pointée par Émilie Agnoux, experte associée à la Fondation Jean-Jaurès, qui « crée l'impression d'être moins bien traité que d'autres ». Autrement dit : en reprenant la main.

Le Monde
International, lundi 21 octobre 2024 727 mots, p. 3
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19 octobre 2024 - Le Monde (site web)
20 octobre 2024 - La Matinale du Monde

A Kiev, le « plan de la victoire » de Zelensky suscite des réserves

Des élus d’opposition reprochent au président ukrainien de trop faire dépendre l’avenir du pays de ses alliés étrangers

Thomas d’Istria

Kiev - correspondant - Il ne s’agissait pas tant de présenter un plan, dont les éléments les plus importants avaient été dévoilés ces dernières semaines, qued’envoyer un message d’unité. Mercredi 16 octobre, deux ans et demi après l’invasion russe, le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, a présenté devant le Parlement son « plan de la victoire » dans un discours visant à rassurer et à rassembler à un moment particulièrement sombre pour son pays.

Cela fait plusieurs mois que la présidence évoque la possibilité d’ouvrir des négociations de paix avec la Russie. Les Ukrainiens s’inquiètent du résultat de l’élection présidentielle américaine de novembre, qui pourrait bouleverser la politique de soutien de leur allié le plus puissant. Un autre sujet d’angoisse concerne l’hiver à venir, alors que les forces du Kremlin se sont employées, depuis des mois, à détruire la majorité des capacités de production énergétique du pays avec des frappes de missiles et de drones. Sur le front, à l’est, les forces de Kiev, moins équipées et nombreuses que l’armée russe, ne cessent de reculer.

Un plan « très irréaliste »

Mais si les appels à des négociations progressent au sein de la population à mesure que la guerre dure, la vaste majorité se refuse toujours à des concessions territoriales. « Si, par négociations, on entend un gel de la situation actuelle avec la Russie, qui en profitera pour ensuite repartir à l’offensive, alors non, les Ukrainiens ne sont pas prêts pour cela. Les Ukrainiens ont besoin de garantie de sécurité », affirme Oleksiy Haran, professeur et chercheur à la Fondation des initiatives démocratiques, à Kiev.

Dans ce cadre, le « plan de la victoire » présenté par M. Zelensky vise essentiellement à permettre à l’Ukraine d’obtenir de ses alliés un renforcement militaire et des garanties de sécurité pour renforcer sa position. Mais certaines critiques se sont toutefois fait entendre sur le fait que l’avenir du pays dépend essentiellement des alliés. Sur Facebook, le député Oleksiy Hontcharenko, du parti de l’ancien président Petro Porochenko (2014-2019), Solidarité européenne, premier groupe d’opposition au Parlement, a ainsi critiqué un plan « très irréaliste ». « Il n’y a pas eu de véritable débat sur nos capacités. Il n’y a eu que des mots vides de sens », affirme l’élu.

La demande du gouvernement ukrainien de se voir adresser une invitation officielle à rejoindre l’OTAN ou la possibilité d’utiliser des missiles à longue portée pour frapper des cibles dans la profondeur du territoire russe ont, jusqu’à présent, été refusées par les alliés, qui craignent une escalade dans la guerre . « Zelensky est un maximaliste, analyse le politologue Volodymyr Fessenko, directeur du laboratoire d’études politiques Penta, basé à Kiev, dans une chronique publiée dans le média NV.UA. Il place délibérément la barre très haut pour nos demandes politiques, tout en sachant qu’il n’y aura pas de réponse immédiate. En deux ans et demi de guerre, il s’est habitué à ce qu’on lui dise d’abord “non”, puis “nous y réfléchirons” et, enfin, “oui”. Mais la première étape consiste à proposer à nos partenaires une solution concrète, puis à insister avec persévérance. »

Si la députée Iryna Gerashchenko, du parti Solidarité européenne, soutient les demandes faites par la présidence ukrainienne, elle affirme, sur X : « La victoire ne peut pas dépendre uniquement de nos partenaires. Elle dépend largement de nous. »« Il y a beaucoup de mots justes sur l’unité, l’absence d’alternatives à la démocratie, le renforcement du corps de défense et l’intégration euroatlantique. Nous sommes pour. Mais il est important d’avoir un plan »de réformes interne, ajoute l’élue.

Cette absence de propositions sur des enjeux nationaux, comme la réforme des institutions, la lutte contre la corruption ou l’accélération des capacités de production de l’industrie de défense, fait également partie des critiquesentendues par M. Haran. « Si l’on analyse le discours, tout dépend des partenaires occidentaux, de la communauté internationale, déplore le professeur. Je pense donc qu’il est très important de dire ce que nous, Ukrainiens, pouvons faire, devrions faire, comment nous nous battons, quels sont les problèmes, ce que nous devons surmonter. » p

Le Figaro, no. 24932
Le Figaro, lundi 21 octobre 2024 1505 mots, p. 14

Société

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20 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Patrick Hetzel : « La science ne doit pas se confondre avec le militantisme »

Ancien député LR du Bas-Rhin, proche de Michel Barnier, le nouveau ministre de l'Enseignement supérieur fait preuve de fermeté sur la question des mobilisations propalestiniennes à l'université et dévoile sa feuille de route au « Figaro » .

Bariéty de Lagarde, Aude, Beyer, Caroline

Patrick Hetzel, 60 ans, connaît bien le monde de l'enseignement supérieur pour avoir occupé les fonctions de recteur et de conseiller au cabinet de François Fillon, à Matignon. Il fut le numéro deux de la Rue Descartes au moment de la loi Pécresse de 2007 sur l'autonomie des universités.

LE FIGARO. - LE FIGARO. - Vous connaissez bien Michel Barnier. Quelles discussions avez-vous eues avec lui avant votre arrivée au ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche ?

- PATRICK HETZEL. -Il y a des hasards de la vie. En 2021, avec Olivier Marleix (député LR d'Eure-et-Loir, NDLR), nous

avions coordonné le projet présidentiel de Michel Barnier. Cela crée des liens. Quand il a été désigné premier ministre, nous avons naturellement eu des échanges. Il se trouve que j'ai beaucoup travaillé sur les questions d'enseignement supérieur. Historiquement, ce ministère a parfois été rattaché à l'Éducation nationale. Je me félicite qu'il soit aujourd'hui un ministère de plein exercice, qui recouvre l'enseignement supérieur et la recherche. Partout dans le monde, l'université est aussi un lieu de recherche, et cette recherche doit irriguer les écosystèmes socio-économiques autour de l'université. J'ai aussi proposé à Michel Barnier que le secrétariat d'État à l'Intelligence artificielle et au Numérique, auparavant rattaché à Bercy, soit raccroché au ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche. Dans cette révolution copernicienne de l'IA, les innovations viendront aussi de la recherche publique.

LE FIGARO. - Nous sommes dans une période politiquement instable. Cela influe-t-il sur votre action ?

- On a beaucoup entendu dire que ce gouvernement était là pour peu de temps et qu'il ne pourrait rien faire. C'est un sujet politique, mais dans mon action ministérielle, c'est un non-sujet. Néanmoins, le contexte politique incite à s'interroger sur le type d'actions qu'il est possible de mener par la voie législative mais aussi réglementaire, en visant toujours l'efficacité.

LE FIGARO. - Devrez-vous donc vous contenter de poursuivre ce qui a été lancé par votre prédécesseur, Sylvie Retailleau ?

- Je ne suis pas Sylvie Retailleau. Mais un certain nombre d'impulsions données, comme la réforme des bourses ou la phase 2 de l'autonomie des universités, méritent d'être poursuivies, tout en y mettant ma patte.

LE FIGARO. - Quelle est la patte Patrick Hetzel ?

- Il y a quelques semaines, j'étais député, sur le terrain. J'ai constaté que les lycéens se posaient beaucoup de questions sur leur avenir. Il faut leur donner des informations pertinentes pour la prise de décision, les rassurer et faire en sorte que l'enseignement supérieur soit un levier du développement de l'égalité des chances. Il y a un sujet que je porte depuis vingt ans, c'est l'insertion professionnelle après l'université. Beaucoup de choses ont changé. Aujourd'hui, on compte presque trois millions de jeunes dans le postbac. C'est une rupture massive. Depuis les années 1960, alors que notre population a augmenté de moins de 50 %, le nombre de jeunes inscrits dans des formations postbac a été multiplié par dix ! C'est donc une impérieuse nécessité que de se préoccuper de l'insertion professionnelle.

LE FIGARO. - Allez-vous vous pencher sur la réforme des études de santé, qui a été très critiquée ?

- Il faut qu'on remette l'ouvrage sur le métier. On voit bien qu'aujourd'hui on est un peu au milieu du gué. Il faut réussir à montrer que les études de santé recouvrent toute une palette de métiers passionnants, allant du médecin généraliste jusqu'au chercheur en milieu hospitalier. Aujourd'hui, des doyens de pharmacie nous alertent sur le nombre de places vacantes dans la filière. C'est un vrai sujet car, derrière, il y a des débouchés, donc de l'emploi. Les professionnels du secteur expliquent que sans ajustement, nous pourrions ne plus avoir assez de pharmaciens, en officine mais aussi dans l'industrie.

LE FIGARO. - Vous êtes le premier ministre de l'Enseignement supérieur issu de la droite depuis Valérie Pécresse (2007-2011) et Laurent Wauquiez (2011-2012). En quoi votre projet est-il ancré à droite ?

- Il y a chez moi cette volonté de ne pas opposer public et privé, qu'il s'agisse de recherche ou de formation. Aujourd'hui, la France investit 2,2 % de son PIB dans la recherche. Les Allemands sont à 3,1 %. La moyenne de l'OCDE se situe à 2,7 %. Comment augmenter cela ? L'État n'y arrivera pas tout seul. Idem sur la partie formation. J'ai commencé à entendre des critiques sur ma « vision libérale ». Je ne pense pas qu'elles soient justifiées. En tout cas, je ne suis pas un ultralibéral. Mais pour moi, l'intérêt général, c'est aussi se préoccuper de la manière dont l'enseignement supérieur et la recherche peuvent créer de la richesse dans le pays. Ça ne doit pas être un tabou. En vérité, je ne sais pas si c'est « de droite »...

- J'arrive par ailleurs au ministère avec la sensibilité d'un député qui a passé douze ans au contact des concitoyens, dans une circonscription très rurale. L'enseignement supérieur ne doit pas être l'apanage des métropoles. Il doit aussi jouer un rôle de lien avec les territoires. En première année de médecine par exemple, il faut trouver des dispositifs pour attirer davantage de jeunes issus de milieux ruraux, avec l'idée qu'ils pourront - potentiellement plus qu'un jeune urbain - s'installer comme médecins généralistes en zone rurale.

LE FIGARO. - Après des mobilisations propalestiniennes à Sciences Po début octobre, vous avez rédigé une circulaire rappelant aux présidents d'université et aux directeurs d'école leur responsabilité dans le maintien de l'ordre. Pourquoi était-ce nécessaire ? Certains ont pointé une ingérence...

- Cette circulaire avait pour premier objectif de rappeler le droit. Cela me semblait important car manifestement, à certains endroits, tout ceci n'avait pas été intégré. J'ai aussi voulu rappeler que le ministre soutenait les présidents d'université. Il faut parfois du courage pour déposer plainte ou saisir le procureur de la République. J'ai pu lire ici et là que j'étais contre la liberté académique. Ne mélangeons pas tout. J'ai toujours été un grand défenseur de la liberté académique. Ensuite, je me préoccupe de tous les étudiants. J'ai reçu une délégation de l'Union des étudiants juifs de France (UEJF) me disant que certains étudiants allaient en cours la boule au ventre. Pour le ministre que je suis, ce n'est pas acceptable. Il peut y avoir des débats. C'est le rôle de l'université. Mais il y a une différence entre un débat contradictoire et des manifestations portant une rhétorique qui arrange certains, principalement LFI. Il faut montrer que l'on ne laisse pas passer ces choses-là parce qu'elles sont interdites par la loi.

- En avril 2024, vous aviez proposé, en tant que député, de créer une « commission d'enquête relative à l'entrisme idéologique et aux dérives islamo-gauchistes

dans l'enseignement supérieur ».

Allez-vous mettre ce sujet sur la table ?

- Concernant la commission d'enquête, il revient au Parlement de décider. De mon côté, je serai extrêmement attentif et vigilant pour que l'on n'assiste pas à des dérives. La science ne doit pas se confondre avec le militantisme. C'est un message à faire passer aux communautés universitaires. Le débat existe d'ailleurs au sein de ces communautés. Des voix courageuses, comme celle de la sociologue Nathalie Heinich - qui vient de la gauche républicaine et dont on ne peut discuter l'intégrité académique -, dénoncent ces confusions.

LE FIGARO. - Votre venue au congrès national de l'UNI, le 12 octobre, a été critiquée, y compris dans les rangs de Renaissance. Comprenez-vous ces critiques ?

- La loi Jospin définit les critères qui indiquent quelles sont les organisations représentatives des étudiants. Aujourd'hui, il y en a quatre. L'UNI en fait partie. Quand l'une de ces organisations m'invite à son congrès annuel pour présenter le début de ma feuille de route gouvernementale et échanger avec 400 étudiants présents, je leur dis non ? J'ai entendu des choses telles que : « C'est légitimer l'extrême droite ». Je ne vais pas rentrer dans ce débat. En juin, il y a eu des élections législatives. Regardez qui étaient mes adversaires (Denis Kieffer, candidat RN, NDLR) et contre quoi je me suis battu. J'ai mené des combats politiques au plus près du terrain, dans une circonscription où Marine Le Pen fait 54 %. Le jour où Éric Ciotti a fait alliance avec le Rassemblement national, j'ai fait partie de ceux qui ont dit ne pas vouloir de cela. Le procès que l'on me fait là est objectivement hallucinant.

LE FIGARO. - Quel est l'impact des restrictions budgétaires sur votre ministère ?

- Le budget de l'enseignement supérieur et de la recherche est préservé par rapport à 2024. En 2025, certains éléments de la loi de programmation de la recherche (LPR) ne se réaliseront pas tels que prévus, mais toutes les impulsions seront poursuivies. Sur le périmètre de l'enseignement supérieur, nous allons échanger avec les présidents d'université au sujet de leurs trésoreries.

L'Humanité
lundi 21 octobre 2024 804 mots, p. 6

Droite et extrême droite s'opposent à 60 milliards de recettes fiscales

Gaël De Santis

Assemblée nationale Les élus de la commission des Finances ont rejeté le volet recettes du projet de budget 2025, qui avait été fortement amendé en mettant à contribution les grandes entreprises et les contribuables les plus riches. Quant au premier ministre, il menace de brandir le 49.3.

Patatras ! Les trente-six heures de travail de la commission des Finances sur le volet recettes du budget sont parties au rebut, samedi. Ses députés ont rejeté par 29 voix contre 22 cette partie du projet de loi, qu'ils avaient pourtant fortement amendée... dans le bon sens. Grâce au travail parlementaire, la taxe sur les hauts revenus (250 000 euros annuels par personne ou 500 000 euros annuels pour les couples) proposée par le gouvernement devait être rendue pérenne. Le prélèvement forfaitaire sur le capital devait passer de 30 à 33 %. L'« exit tax », pour mettre à contribution les personnes qui établissent leur domicile fiscal hors de France, devait être renforcée. Une taxe sur les superprofits devait être instaurée. Elle aurait pu rapporter 15 milliards d'euros en mettant à contribution les entreprises réalisant 750 millions d'euros de chiffre d'affaires et ayant réalisé un profit qui dépasse de 1,25 fois les profits annuels sur la période. Les fonds du crédit d'impôt recherche installé sous François Hollande devaient perdre 1,5 milliard d'euros sur les 8 qui lui sont consacrés en n'étant plus attribués aux secteurs de la finance et de l'assurance. Toutes les communes devaient pouvoir désormais appliquer une majoration de 60 % sur la taxe foncière des résidences secondaires. La fiscalité sur les rachats d'actions devait être alourdie, passant de 8 à 30 %. Les multinationales devaient se voir taxées sur les bénéfices qu'elles réalisent en France. La contribution des grandes entreprises du secteur maritime devait doubler.

le RN sauve la mise du gouvernement, à nouveau

Au total, les 127 amendements ont été votés parfois avec le RN, parfois avec une partie du camp présidentiel. Ils devaient, selon le président de la commission des Finances, Éric Coquerel, rapporter 60 milliards d'euros, sans toucher aux classes moyennes et populaires. « Un grand nombre d'amendements ont permis de transformer profondément le texte initial dans un sens positif et "NFP-compatible" », s'était félicité le député insoumis. « Cela montre qu'il est possible de faire autrement. On a réorienté la fiscalité sur les ultra-riches. De plus, on a réussi à enlever les taxes sur l'électricité et les ponctions sur les collectivités », a abondé le député communiste Nicolas Sansu. Mettant en cause les 62 milliards d'euros de cadeaux fiscaux aux plus riches et aux grandes entreprises accordés par la Macronie en 2023, Éva Sas, du groupe Les Écologistes, a salué les « avancées, qui vont dans le sens de la justice sociale et de la restauration des recettes de l'État pour financer nos services publics ».

Cette belle moisson est donc partie en fumée, grâce à une conjonction de voix macronistes et « Les Républicains » avec, comme c'est le cas depuis 2022, le secours des députés Rassemblement national. Même s'il sauve la mise du gouvernement Barnier, le RN, qui a toutefois voté les amendements visant à réinstaurer un impôt sur la fortune, fait mine d'être dans l'opposition. Le député RN Jean-Philippe Tanguy met ce vote sur le compte de « l'attitude du gouvernement et des partis de la majorité qui (...) ne veulent rien négocier » avec les oppositions. Un appel du pied, en quelque sorte, pour la suite du parcours législatif. « Le gouvernement est sauvé par le RN, comme à chaque fois. Cela montre que Marine Le Pen est présidente du conseil de surveillance », souligne Nicolas Sansu, pour qui « cela clarifie les choses ».

Un texte plus austéritaire encore ?

Tandis que le ministre de l'Économie, Antoine Armand, a pris « note du rejet par la commission des Finances de l'Assemblée nationale d'un budget qui aurait conduit au matraquage fiscal de nos concitoyens », Michel Barnier, qui a précisé ce dimanche dans les colonnes du JDD ne pas exclure d'utiliser le 49.3 pour faire adopter le budget, a pour sa part haussé le ton : « L'effort dont chacun doit prendre sa part ne peut pas se transformer en concours Lépine fiscal. »

Le projet de loi de finances va maintenant poursuivre sa navette parlementaire, arrivant en plénière ce lundi, dans la version rédigée par le gouvernement Barnier. Si, dans l'Hémicycle, les députés repoussaient à nouveau la partie recettes, « le texte serait transmis au Sénat dans son état initial », a alerté en commission Charles de Courson, rapporteur général du budget. « Cela veut dire que l'Assemblée nationale, qui a le pouvoir de la souveraineté nationale, ne pourra pas influencer ce texte », s'inquiète-t-il. La version du Sénat, où dominent « Les Républicains », dont le ministre de l'Intérieur, Bruno Retailleau, était encore jusqu'en septembre le président de groupe, pourrait revenir à l'Assemblée plus austéritaire encore que la copie du gouvernement.

Le Figaro, no. 24932
Le Figaro, lundi 21 octobre 2024 1053 mots, p. 4

Politique

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20 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Assemblée : le budget vire à la foire à l'impôt

Les députés de la commission des finances ont voté 130 mesures instaurant plus de 50 milliards de recettes supplémentaires.

Ruiz Perez, Julie

Les membres de la commission des finances ont fini par en convenir eux-mêmes samedi soir : ils sont allés beaucoup trop loin dans leur volonté d'alourdir la copie du gouvernement, qui prévoyait déjà environ 20 milliards d'euros de hausses d'impôts. Pendant trois jours, la semaine dernière, ils ont multiplié les projets d'augmentation de fiscalité et de nouvelles taxes, avec autant d'enthousiasme que de créativité. Par le jeu d'alliances de circonstance, qui se sont formées et défaites entre le centre, le Rassemblement national (RN) et le Nouveau Front populaire (NFP), ils ont ainsi adopté près de 130 mesures en examinant la première partie du projet de loi de finances, celle concernant la fiscalité. De quoi tripler la facture pour les contribuables, entreprises et particuliers confondus.

«Les amendements adoptés créent effectivement de nouvelles recettes, dont le montant total est estimé à environ 60milliards d'euros, qui reposent exclusivement sur les plus aisés, les revenus du capital et les superprofits des grandes entreprises» ,se réjouit le président Insoumis de la commission, Éric Coquerel. Si le chiffrage diffère légèrement, le constat est le même du côté du gouvernement, avec une appréciation beaucoup plus négative. Laurent Saint-Martin, ministre des Comptes publics, a dénoncé sur X un « matraquage fiscal » qui entraînerait « une augmentation de la fiscalité de 50milliards d'euros ».

Parmi les hausses d'impôts votées, certaines proviennent directement des propositions des députés du « socle commun ». C'est le cas de la création d'une nouvelle tranche d'imposition pour les héritages. L'amendement proposé par David Amiel, député d'Ensemble pour la République (EPR), vise à financer une hausse des plafonds d'exonération pour les donations en ligne directe, en taxant à 49 % les successions au-delà de 3,6 millions d'euros. La fiscalité des transmissions a d'ailleurs été particulièrement ciblée par les députés de la commission des finances. Deux amendements adoptés prévoient, par exemple, de restreindre les avantages fiscaux du pacte Dutreil pour la transmission des entreprises, un véritable totem pour le patronat. Un autre amendement vise à supprimer les avantages fiscaux liés aux transmissions via l'assurance-vie, en alignant ces règles sur celles des droits de succession.

Plusieurs amendements augmentant la fiscalité sur les plus aisés ont également été votés, dont plusieurs émanaient des élus du MoDem. La cartographie de la commission des finances s'est montrée particulièrement favorable à ce groupe. Ainsi, une quinzaine d'amendements signés par Jean-Paul Mattei, chef de file des députés MoDem à l'Assemblée, ont été adoptés, dont la pérennisation du dispositif de contribution différentielle sur les hauts revenus - un « impôt minimum » pour les 0,3 % des ménages les plus aisés. Le gouvernement a inscrit ce mécanisme dans son projet de loi, mais pour une durée limitée de trois ans. Ainsi, dans un entretien au Journal du dimanche, le premier ministre, Michel Barnier, s'est opposé à cette mesure proposée par ses alliés.

Décourager l'expatriation fiscale

Un autre désaccord entre le gouvernement et le MoDem concerne une mesure proposée par ces derniers, qui prévoit de faire passer le prélèvement forfaitaire unique (PFU) - ou flat tax - de 30 % à 33 %. Symbole de la politique fiscale d'Emmanuel Macron, le PFU permet une imposition à un taux « unique » sur les revenus du capital, tels que les dividendes. Les recettes fiscales attendues de cette potentielle hausse sont estimées à environ 800 millions d'euros.

Certains propriétaires ont également été ciblés par plusieurs amendements visant à alourdir leurs impôts. François Jolivet, député Horizons, a fait adopter une mesure visant à assujettir à la TVA les locations de meublés de tourisme. Un amendement socialiste prévoit, par ailleurs, de supprimer l'avantage fiscal dont bénéficient ces biens. Le groupe PS a aussi fait passer une mesure conditionnant l'exonération de la taxe sur les plus-values pour les propriétaires vendant leur résidence principale à une durée de détention d'au moins cinq ans. Les députés Insoumis, quant à eux, ont réussi à faire voter un amendement permettant à toutes les communes d'augmenter la taxe d'habitation sur les résidences secondaires.

Les députés ont également adopté des mesures pour décourager l'expatriation fiscale, notamment un amendement visant à rétablir l' « exit tax » dans sa version antérieure à la réforme de 2019. Le groupe Insoumis a également fait adopter le principe d'un « impôt universel ciblé » , c'est-à-dire une imposition pour les contribuables de nationalité française résidant dans des pays où le taux d'imposition est 50 % inférieur à celui de la France.

Enfin, plusieurs amendements visent à taxer, plus fortement encore que ce qu'a prévu le gouvernement, les grandes entreprises, avec notamment la création d'une taxe sur les superprofits, sur les superdividendes des multinationales réalisant des bénéfices en France. Certaines propositions adoptées visent quant à elle à renforcer des dispositifs fiscaux existants, comme la taxe sur les transactions financières, et de la taxe dite « Gafam » sur les géants du numérique. Par ailleurs, la commission a voté pour un alourdissement considérable de la taxe sur les rachats-suppressions d'actions (une pratique boursière des grands groupes) inscrite dans la copie du gouvernement, en passant son taux de 8 % à 30 % (pour un gain attendu relevé en conséquence de 200 à 750 millions d'euros). Bref, la liste des hausses d'impôts sur les entreprises est longue, au point d'inquiéter les milieux d'affaires, déjà alarmés par le contenu du projet initial du gouvernement (voir ci-dessous).

Las. En faisant le bilan de leur boulimie d'amendements alourdissant les impôts, une majorité des membres de la commission des finances se sont fait peur. Samedi après-midi, ils ont préféré rejeter leur version augmentée de leur budget, par 29 voix contre 22. Seule la gauche a voté pour le « matraquage fiscal » ; le Rassemblement national s'est aligné sur la droite et le centre pour voter contre. Le débat reprendra dans l'Hémicycle cette semaine sur la base du texte initial du gouvernement. Cependant, la « foire à l'impôt » pourrait se reproduire en séance. « C'est la démonstration qu'il y avait une majorité » pour un budget « compatible avec le NFP » , espère, par exemple, Éric Coquerel. Certains amendements adoptés en commission seront, en effet, de nouveau défendus en séance. J. R. P.

Le Figaro, no. 24932
Le Figaro, lundi 21 octobre 2024 530 mots, p. 14

Société

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20 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Parcoursup : de nouvelles « améliorations » à l'horizon

Beyer, Caroline

Fondamentalement, Parcoursup est un outil extrêmement efficace, estime Patrick Hetzel. Mais il reste des choses à faire pour l'améliorer.» Pour le nouveau ministre de l'Enseignement supérieur, l'insertion professionnelle des étudiants doit être une boussole. Les familles doivent aussi être davantage informées de la valeur des formations privées, proposées parfois à des prix exorbitants. Il veut donc «inclure de nouvelles informations sur la « vérité des prix ».»

Six ans déjà que Parcoursup est devenu l'outil d'affectation des bacheliers dans l'enseignement supérieur. Avant lui, les candidats faisaient la queue pour s'inscrire à l'université dans une logique de « premier arrivé, premier servi ». Une jungle à laquelle « APB » (admission postbac) avait mis fin en 2009, en proposant aux lycéens de hiérarchiser leurs voeux, les incitant, de fait, à de savantes stratégies. Les coachs privés en avaient fait leurs choux gras. Le système avait fini par démontrer ses limites, avec des tirages au sort organisés pour départager les candidats.

Depuis 2018, Parcoursup a cassé ces logiques : les candidats font des voeux non hiérarchisés, puis acceptent ou refusent les propositions au fur et à mesure qu'elles leur sont faites. En théorie, le champ des possibles est immense, pour le bachelier général comme pour le bachelier professionnel. Mais dans les faits, certains reçoivent moins de propositions et essuient de nombreux refus. Avec Parcoursup, la sélection à l'université est devenue une réalité. Pas étonnant que des voix, à gauche, demandent régulièrement sa suppression pour revenir à la bonne vieille logique d'université ouverte à tous.

Comme ses prédécesseurs au ministère de l'Enseignement supérieur, Patrick Hetzel, ancien député LR, défend une amélioration de l'outil. En 2024, près de 93 % des 645 000 bacheliers ont reçu au moins une proposition. «La très grande majorité a déjà son affectation au mois de juillet, fait valoir Patrick Hetzel. Au moment où nous nous parlons, presque tous les jeunes ont été affectés.» Des motifs de satisfaction. Mais le nouveau ministre constate aussi que «130000places restent vacantes parce qu'elles ne correspondent pas aux attentes de nos lycéens, ou parce qu'elles ne correspondent pas forcément à de l'insertion professionnelle. Il y a là un vrai sujet.»

Quels changements à venir ? Dans les prochains mois, les données sur l'insertion professionnelle figurant sur Parcoursup ne seront plus « déclaratives » , annonce Patrick Hetzel. «Nous irons chercher l'information directement du côté du ministère du Travail, explique-t-il. Formation par formation, nous indiquerons le taux d'insertion à six mois, contre dix-huit mois aujourd'hui. »

Il poursuivra aussi la réflexion de sa prédécesseur, Sylvie Retailleau, sur la régulation de l'enseignement privé lucratif. «Dans mes permanences de député, des parents m'ont contacté au mois de décembre, pour me raconter qu'ils avaient inscrit leur enfant dans telle école, que les cours - parfois uniquement en ligne - n'étaient pas à la hauteur, que ça leur coûtait 8500euros et que cette formation n'était même pas accréditée par le ministère de l'Enseignement supérieur!», explique-t-il. Sylvie Retailleau avait travaillé sur un projet de « label ». Il devait être annoncé en juin, avant d'être emporté par la dissolution. Le nouveau ministre a repris le dossier. «Le projet était prêt à 80%. Reste à régler des sujets d'ordre juridique.» C. B.

Le Monde
France, lundi 21 octobre 2024 1072 mots, p. 10
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19 octobre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Budget : une version remaniée sur les recettes

En commission des finances, une majorité de députés a plaidé pour plus de « justice fiscale »

Mariama Darame

Des failles béantes. En trois jours de débats en commission des finances à l’Assemblée nationale, un constat préoccupant s’impose au gouvernement de Michel Barnier. Le budget 2025 ne parvient à contenter ni la gauche ni l’extrême droite, et les groupes de la coalition gouvernementale se sont désolidarisés des choix budgétaires de leur premier ministre, préférant jouer leur propre partition.

Sans majorité à l’Assemblée, le locataire de Matignon ne peut que constater le détricotage en règle de la première partie du projet de loi de finances (PLF) sur les recettes. L’équilibre vanté, avec 60 milliards d’euros d’économies, dont 20 milliards de nouvelles recettes issues principalement de hausses d’impôts temporaires pour contenir le déficit, est resté inaudible auprès des députés.

Le président (La France insoumise, LFI) de la commission des finances, Eric Coquerel, a revendiqué, vendredi, un budget « NFP[Nouveau Front populaire] -compatible », avec la création de plus de 55 milliards d’euros de recettes supplémentaires, selon ses dires. Des gains obtenus à la faveur de dizaines d’amendements introduisant des prélèvements fiscaux sur les grandes entreprises et les grosses fortunes, avec pour cible les revenus du capital et ceux du patrimoine. Ces amendements ont été adoptés par des alliances hétéroclites et aléatoires, réunissant des députés de la gauche, du Rassemblement national (RN), de Libertés, indépendants, outre-mer et territoires (LIOT), du Mouvement démocrate (MoDem) et même de la Droite républicaine (DR).

Une taxe sur les « superprofits »

Dès le début de l’examen du PLF, mercredi, les commissaires aux finances ont fait vaciller les principaux repères du budget de Bercy. Ils ont pérennisé la contribution sur les hauts revenus, ont augmenté la « flat tax »de 30 % à 33 % sur les revenus du capital, avant d’adopter un amendement sur la taxation des « superdividendes »identique à celui voté par les députés en 2022 et écarté par l’usage de l’article 49.3.

Le lendemain, les députés de la commission rejetaient en bloc, au nom de la défense des classes moyennes, la hausse de la taxe sur l’électricité, qui devait rapporter 3 milliards d’euros à l’Etat, l’alourdissement du malus automobile et l’augmentation des taxes pour les chaudières à gaz. L’« exit tax », autre impôt qui vise à limiter l’exil fiscal, a, lui, été renforcé, alors que la majorité macroniste l’avait restreint.

Vendredi, la gauche, avec l’abstention bienveillante du RN, a fait adopter une taxe sur les « superprofits » des grandes entreprises réalisant plus de 750 millions d’euros de chiffre d’affaires. Cette ponction exceptionnelle avoisinerait 15 milliards d’euros et vise « les profiteurs » de la crise liée au Covid-19 puis énergétique. De même, un amendement d’Eric Coquerel, inspiré des travaux de l’association altermondialiste Attac et de l’économiste Gabriel Zucman, a été adopté pour rapatrier une partie des profits des entreprises localisés dans les paradis fiscaux. Une mesure qui pourrait rapporter 26 milliards d’euros, selon le député « insoumis ».

Dans un élan transpartisan, les députés ont réduit le périmètre du crédit d’impôt recherche. Instaurée sous le quinquennat de François Hollande, cette niche fiscale est décriée pour son coût et contestée pour ses effets limités sur la croissance et l’emploi. Elle a été successivement transformée en réduction d’impôt pour les grandes entreprises (Parti socialiste) et retirée au secteur de la finance et de l’assurance (Corentin Le Fur, Les Républicains), avant que son assiette éligible ne soit réduite (Charles de Courson, LIOT). Les députés ont également voté plusieurs hausses d’impôts locaux, dont la taxe d’habitation sur les résidences secondaires.

Doutes des macronistes

Espérant multiplier les victoires, les élus de gauche ont néanmoins échoué à rétablir l’impôt sur la fortune, faute de soutien du RN. Ou à supprimer la niche fiscale pour les armateurs, dont bénéficie le transporteur CMA CGM, aux profits record depuis la crise liée au Covid-19. Mais un amendement des écologistes a été adopté, avec l’appui du RN, visant à doubler les taux de la taxe exceptionnelle du transport maritime, prévue, dès 2025, pour 500 millions d’euros.

Alors que le vote de ces amendements demeure symbolique puisque les députés repartiront de zéro dans l’Hémicycle sur la version initiale du PLF, il vient attester de la fragilité d’un budget préparé dans l’urgence et par un gouvernement minoritaire. Mais il démontre aussi l’existence d’une majorité d’élus pour davantage de « justice fiscale », en opposition à une politique de l’offre incarnée depuis 2017 par le chef de l’Etat. Après d’âpres discussions, les députés ont approuvé, vendredi, l’article 11 du volet recettes du PLF, qui prévoit l’instauration d’une contribution exceptionnelle sur les bénéfices des grandes entreprises, à hauteur de 8,5 milliards d’euros pour environ 400 entreprises.

La discussion sur la hausse de la fiscalité des entreprises a donné lieu à des doutes de la part des macronistes quant à l’efficacité économique et au véritable rendement des mesures fiscales envisagées par le gouvernement. « L’histoire retiendra que c’est un gouvernement de droite qui fait replonger la France dans la folie fiscale », a condamné le député (Renaissance, Bas-Rhin), Charles Sitzenstuhl quand son collègue du Val-de-Marne, Mathieu Lefèvre, a dénoncé « l’ouverture de la boîte de Pandore fiscale » au détriment de la « stabilité fiscale », chère aux acteurs économiques.

Les débats feutrés en commission des finances ont été rythmés par les interventions d’Eric Coquerel, qui n’a pas hésité à ferrailler contre ces « défenseurs de la politique de l’offre ». « Les fondamentalistes », a ironisé, de son côté, le rapporteur général du budget, Charles de Courson .Les députés déplorent un pilotage à vue de Matignon et de Bercy sur ce budget inédit, de par les contraintes qu’il accumule. « Je ne sais pas du tout où va ce PLF.(…) Je ne vois aucune coordination entre les différentes parties qui soutiennent monsieur Barnier », a souligné l’élu RN de la Somme Jean-Philippe Tanguy.

Si des votes similaires à ceux de la commission se reproduisaient en séance, le premier ministre pourrait troquer son discours sur la « coconstruction » du budget avec les parlementaires contre un recours prématuré à l’article 49.3. Samedi, plus de 400 amendements restaient à examiner, avant l’arrivée du texte en séance publique, dès le lundi 21 octobre.

La Croix, no. 43052
France, lundi 21 octobre 2024 616 mots, p. 11
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20 octobre 2024 - La Croix (site web)

Après les inondations, les collectivités et les assureurs se tournent vers l’État

Bernard Gorce

Le gouvernement a enclenché la procédure de reconnaissance de l’état de catastrophe naturelle après les inondations qui ont frappé la Loire et l’Ardèche.

Ces départements demandent à être épargnés par les économies prévues dans le projet de budget.

Cet épisode aura des effets sur les primes d’assurance qui vont continuer d’augmenter.

Après les pluies diluviennes qui ont provoqué de fortes inondations, jeudi 17 octobre, notamment dans la Loire et l’Ardèche, l’heure est à l’évaluation du coût des sinistres qui vont s’élever à des dizaines de millions d’euros. Pour la seule ville ardéchoise d’Annonay, particulièrement touchée par les crues de deux cours d’eau, le maire Simon Plénet évalue à huit millions le montant des dégâts.

Plusieurs élus de ces départements ont demandé au gouvernement d’être épargnés des efforts budgétaires envisagés dans le projet de loi de finances 2025 et qui devraient impacter l’ensemble des collectivités locales à hauteur de cinq milliards d’euros. « À la suite de la catastrophe vécue par les Ardéchois, cette ponction, si elle devait avoir lieu, apparaîtra comme totalement injuste », a écrit Hervé Saulignac, député socialiste, dans une lettre adressée au premier ministre. Deux parlementaires PS de la Loire lui ont emboîté le pas. Le député Pierrick Courbon et le sénateur Jean-Claude Tissot demandent au gouvernement qu’il « renonce à la contribution(…) de l’ordre de 16 millions d’euros » envisagée sur les recettes du département.

Michel Barnier a reconnu vendredi 18 octobre que cet épisode cévenol avait été le plus violent « depuis quarante ans »et a exprimé sa « solidarité et son soutien » aux victimes des intempéries. La reconnaissance de l’état de catastrophe naturelle a été enclenchée et le ministre de l’économie Antoine Armand a annoncé, samedi, qu’il avait demandé aux compagnies d’assurances de procéder « rapidement »aux indemnisations.

Quelques jours après le passage de la tempête Kirk qui a causé de nombreuses inondations, en particulier en Seine-et-Marne et dans le Loir-et-Cher, la multiplication des sinistres va à nouveau provoquer une poussée des tarifs des assurances. Le patron de la Maif, Pascal Demurger, envisage une hausse de 8 à 10 % pour 2025. Un niveau d’augmentation confirmé par plusieurs cabinets spécialisés du secteur et qui ferait suite aux revalorisations déjà intervenues en 2024. Le comparateur Assurland estime ainsi que l’assurance habitation a augmenté en moyenne de 7,2 % cette année, du jamais-vu depuis 2010, avec un prix moyen de contrat de 243 €.

Sans commenter ce chiffre, la présidente de France Assureur, Florence Lustman, a justifié cette tendance liée au dérèglement climatique. « À partir du moment où les risques augmentent en fréquence et en intensité et où le coût de réparation augmente aussi, effectivement il y a une pression sur les tarifs » des primes d’assurance. Interrogée ce dimanche sur France Info, Florence Lustman estime par ailleurs qu’il « reste encore des marges de manœuvre importantes sur ce champ de la prévention ».

Dans ce contexte, les assureurs appellent les pouvoirs publics à ne pas tailler dans le dispositif permettant de financer des mesures préventives. Le fonds a été créé en 1995 par celui qui était alors ministre de l’environnement, Michel Barnier. Or ce fonds risque l’an prochain d’être amoindri par les choix budgétaires en cours. Selon Florence Lustman, ce fonds devrait représenter à peu près 450 millions d’euros pour 2025. « Aujourd’hui, on ne retrouve que la moitié, soit 225 millions d’euros », ce qu’elle juge « insupportable ». Les assureurs espèrent que la succession d’événements exceptionnels permettra de convaincre le gouvernement et les députés de rectifier le tir.

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_Le Fait du jour, lundi 21 octobre 2024 976 mots, p. AUJM4
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21 octobre 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

RecettesiCes mesures fiscales vont faire tanguer l'Assemblée

À partir de ce lundi, les députés examinent le volet recettes du projet de loi de finances 2025. Au menu, des hausses de fiscalité notamment sur l'électricité, les particuliers aisés, les grosses entreprises mais aussi sur les voitures polluantes.

Vincent Vérier

Et c'est parti pour « le grand chamboule-tout ». Comme le craignait le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, les députés de la commission des Finances ont fortement détricoté le projet de loi de finances (PLF) écrit par le gouvernement. Ces derniers jours, les parlementaires ont en effet planché sur la partie « recettes » du texte. Autrement dit, les impôts et autres taxes, avant son passage en séance plénière à l'Assemblée nationale, dès ce lundi.

Si cette partie du PLF, lourdement modifiée, n'a pas été adoptée en commission, ce tour de chauffe a donné le ton de ce qui se passera au Palais-Bourbon. « C'est le grand défouloir fiscal, résume Mathieu Lefèvre, député EPR du Val-de-Marne. Il a suffi qu'on ouvre le capot de la hausse des impôts pour que la gauche, sous le regard complice de l'extrême droite et même parfois de la majorité sortante, se lâche. » « Nous avons essayé d'épargner les classes populaires et les classes moyennes de l'effort, rétorque Philippe Brun, député socialiste de l'Eure. Ce n'est pas une copie parfaite. Mais si le gouvernement veut un accord, la ligne majoritaire se trouve sur ce qui a été voté en commission. »

Le Premier ministre avait exhorté les parlementaires à amender le texte, tout en fixant une ligne rouge : que les modifications ne rompent pas l'équilibre budgétaire qui doit permettre de réaliser 60 milliards d'euros d'efforts, dont une vingtaine de milliards d'euros d'augmentation fiscale. Et c'est là que le bât blesse ! « On est à plus de 40 milliards d'euros de fiscalité supplémentaire », a calculé Mathieu Lefèvre. « C'est plutôt 25 milliards d'euros », tempère Philippe Brun. Du côté de l'exécutif et d'Antoine Armand, ministre de l'Économie, on s'inquiète du « matraquage fiscal » qui est sorti de la commission des Finances. Il en appelle à « l'esprit de responsabilité » lors du débat en séance plénière qui repartira d'une feuille blanche. Petit tour d'horizon des sujets qui risquent de faire tanguer le Parlement et le gouvernement.

La taxe sur l'électricité

C'est sans doute une des rares mesures du PLF qui rassemble au moins la majorité des députés contre elle. Dans son budget, le gouvernement prévoit d'augmenter la taxe intérieure sur la consommation finale d'électricité (TICFE) au-delà de ce qu'elle était avant la crise énergétique. Soit une hausse supérieure aux 32,44 € par mégawattheure (€/MWh) de 2021. Pour 80 % des consommateurs, cette augmentation devrait être indolore puisque, parallèlement, les prix de l'électricité ont fortement baissé. La facture, au lieu de chuter autour de 17 % le 1 er février prochain, ne diminuerait que de 9 % à 10 %, comme s'y était engagé le gouvernement. En revanche, pour les 20 % des ménages au tarif fixe, dont la plupart des factures ont déjà intégré la baisse des prix de l'électricité, la note devrait augmenter. Pas étonnant, alors, que les députés de la commission des Finances aient supprimé du PLF cette mesure. Sauf qu'au sein de l'exécutif, on y est très attaché. Avec 3 milliards d'euros de rendement, elle pèse lourd dans le rétablissement des comptes publics.

La participation des contribuables aisés

Avec sa contribution exceptionnelle sur les plus hauts revenus, l'exécutif ambitionne que les particuliers les plus riches, ceux dont le revenu de référence atteint 250 000 € pour un célibataire et 500 000 € pour un couple, soient imposés à un taux moyen minimal de 20 %. Et cela pendant une durée temporaire de trois ans. Moins de 30 000 foyers seraient concernés, pour 2 milliards d'euros de recettes. De nombreux députés, notamment au MoDem, estiment que l'effort des plus aisés peut aller plus loin. Ils proposent diverses mesures comme la pérennisation de cette contribution exceptionnelle, une surtaxation de l'assurance vie (avec un alignement de la fiscalité sur celle de la succession) et des superdividendes, l'élargissement à davantage de communes de la surtaxe sur les résidences secondaires, ou encore une hausse de la taxe sur le capital (flat tax) à 33 %.

Le malus automobile

Lors son discours de politique générale, Michel Barnier indiquait vouloir réduire la dette budgétaire et écologique. Dans son PLF, en élargissant à davantage de voitures la taxe sur les véhicules polluants, le Premier ministre espérait faire une pierre deux coups et récupérer plusieurs centaines de millions d'euros. Mais la commission des Finances a supprimé la mesure, tandis que le PLF, dans son volet dépenses, veut diminuer de 500 millions d'euros les aides à l'achat de véhicules électriques qui financent notamment le leasing social. Tout un paradoxe.

La fiscalité des grosses entreprises

Le PLF prévoit que celles qui réalisent un chiffre d'affaires supérieur à 1 milliard d'euros, soit 440 entreprises, selon Bercy, s'acquittent d'une taxe supplémentaire sur leurs bénéfices réalisés en France. La mesure doit rapporter 8 milliards d'euros. Problème, une grande partie des députés macronistes n'en veulent pas, au nom de la politique de l'offre. Ils craignent qu'une hausse de la fiscalité des entreprises ne freine la croissance. La gauche réclame au contraire des contributions supérieures, estimant que les grands groupes ont largement profité de baisses d'impôts. Une partie veut notamment raboter le crédit impôt recherche, qui coûte 7,7 milliards d'euros par an à l'État.

Le menu des débats à l'Assemblée nationale s'annonce donc tendu. D'autant qu'il ne s'agit que de l'entrée. Viendra ensuite, en plat de résistance, à partir du 28 octobre, l'examen du projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) avec la désindexation des retraites. Et, enfin, en dessert, le volet dépenses du PLF, à partir du 5 novembre, avec notamment des baisses d'effectifs dans l'Éducation nationale.

Le Monde
France, lundi 21 octobre 2024 743 mots, p. 13
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19 octobre 2024 - Le Monde (site web)

A Ecully, le maire s’oppose à l’implantation d’un foyer de migrants

Sébastien Michel (LR) fait polémique en assurant vouloir « défendre l’identité » de sa commune face au projet porté par la métropole

Richard Schittly

Lyon - correspondant - Jusqu’à présent considéré comme une figure montante de la droite régionale, promoteur de thématiques sociales et écologiques, Sébastien Michel, maire (Les Républicains, LR) d’Ecully, aurait-il subitement viré de bord ? L’élu s’oppose farouchement à l’implantation d’un foyer pour jeunes migrants primo-arrivants, prévue par la métropole de Lyon sur le territoire de sa commune cossue.

« Le sujet de l’hébergement d’urgence est(…) d’une infinie complexité », écrit l’édile dans un courrier à ses administrés, le 2 octobre, expliquant qu’il veut « empêcher ce projet de se concrétiser ». Avant d’ajouter : « Vous pouvez compter sur moi pour ne rien lâcher et continuer, chaque jour, à défendre l’identité d’Ecully et à tout mettre en œuvre pour vous protéger. » Les termes ont choqué Bruno Bernard, le président (Les Ecologistes) de la métropole de Lyon : « Parler d’identité et agiter l’idée d’un danger, ça devient problématique, c’est souffler sur les braises. »

Le site choisi est une ancienne école d’ingénieurs, rachetée en 2021 par la métropole pour en faire un foyer de soixante-dix places, qui a déjà servi à l’accueil de réfugiés ukrainiens – dont la mairie ne s’était pas plainte. La métropole souhaite utiliser ces locaux pour assurer l’évaluation de la minorité des primo-arrivants, principalement en provenance d’Afrique subsaharienne. Cette période d’évaluation dure de cinq à dix jours, à l’issue desquels une décision est prise. Soit le jeune migrant est déclaré mineur, et il est pris en charge par la collectivité dans le cadre de l’aide aux mineurs non accompagnés, ce qui représente le tiers des cas. Soit il est considéré comme majeur, et repasse sous la compétence de l’Etat, pour une demande d’asile ou un refus d’accès au territoire. Cette mission sociale, dévolue aux départements ou aux métropoles, a littéralement explosé à Lyon, passant, en trois ans, de 1 200 à 3 000 cas d’évaluation de primo-arrivants. Les trois foyers existants sont saturés, et la note des hôtels nécessaires à leur accueil a grimpé à 6 millions d’euros en 2023.

« Une grande brutalité »

« Le site d’Ecully nous permet à la fois d’économiser des millions d’euros et d’effectuer notre mission dans des conditions correctes », résume Bruno Bernard. Le président de la métropole reproche au maire d’avoir refusé un précédent projet, et d’avoir volontairement laissé traîner la mise en œuvre de cette structure. « Je serais curieux de savoir ce qu’il ferait s’il présidait la métropole. Il sortirait du cadre légal ? », interroge l’élu écologiste – Sébastien Michel vient de se positionner dans la primaire des candidats de droite pour les prochaines échéances métropolitaines, en 2026. Le maire d’Ecully affirme avoir été prévenu durant l’été, alors que le projet était déjà entériné. « Comme toujours, la métropole impose sa vision sans consulter les maires. C’est d’une grande brutalité, sans discussion possible, on ne peut rien négocier. Les communes deviennent des variables d’ajustement », déclare au MondeSébastien Michel.

Ancien membre du cabinet de Laurent Wauquiez à la région, Sébastien Michel défend sa politique sociale, avec 30 % de logements sociaux dans sa commune et la semaine des 36 heures pour les agents municipaux – tout en vantant ses relations avec le ministre de l’intérieur, Bruno Retailleau, et l’ancienne tête de liste LR aux élections européennes, François-Xavier Bellamy. L’élu réfute toute radicalisation de son discours. « J’ai commencé mon parcours en m’opposant, en 1998, à l’accord régional entre Charles Millon et le Front national, toute ma vie j’ai combattu l’extrême droite, et je continue », assure Sébastien Michel.

Les responsables de l’association Forum réfugiés, qui a pour mission d’encadrer les séjours d’évaluation à Ecully, ont rencontré les riverains, mercredi 16 octobre. « Ces séjours n’ont jamais provoqué le moindre problème. C’est un lieu de répit qui détermine la vie de ces jeunes gens. Ils n’ont pas envie de faire des bêtises, ni aucun intérêt à le faire. Nous devons partager les connaissances pour éviter toutes les idées reçues, l’enjeu humain est tellement important », confie au Monde Sylvie Guillaume, ancienne députée européenne (Parti socialiste) qui vient de prendre la présidence de Forum réfugiés.

Aujourd'hui en France
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_Le Fait du jour, lundi 21 octobre 2024 796 mots, p. AUJM2,AUJM3,AUJM3,AUJM4
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20 octobre 2024 - Le Parisien (site web)
21 octobre 2024 - Le Parisien

« Ça va être une boucherie totale »

Budget à l'assemblée|Les députés examineront dans l'hémicycle dès ce lundi soir le projet de loi de finances. Le débat sera tendu... en attendant un recours au 49.3.

Alexandre Sulzeret Pauline Théveniaud

Prière de ne pas traîner en circonscription. Les députés du « socle commun » de Michel Barnier ont pour consigne d'être présents dans l'hémicycle de l'Assemblée nationale, à l'ouverture ce lundi soir des débats sur le projet de loi de finances (PLF) 2025. Tous sont déjà conviés ce jour-là à 20 heures à un cocktail au ministère des Relations avec le Parlement, une première du genre sous l'ère Barnier, pour une séance de « team building ».

Le Premier ministre passera une tête avec un message : s'il « respecte les sensibilités de chacun », il va demander aux députés un « jeu collectif » et de « préserver l'équilibre de son budget », selon son entourage. Il y a urgence à serrer les rangs alors qu'au sein des groupes de la coalition et au gouvernement, les divisions et partitions personnelles se sont étalées au grand jour. Un budget comme une épreuve du feu pour ce gouvernement qui, faute de majorité, peut tomber à tout moment. Il lui faudra passer une première haie ce lundi soir : l'examen d'une motion de rejet préalable déposée par le Nouveau Front populaire (NFP). « Il est essentiel que cette motion puisse être largement rejetée par notre majorité », a rappelé la ministre des Relations avec le Parlement, Nathalie Delattre, dans un mail adressé aux présidents de groupe du « socle » gouvernemental. S'attendant à ce que les députés NFP soient « particulièrement nombreux », elle appelle à « la mobilisation la plus large possible » côté coalition. « Aucune de nos voix ne doit manquer. C'est ensemble et unis que notre groupe pèsera », a pour sa part posté le chef de file d'Ensemble pour la République (EPR), Gabriel Attal, dans la boucle de son groupe vendredi soir.

Le RN a toutefois d'ores et déjà annoncé qu'il voterait contre, ce qui rendrait impossible l'adoption de la motion. « Les macronistes veulent faire croire que nous sommes irresponsables. C'est pour ambiancer l'opinion et justifier l'usage du 49.3 », s'agace le président délégué du groupe RN, Jean-Philippe Tanguy. Les débats n'ont pas encore commencé que le recours à cette arme est déjà dans tous les esprits. « Nous faisons le pari de laisser la discussion se dérouler à l'Assemblée », dit Michel Barnier dans « le JDD » ce dimanche, semblant écarter un recours imminent. « Nous, on veut faire vivre le débat, qu'il soit le plus long possible pour confronter les idées », appuie l'entourage de Laurent Saint-Martin, le ministre du Budget.

Au Palais-Bourbon, personne ne fait semblant de croire que les débats puissent déboucher sur autre chose qu'un 49.3. La question est de savoir quand. « Il faut que les positions des uns et des autres puissent s'exprimer. Ce serait trop facile d'avoir un 49.3 rapide qui permettrait d'abréger les souffrances de tout le monde dans l'hémicycle et de rejeter toute la responsabilité sur le gouvernement », juge le patron des députés Horizons, Laurent Marcangeli.

Éviter le « concours Lépine du matraquage fiscal »

« Je serais gênée qu'un 49.3 soit déclenché, comme l'année dernière, avant même l'examen des articles et des amendements », abonde la députée (DR) Véronique Louwagie, pointant toutefois : « À un moment, le gouvernement n'a aucun intérêt à laisser se dérouler un concours Lépine du matraquage fiscal. » Autre « risque », identifié autour d'Attal, « que plus les débats durent, plus la facture s'alourdisse ».

En face, le NFP entend bien rejouer le scénario de l'examen en commission des Finances, qui s'est soldé samedi par le rejet du texte, après l'ajout de nombreuses taxes. « Nous allons détricoter article par article le PLF et mettre au jour que les composantes du socle n'ont rien de commun entre eux. Le gouvernement ne pourra pas se payer le luxe de montrer à quel point il est minoritaire, et c'est pour cela qu'il y aura un 49.3 », prophétise le président (LFI) de la « ComFi », Éric Coquerel. Cash, un Marcheur prédit : « Ça va être une boucherie totale. Les extrêmes vont voter contre tout ce qu'on propose par principe, et tous les autres voudront enregistrer une victoire politique à un moment. »

Jeudi soir, le directeur de cabinet du Premier ministre, Jérôme Fournel, a reçu les représentants des groupes de la coalition au ministère des Relations avec le Parlement. La veille, il avait déjà échangé avec le seul groupe DR à Matignon. Objectif : préparer la séance publique, mais aussi... la rédaction du futur texte que voudra faire passer le Premier ministre par 49.3. « C'est cela qui compte le plus au final, bien davantage que les débats qui auront lieu à l'Assemblée », conclut un acteur de ces discussions.

Le Monde
France, lundi 21 octobre 2024 1233 mots, p. 12
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18 octobre 2024 - Le Monde (site web)

A Nouméa, Buffet rouvre le dossier politique

Au-delà des annonces pour l’économie calédonienne, le ministre des outre-mer a acté la reprise des discussions

Nathalie Guibert

Nouméa - envoyée spéciale - Rouvrir le dossier politique du futur statut de la Nouvelle-Calédonie en évitant le naufrage économique immédiat du territoire : la visite du ministre des outre-mer à Nouméa, du mercredi 16 au samedi 19 octobre, était lourde d’enjeux. La personnalité prudente de François-Noël Buffet, ancien élu local et président expérimenté de la commission des lois du Sénat, qui avait averti des risques portés par la politique calédonienne du précédent gouvernement, permettra-t-elle d’avancer ?

Quand l’insurrection a éclaté, le 13 mai, « des hommes et des femmes ne se sont plus compris, lâchant prise brusquement sur le dialogue et les accords de Matignon [en 1988] et de Nouméa[en 1998] », a constaté M. Buffet, jeudi, au centre culturel Tjibaou. Pour lui, il s’agit désormais que « les gens se parlent », pour « construire un projet solide pour l’avenir ».

Jusqu’au mois de décembre, 650 millions d’euros auront été avancés par l’Etat (hors crise du nickel), et le ministre a promis la « poursuite de l’engagement de l’Etat » pour sauver l’économie calédonienne – avec notamment la prise en charge à 100 % de la remise en état des bâtiments scolaires détruits et à 70 % de celle des autres infrastructures publiques. Le chômage partiel continuera d’être financé jusqu’à fin 2024. En pleine bataille parlementaire sur le projet de loi de finances pour 2025, les annonces en sont toutefois restées là.

Venu « objectiver les besoins pour mieux défendre le dossier à Paris », le ministre a ainsi suscité la vive déception des milieux économiques. « Nous avons attendu deux mois un gouvernement, et la réponse apportée témoigne d’un décalage énorme entre la position de l’Etat et la situation, qui est explosive, alerte Mimsy Daly, présidente du Medef-Nouvelle-Calédonie. Or la responsabilité de l’Etat dans le niveau des destructions sur ce territoire est engagée, car il y a eu une défaillance dans l’exercice de protection des biens et des personnes. »

Après une insurrection indépendantiste galvanisée par les inégalités sociales, voilà les deux dossiers, économique et politique, plus que jamais liés. Car la crise a conforté une idée, au-delà même du camp indépendantiste : la souveraineté du territoire sera élargie, et ses liens avec la France aménagés dans le cadre d’un « partenariat-indépendance » ou d’une « indépendance-association ».

« Prise de responsabilité »

Un temps pour reprendre la discussion politique s’ouvre jusqu’à la fin de 2025, a expliqué le ministre, grâce au report des élections provinciales que le Sénat devrait voter le 23 octobre, et l’Assemblée nationale le 6 novembre. La mission conduite par les présidents des deux assemblées à Nouméa mi-novembre permettra de préciser le contenu et le calendrier du dialogue.

« Nous avons plus que jamais besoin de visibilité sur le futur statut de la Nouvelle-Calédonie », a souligné jeudi Louis Mapou, président indépendantiste du gouvernement. Ce dernier présentait les grands objectifs d’un plan de « sauvegarde, refondation et reconstruction », fruit du travail de toutes les sensibilités de l’exécutif local.

Pour M. Mapou, l’ambition du rétablissement économique et social « repose sur l’appartenance à ce pays et la volonté de lui donner une identité propre ». Dans ce cadre, il faudra concilier « autonomie et coopération », estime-t-il. Son gouvernement inscrit ses efforts dans « une trajectoire de trois ans à l’issue de laquelle la Nouvelle-Calédonie devra avoir rétabli ses comptes publics et sociaux ».

L’indépendance-association est clairement proposée par le petit parti pivot du Congrès calédonien, l’Eveil océanien. Dans les rangs de la droite modérée, le parti Calédonie ensemble a bâti un projet similaire, pour un « peuple calédonien ». Son président, Philippe Gomès, a jugé, vendredi, que le soutien de l’Etat n’était « pas du tout suffisant. Si on ne rectifie pas le budget, le dialogue politique qu’on espère tous ne sera pas possible ».

Au nom du Rassemblement-Les Républicains, Virginie Ruffenach a fait montre d’ouverture. « La prise en main par l’Etat de la reconstruction va de pair avec la prise de responsabilité de l’ensemble des élus calédoniens pour proposer une perspective d’avenir à l’ensemble des Calédoniens », a-t-elle insisté vendredi. Pas d’exception, donc, vis-à-vis de l’Union calédonienne (UC), la principale composante du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) accusée d’avoir encouragé les violences du 13 mai avec sa « cellule de coordination des actions de terrain », la CCAT. « Nous avons déjà beaucoup travaillé avec les autres mouvements politiques indépendantistes et non indépendantistes, nous allons remettre l’ouvrage sur le métier », a ajouté Mme Ruffenach.

Parmi les non-indépendantistes, seuls les Loyalistes, par la voix de Gilles Brial, ont indiqué qu’ils ne parleraient pas aux « indépendantistes qui sont là pour détruire et ont soutenu la CCAT ». Et la droite radicale refuse de reprendre les projets d’accord politique travaillés ces dernières années.

La balle pourrait être dans le camp des indépendantistes, à condition qu’ils s’unissent. La crise « doit tous nous réunir, et il faut que l’Etat mette sur la table une perspective de souveraineté. Sans quoi la violence reviendra », soutient Jacques Lalié, le président (UC-FLNKS) de la province des îles Loyauté.

« Pleine souveraineté »

« Reconstruire, mais pour aller où ? », interroge le député (groupe Gauche démocrate et républicaine) Emmanuel Tjibaou. Dans une négociation sur une indépendance ou un partenariat, avance ce membre de l’UC, « on discutera d’un code de la citoyenneté et de qui votera, on parlera de la propriété privée pour rassurer nos compatriotes des quartiers sud, et on traitera des compétences régaliennes comme le font tous les pays du Pacifique, car il est clair que la Calédonie n’aura jamais de porte-avions ».

L’Union calédonienne s’est dite « satisfaite » de sa rencontre avec le ministre, vendredi. « Il n’est pas possible de faire comme s’il n’y avait pas eu le 13 mai,a indiqué le président du groupe au Congrès, Pierre-Chanel Tutugoro. On a jusqu’à l’année prochaine pour trouver un accord. Le corps électoral est un sujet parmi d’autres, il n’est pas prioritaire. La priorité, c’est la pleine souveraineté, que ce soit en partenariat ou autre, c’est ce qu’on va aller chercher. »

Jeudi, à Koné, la grande ville du Nord-Ouest, la visite réussie de M. Buffet au président de la province Nord, Paul Néaoutyine (Parti de libération kanak), a été vue comme un signal encourageant par tous. La dernière fois que M. Néaoutyine avait rencontré un ministre, l’ambiance était à couteaux tirés. Cette fois, il a fait applaudir son hôte par les équipes de la province, l’accueillant par ces mots : « S’il faut ouvrir de nouvelles perspectives, ce sera comme on l’a fait par le passé, en s’expliquant, en partageant. S’il existe des convergences avec vous, on discutera. » Le rendez-vous de Koné a duré près de deux heures. « Très positif », « très direct », a simplement commenté M. Buffet.

Positif, car beaucoup pensent que M. Néaoutyine reste l’un des derniers responsables kanak à posséder assez d’autorité pour rassembler des indépendantistes plus divisés que jamais. Le FLNKS doit tenir un congrès en novembre. Depuis le 13 mai, il a fait une place aux militants de la CCAT. Cette entrée en force, voulue par l’Union calédonienne, a convaincu les réformistes du Palika et de l’Union progressiste en Mélanésie de suspendre leur participation au mouvement.

Le Figaro, no. 24932
Le Figaro, lundi 21 octobre 2024 808 mots, p. 2

Politique

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20 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

À l'Assemblée, les débats budgétaires s'engagent sous la menace du 49.3

Attendu ce lundi soir dans l'Hémicycle, le texte expose Michel Barnier au risque d'une censure.

Bordas, Wally

Contrairement aux années précédentes, le scénario n'est pas totalement écrit d'avance. Alors que l'examen de la partie « recettes » du budget 2025 doit débuter ce lundi soir dans l'hémicycle de l'Assemblée nationale, personne n'ose parier sur la façon dont les débats vont se dérouler. Si ce n'est pour imaginer que Michel Barnier devra, à un moment ou à un autre, recourir à l'article 49.3 pour passer en force et faire adopter ses projets de loi de finances de l'État (PLF) et de la Sécurité sociale (PLFSS). Le premier ministre, qui aimerait ne pas avoir à dégainer cette arme constitutionnelle très contestée, a jusqu'à début novembre au plus tard pour prendre sa décision. « En cas de blocage parlementaire, retarder l'adoption du budget pourrait paralyser l'action publique, compromettre la gestion des finances de l'État et mettre en danger la crédibilité financière de la France. Le 49.3 permet ainsi d'éviter un blocage » ,a-t-il prévenu dans Le Journal du dimanche.

Les discussions en commission des finances, ces derniers jours, lui ont en tout cas donné un avant-goût de ce qui l'attend en séance publique : la première partie du texte a largement été retoquée par les députés, samedi après-midi. Confirmant un fait politique dont le premier ministre avait déjà conscience : il ne dispose d'aucune majorité absolue au Palais Bourbon. Encore moins sur le budget, texte qui détermine la ligne politique du gouvernement et qui est donc, par tradition, toujours combattu par les oppositions. Au cours des débats en commission, un autre constat a sauté aux yeux de tous : la Chambre basse est composée de telle sorte que, si l'examen du texte allait au bout, le budget final n'aurait plus rien à voir avec le texte initial.

Sous l'impulsion de l'Insoumis Éric Coquerel, président de la commission des finances, les députés ont par exemple supprimé la hausse de la taxe sur l'électricité, étendu la taxe sur les hauts revenus, et voté un amendement pour taxer les superdividendes dans les grandes entreprises. Seul le retour de l'impôt sur la fortune a été repoussé par les parlementaires. « Sur ce qui a été adopté en commission, on se rapproche clairement d'un budget NFP-compatible », se félicitait vendredi Éric Coquerel, auprès du Figaro.

« Lorsque les deux extrêmes s'allient, il ne peut rien sortir de rationnel », anticipe le vice-président Renaissance de la commission des finances, Mathieu Lefèvre, inquiet des convergences entre le RN et le NFP. En coulisses, certains députés craignent que les longues nuits de débats qui s'annoncent ne virent au « grand n'importe quoi ».D'autant que les récentes menaces de démission publiquement exprimées par le garde des Sceaux, Didier Migaud (Justice), et sa collègue Agnès Pannier-Runacher (Transition écologique) n'ont rien arrangé à la situation. « Tous les ministres connaissent la règle du jeu » ,les a recadrés Michel Barnier dans le JDD, affirmant qu'ils étaient « informés depuis le premier jour de la difficulté budgétaire ».Message entendu par Agnès Pannier-Runacher, qui est rentrée dans le rang lors du « Grand Jury RTL-Le Figaro-M6-Public Sénat » : «Je prendrai ma part des efforts. »

Dans ce contexte, plusieurs macronistes ont fait monter, vendredi soir, l'hypothèse d'un 49.3 prématuré du gouvernement, pour couper court à l'inévitable impasse dans laquelle l'Assemblée s'engage. « Michel Barnier pourrait le dégainer dès mardi soir ou mercredi » ,faisait mine de savoir un député Renaissance. « Je pense malheureusement qu'il l'activera rapidement. Quand vous dites « Je vais chercher des compromis avec le Parlement » et que vous perdez tout... » ,acquiesce, une fois n'est pas coutume, l'Insoumis Éric Coquerel.

Il n'empêche, « nous faisons le pari de laisser la discussion se dérouler à l'Assemblée nationale ». « Ensuite, elle aura lieu au Sénat » ,a sobrement indiqué Michel Barnier au JDD. Un élu imagine donc le scénario : l'Assemblée retoquerait ou adopterait des versions totalement réécrites ; puis le texte partirait ensuite au Sénat, où il serait à nouveau retravaillé par la droite et les macronistes ; avant qu'un accord ne soit trouvé sur le texte global en commission mixte paritaire. Cela aurait l'avantage, pour le gouvernement, de s'éviter la multiplication de 49.3 qui a fait tant de mal à Élisabeth Borne en son temps. D'autant que le premier ministre sait que, contrairement à ses prédécesseurs, la moindre motion de censure peut le renverser n'importe quand, si le Rassemblement national décide de voter avec le Nouveau Front populaire. « S'il attend la fin de l'année, Michel Barnier n'aurait alors qu'à passer une seule fois en force sur chaque texte : sur le budget de l'État, et sur le projet de loi de Sécurité sociale. Deux 49.3 au lieu de dix(un pour chaque lecture, NDLR) ... Ça limiterait le risque pour lui» , analyse-t-on au Palais Bourbon. Si tel était le cas, les discussions budgétaires pourraient donc s'étirer jusqu'à la veille de Noël. W B

La Croix, no. 43052
À vif, lundi 21 octobre 2024 694 mots, p. 18
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15 octobre 2024 - La Croix (site web)

La prison française n’a de républicaine que le nom

Justin

Maridonneau

Avocat

Depuis plus de trente ans, la République n’a eu de cesse de toujours plus incarcérer pour atteindre en ce mois d’octobre le triste record de 78 969 personnes détenues pour 62 000 places, dans une indifférence quasi totale. En réponse, Michel Barnier a annoncé vouloir créer davantage de places de prison, s’inscrivant dans la même doxa qui a d’ores et déjà démontré son inefficacité. L’histoire carcérale prouve que construire plus de places revient à plus incarcérer et non à mieux incarcérer. La preuve en est que depuis trente ans le parc pénitentiaire a presque doublé sans avoir le moindre impact sur le taux d’occupation.

Cette surpopulation entraîne pourtant son lot de désolation, contraignant les personnes détenues à vivre dans des conditions les plus indignes, entassées dans des cellules étroites et insalubres, vivant au milieu des rats et des cafards, subissant l’arbitraire et la violence. Archaïsme d’un autre temps, coûteuse pour le contribuable, bafouant nos valeurs humanistes, inefficace dans ses fonctions essentielles, la prison française n’a de républicaine que le nom. À la privation de liberté des détenus, s’ajoute de facto la déchéance de leur dignité.

Idée, principe, exigence, la dignité a cependant été érigée comme une qualité inaliénable car inhérente à toute personne humaine. À travers la protection de la dignité est ainsi protégée la valeur absolue reconnue à la vie et à la qualité de la vie de tout individu. La protection de la dignité revêt la forme du droit pour toute personne de ne pas subir des traitements inhumains et dégradants. Ce droit est absolu et ne saurait souffrir d’aucune restriction, d’aucune dérogation. Ainsi, nul ne peut être privé de sa dignité, y compris les personnes détenues, et quels que soient leurs méfaits passés. Il en va de l’essence même de nos démocraties libérales. Et, c’est bien là que le bât blesse.

La République a laissé se développer l’ensemble des circonstances pouvant permettre la qualification de conditions de détention inhumaines ou dégradantes. Cette situation a conduit les juridictions françaises et européennes à constater l’absence de conformité de l’état du droit français avec le droit de ne pas subir de traitements indignes.

Prenant acte de cette condamnation, le législateur français a créé en 2021 un nouveau recours devant le juge judiciaire pour tous les détenus soumis à des conditions indignes de détention. Il est désormais prévu que, dans l’hypothèse où le juge estimerait que les conditions auxquelles le détenu est exposé sont indignes, l’administration devra prendre les mesures appropriées pour y mettre fin. Premier pas vers une amélioration, cette mesure ne peut suffire à elle seule à endiguer la spirale dans laquelle est pris l’État français. D’abord, la mise en place d’un mécanisme de régulation carcérale qui interdit aux établissements pénitentiaires de dépasser un taux maximal d’occupation par la création d’un numerus clausus permettrait d’avoir la certitude de pouvoir accueillir dignement les personnes détenues et de pouvoir leur offrir les conditions de leur réinsertion dans la société. La France doit surtout sortir de cet engrenage de politiques pénales de plus en plus sécuritaires. Chaque gouvernement allant de sa réforme du code pénal répétant à qui veut l’entendre que « la sécurité est la première des libertés ». De toute évidence, le gouvernement Barnier n’échappera pas à la tentation d’une surenchère pénale.

La prison souffre également de l’instantanéité de notre conversation publique, de visions politiques à court terme et des bas calculs électoraux. À cet égard, le député de l’ancienne majorité présidentielle Sacha Houlié avait affirmé que « l’opinion publique n’est pas prête à accepter que l’on incarcère moins», illustrant de façon idoine les raisons de cet immobilisme.

Le sujet de la dignité en détention mérite assurément davantage que d’être sacrifié sur l’autel de la compétition électorale. Les inconvénients à court terme sur l’opinion publique, même chèrement payés, ne l’emporteront jamais sur les avantages à long terme de voir advenir une justice républicaine alliant dignité et humanité.

Le Figaro, no. 24932
Le Figaro, lundi 21 octobre 2024 499 mots, p. 2

Politique

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21 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

CHRONIQUE CONTRE-POINT

Barnier face à une boîte de Pandore ouverte

Tabard, Guillaume

Michel Barnier est clair ; presque menaçant. Pas question, dit-il dans le JDD, d'aller au-delà des 30 milliards de hausses d'impôts inscrites dans son projet de budget. Pas question non plus de rendre permanent ce qui a été promis comme temporaire. Le débat n'a pourtant pas encore commencé en séance publique que la machine s'emballe déjà.

La créativité fiscale n'a pas eu de limite en commission des finances, ce qui a permis à son président, l'Insoumis Éric Coquerel, de se féliciter d'un budget «NFP-compatible». Certes, la copie alourdie a finalement été rejetée parce que les commissaires RN n'ont pas voulu endosser le matraquage prévu par la gauche. Mais la discussion ne fait que commencer. Et ce premier épisode montre qu'il faudra une vigilance de tous les instants pour ne pas se laisser emporter dans une fuite en avant par l'impôt.

Le principal danger pour le premier ministre ne vient cependant pas de ses oppositions. Au sein du « socle commun » , et plus précisément dans les partis de l'ancienne majorité macroniste, le tabou fiscal a allègrement sauté. C'est un député Ensemble pour la République qui veut alourdir la taxation sur les successions. C'est le groupe MoDem qui pousse à la pérennisation d'une imposition supplémentaire pour les « riches » ou qui veut relever la flat tax sur les revenus du capital. Sans parler de ceux qui, à droite, prônent le retour du seul impôt supprimé par Emmanuel Macron : la taxe d'habitation.

Ces pressions de l'intérieur sont doublement dangereuses pour Michel Barnier. D'abord, elles valident l'approche de la gauche pour qui l'impôt est la seule réponse aux déficits publics. Ensuite parce qu'elles affaiblissent numériquement autant que symboliquement le « socle commun » déjà étroit sur lequel le gouvernement est censé s'appuyer.

L'occupant de Matignon avance sur une ligne de crête. D'une part parce que, s'il met en garde désormais contre le «concours Lépine» des taxes, c'est lui qui a ouvert la boîte de Pandore en faisant reposer à ce point l'effort nécessaire sur le recours à l'impôt. Et d'autre part parce que la configuration politique inédite qui l'a conduit à Matignon fait davantage de lui le chef du gouvernement que le chef de la majorité. Il peut rappeler à l'ordre des ministres qui critiquent publiquement leur budget, et les contraindre à admettre qu'ils prendront «leur part» dans les efforts demandés - comme Agnès Pannier-Runacher l'a concédé au « Grand Jury ». Mais il lui est plus difficile d'imposer un alignement absolu aux groupes parlementaires des partis de la coalition, qui ne se voient pas en « obligés » mais en alliés détenant entre leurs mains l'avenir du gouvernement.

Certes, avec le 49.3, le premier ministre détient l'arme ultime qui lui permettra de s'en tenir au budget qu'il veut et de résister à la dérive fiscale vers laquelle adversaires et partenaires risquent de l'entraîner. Mais cela suffira-t-il à rassurer une opinion à qui on avait voulu faire croire initialement que seuls «les plus riches» seraient touchés ? G. T.

Le Figaro, no. 24932
Le Figaro, lundi 21 octobre 2024 943 mots, p. 8

Politique

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20 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

L'idée d'une taxe d'habitation réinventée gagne peu à peu du terrain

Face à la situation des comptes publics, les élus locaux et certains économistes évoquent la piste d'une contribution territoriale universelle.

Galiero, Emmanuel

Promesse de campagne d'Emmanuel Macron en 2017, la suppression de la taxe d'habitation (TH) est souvent dénoncée comme un «péché originel» du président. Progressivement appliquée jusqu'à devenir effective pour toutes les résidences principales à partir du 1er janvier 2023, cette décision a creusé un trou fatal dans les équilibres budgétaires de la France et des communes. Un manque à gagner annuel estimé entre 20 milliards et 30 milliards, que l'État n'a jamais réussi à compenser et que Bercy traîne comme un boulet. Or, si la suppression de cet impôt local a pu séduire, sur le papier, les contribuables hantés par le ras-le-bol fiscal, le parfum de libération tant espéré a en fait cédé sa place à une réalité bien plus cruelle. Aujourd'hui à la recherche effrénée de dizaines de milliards d'euros d'économies, après avoir dangereusement laissé filer les déficits ces sept dernières années, le chef de l'État assiste donc à l'émergence d'un débat sur la nécessité de réinventer cette taxe, qui fut longtemps la première ressource fiscale des communes.

L'économiste Philippe Aghion, qui fit partie des conseillers économiques d'Emmanuel Macron durant la campagne présidentielle de 2017, a lui-même jeté un pavé dans la mare, mardi dernier, en direct sur le plateau de LCI. «Je peux vous dire que cette suppression de la taxe d'habitation, les économistes autour du président faisaient les yeux ronds quand cela a été proposé!», a-t-il témoigné, affirmant que la mesure n'avait jamais été évoquée au sein d'En marche avant d'être annoncée par le candidat de l'époque. Très éloignée selon lui de la «politique de l'offre» prônée par son ex-champion, cette idée aurait été subitement «catapultée» sur la place publique alors qu'elle ne figurait «pas du tout» dans le projet initial. Perçue aussitôt comme une «usine à gaz», elle aurait d'ailleurs immédiatement fait l'unanimité contre elle en interne. D'où la nécessité, selon le professeur au Collège de France, de réinstaurer cette «manne», en assumant une «réforme structurelle». Par cette prise de position, Philippe Aghion rejoint son collègue Christian Saint-Étienne, professeur au Cnam. Dans une interview au Figaro, celui qui a élaboré le dernier contre-budget des Républicains appelle à «redonner (aux communes) la possibilité de lever à nouveau une taxe d'habitation».

De quoi grossir les rangs de l'Association des maires de France (AMF), qui n'a jamais cessé d'avertir Emmanuel Macron sur les risques de cette décision prise à l'emporte-pièce, sans la moindre concertation locale. André Laignel, vice-président de la première association d'élus du pays, se souvient pourtant que les collectivités locales étaient lucides face aux imperfections de la TH et prêtes à des évolutions, même si elles estimaient que sa suppression comportait plus de risques que d'avantages. Surtout, elles craignaient qu'une telle décision condamne un lien jugé «fondamental» entre les citoyens et leur commune. Comme si la taxe d'habitation, ponction fiscale aux conséquences directement perceptibles par le contribuable dans sa ville, méritait d'être au contraire repensée comme un moyen universel d'accompagner le consentement à l'impôt chez des Français, sans doute justement lassés par la multiplication des prélèvements obligatoires.

Début octobre, lors de sa dernière audition par la commission des finances à l'Assemblée nationale, André Laignel a donc défendu une nouvelle fois la création d'une cotisation territoriale universelle (CTU), déjà défendue dans les résolutions du dernier Congrès des maires, et qui est évoquée dans les instances de l'AMF depuis trois ans. Le maire PS d'Issoudun (Indre) ne se fait, certes, pas d'illusions sur l'acceptabilité d'un retour de la TH dans le pays mais il considère que cette idée de CTU permettrait de réparer un lien vertueux.

Un terrain miné

« La coupure entre le citoyen et sa commune pose un problème de citoyenneté. Le principe serait simple: chaque foyer l'acquitterait et son montant pourrait représenter seulement quelques euros par mois pour les foyers les plus modestes sans peser sur la fiscalité. On pourrait même prévoir un mécanisme pour ne pas en faire un impôt supplémentaire en permettant, par exemple, que cette CTU soit soustraite de l'impôt sur le revenu. Le but est de retisser un lien entre le citoyen et sa collectivité», soutient André Laignel.

À cette heure, aucune simulation n'aurait été avancée et le vice-président de l'AMF mesure la difficulté d'avancer sur un terrain miné par la crainte des hausses de fiscalité. Mais il estime qu'une commission d'étude devrait être mobilisée sur ce «travail de fond» qu'il pose comme une question de «démocratie locale». Quand le député Éric Woerth, ex-LR passé chez Renaissance, l'a accusé en commission d'être favorable aux hausses d'impôts, André Laignel lui a répondu en opposant un mécanisme «sans impact». Opposé à la hausse de la contribution des collectivités réclamée par le gouvernement Barnier, qu'il chiffre à près de 10 milliards d'euros, le président du Comité des finances locales promet que la CTU sera au menu du prochain Congrès des maires, prévu du 19 au 21 novembre à Paris. Comme une mise en garde avant le bras de fer qui s'annonce, il renvoie les critiques dans le camp présidentiel : «Il est assez insupportable d'entendre ceux qui ont mis la France en faillite nous dire comment en sortir en taxant les collectivités.» Signe que la relation entre Emmanuel Macron et les territoires reste passablement dégradée. Et que Michel Barnier aura fort à faire s'il veut retisser le lien entre Paris et les régions. E.G.

La Croix, no. 43052
Éco&Transition, lundi 21 octobre 2024 789 mots, p. 13

La nouvelle taxe poids lourds alsacienne déjà contestée

Félicien Rondel

La collectivité européenne d’Alsace s’apprête à valider ce lundi 21 octobre le principe d’une écotaxe.

Un projet soutenu par les populations locales mais critiqué par les acteurs économiques.

Strasbourg (Bas-Rhin)

De notre correspondant régional

En Alsace, taxer les poids lourds est un vieux serpent de mer, comme le « monstre du Loch Ness », sourit Yves Bur. On doit à cet ancien député alsacien (LR) la première tentative de taxation des camions en France : son principe avait été ratifié en 2005 par le Parlement, puis expérimenté dans sa région natale, avant d’être progressivement abandonné avec l’arrivée du gouvernement Fillon. Vingt ans après, les élus de la collectivité européenne d’Alsace (CeA) s’apprêtent à voter un nouveau projet d’écotaxe, ce lundi 21 octobre, pour les véhicules de plus de 3,5 tonnes. Baptisée R-Pass, cette contribution vise à réduire le transit des camions, en augmentation constante depuis l’instauration en Allemagne en 2005 d’une taxe équivalente, la LKW-Maut (lire ci-dessous).

Pour éviter ce surcoût outre-Rhin, de nombreux camions transitent par l’autoroute A35, qui traverse l’Alsace depuis la frontière allemande au nord, jusqu’en Suisse, au sud. Illustration de ce report de trafic, après la revalorisation de l’écotaxe allemande l’an dernier, les routes alsaciennes auraient accueilli 1 470 poids lourds supplémentaires par jour. «S’ils veulent passer, il faut qu’ils participent à l’entretien des routes. Aujourd’hui, un camion de 13 tonnes à essieux représente l’équivalent de 200 000 véhicules légers», expliquait récemment à France 3 Alsace Frédéric Bierry (divers droite), le président de la CeA.

Estimées à 64 millions d’euros, les recettes du futur R-Pass, qui devrait entrer en vigueur en janvier 2027, seront fléchées vers l’entretien des routes départementales et nationales. La collectivité prévoit d’établir son tarif à 15 centimes d’euro par kilomètre. Bien loin de son équivalent allemand, fixé à 34 centimes.

«La différence entre les deux est encore trop énorme pour dissuader les poids lourds de rester en Allemagne», raille Marie Frick, membre du bureau de la Fédération nationale des transports routiers (FNTR) d’Alsace. Depuis qu’elle a été remise sur la table par les élus alsaciens, la taxe est au cœur de vives critiques de la part du monde économique local, qui craint les répercussions en chaîne de cette nouvelle fiscalité.

En avril 2022, les chambres d’industrie ou des métiers, la FDSEA et le Medef se sont rassemblés dans un Collectif pour la compétitivité de l’économie alsacienne (CCEA), qui multiplie depuis les opérations de sensibilisation, comme l’opération escargot du 7 octobre dernier à proximité de Colmar. Selon l’étude d’impact réalisée par le cabinet Deloitte pour le compte de la CeA, les entreprises alsaciennes devraient « générer 3,2 milliards d’euros additionnels de chiffres d’affaires pour tenir les 64 millions d’euros de recettes induites ». « In fine, il ne faudra pas s’étonner si le consommateur paye plus cher ses produits », peste Marie Frick.

Alors que le projet de taxe est massivement soutenu par les Alsaciens – 80 % des sondés y étaient favorables, selon un sondage OpinionWay de 2022 –, pourquoi ne pas la faire peser exclusivement sur les transporteurs étrangers ? «Le droit européen ne nous le permet pas », répond Frédéric Bierry. En 2015, la Commission européenne avait rejeté l’élargissement de l’écotaxe allemande, au nom du « principe fondamental de non-discrimination »,car elle exemptait les Allemands.

En réponse à la grogne, l’élu assure avoir limité au maximum l’étendue de la taxe. «Nous aurions pu la mettre sur 540 kilomètres. Mais nous avons fait le choix de réduire l’impact là où il y a un grand transit », explique-t-il. Sauf que désormais, ce sont les associations écologistes et de transports qui élèvent la voix : le 3 octobre, l’ONG Alsace nature et la Fédération nationale des associations d’usagers des transports (FNAUT) ont publié une pétition dans laquelle ils appellent à une taxation sur «l’ensemble du réseau, sous peine de faire peser le report de trafic sur l’ensemble des routes secondaires».

«Le problème de cette taxe, en plus de ne pas être assez ambitieuse, est qu’elle a été décidée sans aucune concertation avec les associations. Où sont les acteurs de la santé, de la défense de l’environnement, de la sécurité routière ? », s’interroge le conseiller d’Alsace EELV Damien Fremont. Ne se faisant guère d’illusions sur l’issue du vote, les transporteurs prévoient de nouvelles manifestations ce lundi. « On continuera de se battre jusqu’au bout », assure Marie Frick.

La Croix, no. 43052
Événement, lundi 21 octobre 2024 142 mots, p. 2,3

repères

« Bibi » Netanyahou, un vieux routier de la politique

Descendant de juifs de Lituanie, Benyamin Netanyahou, surnommé « Bibi », a servi dans une unité d’élite de l’armée israélienne, tout comme son frère, tué dans le raid d’Entebbe en 1976, destiné à libérer les otages d’un avion en Ouganda. Après avoir travaillé dans le privé aux États-Unis, il devient conseiller de l’ambassade israélienne aux États-Unis en 1982.

Il est élu député à la Knesset en 1988 et intègre pour la première fois un gouvernement la même année en devenant ministre adjoint des affaires étrangères.

À la tête du Likoud (conservateur), Benyamin Netanyahou devient le plus jeune premier ministre d’Israël en 1996, à 47 ans. Il reste en place jusqu’en 1999. Il revient à la tête du gouvernement entre 2009 et 2021, puis de nouveau en décembre 2022.

Le Figaro, no. 24932
Le Figaro, lundi 21 octobre 2024 1846 mots, p. 6

Politique

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20 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Dans l'enfer du budget, raconté par ceux qui l'ont vécu de l'intérieur

Le projet de loi de finances reste le rendez-vous incontournable pour tout gouvernement. Une épreuve tant physique que mentale pour les ministres et les parlementaires en première ligne.

Gentilhomme, Célestine

Du haut de la tribune, Alain Lamassoure laisse son regard balayer la foule de députés, de droite à gauche. Il y a bien sûr les sourires familiers de ces alliés de toujours, puis les coups d'oeil de ceux qui guettent le premier faux pas. «Vous êtes comme un chef d'orchestre qui déclenche les applaudissements et les huées à volonté», philosophe-t-il. Ce jour d'octobre 1996, le ministre délégué au Budget d'Alain Juppé (1995-1997) connaît sur le bout des doigts sa partition économique. Le projet de loi de finances traîne depuis plusieurs semaines déjà sur les bureaux des parlementaires. Au moment de le présenter devant l'Assemblée nationale, Alain Lamassoure s'élance, sans aucune note, dans une litanie de chiffres pendant une longue heure. Un exercice de mémoire que seul Valéry Giscard d'Estaing, du temps de ses années à l'Économie et aux Finances (1969-1974), avait osé surmonter avant lui. «Je m'étais imposé cette épreuve psychologique, en plus de celle, physique, que représente ce texte» , se souvient ce proche de l'ancien président, presque trente ans plus tard.

Comme lui, tous les artisans du budget gardent un souvenir impérissable de cette épreuve du feu. De ce mastodonte législatif qui, chaque année, détermine les recettes et les dépenses publiques pour les douze prochains mois. En quelques semaines, le gouvernement de Michel Barnier s'est lui aussi retrouvé plongé dans le tourbillon de chiffres, contraint de boucler son projet de finances pour 2025 dans une urgence inédite. À l'aube de l'examen du texte en séance publique à l'Assemblée, les nouveaux maîtres de Bercy, Antoine Armand (Économie) et Laurent Saint-Martin (Budget), savent qu'ils avancent sur un champ criblé de mines, dont il leur faudra tenter de sortir indemnes. L'équation est d'autant plus complexe que les indicateurs sont presque tous au rouge, lestés par la dérive du déficit public, attendu à 6,1 % du PIB (contre 4,4 % initialement) d'ici à la fin de l'année. «Ceux qui ont choisi d'y être n'ont pas choisi la facilité. Je ne sais pas si j'aurais accepté la fonction dans ce contexte, souffle Alain Lamassoure. C'est une tâche écrasante pour ceux qui sont en première ligne.»

Dans l'immense forteresse de Bercy, une leçon semble pourtant avoir traversé les années : seule la préparation d'un budget permet de jauger sa propre résistance. «Chaque projet de loi de finances est une prouesse physique et intellectuelle», confirme un ex-membre de cabinet. Le chemin du ministre qui en a la charge est souvent jalonné d'embûches. C'est dans son bureau que l'un de premiers bras de fer politiques s'engage, dès la fin du printemps, loin des micros et des caméras. Tandis que, en coulisses, la machine administrative tourne à plein régime depuis plusieurs mois déjà. Entouré de ses équipes, le ministre du Budget doit recevoir un à un ses collègues du gouvernement pour arbitrer leurs enveloppes de crédits. «Ce sont des réunions qui durent rarement moins de deux heures. Chaque ministre en veut toujours plus et Bercy veut toujours donner moins», résume Christian Eckert, qui a occupé la fonction (2014-2017) sous François Hollande. «C'est à ce moment que l'on se rend compte de ceux qui connaissent leurs ministères et ceux qui ne les connaissent pas», complète son lointain prédécesseur, Alain Lamassoure.

L'exercice demande surtout de manier l'art délicat de la diplomatie. Ne pas brusquer l'un ni faire trop de cadeaux à l'autre. «Le budget, c'est l'endroit où l'on dit non. Et en politique, c'est le plus difficile. Or, comme dit l'adage, « un homme politique qui dit non, ce n'est pas un homme politique »», observe le centriste Jean Arthuis, ancien ministre de l'Économie et des Finances. Vigie des comptes publics sous Jacques Chirac (2004-2007), Jean-François Copé en a lui aussi tiré un enseignement : «Ça demande beaucoup de fermeté, mais il faut un peu d'humour et de savoir-faire.» Car, dans l'intimité d'un bureau, les échanges peuvent vite perdre en courtoisie. «Il m'est arrivé de recommencer une réunion tant la première s'était mal passée avec un ministre. Le ton était glacial, avec quelques menaces voilées», raconte Christian Eckert. Quand un autre de ses visiteurs était, lui, carrément parti en claquant la porte, agacé par les dix minutes de retard du maître des lieux. «J'avais averti le premier ministre de cet incident; il avait dû passer pour faire une mise au point», se remémore le socialiste. C'est d'ailleurs Matignon qui a le dernier mot pour solder un désaccord budgétaire entre deux ministres.

Il arrive aussi qu'un coup de rabot reste en travers de la gorge. Des petites rancoeurs qui alimentent des manoeuvres plus politiciennes, et surtout moins amicales. «C'est extrêmement difficile de réduire les dépenses, l'opinion publique est contre vous et tous les ministres aussi», explique Christian Eckert. Certains laissent même entendre qu'ils pourraient démissionner si leurs moyens ne sont pas rehaussés, comme viennent encore de le faire le garde des Sceaux, Didier Migaud (Justice), et sa collègue de la Transition écologique, Agnès Pannier-Runacher. «Il y a aussi des phrases glissées dans la presse par des ministres et leur entourage, du style « la culture est amputée » , « les théâtres vont mourir » ou « l'écologie va mourir », détaille une ex-conseillère ministérielle. Ça reste de la politique, ce sont des jeux de pouvoir et de puissance», se résout-elle.

D'autres cavaliers seuls n'hésitent pas à passer en force, multipliant les annonces sur les plateaux télévisés, promettant à tout va de nouveaux chèques pour l'une de leurs administrations. Quitte à mener la vie dure au ministre du Budget, qui voit, presque impuissant, la facture s'alourdir. «Ça nous rend malades! C'est comme si je partageais mon compte bancaire avec ma petite soeur qui fait n'importe quoi», rit cette même collaboratrice.

Au sommet de l'État, à peine a-t-on arrêté les arbitrages qu'une course contre la montre s'enclenche déjà dans les couloirs ministériels et parlementaires : tout doit être discuté, tranché puis bouclé avant la fin décembre. Tout projet de loi de finances est alors scruté à la loupe par les députés et les sénateurs, avant d'être débattu en séance publique. «C'est une trépidation: on n'avance pas, on trépigne. On est sans arrêt sous pression», décrit Christian Pierret, qui fut rapporteur général du budget au Palais Bourbon entre 1981 et 1986.

Pendant une quinzaine de jours, un intense travail de fourmi se met en marche pour éplucher les milliers d'amendements déposés par chaque groupe, où l'on se console des défaites budgétaires par de l'obstruction parlementaire. «Quand c'est fluide, on est à quatorze amendements à l'heure, décrypte l'ancien député socialiste. Mais quand ça dérape et qu'il y a des blocages, on peut tomber à un amendement par demi-heure, voire par heure.»Celui qui deviendra plus tard ministre de l'Industrie de Lionel Jospin se rappelle encore de ces discussions laborieuses qui s'éternisent jusqu'au petit matin. Il voit encore les poches sous les yeux de ses collègues, que seul le café maintient éveillés, jusqu'à ce qu'ils finissent par s'éclipser pour dormir quelques heures. «On tient avec de la vitamineC, on change son rythme circadien. Mais on ne se plaint pas; je donnerais tout pour recommencer» , retrace-t-il.

Dans l'Hémicycle, seuls les parlementaires dits « techniciens » tiennent le rythme du marathon législatif. Le plus endurant d'entre eux reste sans conteste l'inamovible Charles Amédée de Courson, doyen de l'Assemblée actuelle en termes de longévité parlementaire (1993 à aujourd'hui). Désormais rapporteur général du budget, l'élu de la Marne pousse depuis trente ans les ministres dans leurs retranchements. «Il était minutieux et titilleur. Mais quand vous vous retrouvez ministre, vous savez comment il réagit et vous préparez les ripostes», sourit Christian Eckert.

Car les débats budgétaires ne laissent pas de place aux hésitations et encore moins aux approximations. «Le ministre n'est spécialiste de rien mais doit répondre à tout le monde. Même si vous êtes très bien entouré, c'est quand même le ministre qui parle et qui, parfois, en prend plein la figure», poursuit Christian Eckert. Lequel s'accordait parfois des bouffées d'oxygène pendant les discussions, allumant son téléphone pour résoudre des jeux de logique. «Les gens peuvent vous injurier, ça glisse comme sur l'aile d'un canard, tranche Alain Lamassoure. Au Budget, vous avez de toute façon un argument infaillible: il n'y a pas d'argent.»

Comme si cela ne suffisait pas, une fois franchie l'étape de l'Assemblée, l'examen du projet de loi recommence à zéro au Palais du Luxembourg. «Et au Sénat, c'est redoutable, parce qu'ils sont vieux et ne dorment pas» ,plaisante l'ancien ministre d'Alain Juppé, qui s'était astreint à ne pas boire une goutte d'alcool pendant ces mois de labeur. «Physiquement, ce n'est pas évident. Si vous arrivez à 9h10 au lieu de 9heures, vous avez un rappel au règlement», renchérit Jean-François Copé. La navette parlementaire suit son chemin, le texte circulant entre les deux Chambres avant qu'elles ne s'accordent sur une version finale.

Vient enfin le moment libérateur du vote et de son adoption, qui n'était presque, jusqu'ici, qu'une formalité pour les précédents gouvernements. Même sans majorité absolue, le projet de loi avait toujours fini par passer bon an mal an, les premiers ministres engageant leur responsabilité via une série d'articles 49.3 - Michel Rocard (28) et Élisabeth Borne (23) dominent le classement en la matière. L'exercice s'annonce toutefois bien plus périlleux pour le gouvernement de Michel Barnier, dont le socle parlementaire est plus fragile que jamais. «Le budget, c'est toujours fatigant, mais on sait quand ça commence et comment ça se termine. Là, on avance dans l'inconnu, et il n'y a aucun stabilisateur», s'inquiète Michel Sapin, ancien ministre de l'Économie et des Finances (2014-2017).

Sans compter qu'à Bercy la saveur du travail accompli est toujours de courte durée, puisque chaque budget bouclé oblige à se projeter sur le prochain. «Ce n'est pas à un poste où l'on peut rester très longtemps, admet Christian Eckert. Dans ma vie, il y a deux moments où j'ai beaucoup travaillé: quand j'étais en math sup et quand j'étais ministre du Budget.» Il n'empêche, ce portefeuille technique reste un passage incontournable pour quiconque nourrit de grandes ambitions politiques.

À l'époque, Jean-François Copé avait fait des pieds et des mains pour convaincre le premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, de l'y nommer. «Je voulais absolument l'avoir parce que c'est très formateur. Vous êtes au coeur de la machine de l'État», raconte l'ex-patron de la droite. Deux anciens présidents, Valéry Giscard d'Estaing et Nicolas Sarkozy, y ont même fait leurs premiers pas dans un gouvernement. D'autres ont, depuis, emprunté le même chemin en espérant peut-être parvenir au même but : Gérald Darmanin et Gabriel Attal, à qui il a pu arriver de penser à l'Élysée, sont chacun passés par les Comptes publics, avant d'accéder à Matignon pour l'un, Beauvau pour l'autre. Un ancien conseiller observe, hilare : «C'est un peu la carotte au bout du bâton. On en bave, c'est un poste souvent ingrat. Mais à la fin, si on s'en sort bien, on sait qu'on peut être récompensé.» C.G.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_24 Heures en Region, lundi 21 octobre 2024 564 mots, p. AUJM16,AUJM17,AUJM17,AUJM18

Auvergne - Rhône-Alpes Lucie Castets dit non À

Auvergne - Rhône-Alpes

Lucie Castets dit non

À la suite de la démission de l'Insoumis Hugo Prévost de son poste de député de l'Isère après des accusations de violences sexistes et sexuelles, Lucie Castets était pressentie pour être la candidate du NFP pour l'élection législative partielle qui se tiendra en fin d'année. Mais celle qui était soutenue par la gauche pour devenir Première ministre cet été renonce finalement.

Bourgogne

Coincé par la barrière

Un chauffeur routier a été placé en garde à vue pour avoir voulu forcer un passage à niveau à Auxerre (Yonne). La barrière, qui était en train de se refermer, s'est retrouvée bloquée entre la cabine et la remorque. Le routier, originaire du Tadjikistan, qui était au volant d'un poids lourd immatriculé en Lituanie, va être poursuivi.

Bretagne

La haine ne passera pas

Le festival de métal Samaïn Fest, organisé du 24 au 26 octobre à La Mézière (Ille-et-Vilaine) en soutien à une école de langue bretonne Diwan, annule la venue du groupe Deströyer 666, sa tête d'affiche. Une décision prise à la suite de la publication d'un article sur Mediapart qui rappelle que cette formation de métal australienne est connue pour ses discours de haine.

Corse

Jeunesse symphonique

Le festival des Petites Mains symphoniques revient en Balagne (Haute-Corse) jusqu'à vendredi. Une douzaine de concerts gratuits, proposés dans différentes communes, permettront au public de découvrir un orchestre symphonique composé de 120 jeunes musiciens venus de toute la France. L'occasion de (re)découvrir le répertoire classique.

Hauts-de-France

Déconnectés malgré eux

Depuis fin août, 400 foyers et une dizaine d'entreprises de Péronne (Somme) et des alentours sont privés de téléphone et d'Internet. En cause, le vol de câbles en cuivre près de l'aérodrome. Aucune date de remise en service n'est connue car tout le réseau local doit être revu. Devant un phénomène toujours important, Orange conseille aux usagers de passer à la fibre.

Normandie

Trains à l'arrêt

Semaine noire en perspective pour les usagers normands du train. Le 11 octobre, la tempête Kirk a provoqué un glissement de terrain sur le parcours des trains Paris-Granville (Manche). Le chantier de remise en état est programmé ces 26 et 27 octobre. Aucun train ne circulera ces jours-là entre Dreux (Eure-et-Loir) et Paris-Montparnasse.

Nouvelle-Aquitaine

La piscine prend l'eau

La piscine municipale Beaublanc à Limoges (Haute-Vienne) est fermée jusqu'à nouvel ordre. En cause : l'effondrement d'un pan de mur à l'intérieur du bâtiment, vendredi soir, pendant que 80 plongeurs s'entraînaient. La vétusté du bâti des années 1950 et les infiltrations liées aux fortes pluies des dernières semaines seraient à l'origine de l'incident.

Occitanie

Quartier à sécuriser

La police de l'Hérault a renforcé le dispositif de sécurisation du quartier Saint-Paul de la Paillade à Montpellier après une quatrième fusillade qui, ce samedi, a fait un blessé léger. Les policiers sont renforcés par des CRS pour sécuriser le secteur de l'église Saint-Paul et surtout de la galerie marchande, considérée comme un important point de deal.

Pays de la Loire

Un pont à rénover

Le pont de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique), qui fêtera ses 50 ans en 2025, a besoin d'une cure de jouvence. Faute de travaux, les poids lourds ne pourraient plus à terme l'emprunter. Coût des travaux : 40 millions d'euros. Le département, propriétaire de l'ouvrage, ne se voit pas les prendre en charge seul et va solliciter l'appui de l'ensemble des parties concernées.

Le Figaro, no. 24932
Le Figaro Économie, lundi 21 octobre 2024 709 mots, p. 25

Économie

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20 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Le rapporteur général du PLFSS, Yannick Neuder, chantre de la dépense sociale plus efficace

Renault, Marie-Cécile

Alors que la « dinguerie fiscale » sévit à l'Assemblée, où les députés démultiplient les hausses d'impôts, il faudra aussi avoir le coeur bien accroché pour garder le cap alors que s'engagent ce lundi les débats sur le budget de la Sécu. Justement, c'est un cardiologue de profession, le député LR de l'Isère Yannick Neuder, qui est à la barre. Nommé rapporteur général du projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) - une fonction centrale dans l'examen des textes budgétaires -, également en charge de l'équilibre de la branche maladie, il devra cependant batailler ferme, avec face à lui des rapporteurs thématiques comme l'écologiste Sandrine Rousseau sur la branche vieillesse, l'Insoumis Louis Boyard sur les sujets concernant la famille, ou encore le RN Guillaume Florquin - tombeur de Fabien Roussel - sur l'autonomie.

Yannick Neuder, 55 ans, n'est pas un néophyte. Ruban rose épinglé au revers de son veston, pour sensibiliser au dépistage du cancer du sein, le médecin qui exerce encore tous les lundis au CHU de Grenoble - celui-là même où exerçait autrefois Olivier Véran quand il était encore neurologue - est aussi rompu aux arcanes de la politique. Élu à 25 ans conseiller municipal de Saint-Étienne-de-Saint-Geoirs (Isère), il sera maire de cette petite commune rurale durant seize ans, puis président de la grande intercommunalité de Bièvre-Isère.

Repéré par Laurent Wauquiez qui l'embarque dans la campagne des régionales de 2015, il se retrouve propulsé vice-président de la région Auvergne-Rhône-Alpes, chargé de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation, où il défend notamment une réduction des frais de fonctionnement de la région. Réélu en 2021, il s'occupe en plus des relations avec l'Europe, un poste qui l'amène à travailler de près avec Michel Barnier, ancien élu de l'Isère comme lui, qu'il soutient lors de la primaire LR. Durant le Covid, il oeuvre au coude-à-coude avec Laurent Wauquiez pour faire livrer des masques et organiser les campagnes de dépistage. Une période «passionnante» ,se souvient-il, qui vient couronner «dix ans de relation de confiance»avec son mentor.

«Yannick Neuder est un des meilleurs spécialistes des sujets de santé. Plus rare dans notre pays, c'est un spécialiste qui conserve un lien avec le terrain en continuant d'exercer comme chef de service au CHU de Grenoble,confie Laurent Wauquiez, président du groupe Droite républicaine à l'Assemblée. Pour nous, c'est une fierté, et c'est la garantie d'avoir un rapporteur général de bon sens qui apportera des réponses concrètes et fidèles aux réalités des Français. Il porte la voix d'une droite à la fois responsable et capable de défendre les services publics de terrain et pas la bureaucratie.»

Homme de convictions, gros bosseur - il se couche tous les jours à 2 heures du matin -, Yannick Neuder entend bien imposer sa marque sur le PLFSS 2025. «Je ne suis pas obtus mais je ne veux pas avaler mon âme,affirme ce père de quatre enfants. Ma philosophie est d'être l'interface entre l'Assemblée et le gouvernement pour faire un vrai travail de fond.» Le cardiologue se méfie de la tentation du «coup de rabot de Bercy, qui cherche à faire entrer des carrés dans des ronds» ,et appelle à engager des «réformes structurelles» qui permettraient de soigner «aussi bien, voire mieux, avec pas forcément plus d'argent». S'il entend maîtriser les dépenses , «ce ne sera pas sur le dos de la santé, mais en gagnant en efficience» , affirme-t-il.

Il propose par exemple de faire des économies sur les arrêts maladie, qui ont flambé de 50 % en huit ans et dont le coût pourrait franchir la barre des 17 milliards d'euros cette année. «Je suggère de combiner l'autodéclaration pour les arrêts de courte durée assortie d'un jour de carence d'ordre public» - c'est-à-dire non pris en charge par les entreprises ou les mutuelles -, plutôt que d'abaisser le plafond des indemnités, comme le prévoit à ce stade le gouvernement. Chantre de la simplification et de l'efficacité, il va aussi demander la création d'une mission de contrôle et d'évaluation des CPTS, ces communautés professionnelles territoriales de santé inventées par les macronistes, censées lutter contre les déserts médicaux en permettant aux professionnels de mieux s'organiser. M.-C. R.

Le Monde
International, lundi 21 octobre 2024 1083 mots, p. 3
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19 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Les alliés de l’Ukraine préparent l’après-Biden

Washington, Paris, Berlin et Londres sont partagés sur l’ouverture de l’OTAN à Kiev, demandée par Zelensky

Elsa Conesa et Philippe Ricard (à Paris) Elsa Conesa et Philippe Ricard (à Paris)

Berlin - correspondante - Le temps des adieux n’est pas encore tout à fait venu entre Joe Biden et les Européens, à moins de trois semaines de l’élection présidentielle américaine. Le président américain a profité d’une brève visite en Allemagne, vendredi 18 octobre, à Berlin, pour s’entretenir avec Olaf Scholz, Emmanuel Macron et Keir Starmer des sujets brûlants du moment en Ukraine et au Proche-Orient. Leurs échanges s’inscrivent dans la perspective d’une période de transition compliquée, après le scrutin du 5 novembre, sur le plan international, que la démocrate Kamala Harris l’emporte ou, surtout, que Donald Trump fasse son retour à la Maison Blanche en janvier 2025.

A propos de l’Ukraine, le principal sujet à l’ordre du jour, les quatre dirigeants cherchent avant tout à coordonner leurs réponses au « plan de la victoire » que Volodymyr Zelensky leur a présenté ces dernières semaines. Dans l’esprit du président ukrainien, il s’agit de permettre à son pays d’inverser le rapport de force avec la Russie dans la perspective, encore lointaine, d’ouvrir des négociations pour mettre fin aux combats, si possible en 2025. Or, tandis que les troupes russes progressent dans l’est du pays, les demandes faites par Kiev à ses principaux alliés occidentaux suscitent de solides divergences entre Washington, Paris, Londres et Berlin. « C’est un plan ambitieux qui pose des questions complexes sur lesquelles il n’y a pas spontanément de convergence de vues », résume un diplomate.

L’Allemagne ambivalente

Au premier rang des sujets sensibles figure la question, relancée avec force par Volodymyr Zelensky, d’une invitation de son pays à rejoindre l’OTAN. A ses yeux, un tel rapprochement constitue la meilleure des garanties de sécurité possibles pour Kiev, afin de dissuader la Russie de reprendre la guerre quand les armes se seront tues. Cette invitation pourrait, dans l’idéal, selon le chef de l’Etat ukrainien, intervenir avant décembre et la fin de mandat de Joe Biden, mais l’intégration de l’Ukraine dans l’Alliance atlantique deviendrait réalité au mieux après la fin de la guerre.

Jusqu’ici, les Etats-Unis et l’Allemagne bloquent toute perspective d’élargissement de l’OTAN à l’Ukraine, alors que la France et le Royaume-Uni y sont plus favorables. Cependant, les Américains n’auraient, selon certaines sources, plus d’objections de principe à une simple invitation. « Si Kamala Harris est élue, on pourrait imaginer que Biden puisse aller dans ce sens pendant la période de transition. Si c’est Trump, le raisonnement ne vaut plus et la moindre initiative de Biden risque d’empirer les choses », observe une source diplomatique européenne. Un mouvement des Etats-Unis pourrait néanmoins entraîner une évolution de la position allemande, veulent croire les plus optimistes.

« Nous soutenons l’Ukraine de toutes nos forces », a répété Olaf Scholz peu avant la réunion à quatre, tout en affirmant veiller à ce que « l’OTAN ne devienne pas un belligérant » dans cette guerre, « afin d’éviter que[le conflit en cours] ne se transforme en une catastrophe encore plus grande ». Loin derrière les Etats-Unis, l’Allemagne est l’un des plus importants soutiens à l’Ukraine, mais le chancelier veille à ce qu’elle reste en retrait, alors que le pays, pacifiste, nourrit des sentiments ambivalents à l’égard de la Russie. Olaf Scholz a redit devant le Bundestag, mercredi, que le temps était venu de « tout faire »pour « trouver un moyen d’empêcher cette guerre de continuer ». «Il est juste que, si on nous le demande, nous en parlions aussi avec le président russe », sans prendre de décisions « par-dessus la tête de l’Ukraine, et jamais sans concertation avec nos partenaires les plus proches », a-t-il ajouté, s’attirant aussitôt les critiques, notamment de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) qui lui reproche sa réserve. « Olaf Scholz et Joe Biden ont tous les deux une pensée ancrée et formatée dans la période de la guerre froide », estimait il y a quelques jours le député Nils Schmid (Parti social-démocrate, SPD).

Quoi qu’il en soit, les quatre dirigeants présents à Berlin vendredi ne peuvent pas trancher seuls une telle question, puisque l’OTAN compte 32 membres. La Turquie et la Hongrie risquent de s’opposer à tout rapprochement rapide entre Kiev et l’Alliance. Jeudi à Bruxelles, le premier ministre hongrois, Viktor Orban, a qualifié de « plus qu’effrayant »le « plan de la victoire » tout juste défendu le même jour par Volodymyr Zelensky lors du conseil européen, à Bruxelles, puis au siège de l’Alliance atlantique. « L’invitation[à rejoindre l’OTAN] est une mesure préventive visant à montrer que ce n’est pas Vladimir Poutine qui change le monde et que l’agresseur ne peut pas créer un nouvel ordre international », venait de plaider le président ukrainien devant la presse.

La question des frappes dans la profondeur sur le territoire russe – une demande tout aussi insistante de M. Zelensky – est une autre pomme de discorde. Là encore, les Etats-Unis et l’Allemagne refusent d’aller en ce sens afin de limiter les risques d’escalade du conflit. Le Royaume-Uni et la France y sont davantage ouverts. La question n’a pas non plus été tranchée vendredi, et ne le sera pas avant les élections américaines. Seul élément de convergence : les frappes dans la profondeur ne pourraient suffire, selon les différentes capitales, à assurer à elles seules davantage de succès militaires à l’Ukraine.

Négocier avec Téhéran

La situation au Proche-Orient s’est imposée dans les discussions. Pour les quatre responsables occidentaux, la mort du chef du Hamas, Yahya Sinouar, mercredi, souligne l’ « immédiate nécessité », selon un bref communiqué commun, de la fin des combats dans la bande de Gaza, de la libération des otages israéliens qui y sont encore détenus et de l’arrivée en quantité de l’aide humanitaire pour les civils de l’enclave.

Les Européens ont aussi indiqué à Joe Biden qu’il était souhaitable de reprendre au plus vite les négociations avec l’Iran sur son programme nucléaire, six ans après que Donald Trump eut dénoncé l’accord précédent. Une option surtout envisageable, à l’évidence, dans l’hypothèse d’une victoire de Kamala Harris. Tous espèrent d’ici là qu’Israël ne frappera pas les sites nucléaires iraniens, dans sa riposte annoncée aux salves de missiles envoyés par Téhéran sur son territoire, début octobre.p

Le Figaro, no. 24932
Le Figaro, lundi 21 octobre 2024 936 mots, p. 11

International

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20 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Le Liban redoute d'être amputé du sud du pays

Alors que le pays est sous le choc d'un déplacement massif de populations, les Libanais craignent qu'Israël rase, comme à Gaza, la bande frontalière.

Rizk, Sibylle

Aux habitants du Sud-Liban (...). Pour votre propre sécurité, il vous est interdit de retourner chez vous.»L'avertissement israélien en arabe revient régulièrement sur les réseaux sociaux. Il est adressé aux Libanais qui ont fui pour échapper aux bombardements israéliens, dont le bilan est à ce jour de 2 448 morts et 11 471 blessés. Au total, le gouvernement libanais estime à 1,2 million le nombre de personnes déplacées de force, les menaces israéliennes portant sur 25 % du territoire libanais, selon l'ONU.

L'ampleur de la vague dépasse celle de la précédente guerre de 2006. Cette fois, ses conséquences ne sont pas seulement humanitaires. Soutenues à bout de bras par les organisations internationales, les autorités libanaises doivent gérer un choc démographique qui succède à l'afflux de plus d'un million et demi de réfugiés syriens, avec tout ce que cela implique en matière de prestations de services, de pression sur des infrastructures et des institutions épuisées par des années de crise ou encore de tensions sociales et politiques. D'autant que, alors que la guerre de 2006 avait duré trente-trois jours, celle en cours menace de se prolonger longtemps, avec une incertitude lancinante pour les habitants du Sud : pourront-ils rentrer chez eux un jour ?

La volonté israélienne de dépeupler la région est manifeste, sans que personne ne connaisse son horizon, en l'absence de clarté sur les buts de guerre de l'État hébreu et du fait de l'opacité qui entoure les affrontements avec le Hezbollah à la frontière. Les discussions diplomatiques portent sur l'application de la résolution 1701 de l'ONU, qui préserve la souveraineté de l'État libanais sur l'ensemble de son territoire, en échange du déploiement de l'armée libanaise et des Casques bleus de la Finul au sud du fleuve Litani, le Hezbollah devant y renoncer à toute présence armée.

Mais beaucoup appréhendent un scénario en vertu duquel Israël choisirait de raser, comme à Gaza, toute une bande frontalière, et de négocier une éventuelle « zone tampon » sous surveillance internationale plus au nord. Les images circulant dans les médias montrent des villages entièrement détruits par les frappes, ou celles de l'explosion intégrale de l'un d'entre eux, sur une colline. «La dévastation de nombreux villages le long de la ligne bleue et même au-delà est choquante» ,a déclaré le porte-parole de la Finul. «Tout le Sud est visé, y compris des villages chrétiens où on ne peut pas soupçonner de présence du Hezbollah» ,affirme le député Alain Aoun.

Édouard Beigbeder, représentant de l'Unicef au Liban, était en réunion de travail avec les autorités libanaises lorsque la nouvelle d'une frappe israélienne contre la municipalité de Nabatiyé est tombée, le 16 octobre. Le bâtiment a été pulvérisé, faisant 52 blessés et 16 morts, dont le maire de cette ville importante du sud du Liban située au nord du Litani. «Le président de la municipalité était en réunion pour organiser la distribution d'aide à ceux qui sont restés. Les victimes étaient nos relais sur place» ,dit-il. Moins de 50 000 personnes vivent encore dans le territoire frontalier d'Israël où résident en temps normal plus de 700 000 personnes. L'intervention de l'Unicef, déjà fortement implantée au Liban pour l'aider à accueillir les réfugiés syriens, a été rapide. Mais l'ampleur de la tâche est gigantesque. «On est parti d'une situation de conflit localisé à la frontière, avec une centaine de milliers de personnes déplacées, à, depuis septembre, une crise qui touche tout le pays. La solidarité intercommunautaire est indéniable, malgré des tensions ici ou là, mais il y a une vraie menace sur la cohésion sociale au fur et à mesure que se prolonge la guerre» ,avertit un élu sous couvert d'anonymat.

L'Unicef gère la moitié du millier de centres d'hébergement d'urgence où sont réfugiés les plus démunis, soit environ 200 000 personnes au total. Il s'agit essentiellement d'écoles publiques, ce qui crée une crise éducative majeure : sur le 1,2 million d'enfants scolarisés au Liban, la moitié n'avait toujours pas effectué leur rentrée à la mi-octobre, soit parce que leurs écoles sont affectées à des réfugiés, soit parce qu'elles sont dans les régions ciblées par Israël. «C'est une situation potentiellement explosive, l'Unicef travaille à trouver des solutions rapides» ,affirme son représentant à Beyrouth. Grâce à l'entraide libanaise et à l'intervention extérieure, «le danger n'est pas que les gens meurent de faim, même s'il y a aussi de vrais risques sanitaires, comme la reprise du choléra» ,poursuit Édouard Beigbeder. Mais, pour lui, «l'enjeu de l'accompagnement des déplacés va au-delà. Notamment en matière psychosociale. Ce type de crise crée les problèmes de demain» ,avertit-il.

Une analyse que partagent beaucoup d'acteurs libanais, selon lesquels la crise humanitaire immédiate se double d'un défi politique plus global. Le risque est celui de la détérioration progressive des relations entre les déplacés et les personnes, ou les instances partisanes et communautaires, qui les accueillent, dans un contexte d'extrême polarisation confessionnelle. «Le danger est que les divisions actuelles se transforment en problèmes internes après la guerre, estime Alain Aoun. Les autres communautés libanaises doivent éviter tout esprit de vindicte à l'égard des chiites, les plus touchés et affectés par le conflit. Ces derniers doivent se tenir prêts à un débat légitime autour de la logique de dissuasion sur laquelle se fondait le Hezbollah et qui a été largement remise en cause par cette guerre. »

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_24 Heures en Region, lundi 21 octobre 2024 568 mots, p. AUJM16

Une vraie salade niçoise immobilière

Alpes-Maritimes|Démolition ou réparation ? L'avenir de l'Avant-Scène, un immeuble de 36 000 m2 en travaux à Nice, est incertain depuis que des fondations se sont tassées de 16 cm dans le sol.

Matthias Galante

Ce devait être un projet phare du quartier de l'Arénas, en plein développement près de l'aéroport à l'ouest de Nice (Alpes-Maritimes), avec résidence de tourisme, résidence étudiante, bureaux, commerces et plus d'une centaine de logements. Raté. Le géant de béton de 36 000 m 2, baptisé l'Avant-Scène, est actuellement un immense vaisseau fantôme au coeur d'une belle salade niçoise. Si le gros oeuvre est terminé et des fenêtres posées, l'avenir du site est suspendu aux résultats d'une féroce bataille entre promoteurs, assureur, experts et acquéreurs sur fond d'enjeux financiers énormes.

Le bâtiment aurait dû être livré fin 2023, mais tout a dérapé un an et demi plus tôt, lorsque les constructeurs se sont rendu compte que des fondations de l'édifice s'étaient tassées de 16 cm, au lieu des 6 ou 7 prévus. Depuis, le chantier est à l'arrêt. « Une erreur humaine a conduit à un accident industriel, l'étude a mal anticipé la qualité du sol », confie en substance une source proche du dossier. Une expertise judiciaire a été déclenchée. Pour s'en sortir, le promoteur, Quartus, cherche une solution pour réparer la superstructure, avec l'ajout d'une ceinture de micropieux enterrés et un renforcement du sol. Coût de l'opération : 30 à 40 millions d'euros.

De quoi faire revenir les grues ? Pas vraiment. Car en juillet, alors que beaucoup pensaient que cette hypothèse l'emporterait, un nouveau rebondissement est venu couler dans le béton les espoirs d'une sortie de crise : l'assureur du chantier, appelé à sortir le carnet de chèques, a indiqué vouloir plutôt... démolir totalement ou partiellement l'Avant-Scène pour mieux le reconstruire.

Des acheteurs « dans la panade »

Une hypothèse radicale dont ne veulent pas entendre parler les instigateurs du projet. Ils déposeront leur dossier technique complet prônant la réparation chez l'expert judiciaire le 9 décembre, qui tranchera entre les deux options.

En attendant, la situation est toujours bloquée. Ce qui n'est pas au goût de la mairie de Nice, pour qui ce contretemps XXL fait tache alors qu'elle multiplie les aménagements autour du site, à l'image de la nouvelle gare multimodale ou de l'enfouissement d'une partie du contournement de Nice. « La ville n'intervient pas dans ce dossier. Cependant, elle a fait savoir à toutes les parties que, en cas de démolition, elle ne délivrerait pas de nouveau permis de construire », dit Bastien Nespoulous, directeur général des services.

Pour corser le tout, la politique s'en mêle et les opposants s'en donnent à coeur joie. En premier lieu Éric Ciotti, député UDR, candidat potentiel à l'hôtel de ville en 2026 : « C'est le symbole d'une politique de bétonisation effrénée qui menace non seulement notre environnement, mais aussi l'avenir économique et social de notre territoire. »

Mais les plus lésés dans cette affaire sont sans conteste les particuliers ayant acheté un appartement. Ils sont une centaine à s'être regroupés en collectif et intenter une action en justice. Dans le scénario le plus favorable, ils n'auront pas les clés avant 2027. « Certains sont dans la panade, confie l'un d'eux, les banques ne décalant plus les remboursements des crédits. On est au milieu, face à des mastodontes. »

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_ActuD, dimanche 20 octobre 2024 2028 mots, p. AUJM16,AUJM17,AUJM17,AUJM18
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20 octobre 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

« Elle rentrait du tournage avec Doillon au bout du rouleau »

La comédienne Dominique Laffin est décédée à 33 ans, en 1985. Sa fille, la députée Clémentine Autain, estime que la pression psychologique exercée sur elle par Jacques Doillon, pendant la réalisation d'un film en 1978, a contribué à cette fin dramatique.

Catherine Balle

Le 3 juillet dernier, Clémentine Autain s'excuse de « craquer » sur le plateau de « C à vous » (France 5). La députée (groupe écologique et social) est interrogée sur les gardes à vue de Jacques Doillon et Benoît Jacquot, accusés de violences sexuelles. Au bord des larmes, elle évoque sa mère, comédienne réputée des années 1980 qui a joué dans « la Femme qui pleure », de Doillon, en 1978. Elle parle de « toutes ces femmes qui ont été prises comme des objets ». « C'est ce que votre mère vous a raconté ? » interroge la présentatrice. « Non. Ma mère est morte, j'avais 12 ans. Donc elle ne m'a pas raconté cette histoire », répond l'élue. Avant de lâcher : « Je pense qu'il y a eu une bascule au moment du film qu'elle a tourné avec Jacques Doillon [...]. Il a tiré quelque chose d'elle. Il était dans une relation amoureuse avec elle. Et je ne sais pas ce qu'il s'est passé, je ne saurai jamais. »

Entre 1977 et 1984, Dominique Laffin, actrice au regard brun mélancolique, au sourire irrésistible et à la voix éraillée, a tourné une quinzaine de films et une demi-douzaine de téléfilms, avec Claude Miller (« Dites-lui que je l'aime »), Jean-Marie Poiré (« les Petits Câlins »), Catherine Breillat (« Tapage nocturne »), Claude Sautet (« Garçon ! ») ou Marco Ferreri (« Pipicacadodo »). En 1980, elle a été nommée aux César pour « la Femme qui pleure ».

Une femme « tourmentée » et une mort prématurée

À 21 ans, elle a eu une fille, Clémentine, avec le chanteur et comédien Yvan Dautin. À 33 ans, elle est morte dans sa baignoire, d'une crise cardiaque suivie d'une noyade. Dans le livre qu'elle a consacré à sa mère en 2019, « Dites-lui que je l'aime » (Éd. Grasset), Clémentine Autain raconte que Dominique Laffin était alcoolique, dépressive et poursuivie par le fisc pour n'avoir jamais payé ses impôts.

Clémentine Autain a longtemps cru sa tante : à cause d'une boîte de barbituriques retrouvée vide, celle-ci était persuadée que sa soeur s'était suicidée. D'autres l'ont, depuis, convaincue qu'il s'agissait d'un accident. Comme le réalisateur Michel Favart, ancien amant de Laffin, qui a passé un déjeuner « formidable » avec l'actrice le jour de sa mort et jure qu'elle « avait plein de projets ». Cet été, Romane Bohringer a tourné un docu-fiction librement inspiré de l'ouvrage de Clémentine Autain, qui sortira en 2025. Mais celui-ci ne perce pas le mystère de cette mort prématurée.

À la lumière des accusations contre Jacques Doillon, on est tenté de s'interroger sur le rôle du réalisateur dans la dérive d'une femme décrite comme « tourmentée », « attachante », « bouleversante ». « C'est compliqué de faire des liens de causalité. Mais beaucoup de personnes m'ont dit que le tournage de la Femme qui pleure avait fait souffrir ma mère. Dans mon livre, j'ai sous-estimé ce moment », nous confie Clémentine Autain.

Depuis février, Jacques Doillon est visé par trois plaintes pour viol (dont une de la comédienne Judith Godrèche), une plainte pour tentative de viol, une accusation de harcèlement sexuel et une d'agression sexuelle. Doillon a aussi été mis en cause pour le casting de son film « CE 2 », dans lequel une fillette est interrogée avec insistance sur le harcèlement scolaire et sexuel qu'elle subit. Le 19 septembre, enfin, l'écrivaine Mara Goyet a publié « Jeu cruel » : elle y explique qu'en 1985, alors qu'elle avait 10 ans, elle a été « psychiquement abusée » par le réalisateur avec qui elle tournait.

Lorsqu'on sollicite Jacques Doillon, il nous envoie ce texte : « Aujourd'hui, c'est à travers mes films que l'on m'attaque, en tentant de me rendre responsable de tragédies personnelles. Clémentine Autain soutient qu'il y aurait eu une bascule dans la vie de sa mère, survenue lors du tournage de la Femme qui pleure, que cette expérience a contribué, sept ans plus tard, à sa mort. Cette réécriture de l'histoire, quarante-six ans après, est d'autant plus troublante qu'elle surgit des mois après les accusations mensongères de Godrèche. Belle coïncidence ? »

« La justice rétablira la vérité », dit le réalisateur

Et de poursuivre : « J'ai aimé Dominique comme actrice et comme femme pour son courage, sa singularité et cette capacité incroyable à dévoiler, sans artifice, toute la force de ses émotions. Lorsque nous avons travaillé ensemble, notre relation a toujours été fondée sur une exigence partagée et un respect mutuel. Ce film a été un tournant dans sa carrière, qui lui a permis de montrer l'étendue de son talent. La critique a salué son travail et son rôle lui a valu une nomination aux César. Par notre travail, nous avons dépassé les moments de doute et de tension pour obtenir des instants de plaisir et de grâce. »

Le réalisateur de 80 ans revient encore sur le terme employé par la députée : « Bascule, utilisé par Clémentine, avec ses connotations de renversement, de perte de contrôle, est lourd de sous-entendus indécents. Insinuer que ce film aurait provoqué un traumatisme conduisant à la mort de Dominique relève d'une spéculation malveillante. Elle a poursuivi sa carrière après ce film avec des réalisateurs tels que Sautet ou Ferreri, m'a appelé, angoissée, d'Italie pour s'étonner que Ferreri lui parle si peu : nos bons rapports continuaient d'exister. Elle n'a pas été brisée par notre collaboration, au contraire, elle s'est engagée pleinement dans douze autres longs-métrages ! »

Le cinéaste affirme rester « serein » face aux autres accusations dont il est l'objet : « La justice rétablira la vérité et cette vérité ne viendra pas nourrir ces réinterprétations déformées de l'histoire de Dominique. Réduire cette femme complexe et talentueuse à une victime passive serait non seulement injuste, mais surtout profondément erroné. Dominique mérite que l'on respecte sa mémoire, son travail et sa place unique dans le cinéma français. »

Que s'est-il passé sur le plateau de « la Femme qui pleure » ? Dans ce drame, tourné dans la maison provençale de Doillon, les personnages portent les prénoms de leur interprète. Dominique (jouée par Laffin) pleure du début à la fin du film. L'homme dont elle est amoureuse (interprété par Doillon) est épris d'une autre, Haydée, tout en continuant à coucher avec elle. Elle craint que son mal-être, associé à l'alcool, ne l'empêche de s'occuper de sa fille de 4 ans (jouée par Lola Doillon). Ce scénario fait écho à la réalité. Au moment du tournage, Dominique Laffin entretenait une relation amoureuse avec Doillon, qui a explosé en marge du plateau. Comme son personnage, la comédienne dessinait, fumait et buvait. Trois ans après, elle perdra la garde de sa fille.

« Il y avait quelque chose de malsain »

Nous avons interrogé trois personnes qui ont travaillé sur ce long-métrage. Aucune ne parle de violences de la part de Jacques Doillon, mais toutes décrivent un film très éprouvant pour son interprète principale. Le directeur de la photographie, Yves Lafaye, se souvient que Dominique n'était « pas heureuse » : « S'engager sur un film de Jacques, c'était rentrer dans les ordres. Tourner avec quelqu'un comme lui, c'est dangereux si on n'est pas costaud. Il y a des comédiens qui savent très vite sortir de leurs rôles et d'autres, comme Dominique, qui s'y investissent totalement. »

« Elle quittait rarement le rôle, complète Manuel Teran, qui assistait Yves Lafaye. Sur un tournage, Doillon pompe toute votre énergie. Il peut faire soixante prises d'un plan-séquence de dix minutes. Quand j'ai été chef opérateur sur Petits Frères, il était tout le temps en train de discuter avec les jeunes acteurs pour tirer des choses d'eux, chercher ce qu'il y avait sous la carcasse. » Haydée Politoff se rappelle quant à elle avoir été surprise par le fait que « Dominique pleurait très facilement ». « Ça avait l'air sincère », note la comédienne, qui se rappelle de « scènes très gênantes » où son personnage devait toucher violemment sa partenaire à l'entrejambe et lui pincer les seins. Dans des interviews, Jacques Doillon lui-même a reconnu que le rôle « coûtait beaucoup » à Dominique Laffin, qui avait failli quitter le tournage à plusieurs reprises.

Dans l'entourage de la comédienne disparue, personne non plus n'a entendu parler d'abus de la part de Doillon. Ni les amies comédiennes Marianne Sergent et Dominique Frot, ni le réalisateur Michel Favart, qui vécut une histoire avec elle deux ans plus tard, ni Yvan Dautin. Mais le tournage de « la Femme qui pleure » a laissé des souvenirs douloureux. « Quand je suis arrivé sur le plateau, je me suis dit Ça sent le gaz, se souvient Dautin. Il y avait quelque chose de malsain. »

« Dominique rentrait épuisée, au bout du rouleau, de ce tournage », raconte Virginie Millot. À l'époque, cette Parisienne travaillait dans l'école où était inscrite Clémentine, alors âgée de 5 ans. « Clémentine n'était pas rassurée de voir sa mère dans cet état, alors je la gardais souvent à dormir. » « Doillon s'est servi du vécu et a joué sur l'ambiguïté entre la réalité et le film, note Marianne Sergent. C'est très pervers et il faut être très fort pour digérer ça. »

Plusieurs de nos interlocuteurs soulignent la « fragilité » de Dominique Laffin avant le tournage avec Doillon. Jean-Marie Poiré, qui a dirigé l'actrice dans « les Petits Câlins » un an plus tôt, rapporte qu'elle avait déjà des « problèmes d'alcool » et « tendance à téléphoner à 3 heures du matin pour s'épancher ». Yvan Dautin, lui, évoque les « blessures » de celle pour laquelle il a eu un coup de foudre en 1971 : « Elle avait pas mal de démons. Mais je ne connais pas tout de sa vie d'avant. »

Dans cette « vie d'avant », il y a notamment un père député, qui a créé le Front national pour l'Algérie française avec Jean-Marie Le Pen. Alcoolique, André Laffin quittera son épouse et ses trois enfants avant de mourir quand Dominique avait 14 ans.

« On prête son corps et son âme, ce n'est pas anodin »

Pour Marianne Sergent, amie de la comédienne dès 1971, c'est l'alcool qui est responsable, « à 90 % », de la « chute » de Dominique Laffin : « L'alcool a d'abord été un ami qui, comme sa sexualité débordante, l'aidait à s'échapper. Et il est devenu son pire ennemi. » Plusieurs témoins, comme l'ancien directeur de casting Dominique Besnehard ou Michel Favart, rapportent que l'alcoolisme de l'actrice faisait peur aux producteurs, qui lui ont proposé moins de rôles.

Marianne Sergent estime aussi que « Domino », son surnom, a été affectée par certains de ses personnages : « Elle a joué beaucoup de femmes abusées physiquement ou psychologiquement. Pour pleurer dix fois de suite, il faut chercher les ressources quelque part. Il y a des scènes de cinéma qui peuvent rendre fou. » « Le cinéma abîme tous les gens fragiles », renchérit Catherine Breillat.

« Dominique était sortie très ébranlée du tournage de Doillon. Et Tapage nocturne est aussi un film qui peut ébranler une actrice, poursuit la cinéaste, elle-même mise en cause par la comédienne Caroline Ducey pour ses méthodes de tournage. Les émotions ne se simulent pas : quand on est comédien, on prête son corps et son âme. Ce n'est pas anodin. » Sur « Tapage nocturne » en 1979, la réalisatrice se souvient d'une femme pétrie de doutes, qui souffrait parce qu'elle perdait ses cheveux et dont elle devait s'« occuper » sans arrêt. « Dominique était à vif. Le cinéma en a peut-être remis une couche », croit Michel Favart.

Comme Marianne Sergent, la comédienne Maria Laborit, qui a tourné avec Laffin peu avant sa disparition, souligne le sentiment de culpabilité de l'actrice vis-à-vis de Clémentine, dont Yvan Dautin avait récupéré la garde en 1981 après une nuit où son ex l'avait appelé pour savoir où se trouvait l'enfant. Michel Favart insiste enfin sur les problèmes d'argent d'une comédienne très dépensière, qui avait posé dans « Playboy » en 1982 pour se renflouer. « Dominique était une fille du feu. Et le feu, ça se subit aussi », selon Dominique Frot. Au cimetière de Montmartre, juste à côté de la stèle de François Truffaut, l'actrice se recueille régulièrement sur la tombe de celle qui était « en déséquilibre au bord du rire ».

Aujourd'hui en France
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_ActuD, dimanche 20 octobre 2024 465 mots, p. AUJM6
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20 octobre 2024 - Le Parisien

La commission des Finances rejette le volet recettes

Le camp présidentiel, la droite et le RN se sont opposés à un texte prônant plusieurs nouvelles taxes.

Alexandre Sulzer

Dans un contexte normal, l'examen du projet de loi de finances (PLF) est l'occasion de voir quels députés sont dans la majorité et lesquels sont dans l'opposition. Les premiers votent normalement en faveur du budget proposé par le gouvernement et les seconds contre. Mais le contexte politique n'a rien de normal. Et l'examen du volet recettes du PLF 2025 par la commission des Finances de l'Assemblée nationale en est la parfaite illustration. Ce samedi, ses députés ont majoritairement rejeté le texte, notamment les groupes qui composent le « socle commun » (le camp présidentiel et la droite) sur lequel doit s'appuyer le gouvernement de Michel Barnier.

Un rejet sans conséquence à ce stade, puisque le débat dans l'hémicycle la semaine prochaine repartira de la version initiale proposée par le gouvernement. Seuls les groupes de gauche, donc l'opposition, ont voté en commission en faveur d'un texte très largement réécrit via l'adoption de plus de 200 amendements modifiant la philosophie du projet de loi. Selon le président (LFI) de la commission des Finances Éric Coquerel, ce sont ainsi 60 milliards d'euros environ de recettes fiscales supplémentaires par rapport au texte initial qui avaient été ajoutés par les députés : fiscalité sur les superprofits, sur les superdividendes, renforcement de la taxe sur les rachats d'action, doublement de la contribution exceptionnelle des grandes entreprises de transport maritime... Un « effort uniquement sur les plus aisés, les revenus du capital et les superprofits des grandes entreprises au profit des classes moyennes et populaires », se félicite Éric Coquerel.

« Ce que le Parlement peut faire de pire »

Un « matraquage fiscal » qui « toucherait tous les Français, leurs économies de toute une vie, comme nos PME familiales », dénonce au contraire le ministre du Budget et des Comptes publics, Laurent Saint-Martin, sur X. Un « concours Lépine des taxes et impôts porté par le NFP et soutenu par le RN », regrette pour sa part la députée Véronique Louwagie, la Madame Budget des Républicains. Le RN a pourtant lui aussi rejeté le texte en commission. « Il n'est pas à une incohérence près », attaque le Marcheur Mathieu Lefèvre, qui accuse « l'extrême droite d'avoir proposé avec la gauche une bombe fiscale » au cours des débats.

« Ce gouvernement Barnier veut se donner le beau rôle alors qu'il nous conduit à la crise budgétaire », cingle, sur le réseau X, le député (RN) Jean-Philippe Tanguy, qui regrette que les soutiens du Premier ministre « n'aient accepté aucune négociation, aucun dialogue, aucun compromis » avec le groupe de Marine Le Pen. « Ce qui s'est passé est ce que le Parlement peut faire de pire, j'espère que peu de Français nous ont regardés... », conclut, dépité, un membre de la commission des Finances.

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_ActuD, dimanche 20 octobre 2024 830 mots, p. AUJM6
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20 octobre 2024 - Le Parisien

Agnès Pannier-Runacher réclame de « la cohérence »

Budget|La ministre de la Transition écologique juge ses moyens pas « à la hauteur de la situation ». Cette sortie ainsi que sa menace à peine voilée de démission ont déplu à Matignon. Mais elle persiste.

Pauline Théveniaud

En 2013, la ministre de l'Écologie Delphine Batho avait été virée dans la journée pour avoir jugé son budget « mauvais » à la radio. C'est dire ce qui s'est joué vendredi matin sur RMC-BFMTV, lorsque sa lointaine successeure, Agnès Pannier-Runacher, a estimé -comme avant elle le ministre de la Justice, Didier Migaud - que son enveloppe allouée n'était « pas » à ce stade « à la hauteur de la situation ». « Je veux surtout travailler à avoir les moyens de mon action, a-t-elle prévenu. Si je ne les ai pas, j'en tirerai les conclusions. » Si elle nie toute menace de démission, cela y ressemble toutefois sacrément...

Quarante-huit heures plus tard, APR (son surnom) est toujours en poste. Elle persiste et signe. « Le Premier ministre met sur le même plan la dette écologique et la dette financière. C'est un positionnement très fort. Mais il est important qu'on ait cette discussion, estime-t-elle auprès de notre journal. Sereinement, pour dédramatiser. Il faut toujours être attentif à ne pas regretter certaines décisions qu'on aura prises. Je le dis d'expérience. » Barnier appréciera.

Barnier attend de la solidarité

Car sa sortie a fortement déplu à Bercy, mais également à Matignon. Michel Barnier a d'autant moins goûté le propos qu'il avait fait savoir à plusieurs reprises, en séminaire ou en Conseil des ministres, qu'il attendait de la solidarité face à l'épreuve du budget. « Je prendrai mes responsabilités, il faut que chacun prenne les siennes », martèle-t-il en privé.

En guise de recadrage, le Premier ministre entend rappeler publiquement, mais aussi en interne à son collectif, qu'en entrant dans son gouvernement, les ministres ont accepté des règles du jeu « très claires ». Et qu'ils connaissaient les contraintes de ce budget horribilis. D'eux, il attend aussi qu'ils défendent le rôle du gouvernement. Une question d'autorité, alors que les couacs et divisions s'étalent au grand jour. Il compte, en outre, s'expliquer avec sa ministre. « Je n'exclus pas qu'à un moment Barnier dise : Ça suffit. Ce n'est pas quelqu'un qui aime céder au chantage ou se faire menacer », lâche un ténor de Renaissance.

« Son budget est en hausse par rapport à l'an dernier, qu'est-ce qu'elle veut de plus ? C'est incompréhensible ! » enrage un conseiller du gouvernement. Une lecture que l'intéressée conteste. Tenant à rappeler qu'elle « assume de faire des économies très importantes », elle s'inquiète du « niveau de taxation de l'électricité » et du rabotage des aides à la rénovation thermique (MaPrimeRénov'), des Fonds vert ou chaleur.

« Alors que les discussions sont en cours à l'Assemblée nationale, on peut encore ajuster. L'enjeu, c'est de ne pas casser l'élan de décarbonation et de ne pas aller trop loin dans la taxation de notre énergie bas carbone », plaide-t-elle. Une façon de faire monter les enchères et d'obtenir une victoire politique, alors qu'elle a échoué à obtenir gain de cause sur la taxation du gaz ? « Je ne fais pas de buzz, je ne fais pas de chantage. Par contre, je veux de la cohérence entre les objectifs et les moyens. »

Ce n'est pas la première fois qu'elle crée des remous. Sur l'immigration, également, la députée du Pas-de-Calais, qui revendique de s'inscrire sur l'aile gauche de la macronie, a fait entendre sa différence - ou sa dissonance, c'est selon - avec Bruno Retailleau. À l'aise de voisiner avec le droitier ministre de l'Intérieur ? « On ne peut pas du jour au lendemain être d'accord sur tout. Et ce n'est pas un problème, tempère la ministre. Je suis évidemment solidaire, notamment sur la situation budgétaire. Par contre, c'est aussi mon devoir d'alerter quand des points d'équilibre me semblent dépassés. Et je suis loyale vis-à-vis de mon groupe politique. »

« Elle finira par trouver un artifice, et elle restera »

Chez les macronistes du groupe parlementaire EPR, où elle ne compte pas que des amis, certains la soupçonnent néanmoins, avec cette ruade sur le budget, « de préparer sa sortie parce qu'elle n'assume pas d'être dans un gouvernement très marqué à droite ». D'autres, au contraire, de la jouer « Retenez-moi ou je fais un malheur », mais d'être trop ambitieuse pour partir vraiment. « Elle finira par trouver un artifice et, à la fin, elle restera », tacle un ex-ministre.

« Il n'y a pas de plan caché, renvoie-t-elle. Beaucoup de gens de gauche ont refusé d'aller dans ce gouvernement, ils sont bien planqués, ils peuvent commenter. Moi, j'ai retroussé les manches, j'y suis allée. Pas pour avaler n'importe quoi, mais pour faire le job. Si demain ça s'arrête, ce n'est pas grave. Si demain ça continue, on peut compter sur moi. » Gérer ce gouvernement composite et tant d'intérêts particuliers n'est pas le moindre des défis de Barnier.

Le Monde
France, samedi 19 octobre 2024 1988 mots, p. 7
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18 octobre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Olivier Faure menacé à la tête du PS

Les critiques se multiplient contre le premier secrétaire, accusé d’avoir placé le Parti socialiste dans la roue de La France insoumise. François Hollande a déjà appelé à le renverser lors d’un futur congrès

Sandrine Cassini et Laurent Telo

Mardi 9 juillet, Olivier Faure vit (enfin) sa meilleure vie de premier secrétaire du Parti socialiste (PS). Il est candidat au poste de premier ministre du Nouveau Front populaire (NFP), qui est arrivé en tête des élections législatives. Lui. Pas Jean-Luc Mélenchon. Lui (enfin) nominé pour un premier rôle. « Je suis prêt à assumer cette fonction », claironne-t-il à l’essaim de caméras qui le poursuit devant l’Assemblée nationale. Un emballement médiatique qui renforce sa crédibilité pour occuper ce poste si convoité. Instant de béatitude pour ses proches qui désespéraient d’un « moment Faure ».

Le député de Seine-et-Marne savoure, il réfléchit au nom du directeur de cabinet qui aurait vocation à le suivre à Matignon. Autour de lui, tout n’est que félicité. Les querelles intestines qui minent le PS ? Evaporées. Même ses opposants internes, emmenés par la maire de Vaulx-en-Velin (métropole de Lyon), Hélène Geoffroy, et celui de Rouen, Nicolas Mayer-Rossignol, soutiennent sa candidature. François Hollande lui-même, avec lequel il entretient des rapports exécrables, écrit dans un message : « C’est important de soutenir la candidature de notre premier secrétaire. »

Le buzz médiatique a duré… deux jours. Après discussions, le NFP biffe le nom d’Olivier Faure pour Matignon. Puis les courants minoritaires brisent illico la « pax socialista » pour revenir à leur double obsession : prendre la direction du PS et en évincer Olivier Faure. Quelques semaines plus tard, mardi 8 octobre, sur LCP, François Hollande ouvre les hostilités. « Il faut une nouvelle figure pour diriger le PS », déclare-t-il, en souhaitant la tenue d’un congrès du parti « au début de l’année prochaine ».

Un rassemblement dont Olivier Faure ne veut pas. Mais à contrecœur, il s’y résout : un congrès aura lieu en 2025, à une date, toutefois, indéterminée. Depuis son bureau de l’Assemblée nationale, le député de Seine-et-Marne développe une drôle de rhétorique pour justifier son revirement. « J’aurais un intérêt évident à ce que le congrès ait lieu demain », se vante-t-il comme si une victoire était à portée de main. Pourquoi ne pas plier le match sans attendre ? « Les Français ne comprendraient pas qu’on se regarde le nombril », évacue-t-il.

« Péché originel »

Il fait mine d’hésiter, mais en fait, celui qui occupe la tête du parti depuis 2018 est déjà très déterminé à se représenter. Avec bon nombre d’opposants internes face à lui. Selon beaucoup de dirigeants socialistes, l’étau se resserre comme jamais autour du premier secrétaire. Le dossier d’instruction se serait épaissi. Le reproche le plus récent n’est pas le moins anodin : en septembre, Olivier Faure a été accusé – ce qu’il nie – d’avoir saboté la candidature de Bernard Cazeneuve pour Matignon auprès du chef de l’Etat, afin de préserver la cohésion du NFP. En privé, le chef de file du PS tente d’impliquer François Hollande dans la manœuvre, en assurant que l’ancien président de la République ne voulait pas, non plus, que l’un de ses meilleurs amis politiques devienne chef du gouvernement.

Autre grief – plus récurrent – à l’encontre du premier secrétaire : l’absence de rénovation du logiciel idéologique du PS : « Citez-moi une idée neuve qui aurait percé le voile médiatique récemment. Pourtant, sur le terrain, nous en avons ! Nous devons dire notre vision de la France en 2040 », assène Nicolas Mayer-Rossignol.

Mais tout cela n’est rien à côté de ce que les anti-Faure considèrent comme le « péché originel » du premier secrétaire : son choix de placer le PS dans la roue de La France insoumise (LFI). «Le soir du second tour des législatives, Olivier Faure parle après Mélenchon, qui nous embarque dans le “rien que le programme, tout le programme” à 20 h 03 », déplore le maire de Rouen. Une inféodation supposée du PS à LFI, que conteste Laurent Baumel, soutien de M. Faure. « Prenez Lucie Castets. Difficile de dire que c’est le choix de LFI imposé au PS », rétorque le député d’Indre-et-Loire, en regrettant « les jérémiades permanentes de ceux qui haïssent LFI ». A ses yeux, la direction actuelle a au contraire « empêché » que les « insoumis » « reprennent le leadership »de la gauche, en opérant un «rééquilibrage depuis 2022 ».

Olivier Faure se démène tant qu’il peut pour mettre le chef de file de LFI à distance, mais c’est souvent trop tard ou trop mou, au goût de beaucoup. « Jean-Luc Mélenchon a fait le choix de se replier sur un noyau radical. Il ne peut pas gagner la présidentielle », ose dorénavant le numéro un du PS. En attendant, c’est le leader « insoumis » qui maîtrise l’agenda et le tempo, acculant M. Faure à réagir… ou pas.

Lucide, le premier secrétaire peaufine déjà la contre-offensive. Terminés les atermoiementsqui prévalaient, avant les européennes, en fonction du rapport de forces du moment. Il veut désormais que le PS affirme davantage sa ligne au sein de la gauche, à travers un congrès d’ « affirmation », sur l’air du « qui m’aime me suive ». En novembre, il donnera le coup d’envoi à de grands travaux autour d’un « projet »politique, décliné en forums régionaux, sur le thème : le Parti socialiste parle aux Français. « Le PS se met en mouvement lui-même: je veux qu’on soit prêt[en cas de nouvelles législatives anticipées ou dans l’optique de la présidentielle de 2027] . Quelle que soit la configuration. Comment retrouver les milieux populaires ? Il est là le chantier »,annonce-t-il au Monde. Il y a aussi un pari caché : associer les opposants internes à cet ambitieux dispositif afin que, justement, ils s’opposent un peu moins.

Mémoire courte

Mais ce sont deux visions distinctes qui s’affronteront lors de ce prochain congrès, avec, en toile de fond, l’élection présidentielle. Un rendez-vous décisif pour le PS et la gauche. Le faurisme l’emportera-t-il ? C’est-à-dire : imposer le récit de l’unité de la gauche comme un impératif moral pour faire apparaître, éventuellement, Jean-Luc Mélenchon comme l’empêcheur de gouverner. « Je suis favorable à une candidature commune de la gauche et des écologistes, qui procède d’un choix collectif et démocratique. A Jean-Luc Mélenchon, comme à tous les prétendants, de s’y plier », affirme Olivier Faure.

Déjà trop tard ? Les « minoritaires » au sein du parti sont très clairs : il est urgent d’acter la rupture avec LFI et d’établir un pont avec Raphaël Glucksmann, le chef de file de Place publique, dont le score aux élections européennes a regonflé le moral des troupes, mais qui est parti bâtir sa petite boutique en solitaire. « Ce congrès doit être la première étape du parti de tous les socialistes, d’Emmanuel Maurel à Bernard Cazeneuve, en passant par Benoît Hamon,sur la base d’un programme de gouvernement et non gauchiste comme l’est celui du NFP», avertit l’ancien député des Bouches-du-Rhône Patrick Mennucci.

Pour la direction du PS, les opposants ont la mémoire courte. C’est pourtant l’un d’eux qui raconte un épisode qui a « traumatisé », selon lui, Olivier Faure : «C’était sa première sortie officielle en tant que premier secrétaire, rappelle Patrick Kanner, président du groupe socialiste au Sénat. Une manif sur l’évolution du statut de la SNCF. Et on a pris des canettes sur la figure. Pas des tomates, des canettes… » C’était en 2018. Le PS ne valait plus grand-chose et Olivier Faure partait de très loin. Six ans plus tard, le PS réalise 13,9 % aux européennes et fait quasiment jeu égal avec LFI à l’Assemblée. Patrick Kanner relativise : «Le PS est de nouveau respecté, oui, mais avec la robe de bure et la corde au cou à force de passer sous les fourches Caudines de LFI.»

Aujourd’hui, pour enclencher cette fameuse « affirmation » socialiste, ils sont de plus en plus nombreux à se demander si Olivier Faure est l’homme de la situation. Même certains soutiens commencent à douter. Avec Jérôme Guedj, la rupture est consommée : le député socialiste de l’Essonne lui reproche de l’avoir défendu, mais du bout des lèvres, après le texte aux relents antisémites écrit à son encontre par Jean-Luc Mélenchon, en avril. Le loyal Sébastien Vincini, président du département de la Haute-Garonne, se démarque, dans ses expressions, de son mentor. Même sa garde rapprochée peut se lasser des questions restées sans réponse.De son isolement volontaire. M. Faure est un être politique complexe. Qui délègue et se confie peu. Il n’éprouve pas le besoin de câliner ses amis et il ne voit pas l’intérêt de « traiter » ses opposants internes.

« Je ne suis fâché avec personne », aime-t-il répéter, au risque d’être démenti.Lors des dernières élections sénatoriales, en 2023, M. Kanner, membre d’un courant minoritaire, mais beaucoup moins dur dans ses saillies anti-Faure que, au hasard, Anne Hidalgo, a constaté que le premier secrétaire ne désirait pas vraiment qu’il reste président de groupe. A l’époque, pour le remplacer, Faure a mené campagne en interne pour Eric Kerrouche, sénateur des Landes. Kanner a été réélu, mais aucune réconciliation n’est prévue entre Faure et lui.

Les ambitions se bousculent

Ni entre Olivier Faure et Raphaël Glucksmann. Comme d’autres, ce dernier a eu l’impression d’avoir été utilisé, puis mis de côté, une fois que l’édification du NFP s’imposait.Les deux hommes ont tenté de s’expliquer en tête-à-tête, lors des universités du PS, à Blois, finaoût. Il n’y a pas eu de sang sur les murs, mais à moins d’un revirement surprise, l’eurodéputé ne veut plus être associé au PS tant que M. Faure en sera le leader.

Avec l’affaiblissement de ce dernier, les ambitions se bousculent. Une vraie contagion.François Hollande, Raphaël Glucksmann, Karim Bouamrane (maire de Saint-Ouen), Carole Delga (présidente de la région Occitanie), Bernard Cazeneuve… Tous rêvent de le déboulonner du PS, avant pour certains d’entre eux, de viser une candidature à la présidentielle. Lors de leur dernier entretien, son ami Luc Broussy, fondateur d’un think tank sur le bien vieillir, a tenté de convaincre M. Faure qu’il ne valait pas moins que tous ces ambitieux. « Pourquoi tous ces gens éclosent ? Parce que tu as fait le sale boulot pendant sept ans et que le PS est redevenu “bankable” », l’a-t-il encouragé.

A la liste des ambitieux, Olivier Faure ajoute Philippe Brun, député de l’Eure, qui a lancé son mouvement et se démène pour incarner la relève. S’il oublie de le citer, le chef de file des députés PS, Boris Vallaud, est aussi présenté en interne comme un possible candidat à la tête du parti. « Est-ce que je veux travailler à réconcilier le parti ? Oui. De quelle façon, à quelle place ? Nous le verrons en temps utile », élude ce dernier.

Olivier Faure reste imperturbable : « Mes opposants ont pour seul argument la caricature d’une pseudo-soumission à Jean-Luc Mélenchon. A part ça, je ne vois pas ce qu’ils proposent. Aller à la présidentielle en s’isolant ? Le résultat sera celui de la dernière élection. Un désastre pour les socialistes et c’est sans espoir pour la gauche. » Il laisse les événements se dérouler et leurs acteurs s’épuiser. Plus il y a de candidats, plus il est persuadé qu’ils s’anéantiront tous et qu’à la fin, il n’en restera qu’un.

Depuis que François Hollande a considéré publiquement qu’Olivier Faure avait fait son temps, les deux hommes se sont revus, dès le lendemain, en réunion de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée. Hollande, tout en bonhomie surjouée, lui a dit : « Il faut qu’on se parle. » Faure n’a pas cillé quand il a répondu : « C’est pas malin ce que tu as dit. Tu sais bien que je vais gagner. »

Le Monde
France, samedi 19 octobre 2024 1007 mots, p. 8
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18 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Au Parlement, l’équation se complique pour le gouvernement en CMP

L’exécutif ne sera pas toujours majoritaire en commission mixte paritaire

Rachel Garrat-Valcarcel

Parmi toutes les commissions à installer, les délégués à élire, les répartitions à définir quand une nouvelle Assemblée nationale est élue, le renouvellement de la composition de la commission mixte paritaire (CMP) est capital. Et tout particulièrement en temps de gouvernement minoritaire. La répartition des 14 sièges de titulaire de cette instance, qui réunit sept députés et sept sénateurs pour trouver des compromis sur des textes, est primordiale pour que l’exécutif puisse espérer un vote allant dans son sens.

Après les législatives de 2022, la coalition présidentielle – qui ne disposait pas, déjà, de la majorité absolue – avait conservé quatre des sept voix de député au sein de la CMP (trois Renaissance, un MoDem). Ce n’est plus le cas cette année. A l’issue de la nouvelle répartition des sept sièges de député, actée mardi 15 octobre par l’Assemblée, la gauche en a au moins deux (un « insoumis », un socialiste) et le Rassemblement national (RN) deux. Renaissance n’a plus qu’un siège, le parti Les Républicains (LR) garde le sien.

Le dernier poste sera soumis à un « tourniquet » : se succéderont un membre de l’opposition (issu du groupe Ecologiste et social), puis deux membres de la majorité (une fois un député MoDem, une autre fois un député Horizons)… et ainsi de suite. L’ordre est fixe. Difficile de donner un poste de titulaire fixe à un seul des trois groupes tant ils ont des effectifs similaires : le groupe Ecologiste et social a 38 membres, le groupe MoDem 36 et le groupe Horizons 33.

Sur l’ensemble de la CMP, avec les sept voix de sénateur, la gauche peut donc compter sur quatre ou cinq voix (trois socialistes, un « insoumis » et une fois sur trois un écologiste), le RN sur deux voix et le camp gouvernemental sur sept ou huit voix (quatre LR, un Union centriste, deux Renaissance, une fois sur trois un MoDem et une fois sur trois un Horizons). Le détail a son importance car la majorité est à huit voix. Une fois sur trois, le gouvernement ne serait donc pas majoritaire en CMP.

Quelques jokers

Or, c’est la clé de voûte qui peut permettre au gouvernement Barnier, avec une si faible assise à l’Assemblée nationale (211 voix sur 577, sur le papier), de quand même pouvoir légiférer. L’exécutif pourrait choisir le Sénat comme partenaire privilégié, la présence d’une dizaine de sénateurs dans le gouvernement Barnier – un chiffre inédit et de loin depuis le début de la Ve République – étant d’ailleurs un indice à ce sujet. L’exécutif étant largement majoritaire au Palais du Luxembourg avec 229 voix sur 338, il devrait y trouver une vie un peu plus facile qu’à l’Assemblée.

Il peut tenter d’y réécrire une copie qui lui conviendrait mieux, après des examens à l’Assemblée qui s’annoncent sportifs. Ainsi, en CMP, c’est plutôt le texte du Sénat qui serait à débattre pour tenter de convaincre l’Assemblée.

Ce n’est pas tout à fait nouveau : lors de la précédente législature, les gouvernements minoritaires d’Elisabeth Borne et de Gabriel Attal avaient déjà trouvé des alliés auprès des LR du Sénat. L’objectif : tenter d’amadouer la droite sénatoriale avec quelques concessions pour se concilier les LR de l’Assemblée nationale au moment du dernier vote, après une CMP conclusive. C’était le plan, par exemple, pour la dernière loi sur l’immigration, à l’automne 2023. Le gouvernement Borne avait même décidé de commencer l’examen par le Sénat. Après l’échec à l’Assemblée nationale, les sénateurs LR ont imposé le retour d’un texte proche du leur en CMP, qui a été adopté par l’Assemblée, grâce aux députés LR et RN.

Mais le plan ne s’est pas déroulé sans accroc, provoquant même un début de crise politique avant le dernier vote de l’Assemblée. Que dire si, en plus, comme ce sera le cas une fois sur trois désormais (pour peu que le gouvernement tienne ses alliés le reste du temps), le gouvernement n’a pas de majorité en CMP ? Enfin, si, entre 2022 et 2024, l’addition du bloc central et de LR donnait une majorité absolue à l’Assemblée nationale, ce n’est plus le cas désormais. Or, le Palais-Bourbon garde le dernier mot et peut tout à fait rejeter le texte issu d’une CMP conclusive.

Heureusement pour lui, la Ve République offre toujours quelques jokers au gouvernement, même dans les situations les plus difficiles. D’abord, c’est le plus souvent lui qui convoque la CMP. Quand il le fera, il pourra donc choisir, en fonction du calendrier, celle où il est minoritaire et celle où il est majoritaire, puisque le « tourniquet » tourne toujours dans le même sens. Il y a ainsi fort à parier que le député écologiste qui siégera en CMP n’aura que rarement à statuer sur un texte majeur. Enfin, il reste encore l’article 49.3 de la Constitution (qui permet de faire adopter un projet de loi sans vote) quand le texte d’une CMP conclusive ne paraît pas devoir être gagnant devant l’Assemblée : c’est le scénario de la réforme des retraites, en mars 2023.

Voilà pour la théorie. Les travaux pratiques vont, eux, vite arriver sur deux textes aux enjeux importants : le projet de loi de finances (PLF), qui sera examiné en séance publique à l’Assemblée à partir du 21 octobre, et le projet de loi de financement de la Sécurité sociale, une semaine plus tard. Le gouvernement doit à tout prix éviter que la CMP du PLF soit la première, ou la quatrième, ou la septième, ou la dixième… Hasard ou pas, la convocation par le gouvernement d’une prochaine CMP pour la proposition de loi transpartisane sur la régulation des meublés de tourisme tombe en tout cas à pic pour éviter cette place maudite dans le « tourniquet ».

Le Figaro, no. 24931
Le Figaro, samedi 19 octobre 2024 1003 mots, p. 8

Politique

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18 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Dans son tango avec Barnier, Le Pen a un plan pour mener la danse

La patronne du premier groupe de l'Hémicycle maintient une pression maximale sur l'exécutif pour en obtenir un maximum de gain.

Laubacher, Paul

Marine Le Pen a un adage qu'elle aime bien partager à ses troupes. «N'existe en politique que ce qu'il paraît exister», dit-elle, quand la situation est si floue que les apparences sont parfois plus importantes que la réalité. Ses proches ont bien compris la maxime. «Aujourd'hui, il apparaît clairement que nous sommes les gagnants de la séquence, surtout dans notre rapport à Michel Barnier et son gouvernement», pointe un lieutenant lepéniste, très satisfait de la situation. Si Marine Le Pen semble préoccupée par le procès de l'affaire des assistants parlementaires d'eurodéputés nationalistes, où elle est notamment mise en cause pour «détournements de fonds publics» , la double finaliste de la présidentielle n'oublie pas que les futures victoires électorales de son parti se jouent moins sur les bancs du Tribunal de Paris que sur ceux de l'Assemblée nationale. Ce, même si les agendas judiciaire et politique s'entrechoquent frontalement : les trois demi-journées hebdomadaires au prétoire - du lundi au mercredi - correspondent précisément au pic d'activité du Palais Bourbon, où les séances importantes ont lieu en début de semaine pour permettre aux députés de retrouver leurs circonscriptions le week-end.

Marine Le Pen, qui avait identifié de longue date cette difficulté, a défini un plan avant même la nomination de Michel Barnier à Matignon, auquel elle se tient depuis. Sa stratégie consiste à maintenir une pression maximale sur l'exécutif, pour en obtenir un maximum de gain. D'où les nombreuses lignes rouges qu'elle a tracées d'entrée de jeu, sur le «respect des électeurs du RN», sur l'immigration, sur l'insécurité, ou encore sur le pouvoir d'achat. Des exigences qu'elle a ensuite opportunément précisées, ou volontairement modifiées. Le but restant toujours le même : profiter de l'Assemblée nationale pour «montrer aux électeurs que nous agissons en parti de gouvernement», comme le jure un député. C'est la poursuite de l'institutionnalisation entamée par le Rassemblement national en 2022, et résumée en une image : le « crantage ». Comprendre : chaque étape franchie au sein de la Chambre basse est un gain irréversible pour le parti à la flamme.

À la rentrée, la fragile alliance du camp Macron avec la droite LR de Michel Barnier a accéléré les choses pour Marine Le Pen. Le rapport de force qu'elle tente d'imposer - et qui n'avait jamais poussé Élisabeth Borne ou Gabriel Attal à réagir ni à modifier une mesure jusque-là -, trouve un nouvel écho maintenant qu'elle dirige le premier groupe de l'Hémicycle. «Nos coups de pression sont publics, il n'y a aucune négociation privée», jure un de ses proches, soucieux d'affirmer une distance entre sa championne et le gouvernement.

Les exemples sont maintenant légion. Certes défendue de longue date par la droite sénatoriale, la future loi immigration promise par le ministre de l'Intérieur, Bruno Retailleau, a été annoncée quelques jours après que Marine Le Pen en a fait la demande. Quant au ministre de l'Économie, Antoine Armand, qui a cru bon d'affirmer qu'il ne travaillerait pas avec le RN, il a été contraint à rétropédaler par Michel Barnier, qui a directement appelé Marine Le Pen pour la rassurer.

Résultat, l'élue d'Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais) n'hésite plus à allonger sa liste de course. Dernier exemple en date, la possible baisse des crédits alloués à la lutte contre l'immigration clandestine, alors même que Michel Barnier et Bruno Retailleau étaient vendredi à la frontière franco-italienne pour évoquer l'importance du sujet à leurs yeux. «Ce décalage permanent entre les discours et les actes sème la confusion et nourrit le doute sur la volonté de mettre fin à des années de laxisme migratoire. Il va falloir que le gouvernement mette son budget en adéquation avec ses discours», avertit-elle. Convaincue qu'elle sera une nouvelle fois entendue.

De là à dire que Marine Le Pen mène la danse face au premier ministre, il n'y a qu'un pas, que certains franchissent au RN. «Pour mener une danse, il faut, en face, un partenaire qui accepte d'être mené», assume Sébastien Chenu, député du Nord et bras droit de Marine Le Pen à l'Assemblée. «Michel Barnier est pragmatique et réaliste, il sait qu'il doit nous écouter pour durer le plus longtemps possible», analyse un cadre RN. Pourtant, les troupes lepénistes sont convaincues que leur patronne finira bien par mettre fin un jour à son tango avec Michel Barnier. Autrement dit, qu'elle décidera un jour de joindre ses voix à la gauche pour renverser le gouvernement. Reste à savoir quand. «Marine LePen n'aime pas faire des plans à trois semaines à l'avance. La question de la censure sera tranchée quand elle arrivera...», évacue un de ses proches, en évoquant le scénario d'un passage en force de l'exécutif sur le budget par l'article 49-3. «Sur la désindexation des retraites, par exemple, nous serons intransigeants», prévient un député RN influent, confirmant cette ligne rouge.

Alors que l'examen du projet de loi de finances 2025 doit débuter lundi en séance publique, le RN aborde cette séquence en ordre dispersé. Entre ceux qui considèrent d'un côté qu'une motion de censure doit de toute façon être déposée sur ce texte, comme Jean-Philippe Tanguy et Sébastien Chenu, les deux présidents délégués du groupe RN ; et ceux qui s'interrogent de l'autre côté sur les conséquences éventuelles d'un tel choix. «Il faut calculer les coûts et les avantages, entre notre image de responsabilité et un budget inacceptable», dit un membre du deuxième camp. «Il y a une pression de nos électeurs à censurer le gouvernement», admet un député nordiste. Selon plusieurs cadres RN, Jordan Bardella, lui, avait été un temps partisan d'une censure rapide de n'importe quel gouvernement, de droite ou de gauche. Depuis, le jeune patron du parti a mis de l'eau dans son vin et fait passer le message suivant : «Il faut être une opposition influente.» C'est que Marine Le Pen, qui apprécie le jeu parlementaire, aime avoir le choix. Et l'avoir le plus longtemps possible. P. L.

Le Figaro, no. 24931
Le Figaro Économie, samedi 19 octobre 2024 684 mots, p. 21

Économie

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17 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Les députés votent une nouvelle tranche d'imposition des héritages

Cette mesure vise les successions les plus importantes. Cette taxation atteindrait 49 % au-delà de 3,6 millions.

Ruiz Perez, Julie

Après l'augmentation de la flat tax - impôt sur les revenus du capital - et la pérennisation de l'impôt minimal pour les contribuables les plus aisés, une troisième mesure de « justice fiscale » , a été adoptée par les députés de la commission des finances. Depuis mercredi, les parlementaires de cette commission examinent et modifient la copie du gouvernement pour le budget 2025. Dans ce débat, des alliances de circonstances se nouent et se dénouent. L'une d'entre elles a permis de faire passer plusieurs amendements visant une population en particulier : les plus aisés.

Ce jeudi, les députés Ensemble pour la république (EPR) ont ajouté leur contribution à cette pluie de mesures en proposant de « moderniser la fiscalité des donations/héritages ». L'amendement porté par David Amiel, député EPR de la commission des finances, a été adopté par celle-ci. La mesure se décompose en deux temps. D'un côté, elle prévoit d'élever les exonérations pour les lignes dites « indirectes ». «Cet amendement vise à doubler les abattements dont peuvent bénéficier les frères et soeurs, les neveux et nièces et à créer de nouveaux abattements pour les enfants de conjoint et petits-enfants de conjoint, dans le cadre d'une donation», précise le texte. Aujourd'hui, les donataires en ligne directe (les enfants) bénéficient d'un abattement à hauteur de 100 000 euros, alors que les donataires en ligne indirecte ne bénéficient que d'un abattement de 15 932 euros pour les frères et soeurs, et de 7 967 euros pour les neveux et nièces. «Concernant les enfants de conjoint et les petits-enfants de conjoint, il n'existe pas à ce stade d'abattements qui leur sont spécifiques, nous proposons donc de créer de nouveaux abattements fixés également à 31865euros» , ajoute le député.

Nouvelle tranche

Plus polémique, pour financer ce premier axe, les députés prévoient «en parallèle, d'augmenter le seuil d'imposition à 49% pour les successions supérieures à 3611354euros». Cette proposition revient en réalité à créer une nouvelle tranche d'imposition sur les successions. Actuellement, dans le code général des impôts, la dernière tranche du barème des successions en ligne directe concerne les sommes «au-delà de 1 805677euros», qui sont imposées à 45 %. Pour rappel, le montant des recettes des droits de succession a plus que doublé entre 2011 et 2023 pour atteindre 16,6 milliards d'euros, notamment du fait de la hausse, jusqu'en 2022, de la valeur des biens immobiliers.

Malgré cette adoption en commission, la mesure des députés EPR est toutefois loin d'une adoption définitive. Tous les votes en commission doivent être renouvelés dans l'hémicycle, où les députés repartiront de la version initiale du projet de loi. Alors que nombreux sont ceux qui pensent que le budget se dirige vers un 49.3, la question est de savoir si le gouvernement voudra reprendre dans le texte sur lequel il engagera sa responsabilité cette mesure émanant du « socle commun ».

Pour l'instant, «on ne connaît aucunement la position de Matignon ou de Bercy sur le sujet, chuchote-t-on dans les rangs macronistes. L'année dernière, nous avions pu travailler en amont et pendant l'examen avec les services du ministère de l'Économie, notamment pour le chiffrage des mesures.» Pour ce qui est de celle-ci, de l'aveu même du député EPR Jean-René Cazeneuve - qui a déposé un amendement similaire finalement retiré au profit de celui de David Amiel -, il est «incapable de calibrer exactement » le montant de la hausse de taxe sur l'héritage nécessaire pour financer la mesure de baisses d'impôts sur certaines donations. «En réalité, on ne sait pas quel sera le solde de la mesure si elle est mise en application telle quelle. Elle pourrait coûter aux caisses de l'État, elle pourrait être à coût nul mais elle pourrait aussi rapporter! Dans ce cas, le gouvernement aurait certainement encore plus de mal à l'écarter» , remarque une source parlementaire. J. R. P.

Le Monde
France, samedi 19 octobre 2024 1240 mots, p. 9
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18 octobre 2024 - Le Monde (site web)

La politique de la ville sans ministère consacré

Le rattachement du dossier à Valérie Létard, chargée du logement, ne rassure pas complètement les élus

Louise Couvelaire

Ni un oubli ni une maladresse. Pour les acteurs de terrain, le message est limpide. En ne comptant ni ministre ni secrétaire d’Etat chargé de la Ville, le gouvernement de Michel Barnier envoie un signal fort. En matière de politiques publiques, les quartiers populaires et leurs 5,4 millions d’habitants se résument principalement à une histoire de bâti. En témoigne l’intitulé de la fonction de Valérie Létard, ministre du logement et de la rénovation urbaine, qui hérite du portefeuille de la ville en vertu d’un décret d’attribution publié le 10 octobre, soit trois semaines après l’annonce de la composition du nouveau gouvernement.

En témoignent, aussi, les choix budgétaires dont la nouvelle ministre hérite et qu’elle doit assumer. Ainsi, le montant de l’enveloppe attribuée à la politique de la ville – le programme 147 – devrait, cette année, être raboté de 90 millions d’euros, soit une baisse de 14 %, et passant ainsi de 639,5 millions d’euros à 549,5 millions d’euros. Sans compter les coupes dans les budgets de droit commun, comme celui de l’éducation nationale, « dont les communes populaires, en grande souffrance, vont sentir à coup sûr plus durement les effets », s’inquiète Gilles Leproust, maire (Parti communiste) d’Allonnes (Sarthe) et président de l’Association des maires Ville et banlieue.

« Revendication de la droite »

Dans le même temps, les fonds attribués à l’Agence nationale pour la rénovation urbaine devraient faire l’objet d’un amendement et être augmentés lors des prochains débats parlementaires. « On revient à un concept porté par la droite qui consiste à penser les enjeux liés aux quartiers populaires uniquement à travers le prisme du bâti, et à balayer le volet social de cette politique,commente le sociologue Thomas Kirszbaum, chercheur associé au Centre d’études et de recherches administratives, politiques et sociales, à Lille. Sauf qu’avec plus de vingt ans de recul, on sait aujourd’hui que cela ne suffit pas. A l’évidence, l’absence de ministère de la ville répond à une revendication de la droite et de l’extrême droite, qui pensent qu’on en a trop fait pour les quartiers en laissant croire que l’Etat y a déversé des milliards, ce qui est totalement faux ! »

Nombre d’élus et d’associatifs, œuvrant dans les communes populaires, y voient une volonté du gouvernement de reléguer ces territoires en difficulté au dernier rang de ses priorités. Ils dénoncent, aussi, une « concurrence malsaine » avec le monde rural, qui dispose d’une ministre déléguée auprès de la ministre du partenariat avec les territoires et de la décentralisation, chargée de la ruralité, du commerce et de l’artisanat. « Mais ils ne réussiront pas à nous diviser, je suis très heureux pour eux », souligne Damien Allouch, maire (Parti socialiste) d’Epinay-sous-Sénart (Essonne). Et d’ajouter : « Le fait que le mot “ville” ne soit pas mentionné dans le titre de la ministre est une humiliation, c’est la négation de nos problématiques singulières, la négation de tout le travail que nous avons mené ces dernières annéesLà, les choses sont claires, le gouvernement ne fait même plus semblant de s’intéresser au sujet. »

Education, insertion, lutte contre les discriminations… « A peine plus d’un an après les émeutes et les premières annonces du président de la République du grand plan Quartiers 2030, tout ça en dit long sur leur réelle volonté de lutter contre les inégalités », se désole Mohamed Mechmache, de la coordination nationale Pas sans nous et auteur d’un rapport sur la participation citoyenne dans les quartiers, remis à l’ancienne secrétaire d’Etat chargée de la ville Sabrina Agresti-Roubache en juin, resté lettre morte depuis.

« Aucun cap, aucune ambition politique, des budgets en berne… et aucun ministre pour les quartiers populaires(…). Un choix qui laisse tous les acteurs de la politique de la ville choqués », écrivaient, dans une tribune publiée le 3 octobre par Libération, quelque 150 élus et responsables politiques. Parmi eux, Lucie Castets, candidate du Nouveau Front populaire à la fonction de première ministre ; Stéphane Troussel, président socialiste du département de Seine-Saint-Denis ; Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste ; ou encore le sénateur Les Ecologistes de ParisYannick Jadot, dénonçant « le désengagement de l’Etat pour la politique de la ville à l’œuvre depuis 2017 ».

L’adjointe chargée de la ville de la mairie de Paris, Mélody Tonolli, à l’initiative de la tribune, a déjà fait part des conséquences « désastreuses » de cette politique de « désengagement progressif des pouvoirs publics » dans les quartiers : deux postes d’emplois aidés vont ainsi être supprimés au sein centre social Le Picoulet, dans le 11e arrondissement de la capitale. « Nous naviguons en eaux troubles, dit-elle. En attendant, les associations et les habitants coulent. »

C’est dans ce contexte tendu et après plus de sept années de « coups de massue » – baisse des aides au logement et gel des emplois aidés en 2017 –, « camouflets » – mise au placard du « plan Borloo » en 2018 –, et « marques de mépris répétées » –comité interministériel des villes maintes fois repoussé en 2022 et 2023 –, selon les mots d’élus et de militants, que Valérie Létard, ex-vice-présidente du Sénat et députée du Nord, reprend en main le dossier.

Tempérer les coupes

La nomination de cette proche et fidèle de Jean-Louis Borloo, l’ancien ministre de la ville de Jacques Chirac et « père » de la rénovation urbaine, au ministère du logement est saluée. Beaucoup y voient « une bonne nouvelle, c’est une des nôtres, on va lui faire confiance pour se bagarrer », dixit Damien Allouch, et dépeignent une femme « compétente, honnête et engagée », selon Thomas Kirszbaum.

Dans un communiqué publié le lendemain de la publication du décret d’attribution, la ministre affirme vouloir conduire une « politique ambitieuse pour les quartiers » qui « casse l’assignation à résidence et réduit les inégalités entre les territoires ». Elle s’emploie, par ailleurs, à tempérer les coupes budgétaires en se disant « convaincue que si ces crédits d’intervention spécifiques sont essentiels, la situation des quartiers ne changera fondamentalement que si l’on parvient à mobiliser, encore davantage et très concrètement, des dispositifs de tous les acteurs publics ». Et de tous les ministères concernés.

Des mots qui emportent un consensus mais ne rassurent pas complètement. « Nous nous interrogeons sur les leviers d’action directs dont elle dispose », s’inquiète Gille Leproust, de l’association Ville et Banlieue. Mme Létard veut rassurer : elle partage notamment avec Catherine Vautrin, ministre du partenariat avec les territoires et de la décentralisation, la tutelle de l’Agence nationale de la cohésion des territoires, l’institution en charge de la mise en œuvre des politiques sociales dans les communes populaires et rurales. « L’absence du mot “ville” dans l’intitulé de ma fonction ne doit pas être lue comme un abandon de la politique de ville. Cela ne changera rien à mon action,assure-t-elle au Monde. Certes le contexte budgétaire est plus contraint, mais je vais recréer une dynamique pour avancer sur deux jambes, indissociables : l’urbain et l’humain. »

La ministre entend proposer très prochainement au premier ministre, Michel Barnier, une date pour la tenue d’un comité interministériel des villes, avec pour objectif « la mise en place d’un processus d’évaluation et de reporting des dispositifs déjà en place ». « Ce qui n’a jamais été fait auparavant » , insiste-t-elle.

Le Monde
France, samedi 19 octobre 2024 1064 mots, p. 8
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18 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Martinique : un accord sur une baisse des prix, pas de consensus

Le collectif à l’origine de la mobilisation a refusé de signer le compromis entre l’Etat et le secteur privé, et a annoncé poursuivre ses actions

Jean-Michel Hauteville

Fort-de-France - correspondant - La Martinique est-elle enfin en passe de gagner la bataille contre la vie chère ? D’aucuns veulent y croire, au terme d’un mois et demi de mobilisation populaire contre les prix élevés de l’alimentation sur cette île des Antilles. Il aura fallu sept laborieuses tables rondes entre élus, représentants de l’Etat et du secteur privé, en plus des nombreuses manifestations organisées par diverses organisations associatives et syndicales, pour arracher un accord.

A l’issue d’une nouvelle séance de tractations sous l’égide de la Collectivité territoriale de Martinique (CTM) et de la préfecture, un document a été signé dans la soirée du mercredi 16 octobre par une trentaine de partenaires publics et privés. Ce protocole devrait aboutir à une « réduction de 20 % en moyenne des prix de vente » de plus de 6 000 produits alimentaires dans les hypermarchés de l’île, a souligné dans un communiqué la préfecture de la Martinique.

Le « protocole d’objectifs et de moyens de lutte contre la vie chère » se décline en vingt-huit engagements pris par l’Etat, la CTM et les enseignes locales de distribution, mais aussi par le transporteur maritime CMA CGM – acteur-clé de l’importation de marchandises –, ainsi que par le Grand Port maritime de la Martinique. Parmi les signataires figurent également les parlementaires martiniquais, ainsi que les représentants de plusieurs organismes socioprofessionnels de l’île.

Dans le document de onze pages, ces interlocuteurs « proposent que soit examinée au cours d’une période d’observation d’une durée de trente-six mois » la mise en œuvre de ces actions qui s’articulent « autour de trois axes » : les promesses des « acteurs économiques de la chaîne de valeur », celles de la Collectivité territoriale et celles de l’Etat.

Un interlocuteur important manque toutefois à la liste des signataires : le collectif qui a lancé, le 1er septembre, le mouvement de protestation, dans ce territoire où le prix des produits alimentaires est 40 % plus élevé qu’en France hexagonale, selon une étude de l’Insee publiée en juillet 2023. Ce collectif, le Rassemblement pour la protection des peuples et des ressources afro-caribéens (RPPRAC), a quitté la table des négociations en début de soirée, alors que celles-ci butaient encore sur un ultime point d’achoppement : le nombre de produits concernés par la baisse des prix.

Appel à manifester samedi

« On est vraiment déçus », a déclaré Gwladys Roger, la trésorière du RPPRAC, dans une vidéo diffusée sur le réseau social Instagram, dans laquelle elle rappelle la revendication initiale du collectif : l’ « alignement » des prix en Martinique sur ceux de la France hexagonale pour « tout l’alimentaire ». L’engagement pris pour « 6 000 produits sur 40 000 références » dans les grandes surfaces est inacceptable, aux yeux de la militante.

Le collectif justifie son intransigeance sur ce point par les autres concessions déjà faites, notamment sur l’impossibilité d’harmoniser les prix en Martinique avec ceux de l’Hexagone. « On a admis le fait qu’il y ait des frais d’approche » (des coûts liés au transport et à la logistique notamment), avait souligné Mme Roger quelques heures auparavant. Le RPPRAC avait fini par mettre de l’eau dans son vin et fixé un « différentiel acceptable de 15 % au maximum », ajoutait la représentante du collectif.

Pour autant, l’association, créée en 2023, n’a pas approuvé l’accord et a donc appelé à poursuivre la mobilisation. « Nous restons ultra-déterminés. Je ne pense pas que nous laisserons les gens continuer de circuler comme si tout allait bien », a déclaré Rodrigue Petitot, le président du RPPRAC, sans clarifier s’il faisait allusion aux entraves installées sporadiquement lors des manifestations aux abords des hypermarchés de l’île depuis début septembre, ou aux barrages érigés par des émeutiers à partir du 9 octobre sur les routes de Martinique, occasionnant des difficultés de circulation. Mettant ses menaces à exécution, M. Petitot a appelé à une manifestation, le 19 octobre, à Fort-de-France.

Avec le refus du collectif de signer, « c’est un protocole insatisfaisant », regrette Béatrice Bellay, la députée socialiste de la 3e circonscription de Martinique. L’élue appelle à « introduire de nouvelles réflexions » afin d’éviter une rupture du dialogue avec le RPPRAC. « Les négociations doivent se poursuivre, mais dans le respect », exhorte Mme Bellay, qui dénonce les « propos injurieux et inacceptables à l’endroit des femmes » tenus par M. Petitot, accusé d’avoir commis un dérapage sexiste dans une de ses vidéos récentes.

Mais pour la majorité des interlocuteurs, l’heure est avant tout à la satisfaction. « Nous sommes très heureux d’avoir abouti à un accord », s’est félicité, au micro de la radio locale RCI, Stéphane Hayot, le directeur général de GBH, le groupe qui détient les hypermarchés Carrefour en Martinique. Le projet de baisse des prix sur les produits de consommation courante « est un projet porté par les distributeurs, en réalité depuis plus de deux ans », a assuré le numéro un de la distribution sur l’île : « Il fallait que toutes les parties se mettent autour de la table pour arriver à cette baisse. »

Dans le protocole signé mercredi, la CTM s’engage à exonérer d’octroi de mer – un impôt local prélevé sur les produits importés pour financer les collectivités – 54 familles de produits alimentaires, soit plusieurs milliers de références. L’Etat promet une suppression de la TVA sur ces produits, mais aussi la mise en place d’un « mécanisme de compensation permettant de réduire les frais d’approche ».

« Un équilibre a été trouvé entre la nécessaire protection de la production locale et la baisse des prix », se réjouit Philippe Jock, le président de la chambre de commerce et d’industrie de la Martinique. « Dans un panier de consommation, il y a 25 % de produits locaux, et la cherté de la vie intègre ces produits », souligne-t-il.

Cependant, l’engagement des distributeurs de baisser les prix de 20 % « ne sera effectif que quand l’ensemble des mesures annoncées seront mises en œuvre », c’est-à-dire « pas avant janvier 2025 », rappelle M. Jock. Avant de mettre en garde : « Les baisses de prix vont s’étaler dans le temps et il faut que les consommateurs martiniquais intègrent cette notion de délai, sinon nous allons au-devant de désillusions. »

Le Monde
Idées, samedi 19 octobre 2024 954 mots, p. 26
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18 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Fatiha Keloua Hachi et Stéphane Troussel Encadrons mieux la publicité dans les paris sportifs

Pour financer l’élan sportif, né du succès des Jeux olympiques et de l’Euro de football, deux élus socialistes de Seine-Saint-Denis proposent que l’Etat régule mieux les paris sportifs et les annonceurs autorisés

Fatiha Keloua Hachi et Stéphane Troussel

Alors que le budget du sport est menacé par des coupes sévères, une question cruciale se pose : comment financer durablement la politique sportive, notamment après l’élan suscité par les Jeux olympiques et paralympiques ? Une piste de financement mérite d’être sérieusement étudiée dans le cadre du prochain projet de loi de finances : et si les paris sportifs, qui génèrent des profits massifs, contribuaient davantage à soutenir le sport lui-même, au lieu de remplir uniquement les poches des bookmakers ?

L’été 2024 aura été d’une exceptionnelle densité sportive : entre l’Euro de football 2024 et les Jeux olympiques et paralympiques, nous avons été copieusement servis en émotions fortes et collectives. C’est là que réside toute la beauté du sport : produire des moments de ferveur populaire qui rassemblent et créent du commun par-delà les clivages de nos sociétés.

Malheureusement, force est de constater que ces émotions sont exploitées sans vergogne par les opérateurs de paris sportifs en ligne. Depuis la libéralisation du marché, en 2010, ils rivalisent d’ingéniosité publicitaire, promettant de nous faire « vivre le sport plus fort », que « le plus important, c’est de gagner » de l’argent, allant même jusqu’à sous-entendre que les paris peuvent contribuer à la réussite sociale.

Clientèle toujours plus captive

Si l’Autorité nationale des jeux (ANJ), chargée de réguler, bon an mal an, le secteur, a tenté récemment de faire le ménage parmi les slogans les plus honteux (notamment le tristement célèbre « Tout pour la daronne »), force est de constater que cela ne freine pas l’augmentation des mises, qui poursuivent une croissance exponentielle. Rien que pour le football, les mises en ligne s’élevaient, selon l’ANJ, à 135 millions d’euros lors de l’Euro 2016, à 332 millions d’euros pour le Mondial de 2018, à 425 millions d’euros à l’occasion de l’Euro 2020, qui s’est tenu en 2021, et, enfin, à 597 millions lors du dernier Mondial, en 2022. Et, comme prévu, 2024 sera une année record, avec déjà 650 millions d’euros de mises sur l’Euro et 365 millions sur les Jeux olympiques, soit plus de 1 milliard d’euros sur ces deux événements.

Les opérateurs l’ont bien compris et inondent l’espace public, nos écrans et jusqu’aux tenues des sportifs, lorsqu’ils n’ont pas directement créé leurs propres médias pour garder dans leurs filets une clientèle toujours plus captive, mais aussi faire entrer de nouveaux joueurs dans la spirale de l’addiction.

L’espoir illusoire du gros lot a pourtant des effets dévastateurs sur la santé des joueurs et des joueuses. Qu’il s’agisse de surendettement, des risques de perte d’emploi, des conséquences psychologiques et physiques comme la dépression, l’isolement ou les risques de suicide, on s’entend parfois répondre que cela ne concerne qu’une minorité de joueurs à la pratique excessive. Mais ce sont justement ces joueurs qui tirent la croissance du secteur et remplissent les poches des opérateurs.

Selon les données de Santé publique France, 40 % des revenus des opérateurs de jeux d’argent proviennent de personnes ayant des pratiques excessives. Pire encore, l’addiction aux paris sportifs agit comme un véritable « impôt sur la fortune du pauvre ». Les joueurs les plus pauvres consacrent aux jeux d’argent une part de leur budget deux fois et demie plus élevée que les autres foyers, avec un plus grand risque d’entraîner une addiction.

Une prévention nécessaire

Il est donc urgent que les pouvoirs publics se saisissent de ce fléau, sans céder aux discours rassurants des opérateurs qui vendent les chimères d’un soi-disant « jeu responsable » alors même que leur modèle économique est fondé sur l’excès et l’addiction. Encadrons beaucoup plus strictement les pratiques publicitaires en inversant la logique qui prévaut aujourd’hui : au lieu de dresser la liste des supports interdits, la loi devrait, au contraire, explicitement faire état des supports publicitaires autorisés en matière de paris sportifs.

Cela éviterait au régulateur d’avoir toujours un train de retard sur les opérateurs en ciblant notamment les partenariats rémunérés avec les bien nommés « influenceurs » et les équipes sportives qui pullulent sur les réseaux sociaux. A ce titre, il est déplorable que l’équipe de France de football ait associé son image et celle de ses joueurs les plus populaires à un opérateur de paris sportifs en ligne pour l’Euro 2024.

Il faut, dans le même temps, se donner les moyens d’une véritable politique de prévention, d’une part en inscrivant les jeux d’argent et de hasard sur la liste des addictions dans le code de la santé publique, au même titre que l’alcool, les stupéfiants et le tabagisme, d’autre part en contraignant le gouvernement à mettre en œuvre des programmes de prévention ambitieux et réguliers, avec des moyens financiers spécifiques.

Enfin, rappelons que les opérateurs de paris sportifs en ligne se font un « pognon de dingue » sur le dos des joueurs. Le produit brut des jeux (soit les mises empochées par les opérateurs) a en effet augmenté de plus de 200 % depuis 2017, pour atteindre 1,4 milliard d’euros en 2023, sans que leur taxation à hauteur de 10,6 % vienne freiner cette hausse, qui ne semble connaître aucune limite.

Le Figaro, no. 24931
Le Figaro, samedi 19 octobre 2024 1416 mots, p. 6

Politique

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18 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Bruno Le Maire à l'heure des comptes

Quinault-Maupoil, Tristan

Ces résultats-là, sont positifs. 100 % de taux de réussite, voilà de quoi réjouir Bruno Le Maire à l'heure de faire le bilan de la première évaluation de ses étudiants suisses. À Lausanne, le nouveau professeur venu de Bercy se raccroche à cette petite victoire quand, de l'autre côté de la frontière, ses sept années au gouvernement sont sévèrement réexaminées. À 55 ans, l'ancien numéro deux du gouvernement voulait prendre du champ avec la politique. Il réapparaît pourtant mardi dernier, à quelques encablures de l'Assemblée nationale, dans un restaurant où des soutiens l'attendent pour préparer la contre-attaque. Une entorse à son agenda qui le retient dorénavant chez les Helvètes les deux premiers jours de la semaine. «Faites attention qu'il ne vous laisse pas l'addition parce qu'il a une certaine habitude» , grince le socialiste Boris Vallaud devant le lieu de rendez-vous.

Depuis que Michel Barnier a fait le constat, en arrivant à Matignon, d'un trou béant dans les comptes publics, l'héritage de Bruno Le Maire tangue. La courbe du déficit public flambe (6,1 % en 2024 contre les 4,4 % initialement prévus), autant que flanche sa courbe de popularité. L'ancien ministre préféré des Français est désormais relégué à la 18e place du baromètre Ifop-Fiducial pour Paris Match. «La situation que je découvre est très grave», s'alarme Michel Barnier, suggérant une dissimulation du pouvoir sortant. En grand décalage avec ce discours d'adieu prononcé par Bruno Le Maire dans la cour de Bercy, le 12 septembre, conclu sur des applaudissements émus. À la table des ministres de Michel Barnier, son nom s'invite dans toutes les conversations. «Il n'a pas été un « père la rigueur ». Il est carbonisé», se plaît à trancher un macroniste récemment nommé à Bercy. «Que je sache, ce n'est pas le président de la République qui fait les estimations de Bercy?» charge une collègue de premier plan, qui avait croisé le fer avec Bruno Le Maire ces derniers mois lorsqu'il avait commencé à raboter les crédits alloués pour 2024. «Il ne faudrait pas faire porter à Emmanuel Macron plus de responsabilités qu'il n'en faut», assène-t-elle, prompte à dénoncer le manque de précision de son ancien collègue.

L'élue attend la commission d'enquête parlementaire qui se tiendra en novembre pour disséquer les prévisions erronées de Bercy. Mais ce rendez-vous n'était pas encore dans l'atmosphère que la tournure des événements provoquait déjà la panique des macronistes. Jusqu'au premier d'entre eux. Fin septembre, Bruno Le Maire participe à une table ronde à la veille de son départ effectif du gouvernement au château de Schloss Elmau, décor habituel des conférences de hauts dirigeants internationaux dans les alpes bavaroises, lorsque son dîner est interrompu par un appel d'Emmanuel Macron.

L'ancien ministre racontera-t-il sous serment comment il a perdu son arbitrage en avril dernier en faveur d'un projet de loi de finances rectificatives (PLFR), pour freiner en toute urgence la course folle du déficit ? À l'époque, ce bras de fer avait mis en évidence la complexité de l'alliance qui lie le chef de l'État à l'ancien LR. De retour d'un déplacement commun à Bergerac, Emmanuel Macron invita son ministre à le rejoindre à la nuit tombée pour partager un whisky à l'Élysée. Lui promettant une nouvelle salve d'économies à l'issue des européennes.

La volonté de Bruno Le Maire de précipiter les choses avait provoqué l'ire de Gabriel Attal, persuadé que son ministre manoeuvrait pour provoquer sa chute en l'exposant à la censure des députés. «La violence de leur réaction à Matignon contre ce PLFR, c'était du jamais vu», se souvient un proche de l'ancien ministre. Gabriel Attal, qui a partagé la table de Bruno Le Maire chez Lipp le mois dernier, a eu l'occasion de se justifier. «Dans ce correctif budgétaire proposé avant les européennes, il n'y avait que des hausses d'impôts!», lui a-t-il souvent reproché pour l'enterrer. Ce que l'intéressé conteste toujours. «Si Bruno LeMaire était en désaccord avec l'arbitrage, il fallait démissionner! Jean-Pierre Chevènement l'a très bien fait en son temps», dézingue un porte-flingue d'Emmanuel Macron. Le ministre s'y est toujours refusé. Autant pour ne pas provoquer une crise politique à la veille d'un scrutin mal engagé, que persuadé qu'il réussirait in fine à obtenir gain de cause. Et à quoi bon partir sur un coup d'éclat après avoir cherché à décrocher un record de longévité à Bercy ? La dissolution termina de mettre tout le monde d'accord. Reste en suspens le récit de la responsabilité.

«Emmanuel Macron aurait mieux fait de parler d'un « quoi qu'il nous en coûte »», concède a posteriori une confidente du chef de l'État, inquiète que Bruno Le Maire charge le locataire de l'Élysée quand il fera face à Éric Coquerel, l'Insoumis qui le passera bientôt au grill de sa commission d'enquête à l'Assemblée. Dans cette perspective, l'appel du président de la République, suivi d'un nouvel échange début octobre entre les deux hommes, comme le dîner qui a suivi entre Bruno Le Maire et le secrétaire général de l'Élysée, Alexis Kohler, n'ont rien de superflu.

Absent du dernier bureau exécutif du parti présidentiel, conformément à sa volonté de se faire discret, l'ancien patron de Bercy s'active pourtant en coulisse et ne néglige personne. Un déjeuner de deux heures avec Nicolas Sarkozy, des agapes avec Gérald Darmanin, Élisabeth Borne puis Sébastien Lecornu, un aparté avec la présidente de la Banque centrale européenne Christine Lagarde, avant bientôt une remise de décoration à un maire dont il est proche... «Il est serein mais avec la volonté de ne pas laisser prospérer les mensonges», dixit le député Renaissance Charles Sitzenstuhl, présent mardi à la table de l'ancien ministre. Devant ses ouailles, Bruno Le Maire invite à charger les oppositions. Même si les «coups de patte» de son propre camp l'irritent autant que le souvenir des dépenses incontrôlées, parfois annoncées en le mettant au pied du mur. Là le « bouclier tarifaire » de Jean Castex contre la hausse du gaz, ici la revalorisation du point d'indice des fonctionnaires actée par Stanislas Guerini, ou encore le plan vélo de Christophe Béchu...

Les récents échanges avec l'Élysée semblent avoir convaincu Bruno Le Maire de détourner le projecteur d'Emmanuel Macron. Au moment où Gabriel Attal et Élisabeth Borne se détachent du Palais, lui ne renonce pas à hériter un jour du bloc central par sa loyauté. Qu'importe qu'il pestât à Bercy contre ce président désespérément désintéressé par les finances publiques : «Son équation de base qui consiste à penser que la croissance résoudra le déficit, on n'a jamais été d'accord là-dessus». Qu'importe aussi l'habitude des piques reçues de l'Élysée pour clore les récriminations de Bercy, dont la plus savoureuse au printemps : «Bruno, ça fait quand même sept ans que tu es là...»

Pas question d'acter la rupture politique à la faveur d'une commission d'enquête menée par les oppositions. « Bruno LeMaire n'a pas de leçon à recevoir des LR qui ont réclamé des milliards d'euros de plus en 2023 pour une ristourne carburant anti-écologique que les Français ont déjà tous oublié», prévient Charles Sitzenstuhl. «Si j'avais été auditionné il y a six mois, ça aurait été pour « austérité ». Le seul échec que je reconnais bien volontiers c'est de ne pas avoir réussi à emporter la gravité des Français sur la situation budgétaire», répète Bruno Le Maire à ceux qui viennent aux nouvelles. Lui qui n'a jamais rechigné à se muer en « M. mauvaises nouvelles » dans les « 20 Heures » (sur la hausse du tarif de l'électricité et la coupe dans les dépenses) considère que ses contempteurs passent trop facilement de l'indifférence pour le sujet au procès du messager. Il aimerait transformer le rendez-vous qui l'attend au Palais Bourbon en débat sur la soutenabilité du modèle social français, dans la veine de son dernier livre La voie française (Éditions Flammarion), invisibilisé au printemps par les affres de la vie politique. Une gageure même s'il entretient des relations cordiales avec le mélenchoniste Éric Coquerel, qu'il n'imagine pas devenir le chef d'orchestre d'un procès stalinien.

Il n'en reste pas moins que les amis de Bruno Le Maire se souviennent de leurs doutes lorsque leur mentor a décidé de poursuivre l'aventure ministérielle dans le gouvernement Attal, début janvier dernier. Le semestre de trop ? Lui refuse de l'admettre, considérant que le temps lui donnera raison quand on évaluera à son tour les choix de Michel Barnier. «Quand les entreprises payeront leurs impôts supplémentaires, ils verront la comparaison. Si le chômage remonte comme le disent les prévisionnistes, on se souviendra de la période où il était à Bercy» , veut croire un proche. T.Q.-M.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, samedi 19 octobre 2024 798 mots, p. AUJM5
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18 octobre 2024 - Le Parisien (site web)
19 octobre 2024 - Le Parisien

Le Premier ministre avance ses pions sur l'immigration

Michel Barnier était en déplacement ce vendredi avec Bruno Retailleau. Objectif : montrer que l'exécutif parle d'une même voix sur le sujet. Pas si évident, cependant.

Pauline Théveniaud Envoyée Spéciale À Menton (alpes-Maritimes) et Vintimille (italie)

Après une brève, mais incontournable, visite organisée au débotté au centre opérationnel de gestion interministérielle des crises, pour marquer leur « solidarité » envers les victimes des intempéries (lire en pages 2, 3 et 4), Michel Barnier et Bruno Retailleau ont passé la frontière franco-italienne à pied, ce vendredi. Quelques mètres sur une route entre mer et montagne, depuis le centre de coopération policière et douanière à Ponte San Ludovico, sis à Vintimille (Italie), lieu emblématique de passage de migrants. Un cliché au service d'un message sur le dossier immigration : « Nous devons aller plus loin au niveau européen et à travers des mesures nationales », plante le Premier ministre.

Un déplacement politiquement lourd de sens, alors que le droitier ministre de l'Intérieur pousse les feux a maxima, quitte à ulcérer une partie de ses collègues du gouvernement et de la majorité. D'autant qu'à Menton (Alpes-Maritimes), les locataires de Beauvau et de Matignon retrouvaient Antonio Tajani (Affaires étrangères) et Matteo Piantedosi (Intérieur), deux ministres du gouvernement italien associant la droite et l'extrême droite, avec force accolades et déclarations visant à marquer les convergences de vues.

« Double discours » et discorde interne

Dès lors, une question brûle les lèvres : cet accueil annonce-t-il que le gouvernement français s'apprête à emboîter le pas de Giorgia Meloni, à l'initiative d'un très controversé accord avec l'Albanie pour y transférer les migrants et y externaliser les demandes d'asile ? La veille, à Bruxelles, Emmanuel Macron s'est dit « sceptique » sur la démarche. Sauf qu'à Paris, la porte-parole du gouvernement, Maud Brégeon, faisait savoir que la possibilité de nouer des accords semblables était « à l'étude au ministère de l'Intérieur ».

« Ça me parle », souffle à son tour le maire Horizons de Nice (Alpes-Maritimes), Christian Estrosi, en marge de la visite à Menton. « Nous avions besoin d'avoir cette fermeté affichée », savoure-t-il encore. Mais lorsqu'il prend la parole, devant le poste-frontière Saint-Ludovic, Michel Barnier ferme cette porte. « Je ne crois pas que cette idée-là soit transposable en France », juge-t-il, tout en s'engageant à « coopérer encore plus avec les pays de transit ou les pays de départ ». Une position arrêtée dans l'avion le matin avec Bruno Retailleau. Du reste, entre-temps, le dispositif de Meloni a été invalidé par un tribunal romain.

De l'autre côté de la route, des militants emmenés par Cédric Herrou ont déroulé une banderole « Non au fascisme » et scandent « Solidarité avec les sans-papiers ». « Le but, ça va être de les pousser côté italien », commande un policier, dans son talkie-walkie.

Tandis que le député des Alpes-Maritimes Éric Ciotti brandit un courrier pour Michel Barnier. Président du groupe Union des droites pour la République (UDR) et allié du RN, il s'insurge d'une « baisse de 260 millions d'euros des crédits liés à la lutte contre l'immigration irrégulière » et dénonce « un double discours ». À Paris aussi, les députés Ensemble pour la République (EPR) Charles Rodwell et Mathieu Lefèvre font monter la pression sur ce thème avec leur propre lettre, dévoilée juste avant le déplacement. Un nouveau point de discorde interne.

Restait à savoir où le Premier ministre allait placer le curseur concernant la nouvelle loi Immigration, sujet ô combien sensible que projette de présenter le nouveau gouvernement début 2025. A Menton, Barnier a présenté le texte avec l'objectif essentiel que « beaucoup d'articles » du Pacte européen sur l'asile et immigration « soient applicables en France ».

« Les conditions d'un clash réunies à l'Assemblée »

Le chef du gouvernement voulait lier son discours du jour aux enjeux européens, terrain qu'il n'entend pas laisser au seul président. Tout comme il entend aussi avancer ses propres pions sur l'immigration. Confirme-t-il que toutes les mesures retoquées fin 2023, lors du précédent projet de loi, y figureront aussi, comme le souhaite Bruno Retailleau ? « Certaines », se borne-t-il à répondre, appelant à faire cela « avec calme, sang-froid, avec le souci d'éviter l'idéologie et les polémiques ». Selon nos informations, il souhaite que le contenu de ce futur texte soit élaboré lors d'échanges avec les ministres concernés, Intérieur, Santé, Travail, Économie, Affaires étrangères, après l'épreuve du budget.

Retailleau est-il déçu ? « Il a bien dit qu'il y aurait autre chose », nous glisse-t-il, à l'issue. Reste que, l'air de rien, le chef du gouvernement a quelque peu freiné ses ardeurs. De fait, il fallait à tout prix calmer le jeu, alors que « les conditions d'un clash avec une partie du groupe EPR sont réunies » prévient une figure du groupe. De quoi promettre, quoi qu'il en soit, de nouveaux débats très tendus au sein de la coalition.

Le Monde
Economie & Entreprise, samedi 19 octobre 2024 852 mots, p. 14
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17 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Les députés veulent taxer davantage les ménages à hauts revenus

En commission, les parlementaires ont notamment élargi la contribution des ultrariches proposée par le gouvernement et augmenté la taxe sur les revenus du capital

Denis Cosnard

Michel Barnier a été entendu, et au-delà de ce qu’il espérait. A peine nommé, le premier ministre avait évoqué la possibilité d’une « plus grande justice fiscale »et d’un « effort de solidarité » auquel contribueraient « les plus riches ».Les députés qui examinent, depuis mercredi 16 octobre, le projet de budget pour 2025 l’ont pris au mot.

Jugeant trop timoré le texte sorti de Matignon, les membres de la commission des finances ont adopté, dès les premières heures de réunion, une série d’amendements musclant l’effort demandé aux plus aisés. Ils ont augmenté la taxe sur les revenus du capital, élargi la contribution sur les hauts revenus, renforcé la lutte contre l’exil fiscal des contribuables. Un mouvement d’autant plus marquant qu’il est mené en partie par des élus de droite dont ce n’est pas le marqueur politique habituel.

L’objectif immédiat est budgétaire. Face à un déficit public hors de contrôle et à une dette dont les intérêts coûtent de plus en plus cher, Michel Barnier et les ministres macronistes de Bercy ont brisé eux-mêmes le tabou des hausses d’impôts fixé par le président de la République, Emmanuel Macron. A environ 70 %, leur plan de redressement repose sur des impôts supplémentaires, selon le Haut Conseil des finances publiques et l’Observatoire français des conjonctures économiques.

Mais l’enjeu politique dépasse le court terme. Il s’agit de freiner ou de stopper le creusement des inégalités. Le tableau dévoilé, jeudi 17 octobre, par l’Institut national de la statistique et des études économiques est spectaculaire. Entre 1998 et 2021, le patrimoine brut moyen des 10 % de Français les moins bien dotés a chuté de 54 % en euros constants. Celui des 10 % les mieux dotés a bondi de 94 % dans le même temps. Dit autrement, les pauvres sont devenus encore plus pauvres. Et les riches beaucoup plus riches, surtout grâce à la double hausse des prix de l’immobilier et de la Bourse.

« L’explosion des inégalités au cours des dernières décennies est une bombe au cœur de nos sociétés », s’est alarmé, jeudi, Matthieu Pigasse, banquier d’affaires chez Centerview Partners et membre du conseil de surveillance du Groupe Le Monde , lors d’une rencontre avec la presse. Sa lecture d’ Une histoire des inégalités, de Walter Scheidel (Actes Sud, 2021), l’a marqué. Selon l’historien autrichien, l’accroissement des inégalités finit toujours par déboucher sur un choc : guerre, révolution, effondrement de l’Etat… « On a atteint ce moment où les inégalités atteignent un niveau insupportable », juge le banquier. A ses yeux, c’est notamment pour conjurer un tel choc que « les plus riches doivent participer à l’effort national ».

Limiter les avantages fiscaux

Tel est bien le sens des amendements votés par les députés de la commission des finances. A commencer par ceux concernant la contribution sur les hauts revenus, cet impôt minimal de 20 % sur le revenu des plus aisés. En annonçant cette mesure « exceptionnelle » prévue pour trois ans, le gouvernement avait indiqué qu’elle concernerait 65 000 foyers fiscaux, soit 0,3 % des assujettis à l’impôt sur le revenu, et rapporterait 2 milliards d’euros en 2025.

Toutefois, quelques jours plus tard, Bercy a corrigé le tir : seuls 24 300 foyers seront « effectivement redevables ».Des personnes dont le revenu fiscal dépasse 250 000 euros par an pour les célibataires, et 500 000 euros pour les couples, et qui réussissent actuellement à payer moins de 20 % d’impôt sur le revenu, grâce à des mesures d’optimisation fiscale.

En commission, les députés emmenés par la gauche, mais aussi par le MoDem, ont retiré toute limite de temps à ce dispositif. Le rapporteur général Charles de Courson (Liot) a également contribué à limiter la possibilité pour des contribuables de recourir à des avantages fiscaux ou à des crédits d’impôts pour réduire la note.

A l’instigation du député (MoDem) Jean-Paul Mattei, la commission des finances a aussi porté de 30 % à 33 % le prélèvement forfaitaire unique (PFU) sur les revenus du capital. Instauré en 2018 après la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune, le PFU ou « flat tax » avait été considéré par la gauche comme un « super cadeau aux riches ».

En commission, les députés ont, en outre, validé diverses mesures contre l’évasion fiscale, ainsi qu’un amendement visant à taxer les superdividendes des entreprises. Et jeudi, ils ont approuvé un renforcement de l’« exit tax », un impôt créé en 2011 pour freiner l’exil fiscal des grandes fortunes et nettement allégé en 2018. Son durcissement a été, cette fois-ci, soutenu par la gauche, Les Républicains et le Rassemblement national.

Tous ces amendements restent toutefois à valider un par un en séance, où les députés repartiront de la version initiale du gouvernement. Et à adopter de façon globale en décembre, probablement sans vote, dans le cadre de l’article 49.3 de la Constitution.

Aujourd'hui en France
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_Immobilier, samedi 19 octobre 2024 1078 mots, p. AUJM10,AUJM11,AUJM11,AUJM12
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18 octobre 2024 - Le Parisien (site web)
19 octobre 2024 - Le Parisien

« Je suis pour un prêt à taux zéro partout dans le neuf »

EXCLUSIF|La ministre du Logement et de la Rénovation urbaine, Valérie Létard, se dit favorable à un PTZ généralisé dans le neuf et une donation exonérée d'impôts pour l'achat d'un bien.

Propos recueillis paranne-Laure Abrahamet Sébastien Thomas

C'est la sixième ministre du Logement en sept ans sous la présidence d'Emmanuel Macron. Valérie Létard, qui a obtenu un ministère de plein exercice, nous confie les projets du gouvernement pour son secteur. Un milieu en crise où la tâche qui l'attend est immense. Elle prévient néanmoins que ses mesures sont entre les mains des parlementaires, car l'exécutif n'a pas la majorité à l'Assemblée.

Le prêt à taux zéro (PTZ), qui permet aux primo-accédants d'acheter un logement neuf en fonction de sa localisation et d'un plafond de ressources, va-t-il subir des modifications ?

VALÉRIE LÉTARD. 40 000 PTZ devraient être accordés en 2024 pour un montant de 900 millions d'euros étalé sur cinq ans. Jusqu'à présent, seuls les logements neufs en zone tendue ou les appartements dans l'ancien avec beaucoup de travaux en zone détendue étaient concernés. Je suis pour un PTZ partout pour le neuf, pour les appartements comme les maisons. C'est attendu par les professionnels mais aussi par les locataires. Ils sont nombreux à vouloir devenir propriétaires. Ces modifications permettraient de faire sortir de terre environ 15 000 logements supplémentaires en 2025 qui représenteront environ 600 millions d'euros de TVA. Ça devrait être effectif l'année prochaine. Il n'y aura pas de changement dans l'ancien.

Alors que la construction neuve s'effondre en France, prévoyez-vous une alternative au dispositif Pinel, qui est une incitation fiscale à construire et qui se termine le 31 décembre ?

Ce dispositif a coûté 25 milliards d'euros à l'État en dix ans. Son arrêt est prévu depuis longtemps et connu de tous. Il n'y aura pas de dispositif remplaçant le Pinel, mais, pour autant, l'investissement locatif doit être soutenu. Je regarde les propositions des parlementaires pour trouver des pistes de transition. Je pense à l'amendement de François Jolivet (député de l'Indre, Horizons) dont l'adoption permettrait de réaliser sur une période de douze à dix-huit mois une donation à ses enfants, exonérée d'impôts, jusqu'à 150 000 € par parent (soit 300 000 € pour un couple) pour l'achat d'un logement neuf. Ou encore l'amendement qui propose d'exonérer des droits de succession les acheteurs d'un logement neuf. Actuellement, les taxes peuvent représenter jusqu'à 45 % du montant du bien.

Le Premier ministre a évoqué un aménagement des restrictions de location pour les logements classés G au 1 er janvier 2025, qu'en est-il ?

Sur les 30 millions de résidences principales en France, 1,9 million sont classées G et donc considérées comme des passoires énergétiques. Par exemple, ce type de bien consomme trois fois plus qu'une habitation classée C. Sur ces 1,9 million, 755 000 sont des locations et donc directement impactées par l'interdiction de louer au 1 er janvier 2025. Pour des questions de cohérence, je ne pense pas que le calendrier qui définit les seuils de décence énergétique doive être reporté. En revanche, il y a des assouplissements à apporter, par exemple pour moins pénaliser les logements chauffés à l'électricité et pour les copropriétés. C'est le vrai sujet. Environ 250 000 appartements en copropriété vont être concernés par cette échéance, mais je sais aussi que les procédures pour enclencher les travaux sont longues. Je souhaite donc adapter le calendrier pour que toutes les copropriétés qui ont, au minimum, voté les décisions de travaux puissent obtenir un délai supplémentaire. Une proposition de loi allant dans ce sens devrait être déposée avant le 1 er janvier. Le gouvernement est ouvert à d'autres mesures également. La priorité est de permettre aux Français de se loger.

Êtes-vous favorable à la proposition de loi d'Annaïg Le Meur (Renaissance) et d'Inaki Echaniz (socialistes et apparentés) qui prévoit de mieux réguler la location des meublés de tourisme type Airbnb pour favoriser la location longue durée ?

Absolument. Au-delà de la fiscalité (ramener la fiscalité des meublés de tourisme au même niveau que celle des locations nues longue durée, à savoir 30 % d'abattement), la proposition de loi comporte des mesures intéressantes comme l'obligation pour tous les meublés de tourisme de s'enregistrer auprès des mairies. Cela va permettre aux élus, dans les communes où cela se justifie, de mettre en place des quotas en fonction des quartiers, voire de créer des zones dans lesquelles ils seront interdits, ce qui n'est pas possible aujourd'hui juridiquement.

Allez-vous interdire la location des meublés de tourisme classés G à partir du 1 er janvier ?

Actuellement, le texte d'Annaïg Le Meur et d'Inaki Echaniz ne prévoit pas d'interdire la location des meublés touristiques classés G au 1 er janvier 2025. En revanche, il faudra qu'ils soient en règle d'ici dix ans, en 2034, sinon ces passoires énergétiques ne pourront plus être louées en meublé touristique. Je fais confiance aux parlementaires pour trouver le bon équilibre et assurer cette convergence.

L'enveloppe de MaPrimeRénov'a été rabotée de 1 milliard d'euros. N'est-ce pas un mauvais signal envoyé à ceux qui souhaitent faire des travaux ?

En 2024, tout l'argent qu'on avait mis ne va pas être dépensé, ce qui justifiait cette adaptation. Plus que l'enveloppe, ce qui est désormais attendu des citoyens, c'est la stabilité des règles.

Est-ce que la TVA sur les chaudières à gaz (soit 12,5 millions de foyers concernés) va passer de 5,5 % à 20 % au 1 er janvier ?

Oui, cependant les travaux d'entretien et de réparation des chaudières déjà installées ne seront pas touchés par cette hausse des taux (la commission des Lois a retiré cet amendement ce vendredi matin, mais le gouvernement laisse entendre qu'il pourrait revenir devant les députés).

Le dispositif Zéro artificialisation nette (ZAN) des sols prévoit la réduction de 50 % de la consommation d'espace entre 2021 et 2031. Quel impact cela aura-t-il pour les villes et les particuliers ?

Il faut respecter ce calendrier parce qu'on ne peut plus consommer 20 000 ha de terres agricoles, de zones naturelles ou de forêts chaque année. Pour y parvenir, en lien étroit avec Catherine Vautrin, Agnès Pannier-Runacher et les parlementaires, on travaille avec les élus locaux pour prendre en compte leurs contraintes et apporter de la souplesse, mais il faut être conscient que certains terrains qui sont aujourd'hui constructibles ne le seront plus demain.

Le Monde
Idées, samedi 19 octobre 2024 3889 mots, p. 24,25
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18 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Réinventer l’autorité à l’école

Nombre d’élèves et de parents font preuve d’un manque de confiance envers l’institution scolaire et n’hésitent plus à remettre en question les savoirs délivrés par les professeurs. Si une large partie du champ politique prône un retour à l’ordre et à la discipline, de tels remèdes apparaissent à contre-courant des mutations sociétales

Ariane Ferrand

J’ai vu au cours du temps s’installer une forme de solitude à l’école, solitude des enseignants face à la remise en cause de leur légitimité ou de leur autorité » , déclarait la nouvelle ministre de l’éducation nationale, Anne Genetet, le 23 septembre, lors de la passation des pouvoirs. Certains cas très violents défraient épisodiquement la chronique. Dernier exemple en date : le 7 octobre, à Tourcoing (Nord), une élève de 18 ans du lycée Sévigné est accusée d’avoir giflé une enseignante, qui l’aurait alors giflée en retour. L’incident serait survenu après que la professeure a demandé à la jeune filled’enlever son voile.

Un événement survenu alors que la communauté enseignante est profondément marquée par le meurtre de Samuel Paty, professeur d’histoire, décapité le 16 octobre 2020 à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), pour avoir montré des caricatures de Mahomet à ses élèves ; mais aussi par la mort, en février 2023, d’Agnès Lassalle, professeure d’espagnol à Saint-Jean-de-Luz (Pyrénées-Atlantiques), tuée en plein cours par un élève, qui admettra une « animosité » à l’égard de son enseignante ; et l’assassinat de Dominique Bernard, professeur de français à Arras, poignardé le 13 octobre 2023 par un ancien élève radicalisé.

Alors que le ministre de l’intérieur, Bruno Retailleau, martèle qu’il faut « rétablir l’ordre, rétablir l’ordre, rétablir l’ordre », quelles réponses apportera la nouvelle ministre de l’éducation ? « Le navire ne changera pas de cap », assure-t-elle. Entendre : le cap qu’avait fixé Gabriel Attal, proche de Genetet, qui a soufflé son nom à Matignon pour garder la mainmise sur son ancien ministère. « Tu casses, tu répares. Tu salis, tu nettoies. Tu défies l’autorité, on t’apprend à la respecter », tonnait-il lors de sa déclaration de politique générale en janvier, après sa nomination au poste de premier ministre. Une phrase qu’il a reprise le 18 avril à Viry-Châtillon (Essonne), à l’occasion de ses cent premiers jours à Matignon, avant d’appeler dans la même allocution à un « sursaut d’autorité », notamment à l’école. Et de citer une panoplie d’outils répressifs : sanctions en tout genre, mention sur Parcoursup pour les élèves perturbateurs, etc.

Le même son de cloche se faisait entendre chez Jean-Michel Blanquer. « L’autorité doit être rétablie dans le système scolaire », confiait-il au Parisien, dès novembre 2017, pour sa première rentrée des classes dans son costume de ministre de l’éducation nationale. A droite, c’est une petite musique incessante : « Ce n’est pas faire du nationalisme que d’apprendre à nos enfants à respecter le drapeau tricolore, l’hymne national, à l’écoute duquel ils devront se lever », déclarait Nicolas Sarkozy, alors président, le 15 février 2008. Même la gauche a eu ses accents autoritaires : François Hollande affirmait ainsi le 21 janvier 2015, peu après les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes, que « tout comportement mettant en cause les valeurs de la République ou l’autorité du maître ou du professeur fera[it] l’objet d’un signalement au chef d’établissement ».

L’extrême droite détient quant à elle la palme du discours le plus répressif. Le grand « big bang de l’autorité à l’école » : voilà ce qu’annonçait le président du Rassemblement national (RN), Jordan Bardella, pour la rentrée. C’était l’un des grands axes de son programme en vue des élections législatives des 30 juin et 7 juillet. Au menu, interdiction des téléphones portables dans les établissements, port de l’uniforme, ou même la fin de la « doctrine laxiste en matière disciplinaire »dans le programme de Marine Le Pen en 2022… Et, encore plus radical : placer les « élèves perturbateurs » dans des centres « spécialisés » pour le reste de leur scolarité, jusqu’à leurs 16 ans, « sans possibilité de retour vers un établissement normal », comme l’annonçait aux Echosle député RN Roger Chudeau, le 20 juin.

Sans légitimité, pas d’autorité

A en croire le discours ambiant, l’école traverse ainsi une crise majeure : celle de l’autorité. La recette magique brandie pour sortir de l’impasse ? Répression, sanction et discipline. Paradoxalement, ces détracteurs de l’école moderne vident l’autorité de son sens authentique. Dès 1961, la philosophe allemande Hannah Arendt fustigeait, dans l’article « Qu’est-ce que l’autorité ? », les mésusages d’un concept largement incompris. « L’autorité exclut l’usage de moyens extérieurs de coercition ; là où la force est employée, l’autorité proprement dite a échoué », écrivait ainsi la philosophe. L’autorité repose sur une hiérarchie, expliquait la penseuse, dont la légitimité est reconnue par celui qui obéit ; ce faisant, il ne se soumet pas, ne se déprécie pas. Sans légitimité, sans reconnaissance, pas d’autorité. La notion doit être distinguée de l’« autoritarisme » ou des pratiques « autoritaires », qui renvoient aux « dérives de l’autorité vers une volonté de dominer, d’étouffer la liberté des autres », complète Camille Roelens, docteur en sciences de l’éducation et de la formation, auteur d’un Manuel de l’autorité (Chronique sociale, 2021).

Les critiques actuelles de l’école sont-elles simplement le reflet d’une nostalgie des vieilles pratiques autoritaires ? Ou bien les incidents qui s’y multiplient sont-ils le révélateur d’une crise plus profonde ? En d’autres termes : la légitimité de l’institution et de ses enseignants est-elle encore reconnue ? « Il y a bien un problème d’autorité dans l’école française. C’est un fait incontestable : les données objectives sont nombreuses et convergentes », affirme le philosophe de l’éducation Eirick Prairat, auteur d’ Eduquer avec tact (ESF Sciences humaines, 2017). D’après l’enquête Talis de 2018, plus d’un tiers des enseignants de collège déclarent être confrontés à des problèmes de discipline, et disent consacrer jusqu’à 17 % de leur temps au maintien de l’ordre. Selon l’enquête de la direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance, 35,4 % du personnel de l’éducation nationale reconnaissent que leur enseignement a déjà été contesté (47,5 % dans le public). L’enquête Cadre de vie et sécurité de l’Insee révèle, quant à elle, que 12 % d’entre eux déclarent être victimes chaque année de menaces ou d’insultes dans l’exercice de leur métier, le double de l’ensemble des autres professions.

Les élèves eux-mêmes le constatent : il y a, en France, un mauvais climat disciplinaire. D’après l’enquête PISA de 2022, 29 % des élèves disent ne pas pouvoir travailler pendant la plupart voire la totalité des cours de mathématiques (contre 23 % dans les autres pays de l’OCDE). Dans la même veine, 42 % affirment que leurs camarades n’écoutent pas ce que dit le professeur (30 % dans l’OCDE), et 39 % que l’apprentissage est réduit car l’enseignant doit attendre longtemps que les élèves se calment (25 % dans l’OCDE). Un élève sur deux affirme enfin qu’il y a du bruit ou du désordre dans la plupart ou dans tous les cours (30 % dans l’OCDE). Et cela affecterait le niveau, qui baisse depuis trois décennies, comme le montrent toutes les enquêtes (Timss, Pirls, PISA, etc.). On pourrait multiplier les chiffres.

Mais la situation était-elle réellement plus enviable avant ? L’école de la IIIe République est souvent prise comme modèle face à la supposée débâcle actuelle. Or, elle était plus tumultueuse qu’il n’y paraît. Les sanctions tombaient dru face à l’indiscipline des élèves. En janvier 1883, une grande révolte éclatait même au prestigieux lycée Louis-le-Grand, après celles des lycées de Toulouse et de Montpellier l’année précédente. « La presse conservatrice antirépublicaine s’en prend alors à Jules Ferry et au nouveau régime républicain, accusé d’avoir donné trop de droits aux élèves et d’être laxiste », rappelle l’historien de l’éducation Claude Lelièvre, auteur de L’Ecole républicaine ou l’histoire manipulée. Une dérive réactionnaire (Le Bord de l’eau, 2022). A cette époque, les républicains cherchaient à promouvoir une nouvelle vision de la discipline – celle-ci devait désormais viser « à améliorer, non à mater », comme l’explicitera ensuite la commission spéciale de 1888 sur le sujet – au grand dam des conservateurs, alors que cette nouvelle philosophie ne sera que peu appliquée dans les classes. En somme, il s’agirait là d’une vieille rengaine : c’était mieux avant.

Néanmoins, s’il y avait du désordre dans l’école républicaine d’antan, les troubles d’aujourd’hui sont d’une autre nature. C’est en tout cas ce qu’affirme le sociologue François Dubet, reprenant la division du chercheur Jacques Testanière entre le « chahut traditionnel » et le « chahut anomique », établie en 1967. Pour Testanière, le chahut traditionnel est collectif, fraternel et préparé par des élèves bien intégrés au système scolaire ; il marque les temps forts de la vie collective, la rentrée scolaire ou la fin de l’année. Au contraire, le chahut anomique renvoie à un désordre généralisé, constant, symptomatique d’une opposition aux normes et aux finalités de l’école. Pour Dubet, le chahut d’avant était une « soupape de sécurité du système » qui lui permettait de fonctionner : « Si le maître était parfois malmené, les fondements de son autorité, eux, n’étaient pas contestés. On croyait en l’enseignant car il était le représentant de valeurs supérieures (la nation, la République, la culture, le progrès, la raison), un peu comme les curés à l’Eglise. » Au contraire, « les nouvelles formes de chahut illustrent une rupture bien différente, plus inquiétante aussi : les élèves ne jouent plus le jeu, ils ne croient plus au bien-fondé de l’institution ».

D’évidence, l’école est le miroir grossissant d’évolutions plus larges au sein de la société. Selon Hannah Arendt, l’autorité traditionnelle s’est progressivement affaiblie au XXe siècle, jusqu’à disparaître en politique et poser la question de sa pérennité en éducation. « Toute l’histoire de la modernité a été de remettre en cause les rapports de hiérarchie qui semblaient évidents, abonde Camille Roelens. La Révolution française, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, l’installation du régime républicain sont des premières étapes. Mais c’est seulement après la seconde guerre mondiale, et surtout à partir de la fin des années 1960, qu’un changement des mœurs et des mentalités a véritablement lieu. C’est à cette époque que l’individualisme, au sens noble du terme, prend son essor : la valeur de l’individu et ses droits priment désormais sur ceux du groupe. »

Les citoyens ne veulent plus se laisser dicter leur conduite et aspirent au bien-être, à la liberté, à la réalisation de leurs projets de vie. Les rapports adultes-enfants ne font pas exception et la Convention internationale des droits de l’enfant est adoptée en 1989. Ces évolutions ont entraîné dans leur sillage ce que François Dubet a nommé en 2002 le « déclin de l’institution » : l’Eglise, l’école, l’hôpital, les partis…

« L’enseignant a perdu son monopole »

Temps fort de la période, les révoltes anti-autoritaires et les insurrections étudiantes de Mai 68 cristallisent et révèlent de façon tonitruante les mutations sociétales à l’œuvre, désarçonnant quelque peu le pouvoir de l’époque : « La chienlit, non », fulminait le président de la République Charles de Gaulle. L’institution scolaire est alors bousculée, comme le retrace l’ouvrage collectif Mai 68 par ceux et celles qui l’ont vécu (Editions de l’Atelier et Mediapart, 2018). Des « jeunes de 68 », comme Françoise, y proclament : ce fut « ma revanche contre les profs, les profs de latin, les grands profs en chaire. (…) Il n’y a plus de relations hiérarchiques (…) Je ne suis plus rabaissée ».

La diffusion de l’idéal démocratique dans toutes les strates de la société est, a priori, une bonne chose. Mais, dans les espaces dits « prépolitiques » – notion qui renvoie à des espaces d’initiation, qui précèdent et préparent aux autres lieux comme l’école ou la famille –, cela pose des problèmes complexes car l’autorité est nécessaire à la tâche d’éducation. « Le défi de ces dernières décennies, analyse Eirick Prairat, a été d’ouvrir ces espaces, et en l’occurrence l’école, aux valeurs de la modernité – comment accorder des droits aux enfants, reconnaître leur parole, leur ouvrir un espace d’initiative et d’expérimentation… – tout en préservant la dissymétrie. »

L’autoritarisme, lui, n’est plus toléré : les enfants refusent l’arbitraire et exigent une forme de réciprocité. Le réalisateur Laurent Cantet l’a illustré dans son film de 2008 Entre les murs, qui a reçu la Palme d’or ; le personnage du professeur de français François Marin doit faire face à ces nouvelles exigences. Un jour, l’enseignant à bout de nerfs s’emporte et qualifie d’ « attitude de pétasses » les ricanements de deux élèves. Les jeunes filles s’en plaignent au conseiller d’éducation, et attendent que leur enseignant soit « puni, comme nous » : « Quand un prof se plaint d’un élève, il va voir le CPE, on a le droit de faire pareil non ? », fait remarquer l’une des élèves.

Signe supplémentaire du changement de paradigme : les parents eux-mêmes se muent souvent en avocats de leurs enfants, alors qu’ils étaient avant de fervents défenseurs de l’autorité professorale. Ils n’hésitent pas à dénoncer les pratiques jugées autoritaires ou injustes. D’après une enquête de Georges Fotinos, inspecteur de l’éducation nationale, réalisée sur l’année scolaire 2020-2021, 47 % des 3 000 directeurs d’école primaire interrogés relèvent une augmentation des différends avec les parents. La plupart des litiges se règlent dans l’établissement, mais le recours à l’institution judiciaire est de plus en plus fréquent.

Si les enseignants sont remis en cause, c’est aussi parce que les savoirs qu’ils détiennent ont perdu leur aura. Gabriel Attal a affirmé que l’école devait être « un lieu où s’exerce l’autorité du savoir », mais cela ne se décrète pas. Lorsque François Marin essaie d’apprendre à ses élèves l’imparfait du subjonctif, la classe entière proteste. Au-delà du procès en inutilité, la fragilisation des savoirs est renforcée par un contexte de brouillage entre le vrai et le faux, celui que décrivait dès 2004 l’auteur américain Ralph Keyes dans son livre The Post-Truth Era(« L’ère de la post-vérité », St. Martin’s Press, non traduit). Ainsi, certains élèves peuvent remettre en cause l’historicité de la Shoah ou la théorie de l’évolution.

« Maîtriser les contenus d’enseignement est absolument nécessaire, mais non suffisant pour faire apprendre les élèves, explique Bruno Robbes, professeur en sciences de l’éducation à l’université de Cergy-Pontoise. L’enseignant a perdu son monopole de transmetteur des savoirs : avec l’essor des technologies numériques, les savoirs scolaires sont concurrencés par l’accès direct aux informations. Ces dernières peuvent être vraies ou fausses, avec la dérive des réseaux sociaux, les fake news, le complotisme et autres vérités alternatives. L’enseignant doit désormais permettre aux élèves d’identifier les savoirs, qui relèvent d’une production scientifique, de l’information, de l’opinion ou de la croyance. »

Et Bruno Robbes de poursuivre : « La montée des extrémismes, qu’ils soient politiques ou religieux, contribue à cette fragilisation. Aujourd’hui, avec la radicalisation des discours, on assiste à un dangereux mélange des genres, où des savoirs factuels et les valeurs que l’école enseigne sont remis en cause. »

Pour bien saisir les problèmes d’autorité actuels, il faut enfin replacer les évolutions décrites au sein du phénomène de massification scolaire, qui a fait entrer toute une classe d’âge adolescente dans l’enceinte de l’école. Amorcée dans les années 1960, celle-ci a multiplié par six le nombre de bacheliers et d’étudiants. L’objectif affiché de l’ancien ministre de l’éducation nationale Jean-Pierre Chevènement (1984-1986) – celui d’ « amener 80 % d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat » est en passe d’être réalisé. Arrive un nouveau public avec des attentes différentes.

Banalisation des diplômes

Or, les promesses faites à la jeunesse n’ont pas été tenues. La valeur de certains diplômes se déprécie du fait de leur banalisation. Un décalage se crée entre ce que l’école exige et les débouchés socioprofessionnels que les élèves peuvent raisonnablement espérer. L’école peine notamment à assurer la promesse d’emploi, dans un pays où les jeunes sont les principales victimes des aléas du marché du travail : 17,3 % des actifs de 15 à 24 ans sont au chômage en 2022 et 15,5 % des jeunes actifs ayant terminé leurs études initiales depuis un à quatre ans le sont également en 2021, d’après une enquête de l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire. Mais là où l’école s’avère la plus décevante, c’est en matière d’égalité, ce dont témoignent les résultats désastreux des études PISA : la France est l’un des pays de l’OCDE où les écarts de résultats entre les élèves issus de milieux favorisés et ceux issus de milieux défavorisés sont les plus importants.

Dans l’ouvrage Le Ghetto scolaire (Seuil, 144 pages, 12,90 euros), le sociologue François Dubet et l’ancienne ministre de l’éducation nationale Najat Vallaud-Belkacem (2014-2017) décortiquent les mécanismes de ségrégation scolaire, renforcée par l’opposition public-privé, aux effets délétères sur la réussite scolaire des plus précaires. Du reste, 56 % des établissements socialement favorisés ne déclarent pas d’incident grave, contre 11 % parmi les établissements socialement défavorisés sur l’année scolaire 2022-2023. Ces établissements concentrent aussi des professeurs plus jeunes et moins expérimentés que la moyenne, qui restent en poste moins longtemps.

« En un siècle, les milieux populaires ont inversé leur rapport à l’école, développe Eirick Prairat. A la charnière des XIXe et XXe siècles, au moment du grand essor de l’école républicaine, les classes sociales les plus paupérisées, les plus modestes, sont dans un rapport d’espérance vis-à-vis de l’institution scolaire. Elles en attendent, pour leurs enfants, un accès à la culture et, surtout, une inscription dans des positions sociales plus valorisées. Ce n’est plus le cas aujourd’hui : il y a une sorte de désenchantement, de désillusion à l’endroit de l’école. Le professeur chahuté, contesté, l’est au titre de représentant d’une institution qui déçoit, d’une institution dont on n’attend plus grand-chose. »

Il ne reste, au demeurant, plus grand-chose à l’enseignant sur quoi s’appuyer… si ce n’est lui-même. Dès 1972, le dossier psychologique joint au rapport de la commission d’études sur la fonction enseignante dans le second degré l’avait relevé : « Le professeur ne se sent plus investi(…) d’une autorité en quelque sorte a priori, dont la légitimité lui serait assurée par un consensus social. » C’est à lui de convaincre, de gagner le respect des élèves et de leur famille, bref de créer une autorité en situation, par essence fragile. « Dans la plupart des cas, il y a une créativité, une inventivité, une bonne volonté réjouissante des enseignants qui réussissent bon an mal an à faire avancer leur classe », s’enthousiasme Camille Roelens. Toutefois, c’est faire peser une lourde responsabilité sur les épaules des enseignants : car, s’ils ne parviennent pas à gérer leurs élèves, c’est de leur fait.

L’enseignement devient une épreuve, un test de leur identité professionnelle. Une situation qui semble difficilement tenable : un enseignant sur deux déclare « un sentiment d’épuisement professionnel élevé » en 2022. Le tout dans un contexte où leur statut social décline et où la faiblesse des rémunérations est manifeste.

On le voit, les constats convergent : il y a, si ce n’est une crise, du moins une « érosion » de l’autorité à l’école, pour reprendre le terme d’Eirick Prairat. Dans la médecine grecque, la crise, krisis, renvoie d’abord à un « tournant » : c’est le moment de bascule où la maladie va soit être vaincue, soit terrasser le malade. Du remède apporté dépend le sort du patient. En matière d’autorité, les pseudo-médecins ont des approches diverses.

Soutenir ceux en première ligne

Depuis 1968, les milieux conservateurs ont la nostalgie d’une autorité perdue, dans tous les domaines (école, famille, entreprise, politique). Ils voudraient y revenir par la force, à grand renfort de sanctions et de contraintes, et confondent autorité et autoritarisme. Mais, surtout, ils ne perçoivent pas que l’autorité, pour être opérante, doit se redéfinir et se mettre aux couleurs du temps. « L’autorité traditionnelle, à l’ancienne, ne fonctionne plus et ne fonctionnera plus, peu importent les efforts qu’on mettrait pour la raviver », remarque Camille Roelens.

Or, ce type d’autorité est déjà beaucoup plus présent dans l’école française que dans la plupart des autres pays européens. A part quelques acquis – la fin des blouses et des estrades –, la révolution pédagogique de 1968 demeure inachevée. L’école punit et exclut beaucoup en France, remarque Bruno Robbes, auteur de L’Autorité éducative dans la classe (ESF Sciences humaines, 2010). Une note du Conseil d’analyse économique de 2018 soulignait que l’enseignement est davantage « axé sur des méthodes verticales de transmission du savoir » : plus d’un élève sur deux déclare consacrer la totalité du temps en classe à prendre des notes en silence.

Sans prôner l’abandon de la discipline, c’est au contraire vers davantage d’horizontalité et de démocratie que la plupart des chercheurs invitent à s’orienter. « Au fond, les penseurs républicains ont depuis longtemps cherché à s’éloigner du modèle vertical répressif, explique Claude Lelièvre. Le plan Langevin-Wallon[projet de réforme du système éducatif élaboré à la Libération en 1944 et finalement enterré] esquissait déjà des pistes intéressantes valorisant le collectif, le compromis, la délibération mais aussi l’expérimentation pour permettre aux élèves de s’approprier les savoirs et les conduites ad hoc. Personne n’a depuis eu le courage de mettre en œuvre de telles réformes. » Et si l’horizontalité doit se tailler une place plus grande dans la classe, elle doit aussi émerger au niveau des établissements. L’OCDE n’a de cesse de le montrer : la France présente un système très centralisé et particulièrement peu flexible.

Au fond, pour François Dubet, « ce qu’il manque surtout, c’est de la volonté politique. La réflexion politique sur l’autorité à l’école est limitée, et ce alors même que le sujet est omniprésent dans les débats. En schématisant à peine, la droite appelle constamment à un retour de l’ordre et de la discipline ; et la gauche, de son côté, se contente de demander plus de moyens. C’est d’une grande pauvreté ».

Il apparaît essentiel de soutenir ceux qui sont en première ligne face à la crise, les enseignants, en assurant notamment une meilleure formation initiale et continue, particulièrement à la gestion de leur classe, une plus grande valorisation de leurs efforts et une hausse des salaires, etc. Mais cela ne suffira pas à rétablir pleinement une nouvelle forme d’autorité à l’école. Pour y parvenir, il faut la rendre à nouveau légitime aux yeux de tous. S’esquisse alors un immense chantier : celui de bâtir une école plus juste.

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_Politique, samedi 19 octobre 2024 819 mots, p. AUJM6
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19 octobre 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Marie-Claire Carrère-Gée, casque bleu de Michel Barnier

Cette proche du Premier ministre est en charge de la Coordination gouvernementale. Une mission : mettre de l'huile dans les rouages. Un défi, alors que plusieurs couacs ont eu déjà eu lieu.

Quentin Laurent

La coordination gouvernementale... Vaste sujet et poste inédit. Avec une équipe d'une dizaine de personnes sous ses ordres, la ministre déléguée Marie-Claire Carrère-Gée occupe une fonction inconnue jusque-là dans les intitulés gouvernementaux. Pour faire quoi ? « Elle met de l'huile dans les rouages », glisse-t-on dans l'entourage de Michel Barnier. Et, ces derniers jours, il en a fallu... avec une multiplication des couacs.

On a eu le désaccord sur la suppression ou non de l'aide médicale d'État, souhaitée par Beauvau, rejetée en bloc par la Santé. On a assisté au débat sur la hausse de la taxation des prix du gaz, évoquée par Agnès Pannier-Runacher (Transition écologique) mais rejetée par Laurent Saint-Martin (Budget). On a ensuite enregistré les menaces du garde des Sceaux, Didier Migaud, de jeter l'éponge (s'il n'avait pas un budget stabilisé) ou d'Agnès Pannier-Runacher, encore, ce vendredi, d'en « tirer les conclusions » si elle n'avait « pas les moyens de son action » jugeant au passage que le projet de budget « n'est pas à la hauteur de la situation ». Marie-Claire Carrère-Gée ne manque pas de travail.

« Super-conseillère »

Assise à son bureau, la ministre de la Coordination gouvernementale agrippe un stylo et se lance dans l'ébauche d'un schéma, censé rendre concrets les contours de son action. La sénatrice de 61 ans raconte ce ministère comme « un échelon politique, chargé de la coordination, pour garantir la fluidité, la cohérence et donc l'efficacité » du gouvernement. Un ministère de « super-conseillère », tâtonne un autre collaborateur.

Concrètement ? Il s'agirait de s'assurer que la quarantaine de ministres, issus d'horizons différents, se coulent avec la plus grande fluidité dans le moule politique dessiné par Michel Barnier. « On intervient en amont, le plus tôt possible, en essayant de repérer ce qui peut constituer des points de friction », poursuit Carrère-Gée. Médiatrice, casque bleu ? Bouche cousue : son action est censée être invisible. Ce peut être un coup de fil à Barnier, aux ministres ou à leurs cabinets. Son autre grande mission sera d'être la cheffe de projet des « grands chantiers interministériels » souhaités par Barnier. Au premier rang desquels la santé mentale : il s'agira notamment, avec l'aide de la dizaine de collaborateurs, de voir ce que chacun des ministères peut mettre en oeuvre sur le sujet pour faire, très concrètement, avancer la cause.

Carrère-Gée, qui se décrit elle-même comme « tiers de confiance » du Premier ministre, dit l'avoir connu quand elle était conseillère sur le social de Jacques Chirac à l'Élysée, en 2002, avant d'exercer un an comme secrétaire générale adjointe de l'Élysée en 2006. Lui est aux Affaires étrangères. À partir de 2007, elle préside le Conseil d'orientation pour l'emploi. Elle se rapproche davantage du négociateur du Brexit en 2021, devenant sa directrice de campagne pour la primaire présidentielle de LR. « C'est une vraie politique et pas du tout une techno. Si Barnier avait été président, elle aurait été secrétaire générale de l'Élysée », assure le député LR Olivier Marleix, un de ses intimes.

À droite et au sein du gouvernement : moues dubitatives. À l'heure où l'on veut tailler dans le millefeuille administratif, certains s'interrogent sur l'utilité d'un tel poste. « C'est une vraie bosseuse. Mais elle a un titre sans réelle fonction. Ça va être l'oeil de Moscou... », glisse un cadre de la droite qui la connaît.« C'est quoi, déjà, son ministère ? » interroge, bravache, le conseiller d'un ministre de premier plan.

Un poste sur mesure ?

Certains proches de Michel Barnier racontent un poste « créé sur mesure » pour la sénatrice Carrère-Gée, qui aurait fait des pieds et des mains pour avoir une place, selon l'un d'eux. Ce que nie formellement Matignon. « Il y a des gens qui veulent être ministre. C'est très bien, ça arrive. Moi aussi, j'ai voulu très fort être ministre ! Maintenant, c'est à chacun d'en faire quelque chose », confie Renaud Muselier (Renaissance), président de la région Paca, qui connaît bien l'élue parisienne.

Elle était aux premières loges dans la cour de Matignon, le 5 septembre, lors de la passation de pouvoirs entre Attal et Barnier. Là, aussi, le samedi après-midi suivant pour son premier déplacement aux urgences de Necker, couvant ses premiers pas d'un regard encore incrédule. Désormais, Marie-Claire Carrère-Gée est à l'autre bout du jardin. La ministre déléguée à la Coordination gouvernementale a pris ses quartiers à l'hôtel de Cassini, rue de Babylone, uniquement séparé de Matignon par quelque 200 m d'une pelouse impeccable. Un mois a passé depuis l'annonce du gouvernement, la feuille de route de chacun des ministères s'ébauche au fil de l'eau. Mais le brouillard demeure autour de la mission de « MCCG ».

Le Figaro, no. 24931
Le Figaro, samedi 19 octobre 2024 893 mots, p. 7

Politique

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17 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Assemblée : la dérive des finances publiques bientôt au coeur d'une commission d'enquête

Cette instance, qui sera présidée par l'Insoumis Éric Coquerel, devrait débuter à la fin de l'automne. Elle s'annonce d'ores et déjà explosive sur le plan politique pour l'ancien exécutif, notamment Emmanuel Macron et Bruno Le Maire.

Bordas, Wally

Le sujet est explosif. Tellement, que de nombreux macronistes craignent qu'il n'éclate à la figure de l'exécutif ces prochaines semaines. Alors que l'Assemblée vient de débuter l'examen du budget 2025, la commission des finances a officiellement demandé, mercredi, à se doter des pouvoirs pour plancher sur la dérive des finances publiques au sein d'une commission d'enquête. Cette instance, qui sera présidée par l'Insoumis Éric Coquerel, devrait débuter fin novembre ou début décembre au plus tard. Elle cherchera à recueillir des éléments d'information afin de faire la lumière sur les raisons du dérapage incontrôlé des comptes de la France.

Initialement prévu - par l'ancien exécutif - à 5,1 % du PIB, le déficit atteindra finalement 6,1 % en 2024. Une situation qui a obligé Michel Barnier, le nouveau premier ministre, à présenter un budget dans un contexte financier plus délicat que jamais. Et qui a poussé Éric Ciotti, le président du groupe Union des droites pour la République (UDR) au Palais Bourbon, à user de son droit de tirage pour la création de cette commission d'enquête, dont il sera l'un des deux rapporteurs - avec le député Renaissance Mathieu Lefèvre. «Ses conclusions et ses conséquences peuvent être extrêmement importantes, parce que l'on va osciller entre une erreur de prévision à 52milliards d'euros ou une affaire d'État de dissimulation à la veille d'élections stratégiques(les européennes, NDLR) », prévient Éric Ciotti auprès du Figaro.

L'ex-patron des Républicains, qui refuse les «a priori initiaux» quant aux résultats de cette commission d'enquête, juge «important que la vérité apparaisse». «Quand les autorités politiques ont-elles été informées de l'ampleur du dérapage? Quand les services de Bercy ont-ils fait remonter les informations au ministre? Celles-ci nous ont-elles sciemment été cachées?» martèle Éric Ciotti. Avant de reprendre : «Ces éventuelles dissimulations ont des conséquences extrêmement lourdes, elles se payent à coups de dizaines de milliards d'euros. Elles alourdissent la dette et altèrent la crédibilité de notre pays.»

Les responsables politiques «passés et actuels», les administrations - « notamment des Trésors » -, des institutions comme la Banque de France ou le Haut Conseil des finances publiques, ou encore des économistes, seront auditionnés par les députés lors de cette commission d'enquête, a informé le président de la commission des finances, Éric Coquerel. Particulièrement attendue, l'audition de l'ancien ministre de l'Économie et des Finances, Bruno Le Maire, sera sans doute très suivie, puisqu'elle sera diffusée comme toutes les autres en direct. Quelques semaines avant son départ de Bercy, ce dernier avait salué «l'excellente performance» de l'économie française, estimant même qu'il l'avait «sauvée». « Je mesure la chance d'hériter d'un tel bilan économique » , avait carrément encensé son successeur, Antoine Armand, lors de leur passation de pouvoirs fin septembre.

Pour faire le jour sur les responsabilités de chacun, la commission d'enquête sera dotée de larges pouvoirs. S'il le souhaite, son président pourra par exemple effectuer des contrôles sur pièces et sur place au ministère de l'Économie, à Bercy. La commission pourra également saisir la Cour des comptes afin de lui demander d'enquêter, elle aussi, sur le sujet. En juillet dernier, l'institution avait publié un rapport tirant la sonnette d'alarme sur la situation dégradée des comptes publics, alertant sur «une situation inquiétante» et pointant les «objectifs peu réalistes» du gouvernement d'alors. Un texte que Bruno Le Maire avait largement critiqué à l'époque. Que l'institution de la rue Cambon soit saisie ou non, elle publiera de toute façon au printemps prochain - entre avril et mai - son rapport annuel sur le budget et les dépenses de l'État (RBPE). Autrement dit, presque au même moment que les conclusions de la commission d'enquête, attendues six mois après le début de ses travaux. « Le rapport de la Cour des comptes dira uniquement la vérité des chiffres. Espérons donc que le rapport de la commission d'enquête vienne dire la vérité sur tout le reste » , veut croire une haute fonctionnaire, experte du sujet. «Le budget 2024 était insincère. Les macronistes essayent de nous enfumer avec leur histoire sur les modèles de Bercy qui ne seraient soi-disant plus à jour... La vérité, c'est que c'est une décision politique d'Emmanuel Macron de mentir sur l'état dégradé des finances publiques juste avant les européennes», accuse un cadre des Républicains.

«La vérité apparaîtra plus tard», a mystérieusement esquivé Bruno Le Maire, la semaine dernière, pour ne pas avoir à répondre aux questions de France 2. Une phrase qui a aussitôt ouvert la machine à rumeurs au sein du Tout-Paris économico-politique. Hors micro, tous se plaisent à imaginer que l'ex-patron de Bercy - à qui Emmanuel Macron avait sèchement refusé le budget rectificatif qu'il réclamait avant les européennes - livrera sa vérité lors de son audition à l'Assemblée nationale. «Il ne faut pas que cette commission d'enquête vire au procès politique, j'y veillerai. Il faudra regarder les faits, les notes, les alertes», temporise quant à lui le co-rapporteur Mathieu Lefèvre. Et le vice-président des députés macronistes d'ajouter : «Cette commission a de l'intérêt, nous serons dans notre rôle de parlementaires et essayerons de comprendre comment il a pu y avoir ces écarts entre les prévisions et la réalité.» W B

Le Figaro, no. 24930
Le Figaro, vendredi 18 octobre 2024 1243 mots, p. 11
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16 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Tentée par l'Assemblée sans renoncer à Matignon, Castets face au jour d'après

Pressentie pour être candidate à la prochaine législative partielle en Isère, l'ex- « premier-ministrable » du Nouveau Front populaire cherche sa place à gauche.

Lepelletier, Pierre

La loge de Lucie Castets est tellement dénuée de charme que l'y retrouver donne presque l'impression de lui rendre visite au parloir d'une prison. Difficile d'imaginer qu'à un couloir de cette petite pièce, toute blanche et sans fenêtre, un bon millier de sympathisants l'attendent pour le discours conclusif de la « fête populaire » d'Hérouville-Saint-Clair (Calvados) en ce dimanche gris d'octobre. L'organisateur et député PS du coin, Arthur Delaporte, n'avait pas prévu autant de monde pour ce rassemblement unitaire. Il a même fallu ajouter des chaises. Toujours bon signe dans un meeting. «C'est énorme, s'enthousiasme l'élu socialiste. Cela prouve que Lucie représente pour beaucoup l'espérance d'union de la gauche.» Pourtant, après avoir rêvé du grand soir avec une désignation à Matignon, l'ex- « premier-ministrable » du Nouveau Front populaire (NFP) connaît, avec l'automne, l'amertume des petits matins. Un gouvernement de droite, porté par Michel Barnier, a été constitué. Le train semble être passé.

Lui sont désormais prêtées des ambitions politiques plus classiques. Après la démission du député LFI de l'Isère Hugo Prevost, accusé de violences sexuelles, le petit monde de la gauche parle d'elle comme future candidate pour l'élection législative partielle, prévue pour décembre. Ce qui serait un parachutage dans les règles de l'art pour cette Parisienne d'origine normande.

Lucie Castets ne souhaite pas s'étendre sur le sujet : «On ne me l'a pas proposé formellement à ce stade. Si je peux me rendre utile en gardant ma position de trait d'union, je le ferai.» Problème : dans l'accord du NFP, cette circonscription est dans le giron Insoumis. Les mélenchonistes conditionnent donc son investiture à son inscription dans leur groupe à l'Assemblée en cas de victoire. Elle serait donc, de facto, étiquetée, après avoir fait campagne cet été en se présentant justement comme non encartée. «Elle va devoir arbitrer entre rester une virtualité pour Matignon, et donc ne pas être candidate à la partielle, ou afficher une appartenance», résume un responsable socialiste.

Pour régler l'affaire, quelques-uns tirent des idées du chapeau. Si Lucie Castets l'emportait, elle pourrait siéger chez les « non-inscrits » ou pourrait même être une députée « volante » en alternant entre les quatre groupes - Insoumis, socialistes, écologistes et communistes. Ces idées, insolites, font jusqu'à présent sourire LFI, qui assure que l'inscription au groupe est une condition non négociable. Le bras de fer devrait se poursuivre dans les prochains jours au sein du NFP.

Les plus avisés notent surtout qu'avant de se poser toutes ces questions, il faudrait déjà que Lucie Castets remporte l'élection. D'autant que, sur le papier, la première circonscription de l'Isère, qui recouvre une partie de Grenoble et de sa banlieue, n'est pas jugée si « gagnable » à gauche. «En juillet dernier, la circonscription a été gagnée par le NFP grâce à une surmobilisation des quartiers populaires. Cela ne se reproduira pas pour une partielle», prévient un cadre socialiste. Sans compter la concurrence, qui pourrait être féroce si l'ancien ministre macroniste, Olivier Véran, retente sa chance, après sa défaite à un petit millier de voix seulement.

Pour Lucie Castets, un échec représenterait surtout le risque de sortir définitivement du film. «Si elle perd, elle se crame», tranche un stratège. Tout cela alors que l'énarque n'exclut pas de reprendre le drapeau du Nouveau Front populaire si une motion de censure obligeait Michel Barnier à quitter Matignon. «Il est probable que ce gouvernement ne tienne pas longtemps», estime-t-elle d'ailleurs. «Le président se justifiait en disant vouloir une stabilité politique. Or, nous voyons déjà que la coalition qu'il a voulu construire s'effrite, notamment sur la question des hausses d'impôts», rappelle-t-elle.

Lucie Castets tient malgré tout à préciser : «Je ne m'accroche pas personnellement à une position. Je veux rendre service. Si le gouvernement Barnier tombe, la discussion aura de nouveau lieu et nous verrons ce qui se passe.» Sur cette question, les avis divergent au sein de la coalition. Les socialistes, notamment, sont de plus en plus nombreux à considérer qu'il ne faut pas rejouer un match déjà perdu. Que seul un membre de leur famille politique serait en capacité de convaincre une partie des macronistes, et donc de consolider une plus large majorité. «Lucie Castets ne va pas être notre candidate éternelle à tous les postes pour les dix prochaines années» , prévient un cadre. Dans les boucles, le nom de Bernard Cazeneuve tourne toujours. «Aller chercher quelqu'un à gauche qui n'aurait pas le soutien des quatre partis me semble compliqué pour parvenir à gouverner», réplique l'ex- « premier-ministrable ».

Les Insoumis, eux, n'ont jamais défendu une autre hypothèse. «Lucie Castets restera notre candidate tout au long de la législature. Je regrette que nos partenaires socialistes ne soient pas sur ce sujet aussi clairs que nous le sommes», fustige Paul Vannier, député et stratège de LFI. Longs soupirs chez les socialistes. «Les Insoumis s'en moquent puisqu'ils ne veulent pas gouverner. Ils ne pensent qu'à la prochaine présidentielle», raille un proche d'Olivier Faure.

Lucie Castets reste néanmoins persuadée que, nommée à Matignon, elle aurait été en mesure de consolider des majorités et aurait donc évité d'être renversée, contrairement «au récit qui a été fait». Comme preuve, elle rappelle ses correspondances estivales avec les anciens premiers ministres Bernard Cazeneuve et Dominique de Villepin, l'ex-patron des députés MoDem Jean-Paul Matteï ou encore le rapporteur général du budget, Charles de Courson (Liot)... En clair, elle affirme n'avoir jamais partagé l'idée d'appliquer «tout le programme, rien que le programme» ,comme l'avait exhorté Jean-Luc Mélenchon. «Quand je l'ai eu ensuite au téléphone, je lui ai dit que cela nous mettait dans une posture difficile sur laquelle nous allions devoir revenir. Après, nous n'avons eu de cesse, tous, y compris Mathilde Panot, de dire que nous ferions des compromis. Mais personne n'a relevé. Il y a eu une réécriture du récit qui a été délétère» ,regrette-t-elle. «Ce n'est pas une personnalité assez importante pour contrebalancer l'aura de Jean-Luc Mélenchon. Elle n'a pas réussi à s'en émanciper», en conclut un responsable de gauche.

Ces observations agacent Lucie Castets. «On a dit que j'étais le pantin de Jean-Luc Mélenchon... Mais à quel titre aurai-je été plus le sien que celui d'Olivier Faure? Cela n'a aucun sens. Depuis ma désignation, je n'ai reçu aucun élément de langage des partis. J'ai, par exemple, toujours dit que la destitution n'était pas le meilleur outil face à Macron et que l'option la plus pertinente à mes yeux était la censure. Les Insoumis ne me l'ont pas reproché», assure-t-elle.

Toutes ces manoeuvres politiques ont, certes, bouleversé le quotidien de Lucie Castets, mais elles n'ont pas vraiment changé sa vie - celle de tous les jours. La haute fonctionnaire, qui avait posé des congés payés le temps de faire campagne, a fini par être plus ou moins poussée vers la sortie de la direction des finances et des achats de la ville de Paris, poste qu'elle a officiellement quitté. À l'Hôtel de Ville, aujourd'hui, les mauvaises langues se délient. «On a déjà été bien sympas de lui filer cinq semaines de vacances alors qu'il fallait préparer le budget à la rentrée», grince un élu. Si elle n'est pas élue députée, Lucie Castets retrouvera finalement Bercy, son port d'attache. Pour une mission technique et pas politique. Et dans l'anonymat de la haute fonction publique plutôt que dans la lumière ministérielle. P.L.

Le Figaro, no. 24930
Le Figaro, vendredi 18 octobre 2024 1524 mots, p. 6

Politique

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12 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Après la conquête des quartiers, la gauche veut reparler aux campagnes

Les récentes élections ont réinstauré un clivage territorial entre la gauche des villes et la droite des champs.

Flurin, Richard

Beaucoup en ont déjà fait l'amère expérience : une petite phrase malencontreuse au détour d'un discours peut suffire à éclipser tout le reste du développement, et mettre, le cas échéant, le feu aux poudres. Ainsi, dans une récente apologie de « l'élite intellectuelle » de la Martinique, « lieu assez spécial et tout petit endroit », Jean-Luc Mélenchon a affirmé que, comparativement, dans le département de la Lozère, « vous n'avez pas ça ». Sous-entendu le département du sud de la France n'a pas cette qualité d' « élite d'intellectuelle ». Les Lozériens, qui n'avaient rien demandé, ont assez peu goûté le trait d'esprit. Les élus locaux se sont chargés de répliquer et la presse régionale en a fait ses choux gras. Jean-Luc Mélenchon a consenti à se rendre dans le département pour témoigner de son attachement, à grand renfort d'envolées lyriques et du style « hussard noir » qu'il cultive à longueur de réunions publiques.

La maladresse de Jean-Luc Mélenchon rappelle à certains égards la tirade quelques années plus tôt de son opposant Raphaël Glucksmann. « Quand je vais à New York ou à Berlin, je me sens plus chez moi, a priori, culturellement, que quand je me rends en Picardie », avait déclaré l'essayiste. Il le constatait certes pour le regretter, confessant qu'il s'agit là d'un « problème », mais la petite phrase continue d'alimenter les procès en déconnexion qui visent l'eurodéputé. En réalité, les réflexions des deux hommes, qui se réclament l'un et l'autre de la gauche malgré leurs différends, sont surtout symptomatiques d'un certain rapport de ce camp aux territoires ruraux et périurbains, teinté au pire de mépris, au mieux de méconnaissance. Le constat s'observe inexorablement dans les enquêtes d'opinion et se vérifie élection après élection : toute la gauche a rompu le lien avec les campagnes.

Les européennes au mois de juin, puis le premier tour des législatives anticipées quelques semaines plus tard, ont révélé un clivage territorial très net entre des centres métropolitains acquis à la gauche et une France des périphéries plébiscitant le parti de Marine Le Pen. Les cartes parlent d'elles-mêmes. Au milieu d'un Hexagone repeint aux couleurs du Rassemblement national, quelques points roses, rouges et verts, symbolisant les communes où les partis de gauche sont arrivés en tête, placent les grandes métropoles du pays sur la carte : Paris, Toulouse, Bordeaux, Nantes, Rennes, Lille.

Signaux d'alerte

Le député socialiste de la première circonscription de l'Ardèche, Hervé Saulignac, a fait le compte : 84 % des députés du Nouveau Front populaire sont concentrés sur 10 % du territoire national. « C'est à la louche, mais il suffit de prendre une carte des députés du NFP pour voir à quel point ils occupent des circonscriptions urbaines, densément peuplées et peu étendues », explique l'élu rural, qui présente son cas personnel comme « une exception confirmant la règle ». Toujours d'après ses calculs, ils ne sont plus que 31 députés de gauche (17 socialistes, 6 Insoumis, 5 Verts et 3 communistes) dans les 185 circonscriptions considérées comme rurales, c'est-à-dire qui comprennent plus de 50 % de communes peu denses ou très peu denses selon la nomenclature de l'Insee. À titre de comparaison, le RN et son allié ciottiste en ont gagné plus du double (64) cet été, alors que le parti à la flamme ne comptait en tout et pour tout que deux députés en 2012 et huit en 2017. « Jamais la gauche n'a été aussi peu représentée dans la ruralité », conclut Hervé Saulignac, qui s'inquiète du « tsunami d'extrême droite qui envahit tout » et menace désormais son siège, historiquement acquis à la gauche.

Le cas d'Hervé Saulignac est loin d'être isolé. De nombreuses personnalités de gauche élues loin des métropoles se sont fait balayer par le « raz-de-marée » lepéniste aux législatives. Y compris des têtes d'affiche comme Fabien Roussel, patron du Parti communiste français, défait dès le premier tour dans sa circonscription du Nord. D'autres ont sérieusement chancelé, à l'instar de François Ruffin, compagnon de route de Jean-Luc Mélenchon désormais en rupture de ban. Le député de la Somme a vécu la campagne législative de 2022 comme un électrochoc ; il en tira un petit livre intitulé Je vous écris du front de la Somme (Les Liens qui libèrent) où il enjoint à la gauche de parler davantage du travail pour retrouver prise dans ces territoires populaires habités pour l'essentiel par des travailleurs pauvres.

Mais les signaux d'alerte répétés n'ont pas inquiété outre mesure les dirigeants Insoumis, sûrs de leur coup. Jean-Luc Mélenchon le commandait encore récemment à une militante qui l'interrogeait sur la marche à suivre : « Il faut mobiliser la jeunesse et les quartiers populaires. Tout le reste, laissez tomber, on perd notre temps. » La récente campagne des mélenchonistes aux européennes, axée sur la situation au Proche-Orient, menée tambour battant dans les universités, a consacré cette stratégie du double segment : les banlieues - où l'islam occupe une place croissante - et la jeunesse des centres-villes. « C'est la stratégie Terra Nova avec le ton du NPA », matraque François Ruffin. Une référence à la note stratégique du think-tank publiée en 2011 qui conseillait en substance à la gauche de se détourner des ouvriers et des employés pour se concentrer sur un électorat urbain, les jeunes des banlieues et les jeunes diplômés.

Dans le sillage de Jean-Luc Mélenchon, où l'on conteste ce clivage territorial, on défend une « réalité scientifique » plus complexe. « Sur la sociologie électorale, on a beaucoup entendu que les ouvriers et les habitants des campagnes voteraient désormais en faveur du RN. C'est en réalité beaucoup plus nuancé. Parmi les ouvriers, il y a toujours une partie conséquente qui vote pour la gauche radicale et une autre, encore plus grande, qui s'abstient. La marge de progression de la gauche est donc forte parmi les abstentionnistes », a déclaré cette semaine dans L'Humanité Clémence Guetté, députée et stratège LFI.

« Repartir du réel »

Reste que les choix stratégiques de Jean-Luc Mélenchon provoquent une aversion massive en dehors des grandes métropoles, entraînant par-devers lui l'ensemble de la gauche. « Les gens ne perçoivent pas les divergences tactiques et les différences de degré qui animent la gauche à Paris. Dans nos villages, le leader vu de loin à la télévision, c'est Mélenchon, c'est lui qui incarne la gauche », analyse l'élu socialiste du Lot Rémi Branco, auteur d'un ouvrage sur la faillite rurale de la gauche intitulé Loin des villes, loin du coeur (L'Aube/Fondation Jean-Jaurès). Mais le Lotois ne désespère pas. Il se montre même optimiste. « Les européennes et les législatives ont été des révélateurs au sein du Parti socialiste, où il y a eu une vraie prise de conscience, même des élus urbains. Ils ont compris que la vague RN se situait d'abord dans les territoires ruraux et périurbains et qu'il faut travailler pour s'adresser à eux », indique Rémi Branco.

Effectivement, de plus en plus de voix se joignent aux cris d'alarme poussés de longue date dans le débat national par François Ruffin ou Fabien Roussel. Raphaël Glucksmann, par exemple, s'est fixé pour objectif d'arracher l'électorat rural et périurbain à Marine Le Pen en produisant « un récit collectif sur ce qu'est la France, sur ce que signifie être français ». Le président du groupe socialiste à l'Assemblée nationale, Boris Vallaud, sort ces jours-ci un livre qui illustre le décalage entre les préoccupations des habitants de sa circonscription rurale des Landes et les discours tenus à Paris. Le député PS de l'Eure Philippe Brun, qui s'est engagé en politique en 2018 pour « faire quelque chose politiquement » du mouvement des « gilets jaunes » , vient de lancer son mouvement, Ligne populaire, destiné, dit-il, à tous « ceux qui n'ont que leur travail pour vivre ».

La multiplication des initiatives qui vont dans le sens d'une reconquête de l'électorat populaire dans les zones périphériques ranime les débats stratégiques à gauche, en vue, notamment, de la prochaine présidentielle. Mais pas question de dévier de la ligne pour les Insoumis. Leur score aux européennes (9,89 %, +3,5 points par rapport à 2019) a confirmé à leurs yeux que les réserves de voix se trouvaient dans les deux segments qu'ils ont identifiés depuis plusieurs années, et plus largement parmi les abstentionnistes déçus de la politique.

Pour ceux qui, au contraire, désirent s'y atteler, l'abîme qui s'est creusé entre la gauche et les campagnes seront difficiles à combler. « Elle peut reconquérir les territoires ruraux, mais à condition de changer radicalement de posture, de déconstruire l'idée qu'elle est le parti des élites intellectuelles. Elle doit s'attacher à parler de solutions concrètes et s'emparer de l'univers culturel de la ruralité : le bingo, le loto, les kermesses, la chasse... », prescrit Victor Delage, fondateur d'un think-tank dédié aux territoires, l'Institut Terram. « Il faut repartir du réel, des problèmes des gens, renchérit Rémi Branco. La gauche est arrivée mille fois trop tard sur les déserts médicaux, pareil pour le prix des carburants. Ce n'est pas normal qu'il n'y ait que le RN qui parle de bagnole et de fioul dans son programme ! En parler, c'est toucher trois électeurs sur quatre chez moi dans le Lot. Et il faut être capable de dire tout cela avec des mots simples, arrêter de jargonner. » Vaste chantier. R.F.

La Croix, no. 43050
France, vendredi 18 octobre 2024 617 mots, p. 18
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16 octobre 2024 - La Croix (site web)

L’aide médicale de l’État, sujet de crispations et de faux-semblants politiques

Laurent de Boissieu

Le ministre du budget a annoncé, mardi 15 octobre, que le budget de l’aide médicale de l’État (AME), destinée aux clandestins, serait gelé.

Le sujet divise la coalition entre le centre et la droite, cette dernière souhaitant comme l’extrême droite la transformer en aide médicale d’urgence.

C’est une ligne budgétaire qui embarrasse la majorité : l’aide médicale de l’État. Celle-ci permet aux étrangers en situation irrégulière de bénéficier d’un accès aux remboursements de base de la Sécurité sociale, sous conditions de résidence et de ressources, et hors certains frais médicaux (cures thermales, procréation médicalement assistée…).

Mardi soir, le ministre du budget, Laurent Saint-Martin (Renaissance), a déclaré que ce budget sera finalement gelé, alors qu’une augmentation de 1,2 à 1,3 milliard d’euros était initialement prévue dans le projet de loi de finances pour 2025.

« Grâce à la mobilisation du groupe Rassemblement national, le gouvernement annonce le gel du budget dédié à l’AME », s’est aussitôt félicitée sur les réseaux sociaux la députée RN Géraldine Grangier. Dans son contre-budget présenté le 16 octobre, le RN propose ainsi de remplacer l’aide médicale de l’État (AME) par une aide médicale d’urgence (AMU), en gommant 1,2 milliard de dépenses. Pas sûr néanmoins que ce soit l’extrême droite qui ait le plus pesé dans le choix gouvernemental.

Les Républicains réclament en effet depuis longtemps une restriction de l’AME aux urgences et aux maladies graves ou contagieuses. Cette proposition figurait dans les programmes présidentiels de François Fillon en 2017 puis de Valérie Pécresse en 2022. Mardi après-midi, c’est d’ailleurs un député LR, Fabien Di Filippo, qui est intervenu sur le sujet lors des questions au gouvernement. Surtout, le ministre de l’intérieur, Bruno Retailleau, a encore redit au Parisien, le 10 octobre, qu’il avait « toujours plaidé pour la transformation de l’aide médicale de l’État en aide médicale d’urgence » et qu’il était « prêt à avoir ce débat, y compris au sein du gouvernement ».

De fait, la coalition gouvernementale associe la droite, qui avait déjà essayé au Sénat de restreindre l’AME, et le centre macroniste, qui s’y était opposé. « Je ne suis pas pour sa suppression, et sa modification ne peut se faire qu’à la marge », a répété la ministre de la santé Geneviève Darrieussecq (MoDem) mercredi sur France Inter. Auparavant, huit de ses prédécesseurs (Roselyne Bachelot, Marisol Touraine, Agnès Buzyn, Olivier Véran, François Braun, Aurélien Rousseau, Agnès Firmin Le Bodo et Frédéric Valletoux) avaient signé dans Le Monde du 26 septembre une tribune défavorable à une restriction de l’AME.

« Le gouvernement ne s’interdit pas de prendre des mesures complémentaires », a néanmoins affirmé Laurent Saint-Martin dans sa réponse à Fabien Di Filippo. « Le renforcement des contrôles par l’Assurance maladie, l’instauration d’échanges de données avec les consulats pour lutter contre le tourisme médical, ou encore la meilleure prise en compte des ressources du conjoint dans le droit à l’AME », a cité le ministre en faisant référence au rapport rédigé il y a un an par Claude Évin (PS) et Patrick Stefanini (LR). Ce qui concerne tout autant si ce n’est plus le projet de loi de financement de la Sécurité sociale que le budget de l’État.

La question du montant consacré à l’AME dans le projet de loi de finances est de toute façon plus symbolique qu’effective. Elle indique surtout une intention gouvernementale. L’actuelle AME étant un droit, le montant inscrit n’est qu’une évaluation – plus ou moins sincère – de son coût en 2025.

Le Monde
France, vendredi 18 octobre 2024 758 mots, p. 11
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17 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Anne Genetet sous pression avant la discussion du budget au Parlement

La ministre de l’éducation nationale fait face à des parlementaires déterminés à faire évoluer le projet de loi de finances sur les suppressions de postes d’enseignant

É. P. et S. Lr

Le débat parlementaire n’a pas commencé. Il peut encore y avoir des évolutions », a affirmé la ministre de l’éducation nationale, Anne Genetet, dans un entretien à La Tribune Dimanche, le 13 octobre. Son cabinet a martelé ce message aux organisations syndicales, qu’il a reçues mercredi 16 octobre, après leur dépôt d’une « alerte sociale » concernant le projet de budget 2025 pour l’éducation nationale. Les 4 000 suppressions de postes d’enseignant dans le projet de loi de finances provoquent inquiétude et colère dans une école en crise.

L’entourage d’Anne Genetet tente de tempérer et cite l’exemple de Gabriel Attal, qui avait obtenu des créations d’emplois dans le second degré fin 2023, après l’examen du projet de loi de finances, pour soutenir la mise en place de ses « groupes de niveau » au collège, ainsi qu’une baisse du nombre de suppressions de postes dans les écoles primaires.

Faute de réponse sur le volet budgétaire, le cabinet de la ministre a proposé aux représentants syndicaux de relancer l’« agenda social » – les discussions avec les syndicats – autour de plusieurs chantiers : les bas salaires, les progressions de carrière ou encore les conditions de travail, sans dire toutefois comment il arriverait à financer de nouvelles mesures.

A la presse, son cabinet a notamment évoqué une revalorisation des bas salaires en novembre, du fait de la transposition de l’augmentation du smic, et une accélération des progressions de salaire en milieu de carrière avec des passages plus rapides au deuxième grade de la grille (la « hors classe »). En la matière, une hausse a déjà été négociée en 2023 et est inscrite au budget 2025. L’entourage d’Anne Genetet a avancé un gain « de 150 à 350 euros net par mois »pour « plus de 100 000 enseignants » d’ici à 2027, sans préciser s’il s’agissait des hausses déjà prévues ou de nouvelles. Aucun chiffre ni objectif n’a cependant été donné aux syndicats, qui ont tous fustigé la communication ministérielle.

L’intersyndicale s’est mise d’accord pour interpeller les parlementaires, exception faite des élus Rassemblement national, sur le budget de l’école. « On ne parle pas le même langage avec le ministère : eux nous disent que les suppressions de postes auraient pu être plus importantes, mais, avec une école en crise et des collègues qui souffrent, ça n’est pas entendable », dénonce plus largement Guislaine David, cosecrétaire générale du SNUipp-FSU.

Se « repencher sur le sujet »

Anne Genetet se sait attendue au Parlement. Elle a déjà été interpellée sur le budget, lors des questions au gouvernement, mercredi, par la députée socialiste de Seine-Saint-Denis Fatiha Keloua Hachi. La présidente de la commission des affaires sociales et de l’éducation a prévu de déposer des amendements pour revenir sur cette diminution du nombre de professeurs.

« Ces 4 000 suppressions de postes d’enseignant – dont 3 100 dans le premier degré tout de même – arrivent au plus mauvais moment. L’éducation nationale va mal, les enseignants sont épuisés par les réformes diverses et variées », justifie la parlementaire. Pour elle, la priorité reste de baisser le nombre d’élèves par classe : « Malgré une moyenne à 21,6 élèves par classe, je connais des classes de maternelle à 31 en Seine-Saint-Denis. »

Ces suppressions de postes n’agitent pas que les députés de gauche, traditionnellement acquis aux enseignants. Au centre, Laurent Croizier a décidé de « partir en croisade ». Le député MoDem du Doubs a interpellé le premier ministre lors de sa réunion avec le groupe Démocrate à l’Assemblée nationale, mardi 15 octobre. Michel Barnier a promis de se « repencher sur le sujet ». Mais le parlementaire n’en démord pas : « Ces suppressions de postes, si elles se confirment, sont de nature à remettre en cause mon vote du budget. »

S’il est convaincu que résoudre la crise de l’école passe autant par des réformes structurelles que par les moyens budgétaires, l’ancien enseignant juge qu’on « ne supprime pas des postes quand on n’arrive déjà pas à mettre un enseignant devant chaque classe », et s’inquiète en particulier pour les écoles rurales. « Le message envoyé par les Français lors des élections législatives a été clair, argue-t-il. Ils veulent qu’on s’occupe de leur quotidien, des services publics, et plus particulièrement de l’hôpital et de l’école. »

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, vendredi 18 octobre 2024 659 mots, p. AUJM5
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17 octobre 2024 - Le Parisien (site web)
18 octobre 2024 - Le Parisien

À défaut de Matignon, Lucie Castets veut être députée

La candidate du NFP au poste de Première ministre pourrait rebondir à Grenoble (Isère), où une législative partielle se profile. Elle confie son envie d'y aller tout en posant ses conditions.

Julien Duffé et Pierre Maurer

« Si j'y vais c'est pour être la candidate du Nouveau Front populaire (NFP) », prévient-elle. Ce mercredi, l'ex-prétendante à Matignon Lucie Castets nous reçoit entre deux coups de fil, dont l'un avec le coordinateur de la France insoumise, Manuel Bompard. Si la haute fonctionnaire de 37 ans est attablée à un café parisien, elle a clairement la tête en Isère, où se joue peut-être son avenir politique.

Mais rien n'est fait. Comme cet été, il faut d'abord que les partis du NFP se mettent d'accord. Et cette fois-ci, forte de son nouveau statut, Lucie Castets a aussi ses conditions. « Il faut que les militants locaux me soutiennent, je ne veux surtout pas m'imposer. Et il est important que je puisse garder mon identité de trait d'union entre les partis, de tiers de confiance. J'ai une liberté à laquelle je tiens. Si ces conditions ne sont pas réunies, je n'y vais pas », affirme-t-elle.

Problème, dans le cadre de l'accord du NFP, la 1 re circonscription de l'Isère est réservée aux Insoumis. Ceux-ci accepteraient-ils d'investir une candidate non estampillée LFI, qui pourrait, par exemple, ne pas siéger dans leur groupe ? Rien n'est moins sûr. Sur le papier, Jean-Luc Mélenchon ne voit pas d'obstacle à une candidature Castets en Isère. « Pourquoi on ne le ferait pas ? » confie-t-il au « Parisien » - « Aujourd'hui en France ». L'intéressée elle-même ne cache pas son envie d'y aller.

« C'est important de se frotter aux élections et de prendre des risques », dit- elle. Lucie Castets s'est justement rendue en Isère début octobre. Elle y a rencontré militants et élus, dont plusieurs lui ont apporté leur soutien. L'ex-candidate à Matignon sait qu'elle dispose d'un atout de taille : elle incarne l'union de la gauche aux yeux de nombreux sympathisants et militants de gauche, ce NFP qu'elle a eu « parfois l'impression de réanimer au bouche-à-bouche » cet été.

Lucie Castets se tient aussi prête à rempiler comme candidate à Matignon en cas de chute du gouvernement Barnier. « Je suis dans le même état d'esprit. À un moment, j'ai été une partie de la solution. J'essaye de continuer à jouer ce rôle-là », affirme celle qui dit parler « à tout le monde », de Jean-Luc Mélenchon à Bernard Cazeneuve en passant par François Hollande.

« Mélenchon se sert d'elle comme d'un prête-nom »

L'option Castets à Matignon est aussi soigneusement entretenue chez les Insoumis. « Nous, nous sommes sa garde rouge. On l'a défendue dans toutes les circonstances, je ne vois pas pourquoi nous arrêterions maintenant, confie Jean-Luc Mélenchon. Nous ne changeons pas d'avis toutes les cinq minutes comme certains zazous. »

Une manière d'enfoncer un coin chez les socialistes, où une nouvelle candidature de Castets ne ferait pas l'unanimité. « Que ceux qui ont pris la mauvaise habitude de croire qu'un seul jour de leur vie leur ruse va nous impressionner doivent y renoncer. Nous devons leur appliquer une pédagogie rugueuse : on a décidé que ce serait Lucie Castets, donc ce sera Lucie Castets, jusqu'à la dernière cuillère », prévient le tribun Insoumis. La position fait grincer des dents chez les socialistes, qui flairent le piège. « Mélenchon se sert de Lucie Castets comme d'un prête-nom », peste un député PS. « Il entretient le recours à Lucie Castets pendant que lui prépare 2027. Il n'agit pas par bienveillance », estime une autre parlementaire PS.

Lucie Castets, elle, rappelle régulièrement qu'elle a toujours promu le compromis et non le « rien que le programme du NFP » de Mélenchon, ou encore qu'elle s'est prononcée contre la procédure de destitution présidentielle, défendue par les Insoumis. Toujours attachée à sa fragile neutralité sur le terrain miné du NFP.

Le Monde
France, vendredi 18 octobre 2024 796 mots, p. 14
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17 octobre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Assistants parlementaires : petite victoire symbolique pour Le Pen

La députée du Rassemblement national a pu prouver que l’administration avait fait un faux contrat pour régulariser une erreur

Franck Johannès

Ses dossiers sous le bras, Marine Le Pen a marqué un point, mardi 15 octobre, contre le Parlement européen, au procès des assistants parlementaires du Front national (FN) devant le tribunal correctionnel de Paris. Le coup ne devrait guère changer le cours du procès, mais marque une petite victoire symbolique : elle a pu prouver que l’administration avait fait un faux contrat pour régulariser une erreur. Ce que les hauts fonctionnaires de Bruxelles ont décrit comme « un jeu d’écritures », mais qui s’avère être un faux en écriture privée, à hauteur de 41 000 euros.

L’affaire débute par l’accident du travail de Jean-Claude Surbeck, un assistant européen de Marine Le Pen, qui était en réalité son chauffeur. Son long arrêt de travail a été signalé en France et son salaire versé par la Sécurité sociale, mais pas au Parlement européen, qui a continué à lui verser son indemnité avec rigueur. Les indemnités, salaires, frais de mission des députés et de leurs assistants sont en fait gérées par « un tiers payant », Revco, un cabinet d’experts-comptables qui décharge les élus des soucis domestiques.

C’est donc Revco qui a commis une première bévue en encaissant du Parlement les salaires indus du chauffeur. Or, dans le même temps, le contrat d’assistant parlementaire du garde du corps de Mme Le Pen n’avait pas été validé à Bruxelles, parce que l’enveloppe financière à laquelle avait droit la cheffe de file de l’extrême droite était déjà épuisée. Revco a trouvé habile de payer le garde du corps avec les sommes récupérées sur le chauffeur. Jean-Claude Surbeck était largement payé, le garde du corps un peu moins, faute de crédits restants.

L’administration, déjà peu regardante sur le glissement des indemnités de l’un à l’autre, aurait dû dire au tiers payant qu’il lui appartenait de compenser la différence. Magnanime, elle a accepté de « compenser »le déficit et a validé, en toute connaissance de cause, un faux contrat, du 1er octobre au 31 décembre 2011, avec un salaire important pour l’agent de sécurité, 9 078,88 euros mensuels, qu’il n’a jamais touché, soit, avec les charges, 41 554,26 euros. Mais Revco est rentré dans ses frais.

Explications obscures

Le Parlement européen, que les représentants au procès campent en gardien inflexible des deniers publics, a donc épongé avec l’argent du contribuable une erreur du tiers payant. Il a fait un faux en écriture privée. Et il a validé indirectement le fait que le garde du corps était bien un assistant parlementaire, payé à cinq fois le taux horaire : il est donc difficile de lui contester aujourd’hui sa qualité d’assistant.

Didier Klethi, le rigoureux directeur général des finances du Parlement européen, qui vient d’ordinaire mettre un peu d’ordre dans les déclarations enflammées de la défense avec une autorité remarquable, s’est, mardi, lancé dans des explications obscures, qui ont laissé le tribunal sans voix, et les journalistes sans notes.

Le faux est prescrit, l’affaire classée, il était tard, mais Marine Le Pen a acté sa victoire avec un plaisir évident. « L’administration du Parlement européen peut commettre des erreurs, a souligné la députée. Mais là, on a vraiment la preuve de notre bonne foi : voilà la réalité de ce qui a été présenté comme un faux contrat » – et pour lequel elle est poursuivie. « J’ai signé pour que la régularisation puisse se faire, mais je n’ai aucun intérêt à cela, seul le tiers payant est mis en cause. »

Le garde du corps, Thierry Légier, a lui aussi signé le contrat sans se poser de question. Il a été assistant parlementaire du groupe des droites européennes, puis de l’ancien homme politique Fernand Le Rachinel, puis de Marine Le Pen – et toujours chargé de la sécurité plus que des amendements parlementaires. Seconde assistante, la secrétaire Catherine Griset, une vieille amie de Marine Le Pen depuis trente-deux ans, a été payée par le Parlement européen pour cinq contrats, de 2008 à 2016.

« Je n’ai absolument jamais travaillé pour le parti, j’ai travaillé pour Marine Le Pen », soutient péniblement l’assistante. Elle avait obligation de résider à Strasbourg, à Bruxelles ou au Luxembourg, où elle était hébergée de temps en temps par un assistant belge.

« Pour moi, c’était avoir une adresse en Belgique et accompagner ma députée quand elle venait », dit-elle. Elle n’a passé que « douze heures » dans les locaux du Parlement européen entre octobre 2014 et août 2015, « je n’avais pas compris que je devais vivre toujours à Bruxelles » , a dit Catherine Griset.

Le Monde
France, vendredi 18 octobre 2024 1832 mots, p. 10,11
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17 octobre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Projet de loi de finances 2025 Récit

Dérapage budgétaire : au cœur de deux ans de déni

Une commission d’enquête sur la « dérive des finances publiques » a été lancée, mercredi 16 octobre, à l’Assemblée nationale

Mariama Darame et Nathalie Segaunes

Comment la France est-elle passée en un an des 4,4 % de déficit public initialement prévus pour fin 2024, à 6,1 % finalement attendus ? Soit une dérive de 50 milliards d’euros, inédite hors période de crise ? Le budget 2024 était-il insincère ? Pour quelles raisons les chiffres annonçant cette dégringolade spectaculaire n’ont-ils été divulgués qu’après les législatives ? Le précédent gouvernement a-t-il caché la vérité au Parlement et aux Français ? Autant de questions auxquelles devra répondre la commission d’enquête sur la « dérive des finances publiques » lancée, mercredi 16 octobre, à l’Assemblée nationale. Une instance transpartisane sur laquelle le premier ministre, Michel Barnier, compte pour « dire la vérité aux Français ».

Bruno Le Maire, ministre de l’économie de mai 2017 à septembre 2024, est au cœur de l’énigme. « Je me tiens naturellement à[la] totale disposition » de la commission d’enquête, a écrit, mercredi, sur X, l’ancien ministre : « Je répondrai à toutes ses questions en toute transparence. » Hasard du calendrier ou pas, celui qui donne désormais des cours d’économie et de géopolitique dans un établissement universitaire de Lausanne, en Suisse, et s’astreint à une diète médiatique, invitait mardi à déjeuner une dizaine de députés dans un étoilé situé à deux pas du Palais-Bourbon. Une tablée devant laquelle l’ancien numéro deux du gouvernement s’est dit « heureux »à la perspective de « pouvoir établir la responsabilité de chacun » devant les parlementaires de la commission d’enquête, rapporte un convive.

Car Bruno Le Maire n’entend pas porter seul la lourde charge de ce dérapage inédit. « Nous avons dépensé beaucoup », admettait-il le 12 septembre à Bercy, alors qu’il faisait ses adieux devant plusieurs centaines d’invités, anticipant le procès qui allait lui êtreintenté. « Mais qui oserait dire sincèrement que ces dépenses de protection dont certains nous font le reproche maintenant, après nous avoir suppliés de dépenser plus hier, ne répondaient pas à un cas économique de force majeure ? », lançait-il, avec une pointe d’amertume.

« Beaucoup de chèques »

Depuis la sortie de la crise due au Covid-19, l’ancien ministre de l’économie tente d’incarner le sérieux budgétaire. N’annonçait-il pas, dès le 25 août 2021, la « fin du “quoi qu’il en coûte” »? Un discours inaudible à l’époque, au sein même du gouvernement. Quelques semaines plus tard, le premier ministre, Jean Castex, accordait une « indemnité inflation » de 100 euros par mois aux Français gagnant moins de 2 000 euros net mensuels, et bloquait le prix du gaz. En avril 2022, quelques jours avant le premier tour de l’élection présidentielle, le locataire de Matignon dégainait une « remise carburant » de 15 centimes par litre aux automobilistes, qui pèsera lourd sur les finances de l’Etat (7,5 milliards d’euros en 2022).

« On a fait beaucoup de chèques, mais ça n’a pas réglé grand-chose dans le temps long. C’est beaucoup d’argent pour assez peu de résultats », observe la députée (Val-d’Oise, Horizons) Naïma Moutchou. « Le chèque carburant, c’était la condition du groupe Les Républicains pour voter le budget 2023 »,rappelle-t-on dans l’entourage du chef de l’Etat. Après le Covid-19, « la puissance publique s’est mise à financer des choses qu’on aurait dû limiter beaucoup plus dans le temps,atteste un ancien de Matignon. Ce qui était de la relance ponctuelle est devenu de la dépense structurelle ». « On a mal maîtrisé la sortie de crise », tranchait Michel Barnier, mardi, devant l’Assemblée nationale.

L’arrivée d’Elisabeth Borne à Matignon, mi-2022, n’inverse pas la tendance. Bruno Le Maire a beau dénoncer, début 2023, « l’ivresse de la dépense publique », les nouvelles dépenses se comptent en milliards d’euros certaines semaines, chaque ministre exigeant son annonce. En juillet, Bruno Le Maire et Gabriel Attal, à l’époque ministre délégué chargé des comptes publics, proposent de geler les pensions de retraite en 2024, pour un gain prévisible de 15 milliards d’euros. Le président de la République et la première ministre mettent leur veto. « On a déjà fait la réforme des retraites », répond l’entourage du chef de l’Etat, lorsque des mesures d’économies importantes sont proposées. Par ailleurs, le budget 2024 est bâti sur des hypothèses de croissance qui se révéleront « d’un optimisme déraisonné », selon le sénateur (Les Républicains, LR) Jean-François Husson, rapporteur général de la commission des finances.

Sombres prévisions

Le 7 décembre 2023, une note de la direction du Trésor alerte Bruno Le Maire : le déficit de 2023 pourrait s’établir à 5,2 % du PIB, au lieu des 4,9 % prévus. L’administration demande au ministre de ne pas communiquer cette prévision, «encore entourée de nombreux aléas ». « Il convient de rester prudent sur l’atterrissage exact, mais la tendance n’est pas bonne », prévient Emmanuel Moulin, directeur général du Trésor. Le ministre, s’il invite les députés Renaissance à limiter les amendements de dépenses dans le budget 2024, garde pour lui les sombres prévisions du Trésor, bâtissant le budget sur une prévision de déficit de 4,9 %. M. Husson dénoncera à cet égard une « rétention d’information problématique et non conforme à la loi organique relative aux lois de finances ».

Lorsqu’il arrive à Matignon, début janvier, Gabriel Attal trouve une situation « très détériorée », selon son entourage. Bruno Le Maire annonce, le 21 janvier, une hausse des tarifs de l’électricité dès le 1er février. En mode commando, une équipe d’une quinzaine de personnes, réunissant les équipes de Bercy et des proches du nouveau premier ministre, bâtit en quelques semaines un plan d’économies de 10,2 milliards d’euros, pris par décret, pour enrayer la dérive des comptes.

Le 16 février, une nouvelle prévision du Trésor arrive sur le bureau de Bruno Le Maire : le déficit devrait s’établir autour de 5,6 % du PIB fin 2024, et non plus 5,2 %. Le ministre annonce le plan d’économies de 10,2 milliards deux jours plus tard au journal télévisé de TF1. « Personne ne nous soutient, même au sein de l’Etat,se souvient un proche de l’ex-maître de Bercy. On s’en prend plein la tête[par les ministres qui découvrent les coupes budgétaires], notamment sur la réduction du fonds vert. »

« N’aurait-il pas été plus simple et plus courageux de ne pas revaloriser les retraites au niveau de l’inflation ? », est interrogé, par un auditeur de France Inter, le 20 février, le ministre délégué chargé des comptes publics, Thomas Cazenave. « On aura, je crois, ce débat pour le budget 2025, c’est une vraie question », répond le Bordelais. Ce qui lui vaudra de se faire sermonner par Emmanuel Macron, au conseil des ministres suivant : « Y en a marre, parlons d’autre chose que des finances publiques ! » On ne touche pas aux retraités, cœur de l’électorat macroniste, à quelques mois des élections européennes.

« Foire à la saucisse »

Reste que les 10,2 milliards de crédits supprimés ne suffisent pas à éponger le déficit, loin s’en faut. Et la loi organique relative aux lois de finances n’autorise pas à aller au-delà de 12 milliards d’annulations de crédits par décret. Un nouveau train de mesures ne peut donc passer que par un projet de loi de finances rectificative (PLFR), pour lequel plaide Bruno Le Maire. « Il n’y aura pas de PLFR », s’oppose Alexis Kohler, secrétaire général de l’Elysée. Le premier ministre, Gabriel Attal, y est également opposé. Il faudrait activer l’article 49.3 de la Constitution, donc prendre le risque d’être renversé par une motion de censure, que les députés LR menacent de voter. Le locataire de Bercy pense, malgré tout, pouvoir convaincre le chef de l’Etat.

Il devra déchanter. Excédé, Emmanuel Macron fait irruption, le 8 avril à l’Elysée, dans la réunion des cadres de la majorité présidentielle autour d’Alexis Kohler, et s’emporte. « J’entends parler de PLFR. Je n’en vois pas l’intérêt. (…) Nous n’avons pas un problème de dépenses excessives, mais un problème de moindres recettes », lance-t-il. Hors de question d’ouvrir un nouveau débat budgétaire au Parlement, où ce sera la « foire à la saucisse »pour combler le trou budgétaire, martèle le président de la République, redoutant l’adoption de hausses d’impôts. Un PLFR, « on fera ça après les européennes », lance-t-il le même jour à Bruno Le Maire.

Six mois plus tard, les causes du dérapage budgétaire sont révélées : une mauvaise estimation par Bercy des recettes en 2023 et en 2024, liée à une décorrélation entre les recettes et la croissance depuis les années Covid. Et une explosion des dépenses des collectivités territoriales (16 milliards supplémentaires), du fait du renoncement de la première ministre, Elisabeth Borne, fin 2022, à tout mécanisme de contrôle de ces dépenses.

Désormais députée du Calvados, elle assure que « la situation extrêmement difficile de nos finances publiques » est apparue « après[son] départ » de Matignon, accusant Bercy de ne plus savoir « estimer les recettes à partir d’une croissance donnée ». Chacun se renvoie ainsi la balle dans le camp présidentiel, les anciens ministres et premiers ministres d’Emmanuel Macron certifiant n’avoir en aucun cas cherché à dissimuler l’état des finances publiques.

Dès le mardi suivant sa nomination, Michel Barnier recevait Bruno Le Maire et Thomas Cazenave à déjeuner. C’est lui qui, ces dernières semaines, a alerté sur le « déficit qu’[il a] trouvé ». Poussant ses prédécesseurs à se justifier. « On est allé au bout de ce qu’on pouvait, se convainc-t-on dans l’entourage de Bruno Le Maire, les responsabilités sont partagées. » « On a activé tous les freins d’urgence possibles », insiste-t-on dans l’équipe de Gabriel Attal.

Les fidèles d’Emmanuel Macron anticipent déjà le procès de la politique économique du chef de l’Etat, qui ne manquera pas de s’ouvrir avec les travaux de la commission d’enquête. « Au cœur du macronisme, il y a une stratégie macroéconomique qui consiste à créer des emplois, réindustrialiser l’économie et baisser le chômage. Cela se fait actuellement et depuis 2022 au détriment du déficit public », reconnaît l’ancien secrétaire d’Etat macroniste Hervé Berville. « On aurait dû aller beaucoup plus vite pour augmenter le nombre d’emplois », regrette-t-on à l’Elysée, où l’on reste persuadé que l’augmentation de la quantité de travail alimente l’attractivité et les investissements, et réduit le déficit public.

Emmanuel Macron avait-il en tête la situation désastreuse des finances publiques le 9 juin, lorsqu’il a annoncé la dissolution de l’Assemblée nationale ? « De toute façon, ce budget 2025 était impossible » , entendait-on, au lendemain de la dissolution, dans son entourage. Comme si l’on s’était convaincu qu’une motion de censure aurait été votée. Et qu’il valait mieux, dans ce cas, qu’un autre gouvernement s’en charge.

Libération
vendredi 18 octobre 2024 1756 mots, p. 8,9

France

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17 octobre 2024 - Libération (site web)

Déficit public Comment Macron a creusé son trou

Jean-Baptiste Daoulas ; Laure Equy

France

Face au dérapage des finances de l'Etat, certains macronistes commencent à pointer la responsabilité du Président, qui n'a jamais voulu dévier de sa politique de l'offre. Plusieurs anciens ministres rapportent un chef de l'Etat peu soucieux des équilibres budgétaires.

Récit «O n est nombreux à ne pas savoir expliquer un tel dérapage.» Et ils sont un paquet, en macronie, à chercher une explication : l'effet des crises, sanitaire, énergétique, géopolitique, bien sûr. Le plantage des outils de prévision sur les recettes fiscales, certes. Mais quand même… Autour de la grenade dégoupillée du déficit public, prévu début 2024 autour de 4,4 % du PIB et désormais redouté à 6,1 % en fin d'année, il y a, en macronie, ceux qui s'interrogent. Et ceux qui se couvrent. Alors que la commission des finances de l'Assemblée nationale compte enquêter sur la dérive des comptes publics en 2023 et 2024, Bruno Le Maire dit se tenir «naturellement à la disposition» des parlementaires. Ceux qui ont, hasard de l'agenda, déjeuné mardi non loin du Palais-Bourbon avec le désormais professeur à l'université de Lausanne (Suisse) l'ont trouvé «d'une grande sérénit黂 «n'ayant rien à cacher». Les deux ex de Matignon, eux aussi, plaident non coupable. Dans le Point, Elisabeth Borne constate que la «situation extrêmement difficile de nos finances publiques» a surgi «après son départ». Son successeur, Gabriel Attal, se fait fort d'avoir, dès la première alerte, actionné les «freins d'urgence», dont le gel, cet été, de 16,5 milliards d'euros de crédits. Alors que ressortent les notes d'alerte de Bercy, certains pointent les principaux rouages du ministère des Finances : «On parle de l'arrogance des macronistes… Et celle des gens du Trésor ?» enrage un ancien ministre.

Mais les regards se tournent logiquement vers Emmanuel Macron, qui ne jure que par sa politique de l'offre et le plein-emploi pour redresser les comptes. Le Président n'a pas voulu entendre les avertissements réguliers de Le Maire qui, tout en épousant le dogme économique macronien, le presse depuis deux ans de ranger le carnet de chèques après les chocs du Covid et de la guerre en Ukraine. A l'époque, le ministre des Finances se fait fataliste sur la classique répartition des rôles avec un président qui conçoit les finances publiques comme un problème d'intendance. Comme pour ouvrir un parapluie, son entourage tient à jour la liste de ses avertissements. «Le quoi qu'il en coûte, c'est fini» (25 août 2021), «nous avons atteint la cote d'alerte» (27 juin 2022), «nous n'avons plus aucune marge» (4 mai 2023), «le désendettement est un impératif absolu» (17 octobre 2023)… Aux députés qu'il convie à Bercy, Bruno Le Maire sert inlassablement ce couplet. «Dans la grande salle à manger qui domine la Seine, un jour où il nous tient un discours hyper catastrophiste, je lui dis : “Bruno, la situation est très préoccupante. Mais dans ton intérêt, ne t'enferme pas dans le rôle de l'homme des mauvaises nouvelles qui les endosse toutes”», se souvient un ex-député Renaissance. «Optimisme» Pourtant, à l'automne 2023, alors que le gouvernement prépare son projet de loi de finances pour 2024, le premier président de la Cour des comptes, Pierre Moscovici, le juge fondé sur une prévision de croissance «élevée» et tique sur cet «optimisme». Les députés socialistes, reçus alors à Bercy par Thomas Cazenave, interrogent le ministre sur les chiffres montrant un effondrement des recettes de TVA et d'impôt sur les sociétés. Cazenave, alors chargé des Comptes publics, «pensait à une erreur», raconte Philippe Brun (PS). A Bercy, les modèles de prévision que font tourner les administrations sont chamboulés depuis la crise du Covid par un changement de nature de la croissance, tirée par l'exportation plutôt que la consommation. En 2022, la situation économique avait ainsi été meilleure qu'annoncé. Sauf qu'à partir de 2023 l'inverse se produit… Le 7 décembre 2023, une note interne prévient Bruno Le Maire d'une nette dégradation, tout en recommandant de ne pas communiquer autour d'une prévision de déficit à 5,2 % trop aléatoire. Au-delà d'un bug surestimant les recettes fiscales, les sénateurs Claude Raynal (PS) et Jean- François Husson (LR) épinglent, dans un rapport datant de de juin, un «manque de prudence» du gouvernement, voire un «optimisme déraisonné». Début 2024, tout s'emballe. Le PLF à peine adopté et Attal tout juste nommé, la situation se détériore encore.

Bruno Le Maire annonce en catastrophe, le 21 janvier, une hausse de la taxe sur la consomma- tion d'électricité. «On le traitait de père la rigueur, et maintenant on l'accuse d'avoir dilapidé l'argent public», grince un proche. De retour au journal de TF1, le 18 février, après une prévision fixant le déficit autour de 5,6 %, il détaille l'annulation de 10 milliards de crédits, prise par décret et préparée manu militari par Matignon et Bercy. Un coup de frein inédit mais insuffisant pour enrayer la machine. Pour annuler de nouveaux crédits, Le Maire plaide pour un projet de loi de finances rectificative (PLFR), le président LFI de la commission des finances, Eric Coquerel, approuve, mais le secrétaire général de l'Elysée, Alexis Kohler, rechigne. Le PLFR de Le Maire, la possibilité de ne pas valoriser les retraites en 2024 au niveau de l'inflation ? Le Président bout. Ses ministres ont-ils perdu tout sens politique pour risquer de fâcher les retraités ou d'exposer le gouvernement à la censure à quelques semaines des européennes ? «J'entends parler de PLFR. Je n'en vois pas l'intérêt. […] Nous n'avons pas un problème de dépenses excessives, mais un problème de moindres recettes», tance Macron qui s'invite, le 8 avril, à une réunion autour de Kohler.

Le Président reste certain de la justesse de sa stratégie économique. «Est-ce qu'il fallait changer de politique ? La réponse est non. Constance, cohérence, confiance : on garde le cap car la stratégie est la bonne», revendique-t-il en mai dans l'Express.

C'est une conviction : l'important est moins de réduire la dépense que de stimuler l'activité. «Si la France avait le taux d'emploi de l'Allemagne, nous n'aurions plus de problème de déficit budgétaire», répète-t-il. D'où le projet d'une France plus attractive amorcé en 2017 avec une «flat tax» de 30 % sur les revenus du capital, la transformation du crédit d'impôt compétitivité emploi en baisse de charges ou le remplacement de l'impôt de solidarité sur la fortune par l'équivalent sur les seuls biens immobiliers. «La droite a des raisonnements beaucoup plus idéologiques que la gauche, qui est plus pragmatique. Elle pense vraiment qu'en baissant les impôts des plus riches ou en donnant des facilités aux entreprises, cela va fonctionner, raille François Hollande auprès de Libération.

Elle marche beaucoup à la confiance : “Puisque nous sommes de droite, les acteurs économiques vont avoir immédiatement de bons comportements.” Eh bien, non.» Cadeaux Pendant un temps, les «macronomics» ont pourtant semblé porter leurs fruits. La baisse du chômage amorcée à la fin du quinquennat Hollande s'est poursuivie et, en 2018, la Commission européenne sort la France de la procédure pour déficit excessif après son retour sous les 3 %. Le Maire s'est réjoui qu'un impôt sur les sociétés abaissé à 25 % rapporte 20 milliards de plus qu'à 33 %. L'un des concepteurs du programme économique de 2017, Jean Pisani-Ferry, pointe toutefois une limite des théories macronistes dans le Nouvel Obs : «La politique qui a été suivie, celle dite “de l'offre”, a produit des résultats en matière d'emploi et d'attractivité. Mais on a créé des emplois très peu générateurs de recettes fiscales. Des emplois à bas salaires dont l'Etat prend en charge les cotisations patronales. Cela coûte très cher.» En parallèle, le Président refuse de mettre à contribution les plus riches et multiplie les cadeaux fiscaux non compensés. «La commission d'enquête le dira, mais je pense que les baisses ou suppressions d'impôts sont directement à l'origine du trou de 40 à 50 milliards d'euros que l'on mesure aujourd'hui», pointe François Hollande. Après la taxe d'habitation sous le précédent quinquennat, c'est la redevance audiovisuelle qui est offerte en 2022. Sans oublier sa promesse d'alléger les droits de succession et de baisser les impôts de 2 milliards d'euros pour les classes moyennes. «Macron a toujours acheté les élections par la finance publique», dénonce le député PS Philippe Brun.

«Surenchère» Quand Thomas Cazenave est nommé à Bercy à l'été 2023, il se fait charrier par Gérald Darmanin, son prédécesseur de 2017 à 2020 : «Tu vas voir, le Président se fout des finances publiques.» Face à la mine interloquée d'un député, Darmanin persiste : «Demande à [Olivier] Dussopt, à [Gabriel] Attal, il s'en fout.» Trop dépensier, Macron ? L'intéressé se vante dans l'Express de «privilégier les dépenses d'investissement plutôt que les dépenses courantes». En témoignent l'impopulaire recul de l'âge de départ en retraite ou le durcissement progressif des règles d'indemnisation du chômage. Les alliés du Président ont pourtant vite déchanté face à son peu d'intérêt pour la maîtrise des comptes. «La question de l'argent public était au coeur de leurs différends», se souvient un conseiller d'Edouard Philippe à Matignon. En décembre 2018, en pleine crise des gilets jaunes, l'Elysée tord le bras de Philippe, qui voulait un moratoire sur le gel de la hausse de la taxe carbone. Ce sera une suppression non compensée.

A la décharge du Président, le Covid justifie la plus grande part de l'endettement des années Macron, avec des aides et un plan de relance difficiles à doser. «On est passés du quoi qu'il en coûte au n'importe quoi qu'il en coûte», ironise un ancien ministre de Bercy, ciblant les 2 milliards d'un «plan vélo». Fin 2021, Le Maire s'étrangle en découvrant le chèque inflation distribué par Jean Castex à 38 millions de Français. Il n'est pas plus consulté pour la création du Pass Culture ou la revalorisation du point d'indice des fonctionnaires en 2023. «Avant le Covid, une décision de plus 10 millions était validée par le dircab de Matignon. Après, c'était de l'ordre du milliard, s'agace un ex-conseiller de Bercy. Tout le monde est dans la surenchère.» Tous partis confondus, les dépenses sont encouragées. C'est sous la pression de LR que le gouvernement Borne, en majorité relative, distribue un nouveau chèque carburant en 2022. «Si on est irresponsables, les autres sont irresponsables au carré, réplique un conseiller de Macron. LR proposait 137 milliards de dépenses supplémentaires dans ses amendements au projet de loi de finances de 2024. Le NFP avait un budget de 287 milliards aux législatives [selon une estimation de Renaissance, ndlr].» Une addiction post-Covid à l'argent public dont Macron, comme ses opposants, sont en train de sortir à regret.•

«Je pense que les baisses ou suppressions d'impôts sont directement à l'origine du trou de 40 à 50 milliards d'euros.» François Hollande

L'Humanité
vendredi 18 octobre 2024 1496 mots, p. 2

Le Nouveau Front populaire au défi de durer

Cyprien Caddeo

Gauche Quatre mois après la création du NFP, de nombreux électeurs, mobilisés durant les législatives, espèrent enraciner le rassemblement au niveau local. Le désir d'union perdure, mais la coalition se heurte à de nombreuses questions, que ce soit sur la présidentielle ou les municipales.

Léonie est passée « en mode branle-bas de combat », le 9 juin. La jeune femme, juriste de formation, a vu, comme tous les Français, son été chamboulé par la dissolution surprise de l'Assemblée nationale, suivie d'une campagne express marquée par la peur de voir l'extrême droite au pouvoir. Électrice de gauche, non encartée, elle s'est tout de suite inscrite dans les boucles militantes qui se sont créées autour de l'union de la gauche, le Nouveau Front populaire (NFP), en Essonne, là où elle vote. Tractage, porte-à-porte... Léonie a fait campagne pour la candidate FI Claire Lejeune, qui a été élue : « C'était top, porteur, l'union était vraiment mobilisatrice. »

Mais le NFP, qui a remporté d'une courte tête les législatives, sans majorité, s'est vu privé du droit de former un gouvernement, au profit de Michel Barnier. Quatre mois après sa formation, que reste-t-il de l'espoir immense soulevé par la coalition ? Pour Léonie, c'est « mitigé » : « Le NFP a le mérite de perdurer formellement, mais entre les querelles, les provocations et le fait de ne pas gouverner, on ne ne peut pas dire que ce soit terrible », soupire-t-elle, tout en étant convaincue qu'il faut « poursuivre la dynamique ». « On a cru qu'on allait changer les choses, abonde Michel, 45 ans, enseignant en Bretagne, lui aussi électeur non encarté. Et on a vu que seul, aucun parti de gauche ne peut gagner. » Ils sont nombreux, électeurs et militants interrogés par l'Humanité, à témoigner de leur crainte de voir le rassemblement se déliter et l'éparpillement faire rater à la gauche le second tour de la présidentielle, une troisième fois consécutive, en 2027. D'après un sondage Ifop publié dans nos colonnes à l'occasion de la Fête de l'Humanité, 61 % des sympathisants de gauche interrogés souhaitent une candidature unique dans trois ans, mais ils sont autant à penser que le NFP aura disparu d'ici là.

« Dans les commissions, on a pris l'habitude de travailler ensemble, cela fonctionne »

L'union se traduit-elle en actes au-delà de la campagne des législatives ? À l'Assemblée, la réponse est oui - ce qui est logique, le NFP étant d'abord une alliance législative. La gauche fait bloc au Palais Bourbon, « pour montrer que nous formons une coalition cohérente et à même de gouverner », relève l'insoumis Éric Coquerel. « Dans les commissions, on a pris l'habitude de travailler ensemble, cela fonctionne », salue André Chassaigne, chef de file des députés PCF. Le 9 octobre, les quatre groupes de gauche ont ainsi présenté à la presse un contre-budget avec dix mesures de réformes fiscales qui seront reprises dans des amendements communs. Une manière de faire vivre le programme économique conçu en juin, qui vise à financer des investissements dans les services publics et la transition écologique en taxant davantage les grandes entreprises et les hauts patrimoines (voir l'Agora page 20). Mais aussi de serrer les rangs, les députés NFP étant très conscients de la nécessité de faire perdurer l'accord, en cas de nouvelle dissolution en 2025, au risque de courir à la catastrophe. Toutefois, ce travail convergent n'est pas le plus visible pour les électeurs du NFP. Michel, par exemple, concède « ne pas suivre assidûment les débats parlementaires » et entend plus parler dans les médias des divisions « comme la bagarre entre Ruffin et Mélenchon ».

Dans l'Hémicycle, Les Écologistes souhaiteraient aller plus loin dans la sédimentation du NFP. La présidente du groupe, Cyrielle Chatelain, a envoyé un courrier, mardi 15 octobre, à ses homologues PS, FI et PCF pour plaider à nouveau la création d'un intergroupe du NFP, comme c'était le cas au temps de la Nupes. La FI y est favorable. Les communistes, eux, sont contre : « Oui à ce que les présidents de groupe se réunissent régulièrement, mais nous ne voulons pas de réunions plénières avec les 192 députés », avance André Chassaigne. Les socialistes y sont aussi opposés : « Certains d'entre nous n'ont pas envie de faire des réunions avec des gens qui nous ont comparés à des punaises de lit », souffle un député PS, en référence à un tweet de l'insoumise Sophia Chikirou, en juillet. Les anathèmes parfois violents lancés pendant les européennes ont par ailleurs « laissé des traces ».

certains misent sur les réseaux inter-militants créés pendant les législatives

Et puis, il y a l'éléphant dans la pièce : la présidentielle. Les électeurs que nous avons interrogés gardent en mémoire la longue tergiversation avant d'aboutir au nom de Lucie Castets pour Matignon. « Alors, pour l'Élysée... » soupire Michel. L'idée d'une candidature commune fait consensus au PS, à EELV et à la FI. Mais l'identité du candidat pose problème. Le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, qui estime que « Mélenchon ne peut pas être le candidat de toute la gauche », plaide pour une primaire, ce que rejette le coordinateur national de la FI, Manuel Bompard : « C'est le meilleur moyen de créer des divisions. » Pour les insoumis, Jean-Luc Mélenchon reste « la personne la mieux placée pour aller à la présidentielle, demain ». Le PCF, lui, ne se prononce pas et estime que « prendre la question par le bout de la présidentielle, c'est se condamner à l'échec ». Avec, au-delà du casting, un vrai débat de fond sur l'orientation vers laquelle le NFP doit pencher : gauche de rupture, radicale, pour aller chercher les abstentionnistes et les électeurs « antisystème » ? Ou une ligne plus sociale-démocrate pour s'assurer les voix du centre ? Le programme fixé en juillet a cherché à en faire la synthèse, en s'éloignant clairement des années Hollande, tout en dessinant un cap de politique de relance keynésienne tout à fait PS-compatible.

Face à la crainte d'un blocage du NFP « par le haut », au niveau des directions nationales, certains misent sur les vertus de l'action locale. Dans nombre de circonscriptions de gauche, les boucles militantes, qui réunissaient parfois jusqu'à 2 000 personnes, ont pour la plupart perduré. Dans le Calvados, le député PS Arthur Delaporte a ainsi pu compter sur ces réseaux inter-militants issus des législatives pour monter une « Fête pop » du NFP, le week-end dernier, en présence de Lucie Castets, qui a fait salle pleine : « Chez moi, il y a à la fois un collectif citoyen qui défend le NFP mais sans être engagé dans un parti en particulier, et un dialogue permanent entre les quatre forces militantes », témoigne l'élu. « Dans des endroits ruraux, qui ne sont pourtant pas des zones de confort de la gauche, où l'union a permis de battre la droite et de remporter son duel face au RN, cela a créé une bonne synergie et de l'espoir », abonde Jérémie Giono, secrétaire départemental du PCF en Isère.

Et, même là où le NFP a perdu, il peut s'enraciner. Exemple à Saint-Malo (Ille-et-Vilaine). Au pays des corsaires, l'union a traversé toutes les tempêtes : explosion de la Nupes, tensions des européennes, etc. « C'est une terre de droite, cadre Nicolas Guivarc'h, candidat malheureux (FI-NFP) aux législatives. Ça nous oblige à serrer les rangs. » Sur place, les gauches s'appuient sur une structure née au moment du Covid, le collectif citoyen Le monde d'après, qui réunit des militants politiques mais aussi associatifs : Attac, LDH... Un maillage qui a fait ses preuves : « La clé, c'est l'action. C'est comme ça qu'on crée concrètement l'union. On a un groupe qui travaille, capable d'organiser des événements en collectif comme une marche commune pour sauver les hôpitaux malouins. » Le NFP local met désormais cap sur les municipales 2026 avec l'espoir d'emporter la mairie. Une situation qui contraste avec la ville voisine de Rennes. « Ici, il y a des tensions, car les partis du NFP ne sont pas tous dans la majorité municipale... », alerte un militant.

« Pour gérer une ville, il faut bâtir des majorités plurielles »

Que ce soit en Isère, en Normandie, en Bretagne ou en région parisienne, les sympathisants interrogés font remonter le même constat : les municipales 2026 sont une épine dans le pied de l'union, dans les territoires où la gauche est divisée, et un facilitateur là où il y a la perspective de faire tomber une mairie de droite en unissant ses forces. De quoi faire obstacle à l'union ? « L'objectif, c'est que la gauche gagne le plus de communes en 2026, balaie André Chassaigne. Se rassembler dans une commune, la gauche sait faire, et il n'y a pas besoin de comité local du NFP pour ça ! » Reste que ce scrutin risque de mettre à nouveau au premier plan les divergences à gauche, avant même la présidentielle. « Certains maires PS ne mènent pas une politique de gauche ! tranche déjà un député FI. Ils ne veulent pas de nous et nous ne voulons pas d'eux. » L'écologiste Cyrielle Chatelain se veut toutefois optimiste : « La question des coalitions est plus naturelle au niveau local qu'au niveau national. Pour gérer une ville, il faut bâtir des majorités plurielles. » Mis au défi de durer, le NFP entendra-t-il le message de ces électeurs ? 

Le Monde
France, vendredi 18 octobre 2024 1271 mots, p. 12
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17 octobre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Projet de loi de finances 2025

Le RN propose un « contre-budget » et des coupes drastiques

Le parti d’extrême droite prévoit 13,7 milliards d’économies de plus que le projet de loi de finances de Michel Barnier

Clément Guillou

Jean-Philippe Tanguy, le « M. Economie » du Rassemblement national (RN), n’était pas sûr d’apprécier l’exercice du « contre-budget », jugé politiquement risqué, avec plus à perdre qu’à gagner, et techniquement imprécis, sans l’aide de la machine de Bercy. Mais le RN peine encore à convaincre de la crédibilité de ses leçons budgétaires, comme de la sincérité de ses tirades sur la dette des mandats Macron. Alors le député de la Somme s’est jeté à l’eau et a présenté ses propositions, mercredi 16 octobre, comme le font les partis de gouvernement. Une manière d’y voir plus clair et de se sentir légitime pour critiquer le projet de loi de finances de Michel Barnier, qualifié de « trahison morale envers les Français, avec une hausse des impôts et pas de baisse des dépenses ».

Amendement par amendement, l’extrême droite prévoit 13,7 milliards d’euros d’économies supplémentaires, par rapport à celles déjà proposées par le gouvernement Barnier. Et fait la part entre ceux qu’elle choie, ceux qu’elle préserve et ceux qu’elle sacrifie. Choyés : les gros consommateurs énergétiques, par le biais d’une baisse de TVA sur l’énergie, principale promesse de campagne de Marine Le Pen en 2022, et les ménages modestes grâce à la suppression de la TVA sur des produits de première nécessité. Préservés : les ménages, quel que soit leur niveau de revenu ; les employeurs, dont les niches fiscales et les allègements de charges seraient maintenus ; les détenteurs de grosses entreprises et de patrimoine. Sacrifiés : la transition énergétique, les étrangers, les associations, la culture, les régions et les communautés de communes, les opérateurs et agences de l’Etat, les fonctionnaires malades – le délai de carence passerait de un à trois jours –, les multinationales – sanctionnées par plusieurs dispositifs rétroactifs – et les dérives du capitalisme financier.

Afin d’apposer un vernis de sérieux sur son travail budgétaire, le RN, par la voix de Jean-Philippe Tanguy, avait exigé de ses troupes qu’elles évitent de proposer de nouvelles dépenses. Comme souvent à l’extrême droite, les ordres des chefs, faisant fi du droit d’amendement de chaque député, ont été respectés. Ont disparu les innombrables cadeaux fiscaux au BTP ou aux agriculteurs qui fleurissaient par amendement un an plus tôt ; la crédibilité budgétaire y gagne ce que la popularité des députés auprès des lobbys y a perdu. Ainsi détaillé, le programme budgétaire du RN apparaît à première vue plus cohérent que ce qu’il était jusqu’alors, exempt d’estimations d’économies réalisées sur le dos de l’immigration et jugées fantaisistes par les experts.

Taxe sur les rachats d’actions

Les économistes de l’assureur Allianz avaient calculé, en 2022, que le programme de Marine Le Pen pourrait générer quatre points de PIB de déficit supplémentaire d’ici à 2027. Et très peu de pistes d’économies nouvelles avaient été avancées en deux ans de présence à l’Assemblée nationale, le RN ne souhaitant renoncer à aucune de ses promesses dispendieuses.

Cette fois-ci, quelques mesures de la présidentielle passent par pertes et profits : l’exonération d’impôts pour les moins de 30 ans, la suppression de la cotisation foncière des entreprises ou de nouvelles exonérations sur les successions.

L’ensemble ne convainc pas pour autant le député (Renaissance, Bas-Rhin) Charles Sitzenstuhl : « C’est du populisme budgétaire, un budget insincère et anti-écologique, qui s’accompagne d’une sortie déguisée de l’Union européenne, dénonce ce membre de la commission des finances. Les baisses de TVA proposées sont de la gabegie, sans effet sur le pouvoir d’achat. On retrouve tous les marqueurs de l’extrême droite, rien de nouveau sous le soleil. »

Le RN se fait fort de tailler brutalement dans les dépenses de l’Etat, à hauteur de 0,5 point de PIB, « critère numéro un pour avoir de la crédibilité auprès des Français, des acteurs économiques et des marchés financiers », juge Jean-Philippe Tanguy. Sans s’attarder sur les conséquences de ces coupes pour l’investissement public, pour la place de la France dans le monde – avec les baisses drastiques de l’aide au développement, de la contribution à l’Union européenne et de l’aide aux étudiants étrangers – et pour l’environnement.

Ce dernier apparaît comme la grande victime des choix du RN, avec un soutien coûteux aux énergies fossiles, une lutte tous azimuts contre l’énergie éolienne, la suppression du plan Vélo, la baisse du fonds vert et la réduction de 110 millions d’euros des subventions aux associations œuvrant dans le champ de l’écologie, du développement et de la mobilité durables. Des économies sur la politique écologique que le parti d’extrême droite ajouterait à celles déjà annoncées par le gouvernement.

Si le RN parvient à financer ses coûteuses mesures de TVA – dont l’application nécessiterait une négociation avec la Commission européenne et dont les retombées sur les consommateurs sont discutées –, c’est principalement au prix de trois mesures. La première consiste à taxer les programmes de rachats d’actions réalisés en France en 2023 à hauteur de 33 %, pour un gain estimé de 8,8 milliards d’euros. Cette taxe coûterait 3 milliards d’euros au seul groupe TotalEnergies, champion des rachats d’actions, et aurait pour objectif de mettre fin à cette pratique en France.

Deux autres propositions sont sujettes à caution. Dans le droit fil de son positionnement eurosceptique, le RN budgète un rabais considérable de 5 milliards d’euros sur la contribution française à l’Union européenne, observant que « la France est le dernier pays excédentaire à ne pas bénéficier de rabais »– à tort, puisque c’est aussi le cas de l’Italie. Le gouvernement irait contre l’engagement pluriannuel pris par la France. Il comptabilise également 6 milliards d’économies grâce à la fin de l’obligation de rachat d’énergies renouvelables par EDF à un tarif préférentiel.

Outre l’impact sur la filière et les particuliers ayant investi dans des panneaux photovoltaïques, cette mesure se heurte à un obstacle majeur, puisque ces contrats entre EDF et les fournisseurs engagent l’opérateur public pour vingt ans. « On ne supprime pas une rente de 6 milliards sans opposition, mais c’est plus facile maintenant qu’avant la crise énergétique », soutient M. Tanguy.

A l’inverse, d’autres pistes d’économies régulièrement soumises par les experts de la Cour des comptes ou de l’inspection générale des finances ont été laissées de côté par le RN, soucieux de s’attacher la confiance des chefs d’entreprise. Ainsi ne touche-t-il pas au pacte Dutreil, un mécanisme de transmission d’une entreprise familiale, à l’occasion détourné pour faire de l’optimisation fiscale ; au crédit d’impôt recherche ; ni aux allègements de charges, mesure du budget 2025 qu’il dit soutenir sur le fond, mais dont il estime que la mise en place ne peut se faire « sur un coin de bureau ».

L’extrême droite avait bien osé une mesure impopulaire, par ailleurs prônée par la Cour des comptes : la fin de l’abattement de 10 % sur les pensions de retraite, qui coûte 4,6 milliards d’euros et bénéficie en quasi-totalité à la moitié de retraités les plus riches. Las. L’amendement du groupe a été repoussé par Marine Le Pen en personne et ne sera pas défendu. La triple candidate à l’élection présidentielle sait trop bien que les clés de l’Elysée sont entre les mains de cet électorat.

L'Humanité
vendredi 18 octobre 2024 1009 mots, p. 5

La gauche poursuit la bataille de l'impôt

Gaël De Santis

Budget Plusieurs mesures adoptées en commission des Finances de l'Assemblée nationale augmentent la fiscalité des plus riches afin de financer notre contrat social. Elles doivent être confirmées lors d'un vote en plénière.

Carrefour ne positive plus. Alexandre Bompard, patron de l'enseigne de grande distribution, s'est montré très inquiet, jeudi matin, sur l'antenne de France Inter. « Je connais mes classiques de la fiscalité, la liste des impôts temporaires qui sont devenus définitifs », s'est plaint le PDG. Celui dont la rémunération excède les 4 millions d'euros annuels ne croit pas si bien dire. Mercredi, en commission des Finances, les députés ont décidé de pérenniser la proposition gouvernementale de taxe sur les hauts revenus. L'exécutif souhaitait limiter cet impôt à trois ans, au prétexte d'éviter toute « optimisation fiscale ». Il a été battu. Le vote des parlementaires constitue, de plus, un désaveu pour les députés EPR, partisans du président des riches Emmanuel Macron, qui souhaitaient réduire la mesure à une année seulement.

Cette taxe concernera 24 300 ménages, dont le revenu fiscal excède 250 000 euros pour les célibataires, 500 000 euros pour les couples ; elle devrait rapporter 2 milliards d'euros dès 2025 en instaurant un taux minimal d'imposition de 20 %. De plus, ont été réduits, contre l'avis des députés de la coalition gouvernementale, les dispositifs qui permettent des crédits d'impôt et avantages fiscaux. En revanche, preuve de la résistance de la droite, l'amendement déposé par le socialiste Philippe Brun, qui baisserait le seuil de cette taxation à 180 649 euros par personne, a été repoussé.

En vue de ramener le déficit de 6 % en 2024 à 5 % en 2025, l'exécutif préconise un effort de 60 milliards d'euros : 40 milliards au moyen de la baisse de la dépense publique, 20 milliards via de nouvelles recettes fiscales. Mais, dès mardi, Charles de Courson, rapporteur général du budget, a prévenu : « Nous pensons que les 60 milliards d'euros d'économies voulues par le gouvernement sont excessifs », puisque « l'UE nous demande un effort minimal de 0,5 point de PIB, soit 15 milliards d'euros seulement ». Le député Liot s'inquiète au passage de l'effet récessif d'un tel effort budgétaire.

Lors de la première journée d'examen en commission des Finances, mercredi, les députés, même au-delà des rangs de gauche, ont aussi mis l'accent sur le besoin de recettes. L'ancien président du groupe Modem, Jean-Paul Matteï, a ainsi fait passer la flat tax, le prélèvement forfaitaire unique sur les revenus du capital, de 30 à 33 %. Signe d'un changement d'air idéologique, le député libéral a mis en avant la volonté de « rééquilibrer la participation du revenu du capital par rapport aux revenus du travail, qui contribuent plus au budget de l'État ».

Les socialistes ont obtenu des mesures pour empêcher l'évitement de la taxe sur les plus-values. Et, ce jeudi, l'exit tax, dispositif qui permet d'imposer les personnes qui choisissent d'établir leur domicile fiscal hors de France, a été renforcée. Tous ces amendements, qui concernent le volet « recettes » du projet de loi de finances, doivent encore être confirmés en séance plénière dans l'Hémicycle. Cela alors que le risque d'une adoption du budget par 49.3 pèse fortement : le gouvernement pourrait faire tomber les amendements qui lui déplaisent. En 2023, une taxe sur les superdividendes avait déjà été adoptée, mais l'emploi du 49.3 avait servi à la retirer. Les députés de la commission des Finances ont à nouveau adopté cette mesure, jeudi matin, preuve que le bras de fer sur la question fiscale se poursuit comme jamais sous la présidence d'Emmanuel Macron, pour qui la baisse des impôts sur les plus fortunés, les entreprises et le capital est comme toujours un dogme.

L'examen du projet de loi de finances 2025 est donc l'occasion d'un grand débat politique. Dans cette bataille, les partis de gauche réunis au sein du Nouveau Front populaire (NFP) se sont entendus sur une dizaine de propositions pour dégager des moyens. Ils ont dévoilé, la semaine dernière, leurs mesures visant à mettre fin aux dispositifs inefficaces - tels que les exonérations patronales au-dessus de deux Smic -, un recentrage du crédit d'impôt recherche, un impôt climatique sur la fortune qui doit rapporter 15 milliards d'euros, sans oublier des taxes sur les gros héritages, les superdividendes ou les transactions financières à même de rapporter 14 milliards. Au total, la gauche escompte récupérer, avec d'autres dispositions, près de 49 milliards d'euros « sans hausse d'impôt sur les classes moyennes et populaires ». Bolcheviques, ces mesures sur les riches et grosses entreprises ? Non, répondent les députés de gauche, pour lesquels « ces recettes sont à comparer aux baisses d'impôt dont ont bénéficié depuis 2017 les entreprises et les ménages les plus fortunés », pour un montant de 62 milliards d'euros.

Le RN parmi les forces austéritaires

De l'autre côté de l'Hémicycle, les amis d'Éric Ciotti, officiellement alliés au Rassemblement national (RN), se font les apôtres de la grève de l'impôt pour les détenteurs de patrimoine. « Nous évaluons l'augmentation des prélèvements obligatoires à un point de PIB, et cela aura des conséquences qui vont sans doute conduire à une récession », justifie l'élu des Alpes-Maritimes. Il souhaite donc la suppression de certaines institutions tels l'Ademe, chargée de la transition écologique, le Conseil économique, social et environnemental, ou encore l'Autorité de régulation des communications. Il prône aussi la fin du statut des intermittents du spectacle et « de la taxe sur les logements vacants ». Sans surprise, le RN se classe lui aussi parmi les forces austéritaires. Il « veut que les dépenses croissent moins vite que l'inflation », a informé, mercredi, le député Jean-Philippe Tanguy. « Cette rupture se caractérise par un effort considérable sur les dépenses », a-t-il précisé. Il indique que 25 milliards d'euros ont été identifiés, prétendument liés à l'immigration et aux collectivités territoriales. Le rassemblement de la démagogie et de l'austérité. Les macronistes, pour leur part, considèrent que même le premier ministre, Michel Barnier, souhaite trop augmenter les impôts des plus riches. Sans doute avaient-ils peur que la gauche ne s'engouffre dans la brèche pour exiger plus. C'est désormais chose faite.

Le Monde
Idées, vendredi 18 octobre 2024 1059 mots, p. 25
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17 octobre 2024 - Le Monde (site web)

L’artificialisation des sols détruit les moyens d’agir sur le climat

Les universitaires Alain Brauman et Marc-André Selosse, la sénatrice Nicole Bonnefoy et le député Richard Ramos appellent à soutenir l’effort de l’objectif zéro artificialisation nette prévu par la loi Climat de 2021 après les reculades de Michel Barnier

Alain Brauman Marc-André Selosse Nicole Bonnefoy Richard Ramos

L’artificialisation, c’est-à-dire des aménagements qui couvrent le sol et annihilent ses fonctions, va galopant en France : cinq terrains de foot par heure (même la nuit) ; 10 % de la surface agricole couverte durant les cinquante dernières années ; une tendance 3,7 fois plus rapide que l’augmentation de la population, qui fait de nous le plus mauvais élève européen, d’après France Stratégie. L’habitat utilise 63 % des sols artificialisés, suivi par les zones d’activité (23 %) et les infrastructures (7 %).

Un espoir était venu du législateur, inspiré par la convention citoyenne pour le climat, au sein de la loi Climat et résilience de 2021. Elle portait un objectif zéro artificialisation nette (ZAN) visant à réduire celle-ci par deux – en tenant compte des sols réhabilités – en 2031  [par rapport à la décennie 2010] , puis à la neutraliser en 2050. C’était peu ambitieux : le ZAN demandait à nos enfants ce que nous ne pouvons réaliser d’emblée.

Le ZAN a été assoupli par une loi en 2023 destinée à accompagner les élus, dont les difficultés sont réelles, car le développement économique passe souvent par l’artificialisation. Le 9 octobre, le Sénat proposait de réviser encore la méthode. Et Michel Barnier a annoncé une nette régression dans son discours de politique générale : « Pour construire, il faut du foncier. » Certes, il y a des impératifs économiques liés à notre dette nationale… Mais cette vision purement foncière des sols cache l’émergence d’une autre dette, abyssale aussi, qui va nous étouffer très vite.

Les sols captent l’eau : ils la conservent et, dans les périodes sèches, la restituent aux végétaux qui nous nourrissent ou rafraîchissent nos villes, et aux rivières. Dans un pays où les précipitations estivales pourraient baisser jusqu’à 40 % d’ici à 2080, qui payera le manque à gagner des agriculteurs, la perte des îlots de fraîcheur et le renchérissement des aliments ? Affaiblir le ZAN est incompatible avec l’annonce par le gouvernement d’une grande conférence nationale sur l’eau ! De plus, les précipitations automnales augmentent avec le changement climatique et l’artificialisation diminue le stockage par les sols : cela accroît les inondations, on l’a vu à Nice et ailleurs. Qui payera les dégâts ?

Le défi d’une agriculture nouvelle

Les sols captent du carbone : la matière organique morte qui y stationne pour des décennies ou des siècles, c’est autant de CO2 en moins dans l’air. L’artificialisation détruit des moyens d’agir sur le climat, alors qu’on ne sait, ni ne provisionne, ce qu’il faudra payer pour les dégâts climatiques…

Parmi ceux-ci, la baisse de productivité agricole posera problème. Certes, la France produit deux fois plus de calories alimentaires qu’elle n’en consomme : mais ce chiffre est déjà en baisse et nous sommes dépendants de l’étranger pour certaines ressources (dont 71 % de nos fruits). La souveraineté alimentaire vient des sols. Les plus beaux sont aux alentours des villes, historiquement installées près des ressources alimentaires : la croissance urbaine, autour de Paris par exemple, enfouit nos sols les plus nourrissants. Oublions les chiffrages en hectares : notre artificialisation détruit chaque année la surface qui nourrit la ville du Havre (Seine-Maritime) pendant un an. Qui payera nos achats alimentaires sur un marché international qui se renchérit ?

Les cancers et les maladies neurologiques liés aux pesticides défraient l’actualité, comme récemment à La Rochelle. Le défi d’une agriculture nouvelle, plus biologique et réduisant les pesticides, demande dans un premier temps de légères baisses de rendement. Même si, dans le futur, des méthodes nouvelles pourront remonter la production, il faut provisoirement accepter ces baisses. Il nous faut donc de l’espace pour développer une nouvelle agriculture, sinon ce sera un coût en santé publique demain. Et qui payera pour les malades ?

Enfin, les surfaces agricoles sont devenues sources d’énergie, soit en produisant la matière organique qui sert à la méthanisation, soit en abritant des panneaux photovoltaïques au-dessus de cultures. Si nous manquons de surface pour produire cette énergie, alors qui payera et à quel prix, les ressources énergétiques alternatives ?

Une densité intermédiaire

Bien sûr, le ZAN n’est pas exercice facile : des pistes cyclables au logement social, il nous faut de l’espace. Mais identifions bien les marges d’adaptation. Certains sols pollués, par exemple par des industries, méritent d’être décaissés et offrent des zones à construire. On peut également nuancer le poids de l’artificialisation de sols qui remplissent peu de fonctions écologiques vitales : dans le bilan entre surfaces réhabilitées et surfaces artificialisées, il faut calculer le ZAN non sur le seul équilibre des surfaces, mais aussi sur le maintien des fonctions écologiques remplies. Notre urbanisme doit privilégier une densité intermédiaire, avec des sols ouverts et de la végétation, rejetant un idéal pavillonnaire très artificialisant (et coûteux en énergie pour le chauffage et le transport). Enfin, revitalisons l’existant : le taux de logements vacants atteint 8,5 % du parc immobilier (+ 3,4 % par an depuis 2010) contre 3 % au Royaume-Uni ou 1,7 % en Suisse ; plus de 10 % des baux commerciaux de centre-ville sont inoccupés en France !

Une autre dette se profile donc : celle qu’entraînera la perte des sols dont la surface fait notre eau, notre climat, notre alimentation, notre énergie et notre santé. Ne perdons pas de vue l’essentiel pour notre vieillesse et nos enfants : les solutions aux difficultés d’aujourd’hui ne doivent en aucun cas hypothéquer l’avenir, ni en matière de sol, ni en matière de dette. Mettons-nous autour d’une table et améliorons ensemble la loi. Mais ne laissons pas des visions partielles accaparer l’avenir de tous : investissons dans les sols.

Le Monde
France, vendredi 18 octobre 2024 988 mots, p. 12
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15 octobre 2024 - Le Monde (site web)
16 octobre 2024 - La Matinale du Monde

La droite relance la piste des privatisations

Eric Ciotti et Gérald Darmanin préconisent la cession de certaines participations publiques

Denis Cosnard

Pour sortir du surendettement, l’Etat doit-il céder des bouts de son patrimoine, ses parts dans des groupes privés comme Orange ou Engie ? Telle est la piste que plusieurs voix, à droite et à l’extrême droite, pressent le gouvernement d’explorer. Plutôt que de tailler dans les dépenses publiques ou d’alourdir encore les impôts, l’exécutif pourrait récupérer des milliards, voire des dizaines de milliards d’euros, en se délestant d’une partie de son portefeuille d’actions, plaident-elles.

Une voie que le gouvernement Barnier n’a pas voulu suivre pour le moment. Mardi 15 octobre, le ministre de l’économie, Antoine Armand, a au contraire évoqué la possible entrée de l’Etat au capital d’une nouvelle entreprise : Opella, le fabricant du Doliprane, que Sanofi veut vendre à un fonds américain. Jolie discussion en perspective à l’occasion du vote du budget au Parlement.

Gérald Darmanin a lancé le débat au détour d’un entretien aux Echos, le 6 octobre. « Un travail doit être mené sur les participations de l’Etat dans les entreprises », y affirme l’ancien ministre de l’intérieur, redevenu simple député macroniste du Nord, en citant les parts détenues dans les sociétés cotées comme Orange (13,4 %), la Française des jeux (21,1 %), Stellantis (6 %) ou Engie (23,6 %). « Il vaudrait mieux vendre ces participations qu’augmenter l’impôt sur les sociétés,tranche-t-il. L’Etat n’a rien à faire là. »L’ancien ministre n’a visiblement pas réussi à convaincre ses collègues du groupe Ensemble pour la République (EPR). Les députés macronistes n’ont déposé aucun amendement de ce type avant l’ouverture de la session budgétaire à l’Assemblée.

Un autre ancien du parti Les Républicains, Eric Ciotti, s’en est chargé. Désormais allié du Rassemblement national (RN), le député des Alpes-Maritimes propose que l’Etat cède « au plus tard le 1er janvier 2025 » toutes ses actions Engie et Renault (15 %), « à l’heure où le redressement de nos comptes publics est essentiel ».Comme le RN, plusieurs élus ciottistes préconisent également de privatiser l’audiovisuel public. Un de leurs amendements vise, dans l’immédiat, à stopper tout financement public des chaînes de radio et de télévision.

La droite dure retrouve ainsi un de ses marqueurs politiques classiques, celui du « moins d’Etat » et des privatisations. Après les vagues de nationalisations suivant la Libération puis la première élection de François Mitterrand, en 1981, le poids de l’Etat dans l’économie a reflué. Lancé par les gouvernements Chirac (1986-1988), Balladur (1993-1995) et Juppé (1995-1997), le mouvement de privatisation a été poursuivi par Lionel Jospin (1997-2002). Puis le rythme s’est calmé. Au total, la part des entreprises publiques dans l’emploi salarié a fondu, passant de 10,5 % en 1985 à 2,1 % en 2021, selon l’Insee.

L’Etat garde cependant un pied important dans le monde des entreprises. A elle seule, l’Agence des participations de l’Etat (APE) est présente au capital de 81 entreprises, pour une valeur estimée à 179,5 milliards d’euros au 30 juin. L’essentiel correspond à des parts majoritaires dans des mastodontes tels qu’EDF, Areva, la SNCF, la RATP, Radio France ou encore les Chantiers de l’Atlantique. Mais l’Etat est également actionnaire minoritaire d’une dizaine de groupes cotés en Bourse, comme Airbus, Safran ou Engie.

Logique de souveraineté

Financièrement, céder tout ou partie de ce portefeuille pourrait avoir du sens. Il n’y a plus de « canard boiteux » parmi les sociétés dont l’Etat est actionnaire. Après une perte historique de 12,5 milliards d’euros en 2022 liée aux déboires d’EDF, le compte de résultat de l’Etat actionnaire affiche pour 2023 un bénéfice net de 14 milliards d’euros, selon les chiffres rendus publics le 15 octobre. De l’automobile à l’énergie en passant par l’aérien et les télécoms, tous les secteurs sont rentables. Quant aux participations minoritaires dans des groupes cotés, leur valeur totale a progressé de 9 % en un an, mieux que le CAC 40, pour atteindre 52 milliards d’euros au 1er octobre.

Tout cela pourrait donc être vendu sans difficulté financière. Politiquement, il en va tout autrement. Car chaque participation a son histoire, sa justification. « La succession des crises et le nouveau paradigme économique renforcent la légitimité et l’utilité de l’Etat comme actionnaire fort et stable », a plaidé Alexis Zajdenweber, le directeur général de l’APE, à l’occasion des 20 ans de cette structure, en septembre.

A ses yeux, l’Etat a toute sa place au capital de sociétés de secteurs dits « de souveraineté » comme la défense, d’entreprises de service public telles La Poste, mais aussi de groupes « dont les difficultés pourraient entraîner des risques systémiques », avec des répercussions sur l’ensemble de l’économie. Comme l’entreprise minière et métallurgique Eramet, en Nouvelle-Calédonie. En outre, souligne-t-il, l’Etat se montre un actionnaire responsable. Loin de viser la plus-value à court terme, il s’oppose aux rachats d’actions comme aux rémunérations exagérées de certains patrons, impose des femmes dans les instances dirigeantes, et favorise l’actionnariat salarié.

Ces dernières années, l’Etat s’est plutôt renforcé, en reprenant le contrôle intégral d’EDF et en soutenant les grands ports maritimes. Il a aussi engagé des discussions pour acheter les activités stratégiques d’Atos, qui incluent des supercalculateurs utilisés dans la dissuasion nucléaire. C’est dans cette logique de souveraineté – ici en matière sanitaire – que l’actuel gouvernement envisage une participation dans le fabricant du Doliprane. Cette volonté, assez partagée politiquement, de maîtriser des pans jugés décisifs de l’économie interdit-elle toute cession d’actifs ? La question peut notamment se poser pour des entreprises déjà privées, intervenant dans des secteurs très concurrentiels, comme Orange, Renault, Stellantis ou Air France-KLM. Le débat ne fait que débuter.

L'Humanité
vendredi 18 octobre 2024 579 mots, p. 9

En Martinique, un accord sur les prix jugé « insuffisant »

Naïm Sakhi

Outre-mer Les tarifs de l'alimentaire vont baisser progressivement jusqu'à 20 % sur 6 000 produits à compter du 1er janvier 2025, grâce à un effort sur l'octroi de mer et la TVA. Le RPPRAC a refusé de ratifier le protocole, exigeant une exonération totale.

François-Noël Buffet pourra se pavaner à Fort-de-France. À l'issue d'une semaine de tensions en Martinique, le ministre des Outre-mer avait déclaré avec légèreté qu'il « viendrait bien volontiers dès lors que les différents acteurs seront tous tombés d'accord ». C'est désormais en partie chose faite, après la signature d'un protocole de baisse des prix entre le préfet, la collectivité territoriale de Martinique (CTM) et les représentants du monde économique.

Le RPPRAC annonce poursuivre ses mobilisations

En réponse au mouvement d'ampleur contre la vie chère qui embrase la Martinique depuis le 1er septembre, les tarifs de 6 000 produits de l'alimentaire vont baisser progressivement, jusqu'à 20 %, à compter du 1er janvier 2025, grâce à un effort sur la fiscalité des produits importés. L'octroi de mer, perçu par la CTM et les mairies de l'île, sera réduit à un taux nul sur une série de 54 familles de biens courants (pâtes, lait, beurre, haricots rouges, fromage...), ne rentrant pas en concurrence avec les productions locales (riz, eau...).

En contrepartie, l'État appliquera une TVA à zéro pour cent sur 69 familles de produits de grande consommation. Pas de quoi convaincre les représentants du Rassemblement pour la protection des peuples et des ressources afro- caribéens (RPPRAC), qui ont quitté la table des négociations. « Nous n'avons pas obtenu des garanties sur le calendrier et sur les possibilités de sanctions. Par ailleurs, le RPPRAC réclame une baisse des tarifs sur l'ensemble des produits alimentaires ! » tance sa trésorière, Gwladys Roger. Une position partagée par Marine Le Pen. Le RPPRAC annonce poursuivre ses mobilisations.

« La suppression totale de l'octroi de mer n'est pas souhaitable. Nos produits issus de la pêche, de l'agriculture et de l'industrie ne doivent pas subir une concurrence déloyale de la métropole. La Martinique ne doit pas devenir un simple territoire de consommation. Cet impôt est un outil de souveraineté politique, industriel et populaire de notre île », rétorque le député GDR Marcellin Nadeau, qui a validé un accord pour sortir de la crise, qu'il juge toutefois « insuffisant ».

« changer de modèle économique »

Reste que, avec la posture populiste du RPPRAC, renvoyant dos à dos les marges abusives dégagées par les acteurs de la grande distribution et l'octroi de mer, ce sont bien in fine les finances des services publics de l'île qui devront supporter l'effort. D'ailleurs, Stéphane Hayot, du puissant groupe d'import-export Bernard Hayot, maintient la pression : « Si l'État est en rendez-vous, nous le serons aussi. » Au titre de la continuité territoriale, l'accord comprend en effet la mise en place d'un mécanisme de compensation des frais d'approche, avec une prise en charge des frais de port par l'État. D'autre part, un fonds de compensation de 11 millions d'euros sera abondé par les professionnels des transports, de la distribution et l'État. « Nous serons vigilants sur l'application des engagements au Parlement, dans un contexte budgétaire tendu, prévient Marcellin Nadeau. Les citoyens ont pris conscience de la nécessité de changer de modèle économique. »

À ce propos, le député GDR déposera une loi « antitrust » pour remettre en cause les positions monopolistes. En Martinique, les prix s'élaborent avec 14 intermédiaires (logistique, transports...) contre 3 dans l'Hexagone, provoquant des accumulations de marges. Et certains acteurs sont détenus par les mêmes groupes.

La Croix, no. 43050
Éco&Transition, vendredi 18 octobre 2024 870 mots, p. 19
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17 octobre 2024 - La Croix (site web)

Les eaux du bassin d’Arcachon en pleine tempête

Simon Barthélémy

Visé par des plaintes après la pollution l’hiver dernier des eaux littorales, entraînant l’interdiction de la vente d’huîtres, le Syndicat intercommunal du bassin d’Arcachon a annoncé, mercredi 16 octobre, investir 120 millions d’euros sur son réseau d’eaux pluviales et usées.

Bassin d’Arcachon (Gironde)

De notre correspondant régional

Ambiance tendue ce mercredi 16 octobre à Biganos. À l’entrée de la station d’épuration de cette petite ville de Gironde, quelques dizaines d’ostréiculteurs, surveillés par des gendarmes et policiers municipaux, étaient venus « mettre la pression »sur les maires dirigeant le Siba, le syndicat intercommunal du bassin d’Arcachon. Ceux-ci y tenaient une conférence de presse très attendue : cet organisme, en charge de la collecte et l’assainissement des 12 communes et de leurs 140 000 habitants, sortait pour la première fois de son silence depuis la pollution du bassin fin 2023 par des rejets d’eaux usées. « Nous attendons ses déclarations avec une certaine anxiété », confiait Thierry Lafon, conchyliculteur et animateur de l’Adeba (association de défense des eaux du bassin). « Nous ne pouvons pas accepter que la qualité du milieu naturel, notre outil de travail, devienne un dépotoir à cause de dysfonctionnements et de choix d’aménagement de ce territoire, qui est une zone humide. »

En novembre et décembre 2023, suite à de fortes pluies qui avaient provoqué la saturation des réseaux d’assainissement, des rejets volontaires d’eaux souillées dans l’environnement avaient entraîné la contamination au norovirus des huîtres du bassin et de nombreux cas d’intoxications alimentaires. Juste avant les fêtes, la préfecture de la Gironde avait prononcé l’interdiction de la vente des coquillages. Une catastrophe pour les ostréiculteurs qui réalisent la majeure part de leur chiffre d’affaires à cette période. Et redoutent que la situation ne se reproduise cette année. En janvier, le parquet de Bordeaux ouvrait une enquête pour « écocide » après les plaintes déposées par plusieurs associations de défense de l’environnement et d’ostréiculteurs, qui pointaient des dysfonctionnements du côté du Siba. Et en avril, à l’issue d’une procédure rarissime de référé pénal environnemental initié par la Sepanso, une de ces associations, le juge des libertés de Bordeaux ordonnait au syndicat d’effectuer dans les six mois des travaux en urgence sur deux de ses bassins de sécurité ayant débordé.

Depuis, aucune information n’avait filtré, à l’exception d’un « porter à connaissance » du Siba, demandant, dans l’attente des travaux, l’autorisation de reverser dans les milieux naturels les trop-pleins de ces bassins encas de « pluies inhabituelles ». Ce qui serait contraire au principe de « zéro rejet » dans l’environnement, en vigueur dans le bassin depuis la création d’un collecteur circulaire des eaux usées en 1974. Tollé auprès des militants écologistes et des ostréiculteurs : ceux-ci ont manifesté le 10 octobre à Arcachon contre ces « permis de polluer », dont l’instruction est en cours.

Mercredi, Yves Foulon, président du Siba, a exprimé en préambule « la colère et l’indignation des maires face aux accusations injustes proférées contre le syndicat par deux élus, Vital Baude et Sophie Panonacle(conseiller régional écologiste et députée macroniste d’Arcachon) et trois associations et corporations professionnelles qui ne proposent rien ». Le maire d’Arcachon a cherché à relativiser la situation du bassin : s’il a connu l’an dernier des « intensités de pluie jamais vues »– 1,20 m de pluie en six mois, contre 0,5 m en moyenne, provoquant des « débordements inévitables » –, il « n’a pas subi les mêmes difficultés qu’à Marseille, dans le Nord Pas-de-Calais martyrisé ou la vallée d’Aspe dévastée »par les crues. Il a par ailleurs affirmé que le Siba « est dans la légalité la plus totale, et l’était avant les plaintes ». La création de déversoirs d’orage sur les bassins de sécurité « pour concentrer et donc limiter les débordements » dans la nature, et éviter que les habitations ne soient inondées, a en effet été imposée par la justice dans son ordonnance, lit-on dans son dossier de presse. Et de poursuivre : « Le Siba, défenseur du zéro rejet en milieu naturel, a maintenu son cap, mais force est de constater que l’accélération des évolutions climatiques(l’) oblige à s’adapter et à prendre des mesures similaires à celles adoptées ailleurs ; le temps de réaliser l’ambitieux programme de travaux sur les eaux pluviales. »

Les élus du bassin veulent accélérer ce plan, avec 11 millions d’euros d’investissements engagés d’ici à cinq ans, au lieu des dix ans initialement prévus. Cofinancé par l’État et l’Agence de l’eau, ce plan prévoit notamment d’agrandir les canalisations pluviales existantes et de créer des bassins naturels d’expansion en amont des zones urbaines, afin de ralentir l’écoulement des eaux. En plus de cette enveloppe, un plan pluriannuel de 36 millions d’euros a été acté, plus 30 millions d’euros pour créer une nouvelle station d’épuration dans le nord du bassin, entre le cap Ferret et Arès. Les eaux traitées seront relarguées dans le milieu, par infiltration, et non renvoyées à la mer.

La Croix, no. 43050
Monde, vendredi 18 octobre 2024 734 mots, p. 6
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17 octobre 2024 - La Croix (site web)

À Kiev, l’amertume croissante envers l’Occident

Fabrice Deprez

Deux ans et demi de soutien occidental à l’Ukraine ont laissé des traces dans un pays qui doute de plus en plus des capacités de l’Ouest à l’aider à gagner la guerre contre la Russie.

Kiev (Ukraine)

De notre correspondant

Toute discussion sur le sujet du soutien occidental à l’Ukraine commence habituellement à Kiev par une expression de gratitude aux airs de préambule. Assise à la table d’un café bruyant de la capitale ukrainienne, l’énergique députée d’opposition Solomiia Bobrovska a cette fois choisi de s’en dispenser : « On a vraiment cette impression que nos alliés attendent le moment où on ne pourra plus se battre et diront : “Okay, on a fait tout ce qu’on a pu pour vous soutenir, maintenant vous devez négocier aux conditions russes”, soupire l’élue, membre de la commission parlementaire sur les questions de défense. Quand je me rends aux conférences internationales, les politiciens occidentaux disent toujours les mêmes choses depuis 2022, que l’Ukraine gagne, que nous allons reconstruire l’Ukraine. Mais le problème est que l’Ukraine est en train de perdre, les Russes sont à l’offensive depuis des mois, et je n’ai pas besoin de vous dire les problèmes auxquels nous risquons de faire face cet hiver… »

De la gratitude oui, mais aussi de plus en plus d’amertume et de frustration pour caractériser la perception du rôle occidental. Avec anxiété, Kiev observe depuis quelques semaines une campagne présidentielle américaine dont, à son corps défendant, le pays est devenu l’un des thèmes. Sur fond d’importantes avancées russes dans le Donbass, Volodymyr Zelensky a multiplié, cette année, les déboires dans sa quête de soutien occidental : cinq mois de délai au début de l’année pour le vote à Washington d’un important plan d’aide, annonce par Berlin d’un soutien qui sera divisé par deux en 2025, hésitations sans fin pour autoriser les forces ukrainiennes à frapper le territoire russe à l’aide de missiles occidentaux, ou encore accueil en demi-teinte du plan pour la victoire présenté par Volodymyr Zelensky à toutes les grandes chancelleries occidentales cet automne. De quoi fatiguer un peu plus un pays incertain sur son avenir.

« Ce n’est pas de la déception », assure, dans une salle de conférence austère d’un hôtel de la capitale, Mykhaïlo Podoliak, conseiller de l’influent chef du bureau de la présidence. « Mais il y a de l’incompréhension. Je ne comprends pas cette logique qui veut que l’agresseur pourrait s’arrêter de lui-même sans qu’il soit puni. » Frustration aussi d’un soutien soumis aux aléas électoraux des pays occidentaux : « Il y a cette impression que n’importe quelle élection à venir peut être un gros problème pour l’Ukraine, note le politologue ukrainien Yevhen Mahda. Aux États-Unis bien sûr, mais aussi en Allemagne, en République tchèque, en Pologne… »

Les prémices d’une désillusion se retrouvent de fait plus largement au sein de la population ukrainienne : la proportion de personnes pensant que « l’Occident est fatigué de l’Ukraine et souhaite une paix défavorable à l’Ukraine » est ainsi passée de 15 % en septembre 2022 à 38 % aujourd’hui, d’après un sondage de l’Institut international de sociologie de Kiev. « Le soutien occidental est la pierre angulaire de l’optimisme des Ukrainiens », explique Anton Hroushetskiy, directeur de l’Institut. Dans un autre sondage réalisé au mois d’août par le Centre Razoumkov, 40 % des personnes interrogées déclaraient penser que l’Ouest ne soutiendrait pas l’Ukraine « sur le long terme».

De plus en plus prégnante dans les discussions et les déclarations des décideurs ukrainiens, cette amertume reste pourtant largement cantonnée à ces mêmes discussions, tant l’Ukraine reste consciente de l’importance du soutien occidental. Et notamment du leadership de Washington. « Malheureusement, nous sommes dépendants des États-Unis,constate Solomiia Bobrovska. Mais le problème, c’est que ce sera compliqué, peu importe qui est élu. Kamala Harris continuera sans doute la politique de Joe Biden, sa tendance à des prises de décision très lentes, et ce n’est pas une solution pour nous. » Pour Kiev, le défi est d’arracher dans les mois à venir une intensification, plutôt qu’un simple maintien, du soutien occidental.

L'Humanité
vendredi 18 octobre 2024 2483 mots, p. 20

Le programme du Nouveau Front populaire est-il applicable ?

Table ronde animée par Cyprien Boganda et retranscrite par Pierre-Henri Lab

Économie Pour financer ses mesures estimées à 150 milliards d'euros sur trois ans, la coalition de la gauche mise sur une réforme fiscale. Elle mettrait à contribution le capital sans pénaliser les salariés, un conditionnement des aides aux entreprises et une politique du crédit privilégiant l'emploi, les salaires, les services publics et la transition écologique.

Le coût du programme du NFP est évalué à 150 milliards d'euros. Comment le financer ? Que dites-vous à ceux qui craignent de payer plus d'impôts ? Le gouvernement chiffre à 15 milliards d'euros la remise en cause de la retraite à 64 ans. Comment financez-vous son abrogation ? Quand les salariés pourront-ils partir à 60 ans ? Le gouvernement et la droite disent qu'il est irresponsable de laisser courir la dette. Que faire d'elle ? Qu'est-ce que l'ISF climatique ? Que répondez-vous à ceux qui, au gouvernement, disent que le programme du NFP, c'est 1981 puissance 10 ? Si les multinationales peuvent encaisser une hausse du Smic, comment feront les petites entreprises ? Alors que les services publics coûtent déjà très cher, pourquoi leur accorder davantage ? N'y a-t-il pas un risque à mener cette politique de gauche à rebours de ce qui est mis en oeuvre dans d'autres pays ?

R éunis à l'Agora à l'occasion de la Fête de l'Humanité, le dimanche 15 septembre, les représentants des différentes composantes du Nouveau Front populaire (NFP) se sont attachés à démontrer que la mise en oeuvre de son programme, loin de dégrader les finances publiques, engagerait le pays dans une voie de développement et de prospérité retrouvée au profit de sa population.

Le coût du programme du NFP est évalué à 150 milliards d'euros. Comment le financer ?

Éric Coquerel Notre programme est estimé à 150 milliards d'euros, sur trois ans. Le gouvernement et les médias mainstream font tout pour le décrédibiliser. C'est fort de café. Rappelons que leurs prévisions de croissance ou de déficit sont systématiquement démenties par les faits. Tout le monde s'accorde, y compris les économistes libéraux, pour constater que le déficit du pays ne provient pas de dépenses supplémentaires mais de recettes insuffisantes et en diminution. En 2023, la part des dépenses publiques par rapport au PIB a reculé de 1,5 % alors que les recettes ont baissé de 2 %. Ces recettes, nous allons les récupérer. Nous allons reprendre au capital les dizaines de milliards d'euros que Macron lui a donnés depuis 2017. Depuis 2017, les 500 plus grandes fortunes de notre pays ont vu la part du patrimoine national doubler. Elles en détiennent aujourd'hui 40 %. Nous voulons rendre l'impôt sur le revenu plus juste en supprimant des niches fiscales. Assujettir les multinationales qui paient très peu d'impôts en France en s'établissant dans des pays où la fiscalité est plus faible rapportera 26 milliards d'euros. Toutes les dépenses du NFP sont gagées par des recettes. Et, dans nos calculs, nous n'avons pas pris en compte celles que va générer notre politique. Quand vous augmentez les salaires, vous augmentez les rentrées fiscales et de cotisations. Avec le programme du NFP, l'équilibre budgétaire se portera mieux et les priorités en faveur de l'éducation, de la santé et de l'environnement seront confortées.

Que dites-vous à ceux qui craignent de payer plus d'impôts ?

Éric Coquerel 90 % des contribuables vont voir leur situation s'améliorer. Rendre la CSG progressive et porter à 14 le nombre de tranches de l'impôt sur le revenu aboutira à ce que ceux qui gagnent moins de 4 000 euros par mois paient moins d'impôts. Seules les personnes qui gagnent plus verront leur impôt augmenter. La moitié des contribuables ne paie pas l'impôt sur le revenu. En revanche, ils acquittent toujours plus de TVA, l'impôt le plus injuste. À chaque fois que le gouvernement a procédé à des diminutions ou des suppressions de prélèvements, il a ensuite augmenté la TVA. Nous allons revenir sur ces choix.

Le gouvernement chiffre à 15 milliards d'euros la remise en cause de la retraite à 64 ans. Comment financez-vous son abrogation ?

Karine Lebon Mis en place progressivement, le report à 64 ans ne générera une réduction des dépenses publiques qu'à partir de 2030. Aussi, l'annulation immédiate ne coûterait pas autant. Le Conseil d'orientation des retraites a montré que l'équilibre du système des retraites était un problème de recettes et non de dépenses. L'abrogation de la réforme d'Emmanuel Macron est une question de justice sociale. Les femmes et les travailleurs des métiers pénibles sont ceux qui vont supporter le plus ses effets injustes. Les populations des outre-mer vont également payer un lourd tribut alors qu'elles sont déjà pénalisées. Je suis députée de La Réunion et c'est là et à Mayotte que les pensions sont les plus faibles. Face à la dégradation du rapport actifs/retraités, soit on recule l'âge de départ à la retraite, soit on réduit les pensions, soit on trouve d'autres financements. Le NFP est partisan de la troisième solution. Selon l'économiste Michaël Zemmour, augmenter les cotisations de 0,8 point, soit de 14 euros au niveau du Smic et de 28 euros au niveau du salaire moyen, serait suffisant. Un tiers serait financé par les cotisations salariales et les deux tiers par les cotisations patronales. Une taxe sur les superprofits et un ISF climatique rapporteraient 15 milliards d'euros chacun. La retraite doit être une nouvelle étape de la vie et non pas l'antichambre de la mort.

Quand les salariés pourront-ils partir à 60 ans ?

Karine Lebon La réalisation du programme du NFP est prévue en trois étapes : les 15 jours de la rupture, les 100 jours de bifurcations, puis les transformations. La retraite à 60 ans fait partie de la troisième. Nous organiserons une conférence avec les partenaires sociaux pour déterminer avec eux les conditions de sa mise en oeuvre, par exemple prendre en compte la pénibilité ou des maladies professionnelles. Nous voulons aussi parler de l'emploi des seniors. Comment peut-on parler de l'âge de la retraite quand, à partir de 50 ans, il devient difficile de retrouver du travail ? Nous voulons aborder la question des accidents du travail. La France se classe première en Europe en matière d'accidents du travail et la quatrième en ce qui concerne les morts au travail. Nous voulons que soient prises en compte les incapacités de travail. Nous connaissons tous une personne qui n'a pas pu profiter de sa retraite car elle est décédée prématurément. « La retraite, il faut la prendre jeune », disait Audiard. Il faut surtout la prendre vivant.

Le gouvernement et la droite disent qu'il est irresponsable de laisser courir la dette. Que faire d'elle ?

Frédéric Boccara Nous ne devons pas appréhender la question de la dette de façon statique en réfléchissant en termes de dépenses et de recettes. Le programme du NFP lui-même s'inscrit dans le temps. D'abord des dépenses, ensuite des transformations progressives des structures. La dette est instrumentalisée pour faire peur. Le péril, c'est la finance, pas la dette. Le problème est qu'on emprunte en se mettant dans la main des marchés financiers. Ceux-ci ne veulent pas que la dette serve au profit des services publics mais à celui du capital. Le deuxième problème réside dans les taux d'intérêt pratiqués. La France paye ainsi 50 milliards d'euros de charge d'intérêts sur sa dette, soit l'équivalent de l'enseignement primaire et secondaire. À l'avenir, la facture devrait grimper à 70 milliards d'euros. Une autre politique de la Banque centrale européenne (BCE) et la création d'un pôle public bancaire permettraient de prêter à 0 % d'intérêt pour que cet argent serve la satisfaction des besoins et le développement du pays. Les finances publiques sont aussi pénalisées par le fait que le pays ne se développe pas. Le programme du NFP propose de renouer avec le développement via des réformes de structures. Cinq sont fondamentales : investir dans la formation et l'emploi via l'embauche et des prérecrutements dans la fonction publique, réformer le système des aides publiques en les conditionnant à des critères sociaux et environnementaux, doter les salariés de pouvoirs nouveaux dans les entreprises pour faire valoir leur projet de développement ou s'opposer aux licenciements, créer dans les territoires des institutions de planification écologique stratégique, créer un pôle public bancaire et instaurer une fiscalité sélective qui taxe les revenus du capital. Le taux d'imposition et de cotisations sociales doit être modulé suivant que les entreprises développent ou détruisent l'emploi. Une taxation des revenus financiers des entreprises rapporterait immédiatement 30 milliards d'euros.

Éva Sas Ceux qui l'ont fait exploser en diminuant les recettes de l'État en réduisant, notamment, les impôts des plus riches, ce sont les macronistes. Le NFP entend créer de nouvelles recettes fiscales pour mieux financer les services publics. Nos mesures en faveur du pouvoir d'achat sont financées par la création d'un ISF climatique et d'une taxe sur les superprofits mais, aussi, en réduisant les dépenses inutiles. Il faut mettre fin aux aides sans contreparties. Les exonérations de cotisations sociales atteignent 80 milliards d'euros alors qu'elles ont un effet limité sur l'emploi. Au moins 8 milliards d'euros d'économies peuvent être faits sur ces exonérations. L'aide à l'apprentissage représente 25 milliards d'euros. 26 000 euros sont alloués aux entreprises pour chaque apprenti, soit deux fois ce qui est dépensé en moyenne, chaque année, par étudiant dans l'enseignement supérieur. Son recentrage sur les PME et jusqu'à bac + 2 permettrait d'économiser 8 milliards d'euros. Aussi inutile qu'idéologique, le service national universel coûte 200 millions chaque année. Enfin, les niches fiscales nuisibles au climat atteignent 22 milliards d'euros. Il n'est pas normal que la France soit un paradis fiscal pour le trafic aérien. Le kérosène doit être taxé comme les autres carburants et les billets d'avion doivent être assujettis au taux de TVA normal.

Qu'est-ce que l'ISF climatique ?

Eva Sas Nous voulons que cet impôt soit doté d'une composante environnementale et que l'empreinte carbone soit prise en compte. Le patrimoine financier des plus riches a un impact sur les émissions de gaz à effet de serre. L'assiette fiscale serait élargie aux biens professionnels et aux oeuvres d'art. Nous voulons un ISF qui prenne en compte l'ensemble du patrimoine des plus aisés. Il rapporterait ainsi 15 milliards d'euros.

Que répondez-vous à ceux qui, au gouvernement, disent que le programme du NFP, c'est 1981 puissance 10 ?

Frédéric Boccara Il ne s'agit pas de reproduire 1981. Selon eux, une augmentation des salaires entraînera une hausse des importations, donc une hausse des déficits. Le programme du NFP articule demande et offre. Les dépenses massives en salaires, en emploi et en formation sont indispensables. Si relancer la filière nucléaire prend du temps, c'est parce que nous manquons de travailleurs qualifiés. La relance du fret ferroviaire nécessite des infrastructures, du matériel et donc des emplois de qualité et de la formation. Cette politique n'est pas mise en oeuvre parce qu'elle rencontre l'opposition du capital, en particulier des banques. C'est pourquoi, à la différence de 1981, le NFP entend mettre en oeuvre un autre crédit bancaire avec des taux à 0 % pour les PME qui investissent dans l'emploi et les salaires et rentrent dans une logique écologique. Les banques totalisent 2 000 milliards d'euros de capacité d'investissements. Le budget de l'État, c'est seulement 400 milliards d'euros. Il faut prendre le pouvoir sur les banques.

Si les multinationales peuvent encaisser une hausse du Smic, comment feront les petites entreprises ?

Éric Coquerel Nous contestons l'idée que le travail coûte trop cher. Ce qui coûte un pognon de dingue dans ce pays, c'est le capital. Ceux qui prétendent qu'une hausse massive des salaires posera des problèmes sont les mêmes qui ne trouvent rien à redire au fait que les dividendes ont été multipliés par deux. Concernant les PME qui pourraient être en difficulté pour revaloriser les salaires, nous prévoyons de les aider en réorientant les aides aux entreprises vers celles qui créent de l'emploi et augmentent les salaires. À l'inverse de la politique d'Emmanuel Macron, l'alpha et l'oméga de celle du NFP, c'est tout vers les salaires et les revenus du travail.

Alors que les services publics coûtent déjà très cher, pourquoi leur accorder davantage ?

Karine Lebon Les services publics, c'est le patrimoine de ceux qui n'en ont pas. Nous voulons les préserver. Ce sont des investissements pour l'avenir. On dit que, quand on ouvre une école, on ferme une prison. Le prix des services publics est élevé, mais ce n'est pas entendable qu'il faut les réduire quand des personnes meurent sur les brancards dans les hôpitaux ou quand des élèves sont sans enseignant. Ce n'est pas entendable pour les habitants des outre-mer, où le département le plus avancé en matière de services publics accuse un retard de quinze ans sur l'Hexagone. À Mayotte, faute d'un nombre suffisant d'écoles, les enfants ont cours soit le matin, soit l'après-midi. Où est la promesse républicaine ? Le taux de pauvreté à Mayotte est de 77 %. Le NFP entend garantir l'accès égal aux services publics à tous et sur tout le territoire. Chaque citoyen ne doit pas être à plus de trente minutes d'un accueil physique. La dépense pour les services publics n'est pas un problème si nous avons les moyens d'y faire face. Nous voulons des transports publics, des hôpitaux, des Ehpad, des crèches et des écoles de qualité. J'ai été professeure des écoles pendant treize ans dans un département où le taux de pauvreté atteint 36 % et j'ai vu les enfants devenir des citoyens grâce à l'école. La place que nous donnons aux services publics dit quelle société nous voulons.

N'y a-t-il pas un risque à mener cette politique de gauche à rebours de ce qui est mis en oeuvre dans d'autres pays ?

Frédéric Boccara Il faut changer les choses en Europe. Nous pouvons défendre la création d'un fonds européen abondé par la BCE pour financer les services publics. En France, un pôle public constitué de la Caisse des dépôts, la Banque publique d'investissement et La Banque postale pourrait commencer à mettre en oeuvre cette politique. Les pays européens peuvent créer aussi des pôles publics bancaires qui, ensemble, serviraient de base à un pôle européen. Au niveau international, il faut renégocier les traités de libre-échange. Il faut transformer le Fonds monétaire international, favoriser une monnaie commune mondiale.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
Médecine, vendredi 18 octobre 2024 768 mots, p. AUJM10
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18 octobre 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Les traitements hormonaux de la ménopause bientôt de retour ?

En vogue jusqu'au début des années 2000, les THS ne sont presque plus utilisés. Les gynécologues français y sont pourtant plutôt favorables, « une trentaine de symptômes pouvant être soulagés ».

Véronique Hunsinger

Lorsque arrive l'âge de la ménopause, en moyenne à 51,5 ans, les femmes se répartissent en trois groupes d'importance inégale. Il y a d'abord 15 à 20 % de chanceuses chez qui la fin des règles n'entraîne que très peu de désagréments. À l'opposé, pour 25 à 30 % d'entre elles, la ménopause - dont c'est la Journée mondiale ce vendredi - est un cauchemar qui dure plusieurs années, avec des symptômes handicapants : bouffées de chaleur envahissantes et sueurs nocturnes, prise de poids incontrôlée, douleurs articulaires et sexuelles, insomnies, troubles de la concentration, sautes d'humeur, voire dépression. Et puis il y a toutes les autres qui vivent tout ou partie des effets pénibles de ce bouleversement hormonal naturel, dans des proportions plus ou moins vivables.

Le risque de cancers et d'AVC écarté

Il est pourtant possible de rendre la transition moins chaotique grâce aux traitements hormonaux de substitution (THS). Très largement utilisés jusqu'au début des années 2000, où presque la moitié des Françaises en prenaient, ils ne sont plus aujourd'hui prescrits qu'à 6 % des femmes. « Ces traitements sont uniquement contre-indiqués pour celles qui ont déjà eu un cancer du sein ou de l'endomètre, un infarctus ou encore un AVC », explique Florence Trémollières, qui dirige le centre ménopause du CHU de Toulouse (Haute-Garonne). Alors, pourquoi une telle désaffection ?

« C'est une stratégie de prise en charge qui était apparue dans les années 1970-1980 en partant du principe que les symptômes invalidants de la ménopause étaient directement attribués à une carence hormonale, notamment en oestrogènes, raconte Geoffroy Robin, gynécologue au CHU de Lille (Nord). Quand j'étais interne, au début des années 2000, notre prof comparait le traitement de substitution à une fontaine de jouvence. Et puis, à partir de 2004, il a fallu arrêter de le prescrire à la suite de la parution d'une étude américaine qui mettait en évidence une possible hausse du risque de cancers du sein et d'AVC. »

L'effondrement des prescriptions est quasi immédiat et durable. Sauf que les molécules délivrées aux Américaines n'étaient pas les mêmes que celles utilisées en Europe. « Ces complications n'étaient pas du tout constatées chez nous, poursuit le docteur Robin. Aux États-Unis, les médecins prescrivaient des oestrogènes extraits d'urine de juments enceintes très puissants. Chez nous, on utilise une hormone de synthèse, copie conforme de l'oestradiol fabriqué par l'ovaire. Et d'ailleurs, dans les années 2008-2010, des études de grande ampleur ont innocenté le traitement hormonal à la française. »

« Aujourd'hui, on prescrit au cas par cas »

Si les réticences restent importantes chez beaucoup de Françaises, leurs gynécologues invitent à ne pas écarter par principe cette solution. « Aujourd'hui, dans les recommandations de la Haute Autorité de santé, le traitement est principalement indiqué pour ce qu'on appelle les troubles climatériques, au premier rang desquels les bouffées de chaleur et les suées nocturnes, décrit la professeure Trémollières. Mais il y a une trentaine de symptômes qui, dans 95 % des cas, peuvent être soulagés par le traitement hormonal. »

Pour le prescrire, la spécialiste interroge la femme sur ces antécédents et prescrit une première mammographie de dépistage ainsi qu'un bilan sanguin pour vérifier notamment le cholestérol, les triglycérides et la glycémie. « Aujourd'hui, on prescrit au cas par cas, insiste la gynécologue. On peut arrêter le traitement hormonal au bout de deux ou trois ans pour voir si les symptômes ont disparu. Et si ce n'est pas le cas, le reprendre. On peut le prescrire sans risque pour une durée de cinq à sept ans. Et il faut savoir qu'on peut aussi le proposer, en prévention, à des patientes qui présentent déjà un début d'ostéoporose afin de limiter l'aggravation de celle-ci. »

L'acupuncture et l'hypnose peuvent aussi aider

Pour celles qui ne peuvent ou ne souhaitent pas prendre de traitement hormonal, certains symptômes peuvent néanmoins être (un peu) soulagés autrement : acide hyaluronique pour la sécheresse vaginale, mélatonine pour les insomnies ou acupuncture et hypnose pour les bouffées de chaleur. Pour ces dernières, deux nouveaux médicaments qui agissent sur la thermorégulation au niveau neuronal pourraient aussi être disponibles en France l'an prochain.

En mai, Emmanuel Macron avait annoncé une mission parlementaire confiée à la députée (Renaissance) Stéphanie Rist, rhumatologue de profession, avec la participation de la professeure Trémollières. L'objectif : dresser un état des lieux de la prise en charge de la ménopause afin de proposer une meilleure prévention. Mais le travail n'a pas pu être lancé en raison de la dissolution.

Libération
vendredi 18 octobre 2024 1399 mots, p. 12,13

France

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17 octobre 2024 - Libération (site web)

Martinique Le «R», leader de la colère contre la vie chère

Julien Lecot

France

Rodrigue Petitot est devenu la figure du mouvement de contestation grâce à ses vidéos publiées sur les réseaux sociaux. Malgré un passé judiciaire chargé et un discours parfois violent, le président du RPPRAC est ultrapopulaire sur l'île.

D ans les rues de Martinique, dès que l'on évoque le mouvement social contre la vie chère, un nom ressort à chaque fois. Ou plutôt une lettre : «le R», pour Rodrigue Petitot, 42 ans, figure de la contestation à la tête du RPPRAC, le Rassemblement pour la protection des peuples et des ressources afro-caribéens. «Il a montré dès le début que c'est un leader. J'en connais beaucoup qui auraient arrêté après les premiers coups de bâton», loue Daave, la trentaine, qui a découvert comme beaucoup le R sur les réseaux sociaux et a participé à plusieurs mobilisations dans la commune du Carbet, dans l'ouest de l'île. «Il se bat pour la bonne cause. On a besoin de quelqu'un de plus révolutionnaire comme lui», appuie Danielle, 68 ans, retraitée habitante de Saint-Pierre et qui se tient, elle, éloignée des manifestations.

En une poignée de semaines, le RPPRAC et sa figure de proue se sont imposés comme des interlocuteurs crédibles – et même incontournables – auprès de l'Etat, siégeant lors des tables rondes avec le préfet, les élus et les représentants de la grande distribution, au contraire des syndicats relégués au rôle de spectateur. Preuve en est lors du dernier round de négociations, mercredi soir : la réunion s'est soldée par un accord entre l'Etat et les distributeurs sur une baisse des prix pour une cinquantaine de familles de produits alimentaires (lire cicontre). Mais le RPPRAC, qui souhaite ces réductions sur «tout l'alimentaire», a refusé d'enterrer la hache de guerre. Et c'est Petitot qui s'est chargé de l'annoncer, devant ses partisans rassemblés sous le bâtiment de la Collectivité territoriale de Martinique, à Fort-de-France. «On est ultradéterminés. On maintient les blocages, on maintient tout. Le combat, c'est jusqu'à obtenir gain de cause», a-t-il martelé, en appelant à la venue sur l'île du ministre des Outre-Mer, François-Noël Buffet.

«Il arrive à lever les masses» Il y a quelques mois seulement, le nom de Rodrigue Petitot ne parlait pourtant à presque personne en Martinique. Quant au RPPRAC, dont il partage la direction avec Aude Goussard et Gladys Roger, deux militantes indépendantistes martiniquaises de longue date, il n'existait même pas juridiquement «J'ai découvert le R début 2023. C'est Gladys qui m'a parlé d'une personne qui faisait des débats en live tous les mercredis et les dimanches sur TikTok, retrace Aude Goussard. Il parlait des problématiques de la Martinique et de la vie chère. On s'est rencontrés à l'été 2023 et on a acté de s'engager ensemble.» Le RPPRAC obtient son agrément d'association au début de l'été 2024. Rodrigue Petitot en devient le président, Aude Goussard la secrétaire et Gladys Roger la trésorière.

Après des mobilisations sur diverses problématiques locales, le RPPRAC s'attaque en juin au surcoût de l'alimentation sur l'île – l'Insee estime que les prix des denrées alimentaires y sont 40 % plus élevés que dans le reste de la France. L'association envoie le 1er juillet un courrier aux distributeurs dans lequel elle les somme de s'aligner avant le 1er septembre sur les prix pratiqués dans l'Hexagone. En vain. Des manifestations se mettent alors à essaimer dans les grands supermarchés de l'île. Relayé massivement sur les réseaux sociaux, le mouvement prend de l'ampleur. La popularité du RPPRAC explose, celle de Rodrigue Petitot plus encore – il est aujourd'hui suivi par plus de 73 000 personnes sur TikTok, soit un cinquième de la population de l'île. Les Martiniquais se partagent aussi ses vidéos dans des dizaines de boucles WhatsApp. «Il a un discours rodé, il donne ce qu'il faut pour qu'on ait envie de se lever et de se battre. En deux phrases, il arrive à lever les masses», loue Aude Goussard.

Dans ses prises de parole, Rodrigue Petitot alterne entre un ton parfois menaçant ou plus policé, suivant le rapport de force du moment. Lundi soir, alors que les négociations s'enrayaient après plusieurs semaines où l'ambiance était plutôt à l'apaisement, le président du RPPRAC a tenu un discours flirtant avec l'appel à la guerre civile, dans un entretien à l'AFP. «Il y a trois étapes : la première les pillages ; si ça dure les destructions ; et si ça continue, c'est la traque de ceux qu'on pense ou qu'on désigne comme ennemis, a-t-il déclaré. On a déjà passé deux étapes. J'espère qu'ils seront raisonnables, parce que quand on arrive à la troisième étape […] les dégâts sont irréversibles.» Puis, quelques heures plus tard, il disait cette fois condamner «toute forme de violence». En août, il reconnaissait auprès de France- Antilles que sa «manière de parler peut parfois heurter les sensibilités des gens qui aimeraient sans doute un peu plus de tact et de poésie». Mais, justifiait-il, «il n'y a pas de poésie, ni de tact quand on passe à la caisse, ou quand on reçoit des rappels de la banque, ou quand on fait les courses de rentrée scolaire, ou quand on fait de l'essence, ou quand on veut voyager. Notre attitude est le miroir de la violence qu'on nous impose.» Pour la députée martiniquaise (PS) Béatrice Bellay, si les «exactions ont donné de l'ampleur au mouvement», il est toutefois «dangereux» de «considérer cette violence comme un levier».

L'élue socialiste, qui dit garder des «rapports cordiaux» avec le RPPRAC, ne trouve pas si étonnant qu'un tel mouvement ait émergé de la société civile alors que «les Martiniquais recherchent de nouveaux leaders». Que ce soit la figure de Rodrigue Petitot qui sorte du lot la surprend en revanche un peu plus.

«Les gens se trompent» D'abord parce qu'il n'était que très peu implanté localement – il est né dans le Val-d'Oise, reconnaît avoir beaucoup vécu entre l'Hexagone et la Martinique, dont sa famille est originaire, et ne s'être établi sur l'île que depuis deux ans. Ensuite parce que le président du RPPRAC a un dossier judiciaire chargé. Rodrigue Petitot compte plus d'une dizaine de condamnations à son casier pour des faits de trafic de stupéfiants, recel ou encore violences, explique à Libé une source judiciaire, et a fait quatre séjours en prison. Sa dernière condamnation à une peine cumulée de dix ans de prison pour trafic remonte à 2017. Il était sorti de détention au bout de quatre ans.

Le principal intéressé, qui n'a pas donné suite aux multiples sollicitations de Libération, ne s'en cache pas. Mais il assure être aujourd'hui rangé. Ce père de trois enfants déclarait en août toujours dans France-Antilles : «J'ai un passé difficile : j'ai été un délinquant, j'ai fait de la prison, mais c'est ce passé qui m'a modelé. J'ai à coeur de montrer que l'on peut quitter ce type de vie pour oeuvrer pour la communauté et faire de bonnes choses pour le peuple.» Des zones d'ombre qui n'entament guère le soutien que lui porte une grande partie de la population martiniquaise. «Il a payé ce qu'il a fait dans la vie. Il a le droit de se réinventer et qu'on le laisse tranquille», appuie Marcel Rose-Adélaïde, membre du bureau confédéral de la CGT Martinique. Aude Goussard parle de son côté d'un «repenti», qui «avait peut-être une dette envers son peuple». Une version à laquelle une source judiciaire bien renseignée dit auprès de Libé avoir du mal à croire : «Les gens se trompent tellement à son sujet : évidemment qu'il fait encore du stup. Le fait qu'il ait réussi à se constituer en acteur légitime est très gênant. Il s'offre une sorte de couverture : s'il se fait interpeller pour une affaire, il pourra dire que c'est une volonté de casser le mouvement.» Le ministre de l'Intérieur, Bruno Retailleau, a d'ailleurs lancé une menace à peine voilée le 11 octobre à Rodrigue Petitot, en disant travailler «avec la justice pour judiciariser un certain nombre d'individus, je pense particulièrement à un qui sort de quatre ans de prison pour trafic de produits illicites». Mais en Martinique, tout le monde s'accorde à dire qu'une arrestation ne ferait que rendre plus tendue une situation qui l'est déjà suffisamment. Un manifestant nous assurait samedi que toucher au R, c'est risquer de voir la Martinique «s'embraser».•

«Il y a trois étapes : la première les pillages ; si ça dure les destructions ; et si ça continue, c'est la traque de ceux qu'on pense ou qu'on désigne comme ennemis.» Rodrigue Petitot

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, vendredi 18 octobre 2024 437 mots, p. AUJM4
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18 octobre 2024 - Le Parisien

Michel Barnier peut-il enjamber l'Assemblée ?

Budget|Recourir à l'article 47 de la Constitution effacerait le travail du Palais-Bourbon.

Ludwig Gallet

CommentMichel Barnier entend-il faire adopter le budget de la France ? La question alimente bien des conversations au sein du Palais-Bourbon. Un vote en bonne et due forme ? L'écrasante majorité des députés n'y croient plus. Ils se disent que le Premier ministre n'aura pas d'autres choix que de recourir à l'article 49.3 pour faire adopter le texte. « La seule question, c'est de savoir quand il sera déclenché », relève un président de groupe parlementaire.

Depuis quelques jours, une petite musique traverse les bancs de l'Assemblée nationale. Un troisième scénario, et un autre outil à la main du gouvernement de Michel Barnier : le recours aux dispositions propres aux débats budgétaires, régis à l'article 47 de la Constitution.

Selon ces dispositions, le temps d'examen du projet de loi de finances est limité à quarante jours au sein du Palais-Bourbon. Si, dans ce délai imparti, les députés ne parviennent pas à aller au bout de l'examen du texte et à le voter, alors le gouvernement aura tout loisir d'envoyer le texte au Sénat, qui devra, quant à lui, statuer dans un délai de quinze jours. « Au vu de la composition de l'Assemblée, il est certain que l'on ne pourra pas aller au bout de l'examen », parie d'ores et déjà un député du socle commun.

« Le message serait terrible »

Une telle décision ne serait pas sans conséquences pour le projet de loi de finances et le travail fait à l'Assemblée. Car, en cas de recours à l'article 47 de la Constitution, les amendements votés à l'Assemblée seraient tout simplement « oubliés », au profit de ceux adoptés au Sénat, où la droite est majoritaire. Comme si l'Assemblée n'avait donc pas travaillé.

« Le message envoyé serait terrible pour les parlementaires, avec qui Michel Barnier a promis de travailler », relève une ancienne ministre. Même si jusqu'à présent le Premier ministre s'est montré « respectueux de l'institution », se rassure un cadre du groupe Ensemble pour la République. Contactés, les services de Matignon n'ont pas répondu à nos sollicitations. L'hypothèse du recours à l'article 47 avait déjà été évoquée lors de l'examen de la réforme des retraites. Le texte n'avait pas pu être voté dans les temps par les députés. Élisabeth Borne avait finalement préféré le 49.3.

Mais peut-être que le Premier ministre n'aura même pas le temps de penser à l'article 47 si une motion de rejet est votée la semaine prochaine sur le projet de loi de finances... renvoyant directement le texte au Sénat. L'Assemblée n'aurait alors pas l'occasion de voter ce premier volet du budget.

L'Humanité
vendredi 18 octobre 2024 821 mots, p. 10

À Compiègne, la grève comme remède à l'abandon du Doliprane

Samuel Eyene

Industrie À l'appel de la CFDT et de la CGT, un mouvement a débuté, jeudi, contre la cession de la branche santé grand public de Sanofi à un fonds états-unien. Sur son site de l'Oise, les travailleurs militent pour préserver la production de l'antidouleur et les emplois.

Compiègne (Oise), envoyé spécial.

L es braises n'ont pas tardé à être attisées. Une fois la fumée du barbecue dispersée, les salariés aux chasubles orange s'empressent de récupérer de quoi se sustenter. Les paquets de chips s'ouvrent. Les odeurs de merguez se mêlent à celle de l'herbe mouillée. « Moi aussi je peux avoir un sandwich ? » demande un des grévistes du jour. « Quel est le mot de passe ? » répond une collègue taquine. Les crépitements du brasero accompagnés de rires fugaces laissent à penser qu'une kermesse s'est improvisée devant le site de production de médicaments de Compiègne. Ce serait oublier que les Sanofi ne sont pas à la fête et que la CFDT et la CGT les ont appelés à un mouvement de grève national et reconductible pour s'opposer à la cession attendue à CD&R, fonds américain, de la branche médicament grand public.

Jeudi 17 octobre marque donc le premier jour de la riposte. « Tant que Sanofi poursuivra son projet de restructuration, nous, salariés, continuerons à nous mobiliser », assure Adrien Mecknache, délégué syndical central adjoint CFDT à Compiègne. C'est sur ce site - avec celui de Lisieux - que se réalise le conditionnement du Doliprane en France. « Nous en produisons ici entre 20 et 30 %. Mais aussi des médicaments d'intérêt thérapeutique majeur. Imaginez donc que nous passions sous pavillon américain. Ce serait tout un pan du secteur médical qui basculerait en priorité sur les marchés financiers outre-Atlantique », s'inquiète le syndicaliste, arrivé en 2014 dans l'entreprise.

Devant l'entrée de l'usine, les chasubles orange de la CFDT règnent en maîtres. Aucun des autres syndicats présents sur le site (FO et CFE-CGC) n'a rejoint la mobilisation du jour. « Ils attendent de voir comment se passent la suite des négociations », glisse un gréviste anonyme. De fait, interviewée par RTL, la présidente de Sanofi France, Audrey Duval, a tenté d'étouffer le début de l'incendie dans la matinée en garantissant la « pérennité des emplois et des sites et du Doliprane dans les pharmacies ». Mais les grévistes ne sont pas convaincus.

En cas de cession, ils exigent que l'État participe au nouveau tour de table contrôlé par CD&R en détenant entre 3 et 4 % du capital via Bpifrance. « Ce serait une bonne façon, pour l'exécutif, de garder la main sur Opella », estime Thierry, 36 ans, technicien en fabrication. La dernière fois qu'il a participé à une mobilisation, c'était en 2004, lors du rachat du groupe pharmaceutique anciennement Aventis par Sanofi. Le voilà replongé dans de lointains souvenirs.

« Je suis triste de voir le tournant pris par la société »

Pour l'heure, la multinationale française a confirmé être entrée en négociations exclusives avec le fonds américain CD&R pour lui céder la moitié de sa filiale santé grand public, Opella. « Mais, en réalité, elle nous a annoncé qu'elle compte vendre 50 % de ses parts et accorder un membre de plus à CD&R au conseil d'administration. Le fonds serait alors majoritaire pour prendre des décisions », confie le trentenaire aux lunettes carrées qui craint de perdre ses conquis sociaux. À quelques pas, Valérie, technicienne qualité depuis plus d'une vingtaine d'années sur le site et représentante de la CFDT, partage aussi son inquiétude. « Il est rare de voir notre syndicat organiser une grosse mobilisation. Ça en dit long sur l'importance de notre lutte », livre-t-elle. « Je suis ici depuis longtemps. Ce sont au départ les valeurs portées sur la santé des patients qui m'ont convaincue d'y travailler. Je suis triste de voir le tournant pris par la société », se désole la mère de famille. Malgré les sourires, l'inquiétude reste la même d'un salarié à l'autre : la crainte de ne pas savoir à quelle sauce ils seront mangés, avec la venue d'un actionnaire étranger.

Pour autant, la cession à CD&R ne semble pas jouée. Également désireux de mettre la main sur le Doliprane, le fonds français PAI Partners, dont l'offre n'avait initialement pas été retenue par le conseil d'administration de Sanofi, aurait formulé une nouvelle proposition au géant pharmaceutique, d'après le Figaro. « Mais PAI Partners (anciennement Paribas Affaires Industrielles - NDLR) n'a de français que le nom. Il va s'adosser à des partenaires émiratis et singapouriens, et je suspecte que cette association ne se fasse qu'en échange de certaines garanties sur la rentabilité de la branche santé grand public », considère Adrien Mecknache. C'est pourquoi, malgré le crachin, les grévistes tiennent tête à leur direction. Et des personnalités politiques ont affiché leur solidarité avec les salariés, dont le député et fondateur de Picardie debout, François Ruffin, venu rappeler à quel point une vente d'Opella « serait un échec pour la souveraineté industrielle française ».

L'Humanité
vendredi 18 octobre 2024 182 mots, p. 4

Par les oreilles

Parmi les 63 000 migrants morts en dix ans sur les routes de l'exil, dont deux tiers en faisant naufrage, combien avaient pris tant de risques pour se faire refaire le nez ou recoller les oreilles comme l'a affirmé Jordan Bardella sur BFM, en profitant en France de l'aide médicale d'État pour les sans-papiers ? Un député LR de Moselle est intervenu à l'Assemblée contre « le tourisme médical » en dénonçant « une pompe aspirante de l'immigration illégale ». Il doit avoir des chiffres. Ce n'est pas si facile pourtant. L'AME ne prend pas en charge les soins de confort, plusieurs associations évoquent un véritable parcours kafkaïen pour en bénéficier. On fait aussi valoir chez les humanitaires et les professionnels de santé que l'absence de soins pour les plus précaires serait un véritable risque de santé publique. L'AME a représenté en 2023 à peu près 0,5 % des dépenses de santé mais, c'est sûr, il doit bien y avoir des touristes qui exagèrent. Le ministère de la Santé parle de onze oreilles recollées sur un an, allez donc savoir pourquoi. Un luxe, peut-être.

Le Monde
France, vendredi 18 octobre 2024 610 mots, p. 12

Le RN suggère la suppression de nombreux opérateurs et agences de l’Etat

Cl. Gu. et Thibaud Métais

Il fallait bien, un jour, sortir du bois. A l’instar de la droite, le Rassemblement national (RN) promet, élection après élection, l’amaigrissement de l’Etat grâce à la suppression d’agences et d’opérateurs. Mais l’extrême droite refusait jusqu’alors de dire quelles agences et missions seraient sacrifiées sur l’autel de la « simplification » et de la rigueur budgétaire. « On ne pourra pas tout dire, cela foutrait le feu et nous mettrait à dos l’administration » , confiait en début d’année 2024 celui qui était alors conseiller du groupe pour les députés siégeant à la commission des finances, Matthias Renault.

Mais, face à l’incendie budgétaire, et pressé de présenter des pistes crédibles d’économies, le RN prend le risque de dévoiler ses cibles, à l’inverse d’une droite très évasive. Près de 80 opérateurs et agences indépendantes doivent être, selon lui, internalisés à terme, et certaines de leurs missions supprimées, comme le confirme au MondeMatthias Renault, devenu député. Le RN y voit une source d’économies immédiate de 8 milliards d’euros.

Selon une liste consultée par Le Monde, parmi les victimes désignées figurent onze agences indépendantes, comme le Contrôleur général des lieux de privation de liberté, la Commission de régulation de l’énergie, la Commission nationale du débat public, l’Agence française de lutte contre le dopage, ou l’Arcep, le régulateur des télécoms. Du côté des opérateurs, citons, parmi les plus célèbres, les agences de l’eau, les parcs nationaux, l’Agence nationale de l’habitat, l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), l’Agence nationale de la cohésion des territoires, l’Agence nationale de la recherche, l’Agence nationale de sécurité sanitaire, l’Agence du service civique, l’Institut national de l’origine et de la qualité, l’Office français de la biodiversité, l’Office français de l’immigration et de l’intégration… Ainsi que de très nombreux opérateurs culturels, mais pas les musées ni l’enseignement supérieur.

« Les deux critères étaient l’importance de leur mission et leur ancienneté, justifie Matthias Renault. Les opérateurs sont des baronnies qui ont un pouvoir de blocage et de nuisance vis-à-vis des administrations centrales, et créent de la bureaucratie. Lorsque l’on arrivera au pouvoir, on veut qu’il y ait de l’efficacité quand on appuie sur un bouton. » Selon le RN, l’absorption de certaines missions par l’Etat pourrait se faire à effectif de fonctionnaires constant, les contractuels constituant une masse « plus pilotable ». D’autres missions seraient, à terme, purement supprimées, assume-t-il.

Une réorientation de la puissance publique

« Dire qu’on va tout supprimer est très populiste », observe Prune Helfter-Noah, coporte-parole du collectif Nos services publics et élue écologiste à Marseille. Elle reconnaît qu’il y a beaucoup à redire dans « le développement un peu anarchique des agences », qui a pu créer « un certain nombre de difficultés en termes de cohérence de l’action de l’Etat ». Mais fusionner ou supprimer telle ou telle agence nécessite, selon Mme Helfter-Noah, un vrai débat : « Est-ce pour rendre un meilleur service à l’usager ou uniquement pour faire des économies en réduisant le périmètre de l’action publique ? »

Par ailleurs, pour plusieurs observateurs, derrière la recherche d’économies ou d’efficacité, c’est surtout une réorientation de la puissance publique qui est en jeu dans la proposition du RN. « De manière générale, les ministères apprécient peu les grandes agences car leurs directeurs ont du pouvoir » , explique Noam Leandri, fondateur du cercle de réflexion Le Sens du service public et ancien secrétaire général de l’Ademe.

Libération
vendredi 18 octobre 2024 372 mots, p. 15

AUTRE

Doliprane : un autre fonds d'investissement dans la course

AFP

AUTRE

Rebondissement dans la cession d'Opella, la filiale de Sanofi qui commercialise notamment le Doliprane, médicament le plus consommé en France. Selon les informations du Monde et du Figaro, confirmées par l'AFP, le fonds d'investissement PAI Partners, établi à Paris, a transmis jeudi une offre mieux-disante que son concurrent américain CD & R. Le courrier a été envoyé à Frédéric Oudéa, le président du conseil d'administration du groupe Sanofi, et comprend «une offre améliorée à hauteur de 200 millions d'euros supplémentaires» par rapport à l'offre précédente faite par le fonds français, ce qui fait de celui-ci «le mieux-disant financièrement» et d'«un point de vue social aussi», selon une source de l'entourage de PAI Partners citée par l'AFP.

Sanofi a annoncé la semaine dernière négocier avec le fonds d'investissement CD & R afin de lui céder 50 % d'Opella, sa filiale qui commercialise une centaine de marques de produits sans ordonnance dans le monde, dont le Doliprane en France. Les syndicats, qui ont lancé une grève reconductible contre cette éventualité, craignent une «casse sociale» parmi les 1 700 emplois que compte Opella sur le sol français, dont 500 sur son site de Compiègne, dans l'Oise, et 250 dans son usine de Lisieux, dans le Calvados.

Jeudi matin, la présidente de Sanofi France, Audrey Duval, a garanti sur RTL la «pérennité» des emplois, des sites de production et du Doliprane. Ce qui n'a pas découragé les salariés de débrayer. A Compiègne, un rassemblement s'est tenu en présence de François Ruffin, qui a renvoyé dos à dos PAI Partners et CD & R, tous deux qualifiés de «requins» par le député LFI : «Il faut que les sites industriels soient aux mains d'acteurs industriels et pas d'acteurs de la finance, le gouvernement doit s'y opposer.» L'annonce stratégique de Sanofi, nouvel exemple du recentrage de la «Big Pharma» sur l'innovation, a rapidement pris une tournure politique étant donné la popularité du médicament. «Ce gouvernement prend l'engagement de maintenir le Doliprane en France», avait assuré mercredi le ministre de l'Economie, Antoine Armand, devant les sénateurs. Le projet fait en outre écho aux enjeux de politique sanitaire dans un contexte déjà marqué par des difficultés d'approvisionnement.

(avec AFP)

Le Monde
France, vendredi 18 octobre 2024 250 mots, p. 10

La commission des finances demande des pouvoirs d’enquête

Malika Cheklal

juste avant de commencer l’examen du budget, mercredi 16 octobre, les membres de la commission des finances ont décidé, à l’unanimité, de demander à être dotés des pouvoirs d’une commission d’enquête pour déterminer les raisons du dérapage du déficit public. Son président, Eric Coquerel (La France insoumise), en avait émis le souhait dès la semaine du 7 octobre. La commission des finances va demander ces pouvoirs pour six mois, afin d’enquêter sur les « écarts des prévisions fiscales et budgétaires » constatées en 2023 et 2024.

La demande de création doit maintenant être transmise à la présidente de l’Assemblée, Yaël Braun-Pivet (Renaissance), puis notifiée au gouvernement, aux présidents de groupe et de commission, qui auront un bref délai pour s’y opposer.Le premier ministre, Michel Barnier, s’est dit favorable, lors des questions au gouvernement, mardi, à une telle commission.

Le 8 octobre, Eric Ciotti, avec son groupe, l’Union des droites pour la République (UDR), avait également déclaré vouloir ouvrir une commission d’enquête sur le sujet. Un compromis entre ces deux demandes a été trouvé en conférence des présidents de groupe, mardi, avec la fusion des deux démarches.

Le chef de file des députés UDR devrait être nommé rapporteur pour les oppositions et Mathieu Lefèvre, député Renaissance, rapporteur pour la majorité relative. Le début des travaux devrait commencer d’ici « fin novembre » ou « début décembre » d’après Eric Coquerel, qui en aurait la présidence.

L'Humanité
jeudi 17 octobre 2024 768 mots, p. 9

Lucie Castets, la case députée ?

Cyprien Caddeo

Gauche Aspirant toujours à Matignon au nom du Nouveau Front populaire, la haut fonctionnaire continue d'apparaître dans des événements unitaires. La pression monte autour de sa candidature potentielle en Isère, où un siège est désormais vacant.

Avec elle, l'union s'est trouvé un visage. Une incarnation inattendue, d'abord inconnue du grand public, mais qui a tout de même percé le mur médiatique. Pour le moment, Lucie Castets continue d'être mise en avant par le Nouveau Front populaire (NFP). Le 13 octobre, par exemple, la candidate de la coalition de gauche pour Matignon s'est rendue dans le Calvados, où elle a été la tête d'affiche de la « Fête pop » du NFP, organisée par le député socialiste Arthur Delaporte, aux côtés de collègues PS et d'eurodéputés FI de Normandie. Le 9 octobre, elle était à un colloque sur l'industrie à l'Assemblée nationale, monté par le député insoumis Matthias Tavel.

La veille, au Palais Bourbon, c'est elle, là encore, qui avait conclu devant la presse l'exposé des contre-mesures fiscales de la coalition de gauche, en réponse au budget de Michel Barnier. Mais, cette fois-ci, la présence de celle qui se dit « à l'origine de ce travail budgétaire » a agacé en interne, d'aucuns s'opposant à sa présence. « Certains socialistes veulent la débrancher, soupire un député du NFP. Pourtant, c'est bien qu'elle soit là, qu'on ait une incarnation unitaire, ça nous évite de retomber dans le débat (Jean-Luc) Mélenchon ou (Bernard) Cazeneuve. » La députée écologiste Cyrielle Chatelain complète : « Lucie Castets nous est précieuse et on n'a jamais trop de voix pour incarner l'union. Toutefois, le NFP est une dynamique collective, ne tombons pas dans le piège de l'obsession d'un seul nom. »

Une circonscription difficile

« Désignée candidate au poste de première ministre par le NFP », selon ses propres mots, et de fait jetée dans l'arène politique, Lucie Castets se prépare toujours à être une alternative en cas de censure du gouvernement Barnier. Mais, cette perspective s'éloignant, la question de lui trouver un point de chute se pose. Un mandat d'élue, par exemple. Il se trouve qu'une circonscription s'est « libérée » : la première de l'Isère connaîtra une législative partielle, à la suite de la démission du député FI Hugo Prévost, accusé de violences sexuelles. Conformément à la loi, le nouveau scrutin doit être organisé dans un délai de trois mois : le premier tour devrait avoir lieu le 8 décembre. Selon nos informations, l'option Castets a, à l'heure actuelle, la faveur des militants des principales forces du NFP, au niveau local, hors PS qui envisage de présenter sa propre candidate. « Si elle décide de se présenter, je serai super heureuse de faire campagne pour elle », abonde Cyrielle Chatelain, députée de la circonscription voisine. « Il faut qu'elle se frotte aux électeurs et qu'elle ait un mandat politique si elle veut durer, juge pour sa part un élu socialiste, qui tempère : je ne saurais dire si c'est la bonne circonscription, en revanche... »

Le dernier mot appartient à la direction nationale des insoumis, à laquelle la circonscription échoit selon l'accord de partage des législatives. « On en discute avec elle, cela fait partie des solutions », a confirmé le coordinateur de la FI, Manuel Bompard. Les insoumis posent toutefois une condition : que Lucie Castets siège au sein de leur groupe, qui, après l'exclusion-démission d'Hugo Prévost, vient de perdre un membre. Une perspective qui n'enchante pas forcément tous les députés : « Si tout cela, c'est une OPA de la France insoumise sur Lucie Castets, je ne suis pas certain que ça serve le bon fonctionnement du NFP », grommelle un parlementaire.

Reste donc à savoir si Lucie Castets prendra ce risque, qui s'avère double. D'un côté, la première circonscription de l'Isère, qui englobe une grande partie de la ville de Grenoble, n'est pas forcément acquise au NFP. La gauche a ravi ce siège, il y a quatre mois, à la faveur d'une triangulaire, face à la Macronie et au RN, avec seulement 1 300 voix d'écart avec le deuxième : Olivier Véran. Si elle acceptait, Lucie Castets pourrait être opposée à l'ancien ministre de la Santé et porte-parole du gouvernement. Ses adversaires ne manqueront pas de souligner qu'il s'agit d'un parachutage pour l'ex-directrice des finances de la Mairie de Paris, née à Caen, dans le Calvados. Par ailleurs, une défaite signerait sans doute la fin de son aventure politique.

De l'autre côté, une victoire l'obligerait à renoncer à sa position d'équilibre entre les forces du NFP, qualité qui a présidé à sa désignation, à l'origine. L'intéressée ne s'est pas exprimée publiquement sur cette question pour le moment. Son entourage fait savoir qu'elle veut « être utile» et « attend une proposition officielle des partis ». 

Le Monde
France, jeudi 17 octobre 2024 737 mots, p. 10
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16 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Après le départ d’Eric Ciotti, LR se dote d’une direction collégiale

En attendant de reprendre la présidence, Laurent Wauquiez va animer une « mission d’exploration » pour refonder un parti moribond

Alexandre Pedro

Pour l’instant, Eric Ciotti est irremplaçable. A l’issue de leur bureau politique, mardi 15 octobre, Les Républicains (LR) ont décidé de trancher ultérieurement la succession du Niçois, président démissionnaire depuis le 1er octobre, mais sèchement poussé vers la sortie dans la foulée de l’annonce de son alliance avec le Rassemblement national (RN), le 11 juin. « On a besoin de remettre le parti en marche et de prévoir pour plus tard les modalités d’une organisation d’élection », a expliqué, à la sortie de ce bureau, Michèle Tabarot. La députée des Alpes-Maritimes a été désignée pour assurer l’intérim à la tête de LR avec l’eurodéputé François-Xavier Bellamy, la ministre de l’agriculture, Annie Genevard, et le trésorier du parti, Daniel Fasquelle.

Charge au quatuor de gérer les affaires courantes avant de fixer une date pour l’élection interne, sans doute au premier semestre 2025. Mais rien ne presse. Lors du bureau, Daniel Fasquelle a indiqué que les finances du parti ne permettaient pas, de toute façon, d’organiser une élection dans les prochaines semaines. Avec l’épisode Ciotti, LR a vu les dons de ses militants s’effondrer et de nombreux élus arrêter de verser leur cotisation. Il est donc urgent d’attendre. « L’idée est de réorganiser le parti, de remettre nos statuts à jour et d’assurer la transition jusqu’à la fin d’année »,complète la députée de Maine-et-Loire Anne-Laure Blin.

Mais le ministre de l’intérieur, Bruno Retailleau, ne s’est pas déplacé pour rien à la Maison de la chimie, à Paris. Comme les autres membres du bureau, il a appris qu ’une « mission d’exploration »allait être confiée à Laurent Wauquiez. Une excellente nouvelle, à en croire un autre membre du gouvernement présent, Othman Nasrou. « Pour enclencher une dynamique nouvelle, nous avons besoin de l’engagement de Laurent Wauquiez pour remettre en ordre de marche notre parti », déclare le secrétaire d’Etat chargé de la citoyenneté et de la lutte contre les discriminations.

Mais, prudent, M. Wauquiez, ancien président de LR (2017-2019) préfère ne rien dévoiler de sa volonté de reprendre le parti dans un avenir proche. Dans les semaines à venir, le chef des députés LR doit animer un groupe de travail chargé de « proposer une refondation complète de[notre] mouvement », indique-t-on dans son entourage. « Rien n’est arrêté, mais il va s’entourer de tous ceux et celles qui souhaitent participer à ce travail », explique Mme Tabarot.

Au point mort

« C’est toujours bien, les groupes de parole »,souffle, ironique, Aurélien Pradié. Le 26 juin, le député du Lot claquait à moitié la porte. « Le parti est réformable, mais pas la marque »,déclarait-il alors à La Dépêche du Midi. Ils sont plusieurs à penser aussi que cette marque, la marque LR, « qui n’a jamais gagné une élection », a vécu. D’autres élus constatent une vie de parti au point mort depuis quatre mois et l’épisode Ciotti. Dans les boucles WhatsApp, des jeunes militants se désolent de recevoir plus de messages de l’Union des droites pour la République (la nouvelle formation de M. Ciotti) que de leur direction.

Place du Palais-Bourbon, les élus sont invisibles au nouveau siège et laissent la dizaine de permanents assurer les affaires courantes. « Le parti doit redevenir un lieu où on créait de la matière grise, enjoint le député des Haut-de-Seine Philippe Juvin. Il y a l’incarnation présidentielle, mais un Nicolas Sarkozy à l’époque de l’UMP avait aussi commencé par organiser une convention thématique tous les mois. »

Reste que dans un parti d’essence bonapartiste, la question du chef risque de très vite revenir au premier plan. En 2021, M. Wauquiez avait soutenu son « ami » Eric Ciotti dans la course à la présidence afin que celui-ci lui dégage la voie comme le candidat naturel de la droite pour la présidentielle en 2027. M. Wauquiez a compris qu’il n’était pas recommandé de demander à un ami de « garder sa place au chaud ». Cette place de candidat que lui contestent deux absents du bureau politique de mardi : Xavier Bertrand et David Lisnard. Et, pourquoi pas, un présent, Bruno Retailleau, à qui sa nouvelle notoriété depuis son arrivée place Beauvau pourrait donner des idées.

Le Figaro, no. 24929
Le Figaro, jeudi 17 octobre 2024 1442 mots, p. 10

Politique

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16 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

LR s'en remet à Wauquiez pour refonder la droite

Le parti, qui s'est réuni lors d'un bureau politique mardi, s'est doté d'une présidence collégiale temporaire en attendant un Congrès prévu début 2025.

Galiero, Emmanuel, Conruyt, Claire

La dernière fois qu'ils se réunissaient, Les Républicains traversaient une tempête comme le parti n'en avait presque jamais connu. C'était le 13 juin, deux jours après la décision d'Éric Ciotti, alors patron du parti, de nouer une «alliance avec le Rassemblement national» dans le cadre des législatives anticipées. Depuis, le député maralpin a quitté LR et renoncé, de facto, à la présidence. La droite, qui a tout à reconstruire, s'est donc retrouvée lors d'un bureau politique à la Maison de la chimie (Paris) pendant une heure et demie, mardi 14 octobre. «La réunion de la victoire après le départ d'Éric Ciotti... Mais tout le monde a parlé de « président démissionnaire » sans le nommer, comme s'il était Voldemort dans la saga deHarry Potter » , griffe l'un des 100 participants. «On a applaudi des deux mains. Il était agréable de voir que la famille était réunie: Retailleau, Pécresse, Copé, Baroin, Jacob, Lisnard... même Pradié était là!», note le député Antoine Vermorel. Un casting moqué par certains, qui raillent ces figures politiques présentes «depuis vingt ans». Des historiques auxquels manquaient Rachida Dati et Xavier Bertrand, qui ont brillé par leur absence.

En attendant de fixer la date d'un Congrès, LR a opté pour une direction collégiale, composée d'Annie Genevard, secrétaire générale LR et ministre de l'Agriculture, François-Xavier Bellamy, vice-président LR et eurodéputé, Daniel Fasquelle, trésorier du parti, et Michèle Tabarot, députée et questeur à l'Assemblée. Le quatuor devrait se maintenir jusqu'au premier trimestre 2025 au moins. Craignant une compétition des candidatures à la présidence du mouvement, d'aucuns regrettent que le calendrier de l'élection ne soit pas accéléré pour graver dans le marbre celle de Laurent Wauquiez. Michèle Alliot-Marie a par exemple émis des réserves sur les directions collégiales qui n'auraient jamais été profitables à la droite. «Si on continue de temporiser, on va mourir à petit feu, lâche un sénateur. Il nous faut un chef, une équipe et un projet. Dans cet ordre-là et pas l'inverse.» Selon les statuts et sauf cas de force majeure, il est prévu d'organiser l'élection d'un nouveau chef sous 55 jours à partir de la vacance du poste. Le maire d'Antibes, Jean Leonetti, a toutefois fait observer qu'un parti encore sous le choc avait besoin d'un temps de convalescence. Cette direction collégiale, «ce n'est pas un sas d'attente, tempère aussi le député Vincent Jeanbrun. Nous avons besoin d'une refondation complète. L'erreur serait de croire qu'il faut remplacer un poste par un autre et d'enchaîner.»

D'ici là, Laurent Wauquiez a pour mission d'engager une réflexion sur la « refondation » de LR dont il doit rendre les conclusions fin décembre. Comme une mise en orbite avant sa reprise en main du parti ? «Chacun a son analyse, on lui accorde une légitimité» ,balaie l'entourage de l'intéressé. «Cela lui permet de bien se lancer et de construire une unanimité autour de lui. D'ailleurs, personne n'a rien dit sur le sujet mardi soir...», souffle un participant. À l'Assemblée, depuis son retour, Laurent Wauquiez n'a de cesse de souffler le chaud et le froid. Dans son propre camp comme avec ses nouveaux alliés du bloc central. Le patron des députés LR, qui a mis plusieurs semaines à inscrire ses troupes dans la « majorité » , alors que le premier ministre était issu de son camp, n'hésite pas à employer la méthode forte pour défendre ses parlementaires. Comme lorsqu'il recadre de manière un peu humiliante le ministre Alexandre Portier en pleine réunion de groupe, il y a une semaine. Mais aussi comme lorsque, en désaccord avec Gabriel Attal, il n'hésite pas à faire perdre le candidat macroniste pour la présidence de la commission des affaires économiques. Quitte à faire élire l'Insoumise Aurélie Trouvé. «Il joue un double jeu à la fois avec les macronistes et avec Michel Barnier, décrypte un élu LR, en alternant entre la méthode douce et le rapport de force brutal.» Du côté de Laurent Wauquiez, on veut rappeler ceci : «Les affaires gouvernementales sont indépendantes des affaires du parti.»

Le congrès, prévu début 2025, pourrait donc être l'occasion d'acter plusieurs points : un nouveau président, de nouveaux statuts, un nouveau corpus idéologique, l'investissement des élus et des cadres, un nouveau nom pour le parti. «La marque est totalement abîmée et le message de LR, brouillé: entre Ciotti qui s'allie au RN et nous qui participons au gouvernement... où se situe-t-on?», s'interroge un sénateur. Sans parler de l'inquiétante situation financière du parti.

Soutenu par les deux chefs de file de la droite parlementaire - Laurent Wauquiez (Assemblée) et Mathieu Darnaud (Sénat) -, Daniel Fasquelle a bien insisté sur une urgence pratique : que chaque élu pense bien à se rattacher au parti LR d'ici la fin de l'année, sachant que cette démarche représente une manne de 37 000 euros pour un parti endetté à hauteur de 8 millions d'euros. La crise interne du parti durant les législatives aurait dissuadé certains de s'enregistrer sous l'étiquette LR, ce qui pénalise les finances du mouvement pour cinq ans. Sans compter la petite musique selon laquelle certains micropartis - et pas seulement le mouvement ciottiste - auraient démarché des adhérents LR. D'où les courriers envoyés dès mercredi par le parti pour relancer les adhésions, les dons et les rattachements, histoire d'aborder l'année 2025 sereinement.

Présent mardi soir, Bruno Retailleau, très applaudi, a insisté sur la mobilisation derrière Michel Barnier. Soulignant l'opportunité pour la droite d'être au coeur du gouvernement, le ministre de l'Intérieur a relevé l'importance d'incarner une vraie alternative et une autre politique. Et la nécessité, surtout, de ne pas décevoir. Un message adressé à tous les ministres LR en fonction, dont beaucoup étaient présents, tels Annie Genevard (Agriculture), Patrick Hetzel (Enseignement supérieur), Nicolas Daragon (Sécurité du quotidien) et Laurence Garnier (Consommation).

En parallèle, et alors que l'avenir de LR reste en suspens, Laurent Wauquiez observe ce qui se passe sur sa droite, en particulier depuis le lancement des mouvements d'Éric Ciotti (Union des droites pour la République) et de Marion Maréchal (Identité-Libertés). Des « satellites » écrasés par le poids du RN, minimise-t-on à droite, et qui fait dire au député de la Haute-Loire que la formule « union des droites » est fort trompeuse. «Marine LePen, ce n'est pas la droite, estime l'entourage de Laurent Wauquiez. Au-delà de savoir si elle est d'extrême droite, on constate que son programme économique est de gauche, même d'extrême gauche.»Pour LR, difficile d'ignorer cependant que les lignes portées par Éric Ciotti et Marion Maréchal hébergent des sensibilités parmi lesquelles de nombreux électeurs de droite peuvent se retrouver. Mais, là encore, les proches de Laurent Wauquiez rétorquent : «Être totalement sous la coupe d'un parti dont le projet économique hérisse le poil de nombreux électeurs de droite ne peut que laisser sceptique face à leur capacité d'attraction.»

Au-delà des questions économiques, cette dynamique d'alliance du bloc « national » , avec la fermeté régalienne pour principal point commun, peut-elle convaincre certains Français encore sceptiques sur le volontarisme de la droite ? Ce, malgré d'ailleurs l'omniprésence de Bruno Retailleau sur le sujet ? Chez LR, on se rassure en se disant que l'avantage sera donné à ceux qui pourront avancer sur « deux jambes » , l'une régalienne, l'autre économique - le « point faible » de Marine Le Pen. Pour marquer une différence avec cette rivale « union des droites » , Laurent Wauquiez veut débusquer toutes les passerelles économiques reliant le RN à LFI, à commencer par l'abrogation de la réforme des retraites. «Il faudra mettre en lumière tout ce qu'ils pourraient voter ensemble», explique-t-on. Et si, effectivement, le RN a su capter des millions d'électeurs aux législatives, on veut aussi retenir le « vote barrage » du second tour comme la preuve de l'existence d'un talon d'Achille, estimant que « la peur du chaos » fut le moteur du « front républicain ».

Parallèlement, la droite apprécie le discours nouveau de Michel Barnier à l'égard du RN et de ses électeurs. «Le premier ministre a totalement raison sur le fond. Combattre le RN à coups de leçons de morale et d'antifascisme, cela fait quarante ans que certains essayent. Il faut les traiter comme des adversaires politiques et démontrer en quoi leur projet politique est nuisible pour la France», confie un proche de Laurent Wauquiez, convaincu que ce changement de ton de Matignon permettra d'aller chercher les rivaux lepénistes sur les «vrais sujets d'inquiétude» et non plus sur les «fantasmes colportés par l'extrême gauche». E.G. ET

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Économie, jeudi 17 octobre 2024 741 mots, p. AUJM9
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17 octobre 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

La voiture électrique à 100 € dans le (rétro) viseur ?

Grâce au leasing social, 50 000 foyers modestes ont pu acquérir un véhicule propre. Mais le dispositif, onéreux, pourrait faire les frais des restrictions budgétaires.

Vincent Vérier et Matthieu Pelloli

C'est la mesure économique qui a permis à plusieurs dizaines de milliers de Français très modestes d'acquérir une voiture neuve électrique. Le leasing social, sorti de la tête de l'ancien président de la commission du Développement durable de l'Assemblée nationale, le député Ensemble pour la République (EPR) des Bouches-du-Rhône Jean-Marc Zulesi - battu lors des dernières législatives -, a donné à 50 000 personnes la possibilité de rouler propre moyennant 100 € par mois (hors assurance).

Problème, le dispositif coûte cher, et même très cher. Alors qu'il ne devait financer que 25 000 véhicules, le leasing social, plébiscité par des dizaines de milliers d'automobilistes dès son lancement, a été étendu à 50 000 voitures pour un montant total de 650 millions d'euros. Soit plus du tiers de l'enveloppe budgétaire consacrée par le gouvernement au verdissement du parc automobile et passée en cours d'année de 1,5 à 1,7 milliard d'euros.

Une mesure populaire

Alors, cet été, au moment de rédiger le difficile projet de loi de finances (PLF) de 2025, certains services de Bercy, à la recherche de dizaines de milliards d'euros d'économies, ont proposé, un temps, une solution radicale. « Ils ont rayé le leasing social, assure une source parlementaire. Avec un coût de 13 000 € par véhicule, c'était trop cher. »

Si, en fin de semaine dernière, François Durovray, nouveau ministre des Transports, a assuré, sans plus de précisions, que le leasing social reviendrait en 2025, rien n'est encore consolidé. « C'est l'exemple même de ce que serait une mauvaise coupe, avertie David Amiel, député EPR de Paris et auteur, en mai dernier, d'un rapport d'information sur l'efficacité des dispositifs d'aide à l'acquisition de véhicules propres. C'est une mesure populaire, qui permet de démocratiser le véhicule électrique à un moment où, on le voit en Europe, notamment en Allemagne, mais aussi en France avec le mouvement des Gilets jaunes et la crise agricole en début d'année, l'acceptabilité de la transition énergétique peut être compliquée. C'est aussi une mesure qui accompagne les Français qui travaillent et qui aide notre industrie. »

Pourquoi pas en faire bénéficier les occasions

Pour Lisa Belluco, députée écologiste de la Vienne, membre de la commission du Développement durable de l'Assemblée nationale, le leasing a des vertus. « Des trois dispositifs de verdissement avec la prime à la conversion et le bonus écologique, c'est celui qui permet d'emmener tous les Français. Il faudrait juste le cibler vers les véhicules plus légers, moins polluants. »

D'ailleurs, en plein Mondial de l'automobile, Carlos Tavares, le directeur général de Stellantis, a pris position pour que le dispositif soit étendu aux voitures électriques d'occasion. Une possibilité déjà offerte par la loi mais pas encore utilisée. Le dispositif pourrait comporter deux niveaux, selon lui. Un premier, à 150 € par mois pour un véhicule neuf. Et un deuxième à 100 € par mois pour un véhicule d'occasion. Une suggestion que partage Luca de Meo, le directeur général de Renault. « Ils ont beaucoup de ZOE de seconde main en stock, assure un acteur du dossier. Ce serait un bon moyen de les écouler. »

En tout cas, chez Stellantis, on garde un bon souvenir de cette première année de leasing social. Il faut dire que les voitures du groupe automobile franco-italo-américain ont trusté 70 % du dispositif. Une aubaine pour son chiffre d'affaires, ses marges, mais également pour passer sous les fourches caudines de la réglementation européenne CAFE (Corporate Average Fuel Economy). Les nouveaux seuils qui entrent en vigueur au 1 er janvier sanctionneront par de lourdes amendes les constructeurs qui ne respecteraient pas une moyenne annuelle d'émissions par voiture vendue. Renault, avec sa nouvelle R5 électrique, star du Mondial de Paris, se verrait bien à son tour profiter de l'effet leasing.

Certains constructeurs, sous couvert d'anonymat, affichent d'autres préférences. « Le bonus écologique, ou même la prime à la conversion, fonctionne bien mieux pour verdir le parc roulant existant », avance un premier. « Si Bercy doit faire des choix dans la ventilation, c'est le leasing qu'il faut sacrifier, appuie un autre. Mais politiquement, ce sera difficile. C'est une promesse présidentielle et une mesure perçue comme un marqueur social. »

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, jeudi 17 octobre 2024 454 mots, p. AUJM7

Les propos de Macron sur Israël hérissent dans son camp

De nombreux députés macronistes se sont émus d'une phrase rapportée du président sur la création de l'État hébreu « par une décision de l'ONU ».

Valérie Hacot et Pauline Théveniaud

Les proposrapportés d'Emmanuel Macron lors du Conseil des ministres de mardi n'ont pas seulement fait sortir de leurs gonds Benyamin Netanyahou, le Premier ministre israélien, ou le président du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), Yonathan Arfi - qui les a qualifiés de « faute à la fois historique et politique ». Ils ont aussi semé le trouble, parfois même suscité la colère, parmi les députés... macronistes.

Au coeur de cette polémique, une phrase, dévoilée sur le site du « Parisien » - « Aujourd'hui en France » mardi après-midi : « M. Netanyahou ne doit pas oublier que son pays a été créé par une décision de l'ONU, par conséquent, il ne devrait pas s'affranchir des décisions de l'ONU. » Une allusion au vote, en novembre 1947, par l'Assemblée générale des Nations unies du plan de partage de la Palestine en un État juif et un État arabe. Ces propos, confirmés par plusieurs participants, font également évidemment référence à la situation au Sud Liban, où sont déployées des forces de l'ONU (Finul), et où Israël mène une offensive terrestre contre le mouvement pro-iranien Hezbollah.

« Au groupe, ça passe mal, ça remue »

La phrase est restée en travers de la gorge de nombreux élus de l'ex-majorité présidentielle. « Au groupe, ça passe mal. Ça remue », constate une figure d'Ensemble pour la République (EPR, ex-Renaissance). « Cela a jeté un vrai trouble », renchérit un ténor de l'ex-majorité.

Dès mardi soir, les messages ont en effet fusé sur la boucle des députés EPR. « Alors que l'Allemagne renforce son soutien à Israël, en confirmant la nécessité de combattre les armées terroristes, la France n'est pas au niveau. Je suis scandalisée par tant d'inconséquence, de capitulation et d'absence de hauteur de vue », s'est ainsi carrément emportée la députée Caroline Yadan, de la 8 e circonscription des Français de l'étranger (qui comprend Israël). Son collègue Charles Rodwell n'est pas plus tendre : « Cette déclaration est visiblement véridique. C'est tout à fait inquiétant. »

De nombreux élus se sont empressés de demander une explication à l'Élysée, mais aussi aux ministres présents mardi après-midi à l'Assemblée. « L'Élysée a fait savoir que la phrase sortie dans les médias n'était pas tout à fait fidèle aux propos du président Emmanuel Macron, qui faisait juste valoir que le droit international, c'était important », relate le député de Paris Sylvain Maillard. Objectif : calmer des esprits chauffés à blanc. Reste que la présidence n'a jamais démenti ces propos.

Le Figaro, no. 24929
Le Figaro, jeudi 17 octobre 2024 571 mots, p. 10

Politique

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16 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

CHRONIQUE CONTRE-POINT

Wauquiez-Attal : réflexes communs, calculs voisins

Tabard, Guillaume

Il arrive à Laurent Wauquiez et Gabriel Attal de ne pas s'entendre. Lorsque, par exemple, refusant de se mettre d'accord sur la présidence de la commission des affaires économiques, celle-ci revient à une députée LFI. Mais ces deux hommes aux histoires et aux opinions si différentes ont, dans ce moment particulier de la vie politique, des réflexes et des calculs voisins.

Au soir même de la dissolution, tous deux ont eu l'intuition, confirmée par le résultat des législatives, qu'il fallait tenir les leviers au Parlement pour peser dans cette séquence nouvelle. Dans une Assemblée sans majorité, les présidences de groupe ont un effet un rôle décisif. C'est ce qui a conduit Wauquiez à prendre la tête du groupe Droite républicaine et Attal celle d'Ensemble pour la République. Mais s'ils veulent peser aujourd'hui, tous deux ont le regard tourné vers la présidentielle de 2027. Et, pour cela, ils savent l'importance d'un appareil partisan. C'est ce qui les conduit à se préparer à prendre la tête, respectivement, des Républicains et de Renaissance.

La déclaration de candidature de l'ancien premier ministre est imminente. Et tant pis si cela passe par une bataille avec Élisabeth Borne, à qui il a succédé à Matignon, et si, voulant garder la présidence du groupe à l'Assemblée, on lui reproche de tout vouloir pour lui. L'ancien président d'Auvergne-Rhône-Alpes se donne, lui, un peu plus de temps en laissant une direction provisoire collective gérer les suites du départ d'Éric Ciotti. Mais c'est au premier semestre 2025 au plus tard qu'il veut «tout refonder»au sein d'une droite partisane qui n'a cessé de s'émietter depuis 2012.

Cette stratégie parallèle s'appuie sur un même pari, ou un même espoir : la fin du macronisme. Wauquiez, hostile depuis toujours à toute alliance avec le chef de l'État, n'a cessé de proclamer qu'il n'y aurait de victoire future pour la droite que dans une «rupture»nette avec sa présidence. Et s'il a finalement accepté et parrainé une coalition avec les macronistes, c'est dans la mesure où celle-ci s'inscrivait dans un gouvernement conduit par un LR, Barnier, qui n'entend pas se laisser dicter son action par Macron. Attal, c'est à une « rupture » affective qu'il a procédé avec un président qui ne lui a pas laissé le temps de s'épanouir à Matignon. Mais c'est en politique, partant de l'impossibilité pour le président de briguer un troisième mandat, qu'il juge dépassé de porter encore l'étiquette de « macroniste ». Ce qui fait craindre à des « grognards » comme Richard Ferrand un «grand effacement» du président par ceux qui lui doivent tout.

Il est sans doute un autre point d'accord entre le député des Hauts-de-Seine et celui de la Haute-Loire : leur regard sur Michel Barnier. C'est entendu, en termes identiques, les deux présidents de groupe du « socle commun » martèlent vouloir «aider à la réussite» du premier ministre ; conscients que son bilan sera aussi le leur - pour le meilleur et plus encore pour le pire. Mais c'est peu dire qu'Attal est agacé par un Barnier qui prend de haut ce petit jeune à qui il a succédé. Et que Wauquiez, bien que rassuré sur le fond, n'est pas dupe de la parole de celui qui lui a fait croire que le chef de l'État avait mis un veto sur sa nomination au ministère de l'Intérieur - ce que Macron, captures d'écrans de textos à l'appui, aurait démenti auprès de l'intéressé. G. T.

L'Humanité
jeudi 17 octobre 2024 555 mots, p. 12

Les députés vont refaire les comptes

Anthony Cortes

La création d'une commission d'enquête sur le dérapage du déficit a été votée ce mercredi. Elle aura pour mission de faire la lumière sur les causes de cette dégradation.

L'heure des comptes approche pour le gouvernement. Alors que le déficit public doit atteindre 6,1 % du PIB cette année, loin des 4,4 % annoncés initialement par le gouvernement, une commission d'enquête parlementaire va être mise en place pour éclaircir les raisons de ce dérapage incontrôlé. À la manoeuvre, deux camps que tout oppose. Le Nouveau Front populaire (NFP), représenté notamment par le député FI Éric Coquerel, qui devrait prendre la tête des travaux de cette commission via la transformation de la commission des Finances qu'il préside. Et le groupe UDR d'Éric Ciotti, allié du Rassemblement national (RN).

Bien que les premiers entendent interroger la disparition des recettes fiscales comme source du déficit alors que les seconds déplorent une baisse de la dépense publique qui ne serait pas allée assez loin, ils auront à mener ce travail plus ou moins conjointement. Sur proposition de Yaël Braun-Pivet, la présidente macroniste de l'Assemblée nationale, un compromis a été trouvé et entériné ce mercredi, pour qu'un rapporteur ciottiste soit nommé, en plus d'un autre issu du camp présidentiel. Ils auront à répondre à une question simple : comment nos comptes publics ont-ils pu être coulés par sept ans de macronisme ?

Les macronistes se défaussent

Lors de la séance de questions au gouvernement, mardi 15 octobre, le premier ministre, Michel Barnier, a d'ailleurs déclaré attendre impatiemment « les chiffres, les faits, la vérité » de ce travail parlementaire. « En 2017-2018, les gouvernements précédents ont ramené en dessous de 3 % le déficit. Et puis il y a eu un emballement, a-t-il observé, faisant allusion à la guerre en Ukraine, à l'inflation et à la crise du Covid. Ensuite, on a mal maîtrisé la sortie de crise, et la réalité est aujourd'hui celle-là. » Une analyse bien différente de celle d'Éric Coquerel, pour qui il y a surtout eu « insincérité ou cécité » du camp présidentiel, « peut-être même les deux ». Ce qui en ferait, selon lui, une « possible affaire d'État ». « Bercy a certainement été aveuglé par sa politique de baisse des impôts au profit des plus riches tout en espérant tout de même toujours plus de rendement. C'est très grave ! » Pour la députée Droite républicaine, vice-présidente de la commission des Finances, Véronique Louwagie, « l'alerte aurait dû être de mise dès fin 2023 » : « Nous constations déjà ces écarts par rapport aux prévisions. » À l'époque, le déficit public avait atteint 5,5 % du PIB. Les prévisions du gouvernement n'étaient que de 4,9 %.

Pour Bruno Le Maire, ministre de l'Économie de mai 2017 à septembre 2024, qui se dit « naturellement à disposition » de la commission d'enquête pour « répondre à toutes ses questions en toute transparence », l'étau se resserre. Même son ancienne première ministre, Élisabeth Borne, pointe du doigt sa responsabilité et celle de ses services d'alors. Dans un entretien accordé au Point, ce mercredi, elle s'interroge : « Comment est-il possible que Bercy ne sache plus estimer des recettes à partir d'une croissance donnée ? Je pense utile que le ministère effectue son introspection. » Une façon de faire oublier la responsabilité de tout le camp présidentiel ? « Le principal responsable, c'est celui qui préside le pays, tranche Éric Coquerel. C'est lui qui décide de notre politique économique ! »

Le Monde
France, jeudi 17 octobre 2024 1100 mots, p. 10
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16 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Macron face au duel à la tête de Renaissance

Le chef de l’Etat n’est pas parvenu à éviter un affrontement au grand jour entre Gabriel Attal et Elisabeth Borne

Robin D’Angelo

Dans le contexte tendu de la campagne pour l’élection du futur secrétaire général de Renaissance, chaque conflit désamorcé entre Elisabeth Borne et Gabriel Attal est érigé en victoire. En s’exemptant d’un vote en bureau exécutif, jeudi 10 octobre, en vue d’ajourner leur congrès, qui se tiendra finalement les 23 et 24 novembre, les troupes présidentielles estiment avoir assuré l’essentiel. « Nous avons réussi à épargner à notre famille politique un règlement de comptes que certains Cassandre avaient prédit », souffle le porte-parole du parti Loïc Signor.

La décision a cependant fait un déçu, et pas des moindres : Emmanuel Macron. Le chef de l’Etat avait laissé entendre à ses interlocuteurs son souhait de reporter l’élection interne, pourquoi pas en début d’année 2025 ou même à l’été, afin d’écarter le risque que ses troupes s’entre-déchirent en plein débat sur le budget. En amont du bureau exécutif, un courriel avait même été envoyé par la direction de Renaissance pour enjoindre aux hypothétiques absents de donner une procuration, laissant présager d’un vote sur le report qui n’aura finalement jamais lieu.

La déconvenue s’ajoute à une autre tentative infructueuse, poussée, elle aussi, par le chef de l’Etat : arriver à un accord entre les deux rivaux pour se répartir les postes de direction. Depuis l’élection de M. Attal à la présidence du groupe Ensemble pour la République (EPR) à l’Assemblée nationale, en juillet, M. Macron s’oppose à ce que son ancien premier ministre cumule cette fonction avec celle de secrétaire général de Renaissance, une concentration du pouvoir mettant en péril, selon lui, la cohésion de sa famille politique. L’initiative est cette fois revenue à son ancien conseiller spécial Philippe Grangeon qui, agissant en service commandé, réunissait les deux anciens premiers ministres le 8 octobre à son domicile, comme révélé par Politico, en vue de parvenir à une solution. Là encore sans succès.

« Après moi, le déluge »

A l’Elysée, on jure que le président de la République « ne se mêle pas des affaires partisanes », concédant seulement qu’ « il est évidemment soucieux de l’unité du mouvement politique qu’il a initié ». Mais dans l’entourage d’Elisabeth Borne, on se prévaut de l’appui du locataire de la rue du Faubourg Saint-Honoré qui, s’il ne prendra pas la plume pour la soutenir officiellement, échange régulièrement avec elle et active ses relais au sein du parti pour porter la parole présidentielle. Le bureau exécutif du jeudi 10 octobre a ainsi vu le retour de Richard Ferrand, qui s’est ému de la publication d’une tribune « pas très spontanée », le 6 octobre dans L’Opinion, signée par 62 présidents d’assemblée départementale de Renaissance, pour réclamer que Gabriel Attal dirige à la fois le groupe EPR et le parti. Un texte où il n’est par ailleurs jamais fait mention du chef de l’Etat. « Soit c’est un oubli et c’est emmerdant, soit ce n’en est pas un et ça l’est encore plus », a chargé M. Ferrand dans son rôle de gardien du temple macroniste, suscitant l’irritation des proches du président du groupe EPR.

« C’est horrible à dire mais tout cela illustre la perte d’influence d’Emmanuel Macron sur à peu près tout », réplique-t-on dans le camp Attal, où l’on décrit ainsi l’attitude du chef de l’Etat : « après moi, le déluge ».Mais si Gabriel Attal peut se féliciter de remplir les salles des fêtes depuis le début de sa tournée des fédérations – plus d’une centaine de militants étaient encore réunis dans l’Yonne, vendredi 11 octobre, parmi lesquels l’ancien entraîneur de football Guy Roux, qui lui a remis un maillot de l’AJ Auxerre – cette popularité ne fait pas illusion quant à l’état du parti. Alors que Renaissance revendiquait ces derniers mois un contingent de 30 000 adhérents, des sources au sein de la formation avancent désormais le chiffre famélique de 8 500 militants à jour de cotisation.

Les partisans des deux camps s’accordent sur un point : le parti est en état de mort cérébrale, avec parfois seulement quelques dizaines d’adhérents dans certaines fédérations. La charge la plus virulente est venue de Gérald Darmanin qui, en plein « 20 heures » de France 2, dimanche 13 octobre, s’est dit « désespéré » que Renaissance soit « aujourd’hui, le parti de la conservation et de l’inertie » avant d’appeler « tous ceux qui veulent monter le récit de demain » à rejoindre son mouvement Populaires ! Renaissance dispose cependant toujours d’un atout : un compte en banque bien garni sur lequel le futur secrétaire général aura la main, dans la perspective de la présidentielle de 2027.

La bataille s’est engagée sur ce front alors qu’aucun des deux prétendants ne s’est différencié sur le fond des idées .« Les militants veulent-ils dès maintenant un candidat à la présidentielle ? Ou un parti qui se reconstruise collectivement autour d’idées ? », fait mine de s’interroger la députée des Yvelines Aurore Bergé, soutien d’Elisabeth Borne, qui souligne le risque d’une division encore un plus prononcée du « bloc central » ,alors que Gabriel Attal et Edouard Philippe ont fait part de leurs ambitions pour 2027. Les soutiens du député des Hauts-de-Seine estiment que seule la perspective d’une candidature de leur champion à la présidentielle est susceptible de récréer une dynamique autour du parti.

Par presse interposée, les attaques personnelles montent d’un cran entre les deux rivaux. « On voit bien que les finances publiques se sont dégradées ces six derniers mois », a taclé la candidate Borne dans un entretien à Var-Matin, samedi 12 octobre, sous-entendant que Gabriel Attal avait creusé le déficit lors de son passage à Matignon. Le lendemain, dans LeJournal du dimanche, ce dernier l’accusait, par la voix de son entourage, d’avoir enterré ses propositions pour réaliser des économies lorsqu’il était son ministre délégué chargé des comptes publics.

A l’occasion de la sortie de son livre Vingt mois à Matignon (Flammarion, 236 pages, 21,50 euros) le 23 octobre, Elisabeth Borne va multiplier les interventions dans les médias, avec une invitation à un « 20 heures » ce week-end, puis des matinales radios à partir de lundi. Avec le risque que l’escalade verbale se poursuive sous les yeux d’un chef de l’Etat en train de perdre le leadership sur son propre parti.

Libération
jeudi 17 octobre 2024 1207 mots, p. 26

autre

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16 octobre 2024 - Libération (site web)

Elle se remet aux Verts

Matthieu Ecoiffier

autre

D Le ans la vie, on reprend souvent une relation là où on l'avait laissée. Même des années après. Mais qu'en est-il de ce lien étrange qui se tisse au long cours entre les politiques et les journalistes ? En attendant Dominique Voynet à l'Assemblée nationale, une foule d'images me reviennent, enfouies dans les pliures du temps. La ministre verte de l'environnement furieuse que Libération raille les couleuvres que les socialistes lui faisaient régulièrement avaler, comme le décret de création fin 1998 du laboratoire de recherche sur l'enfouissement des déchets radioactifs à Bure ; la candidate à la présidentielle de 2007 (1,7 % des voix) perdue au bout d'un champ désert avec deux amoureux des oiseaux… «C'est rigolo de se retrouver», avait-elle jugé par SMS à l'idée de ce rendez-vous. Alors, rigolo ou inquiétant, ce retour de Dominique Voynet sur la scène nationale en plein dérèglement climatique et politique ? Elle déboule avec un léger retard, comme d'habitude. Dans l'ascenseur en inox, on remonte le temps, sans oser se dévisager. La dernière fois qu'on s'est vus ? C'était en 2014 dans son bureau tout blanc de la mairie de Montreuil. Battling Voynet raccrochait les gants. L'ancien maire stalinien de la ville allié aux socialistes bartoloniens étaient parvenus à l'enfermer dans sa caricature d'édile cassante. Loin de la Dominique sensible et conviviale décrite par ses proches. Dix ans après, la revoilà largement élue en juillet députée Nouveau Front populaire du Doubs.

Portrait Dans un recoin du restaurant de l'Assemblée, on retrouve vite nos marques. Elle assise à ma droite, moi qui pose les questions, feignant d'approuver tout ce qu'elle dit et riant de bon coeur à ses piques. Le débit saccadé, l'esprit tranchant ne sont pas émoussés, se rassure-t-on. Elle se révèle tout aussi pétulante et perfide à 65 ans qu'à 35. Un peu moins péremptoire et un peu plus patinée par la force de gravité et la sagesse des années. Ses dix années de haute fonctionnaire, à l'Inspection générale des affaires sociales puis à la tête de l'Agence régionale de santé à Mayotte ne l'ont pas fait bouger d'un sourcil, qu'elle a toujours circonflexe. Quelques cheveux blancs émaillent désormais sa chevelure gris foncé. Et ses épaules de nageuse se sont arrondies avec la pratique régulière de la plongée sous-marine. «Je vieillis, mais j'ai réussi à passer mon niveau 4 à Mayotte. Au stage, ils avaient tous la moitié de mon âge. Il se sont dit, la mémé Voynet qu'est-ce qu'elle vaut ? Et je m'en suis sortie !» lâche cette adepte invétérée de la compétition.

Après Mayotte, elle a pris sa retraite. «A 63 ans je me suis dit, il me reste vingt ans avant le déambulateur.» Sa détermination à partager son temps entre son Jura d'origine et sa maison sur l'île de Groix n'a guère tenu longtemps. A Dole, les militants déboussolés lui demandent vite de prendre la tête de la fédération EE-LV de Franche-Comté. «Je veux leur redonner une sorte de green pride. On se bat, on attaque, on avance et on n'a rien à perdre.» Dans sa région, le monde ouvrier a basculé RN. «Des électeurs soumis aux diktats consuméristes de Bolloré et de Tik- Tok, signe d'une société pour qui le pouvoir d'acheter est l'unique horizon du bonheur.» En juillet, elle saute le pas et dépose sa candidature à la députation. «Il y avait un vrai risque que le RN obtienne la majorité», se justifie-t-elle. «Et je ne voulais pas laisser un socialiste gagner cette circo et s'en servir pour nous reprendre Besançon» dit-elle, prête à aller au bourre-pif avec le PS comme au bon vieux temps. Mais n'est-elle pas aussi en manque des feux de la rampe ? «Avec Hollande, on se voit, il est dans la même commission que moi. Je le soupçonne de ne pas pouvoir se passer de la lumière… Moi j'ai eu ce sas par la vraie vie. Ce n'est pas que je n'arrive pas à dételer.» Un peu quand même. Bac à 16 ans, mère à 18, médecin anesthésiste à 26, candidate à la présidentielle à 36 ans, grand-mère et ministre à 38, patronne des Verts à 43, sénatrice à 45, maire à 49, députée du Doubs à 65… Présidente sociale écologiste à 68 ans ? En politique comme dans un journal quotidien, les années passent comme des jours. Si elle fait toujours preuve de sororité en louant ses successeures chez les Verts, de Cécile Duflot à Marine Tondelier, Voynet déplore une «tendance à l'entre-soi» chez les jeunes écolos urbains. Députée en 1997, elle se voyait soulever des montagnes. Aujourd'hui, elle se dit parfois «“A quoi bon ?” comme Cyril Dion». Le réchauffement ? «On parle de plus en plus d'adaptation plutôt que de limitation.» Mais ses coups de mou ne durent pas longtemps. «Elle a des convictions inentamées. Elle avait raison il y a trente ans et n'est pas du genre à baisser les bras», sourit Duflot, directrice générale d'Oxfam, qui note un retour en grâce cet automne, «du métier et de l'expérience chez des politiques de l'ancien monde. Capables de trouver un équilibre entre convictions et compromis.» L'art du compromis, Voynet l'a appris à la fin des années 90 auprès de Lionel Jospin dont elle loue «l'intégrité intellectuelle.» «J'avais rendez-vous à Matignon tous les quinze jours avec lui. Quand je le voyais fatigué et fermé, ou furieux parce que la veille Noël Mamère l'avait défoncé à la télé, j'attendais pour lui soumettre un arbitrage important, car une fois qu'il avait dit non, il ne revenait jamais sur sa décision.» Aujourd'hui, elle regrette qu'aucune personnalité de cette trempe ne «se soit manifestée à gauche pour tenir tête à Mélenchon. On n'en serait pas là.» Elle jure qu'elle ne se voit pas ministre dans un gouvernement en mal de majorité. Mais on sent que ça la démange. La voilà qui fait la promotion de sa maturité. «Je sais mieux doser mon effort pour changer la vie des gens.» Et ses amours ? Celle dont l'histoire tourbillonneuse avec Yves Cochet a fait le tour des gazettes se veut pudique. On lui rappelle la première fois que l'on s'est vus, dans son bureau de ministre de l'Environnement. L'interview finie, elle nous avait brandi une photo. «T'as vu mon mec comme il est beau ?» «Il avait douze ans de moins que moi et Martine Aubry avait essayé de me le piquer», rigole-t-elle. Sexagénaire soixante-huitarde, elle se définit en négatif, «pas libertine mais pas monogame non plus, ni en couple stable». Elle a été élevée par une mère institutrice dans une forme de matriarcat. Ses deux filles, 30 et 47 ans, profs de français et d'anglais en Seine-Saint-Denis «par choix», ont toujours plus pesé pour elle que leurs géniteurs. «Elles votent toutes écolo !» lâche-t-elle fièrement. Avant de se quitter elle porte l'estocade. «Matthieu, est-ce que vingt-cinq ans après tes articles il y a une seule molécule radioactive au fond du trou à Bure ? me dit-elle ravie. Dans la loi, il y avait l'obligation de réversibilité du stockage.» Devant l'ascenseur je lui demande si elle est toujours verte, «oui», et toujours de gauche ? «Encore heureux !» Encore heureuse.• 4 novembre 1958 Naissance à Montbéliard (Doubs).

1997-2001 Ministre de l'Aménagement du territoire et de l'Environnement. 1995 et 2007 Candidate à la présidentielle. 7 juillet 2024 Elue députée du Doubs.

L'Humanité
jeudi 17 octobre 2024 778 mots, p. 8

Au procès du RN, des axes de défense déjà mis à mal

Florent LE DU

Justice Lors des trois premières semaines d'audience, les anciens élus FN-RN ont répété les mêmes arguments pour justifier l'emploi de collaborateurs qui n'auraient pas travaillé dans le cadre de leur mandat.

À la barre, les prévenus finissent le plus souvent par s'agacer, voire s'énerver. La présidente du tribunal, Bénédicte de Perthuis aussi, à force d'entendre les mêmes arguments apportés par la défense. Si bien qu'il lui arrive de sortir du bois en y répondant directement. Lors de leurs auditions dans le cadre du procès des assistants parlementaires des eurodéputés FN-RN, Marine Le Pen, cette semaine, Bruno Gollnisch et Fernand Le Rachinel, la semaine dernière (ainsi que cinq ex-collaborateurs) semblent loin d'avoir convaincu les juges. Explications.

C'est sans doute le mot le plus entendu dans le prétoire : « pool ». Selon les prévenus, les assistants parlementaires du FN-RN étaient mis à disposition de l'ensemble des élus, expliquant pourquoi certains collaborateurs n'ont pas ou peu travaillé pour leur parlementaire. Sauf que l'excuse du « pool » a vite été tuée dans l'oeuf par le tribunal et sa présidente, rappelant que le contrat de l'assistant exige que celui-ci « assiste l'employeur dans l'exécution de son mandat parlementaire ». « Ce que la prévention reproche, ce n'est pas qu'ils n'aient pas travaillé, mais qu'ils n'aient pas travaillé pour vous, à temps plein, a expliqué Bénédicte de Perthuis. Dans une société, c'est un abus de bien social de rémunérer quelqu'un qui travaille en fait pour l'entreprise du cousin. » Une analogie reprise plusieurs fois par la présidente, parfois avec agacement, signe que cette ligne de défense ne passe vraiment pas.

À force de le dire, Marine Le Pen a fini, mardi, par le crier en tapant du poing sur la barre : « S i l'administration avait vu des difficultés, c'était à elle de nous alerter ! » Que ce soit pour la mutualisation ou le fait que les fonctions de garde du corps n'entraient pas dans les missions des assistants parlementaires, la défense assure que le Parlement européen savait mais n'a rien dit, ce qui les exempterait de toute faute.

D'une part, « rien ne prouve qu'il savait », estime Bénédicte de Perthuis. Mais, surtout, cela ne remettrait pas en cause la possible illégalité des faits. Ainsi, lorsque Bruno Gollnisch avoue que « les députés n'apportaient qu'une attention assez discrète à ces normes et comptaient sur les services du Parlement », le parquet a bondi : « Vous avez été député européen pendant trente ans, mais ne vous êtes jamais posé la question des règles ? » Bientôt suivi par la présidente : « Vos explications sur les règles non comprises, le tribunal en tirera les conséquences, en prenant compte des connaissances juridiques des uns et des autres. » Marine Le Pen, avocate de formation, a entendu.

Quand bien même les collaborateurs fonctionnaient en « pool », exerçaient-ils vraiment des missions d'assistants parlementaires ? Thierry Légier, garde du corps des présidents successifs du FN-RN, s'est contenté de dire qu'il lui arrivait de préparer des déplacements. Micheline Bruna et Catherine Griset, assistantes personnelles de Jean-Marie et Marine Le Pen, n'ont pu détailler l'évolution de leurs missions lorsqu'elles sont devenues collaboratrices. Guillaume L'Huillier, mercredi, a été incapable de dire sur quels thèmes il a travaillé pour Marine Le Pen...

Alors, la parade, développée par cette dernière, consiste à dire que « l'activité politique est indissociable du mandat de député ». Selon elle, la mission d'un élu est, plus que le travail législatif, de « porter les idées du parti » dans les médias, les meetings... Et donc que si un assistant travaille pour la vie du mouvement, indirectement il travaillerait pour cette mission « politique » du député... Une démonstration farfelue que le parquet a démontée en rappelant que « travailler pour un parti et non pour le travail parlementaire de son député est interdit ».

La « séparation des pouvoirs » ne cesse d'être brandie par le RN dans le prétoire pour dénoncer un prétendu « contrôle du pouvoir judiciaire sur le pouvoir législatif ». « Quand on analyse l'activité des assistants, on analyse celle des parlementaires, ce qui contrevient à ce principe », a soutenu Bruno Gollnisch pour faire comprendre au tribunal qu'il serait « incompétent pour évaluer le travail des assistants ». Ce qui a eu le don d'agacer la présidente : « Pour vous, un député est au-dessus de la loi pénale ? » Elle a aussi rappelé la position de la Cour de cassation qui, dans le cadre du procès Fillon, a statué que « le principe de séparation des pouvoirs n'interdit pas au juge judiciaire (...) d'apprécier la réalité de l'exécution du contrat de droit privé conclu entre un membre du Parlement et un de ses collaborateurs ». Une manière de clore le débat. Ce qui n'a pas empêché Marine Le Pen de continuer à prêcher cet argument dans le désert. Serait-elle à court d'idées ?

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, jeudi 17 octobre 2024 1003 mots, p. AUJM6,AUJM7
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17 octobre 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Darmanin cherche le rebond

Redevenu simple député après avoir vu le Quai d'Orsay lui passer sous le nez, l'ex-ministre de l'Intérieur, l'oeil rivé sur 2027, prépare l'avenir avec un parti et un livre.

Olivier Beaumont et Pauline Théveniaud

Des cartonsjonchent encore le sol, signe que Gérald Darmanin ne s'est pas encore vraiment installé dans sa nouvelle vie. De retour au Palais-Bourbon, l'ex-ministre de l'Intérieur cherche toujours sa place dans les décombres de la dissolution. Certes, il a hérité d'un bureau dans le carré VIP, un bâtiment de l'Assemblée rue de Bourgogne (Paris VII e). Plus cossu que la fourmilière du 101, rue de l'Université, il donne sur un jardin. « Vous voyez, c'est sympa », fait visiter l'élu de Tourcoing. Il n'empêche. Après la place forte de Beauvau, cette petite pièce crie le déclassement.

Emmanuel Macron a eu beau pousser son nom, Michel Barnier n'a pas voulu le nommer au Quai d'Orsay. Le revoilà simple député du Nord. Au lendemain des élections législatives, il a bien caressé l'idée de créer son propre groupe parlementaire, avec une trentaine de députés fidèles. Mais le chef de l'État lui a demandé de renoncer pour éviter les divisions. Alors, il a remballé l'idée. Quitte à se retrouver dans un corner, quand son rival Gabriel Attal, faisant fi des consignes présidentielles, est aujourd'hui grand favori pour s'emparer - sans volonté de partage - de la direction de Renaissance.

« Avec Renaissance, il va gagner un astre mort », se rassure un soutien de Darmanin. « Nous sommes désormais le parti de l'inertie, entouré de deux forces révolutionnaires qui charment les Français », a d'ailleurs planté l'ex-locataire de Beauvau lors du dernier bureau exécutif, jeudi dernier. Peut-être. Mais s'installer à sa tête, c'est mettre la main sur le trésor de guerre. Pas rien, dans la perspective de 2027. Sans compter que, s'il l'emporte, Attal cumulera avec la présidence du groupe parlementaire.

La hache de guerre enterrée avec Attal

Dans cette bataille, tout le monde avait compris qu'il soutenait Élisabeth Borne face à son grand rival. Jeudi soir, au siège du parti, alors que les deux camps étaient à cran, il s'en est tenu à une posture de neutralité. Depuis la nomination de Barnier, Darmanin s'est rabiboché avec Attal, qui l'a appelé le soir où il a quitté Matignon pour enterrer la hache de guerre. Quant à Borne, sa voisine de bureau rue de Bourgogne, elle passe souvent une tête pour papoter, s'annonçant toujours de la même façon auprès de ses collaboratrices : « Il est là, Gérald ? »

Pour préparer des jours meilleurs - et la prochaine élection présidentielle -, le natif de Valenciennes (Nord) a finalement créé sa propre boutique, Populaires, qui tiendra sa première réunion le 30 octobre : 52 parlementaires et une trentaine de chefs d'entreprise sont déjà inscrits à ce « petit-déjeuner de réflexion », qui aura pour thème « le travail qui ne paie plus », et comme invité le spécialiste des questions sociales Antoine Foucher. La jeune formation n'a pas encore de locaux, mais déjà une association de financement...

En parallèle, Gérald Darmanin a pris la plume : en mai prochain, il sortira un livre aux Éditions de l'Observatoire, dans lequel il reviendra sur son passage au ministère de l'Intérieur. Il y parlera Jeux olympiques, immigration, cybersécurité, nouvelles menaces terroristes, mais aussi des Gilets jaunes, des retraites, du travail, des sujets diplomatiques... « J'ai pris des notes pendant sept ans. Ce sera à la fois un journal et une réflexion pour l'avenir », nous confie-t-il. Il ajoute : « Des premières idées pour un projet. » Le message est clair.

En attendant que l'horizon se dégage, l'élu de Tourcoing la joue en retrait du marigot, jugeant que « la classe politique n'a jamais été aussi déconnectée des gens ». « Nous ne pensons plus grand-chose collectivement. » De là à déserter le terrain politicien, il y a un pas qu'il se garde bien de franchir...

« L'un des derniers fidèles de Macron »

Depuis qu'il a quitté le gouvernement, « il joue le poil à gratter, voire plus », dépeint un député macroniste. Frondeur en chef contre Michel Barnier, ne cessant de planter des banderilles dans le budget concocté par le Premier ministre. « Il faut définir notre but de guerre. Nous, c'est le refus absolu de l'augmentation des charges pour les entreprises. On doit dire à Michel Barnier que l'on ne peut accepter ce budget si cette mesure contre le travail est gardée, car elle va créer des centaines de milliers de chômeurs », a-t-il encore plaidé mardi, en réunion de groupe. « Ce qui se passe est très important. La défense de nos positions, c'est la défense de notre groupe », enjoignait-il, début octobre, sur la boucle Telegram des députés Marcheurs.

Un cadre Ensemble pour la République décrypte la stratégie : « Gérald Darmanin ne croit qu'au rapport de forces. Quand Michel Barnier ne l'a pas pris au gouvernement, par exemple, il a sorti la sulfateuse sur les impôts. » Il reste à savoir ce qu'il peut mettre dans la balance. « Il est très difficile à suivre. Il n'incarne pas une ligne majoritaire dans le groupe », pointe un ancien collègue du gouvernement.

L'ex-ministre de l'Intérieur reste en tout cas proche d'Emmanuel Macron, avec lequel il a déjeuné lundi 7 octobre, et échange quasi quotidiennement. « Quand Gérald fait sa sortie sur les 35 heures, ou quand il attaque sur les impôts, c'est fait en concertation avec le président, évidemment », raconte une connaissance commune. « C'est l'un de ses derniers fidèles », avance carrément un soutien, tandis qu'Attal, en froid, s'est affranchi sans complexe du chef de l'État. Tout en sachant que Darmanin devra néanmoins peu à peu se « démacroniser » s'il veut se ménager un avenir.

Un avenir en... 2027 ? « Bien sûr que cela m'intéresse, mais la présidentielle, ce n'est pas un jeu de téléréalité. C'est d'abord la construction d'un récit national », élude-t-il. Au fond, Gérald Darmanin sait qu'à ce stade il n'est pas le mieux placé. En attendant, il prépare le rapport de forces. On ne se refait pas.

Le Monde
France, jeudi 17 octobre 2024 682 mots, p. 11

Budget : la ligne très libérale de Ciotti

A rebours du RN, l’UDR mise sur des baisses de taxes et sur de vieilles recettes de la droite

Clément Guillou

Eric Ciotti a fait alliance avec Marine Le Pen mais semble parfois regretter la période reaganienne de son père Jean-Marie. Baisse de taxes, vente des participations de l’Etat et économies sur les intermittents ou l’immigration : pour son premier budget, l’Union des droites pour la République (UDR), a repris le bréviaire de la droite libérale, et ajouté une dose de lepénisme. Le petit groupe de seize députés affirme son identité économique, au risque d’apparaître en contradiction avec son allié, le Rassemblement national (RN). « Chez Les Républicains, on devait cohabiter avec la ligne Xavier Bertrand, là ce n’est plus le cas,se réjouit l’entourage d’Eric Ciotti. On veut réduire le périmètre d’intervention de l’Etat. »

Dans son premier jet d’amendements, l’UDR propose des pertes de recettes pour l’Etat et de rares pistes d’économies. D’autres viendront, dit le groupe, citant la niche fiscale des armateurs et une réinternalisation des missions de « la moitié des autorités administratives indépendantes ».

Eric Ciotti se fait fort de supprimer le régime des intermittents et de cesser de financer l’audiovisuel public par le biais de la TVA. Pour le reste, outre l’opposition aux impôts ciblés proposés par Michel Barnier, il suggère des baisses de taxes financièrement symboliques et frappant les citoyens les plus aisés. A supprimer, selon lui : la taxe dite « Chirac » de solidarité sur les billets d’avion, que le gouvernement veut, à l’inverse, doubler ; la taxe sur les logements vacants, qui incite depuis 1998 les propriétaires d’appartements dans les grandes villes à louer leurs biens, et finance l’Agence nationale de l’habitat ; et même la taxe d’aménagement sur les abris de jardin et vérandas – de plus de 20 mètres carrés. « C’est la fin des taxes idéologiques et liberticides », plaide-t-on. Autres recettes perdues : les droits de succession et de donation, qui seraient fortement diminués.

Deux autres propositions du député des Alpes-Maritimes ont été retirées après un arbitrage de groupe : l’une supprimait la cotisation salariale qui finance les organisations syndicales et patronales, par le biais du Fonds pour le financement du dialogue social ; l’autre ciblait la taxe sur les biens de luxe, un impôt forfaitaire qui s’applique à la vente de métaux précieux, de bijoux ou d’objets de collection .

« Encourager le succès »

Par ailleurs, le député des Bouches-du-Rhône, Gérault Verny, rejoint par la majorité du groupe, demande les suppressions de la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises (CVAE), de la taxe sur les rachats d’action ou du malus écologique sur les véhicules. Le député propose de reverser 7 % de la TVA prélevée sur une commune à ladite commune, ce qui priverait l’Etat d’environ 14 milliards d’euros mais enrichirait les communes les plus aisées – au détriment des plus pauvres. « Ce budget pointe du doigt les grandes entreprises vertueuses, les ménages qui génèrent des richesses. A l’inverse, il faut encourager le succès », soutient ce chef d’entreprise, élu dans la commune d’Aix-en-Provence.

Les rentrées d’argent immédiates seraient permises par la vente des participations minoritaires de l’Etat dans Engie, Renault ou Orange. Mais c’est surtout aux étrangers qu’Eric Ciotti demanderait des efforts, dans un panier de propositions qui ressemblent à celles prônées de longue date par le Front national : multiplication par cinq de la taxe de délivrance de titre de séjour, fin de l’aide médicale d’Etat, suppression des subventions aux associations, fin de l’aide au développement des pays refusant la délivrance de laissez-passer, et taxe sur les transferts d’argent de leurs concitoyens.

Interrogé sur les initiatives de son partenaire M. Ciotti, un cadre du Rassemblement national concède que sa ligne n’est pas celle de son parti mais se rassure : en cas de gouvernement commun et compte tenu des rapports de force, les portefeuilles économiques et la définition de la ligne en cette matière seraient réservés au RN.

L'Humanité
jeudi 17 octobre 2024 800 mots, p. 10

Le NFP compte court-circuiter la hausse de la taxe sur l'électricité

Pauline Achard

Budget Le gouvernement voudrait doubler la TICFE, sans passer par la case Parlement. La gauche a bien l'intention de profiter de l'examen du projet de loi de finances 2025 pour tenter de freiner cette mesure jugée « injuste » et antidémocratique.

M ercredi, a débuté l'examen à l'Assemblée de la première partie de l'explosif projet de loi de finances (PLF) portant sur les recettes du budget 2025. L'exécutif, qui espère renflouer les caisses de l'État d'au moins 3 milliards d'euros supplémentaires grâce à la fiscalité énergétique, n'a pourtant pas prévu de la soumettre au débat parlementaire.

En effet, pour contenir le déficit public à 5 % du PIB, Bercy a annoncé, le 10 octobre, une hausse de la taxe intérieure sur la consommation finale d'électricité (TICFE) pouvant excéder les 100 %, mais par voie réglementaire. Pour mémoire, cette taxe avait été abaissée à moins d'un euro le mégawattheure en 2022 pour enrayer les effets de la crise énergétique, déclenchée par la guerre en Ukraine. Début 2024, l'ancien gouvernement l'avait rehaussée à 22,50 euros, ce qui s'était traduit par une augmentation des factures de 10 % en février. Si cette taxe devait retrouver son niveau d'avant la crise, soit 32,44 euros par mégawattheure, au 1er février 2025, comme l'avait programmé Bruno Le Maire avant de céder sa place, elle pourrait finalement atteindre les 50 euros.

Pour avoir les mains libres, le gouvernement de Michel Barnier ne s'est pas embêté à demander l'avis des deux chambres. Dans l'article 7, le texte du PLF prévoit, d'une part, que le tarif normal de l'accise soit fixé à 25,09 euros par mégawattheure pour les ménages, mais autorise surtout qu'une modulation comprise entre 5 et 25 euros supplémentaires y soit ajoutée, par arrêté. Ainsi, le ministre du Budget pourrait lui-même en définir le montant définitif, à compter du 1er février 2025, soit plus du double de son niveau actuel. « Un contresens écologique, notamment en matière de développement de l'électrification », estime le groupe de députés Écologistes dans l'amendement qu'ils ont déposé pour limiter la hausse globale de l'accise (impôt perçu sur la consommation) sur la consommation d'électricité à son niveau d'avant la crise, en plafonnant la modulation uniforme à 7 euros le mégawattheure.

Le député FI et rapporteur sur le budget énergie 2025, Maxime Laisney, estime que cette mesure « injuste serait particulièrement lourde pour les plus modestes, qui paieraient proportionnellement plus que les autres usagers, et sont aussi davantage sujets aux passoires thermiques ». Cela interviendrait, de surcroît, en parallèle d'un coup de rabot, également prévu dans le budget 2025, de 1,2 milliard d'euros sur le dispositif MaPrimeRénov', qui aide financièrement les ménages pour leurs travaux d'isolation thermique.

« stopper cette fuite en avant »

Le gouvernement tente de rassurer depuis des jours en garantissant « une baisse de 9 % du tarif réglementé de vente en 2025 ». Mais les députés NFP ne sont pas dupes. « Cet engagement n'apparaît pas dans le dispositif législatif. Le montant de cette taxe sera certainement décidé à la dernière minute et sans aucune garantie légale pour les consommateurs », dénonce Maxime Laisney. Pour « stopper cette fuite en avant conduisant à augmenter toujours plus haut le prix de l'électricité payé par les Français », le groupe de la FI à l'Assemblée nationale a déposé un amendement prévoyant de fixer le montant de cette taxe à 0,50 euro par mégawattheure pour les professionnels et 1 euro pour les particuliers.

Le député communiste, Nicolas Sansu, abonde : « Même en admettant que le gouvernement respecte son engagement oral et que les factures fondent de 9 %, cette baisse représente en réalité une perte importante sur le pouvoir d'achat des ménages ayant souscrit à un tarif réglementé. Ils auraient dû voir leur facture dégringoler, du fait de la spectaculaire baisse du prix sur les marchés de gros. » La FNME-CGT rappelle que, en trois ans, les Français ont déjà subi une flambée des prix de près de 40 %. Pour qu'un rattrapage s'impose, les députés PCF ont, eux, déposé un amendement demandant la suppression de l'alinéa permettant au gouvernement de définir par arrêté le montant de l'accise.

Selon les calculs de l'UFC-Que choisir, dans un scénario de retour au niveau d'avant la crise, le prix de l'électricité aurait pourtant diminué de 17 %, pour les 24 millions d'usagers ayant souscrit au tarif réglementé, soit 80 % des usagers. Quant aux 20 % de consommateurs restants (6 millions de ménages) ayant souscrit à des offres de marché, ils pourraient, eux, si la TICFE est bien rehaussée, subir une hausse de plus de 14 % sur le prix de leur abonnement.

Face à un exécutif qui tente de récupérer en catimini au moins 6 milliards d'euros sur les factures d'électricité des Français, les députés de gauche n'ont pas peur d'électriser les débats pour éviter que tous les usagers ne se retrouvent perdants.

Le Monde
Idées, jeudi 17 octobre 2024 893 mots, p. 28
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16 octobre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Paul Magnette Tous les hommes contribuent à entretenir des comportements dont le viol est la forme extrême

Grâce à la détermination de Gisèle Pelicot, les hommes ne peuvent plus ne pas s’interroger sur « une culture publique qui continue de reconnaître le désir masculin comme une force irrépressible », estime le politiste et député socialiste belge

Tous les matins, devant le palais de justice d’Avignon, des centaines de femmes et quelques hommes guettent l’arrivée de Gisèle Pelicot et forment une haie d’honneur qu’elle traverse la tête haute. Quelques minutes plus tard, une cinquantaine d’accusés tenteront de nier ou de minimiser leurs crimes, les plus lâches en rendront responsables la victime. Elle restera imperturbable parce qu’elle sait que, comme le dit le slogan qui fleurit sur les murs des villes, « la honte a changé de camp ».

La défense des bourreaux de Gisèle Pelicot rappelle ce qu’Hannah Arendt disait de la banalité du mal : les crimes les plus innommables ne sont possibles que parce qu’ils s’ancrent dans une culture profonde. Les féminicides, les viols, les mutilations, les traitements dégradants sont la partie la plus visible d’un continent d’inégalités, de discriminations, de brimades et d’humiliations vécues chaque jour par les femmes, y compris dans les pays où tout cela est en principe proscrit en droit. C’est la vertu des grands drames, et de l’effroi collectif qu’ils suscitent, de révéler les racines du mal. Grâce à Gisèle Pelicot, des dizaines de milliers d’hommes se posent des questions que, depuis longtemps, ils préféraient ignorer. Ceux, dont je suis, qui exercent des responsabilités publiques ne peuvent pas ne pas se demander « en avons-nous fait assez » ?

Tant de lâcheté

Avons-nous vraiment épuré notre corpus de règles, notre langage et nos modes de pensée des biais de notre culture patriarcale ancestrale ? Nous interrogeons-nous vraiment, et de manière systématique, sur la manière dont les décisions que nous prenons façonnent les relations entre les femmes et les hommes ? Nous sommes-nous vraiment dotés de toutes les normes nécessaires à gommer les injustices que subissent les femmes, dans leur éducation, dans leur travail et leur salaire, dans leur vie personnelle, affective et sexuelle, dans leurs libertés, dans leur désir de créer et de s’exprimer ? Avons-nous mis en place les institutions qui permettent aux droits formellement reconnus aux femmes de se traduire en droits réels ? Avons-nous mesuré les risques de reflux qui menacent toujours la marche vers l’égalité des genres ? Avons-nous, tout simplement, été assez attentifs à la voix des femmes, dans cet espace public et médiatique si imprégné de tonalités masculines ?

Grâce à Gisèle Pelicot, des dizaines de milliers d’hommes cessent de brandir les avancées législatives, ou d’exciper de la difficulté de changer par la norme publique ce qui relève de l’intime, pour esquiver les questions les plus dérangeantes, celles qui relèvent de leur propre intimité. Les bourreaux de Mazan sont des hommes ordinaires, de tous les âges et de toutes les conditions, qui n’ont en commun que de s’être sentis autorisés à abuser d’une femme. Ils sont le signe d’une culture publique qui continue de reconnaître le désir masculin comme une force irrépressible, justifiant l’appropriation des corps féminins, y compris par la violence.

Face à tant de lâcheté, notre premier réflexe est souvent de nous dire et de dire aux femmes dont nous partageons la vie : « Moi, je ne suis pas comme ça. » Mais la sérénité et la détermination de Gisèle Pelicot nous interdisent d’en rester là. Si 96 % des auteurs de viols sont des hommes, c’est que tous les hommes, d’une manière ou d’une autre, consciente ou inconsciente, contribuent à entretenir, par leur langage et leurs attitudes, des comportements dont le viol est la forme extrême, et qui ne se perpétuent que parce qu’ils trouvent un terreau fertile.

Consentement forcé

Désormais, grâce à Gisèle Pelicot, nous commençons à affronter des interrogations que nous remisions dans les tiroirs les plus profonds de notre mémoire. N’avons-nous pas, par notre statut ou par des parades de séduction que nous pensions galantes, forcé le consentement de certaines femmes ? Avons-nous pris notre part des tâches dites domestiques et de la charge mentale qui les accompagne ? Avons-nous élevé nos filles à vivre pleinement leurs libertés et leurs désirs et à se dresser contre toutes les formes de la domination masculine ? Avons-nous appris à nos fils à se poser ces questions, que nous-mêmes abordons trop tardivement ?

Ce sont ces débats que la force de caractère de Gisèle Pelicot nous oblige à affronter. Il n’y a pas d’un côté les règles publiques et de l’autre le domaine de l’intime. Il y a une culture patriarcale, qui irrigue autant le champ public que l’espace privé. Françoise Héritier [anthropologue, 1933-2017] l’avait bien résumé : les différences de genre sont naturelles, mais les inégalités – et les institutions qui les fondent et les consolident – sont une construction des hommes. Pas des humains, des hommes. En choisissant de faire de ce procès une confrontation publique, Gisèle Pelicot a fait voler en éclats tous les prétextes. Et tous les hommes devraient lui en être éternellement reconnaissants.

Le Monde
France, jeudi 17 octobre 2024 1222 mots, p. 11
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15 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Les élus locaux défendent les 100 000 postes créés en dix ans

Les effectifs de la fonction publique territoriale n’ont cessé de croître depuis 2010. La Cour des comptes préconise de les réduire de plus de 5 %

Benoît Floc’h

La rentrée est décidément pénible pour les élus locaux. Pointés pour leurs dépenses par le gouvernement Attal, début septembre, ils ne décolèrent pas à l’idée de devoir consentir à l’effort de 5 milliards d’euros que le premier ministre, Michel Barnier, attend d’eux en 2025. Entre-temps, la Cour des comptes a ajouté sa touche personnelle en suggérant, dans un rapport publié le 2 octobre, de supprimer 100 000 agents territoriaux.

« On voit bien la séquence, affirme Johan Theuret, directeur général adjoint chargé du pôle ressources à Rennes Métropole et à Ville de Rennes, cofondateur du cercle de réflexion Sens du service public. Un déficit qui dérape, la recherche d’économies et la question des effectifs des collectivités locales arrive dans le débat… Ce n’est pas nouveau. »

La Cour des comptes note que « les dépenses de personnel, qui représentent un quart des dépenses des collectivités, connaissent une croissance soutenue » et considère son « optimisation » possible. Appliquer partout la durée légale du travail et lutter contre l’absentéisme permettraient de faire des économies, disent les magistrats financiers. Avant de sortir une proposition massue : ramener la fonction publique territoriale, qui compte 1,9 million d’agents, à son niveau de 2010. Cela se traduirait par la réduction de 100 000 emplois, soit 5,25 % de l’effectif. Economie escomptée : 4,1 milliards d’euros à partir de 2030.

« Procès en incompétence »

Pourquoi 2010 ? Parce que pendant dix ans, entre 2011 et 2021, expose l’institution financière, il n’y a pas eu de nouveau transfert de compétences de l’Etat aux collectivités ; que cela n’a cependant pas empêché les groupements de communes – les intercommunalités, en plein développement – d’employer 112 100 agents de plus (+ 48 %) quand les communes ne faisaient baisser leurs effectifs que de 3 %. Or, la logique était précisément qu’en confiant des missions à leur intercommunalité, les communes réduisent leur personnel.

Derrière la logique comptable, les élus locaux perçoivent une nouvelle manifestation du « mépris » des hauts fonctionnaires de Bercy, qui les considéreraient comme dépensiers et incapables de tenir leur masse salariale. « Je ne dis pas que des efforts ne sont pas possibles, poursuit M. Theuret . Mais c’est surtout un procès facile en incompétence des élus dans la gestion des ressources humaines. »

Maire (divers droite) de Charleville-Mézières, Boris Ravignon se dit également « convaincu » que c’est la défiance des argentiers qui s’exprime. « Même si c’est d’abord de la méconnaissance : les magistrats de la Cour des comptes ne connaissent pas le fonctionnement des collectivités locales », note celui qui vient de se voir confier par la ministre du partenariat avec les territoires, Catherine Vautrin, la mission d’alléger le « millefeuille administratif ». Dans un rapport, remis en mai, M. Ravignon a chiffré, à 7,5 milliards d’euros, l’enchevêtrement des compétences entre l’Etat et les collectivités.

L’idée des magistrats financiers est unanimement rejetée par les élus locaux. D’abord, parce qu’ils se trompent de méthode, considèrent-ils. Le maire de Charleville-Mézières se dit « surpris de voir la Cour des comptes céder à la panique budgétaire », ne trouvant guère « sérieux » de proposer « un bon coup de rabot » comme une fin en soi. Il faut, pense-t-il, commencer par essayer de clarifier et de simplifier avant, éventuellement, de baisser les effectifs. C’est également ce que pense Eric Woerth. Le député (Renaissance) de l’Oise, qui a remis un rapport sur la décentralisation au président de la République au printemps, estime que « c’est une façon étroite de prendre les choses »: il plaide pour réfléchir à la question dans « une vision bien plus globale des relations entre l’Etat et les collectivités, et du rôle que celles-ci doivent jouer. Sinon, dit-il, c’est un pavé dans la mare de plus dans le conflit permanent qui les oppose. » Certes, l’idée de supprimer des postes de fonctionnaire territorial n’est pas taboue pour certains. « Evidemment, elles ont beaucoup recruté », reconnaît M. Woerth, avant de préciser immédiatement : « Mais l’Etat aussi. »

Pour le député, s’ « il faut réduire le nombre de fonctionnaires » partout, cela doit être fait « avec méthode ». La proposition est cependant loin de faire l’unanimité. Car si les communes ont transféré des compétences à leur intercommunalité en gardant leurs agents, c’est qu’elles ont de bonnes raisons, expliquent d’autres élus.

« Polémique ridicule »

Selon eux, c’est par la réalité du terrain qu’il faut prendre le problème. « La Cour des comptes regarde les chiffres, mais pas le service rendu. C’est un souci, et c’est humiliant pour les agents. Car cela laisse penser qu’ils sont payés à ne rien faire, alors que ce n’est absolument pas le cas », explique le professeur de droit public à l’université d’Angers Antony Taillefait. Pour l’enseignant, en effet, « jusqu’à la fin des années 2010, les communes ont maintenu leur niveau d’emploi public, car elles ont pris en charge des activités, des services qu’elles ne rendaient pas avant ou qui étaient jusque-là négligées ».

A Charleville-Mézières, l’eau et l’assainissement ont été transférés à l’agglomération et les effectifs l’ont été aussi, assure le maire, Boris Ravignon. Mais, précise-t-il, « le raisonnement qui consiste à dire qu’avec le transfert de compétences, les communes n’ont plus de raisons d’avoir des agents, c’est bien mal connaître le rôle de voiture-balai du service public que jouent les communes ». Philippe Laurent, maire (Union des démocrates et indépendants) de Sceaux (Hauts-de-Seine) abonde. Même si l’Etat n’a pas transféré de compétences nouvelles depuis 2010, il a fallu prendre en main « de nouvelles responsabilités, appuie-t-il . Les 100 000 postes[qui ont été créés] , ce n’est pas compliqué : c’est 80 000 agents dans les crèches et 20 000 policiers municipaux. »

M. Laurent donne un autre exemple : le développement des maisons France services, qui regroupent de nombreux services publics au même endroit. « Ça n’existait pas en 2010, rappelle celui qui est également président du Conseil supérieur de la fonction publique territoriale . A Sceaux, cela représente trois agents et 130 000 euros par an. On ne regrette pas de l’avoir fait, mais il ne faut pas venir nous le reprocher après. C’est une polémique ridicule. »

Et c’est sans compter ce que Johan Theuret appelle « les reculs sournois de l’Etat qu’il faut compenser »: instruction des dossiers d’urbanisme, dédoublement des classes de primaire, délivrance des titres d’identité… En outre, ajoute M. Theuret, dans les petites communes, les agents sont souvent polyvalents : si une partie de leurs missions est transférée, eux restent pour ce qui ne l’a pas été.

Boris Ravignon cite encore les normes administratives. « Très poussées », elles obligent les maires à employer des agents pour remplir la paperasse. Pour lui, toiletter le droit permettrait d’alléger le coût de gestion et d’économiser des postes. Mais, nuance-t-il, « on ne peut pas dire qu’il y a trop d’agents tout simplement parce que nos budgets de fonctionnement sont à l’équilibre ». Les élus locaux, en effet, ne peuvent pas financer le quotidien de leur collectivité par l’emprunt.

Libération
jeudi 17 octobre 2024 1867 mots, p. 18,19

IDEES

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16 octobre 2024 - Libération (site web)

De l'abbé Pierre à Mazan, la prise de conscience de la culture du viol ?

Cécile Daumas

IDEES

#N otallMen but l'abbé Pierre ! La révélation cet été des agressions sexuelles du curé des pauvres a sidéré, comme aujourd'hui le procès de Mazan et sa kyrielle d'hommes «ordinaires» qui, dans leur immense majorité, nient les faits. Comme une photo de ce que l'on ne voudrait pas voir, l'affaire Pelicot, avec 92 viols, au moins, infligés à une femme à son insu, par 50 inconnus sur ordre de son mari, serait la preuve vivante que la culture du viol existe. Ce qui interroge n'est pas tant la personnalité perverse de l'accusé principal que l'attitude des 50 coaccusés dans leur défense sexiste et irresponsable, insultante pour la victime. C'était un «simple plan cul», dit l'un ; les autres affirment avoir agi par «altruisme», à «contrecoeur», «sans intention» de violer.

Depuis le début du procès, le 2 septembre, le concept de la culture du viol ne cesse d'être employé. «C'est le procès d'un rapport social, de la culture du viol, de la facilité avec laquelle certains hommes se croient autorisés à violer les femmes», analysait la députée écologiste Sandrine Rousseau, le 18 septembre sur France Info. Jusque-là utilisée plutôt par les milieux féministes, l'expression est reprise largement. Les guillemets, qui l'entouraient, tombent le plus souvent devant l'évidence des faits et les preuves matérielles constituées par les vidéos, inédites dans ce type d'affaire, – l'accusation et la défense reposent, habituellement, sur une parole contre parole. Et 60 % des Français pensent que la culture du viol existe, selon un sondage Ifop-Sud Radio réalisé depuis le début de l'affaire.

«A chaque médiatisation du thème des violences sexuelles, le terme s'ancre davantage, remarque la sociologue Alice Debauche, chercheuse spécialiste des violences sexuelles à l'université de Strasbourg. Pour nier notre proximité avec ces violences, on dit que l'auteur est un monstre ou un étranger, quelqu'un qui est différent. On pathologise ou on culturalise le crime. Si le terme de la culture du viol s'impose pour Mazan, c'est que la mise à distance devient difficile.» La découverte de la prédation sexuelle de l'abbé Pierre renforce la démonstration. Pas tous les hommes, mais beaucoup quand même, ironise l'organisation féministe #NousToutes. «La culture du viol est cette atmosphère où l'acte est permis, excusé, banalisé, déculpabilisé», explique l'essayiste féministe Valérie Rey-Robert qui a écrit, en 2019, le premier ouvrage post-#MeToo sur le sujet, Une culture du viol à la française, aux éditions Libertalia (1).

C'est précisément pour montrer que ce crime n'a rien de «naturel», n'est pas une fatalité tombée du ciel, mais qu'il est bien le produit de rapports sociaux inégalitaires et de représentations culturelles sexistes, que les féministes des années 70 forgent le terme de «rape culture». Les New York Radical Feminists publient en 1974 une première recension de victimes qui témoignent publiquement. «Alors qu'elle prend aujourd'hui une place si considérable dans nos sociétés, la question des violences sexuelles n'est devenue un enjeu premier, même pour les féministes, que très tardivement, dans les années 70», remarque Valérie Rey-Robert dans son livre.

C'est au cours de groupes non mixtes aux Etats-Unis comme en France que s'élabore une parole autour d'expériences vécues jusque-là individuellement, secrètement. Des livres sont édités, reprenant des témoignages et analyses théoriques. «Ces ouvrages participent à une prise de conscience collective de la réalité du phénomène, à contre-courant des représentations communes qui en faisaient un acte extraordinaire et en rendaient le plus souvent la victime responsable», analyse Alice Debauche dans Encyclopédie critique du genre (La Découverte, 2016). Le meilleur allié de cette culture prédatrice était jusque-là le silence. Quand il se déchire, c'est une nouvelle prise de conscience qui gagne la société. L'affaire Weinstein et le mouvement #MeToo constituent une étape essentielle de remobilisation et de dénonciation des violences sexuelles, après celle inaugurale des années 70. La demande exceptionnelle de levée du huis clos par Gisèle Pelicot s'inscrit dans ce temps historique post-#MeTo.

Disqualification millénaire Par cette expression efficace et imagée, les féministes montrent la réalité des violences sexuelles telles qu'elles se produisent, défaisant, par là, les préjugés : plus de 90 % des agresseurs sont des proches de la victime, la charge de la culpabilité est renversée avec des violeurs qui se victimisent et des victimes rendues coupables, 84 % des viols restent impunis. La culture du viol, c'est aussi, selon elles, des représentations symboliques, artistiques, culturelles qui soutiennent et entretiennent cette violence entre les sexes, à partir de la disqualification millénaire des femmes (c'est de la faute d'Eve) et leur éternelle soumission.

«Les idées reçues sur les violences sexuelles, les violeurs et les victimes, se transmettent de génération en génération, évoluent avec le temps, imprègnent toute la société. C'est pourquoi il s'agit d'une culture du viol», soutient Valérie Rey-Robert. Ses images remontent à loin. Chez Watteau, Géricault ou Michel- Ange, les femmes sont traquées, victimes de rapt ou de coït forcé. Viol de Lucrèce ou nymphe tremblante face au centaure, le conservateur Régis Michel montre, en 2000 au musée du Louvre, la prégnance de la violence dans ces représentations de la sexualité, lors d'une exposition qui fait polémique, «Posséder et Détruire». «L'art d'Occident ne sait parler de sexe que sur un seul mode : la violence, soutient-il. L'obsession sexuelle de l'art occidental, c'est le viol. […]. L'indigence du discours est inversement proportionnelle au raffinement de la forme.» Non sans une touche de provocation, Régis Michel parle de «l'art du viol». «Ce n'est pas vraiment le sexe que montre l'art occidental, mais le pouvoir, sur le mode le plus primitif et le plus immédiat : celui d'un ordre patriarcal, où triomphe toujours la loi du plus fort, la loi du père.» Aujourd'hui, à l'aune du procès de Mazan, le psychiatre Serge Hefez s'interroge sur une autre source d'images, celles fabriquées par l'industrie pornographique, avec des mises en scène de maris ouvrant leur lit conjugal à de jeunes inconnus. Les épouses y sont parfois endormies… Quel lien avec la culture du viol ? Le psychiatre y voit «un reflet de l'inconscient masculin marqué par la domination d'hommes sur des femmes soumises, qui semblent jouir de cette maltraitance» et en tirent une «puissance virile». Ces productions culturelles ne déclenchent pas directement de passages à l'acte, insiste Valérie Rey-Robert. «Elles banalisent et excusent le viol.» L'essayiste conservatrice Eugénie Bastié soutient l'exact inverse. C'est la culture justement qui civilise les pulsions sexuelles masculines, elle n'incite pas à violer, elle apaise les moeurs sexuelles. «A mon sens, le viol surgit justement dans l'absence de culture, il est pulsionnel avant d'être culturel», avance-t-elle. Elle réfute toute idée de culture du viol comme Claude Habib, spécialiste de la littérature du XVIIIe siècle et des relations hommes et femmes. «Il n'y a pas de culture du viol, toute la société pousse au contraire.» Elle n'éduque pas le garçon à violer, elle le condamne par la loi. Conséquence néfaste de l'affirmation de cette culture du viol, elle s'inquiète de voir «le néoféminisme propager une forme de misandrie, de haine des hommes». La philosophe Sylviane Agacinski abonde dans ce sens : le procès de Mazan n'est pas et ne doit pas être celui des hommes, encore moins celui de la culture du viol. «La formule est ambiguë dans un pays où, depuis un demi-siècle, cet acte constitue un crime passible de peines sévères, grâce au courage de Gisèle Halimi», écrit-elle dans le Monde.

C'est bien le rapprochement entre deux notions contradictoires, la culture et le viol, qui fait débat. Si l'expression suscite des réactions violentes, c'est qu'elle est mal comprise, estime Alice Debauche. «Ce que la notion sousentend, c'est que le viol et les violences sexuelles font partie de la société, de notre organisation de la sexualité et du genre. Ils sont le produit d'un fonctionnement structurel entre les hommes, les femmes, les adultes et les enfants. Tout cet ensemble de mécanismes sociaux complexes à faire passer est résumé efficacement par ce terme.» Dans ses travaux, la sociologue et chercheuse Véronique Le Goaziou, spécialiste des violences, préfère parler de «rapports sociaux de genre».

«Ce qu'on entend par culture du viol, c'est un ensemble de représentations, attitudes, valeurs, qui portent en elles des rapports sociaux de genre qui induisent des façons de se représenter les relations entre les hommes et les fem- mes, pouvant faire le lit de comportements de prédation, de manière implicite.» Simplifié, au risque d'une certaine confusion sous-entendant des incitations au passage à l'acte, le mot remplirait une fonction pédagogique, fort de sa puissance militante électrique. «La culture du viol est la fille du sexisme, la petite fille du patriarcat, résume Valérie Rey-Robert. Ma crainte est qu'en se diffusant, il se vide de sons sens, à l'instar de “féminicide”, qui est devenu synonyme de meurtre de femme alors qu'initialement, il signifie un meurtre du fait d'être une femme.» culture du consentement «Mon voisin, le violeur», titre en une Libération le 4 octobre : «Le procès à la cour criminelle du Vaucluse détruit le mythe du monstre ou du violeur “fou” et désinséré», écrit le journal. Eriger Mazan en procès de la culture du viol, c'est rappeler la banalité d'un acte qui se commet dans tous les milieux. «Ce qui choque, c'est ce qu'implique cette banalité, c'est-à-dire que les agresseurs sont de la même culture que nous», analyse Alice Debauche. La sociologue Irène Théry parle de «viols d'interconnaissance», de «viols par opportunité» : c'est l'occasion qui se présente. Pour elle, le débat sociétal porte bien sur les 50 coaccusés. «C'est à leur propos que se développe depuis un mois toute une réflexion sur les rapports sociaux de sexe, la masculinité toxique, les ressorts et les dénis du viol.» Nombre d'entre eux ne se considèrent pas comme violeurs, car il n'y a pas eu de violence manifeste. Certaines épouses ou ex-compagnes, venues leur apporter leur soutien à la barre, refusent aussi de les voir ainsi. «Nous avons encore une représentation du viol très fortement impactée par la violence physique, remarque la sociologue Véronique le Goaziou. Or, de nombreux viols ne sont pas accompagnés de violence apparente, Mazan en est la preuve.» Selon un sondage réalisé récemment pour le magazine Elle, 59 % des hommes interrogés considèrent que les accusés de ce procès sont des cas particuliers, distincts de la majorité des hommes. Et 58 % pensent que leur partenaire sexuelle peut changer d'avis s'ils insistent et 64 % considèrent qu'il est «parfois difficile de savoir si elle consent ou non». La notion de consentement est encore floue, et le déni présent. «Dès qu'on parle de violences sexuelles, il y a systématiquement une contestation, ça ne passe pas», remarque Alice Debauche. Deux imaginaires sociaux sont à l'oeuvre, selon la chercheuse à Sciences-Po Alexane Guérin : l'un conservateur, qui reste dominant, composé de représentations stéréotypées, et un autre alternatif, plus proche de ces «viols ordinaires» et de la réalité statistique, diffusé depuis #MeToo. A la culture du viol, les féministes rêvent d'une culture du consentement, de l'égalité. En attendant, la parole de Gisèle Pelicot, la levée du huis clos, ces vidéos dans l'intimité d'une chambre à coucher obligent la société à prendre conscience d'une réalité qu'elle est rétive à voir. Culture du viol ou pas.• (1) A l'occasion du procès de Mazan, son éditeur propose le livre en accès libre. En 2025, Valérie Rey-Robert publiera : Dix questions sur la culture du viol (aux éditions Libertalia).

Le Figaro, no. 24929
Le Figaro, jeudi 17 octobre 2024 1675 mots, p. 11

Société

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16 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Aux interrogations de la justice, les réponses alambiquées du FN

Les prévenus, Marine Le Pen en tête, peinent à démontrer la matérialité du travail des assistants parlementaires.

Durand-Souffland, Stéphane

À force d'écouter au Tribunal de Paris les cadres ou militants du Front national (FN, devenu Rassemblement national) jurer sur tous les tons n'avoir jamais commis la moindre faute pénale, on en vient à se poser la question : et s'ils étaient sincères ? Autrement dit, ont-ils écorné sans en avoir conscience des règlements qu'ils décrivent comme surabondants, évolutifs et parfois abscons du Parlement européen, relatifs à l'emploi des assistants des eurodéputés ? «Cette affaire, c'est Kafka que multiplie Ubu», peste hors audience Bruno Gollnisch, le plus lettré de la troupe.

Si les arguments présentés en défense paraissent parfois contre-intuitifs, c'est que le dossier soumis à la 11e chambre correctionnelle est riche de documents et de témoignages embarrassants pour les prévenus. Le montant du préjudice allégué - entre 3,2 et 4,5 millions d'euros, somme encore à affiner ce qui est assez rocambolesque à ce stade -, conjugué à l'existence d'un système supposé mis en place du temps de Jean-Marie Le Pen et perpétué depuis, tranche avec le contexte du procès de responsables du MoDem - dont la sentence est frappée d'appel - pour des faits comparables.

L'affaire ne se présente pas sous les meilleurs auspices. Marine Le Pen, tête d'affiche de l'audience, peine à contenir sa nervosité. Quand elle n'est pas interrogée, elle trépigne, lève les yeux au ciel, soupire, se déploie pour aller s'entretenir avec son conseil, revient à son banc, se relève, se rassied sur un strapontin devant Me Bosselut. À la barre, plus à son aise dans l'art du discours que dans celui de l'écoute, elle tente d'entraîner ses juges sur des chemins de traverse. Les représentants du Parlement européen, partie civile assistée notamment par le redoutable Patrick Maisonneuve, sont chaque jour présents en nombre. L'enjeu, pour eux, n'est pas mince. Si d'aventure des relaxes étaient prononcées, le procès médiatique de l'institution pour persécution politique serait ouvert.

Les prévenus se font une joie de l'instruire par anticipation. À les en croire, on a commencé à «chercher la petite bête» comme dirait Mme Le Pen dès le lendemain du scrutin de 2014, qui a vu débarquer 23 députés FN - un record - à Bruxelles. Dès lors, selon eux, l'administration jusque-là bienveillante - ou indifférente - à l'égard d'un maigre contingent de 3 ou 7 élus qui se débrouillaient comme ils le pouvaient pour exister, s'est muée en machine de guerre implacable pour détruire la menace eurosceptique.

La partie civile déploie en retour une grande énergie pour démontrer que les fraudes présumées du FN ont été commises sournoisement - le FN soutient le contraire, se présentant comme le parti le plus transparent du Parlement européen. Au-delà d'une question d'image se pose celle de la responsabilité civile. Car, dans l'hypothèse où le tribunal retiendrait la culpabilité de la plupart des prévenus, il pourrait estimer que les instances européennes n'exerçaient pas une surveillance assez scrupuleuse de leurs ouailles. Et revoir en conséquence les dommages et intérêts à la baisse, en vertu de la « jurisprudence Kerviel ». Une autre menace de camouflet pour le Parlement.

L'heure n'est pas encore au jugement, mais à la joute entre le tribunal et les prévenus. Enjoints de démontrer la matérialité de leur travail en tant qu'assistants parlementaires - l'accusation estimant qu'il n'en existe nulle preuve convaincante -, et non pas en tant que zélés serviteurs du parti, les intéressés sont à la peine. Pour coller à la théorie du «pool» élaborée par les eurodéputés poursuivis, ils expliquent que les assistants faisaient partie d'un pot commun au service de tous les élus, tout en restant prioritairement liés à leurs employeurs officiels auxquels les lie un contrat.

Se présentant comme «porte d'entrée», «tour de contrôle» ou «plaque tournante», ils se débattent, chacun avec ses moyens et son éloquence, face aux questions basiques du tribunal, malicieuses de l'équipe Maisonneuve, offensives - sans excès - du parquet. La présidente Bénédicte de Perthuis, soucieuse sans doute de ne pas donner aux prévenus les plus rogues le prétexte d'un clash plus ou moins artificiel, laisse ce petit monde parler tout son soûl, y compris quand il répond outrageusement à côté de ses questions - c'est-à-dire la plupart du temps.

L'exercice, cependant, tourne au supplice. Ainsi de Thierry Légier, garde du corps attitré des présidents successifs du parti, malabar en costume cravate qui s'échine à faire valoir d'assez fumeuses attributions sans rapport avec sa musculature (1). La défense mise en place par la pugnace Me Solange Doumic maintient que le Parlement savait pertinemment pourquoi M. Légier était rémunéré depuis 1992 - il avait pris auprès de M. Le Pen la suite de Robert Moreau, connu comme « le bourreau de Béthune » sur les rings de catch. Faux, rétorque Didier Klethi, directeur des affaires financières, selon qui le prévenu était répertorié dans ses fichiers administratifs en tant que «commis principal catégorie C1» ,sans autre précision. Au surplus, ajoute-t-il, la sécurité d'un élu relève de l'État membre dont il est issu, pas de l'Union européenne.

Ainsi également de Catherine Griset. Elle était, sur le papier, assistante parlementaire de Marine Le Pen à temps plein et en même temps, sur l'organigramme du FN, son «assistante», puis «chef de cabinet». Mme Griset, silhouette élancée, chevelure de jais, tailleur-pantalon, raconte son lien singulier avec l'actuelle députée du Pas-de-Calais. Née à Angoulême, elle «monte à Paris» pour poursuivre des études de droit. Sur le conseil d'une amie militante au FNJ, elle postule auprès de Marine Le Pen, alors jeune avocate, pour un poste de secrétaire. «Je me suis entraînée à taper sur un clavier pour avoir le job», poursuit la prévenue, engagée en 1993.

Elle suit son époux à Annecy en 2000, mais le mariage sombre et la voilà de retour à Paris six ans plus tard «seule avec un bébé, sans argent». Marine Le Pen, touchée par ses sanglots au téléphone, l'embauche à nouveau et l'héberge le temps qu'elle trouve à se loger. De 2010 à 2016, elle devient son assistante parlementaire accréditée (APA), rémunérée à temps plein par le Parlement européen à hauteur de 2 654 à 3 206 euros brut mensuels.

Or le statut d'APA implique de résider principalement à proximité de l'institution. «Je n'avais pas compris que c'était tout le temps, bredouille celle qui est aujourd'hui eurodéputée RN. Ma fille s'était fait des copines en région parisienne, elle ne voulait pas déménager.» Mme Griset, dit-elle, est obligeamment domiciliée en région bruxelloise autant que nécessaire chez un autre prévenu, Charles Van Houtte : «Ça me plaisait d'accompagner Marine LePen, j'y passais deux nuits par semaine» ,calcule-t-elle. La présidente, comme le professeur de maths reprend le cancre au tableau : «Votre habitation principale, c'est donc plutôt celle ou vous passiez cinq nuits, non?»

Sur la matérialité de son labeur d'APA, Catherine Griset, dévouée corps et âme depuis les années 1990 à celle qui devient numéro un du FN en 2011, rame. Peu assurée, elle énumère quelques tâches de secrétariat, prétend comme tout le monde que l'organigramme du FN n'était qu'une vaste blague destinée à gruger la presse et que le titre de « chef de cabinet» dont elle fut gratifiée n'eut aucune répercussion sur son volume d'activité. Elle ne sait pas trop dire pourquoi elle utilisait telle ou telle de ses quatre boîtes mail pour correspondre au sujet du Parlement ; ses contradicteurs notent que l'adresse dédiée fournie par Bruxelles n'avait pas sa préférence.

Selon l'analyse de son badge par les enquêteurs, elle n'aurait passé qu'une douzaine d'heures au Parlement (740 minutes précisément) entre octobre 2014 et août 2015 : «On entrait en voiture par le parking», tente Catherine Griset, contredite par M. Klethi : quiconque doit badger pour entrer et sortir du saint des saints. En revanche, la pointeuse du FN trahit la présence de Mme Griset dans les Hauts-de-Seine de 15 à 22 jours par mois en 2015. Le statut d'APA n'autorise pas une telle ubiquité. Catherine Griset - dont l'avocat, Me Sauveur, se tient si près pour mieux lui souffler ses réponses que cela finit par devenir gênant et un peu comique car, avec ses escarpins, elle est nettement plus grande que lui - a versé « 500pièces»pour attester de ses diligences au profit de l'eurodéputée d'alors, s'extasie le conseil de Marine Le Pen. Le tribunal en pointe quelques-unes - des mails dont elle est en copie -, manifestement dubitatif. «Je n'ai jamais travaillé pour le parti,conteste Catherine Griset. Je travaillais pour Marine LePen! J'étais l'assistante parlementaire de Marine LePen qui était également présidente du FN.»

À cet instant, Me Bérénice de Warren, associée de Me Maisonneuve, souligne que la prévenue payait sur ses deniers ses trajets Paris-Bruxelles puisqu'elle était censée habiter en Belgique et ne pouvait donc pas se faire rembourser le Thalys. Et lui demande : «Saviez-vous que vous touchiez une indemnité de dépaysement en compensation de votre installation à Bruxelles?»

Catherine Griset, d'une voix fluette : «Oui...»

Quand il aura fait le tour des prévenus à titre individuel, le tribunal examinera dans quelle mesure il existait, ou non, un système frauduleux. Marine Le Pen a été en substance accusée par des témoignages qui seront passés au crible, d'avoir organisé la désignation et la ventilation des pseudo-assistants auprès des élus FN. Elle s'en est explicitement défendue mardi, tout en répétant que la «mutualisation» était une fatalité pour les formations insuffisamment nombreuses pour constituer un groupe stricto sensu : «Je n'ai jamais décidé de l'embauche de tel ou tel. Les députés ne sont pas des enfants de 4ans à qui on impose un assistant parlementaire!»

Reprise des débats lundi.

(1) M.Légier n'a jamais perçu de rémunération supérieure à quelque 5000euros mensuels en tant qu'assistant parlementaire, contrairement à ce que nous avions indiqué par erreur dans nos éditions du 15octobre. S. D.

Le Figaro, no. 24929
Le Figaro, jeudi 17 octobre 2024 1280 mots, p. 2

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16 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Le tournant répressif de l'Union européenne sur l'immigration

Depuis la reprise des contrôles aux frontières de l'Allemagne, les Vingt-Sept, réunis à Bruxelles jeudi, réclament en ordre dispersé de nouvelles mesures pour durcir les règles, notamment sur les retours.

Collomp, Florentin

L'Union européenne est en quête de «solutions innovatrices» sur l'immigration. Une formule de la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, dans une lettre adressée aux vingt-sept chefs d'État et de gouvernement, réunis en sommet, ce jeudi, à Bruxelles. Parmi les pistes évoquées, la définition de pays tiers «sûrs»vers où renvoyer les migrants, des «centres de retours» hors des frontières de l'UE et même le «protocole» entre l'Italie et l'Albanie pour y sous-traiter les demandes d'asile... «Il y a beaucoup d'idées; aucune ne se généralise matériellement pour l'instant», observe un diplomate européen.

Un virage répressif dans la doctrine européenne sur les questions migratoires. Charles Michel, le président du Conseil européen, dont c'est le dernier sommet régulier, ne voulait même pas mettre le sujet à l'agenda. Il a dû s'y résoudre, devant la demande pressante de la plupart des États membres. Plusieurs de ces derniers ont pris ces dernières semaines des initiatives unilatérales en ordre dispersé. La majorité d'entre eux reconnaît cependant la nécessité de davantage de coordination européenne. «Il y a un consensus pour que la recherche de solutions nouvelles pour lutter contre l'immigration soit dans l'agenda stratégique de la nouvelle Commission. C'était inconcevable il y a quelques années. Le débat a clairement évolué vers la droite» , constate un haut responsable à Bruxelles.

Le revirement de l'Allemagne à la rentrée a accéléré ce changement de paradigme. La réintroduction de contrôles aux frontières et l'expulsion de demandeurs d'asiles, notamment vers l'Afghanistan, décidées par Olaf Scholz, sans prévenir ses partenaires, après l'attentat à l'arme blanche de Solingen, fin août, ont créé un choc. Beaucoup en Europe s'en sont indignés, d'autres s'en sont félicités, comme Viktor Orban, le premier ministre hongrois, ravi de ne plus faire cavalier seul en la matière. La semaine dernière, au Parlement de Strasbourg, le député du parti d'extrême droite belge Vlaams Belang Tom Vandendriessche se félicitait de voir «l'Allemagne appliquer notre programme». Et Jordan Bardella applaudissait «la fin du mythe d'une Europe sans frontières». «L'Allemagne a voulu donner un signal à son opinion publique, mais il faut faire attention à bien calibrer les messages pour ne pas donner l'impression que la libre circulation, un acquis majeur de la construction européenne, a échoué», s'inquiète un diplomate européen.

Le changement de pied allemand a en quelque sorte ouvert les vannes à un durcissement général du ton à travers l'Europe, encouragé par les victoires électorales récentes de l'extrême droite dans plusieurs pays, comme les Pays-Bas ou l'Autriche, ainsi qu'aux régionales en Allemagne. La Hongrie et les Pays-Bas ont signalé en septembre leur intention de ne pas appliquer le Pacte asile et migrations, un ensemble de textes harmonisant la législation européenne sur la question, adopté en mai. Des annonces sans réelle portée, puisque les gouvernements respectifs reconnaissent implicitement qu'ils ne pourront y déroger sans changement de traité, seule voie légale pour s'y soustraire, très improbable. «Il faut éviter la surenchère et la course vers l'extrême droite sur les questions migratoires,plaide la présidente des eurodéputés macronistes Valérie Hayer . La priorité est d'appliquer le pacte. On n'a pas besoin de mesures supplémentaires.»

La Pologne refuse pourtant elle aussi d'appliquer ce pacte. Et son premier ministre de centre droit, Donald Tusk, un européen convaincu, prédécesseur de Charles Michel à Bruxelles, a semé le trouble ce week-end en annonçant suspendre l'application du droit d'asile par son pays. Il entend ainsi lutter contre les manipulations de la Russie et de la Biélorussie qui envoient à dessein des migrants d'Afghanistan, d'Iran, d'Irak ou de Somalie vers la Pologne. Un coup d'éclat de Tusk pour forcer une discussion stratégique sur le sujet avec ses homologues, considérant que l'état actuel du droit communautaire ne suffit pas à faire face. Varsovie se justifie en rappelant que la Finlande en avait fait autant avant l'été.

Véritable star européenne sur la question migratoire, la dirigeante postfasciste du gouvernement italien, Giorgia Meloni, arrivera à Bruxelles forte d'avoir mené à bien, la veille, le transfert de 16 premiers migrants interceptés en Méditerranée vers son centre de rétention flambant neuf délocalisé en Albanie. Très courtisée, elle aura un aparté avec Olaf Scholz et Donald Tusk en marge du sommet ; Emmanuel Macron n'est a priori pas convié. «Nous allons pouvoir tirer les leçons de cette expérience en pratique», assure Ursula von der Leyen, dans sa lettre aux Vingt-Sept. Une sorte de reconnaissance officielle d'une méthode encore jugée inconvenante il y a peu aux yeux de beaucoup, qui faisait l'unanimité contre elle quand le Royaume-Uni tentait de la mettre en place avec le Rwanda. La France ne serait pas hostile à «une discussion ordonnée sur le sujet, dans le respect du droit international et de notre droit», assure un proche d'Emmanuel Macron, réfutant toutefois l'idée d'un «modèle rwandais ou italo-albanais».

Il n'empêche, le consensus s'élargit depuis qu'une quinzaine d'Etats membres, emmenés par l'Autriche, le Danemark et l'Italie, écrivaient en mai à la Commission, pour réclamer de «nouvelles solutions» pour lutter contre l'immigration irrégulière, dont l'externalisation des demandes d'asile, sur ce modèle. Quatre autres pays se sont ralliés depuis à cet appel. «Le sentiment général pousse à la négociation de partenariats avec des pays tiers afin de leur sous-traiter la gestion des migrations et faire de l'Europe une forteresse. Je ne suis pas sûr que ce soit une solution pérenne. L'Union européenne a déjà dépensé des milliards auprès de la Turquie, de la Tunisie, de l'Égypte ou de la Mauritanie. Cela coûte très cher et on ne sait pas toujours comment l'argent est dépensé», relativise Carmine Conte, chercheur au centre de réflexion Migration Policy Group, à Bruxelles.

Cette offensive politique sur l'immigration clandestine, parfois non dénuée d'intentions électoralistes, tranche avec la réalité des chiffres. Les arrivées illégales dans l'Union européenne atteignaient l'an dernier environ un tiers du pic de 1 million en 2015. Selon Frontex, elles ont chuté de 42 % sur les neuf premiers mois de l'année, par rapport à 2023. «Ce n'est pas une crise migratoire, mais plutôt une crise de la gestion des migrations,explique Alberto-Horst Neidhardt, chercheur au European Policy Centre . Les flux se concentrent sur des zones géographiques où les autorités n'ont pas les capacités de faire face, comme les Canaries, en ce moment.» Ils ont bondi de 56 % cette année dans cette direction, tandis qu'ils chutaient fortement de l'Afrique du Nord vers l'Italie.

Le florilège de mesures invoquées par les gouvernements intervient aussi dans une période de transition. Après plus de huit ans de négociations difficiles, le Pacte asile et migrations a été adopté en mai. Mais sa mise en oeuvre, qui nécessite 60 textes d'application, des investissements lourds dans des infrastructures physiques et informatiques, n'est pas prévue avant 2026. Trop tard, estiment plusieurs États, dont l'Espagne ou l'Allemagne, qui proposent d'en accélérer la déclinaison. Le ministre de l'Intérieur français, Bruno Retailleau, s'est lui aussi prononcé dans ce sens. À l'Élysée, on se dit «ouvert sur le principe, pour autant que cela ne remette pas en cause les équilibres du pacte».

En attendant, la Commission propose de remettre au goût du jour une directive dite « retours » , bloquée depuis 2018 en raison de l'hostilité du Parlement. Avec le glissement à droite issu des urnes en juin, le terrain semble plus favorable. Ursula von der Leyen entend augmenter le ratio de 20 % des migrants expulsés parmi ceux faisant l'objet d'une procédure de reconduite à la frontière à travers l'UE. F. C.

Le Figaro, no. 24929
Le Figaro, jeudi 17 octobre 2024 755 mots, p. 6

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16 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Avec sa nouvelle loi immigration, Bruno Retailleau braque le camp Macron

Boichot, Loris

Michel Barnier ne veut pas s'enfermer dans le piège des débats budgétaires. Peu avant l'ouverture d'une longue période consacrée à l'examen parlementaire du projet de loi finances de 2025, le nouveau locataire de Matignon a laissé ses ministres ouvrir un deuxième front sur l'immigration. « Il y aura besoin d'une nouvelle loi » , présentée possiblement « début 2025 » , a annoncé dimanche sur BFMTV la porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon.

Quitte à provoquer un malaise persistant dans le camp Macron, encore traumatisé par l'adoption dans la douleur d'un texte sur le sujet, en décembre dernier. Durci par la droite sénatoriale et soutenu par le Rassemblement national (RN), ce projet de loi avait fracturé l'ex-majorité : 62 voix avaient manqué sur les 251 élus d'alors. Alors ministre de la Santé, Aurélien Rousseau - aujourd'hui député NFP - avait démissionné.

Moins d'un an plus tard, les responsables macronistes ne veulent pas revivre cet épisode. « Faire une loi pour une loi, sans nous expliquer ce qu'il y aurait dedans, ne me semble pas totalement prioritaire » , a pointé Gabriel Attal lundi sur France Inter. Il faut d'abord « évaluer»et «mettre en oeuvre l'existant » , a enchéri le ministre délégué chargé de l'Industrie, Marc Ferracci, même si l'aile droite du parti présidentiel aborde cette perspective avec bienveillance. « Pourquoi pas? » , répond l'ex-ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin.

À l'initiative, son successeur, Bruno Retailleau, assure ne pas vouloir braquer ses partenaires. « Je ne propose rien de plus que ce qui a déjà été voté par la majorité de Gabriel Attal » , a-t-il précisé mardi sur France 2. Le ministre issu des Républicains (LR) entend reprendre les dispositions les plus dures du précédent projet de loi. Certaines avaient été censurées par le Conseil constitutionnel qui les avait considérées comme des « cavaliers législatifs » - c'est-à-dire sans lien avec le texte de départ. « Des motifs de pure forme » , souligne Bruno Retailleau.

Parmi ces mesures retoquées figurent une série de propositions réclamées par la droite et le RN : la limitation du regroupement familial, la fin de l'automaticité du droit du sol, le rétablissement du délit de séjour irrégulier, ou encore l'allongement de la durée de résidence nécessaire pour que les étrangers bénéficient de prestations familiales. De nombreux macronistes avaient contesté à l'époque l'instauration d'une « préférence nationale » d'inspiration lepéniste. Mais ils avaient majoritairement fini par voter le texte de mauvaise grâce, en s'en remettant au Conseil constitutionnel pour le vider de ses mesures litigieuses.

Avec le nouveau projet de loi proposé, beaucoup redoutent de ne pas disposer de ce filet de sécurité et refusent d'y accorder leur soutien. « Le Parlement a dû voter 30 lois sur l'immigration au cours des quarante dernières années. Je ne pense pas que c'est avec une 31e qu'on réglera les problèmes » , a averti mardi dans Les Échos Roland Lescure, vice-président de l'Assemblée et figure historique du macronisme originel. À l'inverse, les 33 députés d'Horizons, parti d'Édouard Philippe, « seront cohérents et revoteront le texte de décembre » , indique leur chef de file, Laurent Marcangeli.

En guise d'ajout à cette copie, le gouvernement souhaite prolonger de 90 à 210 jours le délai maximum de placement en rétention administrative des étrangers « dangereux ». Une promesse que Bruno Retailleau a défendue début octobre dans un entretien au Figaro Magazine, après le meurtre de la jeune Philippine, violée puis assassinée par un clandestin marocain récidiviste, sorti quelques jours plus tôt de son centre de rétention administrative.

Cette initiative est censée s'accompagner de deux tours de vis : la restriction des critères de régularisations, prévue sans loi par une modification de la circulaire Valls ; et le durcissement des politiques européennes, inscrit au menu du sommet organisé ce jeudi à Bruxelles. Le lendemain, Michel Barnier et Bruno Retailleau doivent se rendre à Menton (Alpes-Maritimes) et à Vintimille avec des ministres italiens, au nom de la lutte contre l'immigration irrégulière.

À l'Assemblée nationale, tous imaginent un Hémicycle électrisé par ces nouveaux débats annoncés sur l'immigration. « Ça peut cogner » , pronostique le patron des sénateurs centristes, Hervé Marseille. Et si le gouvernement décide de parier sur une adoption sans vote, par 49.3, certains de ses soutiens évoquent le risque de subir une censure, approuvée par la gauche et une partie du camp présidentiel.

Plusieurs macronistes prêtent au gouvernement la volonté, avec ce projet de loi, de souscrire une « assurance-vie » auprès du RN, qui possède aussi le pouvoir de le renverser en s'alliant à la gauche. Jordan Bardella, le patron du parti lepéniste s'en est félicité, lundi sur BFMTV : « Plus rien ne peut se faire sans nous. » L. B.

Libération
jeudi 17 octobre 2024 761 mots, p. 9

autre

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16 octobre 2024 - Libération (site web)

La potion ultralibérale d'Eric Ciotti peu goûtée par ses alliés d'extrême droite

N.Ma.

autre

Le chef du groupe UDR défend des mesures budgétaires qui favoriseraient grandement les plus aisés et s'oppose à nombre de taxes que sa nouvelle alliée s'apprête pourtant à défendre à l'Assemblée.

S i le courage n'existait pas déjà, Eric Ciotti aurait pu l'inventer. Il en a fallu, incontestablement, à l'ancien président de LR pour rejoindre en juin Marine Le Pen et Jordan Bardella, que les sondages assuraient d'une majorité absolue dans l'hémicycle. Et Dieu sait qu'il en faut, dans l'esprit du Niçois, pour s'opposer aux hausses d'impôt exceptionnelles sur les bénéfices des grandes entreprises et les très hauts revenus. «Aujourd'hui, le budget tel qu'il est ne me convient pas, ce n'est pas un budget courageux», a-t-il tapé du poing sur la table, mercredi sur France Inter, qualifiant de «socialiste» le texte du gouvernement de son ancien camarade Michel Barnier. Un «budget de facilité», que le chef du groupe Union des droites pour la Républiques (UDR) et ses quinze collègues à l'Assemblée entendent corriger avec une trentaine d'amendements déposés.

Caricatural. Courageusement, donc, les nouveaux alliés de Marine Le Pen proposent une série de baisses d'impôts et de taxes pour les plus riches, compensées par des efforts exigés des plus modestes et des étrangers. Pour défendre les propriétaires qui «subissent toujours plus de normes et de charges financières pour la conservation de leurs biens, notamment le respect du diagnostic de performance énergétique», qui empêche de mettre en location les passoires thermiques, la taxe sur les logements vacants serait ainsi supprimée. Tout comme la taxe d'aménagement d'une véranda, la taxe de solidarité sur les billets d'avion, créée par Jacques Chirac, que le gouvernement pourrait tripler et qui, selon les Echos, pourrait atteindre jusqu'à 3 000 euros par passager pour un vol long-courrier en jet d'affaires. La taxe sur les permis de chasse serait, elle, réduite. Pas moins de 7 % de la TVA collectée sur le territoire des communes servirait à «financer les services publics locaux et les projets de développement économique», ce qui favorisait immensément les villes les plus riches. Enfin, la fiscalité sur les successions évoluerait aux bénéfices des mêmes catégories sociales, en permettant de passer de 31 865 euros à 200 000 euros l'abattement appliqué pour une donation des grandsparents à leurs petits-enfants. Un amendement visant à supprimer la taxe sur les biens de luxe a été retiré. Trop caricatural ? Pour compenser les baisses de recettes, les étrangers seront mis à forte contribution. La taxe de délivrance des titres de séjour passerait de 225 euros à 1 000 euros par an. L'aide médicale d'Etat (AME) serait remplacée par un fonds médical d'urgence et l'hébergement d'urgence ne concernerait plus que les étrangers en situation régulière. Les virements à destination des pays ne délivrant pas assez de laissez-passer consulaires se verront taxés, ce qui affectera les familles des travailleurs immigrés, même légaux. Le reste des traditionnels ennemis de l'extrême droite ne sont pas épargnés : la niche fiscale des intermittents du spectacle serait supprimée, l'audiovisuel public verrait se tarir son financement par la TVA et l'Arcom serait tout bonnement abolie.

Canines. Issu de la droite classique, Eric Ciotti pense pouvoir se payer le luxe de ne pas faire dans la dentelle. Quitte à passer pour plus radical que ses nouveaux alliés. Alors que l'UDR propose la suppression sèche des subventions à destination des associations pro-migrants, le RN se montre plus prudent. «Elles rendent des services à des êtres humains. Nous, nous voudrions que les conditions soient différentes mais on ne peut pas couper du jour au lendemain aussi massivement des subventions. Voilà, c'est la différence avec les effets d'estrade d'un certain nombre de nos adversaires», a défendu mercredi le député Jean-Philippe Tanguy, en contradiction avec nombre de déclarations de membres de son parti.

Les cadres frontistes accueillent d'ailleurs d'un silence gêné les propositions de leur nouvel ami. «No comment», sourit le secrétaire général du groupe RN, Renaud Labaye. «Monsieur Ciotti serait aligné sur le programme du RN, vous diriez que c'est un parti satellite […]. On peut avoir des différences et des divergences sans que ce soit problématique», balaie Tanguy. Voire. Interrogé sur l'éventuelle cession d'actifs de l'Etat dans les grandes entreprises, le numéro 2 de Le Pen à l'Assemblée retrouve l'usage de ses canines. «Vendre des bijoux de famille pour combler le déficit, c'est la pire gestion possible», estime-t-il. Bien conscient, sans doute, que pour financer ses courageuses baisses d'impôts pour les plus riches, Ciotti et son groupe proposent de vendre les participations de l'Etat dans Engie, Renault et Orange.

N.

Ma.

Le Figaro, no. 24929
Le Figaro Littéraire, jeudi 17 octobre 2024 518 mots, p. LIT6

Histoire

Aussi paru dans
17 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Le criminel est une femme

histoire Quatre grandes affaires sulfureuses, entre 1891 et 1934, étudiées à travers les articles de l'époque. Fascinant.

Develey, Alice

Les femmes aussi tuent. Ce sont des empoisonneuses, des tueuses lentes aux méthodes viles et pernicieuses. Quelles histoires n'a-t-on pas faites sur elles ? À cause de qui et pour quelle raison ? Voilà ce qu'ont tenté de comprendre les auteurs de Crimes de femmes. Plutôt que de retracer la criminalité féminine, ils ont choisi d'étudier la manière dont la presse d'hier a couvert quatre grandes affaires sulfureuses entre 1891 et 1934 afin de montrer comment celle-ci a joué un rôle essentiel dans la représentation de la figure de femme criminelle. Des clichés et fantasmes qui imprègnent toujours nos représentations...

« La presse dit le crime, elle en fait des histoires, écrit Thomas Baumgartner. Elle surnomme la tueuse, l'assassin, les meurtriers (...) Le crime se transforme en contes cruels... » Le fait divers est peuplé de monstres et de victimes ; il a son décor « bien campé » et son suspense « ménagé ». Aussi ce livre se lit-il comme un feuilleton à la fois fascinant et perturbant. Chaque crime suit une intrigue en deux temps : le premier, à travers le récit de l'affaire, et le second, au fil d'articles d'archives.

Nommer l'indicible

22 janvier 1923. Germaine Berton, 20 ans, a l'intention de tuer l'antisémite Léon Daudet, député royaliste de l'Action française. Cette anarchiste a déjà fait un peu de prison. Alors elle n'hésite pas, elle se fait passer pour une militante et se rend au siège de l'Action française. Daudet étant absent, elle se rabat sur son codirecteur Marius Plateau et tire cinq coups de feu, dont un dans sa propre poitrine. L'homme meurt, pas elle.

Voici alors les articles qui tombent. Le jour de son procès, Le Figaro aperçoit « un visage jeune et joli », L'Action française décèle dans son maquillage une « propension à la perversion et à la débauche » tandis que Le Libertaireadmire une femme « fière et douce ». Il est intéressant de voir comment se construit la sainte ou la criminelle selon la presse, mais surtout comment est défini son acte. Germaine revendique un crime politique. Or, comment serait-ce possible alors que les Françaises sont toujours exclues de la citoyenneté ? Non, elle est forcément une « femme immature et dépassée par son geste ».

Qu'en est-il pour les époux Borlet, qui ont violé et torturé leur petite Adolphine ? Peuvent-ils être accusés d'inceste alors que le mot n'est jamais nommé ? Le tabou est immense et la vérité gênante. Violette Nozière, qui a tué son père incestueux, en fait les frais dans la presse de 1934. Même si les écrivains surréalistes, de Breton à Éluard, osent nommer l'indicible, « peut-on penser ce qu'on ne dit pas »? Que dire enfin des « faiseuses d'ange » qui sauvent des femmes de « mille tortures morales » sur le banc des accusés en 1891 ? Au fond, la façon qu'ont eue de parler les journalistes et écrivains de crimes féminins dit beaucoup de la place qu'ont occupée les femmes dans la société. Ce livre nous le rappelle avec force et pertinence.

Crimes de femmes

Ouvrage collectif, Passés composés, 212 p., 19 euros.

Libération
jeudi 17 octobre 2024 812 mots, p. 8,9

france

Aussi paru dans
16 octobre 2024 - Libération (site web)

CONTRE-BUDGET Des chiffres à la lettre RN

Nicolas Massol

france

J ean-Marie Le Pen se prétendait «socialement de gauche, économiquement de droite et nationalement de France», ce qui voulait surtout dire qu'il était politiquement d'extrême droite. Quelques décennies plus tard, le Rassemblement national (RN) ne se définit pas autrement mais, avec 125 députés, des collaborateurs mieux formés et une batterie de conseillers occultes, parfois bien insérés dans les milieux patronaux, le mouvement entend désormais jouer les partis de gouvernement. Et, alors que ses cadres riaient de la prétention des Républicains (LR) à présenter des contre-budgets, impossibles à réaliser sérieusement sans le concours des services de Bercy, les voilà désormais qui dévoilent un projet chiffré truffé de tableaux et d'estimations précises de recettes et de dépenses.

«C'est un budget de rupture avec cinquante années de déficit systématique», a vanté, mercredi à l'Assemblée, le député de la Somme Jean-Philippe Tanguy, qui présentait les propositions frontistes en l'absence de Marine Le Pen, sommée de s'expliquer le même jour au tribunal correctionnel de Paris sur de possibles détournements de fonds publics. Le projet dessiné par les quelque 130 amendements déposés tente de mettre en musique l'idéologie «ni droite ni gauche» du parti, qui mélange soutien au patronat, lutte contre la spéculation financière et baisse des taxes sans distinction de revenus, le tout fortement teinté d'hostilité à l'égard des étrangers, de l'Union européenne et des engagements climatiques de la France. Nouveaux venus dans le projet frontiste : les cadeaux aux retraités, lorgnés avec concupiscence, et la rigueur budgétaire revendiquée depuis quelques années mais jamais mise en pratique. Jean-Philippe Tanguy revendique 13,7 milliards d'euros d'économie par rapport au budget de Barnier.

Le patronat choyé Attaché à son image sociale, le RN assume vouloir dépenser plus de 20 milliards d'euros pour, clament ses porte-parole, «rendre leur argent aux Français». Il s'agit, pour l'essentiel (16 milliards), de baisses de la TVA sur l'énergie et de sa suppression pour certains produits de première nécessité qui, de facto, touchent tout le monde mais bénéficient proportionnellement davantage aux plus riches. Tout comme le refus de voir augmenter le malus automobile, qui soulagera les bourses capables de s'offrir des véhicules plus puissants, ou le rejet d'une désindexation des retraites sur l'inflation durant six mois, proposée par le gouvernement, que le parti ne propose pas de compenser par une mise à contribution des retraités les plus riches.

Le patronat, aussi, est choyé, qui jouit de plus de 5 milliards d'euros de cadeaux comprenant la suppression de la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises, promise par Macron, l'exonération totale d'impôts sur la transmission d'entreprises non cotées en Bourse ou l'opposition à l'une des rares mesures du budget gouvernemental qui trouve l'assentiment des syndicats, qui consiste à revenir sur près de 5 milliards d'euros d'allègements de cotisations patronales. Décriée par le Medef, la mesure vise à redynamiser les salaires proches du smic en lissant les effets de seuil produits par les exonérations. De quoi relativiser le caractère «social» du parti d'extrême droite.

«Nous concentrons l'effort fiscal sur la lutte contre la spéculation et les rentes», justifie Jean-Philippe Tanguy. Il s'agit de la déclinaison budgétaire de l'idéologie frontiste, conçue comme «enracinée». L'impôt sur la fortune immobilière se verrait remplacé par un impôt sur la fortune financière, pour un bénéfice de 3 milliards d'euros, la taxe sur les rachats d'action passerait de 1,1 % à 33 % dans le but avoué «d'éteindre cette pratique» et «l'exit tax» serait restaurée afin de lutter contre l'exil fiscal. Les Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) seraient aussi mis à contribution par une taxe sur l'utilisation du réseau Internet, et la libéralisation du marché de l'électricité, exigée par Bruxelles, serait mise à mal par la suppression des tarifs préférentiels de rachat de l'énergie. Des mesures qui s'élèvent à une petite vingtaine de milliards d'euros de recettes et pourraient donner lieu à des convergences avec la gauche. Moins avec son nouvel allié, Eric Ciotti (lire ci-contre). Notabilisation oblige, deux étendards frontistes disparaissent : la modulation de la flat tax et la suppression de la niche fiscale des armateurs, remplacée par une taxe exceptionnelle – réclamée par ces derniers.

Soucieux de paraître sérieux Côté économies, le Rassemblement national propose un peu moins de 6 milliards de coupes sur les collectivités (essentiellement les régions et les établissements publics de coopération intercommunale) et sur l'appareil de l'Etat. Soucieux de paraître sérieux, les lepénistes ont réfréné leurs ardeurs sur l'immigration, se contentant de proposer des économies réalisables à droit constant. L'aide médicale d'Etat serait supprimée et les hébergements d'urgence réservés aux seuls réguliers. La prime d'activité serait réservée aux seuls Français, ce qui risque d'être retoqué par le Conseil constitutionnel – on ne se refait pas. Les enjeux climatiques sont particulièrement lésés – baisse du montant du fonds vert, des subventions aux éoliennes ou fin du plan vélo. La contribution de la France à l'Union européenne serait enfin charcutée de 5 milliards d'euros.•

L'Humanité
jeudi 17 octobre 2024 1085 mots, p. 14

Sanctions, embargo : l'UE peut agir contre Netanyahou

Vadim Kamenka et Benjamin König

Paix Le sommet européen qui s'ouvre ce jeudi à Bruxelles portera en partie sur la situation au Moyen-Orient. Face aux guerres conduites par Israël, les Vingt-Sept pourraient lancer un appel à un cessez-le-feu.

En pleine escalade guerrière et meurtrière du premier ministre israélien au Moyen-Orient, un sommet européen s'ouvre jeudi soir à Bruxelles. Cette réunion des chefs d'État et de gouvernement des 27 pays membres qui se tient jusqu'à vendredi doit amener l'Union européenne à agir concrètement pour obtenir un cessez-le-feu. Plusieurs dirigeants ont réclamé des actions communes afin de stopper les crimes de guerre et contre l'humanité commis par l'armée israélienne à Gaza, en Cisjordanie et au Liban. « Au niveau européen, les leviers sont énormes. Sans le soutien de l'Union européenne, Benyamin Netanyahou et son gouvernement n'auraient pas autant de facilités. Au niveau économique, l'Europe représente 30 % des échanges commerciaux. Si on appliquait aux autorités israéliennes une partie des 14 paquets de sanctions votés à l'encontre de la Russie depuis l'invasion de l'Ukraine, elles seraient dans l'obligation de négocier », affirme l'élu européen Marc Botenga (PTB, Belgique), du groupe la Gauche.

Parmi les leviers, de nombreux députés, organisations, associations pointent l'accord de libre-échange entré en vigueur en 2000. « Ce traité de coopération est un privilège accordé à Israël qui lui permet d'accéder à la zone économique européenne à des tarifs douaniers préférentiels et de bénéficier de fonds publics qui financent des entreprises de défense et de sécurité israéliennes. L'Espagne et l'Irlande ont demandé sa suspension en février dernier », rappelle Marc Botenga. Les deux gouvernements n'ont jamais eu de réponse de la commission et de sa présidente Ursula von der Leyen.

« Aucun autre État non membre ne dispose d'une telle coopération »

Cet accord de libre-échange entre l'Union européenne (UE) et Israël est conditionné par « le respect des droits de l'homme » dans son article 2. Devant les crimes qui perdurent, le premier ministre espagnol a de nouveau exhorté, lundi, les membres de l'UE à répondre à la demande de Madrid et de l'Irlande de suspendre l'accord. « Ce traité a été signé entre l'UE et Israël en 1995, dans la foulée des accords d'Oslo. Deux ans après son entrée en vigueur, il était remis en cause lors d'un vote au Parlement européen en 2002, qui réclamait déjà sa suspension face à la politique menée par Ariel Sharon contre l'avis de la Commission et de plusieurs États, dont la France. Cela n'a eu aucun effet. Le conseil d'association (UE-Israël) ne s'est pas réuni. Cette compétence revient aux ministres des Affaires étrangères et doit se faire à l'unanimité. Ni la Hongrie, ni l'Allemagne, ni l'Autriche, ni la République tchèque ne soutiendront cette demande », explique le député honoraire du Parlement européen, Francis Wurtz.

Depuis trois semaines, outre les bombardements sur Gaza qui continuent avec plus de 43 000 morts, essentiellement des civils, des frappes et une invasion militaire terrestre ont également lieu au Liban. Face à un gouvernement israélien qui a visé délibérément des membres de la Finul (la Force intérimaire des Nations unies au Liban), le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell a ouvertement posé la question des sanctions pour « faire respecter les droits humains ». Selon le site Euractiv, les dirigeants de l'UE devraient « appeler à un cessez-le-feu immédiat et à une mise en oeuvre de la résolution 1701 de l'ONU ».

Depuis l'invasion de l'Ukraine en 2022, 14 volets de mesures ont été adoptés contre la Russie par les ambassadeurs des 27 États membres de l'UE. Est-il possible d'appliquer les mêmes sanctions à l'égard des autorités israéliennes et d'un gouvernement d'extrême droite ? « Hélas, on n'applique pas à Israël ce que l'on adopte pour les autres pays. Aucun autre État non membre de l'UE ne dispose d'une telle coopération. C'est pour cela que le deuxième levier doit porter sur l'application de la décision de la Cour internationale de justice (CIJ). Celle-ci est contraignante pour chaque État membre qui doit tout faire pour forcer Israël à l'appliquer et éviter le risque de génocide », réclame Francis Wurtz.

de nombreux pays ont revu leur position au fil des milliers de pertes humaines

D'autres moyens de pression relèvent, eux, des prérogatives nationales, notamment les questions cruciales des ventes d'armes et de la reconnaissance de l'État de Palestine. Douze mois après le déclenchement de la guerre à Gaza, les positions ont sensiblement évolué. Si, au lendemain des attaques du 7 octobre 2023, le « droit d'Israël à se défendre » était avancé, de nombreux pays européens ont revu leur position au fil des milliers de morts. Pour Marc Botenga, « les Vingt-Sept doivent appliquer les recommandations de la CIJ, notamment sur la menace d'un crime de génocide. Afin de prévenir ce crime, l'UE doit s'acquitter de cette obligation en actant un embargo sur les armes. Leurs exportations pourraient être bloquées et surtout (il faudrait) interdire le passage de livraisons d'armes sur le sol européen ».

Le 11 octobre, Emmanuel Macron a ouvertement appelé à « cesser les exportations d'armes » utilisées à Gaza et au Liban, selon lui « unique levier » pour arracher un cessez-le-feu. C'est oublier la reconnaissance de la Palestine : en 2024, l'Espagne, l'Irlande et la Norvège (qui n'est pas membre de l'UE) ont sauté le pas, comme neuf autres pays européens. Pas la France. Ce mardi, au cours d'une conversation téléphonique avec Benyamin Netanyahou, Emmanuel Macron a condamné à la fois « les attaques du Hezbollah » et les « frappes indiscriminées israéliennes (...) à Gaza comme au Liban », exhortant le premier ministre israélien à « cesser ses opérations ». Dernier épisode d'une tension diplomatique entre la France et Israël, notamment à propos du rôle des Nations unies dans la création de l'État d'Israël : « Netanyahou ne doit pas oublier que son pays a été créé par une décision de l'ONU », aurait affirmé Emmanuel Macron ce 15 novembre lors du Conseil des ministres. Ce qui a déclenché l'ire du gouvernement israélien.

Pourtant, la France livre toujours du matériel militaire à Israël, « non létal » selon l'exécutif, une assertion qui ne peut être vérifiée en raison de l'opacité des ventes d'armes. En Europe, l'Allemagne était, avec 28 %, le second fournisseur d'armes après les États-Unis, qui assurent près de 70 % des livraisons d'armes à Israël. Mais, selon le ministère allemand de l'Économie, le pays a réduit ces ventes : de 326,5 millions d'euros en 2023, le volume est passé à 14,5 millions entre janvier et août 2024. Aujourd'hui, la principale stratégie des pays européens semble être d'isoler Israël sur le plan diplomatique. Mais Benyamin Netanyahou s'en moque tant qu'il peut compter sur le soutien de plusieurs pays occidentaux et des États-Unis. 

Libération
jeudi 17 octobre 2024 2736 mots, p. 2,3,4

Événement

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16 octobre 2024 - Libération (site web)

«Je n'ai jamais voulu faire de la politique en exil, mais je n'ai pas le choix»

Veronika Dorman

Événement

L'opposant au Kremlin de 41 ans, libéré cet été dans le cadre d'un échange historique de prisonniers entre la Russie et l'Occident, se démène pour mobiliser les anti-Poutine comme lui en exil.

our avoir appelé la guerre par son nom, il aura passé P deux ans derrière les barreaux. L'opposant russe Ilia Iachine a été condamné en 2022 pour diffusion de «fausses informations» sur l'armée russe, «motivées par la haine et l'inimitié politique» (en réalité il avait dénoncé sur sa chaîne YouTube, images à l'appui, les exactions de l'armée russe à Boutcha). Le jeune vétéran de la vie politique russe a été libéré cet été dans le cadre d'un échange de prisonniers historique, aux côtés du journaliste américain Evan Gershkovich et de l'opposant russobritannique Vladimir Kara-Mourza, entre autres.

Détracteur chevronné du régime de Vladimir Poutine et député municipal à partir de 2017, Ilia Iachine était resté en Russie après le début de l'offensive contre l'Ukraine en février 2022 malgré les risques, convaincu que le seul moyen d'être un homme politique russe, c'est de vivre en Russie, et qu'une voix dissidente portera toujours plus loin depuis l'intérieur du pays, même d'une cellule de prison, que du haut de n'importe quelle tribune en exil. Libéré et échangé contre son gré, et sans l'avoir demandé, l'homme de 41 ans doit désormais trouver une nouvelle voie – et voix – politique, hors frontières. La remise en liberté de tous les prisonniers politiques détenus dans les geôles russes – 1 372 répertoriés mais ils sont certainement beaucoup plus nombreux – est un combat majeur. Pour l'heure, il a posé une valise à Berlin et, depuis plusieurs semaines, s'est engagé dans une tournée mondiale, à la rencontre de ses sympathisants éparpillés de par le monde, dans le but de lancer «une sorte de mouvement russe international pour la paix, contre la guerre, pour la liberté de la Russie». Libération l'a rencontré à Varsovie, quelque temps avant sa venue ce week-end, à Paris, dont il est citoyen d'honneur.

Comment ça va ? Bien mieux qu'il y a quelques mois. Evidemment, l'adaptation prendra un certain temps, probablement plus que ce que je pensais au départ. Je récupère physiquement, psychologiquement. Et mon travail, bien sûr, m'aide beaucoup, parce qu'il me permet de ne pas sombrer dans des pensées anxieuses. Je voyage beaucoup, je rencontre beaucoup de monde, ce qui donne un sens à la vie quotidienne. Je veux être utile.

Vous êtes en grande tournée mondiale en ce moment. Quel est votre projet ? Le 25 juin, j'ai eu 41 ans, en prison. Et dans 41 villes du monde, ce jour-là, il y a eu des actions de solidarité avec les prisonniers politiques, les gens sont descendus dans la rue pour réclamer ma libération. Quand je suis sorti de prison, je me suis dit que je devais me rendre dans toutes ces villes, remercier tout le monde, échanger avec les gens. Dimanche, je serai à Paris. Qui sont les gens qui viennent vous rencontrer ? Des gens très différents. Surtout des Russes qui ont quitté la Russie après le début de la guerre à cause de la politique de Poutine. Certains ne peuvent pas rentrer, d'autres ne le veulent pas tant que la situation n'a pas changé. Mais tous sont unis par l'idée que la Russie devrait être un pays normal, civilisé, libre et pacifique. Et ils me considèrent comme leur représentant politique. Il y a aussi des Bélarusses, des Ukrainiens et des locaux. Il s'agit donc de réunions tout à fait internationales. Mais l'épine dorsale de ces communautés est composée de mes lll compatriotes. Mon idée est d'essayer de les unir, de les consolider et d'établir une communication entre les différentes villes, afin qu'il y ait une sorte de mouvement russe international pour la paix, contre la guerre, pour la liberté de la Russie. N'est-ce pas un voeu pieux, vu à quel point l'opposition en exil est déchirée, souvent pour des questions d'ego ? Je ne me contente pas de dialoguer avec mes collègues de l'opposition. Je m'adresse directement aux gens. Il me semble que c'est un travail beaucoup plus prometteur que d'essayer de réconcilier tout le monde, étant donné le niveau de conflit actuel. J'ai mes alliés politiques, avec lesquels nous coordonnons nos actions, notre stratégie, avant tout Ioulia Navalnaïa et Vladimir Kara- Mourza, avec lesquels j'ai de bonnes relations de travail et de confiance. Cependant, ma tâche principale n'est pas tant d'établir des relations avec d'autres membres de l'opposition que d'inspirer les gens qui semblent désorientés et désemparés. Je veux consolider les Russes en exil et m'assurer que le pouvoir dont nous disposons est canalisé à bon escient.

Justement, ces Russes ont passé deux ans et demi en exil, et vous deux ans en prison. Parlez-vous encore la même langue ? Etonnamment, oui. C'est ce que je craignais le plus, mais nous avons des valeurs, une compréhension commune de ce que nous devons faire, de ce que nous voulons et de ce que nous ne voulons pas. Le plus important, c'est que ces rencontres sont très bienveillantes, de part et d'autre. Même s'il y a des questions controversées, nous n'en discutons pas sur le mode du conflit, mais en cherchant un compromis. Je considère ceux qui viennent à ma rencontre comme des partisans, partageant les mêmes idées. Je pense donc que ce mouvement que j'essaie de créer au niveau international a du potentiel. Il est important pour moi, car il m'apportera du soutien et de la force. Les gens, eux, veulent avoir un représentant politique à travers lequel ils peuvent exprimer leur point de vue et leur vision de l'avenir de la Russie et influencer ce qui se passe en Russie. Quelles sont les actions concrètes à votre disposition ? Nous utilisons toutes les opportunités médiatiques, avant tout les réseaux sociaux, pour construire des ponts avec la Russie, les développer et les préserver. Moi, j'anime un stream tous les jeudis. Les tentatives des autorités russes de contrôler Internet ne nous facilitent pas la tâlll che, mais je milite, comme je peux, auprès de Google par exemple, pour qu'ils ne bloquent pas les services VPN en Russie. En outre, nous devons, collectivement, organiser des campagnes massives pour influencer nos compatriotes qui se trouvent en Russie. Par exemple, j'invite les gens à expliquer à leurs grandsmères comment utiliser les VPN et qu'il existe d'autres sources d'information que la télévision, qui sont toujours légales à consulter, au moins pour obtenir des informations. Nous pouvons, à travers un mouvement vraiment massif d'émigrés, par un travail régulier et systématique, contribuer à changer l'opinion publique là-bas.

Mais au cours des dix dernières années, il n'a pas été possible de faire basculer l'opinion publique du bon côté… Je pense qu'il faut considérer la situation dans un contexte historique. Il existe des facteurs objectifs qui influencent l'évolution de l'opinion publique. La guerre dure depuis deux ans et demi. Et on n'en voit pas le bout. Objectivement, la fatigue, l'irritation envers les autorités s'accumulent, ce qui aura forcément des conséquences politiques et sociales. Le moment venu, nous devrons être prêts à canaliser ce mécontentement, cette irritation dans la bonne direction, au moins pour éviter que Poutine ne fasse porter le chapeau à des généraux ou des fonctionnaires. Les changements ne surviennent pas seulement grâce à l'activité de l'opposition, mais aussi pour des raisons objectives. Et la guerre, à long terme, produit évidemment de telles raisons. Tout comme la Première Guerre mondiale est aux sources de la révolution de 1917, et la guerre en Afghanistan a stimulé les changements qui ont commencé pendant la perestroïka en URSS.

Les pouvoirs occidentaux vous entendent-ils ? Ils nous écoutent, c'est déjà ça. Mes deux collègues, Ioulia [Navalnaïa] et Vladimir [Kara-Mourza] rencontrent les dirigeants des pays occidentaux au plus haut niveau, le président des Etats-Unis et le Premier ministre britannique, le président français, le chancelier allemand. Je suis venu à Varsovie pour rencontrer toutes les délégations de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe [OSCE] et tous les ambassadeurs importants. Nous avons le sentiment d'être entendus, oui.

Et les Ukrainiens vous entendent-ils ? Ceux qui viennent à ma rencontre posent des questions difficiles. Mais je réponds honnêtement. Ils n'aiment pas toujours mes réponses. Il y a parfois des raids contre moi sur Twitter. Mais je n'y prête pas beaucoup d'attention. Face à face, au moins, nous trouvons un langage commun, même si ce n'est pas toujours facile. A Vilnius, par exemple, un garçon originaire du Donbass m'a dit que l'armée russe l'avait privé de son enfance. C'est dur à entendre, en sachant que c'est ton pays qui est responsable. J'ai fait comme j'ai pu, en Suite page 4 Suite de la page 3 expliquant que je n'étais pas un ennemi de l'Ukraine. Au contraire, j'ai fait deux ans de prison pour m'être opposé à la guerre, j'ai essayé de trouver les mots pour demander pardon pour les actions de mon pays. Justement, quelle est la part de responsabilité de l'opposition et de la société russe en général dans cette guerre ? Nous sommes évidemment responsables de l'arrivée et du maintien au pouvoir de Poutine pendant si longtemps. Au début du XXIe siècle, la société russe a passé un accord avec les hommes du KGB, qui ont placé Poutine au Kremlin. C'est-àdire qu'en sous-estimant la valeur des institutions démocratiques, les Russes ont facilement – pour la plupart – cédé leurs droits civiques, en échange d'une promesse de stabilité, de prospérité, d'ordre. Mais en fin de compte, il n'y a eu ni ordre, ni prospérité, pas de ciel paisible au-dessus de leurs têtes non plus. Et plus de démocratie, ni de droits. En fin de compte, tout leur a été enlevé. C'est une histoire classique. Oui, bien sûr, nous sommes responsables du fait que Poutine a usurpé le pouvoir dans notre pays. Mais en même temps, la guerre en Ukraine a été décidée par Poutine, tout seul. Il n'a consulté personne, pas même son cercle rapproché. Jusqu'au dernier moment, jusqu'à la veille de l'invasion, la propagande d'Etat a assuré qu'il n'y aurait pas de guerre. C'est Poutine l'agresseur et le véritable criminel de guerre. Il ne faut pas qu'il puisse se cacher derrière qui que ce soit. En parlant de responsabilité collective, on allège sa charge. D'autres ont participé à cette invasion, ils ont commis des crimes de guerre, ils devront également en porter la responsabilité pénale. Mais il est très important de rappeler qu'il y a beaucoup de gens en Russie qui s'opposent à cette guerre, et nous devons en faire des alliés et non des ennemis.

Est-ce qu'on l'entend ça, en Occident ? Qu'il y a tant de gens, en Russie, qui sont contre la guerre ? C'est un point de vue que j'ai toujours défendu. J'espère qu'il finira par l'emporter, car la Russie est un grand pays, qui compte des dizaines de millions d'habitants. Après Poutine, le pays sera toujours là, et les Russes aussi. Il me semble que l'avenir «normal», pacifique et civilisé de notre continent européen passe par un régime démocratique normal en Russie.

Mais on a l'impression que tous ceux qui peuvent peupler cette Russie du futur sont partis… Il en a toujours été ainsi. Il y a eu des emprisonnements, des meurtres, des expulsions, mais il y a toujours eu une nouvelle génération en gestation. Et le potentiel contestataire s'accumule, sans trouver d'échappatoire. Je vois un grand potentiel de protestation en Russie, actuellement freiné par la répression, la peur, la propagande, la manipulation. Les gens ne sentent pas leur force. Parce que nous sommes convaincus par la propagande, nous croyons que nous sommes une toute petite minorité, que Poutine est soutenu à près de 90 %, ce qui est très loin de la vérité. Dès qu'il sera possible d'exprimer cette protestation, plus ou moins légalement, cela se produira inévitablement. On peut le voir même par des signes indirects. Alexeï Navalny a été tué, et combien de personnes sont sorties lui rendre hommage, même si c'était dangereux ? A la présidentielle, c'était purement formel, mais il y a eu d'immenses files devant les bureaux de vote dans toute la Russie, et dans le monde entier, pour un candidat qui avait vaguement l'air antiguerre. Il n'y a jamais eu de telles foules pour Poutine, ou alors elles avaient été orchestrées par les autorités. Le potentiel de protestation est donc bien là, et il n'est pas près de s'éteindre. La mort d'Alexeï Navalny, c'est un coup dur pour l'espoir et l'avenir… C'est un coup très dur, car Navalny était à bien des égards une figure unique, systémique de l'opposition. On peut tuer un homme, mais pas les idées qui lui sont associées. En ce sens, Navalny est entré dans l'histoire, dans l'éternité, il est devenu notre Martin Luther King, et maintenant Poutine ne peut plus rien contre lui. Navalny vit dans les esprits, dans les idées, il est devenu une légende. Il a été physiquement éliminé, mais en tant que symbole de la résistance, en tant que modèle de courage, il façonnera plus d'une génération de nos concitoyens. Et vous, vous ne craignez pas pour votre sécurité ? Je ne veux pas succomber à la paranoïa. Et je ne suis jamais autant en sécurité que lors d'un grand rassemblement ouvert au public. Que vous a appris la prison ? La chose la plus importante que j'ai apprise, c'est comment parler à des gens différents, y compris à des gens qui ont des points de vue très opposés. On ne choisit pas ses compagnons de cellule. Certains soutiennent les autorités, sont pour la guerre, ont eux-mêmes participé à la guerre, y ont perdu des camarades. Et vous, vous vous êtes exprimé contre la guerre et c'est la raison pour laquelle vous avez été emprisonné. Pendant plusieurs mois, il faut non seulement ne pas se quereller, mais aussi vivre dans la même pièce, manger à la même table, utiliser la même bouilloire pour faire du thé, cohabiter.

Cela vous a-t-il permis de mieux connaître votre pays ? D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours travaillé sur le terrain. Je n'ai jamais été un homme politique de cabinet. Je n'ai jamais hésité à participer aux élections municipales et régionales, j'ai voyagé dans toute la Russie. Je connais bien mon pays, je comprends bien mes concitoyens. Et c'est probablement mon avantage concurrentiel par rapport à mes collègues de l'opposition.

J'espère ne pas perdre cette compréhension pendant le temps que je vais devoir passer en exil.

Vous n'avez pas voulu ou demandé à être libéré… Je ne le veux toujours pas. Je retournerai en Russie dès que ce sera possible. On m'a clairement fait comprendre que si je rentre, il n'y aura plus d'échange possible. Et pas seulement de la part du Kremlin, mais aussi de la part de l'Occident, parce qu'ils ont donné à Poutine un meurtrier, et le gouvernement allemand est sous pression de l'opinion publique allemande à cause de cela. S'il s'avère que Poutine a récupéré un meurtrier en échange d'un type qui se retrouve de nouveau en prison, il sera difficile d'obtenir de nouveaux échanges à l'avenir. Quels sont les leviers pour aider les prisonniers politiques ? Expliquer, inlassablement, la nécessité, l'importance de nouveaux échanges. Combien sont-ils aujourd'hui ? Officiellement, 1 372 personnes ont été identifiées. Mais la liste est incomplète, souvent les personnes emprisonnées sont totalement inconnues et les militants des droits de l'homme n'ont aucune information à leur sujet. Je pense qu'il y a deux fois plus de prisonniers politiques que recensé par les ONG. Il y a donc deux sujets. Premièrement, il faut procéder à de nouveaux échanges, sauver ceux qui ont besoin d'être secourus d'urgence, qui ont des problèmes de santé. Deuxièmement, si les négociations avec Poutine commencent un jour, il faudra inclure l'amnistie pour les prisonniers politiques russes dans l'ordre du jour.

Qu'est-ce qui est le plus difficile pour vous aujourd'hui ? Tout. Je n'avais jamais envisagé de faire de la politique russe en exil, je ne l'ai jamais voulu. Il me faut trouver les moyens d'être efficace. C'est dur sur le plan organisationnel, psychologiquement, moralement. Mais je n'ai pas le choix. Je travaille dans les conditions qui sont les miennes. C'est toujours mieux que la prison.•

«Nous utilisons beaucoup les réseaux sociaux pour construire des ponts avec la Russie, les développer et les préserver.» «Les gens ne sentent pas leur force. A cause de la propagande, nous croyons que Poutine est soutenu à près de 90 %, ce qui est très loin de la vérité.»

Le Monde
France, jeudi 17 octobre 2024 806 mots, p. 11
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16 octobre 2024 - Le Monde (site web)

A La Réunion, les secousses de la mutinerie de la prison de Mayotte

Vingt-sept détenus de Majicavo ont été transférés dans le département voisin, suscitant l’ire de plusieurs élus réunionnais

Jérôme Talpin

Saint-Denis (La Réunion) - correspondant - L’onde de choc de la mutinerie du 28 septembre dans la prison de Mayotte, à laquelle ont pris part une centaine de détenus, continue de se propager. Elle a d’abord entraîné la démission surprise de l’administration pénitentiaire du directeur de l’établissement, le 7 octobre, pour dénoncer la surpopulation record à Majicavo (650 détenus incarcérés pour 278 places), ainsi que l’absence d’avancées dans la construction d’une seconde prison dans l’île annoncée en mars 2022 par l’ancien garde des sceaux Eric Dupond-Moretti. C’est désormais à La Réunion de connaître comme une réplique de cet événement.

Afin de sécuriser l’établissement à la suite de cette mutinerie, de réparer les dégâts et de faire « baisser la pression », l’administration pénitentiaire avait annoncé, le 8 octobre, le transfert de 27 détenus de Mayotte vers le département voisin de l’océan Indien. Une décision qui a fait bondir le député réunionnais « insoumis » Jean-Hugues Ratenon. « Quand je disais que l’on transfère la violence de Mayotte à La Réunion », a-t-il réagi, en réfutant toute « stigmatisation dans[s] es propos »,mais en défendant « le choix de regarder le problème en face ». 

Des mots qui comptent, car M. Ratenon s’était, en mars, attiré les foudres d’élus mahorais quand, après plusieurs rixes entre bandes, il avait écrit au préfet de La Réunion pour lui demander de « ne pas laisser La Réunion devenir un Mayotte bis en matière de violence ».

« Instrumentalisation »

Le 8 octobre, la maire de Saint-Denis, Ericka Bareigts (Parti socialiste), s’est, elle aussi, inquiétée de ces transferts en soulignant que les prisons réunionnaises « souffrent déjà d’une surpopulation carcérale ». Avec « le risque de dégrader un peu plus les conditions d’accueil des prisonniers à La Réunion ».

Selon une source pénitentiaire réunionnaise, l’expression « transférer la violence » utilisée par Jean-Hugues Ratenon reste toutefois largement « exagérée ». Car aucun des détenus transférés n’appartient à ceux qui ont pris part à la mutinerie. Une quinzaine d’entre eux doivent être jugés en novembre par le tribunal judiciaire de Mamoudzou. L’administration pénitentiaire a assuré aux syndicats de surveillants mahorais et réunionnais qu’ils seront, ensuite, envoyés dans des établissements de l’Hexagone. Par ailleurs, vingt des transfèrements de détenus à La Réunion étaient déjà programmés et ont été anticipés vers le centre pénitentiaire du Port, un établissement d’exécution de peines réservé aux personnes condamnées définitivement à des peines de plus de deux ans. Chaque mois, ces transfèrements vers La Réunion concernent en moyenne deux détenus en provenance de Mayotte, où il n’existe pas de quartier de ce type, précise une source pénitentiaire, qui craint une « instrumentalisation de cette affaire ».

Mais, pour les élus réunionnais, ces déplacements dépassent les questions de gestion régionale des détenus par l’administration pénitentiaire. Ericka Bareigts en appelle à la « solidarité nationale ». « La Réunion n’est pas là pour accueillir la surpopulation carcérale de Mayotte », a lancé, de son côté, la présidente du conseil régional, Huguette Bello (divers gauche), après avoir tenu à visiter, lundi 14 octobre, le centre pénitentiaire de Saint-Denis. Cet établissement, relève-t-elle, accueille 824 détenus pour 575 places. Cent vingt d’entre eux dorment par terre sur des matelas. « Que les gouvernements n’envoient pas ici les problèmes qu’ils ne peuvent pas régler, considère bien plus largement Mme Bello.  Nous avons suffisamment de problèmes : 36 % de personnes sous le seuil de pauvreté, 40 000 personnes sans logement. »Un discours qui peut susciter, à La Réunion, l’adhésion d’une partie de l’opinion publique reprochant aux Mahorais de venir s’y installer en raison des multiples crises frappant le 101e département français.

Pour la présidente de la région Réunion, il est plutôt question que « le gouvernement prenne ses responsabilités et donne aux Mahorais les mêmes droits que tous les Français ». L’élue cite les minima sociaux, comme le RSA, de moitié inférieur à Mayotte, et le smic à 8,80 euros brut de l’heure contre 11,65 euros à La Réunion et dans l’Hexagone. La conséquence pour Mme Bello est un « appel d’air »à La Réunion, qui « subit les conséquences des politiques mises en œuvre depuis M. Sarkozy ».

Face à ce débat, les syndicats pénitentiaires se défendent de « faire de la politique ».Mais voir des élus s’emparer du thème de la surpopulation carcérale pour illustrer un ensemble de problématiques ultramarines leur apparaît assurément comme une aubaine. « Cela fait des semaines que nous faisons part de nos graves difficultés et que Paris ne renvoie aucun signe,observe Vincent Pardoux, secrétaire régional FO Justice pour La Réunion et Mayotte.  Il faut faire marcher tous les leviers pour faire bouger les choses. »

Le Monde
Idées, jeudi 17 octobre 2024 832 mots, p. 30
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16 octobre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Histoire d’une notion

New Space

A la croisée de dynamiques militaire, politique et industrielle, les programmes spatiaux des entreprises privées SpaceX ou Blue Origin véhiculent un imaginaire inspiré des œuvres de science-fiction

Julien Vincent

Le 8 septembre, le directeur de la firme aérospatiale SpaceX, Elon Musk, annonçait que ses modèles de fusée Starship seraient prêts à assurer leurs premiers vols vers la planète Mars dès 2026. « Rendre la vie multiplanétaire est fondamentalement une question de coût du transport de la tonne de matériaux sur Mars », précisait l’homme d’affaires sur le réseau social X, dont il est propriétaire. En avril, lors d’un discours depuis sa base de production de Boca Chica, au Texas, il avait réaffirmé sa volonté d’y envoyer « mille vaisseaux » d’ici vingt ans. Derrière le projet grandiose de coloniser la Planète rouge, c’est la réussite industrielle de son lanceur spatial qui est en jeu, et à travers lui l’avenir du new space.

Ce terme, introduit à la fin des années 2000, s’est imposé dans les années 2010 pour désigner les formes nouvelles de l’économie spatiale. Aussi appelé « espace 2.0 » ou « espace entrepreneurial », il désigne un secteur astronautique encore en devenir. Là où les anciennes agences spatiales de la guerre froide poursuivaient des visées essentiellement politiques ou militaires, celui-ci serait en passe de donner naissance à un secteur privé économiquement rentable. Organisé autour de nouvelles méthodes industrielles pour la fabrication de satellites et de fusées réutilisables, il ouvrirait la voie du futur pour l’humanité.

Si l’on peut douter que le tourisme spatial, et ses onéreux trajets en vol orbital, se démocratise jamais, en revanche, le projet d’envoyer en orbite basse (à moins de 2 000 kilomètres d’altitude) des dizaines de milliers de satellites et nanosatellites d’observation ou de télécommunication pourrait bientôt toucher une grande partie des habitants de la planète. Il commence d’ailleurs à se matérialiser sous nos yeux : Starlink, le premier fournisseur d’accès à Internet depuis l’espace, déploie déjà d’imposants trains de satellites aisément discernables à l’œil nu.

Certains chercheurs en sciences sociales, travaillant sur ces phénomènes, observés principalement aux Etats-Unis, contestent néanmoins la pertinence de la notion de new space. Plutôt que de reprendre ce terme forgé non sans complaisance par ses acteurs eux-mêmes, ils préfèrent employer celui, plus critique, d’« astrocapitalisme ». Les technologies de la conquête spatiale, en effet, ont toujours articulé l’innovation industrielle à une forme d’organisation institutionnelle associant étroitement intérêts économiques et politiques.

Dangereux mensonges

Irénée Regnauld, chercheur associé à l’université technologique de Compiègne (Oise), et Arnaud Saint-Martin, sociologue au CNRS (également député La France insoumise, élu en juillet), s’inscrivent dans la lignée de ces travaux. Dans leur livre Une histoire de la conquête spatiale. Des fusées nazies aux astrocapitalistes du new space(La Fabrique, 282 pages, 20 euros), ils remarquent que « les acteurs du new space censés “privatiser” l’espace sont en fait moins nouveaux qu’ils n’en ont l’air ». Loin des récits enchantés qui font de la conquête spatiale une histoire de passionnés, ils montrent son inscription dans une dynamique inséparablement militaire, politique et industrielle qui trouve ses origines dans l’Allemagne nazie des années 1930, avant de se reconstruire sous les traits de la Big Science américaine développée pendant la guerre froide.

Plutôt qu’une privatisation du spatial, l’émergence du new space témoigne selon eux d’une reconfiguration des rapports entre public et privé. Depuis l’abandon du projet de navette spatiale américaine, en 2011, la NASA et le Pentagone ont multiplié les contrats de sous-traitance avec des firmes et start-up aérospatiales californiennes.

En 2020, la NASA a notamment sélectionné le vaisseau Starship de SpaceX dans le cadre de son programme Artemis .La décision fut contestée par Jeff Bezos, fondateur d’Amazon et patron de Blue Origin, une entreprise concurrente de celle dirigée par M. Musk. En 2022, c’est Blue Origin qui a décroché le contrat visant à construire un deuxième système d’alunissage pour la NASA. En juillet, c’est SpaceX qui a de nouveau été choisie, cette fois pour démanteler la Station spatiale internationale et en jeter les débris dans l’océan Pacifique.

Ces contrats juteux mettent invariablement en récit une aventure spatiale enivrante dans laquelle se déploient des motifs empruntés à la science-fiction. Faut-il voir dans l’imaginaire colonial qui structure les discours d’Elon Musk ou de Jeff Bezos un utile vecteur d’innovation ? L’astrophysicienne genevoise Sylvia Ekström y voit plutôt de dangereux mensonges. Dans son livre Nous ne vivrons pas sur Mars, ni ailleurs (Favre, 2020), coécrit avec le graphiste Javier Garcia Nombela, elle détaille les raisons scientifiques qui condamnent de tels projets. Si quelques individus peuvent bien survivre hors de l’atmosphère terrestre pendant une période limitée, jamais l’espèce humaine ne deviendra « multiplanétaire ». Admettre cette réalité ne revient pas à renoncer à toute rêverie cosmique. C’est la condition nécessaire d’une réflexion démocratique sur les usages du spatial.

Libération
jeudi 17 octobre 2024 315 mots, p. 2

Événement

Fédérer

Paul Quinio

Événement

Historiquement, la comparaison n'a pas de sens, autre temps, autre pays, autre contexte, mais la lecture de l'entretien exclusif accordé à Libération par l'opposant russe Ilia Iachine convoque l'idée de «résistance extérieure». Condamné pour avoir publiquement dénoncé la guerre de Vladimir Poutine contre l'Ukraine, emprisonné deux ans, libéré cet été dans le cadre d'un échange historique de prisonniers entre la Russie et l'Occident, un peu malgré lui, Ilia Iachine est actuellement en «tournée» européenne, avec un objectif clair : fédérer ceux qu'ils appellent les «partisans», ces opposants au maître du Kremlin, en exil comme lui, dans un mouvement russe international pour la paix, contre la guerre, pour la liberté de la Russie. Ancien collaborateur de Boris Nemtsov, assassiné en 2015 à Moscou, Ilia Iachine n'est pas n'importe qui. S'il refuse de se voir coller sur le front l'étiquette du successeur d'Alexeï Navalny, mort en février en prison, il occupe une place centrale sur l'échiquier compliqué de ce qu'il reste d'opposants à Vladimir Poutine. Il travaille notamment avec la veuve de Navalny, Ioulia Navalnaïa, ainsi qu'avec Vladimir Kara-Mourza, libéré en même temps que lui. «Vrai» homme politique – il a été député de Moscou –, Ilia Iachine dispose d'une solide culture du dialogue, pas inutile pour rassembler au-delà de ses cercles à lui. Il connaît aussi parfaitement son pays. Qu'en dit-il ? Que derrière les apparences d'une société pétrifiée par l'oppression ou soumise depuis trop longtemps à une propagande abrutissante, beaucoup de Russes s'opposent à la guerre en Ukraine, et qu'il existe un réel «potentiel» de contestation. Son pari ? Que la guerre finira par produire un tel mécontentement que la population se retournera politiquement contre le pouvoir en place. A ceux qui lui répliquent que l'on ne voit rien venir, Ilia Iachine répond qu'après Poutine, «la Russie sera toujours là», qu'il croit à un avenir démocratique pour son pays. Et qu'il fait tout, malgré l'exil, pour le préparer.•

Le Monde
France, mercredi 16 octobre 2024 903 mots, p. 12
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15 octobre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Marine Le Pen au tribunal : « Vous cherchez la petite bête »

La leader d’extrême droite est entendue par la justice jusqu’à mercredi dans le cadre du procès des assistants des eurodéputés du FN

Franck Johannès

Marine Le Pen s’est défendue pied à pied, avec une énergie intacte après sept longues heures d’interrogatoire. Elle n’a pas cédé un pouce, avec autant d’orgueil que d’autorité, et les avocats de la défense ne lui ont servi que de maigres faire-valoir. La députée du Pas-de-Calais intervient certes souvent au procès des assistants européens du Front national (FN, devenu Rassemblement national, RN, en 2018), lorsque ses anciens collaborateurs se noient dans leurs contradictions. Mais lundi 14 octobre, et jusqu’à mercredi, devant le tribunal correctionnel de Paris, c’était elle qui était directement visée pour « détournement de fonds publics » et elle entendait donner sa mesure.

Marine Le Pen est cependant sur le fil du rasoir, entre une défense politique offensive et le besoin de justifier le travail de ses assistants. « Le Parlement européen engloutit les députés, on peut y dormir, manger, aller chez le coiffeur, tout est fait pour que les élus vivent en vase clos, a dit la cheffe de file de l’extrême droite. Notre boulot, c’est de les extraire de ce cadre de vie, qu’ils fassent de la politique. » Pour elle, il n’est pas possible de distinguer la présidente du RN (poste qu’elle a occupé de 2011 à 2021) de l’eurodéputée, « au Parlement, lorsqu’on était trois, puis sept, on avait un poids epsilonesque. Il nous restait que la parole politique, le mandat, c’est aussi l’activité politique. »

Même chose pour les assistants parlementaires, « mutualisés », c’est-à-dire qu’ils travaillaient pour plusieurs députés, « sans que l’administration ne nous dise quoi que ce soit », assure Mme Le Pen. Or, le député travaille pour son parti, et ses assistants pour lui : c’est bien ce que le Parlement lui reproche, d’avoir payé des assistants qui en réalité travaillaient à ses frais pour le parti, ce qui est explicitement interdit. « Je n’ai pas le sentiment d’avoir commis la moindre irrégularité », proteste pourtant la députée, qui voit dans le procès un sournois règlement de comptes de l’ancien président social-démocrate du Parlement, Martin Schulz.

Vieille copine

Me Patrick Maisonneuve, l’avocat du Parlement, lui rappelle qu’elle a déclaré, « lorsque les assistants parlementaires n’étaient pas strictement occupés à des tâches parlementaires, ils pouvaient à la demande de leur député travailler pour le parti dont les députés sont tous membres… » Marine Le Pen « conteste formellement » avoir dit cela. Manque de chance, elle l’a dit et écrit : il s’agit d’une déclaration liminaire lue au juge d’instruction. « Vous cherchez la petite bête, tente la prévenue, ce n’est pas pour le parti, c’est au bénéfice du parti. »

Elle répondait lundi dans le détail du contrat signé avec Catherine Griset, une vieille copine qu’elle avait jadis embauché quand elle était jeune avocate, et qui l’a suivie au FN. L’assistante a été employée par Marine Le Pen ou le parti pour gérer son secrétariat de 1994 à 2008, puis a été nommée assistante parlementaire européenne de 2008 à novembre 2010, avant de passer « accréditée » jusqu’en 2014. C’est qu’il y a deux sortes d’assistants : les « locaux » c’est-à-dire ceux qui travaillent dans leur pays, et « les accrédités », des sortes de fonctionnaires européens pendant leur mandat, qui doivent impérativement résider à Strasbourg, Bruxelles ou Luxembourg.

C’est là où le bât blesse. Le contrôle des badges à Bruxelles révèle que Catherine Griset n’a passé que 740 minutes au Parlement entre octobre 2014 et août 2015. En revanche, la pointeuse du siège du FN à Saint-Cloud (Hauts-de-Seine), indique qu’elle y passait en moyenne quinze à vingt-deux jours par mois… Quand elle venait au Parlement à Bruxelles, elle était censée dormir dans le petit pied-à-terre d’un autre assistant parlementaire. Il est assez clair pour le tribunal qu’elle travaillait en réalité à plein temps pour Marine Le Pen à Saint-Cloud, même si celle-ci l’emmenait parfois avec elle au Parlement.

« Dans mon esprit, il fallait avoir une résidence à Bruxelles, ça ne veut pas dire résider toute la semaine à Bruxelles… », a répondu la cheffe de file du RN. Quant au badge, elle assure qu’elle-même ne passait jamais son badge, seul le chauffeur le faisait pour entrer la voiture au garage. La députée et ses assistants montaient ensuite tranquillement par l’ascenseur. Didier Klethi, le directeur général des finances du Parlement, est venu mettre les choses au point. « Tout le monde doit badger, sauf le député, puisqu’il émarge ensuite pour toucher son indemnité, a tranché le haut fonctionnaire. Depuis trente ans, je dois badger à chaque fois à l’entrée et à la sortie, c’est même très agaçant. »

Il doute d’ailleurs que l’assistante soit entrée régulièrement en voiture avec Marine Le Pen, pour la bonne raison que son logement belge est à une heure trente de Bruxelles, « et je vois mal Mme Le Pen passer la chercher le matin avec sa voiture ». Catherine Griset, elle, n’a pas eu le temps de placer un mot. Elle devait être interrogée mardi, mais était un peu ennuyée : elle devait être au Parlement européen, qu’elle connaît bien, maintenant. Elle est, depuis juillet 2019, députée européenne.

L'Humanité
mercredi 16 octobre 2024 1303 mots, p. 6

Au procès du RN, Marine Le Pen au coeur d'un système bien huilé

Florent LE DU

Justice Interrogée par le tribunal correctionnel, cette semaine, la députée d'extrême droite est accusée d'avoir été le cerveau d'un détournement de fonds organisé et centralisé au Parlement européen.

Marine Le Pen ne tient pas en place. Attendant, ce mardi 15 octobre, de revenir s'expliquer à la barre, elle quitte son banc d'accusée régulièrement, rejoint son avocat, trépigne, passe ostensiblement devant les journalistes en affichant un sourire aussi sincère que celui d'un vendeur de dentifrice. Sans doute espère-t-elle montrer que ses sautes d'humeur répétées, la veille, ne reflètent pas son état d'esprit. Sa veste verte, venue remplacer l'austère costume noir du lundi, entre aussi dans ce récit. Marine Le Pen est loin d'être tranquille et cherche à le masquer.

Interrogée par le tribunal correctionnel, en compagnie de quatre de ses anciens assistants parlementaires, depuis lundi et jusqu'à mercredi soir, la prévenue s'agace en écoutant les réponses, parfois maladroites et souvent compromettantes, de Catherine Griset et Micheline Bruna, ex-collaboratrices que l'instruction accuse d'emplois fictifs. Elles n'ont pas l'assurance confinant à la condescendance de leur ancienne employeuse officielle, qui s'attache depuis lundi midi à esquiver les faits qui fâchent pour éloigner le tribunal des éléments qui lui sont concrètement reprochés. Alors, quand Micheline Bruna, ancienne assistante personnelle de Jean-Marie Le Pen, lâche que c'est Marine Le Pen qui, après son élection à la tête du FN en 2011, « décidait quel assistant était imputé au budget de quel député », celle-ci est coincée.

Pour la première fois, ce mardi, la patronne de l'extrême droite française, poursuivie pour détournement de fonds publics et complicité de ce même délit, s'est vue confrontée à l'accusation la plus grave de cette affaire : celle d'avoir été, à la suite de son père, le cerveau d'un système centralisé consistant à détourner l'argent public du Parlement européen pour rémunérer des personnes travaillant en fait pour le Front national (devenu Rassemblement national). « L'enquête a montré qu'elle était codécisionnaire, avec Jean-Marie Le Pen, des choix d'équilibrage des enveloppes budgétaires (...) et agissait dès lors délibérément, en toute conscience de détourner les fonds publics », indiquent les juges d'instruction.

Entre autres assistants parlementaires : le garde du corps personnel de Jean-Marie Le Pen

Acculée, Marine Le Pen conteste : « Je n'ai jamais suggéré d'assistant à personne. Les députés ne sont pas des enfants de 4 ans à qui on dicte ce qu'ils doivent faire. » Pourtant, plusieurs témoignages indiquent qu'en 2014, lors d'une réunion avec les 23 autres eurodéputés FN, elle aurait exigé de chacun qu'ils ne prennent qu'un seul assistant, afin de laisser le reste des enveloppes à disposition du parti. « Ce que nous demande Marine équivaut à ce qu'on signe pour des emplois fictifs », s'inquiète alors l'élu Jean-Luc Schaffhauser auprès du trésorier du FN, Wallerand de Saint-Just, qui répond : « Je pense que Marine sait tout cela. »

Des éléments accablants qui n'ont pas encore été abordés par le tribunal. Cela n'a pas empêché le parquet de tenter, mardi, un résumé de la méthode Le Pen au Parlement européen : « Si nous comprenons bien, vous considériez que les enveloppes des députés sont un tout (...) et que les contrats peuvent être rattachés comme on l'entend à n'importe quel député. »

Une interprétation qui fait écho à la ligne de défense principale des prévenus : la théorie du « pool ». Lors des trois premières semaines de procès, plusieurs prévenus ont reconnu que plusieurs collaborateurs ne travaillaient presque jamais pour leur député. Marine Le Pen soutient qu'ils étaient « mutualisés » et mis à disposition de l'ensemble des parlementaires. Un argumentaire qu'elle a eu plus de difficulté à défendre quand, mardi soir, elle a été interrogée sur son contrat la liant à Thierry Légier, alors garde du corps personnel de Jean-Marie Le Pen - une fonction qui, de plus, n'entre pas dans les fonctions possibles d'un assistant parlementaire.

Autre problème : non seulement les textes précisent que le collaborateur doit assister directement son député, mais en plus le FN n'a pas inscrit ce fonctionnement dans le cadre du « groupement ». Un dispositif prévu par le Parlement européen selon des règles strictes que les députés d'extrême droite ont donc contournées.

Marine Le Pen jouait-elle sciemment avec le feu ? Au détour de quelques phrases, à la barre, elle a laissé échapper l'idée que son parti savait qu'il n'était pas forcément dans la légalité. « Il y a des cas où l'administration était au courant et, comme elle ne réagit pas quand elle le sait, on peut se dire qu'il n'y a pas de problème », se défend-elle.

Or, au-delà de l'adage selon lequel « nul n'est censé ignorer la loi », la présidente du tribunal, Bénédicte de Perthuis, a précisé sur ce point, la semaine dernière, que « les explications sur les règles non comprises, le tribunal en tirera les conséquences, en prenant en compte les capacités et connaissances juridiques des uns et des autres. » Marine Le Pen, avocate de formation, qui revendique avoir été « la cheffe de 24 députés » entre 2014 et 2019, ne devrait pas être épargnée. Lundi, elle a eu beaucoup de difficulté à se sortir de cette impasse, entretenant le flou autour de sa connaissance du cadre légal : « On me dit que les règles étaient claires, OK, j'entends. Mais bon, on a vu passer tellement de modifications... » Parfois, sa fameuse assurance disparaît. Marine Le Pen se répète, bafouille, s'agace en voyant que ses explications ne prennent pas. La tension monte, elle sait qu'elle joue gros : une peine d'inéligibilité pour cinq, voire dix ans, et une image écornée auprès d'un électorat qu'elle veut continuer d'élargir.

D'où sa fébrilité en voyant son ancienne assistante (personnelle, mais aussi parlementaire) Catherine Griset acculée par le tribunal. Alors qu'elle était censée, selon son contrat, « résider à Bruxelles et exercer à 100 % au siège du Parlement européen », elle a fini par avouer, après trois heures d'interrogatoire, qu'elle ne passait que « deux nuits à Bruxelles par semaine ». « Vous travailliez pour Marine Le Pen, présidente de parti ? » poursuit la présidente. « Non, j'ai travaillé pour Marine Le Pen, personnalité », a-t-elle timidement répondu.

Un autre témoignage laisse à penser que Catherine Griset avait gardé les mêmes missions d'assistante personnelle de la présidente du RN, y compris en devenant sa collaboratrice parlementaire. Gaël Nofri, lui-même ex-assistant parlementaire, a assuré durant l'enquête qu'il croisait « tous les jours au QG de campagne » l'assistante de Marine Le Pen dans les mois qui ont précédé l'élection présidentielle de 2012. « Gaël Nofri est un dingue ! lâche froidement Marine Le Pen à la barre pour balayer ce récit. Ce garçon est un fou. »

« Un procès politique », la contre-attaque très attendue de la cheffe de l'extrême droite

Des saillies bien loin de la « sérénité » qu'elle servait aux journalistes à l'ouverture du procès, deux semaines plus tôt. Entre-temps, elle s'est plusieurs fois montrée sur les dents. Lorsque, le 2 octobre, le tribunal a annoncé ajouter plusieurs contrats, et une somme de plus d'un million d'euros aux « montants reprochés au RN », Marine Le Pen s'est mise à taper ses talons sur le parquet et à bougonner à l'endroit du tribunal. La semaine suivante, voyant l'ex-eurodéputé RN Bruno Gollnisch se faire rabrouer par la juge, on l'a vue s'agiter sur le banc des accusés.

A-t-elle senti le vent tourner ? Au Point, elle a confié que les premiers jours d'audience l'ont « un peu refroidie ». « J'ai perçu de la part de la présidente une tonalité de partialité », ajoute-t-elle. Le discours sur l'acharnement des juges et le procès politique, à charge, est déjà prêt.

En réalité, l'ancienne avocate a surtout compris que tous les axes de défense jusqu'ici avancés par elle et ses coprévenus ont été balayés d'un revers de main. Le fonctionnement en « pool », la faute au Parlement qui n'a pas prévenu, la fameuse activité politique des collaborateurs... autant d'arguments démontés par le parquet mais aussi par les juges eux-mêmes. D'où l'accusation d'impartialité de ces magistrats qui, jusqu'ici, se sont attachés à faire un rappel au droit.

Libération
mercredi 16 octobre 2024 1284 mots, p. 8,9

France

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15 octobre 2024 - Libération (site web)

Budget Les députés se préparent aux 400 coûts

Anne-Sophie Lechevallier

France

Décryptage Les amendements à la première partie du projet de loi de finances, sur les recettes, ont été déposés et seront examinés à partir de ce mercredi en commission des finances à l'Assemblée. C'est le début de la réécriture d'un texte qui ne convient ni aux oppositions ni aux partis de la coalition gouvernementale.

C ette année, personne pour se lamenter de l'inflation du nombre d'amendements qui empêcherait toute discussion parlementaire. Alors que la commission des finances de l'Assemblée commence ce mercredi l'examen de la première partie du projet de loi de finances (PLF) pour 2025, consacrée aux recettes, les députés ont déposé 1 854 amendements, soit deux fois moins qu'il y a deux ans. Et encore, ce nombre ne tient pas compte de ceux qui seront jugés irrecevables. Dans son PLF, le gouvernement compte trouver 19,3 milliards d'euros de nouvelles recettes (soit, affiche-t-il, un tiers de l'effort), en mettant davantage à contribution les grandes entreprises et les grandes fortunes, mais aussi le reste de la population via une taxe sur l'électricité ou le verdissement de la fiscalité. Signe que ce projet de budget ne convient pas au «socle commun», la minorité parlementaire qui soutient le Premier ministre, Michel Barnier, les groupes composant celui-ci veulent le modifier presque autant (767 amendements) que ceux appartenant au Nouveau Front populaire (NFP, 797 amendements). De quelques macronistes toujours pas résolus à voir augmenter les impôts, à la gauche qui critique la mauvaise répartition de l'effort, en passant par un RN toujours aussi illisible, qui dénonce les hausses d'impôts tout en proposant d'augmenter la fiscalité du capital et de baisser plusieurs taux de TVA pour tous, les plus riches inclus, et sans considération environnementale.

Quant aux élus LR, le parti de Barnier, ils trouvent beaucoup à redire, avec 382 amendements. La députée Véronique Louwagie tente de minimiser l'affront : «C'est dans notre ADN d'en déposer beaucoup.» Outre les lézardes dans le «socle commun», ces amendements annoncent des convergences transpartisanes, qui laissent entrevoir des votes communs en commission, puis peut-être en hémicycle la semaine prochaine. «Les débats vont nous permettre de trouver de nouvelles majorités et de retirer nombre d'horreurs de ce texte», veut croire le député PS Philippe Brun. «Nous aurons des alliances de circonstance inédites sur nombre de sujets», confirme Véronique Louwagie. Contrairement à l'an passé, le gouvernement devrait retenir plusieurs de ces modifications, en cas probable de recours au 49.3. C'est du moins ce que les ministres de Bercy répètent, à condition que le déficit passe bien de 6,1 % du PIB cette année à 5 % en 2025.

La taxe sur l'électricité Le gouvernement compte rehausser l'ex-taxe intérieure sur la consommation finale d'électricité au-delà de son niveau d'avant le «bouclier tarifaire» de 2022, pour engranger 3 milliards d'euros. Mais cet article devrait passer à la trappe, tant il fait l'unanimité contre lui. Le groupe Ensemble pour la république (EPR, ex-Renaissance) s'y oppose. «C'est contraire à la transition énergétique et cela frappe les classes moyennes», justifie le député David Amiel. Le groupe Droite républicaine (DR, ex-LR) veut aussi y «faire obstacle» et supprimer l'article. C'est le cas aussi de la gauche et du RN. Le suspense sur le sort que lui réserveront les députés est donc mince.

La fiscalité des plus riches Au nom de la justice fiscale, le gouvernement Barnier crée une contribution dite différentielle sur trois ans, afin de s'assurer que les contribuables les plus riches paient au moins 20 % d'impôt sur le revenu. Avec un rendement estimé à 2,3 milliards d'euros, seuls 24 300 ménages en seraient redevables (et non 65 000 comme annoncé dans un premier temps). L'effort, pourtant léger, est encore trop soutenu pour certains macronistes qui redoutent une «surcharge fiscale», parmi lesquels Mathieu Lefèvre, vice-président du groupe EPR qui veut ramener la durée de cette contribution à un an. «Si c'est une mesure de lutte contre l'optimisation fiscale, alors il faut le dire et la retravailler», déplore le député. Dans ce même «socle commun», le Modem propose l'inverse, à savoir une pérennisation de cette contribution, pour limiter le risque d'optimisation. Le PS aussi, et passe le taux de 20 % à 35,67 %. La coalition de gauche plaide pour la mise en place d'un impôt sur la fortune, qui concernerait les foyers au patrimoine net supérieur à 1 million d'euros, auquel serait ajoutée ensuite une composante climatique. L'extrême droite, elle, relance son IFF (impôt sur la fortune financière) en indiquant qu'il «aura les mêmes taux et les mêmes seuils que l'ancien ISF». En revanche, Eric Ciotti, bien qu'allié du RN, souhaite supprimer la nouvelle contribution demandée aux plus riches. Le gouvernement n'a pas touché au prélèvement forfaitaire unique, symbole du macronisme, qui fixe un taux unique de 30 % d'impôt sur les revenus du capital, mais les députés ne lâchent pas l'affaire. Forts des coalitions créées les années précédentes sur ce sujet (sans que cela soit retenu par le gouvernement), ils comptent relever ce taux. Cette fois, le Modem défend une hausse de 3 points dont il évalue le rendement à 800 millions par an. Une proposition aux allures de plus petit dénominateur commun comme le souligne LFI : «A défaut d'obtenir la suppression du PFU, il nous semble néanmoins indispensable d'en rehausser a minima le taux.» Autre point d'accord, une remise en cause des conditions de l'exit tax. Ce mécanisme visant à contrer l'exil fiscal en taxant les plus-values latentes lors des expatriations avait été vidé de sa substance en 2018 par Macron, qui avait réduit de quinze ans à deux ou cinq ans les délais au-delà desquels les plus-values sont exonérées. Le NFP, comme l'avait annoncé Lucie Castets dans Libé, veut rétablir la version antérieure. Le Modem aussi. Idem pour le RN. Si DR ne le plus propose plus, cela n'empêchera pas Véronique Louwagie de le voter.

La fiscalité des entreprises Quand le gouvernement envisage de récupérer 8 milliards d'euros l'an prochain et 4 milliards en 2026 en mettant à contribution les 440 plus grandes entreprises, plusieurs macronistes ne veulent pas en entendre parler. Mathieu Lefèvre est le premier signataire d'un amendement de suppression de cet article et à défaut veut que cela dure seulement une année et avec des taux moindres. La ligne de son groupe n'est pas celle-ci, comme l'explique David Amiel : «Nous ne remettons pas en cause ce dispositif, faute d'alternative. Nous ne ferons pas preuve de sectarisme fiscal mais de responsabilité budgétaire.» Le NFP, lui, propose pour 5 milliards d'une contribution exceptionnelle à l'impôt sur les sociétés et les superdividendes. Cette dernière, applicable aux entreprises de plus de 1 milliard de chiffre d'affaires, s'appliquerait lorsque les dividendes versés sont supérieurs à 20 % de la moyenne des dividendes versés lors des cinq derniers exercices. Le RN, qui par ailleurs prône la suppression de la CVAE (contribution sur la valeur ajoutée des entreprises) mais repousse celle d'autres impôts de production, fixe le même seuil mais pas avec les mêmes années de référence. Quant au crédit impôt recherche, qui coûte 7 milliards à l'Etat pour des effets d'aubaine documentés, il est dans le viseur de la gauche et du Modem, qui veulent des aménagements. Un autre sujet peut fédérer, même si les ajustements demandés ne sont pas identiques : celui de la taxe au tonnage des armateurs. Le PLF prévoit une taxe de 500 millions sans remettre en cause la niche. Les écologistes veulent notamment élever son taux, tandis que Philippe Brun veut limiter l'avantage fiscal à 500 millions d'euros. Des macronistes proposent d'indexer les taux de la taxe au tonnage à l'inflation, ce qui n'a pas été fait depuis sa création en 2003. Parmi eux, Jean-René Cazeneuve et Thomas Cazenave, les précédents rapporteur du budget et ministre des Comptes publics.•

Le Monde
France, mercredi 16 octobre 2024 1285 mots, p. 8,9
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16 octobre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Projet de loi de finances

L’Assemblée prend la main sur le budget

Examiné en commission par les députés à partir de mercredi, le projet de loi de finances 2025, cristallise les mécontentements

Mariama Darame

L’Assemblée nationale tient la plume sur le budget. A partir de mercredi 16 octobre, les députés de la commission des finances entament l’examen en première lecture du projet de loi de finances pour l’année 2025. Avec près de 1 800 amendements déposés sur la première partie du texte concernant les recettes, la copie du gouvernement cristallise un mécontentement qui transcende les clivages partisans. Du Nouveau Front populaire (NFP) au socle gouvernemental dominé par Ensemble pour la République (EPR) et la Droite républicaine (DR), jusqu’au Rassemblement national (RN), les choix budgétaires du gouvernement sont contestés et risquent d’emblée la dilution ou la disparition, faute de majorité pour les soutenir.

« A l’issue de la commission, il y aura davantage de recettes. Il n’y aura pas moins de dépenses, et même dans certains secteurs des dépenses votées en augmentation », veut croire le président « insoumis » de la commission des finances, Eric Coquerel. Or, pour Matignon et Bercy, la seule équation qui tienne est celle qui s’inscrit dans le redressement des comptes publics, face à un déficit de 6,1 % du produit intérieur brut (PIB) pour 2024. Ils se prévalent d’un effort de 60 milliards d’euros d’économies pour 2025, avec un objectif de deux tiers en baisses de dépenses et un autre tiers fondé sur des hausses d’impôts.

Pour ce faire, le gouvernement envisage une hausse conséquente mais temporaire de la fiscalité sur les entreprises et sur les ménages. Il propose notamment une contribution exceptionnelle des grandes entreprises par une surtaxe de l’impôt sur les sociétés (8,5 milliards d’euros), une contribution provisoire des hauts revenus (2 milliards d’euros), une taxe sur les rachats d’actions (200 millions d’euros), l’alourdissement du malus sur les voitures neuves à essence et diesel (300 millions d’euros) et une hausse de la fiscalité sur l’énergie, dont l’électricité (3 milliards d’euros).

Soutien distant

Or, d’après le Haut Conseil des finances publiques, la baisse du déficit prévue par Michel Barnier repose à 70 % sur une augmentation des prélèvements obligatoires. Cette lecture du budget contrarie les élus macronistes de droite et de DR, opposés « dans leur ADN » à toute hausse d’impôts. Pour les deux principaux groupes du socle gouvernemental, le soutien au budget se fait de plus en plus distant, voire se confond avec la posture d’opposants.

Le groupe de la Droite républicaine de Laurent Wauquiez est celui qui a déposé le plus d’amendements (383), devant les socialistes (368) et même La France insoumise (211). L’absence de discipline de groupe et la liberté d’amendement y sont pour beaucoup. Comme le refus d’endosser des mesures impopulaires, pénalisant les classes moyennes et les retraités. Les élus DR défendront la suppression du relèvement de la taxe sur l’électricité – comme leurs collègues macronistes – et du malus automobile. « Nous sommes opposés aux créations d’impôts, à leur augmentation. La réponse au déficit excessif passe par des diminutions de dépenses », défend la députée DR de l’Orne, Véronique Louwagie. Un refrain similaire entonné au RN, où l’on juge « inacceptable » le budget 2025. Les élus d’extrême droite ont finalement décidé de présenter, mercredi, un contre-budget.

Le groupe EPR, avec 273 amendements déposés, s’est lui aussi engagé dans une bataille avec Michel Barnier pour faire valoir sa ligne. Le budget 2025, qui priorise la dette financière et la justice fiscale, hypothèque la politique de l’offre menée depuis 2017 par le chef de l’Etat. Une rupture avec les fondamentaux du macronisme qui passe mal. « Il y a beaucoup trop d’impôts », martelait encore, dimanche soir sur France 2, le député du Nord Gérald Darmanin.

Les macronistes issus de la droite réclament des réformes structurelles et s’érigent contre la hausse provisoire de l’impôt sur les sociétés qui pourrait renouer avec le niveau d’imposition des grands groupes sous François Hollande. « On alerte le gouvernement sur cet impôt qui risque de rapporter moins que ce qui est attendu car il aura un impact sur notre attractivité économique et sur la compétitivité de nos entreprises », argue Charles Rodwell, député EPR des Yvelines. Se défendant de tout « dogmatisme », EPR promet pour « pour chaque baisse d’impôt »avancée « une baisse de la dépense publique », conformément au vœu de Bercy.

Critique de Macron

« Les soutiens du gouvernement sont finalement ceux qui amendent le plus le texte du gouvernement. Ils sont en train d’emboliser le système démocratique», s’offusque le rapporteur général du budget, Charles de Courson, qui pousse ses collègues à tenir les délais impartis pour pouvoir voter in fine.

Avant même le début du marathon budgétaire, le gouvernement accumule les difficultés. Samedi, Bercy est revenu sur les modalités de la contribution exceptionnelle des ménages les plus aisés. Après calcul, elle ne concernerait plus que 24 300 foyers au lieu des 65 000 annoncés. La mesure est toujours censée rapporter 2 milliards d’euros en 2025 et doit s’appliquer jusqu’en 2027. En parallèle, les ministres de l’éducation, de la justice, ou encore de la transition écologique ont publiquement contesté les arbitrages de Matignon et de Bercy. Ils s’en remettent désormais au Parlement pour rehausser leurs crédits.

Même le président de la République, Emmanuel Macron, est allé de sa critique sur le budget, lundi, en marge d’une visite au Mondial de l’automobile de Paris. « Nous sommes l’un des pays de l’OCDE qui taxe d’ores et déjà le plus malgré toutes les baisses qu’on a faites depuis sept ans », a-t-il lancé, dans un avertissement à Michel Barnier, sommé de maintenir « la création d’emploi dans notre pays ».Pour nombre de députés, cette cacophonie au sein de l’exécutif et dans son socle de députés affaiblit la crédibilité du budget et l’autorité des ministres qui le défendront dans l’Hémicycle.

Dans un degré d’improvisation inédit, chaque camp avance ses pions, comptant sur des alliances de circonstance pour faire passer ses propositions. La gauche, hostile à un « budget d’austérité », suggère 50 milliards d’euros de recettes, axés sur la taxation des plus aisés et des entreprises. Eric Coquerel espère le vote d’un budget « NFP-compatible », prenant pour exemple les 15 milliards de recettes supplémentaires votées en octobre 2023 dans sa commission contre l’avis du gouvernement.

« Nous parlons depuis longtemps de justice fiscale. Je pense donc que l’on peut trouver des points de convergence sur la partie recettes », a abondé, dimanche, dans Les Echos, le leader des députés MoDem, Marc Fesneau. Des amendements pour élargir la taxe sur les rachats d’action, taxer les superdividendes, revoir les contours du crédit d’impôt recherche, et même élargir l’impôt sur la fortune immobilière ou réintroduire l’impôt sur la fortune pourraient être adoptés avec l’appui de la gauche, du MoDem, de Libertés, indépendants, outre-mer et territoires et du RN. Mais ces amendements devront être soumis de nouveau au vote en séance publique, dès le 21 octobre. Tout comme ceux du gouvernement, qui doivent introduire 5 milliards d’euros d’économies pour consolider un budget élaboré dans l’urgence.

Au vu de la configuration de l’Assemblée, l’usage du 49.3 pour faire adopter le budget sans vote paraît inéluctable. Le ministre du budget, Laurent Saint-Martin, a pourtant assuré à Eric Coquerel que le gouvernement souhaitait aller au bout de la discussion parlementaire, soucieux de ne pas passer en force et d’éviter de récolter en retour une motion de censure.

Le Monde
France, mercredi 16 octobre 2024 745 mots, p. 8
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15 octobre 2024 - Le Monde (site web)

LR cherche à infléchir la ligne avec de nombreux amendements

Le projet de budget prévoit, selon le groupe parlementaire mené par Laurent Wauquiez, trop d’impôts et pas assez d’économies

Alexandre Pedro

Michel Barnier l’a confié mardi 8 octobre lors d’une réunion avec les députés Renaissance du groupe Ensemble pour la République : « LR[Les Républicains] , ça reste ma famille politique. »Mais, en famille, les discussions sont souvent animées, surtout sur les questions d’argent. Samedi soir, le premier ministre a ainsi reçu un appel de Laurent Wauquiez. Après une réunion à distance avec ses députés, le président du groupe la Droite républicaine (DR) à l’Assemblée nationale l’informe que la présentation du projet de loi de finances (PLF) a « crispé »une partie de ses troupes.

Le mot de ligne rouge n’est pas prononcé, mais le député de la Haute-Loire lui annonce que son groupe souhaite « faire obstacle » au relèvement de la taxe sur l’électricité et du malus automobile à travers deux amendements de suppression.

Avec 383 amendements déposés, la Droite républicaine est d’ailleurs le groupe de l’Assemblée nationale le plus actif sur cette partie recettes du PLF. « On sait que l’équation est compliquée pour Michel Barnier, reconnaît le député LR des Côtes-d’Armor, Corentin Le Fur. Il a hérité d’une situation catastrophique. » Pour en sortir, la droite veut lui indiquer le bon chemin à suivre. Du moins le sien. « Nous sommes là pour l’aider à boucler un budget de droite avec le moins d’augmentations d’impôts »,avance Jean-Didier Berger, élu des Hauts-de-Seine.

Dans un premier temps, la « famille » de Michel Barnier s’était résignée à accepter une augmentation des prélèvements sur les grandes entreprises et les plus riches. « Mais de façon exceptionnelle et temporaire », rappelle Véronique Louwagie, députée de l’Orne et vice-présidente de la commission des finances. Sauf que le compte n’y est plus vraiment si on reprend les estimations du Haut Conseil des finances publiques, qui évalue l’effort budgétaire à 70 % de hausses d’impôts contre seulement 30 % de baisses de dépenses.

Préserver les classes moyennes

A défaut de dénoncer « un budget socialiste » comme son ancien président, Eric Ciotti, Les Républicains cherchent à rééquilibrer la balance (« il faut aller beaucoup plus loin sur les baisses de dépenses », enjoint Véronique Louwagie), mais aussi à préserver les « classes moyennes qui bossent »,chères à Laurent Wauquiez. Comme sur la question sensible du prix de l’électricité. Le gouvernement table dans son projet sur 3 milliards d’euros de recettes supplémentaires avec la fin du taux réduit de TVA sur les abonnements au gaz et à l’électricité (à 20 % au lieu de 5 %).

Une mesure présentée comme presque indolore, puisque la facture des ménages doit baisser de 9 % grâce à la chute du prix de l’énergie sur les marchés, mais à laquelle s’opposent les élus LR. « Quand on connaît la volatilité des cours de l’électricité, ce n’est pas entendable », explique Corentin Le Fur. Signataire de l’amendement de suppression, Véronique Louwagie y voit « une mesure en faveur du pouvoir d’achat des Français ».

Face à cette recette fiscale en moins, la droite oppose son plan de 50 milliards d’euros d’économies de dépenses, présenté le 2 octobre. « Avec l’année blanche que nous proposons, hors ministères régaliens, nous économisons déjà 7 milliards d’euros », évalue Jean-Didier Berger. L’élu commente les 2 200 suppressions de postes de fonctionnaires prévus dans le PLF. « Sur 2,4 millions c’est beaucoup trop faible,dit-il. Le dernier rapport de la Cour des comptes recommande la suppression de 100 000 postes dans les collectivités territoriales pour revenir à l’équilibre du début des années 2010. »

Avec ses propositions, la droite rejoue ses classiques. D’un côté, elle dit vouloir lutter contre la « bureaucratie administrative » avec 13 milliards d’euros d’économies avec la diminution des opérateurs et agences de l’Etat. De l’autre, plusieurs de ses amendements de groupe visent à diminuer la fiscalité sur les successions et les donations.

Il s’agit de faciliter la transmission des entreprises et d’exonérer le déblocage par anticipation des contrats d’assurance-vie par les plus de 70 ans au bénéfice de leurs enfants ou petits-enfants. « Nous pensons que cela peut libérer l’épargne et donc favoriser la croissance »,note Jean-Didier Berger. Avant d’ajouter : « Et puis c’est un vrai truc de droite. » Michel Barnier n’avait sans doute pas manqué de le noter.

La Croix, no. 43048
France, mercredi 16 octobre 2024 927 mots, p. 11
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15 octobre 2024 - La Croix (site web)

Les militants de Nevers déjà tournés vers la prochaine élection

Bernard Gorce

À Nevers, ancien bastion de gauche qui a basculé au centre en 2014, des militants décryptent la crise politique depuis la dissolution du 9 juin.

L’échec d’un compromis avec la gauche et la pression du RN nourrissent critiques et inquiétudes.

Nevers (Nièvre)

De notre envoyé spécial

Une dissolution surprise, une Assemblée éclatée et un gouvernement suspendu à un fil. En seulement quatre mois, la vie politique n’avait pas connu depuis longtemps autant de secousses. Les états-majors en sortent cabossés, mais qu’en est-il des militants ? Dans la préfecture de la Nièvre, nous avons rencontré des femmes et des hommes qui ont été eux aussi emportés par la tempête. Macronistes, socialistes ou écologistes, tous évoquent la stupeur provoquée par l’annonce de la dissolution, le 9 juin au soir, suivie d’une campagne menée au pas de charge.

« On est sortis de là épuisés »,résume Olivier Dos Reis, 60 ans, qui a tracté aux côtés de la députée MoDem Perrine Goulet, sortie en tête du premier tour puis victorieuse d’un duel face au candidat RN. Entre les deux tours, le candidat LFI s’était désisté au nom du front républicain. Mais le parachutage par le Nouveau front populaire (NFP) de cet universitaire a causé de gros dégâts au sein de la gauche nivernaise, qui n’a pas eu le temps de s’organiser pour peser face aux accords d’appareil.

« Après 2022, c’est la deuxième fois qu’on se fait avoir »,peste Sylvain Mathieu, 49 ans, responsable socialiste de la Nièvre. « C’est du mépris »,regrette pour sa part Vincent Morel, 41 ans, militant écologiste qui regrette le décalage entre la vie politique nationale et locale.

Tant d’énergies engagées et, au bout du compte, une Assemblée sans majorité et des semaines de manœuvres pour former un gouvernement. Contre toute attente, cette séquence est toutefois analysée sur le terrain avec une modération qui tranche avec les coups d’éclat des ténors politiques. Dans le camp macroniste, on se satisfait du résultat. « Il faut écouter le pays, c’est le RN qui a eu le plus de voix au premier tour, souligne Safae Lachgar, 29 ans, encartée au MoDem. Ça penche à droite et il est illusoire d’imaginer une majorité réunie autour de la gauche. Faire croire qu’on a volé l’élection est un mensonge. »

Même à gauche, les avis sont partagés, comme l’admet le socialiste Sylvain Mathieu : « Si certains militants crient au scandale, d’autres reconnaissent que le NFP n’avait pas la majorité. » L’écologiste Vincent Morel juge que son camp « n’a pas fait preuve de maturité en refusant le pari du compromis». Un point de vue que ne partage pas sa collègue, Virginie Charrière, porte-parole régionale des Écologistes. « L’option Bernard Cazeneuve n’était pas crédible, le président Macron ne l’aurait pas validée », estime la responsable de 52 ans.

Bastion historique du Parti socialiste qui l’a dirigée quarante ans, Nevers est tombée au centre quand Denis Thuriot, venu pourtant de ses rangs, a mené une liste transpartisane en 2014. Une tradition de gauche, un maire et un député centristes, la ville est à l’image d’un pays où la sensibilité sociale-démocrate cherche son point d’équilibre, à distance de la radicalité des Insoumis, ici très peu prisée.

Sous la menace, aussi, d’un RN qui a conquis la seconde circonscription de la Nièvre, plus rurale. La cité-préfecture résiste, mais pour combien de temps ? La question hante les esprits. « Leen même temps, on l’a fait ici trois ans avant Macron, souligne Anne Wozniak, 51 ans, maire adjointe. Maintenant, la situation est simple. Soit on trouve au niveau national le compromis, soit cela va exploser et c’est le Rassemblement national qui raflera la mise. »

2027, presque demain. Et encore, les militants s’attendent à une nouvelle dissolution, l’été prochain. À les écouter, la séquence politique post-dissolution n’aurait toutefois pas suscité que des désillusions dans l’opinion. Peut-être aussi un regain d’intérêt pour l’engagement. Avec la candidature de Perrine Goulet, une petite cellule MoDem s’est formée, avec une dizaine de militants.

« On prépare déjà la prochaine échéance »,relève Oscar Dos Reis. « En 2017, on était au fond du trou, remarque le PS Sylvain Mathieu. Beaucoup de sympathisants sont partis à bas bruit, d’autres ont rejoint Génération-s de Benoît Hamon. Olivier Faurea permis de remonter la pente. Des gens reviennent. »

Chez Les Écologistes, Virginie Charrière constate aussi un « effet Marine Tondelier »,la nouvelle patronne des Verts. « J’ai quinze ans de militance politique et là je vois un changement, on est en train de se professionnaliser, avec une vraie ambition de formation. En même temps, la force des écologistes, sur le terrain, vient de l’émulation entre l’engagement associatif et politique. C’est cela qui me motive »,témoigne celle qui dirige une Amap (association pour le maintien d’une agriculture paysanne).

Avec la rénovation du cœur de ville de Nevers, la rue François-Mitterrand est ces jours-ci éventrée par les marteaux-piqueurs. Tout en désordre, comme la scène politique nationale. À ceci près que c’est pour un mieux. Quant à la situation de la France, rien n’est moins sûr. « L’avenir ? Une grande inconnue », convient Anne Wozniak, qui pour la première fois de sa vie envisage de s’encarter. À Renaissance, comme il se doit pour cette adepte du « en même temps ».

Le Monde
France, mercredi 16 octobre 2024 1372 mots, p. 12
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15 octobre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Ce prêt opaque fait à Rachida Dati en 2007

La ministre de la culture n’a pas déclaré aux autorités 50 000 euros consentis par Henri Proglio

Rémi Dupré

C’est une histoire que Rachida Dati pensait enfouie dans le passé. Quelques heures après la reconduction de la ministre de la culture au sein du gouvernement, Libération a révélé, le 23 septembre, un prêt de 50 000 euros sans intérêt consenti à Mme Dati, en septembre 2007. Un prêt qu’elle n’a, a constaté Le Monde, jamais déclaréaux autorités de contrôle de la transparence de la vie politique comme ministre sortante et comme députée européenne, en 2009, 2012 et 2014. Cet emprunt a été contracté alors qu’elle était ministre de la justice de Nicolas Sarkozy, auprès d’un proche : le dirigeant d’entreprises Henri Proglio, à l’époque patron de Veolia Environnement, et qui sera ensuite nommé par le gouvernement Fillon, à l’automne 2009, PDG d’EDF (alors contrôlé à 85 % par l’Etat) pour cinq ans.

Ce prêt sans intérêt consenti par chèque, le 5 septembre 2007,dont Le Monde a obtenu confirmation, a fait l’objet d’une reconnaissance de dette signée par Mme Dati à Paris, le 4 octobre suivant, transmise par la ministre à M. Proglio. Comme nous avons pu le vérifier, dans la mention dactylographiée figurant en tête de ce document sous seing privé(sans notaire), Mme Dati, en tant que « débitrice », alors « célibataire », s’engageait « à rembourser » le « montant de cette dette (…) au plus tard le 5 septembre 2012 ».

« Secret fiscal »

Toujours selon la mention dactylographiée, dans la phrase précédente, étrangement, cette dette est consentie « pour une durée maximum de huit ans »(jusqu’à, donc, 2015). Autre curiosité, cette durée maximalede prêt de huit ans et la date à laquelle le remboursement était exigible (le 5 septembre 2012) par M. Proglio ne figurent pas dans la mention que Mme Dati a écrit de sa main dans la reconnaissance, en deuxième partie du document.

Mme Dati, inscrite au barreau de Paris en février 2010, semblait avoir les moyens de rembourser son prêt : selon ses déclarations d’intérêts et de situation patrimoniale de 2014 à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) comme députée européenne, dont Le Monde a pris connaissance, elle avait touché, en 2012, 704 000 euros d’honoraires comme avocate, ainsi que 95 000 euros d’indemnités comme députée européenne.

Mais, selon Libération, cette reconnaissance de dettes n’aurait pas été honorée par Mme Dati, ce que confirme au Mondeune source au fait du dossier. Entre le prêt de 50 000 euros et la signature de cette reconnaissance de dettes, M. Proglio a également viré 15 000 euros à Mme Dati, d’après Libération. Un paiement confirmé de source ayant connaissance du dossier, et qui n’aurait, lui non plus, pas été remboursé.

Mme Dati a-t-elle déclaré aux impôts ce prêt, alors que tout emprunt de plus de 760 euros devait en principe être signalé par le débiteur à l’administration fiscale ? A-t-elle maquillé, pour des raisons fiscales, un possible don de M. Proglio en prêt ? La ministre n’a pas répondu au Monde sur ces points.Contactée, la direction générale des finances publiques refuse de commenter au nom du « secret fiscal ».

Comme a pu le constater Le Monde, à son départ de la chancellerie, après son élection au Parlement européen en 2009, Mme Dati n’a pas mentionné ce prêt dans sa déclaration de patrimoine, à l’été 2009, auprès de la Commission pour la transparence financière de la vie politique, ancêtre de la HATVP, créée en 1988 et dotée de moyens d’investigation très limités en matière fiscale et bancaire. Selon la loi en vigueur pourtant, Mme Dati était censée notifier à cette commission toutes les « opérations ayant affecté la composition du patrimoine (achats, ventes, emprunts contractés) »en cas de « cessation d’une fonction au gouvernement ».Les « variations de la valeur du patrimoine »devaient également être « justifiées ». « Un emprunt est un emprunt. Quelle que soit la personnalité du prêteur, tous les emprunts devaient être déclarés »de manière générale, affirme unproche de l’ancienne commission.

Dans le tableau « passif », l’actuelle ministre de la culture n’avait déclaré qu’un prêt immobilier contracté en septembre 2007 auprès d’une banque. Elle avait par ailleurs inscrit pour 50 000 euros de « bijoux, montres, boucles d’oreilles, bagues, colliers » dans la rubrique « collection, objets d’art, bijoux ». Trois ans plus tard, comme l’a relevé Libération, elle n’a pas mentionné non plus ce prêt, le 5 mars 2012, dans sa déclaration des « intérêts financiers » susceptibles « d’influencer l’exercice de[s] es fonctions » auprès du Parlement européen, document public et en ligne.

Mme Dati n’a pas jugé utile non plus d’évoquer, dans sa déclaration au Parlement européen du 16 mai 2014, des liens d’intérêts avec celui qui dirigeait alors EDF, alors qu’elle était membre suppléante de la commission de l’industrie, de la recherche et de l’énergie. Elle n’a, enfin, a constaté Le Monde,pas mentionné ce prêt dans sa déclaration d’intérêts du 30 janvier 2014 –juste après la naissance de la HATVP – remplie avant la fin de son premier mandat de députée européenne.

« Tout est inexact »

Selon la loi, « la déclaration d’intérêts, qui vise à prévenir la survenance des conflits d’intérêts, porte sur les intérêts détenus à la date d’élection et dans les cinq années précédant cette date ».L’élue a laissé la mention « néant » dans la rubrique « passif » de ses déclarations de situation patrimoniale(pour son mandat de 2009 à 2014) du 30 janvier 2014 et de fin mai 2014 et n’a pas fait d’observations. Elle indique simplement être copropriétaire d’un appartement à Courbevoie (Hauts-de-Seine) acquis en 2007 et déclare 30 000 euros de « meubles/bijoux ». Toutes les dettes ou prêts supérieurs à 10 000 euros, qui existent « au jour du fait générateur de la déclaration », selon le jargon de la HATVP – soit au début ou à la fin de mandat –, doivent être mentionnés à cette dernière.Contactée, la Haute Autorité explique qu’elle « ne commente pas des déclarations qui ne sont plus publiques ».

Interrogés , les avocats de Mme Dati, Olivier Pardo et Olivier Baratelli, dénoncent « de fausses informations »après la publication de l’article de Libérationet « une campagne de presse sur une affaire privée de 2007 de nature à nuire à Mme Dati et qui a eu de lourdes conséquences sur la santé de la fille de Mme Dati. Notre position est très ferme. Tout est inexact ».Henri Proglio n’a, lui, pas répondu à nos sollicitations. « Nous n’avons pas connaissance de ce sujet et nous n’avons en aucun cas été mandatés à ce propos », déclarent ses avocats, Jean-Pierre Mignard et Pierre-Emmanuel Blard.

Mme Dati a obtenu ce prêt neuf mois avant la promulgation de la loi du 17 juin 2008 portant réforme de la prescription en matière civile, réduisant notamment à cinq ans au lieu de trente le délai de prescription – le laps de temps dont dispose le créancier pour engager une action en justice afin d’être remboursé –pour les dettes entre particuliers. A-t-elle considéré que sa dette auprès de M. Proglio était potentiellement éteinte en juin 2013, soit cinq ans après la loi de 2008, sur la base de sa mention manuscrite (sans date d’exigibilité) de la reconnaissance, et que, par conséquent, elle ne devait pas figurer en 2014 dans ses déclarations à la HATVP ?

En vertu de la loi de 2008, sur la base de la date d’exigibilité du paiement (septembre 2012) figurant sur la mention dactylographiée, la dette de Mme Dati s’est logiquement éteinte en septembre 2017. Ironie de l’histoire, cette dernière, en tant que garde des sceaux,a défendu avec ferveur, le 6 mai 2008 devant l’Assemblée nationale,l’idée de cette diminution de trente à cinq ans du délai de prescription en matière civile. La ministre avait vanté les mérites de cette proposition de loi qui réduisait le « délai excessif » de prescription et salué le « nouveau » délai, qui « permet de respecter les droits de chacun »et « laisse à un créancier le temps d’exercer une action[en remboursement] ».

Le Figaro, no. 24928
Le Figaro, mercredi 16 octobre 2024 1484 mots, p. 3

Politique

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15 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Avant l'examen du budget, un vent de fronde gé néralisé souffle sur l'Assemblée

Aucun des camps, pas même ceux de la coalition gouvernementale, ne semble pour l'instant convaincu par le projet de loi de finances, qui arrive ce mercredi à l'Assemblée nationale.

Bordas, Wally

Attablé au café Bourbon, cette brasserie très prisée des députés juste à côté de l'Assemblée nationale, Mathieu Lefèvre ne décolère pas. Il y a quelques jours, le macroniste a découvert, comme ses collègues, le projet de loi de finances du gouvernement pour 2025. «C'est du François Hollande», résume, amer, ce proche de Gérald Darmanin. «Il faut bien entendu réduire les déficits publics, mais il y a un autre chemin que celui du choc fiscal.» «C'est une politique qui revient sur le choc de l'offre et qui fait de l'impôt une solution de facilité. C'est une logique court-termiste dangereuse, qui revient sur la stabilité fiscale mise en oeuvre depuis 2017 et qui va avoir des conséquences sur le pouvoir d'achat des Français», pilonne le député Renaissance, avant d'anticiper, pessimiste : «Souhaitons que notre groupe parlementaire soit entendu durant le débat qui s'ouvre. Dans le cas contraire, honnêtement, je ne suis pas sûr de voter la partie « recettes » ». Voilà qui est dit.

Alors que l'examen du budget débute ce mercredi en commission des finances de la Chambre basse, un vent de fronde généralisée souffle sur l'Assemblée. Personne ne semble satisfait par la copie présentée il y a quelques jours par le gouvernement, qui prévoit de trouver 60 milliards d'euros, dont 40 milliards d'économies et 20 milliards de hausses d'impôts. Suppression de postes de fonctionnaires, exonérations de cotisations sociales des entreprises réduites, report de la revalorisation des pensions de retraite, surtaxe sur les bénéfices des 300 plus grandes entreprises : les différentes mesures annoncées sont très loin de faire l'unanimité dans la classe politique. «C'est un budget qui ne fait plaisir à personne: ni aux riches, ni aux pauvres, ni à la droite, ni à la gauche. Dans l'Hémicycle, ça va être un bordel monstre», analyse, fataliste, un cadre du camp présidentiel.

À gauche, on dénonce le «budget le plus grave en termes d'austérité» de «toute l'histoire de notre pays», dixit l'Insoumise Mathilde Panot. «Le gouvernement propose un avenir de sang et de larmes au peuple français», a fustigé la présidente du groupe LFI, mardi matin, en conférence de presse. «La responsabilité de Bruno LeMaire et d'Emmanuel Macron dans la situation actuelle est éminente. Mais lorsque l'on voit que les propositions faites par Michel Barnier pour y remédier sont de réduire le nombre d'enseignants et le budget des collectivités, on ne pourra que s'y opposer», déplore le patron du groupe socialiste, Boris Vallaud. «C'est un budget qui va avoir des conséquences graves sur les gens. Ce n'est pas une loi comme les autres et nous allons l'examiner en un temps très contraint avec la menace constance des 49.3. Je suis très inquiète», regrette la communiste Elsa Faucillon. Tous se réjouissent d'ailleurs de la validation par l'Assemblée, mardi, du lancement d'une commission d'enquête pour comprendre l'étendue du déficit public. Une instance qui sera dirigée par l'Insoumis Éric Coquerel et dont le rapporteur sera Éric Ciotti.

Au sein même des rangs de la droite comme des macronistes, personne ne semble satisfait par le projet de loi du gouvernement. Et nul ne se sent obligé de faire preuve de solidarité. «On ne peut pas dire que c'est super, mais on ne peut pas trop critiquer non plus», résume un stratège du camp présidentiel. Alors, les deux camps se renvoient la balle des responsabilités : LR, en accusant Emmanuel Macron d'avoir « cramé la caisse » , et les macronistes en accusant Michel Barnier de faire une politique de gauche en augmentant les impôts. «Nous sommes en train non pas de faire une coalition, mais de réinventer la cohabitation. Désormais, celle-ci n'est plus entre le président et la majorité parlementaire mais eu sein de cette majorité parlementaire et du gouvernement. Nous devons arriver à avancer ensemble pour notre pays, apprendre à se connaître et à travailler ensemble», considère Brigitte Klinkert, questeur Renaissance de l'Assemblée.

Pour l'heure, les deux composantes principales de la majorité relative font chambre à part. Et s'invectivent à chaque fois qu'elles se croisent. Mais elles sont au moins d'accord sur une chose : la copie du gouvernement ne leur convient pas. Le président du groupe Droite républicaine, Laurent Wauquiez, s'est ainsi entretenu, ce week-end, avec le premier ministre pour lui faire savoir les «réticences» d'une grande partie de ces députés quant au budget. De très nombreux amendements ont ainsi été déposés par les élus LR, qui souhaitent notamment s'opposer au relèvement de la taxe sur l'électricité. «Je reste farouchement opposée à toute augmentation d'impôt. Nous avons déjà le taux de prélèvement obligatoire le plus élevé d'Europe. Cela fait douze ans que je porte cette ligne, je ne vais pas arrêter maintenant parce que le premier ministre est issu de nos rangs», estime Véronique Louwagie, vice-présidente LR de la commission des finances. Avant d'ajouter, comme pour ne pas froisser au sein de son propre camp : «Pour autant, au regard de la situation catastrophique de nos comptes publics, j'entends les mesures ponctuelles d'impôts». Un autre LR se fait encore plus acerbe : «La ligne de ce texte budgétaire, c'est une ligne de rabot. Il n'y a pas de projet. Les technos de Bercy sont arrivés avec leur dossier tout prêt en disant à Michel Barnier : « Faites-nous confiance! » »

Du côté des macronistes, l'ancien premier ministre, Gabriel Attal, fait également entendre une musique différente de celle jouée par le nouvel exécutif. «La hausse prévue des charges pour les entreprises, la hausse plus forte que prévu sur l'électricité, le gel des retraites pour six mois et d'autres mesures fiscales nous semblent charger trop la barque pour les Français», a-t-il critiqué, la semaine dernière, lors d'une conférence de presse présentant ses pistes pour faire des économies. Pendant ce temps, l'ancien ministre de l'Intérieur et désormais député du Nord, Gérald Darmanin, y va encore plus franchement. Ces dernières semaines, l'ex-hôte de Beauvau n'a cessé de mettre en garde l'exécutif contre de nouvelles hausses d'impôts. «Le budget qui est annoncé me paraît inacceptable», a-t-il même affirmé à plusieurs reprises.

«On doit faire renoncer à la suppression de l'allégement de charges sur le travail et la fiscalité des entreprises. Et obtenir nos mesures de baisse de la dépense publique», notamment via la hausse du temps de travail dans les collectivités, a plaidé Aurore Bergé, mardi matin, lors d'une réunion avec les autres députés Renaissance. Avant d'interroger : «Quel gain obtient-on de ce débat budgétaire? Sur quoi est-on identifié? Est-ce qu'on a une existence propre ou est-ce que l'on est effacés, dilués?» Le ton est donné. Un cadre du camp présidentiel anticipe ainsi les débats budgétaires à venir : «Ça va être chacun pour sa peau, tout le monde va vouloir jouer sa petite partition pour se faire entendre. Au final, on se retrouve dans la même situation que LR dans la précédente législature: désormais, nous sommes tous des auto-entrepreneurs.»

La partition du Rassemblement national semble pour l'heure être la plus floue. D'un côté, Marine Le Pen et ses troupes affichent une ligne très critique vis-à-vis du budget proposé par l'exécutif. «Le gouvernement va chercher dans la poche des Français de quoi réparer ses insuffisances», a tempêté le député RN Sébastien Chenu sur TF1, lundi. En même temps, les députés RN ne semblent pas totalement fermer la porte à une abstention sur le vote final s'il y en avait un. «Si nous sommes entendus, si nous obtenons quelques victoires, alors pourquoi pas», lâche, entre deux couloirs, un député RN. Par ailleurs, après ne pas avoir voté la première motion de censure de la gauche contre le gouvernement Barnier, le RN n'écarte pas non plus l'idée de s'abstenir une nouvelle fois pendant l'examen budgétaire en cas de 49.3 du gouvernement et de motion de censure de la gauche. «Nous ne sommes pas dans la stratégie du pire», prévient le député RN Bruno Clavet.

Si le gouvernement entend faire vivre la discussion parlementaire sans brutaliser l'Assemblée, il paraît peu probable, au vu de la composition du Palais Bourbon, que Michel Barnier n'ait pas recours au 49.3 pour faire adopter son projet de loi de finances. Élisabeth Borne avait dû s'y employer à de très nombreuses reprises - plus de 20 pour les textes budgétaires - entre 2022 et 2023, avec une majorité pourtant bien plus solide que celle du nouveau chef de gouvernement. Les premiers débats en commission des finances, cette semaine, devraient donner à l'exécutif quelques indications sur la teneur des discussions à venir dans l'Hémicycle. Pessimiste, un député Horizons anticipe : «L'équation est quasiment insoluble. Si Michel Barnier échappe à la censure, c'est qu'il a donné des gages au RN.» Et cet autre député macroniste de conclure : «Barnier est dans la main du RN. La seule question, c'est: quand Marine Le Pen décidera-t-elle de la refermer pour l'écraser?» W B

Le Monde
International, mercredi 16 octobre 2024 1628 mots, p. 5
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15 octobre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

En Ukraine, le Parlement à l’épreuve de la guerre

La loi martiale empêchant la tenue d’élections, les députés, épuisés, sont sommés de rester à leur poste

Faustine Vincent

Kiev - envoyée spéciale - Du Parlement ukrainien, gardé par un checkpoint, on ne voit d’abord que les colonnes néoclassiques de la façade, redécorées aux couleurs de l’Ukraine, jaune et bleu. L’accès à l’hémicycle lui-même, zone ultrasensible de Kiev, est encore plus restreint. Le Monde a exceptionnellement pu y pénétrer. Après le barrage des contrôles et une enfilade de portes et d’escaliers, on avance sous de hautes fenêtres protégées par des sacs de sable, puis on longe une rambarde en marbre. De lourdes portes gravées ouvrent alors sur une salle aux boiseries anciennes, hérissée de drapeaux ukrainiens et européens, et coiffée d’un spectaculaire dôme de verre. C’est ici, au cœur de la Rada, le Parlement ukrainien, qu’ont convergé les députés dès le début de l’invasion, en février 2022, malgré le risque d’une attaque.

Aucun d’eux n’a oublié la folie des premiers jours, quand les Russes étaient aux portes de la capitale. « On votait en hâte, les yeux rivés en l’air, la peur au ventre, parce qu’on s’attendait à ce qu’un missile vienne à tout instant frapper le dôme de verre, se souvient Oleksandr Merezhko, député de la majorité parlementaire, Serviteur du peuple, et président du comité des affaires étrangères. Mais maintenir ces sessions était crucial pour montrer au monde entier que le Parlement était debout, et que les institutions continuaient de fonctionner malgré la guerre. »

La Rada est aussitôt devenue un symbole de résistance, mais aussi l’incarnation du combat des Ukrainiens pour défendre leur nation et les valeurs de la démocratie face à Moscou, déterminé à discréditer et détruire leur Etat, dont Vladimir Poutine a toujours considéré l’indépendance comme une création artificielle. Contrairement à ce que redoutait la population, les députés n’ont pas fui en masse. Le niveau de confiance dans cette institution s’est alors envolé à plus de 50 %, selon plusieurs études – du jamais-vu.

Tenir sur la durée

Plus de deux ans et demi après, la menace s’est éloignée depuis le retrait, en avril 2022, des troupes russes de la région de Kiev, même si des drones ennemis sont encore régulièrement interceptés aux abords du Parlement. Mais la guerre est toujours là, avec son cortège d’entraves, d’obligations et de restrictions.

Plus aucune élection n’est en vue. La loi martiale a renvoyé le scrutin présidentiel à une date indéterminée. Les législatives, prévues initialement en octobre 2023, ont elles aussi été annulées. L’absence d’élections ne fait plus débat dans le pays, car beaucoup comprennent qu’avec plus de 6 millions de réfugiés, 3,7 millions de déplacés, 20 % de territoire occupé par les Russes et des bombardements constants elles ne seraient ni sûres ni démocratiques. Mais le défi est sans précédent pour l’Ukraine : comment tenir sur la durée et continuer à faire vivre la démocratie malgré la guerre et l’impossibilité de renouveler ses représentants ?

Au Parlement, les élus vacillent. Epuisés après trente-deux mois de conflit et de travail sous haute tension, ils sont condamnés à rester en poste aussi longtemps que la guerre durera, comme le prévoit la Constitution. « Pour être franc, le Parlement est devenu un endroit tout à fait déprimant, observe Oleksandr Zaslavskiy, directeur de l’Agence pour les initiatives législatives, un centre de réflexion ukrainien qui travaille depuis vingt-cinq ans sur la Rada. Etre député aujourd’hui, ça veut dire travailler vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sous pression, sans vacances, et être détesté par tout le monde. Certains reçoivent même des messages de soldats qui leur disent qu’ils vont revenir pour les tuer. » Un ressentiment alimenté par les scandales à répétition, comme ce député, Iouri Aristov, aperçu dans un hôtel de luxe aux Maldives en juillet 2023 sous prétexte d’un déplacement professionnel.

La liste des sujets de mécontentement des élus ne cesse de s’allonger. La loi martiale les a notamment obligés à restreindre drastiquement leurs déplacements à l’étranger, désormais soumis à l’approbation du président de la Rada, Ruslan Stefanchuk. L’accès aux médias est lui aussi restreint depuis la mise en place du « télémarathon », un outil majeur de la guerre de l’information menée par le pouvoir ukrainien, qui diffuse les mêmes informations sur plusieurs chaînes, et dont les députés de l’opposition se disent exclus. « Les autorités profitent de la loi martiale pour réduire la liberté d’expression », s’indigne Mykola Kniazhytskyi, député de Solidarité européenne, le parti de l’ancien président Petro Porochenko, grand rival de Volodymyr Zelensky. Pour rester visible et s’adresser aux citoyens, l’élu de 56 ans s’exprime sur TikTok et a lancé sa propre chaîne YouTube.

Mais, depuis le début de l’invasion, c’est le Parlement tout entier qui a été marginalisé. « La quasi-totalité du pouvoir est concentrée entre les mains du chef de l’Etat et du bureau présidentiel, qu’il contrôle », observe le Centre for Eastern Studies, basé à Varsovie, dans une étude parue en août. Mykola Kniazhytskyi met en garde Volodymyr Zelensky. « Il doit faire attention à la démocratie, sinon nos alliés ne nous donneront plus d’argent. Mais, comparé à Poutine, il est très démocratique », ajoute aussitôt l’opposant. La critique et le débat politique sont revenus au Parlement, mais l’exercice reste délicat tant la Russie cherche à exploiter les divisions. « C’est un équilibre difficile, admet M. Kniazhytskyi. Je dois vous parler ouvertement, mais je dois aussi faire attention, car il faut rester unis face à Poutine. » La guerre a également engendré des situations étranges. Certains députés représentent aujourd’hui une région passée sous occupation russe. D’autres ont vu leur électorat fuir à l’étranger, ou ailleurs dans le pays.

Les opposants ne sont pas les seuls à se plaindre face à l’ampleur des difficultés. Le malaise est encore plus grand chez les élus de Serviteur du peuple, majoritaires au Parlement. La victoire écrasante aux élections législatives de 2019 du parti créé par Volodymyr Zelensky avait porté au pouvoir ces hommes et ces femmes dénués d’expérience politique, aux profils très diversifiés. Aujourd’hui, beaucoup d’entre eux souhaitent démissionner et retrouver leur vie d’avant.

« Les élus de Serviteur du peuple étaient sans doute les moins préparés pour affronter tout ça », analyse M. Zaslavskiy. En janvier, le chef du parti, David Arakhamia, avait annoncé avoir reçu dix-sept demandes de démission et anticipait « une grande crise »au Parlement. Selon plusieurs sources, ces démissions n’auraient toutefois pas été soumises au vote par le président de la Rada, empêchant tout départ.

Interrogé par Le Monde, ce dernier dément et assure n’avoir, « jusqu’ici, pas reçu une seule demande », hormis celles, au début de l’invasion, de députés de l’ex-parti prorusse Plateforme d’opposition-Pour la vie, interdit en juin 2022. Et si ces démissions lui parvenaient ? « Nous avons actuellement le nombre de parlementaires le plus faible depuis l’indépendance de l’Ukraine. C’est un facteur essentiel pour qu’ils ne démissionnent pas, insiste M. Stefanchuk . Je suis sûr que les députés ont compris leur mission historique en cette période cruciale pour le pays. »

Depuis le début de l’invasion, le nombre de députés a chuté à 401 sur 450 sièges – 28 ont perdu leur mandat ou démissionné, deux ont été tués, et les autres sièges étaient déjà vides depuis l’annexion de la Crimée et l’occupation d’une partie du Donbass en 2014.La priorité est claire : chacun doit rester à son poste. Selon l’analyste politique Ihor Kohut,un accord aurait été conclu avec les démissionnaires pour les convaincre de rester. « C’est un énorme défi en termes de démocratie, puisque leur mandat a expiré, remarque l’expert. Mais ils doivent rester jusqu’à la tenue d‘élections, et personne ne sait quand ce sera ! »

Alliés inattendus

En attendant, le parti présidentiel veille à ne pas perdre la moindre voix. Les députés de Serviteur du peuple détiennent toujours la majorité avec 233 sièges, mais réunir à eux seuls les 226 voix nécessaires pour faire passer les lois est devenu presque impossible. Depuis le début de l’invasion, ils n’y sont parvenus que 17 fois sur 5 200 votes, selon une étude de l’organisme indépendant Chesno, spécialisé en transparence de la vie politique. « Ils n’étaient jamais au complet pour voter », explique l’analyste Oleksandr Salizhenko. D’autres refusent également de soutenir leur propre camp.

Pour compenser les voix manquantes, le parti de Volodymyr Zelensky s’est trouvé des alliés inattendus : les députés de l’ex-parti prorusse Plateforme d’opposition-Pour la vie. Ces élus, susceptibles d’être poursuivis pour trahison, se sont regroupés dans deux nouvelles factions, Plateforme pour la vie et la paix, et Reconstruction de l’Ukraine. Zélés, ces 39 députés votent massivement les lois proposées par la majorité.

Leur alliance informelle avec Serviteur du peuple est avant tout pragmatique. « Ils veulent montrer leur loyauté, survivre dans leur environnement politique et ne pas perdre les business qu’ils possèdent », explique M. Salizhenko. Cette loyauté a malgré tout ses limites : quand la loi sur la décolonisation et le changement des noms russes en ukrainien a été soumise au vote en mars 2023, aucun d’eux n’y a pris part. « Ils s’abstiennent partout où l’intérêt de la Russie est en jeu », relève l’analyste.

Malgré l’épuisement, Oleksandr Merezhko s’accroche. Cet ancien professeur de droit international, lui aussi dénué d’expérience politique avant son arrivée à la Rada, est convaincu que le « grand sacrifice » consenti par les députés est essentiel pour la survie de l’Etat ukrainien. « Un jour, les gens nous en seront reconnaissants. »

Le Figaro, no. 24928
Le Figaro, mercredi 16 octobre 2024 989 mots, p. 4

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16 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

La France insoumise, une crédibilité économique en trompe-l'oeil

Flurin, Richard

Il s'y voit déjà. «Image prémonitoire à l'Assemblée nationale», a écrit sur X, lundi, Jean-Luc Mélenchon. Sous son message, une photographie où la vice-présidente Insoumise de l'institution, Clémence Guetté, siège au perchoir, tandis qu'un autre Insoumis, Éric Coquerel, président de la commission des finances, s'exprime à la tribune en contrebas. «Quel grand chemin accompli en dépit de tous les obstacles, de la diffamation permanente sur tous les fronts. La formule magique: sérieux, travail et cohérence idéologique» , vante le patron du mouvement de gauche radicale, visiblement impatient de prendre les rênes du pays. Même fierté quelques jours plus tôt, lorsque La France insoumise (LFI) rafle, à la surprise générale, la présidence de la commission des affaires économiques, en raison d'un énième différend entre les macronistes et la droite.

Jean-Luc Mélenchon peut se frotter les mains : son groupe parlementaire règne de façon assez inédite sur les deux commissions qui ont trait aux questions économiques et financières du Palais Bourbon. «C'est une démonstration de force», plastronne une députée Insoumise. Un symbole plus qu'un réel pouvoir, les prérogatives des présidents de commission se limitant pour l'essentiel aux ordres du jour et à la recevabilité des amendements. Mais ce n'est quand même pas rien pour le triple candidat de la gauche radicale à l'élection présidentielle, qui n'a cessé au cours de ses campagnes de tenter de justifier une crédibilité économique. Il a beau, récemment encore, avoir déclaré dans un pastiche que «la politique commande, l'intendance suit, croire à l'équation dans l'autre sens est une absurdité», l'Insoumis a bien été contraint d'investir cahin-caha le champ économique pour espérer, sinon être un jour élu président de la République, du moins peser dans l'élection.

Sa première campagne présidentielle, en 2012, a été un déclic. Allié avec les communistes à l'époque, il réussit à se classer à la quatrième position à l'issue du scrutin. Avec 11,1 % des voix, il devance le MoDem de François Bayrou. «Pour la gauche que nous représentons, c'est le meilleur résultat depuis trente ans», se félicite le secrétaire national du PCF de l'époque, Pierre Laurent. C'était sans compter sur l'ambition de Jean-Luc Mélenchon, qui visait beaucoup plus haut. Jusqu'à imaginer aujourd'hui se retrouver au second tour face à Marine Le Pen à la prochaine élection présidentielle. Lui qui a été sévèrement jugé sur son programme économique pendant la campagne de 2012 sait alors qu'il devra mieux se défendre sur ce terrain pour agglomérer davantage de voix.

Pris « au sérieux »

L'Insoumis a commencé par s'entourer d'économistes. Un administrateur de l'Insee - qui se fait appeler Boris Bilia pour ne pas s'attirer les foudres de sa direction - le conseille étroitement. Tout comme Jacques Généreux, professeur à Sciences Po Paris et cheville ouvrière du projet mélenchoniste. Le professeur d'économie à l'université de Bordeaux, Éric Berr, rédige les fiches du candidat et codirige par ailleurs le département d'économie de l'Institut La Boétie, think-tank de LFI, aux côtés de la députée Aurélie Trouvé, ancienne présidente de l'ONG Attac, fraîchement élue à la tête de la commission des affaires économiques. Ils ont organisé en janvier dernier leurs premières « journées économiques » , introduites par Jean-Luc Mélenchon en personne. Selon nos informations, une deuxième édition est prévue en janvier prochain.

Entre 2016 et 2019, c'est l'ancien socialiste Liem Hoang-Ngoc, professeur d'économie à la Sorbonne, qui occupait une place de choix dans ce brain-trust. C'est avec lui que l'homme à la cravate rouge tourne pour la première fois une émission, longue et laborieuse, sur le «chiffrage» de son programme, quelques semaines avant la présidentielle de 2017. Le contenu dure alors près de cinq heures trente. Ce sera plus court en 2022 : à peine plus de trois heures. Une façon de montrer que le sujet est pris très au sérieux.

Jean-Luc Mélenchon estime que ses efforts ont payé. Il a été capable de capter dès le premier tour, en 2017 puis en 2022, les voix de l'électorat de centre gauche, davantage sensible à l'argument de la crédibilité économique et en bénéficiant également de l'effet « vote utile ». Quelle ne fut pas la joie de l'ancien ministre de Lionel Jospin lorsque, en pleine campagne en 2022, Geoffroy Roux de Bézieux, alors président du Medef, a déclaré sur un plateau à une heure de grande écoute qu'il prenait Jean-Luc Mélenchon «au sérieux»et qu'il était à ses yeux «prêt à gouverner». Une première victoire symbolique pour celui qui se targue de développer «une pensée globale», face aux «sottises (...) et autres idioties» proposées par «la social-démocratie moderne». Il poursuit ses efforts dans la perspective d'un second tour qui, selon ses plans, l'opposera bientôt à Marine Le Pen. Plus que jamais, la question de la crédibilité, notamment sur le terrain économique, serait alors un juge de paix.

« C'est du flan »

L'aggiornamento de Jean-Luc Mélenchon n'aura toutefois pas suffi à faire taire les critiques. Y compris au sein de la gauche. Ainsi du rapport du think-tank Terra Nova, qui démolit le programme économique de la Nupes, largement inspiré des propositions de LFI, au moment où l'union de la gauche fait espérer un bon score aux élections législatives de 2022. «Le coût d'une aventure populiste de ce type, ajouté à la dégradation tendancielle des finances publiques, affectera durablement le pouvoir d'achat des Français et aboutira, in fine, à des remises en cause profondes des mécanismes de solidarité», assure l'auteur, Guillaume Hannezo, un haut fonctionnaire proche de François Mitterrand. Face à la dureté du jugement, Jean-Luc Mélenchon prend la peine de répondre sur son blog dans une note largement nourrie des commentaires des économistes de son entourage.

L'ancien conseiller économique de Jean-Luc Mélenchon, Liem Hoang-Ngoc, use aujourd'hui de la même sévérité. «Le programme, le chiffrage, c'est de la vitrine tout ça, c'est du flan, des positions qui ne reposent sur aucun fond», peste-t-il, lui reprochant des revirements permanents, notamment sur la politique européenne. «Sur le terrain de la crédibilité économique, il y a encore beaucoup de travail» , tranche-t-il. R.F.

Aujourd'hui en France
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_Politique, mercredi 16 octobre 2024 780 mots, p. AUJM6
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16 octobre 2024 - Le Parisien

La contre-offensive de Bruno Le Maire

Dérapage budgétaire|Alors que le bilan économique des années Macron va être épluché à l'Assemblée, l'ex-patron de Bercy a invité à déjeuner ses plus proches, ce mardi. Et a livré des messages politiques.

Ludwig Galletet Marion Mourgue

Il est un peu plus de 14 h 30 lorsque le député RN Julien Odoul passe devant le restaurant l'Hémicycle, situé à quelques pas de l'Assemblée nationale. Devant l'établissement, une horde de caméras. « Ah, il doit y avoir une star ! », lance le député mariniste. « C'est Bruno Le Maire », répond un journaliste. Odoul soupire. Bruno Le Maire se serait bien passé de tant d'attention médiatique. Depuis qu'il a cédé les clés de Bercy à Antoine Armand, il avait fait voeu de discrétion. Mais le débat fiscal est passé par là et, avec lui, la création d'une commission d'enquête parlementaire pour faire la lumière sur les raisons du dérapage budgétaire.

Ce déjeuner « amical » et « prévu de longue date », selon plusieurs participants, aurait donc été percuté par l'actualité. L'ex-locataire de Bercy devrait être prochainement convoqué pour répondre aux questions d'Éric Coquerel ou Éric Ciotti, deux des trois rapporteurs de cette commission d'enquête sur les finances publiques. Après sept années passées à Bercy, le voici de fait placé en première ligne.

« Je l'ai vu alerter sur l'état des finances publiques »

« Il est très serein sur le sujet, il a toujours été transparent et il se tiendra bien volontiers à disposition de la représentation nationale », assure le député Charles Sitzenstuhl, qui a été convié aux agapes. Bruno Le Maire a, lui, répondu en quittant le restaurant qu'il « reserv [ait sa] vérité aux députés ». Cette commission, il en est convaincu, reviendra « en boomerang pour tous ceux qui font la leçon », a-t-il laissé entendre devant son auditoire. Depuis 2021, l'ex-ministre rappelle publiquement qu'il faut sortir du « quoi qu'il en coûte », au point qu'à plusieurs reprises, l'Élysée et Matignon l'ont recadré. « Je l'ai vu alerter sur l'état des finances publiques durant chaque Conseil des ministres pendant deux ans », assure l'une de ses anciennes collègues du gouvernement.

En avril, à quelques semaines des élections européennes, Bruno Le Maire propose une loi de finances rectificatives de 15 milliards d'euros. Gabriel Attal et Emmanuel Macron n'en veulent pas. Attal préférait miser sur les mesures réglementaires et les gels de crédits. Bruno Le Maire est désavoué. « On verra que si le président a dissous, c'est qu'il ne voulait pas porter les économies que Bruno Le Maire défendait », veut croire un soutien de l'ancien ministre, « parce qu'Emmanuel Macron se disait que c'était impopulaire. Macron a distribué les chèques, souvent dans le dos de son ministre ». « Le seul qui objectivement a tiré la sonnette d'alarme sur les comptes publics, c'est celui sur lequel aujourd'hui tout le monde tombe. La commission d'enquête parlementaire va pouvoir démontrer tout ça, preuves à l'appui », confie un très proche de Bruno Le Maire.

« Il faut défendre le président de la République. Défendre la politique de l'offre », a toutefois insisté Le Maire devant les siens. Défendre aussi Gabriel Attal, Élisabeth Borne, même si les deux, à leur manière, se renvoient déjà la balle des responsabilités. Faire bloc, ajoute-t-il devant les élus, mais « ne pas laisser passer certaines contre-vérités ni ternir le bilan ». L'enjeu politique, veut-il croire, est énorme : « Si on perd ça, on perd tout. » Le message adressé à ses troupes est clair : si le bilan est attaqué, c'est l'ADN même du macronisme qui sera remis en cause et « cela fera disparaître tout ce qu'on a fait ».

Une commission scellant « la fin du macronisme » ?

Certains, au sein de l'opposition, jubilent d'ailleurs déjà. « Cette commission, c'est la fin du macronisme, se félicite un cadre du Rassemblement national. C'est l'un des derniers clous dans le cercueil du bloc central. » Comme Gabriel Attal, Bruno Le Maire considère que Michel Barnier, avec qui il a déjeuné peu de temps après sa nomination à Matignon, a encore les moyens d'agir pour réduire encore le déficit pour 2024. Notamment sur la part des 16 milliards de crédits mis en réserve en juillet dernier et qu'il serait encore possible d'annuler. Le Maire estime qu'une loi de finances rectificative peut toujours être adoptée et que la sortie du bouclier tarifaire peut être accélérée.

Pour lui, la commission d'enquête doit être aussi l'occasion de tout remettre à plat et de trouver les conditions structurelles sur l'organisation institutionnelle qui permettrait de revenir à des comptes équilibrés. « Il fera des propositions au scalpel nourries de ses sept années d'expérience », confie un de ses amis. « La vérité se dégagera avec le temps », a-t-il encore répété ce mardi midi. Peut-être plus rapidement que prévu.

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_Politique, mercredi 16 octobre 2024 709 mots, p. AUJM5
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16 octobre 2024 - Le Parisien

Doliprane, la bombe politique

La possible cession du fabricant de paracétamol à un fonds d'investissement américain inquiète l'opinion. L'exécutif cherche la parade. Sans effet à ce stade.

Pauline Théveniaud

Doliprane, sous pavillon des États-Unis ? Mêlant tout à la fois enjeux de souveraineté et d'emploi, la possible cession par Sanofi de sa filiale Opella au fonds d'investissement américain CD&R réunit tous les ingrédients d'une bombe politique, qui menace l'exécutif. Au ministère de l'Industrie, on bien a constaté ces derniers jours « l'angoisse que cela génère chez les Français », résurgence du « traumatisme des pénuries du Covid ». Le dossier est d'autant plus explosif que, en 2020, en pleine pandémie, Emmanuel Macron avait fait de la relocalisation de la production de paracétamol l'un de ses chevaux de bataille. Un emblème.

Désamorcer la polémique

Résultat, depuis que le groupe pharmaceutique a dévoilé ses intentions, les oppositions pilonnent le sommet de l'État sur son impuissance à garder ce « fleuron français », l'accusant de « brader notre souveraineté nationale ». Et, loin de se relâcher, la pression est encore montée d'un cran ce mardi. Cette affaire, c'est « le symbole de l'échec total de la politique industrielle d'Emmanuel Macron », a torpillé sur TF 1 la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, tandis que l'ex-ministre PS Arnaud Montebourg sortait du bois dans « le Figaro » pour alerter contre « une erreur que nous paierons inévitablement ».

À l'Assemblée, les questions au gouvernement furent à l'avenant. « Soit la France sauvegarde la production de Doliprane, soit elle se vend aux fonds de pension américains », a ainsi planté le député RN Sébastien Chenu, dans l'hémicycle, étrillant une « absence de patriotisme économique ». Le projet de cession de Doliprane « inquiète, interroge et nous interpelle », a, lui, énuméré le député Horizons de la 3 e circonscription du Calvados, Jérémie Patrier-Leitus. « Nous doutons que cette opération serve tellement nos intérêts », a pour sa part martelé son collègue Ensemble pour la République (EPR, ex-Renaissance) Charles Rodwell. Signe que le camp présidentiel ne voulait pas apparaître en reste sur ce sujet si sensible dans l'opinion. Et que le gouvernement avait à coeur de donner de nouveaux gages pour tenter de désamorcer la polémique.

Le cas Doliprane ne s'était pas formellement imposé sur la table du Conseil des ministres. Mais avant que la réunion hebdomadaire ne commence, une partie des membres du gouvernement, Antoine Armand, Astrid Panosyan-Bouvet, Didier Migaud, Paul Christophe, Anne Genetet, s'y sont attardés, certains ne cachant pas leur « colère » contre Sanofi, sur le thème « On a aidé l'industrie pharmaceutique, il faut qu'ils nous aident aussi ».

Dans la foulée, répondant aux questions des députés, le ministre de l'Économie faisait savoir que le gouvernement avait demandé un « bilan exhaustif » des aides publiques que le groupe pharmaceutique avait reçues ces dix dernières années... Mais aussi qu'il était « en train d'étudier la présence de l'État au conseil d'administration ainsi que la participation au capital ». Le matin, sur France Inter, son collège en charge de l'Industrie, Marc Ferracci, était quant à lui allé jusqu'à assurer que « l'option » de bloquer la vente était « tout à fait sur la table ».

La stratégie est claire : hausser le ton pour montrer que le gouvernement n'entend pas transiger avec « les engagements » sur le maintien de l'emploi, l'empreinte industrielle ou la localisation du siège. « La production de Doliprane reste sur le sol français, les emplois aussi ! Agiter les peurs, c'est grave ! », martèle le cabinet de Ferracci.

« Ils jouent en défensive »

« La France a les moyens de protéger son industrie. Mais il aurait fallu être beaucoup plus ferme dès le début avec Sanofi. Au lieu d'être à l'offensive, ils jouent en défensive », déplore un acteur au coeur du réacteur. Un ministre de Bercy regrette que l'émotionnel ait pris le pas. « On a mis en place des outils, comme le durcissement depuis le Covid de l'IEF (investissement étranger en France), pour qu'on ne fasse pas n'importe quoi avec notre patrimoine industriel. Et à ce stade, je ne vois pas en quoi les emplois sont menacés. C'est donc plus un sujet politique qu'économique en fait, souligne-t-il. Le sujet, c'est l'exploitation politique de tout cela par nos adversaires. » Ses collègues prévoient néanmoins de communiquer autant que possible, dans les semaines à venir, sur « les bonnes nouvelles » en matière d'investissements et de recherche dans la santé. Des « bonnes nouvelles » aussi très... politiques.

Le Monde
France, mercredi 16 octobre 2024 928 mots, p. 9
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15 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Entretien

« Les dépenses sont trop importantes »

Pour le député Charles de Courson, le projet de budget 2025 est risqué pour la croissance

Propos recueillis parDenis Cosnard et Ma. De Propos recueillis parDenis Cosnard et Ma. De

Le débat sur le budget pour 2025 débute mercredi 16 octobre à l’Assemblée nationale. Pour Charles de Courson, le député centriste de la Marne, membre du groupe Libertés, indépendants, outre-mer et territoires et rapporteur général du budget, la copie proposée par le gouvernement ne correspond pas totalement à la réalité.

Le projet de budget pour 2025 vous paraît-il sincère ?

Le premier ministre a eu le courage de dire la vérité aux Français : la situation budgétaire est « très grave ». Il est le premier à le reconnaître, après sept années pendant lesquelles les macronistes ont géré n’importe comment les finances publiques. Néanmoins, la présentation faite par le gouvernement n’est pas totalement conforme à la réalité.

En quoi n’est-elle pas totalement conforme ?

D’abord, l’hypothèse de croissance retenue dans ce budget n’est pas solide. Le gouvernement table sur une croissance de 1,1 % hors inflation en 2025, en faisant comme si les mesures de rigueur qu’il prévoit n’auraient pas d’impact, ou très peu, sur la conjoncture. Or, le plan Barnier risque d’avoir un effet dépressif fort sur l’économie, et la croissance se limitera sans doute plutôt à 0,6 % ou 0,7 %, selon le Haut Conseil des finances publiques. Ce qui aura un effet négatif sur les recettes attendues. C’est ma grande inquiétude.

Le contenu du projet, lui, vous paraît-il fidèle aux annonces ?

Pas complètement. Le gouvernement assure qu’il va réaliser un effort de 60 milliards d’euros, répartis entre des baisses de dépenses pour un peu plus de 40 milliards d’euros et des hausses d’impôts pour 20 milliards. Or, il a classé parmi les baisses de dépenses des mesures qui relèvent en réalité des hausses de recettes, pour un total de 10 milliards d’euros. Si l’on réintègre ces mesures dans la colonne où elles doivent être, on arrive plutôt à 50 % de hausses fiscales et 50 % d’effort sur les dépenses. Et encore, tout cela est calculé par rapport à un « scénario tendanciel » hypothétique. En comparant le budget d’une année sur l’autre, comme on le fait d’habitude, on arrive à un tiers de baisse des dépenses et deux tiers de hausse des prélèvements obligatoires. L’inverse exact de ce qu’affiche le gouvernement.

Y a-t-il trop d’impôts dans ce budget ?

Quand Michel Barnier m’a proposé de devenir ministre du budget, je lui ai dit qu’il fallait quelques mesures, limitées, de justice fiscale, mais que l’essentiel était de réduire les dépenses. En Europe, nous sommes médaille d’or des prélèvements obligatoires, en concurrence avec le Danemark, à la différence que leur budget est à l’équilibre. C’est là le problème central. Or, dans ce budget, les dépenses sont encore trop importantes. On ne peut pas parler d’austérité. Il y a avant tout des hausses d’impôts, dont le volume exact reste d’ailleurs sujet à caution.

Pourquoi ?

Regardez la taxe exceptionnelle sur les très hauts revenus. Le gouvernement a d’abord indiqué que cette mesure, censée rapporter 2 milliards d’euros, allait toucher 65 000 foyers fiscaux. Puis, samedi, il ramène son chiffrage à 24 300 foyers. Cela ne fait pas très sérieux, et, du coup, les 2 milliards attendus n’y seront pas. Je m’interroge aussi sur la taxe exceptionnelle sur les grandes entreprises, qui doit fournir 8 milliards d’euros. Le patronat avait donné son accord de principe, mais les plus grands groupes vont se retrouver taxés à plus de 35 %, et risquent de ne pas se laisser faire. D’autant que les marges des entreprises sont attendues en nette baisse. Pas sûr, donc, qu’on puisse atteindre les 8 milliards espérés.

Les collectivités locales doivent-elles contribuer à l’effort ?

Le gouvernement prévoit de leur prendre 5 milliards d’euros, une sorte de punition collective qui touchera celles qui sont bien gérées comme les autres. Or, la dette des collectivités locales ne pose aucun problème, elle diminue par rapport au produit intérieur brut. Dans leur fonctionnement, les collectivités sont en excédent là où l’Etat est en déficit structurel. Et si elles s’endettent, c’est pour investir, ce que l’Etat fait très peu. Fichons donc la paix aux collectivités locales !

Où trouver l’argent, alors ?

De nombreuses pistes existent. Ne serait-ce qu’en s’attaquant à certains abus, certaines niches fiscales. Comme le crédit d’impôt recherche, la plus grande niche, qui mériterait d’être recalibré. Ce devrait aussi être le cas du pacte Dutreil, qui ouvre d’importantes exonérations des droits de donation ou de succession, et dont le montant total n’est pas connu, un vrai tabou ! On pourrait aussi réduire les aides aux services à domicile comme le gardiennage des résidences secondaires ou la garde des animaux domestiques, ou encore le système des sociétés de financement de l’industrie cinématographique et de l’audiovisuel, qui aboutit parfois à subventionner des films qui n’ont pas de public.

Eric Coquerel, président « insoumis » de la commission des finances souhaite que votre commission enquête sur le dérapage des comptes en 2024. Qu’en pensez-vous ?

La plupart de mes collègues sont aussi de cet avis, compte tenu de l’ampleur de la dérive par rapport aux objectifs. S’agit-il seulement d’erreurs de prévision ? Il est clair que le gouvernement a essayé de dissimuler l’état réel des comptes, en début d’année, parce que les élections européennes arrivaient.

Le Monde
France, mercredi 16 octobre 2024 2282 mots, p. 11
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13 octobre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Portrait

Les secrets de longévité de Sébastien Lecornu

Discret et habile manœuvrier, le ministre de la défense est devenu un élément-clé du dispositif présidentiel

Solenn de Royer et Élise Vincent

Il est où, Lecornu ? » Gérald Darmanin cherche des yeux son ami Sébastien Lecornu. Le 29 septembre, à Tourcoing (Nord), où il fait sa rentrée, l’ex-ministre de l’intérieur fait glisser une boule sur le terrain de pétanque, avant de céder la place à ses ex-collègues du gouvernement, Gabriel Attal et Agnès Pannier-Runacher. « Et Lecornu ? Il joue pas, Lecornu ? » , répète-t-il. Vêtu comme un prêtre – col roulé noir, pantalon de velours noir, veste en tweed – l’intéressé, qui se tient volontairement loin des caméras, est invisible. Alors que 700 casques bleus français, insérés dans la force onusienne de la Finul à la frontière entre Israël et le Liban, sont coincés sous le feu des raids de l’armée israélienne, le ministre de la défense ne tient pas à s’afficher, un dimanche, sur un terrain de boules.

Prudence et discrétion sont les deux clés de son exceptionnelle longévité au gouvernement. Plus jeune assistant parlementaire (en 2005, à 19 ans), plus jeune conseiller ministériel (au cabinet de Bruno Le Maire, en 2008), élu en 2015 plus jeune président du conseil départemental de l’Eure, puis l’un des plus jeunes du gouvernement d’Edouard Philippe, il est, à 38 ans, le seul ministre rescapé de la présidence Macron, alors qu’il est quasiment inconnu des Français. « Un exploit et une énigme », observe l’un de ses anciens collègues, qui s’interroge devant l’ascension fulgurante de ce macroniste d’adoption qui n’a rencontré le chef de l’Etat qu’une fois nommé secrétaire d’Etat à l’écologie, en 2017.Sept ans plus tard, c’est Emmanuel Macron lui-même qui a tenu à le garder à la défense, contre l’avis de Michel Barnier, qui souhaitait renouveler les visages.

Missions périlleuses

Sébastien Lecornu, qui a publié Vers la guerre ?(Plon, 288 pages, 20 euros), a rejoint depuis longtemps le premier cercle du pouvoir. Associé à la plupart des conclaves politiques, il est un pilier du « boy’s club Elysée » – l’autre nom de la Cour, en Macronie –, où l’on fomente des coups politiques devant un civet de chevreuil, tout en rivalisant d’imitations ou de répliques de Michel Audiard. Le ministre de la défense est régulièrement invité à dîner par le couple Macron, fin août, à Brégançon (Var). Ou pour un whisky nocturne à l’Elysée, où il retrouve ses complices Thierry Solère et Gérald Darmanin, deux autres transfuges de la droite, passés maîtres dans l’art de distraire leur « Raïs ». « Il a choisi un créneau : souffler à l’oreille du monarque », observe un macroniste, qui vante son absolue « loyauté ».

Le président apprécie la compagnie de cet élu local qui l’accompagne dans la plupart de ses voyages à l’étranger, captant son attention, devançant ses désirs, et lui renvoyant une image flatteuse en toutes circonstances. Le grand débat national, en 2019, qui a permis de sortir de la crise des « gilets jaunes », est un tournant. Au départ circonspect avec l’idée, Lecornu suggère d’y associer les maires et d’ouvrir des cahiers de doléances. « Je savais qu’avec votre côté concret, vous arriveriez à en faire quelque chose qui ne soit pas hors-sol », le félicite Macron. Le premier a lieu àGrand-Bourgtheroulde, dans son département de l’Eure, dure sept heures, et se termine à minuit dans un restaurant de Vernon, ville dont il fut maire. Un succès.

Habile manœuvrier, empathique et rond, Lecornu hérite très tôt de missions périlleuses. D’abord auprès du ministre de la transition écologique et solidaire, Nicolas Hulot, dont Edouard Philippe se méfie, et qu’il est chargé de surveiller, tout en gérant la délicate fermeture de la centrale nucléaire de Fessenheim (Haut-Rhin). Depuis 2022, Emmanuel Macron l’utilise pour sa diplomatie parallèle : il est même envoyé à l’automne 2023 dans une tournée de rattrapage au Proche-Orient afin de clarifier la position de la France après que le chef de l’Etat a semé le trouble dans les pays arabes et en Israël en proposant une « coalition contre le Hamas ».

En 2022, il a d’abord été accueilli avec circonspection par le petit milieu de la défense, qui prend de haut ce colonel de réserve de la gendarmerie, vu comme une énième créature de « Jupiter ». Mais Lecornu, qui se repose sur un carré de fidèles (avec lui, déjà, au ministère de l’outre-mer), exauce la volonté présidentielle d’élaborer, en un an – vote inclus – une nouvelle loi de programmation militaire qui révise à la hausse les dépenses des armées pour sept ans. Le défi est grand : mettre d’accord, en un temps record, un vaste écosystème allant des états-majors aux industriels, des services de renseignement à la direction générale de l’armement. La promesse de mois d’enfer ? Lecornu y plonge avec gourmandise.

Pour faire naître le « consensus », il se mue en agent traitant de toutes les sensibilités politiques du Parlement, alternant piques vachardes contre les gêneurs et fausse rondeur, mettant les rieurs de son côté. A l’été 2023, il obtient miraculeusement l’adoption de la loi de programmation militaire, sans 49.3. Seuls La France insoumise (LFI) et le Parti communiste français votent contre. « Un vrai politique, avec une vraie culture politique, qui aime les rapports de force, les complots, les dîners », résume le député (LFI) des Hauts-de-Seine Aurélien Saintoul.

Au ministère des armées, le jeune ministre le sait aussi, la ligne directe entre le président de la République et le chef d’état-major des armées est envahissante. Mais il comprend vite que rien ne sert de s’épuiser sur tous les fronts. Alors que les troupes françaises multiplient les déconvenues au Sahel, il laisse sans regret à l’Elysée le pilotage de la redéfinition de l’empreinte militaire en Afrique. Et ne prend pas ombrage quand le président reçoit sans lui un haut gradé militaire. « Il laisse le présidentêtre chef des armées », observe Darmanin.

A l’inverse, les embardées d’Emmanuel Macron, notamment sur l’Ukraine, l’obligent à d’infinies contorsions. Soit pour tordre le bras aux armées et aux industriels afin qu’ils vident leurs stocks d’armement et accélèrent leurs cadences de production. Soit, au contraire, pour freiner les ardeurs d’une cellule diplomatique qui émet un jour l’idée de déposséder l’armée de l’air de ses précieux Rafale pour les envoyer à Kiev. Ce sont finalement des Mirage qui doivent être livrés, en 2025.

Le goût du secret

Quand ils ont appris que Lecornu était reconduit, les militaires ont été soulagés, même s’il lui est reproché une certaine brutalité dans le management des officiers généraux. « C’est un ministre très politique, qui aime les armées », avance l’ancien chef d’état-major, le général François Lecointre.

Depuis l’arrivée de Michel Barnier à Matignon, il joue parfois au « go between »quand le premier ministre et le chef de l’Etat ont du mal à se comprendre. « C’est l’un des éléments les plus constructifs », vante-t-on à Matignon, où l’on loue sa capacité de naviguer entre ancien et nouveau monde. Cet éclectisme lui a toutefois joué des tours. Le 11 juillet, Libération révèle l’existence d’un dîner secret, le 16 mars, entre le ministre de la défense et Marine Le Pen, au domicile parisien de l’ex-député Les Républicains (LR), Thierry Solère. Lecornu dément avec vigueur, affirmant qu’il était dans l’Eure. Quatre mois plus tard, son entourage confirme au Monde l’existence de deux rendez-vous discrets avec l’ex-candidate à la présidentielle du Rassemblement national (RN), dont un dîner chez Solère avant les européennes (mais pas le 16 mars), afin de parler d’Ukraine notamment. En privé, le ministre se félicite d’ailleurs que le RN s’abstienne de tenir certains propos sur le sujet depuis cette rencontre.

Cette fois, il s’est retrouvé en pleine lumière, ce dont cet homme de couloirs, qui a le goût du secret, a horreur.Contrairement aux responsables politiques de sa génération, prompts à mettre en avant leur identité ou leur histoire familiale, il déteste la « peopolisation », n’a pas de compte TikTok et reste mutique sur sa vie privée, revendiquant la « sobriété ». Depuis sept ans, il pondère avec soin son exposition médiatique, suivant à la lettre les préceptes de Bernard Cazeneuve (« ne parlez pas si vous n’avez rien à dire »), son « modèle dans la pratique du pouvoir ».

Si Lecornu cultive le retrait, c’est aussi par tempérament, lui qui reconnaît une forme d’inquiétude, voire de mélancolie. « J’ai besoin de calme, avec mon chien, mes bouquins, mon jardin », confie-t-il, surtout persuadé que les insatiables, animés d’une « pulsion de pouvoir continue », finissent par « s’abîmer ». Et qu’il vaut mieux se faire discret pour durer. Car s’il est décrit par ses amis comme ayant un « ego maîtrisé », il n’est pas le moins ambitieux : à chaque remaniement, son nom fleurit pour Matignon.

Féru d’histoire, il passe aussi des soirées entières avec l’écrivain François Sureau, fin connaisseur de la chose militaire, avec lequel il peut laisser libre cours à son admiration pour Pierre Messmer, ministre des armées du général de Gaulle. Tous deux partagent une attirance pour les ordres bénédictins, qu’avant 20 ans ils ont été tentés de rejoindre. A l’abbaye Sainte-Anne de Kergonan (Morbihan) pour l’académicien, à Saint-Wandrille (Seine-Maritime) pour le ministre, qui a gardé de ses séjours la manière qu’ont les moines de se saluer, front contre front.

« C’est un pessimiste heureux », résume Darmanin. Les deux hommes se sont rencontrés en 2005 à La Baule (Loire-Atlantique), lors d’une université d’été de l’UMP, et ne se sont plus quittés. Revendiquant une filiation gaulliste, ils partagent des origines familiales modestes (la mère de Lecornu, fils unique, est secrétaire médicale, son père technicien en usine à la Snecma, dans l’aéronautique et le spatial), ne croient pas à l’excuse sociale, et vantent l’ascension républicaine. Ils se parlent tous les jours, passent leurs vacances ensemble, et imaginent qu’un jour ils ouvriront un restaurant. « Je connais tout de lui et lui de moi, c’est mon frère », dit Darmanin.

« La Normandie Connection »

Comme lui, Lecornu fait de la politique à l’ancienne. Lui qui a accompagné son grand-père maternel, ancien résistant, aux réunions d’anciens combattants, a la passion des décorations, qu’il porte avec ostentation, comme en Suède, lors d’un dîner offert par le couple royal, en janvier. « On dirait un maréchal soviétique », se moquent les journalistes de BFM-TV. Quand Patrick Stefanini, qui a conduit à ses côtés la campagne présidentielle de François Fillon en 2017, vient le voir au ministère de l’écologie, à l’automne 2017, le jeune secrétaire d’Etat lui demande ainsi si une décoration pourrait lui « faire plaisir ». « Il a la politique dans le sang », dit en rigolant Stefanini.

Dans l’Eure, où il est resté conseiller départemental, il ne manque jamais une cérémonie de vœux et décore à tour de bras. « Il y a eu le système Fabius, il y aura un système Lecornu », a-t-il un jour glissé en souriant au socialiste Marc-Antoine Jamet, ex-directeur de cabinet de Laurent Fabius, qui préside le groupe d’opposition au conseil départemental. Ce dernier loue l’enracinement militant de son adversaire mais ironise sur son supposé sens politique, notant que les outre-mer, dont il a eu la charge entre 2020 et 2022, votent désormais pour Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, et que tous les députés de son département, sauf un, ont basculé au RN.

L’Eure lui sert de base arrière pour étoffer son carnet d’adresses. « C’est la Normandie Connection », répond Lecornu pour expliquer ses liens avec l’ex-secrétaire général de l’Elysée, Jean-Pierre Jouyet, ou Jean-Bernard Lévy, ex-PDG d’EDF, qui ont une maison non loin de la sienne, ou encore avec la présidente du Louvre, Laurence des Cars, et Brigitte Macron, qu’il a souvent reçues au Musée des impressionnistes de Giverny, qu’il préside. Membre du Siècle, qui réunit le gotha des affaires, de la politique et des médias, il sait se faire adouber par ceux qui comptent. Il déjeune régulièrement avec l’épouse d’Emmanuel Macron (qui a intégré Giverny dans le programme des visites officielles des premières dames) et Carla Bruni, celle de Nicolas Sarkozy. Il va voir ce dernier tous les trois mois, oubliant que l’ex-président l’appelait jadis « Lecornichon ».

Jaloux de sa proximité avec l’Elysée, les macronistes historiques ont néanmoins empêché qu’il soit nommé directeur de campagne d’Emmanuel Macron en 2022. Et en arrivant à Matignon en janvier, Gabriel Attal a proposé l’hôtel de Brienne à François Bayrou, ce que Lecornu n’a pas pardonné. Le président le protège.

La dissolution précipitée de l’Assemblée nationale, alors que « rien n’était prêt », a été une cruelle déception pour ce soldat fidèle. « C’est comme se balancer sous un train à 300 km/h », commente-t-il alors en privé, persuadé que le RN l’emportera le 7 juillet. Il fait ses cartons, aide ses collaborateurs à partir, cite Louis de Funès dans La Folie des grandeurs : « Mais qu’est-ce que je vais devenir ? Je suis ministre, je ne sais rien faire… ! » Cinq mois plus tard, alors qu’Emmanuel Macron l’a reconduit, il affirme que cette dissolution n’a rien changé entre le président et lui, redevenant le prudent du sérail.Et c’est avec un ton de père-abbé qu’il assure n’avoir d’autre ambition que de rester le plus longtemps possible à ce poste dont il a tant rêvé, parce que « tout est accompli ».

Le Monde
France, mercredi 16 octobre 2024 1071 mots, p. 10
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15 octobre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Cacophonie au sein de l’équipe Barnier

Le premier ministre devait réunir, mardi, les responsables de son « socle commun »

Claire Gatinois

Le rendez-vous a été fixé à 8 heures. Depuis le salon bleu de l’hôtel de Matignon, mardi 15 octobre, Michel Barnier devait réunir les différents représentants de son « socle commun », alliés de circonstance de sa coalition gouvernementale. S’agit-il d’arrondir les angles et d’apaiser les esprits entre ces personnalités si hétéroclites qui mêlent rivalités politiques et ambitions présidentielles ?

Matignon jure que ce petit déjeuner, qui a vocation à devenir hebdomadaire, n’a rien d’une réunion de crise. Assis au milieu de Laurent Wauquiez, le chef des députés Les Républicains (LR) ou de Gabriel Attal, son homologue de Renaissance, le premier ministre, assailli de critiques émanant de ses propres rangs, ne tapera pas du poing sur la table. Pas son genre, dit-on Rue de Varenne. L’ancien commissaire européen prévoit, comme à son habitude, de ne rien dire. « C’est sa méthode, résume l’entourage du premier ministre. Ensuite, il tranche. »

Vétéran de la politique, Michel Barnier, 73 ans, tente de ne rien laisser paraître, mais ses proches qui connaissent le caractère irascible de l’ex-commissaire européen, le décrivent comme passablement agacé. Chef d’un gouvernement sans majorité, le locataire de Matignon doit composer avec les humeurs de ses propres soutiens. Aucun accord de coalition n’ayant été signé avant la formation de son gouvernement, chaque camp découvre, jour après jour, les initiatives de l’équipe Barnier et se sent libre de les contester.

Lundi, une partie des élus du camp présidentiel s’étrangle après avoir entendu, la veille, la porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, une macroniste, promettre une future loi « immigration » prévue pour le début de 2025. L’annonce n’est pas vraiment une surprise. Bruno Retailleau, le ministre de l’intérieur, ancien patron du groupe LR au Sénat, a déjà évoqué à maintes reprises son souhait de légiférer. Mais le projet ravive un souvenir douloureux pour la Macronie, qui s’était déchirée sur la précédente loi, votée en décembre 2023 avec les voix du Rassemblement national (RN). En quelques heures, le malaise s’installe.

« On a adopté une loi il y a moins d’un an sur l’immigration, avec des mesures dont certaines ne sont pas encore en vigueur puisque les décrets ne sont pas encore sortis », fait remarquer Gabriel Attal sur France Inter. « Faire une loi pour une loi, ça n’a pas de sens », ajoute le président des députés Renaissance, jugeant le projet « pas prioritaire ».

« Cette annonce est une provocation », s’emporte Stéphane Travert, député (Renaissance) de la Manche auprès du Monde. « Si c’est pour ramener les horreurs censurées par le Conseil constitutionnel… », insiste ce proche d’Emmanuel Macron, rappelant que le projet de loi de 2023, durci par LR, comprenait des cavaliers législatifs (c’est-à-dire sans lien direct avec le texte d’origine) et des dispositifs visant à systématiser la préférence nationale qui avaient été largement rejetés par le Conseil constitutionnel.

Au sein même du gouvernement, la ministre de la transition écologique, Agnès Pannier-Runacher, issue de la gauche, se fend d’un message sur X pour marquer sa désapprobation. « Non, une nouvelle loi immigration ne semble pas prioritaire », écrit-elle alors que le RN jubile. « Plus rien ne peut se faire sans nous », se vante Jordan Bardella le patron du parti lepéniste, sur RMC, rappelant que ce projet est une exigence de Marine Le Pen.

Spectacle déroutant

L’épisode ne fait pas oublier les tensions liées au budget 2025. « Il y a beaucoup trop d’impôts », se plaint Gérald Darmanin, dimanche 13 octobre, au journal de 20 heures de France 2, quelques jours après que les députés Renaissance ont présenté, sous la direction de Gabriel Attal, un « contre budget » à celui des ministres – macronistes – Laurent Saint-Martin (budget) et Antoine Armand (économie). La droite LR, elle, râle, notamment, contre la hausse de la taxe sur l’électricité. « Ça se crispe », avait confié Laurent Wauquier, samedi, au premier ministre issu de son camp après une visioconférence avec les députés de son groupe.

Quel spectacle déroutant que celui d’un gouvernement devant ferrailler avec les partis qui le composent… « Ce n’est pas la situation classique de la Ve République. Le gouvernement a besoin de dialoguer avec le Parlement. Il est important de ne pas assimiler la discussion à la critique », relativise David Amiel député (Renaissance) de Paris qui reconnaît une situation « délicate ». « Le risque c’est que le spectacle à l’Assemblée nationale ne développe l’antiparlementarisme, s’inquiète l’élu de la capitale, ayant le sentiment de marcher sur un fil. Il faut montrer, dans cette période de mélasse, qu’on pense plus au pays qu’aux partis. »

De son côté, le patron du MoDem, François Bayrou, gronde ses alliés dans un entretien au Journal du dimanchedu 13 octobre. « Il serait singulier que l’ex-majorité critique le nouveau gouvernement sur l’effort à accomplir pour corriger un bilan qui, en réalité, est le sien », souligne le centriste, refusant d’organiser « la guérilla ». « On est prêt à encaisser beaucoup et à avaler beaucoup de couleuvres. Si ça ne marche pas tout le monde sera dans l’embarras », admet-on dans l’entourage de Gabriel Attal, conscient que l’opinion publique pourrait se lasser de cette atmosphère électrique.

Las. Le trouble atteint déjà le gouvernement. Agnès Pannier-Runacher prône vendredi, une taxe sur le gaz plutôt que sur l’électricité, mais est désavouée le lendemain par son confrère de Bercy, Laurent Saint-Martin, venu de la même famille politique. Un « couac » illustrant les différences de vues au sein d’un gouvernement qui n’est pas celui « de la pensée unique », euphémise Maud Bregeon.

« Je ne vois pas comment une roue du carrosse ne finira pas par se détacher », soupire un proche d’Emmanuel Macron, imaginant un ministre claquer la porte, tôt ou tard. Le coup d’éclat pourrait bien venir de l’ancien socialiste Didier Migaud, à la tête du ministère de la justice. Le locataire de la Place Vendôme prévient : si son budget était raboté comme le prévoient les « lettres plafond », « je ne vois pas ce que je ferais encore au gouvernement », lance-t-il lundi sur RTL tout en précisant avoir eu « des assurances » de la part du premier ministre. Ce brouhaha politique où aucune majorité ne semble possible inquiète les analystes. « Tout cela ressemble fort aux dernières heures de la IVe République », observe le constitutionnaliste Benjamin Morel.

Le Monde
Idées, mercredi 16 octobre 2024 986 mots, p. 28
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Analyse

Les laborieux cent premiers jours du gouvernement travailliste

Cécile Ducourtieux (Londres, correspondante) Cécile Ducourtieux (Londres, correspondante)

Dimanche 13 octobre, Keir Starmer a passé la barre symbolique des cent jours à la tête du gouvernement britannique. Le chef de file du Parti travailliste ne s’attendait certes pas à un parcours de santé, mais peut-être pas non plus à des débuts aussi calamiteux. A en croire un sondage YouGov publié à cette occasion, six Britanniques sur dix désapprouvent déjà l’action de son gouvernement et 47 % de ceux qui ont voté pour le Labour sont déçus. Où est passé l’espoir soulevé par la victoire historique du parti de la gauche britannique aux élections législatives du 4 juillet ?

Sur le perron de Downing Street, Keir Starmer promettait de tourner définitivement la page de quatorze années de chaotique règne conservateur, marquées par le Brexit, l’austérité et les scandales. Il avait fait campagne sur le « changement » et parlait d’engager le pays dans une « décennie de renouveau ». Mais très vite l’atmosphère s’est assombrie. Au lieu de tracer des perspectives et de donner de l’espoir, le dirigeant et sa chancelière de l’Echiquier, Rachel Reeves, ont noirci le tableau, dénoncé une ardoise « inattendue» de 22 milliards de livres sterling (26 milliards d’euros) laissée par Rishi Sunak. Le premier budget sera « douloureux » ont-ils prévenu.

Les émeutes racistes de début août ont été promptement réprimées et la fermeté de Keir Starmer saluée. En tant que directeur des poursuites pénales pour l’Angleterre, il avait été confronté à des événements similaires lors des émeutes londoniennes de 2011. Ce capital politique s’est très vite dissipé à la fin de l’été quand les médias nationaux ont commencé à faire leur une sur le scandale des « freebies », ces multiples dons que Keir Starmer, son épouse et quelques ministres ont eu la faiblesse d’accepter : costumes, lunettes, robes, soirées à Ibiza, places au concert de Taylor Swift ou entrées aux matchs de football…

Faux pas et maladresses

Le dirigeant, qui, dans l’opposition, avait concentré ses critiques sur les arrangements douteux des élus tories avec la légalité ou la morale (comme ces marchés publics passés à des proches durant la pandémie, les vacances et le mariage de Boris Johnson payés par des donateurs), apparaît désormais comme un hypocrite, d’autant que simultanément le gouvernement semble s’en prendre aux finances des plus vulnérables. Rachel Reeves a annoncé la suppression de la « fuel allowance », une allocation énergie bénéficiant à 11 millions de retraités. Les plus pauvres la percevront toujours, mais des millions d’autres en seront privés malgré leur modeste pension.

L’épisode a entamé la confiance déjà faible des Britanniques dans leurs politiques et rendu en partie inaudibles les autres annonces du gouvernement : la promesse de construire 1,5 million de nouveaux logements d’ici à cinq ans, la création d’un opérateur public de l’énergie, GB Energy, la renationalisation du rail, l’interdiction partielle des ventes d’armes à Israël ou la cession de l’une des dernières colonies britanniques, l’archipel des Chagos à la République de Maurice.

Ultime preuve que le gouvernement Starmer est parti d’un mauvais pied : début octobre, le dirigeant a été contraint de limoger sa cheffe de cabinet, Sue Gray, et de remanier ses équipes tant elles étaient dysfonctionnelles. Cette haute fonctionnaire, connue pour avoir instruit l’enquête interne sur le « partygate » (les fêtes à Downing Street en plein confinement durant le mandat de Boris Johnson), a été remerciée alors qu’elle devait apporter des décennies de connaissance du fonctionnement de l’administration à des équipes novices. Mais elle n’a pas résisté aux pressions de Morgan McSweeney, l’artisan de la campagne victorieuse du Labour, qui appréciait peu d’être éloigné du premier ministre et qui a finalement pris sa place. Ce conseiller, dont les médias britanniques soulignent le génie politique, doit désormais remettre le gouvernement Starmer sur les rails.

Ces semaines difficiles s’expliquent-elles par l’inexpérience d’un parti n’ayant plus exercé le pouvoir depuis quatorze ans ? C’est l’avis de l’ex-députée Harriet Harman, une figure du Labour : « Quand vous avez été absent du pouvoir depuis longtemps et que vous y revenez, il arrive souvent qu’il y ait des faux pas et des maladresses. »A moins que le départ raté du gouvernement Starmer ne soit l’expression d’un plus profond malaise : l’incapacité de Keir Starmer à articuler une vision et son manque de flair politique. Cette critique sur l’absence de charisme du nouveau dirigeant existe depuis qu’il a pris la tête du Labour, au printemps 2020.

La présentation du budget, le 30 octobre, apportera peut-être un début de réponse. La pression sur Rachel Reeves est considérable, entre les milieux d’affaires qui s’inquiètent de futurs impôts et les députés travaillistes qui lui demandent de se débarrasser des règles du Trésor britannique bridant l’investissement pour enfin, débloquer des milliards de livres sterling pour les écoles, les transports, les hôpitaux et restaurer des services publics dans un état avancé de décrépitude.

Le Labour dispose d’une majorité historique (403 sur 650 sièges) à la Chambre des communes et Keir Starmer ne fait face à aucun scrutin national avant au moins quatre ans : son mandat est en apparence assuré. Mais il pourrait être paralysé s’il perd la confiance de ses élus et des électeurs. Sortant d’une défaite humiliante, les tories se sentent pousser des ailes, fantasmant sur un retour rapide à Downing Street. « Les électeurs ne sont pas prêts à passer grand-chose aux hommes politiques et à leur accorder leur confiance au bénéfice du doute. C’est pourquoi[le gouvernement Starmer] ne peut pas se permettre trop de faux pas », a dit au micro de la BBC Radio 4 Alastair Campbell, l’ex-chef de la communication de Tony Blair, qui, avec son podcast « The Rest is Politics », reste un commentateur très écouté de la vie politique britannique.

Le Figaro, no. 24928
Le Figaro, mercredi 16 octobre 2024 1068 mots, p. 3

Politique

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15 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Véritable cacophonie de propositions fiscales, y compris des députés du « socle commun »

Ruiz Perez, Julie

Tout le monde se fait plaisir», ironise une source parlementaire. Alors que l'examen de la première partie du projet de loi de finances (PLF) - celle qui concerne la fiscalité - commence ce mercredi à l'Assemblée, les députés de tous bords profitent du flou politique autour de l'adoption de ce texte pour y aller chacun de leurs propositions. Les députés de la commission des finances de l'Assemblée - chargée de travailler sur le texte - ont déposé près de 1 900 amendements sur la partie fiscalité du budget. Un chiffre toutefois inférieur aux 3 000 amendements déposés l'an dernier. «Avec la certitude du 49.3, l'an dernier, la gauche avait adopté la stratégie de l'embouteillage en déposant pléthore d'amendements souvent identiques afin d'empêcher que le vote ait lieu par manque de temps» , décrypte une source dans le camp Macron.

Sur le fond, certaines propositions étaient attendues. Dans l'opposition, le NFP prône 50 milliards d'impôts en plus avec des mesures comme la taxation des «super-dividendes» et des «héritages dorés»au-delà de 12 millions, je prends tout » , a déclaré Jean-Luc Mélenchon) ou encore le retour d'un impôt sur la fortune «renforcé». De son côté, le Rassemblement national estime, lui, qu'il faut transformer l'impôt sur la fortune immobilière (IFI) en impôt sur la fortune financière, conformément au programme de Marine Le Pen pour l'élection présidentielle de 2022. Bref, dans cette foire aux amendements, les oppositions restent fidèles à leur ADN.

En revanche, des mesures plus surprenantes se nichent dans les propositions émanant du « socle commun ». Les amendements sur les impôts des groupes censés soutenir le gouvernement dessinent une véritable cartographie des failles qui fragilisent cette alliance fragile. Assez vocal sur ce point, le camp Macron a profité des amendements pour exprimer son mécontentement face au «tête-à-queue fiscal» proposé par le gouvernement, selon la formule de Mathieu Lefèvre, vice-président et responsable du volet financier du groupe Ensemble pour la République (EPR). «Certaines mesures contenues dans le PLF sont contradictoires avec les enjeux d'emploi et de croissance qui sont au coeur de notre bilan.»

Dans le viseur du député, par exemple, la surtaxe sur l'impôt sur les sociétés, qui doit toucher les grandes entreprises et qu'il souhaiterait tout bonnement voir supprimée. «Depuis 2017, l'ancienne majorité a pris de nombreuses décisions pour améliorer la compétitivité du pays», peut-on lire dans l'amendement. «Y contrevenir aujourd'hui enverrait un signal très négatif à toutes les décisions d'investissement (...) et mettrait en péril plusieurs centaines de milliers d'emplois.»

Ce dispositif est pourtant un levier important pour le gouvernement puisqu'il devrait permettre de récupérer 8 milliards d'euros en 2025 sur les 20 milliards d'euros de recettes supplémentaires prévues. Quant à l'autre mesure phare, celle d'un impôt minimum de 20 % pour les ménages les plus aisés, les députés EPR veulent la limiter à deux ans, au lieu des trois prévus, et inscrire dans la loi son caractère exceptionnel.

Certains amendements des députés EPR sont ainsi des critiques, à peine voilées, des choix budgétaires du gouvernement. «Le présent amendement a pour objet d'interroger le gouvernement sur l'impact en matière d'emploi de la réforme des allègements de charges», précise l'un d'entre eux. Ou, plus directement encore : «Le présent amendement a pour objet d'alerter le gouvernement et la représentation nationale sur la prépondérance de l'effort fiscal dans l'ajustement budgétaire prévu pour 2025», proclame un autre.

Dans la famille politique du premier ministre, ce sentiment est assez partagé. «S'opposer à la création ou à l'augmentation d'impôts est l'ADN même de la droite», professe Véronique Louwagie, poids lourd du groupe Droite républicaine (DR) à la commission des finances. À noter toutefois qu'un amendement a été déposé plusieurs fois par les députés de son groupe afin de demander une contribution fiscale aux promoteurs d'éoliennes «qui se nourrissent d'argent public».

Si les députés Droite républicaine s'opposent comme ceux d'EPR aux hausses d'impôts, leurs amendements visent à supprimer des dispositifs différents. Comme l'avait annoncé son chef de file, Laurent Wauquiez, la droite espère supprimer l'augmentation du malus automobile, par exemple. Plus encore que l'abandon des hausses de fiscalité, DR a déposé de nombreux amendements demandant des baisses d'impôts, notamment sur les donations et les successions.

Certaines de ces propositions - comme le relèvement des seuils - seraient coûteuses pour les finances publiques. Mais le groupe s'en justifie. «Si la Droite républicaine propose des allègements de fiscalité, elle a également présenté un plan d'économies documenté de 50milliards d'euros. (...) Ce projet est fondé sur la méthode de l'année blanche (aucune hausse de crédits hors missions régaliennes) et articulé autour de trois axes: la réduction de la lourdeur administrative, la fin de l'assistanat pour préserver le social, et un meilleur contrôle de l'immigration.»

Quant à l'augmentation de la taxe sur l'électricité, DR propose tout simplement de l'annuler. «Mais c'est une position de départ dans la discussion,confie un de ses membres , nous sommes ouverts à la discussion sur une augmentation qui ramènerait la taxe à son niveau d'avant bouclier tarifaire.» Sur cette mesure, le gouvernement fait presque l'unanimité contre lui parmi ses alliés. Des députés EPR, DR, et Horizons ont déposé des amendements visant à limiter la hausse prévue de l'accise sur l'électricité à 32 euros par mégawattheure (c'est-à-dire son niveau pré-bouclier tarifaire). Seul le MoDem n'a rien déposé sur le sujet.

Plusieurs amendements du MoDem portent, contrairement à la position générale des autres membres du « socle », sur des augmentations de fiscalité, principalement ciblées sur les plus aisés. À contresens des députés EPR, le groupe centriste voudrait pérenniser le dispositif d'impôt minimum pour les contribuables les plus aisés. Concernant la fiscalité du patrimoine, le MoDem propose aussi de réformer l'IFI en excluant certains biens immobiliers mais en y rajoutant des biens dits «improductifs», tels que l'or, les pièces de monnaie, les voitures de collection, les yachts ou encore les oeuvres d'art. Enfin, même si cette mesure a été écartée par le gouvernement, des députés MoDem tentent de faire passer une augmentation de 3 % du taux du prélèvement forfaitaire unique (PFU) - dit flat tax.

À toute cette créativité fiscale s'ajouteront les amendements du gouvernement lui-même, qui seront dévoilés pour l'examen en séance publique la semaine prochaine. Les ministres de l'Économie et du Budget, Antoine Armand et Laurent Saint-Martin, ont déjà indiqué travailler sur « une hausse de la taxe sur les billets d'avion » et «une extension du prêt à taux zéro» dans l'immobilier. J. R. P.

Le Monde
International, mercredi 16 octobre 2024 871 mots, p. 6
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14 octobre 2024 - Le Monde (site web)

En Belgique, l’Alliance néoflamande de Bart De Wever remporte les municipales

Cette victoire électorale pourrait faciliter la formation d’un gouvernement fédéral

Jean-Pierre Stroobants

Bruxelles - correspondant - Interrompues depuis des semaines dans l’attente du résultat des élections municipales et provinciales qui avaient lieu dimanche 13 octobre en Belgique, les négociations en vue de la formation d’un gouvernement fédéral vont reprendre mercredi. Le nationaliste flamand Bart De Wever, désigné comme « formateur » d’une coalition par le roi Philippe, et son parti, l’Alliance néoflamande (N-VA), ont remporté haut la main ces scrutins jugés déterminants dans le royaume.

Les quatre autres formations, deux néerlandophones et deux francophones, pressenties pour participer ce gouvernement après les législatives du 9 juin, ont aussi obtenu de bons scores, ce qui devrait faciliter les discussions conduites par M. De Wever. Les socialistes et les chrétiens-démocrates en Flandre, les libéraux et les centristes en Wallonie ont réédité leur succès de juin.

M. De Wever espère désormais voir aboutir les négociations en novembre sur la base d’un programme qu’il résumait ainsi dimanche soir : une politique stricte en matière d’immigration, la rigueur budgétaire pour réduire l’important déficit et l’endettement du pays, une « remise en ordre » de celui-ci, à savoir, sans doute, des réformes institutionnelles visant à accroître le pouvoir des régions.

Auteur d’un score jugé « historique » de 37 % à Anvers, ville dont il était maire sortant, le président de la N-VA a assuré à son parti un rôle prépondérant dans trois des cinq provinces flamandes. Il est seulement devancé par le parti Chrétiens-démocrates et flamands, l’un de ses futurs alliés, dans deux d’entre elles. Autre point fort de son bilan : il a contenu, dans sa ville et dans sa région, les communistes du Parti du travail, qui espéraient faire jeu égal avec lui à Anvers, mais n’ont remporté que 20 % des voix, et les extrémistes de droite du Vlaams Belang (VB), qui n’obtiennent qu’un peu plus de 10 % des suffrages dans la première ville flamande.

Premier maire d’extrême droite

Le parti xénophobe et séparatiste VB espérait déjà devenir le plus important de Flandre lors des législatives, mais il avait été devancé par la N-VA. Le scrutin de dimanche indique que, même s’il progresse, il échoue à s’implanter en profondeur dans certaines zones, et son président, Tom Van Grieken, a subi un autre affront, dimanche, en étant devancé par le candidat de la N-VA dans sa ville de Schoten, une agglomération de taille moyenne, dans la province d’Anvers.

« Dommage qu’un drapeau noir flotte sur ce dimanche électoral », écrivait toutefois, lundi matin, Karel Verhoeven, éditorialiste du quotidien De Standaard. Il faisait allusion à la seule vraie victoire engrangée par l’extrême droite : son succès à Ninove, une ville de quelque 40 000 habitants, en Flandre-Orientale. Avec à sa tête le député du Vlaams Belang Guy D’haeseleer, une liste « Forza Ninove » a engrangé une majorité absolue qui lui permettra de gouverner seule une cité, alors que la formation d’extrême droite espérait briser le « cordon sanitaire » qui l’isole depuis quarante-cinq ans.

La victoire de M. D’haeseleer, qui dispose de 18 sièges sur 35 et deviendra le premier bourgmestre d’extrême droite depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, n’entraînera pas la rupture de ce principe, puisque toutes les autres formations refusent de s’allier à lui. Son succès, qui masque les déconvenues du VB dans beaucoup d’autres villes, sera toutefois largement exploité par la direction du parti extrémiste, qui va tenter d’accroître la pression sur des mandataires en quête d’une coalition, ici et là. « On ne peut exclure le fait que quelques sections locales ne se sentiront pas liées aux ordres donnés à l’échelon national. Il est donc possible que le Vlaams Belang entre dans des majorités », explique le politologue Herwig Reynaert, professeur à l’université de Gand.

Dénonçant à la fois la présence d’une population d’origine africaine et la « francisation »de sa ville, où des habitants, notamment étrangers, venus de Bruxelles cherchent des logements moins cher, M. D’haeseleer a progressé lors des quatre dernières élections. « Ce que tout le monde jugeait impossible s’est produit, nous avons écrit une page d’histoire et, aujourd’hui, les citoyens de Ninove ont démontré que la voix de l’électeur est plus forte que le cordon sanitaire. La démocratie est rétablie ! », triomphait-il dimanche.

Ce message était relayé par le président du VB : « Il n’y a pas seulement un trou dans le cordon sanitaire, il est en train de lâcher ! », soutenait M. Van Grieken, lors d’un meeting de son parti à Lokeren. Le Vlaams Belang n’est toutefois arrivé en tête qu’à Ninove et à Denderleeuw, une autre municipalité de Flandre-Orientale, où il a obtenu 39 % des voix mais risque de ne pas trouver d’alliés. A Middelkerke, en Flandre-Occidentale, un maire de droite dissident, contraint de se trouver un partenaire pour gouverner, hésite entre le Vlaams Belang et la N-VA. « Espérons que la première historique de Ninove ne soit pas le débutd’un jeu de dominos, mais ce qui s’est déroulé ce dimanche n’offre aucune garantie à cet égard » , concluait l’éditorial de M. Verhoeven.

Le Figaro, no. 24928
Le Figaro, mercredi 16 octobre 2024 1039 mots, p. 4

Politique

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15 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Jean-Philippe Tanguy : « Notre contre-budget propose 15 milliards d'économies nouvelles »

« Sans changement fondamental, la question de la censure se posera » , prévient le président délégué du groupe Rassemblement national (RN) à la veille des débats parlementaires sur le budget.

Laubacher, Paul

Jean-Philippe Tanguy est député RN de la Somme, bras droit de Marine Le Pen à l'Assemblée nationale.

LE FIGARO. - Vous avez rencontré le ministre de l'Économie, Antoine Armand, lundi soir. Avec quels résultats ?

JEAN-PHILIPPE TANGUY. - Nous avons porté la parole des millions de Français qui attendent une vraie rupture avec la politique macroniste. Une rupture d'abord avec la désindustrialisation qui frappe à nouveau notre pays faute d'une politique efficace. J'ai indiqué au ministre que nous refusions qu'un secteur aussi vital que l'industrie pharmaceutique soit pillé par des fonds américains. Une rupture ensuite avec cinquante ans de budget déficitaire lié à un dérapage systématique des finances publiques, malgré des taux records d'impôts. Michel Barnier avait promis de cesser les gabegies et d'assurer la justice fiscale. En réalité, les dépenses augmentent plus vite que l'inflation, les investissements sont sacrifiés et les hausses d'impôts touchent tous les Français et les entrepreneurs. Notre contre-budget fait tout l'inverse ! Nous baissons les mauvaises dépenses dès 2025 avec 15 milliards d'économies pour baisser les impôts et investir dans l'avenir.

Vous êtes en train de nous dire que le budget du gouvernement ne vous satisfait pas du tout...

Non. Le budget de M. Barnier cumule les erreurs budgétaires faute de choisir ses combats et de bâtir une vraie politique économique. Le gouvernement saupoudre l'effort fiscal sur toutes les entreprises, les travailleurs et les retraités... Ce faisant, il va paralyser l'investissement et la consommation ! Les Français vont surépargner par peur de se faire tondre par d'autres impôts à venir. C'est ce que j'ai d'ailleurs dit à Antoine Armand. Un plan de redressement budgétaire ne doit pas briser la croissance. Il faut rassurer en prouvant que le déficit sera réduit par des économies et l'efficacité du service public, pas par des impôts et le désinvestissement. À ce titre, la pire erreur est d'augmenter le coût du travail ! Nous sommes pour sortir des « trappes à bas salaires » , mais il faut trouver des solutions avec les organisations patronales et syndicales

Est-ce que vous voteriez contre ce budget ? Est-ce vous envisagez de voter une motion censure en cas de 49.3 ?

Nous sommes le principal parti d'opposition, nous ne voterons pas ce budget. La vraie question est de savoir si nous irons à la censure si M. Barnier devait utiliser un 49.3 ? La réponse appartient d'abord au gouvernement. Changera-t-il son budget pour respecter deux impératifs : le redressement des comptes publics et la justice sociale ? Pour le moment, c'est l'inverse ! Sans changement fondamental, la question de la censure se posera. La décision sera prise par Marine Le Pen et Jordan Bardella. Si la censure devait venir, ce serait avant tout un refus d'un 51e budget de faillite. L'ironie a voulu que la question de vérité sur le budget de la France vienne après cinquante ans de déficit. J'y vois un signe que notre pays doit reprendre son destin en main.

Vous demandez en réalité à Michel Barnier de prendre en compte votre contre-budget...

Notre contre-budget propose 15 milliards d'économies nouvelles nettes. Nous assumons de vraies coupes dans les dépenses de l'État, des régions et des opérateurs. Nous assumons la fin des programmes que l'État ne peut plus se permettre, comme le plan vélo ou des subventions à des acteurs culturels qui doivent gagner en autonomie financière. La subvention doit devenir l'exception et plus la norme ! La France ne peut plus dépenser sans compter pour l'immigration. Certaines coupes sont possibles sans changement législatif. Ainsi, la prime d'activité peut être réservée dès 2025 aux salariés français, soit une économie de 1 milliard d'euros. La seconde rupture de notre contre-budget, c'est la baisse globale des impôts, avec un rééquilibrage fiscal majeur, tel qu'il avait été proposé par Marine Le Pen en 2022, puis Jordan Bardella en 2024. Grâce à nos économies, nous rendons 20 milliards d'euros aux Français et 5 milliards à ceux qui créent de la richesse dans notre pays. Par exemple, nous baissons la TVA sur l'énergie, pour 12 milliards d'euros, ou nous achevons la suppression de la CVAE pour les entreprises.

Comment financez-vous ces baisses d'impôts ? Uniquement par la réduction de la dépense publique ?

Elles sont financées par les baisses de dépenses déjà évoquées, mais aussi par un rééquilibrage fiscal. Globalement, les impôts baisseront, mais nous augmentons l'effort des plus privilégiés. Un impôt sur la fortune financière (IFF) doit se substituer à l'impôt sur la fortune immobilière (IFI), pour 3 milliards d'euros. Nous proposons des mesures pour lutter contre les dérives d'une certaine finance. D'abord une surtaxation des superdividendes, ces versements 20 % supérieurs à la moyenne des dix dernières années, pour un gain de 750 millions d'euros. Nous ciblons les rachats d'actions que nous taxons non pas à 8 % comme le gouvernement, qui veut en faire un impôt de rentes, mais à 33 %, car nous voulons que cette pratique antiéconomique et anti-investissement cesse. Cela rapportera 9 milliards d'euros. Nous considérons que ces deux mesures valent aussi quitus après plusieurs années où quelques multinationales ont usé et abusé de l'inflation pour réaliser des profits abusifs, sans lien avec leur mérite réel. Enfin, nous luttons contre les comportements de « passager clandestin » des Gafam ou de Netflix. Ils utilisent plus de 50 % des capacités des infrastructures numériques sans payer un centime. Il est temps que cette aberration cesse.

Notre plan est simple : en concentrant les efforts sur des rentes et la spéculation, nous faisons le choix des entrepreneurs et de l'investissement productif. Nous dégageons des marges de manoeuvre pour sanctuariser les lois de programmation sur le régalien. Nous rétablissons les crédits pour la justice et la sécurité, mais aussi pour la recherche. On ne peut pas construire une économie du XXIe siècle sans gains de productivité importants, sans innovation et sans rétablir notre école. Le fait que le gouvernement supprime 4 000 postes d'enseignants avant de toucher au moindre poste d'un bureaucrate montre que seul le RN aura le courage de rompre avec cinquante ans d'erreurs. P. L.

Libération
mercredi 16 octobre 2024 567 mots, p. 9

AUTRE

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15 octobre 2024 - Libération (site web)

A l'Assemblée, un dérapage sous enquête

Victor Boiteau

AUTRE

En plein examen du budget et à l'initiative d'Eric Coquerel, la commission des finances pourrait élargir ses pouvoirs pour enquêter sur la sérieuse glissade des comptes publics.

D e mémoire de parlementaire, jamais la commission des finances de l'Assemblée n'a vu ses pouvoirs élargis afin de lui permettre d'enquêter, en plein examen du budget, sur le dérapage des comptes publics. «C'est un film dans le film», salive déjà un collaborateur du groupe Horizons, alors que l'examen du projet de loi de finances pour 2024, qui s'ouvre ce mercredi en commission, s'annonce tourbillonesque. Huis clos. Pour tirer les fils de la série, il faut plonger entre les petites lignes du règlement de l'Assemblée… Chaque année, les différents groupes peuvent user de leur «droit de tirage» afin de lancer une commission d'enquête parlementaire, chargée d'enquêter, avec des moyens conséquents (comme des contrôles dans les administrations), sur le sujet de leur choix. Face à la sérieuse glissade des finances publiques, Eric Ciotti, patron du groupe Union des droites pour la République (UDR), allié à Marine Le Pen, a dé- gainé sa cartouche pour enquêter sur les «dissimulations budgétaires ayant conduit à la dérive des finances publiques». A l'approche de l'examen du budget, au même moment, le président de la commission des finances, Eric Coquerel (LFI), a poussé, de son côté, pour que sa commission se transforme en commission d'enquête. Une pratique rarissime, mais prévue dans la Constitution. Déposées sur le bureau de la présidente de l'Assemblée, Yaël Braun-Pivet, ces deux demandes ont été débattues mardi, entre les présidents des groupes. A huis clos, un «compromis», dixit Ciotti, a été trouvé : la commission des finances devrait bien être transformée en commission d'enquête, et sera dotée d'un rapporteur UDR et d'un autre issu des rangs macronistes. Le deal a été proposé par Yaël Braun-Pivet. «C'est la mission de contrôle de l'Assemblée, argue son entourage. Elle est dans son rôle et dans ses convictions.» Transparence. La commission sera présidée par Eric Coquerel. Les membres de la commission des finances doivent encore acter le principe ce mercredi à 17 heures, avant d'attaquer l'examen des milliers d'amendements du PLF. Selon le règlement de l'Assemblée, le gouvernement, un président de groupe ou un autre président de commission peuvent encore s'opposer à la démarche. Mais c'est peu probable. Michel Barnier a exprimé mardi à l'Assemblée son souhait que la commission dise la «vérité». La commission d'enquête «devra déterminer les chiffres, les faits, la vérité et la dire aux Français», a déclaré le locataire de Matignon. Les troupes du bloc central accusent réception de la manoeuvre en jouant la transparence. «On n'a rien à cacher», certifie Jean-René Cazeneuve, député Ensemble pour la République et ancien rapporteur général du budget. Les oppositions, elles, ont déjà des fourmis dans les jambes à l'idée de passer sur le gril, et sous serment, les huiles de Bercy (Budget, Finances publiques, Trésor), les cabinets des anciens et actuels ministres… et Bruno Le Maire. L'ex-locataire de Bercy a semé le trouble chez les députés, en envoyant à des journalistes de France 2 qui enquêtaient sur le dérapage budgétaire, un mystérieux SMS : «La vérité apparaîtra plus tard.» En mars, les sénateurs avaient déjà dévoilé des notes internes de Bercy, qui alertaient l'ancien gouvernement sur le dérapage des comptes publics, et ce dès l'automne 2023.

«La commission d'enquête devra dire la vérité aux Français.» Michel Barnier mardi à l'Assemblée

Le Monde
Carnet, mercredi 16 octobre 2024 39 mots, p. 19

[31 décembre 1954...]

31 décembre 1954

Naissance à Linlithgow (Ecosse, Royaume-Uni)

1987

Devient député à la Chambre des communes

1990

Prend la tête du Scottish National Party

2007-2014

Premier ministre de l’Ecosse

12 octobre 2024

Mort à Ohrid (Macédoine du Nord)

Le Monde
mercredi 16 octobre 2024 133 mots, p. 1

Budget : un débat miné s’ouvre à l’Assemblée

- Les députés de la commission des finances engagent, mercredi, l’examen du projet de budget pour 2025, premier texte du gouvernement Barnier

- Le cocktail de hausse des impôts et de baisse des dépenses cristallise un mécontentement qui s’étend aux partis censés soutenir le premier ministre

- Dans un entretien, le député (LIOT) Charles de Courson, rapporteur général du budget, met en cause la solidité des hypothèses qui le sous-tendent

- Comme l’immigration, les choix budgétaires illustrent la cacophonie qui est à l’œuvre au sein de l’équipe gouvernementale

- Dans sa chronique, Françoise Fressoz estime que le texte « met un terme à la politique de l’offre » conduite par le président

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Loisirs, mercredi 16 octobre 2024 311 mots, p. AUJM26
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16 octobre 2024 - Le Parisien

Toutouyoutou

vvvvv

« Canap 81 »

21 h 25 (1 h 35) Divertissement français présenté par Étienne Carbonnier (photo, 2024).

TMC

TMC ressort ses justaucorps fluo, son Walkman et ses flippers. Après 1979, 1989, 1993, 1995, 1998, 2000, 2002, 2007, c'est l'année 1981 que passe en revue ce mercredi soir Étienne Carbonnier. Le chroniqueur de « Quotidien » jette un oeil dans le rétro avec sa malice habituelle. Il n'y va pas mollo sur le kitch en commençant cette émission inédite par une nouvelle tendance venue tout droit des États-Unis, présentée dans leur JT par Anne Sinclair ou Daniel Bilalian : l'aérobic. Des archives vintage à souhait rappellent le rôle de l'actrice Jane Fonda dans la démocratisation de ce sport qu'ont rendu célèbre en France Véronique et Davina et leurs surchaussettes flashy.

On ne peut s'empêcher de sourire en revoyant ensuite ces sujets de JT sur le Minitel, l'« ancêtre de Tinder », où des hommes un rien naïfs dépensaient des milliers de francs en parlant à des opératrices professionnelles. Des hommages aux clips popularisés par la chaîne MTV, à « la Danse des canards » et au hip-hop suivent une campagne antidrogue portée par le footballeur Maradona qui fait sourire maintenant que l'on sait qu'il était adepte des substances illicites...

Ce cocktail de pop culture contient de vrais morceaux d'actualité. Au détour d'un magnéto, « Canap 81 » rappelle que le service militaire était obligatoire et que donc, non, la vie n'était pas meilleure avant. Étienne Carbonnier et ses équipes reviennent en détail sur la bataille entre Jacques Chirac et Valéry Giscard d'Estaing, François Mitterrand... et Coluche lors de la présidentielle de cette année-là. En décryptant surtout la communication : le deltaplane « Votez Chirac » qui survole Paris, la ligne de téléphone pour les jeunes mise en place par VGE, auprès duquel fit ses premiers pas un jeune député nommé Michel Barnier, qui apparaît dans une archive savoureuse.Benoit Daragon

Le Monde
Carnet, mercredi 16 octobre 2024 1024 mots, p. 19
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14 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Alex Salmond

Ancien premier ministre indépendantiste écossais

Cécile Ducourtieux

Il était un géant de la politique écossaise et britannique. Charismatique, visionnaire, mais au parcours très controversé sur la fin de sa vie, Alex Salmond est mort brusquement, à 69 ans, samedi 12 octobre. Premier ministre écossais de 2007 à 2014, il était un défenseur passionné de l’indépendance et fut tout près d’atteindre cet objectif, ayant obtenu de Londres un référendum perdu de justesse en septembre 2014 − 45 % des Ecossais s’étaient alors prononcés pour l’indépendance.

Alexander Elliot AndersonSalmond est né le 31 décembre 1954 à Linlithgow, une commune de la Central Belt, la partie la plus densément peuplée de l’Ecosse. Issu d’une famille modeste, le jeune homme décroche une place à la vénérable université de St Andrews, au nord d’Edimbourg, et entame une carrière d’économiste à la Royal Bank of Scotland. Mais il bifurque vite vers la politique. Très à gauche, il préfère au Labour, pourtant dominant en Ecosse à l’époque, le Scottish National Party (SNP, parti indépendantiste), dont ce brillant orateur gravira très vite les échelons.

En 1987, il décroche son premier mandat : il est élu député à la Chambre des communes pour Banff and Buchan, dans l’Aberdeenshire, une circonscription électorale pourtant plutôt conservatrice et pro-union avec le reste du Royaume-Uni. En 1990, il prend la tête du SNP et va transformer cette formation jusqu’alors marginale, minée par les rivalités internes, en une machine à gagner les élections. Réputé pour ses talents de stratège, il s’éloigne de ses premières fidélités à gauche, défend une politique centriste et pragmatique. A la fin des années 1990, Alex Salmond prend le contrepied des indépendantistes fondamentalistes et soutient le référendum en faveur de la « dévolution » (l’autonomie régionale) proposée par le gouvernement de Tony Blair à Londres.

En 1999, un tout nouveau Parlement régional écossais, dit « de Holyrood », voit le jour à Edimbourg, presque trois cent ans après que l’ancien a été dissous en 1707 après l’Acte d’union, Westminster prenant l’ascendant et devenant le Parlement de Grande-Bretagne. Le moment est crucial : au lieu d’éteindre les velléités d’indépendance écossaise, la dévolution va au contraire les encourager, le SNP jouant à plein le jeu des institutions régionales. Alex Salmond mène le parti à une première victoire à Holyrood, en 2007, gagnant une majorité relative. En 2011, le SNP rafle la majorité absolue et gagne tant en légitimité qu’à Londres, David Cameron accepte le principe d’un référendum sur l’indépendance.

Controverses et divisions

Au cours d’une campagne enthousiaste, les partisans de l’indépendance réussissent à porter leur soutien d’environ 30 % à 45 % de l’électorat écossais. Mais, au soir du référendum, le 18 septembre 2014, quand il est clair que le SNP a perdu son pari, Alex Salmond garde un air de défiance. « En tant que leader, mon mandat arrive à son terme, mais, pour l’Ecosse, la campagne continue et le rêve[d’indépendance] ne mourra jamais », déclare-t-il, selon la BBC. A 60 ans, il passe la main à son adjointe, Nicola Sturgeon, qui va, pendant quelques années, porter haut l’ambition d’une Ecosse indépendante, le Brexit ravivant l’espoir d’un deuxième référendum.

Les dix dernières années de la vie d’Alex Salmond sont cependant marquées par les controverses et les divisions. Du talk-show qu’il anime sur la télévision d’Etat Russia Today jusqu’à l’invasion de l’Ukraine, en février 2022, aux allégations d’agressions sexuelles pesant contre lui, les polémiques s’enchaînent, abîmant sa réputation. L’ex-premier ministre est définitivement acquitté en 2020 des accusations de tentatives de viol et d’agressions sexuelles, mais sa relation avec Nicola Sturgeon tourne au duel public – il semble persuadé que sa benjamine et disciple en politique a ourdi un complot contre lui, ce dont elle se défend avec véhémence.

En 2021, il crée Alba Party, une formation indépendantiste concurrente du SNP, semblant encore croire à ses chances d’un retour en politique. Le parti peine à exister, mais, ces derniers mois, Alex Salmond avait regagné en confiance, profitant de la démission de la tête du SNP de sa protégée Nicola Sturgeon, en 2022, et de la période de profondes divisions à la tête du parti qui s’est depuis ouverte.

Il visait les prochaines élections régionales à Holyrood, en 2026, assurant être à la tête du seul parti croyant encore sincèrement à l’indépendance – le soutien pour cette dernière s’est stabilisé autour de 40 %, mais les Ecossais se disent davantage préoccupés par la crise du coût de la vie ou les problèmes de logement.

Samedi, à l’annonce de sa mort, le roi Charles III et la reine Camilla se sont dits « très attristés d’apprendre la soudaine disparition d’Alex Salmond. Son dévouement pour l’Ecosse était le moteur de son engagement public ». « Je ne peux pas prétendre que les événements de ces dernières années, qui ont conduit à la rupture de notre relation, ne se sont pas produits, a réagi avec honnêteté Mme Sturgeon. Il n’en demeure pas moins que, pendant de nombreuses années, Alex a été une figure incroyablement importante dans ma vie. Il a été mon mentor et, pendant plus d’une décennie, nous avons formé l’un des partenariats les plus réussis de la politique britannique. »

Non, le rêve d’une Ecosse indépendante n’est pas mort avec M. Salmond, a, pour sa part, insisté John Swinney, l’actuel premier ministre écossais, qui fut longtemps un des adjoints de M. Salmond quand ce dernier dirigeait le SNP. « Il y a plusieurs générations d’Ecossais qui sont désormais inspirées par la perspective de l’indépendance», a ajouté M. Swinney. « S’il y a des funérailles ou un service commémoratif[en l’honneur d’Alex Salmond] à Edimbourg, je prédis que les rues seront bondées en hommage à un éternel optimiste, un homme politique qui avait choisi Edimbourg plutôt que Londres, et qui a mis l’indépendance pour toujours sur la carte[du pays] », écrivait, dimanche 13 octobre dans le Guardian , Lesley Riddoch, journaliste et activiste pro-indépendance bien connue en Ecosse.

Le Monde
France, mercredi 16 octobre 2024 121 mots, p. 10

JUSTICE

Plainte d’un élu après une cérémonie de l’Action française dans une nécropole à Mulhouse

Le député La France insoumise du Bas-Rhin Emmanuel Fernandes a annoncé, lundi, déposer plainte contre l’antenne locale de l’Action française pour « profanation des monuments édifiés à la mémoire des morts ». Cette action en justice fait suite à la publication, dimanche, de photos de deux plaques commémoratives, fixées à des palettes, portant l’inscription « Aux enfants de France morts de l’immigration », dans l’enceinte de la nécropole nationale de Mulhouse (Haut-Rhin). D’autres élus alsaciens ont dénoncé une « mise en scène des plus répugnantes ». Le groupe d’opposition municipal de gauche a invité la mairie à porter plainte à son tour. – (AFP.)

Le Figaro, no. 24928
Le Figaro, mercredi 16 octobre 2024 1212 mots, p. 9

Société

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15 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

La réhabilitation judiciaire de Jacques Fesch refusée par la justice

Dans un arrêt rendu mardi, la Cour de cassation a refusé de rétablir l'honneur de cet homme décapité en 1957 pour le meurtre d'un policier.

Durand-Souffland, Stéphane

C'était l'ultime combat judiciaire de sa vie, l'investissement d'une vie. Mardi, la Cour de cassation n'a pas accordé à Gérard Fesch la réhabilitation de son père, Jacques, condamné à mort et exécuté le 1er octobre 1957 pour le meurtre d'un policier. Sa demande a été rejetée « compte tenu de l'insuffisance des gages d'amendement présentés par le condamné avant son exécution », souligne l'arrêt. Si la cour a reconnu «le bon comportement du condamné (...), ainsi que le regret de ses actes et de leurs conséquences exprimé auprès de certaines personnes ou dans des écrits », elle a jugé que cela n'était pas assez « au regard de la gravité et de la multiplicité des crimes commis par le condamné ». Que « la réalité de l'indemnisation des victimes n'a pas été établie » ; que « la démarche religieuse du condamné ne peut être analysée en elle-même comme un gage d'amendement ».

La réhabilitation, « mesure de bienveillance instituée par la loi en faveur des individus qui, après avoir été condamnés et avoir subi leur peine, se sont rendus dignes, par des gages d'amendement qu'ils ont donnés pendant le délai d'épreuve, d'être replacés dans leur état ancien » , n'est ni une grâce ni un acquittement à titre posthume. Elle n'efface pas la culpabilité du supplicié, qui, d'ailleurs, reconnaissait son crime. Cette mesure inscrite dans la loi, rappelle le Conseil constitutionnel, « vise à favoriser le reclassement du condamné ». Un pardon républicain, donc, que tout coupable est autorisé à solliciter le moment venu.

Mais comment faire quand on a été exécuté ? Gérard Fesch, enfant placé bébé sous un autre nom à l'Assistance publique, n'a découvert qu'à la quarantaine, en 1994, dans des conditions rocambolesques, l'identité de son père - il n'avait pas 3 ans quand celui-ci a été guillotiné. Dès lors, ce musicien professionnel n'a eu de cesse de conquérir le droit de porter son patronyme. Un parcours semé d'embûches et de rencontres miraculeuses qui en viennent presque à faire douter l'homme qui ne croit pas en Dieu.

Car son père, en prison, a été touché par la foi. Ses années de détention lui ont permis d'accomplir, en compagnie, notamment, de l'aumônier de la Santé, le père Jean Devoyod, d'un autre religieux, Frère Thomas, et de son avocat réputé, fervent catholique, Me Paul Baudet, un cheminement spirituel hors du commun. Avant de monter à l'échafaud, il laisse derrière lui de nombreux écrits, dont le plus célèbre, Dans cinq heures, je verrai Jésus- implicitement dédié à son fils Gérard -, attire l'attention de l'Église et connaît un retentissement considérable chez les fidèles. Alors qu'il est cardinal archevêque de Paris et proche du pape Jean-Paul II, Mgr Jean-Marie Lustiger fait ouvrir, en 1987, une procédure de béatification, toujours en cours, de Jacques Fesch.

Le comportement exemplaire de celui-ci à la Santé aurait pu lui permettre de tenter d'obtenir la rédemption civile si, bien sûr, il n'avait pas été décapité. C'est donc son fils qui a porté ce combat symbolique. Il avait désigné l'un des avocats les plus célèbres, Me Éric Dupond-Moretti, pour l'assister. Celui-ci avait à son tour recruté le plus brillant pénaliste spécialiste des arcanes de la Cour de cassation, Me Patrice Spinosi. Leur question prioritaire de constitutionnalité (QPC) développait l'idée d'une inégalité devant la loi préjudiciable aux condamnés à mort. Elle avait été rejetée, mais le Conseil constitutionnel indiquait une voie à suivre : « Le législateur serait fondé à instituer une procédure judiciaire, ouverte aux ayants droit d'une personne condamnée à la peine de mort dont la peine a été exécutée, tendant au rétablissement de son honneur à raison des gages d'amendement qu'elle a pu fournir » ,écrivaient les Sages.

Encore fallait-il que le Parlement se saisisse de ce cas sans doute unique et modifie la loi au profit d'un seul homme. Nouveau miracle : l'avocat de Gérard Fesch devient garde des Sceaux, et un amendement est providentiellement glissé, fin 2020, par un député de la majorité dans un texte général. La requête devient légalement possible.

L'audience plénière de la chambre criminelle de la Cour de cassation, en juin dernier, a été filmée à titre exceptionnel, preuve que les hauts magistrats avaient pris conscience de la portée de leur décision à venir. L'opinion publique avait de nouveau entendu parler du destin porteur de tragédie de Jacques Fesch, fils de bonne famille, mal aimé par un père tyrannique, qui a voulu dérober de l'argent pour se payer un voilier et partir à l'aventure. L'épopée tourne court.

Pas de grâce présidentielle

Le 25 février 1954, le braquage d'un agent de change de la rue Vivienne, à Paris, dérape. L'apprenti malfrat prend la fuite avec 330 000 francs et se réfugie dans un immeuble du boulevard des Italiens. Un policier, Jean-Baptiste Vergne, appelé par des passants le débusque. Fesch tire avec le 7.65 volé à son père - il actionne la queue de détente à sept reprises ce jour-là. Le gardien de la paix tombe (lire ci-dessous). Le meurtrier est immédiatement appréhendé.

Le procès Fesch, en avril 1957, attire les foules et suscitera par la suite bien des interrogations. Le président dîne, la veille du verdict, en compagnie de Me René Floriot, redoutable avocat de la partie civile. La feuille de questions soumise aux jurés - et exhumée des décennies plus tard avant de tomber entre les mains de Gérard Fesch - a été caviardée afin de refuser à l'accusé, qui avait exprimé des remords apparus comme sincères par le public, le bénéfice des circonstances atténuantes qui lui avaient été accordées.

Une vaste campagne, à laquelle se joint l'Association de la presse judiciaire et jusqu'au directeur de la Santé, se met en branle pour soutenir le recours en grâce - à l'époque, l'appel n'existait pas aux assises, et le pourvoi en cassation avait été rejeté. Mais le président René Coty, prisonnier d'un contexte politique explosif, n'accorde pas sa grâce. Non sans faire à Me Baudet une confession sidérante : « Dites bien à votre client qu'il a toute mon estime et que je désirerais beaucoup le gracier, mais, si je le fais, je mets en danger la vie d'autres agents de police. Demandez-lui, je vous prie, d'accepter le sacrifice de sa vie pour la paix de l'État.(...) S'il le fait, je lui en garderai une reconnaissance infinie. Dites à Jacques Fesch que je lui serre la main pour ce qu'il est devenu. »

« Au-delà de la personne de Jacques Fesch,déclarait en juin Me Spinosi au Figaro, la Cour de cassation est appelée à affirmer son opposition fondamentale à la peine de mort, qui, par nature, interdit l'exercice d'un droit, celui de revenir au sein de la communauté des hommes. » Le magistrat rapporteur avait ouvert la porte à une réponse favorable à la requête de Gérard Fesch, se fondant sur le droit et non le cheminement religieux du condamné sur lequel une République laïque n'a pas à se prononcer. L'avocat général, en revanche, avait requis le rejet.

Dans son recours en grâce, Me Baudet écrivait au président Coty : « Ce condamné à mort n'est plus l'homme de son crime ». La Cour de cassation n'a pas fait de cette belle formule d'avocat une vérité judiciaire. S. D.

Le Monde
France, mardi 15 octobre 2024 972 mots, p. 12
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11 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Marion Maréchal lance son mouvement, dans l’indifférence du RN

Après son divorce d’Eric Zemmour, la députée européenne espère rebâtir un mouvement politique, Identité Libertés

Clément Guillou

Marion Maréchal s’estimait, non sans raison, maltraitée chez Reconquête !, le parti d’Eric Zemmour. La manière dont elle est reçue dans son ancienne famille politique lui fera-t-elle regretter ses anciens partenaires ? Marion Maréchal, qui a épargné le Rassemblement national (RN) durant sa campagne européenne et tracté pour ses candidats aux législatives, annonce créer un parti afin de porter Marine Le Pen à l’Elysée en 2027. Mais elle ne récolte en retour qu’un concert de silences, où l’on aura du mal à lire autre chose que du mépris. Il ne s’est trouvé personne au RN, pas même sa tante, pour lui souhaiter publiquement bonne chance. Et ce n’est pas uniquement parce que l’annonce a été faite lundi 7 octobre, jour anniversaire des massacres commis par le Hamas en Israël, garantie d’un écho très relatif.

Né sous ces fâcheux auspices, le parti Identité Libertés n’est en fait que le nouveau nom du Mouvement conservateur, microparti néde l’opposition au mariage pour tous et s’adressant à un électorat catholique conservateur et hostile à l’immigration. Marion Maréchal y ajoutera une dimension de libéralisme économique, pour former un tout qui ressemble à Reconquête !, sans Eric Zemmour. « Je veux porter la voix d’une droite civilisationnelle qui soit à la fois antiwoke, antiassistanat et antiracket fiscal en rompant avec le “socialisme mental” », dit-elle au Figaro.Et le Mouvement conservateur change donc de présidente : la députée européenne Laurence Trochu cède sa place à la petite-fille de Jean-Marie Le Pen.

La force du parti réside dans l’incarnation de Marion Maréchal et dans ses sept parlementaires : quatre députés européens (outre Maréchal et Trochu, Nicolas Bay et Guillaume Peltier), siégeant aux côtés de la présidente du Conseil italienne, Giorgia Meloni, et trois députés à l’Assemblée nationale (Thibaut Monnier, Drôme ; Eddy Casterman, Aisne ; Anne Sicard, Val-d’Oise), dans le groupe du RN.Ses partisansveulent croire, par ailleurs, qu’elle peut incarner un courant de pensée entre le conservatisme et la réaction, catholique pratiquant, une bourgeoisie de l’ouest de la France à qui ni le RN ni Eric Ciotti ne parlent.

« Une autre galaxie »

Pourtant, les obstacles abondent. Son mouvement est à structurer. Son segment politique reste encombré par Reconquête !, qui n’a plus la vigueur d’antan mais conserve, autour d’Eric Zemmour et de sa compagne, la députée européenne Sarah Knafo, une force de frappe médiatique et numérique. Domine, surtout, l’impression d’un fossé entre la place que Marion Maréchal s’imagine aux côtés du RN et celle qui est réellement la sienne. Dans ses premières interviews, elle se décrit comme l’alliée du RN, l’un des trois mâts d’un « trimaran » nommé « union des droites », dont Marine Le Pen serait l’incarnation la plus forte.

Or, seul Eric Ciotti semble être considéré par le RN comme un allié, et défend chèrement cette position. En privé, les proches du Niçois méprisent volontiers Marion Maréchal, jugée « d’une autre galaxie, beaucoup plus eurosceptique », et dont le parti n’apporterait pas au RN les mêmes réseaux locaux. A l’entrée du groupe ciottiste, les trois députés ont trouvé porte close.

Même absence d’enthousiasme côté lepéniste. Lors de la réunion du groupe RN à l’Assemblée nationale, mardi 8 octobre, Marine Le Pen a salué la création du parti de Marion Maréchal, le justifiant par le fait que sa nièce ne pouvait « rester en apesanteur ». Ce soutien, du bout des lèvres, suffit à convaincre Marion Maréchal que la porte reste ouverte. Elle n’a toutefois jamais été conviée à un rendez-vous du RN, et les proches de Marine Le Pen affirment que c’est une affaire entre la nièce et la tante – qui n’enthousiasme personne d’autre, et surtout pas Jordan Bardella.

Reniement idéologique

En interne, les adversaires d’un mariage concret avec l’ancienne zemmouriste ne sont pas réduits aux seuls Bruno Bilde ou Louis Aliot, gardiens du temple mariniste. Si Marine Le Pen entretient désormais de bonnes relations avec Marion Maréchal, elle n’envisage pas son retour au RN, même seule : « Elle ne voudra jamais revenir, c’est une certitude », confiait la députée du Pas-de-Calais en juin.

Pour les amis de Marion Maréchal, le festin de couleuvres a commencé dès l’été. Le stratège identitaire Philippe Vardon, qui avait pourtant joué un rôle important dans des campagnes lepénistes entre 2017 et 2021, a été prié de ne plus être engagé comme collaborateur des trois députés marionistes. Autre collaborateur-clé de Marion Maréchal, l’ancien cofondateur de Génération identitaire, Damien Rieu, a également été placé sur liste noire par Marine Le Pen.

Après cette mise en bouche, l’entrée est annoncée pour le 31 octobre, jour de la niche parlementaire du RN, où figure le retour au départ à la retraite à 62 ans. Les trois députés de Marion Maréchal, qui a globalement soutenu la réforme Macron et plaide pour l’introduction de la retraite par capitalisation, seront invités à voter pour – sous peine de rejoindre les bancs des non-inscrits. Pour l’heure, elle essaie d’éviter d’admettre un reniement idéologique, et son entourage espère négocier une sortie honorable.

Un député de premier plan souffle que d’autres votes à contrecœur viendront nécessairement, et semble s’en réjouir. Selon lui, l’offre de circonscriptions aux amis de Marion Maréchal n’était affaire que de circonstances. L’urgence était à l’anéantissement de Reconquête !, et le RN manquait de candidats. « Il y aura toujours quelqu’un pour vouloir ces trois belles circonscriptions » en cas de législatives anticipées en 2025, dit en souriant ce député. Pour l’heure, Marion Maréchal et ses proches déplorent « des crachats » mais préfèrent ne pas répondre.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Faits divers, mardi 15 octobre 2024 755 mots, p. AUJM12
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14 octobre 2024 - Le Parisien (site web)
15 octobre 2024 - Le Parisien

« Je n'ai pas le sentiment d'avoir commis la moindre illégalité »

Ce lundi, premier jour de son interrogatoire sur les détournements des fonds du Parlement européen qui lui sont reprochés, Marine Le Pen s'est défendue de toute intention d'enfreindre les règles.

Pascale Égré et Quentin Laurent

Au 2 e étage du tribunal judiciaire de Paris ce lundi, chacun guette son arrivée. Marine Le Pen s'exprimant au procès de l'affaire des assistants parlementaires du Rassemblement national, c'est l'assurance d'un public et de médias nombreux, et d'un service d'ordre renforcé. Juste avant que la sonnerie retentisse, la cheffe des députés RN à l'Assemblée nationale croise un groupe de jeunes élèves dans les toilettes voisines. Elle sourit face à leurs mines ébahies. « Vous croyez qu'on peut lui demander un selfie ? » demande l'une à leur professeur. Pas le lieu, pas le temps. Seulement quelques mots face aux caméras : « On n'a pas besoin d'être préparé quand on dit la vérité. »

Sa vérité, soit une contestation farouche des faits de détournements de fonds qui lui sont reprochés, Marine Le Pen la défend bec et ongles durant des heures dans le prétoire, à l'aise à la barre dans son tailleur-pantalon noir, une pile de documents posés sur le pupitre. Au menu de cette troisième semaine, trois après-midi sont consacrés à son interrogatoire en tant qu'ancienne eurodéputée. Pour l'accusation, quatre de ses assistants parlementaires, embauchés de 2009 à 2016, ont travaillé pour le Front national (devenu RN en 2018) et pour sa dirigeante (présidente à partir de 2011) plutôt qu'au service de son mandat d'élue européenne. Parmi ceux-ci, Catherine Griset, son assistante personnelle, qui deviendra sa cheffe de cabinet.

Assistants « mutualisés »

Au fil de débats plutôt désordonnés, où les organigrammes succèdent aux tableaux chiffrés et à un retour sur son parcours, Marine Le Pen garde son cap : les assistants parlementaires des eurodéputés du parti étaient « mutualisés », surtout lorsqu'ils n'étaient que trois ou sept élus (sous les 6 e et 7 e législatures), soit dans l'impossibilité de constituer un groupe. Députée européenne « de 2004 jusqu'à [son] élection comme députée nationale en 2017 », elle choisissait les siens parmi « les cadres ou les militants performants techniquement et politiquement ». Elle souligne : « Je n'ai absolument pas le sentiment d'avoir commis la moindre irrégularité, la moindre illégalité, en travaillant avec plusieurs assistants qui travaillaient pour plusieurs députés. »

Maintes fois, Marine Le Pen l'affirme : les règles n'étaient « pas claires », « tout s'est fait naturellement, sans aucune volonté de les violer » et « personne ne [leur] a rien reproché », avance-t-elle, en renvoyant la balle au Parlement européen, partie civile, dont les soupçons ont lancé l'affaire en 2014-2015. Avocat de l'institution, M e Patrick Maisonneuve cite un passage d'une lettre qu'elle avait adressée au juge d'instruction en 2018 : « Lorsque les assistants parlementaires n'étaient pas strictement occupés à des tâches parlementaires [...], ils pouvaient travailler pour le parti dont les députés sont tous membres... »

Instant d'égarement

Elle proteste - « Je ne sais pas où vous cherchez la petite bête ! » - avant de développer sa vision du travail d'un eurodéputé RN : « Nous sommes des députés français au sein du Parlement européen. Nous n'avons que la parole parce que nous sommes barrés législativement de tout. » Elle défend l'idée que « toutes les occasions, partout en France », de porter cette parole doivent être saisies lors d'un mandat. M e Maisonneuve : « Un élu a un mandat qu'il tient de ses électeurs. » Marine Le Pen : « Il le doit à l'investissement de son mouvement, à ceux qui ont collé des affiches la nuit, dans la neige... » Elle insiste, en assurant que l'Assemblée nationale partage cette définition : « Vous ne voyez le mandat que sous l'angle du travail législatif. Non, ce n'est pas que cela. L'activité politique du député est indissociable de son mandat. »

M e Maisonneuve : « Le sujet, ce sont les assistants parlementaires. » Marine Le Pen : « L'assistant parlementaire travaille pour son député et peut travailler pour son parti. » Elle assure qu'il y a « cent types d'assistants parlementaires différents », avec « des compétences et des qualités différentes. » Et revient aux députés : « Si [tous] se mettent à ne faire que de l'activité législative et pas d'activité politique, alors mon parti est mort, il n'existe plus ! » Durant l'instruction, rappelle la présidente, Catherine Griset s'était ainsi d'emblée défendue : « Je travaille pour Marine Le Pen, qui est députée et femme politique. » Quant à « l'enveloppe » financière qui permettait de la rémunérer, un court instant, la prévenue s'égare. « C'est notre enveloppe, l'argent des électeurs ! » dit-elle. « Oui, mais c'est l'argent du Parlement européen, corrige la présidente, ce n'est pas un dû. »

Le Figaro, no. 24927
Le Figaro, mardi 15 octobre 2024 790 mots, p. 2

Société

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14 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Comment le texte pourrait revenir à l'Assemblée malgré la dissolution

Bordas, Wally

La dissolution de l'Assemblée avait sonné le glas du projet de loi fin de vie. Après les législatives anticipées de juin et juillet derniers, plus personne ne voyait le sujet revenir au Palais Bourbon. Encore plus au vu de la nouvelle donne politique : aucune majorité claire pour quiconque et une Chambre basse plus éparpillée politiquement que jamais sous la Ve République. La nomination de Michel Barnier à Matignon, puis les entrées au sein de son gouvernement de personnalités issues des rangs des Républicains ne laissaient pas non plus présager un retour en force de cette thématique sociétale, majoritairement rejetée à droite de la classe politique. «Je pense qu'on ne reprendra pas ce texte... À moins de jouer l'opinion, qui est largement pour, contre le Parlement» , anticipait même un ministre macroniste de premier plan juste avant d'être nommé au gouvernement, il y a quelques semaines.

C'était sans compter sur l'insistance d'Olivier Falorni. Le député MoDem, qui porte la volonté d'ouvrir l'accès à l'euthanasie et au suicide assisté pour des malades incurables depuis plusieurs années, a profité du vide législatif du mois de septembre pour mettre la pression sur l'exécutif. Après avoir déposé en juillet dernier une proposition de loi reprenant le texte du gouvernement «où il s'était arrêté» , le député de Charente-Maritime s'est attelé à le faire signer par un maximum de parlementaires. Au total, selon nos informations, 220 députés se sont associés à ce texte, parmi lesquels l'ex-président de la République socialiste François Hollande, l'ancienne première ministre Élisabeth Borne ou la présidente de l'Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet. «Il est légitime que l'on ne jette pas aux orties des centaines d'heures de travail parlementaire» , plaide Olivier Falorni, qui veut croire que ces débats «échapperont aux postures politiciennes» et contribueront à «restaurer l'image de l'Assemblée dans un contexte de défiance généralisée».

À la surprise générale, début octobre, à l'occasion d'une émission sur France 2, Michel Barnier s'est dit «favorable» à une reprise du texte sur la fin de vie «au moment où il a été interrompu» , afin «de gagner du temps». Et d'ajouter qu'il était nécessaire d' «écouter les soignants, qui doivent être respectés». Stupeur parmi les députés. «Déjà que c'était compliqué avant la dissolution, je ne vois pas comment ça pourrait aboutir favorablement maintenant» , grince un macroniste. L'ancien patron des députés Renaissance, Sylvain Maillard, y voit plutôt une bonne idée. «Il y a zéro risque pour le gouvernement. C'est un truc « feel good » , l'Assemblée bosse et l'exécutif regarde» , schématise-t-il. Pour l'heure, aucun calendrier n'a encore été fixé. Et l'on ne sait pas si le texte reviendra par le biais du gouvernement ou par la proposition de loi d'un député. Olivier Falorni espère que l'exécutif optera pour son texte en octroyant au Palais Bourbon du «temps législatif partagé» , afin de permettre aux élus de la Chambre basse d'examiner ce texte d'origine parlementaire sur du temps d'habitude consacré aux lois gouvernementales. «Cela a été le cas pour la loi Leonetti en 2005 puis la loi Claeys-Leonetti en 2016» , argue-t-il.

Une idée que ne partage pas l'ex-ministre de la Santé Agnès Firmin Le Bodo. Celle qui fut présidente de la commission spéciale fin de vie au printemps dernier plaide, elle, pour «remettre les compteurs à zéro» en repartant du texte initial du gouvernement. «L'accès à la fin de vie avait été ouvert de façon beaucoup plus large lors des débats dans l'Hémicycle. Mais aujourd'hui, l'Assemblée a changé. Il est donc important de repartir de la copie initiale de l'exécutif» , estime-t-elle. Aucune solution n'est à ce jour privilégiée.

Un fin connaisseur des rapports de force observe : «Le gouvernement ne se bougera pas là-dessus, trop clivant.» Effectivement, au sein même de l'exécutif, plusieurs lignes pourraient s'affronter sur le sujet, avec, d'un côté, les ministres qui ont cosigné le texte Falorni lorsqu'ils étaient parlementaires, comme Agnès Pannier-Runacher ou Marc Ferracci, et, de l'autre, les plus fervents opposants au texte, comme les LR Patrick Hetzel ou Annie Genevard. Ce même stratège pronostique ainsi : «La proposition de Falorni sera inscrite dans une semaine transpartisane, probablement début décembre.»

Des débats qui agacent d'avance, à droite de l'Hémicycle. «C'est incompréhensible, totalement en dehors des réalités. Personne ne nous réclame que l'on reprenne ce texte. Ce ne sont que des volontés militantes et idéologiques alors que nous devons agir sur tant de sujets» , peste la députée LR Anne-Laure Blin. La députée RN Julie Lechanteux abonde : «C'est un sujet important, mais ce n'est pas une priorité. Nous devons oeuvrer pour le pouvoir d'achat des Français, pour rétablir la dette, contre l'immigration incontrôlée. Des thématiques urgentissimes qui, elles, méritent de débattre rapidement et correctement.» Une chose est sûre : dans tous les groupes politiques, le sujet promet déjà de diviser. W B

L'Humanité
mardi 15 octobre 2024 833 mots, p. 6

Le « sérieux » budgétaire macroniste étrillé par le NFP

Gaël De Santis

Assemblée Nationale Les députés de gauche ont renvoyé la responsabilité de la dette publique à la politique de l'offre du bloc central. Les aides aux entreprises, les cadeaux fiscaux aux plus riches et le respect du dogme européen du marché de l'énergie ont creusé le déficit, dénoncent-ils.

L e voeu de Lucie Castets à la Fête de l'Humanité est exaucé. Mi-septembre, la candidate au poste de premiere ministre du Nouveau Front populaire (NFP) enjoignait la gauche à battre en brèche la « présomption de crédibilité de la droite en matière de finances publiques ». Chose faite, lundi 14 octobre, à l'Assemblée nationale, où se tenait un débat sur la question de la dette.

En grande partie, celle-ci trouve son origine dans l'augmentation des aides aux entreprises, pilier de la politique de l'offre macroniste que la gauche s'est attelée à étriller. Celles-ci « sont passées d'environ 2,6 % du PIB en 1979 à 8,5 % du PIB en 2022, soit plus de 200 milliards d'euros répartis comme suit : 109 milliards d'euros de niches fiscales, 64 milliards d'euros d'allègement de cotisations sociales et 32 milliards de dépenses budgétaires directes », a détaillé la députée écologiste Christine Arrighi.

Certes, le stock de dettes vient de loin, mais le septennat macroniste est un millésime d'une valeur colossale. Le total des créances s'est aggravé, depuis 2017, de près de 1 000 milliards d'euros. La crise du Covid est passée par là mais les cadeaux fiscaux aux grandes entreprises et aux plus riches pèsent lourd. En juillet, la Cour des comptes estimait leur impact, pour 2023, à 62 milliards d'euros de recettes en moins, soit 2,2 points de PIB. Au total, entre 2017 et 2022, la part des prélèvements obligatoires sur la production nationale est passée de 45,3 % à 43,2 %.

Les anciens premiers ministres Gabriel Attal, Élisabeth Borne, Jean Castex ou Édouard Philippe, ainsi que l'ex-inamovible locataire de Bercy, Bruno Le Maire, ont intérêt à fourbir leurs arguments pour justifier leur bilan. « Je proposerai, mercredi, à la commission des Finances de se transformer en commission d'enquête sur les raisons qui ont conduit à la variabilité des prévisions (de déficit), passées en six mois de 4,4 % du PIB à 6,1 % pour 2024 ! » a prévenu son président, Éric Coquerel, à la tribune de l'Assemblée. Il faut dire que l'augmentation de la dette n'est pas sans effet. Jusqu'en 2021, la France empruntait à dix ans à taux négatif. Elle emprunte désormais à plus de 3 %, donc avec des frais financiers qui rabotent la dépense publique. « Le Portugal et la Grèce empruntent à des taux inférieurs aux taux français », a déploré le député Liot Michel Castellani. L'agence Fitch a placé la note de la dette française sous perspective négative. « Les conditions de financement sont assurées », a pourtant affirmé le ministre de l'Économie, Antoine Armand.

La charge de la dette pour 2024 équivaut au budget de l'Éducation nationale

La manière qu'a eue la Macronie de gérer la dette publique est bien en cause. Le choix d'avoir contracté 10 % de la dette avec des titres indexés sur l'inflation (OATi), pour se garantir une diversité d'investisseurs, suscite l'ire des députés de gauche. « Votre politique a (...) eu un coût supplémentaire de 16 milliards d'euros », attaque Christine Arrighi. La charge de la dette pour 2024 devrait être, selon France Trésor, de 50,9 milliards d'euros, soit l'équivalent du budget de l'Éducation nationale, contre 30 milliards d'euros seulement en 2020. Le choix d'un financement auprès des marchés financiers, et non à coût nul auprès de la Banque centrale européenne (BCE), pour respecter les traités européens, se paie au prix fort.

D'autres choix de gestion sont en cause. « Vous avez refusé que la France sorte du marché européen de l'électricité indexée sur les cours du gaz. Vous avez instauré un bouclier tarifaire. L'État a payé 70 milliards d'euros. Dont 40 milliards d'euros en 2023 et 2024, alors que nous étions redevenus autosuffisants en électricité à très bas prix après la réparation des réacteurs nucléaires, terminée fin 2022. C'est une faute politique que nous payons par idéologie », a rappelé le député Gauche démocrate et républicaine (GDR) Emmanuel Maurel.

Le débat a permis de faire apparaître certaines failles du discours macroniste, toujours prompt à sabrer dans la protection sociale. « La contribution de la Sécurité sociale à notre endettement est bien inférieure à sa part dans la dépense publique », a convenu Stéphanie Rist, députée Ensemble pour la République et rapporteure de la commission des Affaires sociales. « La dette des administrations de Sécurité sociale s'est établie à 264 milliards, fin 2023, soit 9,3 % du PIB », a rappelé Charles de Courson, rapporteur général du budget. Même chose pour les collectivités territoriales avec un ratio de dette sur PIB « autour de 9 % de notre richesse nationale », souligne-t-il. Une goutte d'eau, donc, dans les 3 228 milliards d'euros et 112 % de PIB de dette publique. C'est pourtant la protection sociale et les collectivités locales que Michel Barnier entend soumettre au voeu de pauvreté pour réduire la dette.

Le Figaro, no. 24927
Le Figaro, mardi 15 octobre 2024 1094 mots, p. 6

Politique

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14 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Ces ministres aux missions floues qui doivent trouver leur place

Plusieurs ministères délégués, aux intitulés inédits, ont vu le jour sous l'impulsion de Michel Barnier.

Cimbidhi, Eloïse, Gentilhomme, Célestine

Voilà plus de trois semaines que certains ministres avancent dans le brouillard. Les cartons sont pourtant bien déballés, les équipes au complet et l'agenda déjà rempli. Mais les décrets d'attribution qui doivent officiellement cadrer leurs missions n'ont pas encore été publiés. Une première salve est certes parue au Journal officiel, la semaine passée, mais elle ne concerne que les ministères de plein exercice. «Les autres décrets devraient être publiés dans les prochains jours», rassure-t-on dans les rangs du gouvernement. Reste que cette drôle de période complique les premiers pas de ceux qui ont hérité de nouveaux portefeuilles, créés de toutes pièces par Michel Barnier. «Sans ces décrets, on ne peut pas encore vous donner les périmètres clairs du ministère» ,concède un membre de cabinet. «Moi aussi, j'aimerais bien les avoir...» , finit-il par souffler.

Sous l'impulsion du premier ministre, trois ministères aux intitulés inédits, et parfois sibyllins, ont en effet vu le jour : la Coordination gouvernementale, la Sécurité du quotidien, et la Réussite scolaire. Auxquels s'ajoute celui de l'Intelligence artificielle - secteur aux contours moins évasifs -, accolé au traditionnel portefeuille du Numérique. « L'étiquetage des ministères est toujours une façon de spécifier un problème et de le mettre sous les projecteurs, comme pour le ministère de l'Immigration, de l'Intégration et de l'Identité nationale(créé par Nicolas Sarkozy en 2007 avant d'être supprimé en 2010, NDLR) », analyse le politologue Luc Rouban.

Par le passé, plusieurs ministères ont ainsi été inventés, avant d'être bien souvent supprimés. En 2012, François Hollande ajoutait l'éphémère mention de Redressement productif au ministère de l'Économie piloté par Arnaud Montebourg, quand, en 1981, François Mitterrand créait l'éphémère ministère du Temps libre, à l'origine des chèques vacances. Mais l'équation semble plus difficile encore pour ces nouveaux titulaires, contraints de manoeuvrer au sein d'un gouvernement en sursis. «Il faudra qu'ils trouvent leur place. C'est compliqué de ne pas trouver ses marques dans un ministère, d'être perdu dans un bureau au bout du couloir » , commente un haut fonctionnaire.

Certainement le plus mystérieux de ces maroquins, la Coordination gouvernementale, déléguée à Marie-Claire Carrère Gée, continue d'intriguer dans les couloirs ministériels et parlementaires (lire page 5). Sur le papier, cette proche de Michel Barnier devra surtout fluidifier les relations entre la quarantaine de ministres, venus pour certains d'horizons très différents. Une fonction jusque-là dévolue au premier ministre lui-même et au secrétaire général du gouvernement. «Le seul qui peut avoir une autorité, c'est Michel Barnier. Donc je ne sais pas ce qu'elle fait... Elle ne va pas aller cadrer les ministres de plein exercice», siffle une membre du gouvernement. «Elle-même ne sait pas ce qu'elle va faire», raille un député LR, qui veut néanmoins croire à l'utilité de cette nouvelle «huile dans les rouages» ministériels. «Dans un contexte où ils ont tous envie de se bouffer le nez, ce n'est pas superflu», relativise-t-il.

À l'Éducation nationale, le traditionnel portefeuille de l'Enseignement professionnel a quant à lui été complété par la moins commune Réussite scolaire. Une mission délicate confiée à Alexandre Portier, député LR et professeur de philosophie. « Cet intitulé est une volonté du premier ministre, considérant que la réussite scolaire est l'urgence nationale. On a des résultats qui ne sont pas à la hauteur de nos ambitions», décrypte le ministre délégué auprès du Figaro. Mais la formulation a surpris jusque sur les bancs du gouvernement. «Qu'est-ce que ça signifie d'ajouter la « réussite scolaire » à un ministère? Que les autres étaient dans l'échec? Ce genre de périmètre, c'est vraiment sur le papier, ça n'apporte rien de concret», griffe l'une de ses collègues, pas franchement convaincue.

Pourtant, cette étiquette ministérielle n'est pas vraiment nouvelle. Entre 2012 et 2014 déjà, la socialiste George Pau-Langevin avait pris les rênes du portefeuille de la Réussite éducative sous Jean-Marc Ayrault. «Je m'entendais bien avec mon ministre, Vincent Peillon. Il n'avait pas besoin, comme le font parfois les ministres, d'écraser sa ministre déléguée. Nous étions très complémentaires » , se souvient l'intéressée. À l'époque, la répartition des dossiers s'était faite «naturellement» entre les deux ministres, assure l'ex- députée. «Nos cabinets se sont peut-être un peu effrités sur des périmètres», sourit-elle.

Dix ans plus tard, Alexandre Portier a déjà posé ses premiers chantiers : réforme des concours, lutte contre les inégalités sociales, orientation à l'école, handicap... Mais il lui faudra surtout trouver sa place dans le tandem qu'il forme avec sa ministre de tutelle, Anne Genetet. Quand l'une n'a aucune expérience en matière éducative et reconnaît une sensibilité de gauche, l'autre est un homme de droite qui s'est rendu spécialiste des sujets de l'Éducation nationale. « On est dans un moment où on a besoin de toutes les compétences pour faire avancer l'école, démine l'élu du Rhône. On a un même premier ministre et un même cap, qui a été fixé lors de la déclaration de politique générale. »

Comme lui, son collègue Nicolas Daragon doit encore imprimer sa marque à Beauvau, ministère le plus exposé du gouvernement. Dans l'ombre du très médiatique Bruno Retailleau, le ministre délégué à la Sécurité du quotidien compte investir le terrain, au plus près des policiers et de la délinquance. « Son rôle, ce sera certainement d'aller inaugurer les commissariats, les écoles de police. Tout un travail que n'a pas franchement envie ni le temps de faire le ministre», avance l'ancien préfet Michel Aubouin.

Au point que certains y voient surtout un portefeuille «gadget», sans réelles marges de manoeuvre. « Un ministre délégué n'est utile que s'il a une autorité directe sur l'un de ses services, surtout à l'Intérieur. Là, ça me paraît compliqué pour lui de trouver sa place dans le dispositif», s'inquiète un fin connaisseur de Beauvau. Un député de droite balaie les doutes : «Ce sera le bras armé de Retailleau. Il y a toujours eu quelqu'un chargé de la sécurité, on a juste ajouté « quotidien ».»Quelques heures après l'incendie du commissariat de Cavaillon (Vaucluse), jeudi dernier, Nicolas Daragon s'était d'ailleurs rendu seul sur place, au chevet des effectifs de police. Une manière de resserrer les liens avec les forces de l'ordre, mais aussi de mettre un premier pied à l'étrier. « Les électeurs sont plus concernés par les agressions du quotidien que par le grand banditisme » , tranche Luc Rouban. Signe, selon lui, que le ministre ne manquera pas de dossiers «très sensibles» sur son nouveau bureau. ET C.G.

Le Monde
France, mardi 15 octobre 2024 997 mots, p. 13
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14 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Les accidents du travail, priorité du ministère

Une campagne de prévention a été lancée par le gouvernement, lundi, pour la deuxième année de suite

Thibaud Métais

Faire du sujet un véritable phénomène de société. Pour la deuxième année d’affilée, le gouvernement lance, lundi 14 octobre, une grande campagne de lutte et de prévention contre les accidents du travail graves et mortels. Comme en 2023, le projet s’inspire des campagnes de communication pour la sécurité routière. Spots à la radio et à la télévision, affiches dans la presse généraliste et spécialisée, présence sur les réseaux sociaux, les efforts sont menés un peu partout pour sensibiliser les Français à la question. Avec cette année, un élément nouveau, la mention d’un centre de ressources en ligne où trouver des informations en cas d’accident.

Cette deuxième campagne, qui va durer un peu moins de deux mois, confirme que la France sort peu à peu de la léthargie sur le sujet. « Il y a une sorte d’accommodement de la société, regrette la ministre du travail, Astrid Panosyan-Bouvet. On voit ça comme une statistique, comme ce fut le cas pour les accidents de la route. Il faut en sortir. » Le phénomène est un véritable fléau en France, qui fait office de mauvaise élève en Europe, même si les comparaisons internationales sont à manier avec précaution, tous les pays ne comptabilisant pas les accidents de la même façon.

Selon les derniers chiffres disponibles, la Caisse nationale d’assurance-maladie (CNAM) a recensé 564 189 accidents du travail en 2022, dont 738 mortels, et 44 217 maladies professionnelles. « C’est une tragédie pour les familles, évidemment, mais ça l’est souvent pour tout le monde, pour les collègues, mais aussi parfois aussi pour les chefs d’entreprise qui peuvent être dévastés », précise Astrid Panosyan-Bouvet.

Les accidents du travail sont toutefois souvent relégués au rang de faits divers, causés par la malchance ou par un risque inévitable. C’est l’objet de cette nouvelle campagne : poursuivre la prise de conscience générale. « Deux morts par jour, ce n’est pas une fatalité, lance Astrid Panosyan-Bouvet. Il y a un ressaisissement collectif à avoir, avec les syndicats, les entreprises, l’Etat. Tout le monde doit prendre sa part. »

« Sensible à notre cause »

Si elle affirme vouloir faire de ce sujet une priorité de son action au ministère du travail, Astrid Panosyan-Bouvet n’a pas attendu d’arriver Rue de Grenelle pour s’y intéresser. En tant que députée (Renaissance) de Paris, elle avait ainsi fait le lien entre le collectif Familles. Stop à la mort au travail et le gouvernement, en aidant les représentants des familles de victimes à rencontrer les conseillers sociaux de Matignon et de l’Elysée en 2023. Logiquement, son arrivée au ministère du travail a été vue d’un bon œil par le collectif. « C’est plutôt une bonne nouvelle, car elle est venue vers nous quand elle était députée et on la sait réellement engagée sur le sujet et sensible à notre cause », considère sa coprésidente, Fabienne Bérard.

La ministre n’avait d’ailleurs pas manqué de citer le collectif dans son discours lors de la cérémonie de passation des pouvoirs, le 23 septembre. Et quelques jours plus tard, le 27 septembre, elle avait effectué un premier déplacement discret en tant que ministre sur le chantier de la tour Triangle, dans le 15e arrondissement de Paris, où un ouvrier est mort le 24 septembre.

Pour le moment, ses pistes d’action restent cependant limitées. Le gouvernement souhaite notamment pouvoir mieux mesurer les accidents, en se dotant d’un meilleur outil statistique. A l’heure actuelle, les chiffres de la CNAM sont en effet très incomplets puisqu’ils ne concernent que les salariés du privé, excluant les agriculteurs, la fonction publique ou les indépendants.

La ministre veut aussi tirer les enseignements des Jeux olympiques de Paris, lors desquels une charte sociale avait été mise en place permettant de limiter considérablement les accidents graves. Même si, de manière générale, les grands chantiers sont souvent mieux sécurisés. « Il y a toute une série d’actions à entreprendre en travaillant avec les fédérations professionnelles, l’inspection du travail, etc. », explique l’hôte de la Rue de Grenelle. L’inspection du travail, justement, a vu ses effectifs fondre ces dernières années et déplore souvent un gros manque de moyens. Selon un rapport de la Cour des comptes publié en février, l’inspection du travail a perdu 16 % de ses effectifs, soit près de 740 postes.

« Mesures d’urgence »

Des idées pourront probablement lui venir aussi de ses échanges avec le collectif de familles. Dans une tribune publiée dans Le Monde, en septembre 2023, après la première campagne de sensibilisation, il prévenait qu’il « serait faux de croire qu’une opération de communication permettra d’apporter, sur le terrain, une réponse suffisante et pérenne à la lutte contre les accidents du travail si elle n’est pas accompagnée de mesures d’urgence et d’un plan sur le long terme ».

Le texte, cosigné par Matthieu Lépine, auteur de  L’Hécatombe invisible. Enquête sur les morts au travail (Seuil, 2023), et Anthony Smith, ancien inspecteur du travail et désormais député européen La France insoumise, appelait également à restaurer les comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail dans les entreprises, « eux qui ont été supprimés par les ordonnances Macron de 2017, et qui manquent tant dans la lutte contre les accidents du travail ».Une demande que font régulièrement les organisations syndicales.

Astrid Panosyan-Bouvet souhaite qu’une réflexion interministérielle soit menée, notamment du côté de la justice. C’est une grande demande des familles de victimes, qui font état d’un manque de formation des juges, pas assez sensibilisés à la question. « Le fait que le gouvernement ait décidé de mener ces campagnes de prévention va nous permettre de nous concentrer sur les problèmes de justice et d’accompagnement des familles, car il y a un très gros travail à faire de ce côté-là » , indique Fabienne Bérard.

L'Humanité
mardi 15 octobre 2024 515 mots, p. 9

À la barre, Marine Le Pen renvoyée dans les cordes

Justice L'ex-présidente du RN, poursuivie pour détournement de fonds publics et entendue pour la première fois par le tribunal, a soutenu que les collaborateurs parlementaires pouvaient exercer une « activité politique ». Elle nie l'illégalité des faits qui lui sont reprochés.

Marine Le Pen dodeline de la tête. La prévenue, auditionnée lundi lors du procès de l'affaire des collaborateurs des eurodéputés FN/RN, dément les propos que lui rapporte Patrick Maisonneuve, avocat du Parlement européen. « Non, c'est faux », s'agace la patronne de l'extrême droite française qui entame là la première de ses trois journées d'audition. La présidente du tribunal, Bénédicte de Perthuis, la renvoie alors dans les cordes : « Les propos qu'évoque Me Maisonneuve proviennent d'une déclaration écrite que vous avez fait parvenir à l'investigation puisque vous ne souhaitiez pas répondre à ses questions. » Touchée.

De quelle déclaration s'agit-il ? En 2017, alors qu'on reproche à des collaborateurs des eurodéputés FN/RN d'avoir en réalité travaillé pour leur parti tout en touchant des deniers publics, Marine Le Pen écrit : « Lorsque les assistants parlementaires n'étaient pas strictement occupés à des tâches parlementaires, ils pouvaient, à la demande de leur député, travailler pour le parti. » La présidente ajoute : « Ce que vous dites, c'est qu'ils avaient bien le droit de travailler pour le parti puisqu'ils n'avaient pas beaucoup de travail au Parlement européen... » Pour la partie civile, cela constitue un aveu. Jusqu'ici tranquille, Marine Le Pen change alors de ton. Sa veste de costume noire s'agite tandis qu'elle se défend avec davantage de vigueur. « Vous cherchez la petite bête. La première question, c'est : un député travaille-t-il pour lui-même ? Je considère que l'activité politique d'un élu se fait au bénéfice de son parti et est indissociable de son mandat », soutient-elle, sans remettre en cause le fait que les collaborateurs aient pu travailler pour le parti et non pour leur parlementaire.

les attachés parlementaires en campagne permanente

Développant ce qu'est pour elle « l'activité politique d'un député », allant de la participation aux meetings aux interventions médiatiques, elle soutient que, plus que le travail législatif, la mission d'un parlementaire du RN serait surtout de mener une campagne permanente pour les prochaines élections. « Comment articulez-vous cette conception avec le principe d'indépendance du vote des députés ? » questionne alors le parquet. « Il existe des consignes de vote, réplique l'actuelle présidente du groupe RN à l'Assemblée. Les députés ne sont pas obligés de les suivre, il ne leur arrivera rien d'autre que de ne pas être réinvestis. »

En plus de livrer sa vision très verticale du rôle de député, ces déclarations servent sa défense. Pour elle, puisque la mission principale d'un député est « l'activité politique au bénéfice du mouvement », alors, en servant le parti, les assistants parlementaires auraient servi, indirectement, le parlementaire auquel ils étaient rattachés... Même enrobé dans une démonstration alambiquée, cet argumentaire a peu de chance de convaincre le tribunal, estime Me Maisonneuve : « Moi, je ne m'en tiens qu'aux questions strictement judiciaires. Or, travailler pour un parti quand on est assistant parlementaire est strictement interdit. » Marine Le Pen a encore deux jours pour trouver mieux. F. L. D.

L'Humanité
mardi 15 octobre 2024 539 mots, p. 7

Une nouvelle loi immigration pour plaire à l'extrême droite

Émilien Urbach

Xénophobie Avec l'annonce d'un énième texte visant à durcir le droit des étrangers, le gouvernement donne des gages au Rassemblement national, espérant ainsi éviter la censure lors du vote de la prochaine loi de finances.

À l'Assemblée, les députés du parti lepéniste vont pouvoir continuer de fanfaronner. Le gouvernement vient de leur donner de nouveaux gages en promettant de mettre sur la table, dès « début 2025  », l'examen d'une nouvelle loi immigration pour permettre notamment, selon la porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, « la prolongation » de « la rétention administrative » des personnes en situation irrégulière. C'est un changement de cap flagrant par rapport aux déclarations du premier ministre, Michel Barnier, qui en avait écarté l'idée, début octobre, jugeant qu'il y avait, en matière d'immigration, des « progrès possibles mais dans le cadre de la loi actuelle ».

Le président du parti d'extrême droite se réjouit de cette évolution, assurant qu'il ne faut y voir « aucun deal » du genre « loi immigration contre vote du budget ». Le protégé de Marine Le Pen a toutefois décidé de ne pas appeler ses députés à déposer ou voter la moindre motion de censure dans l'hypothèse d'une adoption du budget via l'article 49.3. Au contraire même, il veut apparaître comme constructif en faisant des propositions budgétaires au gouvernement comme celle de « casser le tabou de l'immigration de guichet social » en « restreignant la générosité de l'État français aux citoyens français ».

« Une attaque contre nos principes humanistes »

Préférence nationale, quotas, délit de séjour irrégulier, renvoi des étudiants étrangers, restriction du regroupement familial et du droit du sol, la plupart de ces mesures, contenues dans la loi sur l'immigration, adoptée il y a moins d'un an par le Parlement, et censurées, dans la foulée, par le Conseil constitutionnel, devraient servir « de base pour le nouveau projet de loi sur l'immigration », assure-t-on de source gouvernementale.

« Je regrette beaucoup que le Conseil constitutionnel ait retoqué une grosse partie de ces mesures uniquement sur la forme et pas sur le fond, confie la députée communiste Elsa Faucillon. Ça permet aujourd'hui au ministre de l'Intérieur de penser qu'il va pouvoir replacer une partie de ces articles dans un futur texte. Ça n'aurait pas été possible si les "sages" avaient tranché sur le fond. Il y avait largement matière à le faire. »

Les déclarations de Bruno Retailleau sur l'État de droit ont donné le ton. L'exécutif entend, en effet, déroger le plus possible à tout ce qui est censé protéger les droits fondamentaux des personnes exilées, c'est-à-dire les textes internationaux sur l'égalité en droit ou sur le droit d'asile. « Le moteur idéologique de ce gouvernement a des relents très racistes, insiste encore la députée des Hauts-de-Seine. La terminologie employée évoquant "droits-de-l'hommisme", "laxisme", etc., est une attaque directe contre nos principes humanistes et la cohésion sociale. » Les associations engagées dans la solidarité avec les personnes exilées font le même constat. Pour la présidente de France terre d'asile, Najat Vallaud-Belkacem, par exemple, le ministre de l'Intérieur « n'a que le mot "République" à la bouche, mais il ne voit pourtant aucun problème à l'abîmer à jet continu, en trahissant tout ce qu'incarne la France dans la défense des droits humains ». Rien qui ne déplaise, en somme, aux députés du Rassemblement national.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mardi 15 octobre 2024 568 mots, p. AUJM6
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15 octobre 2024 - Le Parisien

Chez LR, un fauteuil pour quatre

En attendant l'élection d'un nouveau président, une direction collégiale devrait prendre la tête du parti.

Quentin Laurent avec A.S. et M.M.

Parti politique abîmé cherche repreneur dans une période incertaine. Les Républicains sont orphelins de président depuis le 1 er octobre, à la suite du départ officiel d'Éric Ciotti, désormais à la tête de son parti UDR, au côté du RN. Le bureau politique de LR doit se réunir ce mardi soir pour dessiner la suite de ses propres aventures.

Le parti se trouve dans une situation paradoxale : plus affaibli que jamais électoralement (seulement 47 députés) et pourtant de retour sur le devant de la scène grâce à la nomination d'un des siens à Matignon et de onze ministres issus de ses rangs. La durée de survie du gouvernement n'en reste pas moins inconnue, et c'est dans cet océan d'incertitude que les LR doivent tenter de reprendre pied. Pas simple.

Plutôt que d'inscrire le plus vite possible la date d'un nouveau congrès pour désigner une nouvelle figure de proue, le bureau politique devrait opter pour la prudence. « Pour l'instant, ça passera par une direction collégiale », glisse un haut gradé. Un quatuor composé de l'actuelle secrétaire générale et désormais ministre de l'Agriculture Annie Genevard, la présidente de la commission d'investiture Michèle Tabarot, le trésorier Daniel Fasquelle et le chef de file des eurodéputés LR, François-Xavier Bellamy. De quoi temporiser.

Wauquiez en février ?

« Laurent Wauquiez veut laisser passer le budget », glisse le conseiller d'un cadre du parti. Car s'il n'est que président du groupe des députés (renommé Droite républicaine), il est pressenti pour briguer à terme le bureau laissé vacant par Ciotti. « Il ne ferme pas la porte », se contente de glisser son entourage. La future élection pourrait être organisée aux alentours du mois de février. C'est que, politiquement, le message à porter dans une campagne, même interne, n'est pas tout à fait le même si vous êtes au gouvernement, ou si vous n'y êtes plus. « Wauquiez a déjà commencé à sonder les uns et les autres », assure-t-on en coulisses. Il n'a aucune envie de redevenir président d'un parti recroquevillé mais se rêve « patron de la droite ». Attirer à lui les déçus de Macron comme d'Éric Zemmour.

Un élu en vue travaille déjà sur une note très complète à lui remettre sur le sujet. « Il faut réfléchir à la meilleure méthode pour transformer LR en un nouveau mouvement », abonde un proche de Wauquiez. Le changement de nom du parti est sur la table.

D'autres élus pourraient être tentés de briguer le poste. Comme le député du Lot Aurélien Pradié, bien qu'il ait déclaré fin juin que « LR est mort » et qu'il ne siège plus avec ses anciens collègues à l'Assemblée. « C'est une des hypothèses sur la table », se contente de glisser le député (DVD) du Lot. Il a échangé avec Xavier Bertrand récemment - lequel s'investira dans le congrès à venir - et a également vu le maire de Cannes David Lisnard, la semaine dernière.

Ce dernier, déçu de ne pas avoir été nommé au gouvernement, voudra au minimum faire entendre sa voix, à l'instar du député des Hauts-de-Seine Philippe Juvin. De quoi dessiner un front anti-Wauquiez ? Selon son entourage, l'eurodéputé François-Xavier Bellamy « ne ferme pas la porte ». Il est proche de Lisnard et de Bruno Retailleau. Mais ce dernier confiait ces jours-ci être prêt à soutenir Laurent Wauquiez.

Le Figaro, no. 24927
Le Figaro, mardi 15 octobre 2024 1018 mots, p. 11

Société

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14 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Au procès du FN, les multiples détours de Marine Le Pen

Interrogée sur le contrat et le rôle d'une ancienne assistante parlementaire, l'ex-présidente du Front national s'est montrée évasive.

Durand-Souffland, Stéphane

Deux pièces du dossier permettent de prendre la mesure de la situation délicate dans laquelle se trouve Marine Le Pen devant le tribunal correctionnel de Paris qui juge depuis le 30 septembre l'affaire dite des assistants parlementaires des eurodéputés FN.

Première pièce : une note rédigée par elle-même à l'attention des magistrats instructeurs à une époque où les mis en examen du FN (devenu RN) avaient le verbe rare. Dans cet écrit, Marine Le Pen, alors présidente de la formation d'extrême droite, professe : «Ainsi, lorsque les assistants parlementaires n'étaient pas strictement occupés à des tâches parlementaires, ils pouvaient à la demande de leur député travailler pour le parti dont les députés sont tous membres et issus, sur la liste duquel ils ont été élus et dont ils partagent les idées et le combat. Il y a une grande hypocrisie à reprocher ces faits aux seuls députés du Front national alors que l'actualité révèle, sans grande surprise, des pratiques identiques au sein d'autres partis politiques en France et dans d'autres pays d'Europe.»

Traduction possible : les assistants parlementaires font ce qu'on leur demande de faire, y compris travailler pour le parti quoiqu'ils soient rémunérés par l'argent des contribuables européens pour oeuvrer au bien commun. Et il y a d'autres tricheurs.

Seconde pièce. Elle concerne la présence dans les locaux du Parlement européen de Catherine Griset, l'une des assistants parlementaires à plein temps de Marine Le Pen pendant la période de la prévention, quantifiée d'après l'analyse de son badge d'accès. Selon l'ordonnance de renvoi, entre octobre 2014 et août 2015, l'intéressée n'a passé que « 740minutes, soit environ douze heures», sur son lieu de travail présumé. Le fait que Catherine Griset était une précieuse collaboratrice de Marine Le Pen n'est pas contesté : elle figurait à ses côtés dans l'organigramme du FN comme assistante, puis chef de cabinet.

Mutualisation sauvage

À défaut de prouver la réalité de tâches (gestion du courrier, des agendas, etc.) strictement liées à l'institution, Marine Le Pen entraîne le tribunal à la découverte du patrimoine immatériel de la chose politique. Comme avant elles d'autres prévenus, elle explique que les assistants parlementaires des longtemps peu nombreux eurodéputés FN travaillaient en commun - le théorème du pool, maintes fois évoqué à la barre. Il s'agit cependant d'une mutualisation sauvage, car le parti n'a pas inscrit cette manière de faire dans le cadre du «groupement», possibilité prévue par le règlement du Parlement mais soumise à des règles précises.

Confrontée au piège qu'elle s'est elle-même tendu avec sa fameuse note, Marine Le Pen tente pour se défendre la démonstration par l'absurde. Il y avait vingt-trois eurodéputés FN lors de la dernière mandature visée, pose-t-elle. «Si nous avions opté pour la formule du groupement, un assistant aurait dû être déclaré pour 1/23e de son temps pour chacun des élus», ironise-t-elle, ajoutant pour enfoncer le clou : «Peut-être eût-il fallu le faire.» «Si vous cherchez la petite bête, je vais mettre du temps à répondre», menace-t-elle ses contradicteurs.

Elle tient sa promesse. Son argument massue consiste à répéter, sous différentes formulations, que l'activité politique est consubstantielle du mandat de député et que l'élu doit aussi claironner urbi et orbi les prodiges qu'il accomplit, entre autres, dans l'Hémicycle. «Tout est fait pour qu'on puisse vivre en vase clos au Parlement européen,déplore Marine Le Pen. Il y a un coiffeur, des restaurants. Nous, on fait « coucou » pour que nos députés portent à l'extérieur ce qu'on fait, pour qu'ils ne soient pas perdus pour la cause, qu'ils ne se désengagent pas, qu'ils continuent à aller sur le terrain et dans les médias.» Marine Le Pen préfère sans surprise le règlement de l'Assemblée nationale, qui considère que l'activité politique «fait partie intégrante du mandat de député». Nos déontologues à nous acceptent, elle l'assure, que les assistants puissent, par exemple, organiser les déplacements de leurs élus. À l'entendre, Bruxelles - qui persécute le FN, trublion eurosceptique - impose une conception riquiqui du mandat parlementaire, et par conséquent de la fonction d'assistant.

Saillies piquantes

Le lecteur attentif remarquera, comme l'auditeur assis dans la salle d'audience, que les prévenus s'éloignent systématiquement de ce dont le tribunal est saisi. Comme c'est la patronne, Marine Le Pen le fait mieux que les autres et embarque ses juges de plus en plus loin des rives de l'ordonnance de renvoi, parsemant son propos de saillies piquantes, voire cruelles. Ainsi, lorsqu'elle est interrogée sur le rôle de son père - dispensé à 96 ans pour raisons de santé et qu'elle n'appelle que «Jean-Marie LePen» - une fois devenu président d'honneur. Ses attributions ? «Aucune. Disons qu'il est le vieux sage, celui vers qui se tournent ceux qui n'ont pas obtenu de moi ce qu'ils souhaitaient. Ils ne l'obtiennent pas non plus.»

La présidente ramène la prévenue au dossier, plus précisément au cas de Catherine Griset qui l'occupe ce lundi. Marine Le Pen explique avoir, il y a des lustres, embauché celle-ci, tout juste âgée de 20 ans et débarquée d'Angoulême, comme secrétaire à son cabinet d'avocate - «elle m'a suivie au FN puis au Parlement européen». Mais quid de ce contrat d'assistant parlementaire accrédité, qui impose qu'elle travaille à Bruxelles (contrairement à un contrat d'assistant local, car pour compliquer le tout il existe deux régimes statutaires) ? La théoricienne intarissable se fait plus floue : «Il m'a semblé qu'elle avait rempli toutes les obligations... On me dit que les règles étaient claires, OK, j'entends. Mais bon, on a vu passer tellement de modifications...»

Ce mardi, le tribunal reverra passer Thierry Légier. Déjà entendu précédemment au sujet d'un autre poste controversé, le garde du corps attitré de tous les présidents du FN puis du RN a été appointé comme assistant parlementaire de Marine Le Pen, à trois périodes. La dernière, du 1er janvier au 31 décembre 2011, année où sa coprévenue est devenue présidente du mouvement, pour un salaire mensuel de 9 078 euros brut. Le déontologue de l'Assemblée nationale aurait-il validé un tel contrat ? S. D.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mardi 15 octobre 2024 712 mots, p. AUJM4
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14 octobre 2024 - Le Parisien (site web)
15 octobre 2024 - Le Parisien

Migaud, le maillon faible ?

Entre les incertitudes sur les crédits de son ministère et l'offensive de Bruno Retailleau, le garde des Sceaux, caution de gauche du gouvernement, peine à se faire entendre.

Henri Vernet et Julien Duffé

dimanche, Didier Migaud a reçu une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne : Maud Bregeon, la porte-parole du gouvernement, a confirmé sur BFMTV que le débat parlementaire sur le budget serait l'occasion de corriger la baisse des crédits du ministère de la Justice. Voilà (un peu) réconforté le garde des Sceaux, numéro 2 du gouvernement Barnier, qui pestait publiquement contre l'amputation annoncée de 500 millions d'euros, alors que son prédécesseur, Éric Dupond-Moretti, avait, lui, obtenu d'importants moyens.

La mauvaise nouvelle ? Il y aura bien une nouvelle loi sur l'immigration, qui pourrait être présentée « début 2025 ». Et voilà l'ancien député socialiste de 72 ans, maigre symbole d'ouverture à gauche dans une équipe très droitière, à nouveau bousculé, après la polémique soulevée par son collègue de l'Intérieur, Bruno Retailleau, avec ses propos mettant en cause l'État de droit.

Le PS pas tendre avec lui

Didier Migaud, maillon faible du gouvernement ? « C'est le risque que l'on prend lorsqu'on accepte de servir de caution, tacle le député PS Philippe Brun. Comme prévu, Barnier l'humilie, à la fois en baissant le budget de son ministère et en laissant faire Retailleau. On voit bien qu'il va se trouver isolé dans un gouvernement sous perfusion de l'extrême droite. »

Encore plus sévère, un cadre socialiste proche d'Olivier Faure dénonce la « tromperie » consistant à prétendre « de gauche » un Migaud « qui n'est plus socialiste depuis Mathusalem ». Il a en effet rendu sa carte en 2010, à sa nomination à la tête de la Cour des comptes (sous la présidence de Nicolas Sarkozy). Bref, entre le ministre et son ancien camp, la confiance ne paraît pas au rendez-vous. L'intéressé, serein, assure qu'il n'est pas différent du député qu'il était il y a quinze ans. « On peut passer des compromis sans se compromettre », se défend-il.

La relation avec Bruno Retailleau, elle, ne serait pas si hostile. « L'essentiel est que le Premier ministre a rappelé son attachement à l'État de droit. Quant aux ministres, chacun est dans son rôle. La réalité c'est que la justice et la police travaillent quotidiennement main dans la main sur le terrain », relativise-t-on du côté de la chancellerie, même si Didier Migaud s'était clairement fait recadrer par le Premier ministre fin septembre pour ses prises de position. Les deux ministres prévoient néanmoins une visite en commun à Marseille sur le thème des narcotrafics, avec des annonces à la clé.

« Ce n'est pas un politique, c'est un technicien »

Entre les deux, il s'agirait aussi d'une différence de style. Retailleau occupe le terrain médiatique dans sa posture de héraut de la droite sécuritaire, quand le discret Migaud n'a même pas de compte sur X, déteste les petites phrases et la provoc. « Ce n'est pas un politique, c'est un technicien, un grand serviteur de l'État, qui a accepté d'entrer au gouvernement sans arrière-pensées, pour être utile », abonde un conseiller ministériel. Pour l'ancienne ministre de la Justice Marylise Lebranchu, dans ce gouvernement, « la communication sur la sécurité l'emporte sur de réels progrès pour les citoyens ».

Différence aussi avec son prédécesseur, le tonitruant avocat Dupond-Moretti, sur la méthode notamment. Pour la première fois depuis cinq ans, un garde des Sceaux a ainsi assisté, vendredi, au congrès de l'Union syndicale des magistrats (USM), avec qui son prédécesseur était en guerre. Avec l'USM comme avec les autres syndicats, Migaud s'est montré à l'écoute, ouvert au dialogue sur les recrutements, la double peine, la justice des mineurs... Mais aura-t-il les moyens et le temps d'agir, dans un gouvernement à la survie incertaine ? Ce lundi, sur RTL, Migaud a menacé de ne pas rester au gouvernement s'il n'obtenait pas une amélioration de son budget. « Mais je fais confiance au Premier ministre, qui m'a donné des assurances », a-t-il ajouté.

« En réalité, ce que cherche Didier Migaud, c'est sans doute de pouvoir être nommé à la tête du Conseil constitutionnel un jour, soupçonne la source proche du premier secrétaire du PS. Il est dans une logique de réussite purement personnelle. » De fait, le fauteuil de président sera disponible en mars, à la fin du mandat d'un autre socialiste historique, Laurent Fabius...

Le Monde
France, mardi 15 octobre 2024 2012 mots, p. 10
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14 octobre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Immigration Portrait

Bruno Retailleau, un idéologue à l’intérieur

Le locataire de la Place Beauvau mène une bataille culturelle pour imposer ses idées sur l’immigration

Claire Gatinois et Alexandre Pedro

De retour de son fief de Tourcoing (Nord), Gérald Darmanin a, ce lundi 30 septembre, le cœur encore plein d’amertume. L’ex-ministre de l’intérieur vient de céder sa place au gouvernement au très droitier sénateur de Vendée Bruno Retailleau. Mais l’ancien du parti Les Républicains (LR), figure honnie de la gauche, en plaisante hors micro sur le plateau de France Inter, où il est l’invité de l’émission matinale. « Vous avez vu ? Maintenant je suis de gauche ! », dit-il en souriant. En quelques jours, les outrances et les provocations de l’ancien « Sarko Boy », qui jugeait la leader du Rassemblement national (RN), Marine Le Pen, « un peu molle » et se plaignait de l’ « ensauvagement » du pays, paraissent bien timides au regard des sorties médiatiques du nouveau locataire de la Place Beauvau.

Depuis sa nomination, l’ex-président du groupe LR au Sénat occupe l’espace et les esprits. Pas une journée sans un grand entretien et un propos clivant. La France vit son « moment Retailleau ». Lunettes cerclées, visage grave et allure fluette, l’élu de Vendée assèneici que « l’immigration n’est pas une chance » (sur LCI, le 29 septembre), là que « l’Etat de droit n’est pas intangible ni sacré » (au Journal du dimanche du 29 septembre). L’homme de 63 ans, hier peu connu du grand public, occupe les unes du Parisien, du Point comme du Figaro Magazine(du 4 octobre), où il se dit favorable à la « présomption d’innocencepour les policiers » et promet la refonte de l’aide médicale d’Etat, un panier de soins pour les étrangers sans papiers, en aide médicale d’urgence. Pour justifier, selon ses mots, sa « ligne claire »sur l’immigration, inspirée de la méthode de la dirigeante postfasciste Giorgia Meloni en Italie, et applaudie par le premier ministre hongrois, Viktor Orban. Le ministre, catholique conservateur, assure savoir « ce que veulent les Français » et balaie toutes les critiques le dépeignant en apôtre d’une vieille France. « C’est mon style », tranche-t-il dans Le Parisien du 10 octobre.

De Matignon, où consigne a été donnée de ne pas verser « dans l’esbroufe », les multiples entretiens du ministre de l’intérieur sont dûment relus. Et approuvés. « Le premier ministre et Bruno Retailleau sont alignés philosophiquement », jure-t-on au ministère de la Place Beauvau. Certes, Michel Barnier marque une distance avec les attaques formulées par M. Retailleau contre l’Etat de droit, mais il épouse sans ciller, lors de l’émission politique « L’Evénement », sur France 2, le 3 octobre, la « ligne Retailleau ». « Ça l’arrange », dit-on dans l’entourage du ministre de l’intérieur, sous-entendant que Bruno Retailleau, au-delà d’incarner une rupture avec le macronisme, contribue à amadouer les quelque 122 députés RN, prompts à censurer le gouvernement. « Quelle serait la différence si le ministre de l’intérieur était du RN ? », s’inquiète, auprès du Monde, le chef des députés socialistes, Boris Vallaud, alors que l’extrême droite paraît comme sonnée par l’attitude du sexagénaire. « Retailleau parle aux Français du premier tour des législatives », avance l’ancien député LR du Vaucluse Julien Aubert. Comprendre aux 11 millions d’électeurs du RN.

Insensible au parfum de soufre qui émane de lui-même, l’ancien du Mouvement pour la France, le parti souverainiste de Philippe de Villiers – dont il a été le bras droit, avant de devenir celui de l’ancien premier ministre François Fillon –, savoure sa puissance de feu. Seul poids lourd d’un gouvernement en mal d’incarnation, il récolte les louanges de la droite et même celles de son ancien mentor, avec lequel il a rompu : « En dire du mal, c’est se renier soi-même », affirme Philippe de Villiers au magazine Paris Matchdu 3 octobre. « Il a une colonne vertébrale(…), on ne cite que lui, le reste est ectoplasmique », salue le souverainiste. Même Nicolas Sarkozy qui, autrefois, se lamentait de Bruno Retailleau, cet homme qui « n’imprime pas », disait-il, a maintenant des mots doux pour le sexagénaire dont il encense la « fermeté » au micro d’Europe 1-CNews, le 30 septembre.

Marié à une médecin scolaire, le cousin éloigné du chanteur Philippe Katerine, qui aime rejoindre son fief de Saint-Malô-du-Bois (Vendée) les week-ends, où il aide ses brebis à mettre bas, écoute religieusement des morceaux d’orgue d’église ou des tubes du groupe ABBA, déconcerte. « Son image n’incarne pas la force, mais, quand vous le menacez, il se défend, de façon toujours très catholique », résume M. Auber. Ascétique et insomniaque, ce père de trois enfants mange peu et lit beaucoup. Les livres, « objets sensuels » à ses yeux, sont souvent ouverts au milieu de la nuit dansson bureau, une ancienne porcherie réaménagée par son père et lui, dans les années 1980.

« Courtoisement réactionnaire »

Comment porter le fer contre un homme si cultivé aux manières polies,capable de convoquer les philosophes Hannah Arendt et Vladimir Jankélévitch lors des débats ? L’opposition paraît désarmée. Bruno Retailleau est « courtoisement réactionnaire », résume la sénatrice écologiste des Français établis hors de France Mélanie Vogel. « Sur les sujets sociétaux, il est réactionnaire au sens littéraire, mais il est un républicain avec lequel on peut discuter », admet le patron des sénateurs socialistes, Patrick Kanner. « Il est au bout du spectre de la droite, mais ce n’est pas un voyou », abonde Laurence Rossignol, sénatrice socialiste du Val-de-Marne. La politesse extrême et l’élégance de forme de Bruno Retailleau n’empêche pas ce dernier, selon le politiste et historien Vincent Martigny, d’être un habile artisan du dog whistle(le « sifflet du chien »), cette technique qui consiste, pour un politique, à glisser des messages subliminaux à même de mobiliser des militants radicaux.

Le Vendéen n’a pris personne par surprise. Au Sénat, même ses contempteurs lui reconnaissent une constance idéologique. Quand la plupart des hommes de droite ont opéré un mea culpa sur les réformes sociétales comme le mariage pour tous, lui maintient ses positions. « Je ne me renie jamais », confie l’intéressé à Darius Rochebin sur LCI, le 30 septembre, lors d’un entretien confession. « Il a une vision traditionaliste de la famille : hétérosexuelle et blanche », cingle Mélanie Vogel, qui s’est opposée à lui, au printemps, au moment d’inscrire dans la Constitution la liberté de recourir à une interruption volontaire de grossesse.

Bruno Retailleau le reconnaît. Cette gauche progressiste, coupable d’avoir « déconstruit » la famille avec le philosophe Michel Foucault (1926-1984) et l’école avec le sociologue Pierre Bourdieu (1930-2002), est son premier adversaire. C’est contre cette pensée devenue majoritaire après 1968 que le Vendéen mène une bataille culturelle, celle théorisée par l’intellectuel communiste italien Antonio Gramsci (1891-1937). « La gauche habite plus naturellement le ciel des idées, la droite le monde des réalités. Or, le pragmatisme n’est pas une vision », dit-il souvent, pour convaincre la droite de réinvestir le terrain de la pensée.

Emmanuel Macron regarde, impuissant, la montée de cet idéologue. Entre deux commémorations, le chef de l’Etat tente, sur France Inter, le 5 octobre, de rappeler l’essence du macronisme où, pour des raisons essentiellement économiques, l’immigration est vue comme un atout. « On aurait pu décider qu’on aurait mieux fait de la physique nucléaire sans la Polonaise Marie Curie [ou] qu’on aurait pu danser beaucoup mieux sans Charles Aznavour », ironise le chef de l’Etat. Mais le propos présidentiel n’a guère d’écho. A l’Assemblée, la Macronie ne s’offusque que timidement des saillies du ministre et préfère se concentrer sur le sujet irritant, et impopulaire, des hausses d’impôts prévues dans le budget 2025. Bruno Retailleau « prend l’opinion à témoin », note Hervé Marseille, président du groupe centriste au Sénat : « Il dit s’appuyer sur le ressentiment d’une majorité des Français sur les questions d’immigration et de sécurité. »A sa façon, le ministre de l’intérieur mène le combat politique, se référant à Simone Weil (1909-1943), une historienne et philosophe classée à gauche, lorsqu’il parle de rétablir le délit de séjour irrégulier ou d’accélérer les expulsions de migrants sous le coup d’une obligation de quitter le territoire français.

Persuadé de réussir là où Gérald Darmanin a échoué, le locataire de la Place Beauvau prépare le terrain pour un nouveau texte relatif à l’immigration. « Il faudra une nouvelle loi immigration » début 2025, a confirmé, dimanche 13 octobre, la porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, sur BFM-TV, évoquant le souhait du ministre de pouvoir prolonger le placement en détention d’étrangers en situation irrégulière dans les centres de rétention administrative.

Dérapages

Ce texte, annoncé en plein débat budgétaire compliqué pour le gouvernement, vise-t-il à amadouer le RN ? Si le président du parti d’extrême droite, Jordan Bardella, s’est réjoui, lundi sur BFM-TV/RMC, de cette annonce, il a toutefois précisé que le RN ne soutiendrait pas pour autant le budget. Cette loi, rêvée par Bruno Retailleau et réclamée par l’extrême droite, sera sa loi, pense-t-il. Comme une riposte au camouflet infligé par les macronistes, il y a un an. L’ancien sénateur n’a pas digéré que la loi sur l’immigration, votée en décembre 2023 avec les voix du RN, durcie par ses soins lors de la navette parlementaire, ait été censurée dans les grandes largeurs par le Conseil constitutionnel. Peu importe que Laurent Fabius, le président de l’institution, ait rappelé au Monde, le 6 mai, que le concept de préférence nationale, appliqué de façon systématique, était inconstitutionnel, Bruno Retailleau prétend combattre l’ « impossibilisme juridique ».

Dans leur large majorité, Les Républicains applaudissent cette véhémence. « Il faut qu’on change la donne. Aujourd’hui, les caïds sont mieux équipés que ceux qui nous protègent. Ce n’est pas normal. Il faut y aller cash », appuie Vincent Jeanbrun, député LR du Val-de-Marne.En Sarkozie, où l’on vit encore sur le mythe de l’ancien président de la République, considéré comme le seul homme capable de faire reculer l’extrême droite en empruntant une partie de son discours, les premiers pas de Bruno Retailleau suscitent une curiosité bienveillante. Brice Hortefeux, ancien ministre de l’intérieur et de l’immigration (2007-2009),se persuade que ce lointain successeur obtiendra des « résultats », porté par une « époque »devenue plus favorable, citant l’appui éditorial de médias comme Valeurs actuelles, Le Figaro ou CNews.

Mais, à force d’infuser dans l’atmosphère les idées portées par l’extrême droite, le sexagénaire estompe les lignes de fracture entre la droite et le RN. « Il y a un paradoxe Retailleau. Il combat sincèrement les thèses du RN, mais il en est très proche », souligne le sénateur socialiste Patrick Kanner, qui avertit : « Avec ses idées assumées, il cherche à élever la droite à un niveau tel que le RN ne serait plus le recours, alors que la droitisation de LR n’a pas empêché son déclin électoral. »

A droite, certains s’inquiètent aussi de l’efficacité d’un ministre de l’intérieur déjà tenté par l’hypercommunication. Place Beauvau, « les coups de soleil médiatiques »sont féroces, prévient Franck Louvrier, l’ancien communicant de Nicolas Sarkozy. Et beaucoup savent la propension qu’a Bruno Retailleau à se laisser griser par son propre verbe. Ce brillant orateur – toujours sans notes – s’est déjà laissé aller à des dérapages. Comme au cours de l’été 2023, lors des violences urbaines consécutives à la mort du jeune Nahel, tué par un tir policier à Nanterre, où il évoquait la « régression vers les origines ethniques » des émeutiers, « certes français », disait-il, « mais par leur identité ». A l’époque, Aurélien Pradié était bien seul à droite pour dénoncer la sortie du sénateur. « Le goût du politiquement incorrect, l’apparente intellectualisation des maux de la société ne peuvent pas justifier de dévoyer nos valeurs fondamentales », critiquait, dans Le Monde , le député du Lot, qui depuis a quitté LR. Mais, lancé comme un cheval au galop, le ministre de l’intérieur poursuit sa bataille politique et culturelle. Un livre à la main et un micro jamais très loin.

Libération
mardi 15 octobre 2024 1105 mots, p. 2,3,4

Événement

Sanofi et le Doliprane La pilule amère

Rozenn Le Saint

Événement

Décryptage Pour l'heure, l'exécutif ne s'oppose pas à la cession de la filiale de médicaments grand public, comme le paracétamol, de Sanofi à un fonds d'investissement américain, annoncée jeudi. Malgré les nombreuses critiques, et le risque de perte d'emplois et de souveraineté sanitaire à terme.

D eux ministres pour une opération de service avant vente. En plein débat sur les finances de l'Etat, l'exécutif a dépêché son ministre de l'Economie, Antoine Armand, et celui délégué à l'Industrie, Marc Ferracci, lundi à l'usine Sanofi de Lisieux (Calvados).

Leur mission ? Tenter de rassurer sur le projet de prise de contrôle d'Opella, la branche de produits grand public de la firme tricolore à un fonds de pension américain.

Dans son portefeuille : une centaine de médicaments comme celui le plus consommé en France, le Doliprane. L'antidouleur à base de paracétamol, qui manque déjà parfois en pharmacie, est sur le point de passer sous pavillon américain. De quoi craindre une perte de souveraineté sanitaire dont l'enjeu a pourtant été mis en lumière lors de la pandémie de Covid-19, à coups de batailles entre les nations pour approvisionner leur population en produits de santé. Les Etats-Unis n'avaient pas hésité à rafler une commande française de masques sur le tarmac d'un aéroport chinois.

Emmanuel Macron avait alors décidé d'investir 40 millions d'euros dans la relocalisation de la production des premières étapes de fabrication du paracétamol, molécule du Doliprane. Pour autant, dès le lendemain de l'annonce de cette cession à Clayton, Dubilier & Rice (CD & R), l'un des plus grands noms du capital investissement mondial, jeudi dans les Echos, la direction de Sanofi s'est évertuée à apaiser les craintes exprimées par les représentants syndicaux… en leur assurant l'appui de l'Etat.

Pour commenter l'arrivée prochaine de ce nouvel actionnaire américain dans l'entité du groupe Sanofi, en échange de plus de 15 milliards d'euros, le ministère de l'Industrie a d'abord qualifié CD & R de «fonds d'investissement sérieux qui présente des perspectives positives pour le développement global d'Opella». Quelles craintes pour l'emploi ? Suite à la bronca soulevée par la nouvelle et les appels à réagir de tous bords politiques, une opération de communication coordonnée a été montée dans l'urgence pour que les ministres se déplacent sur le site de production normand du Doliprane afin d'exposer les garanties demandées. Et ce, aux côtés du PDG de Sanofi, Frédéric Oudéa, marié à l'ancienne ministre des Sports et camarade de promotion de l'Ecole nationale d'administration d'Emmanuel Macron. L'exécutif a annoncé engager la procédure d'autorisation préalable en cas de rachat par un actionnaire étranger afin de demander aux futurs actionnaires de maintenir la production en France et l'emploi local : Opella compte environ 11 000 salariés, dont 1 700 dans l'Hexagone. Une «prise d'engagements passibles de sanctions financières» s'ils n'étaient pas respectés, a précisé Bercy.

«L'exécutif vient à Lisieux pour faire le SAV de Sanofi, c'est une honte», commente Jean-Louis Peyren, secrétaire fédéral de la branche industrie pharmaceutique de la CGT. Les garanties envisagées n'ont pas contenté les politiques qui demandent purement et simplement le blocage de la cession d'Opella à CD & R. A l'image de Yannick Neuder, député du groupe Droite républicaine : «Sanofi ne peut pas se dire français au moment de profiter de l'argent public et américain au moment de réaliser des profits», regrette l'élu, par ailleurs rapporteur du budget de la Sécurité sociale.

Chaque année, Sanofi bénéficie notamment d'environ 100 millions d'euros de crédit d'impôt recherche, «en contrepartie d'investissements», tient à rappeler l'entreprise. La CGT, elle, regrette qu'elle se soit séparée de la moitié de ses effectifs en recherche et développement sur les quinze dernières années.

Interrogés par Libération, ni Sanofi ni le ministère de l'Economie n'ont souhaité indiquer sur quelle durée étaient envisagées ces garanties, en termes d'emplois ou de maintien de la production en France par exemple. «Nous sommes très forts pour vendre sous conditions, mais nous terminons systématiquement comme les dindons de la farce», regrette le député insoumis Damien Maudet, citant les exemples de General Electric et Alstom, avec des suppressions de milliers d'emplois, alors que l'Etat exigeait leur maintien.

Que peut faire l'Etat pour renforcer sa souveraineté sanitaire ? «Je ne crois pas en ces demandes d'engagements, qui peuvent être tenus dans les deux, trois premières années avant d'être abandonnés, au risque que le marché français ne soit plus servi en premier ou de délocalisations», commente Nathalie Coutinet, enseignante-chercheuse spécialiste de l'économie de la santé à l'université Sorbonne Paris Nord. Comme solution, La France insoumise suggère toujours la création d'un pôle public du médicament, mais sa proposition de loi avait déjà été rejetée par la majorité présidentielle au sortir de la première vague de Covid-19 en 2020.

Doit-on craindre davantage d'épisodes de ruptures de stock de Doliprane à l'avenir ? Et ce, malgré l'aide financière apportée par l'Etat pour relocaliser en France la production des matières premières nécessaires à la fabrication du paracétamol ? «Des Suite page 4 Suite de la page 2 partenariats ont été conclus avec Sanofi et Upsa, l'autre laboratoire français qui fabrique des médicaments à base de paracétamol, avec un engagement à [nous] commander des quantités importantes de principes actifs», rappelle Gildas Barreyre, directeur des affaires publiques de Seqens, le sous-traitant leader de la chimie pharmaceutique en charge de relocaliser cette production à Roussillon (Isère). Si Sanofi souligne être le «premier partenaire» de Seqens sur cette opération, le laboratoire ne mentionne pas la durée d'engagement du partenariat. Selon les informations recueillies par Libération, il prendrait fin entre 2027 et 2032. Or les premières productions de principe actif du paracétamol «made in France» (et que Seqens produit déjà en Chine) ne sont pas attendues avant le second semestre 2026 dans la nouvelle usine. Aucune garantie ensuite que le fonds d'investissement américain maintienne son approvisionnement en France à un tarif plus élevé.

«Les pouvoirs politiques ont complètement perdu la main sur des produits de santé publique du fait de la financiarisation du secteur qui s'est accentuée dans les années 90, sous pression des fonds d'investissement qui ont pour objectif d'engranger le plus de profits possibles», analyse Nathalie Coutinet. Car au-delà de la nationalité du nouvel actionnaire, le fait que ce soit un fonds d'investissement inquiète particulièrement les syndicats. «Nous connaissons les méthodes des fonds capitalistiques, qui cassent tout ce qu'ils achètent en sabrant systématiquement dans les effectifs et en délocalisant pour réaliser davantage de profits. Il n'y a pas de raison que CD & R se comporte autrement avec Opella», craint Fabien Mallet, coordinateur CGT de Sanofi, majoritaire sur le site de Lisieux où est mis en boîte le Doliprane. Le syndicat revendique qu'Opella reste dans le groupe pharmaceutique.•

L'Humanité
mardi 15 octobre 2024 578 mots, p. 12

L'accord sur les prix se fait attendre

Naïm Sakhi

Martinique Le cinquième round de négociations, samedi, n'a pas abouti, alors que la mobilisation contre la vie chère a de nouveau embrasé l'île, la semaine passée.

U n accord était espéré dès le 7 octobre. Il ne tombera, au mieux, que ce mardi 15. Alors que les blocages ont repris en Martinique, élus locaux, acteurs de la grande distribution, représentants de l'État et Rassemblement pour la protection des peuples et des ressources afro-caribéens (RPPRAC) ont, à nouveau, rendez-vous pour s'entendre sur un protocole de baisse des prix qui a achoppé samedi. « Nous sommes tombés d'accord sur 24 des 26 points. Ce n'est donc pas un échec, assure Rodrigue Petitot, leader du RPPRAC. Dès le début, nous avons parlé d'une baisse sur l'ensemble de l'alimentation. Nous tiendrons cet objectif. »

Le premier point de blocage concerne des produits importés qui bénéficieraient d'une baisse de la taxation. La collectivité territoriale de Martinique (CTM) est prête à annuler l'octroi de mer sur une famille de 54 produits essentiels, soit 5 900 articles ne rentrant pas en concurrence avec des productions locales.

« Cet effort sera compensé par une péréquation sur les produits de luxe ou de seconde nécessité. Cependant, l'Association des maires de la Martinique craint une répercussion sur le volume des importations, donc que l'octroi de mer supprimé ne soit pas entièrement pondéré », mesure Marcellin Nadeau, député GDR-Péyi-A. En contrepartie, l'État s'est engagé à réduire la TVA à 0 % sur une série de 60 familles de produits. Pas de quoi convaincre le RPPRAC, qui réclame une réduction de la fiscalité et des marges sur l'ensemble des produits alimentaires.

« Demander que nos efforts concernent tous les produits alimentaires, soit 500 millions d'euros, cela n'est pas possible. Nous n'allons pas engager les finances locales sur 40 000 produits », répond Serge Letchimy, le président du conseil exécutif de la CTM, qui se donne jusqu'à ce mardi 15 octobre pour parvenir à une entente. Le second point de blocage concerne la méthode de calcul du différentiel de prix entre l'Hexagone et la Martinique.

Pressée de réduire ses marges, la grande distribution se défend. « Lorsque nous avons commencé, nous étions sur 150 produits. Nous sommes montés jusqu'à 6 000. L'Insee trouve un différentiel de 40 % sur les prix de l'alimentaire. Nous sommes en train de travailler sur une baisse ciblée de 15 à 25 %. Ainsi, on ramènerait ce différentiel à 15 % de plus que dans l'Hexagone », insiste Robert Parfait, PDG du groupe éponyme.

« La grande distribution reste dans une logique capitalistique de maximisation de ses profits », rétorque Marcellin Nadeau. Le député GDR soupçonne « des groupes comme Bernard Hayot (spécialisés dans l'importation et la vente - NDLR) de ne pas formuler des efforts conséquents par crainte que ce mouvement ne fasse tache d'huile en Guadeloupe ou à La Réunion ».

Ce tour de table doit aussi déboucher sur la création d'un fonds de compensation à la suppression de l'octroi de mer, financé par les armateurs (CMA-CGM), la grande distribution et l'État, au titre de la continuité territoriale. « Là-dessus, CMA-CGM tique et lance une étude sur la faisabilité juridique au regard du droit européen », précise Marcelin Nadeau.

« Dès lors que les différents acteurs seront tous tombés d'accord, je viendrai bien volontiers », a tenté de rassurer le ministre des Outre-mer, François-Noël Buffet. « Le ministre viendra, mais pour faire quoi ? » ironise Marcellin Nadeau. Et de conclure : « Quand Doliprane est menacé de vente, deux ministres se déplacent. Depuis début septembre, personne ne s'est rendu en Martinique. »

Le Monde
International, mardi 15 octobre 2024 923 mots, p. 4
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14 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Guerre au Proche-Orient

Les coups de boutoir de l’Etat hébreu contre l’ONU

Le gouvernement israélien multiplie les attaques contre la Finul et l’UNRWA, agence pour les réfugiés palestiniens

Jean-Philippe Rémy

Jérusalem - correspondant - Le message a le mérite d’être clair. Dimanche 13 octobre, deux chars israéliens ont enfoncé à l’aube le portail d’une base de la Finul, au Liban, et fait irruption, par la force, à l’intérieur d’une enceinte des Nations unies dans un contexte où les tirs israéliens ont déjà blessé cinq casques bleus de la force d’interposition, les jours précédents. Ce nouvel incident ajoute à la pression exercée par Israël pour obtenir le retrait du sud du Liban des forces des Nations unies. Pour forcer le trait, le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, a enjoint dans la journée aux casques bleus d’évacuer le sud du pays, où son armée est entrée le 1er octobre pour y combattre le Hezbollah. Adressant cette requête musclée au secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, qui a été déclaré persona non grata en Israël, le 2 octobre, M. Nétanyahou a menacé : « Votre refus d’évacuer les soldats de la Finul les a transformés en otages du Hezbollah. Cela met en danger leur vie comme celle de nos soldats. »

Dans la journée de dimanche, l’armée israélienne a tenté de minimiser la portée de l’événement du matin à l’entrée de la base de la Finul, avançant que l’intrusion d’un char dans l’enceinte de la force des Nations unies relevait d’une manœuvre d’évacuation. Dans la soirée, Stéphane Dujarric, porte-parole d’Antonio Guterres, a rappelé que « les attaques contre des soldats du maintien de la paix sont une atteinte au droit international, y compris au droit humanitaire international. Elles peuvent constituer un crime de guerre ».Quarante pays contributeurs de la Finul ont appelé, dans une déclaration commune, à la protection des casques bleus au Liban.

Cela n’a en rien fait dévier la position israélienne, qui s’inscrit dans une charge plus large contre les Nations unies et les institutions de la justice internationale. Les attaques récurrentes de l’Etat hébreu visent à la fois la légitimité de l’ONU et son organe judiciaire, la Cour internationale de justice mais aussi celle de la Cour pénale internationale, deux institutions qui mettent en cause des dirigeants israéliens, la manière dont est menée la guerre à Gaza et l’occupation israélienne des territoires palestiniens.

« Cristallisation »

Peter Lintl, chercheur à l’Institut allemand pour les affaires internationales et de sécurité (SWP), à Berlin, rappelle que la tension entre les gouvernments israéliens et les Nations unies est ancienne, mais revêt désormais une forme paroxystique, ou de « cristallisation », produit du contexte de la guerre en cours et de la radicalité du pouvoir actuel. « C’est sans doute le gouvernement[israélien] avec l’attitude la plus hostile jamais observée à l’égard des Nations unies », résume le spécialiste de la région.

Au-delà de la Finul, au Liban, et de l’ONU, à New York, les coups de boutoir israéliens visent l’ensemble de l’institution, qualifiée de « marécage de bile antisémite »par Benyamin Nétanyahou lors de son discours devant l’Assemblée générale des Nations unies, fin septembre. Un pas supplémentaire a été franchi par des députés de la coalition au pouvoir qui ont présenté, le 6 octobre, deux projets de loi visant durcir encore la politique israélienne sur l’un des dossiers de contentieux les plus anciens entre ONU et Israël, celui de l’UNRWA, l’agence chargée des réfugiés palestiniens, que les autorités accusent régulièrement de collusion avec le Hamas.

Les textes, s’ils devaient être adoptés lors d’un vote qui pourrait se tenir fin octobre, fermeraient les portes de l’agence, vieux désir des gouvernements israéliens que jamais aucun gouvernement n’avait osé mener à son terme.Du point de vue de ses détracteurs, l’agence entretient le souvenir de la Nakba (« catastrophe ») de 1948, lorsque 700 000 Palestiniens ont été chassés de leur terre lors de la création de l’Etat d’Israël. La députée Yulia Malinovsky, du parti nationaliste Israël Beitenou, présentant les projets de loi devant le comité des affaires étrangères et de la défense de la Knesset (parlement), a évoqué une « coupe chirurgicale » et qualifié l’UNRWA de « cinquième colonne [du Hamas et de ses alliés] à l’intérieur d’Israël ». Jeudi, les autorités israéliennes avaient déjà annoncé l’expulsion de l’UNRWA de son quartier général de Jérusalem, décrétant sa présence « illégale »,avec pour effet d’engager la saisie du terrain et de ses installations, le tout devant être transformé en unités d’habitations (au nombre de 1 440).

La menace est prise au sérieux dans de nombreuses capitales. Les membres du conseil de sécurité de l’ONU, dont les Etats-Unis, ont mis en garde Israël, mercredi, contre ce vote. Une source diplomatique occidentale dit son pessimisme face à la détermination israélienne, nourrie par « le sentiment de bénéficier d’une opportunité, dans le contexte actuel [des guerres en cours], pour pousser ce projet de vieille date ». « Il n’y a qu’une organisation capable de livrer de l’aide dans Gaza, il n’y a aucune alternative », met en garde Juliette Touma, porte-parole de l’UNRWA, dont le secrétaire général, Philippe Lazzarini, avertit sur la portée du vote de son interdiction à la Knesset : « Le projet de loi viole les obligations d’Israël devant la Charte des Nations unies ainsi que le droit international. C’est un défi à la communauté internationale. » p

L'Humanité
mardi 15 octobre 2024 1669 mots, p. 8

« Il faut absolument continuer à convaincre les abstentionnistes »

entretien réalisé par Florent LE DU

gauche Clémence Guetté, députée de la France insoumise et vice-présidente de l'Assemblée nationale, détaille la stratégie qui, selon elle, permettrait au Nouveau Front populaire d'enrayer la progression d'une extrême droite aux portes du pouvoir.

Le livre  Extrême droite : la résistible ascension compile une quinzaine de contributions. Quels enseignements doit en tirer la gauche pour mieux mener le combat ? Dans ce livre, les sociologues Ugo Palheta et Félicien Faury insistent sur l'importance du racisme comme déterminant du vote d'extrême droite. Cela signifie-t-il que la gauche perd son temps à convaincre cet électorat ? Pour autant, les ressorts de ce vote d'extrême droite, en particulier dans les classes populaires, ne doivent-ils pas être combattus ? Conquérir les classes populaires des zones rurales ou périphériques doit-il être une priorité pour la gauche ? La gauche doit-elle adapter ses arguments selon qu'elle s'adresse aux habitants de zones urbaines ou de zones rurales ? Dans les zones rurales, des électeurs, y compris de gauche, expriment parfois le sentiment que la FI ne s'adresse pas à eux. Cela aboutit-il à une réflexion dans votre mouvement ? Face au RN, toujours aux portes du pouvoir, est-il impératif que la gauche reste unie en vue des prochaines élections ? Pour vous, Jean-Luc Mélenchon doit-il être en 2027 le candidat qui porterait ce projet ?

À la fois laboratoire d'idées et école de formation de la France insoumise (FI), l'Institut La Boétie a publié Extrême droite : la résistible ascension (éditions Amsterdam). Un livre dans lequel sociologues, politologues, journalistes et politiques livrent leur regard sur l'ascension du Rassemblement national (RN), son électorat, le danger de son projet... Des contributions sur lesquelles veut se baser Clémence Guetté, qui en écrit la postface, pour affiner la stratégie électorale de la FI et du Nouveau Front populaire (NFP) dans son combat contre l'extrême droite.

Le livre  Extrême droite : la résistible ascension compile une quinzaine de contributions. Quels enseignements doit en tirer la gauche pour mieux mener le combat ?

Il nous paraît essentiel que nos débats stratégiques soient alimentés par la réalité scientifique, pas seulement par des intuitions. Nous avons besoin d'une réflexion sur le temps long pour comprendre les scores de l'extrême droite, battre en brèche l'idée selon laquelle sa progression serait inexorable et aboutir à des préconisations politiques. Sur la sociologie électorale, on a beaucoup entendu que les ouvriers et les habitants des campagnes voteraient désormais en faveur du RN. C'est en réalité beaucoup plus nuancé. Parmi les ouvriers, il y a toujours une partie conséquente qui vote pour la gauche radicale et une autre, encore plus grande, qui s'abstient. La marge de progression de la gauche est donc forte parmi les abstentionnistes. Le sursaut de participation des législatives a permis au NFP d'arriver en tête. Nous devons nous demander désormais comment l'ancrer durablement, qui aller chercher et avec quelles propositions.

Dans ce livre, les sociologues Ugo Palheta et Félicien Faury insistent sur l'importance du racisme comme déterminant du vote d'extrême droite. Cela signifie-t-il que la gauche perd son temps à convaincre cet électorat ?

Les travaux scientifiques montrent que les électeurs du RN ne sont pas les plus précaires. Ils ont souvent un travail, parfois ont pu accéder à la petite propriété. Et ce que dévoilent Félicien Faury ou Yann Le Lann, c'est que ces électeurs qui ont une relative stabilité économique, mais ressentie comme fragile et rétrogradée, perçoivent « l'assistanat », les « étrangers » et les « immigrés » comme responsables de cette rétrogradation. Cette vision conservatrice et raciste est très éloignée de celle de la gauche. Partant de là, il me semble illusoire de penser que c'est parmi eux que notre potentiel électoral immédiat se trouve. Nos propositions peuvent et doivent convaincre des gens de gauche et des gens qui ne votent plus. Nous n'avons rien à gagner à aller sur le terrain de l'extrême droite, à avaler leur grille de lecture. De même, sur l'antiracisme, le féminisme, l'écologie, nous ne convaincrons personne en mettant sous le tapis des combats qui sont les nôtres.

Pour autant, les ressorts de ce vote d'extrême droite, en particulier dans les classes populaires, ne doivent-ils pas être combattus ?

Si, et en aucun cas nous ne disons le contraire. Il y a toujours eu du racisme dans la société française. Désormais, il se solidifie et s'exprime dans le cadre d'une compétition libérale de plus en plus dure pour les gens. Plutôt que de chercher des responsables vers le haut, le grand patronat et le système capitaliste, c'est le voisin, « immigré », « étranger », « musulman » qui est désigné. Le combat antiraciste est donc un combat social. Combattre cette illusion d'un clivage horizontal et pointer la responsabilité verticale de celles et de ceux qui s'approprient les richesses sont indispensables. Tout comme démontrer l'arnaque que représente le RN quant à sa prétendue volonté de changer l'ordre des choses. En le faisant, nous n'allons pas ramener vers nous des électeurs qui ont un socle idéologique de droite ou d'extrême droite, mais cela peut participer à les démobiliser. Le RN ne peut pas être une alternative au macronisme s'il lui permet de rester au pouvoir.

Conquérir les classes populaires des zones rurales ou périphériques doit-il être une priorité pour la gauche ?

Il faut absolument continuer à convaincre les abstentionnistes, qui résident dans les zones rurales comme dans les zones urbaines. Pour cela, il faut axer nos propositions sur le commun. La Creuse est un désert médical au même point que la Seine-Saint-Denis. Il ne faut pas laisser penser que les problématiques des services publics ne concernent que quelques zones. C'est vrai qu'il y a des territoires où la gauche a perdu du terrain. Mais dans les petits centres-villes et les périphéries pavillonnaires, nous voyons que le clivage électoral est très fort. Cela nous amène à y réaffirmer des mesures qui sont présentes dans notre programme. Sur les transports en commun, par exemple. Ou sur l'accession à une propriété privée, sur laquelle nous avons des solutions de gauche à faire valoir : l'accompagnement des ménages les plus précaires pour y accéder, travailler sur des systèmes qui ne nourrissent pas le capital... Ce sont des thèmes sur lesquels l'extrême droite est audible alors même qu'elle n'a pas de propositions sérieuses.

La gauche doit-elle adapter ses arguments selon qu'elle s'adresse aux habitants de zones urbaines ou de zones rurales ?

Non, c'est en cela que je dis que nos propositions doivent s'axer sur du commun. Il est très dangereux de dire qu'on ferait des campagnes au faciès ou que nous modifierions nos propositions d'un endroit à l'autre. Ce n'est pas le cas. La force d'un grand mouvement est de pouvoir montrer que les problèmes sont systémiques et d'apporter des solutions qui auront des conséquences sur tout le territoire. C'est assez clair sur les services publics, mais sur tous les autres sujets aussi.

Dans les zones rurales, des électeurs, y compris de gauche, expriment parfois le sentiment que la FI ne s'adresse pas à eux. Cela aboutit-il à une réflexion dans votre mouvement ?

Ce n'est pas vrai de dire que nous aurions délaissé certains territoires. Nous avons des députés partout et sommes le mouvement de gauche avec le plus de militants sur le terrain, présents à chaque fermeture de maternité, de classe ou de guichet postal, dans chaque lutte contre un grand projet inutile et imposé. Notre ancrage, notre présence quotidienne sont un enjeu fondamental. Ce que vous pointez, c'est la discordance entre nos propositions qui peuvent être bienvenues pour changer la vie de gens et le fait qu'ils ne nous entendent pas, ou disent ne pas nous entendre. Cela nécessite de se retrousser les manches, de s'investir dans la vie associative, syndicale et de mener la bataille.

Face au RN, toujours aux portes du pouvoir, est-il impératif que la gauche reste unie en vue des prochaines élections ?

L'union, pour nous, n'est possible que sur la base d'un projet de rupture et pas à n'importe quel prix. C'est pour cela que les discussions programmatiques ont présidé aux formations de la Nupes et du NFP. Des gens comme Raphaël Glucksmann, Carole Delga, des membres du PS qui disent aujourd'hui que le NFP est illégitime ou qu'il faut arrêter d'être collés à la FI ont un drôle de rapport au programme signé il y a deux mois. Nos propositions, c'est le contrat qui nous lie aux électeurs. Donc, ceux à gauche qui ne veulent plus du NFP vont devoir préciser quel est leur programme. C'est sur cette base que les discussions doivent se tenir, pas autour de campagnes de marketing liées aux personnalités des uns et des autres.

Pour vous, Jean-Luc Mélenchon doit-il être en 2027 le candidat qui porterait ce projet ?

Aujourd'hui, et compte tenu des résultats en 2022, Jean-Luc Mélenchon est le mieux placé pour gagner une élection présidentielle parce qu'il porte un programme et des propositions extrêmement claires pour faire face aux urgences sociales, écologique, démocratique et pour la paix. Je me méfie du flou entretenu chez d'autres, qui ont pour seule particularité connue de tous l'opposition aux insoumis. Cela ne fait pas un programme.

Le Figaro, no. 24927
Le Figaro, mardi 15 octobre 2024 1064 mots, p. 3

Société

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14 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

En Grande-Bretagne, des voix se lèvent contre un nouveau projet de loi sur le suicide assisté

de La Grange, Arnaud

Pour les partisans du suicide assisté, les temps ont doublement changé au Royaume-Uni. D'une part, le Parti travailliste est au pouvoir et domine largement le Parlement, ce qui permet de pousser une nouvelle loi. De l'autre, l'opinion britannique, hostile à un tel mouvement il y a dix ans, y serait aujourd'hui plus favorable. Deux facteurs qui conduisent une députée du Labour à présenter un texte qui va être examiné au Parlement à partir de mercredi 16 octobre.

Le projet de loi vise à permettre aux adultes éligibles, atteints d'une maladie incurable et à qui il resterait six mois ou moins à vivre, de choisir de mettre fin à leur vie avec une assistance médicale. Il offrira une protection aux médecins et à leurs proches contre les risques de poursuites. Jusqu'ici, l'aide au suicide est passible d'une peine pouvant aller jusqu'à 14 ans d'emprisonnement. Le texte concernera l'Angleterre et le pays de Galles. «Je crois fermement que nous devons donner aux personnes confrontées à la fin de vie la plus insupportable la possibilité de choisir à quoi ressemblera cette fin, a expliqué Kim Leadbeater, l'élue travailliste qui va déposer le texte. Il faut leur offrir une garantie et un soulagement, et bien plus important encore, la dignité et le choix.»

Avant son élection triomphale de juillet, le leader travailliste Keir Starmer avait promis d'organiser un nouveau vote au Parlement sur le sujet. Ce sera toutefois un vote libre, ce qui signifie que le parti ne donnera pas d'instructions à ses membres sur la manière de voter. D'autres formations politiques ont également indiqué à leurs membres qu'ils pouvaient voter selon leur conscience. En 2015, une précédente proposition visant à autoriser le suicide assisté en Angleterre, au pays de Galles et en Irlande du Nord, avait été largement rejetée, par 300 votes contre 118. Les conservateurs avaient voté en grande majorité contre. Les travaillistes, eux, étaient beaucoup plus partagés, avec une petite avance des contre. Keir Starmer avait voté pour la loi mais l'actuelle vice-première ministre, Angela Rayner, et le ministre des Affaires étrangères, David Lammy, avaient voté contre. Aujourd'hui, des sondages indiqueraient qu'une majorité de Britanniques est favorable à une évolution de la loi.

Le sujet est en tout cas dans l'air du temps. De manière étonnante, un autre projet de loi - assez similaire dans le contenu - a été présenté à la Chambre des lords et devrait être discuté en novembre. Déposé par une ancienne ministre de la Justice travailliste, le texte vise aussi à légaliser le suicide assisté pour les personnes ayant six mois ou moins d'espérance de vie, après approbation par deux médecins et la Haute Cour de justice. D'autres territoires du royaume, comme l'Écosse, ou rattachés à la Couronne britannique - comme Jersey ou l'île de Man - planchent aussi sur un aménagement de la législation.

À Westminster comme dans la société civile, des voix se lèvent toutefois contre ces nouveaux textes jugés dangereux. Ancienne athlète paralympique siégeant à la Chambre des lords, Tanni Grey-Thompson s'y oppose en raison de «l'impact sur les personnes vulnérables et handicapées, les risques de coercition et la difficulté pour les médecins de poser un diagnostic à six mois». Le Dr Claud Regnard, un des grands noms des soins palliatifs au Royaume-Uni, s'oppose à ces nouvelles lois pour les mêmes raisons. «Ce qui est proposé n'est pas un modèle sûr mais un modèle purement médical, avance-t-il. Une décision capitale est confiée à un médecin qui va décider dans le secret, sans contrôles. Et ce modèle peut masquer des erreurs, des négligences, des biais, de la discrimination, voire des menées criminelles.»

Claud Regnard cite ainsi le cas extrême de Harold Shipman, ce médecin devenu tueur en série. Celui qui administrait des doses létales de morphine à ses patients a été condamné pour quinze assassinats en 2000, mais il est suspecté d'avoir fait 400 victimes... Un cas extrême mais qui, selon Regnard, montre les dérives possibles si le pouvoir de mort est ainsi légalement donné. «Je suis agnostique et je ne me place pas sur le terrain religieux. Mon point de vue est pragmatique. J'accepte d'ailleurs deux choses: que des gens puissent logiquement et sensiblement vouloir abréger leur vie et que l'accès aux soins palliatifs et de santé mentale soit difficile dans de nombreux pays.»

Mais il démonte l'argument selon lequel les souffrances et les morts très douloureuses justifient le suicide assisté. « Les gens veulent être soulagés dans leurs souffrances et c'est à la société de fournir les soins adaptés. On doit former plus de médecins pour cela, pas pour tuer ». Il déplore ainsi que le Royaume-Uni, longtemps pionnier en Europe pour les soins palliatifs, ait reculé dans ce domaine depuis une quinzaine d'années. Seulement un tiers de ces soins sont financés par le gouvernement, le reste par des organisations caritatives.

Professeur de médecine palliative et élue à la Chambre des lords, Ilora Finlay s'alarme d'un problème qui est posé en termes bien trop simples. «Deux médecins, derrière des portes fermées, vont décider qui est éligible à la mort assistée? Et comment peut-on prédire si quelqu'un va mourir dans quatre mois ou dans dix? Sachant que 20% des patients s'avèrent avoir des lésions finalement réversibles.» Surtout, celle qui vient de publier un livre sur le sujet (1) redoute la pression des familles ou de la société. «Il suffit de voir les choses terribles dans des familles apparemment aimantes, dès qu'il est question d'héritage, d'argent et de biens, dit-elle. Il peut y avoir sur les personnes âgées des formes de coercition douce, difficiles à détecter. » Elle constate aussi que l'époque est à l'âgisme. «Les personnes âgées se sentent vite coupables d'être un fardeau pour leurs proches ou la société,dit-elle, ce qui peut les pousser à vouloir quitter ce monde.»

Claud Regnard craint que l'on ne puisse pas «arrêter la machine». Comme Ilora Finlay, il estime que les lobbies qui font campagne pour le suicide assisté sont aussi puissants financièrement que très habiles «Ils mettent en avant la souffrance et la liberté de choix, en occultant toute la complexité du sujet» , dit Ilora Finlay. Très réducteur, selon les deux médecins, mais redoutablement efficace dans la pression mise sur les politiques.

(1) « The Reality of Assisted Dying : Understanding the Issues » , d'Ilora Finlay et Julian Hughes, ? Open University Press, 2024. A. D.

Le Monde
France, mardi 15 octobre 2024 1264 mots, p. 12
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14 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Analyse

Le choix de l’assimilation plutôt que le modèle d’intégration

Bruno Retailleau s’inscrit dans une tradition de remise en cause du droit du sol et d’opposition à une société multiculturelle

Julia Pascual

Ce qui pose problème, ce n’est pas l’immigration en tant que telle, mais le nombre d’immigrés. » Le 8 octobre, place Beauvau, Bruno Retailleau expose sa pensée aux préfets qu’il a réunis. « Devant de tels flux[d’immigration] , comment intégrer véritablement ? »Le ministre de l’intérieur défend une « conception exigeante de l’intégration, synonyme d’assimilation ». Quelques jours avant, l’ex-sénateur de Vendée déclarait sur LCI que « l’immigration n’est pas une chance ». Une formule qui figurait en entame du discours officiel de campagne de Jean-Marie Le Pen, en 1995. « L’immigration n’est pas une chance pour la France, c’est même un fléau » , disait alors le fondateur du Front national (FN).

Si M. Retailleau s’est peut-être risqué à un emprunt, son discours sur l’immigration relève de la constance. En 1997, celui qui est alors un député villiériste (Mouvement pour la France) de 36 ans, plaide déjà pour l’assimilation (« le droit à la ressemblance ») qu’il oppose à l’intégration – « le droit à la différence ». Il explique alors que l’immigration est une « menace », parce que « créer une société multiculturelle avec la juxtaposition de blocs de populations, ce sera forcément une société multiconflictuelle ». « Les gens qui viennent et notamment l’immigration africaine,développait-il, ce sont des gens qui n’ont pas la même culture que nous, ce sont des gens qui viennent non pas pour être français, mais souvent pour profiter des droits sociaux français. Donc le problème est que ces gens ne souhaitent pas s’assimiler. »

Vingt-sept ans plus tard, sur LCI, tout juste nommé ministre, il critique à nouveau la « société multiculturelle »à l’anglo-saxonne qui « comporte le risque de devenir multiraciste » et engendre des « chocs violents ». Il vante au contraire le « dépassement des origines ». Et oppose « une première génération[qui] avait à cœur[de faire] assimiler les valeurs républicaines » à ses enfants. En juillet 2023, sur Franceinfo, lors des violences urbaines qui ont suivi la mort de Nahel, tué par un policier à Nanterre, il avait jugé que « pour la deuxième, la troisième génération, il y a comme une sorte de régression vers les origines ethniques ».

Derrière ce discours, « il y a l’idée que les immigrés ne sont pas assimilables,analyse l’ancienne présidente du Groupe d’information et de soutien des immigrés, Danièle Lochak. Et la théorie du grand remplacement procède de ça ». L’historien Emmanuel Blanchard note que M. Retailleau « est par ailleurs l’un des rares gouvernants à avoir utilisé sciemment le terme de “Français de papier” ces dernières années [lors des émeutes suivant la mort Nahel] . Or, cette expression renvoie à l’Action française qui, dans les années 1930, désigne ainsi les nouveaux Français naturalisés par la loi de 1927, en particulier ceux d’origine juive ». L’assimilation que le ministre défend, poursuit l’historien, « sous-tend une idée fixiste de l’identité, comme si la France était une donnée immuable dans laquelle on peut se fondre ».

Actuellement, l’ « assimilation à la communauté française » figure dans le code civil comme condition à la naturalisation. Or, c’est au droit du sol et au droit au séjour que l’extrême droite et une partie de la droite veulent l’étendre.

Dès les années 1980, Jean-Marie Le Pen a fait de la réforme du code de la nationalité un argument électoral. « L’année 1985 marque une étape dans l’évolution de la thématique du discours de la classe politique sur l’immigration : ce ne sont plus seulement les clandestins que l’on désigne comme la source des maux dont les Français sont victimes, à savoir le chômage et l’insécurité ; c’est la présence d’une population étrangère nombreuse qui par elle-même représente, dit-on, une menace pour l’identité nationale », écrit Danièle Lochak dans l’ouvrage collectif L’Identité politique (« Curapp », PUF, 1994). Elle rappelle alors qu’ « à l’approche des législatives de 1986, tous les partis de droite inscrivent dans leur programme la nécessité de modifier le code de la nationalité de façon(…) qu’au minimum la naissance en France n’entraîne plus de plein droit l’acquisition de la nationalité ».

La « preuve » de l’intégration

Ce sont ces débats qui déboucheront, en 1993, sur la loi Pasqua-Méhaignerie qui restreint l’accès à la nationalité, notamment par le droit du sol pour les enfants nés en France de parents étrangers. Une réforme enterrée par la gauche en 1998 et qu’a rétablie la droite sénatoriale – et M. Retailleau comme président des sénateurs Les Républicains – dans la loi sur l’immigration en 2023, avant qu’elle soit censurée par le Conseil constitutionnel.

Le FN a toujours fait campagne sur la réforme des lois sur la nationalité. Marine Le Pen a elle aussi promis, en 2012, 2017 et 2022, de supprimer le droit du sol et d’accorder la nationalité « sur des critères de mérite et d’assimilation ». La droite est acquise à cette cause, qu’elle soit incarnée par François Fillon en 2017 ou Valérie Pécresse en 2022. En juin 2023, M. Retailleau avait lui aussi déposé avec François-Noël Buffet (actuel ministre des outre-mer) une proposition de loi allant dans le même sens : durcissement de l’accès à la nationalité par le mariage, suppression partielle du droit du sol (pour les enfants détenteurs d’un casier judiciaire ou dont les parents se trouvaient en situation irrégulière à leur naissance) et « contrôle de l’assimilation à la communauté française de la famille du demandeur dans son ensemble ». Le texte prévoyait aussi un examen de langue et « un examen civique au contenu enrichi » pour l’obtention d’un titre de séjour longue durée.

Dans la période récente, « c’est Nicolas Sarkozy le premier à avoir voulu appliquer au droit du séjour des critères d’assimilation propres à la naturalisation », souligne François Héran, professeur au Collège de France. Une vision « dogmatique qui équivaut à penser que nul n’entre ici s’il n’en est déjà ». Une loi de 2003 – alors que M. Sarkozy est ministre de l’intérieur – a ainsi introduit pour la première fois une condition d’ « intégration républicaine » à la délivrance d’une carte de résident.

« Jusque-là, c’était l’Etat qui devait créer les conditions d’une bonne intégration. Et la carte de résident offrait une stabilité à l’immigré,recontextualise Danièle Lochak. A partir de Sarkzoy, il y a eu un retournement. C’est l’immigré qui doit faire la preuve de son intégration, et ça n’a pas arrêté de se durcir. »Dernier exemple en date : la droite sénatoriale a enrichi la loi Darmanin d’une disposition qui prévoit que, pour obtenir tout titre de séjour, un étranger doit désormais signer un contrat d’engagement au respect des principes de la République. Il doit aussi s’engager « à assurer à son enfant une éducation respectueuse des valeurs et des principes de la République ».

Le directeur de l’Institut pour la démocratie, Christophe Bertossi, parle d’une « culturalisation »de la citoyenneté. « Quand on évoque aujourd’hui les valeurs de la République, le sous-texte n’est plus le même qu’il y a vingt ou trente ans. On est passé d’une vision universaliste et démocratique à un discours identitaire exclusif et, à cet égard, M. Retailleau se retrouve au centre de ce discours qui traverse les clivages traditionnels partisans, depuis l’extrême droite jusqu’à certains membres du Parti socialiste et au Printemps républicain. »

La Croix, no. 43047
Événement, mardi 15 octobre 2024 1893 mots, p. 4,5
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15 octobre 2024 - La Croix (site web)

Marseille, cité de la data

Denis Peiron

Connectée à d’autres continents par des câbles de fibre sous-marins, Marseille représente le 7e hub mondial de data centers. Une chance pour sa filière numérique.

Mais un risque aussi, selon la mairie, de voir ces centres de données peu créateurs d’emplois absorber l’essentiel de la production électrique et du foncier dédié aux entreprises.

Marseille (Bouches-du-Rhône)

De notre envoyé spécial

Martha. Joli nom pour un funeste projet. Celui d’une base construite à partir de 1943 par l’Allemagne afin d’installer ses sous-marins dans le port de Marseille. Le cours de la guerre ne lui en a pas laissé le temps. À la Libération, ses soldats se sont retrouvés prisonniers dans cet édifice de 250 mètres de long. Un bâtiment qui allait ensuite plonger dans des décennies de déshérence. Martha a sombré dans l’oubli. Mais son nom désormais rime avec data. Car en 2018, le géant européen Interxion (aujourd’hui propriété du géant américain Digital Realty), a installé le troisième de ses bientôt cinq data centers marseillais, dans ce qui, nonobstant l’élégant habillage des façades, demeure un bunker.

Il y a bien sûr les murs épais de plusieurs mètres. Et surtout, il faut à la moindre porte, au moindre sas, montrer patte blanche, avec badge et empreintes digitales. Comptez jusqu’à une dizaine de points de contrôle avant d’accéder aux ordinateurs par milliers, rangés dans des armoires et appartenant ici à un géant américain de la tech, là à une administration ou à une PME locale. Vous signez électroniquement un contrat chez un notaire, à Limoges ou à Strasbourg ? Les paraphes qui s’affichent sur l’écran vont sans doute faire un détour par la Cité phocéenne. Vous regardez les programmes de Disney+ en Suède ? C’est d’ici aussi que viennent les données. Plus surprenant encore : vous regardez depuis New Delhi le match de cricket Inde-Pakistan sur votre smartphone ? Les images filmées dans le stade indien partent – via Marseille – pour l’Angleterre, où une société propriétaire des droits les habille et les accompagne de publicité, avant de les renvoyer en Inde, là encore, via Marseille…

« Si vous compariez l’action sur le terrain et sur votre écran, vous ne percevriez pas le décalage, de l’ordre de quelques millisecondes, car les données voyagent à la vitesse de la lumière », assure Fabrice Coquio, président de Digital Realty France.

Le rôle de son entreprise, l’un des leaders du secteur, consiste à mettre à disposition des locaux ultra-sécurisés, offrant une température et un niveau d’humidité adaptés, un courant électrique stable, un système qui en cas d’incendie diffuse un gaz inerte privant le feu d’oxygène. Un environnement fondé sur le principe de redondance : qu’il s’agisse d’alimentation électrique ou de climatisation, il faut toujours pouvoir mobiliser un équipement de secours. « L’univers numérique, souvent qualifié de virtuel, s’incarne ici dans une matérialité faite d’ordinateurs et de câbles », souligne Fabrice Coquio.

Pour gagner en rapidité et en fluidité, Digital Realty propose aussi à ses clients d’être directement connectés entre eux depuis le data center, en raccordant leurs ordinateurs hébergés sur place. Telle compagnie pétrolière aura par exemple besoin de la meilleure communication possible avec l’opérateur téléphonique d’un pays où elle dispose de bases offshore. Ce n’est plus tout à fait le « 22 à Asnières » de Fernand Raynaud, mais l’opération s’effectue, dans une salle dédiée, en connectant des fils de fibre. Fabrice Coquio utilise la métaphore de l’aéroport : « Les datas sont les passagers. Les câbles sont les lignes aériennes que nous interconnectons. » Le mot « hub » (plateforme) s’applique d’ailleurs aux grands aéroports comme aux data centers.

Si Digital Realty s’est implanté sur ce port, c’est que 18 câbles sous-marins de fibre relient Marseille au vaste monde. Installé récemment, à l’initiative de Meta (ex-Facebook), 2Africa s’impose comme le plus long du monde, avec ses 45 000 km. Il ceinture l’Afrique, se prolonge vers l’Asie et connecte 33 pays… Même si les satellites géostationnaires des Starlink et autres SpaceX pourraient représenter 10 % du trafic d’ici dix ans, les câbles de ce type transportent l’essentiel des flux internationaux de données.

« Marseille jouit d’une position géostratégique privilégiée, avec un accès facilité à Paris et l’Allemagne, via la vallée du Rhône, ce qui historiquement lui a permis de devenir un port majeur de la Méditerranée, rappelle Jean-Luc Chauvin, président de la chambre de commerce et d’industrie. Ce positionnement explique aussi aujourd’hui l’arrivée de câbles sous-marins toujours plus nombreux – une troisième borne de rattachement de ces câbles au continent devrait voir le jour prochainement – qui lui permettent de s’affirmer comme une championne de la data. »

Avec ses 80 terabits (80 000 milliards de bits) de données échangées à la seconde, la Cité phocéenne est passée en moins de dix ans de la 44e à la 7e place en capacité de données. Grâce à la dizaine de nouveaux projets dans les tuyaux, elle pourrait encore gagner deux places au classement réalisé par le cabinet américain TeleGeography. Selon Digital Realty, 57 pays et plus de 5 milliards d’utilisateurs sont déjà connectés depuis Marseille grâce aux câbles sous-marins. De quoi renforcer l’attractivité économique – ou plutôt numérique – de la ville ? « Notre objectif, c’est de consolider la filière et d’attirer d’ici à 2030 deux ou trois licornes », ces start-up non cotées en Bourse mais valorisées à plus d’un milliard de dollars (environ 900 millions d’euros), explique Jean-Luc Chauvin.

Les arguments en ce sens ne manquent pas. « La proximité des câbles sous-marins permet aux data centers d’offrir une connectivité à la milliseconde plutôt qu’à quelques millisecondes, ce qui peut être capital pour un certain nombre d’acteurs », souligne Denis Planat, le directeur général de Free Pro, une filiale du groupe Iliad, qui dispose elle aussi d’un data center à Marseille, sur les hauteurs du quartier de l’Estaque, non loin de son siège.

Illustration avec Deki, une start-up de logistique du dernier kilomètre implantée à deux pas de la Canebière. Grâce à l’intelligence artificielle et à ses développeurs, la société propose à des transporteurs un outil numérique pour ordonner leurs tournées avec le plus d’efficience et le moindre impact climatique. Cela suppose de tester d’innombrables combinaisons en variant les itinéraires, les véhicules, la répartition des colis. « Nous procédons par hypothèses successives, stockées puis très rapidement remobilisées,précise la cofondatrice Béatrice Leduby, vice-présidente du réseau La French tech. Une tournée avec dix points de livraison nécessite 30 000 calculs de distance ! » « Les fractions de seconde gagnées peuvent faire la différence si l’on veut créer des robots conversationnels donnant le sentiment d’être des humains », cite encore en exemple Cyril Zimmermann, directeur de La Plateforme, une « grande école de l’informatique pour tous » créée à Marseille en 2019.

Face à ces promesses, la mairie de Marseille se veut toutefois prudente, notamment en raison du faible nombre d’emplois créés ces dernières années par la filière. En février dernier, le conseil municipal a voté une délibération pour « une implantation planifiée et régulée » des futures installations. « Digital Realty a tout de même créé localement 100 postes et 400 emplois indirects (entretien, maintenance, etc.) entièrement liés à nos besoins, insiste Fabrice Coquio. Quelle autre entreprise peut en dire autant ? »

À la mairie, la crainte est aussi de voir ces data centers absorber une part non négligeable du foncier destiné à l’activité économique (seuls 3,7 % de ces terrains et bâtiments sont disponibles). « En 2021, 50 entreprises prêtes à venir à Marseille se sont finalement implantées ailleurs, faute de lieu où s’installer, déplore Laurent Lhardit, député des Bouches-du-Rhône et adjoint au maire de Marseille. Ce sont 3 000 emplois qui se sont envolés. »

Récemment, dans l’enceinte du port, l’ancien silo à sucre a été repris – et désamianté – par Digital Realty pour y développer son cinquième data center marseillais. La ville aurait préféré voir aboutir le projet d’une plateforme logistique pour décarboner la livraison du dernier kilomètre. « Mais, évoluant dans un secteur très rentable, Digital Realty a proposé un chèque bien supérieur(2) », souligne Laurent Lhardit. Pour l’élu, l’enjeu est d’arriver à héberger des centres de données qui affichent aussi de réelles performances environnementales. Il cite l’exemple du Nautilus, un data center flottant en cours de construction dans le port et qui se servira de la fraîcheur de l’eau de mer pour refroidir ses milliers d’ordinateurs.

Dans son bunker, le data center MRS3 de Digital Realty profite de la présence d’une toute fluette rivière souterraine provenant de la mine de Gardanne. L’eau, à 15 °C, est prélevée par une pompe et voyage en circuit fermé d’une salle à l’autre pour éviter aux machines toute surchauffe, puis se jette dans la mer. Un mécanisme qui contribue à la relative sobriété de ce centre de données. « Notre impact carbone est de 3 000 tonnes par an, soit l’équivalent de 300 habitants », assure le directeur Fabrice Coquio. L’enjeu énergétique est en tout cas crucial. Le cabinet américain de conseil Gartner estime à 10 % la part de la production électrique mondiale que devraient absorber les data centers en 2030. « Le gestionnaire du réseau a prévenu qu’on ne pourrait pas mener de front l’accueil de nouveaux data centers, la conversion à l’électrique du réseau de bus marseillais, l’électrification des quais pour éviter que les navires de croisière en escale ne polluent avec leurs moteurs et la décarbonation des industries sur l’étang de Berre »,souligne Laurent Lhardit.

Alors que l’accès aux données est devenu vital, la question de la souveraineté économique s’invite, elle aussi, dans le débat. Ce n’est d’ailleurs peut-être pas un hasard si une base du Raid est implantée dans le port, près d’une des bornes d’atterrage accueillant les précieux câbles.

PME de cybersécurité basée à Marseille, Mailinblack mobilise une grande puissance de calcul et nourrit ses machines avec des quantités phénoménales de data pour leur apprendre à analyser le langage et débusquer les messages malveillants. « C’est rassurant de savoir que mes logiciels tournent sur Azure, le cloud public de Microsoft, avec des données stockées et dupliquées dans des data centers à Marseille et Paris »,confie Thomas Kerjean, son fondateur, un ancien directeur d’Azure pour la France .

« C’est un vrai plus de pouvoir garantir à nos clients que leurs données restent en France, à proximité », abonde Béatrice Leduby. Quand bien même les entreprises qui gèrent le cloud et celles qui opèrent les data centers ne sont pas forcément françaises… Les prochains centres de données pourraient voir le jour hors de Marseille, non loin des quartiers Nord, dans la zone commerciale de Plan-de-Campagne, à Bouc-Bel-Air, voire à Gardanne.

(2) Pour un investissement total de 350 millions d’euros.

Le Monde
International, mardi 15 octobre 2024 1272 mots, p. 3
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14 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Au Liban, les prémices de l’après-Nasrallah

Pour la droite chrétienne, la mort du chef du Hezbollah fait naître l’espoir d’un rééquilibrage des forces

Hélène Sallon

Beyrouth - correspondante - Depuis son fief de Meerab, sur les hauteurs du Mont-Liban, le leader de la droite chrétienne, Samir Geagea, est parti, samedi 12 octobre, à l’offensive. Une bannière annonce le programme : « 1701. 1680. 1559 », le numéro des résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU qui appellent au rétablissement de la souveraineté du Liban et au désarmement du Hezbollah. Ce programme doit, pour le chef des Forces libanaises (FL), guider les pas du futur président, un poste vacant depuis près de deux ans. Un « président crédible »,insiste M. Geagea, dont l’élection sans délai est la « seule option » pour parvenir à un cessez-le-feu entre le Hezbollah et Israël.

Ces revendications ne sont pas neuves, mais le leader chrétien estime son moment venu. La mort de son adversaire de toujours, Hassan Nasrallah, assassiné le 27 septembre dans une frappe israélienne, a eu l’effet d’un séisme sur la scène politique libanaise. Elle ouvre une brèche dans laquelle le chef des FL entend s’engouffrer. L’affaiblissement du Hezbollah, ultra-dominant jusque là au Liban, fait naître l’espoir d’un rééquilibrage des rapports de force. « Nous ne voulons pas éliminer ou isoler le Hezbollah », précise M. Geagea, tout en ajoutant que le mouvement chiite « doit devenir un parti comme les autres ». L’appel lancé par le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, puis par le secrétaire d’Etat américain, Antony Blinken,aux Libanais à « s’affirmer » face au Hezbollah incite les FL à pousser leurs pions.

Il se dit que Washington, qui a fait du dossier présidentiel une priorité, soutient la candidature du général Joseph Aoun, commandant en chef des armées. Mais cette candidature n’a pas les faveurs de Samir Geagea. A 71 ans, ce dernier assure ne pas penser à la présidence, vacante en raison des divergences au Parlement avec le Hezbollah. Mais son entourage est moins catégorique. « Il est naturellement candidat, ne serait-ce que parce qu’il a le plus grand groupe [chrétien] au Parlement », défend le député FL, Pierre Bouassi.

Proche de l’Arabie saoudite et des Etats-Unis, M. Geagea représente « une candidature de défi » aux yeux de ses adversaires politiques, qui prônent, à l’image du président du Parlement, Nabih Berri, « un président de consensus ».A 86 ans, ce vieux loup de la politique libanaise est un homme « brisé », selon ses mots, par la mort de son compagnon de route de trente-trois ans, Hassan Nasrallah. Il est le seul leader à incarner désormais les intérêts de la communauté chiite, malmenée par la guerre.

Démonstration d’unité nationale

Nabih Berri est surtout le seul capitaine à bord, en l’absence de président et de gouvernement de plein exercice. Le Parti de Dieu, par la voix du cheikh Naïm Qassem, son chef par interim, lui a réitéré sa confiance pour négocier en son nom. C’est avec lui qu’Antony Blinken et Emmanuel Macron se sont longuement entretenus, au cours du week-end, du dossier présidentiel et des efforts pour parvenir à un cessez-le-feu.

Dans une démonstration d’unité nationale, Nabih Berri, le premier ministre démissionnaire Najib Mikati et le leader druze, Walid Joumblatt, ont lancé, le 3 octobre, un appel à un cessez-le-feu immédiat et à la mise en œuvre de la résolution 1701 des Nations unies. Cette résolution, adoptée en 2006, prévoit notamment le retrait du Hezbollah des zones au sud du fleuve Litani et le redéploiement de l’armée libanaise dans cette région. Sur le dossier présidentiel, Nabih Berri insiste pour trouver un président qui ait le soutien des deux tiers du Parlement, afin d’incarner l’unité libanaise dans la guerre.

Mais si Paris et Washington insistent pour que cette élection se tienne sans délai, M. Berri appelle à mettre en œuvre au préalable la proposition faite par MM. Biden et Macron, en septembre, aux Nations unies, d’un cessez-le-feu de vingt et un jours. « Le Hezbollah a accepté ce cessez-le-feu. Hassan Nasrallah l’a dit à M. Berri avant sa mort », plaide-t-on dans son entourage. Dans son dernier discours, le 8 octobre, le cheikh Naïm Qassem a insisté sur le fait qu’aucune négociation n’aurait lieu avant un cessez-le-feu. « Comment les députés du Hezbollah pourraient-ils participer à l’élection si Israël menace de les assassiner ? Vont-ils devoir voter sous parapluie israélien ? », justifie la source proche de M. Berri.

Le leader chiite a toujours les mains liées par la volonté du Parti de Dieu. « Nabih Berri est coincé. Il essaie d’arrondir les angles et de voir comment il peut arranger la situation pour les déplacés. Mais, il ne peut pas lâcher le Hezbollah sinon il serait accusé de traîtrise », estime l’analyste politique Ibrahim Jouhari. Bien qu’affaibli militairement, le Hezbollah a encore sa base, des députés et des ministres, des médias et des intellectuels.

« Le Hezbollah tel qu’on le connaît est fini. On attend de voir ce qui va naître : un groupuscule plus extrémiste ou un parti politique comme[le mouvement chiite] Amal ? »,poursuit M. Jouhari. Le parti chiite montre des signes de tiraillements entre une ligne prête à accepter un cessez-le-feu avec Israël et une ligne dure, considérée plus proche de l’Iran. La visite du ministre des affaires étrangères iranien, Abbas Araghtchi, le 4 octobre, a été interprétée au Liban comme une volonté du parrain iranien de resserrer les rangs et de réaffirmer sa mainmise sur l’allié libanais.

Dans un entretien au quotidien L’Orient-Le Jour, le 13 octobre, Nabih Berri a balayé ces interprétations. « L’Iran aussi souhaite un cessez-le-feu », a-t-il assuré. Le chef du Parlement a salué les efforts menés par la France en faveur d’un cessez-le-feu et le soutien exprimé par le président Macron au Liban avec l’organisation d’une conférence, le 24 octobre, à Paris. Il s’est montré plus dubitatif sur les efforts américains. « Nous apprécions leurs paroles, mais leurs actes ne suivent pas », a-t-il déploré.

« Les Américains sont partie prenante à cette guerre. Ils soutiennent Israël pour demander le désarmement du Hezbollah, mais ils sont aussi pragmatiques et à la fin, comme dans toute guerre, le champ de bataille décidera », estime l’analyste politique, Khaldoun Al-Sharif. Affaibli, le Hezbollah mise tout sur la bataille qu’il mène, dans le sud du Liban, contre l’offensive terrestre israélienne. L’issue de cette bataille étant incertaine, les acteurs politiques libanais temporisent encore.

« Entre le camp des “blessés” et le camp des “contents”, il y a une majorité inquiète. Ce sont les Libanais sans agenda politique, qui pensent que ce qui se passe dans le Sud va affecter tout le pays et que, quelque soit le scénario final, ils seront les perdants », poursuit M. Al-Sharif. En l’absence d’Hassan Nasrallah, qui était vu comme un canaliseur des tensions communautaires, la crainte existe que des heurts surgissent, notamment sous l’effet du bouleversement démographique provoqué par le déplacement de plus de 1,2 million d’habitants chiites du sud et de l’est du pays, ainsi que de la banlieue sud de Beyrouth.

« Samir Geagea porte une grande responsabilité sur ses épaules. Il faut qu’il mette la pression sans aller trop loin sinon il risque de braquer le Hezbollah, et tout pourrait exploser en une mini guerre civile, même si il a de très faibles chances de pouvoir tenir tête à un Hezbollah, même affaibli,estime Ibrahim Jouhari. Il faut élire un président et installer un gouvernement réformateur, proche des occidentaux et des arabes. Et il faut le faire vite même si cela paraît difficile en temps de guerre. »

Le Monde
France, mardi 15 octobre 2024 715 mots, p. 13
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14 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Barnier incité à mieux taxer les retraités

A l’orée du débat budgétaire, le conseil des prélèvements obligatoires formule treize propositions pour rendre plus juste la taxation des revenus

Denis Cosnard

Les retraités doivent-ils être mis à contribution pour redresser des comptes publics en pleine dérive ? En annonçant un gel pour six mois des pensions de retraite, le premier ministre, Michel Barnier, a provoqué une levée de boucliers. Cette mesure, une des plus marquantes du budget pour 2025, doit rapporter à elle seule 3,6 milliards d’euros. Elle revient donc à « voler à nos aînés des milliards d’euros de pouvoir d’achat », juge Marine Le Pen, cheffe de file du Rassemblement national. Ce n’est pas « aux retraités de payer pour tous les cadeaux fiscaux qui ont été faits aux plus riches » , estime, lui aussi, Eric Coquerel, député « insoumis » de Seine-Saint-Denis et président de la commission des finances à l’Assemblée.

Dans une note publiée lundi 14 octobre, le conseil des prélèvements obligatoires (CPO), institution associée à la Cour des comptes, apporte un éclairage différent. Taxer davantage les retraités fait partie de ses principales recommandations pour « conforter l’égalité des citoyens devant l’imposition des revenus ». Au cœur du dispositif fiscal, « les salaires sont soumis à des taux d’imposition cumulés fortement progressifs, de 15 % à 61 % », ce qui correspond à la logique de correction des inégalités, relève le CPO. En revanche, la fiscalité sur d’autres types de revenus, comme les retraites, paraît moins juste, en raison d’une série d’exonérations et d’abattements.

Dans le viseur du CPO, l’abattement de 10 % sur les pensions de retraite, qui réduit d’autant les sommes soumises à l’impôt sur le revenu. Cet avantage institué en 1977 peut dépasser 1 850 euros par an d’économie d’impôt, pour un coût global de 4,6 milliards d’euros. Or il bénéficie en quasi-totalité à la moitié des foyers fiscaux qui perçoivent les revenus les plus élevés, relèvent les experts du CPO. Cette mesure se révèle donc « trop générale et mal ciblée » compte tenu de l’hétérogénéité des situations et « de l’amélioration constante du niveau de vie »des retraités par rapport aux plus jeunes, argumente la note.

Réforme structurelle

Plutôt qu’un gel temporaire et un peu aveugle de toutes les pensions, le conseil des prélèvements obligatoires recommande une réforme structurelle. Elle consisterait à simplifier le dispositif, en remplaçant les divers avantages actuels par un « mécanisme unique qui pourrait être recentré sur les foyers modestes et intermédiaires ». Limiter les abattements aux petits revenus et réintroduire une contribution sociale généralisée au taux normal de 9,2 % sur les pensions les plus élevées pourrait rapporter jusqu’à 1,8 milliard d’euros par an, de façon pérenne.

Un autre axe majeur retenu par le CPO pour rendre plus juste la fiscalité des particuliers consiste à la faire peser davantage sur les hauts revenus, quel que soit l’âge des contribuables. Là encore, les membres du conseil n’ont pas réfléchi à une taxation temporaire comme celle dévoilée jeudi par le gouvernement, qui vise les 65 000 foyers les plus aisés de France. Le rapport propose plutôt de remettre en cause certaines réductions d’impôt. A l’image du crédit d’impôt pour l’emploi d’un salarié à domicile, un avantage utilisé massivement par les hauts revenus. Le CPO suggère de ramener de 50 % à 40 % la réduction offerte, un niveau jugé suffisant pour que les contribuables concernés continuent à déclarer les personnes qu’ils emploient au lieu de les faire travailler au noir. Gain possible pour l’Etat : 770 millions d’euros. De même, la réduction d’impôt pour frais de scolarité pourrait être supprimée, ainsi que celle pour les particuliers qui investissent outre-mer. Le CPO recommande aussi de raboter l’avantage accordé aux dons, pour le ramener à 50 % du montant donné.

Dans le scénario imaginé par les spécialistes du CPO, tout l’argent ainsi récupéré permettrait de financer d’autres mesures, coûteuses, elles, pour l’Etat. En particulier une modification du système du quotient familial et du quotient conjugal, « aujourd’hui d’une grande complexité et qui aboutit à désavantager les couples et les familles, notamment monoparentales aux revenus moyens ». Aux parlementaires, à présent, de se saisir, ou non, de ces propositions.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mardi 15 octobre 2024 477 mots, p. AUJM4
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14 octobre 2024 - Le Parisien (site web)
15 octobre 2024 - Le Parisien

L'idée d'une commission d'enquête fait son chemin

Dérapage budgétaire|Des députés poussent l'initiative pour que lumière soit faite.

Ludwig Gallet

Y a-t-il des responsabilités à aller chercher dans le dérapage budgétaire ? Et si oui, lesquelles ? À l'Assemblée nationale, de nombreux députés se posent la question. Vendredi, lors de l'audition des ministres Antoine Armand (Finances) et Laurent Saint-Martin (Budget) en commission des Finances, son président Insoumis Éric Coquerel a proposé la transformation de ladite commission en une véritable commission d'enquête parlementaire pour comprendre comment la France a pu voir son déficit et sa dette se creuser autant ces derniers mois et ces dernières années, avec des prévisions initiales pour 2024 visiblement très éloignées de la réalité. La dernière fois qu'une telle initiative avait été lancée, c'était pour l'affaire Benalla... il y a cinq ans.

À l'Assemblée nationale, le groupe LFI est loin d'être le seul à défendre l'initiative. Le socialiste Philippe Brun, vice-président de la commission des Finances, la soutient aussi publiquement. Même au sein de l'ancienne majorité, l'idée semble faire son chemin. « Je trouve ça toujours positif quand le Parlement fait son travail d'évaluation », a expliqué Gabriel Attal ce lundi matin sur France Inter, évoquant des dépenses passées « totalement justifiées » et d'autres « moins prioritaires ». Au sein du groupe Droite républicaine (DR), l'idée n'est pas vue d'un mauvais oeil. À Horizons non plus, le parti d'Édouard Philippe. « Je ne vois pas comment je pourrais m'opposer à la création d'une telle commission destinée à éclairer le Parlement », fait valoir le député François Jolivet, membre de la commission des Finances.

Verdict ce mercredi

« De toute façon, tous les groupes peuvent obtenir une commission par leur droit de tirage. S'ils veulent vraiment une commission, ils l'auront !, se défend une ancienne ministre. Cela nous permettra de défendre le bilan, et de rappeler à quel point personne n'a voulu que l'on supprime les dispositifs d'aides, que les LR ont conditionné une non-censure au déblocage de nouveaux chèques... » Comme un inventaire avant l'heure des années Macron ? Le chef de l'État et son ex-ministre Bruno Le Maire sont pointés du doigt par une partie de la classe politique. « La vérité apparaîtra plus tard », s'est contenté de répondre ce dernier à France 2. Un sujet visiblement explosif.

« Il faudra investiguer et comprendre comment on est passé à côté de tout cela », confie une source à Bercy. La semaine dernière, en Conseil des ministres, Antoine Armand a d'ailleurs surpris certains de ses collègues en évoquant des procédures internes pour comprendre les raisons d'un tel dérapage.

Ce mercredi, à 17 heures, les membres de la commission des Finances voteront en interne la demande d'attribution de ces pouvoirs exceptionnels. Cette demande sera ensuite notifiée à la présidente de l'Assemblée nationale. Si dans un délai contraint, celle-ci n'est pas saisie d'une opposition, ou si elle ne se prononce pas elle-même, la demande sera considérée comme adoptée. L'enquête pourra alors débuter.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mardi 15 octobre 2024 798 mots, p. AUJM6
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15 octobre 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

L'inattendu rabibochage entre Macron et Hidalgo

Longtemps polaire, la relation entre le chef de l'État et la maire de Paris s'est subitement normalisée. Sur fond d'intérêts communs. Selon nos informations, ils se sont même vus en tête à tête à l'Élysée.

Marcelo Wesfreid

Qui l'eût cru ? La détestation qui plombait depuis des années les relations entre le chef de l'État et la maire de Paris s'est envolée. Emmanuel Macron et Anne Hidalgo se sont même vus, mardi dernier, en tête à tête à l'Élysée, selon nos informations. « Cette rencontre aurait été inenvisageable voilà peu, et cela s'est très bien passé », admet un proche de l'édile socialiste. « Il y a une relation chaleureuse et de confiance entre eux », confirme-t-on au palais.

Emmanuel Macron et Anne Hidalgo ont passé en revue les grands dossiers qu'ils partagent, comme la réouverture de Notre-Dame, le 8 décembre, et l'aménagement du parvis. « Le président est attentif à Paris parce que c'est la capitale de la France, mais aussi parce que des choix structurants sont à trancher, maintenant que la période des JO est close », explique le député Ensemble pour la République de Paris Sylvain Maillard.

La réduction de la chaussée, place de l'Étoile ? La socialiste a accepté de temporiser, en attendant des études. Idem pour le réaménagement d'une partie de la place de la Concorde. « Hidalgo met de l'eau dans son vin, elle accepte des concessions pour que les projets aboutissent », souligne un proche du chef de l'État.

Même sur le dossier du périphérique, un terrain d'entente se dessine : la maire de Paris a décidé, le 11 octobre, qu'une concertation serait lancée sur la future voie réservée au transport collectif et au covoiturage, à la demande du ministre délégué aux Transports. À l'origine, cette restriction devait entrer en vigueur dès octobre. En revanche, Hidalgo n'a rien lâché sur la limitation à 50 km/h du périph. Autre avancée : les cars de touristes pourront continuer à circuler dans la future zone à trafic limité (ZTL) prévue dans le coeur de Paris, s'ils ont comme point de départ ou de destination l'une des voies incluses dans cette zone.

Les Jeux ont tout changé

Quel changement ! Sous François Hollande, les deux personnalités avaient croisé le fer sur le travail du dimanche. Le 16 mai 2017, Hidalgo avait accueilli froidement à l'Hôtel de Ville l'ancien ministre de Bercy, le jour de son investiture. Cinq ans plus tard, elle avait refusé de faire scintiller la tour Eiffel pour la victoire d'Emmanuel Macron, ce que demandait son équipe. « C'est 1,75 % de nuisance », avaient raillé les Marcheurs, rappelant son score à la présidentielle. Encore récemment, elle avait suscité la colère du Château en affirmant que, sur les transports, « on n'[était] pas prêts » pour les JO.

Tout a changé avec les Jeux. La liesse populaire est au rendez-vous. Succès mondial. Anne Hidalgo et Emmanuel Macron savourent. Les deux animaux politiques enterrent la hache de guerre, pour des raisons différentes. Le chef de l'État doit affronter une période de turbulences, sur fond de dissolution ratée. « Le président a besoin de reprendre de l'altitude, de reparler à tout le monde, il veut retrouver des copains et des copines », sourit un macroniste. « De son côté, Anne Hidalgo sait qu'elle est en train de retrouver une aura, qu'elle est moins radioactive », glisse l'un de ses proches.

Leur complicité, ils l'affichent désormais au grand jour. Dans des confidences à notre journal, le 13 septembre, Emmanuel Macron salue le choix de la maire de ne pas retirer immédiatement les anneaux sur la tour Eiffel. « C'était bien, de ne pas les enlever tout de suite, elle a eu raison », insiste le président.

Des relations « courtoises » et « respectueuses »

À la parade des athlètes, le lendemain, il remet des décorations aux médaillés au cours d'une cérémonie à l'Arc de Triomphe, en compagnie des organisateurs des JO et de la maire de Paris. « C'est courtois, respectueux, ce n'est plus arrogant. Le chef de l'État arrive même à l'heure aux cérémonies, il ne nous fait plus attendre », souffle un confident d'Anne Hidalgo.

Le 25 août, Emmanuel Macron sort de sa voiture avec ponctualité pour célébrer les 80 ans de la libération de Paris. L'accolade avec la maire de Paris est enjouée, suscitant un regard noir de Rachida Dati, assise à côté, qui vise la capitale en 2026. La réaction est capturée par les caméras. « Cette scène ne retire rien à l'amitié du président pour la ministre de la Culture », insiste un visiteur régulier de l'Élysée. Dans un paysage politique mouvant, où tout est possible, le chef de l'État ne veut se fermer aucune porte.

Le Monde
France, lundi 14 octobre 2024 1179 mots, p. 8
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12 octobre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Projet de loi de finances 2025

Budget : Barnier chahuté par son camp

Le premier ministre est critiqué par des macronistes peinant à faire le deuil du pouvoir et des élus LR turbulents

Nathalie Segaunes

Michel Barnier entre dans le dur, cinq semaines après sa nomination. L’examen du projet de loi de finances pour 2025, présenté en conseil des ministres, jeudi soir 10 octobre, devant un président de la République silencieux, a débuté vendredi matin en commission des finances de l’Assemblée nationale. Dette abyssale, dérapage budgétaire incontrôlé, situation internationale explosive, marchés à la réaction imprévisible, balkanisation de l’Assemblée nationale, « c’est un peu le franchissement de l’Himalaya sans les moufles », compatissait par anticipation l’ancien premier ministre Bernard Cazeneuve (2016-2017), le 9 octobre, sur France 5.

C’est un budget de rigueur que Michel Barnier veut faire adopter par le Parlement d’ici à la fin de décembre, en rupture avec ceux de ses quatre prédécesseurs : moins de fonctionnaires, plus d’impôts pour les grandes entreprises et les plus riches, mise à contribution des retraités, ponction sur les collectivités locales doivent permettre de ramener le déficit public de 6,1 % à 5 % du PIB.

Si la gauche a dénoncé sans surprise un budget « d’austérité »et l’extrême droite un effort « très mal réparti »entre riches et pauvres, les critiques sourdent aussi du camp présidentiel, et notamment du groupe macroniste Ensemble pour la République (EPR, 95 députés) de la frêle majorité relative. « On soutient évidemment l’entreprise de redressement des finances publiques, dit au Mondele député Renaissance de Gironde Thomas Cazenave, ex-ministre délégué chargé des comptes publics dans les gouvernements d’Elisabeth Borne et de Gabriel Attal. Mais on n’est pas d’accord avec certains sujets, notamment l’augmentation des charges sociales pour les entreprises », qui fait repartir à la hausse le coût du travail, une rupture avec le logiciel macroniste.

Des relations âpres

Le gel des pensions de retraite passe mal également, tout comme la hausse des taxes sur l’électricité, « seule énergie décarbonée que l’on produise », rappelle un élu ; ou encore la surtaxe sur les profits des plus grandes entreprises, contre laquelle l’ex-ministre de l’intérieur Gérald Darmanin avait alerté, sur Franceinfo, le 3 octobre, au nom de l’attractivité de la France. Emmanuel Macron lui-même a jugé, mercredi 2 octobre, à Berlin, que la solution ne pouvait pas être de « surtaxer ». Le groupe macroniste hésite toutefois à porter le fer contre la hausse des impôts sur les grandes entreprises et les plus riches, a priori populaire.

Les relations ont été âpres, durant la préparation du budget, entre le premier ministre et les députés macronistes. Invité par son prédécesseur Gabriel Attal à s’exprimer mardi devant le groupe EPR, le premier ministre a « pris la mouche », selon un participant, alors qu’une députée soulignait sans malice que sa venue était attendue depuis longtemps. « Rien de méchant, mais il a fait preuve d’une étonnante susceptibilité pour un politique aussi aguerri », s’étonnait après coup un cadre du parti présidentiel. « Je suis assez spontané », a lui-même reconnu le locataire de Matignon, jeudi, devant les journalistes.

Si l’incident révèle le caractère inflexible de l’ancien négociateur du Brexit, il en dit long sur la position inconfortable des députés macronistes, entre ceux qui peinent à faire le deuil du pouvoir et ceux qui « rêveraient d’être dans l’opposition, car c’est beaucoup plus facile », raille l’un d’entre eux. Tous savent cependant qu’ils devront mettre leurs désaccords en sourdine, et n’auront d’autre choix qu’approuver le budget. « Notre électorat nous demande de soutenir Michel Barnier », atteste le députe Renaissance du Val-de-Marne Mathieu Lefèvre, proche de Gérald Darmanin.

Si les macronistes éprouvent des états d’âme, Michel Barnier, qui « ne supporte pas l’insincérité et les coups de menton » selon un député proche de lui, doit de son côté se méfier de ses propres emportements. Sa passe d’armes avec Gabriel Attal, dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale, le 1er octobre, lors de laquelle il promet d’être « très attentif » aux propositions du président du groupe EPR « pour faire face à un déficit trouvé en arrivant », sous-entendant que ce déficit était du fait de son prédécesseur à Matignon, a eu un écho inattendu, à la surprise du premier ministre. « Une telle médiatisation des échanges n’existe pas à Bruxelles », souligne ce même député.

S’il « di[t] ce qu[’il] pense » à son jeune prédécesseur, Michel Barnier fait très attention, en revanche, à ne jamais lâcher un mot de trop sur le président de la République. Ainsi a-t-il imputé la « dette abyssale » de la France à « quarante ans de laisser-aller », mardi, lors de la première réunion hebdomadaire des présidents de groupes du « socle commun ». Soucieux de ne pas accabler, dans ce huis clos réunissant toutes les composantes de la coalition centrale, le locataire de l’Elysée.

« Manque de solidarité »

Contre toute attente, le président du groupe Droite républicaine (qui rassemble les députés Les Républicains, LR), Laurent Wauquiez, ne facilite pas, lui non plus, la tâche de Michel Barnier, pourtant issu de la même famille politique. Alors qu’ils devaient choisir, pour la présidence de la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale, entre l’ancien ministre de l’agriculture d’Emmanuel Macron Stéphane Travert et l’altermondialiste « insoumise » Aurélie Trouvé, les députés LR se sont majoritairement abstenus mercredi, permettant la victoire de la seconde. Un « accident » dû à la rivalité entre Gabriel Attal et Laurent Wauquiez, ce dernier ayant rompu l’accord passé en juillet pour la répartition des postes à l’Assemblée.

Aussi le premier ministre devra-t-il composer avec des députés mélenchonistes à la tête de deux commissions, celle des finances étant présidée par le député de Seine-Saint-Denis Eric Coquerel. Michel Barnier a appelé Gabriel Attal pour lui assurer qu’il déplorait ce « manque de solidarité »de la part du groupe LR, au sujet duquel il se dit « préoccupé ». Il a également tenté de joindre Laurent Wauquiez, qui n’a pas daigné décrocher son téléphone.

Le marathon budgétaire ne s’annonce donc pas comme un chemin de roses pour le premier ministre. Mais, dans la bataille d’opinion qui vient, « Michel Barnier a des atouts », note Frédéric Dabi, directeur général de l’institut de sondage IFOP. Le septuagénaire, qui affiche le calme des vieilles troupes, « colle très bien avec cette envie d’apaisement des Français » constatée pendant les Jeux olympiques de Paris, juge le sondeur. Expérimenté, mais sorti du champ politique depuis des années, rappelé aux affaires pour redresser les comptes du pays, mais sans ambition présidentielle, sérieux et sans emphase, le Savoyard « apparaît rassurant par rapport à Emmanuel Macron, président paratonnerre qui continue de cristalliser le mécontentement », constate M. Dabi.

Aux yeux de Français qui « aspirent à un peu de stabilité et d’apaisement, Michel Barnier joue habilement de sa posture d’homme d’expérience » , abonde Thierry Beaudet, président du Conseil économique, social et environnemental. Une image qui sera, dans les semaines qui viennent, le seul véritable appui du premier ministre, dans un paysage politique atomisé.

Libération
lundi 14 octobre 2024 1440 mots, p. 10,11

france

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13 octobre 2024 - Libération (site web)

Affaire des assistants fictifs La défense très politique de Marine Le Pen

Tristan Berteloot

france

La «patronne» du Rassemblement national est auditionnée ce lundi, et ce pour trois jours. Elle avait donné un avant goût de son argumentaire le 9 octobre, lorsqu'elle avait dénonçé à la barre une instruction «à charge», accusant le Parlement européen d'avoir une dent contre sa formation.

M ercredi, au tribunal correctionnel de Paris. Marine Le Pen quitte la barre comme on salue après une performance théâtrale. Puis fonce retrouver sa place au premier rang du banc des prévenus. La députée du Pas-de-Calais vient d'assurer vingt minutes de face-à-face avec les juges et le représentant du ministère public, jouant sa partition, dans un quasi monologue, développant sa version à elle du procès des assistants parlementaires RN fictifs, où elle risque son avenir politique et une lourde condamnation. Depuis les débuts, elle raconte que, dans cette affaire, l'instruction a été faite «à charge» contre elle et sa formation, que tout ici n'est qu'une succession d'«a priori» du parquet, d'une parfaite «mauvaise foi»… «Que les idées [de ce dernier] soient incrustées dans la tête du tribunal, cela me dérange», dit-elle, cherchant à retourner la présidente, Bénédicte de Perthuis. Le verbe haut, Marine Le Pen a ainsi grondé, pour envelopper la salle de sa présence, sûre d'elle, un coude parfois posé sur le pupitre, offrant un avant-goût des trois jours d'auditions qui vont commencer pour elle ce lundi.

collaborateurs obéissants Elle devra alors expliquer – notamment – comment et pourquoi Bruxelles a pu supporter entre 2009 et 2016 les rémunérations de sa directrice de cabinet, Catherine Griset, et, de façon encore plus singulière, celle de son garde du corps, Thierry Légier. Mais nous n'en sommes pas encore là : le spectacle que donne Marine Le Pen ce mercredi 9 octobre, la mise en bouche de ce qui va suivre à partir de cette semaine, sert à rappeler l'évidence. L'animal politique est au centre de tout. Le procès, qui se tient jusqu'au 27 novembre, n'est pas tant celui des fameux «assistants», que celui de Marine Le Pen et des méthodes d'un Front national qu'elle a longtemps dirigé.

Dans un parti où tout n'existe que par et pour la «patronne», des collaborateurs obéissants et soumis, persuadés d'être persécutés par Bruxelles, ont bien été payés par l'Europe pour travailler en fait pour le FN, parce que des têtes pensantes du parti d'extrême droite l'avaient décidé ainsi. Quand le mouvement, lourdement endetté, a mis en place cet ingénieux système présumé, lll lll destiné à accaparer de 2004 à 2016 le plus de ressources disponibles possibles, entre 3,2 et 4,5 millions d'euros d'argent public, selon le tribunal, c'était pour rémunérer ses collaborateurs, et au bout du compte faire avancer sa cause et l'ascension de Marine Le Pen. Voilà pour l'éventuel mobile. Cela, il n'est plus vraiment question de le contester. Mais pour voir la cheffe de l'extrême droite française assumer la chose, il faudra repasser. Car l'entièreté de sa défense découle de l'idée qu'elle et son mouvement se font des institutions, de tout ce qu'il assimile depuis toujours au «système», l'Europe qu'elle a en horreur, et son administration, considérée comme une adversaire. Forcément, puisque le FN est un parti europhobe. Donc, quand l'affaire éclate en février 2015, après la publication par le FN d'un organigramme présentant les noms d'assistants européens semblant travailler en réalité pour le parti, celui-ci, certain de son bon droit, va, au lieu de chercher à arrondir les angles avec le Parlement européen, persévérer dans son entêtement à s'y opposer, gonflé par un sentiment d'impunité non équivoque.

«rien n'a jamais été dissimulée «Je dis que ce que nous avons fait, nous avions le droit de le faire, martèle Le Pen devant les juges. Et si nous l'avons fait, c'est parce que l'administration du Parlement européen nous a autorisés à le faire. En tout cas, elle n'est pas intervenue, elle n'a alerté aucun député. Pourquoi l'administration ne l'a pas fait ? C'est qu'elle considérait que nous n'étions pas en situation de violation des règles.» «Vous verrez tout au long de ce procès qu'en réalité, rien n'a jamais été dissimulé», dit-elle encore. Oubliant un peu vite les faux produits par certains élus pour cacher l'emploi présumé fictif de certains collaborateurs. «L'administration était parfaitement au courant de tout, car s'il y avait une difficulté, on se tournait vers elle. Et on ne peut pas imaginer que si l'administration avait vu des difficultés, elle ne se soit pas tournée vers nous.» Voilà que Marine Le Pen ressort l'argument politique, toujours le même : le Front national serait, depuis les prémices de l'affaire, victime d'une cabale de ses adversaires. «Il serait malheureux de ne pas admettre que nous sommes la bête noire du Parlement, avait-elle déjà évoqué début octobre, peu après l'ouverture du procès. L'idée qu'il puisse y avoir des députés qui s'opposent à cette construction de l'Union européenne, c'est quelque chose qui dérange.» Et comme l'affaire éclate en 2015 après un signalement à la justice du président du Parlement européen de l'époque, Martin Schulz, un «socialiste», il ne pourrait en être autrement. «Il n'y a que postérieurement à ce scandale politique généré par Schulz que, tout un coup, toute une série d'obligations nous sont tombées dessus, de règles qui sortaient de nulle part, ou alors d'une application extrêmement stricte qui précédemment n'avait pas fait l'objet d'une telle fermeté de la part de l'administration», estime Marine Le Pen. Peu importe que le règlement de Bruxelles ait été à l'époque tout à fait clair et accessible à tous. Là se trouve tout le paradoxe de la démonstration de Le Pen, rappelée par ailleurs par le ministère public : contrairement à ses dires, le FN ne s'est pas empressé de régulariser sa situation au moment des premières investigations. S'il était si sûr de son bon droit, dans le cadre de relations régulières et courtoises avec l'administration européenne, pourquoi ne pas rectifier le tir ? Réponse, encore, de la responsable frontiste : «Bien entendu, notre opposition a été ferme, car cette affaire est une affaire totalement politique. [En 2015], le Parlement européen s'est lancé dans une véritable guerre à l'égard du Front national. A partir du moment où nous considérons que nous sommes traités de façon anormale et injuste, nous nous en défendons. J'ai refusé de verser la preuve du travail parlementaire de mon assistante Catherine Griset, car je considérais que cette direction politique du Parlement n'avait pas à avoir accès à ces éléments. Je ne me suis pas du tout précipitée à rembourser les sommes, car je considère qu'elles ne sont pas dues.» «Ambiguïté» C'est en effet dans cette «opposition ferme», pas seulement au Parlement, mais surtout à la justice française, que Marine Le Pen a refusé à plusieurs reprises de se rendre aux convocations des juges ; que, le 17 février 2016, lors d'une perquisition au siège du Front national, Marine Le Pen a filmé les policiers avec son téléphone portable. «Après lui avoir une nouvelle fois demandé d'arrêter de filmer notre intervention, peut-on lire dans un procèsverbal qu'a pu consulter Libération, Marine Le Pen coince son téléphone portable dans son décolleté de manière qu'il puisse toujours filmer et nous demande en souriant si on viendra le chercher.» Autre illustration : le 20 février 2017, au cours d'une perquisition au domicile de Catherine Griset, cette dernière reçoit des appels de Marine Le Pen lui demandant de ne «répondre à aucune question et de réserver ses réponses aux juges d'instruction». Sur le fond, la stratégie de la «patronne» du RN n'est pas nouvelle, Le Pen l'a régulièrement utilisée au cours de l'instruction, devant les juges, comme lors de l'une de ses auditions, le 17 avril 2019, assumant l'utilisation par son parti de ces ex-collaborateurs pour «faire de la politique avec leur député» au siège du parti, sans «faire le travail pour l'Union européenne» – mais en étant payés par celle-ci. Elle avait aussi affirmé que «le comportement du Parlement européen est politique à [son] égard. A ce titre j'aimerais lever une ambiguïté. Vous parlez du Parlement européen comme si celui-ci devait se parer de toutes les vertus, d'une neutralité presque génétiquement pure, ça n'est pas le cas. Il faut que vous, juges français, vous preniez conscience que l'administration du Parlement européen est politisée». La démonstration est elle aussi «politique» : en cas de condamnation de la candidate déclarée à la prochaine présidentielle, qui risque jusqu'à 1 million d'euros d'amende, dix ans d'emprisonnement et dix ans d'inéligibilité, la décision des juges sera considérée, au moins par son électorat, comme servant à barrer la route de la championne du «premier parti de France».•

«Il serait malheureux de ne pas admettre que nous sommes la bête noire du Parlement.» Marine Le Pen

Libération
lundi 14 octobre 2024 746 mots, p. 1,12,13

france

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13 octobre 2024 - Libération (site web)

Dominique Bernard et Samuel Paty honorés

Stéphanie Maurice

france

pages 12-13 Assassinat de Dominique Bernard Un an après, à Arras, «un très bel hommage, tout en pudeur» La cérémonie en mémoire du professeur tué s'est déroulée, conformément au souhait de sa femme, sans prise de parole politique, malgré la présence de plusieurs membres du gouvernement.

iberté, laïcité. Rire, sortir, étudier.

«L Continuer encore. Chanter, danser.

Continuer encore. Enseigner.

Continuer encore.» Les mots, enregistrés sur une bande-son, roulent sur la place des Héros à Arras (Pas-de-Calais). Dimanche matin se tient la commémoration de l'attentat qui a endeuillé la ville il y a un an, et coûté la vie à un Mer du PASDE CALAIS Manche professeur de lettres, Dominique Bernard, devant son établissement, la cité scolaire Gambetta-Carnot. L'assaillant, Mohammed Mogouchkov, un jeune Russe de 20 ans, avait blessé trois autres personnes, un professeur et deux agents, à l'intérieur du lycée, sous les SOMME 20 yeux de nombreux collégiens. Il est 11 heures, l'heure de l'attaque : les sonneries d'alerte d'Arras mugissent, figent la foule, saisissantes. Roses blanches Les visages sont graves, certains pleurent. La commémoration commence, une street-artiste esquisse sa fresque, réalisée en direct : l'envol d'une colombe avec un rameau d'olivier, Nord qui porte les valeurs de la République sous un ciel bas et gris-bleu. Les roses blanches sont partout. Celles triturées par des mains impatientes, celles portées religieusement, celles qui dépassent d'un sac à main, celles qui attendent par centaines, dans des vasques, d'être distribuées. Chacun pourra, à la fin de la cérémonie, déposer une fleur à la mémoire de l'enseignant, comme beaucoup l'avaient fait devant le lycée il y a un an.

BEL.

Arras NORD Isabelle Bernard, la veuve du professeur, se tient, comme d'habitude, loin des regards curieux. Elle l'a dit dans deux interviews accordées au Monde et à la Voix du Nord, elle ne veut plus de discours, et surtout pas de récupération politique. De la brochette de ministres présents, aucun ne prendra la parole : ni Bruno Retailleau (Intérieur), ni Didier Migaud (Justice), ni Anne Genetet (Education nationale). Même pas Agnès Pannier-Runacher, ministre de la Transition écologique, élue députée d'Arras en juillet. Le député Gabriel Attal est venu, lui aussi : l'attentat avait marqué son passage au ministère de l'Education. Seul Frédéric Leturque, le maire centriste de la ville, s'est exprimé : «Nous réaffirmons notre unité et notre force contre toutes les barbaries, nous réaffirmons notre soutien permanent à toutes les communautés éducatives.» «Message de fraternité» Benoît, 46 ans, ingénieur, a apprécié cette sobriété : «C'est bien que ce ne soit pas une tribune politique. Vu le contexte, on pourrait renforcer la fermeture sur soi. C'est important que les élus rappellent le message de fraternité.» Ils sont rares, les gens en colère, comme Marie- Paule, qui voudrait voir Mogouchkov condamné à mort. Eric, 57 ans, commercial, note : «Je condamne son geste, mais je ne me permettrais pas de le juger. C'est compliqué d'essayer de comprendre comment il fonctionne.» Nicole, 78 ans, enseignante à la retraite, n'est pas aussi indulgente : «J'habite un quartier populaire, et il y a beaucoup de femmes voilées, de façon ostentatoire, plus qu'il y a cinquante ans. En tant que citoyens, il faut lutter.» Mais, préciset-elle : «Il faut être tolérant. Tous les extrêmes, qu'ils soient politiques ou religieux, sont des dangers, des obscurantismes.» Isabelle Bernard a pensé dans ses moindres détails la cérémonie, qu'elle a voulue à l'image de son mari et de leurs goûts pour la danse, la musique, classique ou chanson française, et surtout pour la littérature. Son choix : J'atteste, un poème d'Abdellatif Laâbi, écrit après l'assassinat de Samuel Paty. Un ami de Claude Bernard s'avance, pour le dire, d'une voix qui ne tremble pas. «J'atteste qu'il n'y a d'être humain /que […] celui qui /dès qu'il ouvre les yeux le matin /se pose la question : /que vais-je faire aujourd'hui /pour ne pas perdre ma qualité et ma fierté /d'être homme ?» Frédéric Leturque termine, lui, son discours avec une phrase d'Antoine de Saint-Exupéry : «Si tu diffères de moi, mon frère, loin de me léser, tu m'enrichis.» C'est aussi le thème d'un prix littéraire portant le nom de Dominique Bernard dans lequel s'est investie sa veuve (lire ci-contre). Fabien, 39 ans, enseignant, a aimé la commémoration : «C'était un très bel hommage, tout en pudeur.» Quelques jeunes de 15 ans, scolarisés à Gambetta, ont trouvé cela bien, surtout «les poèmes et M. le maire». Ils racontent le moment difficile, les souvenirs qui reviennent, surtout Maël, témoin direct de l'attentat. Il lâche : «On est un petit peu endeuillés.»•

Le Figaro, no. 24926
Le Figaro, lundi 14 octobre 2024 792 mots, p. 6

Politique

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13 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Attal et Borne s'affrontent pour prendre la tête de Renaissance

Gabriel Attal va bientôt déclarer sa candidature pour devenir patron du parti présidentiel. Déjà en lice, Élisabeth Borne refuse de se retirer.

Quinault-Maupoil, Tristan

Pour son premier livre, Élisabeth Borne affiche un large sourire de circonstance. «Je suis impatiente de me tourner vers les défis que l'avenir nous réserve» , proclame l'ancienne chef du gouvernement en quatrième de couverture de Vingt mois à Matignon (Flammarion). «Compte tenu de (son) histoire et de (son) parcours» , la deuxième femme première ministre de la Ve République s'y présente à 63 ans comme «une anomalie statistique». « Mais je crois fermement que notre pays a besoin de l'engagement de personnes venues de différents horizons» , y écrit la députée du Calvados. Notamment à la tête du parti présidentiel, Renaissance ?

C'est l'objectif fixé en se déclarant candidate dans la presse dès le mois d'août. Un empressement qui a surpris les macronistes, qui n'ont arrêté la date du scrutin et les conditions d'organisation que jeudi dernier à l'occasion d'un long bureau exécutif. Nombreux sont ceux qui craignent que des divisions surgissent du congrès des 23 et 24 novembre, à même de saper un parti déjà fragilisé par la dissolution et les mauvais résultats des élections européennes. Alors même que Gabriel Attal, son successeur à Matignon, est décidé à entrer à son tour dans la course. Très probablement cette semaine à la faveur d'une communication adressée aux militants.

Mise en orbite vers 2027

Convaincus qu'il y sera largement plébiscité, ses soutiens interrogent l'intérêt d'Élisabeth Borne à poursuivre sa campagne. «Même ses proches ont peur qu'elle en sorte humiliée» , feint-on de s'inquiéter dans l'écurie attaliste. À en croire un texte récemment cosigné dans L'Opinion par une soixantaine de cadres départementaux, le député francilien bénéficierait déjà d'une longueur d'avance. La publication d'un sondage Ifop-Fiducial pour Sud Radio faisant état de l'écrasante volonté des sympathisants Renaissance (77 %) à voir Gabriel Attal s'emparer de la tête du parti, a galvanisé l'intéressé. Qui veut encore espérer que la mise en rayon du livre de l'ancienne première ministre, le 23 octobre, coïncide avec son retrait de la compétition. « Cette petite musique du match déjà plié est assez désagréable et contradictoire avec le souhait du « camp d'en face » qu'elle se retire» , grince un borniste. Lequel certifie que l'élue normande «est évidemment candidate et continue de faire campagne». En Provence-Alpes-Côte d'Azur samedi, elle a griffé le bilan laissé à Matignon par son rival, selon des propos rapportés par Var Matin : «On voit que les finances publiques se sont dégradées ces six derniers mois...»

Entre les deux anciens locataires de la Rue de Varenne, des médiations ont été engagées pour éviter le face-à-face redouté jusqu'à l'Élysée. Par trois fois au cours du mois écoulé, ils se sont rencontrés en tête à tête. Le trentenaire a proposé un ticket à son aînée, qui deviendrait numéro deux ou présidente du Conseil national de Renaissance (le Parlement interne). En vain pour l'instant même si une amie de l'ancienne première ministre doute qu'elle s'engage dans des «chamailleries» : «Je la sens de plus en plus distante» de cette compétition.

Le souhait de Gabriel Attal de cumuler le titre de secrétaire général de Renaissance avec celui de président du groupe « Ensemble pour la République » fait craindre à Élisabeth Borne qu'il transforme Renaissance en écurie présidentielle pour préparer une mise en orbite vers 2027. «Dans la période, on ne peut pas faire l'économie du collectif. Elle ne croit pas à l'homme providentiel» , résume une confidente. Les attalistes s'attendaient à ce qu'elle propose une résolution lors du bureau exécutif pour empêcher ce cumul. Il n'en a rien été. Une illustration, estiment-ils, qu'elle n'avait pas de majorité pour la faire adopter. Malgré plusieurs procurations, dont celle... de Sacha Houlié, qui a pourtant récemment claqué la porte du groupe Renaissance au Palais Bourbon.

Élisabeth Borne ne s'avoue pas vaincue pour autant. Elle voudrait réclamer un débat à Gabriel Attal, alors qu'il y est plutôt hostile. L'élu des Hauts-de-Seine ne veut pas prendre le risque d'une confrontation directe pour ne pas diviser son groupe de députés, qui a déjà enregistré cinq départs depuis le début de la législature. L'effacement guette Renaissance, qui ne compterait plus qu'une trentaine de milliers d'adhérents. À ses interlocuteurs, Gabriel Attal évoque «le choix d'incarnation» que ceux-ci vont devoir faire. 23 % (- 8 points) des Français seraient « satisfaits » s'il devenait président de la République, selon le dernier baromètre mensuel Ipsos-La Tribune Dimanche, tandis qu'Élisabeth Borne n'est pas sondée. Reste à savoir si les derniers militants macronistes sont à ce point pressés de tourner la page ouverte par Emmanuel Macron en 2016, pour en écrire une nouvelle. T.Q.-M.

Le Monde
Economie & Entreprise, lundi 14 octobre 2024 511 mots, p. 13

Atout France craint de disparaître

Le gouvernement veut fusionner les deux agences chargées de l’attractivité de l’Hexagone

Jessica Gourdon

Que va devenir Atout France, l’agence de l’Etat chargée du tourisme ? Alors que le secteur dispose, pour la première fois depuis 2007, d’une ministre chargée spécifiquement de ce domaine, Marina Ferrari, cette dernière pourrait être privée de son principal levier d’action.

Le gouvernement souhaite en effet rapprocher Atout France et Business France, pour faire des économies. La fusion de ces deux structures chargées de l’attractivité de l’Hexagone, l’une auprès des investisseurs étrangers, l’autre auprès des touristes, sera amorcée dès 2025 selon le projet de loi de finances de 2025, présenté jeudi.

La réforme d’Atout France, qui emploie 350 personnes (150 à Paris, 200 à l’étranger), est sur la table depuis un moment. Elle a notamment souffert de dysfonctionnements internes : mi-juin, la polytechnicienne Caroline Leboucher, sa directrice depuis 2019, a quitté ses fonctions, dans un contexte de tensions avec certains salariés. Depuis, elle n’a pas été remplacée. Coïncidence : Business France se trouve aussi sans capitaine depuis que son ex-directeur, Laurent Saint-Martin, a pris la barre du ministère du budget en septembre. Le moment peut sembler opportun pour un rapprochement. Pour prendre la tête de la future structure, deux noms circulent : Olivia Grégoire, députée Renaissance de Paris et ex-ministre en charge du tourisme, et Louis Margueritte, ancien député macroniste.

Chez Atout France, cette annonce de fusion a été accueillie de manière « très douloureuse », confie une cadre, en interne. D’autant que les deux agences ne jouent pas à armes égales : Business France est quatre fois plus gros. Surtout, aucune feuille de route n’a été communiquée, tandis que les crédits alloués par Bercy à Atout France sont en baisse depuis 2019 : ils passeront de 28,6 millions d’euros en 2024 à 24,9 millions d’euros en 2025.

Privée de moyens d’action

Dès cette date, elle ne bénéficiera plus, comme les trois précédentes années, des millions d’euros issus du plan de relance France 2030, ni des fonds additionnels du ministère des affaires étrangères, comme entre 2018 et 2024. Au total, sa subvention pourrait être amputée de moitié.

Dans ce contexte, beaucoup redoutent la disparition de tout ou partie de ses missions – que cela soit la promotion des territoires français à l’étranger, la production d’études, ou les actions pour aider les acteurs du tourisme à améliorer leur offre. Privée de moyens d’action, l’agence sera contrainte dès 2025 « de diminuer massivement ses dépenses », à commencer par « sa masse salariale et ses loyers », selon une note du comité exécutif d’Atout France, que Le Monde s’est procurée.

« Le tourisme, c’est 8 % du produit intérieur brut. Et ce sont des moyens réduits à peau de chagrin. On a l’impression que ça marche tout seul, mais c’est faux : si on ne fait rien, on se laissera distancer par d’autres destinations », regrette Michel Durrieu, directeur du tourisme en Nouvelle-Aquitaine, membre du conseil d’administration d’Atout France.

Le Monde
France, lundi 14 octobre 2024 598 mots, p. 9
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11 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Alors que les outre-mer bouillonnent, le budget de leur ministère baisse

Le gouvernement prévoit de réduire de 9 % les fonds alloués aux territoires ultramarins

Nathalie Guibert

Avec une baisse importante de 9 %, (250 millions d’euros), le budget annoncé jeudi 10 octobre pour les outre-mer en 2025 s’établit à 2,49 milliards d’euros, consacrés aux deux tiers aux exonérations de cotisations sociales destinées à soutenir l’emploi. Le programme de soutien à la compétitivité des entreprises augmente de 100 millions d’euros, mais celui des conditions de vie baisse de 300 millions d’euros environ, indique Christian Baptiste, député socialiste de Guadeloupe, rapporteur spécial du budget.

« Nous demandons au minimum la stabilité, compte tenu du déficit d’équipements structurants qui persiste dans les territoires d’outre-mer, de la vie chère, et des enjeux de la continuité territoriale », précise le parlementaire, qui plaide pour sanctuariser « des mesures d’exception exonérant les outre-mer de l’effort demandé aux collectivités ». L’exécutif s’est engagé à ce que vingt départements soient épargnés par les réductions de dépenses de fonctionnement, dont ceux des Antilles, de la Guyane, de la Réunion et de Mayotte.

Pas de quoi satisfaire les oppositions. D’une seule voix, les députés La France insoumise (Jean-Hugues Ratenon et Perceval Gaillard) et Rassemblement national (Joseph Rivière) de La Réunion ont ainsi co-signé une lettre au premier ministre, Michel Barnier, le 3 octobre, pour réclamer que le département soit exempté de l’effort annoncé sur les pensions des retraités.

« Effort de solidarité nationale »

Le budget du ministère des outre-mer ne représente qu’une modeste part (environ 10 %) de la dépense publique en faveur de territoires ultramarins, et le gouvernement fait valoir ses efforts relevant des autres missions de l’Etat. Mais les inquiétudes montent, à l’aube d’un plan de reconstruction massif pour la Nouvelle-Calédonie, pour laquelle 400 millions d’euros d’aides immédiates ont déjà été accordés depuis la mi-mai. En pleine révolte contre la vie chère en Martinique, l’affichage d’une baisse des crédits attire de vives critiques.

« Nous demandons un effort de solidarité nationale, partagé par les grands groupes de distribution qui ont constitué des empires dans nos territoires », soutient Béatrice Bellay, députée socialiste de la Martinique.

Bercy souligne dans sa présentation du projet de loi de finances que 400 millions d’euros sont programmés pour la deuxième génération des contrats de convergence outre-mer (nouveau nom des contrats de plan). Ou encore que « des crédits demeurent à haut niveau, 184 millions d’euros pour la ligne budgétaire unique qui soutient le logement ».

Par ailleurs, l’armateur des outre-mer CMA CGM, qui avait consenti un gel du tarif du container emporté durant la crise liée au Covid, se voit de nouveau appelé à contribution dans le cadre de la taxe exceptionnelle sur le fret maritime imposée aux entreprises réalisant plus de 1 milliard d’euros de chiffre d’affaires : celle-ci s’appliquera à la seule CMA CGM, à hauteur de 500 millions d’euros en 2025 et 300 millions en 2026.

Le ministre des outre-mer, François Noël Buffet, a fait part aux parlementaires de son soutien en vue d’amendements correctifs, mais la perspective d’un 49-3 relativise les marges de manœuvre.

En 2023, une large partie des amendements au projet de loi de finances pour 2024 avait été adoptée en commission contre l’avis du gouvernement, avec 1,8 milliard d’euros de dépenses supplémentaires pour un budget présenté de 2,6 milliards d’euros (alors en hausse de 4,5 %). Seuls 89 millions d’euros avaient été « sauvés » finalement à l’issue du 49-3.

L'Humanité
lundi 14 octobre 2024 839 mots, p. 8

Le budget 2025 ne tient qu'à trois fils

Aurélien Soucheyre

Gouvernement Macronie, députés LR et extrême droite, qui se sont entendus pour amener Michel Barnier à Matignon, se divisent de plus en plus sur le projet de loi de finance pour l'année prochaine, dont l'examen démarre cette semaine en commission à l'Assemblée nationale.

L es oeufs sous les chaussures de Michel Barnier craquellent déjà et il aura bientôt du jaune plein les pieds : le projet de loi de finances pour 2025, présenté en Conseil des ministres jeudi et débattu cette semaine en commission à l'Assemblée nationale, ne satisfait personne. Pire : il divise même la coalition de fait entre la Macronie, les LR et le RN, qui se sont entendus pour ne pas censurer le gouvernement. Mais d'où viennent les désaccords ? L'équation visant à résorber le déficit autour des 5 % de PIB alors que la dette du pays s'approche des 3 300 milliards d'euros semble impossible à résoudre en conservant le logiciel macroniste. Alors, devant l'impasse et une succession d'idées soit mauvaises, soit trop timides, les nouveaux partenaires du néolibéralisme se tirent dans les pattes.

Si Michel Barnier veut aller chercher 9,5 milliards sur le dos des collectivités locales, supprimer des milliers de postes de fonctionnaires et geler les pensions de retraite pendant six mois (soit une perte de 1 500 euros en moyenne par retraité, selon le député PS Jérôme Guedj), c'est surtout sa volonté d'augmenter la fiscalité qui désole une partie de la Macronie. L'ancien premier ministre Gabriel Attal, désormais président du groupe parlementaire Ensemble pour la République (EPR), a ainsi fait part de sa « crainte » devant le danger d'aller chercher « trop d'impôts », avec « le risque de déstabiliser la classe moyenne ». Pourtant, seuls les 300 entreprises réalisant un chiffre d'affaires de plus d'un milliard d'euros par an et le 0,3 % des ménages les plus riches (soit les foyers dont les revenus annuels dépassent les 500 000 euros) seront concernés par cette hausse.

Un premier ministre « préoccupé » par « un manque de solidarité »

Ce ne serait donc pas la classe moyenne qui fournirait cet effort. En réalité, elle paiera le prix des retraites gelées, des remboursements médicaux réduits et des services publics asphyxiés, puisque 5 milliards d'euros d'économies sont par exemple prévus rien que pour l'hôpital public. Autant de sujets sur lesquels les troupes présidentielles se font peu entendre. L'ancien ministre Gérald Darmanin est d'ailleurs lui aussi monté au créneau pour protéger les plus riches, avec cet argument : « Faire payer un impôt supplémentaire aux 65 000 foyers les plus aisés, c'est recréer un impôt sur la fortune, au risque de (les) voir quitter la France. » Le ministre du Budget, Laurent Saint-Martin, lui a rétorqué que seuls 24 300 ménages seraient assujettis. Cette opposition pourrait avoir quelque chose de factice, visant à faire oublier que ce sont bien les plus modestes qui paieront davantage le prix de l'austérité, si elle ne constituait pas une remise en cause d'un dogme macronien : celui du ruissellement et des cadeaux permanents aux plus riches prétendument pour le bien de tous.

Or les baisses d'impôts représentent une perte de recettes de 62 milliards d'euros pour 2023, selon la Cour des comptes, soit plusieurs centaines de milliards d'euros depuis 2017. Un bilan devant lequel Gabriel Attal et Gérald Darmanin, tous les deux anciens ministres du Budget d'Emmanuel Macron, semblent hagards. François Bayrou, président du Modem, en a profité pour les rappeler à l'ordre : « Il serait singulier que l'ex-majorité critique le nouveau gouvernement sur l'effort à accomplir pour corriger un bilan qui est en réalité le sien. » Mais il n'y a pas que de ce côté que les libéraux tanguent. Le RN sait qu'il tient le gouvernement en laisse et peut le faire tomber à tout moment. Et Laurent Wauquiez, chef de file des députés LR, a lâché en rase campagne le macroniste Stéphane Travert, ses troupes préférant s'abstenir lors du vote pour la présidence de la commission des Affaires économiques, remportée par l'insoumise Aurélie Trouvé. Un signal fort envoyé à l'exécutif, auquel Michel Barnier a, selon le Monde, répondu en se disant « préoccupé » par « ce manque de solidarité ».

Preuve supplémentaire des difficultés, le premier ministre a refusé de se lancer dans un budget rectificatif pour 2024. Incompréhension du député EPR Charles Sitzenstuhl, pour qui cela revient à « renoncer à des recettes supplémentaires d'au moins 3 milliards d'euros ». « Rouvrir un deuxième débat fiscal pour la seule année 2024 de façon quasi rétroactive ne me paraîtrait pas de bonne gestion », lui a répondu le ministre du Budget, Laurent Saint-Martin, sans doute peu désireux de se pencher sur le marasme dans lequel le budget en cours s'est embourbé, ses prévisions ayant volé en éclats. « Comment peut-on vous faire confiance ? » s'est interrogé le député du groupe de la Gauche démocrate et républicaine Emmanuel Maurel, et ce, alors que le président de la Cour des comptes, Pierre Moscovici, a jugé « fragile » et « non documenté » le projet de budget pour 2025. La bataille parlementaire s'annonce donc âpre, et le dépôt de nombreux amendements était attendu dans la nuit de dimanche à ce lundi.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, lundi 14 octobre 2024 521 mots, p. AUJM6
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14 octobre 2024 - Le Parisien

À gauche, des voix se font entendre sur la sécurité

Pour Raphaël Glucksmann comme au PS et au PC, des réponses sont possibles sans être « de droite ».

Julien Duffé

Le 5 octobre, lors de son discours de rentrée politique, l'eurodéputé Place publique Raphaël Glucksmann faisait « la promesse de ne rien mettre sous le tapis et d'aborder les thèmes qui semblent parfois rendre la gauche mal à l'aise », comme la sécurité, l'autorité, l'identité ou l'immigration.

La leçon a passablement énervé ses amis socialistes : « J'aime beaucoup Raphaël mais il faut qu'il arrête de penser que le monde a commencé avec lui », bougonne un cadre PS. Mais, à l'heure où le ministre de l'Intérieur, Bruno Retailleau, affiche un discours martial, Glucksmann n'est pas le seul à gauche à vouloir réinvestir le terrain de la sécurité.

Au PS, le député du Nord Roger Vicot entend déposer une proposition de loi visant à expérimenter « une véritable police de proximité » dans certains territoires. « Elle a été caricaturée par Nicolas Sarkozy, dit-il. Mais aujourd'hui, même les policiers de terrain reconnaissent que, en plus des forces d'intervention, de répression et d'investigation, évidemment nécessaires, il y a de la place pour une police intégrée à la population qui agisse en amont de la commission des faits. Cela changerait le regard réciproque entre forces de l'ordre et habitants. »

Gagner en crédibilité

Le même Roger Vicot, secrétaire national du PS à la sécurité, anime aussi une convention nationale, au parti, sur la sécurité et la prévention de la délinquance, dont les travaux seront présentés en février. « Il faut des solutions car ce qui domine chez nos concitoyens, c'est un grand sentiment d'inefficacité », fait valoir le député PS Philippe Brun. « Cette convention doit nous permettre de réaffirmer que toute la gauche n'est pas alignée sur la déclaration : La police tue », ajoute-t-il, en référence à un tweet de Jean-Luc Mélenchon, en 2022.

Le patron des communistes, Fabien Roussel, estime aussi qu'il faut « prendre à bras-le-corps » les questions de sécurité. Après la « réussite sécuritaire » des JO, il a proposé lui aussi de « rouvrir en grand le débat sur la création d'une police de proximité de 30 000 agents ». Une mesure qui figurait dans le programme du NFP.

µLe député (ex-LFI) François Ruffin a, lui, proposé la création d'une commission d'enquête parlementaire sur « la prévention de la récidive dans les cas de crimes sexuels et sexistes », expliquant répondre « à l'appel lancé par la première victime du meurtrier de Philippine », l'étudiante retrouvée morte le 21 septembre dans le bois de Boulogne.

Beaucoup reconnaissent qu'il reste difficile pour la gauche d'apparaître crédible sur ces sujets. « La droite a gagné une victoire sémantique en arrivant à faire croire qu'elle était intrinsèquement efficace sur la sécurité et la gauche invariablement laxiste. Or ce n'est pas vrai. La sécurité, c'est un vrai combat pour nous » fait valoir Roger Vicot. « Cela ne veut pas dire que nous porterons des discours de droite, cela veut dire que nous aurons nos réponses à ces questions », a prévenu Glucksmann le 5 octobre, expliquant que, en 2027, il faudra être « prêt à l'affrontement avec l'extrême droite sur tous les thèmes ».

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, lundi 14 octobre 2024 826 mots, p. AUJM6
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13 octobre 2024 - Le Parisien (site web)
14 octobre 2024 - Le Parisien

Entre LR et Éric Ciotti, le dégel

Trois mois après la déflagration d'une alliance avec le RN, le ton est bel et bien redescendu entre le président d'UDR et son ancienne famille politique. Au point d'en inquiéter certains.

Alexandre Sulzer et Quentin Laurent

Quand le député LRJulien Dive revient à l'Assemblée nationale en juillet dernier, il rêve d'une chose : attraper « par le colback » Éric Ciotti, qui a noué une alliance avec Marine Le Pen aux législatives, et « lui dire ses quatre vérités ». Mais finalement, il y renonce. Désormais, l'élu de l'Aisne préfère tout simplement ignorer celui qui est devenu président du groupe UDR quand il le croise au Palais-Bourbon : « Je suis passé à autre chose... »

Trois mois après la violente rupture entre Éric Ciotti et sa famille politique, l'heure est à l'accalmie. Certes, Éric Ciotti et ses anciens amis ne sont pas près de partir tous en vacances ensemble, mais le temps des invectives, des recours en justice est bel et bien passé. Une détente qui a été travaillée tout au long de l'été, au cours duquel le président du groupe Droite républicaine (ex-LR) à l'Assemblée, Laurent Wauquiez, et Éric Ciotti ont échangé pour enterrer la hache de guerre. Atterrissage réussi lorsque ce dernier annonce le 22 septembre dans « le Figaro » qu'il quitte enfin de lui-même la présidence de LR, mettant de facto fin au bras de fer judiciaire entre le parti et lui. De l'aveu même de la direction des Républicains, l'audience qui devait se tenir le 14 octobre avait peu de chances de donner raison au parti. Mais si l'argumentation juridique d'Éric Ciotti était solide, le positionnement politique de celui qui avait déjà créé l'UDR était intenable...

Ne pas insulter l'avenir

Dans son interview, Éric Ciotti acte la rupture avec LR mais calme le jeu en qualifiant de « talentueux » le maire de Cannes, David Lisnard, l'eurodéputé François-Xavier Bellamy et même Laurent Wauquiez. Alors qu'il voue aux gémonies « ceux qui sont dans le gouvernement d'Emmanuel Macron », il prend soin de rappeler qu'il a « du respect pour Bruno Retailleau ». Bref, Éric Ciotti n'insulte pas l'avenir.

« Notre modèle, c'est Le peuple de la liberté (la coalition des droites italiennes formée par Silvio Berlusconi en 2008). On veut bâtir des ponts, y compris avec LR », dit-on dans l'entourage d'Éric Ciotti, dont le leitmotiv reste « l'union des droites ». « Nous avons une différence stratégique avec LR. Mais sur le fond, nous pensons la même chose. Ce n'est pas le grand amour entre nous, mais trois semaines de divergences n'effacent pas trente ans de compagnonnage », glisse un lieutenant ciottiste qui qualifie les relations avec LR de « cordiales ».

La rupture de juin « a été une situation humainement difficile à vivre », considère pour sa part Laurent Wauquiez, qui s'est dit au cours de l'été qu'il n'était pas possible de « se laisser guider par l'amertume », avant de reprendre le contact. « On a restauré des relations courtoises », confie désormais le président de DR. « À partir du moment où Ciotti s'en allait, il fallait faire baisser la tension », glisse un proche. Au point d'imaginer de se retrouver ensemble à nouveau un jour ? « Éric Ciotti est désormais allié du RN, on considère qu'il y a une fracture nette avec LR », répond-on dans l'entourage de Laurent Wauquiez, où l'on se réjouit toutefois que les deux hommes ne souhaitent pas « s'enfermer dans une inimitié ad vitam ». D'ailleurs, personne à LR n'a élevé le ton après que « le Canard enchaîné » a écrit cette semaine qu'Éric Ciotti était parti avec le fichier des adhérents LR. « Tant qu'il ne l'utilise pas maintenant... », temporise-t-on.

Traduction la plus spectaculaire de cette paix froide : au conseil départemental des Alpes-Maritimes, Éric Ciotti reste membre du groupe LR dont est issu le président du département, Charles-Ange Ginésy. Certes, celui-ci a demandé à Éric Ciotti de lui confier la présidence du groupe, mais il lui laisse la présidence de la commission des finances.

« Trop de ménagement »

« J'ai demandé à Éric Ciotti de ne pas afficher ses convictions politiques au sein du département. Il y a l'Assemblée nationale pour cela », plaide le patron des Alpes-Maritimes, visiblement embêté, dans « Nice-Matin », le 4 juillet. « C'est une situation locale », minimise-t-on à Paris. En cas de division de la droite maralpine en effet, une nouvelle majorité départementale aurait pu se redessiner au profit du camp estrosiste.

De quoi en tout cas jeter le trouble chez certains. « On ne peut pas dire une chose à Paris, et une autre dans les Alpes-Maritimes ! », enrage un ténor LR du Sud. « Je suis convaincu que Laurent Wauquiez et Éric Ciotti vont finir par se retrouver. Laurent traite Éric avec trop de ménagement, je ne vois pas ce qu'il a à y gagner », s'inquiète un député de droite. « C'est incroyable, abonde un autre. On n'a pas de face. Les valeurs ont vite été oubliées ! »

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, lundi 14 octobre 2024 826 mots, p. AUJM4
Aussi paru dans
14 octobre 2024 - Le Parisien

Une nouvelle loi Immigration qui trouble les macronistes

La porte-parole du gouvernement a annoncé ce dimanche qu'un nouveau texte allait être débattu dès 2025. Certains députés de l'ex-majorité ne sont pas emballés.

Valérie Hacot avec Julien Duffé

C'est peu direque la confirmation sur BFMTV, ce dimanche, par la porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, de la mise sur le métier d'une nouvelle loi Immigration dès « début 2025 » n'est pas passée inaperçue. Le sujet était pourtant dans l'atmosphère : Bruno Retailleau avait déjà annoncé la couleur dans une interview à notre journal jeudi dernier : « Il faudra une loi pour compléter la loi Immigration de janvier, en grande partie censurée par le Conseil constitutionnel », assurait ainsi le ministre de l'Intérieur dans nos colonnes.

Un sujet qui lui tient à coeur puisque l'an dernier, alors qu'il était le puissant patron du groupe LR au Sénat, il avait porté, lors de l'examen de la précédente loi, les mesures de la droite sénatoriale durcissant largement le texte de l'ancienne majorité. Mais en l'annonçant ce dimanche, la porte-parole a officialisé que cette piste avait bel et bien été retenue par Matignon. « On la fera après le budget. En 2025 », certifie l'entourage de Michel Barnier, sans plus de précisions sur la date toutefois.

« 19 lois ces vingt dernières années »

Point de départ de ce nouveau texte : la volonté assumée du gouvernement de porter de 90 à 210 jours la durée de rétention, dans les centres de rétention administrative (CRA), des étrangers clandestins jugés dangereux. « Une loi est nécessaire pour le faire », précise Matignon, qui prévient cependant que le nouveau texte ne se bornera pas à cette seule proposition. « On ne s'interdit pas par principe d'y faire figurer d'autres dispositions. Tout cela se fera dans le cadre du dialogue, sans idéologie », précise une source gouvernementale. Et c'est justement là que le bât blesse.

Au ministère de l'Intérieur, on se verrait bien reprendre les mesures défendues l'hiver dernier par Bruno Retailleau, parmi lesquelles figuraient pêle-mêle les « quotas » migratoires fixés par le Parlement, le rétablissement du délit de séjour irrégulier, ou encore des restrictions du regroupement familial ou du droit du sol... Des dispositions censurées par le Conseil constitutionnel qui avait estimé à l'époque - sans se prononcer sur le fond - qu'elles étaient pour la plupart des « cavaliers législatifs ». Comprendre qu'elles n'avaient pas de lien direct avec le texte de loi.

La gauche n'a pas tardé à réagir. « Bruno Retailleau nous refourgue une nouvelle loi comme gage à l'extrême droite, tout ça est cousu de fil blanc », s'est ainsi emporté Olivier Faure, le premier secrétaire du PS, sur France Inter. Tandis que le député LFI Paul Vannier pointe ces « 19 lois Immigration ces vingt dernières années. Il en fallait bien une de plus pour satisfaire Le Pen. Ce gouvernement est un ramassis de larbins prêts à faire leur la politique de l'extrême droite pour se maintenir ». Façon de souligner que Marine Le Pen menaçait de censurer Michel Barnier si une nouvelle loi sur l'immigration n'était pas portée. « Si on ne s'occupe pas de l'immigration, ce sera un tsunami RN la prochaine fois », justifie l'entourage de Bruno Retailleau. Avant d'ajouter : « On va nous rejouer les postures sur les fractures que cela va susciter au sein du socle commun (LR, Renaissance, MoDem, Horizons). Mais, et d'une, beaucoup de députés de l'ancienne majorité avaient voté ce texte l'année dernière. Et de deux, on n'imagine pas beaucoup de députés capables d'assumer auprès de leurs électeurs qu'il n'y a rien à faire sur l'immigration », avance l'entourage de Bruno Retailleau.

« Une mauvaise manière faite à la majorité »

Il n'empêche, parmi les élus Ensemble pour la République (EPR), cette annonce a été accueillie diversement. Certes, à l'image de Gérald Darmanin, le prédécesseur de Retailleau à Beauvau, qui s'est dit prêt sur France 2 ce dimanche à voter un nouveau texte « si les choses sont positives pour les Français », certains n'ont pas trop d'états d'âme. « Le sujet, il faut le traiter, il y a une attente forte de la part des Français. Mais il faut une loi équilibrée », estime un député EPR qui se déclare toutefois surpris par le timing. « La ficelle est un peu grosse juste avant le débat sur le budget. On se demande pourquoi cette loi rentre dans l'atmosphère maintenant, renchérit un autre. La dernière loi a moins d'un an. On pourrait déjà s'assurer qu'elle est appliquée et faire un bilan avant d'en lancer une nouvelle. »

Quand d'autres, à l'image de Stéphane Travert, ex-socialiste rallié à Emmanuel Macron depuis 2017, sont carrément vent debout : « Je suis totalement opposé à ce que l'on revienne sur une loi Immigration », prévient l'ex-ministre de l'Agriculture, qui n'avait pas voté la précédente. Et d'enfoncer le clou : « Si c'est un appel du pied au RN, c'est une mauvaise manière faite à la majorité. » Stéphane Travert réclame désormais une discussion entre tous les partenaires du socle commun pour « caler tout ça ». Et faire valoir les « lignes rouges des macronistes » sur le sujet. Les débats s'annoncent houleux.

Le Monde
Economie & Entreprise, lundi 14 octobre 2024 1093 mots, p. 13
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12 octobre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Crédit d’impôt recherche, la manne contestée

L’aide fiscale, qui profite surtout aux grands groupes, a échappé au coup de rabot du gouvernement

Olivier Pinaud

Souvent visé, il est encore une fois passé entre les mailles du filet. Le crédit d’impôt recherche (CIR) a échappé au plan de rigueur annoncé lors du projet de loi de finances 2025, jeudi 10 octobre, par le gouvernement. Le dispositif, qui permet aux entreprises de récupérer 30 % de leurs dépenses en recherche et développement (R&D) jusqu’à 100 millions d’euros, puis 5 % sur les sommes additionnelles, avait pourtant tout de la cible facile.

Pour 2024, son montant est estimé à 7,6 milliards d’euros, ce qui en fait la première dépense fiscale de l’Etat depuis l’extinction, en 2023, des créances du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi. L’inspection générale des finances concluait, dans une note de mars, qu’il était possible d’économiser 400 millions d’euros de CIR sans réforme structurelle.

« Il coûte, mais il rapporte aussi beaucoup », avait affirmé Antoine Armand, le ministre (Renaissance) de l’économie, dans le Journal du dimanche, le 21 septembre, pour rappeler l’attachement du parti d’Emmanuel Macron à ce dispositif, créé en 1983 sous François Mitterrand et renforcé par Nicolas Sarkozy en 2008.

Les organisations patronales se félicitent de cette décision. Pour le Medef, toucher au CIR aurait été une triple peine, en plus de l’impôt exceptionnel et de la hausse des charges patronales. « Nous sommes conscients des contraintes financières de l’Etat, mais il aurait été fou de s’attaquer, même à la marge, à l’un des moteurs de la réindustrialisation », insiste Alexandre Saubot, le président de France Industrie. Soulagé, Hugo Weber, le directeur des affaires publiques de Mirakl, une société créée en 2012 et spécialisée dans les places de marché sur Internet, l’est aussi : « Sans le CIR, il nous serait impossible de faire 100 % de notre R&D en France comme aujourd’hui. En réduisant nos charges, il améliore notre capacité à attirer les meilleurs chercheurs face à la concurrence internationale. » Au total, le CIR sert pour moitié à couvrir des charges de personnel.

L’Association nationale de la recherche et de la technologie calcule chaque année le « cours du chercheur ». Résultat, grâce au CIR, la France est plus compétitive que l’Allemagne, le Royaume-Uni, le Canada ou le Japon, alors que sans lui, un chercheur français serait le deuxième plus cher au monde, après les Etats-Unis. Quasiment tous les pays de l’OCDE ont des dispositifs d’aide à la R&D. En retard, l’Allemagne a adopté le sien en janvier 2020. Les Etats-Unis n’en ont pas, mais les entreprises innovantes sont soutenues par la commande publique.

Le CIR n’est pas totalement sauvé. L’idée d’un coup de rabot reviendra lors du débat de la loi de finances au Parlement. Le Nouveau Front populaire a annoncé, mercredi, qu’il déposera un amendement sur le CIR pour économiser 3 milliards d’euros alors que les sommes remboursées aux entreprises ont explosé depuis la réforme de 2008. Avant celle-ci, le montant du CIR n’était que de 1,8 milliard d’euros.

Licenciements d’ingénieurs

Ce ne sera pas la première fois que des parlementaires chercheront à le raboter. A l’automne 2023, lors de l’examen de la loi de finances pour 2024, deux amendements avaient été retenus, avant d’être balayés par l’adoption du budget au moyen de l’article 49.3. L’un des deux, porté par la députée du Maine-et-Loire Stella Dupont (non inscrit, ex-Renaissance), prévoyait d’exclure les banques.

Même si la finance ne capte que 1,5 % de cette aide fiscale, derrière les industries électriques et électroniques (15,5 %), l’informatique (15,3 %), la pharmacie et la parfumerie (11 %) ou la construction navale, l’aéronautique et le ferroviaire (6,7 %), l’amendement voulait répondre à l’une des principales critiques exprimées contre le CIR : il profiterait surtout aux grandes entreprises. Le groupe d’aéronautique Safran a récupéré 159 millions d’euros de CIR en 2023, soit 13 % de sa R&D. TotalEnergies OneTech, le pôle d’ingénieurs du géant de l’énergie, a perçu 32 millions d’euros. Chez Capgemini, le montant des créances s’élevait à 71 millions d’euros.

Selon le ministère de la recherche, sur les 16 300 entreprises bénéficiaires du dispositif en 2021, 465 étaient de grandes entreprises, mais elles captaient 42 % du montant du CIR. Les 13 600 PME n’en percevaient que 31 %, alors qu’elles ont plus de mal à accéder aux financements bancaires ou de marchés pour payer leur R&D. « Les ETI[entreprises de taille intermédiaire] et les grandes entreprises ne faisant pas face à ces contraintes de liquidité, la réforme du CIR de 2008(…) n’aurait pas eu d’effet sur leur capacité à innover », souligne un rapport de 2021 du Conseil des prélèvements obligatoires. En clair : les sociétés du CAC 40 pourraient s’en passer.

« Les grands groupes peuvent vivre sans. Mais, si on réduit leur aide, le risque indirect serait une baisse de leur collaboration en R&D et de leurs commandes auprès des plus petites entreprises », nuance Valerian Giesz, directeur général de la start-up d’ordinateurs quantiques Quandela. Selon le directeur scientifique d’un industriel du CAC 40, qui ne veut pas être nommément cité, un emploi en R&D dans son entreprise permet la création de dix postes en aval, dans la fabrication et les ventes, dont cinq chez les sous-traitants.

Autre critique : cette aide fiscale n’empêche pas les licenciements d’ingénieurs. Le laboratoire Sanofi, l’un des principaux bénéficiaires du CIR, a annoncé en avril la suppression de 330 postes de R&D en France. L’équipementier en télécoms Nokia, qui touche environ 60 millions d’euros de CIR par an, termine son sixième plan de départs en huit ans, pour des effectifs totaux réduits de moitié. « Sans le CIR, nous aurions probablement rétréci encore plus rapidement en France. Mais, il faudrait que le dispositif soit conditionné à des critères d’emplois », soulignent Virginie Gervais-Bazin et Olivier Marcé, délégués CFE-CGC chez Nokia. Sans compter que le gain d’impôts généré peut remonter vers une maison mère située à l’étranger par le biais de prestations de R&D rémunérées. Par deux fois, dans les affaires Philips et STMicroelectronics, l’administration fiscale a contesté ce mécanisme devant les tribunaux administratifs mais a été déboutée. De quoi nourrir les prochains débats.

L'Humanité
lundi 14 octobre 2024 535 mots, p. 13

Le Parlement européen exige des mesures de protection urgentes

Jean-Jacques Régibier

Pour les eurodéputés, l'augmentation des droits de douane sur les importations chinoises ne suffit pas. Le choix du tout électrique en 2035 fait débat.

Strasbourg (Bas-Rhin), correspondance particulière.

Même si les ventes stagnent depuis ces cinq derniers mois, les voitures neuves électriques et hybrides ont le vent en poupe sur le vieux continent. Poussée par le Green Deal (pacte vert) européen, leur part de marché a plus que doublé entre 2020 et 2023 (de 12 % à presque 26 %), les véhicules thermiques (essence ou diesel) dégringolant de 75 % à moins de 50 %. Or, dans ce marché en expansion, l'Europe ne part pas en pole position.

« La plupart des entreprises européennes sont encore à la traîne en matière d'innovations. Elles ont du mal à fabriquer des véhicules rentables et abordables », souligne Guillaume Ragonnaud, analyste au Parlement européen. Un seul des 15 véhicules à batterie les plus vendus dans le monde est produit dans l'Union européenne (UE). La situation est d'autant plus inquiétante que les États-Unis et la Chine avancent à pas de géant. Spécialement cette dernière qui, après avoir détrôné le règne mondial de l'Américain Tesla, a vu la part de marché de ses constructeurs dans l'UE bondir de 5 %, à plus de 28 %, entre 2020 et 2023 (+ 40 %, entre 2022 et 2023). Dans cette atmosphère de sauve-qui-peut, les Vingt-Sept ont donné le feu vert à la Commission pour augmenter les droits de douane sur les importations chinoises de 35,3 %, en plus des 10 % déjà appliqués, provoquant la colère de Pékin et l'échec du dernier round de négociations ce samedi.

« bruxelles se défile »

« On est vraiment les derniers naïfs du marché. 48 % de droits de douane au maximum, après un an d'attente, ce n'est pas suffisant ! L'UE se défile clairement face à la concurrence déloyale venue de l'étranger », réagissait, mardi, la députée européenne Marina Mesure (La Gauche) sur le plateau de « l'Humanité ».

Tandis que le commissaire européen Valdis Dombrovskis est venu confirmer la semaine dernière que l'UE maintenait son objectif de 100 % de véhicules électriques pour 2035, le PPE, par l'intermédiaire de son porte-parole Dennis Radtke, demandait que « l'interdiction des moteurs à combustion soit révisée de toute urgence pour protéger les travailleurs et défendre leurs perspectives d'emploi », prônant un « accord industriel ». Plus à droite, Elena Donazzan (ECR) noircit le tableau : « Nous ne pouvons pas passer à l'électrique dans le délai qui nous est donné, il n'y a pas d'infrastructure de réseau appropriée, pas de financements, pas de demande, c'est trop cher. »

A contrario, Mélissa Camara (Les Verts) a demandé de « ne pas tomber dans le piège de l'industrie automobile » et préconise, au lieu du report des objectifs pour 2035, de « mettre en place des mesures de soutien pour éviter de mettre des milliers de personnes sur le carreau », ainsi que « des régimes fiscaux avantageux pour l'acquisition de véhicules électriques ». Soucieux du risque de casse sociale, le groupe de La Gauche propose, par la voix de Rudi Kennes, « un moratoire sur la fermeture des usines automobiles, des obligations légales de maintien des emplois et un engagement à produire des voitures électriques abordables. C'est une honte que la classe ouvrière paie le prix de l'échec de l'économie de marché ».

Le Monde
Le Monde l'époque, lundi 14 octobre 2024 1588 mots, p. EPH3
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13 octobre 2024 - Le Monde (site web)

« L’égalité dans le couple hétéro, une révolution inachevée »

Propos recueillis par Nicolas Santolaria

Les journalistes Guillaume Daudin, 37 ans, et Stéphane Jourdain, 46 ans, après s’être intéressés dans un précédent ouvrage à la contraception masculine, publient L’arnaque des nouveaux pères. Enquête sur une révolution manquée (Glénat, 184 pages, 20,50 euros). Dans ce livre illustré par le dessinateur Antoine Grimée, ils s’interrogent sur le manque d’implication des hommes dans les tâches parentales et souhaitent que leur travail fasse l’effet d’un « coup de fouet ».

Dans votre ouvrage « L’Arnaque des nouveaux pères », vous laissez entendre que l’image du superpapa qui s’est diffusée ces dernières années ne colle pas tout à fait à la réalité…

Guillaume Daudin : Selon le discours mainstream, les pères seraient plus impliqués, plus soucieux de gérer leurs enfants, de partager les tâches ménagères. Il y aurait un consensus autour de cette image, diffusée notamment dans la presse. Quand nous avons commencé à discuter de ce sujet autour de nous, nous nous sommes heurtés au ressenti des femmes, qui en avaient un peu marre d’entendre toutes ces louanges adressées à leurs conjoints quand elles n’en recevaient jamais lorsqu’elles faisaient les mêmes tâches, sinon plus.

C’est donc le ressenti des femmes qui vous a conduit à vous interroger sur ce mythe du « nouveau père » ?

Stéphane Jourdain : Oui, mais pas que. Ce qui m’a mis la puce à l’oreille, ce sont les réunions parents-professeurs, où à chaque fois je compte le nombre d’hommes. L’autre jour, pour la rentrée, on était vingt-huit parents et il y en avait six.Les pères ont toujours de meilleures excuses pour sécher ce genre d’événement : un travail qui est plus important, tout un tas de contraintes.

Pourtant, on observe une plus grande implication des pères, notamment émotionnelle…

G. D. : L’investissement émotionnel a avancé plus vite que l’investissement dans la gestion bassement matérielle du quotidien d’un foyer, qui est très dure. Le cambouis de la parentalité, c’est aller chercher les enfants, les déposer, gérer leurs activités, la maison, les courses.

S. J. : De ce côté-là, cela bouge beaucoup plus lentement. En France, en 1986, les femmes effectuaient 80 % des activités parentales. Et vingt-cinq ans plus tard, en 2010, c’était passé à 71 %. C’est une donnée-clé. Autre chiffre fou : les hommes passent moins de temps sur les tâches domestiques quand ils sont parents que quand ils n’ont pas d’enfants. L’homme progressiste de gauche a l’impression que l’essentiel a été fait. En réalité, le plus gros du combat est devant nous.

G. D. : Et ces chiffres ne prennent pas en compte la charge mentale, qui ne se quantifie pas, mais qui est énorme. Certes, les hommes exécutent un peu plus de tâches, mais les femmes gèrent encore les questions de planification et d’anticipation. Souvent, après avoir préparé les bagages de leurs enfants, elles font aussi ceux de l’autre enfant de la maison, c’est-à-dire de leur compagnon. Beaucoup d’hommes ont du mal à se considérer comme pleinement adulte et se victimisent sur le mode : « On peut encore être imparfait, non ? ! »

Y a-t-il des domaines spécifiques où ce manque d’investissement est patent ?

G. D. : Quand on fait le palmarès des tâches, les pères sont devant pour le bricolage, le jardinage…

S. J. : … le barbecue, la voiture. Mais il y a des items qui n’existent pas, comme préparer la crème solaire pour le gamin à la plage. Les femmes s’en occupent dans 99 % des cas. Pendant l’enquête, on a découvert que les hommes sont plus enclins à faire des choses quand elles sont valorisées socialement. Donner le biberon, oui. Mais les trucs cachés, qui ne se voient pas, comme préparer les vêtements pour le lendemain à l’école, ça, c’est une catastrophe. Prendre rendez-vous chez le pédiatre, c’est en grande majorité les femmes qui le font. Moi, je suis aussi là-dedans. Je me souviens très bien d’un moment où j’avais ma fille dans le porte-bébé, je m’étais pris en photo devant un miroir et je l’avais mise sur Instagram. En vrai, ce n’est pas tant d’aller vers un monde égalitaire qui m’intéresse, mais de ramener ma fraise.

Ce narcissisme des nouveaux pères que vous pointez, cette mise en scène de soi avec l’enfant, est-ce réellement un frein à l’investissement concret ?

S. J. : C’est compliqué, car les images de pères actifs avec leurs enfants sont rares : elles sont donc nécessaires mais fonctionnent en trompe-l’œil. Au début, on voulait commencer le livre avec le chanteur Vianney qui était apparu dans un magazine en train de préparer un biberon avant un concert. La photo était assortie d’une légende qui soulignait qu’il n’hésitait pas « à donner un coup de main à la maman ».

Les hommes sont-ils conscients que leur maigre implication est exagérément mise en valeur ?

S. J. : Les hommes se racontent une histoire à laquelle ils ont envie de croire. Ce qui a bien évolué, en revanche, ce sont les attentes des femmes qui, avec la vague #metoo, en ont de plus en plus marre de cette inégalité et l’identifient beaucoup mieux. Certaines essaient d’éduquer leur conjoint, avec plus ou moins de succès. D’autres abandonnent le mode de vie hétérosexuel, se mettent en couple avec des femmes. Ou font des burn-out parentaux.

Outre l’égoïsme, quelles sont les raisons de ce manque d’investissement ?

G. D. : C’est ce que l’auteur Cédric Rostein appelle le « papatriarcat ». Dans le couple hétérosexuel, il peut y avoir une prolongation du patriarcat au moyen de la paternité, une sorte de patriarcat à la sauce papa. De nombreux pères s’accommodent de privilèges difficiles à remettre en cause. Face à cette répartition des tâches très inégalitaire, on est au-delà de l’aveuglement, on est sur l’acte volontaire de ne rien faire, parce qu’on est content de la situation. L’égalité dans le couple hétéro est une révolution manquée, inachevée. A cela s’ajoute une inégalité d’ordre économique, les femmes passant plus souvent à temps partiel pour s’occuper des enfants.

N’y a-t-il pas également un déficit de culture éducative chez les hommes ?

S. J. : Oui. C’est un peu lié au fait que nous avons beaucoup été élevés comme des parpaings. J’aurais adoré que mon père m’explique comment changer une couche, ou ma mère ou ma grand-mère. En tout cas, que cette transmission ne soit pas genrée. J’aurais été moins empoté avec mon premier enfant.

G. D. : On constate aussi un déficit de discussion entre hommes sur ces sujets. Quand on voit ses potes, on parle de performance, de réussite, de coups d’un soir, mais pas du quotidien d’être père et des difficultés qui vont avec. Beaucoup moins en tout cas que ne le font les mères.

Et les femmes dans tout ça, justement, quel rôle jouent-elles ?

S. J. : Une part de leur attitude peut expliquer que l’homme ait des difficultés à trouver sa place. Historiquement, faute de mieux, les femmes ont créé leur petit royaume dans leur foyer, royaume de liberté et d’autonomie, et elles ont donc du mal à envisager que ce petit bout du territoire sur lequel elles régnaient puisse devenir un domaine partagé avec le père.

G. D. : Je me souviens que, quand ma fille avait 3 mois, ma compagne a dû rentrer à Paris pour le travail et moi je suis resté en vacances avec les copains et la petite. Le lendemain de son départ, je lui envoie un selfie avec notre fille, tout sourire, pour lui montrer que tout se passe bien. Et là, elle me fait d’emblée des commentaires sur la manière dont je l’habille. A la fin, j’ai fini par lui dire de lâcher l’affaire. Les femmes sont-elles capables de lâcher prise, de se dire que, dans un couple, le mec peut autant gérer qu’elle ? Mmmmh.

La société contribue-t-elle à renforcer ces stéréotypes de genre ?

G. D. : Beaucoup de pères se plaignent que des institutions, comme l’école, appellent en priorité les mères en cas de problème, même lorsque c’est le nom du papa qui apparaît en premier sur la fiche de contact. Au bureau, on n’accepte pas vraiment que les hommes partent plus tôt pour aller chercher leurs enfants. Et il y a surtout le congé paternité, qui est beaucoup plus court.

En quoi est-ce un problème ?

G. D. : Allonger le congé paternité est un énorme facteur de changement. Si tu te retrouves à t’occuper seul de ton enfant, que tu dois gérer les cris, les pleurs, les couches et toutes les choses qui ne vont pas, tu auras une vision beaucoup plus intime, charnelle, des exigences éducatives. Cela modifiera en profondeur la perception qu’ont les pères de l’activité des mères en la matière.

La députée écologiste Sandrine Rousseau proposait de créer un délit de non-partage des tâches ménagères. Y êtes-vous favorables ?

G. D. : J’ai du mal à imaginer comment on ferait ça pénalement, mais, après tout, pourquoi pas… En tout cas, sur le fond, des gens pourraient être condamnés. Mais je pense plutôt qu’il faut aller vers l’équilibre, sans sombrer dans la comptabilité, sans que cela devienne pesant.

Question piège : à la maison, qui récure les toilettes ?

G. D. : C’est plutôt ma compagne qui le fait. Moi, je vide les poubelles.

Libération
lundi 14 octobre 2024 2430 mots, p. 16,17,18

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13 octobre 2024 - Libération (site web)

Abbé Pierre Chez les politiques, la grande amnésie collective

Charlotte Chaffanjon

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D ans le salon à la vue spectaculaire qui ouvre sur le jardin du Luxembourg, l'abbé Pierre s'est pointé un jour de la fin 1996. Lui et sa silhouette déjà mythique (béret, épaisses lunettes, barbe blanche, cape et canne) étaient là dans un but bien précis : se réconcilier avec Bernard Kouchner. L'affaire Garaudy avait salement amoché l'image alors immaculée du curé des pauvres. L'abbé n'avait pas lésiné sur le soutien public à son ami Roger Garaudy, un ancien dirigeant communiste devenu une figure du négationnisme. «A ce moment-là on formait un couple, l'abbé et moi. On nous voyait partout ensemble. Cette histoire m'a révolté. On s'est fâchés six mois, puis il a fini par venir s'expliquer», se souvient le fondateur de Médecins sans frontières vingt-huit ans plus tard, dans le même salon qu'il s'apprête à quitter. Déménagement en vue, des cartons partout au milieu des oeuvres d'art, des sculptures, des tableaux. Et des souvenirs. Cet après-midi d'octobre, Bernard Kouchner a accepté d'évoquer pour Libération ceux qui le lient au créateur d'Emmaüs. Ensemble, le chrétien et l'humanitaire ont écrit Dieux et les hommes, un recueil de leurs conversations publié en 1993. Ils y débattent du bien et du mal, charité et humanisme, chrétienté et quête impossible de la foi. Jamais de sexualité, jamais de chasteté. Kouchner soupire : «Oui, je savais qu'il aimait les femmes, il me l'avait dit.» L'homme, désormais âgé de 84 ans, se doute bien que le sujet qui nous intéresse n'est pas là, l'abbé Pierre avait lui-même écrit dans son autobiographie en 2005 qu'il lui «arrivait de céder au désir de manière passagère». Mais des révélations gravissimes s'accumulent. Vingtquatre femmes ont témoigné début septembre d'agressions sexuelles commises par l'abbé Pierre à leur encontre, dont une avait 9 ans à l'époque des faits. Depuis, de nouvelles victimes ne cessent d'être dévoilées ou de se faire connaître auprès de la cellule mise en place par le groupe de conseil Egaé, fondé par la militante féministe Caroline de Haas et chargée par Emmaüs et la Fondation Abbé-Pierre – qui a annoncé son changement de nom suite au scandale – de recueillir la parole. Les faits se seraient déroulés du milieu des années 1950 aux années 2000. Henri Grouès, dit l'abbé Pierre, est mort en 2007, à l'âge de 94 ans.

Bernard Kouchner commence par froncer les sourcils, dit qu'il est «sceptique», souffle «des viols, tout de même…» et s'interroge : «Est-ce que tout est vrai ?» A l'heure où son mythique compagnon de route est mis en accusation, le médecin de formation tente mollement de raccrocher quelques wagons du train #Metoo, le mouvement de libération de la parole des femmes. Le dernier opus de l'essayiste Caroline Fourest, le Vertige Metoo, lll lll très controversé pour sa propension à en pointer les «excès», l'accompagne dans sa réflexion naissante. «Sachant ce que je sais, est-ce que je ferais la même chose, c'est-à-dire aller le voir souvent pour parler de tout et de rien ? Non. Est-ce que je refuserais de le voir ? Non plus.» Avant de louvoyer confusément. «Bien sûr que c'est dégueulasse, mais nous sommes tous pécheurs. Si les témoignages sont fondés, c'est une saloperie qu'on n'a pas à pardonner mais on ne peut pas oublier son oeuvre colossale. Condamnons, mais ne foutons pas tout en l'air», tente d'absoudre Bernard Kouchner, qui n'hésite pas à reporter l'essentiel de la faute sur l'Eglise : «Pourquoi on réclame la chasteté à un homme qui a des couilles ? C'est pas parce qu'on est curé qu'on n'a pas de pulsions sexuelles. Tout ça, c'est à cause de la religion à laquelle on doit obéir de manière mécanique et stupide.» Pressions constantes sur les politiques Une Eglise française dont il est désormais entendu qu'elle savait que l'abbé Pierre franchissait les limites depuis au moins le milieu des années 50 et un désastreux voyage aux Etats-Unis. Entre autres preuves, un courrier signé de l'arche- vêque Maurice Feltin, datant du 27 juin 1958, supplie le gouvernement de ne pas lui remettre la «décoration» envisagée car «elle serait fort inopportune», le personnage étant un «grand malade». «Il ne vaut mieux pas parler de cet abbé», prévient l'auteur de la missive, qui n'empêchera pas l'abbé Pierre d'accumuler tous les grades de la Légion d'honneur au fil de sa vie. Sollicitée, la Grande Chancellerie de l'ordre a fait savoir à Libération que le dossier complet d'attribution des médailles – comportait-il d'autres mises en garde ? – ne pourrait être consulté que cinquante ans après la dernière médaille accrochée à la cape de l'abbé. Soit en 2054.

L'Eglise savait donc, et s'inquiétait que le Parti communiste français ait pu détenir le secret, sans parvenir à le prouver. Le Vatican savait, comme l'a révélé Libération. Au sein d'Emmaüs, des rumeurs persistantes couraient – nous y reviendrons – et même un neveu de l'abbé Pierre a admis sur France Bleu, le 7 octobre, que la famille avait connaissance de «sa sexualité problématique». Dès lors, la question est simple : Kouchner pouvait-il ne pas savoir ? Et surtout, avec lui qui enchaîna les portefeuilles ministériels de 1992 à 2010, les plus hautes instances dirigeantes de ce pays au fil des années ont-elles pu rester dans l'ignorance la plus totale ? C'est pourtant peu dire que l'abbé Pierre était en lien étroit avec les politiques au pouvoir. Il leur mettait une pression constante pour servir sa noble cause, celle des pauvres, des mal-logés, des mal-nourris. Il ne reculait devant aucun coup de fil à un président de la République ou à un ministre quel qu'il soit, devant aucune manifestation, devant aucun rendez-vous devant les caméras ; ici pour durcir une loi ou une autre, là pour mettre un toit sur la tête de familles entières.

Avec Nicolas Sarkozy par exemple, les passes d'armes s'enchaînent. Au point qu'en 2002, alors que le leader UMP est ministre de l'Intérieur et prépare un projet de loi visant à pénaliser les squats de terrain vague et la mendicité, l'abbé Pierre entre en guerre. En fauteuil roulant, il rend lui-même visite aux familles d'un campement de Roms situé en bordure de l'autoroute. «C'était le meilleur homme politique et le plus puissant, raconte un de ceux qui ont oeuvré à ses côtés chez Emmaüs et à qui son actuelle hiérarchie a réclamé qu'il reste anonyme. Regardez l'armée de micros qui se tendait devant lui à la moindre interview. Ce qu'il a fait est tout simplement inégalé, à part peut-être par Coluche avec les Restos du coeur.» Pourtant, tous ceux que Libération a interrogés racontent la même histoire, qu'ils soient proches de François Mitterrand – au-delà, les témoins manquent –, de Jacques Chirac, de cabinets ministériels aussi importants que celui de l'Intérieur, mais aussi du Logement ou de la Solidarité, tous susceptibles d'être en lien avec les sujets d'Emmaüs. Jean-Louis Debré, François Hollande, Jean-Louis Borloo, Jack Lang, Christine Albanel, Roselyne Bachelot, entre autres, ont fouillé dans leur mémoire. Et tous assurent être tombés des nues en juillet. Ils ne savaient pas, ils ne savaient rien, ils n'ont rien entendu, jamais. Une cécité généralisée et une véritable amnésie lorsqu'ils ne se souviennent parfois même pas d'avoir croisé un jour l'illustre personnage. C'est ainsi le cas de Debré, ancien président de l'Assemblée nationale, qui redécouvre une photo de lui et de l'abbé Pierre côte à côte dans les travées du Palais-Bourbon. Jean- Louis Borloo, au logement entre 2005 et 2007, le jure : «Je n'ai pas entendu le moindre écho, le moindre ragot.» L'ancien ministre se souvient de l'abbé comme étant «indiscutablement une valeur morale et une valeur refuge, qui incarnait ce point de convergence entre la solidarité chrétienne et la solidarité marxiste».

La méfiance de François Mitterrand Inamovible figure des mandats de François Mitterrand, Jack Lang va dans le même sens : «Je n'avais jamais entendu parler de ça. Comme beaucoup de gens, je suis tombé de l'armoire.» Et plaide, comme Bernard Kouchner, pour protéger l'oeuvre du grand homme, distinguer l'homme, condamnable, de son héritage, indispensable : «Si ces crimes sont avérés, ils sont épouvantables et, en même temps, ça ne peut pas faire oublier la mission qu'il a accomplie.» Beaucoup plus jeune, la ministre du Logement de François Hollande Cécile Duflot se dit «choquée» : «Je le vis presque comme une trahison personnelle», confie-t-elle. Et pour cause, l'écologiste s'est souvent référée à la célèbre maxime de l'abbé, sorte de slogan politique d'une efficacité redoutable : «La politique, à la fin, ça consiste uniquement à savoir à qui on va prendre du fric et à qui on va le donner.» La socialiste Marie-Noëlle Lienemann fut, elle, chargée en 2002 de mettre en oeuvre Suite page 18 Suite de la page 17 une promesse faite par Pierre Bérégovoy, alors Premier ministre, à l'abbé Pierre dix ans plus tôt : que l'Etat applique les attributions d'office, c'est-à-dire les réquisitions, pour reloger des familles en difficulté, et que «les plus souffrants soient servis les premiers ». De ses nombreux échanges avec l'abbé Pierre, Lienemann garde le souvenir d'un homme «qui aimait bien les grandes pompes» : «Il fallait que tout soit très mis en scène et en communication mais sur le thème de la valorisation de la cause.» Elle glisse au passage que son président émettait des doutes sur la sincérité du curé : «François Mitterrand le trouvait faux-cul, d'abord en raison de son passé au MRP [l'abbé Pierre fut député du très démocrate-chrétien Mouvement républicain populaire durant deux ans à la Libération, ndlr] et puis parce qu'il se méfiait des curés qui font de la politique.» Elle-même a été marquée par une réunion à l'issue de laquelle l'abbé, bien mis, enfilait un pull sale et troué pour se présenter devant un journaliste. Pour le reste, elle l'assure : elle ne savait rien non plus. On ne croise cette stupéfaction généralisée dans aucune autre sphère que celle de la politique. Comme si celle-ci, d'ordinaire si friande des bruits de couloirs, devenait intégralement étanche à tout ce qui a trait violences sexistes et sexuelles. Et même lorsqu'il s'agit de l'une des personnalités les plus marquantes du XXe siècle en France, l'incarnation de la probité et du don de soi. De quelqu'un dont l'appel à la collecte en faveur des sans-logis et des déshérités lors du terrible hiver 1954 l'a fait entrer dans les livres d'histoire. Près de 600 lieux publics portent le nom de l'abbé Pierre sur tout le territoire – même si les changements de nom se multiplient ces dernières semaines. Le Journal du dimanche l'a placé en tête des personnalités préférées des Français pendant dix-sept années avant que lui-même ne réclame de céder sa place aux jeunes. Difficile de faire moins discret. Mais non, jamais personne n'admet avoir eu vent que ce dernier était potentiellement un agresseur sexuel qui a pu sévir pendant soixante ans, en toute impunité.

Le «secret d'Emmaüs» Pour tenter de comprendre, Libération a longuement conversé avec Martin Hirsch qui, comme Bernard Kouchner, dispose d'une place particulière, à la frontière de la politique et de l'humanitaire, et a côtoyé l'abbé Pierre. Il fut président de l'Union centrale des communautés d'Emmaüs de 1995 à 2002, puis président d'Emmaüs France entre 2002 et 2007, avant d'être nommé par Ni- Sarkozy Haut Commissaire aux Solidarités actives et d'inspirer le RSA. L'ancien directeur général de l'AP-HP ne se départit pourtant pas d'une réelle ambiguïté : «Est-ce que j'aurais négligé de porter à la connaissance de la Justice un seul signalement ? La réponse est non. Làdessus on peut être catégorique. On n'imaginait pas qu'il avait eu des comportements qui pouvaient l'autodétruire. La question du rapport au mythe est plus complexe. Le mythe aidait Emmaüs dans ses combats avec toujours une interrogation : est-ce qu'Emmaüs survivra à sa disparition ?» Ultrasollicité, Hirsch invite par ailleurs à relire sa tribune publiée dans la Croix en juillet, dans laquelle il évoquait «le secret d'Emmaüs», cette affaire vieille de cinaux quante ans, lorsque l'abbé fut interné en Suisse pour calmer ses pulsions. Hirsch s'en tient à cette version et nous dévoile par ailleurs qu'il réfléchit à la possibilité d'écrire un livre sur le sujet.

D'autres témoins au sein d'Emmaüs, qui souhaitent tous rester anonymes, évoquent des discussions plus qu'insistantes qui circulaient au sein de l'association. On ne voit pas comment Hirsch a pu ne pas les entendre. Ils racontent qu'on disait tout bas : «Il ne faut pas laisser l'abbé seul avec une femme», «l'abbé a des réflexes». Nombreux lui prêtaient des mains baladeuses, se doutaient qu'il pouvait «attraper les seins, les fesses». On murmurait aussi qu'il allait voir des prostituées (ce qu'une femme d'une maison close genevoise racontait à la télévision dès 1990), qu'il se faisait livrer des cassettes porno, bref qu'il était «sulfureux». Ils mettaient ça sur le dos de la vieillesse, de la sénilité, des effets secondaires provoqués par les médicaments pour lutter contre la maladie de Parkinson.

Un jour de novembre 2011, l'un d'eux s'est retrouvé face à Nicolas Sarkozy, alors président de la République en fin de mandat, qui observait de Paris, avec gourmandise, la chute de Dominique Strauss-Kahn. Son principal rival pour la présidentielle de 2012 venait d'être éliminé de la course, accusé de viol par Nacolas fissatou Diallo, une femme de chambre de l'hôtel où il logeait à New York. Sarkozy badinait ainsi : on peut donc se revendiquer de gauche tout en n'ayant aucune morale, se présenter en sauveur et être «un obsédé sexuel» ? Son interlocuteur rétorquait : «En même temps, vous savez, l'abbé Pierre avait aussi la réputation d'être un obsédé sexuel.» Nicolas Sarkozy se marrait. Et passait à autre chose.

Le 26 janvier 2007, l'abbé Pierre a droit à des obsèques nationales à Notre-Dame et Sarkozy est hué sur le parvis pour l'ensemble de son oeuvre par les aficionados du prêtre. Quelques jours plus tôt, dans le secret d'un conclave élyséen, les dirigeants d'Emmaüs et le cabinet du président de la République, Jacques Chirac, organisaient les placements. Dans son testament, l'abbé Pierre avait expressément stipulé qu'il souhaitait que les compagnons d'Emmaüs soient placés dans les premiers rangs. L'équipe organi- satrice bidouilla donc une astuce pour le président de la République : Jacques Chirac bénéficierait d'un fauteuil installé devant les travées. Les autres politiques (Nicolas Sarkozy, Dominique de Villepin, Jack Lang, François Bayrou…) seraient relégués pas très loin, mais pas devant.

Pile là où il est aisé de dire qu'on ne voit rien de ce qui se passe sur scène.•

«Bien sûr que c'est dégueulasse, mais nous sommes tous pécheurs. Si les témoignages sont fondés, c'est une saloperie qu'on n'a pas à pardonner mais on ne peut pas oublier son oeuvre colossale.» Bernard KouchnerEx-ministre, co-fondateur de Médecins du Monde «Est-ce que j'aurais négligé de porter à la connaissance de la Justice un seul signalement ? La réponse est non. Là-dessus on peut être catégorique.» Martin Hirsch Ex-président des communautés d'Emmaüs

Le Figaro, no. 24926
Le Figaro, lundi 14 octobre 2024 1857 mots, p. 13

Société

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13 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

« Pendant ce temps, les contrefacteurs rigolent... » : Laguiole et Thiers à couteaux tirés

Le désaccord entre certains couteliers de Thiers et de Laguiole sur la création d'une indication géographique de l'emblématique couteau s'enlise depuis plusieurs années. C'est aujourd'hui une affaire juridico-politique dont tout un secteur pourrait pâtir face à la concurrence internationale.

Vermande, Alix

C'est un feuilleton aux multiples épisodes juridiques, dont le dernier en date est intervenu au coeur de l'été. Le 11 juillet, la cour d'appel d'Aix-en-Provence a fait annuler la décision du directeur général de l'Institut national de la propriété industrielle (Inpi), qui refusait l'indication géographique (IG) Couteau de Laguiole portée par le Syndicat des fabricants aveyronnais du couteau de Laguiole (SFACL). Dans le même temps, la juridiction a retoqué la décision qui homologuait l'IG Couteau Laguiole portée par l'association Claa (Couteau Laguiole Aubrac Auvergne), située, elle, à Thiers. «Cette désignation ambiguë constitue une source d'incertitude pour le consommateur, qui ne pourra pas immédiatement identifier le produit comme provenant du lieu géographique associé» , soulignait alors la cour dans un arrêt.

L'origine du désaccord entre les deux parties réside, notamment, dans la création du couteau Laguiole. Dans le nord de l'Aveyron, on s'appuie sur une fabrication d'outils tranchants et de lames dans la seigneurie de Laguiole depuis plusieurs siècles. L'association Claa, elle, avance un premier dépôt de marque Laguiole en 1868 par un coutelier thiernois, mais également une collaboration étroite historique avec les artisans laguiolais et le maintien de la production après la Première Guerre mondiale pendant plusieurs décennies grâce aux manufactures auvergnates.

Sur les réseaux sociaux, le SFACL a salué une «belle victoire» tout en rappelant le fondement de leur contestation : «La cour d'appel indique clairement que l'instruction n'a pas respecté la réglementation applicable aux IG. (...) Il s'agit d'une réaffirmation importante du lien avec le territoire géographique dont l'IG porte le nom, qui ne peut être situé en dehors de l'Aveyron et qui doit prévaloir conformément aux attentes légitimes des consommateurs.»

Concrètement, les couteaux Laguiole pourraient ne plus être fabriqués à Thiers. Une perspective inenvisageable pour les artisans puydômois. Mi-septembre, ils ont répondu avec un pourvoi en cassation. «Une IG « sans le bassin thiernois » concernant le couteau Laguiole serait une IG du mensonge fondé sur une manipulation de l'information quant à la réalité ancestrale et actuelle de la fabrication du célèbre couteau», justifie Aubry Verdier, président du Claa. Désormais, l'Inpi est de nouveau maître du calendrier, sans doute perturbé par de nouveaux appels en réaction à ses prochaines décisions.

Cette situation d'attente crispe le bassin thiernois, où environ 45 entreprises produisent ou participent directement à la production du Laguiole, selon l'association auvergnate, qui ne manque pas de préciser «qu'une quinzaine de couteliers laguiolais soutiennent»leur dossier. Des divisions dans un secteur professionnel recensant de multiples entreprises familiales, à l'image de Fontenille Pataud, créée il y a plus d'un siècle à Thiers. De nombreux produits y sont fabriqués, dont des couteaux Laguiole, si reconnaissables à la courbure de leur manche et à leur petite abeille en bout de ressort.

Ce savoir-faire, Yann Delarboulas, responsable de cette coutellerie qui regroupe 19 employés dans son atelier, ne cesse d'en vanter les qualités : «Sur les couteaux les plus simples, c'est entre trois et quatre heures de travail et deux ou trois jours sur les couteaux les plus travaillés. Il faut toute une vie pour se former. Ça n'arrête jamais, car les modèles continuent d'évoluer avec les nouvelles matières premières et les nouvelles techniques.»

Dernière nouveauté en date chez Fontenille Pataud : l'utilisation de l'acier de la fusée Ariane 5, associée à du bois guyanais. Une nouvelle combinaison pour répondre, notamment, aux demandes d'une clientèle singulière : «Ce sont des personnes qui veulent se faire plaisir,confirme Yann Delarboulas . Le panier moyen est autour de 350euros, comme on achèterait une belle montre ou un bijou. Les pays demandeurs sont les États-Unis, un peu partout en Europe et aussi le marché asiatique.»

Mais cette mondialisation du marché se révèle à double tranchant, selon l'Auvergnat. Il regrette la multiplication des contrefaçons : «Par exemple, les couteaux Laguiole par bloc de six à 9,99euros qu'on retrouve dans des magasins, ce sont uniquement des produits asiatiques. Cette IG que nous portons, c'est pour travailler tous ensemble et être plus forts, pas pour manger le voisin. La coutellerie française est déjà petite sur le marché mondial, alors si en plus on se divise, on va se faire écraser.»

Naturellement, cet épineux sujet de l'indication géographique «prend aux tripes» l'entrepreneur. Et ce n'est pas son chef d'atelier, Jean-Paul, coutelier depuis plusieurs dizaines d'années, qui le contredira : «Des mecs comme moi, de plus de 50ans, quand ils découvrent cette histoire, ils sont dégoûtés. On a travaillé pour Laguiole. Ça fait mal.»

Pour appuyer sa demande auprès de l'Inpi, le Claa s'est plongé dans les archives afin de retrouver des documents attestant de l'étroite collaboration entre Laguiole et Thiers. Est ainsi indiqué, dans le préambule du dossier, que celle-ci remonterait au coeur du XIXe siècle : «Ces liens ancestraux ont permis - après une très forte baisse de production coutelière à Laguiole et dans sa région à partir de 1914, suivie d'un arrêt de production en nord-Aveyron de 1950 à 1985 -, la réimplantation d'établissements couteliers de qualité sur place grâce au formidable dynamisme des élus, traduit entre autres par le transfert d'une usine de Thiers à Laguiole en 1987.»

Et, à en croire Aubry Verdier, cet historique doit être un élément décisif dans la validation de l'IG. Avec l'objectif de la jouer collectif. «Malheureusement, quelques acteurs aveyronnais nient cette réalité, tout en ayant bâti leurs entreprises grâce à Thiers et en continuant à acheter des prestations, services, pièces détachées ou produits finis en bassin thiernois... Remettre en cause l'IG « Couteau Laguiole » de Claa, c'est remettre en cause la seule IG vérité, celle portée par Claa, qui permet aux acteurs des régions de Laguiole et de Thiers de défendre ensemble le couteau Laguiole et son savoir-faire associé unique, d'éclairer le consommateur et de lutter contre les contrefaçons; les trois vrais objectifs du législateur!»

Pour rappel, la loi Hamon portant, en partie, sur les « indications géographiques et protection du nom des collectivités territoriales » a été adoptée le 17 mars 2014. Parmi les parlementaires qui ont oeuvré à son élaboration figurait André Chassaigne, député PCF de la cinquième circonscription du Puy-de-Dôme et visage historique du bassin thiernois. «L'indication géographique telle qu'elle a été conçue n'était pas faite pour supprimer des emplois et sacrifier une zone de production,commente l'élu communiste. Je pensais que cette IG allait être protectrice dans la mesure où on allait tenir compte de l'héritage historique d'une production. Dans ce cas, ce n'est pas possible d'exclure Thiers. Peut-être que la solution pourrait être de faire évoluer la loi, mais encore faut-il en avoir la possibilité.»

Fervent défenseur de son territoire, André Chassaigne s'inquiète des conséquences de la validation d'une IG sur les couteaux Laguiole sans Thiers. Un bassin d'emplois serait en péril : «Cette guerre juridique qui n'a pas lieu d'être va faire que, quoi qu'il en soit, on va perdre des années. L'Inpi est désavouée dans cette affaire et je pense qu'au final tout le monde va y perdre. Ça va concerner plusieurs centaines d'emplois et ce sont des entreprises qui fermeront.»

Outre l'économie et la justice, le sujet revêt également une dimension politique. En effet, le membre du PCF cible directement Carole Delga, présidente socialiste de la région Occitanie : «Je suis choqué par cette posture portée par quelques Laguiolais, et qui est relayée de façon inacceptable par la région Occitanie et sa présidente, insiste André Chassaigne. On ne peut pas construire un tel modèle économique au détriment de la production d'une autre région. Je suis outré par cette volonté hégémonique sur cette production. Pour moi, l'action politique, ce n'est pas ça. »

Contactée, Carole Delga confirme son soutien de longue date à la mise en place d'une IG pour Laguiole. L'ex-secrétaire d'État déléguée au Commerce, à l'Artisanat, à la Consommation et à l'Économie sociale et solidaire (de juin 2014 à juin 2015), s'appuie, entre autres, sur le volet touristique et patrimonial : «La notoriété et la qualité des couteaux de Laguiole constituent une vitrine exceptionnelle pour notre région et assurent des retombées locales importantes: il y a toute une filière économique non délocalisable qui vient renforcer le rayonnement d'un territoire, celui de l'Aubrac, souvent identifié pour ses paysages et ses produits agricoles. Je salue, par ailleurs, la décision juridique importante rendue en juillet par la cour d'appel d'Aix-en-Provence. Elle vient redonner du sens aux IG artisanales que j'avais contribué à créer, à travers la loi Hamon, lorsque j'étais au gouvernement.»

Ainsi, pour accompagner le syndicat aveyronnais dans ses démarches de reconnaissance, la région n'a pas hésité à mettre la main à la poche. «Une aide supplémentaire et exceptionnelle a été apportée en 2022 dans la rédaction de son cahier des charges. La même année, nous avons lancé la campagne nationale de promotion « Les Couteaux de Laguiole, c'est en Occitanie! »»

Quid de l'impact pour la région de Thiers ? Carole Delga l'affirme : il n'y aurait pas de lien de causalité entre la réussite d'une zone géographique et la détérioration d'une autre : «Les productions de Thiers et celles de Laguiole sont différentes, c'est pourquoi nous voulons que le savoir-faire d'exception de Laguiole soit reconnu à travers cette IG. Le bassin coutelier de Thiers continuera de vivre et de rayonner même si la démarche entamée par ceux de Laguiole aboutit. Je réprouve le terme de « conflit »: il y a uniquement une démarche de reconnaissance d'un savoir-faire historique qui n'entravera en rien l'existence de ces deux hauts lieux de production coutelière.»

De son côté, le syndicat des couteliers laguiolais a décidé de ne pas s'étendre sur ces derniers épisodes judiciaires. «À ce jour, nous ne souhaitons pas communiquer ni réaliser de commentaires sur les décisions de justice d'Aix-en-Provence», indique Honoré Durand, président du SFACL. Dont le frère Christophe est coutelier à... Thiers et fabrique des couteaux Laguiole, après avoir repris il y a quelques années une entreprise bicentenaire. Mais, pour l'Aveyronnais installé en Auvergne, le problème est ailleurs : «L'histoire est comme ça. Je savais très bien qu'il y aurait une IG à un moment ou à un autre. Ça peut modifier des choses sur mon activité, mais je ne crois pas que ce sujet soit le plus important. Je suis davantage inquiet de la loi sur les armes blanches avec les couteaux pliants. J'ai déjà des impacts au niveau de ma clientèle.»

Un constat bien éloigné de l'exaspération des couteliers thiernois. Soucieux, comme Aubry Verdier, de voir cet interminable feuilleton se conclure sur une fin heureuse : « Que de temps, d'énergie, d'argent perdus... Alors que, si la cour d'appel d'Aix-en-Provence avait confirmé notre IG « vérité » sur le couteau Laguiole, nous aurions continué à rassembler et nous aurions enfin pu lutter tous ensemble et tout de suite contre les produits contrefaits; pendant ce temps, les contrefacteurs et les importateurs rigolent...» AV

Le Monde
France, lundi 14 octobre 2024 1158 mots, p. 9
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12 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Les violences se poursuivent à la Martinique, malgré le couvre-feu

En marge de la mobilisation contre la vie chère, des émeutes ont touché plusieurs communes. Des dizaines d’entreprises ont été incendiées

Jean-Michel Hauteville

Fort-de-France - correspondant - Emeutes, pillages, incendies, couvre-feu, plan blanc à l’hôpital… Trois ans après la crise sanitaire qui avait dégénéré, fin 2021, en une profonde crise sociale émaillée de violences urbaines à la Martinique, l’île renoue avec un vocabulaire qu’elle croyait avoir oublié depuis les pires moments de la pandémie de Covid-19.

Les réflexes datant de cette époque sont vite revenus au goût du jour, eux aussi. Sur « Les routes de Martinique », une communauté qui réunit 40 000 utilisateurs – soit 11 % de la population de l’île – sur l’application de messagerie Telegram, des inconnus partagent en temps réel des informations sur les voies de circulation, obstruées par des émeutiers ou débloquées par les forces de l’ordre. « Barrage filtrant au pont du Lorrain ! Ne peuvent passer que le personnel soignant et les personnes ayant un rendez-vous médical » , avertit une utilisatrice nommée « Véro », vendredi 11 octobre en matinée.

La consultation des récapitulatifs quotidiens de l’état des principaux axes et des grandes intersections de l’île, établis par des Bison Futé bénévoles, est redevenue indispensable avant de prendre le volant.

Mais cette fois-ci, ce ne sont pas des restrictions sanitaires draconiennes qui ont mis le feu aux poudres. Jeudi, après une nuit d’émeutes dans une dizaine de communes de l’île, sur fond de colère contre la cherté de la vie, le préfet de la Martinique, Jean-Christophe Bouvier, a imposé l’ « interdiction de tout déplacement sur la voie publique et dans les lieux publics sur l’ensemble du territoire de la Martinique entre 21 heures et 5 heures ». Ce couvre-feu devrait rester en vigueur jusqu’à lundi matin.

La tension monte à la Martinique depuis le lancement, le 1er septembre, d’un mouvement de lutte contre la vie chère, dans ce département où le prix des produits alimentaires est 40 % plus élevé que dans l’Hexagone, selon une étude de l’Insee. En marge de cette mobilisation, dans le courant du mois, des échauffourées ont éclaté durant plusieurs nuits, dans certains quartiers sensibles de Fort-de-France et du Lamentin, les deux villes les plus importantes de l’île. En réponse, le préfet de la Martinique avait instauré un premier couvre-feu, uniquement dans ces quartiers, et fait venir en renforts un escadron de gendarmerie et les CRS.

Puis, après deux semaines de relative accalmie, la situation s’est brutalement envenimée après une opération « île morte » décrétée mercredi par une trentaine d’organisations politiques, syndicales et associatives. Dans la nuit de mercredi à jeudi, de nouvelles émeutes ont secoué une grande partie de l’île. La préfecture faisait état jeudi d’une « dizaine d’incendies de bâtiments privés » dans plusieurs localités. Un bâtiment de la brigade territoriale de gendarmerie a été incendié au Carbet, tandis que les routes de l’île se hérissaient de barrages fumants, érigés par les émeutiers.

« Le peuple se défend »

Aux yeux des organisateurs du mouvement contre la vie chère et de leurs nombreux sympathisants, l’utilisation de lacrymogènes contre les manifestants, lundi puis mercredi, aurait attisé la colère. « Le peuple se défend », a lancé, jeudi matin, Rodrigue Petitot, le leader du collectif à l’origine de cette mobilisation, juste avant de participer à une nouvelle table ronde entre acteurs publics et privés censée aboutir à un accord pour une baisse des prix de plusieurs milliers de produits dans la distribution.

Peu après, le député La France insoumise Jean-Philippe Nilor a fustigé la « criminalisation du mouvement social, qui entraîne cette escalade ». « La CRS 8 n’a rien à faire ici, a abondé son collègue (apparenté socialiste) Jiovanny William. Il faut qu’elle vaque à ses occupations ailleurs qu’en Martinique. » Le déploiement de cette unité spécialisée dans la lutte contre les violences urbaines – une première dans l’île depuis six décennies – continue de susciter de nombreuses controverses.

C’est d’ailleurs une rumeur concernant l’arrivée de renforts de CRS, propagée sur les réseaux sociaux, qui a conduit, jeudi après-midi, à l’occupation du tarmac de l’aéroport de Fort-de-France par plusieurs dizaines de militants. « Cette information est totalement fausse », a souligné la préfecture dans un communiqué. Mais en raison de cette manifestation, trois gros-porteurs en provenance de Paris, avec 1 117 passagers à leur bord, ont dû être déroutés vers la Guadeloupe.

Malgré l’entrée en vigueur du couvre-feu, la nuit suivante a été émaillée de violences dans toute l’île. Deux personnes sont mortes lors d’une collision entre une moto et une voiture. Vendredi, le bilan matériel était particulièrement lourd. La chambre de commerce et d’industrie (CCI) de la Martinique déplorait cinquante-trois entreprises « totalement incendiées » au cours de ces deux nuits d’émeutes, selon un décompte encore provisoire.

L’unique pharmacie du Carbet est partie en fumée durant la nuit. « J’ai assisté à la destruction de mon outil de travail. On a tout perdu », raconte au MondeWilly Hilaricus, le propriétaire de cette officine qu’il avait rachetée en 2016. Deux heures durant, le pharmacien de 35 ans a attendu les pompiers, mais leurs véhicules n’ont pas pu franchir à temps les barrages des émeutiers. Dans la petite commune balnéaire, c’est le choc. Les nombreux riverains venus assister au désastre en pleine nuit « étaient en pleurs », s’émeut M. Hilaricus, dont la pharmacie employait six personnes. « Quel rapport avec la vie chère ? C’est crapuleux, puéril et absurde », se désole-t-il.

Toujours selon une estimation partielle de la CCI, ces incendies mettraient en péril « plusieurs centaines » d’emplois. « Nos entreprises sont pillées, c’est une menace pour notre territoire, pour notre économie », s’inquiétait Catherine Rodap, la présidente du Medef de Martinique, lors de la table ronde jeudi. Une sixième rencontre entre partenaires publics et privés, sous l’égide de la collectivité territoriale de Martinique, était encore en cours tard dans la soirée de vendredi.

« Hier soir, c’était l’horreur »

Ces troubles perturbent aussi le fonctionnement des services de santé. Le centre hospitalier universitaire de Martinique annonçait jeudi le déclenchement du plan blanc, « en raison notamment de l’impossibilité pour les professionnels de rejoindre leurs postes de travail ou pour les patients d’honorer leurs rendez-vous ».

Du fait de ces difficultés qui perdurent, l’inquiétude gagne les Martiniquais. « Hier soir, c’était l’horreur : j’habite à Saint-Joseph et j’entendais les détonations au Lamentin, témoigne Sandrine, une infirmière de 50 ans croisée vendredi dans les rues de Fort-de-France. C’est affreux de ne pas pouvoir aller au travail à cause des routes bloquées », s’afflige cette mère de famille. A ses côtés, sa fille âgée de 16 ans n’a pas classe : depuis la veille, son lycée est resté portes closes, comme tous les établissements scolaires de la Martinique. « J’espère qu’il y aura une vraie solution à la table des négociations » , souffle la quinquagénaire.

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_Économie, lundi 14 octobre 2024 830 mots, p. AUJM8
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14 octobre 2024 - Le Parisien

Le Doliprane sous bannière américaine, une menace pour notre souveraineté ?

L'annonce de l'entrée en négociations exclusives de Sanofi avec un fonds d'outre-Atlantique pour la cession de sa filiale qui produit le célèbre médicament suscite de nombreuses inquiétudes.

Erwan Benezet

« Une vente à la découpe », s'est insurgé Jordan Bardella, le président du RN. Tandis que de l'autre côté de l'échiquier politique Marine Tondelier (Écologistes) estimait qu'« aucune leçon n'aura été tirée du Covid », période où la souveraineté sanitaire avait pourtant été érigée comme prioritaire par Emmanuel Macron.

Pendant tout le week-end, de nombreuses réactions politiques se sont fait entendre sur le projet de vente d'Opella (1 700 salariés), la filiale de Sanofi dédiée à la santé grand public qui produit le Doliprane, à Clayton, Dubilier & Rice (CD&R). Le laboratoire français a en effet confirmé vendredi être entré en négociations exclusives « pour au moins quelques semaines » avec ce fonds américain créé en 1978. « Il faut absolument s'opposer à cette vente, affirme pour sa part à notre journal le député (Insoumis) Éric Coquerel. Si Sanofi veut s'en débarrasser, l'État peut nationaliser Opella. »

Un acheteur jugé fiable

Aux côtés de la Lysopaïne, du Maalox ou encore du Novanuit, que produit également Opella, le Doliprane fait l'objet de toutes les attentions. En 2023, la filiale a en effet produit 453 millions de boîtes de ce célèbre antidouleur, dans ses deux usines de Lisieux (Calvados) et Compiègne (Oise), contribuant à hauteur de 12 % aux 43,1 milliards d'euros de chiffre d'affaires de la maison mère. Une manne qui pourrait demain s'envoler vers l'étranger ?

« Attention à ne pas tout mélanger, alerte un bon connaisseur du dossier. Avec Opella, on parle de vitamines, de compléments alimentaires, de bains de bouche, d'antidouleurs. Et leur production n'est absolument pas remise en cause. Quant aux médicaments essentiels, contre le cancer ou le diabète par exemple, qui demandent des investissements considérables, ils restent évidemment chez Sanofi. »

La direction de CD&R a rencontré des membres des cabinets de Matignon et Bercy. « À ce stade, nous respectons le choix de Sanofi de poursuivre des discussions exclusives avec CD&R dans le cadre de la cession d'Opella, explique-t-on dans l'entourage de Michel Barnier. Ils apportent effectivement des garanties, à la fois économiques, sur le maintien du siège, des usines et des emplois sur le territoire national, mais aussi sur le volet sanitaire et l'approvisionnement de ces médicaments essentiels pour les Français. »

Ce qui est vu comme un blanc-seing de la part du chef du gouvernement a donc forcément pesé dans la décision de Sanofi. « L'offre financière est à peu près équivalente des deux côtés, autour d'une quinzaine de milliards d'euros, décrypte une autre source. Ce n'est donc pas ça qui a joué. Et le gouvernement n'a pas été dupe, l'offre proposée par PIA Partners n'est pas française, elle est conduite par des Français avec d'autres investisseurs étrangers, ça n'est pas pareil. »

De fait, CD&R est considéré comme un interlocuteur fiable. « C'est un dossier que nous suivons de longue date », confirme-t-on à Bercy. Et un conseiller de citer Rexel, qui a bénéficié, entre 2004 et son introduction en Bourse en 2013, des investissements du fonds américain. De quoi faire quasiment doubler le chiffre d'affaires de ce spécialiste du matériel électrique pendant cette période, et le nombre de ses salariés passer de 29 000 à 47 000. Même succès avec Spie, spécialiste de la maintenance industrielle, dans lequel le fonds est resté sept ans. Ou plus récemment But et Conforama.

Un déplacement pour rassurer les salariés

« Ce projet n'aura pas d'impact sur l'emploi en France, affirme également la direction de Sanofi. Les sites de Compiègne et de Lisieux sont tellement stratégiques pour l'activité d'Opella qu'il est absurde d'imaginer une seule seconde que leur avenir ne serait pas assuré. Concernant Doliprane, la petite boîte jaune n'est donc pas près de disparaître des pharmacies. »

Pour Marc Ferracci, c'est tout le travail en amont des négociations qui permet d'assurer la souveraineté : « Outre la sécurité d'approvisionnement, notre préoccupation est effectivement que l'emploi industriel soit préservé, confie le nouveau ministre de l'Industrie. Le cadre juridique nous permet d'imposer par écrit une série d'engagements aux investisseurs. » Ce cadre auquel le ministre fait allusion, c'est notamment le décret IEF (investissements étrangers en France), dit « décret Montebourg », du nom de l'ancien ministre de l'Économie. Publié en 2014, il « étend la liste des investissements étrangers soumis à autorisation préalable du gouvernement ». « D'autant que ce décret a depuis fait l'objet de nombreux renforcements, précise-t-on à Bercy. Il permet au gouvernement de contrôler la transaction le cas échéant, mais également d'obtenir en amont des garanties écrites. »

Face aux nombreuses critiques des parlementaires, Marc Ferracci et le ministre de l'Économie, Antoine Armand, vont se rendre ce lundi matin sur le site Opella de Lisieux, pour « rassurer les 250 salariés sur la continuité de leur activité et de leurs emplois ».

Le Figaro, no. 24926
Le Figaro, lundi 14 octobre 2024 578 mots, p. 6

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14 octobre 2024 - MSN (France) (site web réf.)

Budget 2025 : Pierre Moscovici salue les « efforts nécessaires »

Le premier président de la Cour des comptes a toutefois jugé que la France n'était ni « la Grèce » ni « en faillite » .

Timsit, John

Ce n'est que le début. Trois jours après sa présentation, le budget 2025 continue d'agiter les esprits. Confronté à un déficit public estimé au-dessus des 6 % du PIB pour 2024, le gouvernement de Michel Barnier a prévu 60 milliards d'euros d'efforts, répartis en un tiers d'augmentations d'impôts et deux tiers de coupes. Si le Haut Conseil des finances publiques avait préféré moins d'économies et un effort fiscal rehaussé à 70 % dans la répartition, son premier président Pierre Moscovici a toutefois salué les « efforts nécessaires»du projet de loi de finances (PLF).

Invité dimanche du « Grand Jury RTL-Le Figaro-M6-Public Sénat » , l'ancien ministre de l'Économie a considéré qu'un «cycle budgétaire» bien différent va s'ouvrir. «Depuis plusieurs années, nous avons connu une croissance forte des déficits, une explosion de notre dette publique» , s'est lamenté le social-démocrate, qui appelle à une «inflexion nette par rapport à ce qu'il s'est fait». «Nous ne pouvons pas continuer sur cette pente» , insiste le président de la Cour des comptes, citant tour à tour la procédure de l'Union européenne ouverte contre la France pour déficit excessif, le verdict des agences de notation et la «crédibilité entamée» du pays. Une dégradation des finances publiques sur laquelle l'institution de Pierre Moscovici aurait «suffisamment alerté». «Si on avait davantage écouté nos analyses, la dérive aurait pu être un peu moins forte» , a-t-il raillé, sommant l'exécutif de «soulever le capot, faire l'autopsie de ce qu'il s'est passé, et essayer de comprendre comment un dérapage aussi énorme a pu se produire».

Faut-il malgré tout se réjouir que l'agence américaine Fitch n'ait pas dégradé vendredi soir la note de la France, maintenue à AA-, tout en la plaçant sous perspective négative ? «Contrairement à ce que beaucoup disent» ,l'ancien député du Doubs a jugé dans un premier temps que «nous ne sommes pas la Grèce, nous ne sommes pas en faillite, il y a encore une confiance solide dans la France».Avant de remarquer : «On commence à nous regarder, en nous posant des questions, nous demandant si notre signature à l'avenir et notre crédibilité vont être aussi fortes.»

« Il faut faire confiance au Parlement »

Cette mise en garde pousse alors Pierre Moscovici à ne pas «partager» les voix du bloc central s'opposant à toute augmentation d'impôts. Dans son viseur, Gérald Darmanin ou Gabriel Attal, qui ont tracé une ligne rouge sur la question de la fiscalité. Compte tenu de la mauvaise situation des comptes publics, le premier ministre «n'avait pas d'autre choix que de faire un effort indispensable». «L'effort est tellement important, le temps est tellement court que le gouvernement n'aurait pas pu le faire uniquement sur la dépense» , a fait valoir Pierre Moscovici. Qui se fait le chantre du «bon équilibre» entre économies et fiscalité.

Alors que l'examen du projet de loi de finances (PLF) à l'Assemblée doit commencer le 16 octobre en commission des finances, puis arriver cinq jours plus tard en séance publique, le président de la Cour des comptes estime qu'il «faut faire confiance au Parlement». Et ce, malgré l'absence de majorité stable. Le gouvernement ayant un «socle étroit», Pierre Moscovici l'exhorte à «entendre» et «respecter» les parlementaires. «Ça s'appelle la démocratie. Dans cette situation, on en a besoin, et les Français le savent.» T. J.

Le Figaro, no. 24926
Le Figaro et vous, lundi 14 octobre 2024 1323 mots, p. 32

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13 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

LA FOLLE HISTOIRE DES JOYAUX DE LA COURONNE DE FRANCE RETROUVÉS PAR TIFFANY & CO.

LE JOAILLIER AMÉRICAIN POSSÈDE QUATRE TRÉSORS DANS SES ARCHIVES QUI ILLUSTRENT LE FASTE DES ROIS DE FRANCE, MAIS ONT AUSSI CONTRIBUÉ À SON PROPRE PRESTIGE À LA FIN DU XIXE SIÈCLE. ILS NE SORTENT QUASIMENT JAMAIS DU COFFRE, MAIS NOUS ONT ÉTÉ MONTRÉS À NEW YORK, LE MOIS DERNIER.

Baërd, Elodie

Le rendez-vous fut fixé un matin de septembre dernier, à New York, dans la boutique historique de Tiffany & Co. sur la Ve Avenue, récemment réaménagée de fond en comble. Promesse nous est faite alors de «sortir des bijoux des archives, très rares»... Quoi ? Combien ? Les équipes restèrent évasives, signalant juste qu'il s'agissait de pièces «de la vente de 1887 des Joyaux de la Couronne». Il a suffi de cette précision, pour que nous nous précipitions les yeux fermés ! Pour les amateurs de bijoux, cette vente de l'État demeure un événement majeur de l'histoire de la joaillerie. Petit rappel : les « Joyaux de la Couronne de France » ont été instaurés en 1530 par François Ier avec quelques diamants, enrichi par les différents souverains successifs (en particulier par Louis XIV), amoindri par le célèbre vol de 1792 et enfin augmenté de façon dispendieuse par Napoléon et Napoléon III. Mais, à la fin du XIXe siècle, la IIIe République veut s'installer durablement et solder la monarchie, au propre comme au figuré. Le député Benjamin Raspail obtient ainsi - après dix ans de pugnacité - que soit organisée une mise aux enchères du trésor des rois de France dont le butin reviendrait à l'État. Quelques pierres, les plus anciennes et plus précieuses comme le Régent, sont heureusement épargnées et léguées à trois établissements parisiens, le Louvre, le Muséum d'histoire naturelle et le Musée de l'École des Mines (où elles sont encore exposées aujourd'hui). Le reste de la collection royale, soit une cinquantaine de lots subdivisés en plusieurs centaines de bijoux, est donc mise à l'encan en mai 1887.

Le matin de notre rendez-vous, avant que la boutique ne lève le rideau, nous entrons dans le building de Tiffany & Co. à New York par l'entrée du personnel. Il faut montrer patte blanche, avoir été annoncée par les services compétents, décliner son identité. Les formalités de sécurité accomplies, nous grimpons au dernier étage, dans la nouvelle partie vitrée posée au sommet de l'immeuble Art déco historique. La vue sur Central Park est à couper le souffle. Mais elle ne retient pas longtemps notre attention puisque sur un petit bureau devant les baies vitrées ont été disposés quatre bijoux et un grand livre relié de cuir. Sur sa couverture est inscrit en lettres d'or « Diamants de la Couronne de France, Tiffany & Co., Paris ». Il s'agit du catalogue des lots mis en vente en 1887, publié alors par le ministère des Finances, avec des photos signées Berthaud en noir et blanc de diadèmes, bijoux de corsage, broches fleurs, tous plus spectaculaires les uns que les autres... Ce registre avait été édité et envoyé aux États-Unis à Charles Lewis Tiffany qui commerçait déjà régulièrement avec la France en achetant des pierres et des bijoux qu'il revendait à ses clients.

«Cette vente est un moment important dans l'histoire de la maison, souligne Victoria Reynolds, vice-présidente de la marque en charge des achats de pierres. M.Tiffany y a acheté environ une centaine de bijoux, ce qui fait de lui le principal acquéreur lors de ces enchères, remportant un tiers des lots. Les États-Unis traversent alors une période de grande prospérité, qu'on appelle « The Gilded Age ». L'aristocratie du nouveau monde que sont les Vanderbilt, les Whitney, les Astor, clients de Tiffany, sont avides de ces bijoux de provenance royale.» Il ne s'y était pas trompé, un mois après, il avait déjà tout revendu.

On ne sait pas avec certitude si le joaillier américain a participé personnellement aux enchères au Louvre, dans la salle des États du pavillon de Flore. Pour l'événement, le lieu est hautement sécurisé et richement décoré, sur une grande estrade est installée la vitrine des diamants dits Mazarin surmontée d'un baldaquin. La foule et les professionnels se pressent aux expositions publiques durant les trois semaines précédentes. Le jour J, et pendant les neuf vacations (entre le 12 et le 23 mai 1887), les joailliers sont très nombreux dans la salle, de Boucheron à Van Cleef en passant par Bapst, Garrard, Mellerio, Vever, Rouvenat... Pourtant, la vente s'avère un échec financier, s'élevant à seulement 6,5 millions de francs, très en deçà de l'estimation. En revanche, elle est un grand succès pour l'Américain. «Tiffany remporte le pompon» titre The New York Herald dès le premier jour alors qu'il se voit adjuger, en une seule enchère, une spectaculaire rivière de quatre rangs de diamants, pour 183 000 francs. Elle est rachetée pour une somme restée confidentielle mais bien supérieure, dès le lendemain par Kate Pulitzer, la femme du puissant éditeur. Celle-ci l'arbore le jour suivant à une soirée mondaine parisienne, trop fière de porter une parure de l'impératrice Eugénie !

«Tous les bijoux sont alors acquis pour être revendus, soit en démantelant des parures, soit en dessertissant les pierres des bijoux, les diamants royaux étant tous d'une grande qualité» , explique Christopher Young, vice-président en charge des archives. Les vestiges de cette vente sont donc très rares et bien souvent méconnaissables. Quelques pièces font exception comme la paire de bracelets de rubis de la duchesse d'Angoulême, achetée par Tiffany puis cédée à la femme d'un milliardaire new-yorkais. Ce trésor de la Restauration a miraculeusement traversé les décennies et a été légué au Louvre en 1973. Citons aussi le Grand Noeud de corsage du second Empire lui aussi acquis, en 1887, par l'Américain, puis revendu, et légué il y a vingt ans par un particulier au musée. Ils sont aujourd'hui exposés dans la Galerie d'Apollon avec les autres joyaux de la Couronne.

De temps à autre, des pièces réapparaissent sous le marteau. C'est ainsi que Tiffany & Co. a réussi à mettre la main sur quatre pièces que la maison avait déjà eues cent trente ans plus tôt ! Il y a d'abord cette divine broche (2) issue d'un ensemble de bijoux de corsage dit Feuilles de Groseillier, commandé par Eugénie de Montijo en 1855 au joaillier Bapst. L'Américain l'avait revendu au banquier J.P. Morgan qui l'offrit à la femme de son associé pour Noël... De cette même parure, deux feuilles transformées en boucles d'oreilles (5), d'une modernité renversante, ont été retrouvées aux enchères il y a une vingtaine d'années.

Tous ces bijoux transportent avec eux des histoires d'un autre temps, telle cette broche sertie d'une émeraude (4) - de retour dans les archives Tiffany depuis 2015 - venant d'une ceinture démesurée commandée par l'impératrice Eugénie en 1864 à Bapst Frères, en sortant d'un théâtre, inspirée par le bijou de scène d'une actrice. Elle ne portera finalement jamais ce bandeau précieux car son poids élevé pesait tellement sur sa crinoline qu'il dévoilait ses jambes de manière indécente...

Last but not least, ce collier (3) serti de 65 carats de diamants que le directeur des archives, Christopher Young, couve des yeux. Ses pierres furent achetées à Tiffany par le fondateur de la banque Morgan, pour sa petite-fille, deux semaines après la vente de Paris. Elles proviennent de deux pampilles d'un peigne, qui était une des stars des enchères. Il est passé presque une vingtaine de fois chez Christie's et Sotheby's ces quarante dernières années. Il a finalement été retrouvé par Tiffany pour ses archives en 2015 pour 1,5 million de dollars. Petit à petit, le joaillier se reconstitue un petit trésor et recolle les morceaux d'une histoire extraordinaire. Le lendemain de notre visite sur la Ve avenue, une Américaine nous signalait, non sans humour, que plusieurs bijoux étaient encore en mains privés et qu'il y avait sûrement aujourd'hui certains de ses compatriotes qui possédaient des pierres issues de cette vente parisienne historique, et l'ignoraient totalement. E. B.

Le Figaro, no. 24926
Le Figaro, lundi 14 octobre 2024 1717 mots, p. 7

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13 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Autour de Macron, le retour du « carré » des historiques

Sur fond de lutte d'influence face à Attal, les premiers compagnons de route du chef de l'État ont repris du service, malgré leur retrait de la politique.

Hausalter, Louis, Boichot, Loris

Un homme prend la parole pour défendre Emmanuel Macron. Cela fait plusieurs mois qu'il ne s'est pas rendu au siège parisien de Renaissance. Ce jeudi 10 octobre, Richard Ferrand insiste, devant les responsables de la formation présidentielle, réunis en bureau exécutif : «Je suis contre le grand effacement.» L'ancien président de l'Assemblée nationale n'a relevé aucune référence au chef de l'État dans une récente tribune de soutien à Gabriel Attal, pressenti pour briguer la tête du parti. Il s'en agace : «Soit c'est un oubli et c'est emmerdant, soit ce n'en est pas un et ça l'est encore plus.»

Présent autour de la table, un autre Marcheur de la première heure, Stanislas Guerini, s'exprime aussi. L'ancien numéro un du parti macroniste s'est inquiété, ces derniers jours, du scénario d'une «mauvaise confrontation» entre l'ex-premier ministre et sa prédécesseur, Élisabeth Borne, alors que les militants sont appelés à voter à partir du 23 novembre. «Ce congrès doit être l'occasion d'un vrai débat sur le fond, pas sur les personnes», souligne-t-il, désireux de se concentrer sur les «idées».

En deux interventions remarquées, ces deux compagnons de route historiques d'Emmanuel Macron se font l'écho de ses idées fixes : la préservation de son héritage et sa détestation des « guerres des chefs ». Comme si, à mesure que son magistère s'érode dans son camp, eux étaient chargés de relayer sa ligne haut et fort.

La lutte d'influence entre le chef de l'État et son ancien premier ministre, avec qui les relations sont mauvaises, les a replacés au centre du jeu. Tout comme la perspective de le voir, tout-puissant, diriger à la fois le groupe macroniste à l'Assemblée nationale et la formation d'Emmanuel Macron.

Jugé moins rassembleur que sa concurrente Élisabeth Borne, Gabriel Attal est accusé de vouloir transformer Renaissance en « écurie présidentielle ». En réponse, ses soutiens blâment des hommes «sortis du système», «qui instrumentalisent le président».

Mardi 1er octobre, les généraux de la macronie sont revenus à l'Élysée. Emmanuel Macron a reçu Richard Ferrand et Stanislas Guerini, mais aussi son ex-conseiller spécial Philippe Grangeon et son ancien ministre de l'Agriculture Julien Denormandie, deux artisans d'En marche. «Avec les historiques de 2017, on se parle, on se voit, on peut diverger. Mais l'amitié nous lie toujours», explique Philippe Grangeon au Figaro.

C'est une forme de retour en grâce pour ces quatre hommes, après plusieurs mauvaises passes. N'avaient-ils pas tenté de peser ensemble, en fin d'année dernière, pour la nomination à Matignon de l'un d'entre eux, Julien Denormandie ? L'opération s'était soldée par un échec, avec la promotion de Gabriel Attal.

Le trentenaire est un chantre du « dépassement » des clivages gauche-droite, comme eux ; issu de la social-démocratie, comme eux. Mais il n'a jamais fait partie de leur cercle, arrivé plus tardivement en macronie dans le sillage de son compagnon de l'époque, Stéphane Séjourné, autre architecte historique de la machine En marche.

Autour du dîner, ce soir-là à l'Élysée, la discussion roule sur la vie de chacun, en retrait de la vie politique - tous ont pris le chemin du privé, sauf le retraité Philippe Grangeon - et glisse vite sur le choc des derniers mois. La dissolution les a pris de court, tout comme l'alliance avec le Républicain (LR) Michel Barnier.

Placé «sous la surveillance» du Rassemblement national (RN), l'ex-négociateur du Brexit a emmené au pouvoir une série de vieux briscards de la droite, autant de profils qu'ils pensaient avoir balayés en 2017. Une preuve de plus de la droitisation du pouvoir, après le psychodrame de la loi immigration votée en décembre avec le soutien des députés lepénistes, au grand dam de ces Marcheurs des débuts.

À ses quatre fidèles, rassemblés à l'Élysée, Emmanuel Macron a confié l'une de ses inquiétudes pour les mois à venir. Il ne veut pas voir son parti se morceler à cause d'une bataille entre ses deux anciens premiers ministres. Hostile aux «ambitions prématurées», il a demandé d'étudier un report du congrès de Renaissance.

Application immédiate : Stanislas Guerini a sondé Gabriel Attal et Élisabeth Borne par téléphone. Philippe Grangeon, lui, leur a soumis l'option d'une candidature unique, sous la forme d'un « ticket », en les recevant mardi 8 octobre à son domicile parisien, comme l'a révélé Politico. Le sexagénaire était parvenu à ses fins en 2019, quand il avait convaincu le Marcheur Pierre Person de se retirer au profit de Stanislas Guerini. Cette fois-ci, sa tentative reste sans garantie de succès d'ici au 4 novembre, date limite pour déposer les candidatures.

Il faut dire qu'en parallèle de l'ascension de Gabriel Attal, ces deux dernières années, les grognards ont perdu de l'influence, éloignés par les circonstances. Cela commence après la réélection d'Emmanuel Macron en mai 2022.

Richard Ferrand, qui a alerté pendant la campagne présidentielle sur le risque de cassure entre le président et une partie de ses électeurs, est rattrapé par sa prophétie aux législatives de juin : il est battu par une jeune socialiste, Mélanie Thomin, dans sa circonscription du Finistère. Le sexagénaire, sorte de père spirituel des macronistes, dit avoir «retrouvé» sa «liberté» et se reconvertit alors dans les affaires : consultant à son compte, il a aussi pris la tête du conseil de surveillance d'Elsan, le premier groupe français de cliniques privées.

Désireux de passer plus de temps avec sa famille, Julien Denormandie quitte la vie politique dès mai 2022, mais il reste dans les parages. «Il a la confiance du président, c'est son clone», répète à son sujet un autre « historique » , François Patriat, patron des sénateurs pro-Macron. D'autant que son nom est plusieurs fois cité pour Matignon, en vain, et pour mener la liste de son camp aux européennes. Ce quadragénaire, ingénieur agronome, a refusé cette proposition, préférant se consacrer à sa start-up spécialisée dans la gestion des émissions de carbone.

Le retraité Philippe Grangeon, 67 ans, conseiller à l'Élysée entre 2019 et 2020, continue lui aussi à échanger avec le chef de l'État. «Quand on a besoin de moi et que je peux être utile, je suis disponible», affirme-t-il. Mais ses préconisations d'inspiration sociale-démocrate n'ont pas été suivies par Emmanuel Macron, qui a toujours préféré regarder vers la droite. Stanislas Guerini, lui, a perdu en juillet son siège de député, battu par la gauche dans sa circonscription parisienne, puis son ministère de la Fonction publique. À 42 ans, il est l'une des nombreuses victimes de la dissolution.

Eux, qui ont accompagné l'ascension fulgurante d'Emmanuel Macron et traversé maintes crises, ont été pour le moins pris de court par cette décision présidentielle. Le laborieux choix d'un premier ministre, cet été, ne leur a pas permis de reprendre la main. Loin de l'épisode de mai 2022, quand Richard Ferrand et d'autres historiques sont parvenus à convaincre le président à renoncer à nommer l'ex-LR Catherine Vautrin à Matignon.

Certains d'entre eux pensent pourtant obtenir gain de cause quand, début septembre, le chef de l'État confie à Thierry Beaudet, le président du Conseil économique, social et environnemental (Cese) qu'il songe à lui pour Matignon. «Beaudet a été poussé par Grangeon, Ferrand et Kohler», le secrétaire général de l'Élysée, souffle un familier du palais présidentiel. C'est que cette vieille garde a pris l'habitude de pousser des profils peu politiques, afin que le président puisse garder des marges de manoeuvre.

Encore raté : le chef de l'État choisit Michel Barnier, issu du RPR puis de LR, qui représente à peu près l'inverse du macronisme des origines. Même si le nouveau premier ministre a échangé durant l'été avec Julien Denormandie, l'un de ses interlocuteurs pour nouer quelques liens avec le camp présidentiel, lorsqu'il espérait et préparait un atterrissage à Matignon. Dans le nouveau gouvernement, seuls Marc Ferracci, fidèle soutien du chef de l'État promu à l'Industrie, et Astrid Panosyan-Bouvet, cofondatrice d'En marche nommée au Travail, incarnent ce compagnonnage d'avant-2017.

Dans la perspective de la prochaine présidentielle, à laquelle le chef de l'État est empêché par la Constitution de concourir, les « gardiens du temple » espèrent continuer d'imprimer leur ligne. Le dépassement droite-gauche, «cela reste la marque d'Emmanuel Macron, qu'aucun courant politique ne peut ni ne pourra désormais oublier», insiste Richard Ferrand en privé.

Philippe Grangeon y croit aussi, convaincu que «ni le PS, ni les LR ne sont redevenus attractifs comme avant 2017». «Le macronisme, dans sa promesse politique originelle, celle du "dépassement", du progrès, du compromis et de la modération, est loin d'être mort, estime-t-il. Il a vocation à survivre à Emmanuel Macron quand il quittera ses fonctions.»

Cela ne l'empêche pas de conserver un regard critique sur la présidence Macron : «L'offre de 2017, dans la manière de mettre en oeuvre certaines réformes, et dans l'art de gouverner, n'a pas été toujours totalement conforme à l'esprit de 2017. Mais était-ce possible autrement à l'épreuve du pouvoir?»

Face à ces amis de longue date, d'autres macronistes d'adoption disputent la défense de l'héritage du chef de l'État. Ainsi du centriste François Bayrou, ou, entrés en cour plus tardivement, des ex-LR Sébastien Lecornu et Gérald Darmanin, et de l'ancien socialiste Olivier Dussopt. Sous le regard amusé de leurs nouveaux alliés de droite. La macronie, « c'est une multiplicité de chapelles qui se détestent. C'estGame of Thrones !», a récemment glissé à un proche le chef de file des députés LR, Laurent Wauquiez .

Jeudi soir, lors du bureau exécutif de Renaissance, Olivier Dussopt a surpris ses collègues, quand il a convoqué le souvenir d'une figure de la mitterrandie : Louis Mermaz, ancien président socialiste de l'Assemblée nationale, décédé en août, et défenseur inlassable du legs de Mitterrand. «Je veux bien être le Mermaz de Macron», a lancé l'ex-ministre du Travail, en s'expliquant : «Mermaz avait créé un courant au début des années 1990 pour garder le temple et protéger Mitterrand.»

« Protéger Macron » : paradoxalement, l'opération passe aujourd'hui par un soutien à Michel Barnier, estiment les proches du président de la République. Sans ce paratonnerre placé à Matignon, «les canons seront tournés vers l'Élysée», redoute l'un d'eux. Et la course à sa succession risque de s'accélérer, avec Gabriel Attal en première ligne. «Une partie de la basse-cour pense déjà à 2027, regrette François Patriat. C'est dramatique, prématuré, criminel.» Les « historiques » seront là pour le répéter autant que nécessaire. Au nom d'Emmanuel Macron. L.H. ET L.B.

Le Figaro, no. 24926
Le Figaro, lundi 14 octobre 2024 971 mots, p. 8

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13 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Avichay Adraee, la voix arabe de l'armée israélienne crainte des Libanais

Aldebert, Mayeul

Cet appel lui a peut-être sauvé la vie. Pompier à Zahlé, Marcel Riachy était parti secourir les blessés d'une frappe israélienne dans un village chiite du sud de la plaine de la Bekaa. «Avichay nous a appelés sur le téléphone satellite de mon responsable pour nous demander de quitter le lieu de l'explosion car un deuxième missile allait tomber» , explique-t-il. Peu importe que ce soit Avichay Adraee en personne ou un autre membre de l'armée israélienne qui ait téléphoné. Pour les Libanais, le porte-parole arabophone de Tsahal est devenu en trois semaines la voix et le visage de l'offensive militaire d'Israël au Liban.

Cette offensive s'est intensifiée durant le week-end dans le sud du pays, où Tsahal a mené des opérations au sol contre le Hezbollah, qui a pour la première fois fait part de «combats rapprochés» dans plusieurs villages. Le premier ministre israélien a demandé à l'ONU de «mettre à l'abri immédiatement» ses soldats, après qu'au moins cinq Casques bleus ont été blessés ces derniers jours. Il a conseillé au secrétaire général de «les faire sortir de la zone de danger» , tandis que les Casques bleus accusaient deux chars israéliens d'être «entrés de force » dimanche dans une de leur position à la frontière sud du Liban.

«Aux habitants du sud du Liban, nous vous demandons de vous abstenir de voyager vers le sud et de regagner vos maisons ou vos champs d'oliviers. Ce sont des zones de combat dangereuses» , a écrit dimanche sur X Avichay Adraee, listant le nom d'une vingtaine de localités à évacuer d'urgence. D'origine irakienne et turque, ce porte-parole de Tsahal s'exprime quotidiennement sur Facebook, X et TikTok où il cumule plus de quatre millions d'abonnés. Ses messages sont abondamment relayés dans les médias où simplement sur les groupes de messagerie WhatsApp. «Il est presque autant écouté que Nasrallah quand il parlait à la télévision: les gens veulent connaître la météo du lendemain» ,glisse un député chrétien libanais. «Il sait tout, il peut dire combien de personnes fument le narguilé au pied de tel ou tel immeuble que Tsahal a décidé de bombarder» , ajoute un Beyrouthin sunnite en référence au Mossad, le puissant service de renseignement israélien.

Dans un de ces villages du Liban du Sud, la localité chrétienne d'Ain Ebel, l'armée israélienne a appelé directement les concernés. Le maire a reçu un appel le 1er octobre, le sommant d'évacuer immédiatement les 2 000 habitants du village, selon Amnesty International. L'ONG a dénoncé dans un rapport publié jeudi des ordres «inadaptés, voire trompeurs dans certains cas».

Elle évoque «des cartes trompeuses» ,mais aussi des communications «émis(es) trop peu de temps avant les attaques - dans un cas moins de trenteminutes avant le début des frappes -, en pleine nuit, sur les réseaux sociaux». L'ONG dénonce en creux un moyen pour l'armée israélienne de se dédouaner des dommages collatéraux envers les victimes civiles.

Comme un oiseau de mauvais augure, les déclarations d'Avichay Adraee sont ainsi autant craintes que scrutées. Le militaire interpelle chaque jour les Libanais et tente, malgré l'horreur inspirée par les bombardements, de les convaincre de la légitimité de l'offensive israélienne.

À l'adresse des déplacés, il affirme que «c'est le parti chiite qui les a mis dans cette situation». À l'adresse des chrétiens, il assure que «la guerre n'est pas contre eux». Enfin, à l'adresse de toute la population libanaise, il interroge : «Quel pays les Libanais préfèrent-ils? L'émirat du Hamas, qui fait partie de la terre iranienne, ou l'État libanais libre et indépendant?» Comme à Gaza où ses communications régulières sur les opérations dans l'enclave palestinienne sont tout autant suivies, Avichai Adraee publie chaque jour des images présentées comme des preuves de l'existence de caches d'armes et de souterrains du Hezbollah dans les villages pris au mouvement chiite.

En poste depuis 2005, l'officier israélien est aujourd'hui devenu une figure familière dans le monde arabe. Il vient défendre la position de l'État hébreu jusque dans certains médias arabes. Comme l'a relevé le quotidien libanais L'Orient-Le Jour, le militaire israélien a, par exemple, souvent parlé à la chaîne Al-Jazeera qui le présentait même, avant l'attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023, comme son «correspondant au sein de l'armée israélienne». La chaîne qatarienne le qualifie désormais de «porte-parole de l'armée d'occupation israélienne».

Son style, enfin, relève parfois plus de celui de l'influenceur que de celui du porte-parole officiel. Le militaire manie un humour provocateur, n'hésitant pas à reprendre les codes de la culture libanaise. Il cite par exemple l'écrivain libanais Gibran Khalil Gibran ou réinterprète à son goût la chanson de l'icône de la chanson libanaise Fairouz «Bhebbak Ya Lebnan» («Je t'aime mon Liban») en «Bhebbak Ya Israël».

«Il ridiculise le Hezbollah, il est drôle» ,estime pour sa part Abdou, un adolescent chrétien originaire de Baalbek qui suit Avichay sur TikTok sans être abonné à sa page, craignant, comme beaucoup de ses amis, que le Hezbollah ne s'en prenne à lui. «Cela fait partie de la guerre psychologique» , juge pour sa part un réfugié palestinien de 60 ans, né au Liban, rencontré à Saïda. «Avichay est un menteur» , lâche-t-il aussi, ajoutant qu'il ne croit absolument pas à la mort de Nasrallah, alors même que le Hezbollah l'a confirmée.

Depuis le début de l'opération Flèches du nord, le mouvement chiite a appelé à ne plus relayer ses propos. Le chef du bureau des médias et porte-parole du Hezbollah, Mohammad Afif Naboulsi, a fustigé vendredi les médias qui, au Liban, se font l'écho du «poison sioniste, sans aucune limite» , et diffusent les «menaces du chef d'état-major et du porte-parole de l'armée israélienne». Le responsable s'exprimait sur les lieux d'une des rares frappes qui a touché le centre de Beyrouth, jeudi soir, tuant 22 personnes. Cette fois, rien n'avait été annoncé par l'armée israélienne.

Libération
lundi 14 octobre 2024 84 mots, p. 14

Expresso

Sur BFMTV, mensonge, injonction au silence et solidarité masculine contre Aurélie Trouvé La séquence dure trente secondes.

Expresso

Aurélie Trouvé La séquence dure trente secondes. Trente secondes de morgue, de mensonges et de touchers physiques rabaissants de la part du député macroniste Pierre Cazeneuve à l'encontre de sa collègue La France insoumise Aurélie Trouvé, conclues par l'ignorance du journaliste Benjamin Duhamel, volant, à tort, au secours de l'élu assenant une contre-vérité. Lire le billet de notre journaliste sur Libé.fr. Photo Capture d'écran BFM

Le Monde
Planète, lundi 14 octobre 2024 1949 mots, p. 7
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12 octobre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Reportage

Des enfants contaminés dans la plaine d’Aunis

Des pesticides ont été retrouvés dans l’organisme d’enfants près de La Rochelle, où se multiplient les cancers

Stéphane Mandard

La Rochelle, Périgny, Saint-Rogatien (Charente-Maritime) - envoyé spécial - Noé Gülbol, adolescent de 14 ans avec sweat à capuche et mèche devant les yeux se balade souvent dans les champs de blé ou d’orge pour promener son chien Punky ou faire un tour à vélo. Alors, quand il a appris la présence de pesticides dans ses cheveux et ses urines, il n’a pas vraiment été surpris : « Je savais qu’il y en aurait. A chaque fois qu’il y a des épandages, on le sent dans la maison. » Sa petite sœur, Lana, 11 ans, trouve « bizarre d’avoir ça dans[son] corps » : « Ça m’inquiète. »

Noé et Lana habitent à Périgny (Charente-Maritime), une ville d’à peine 9 000 habitants entourée par les terres agricoles de la grande plaine céréalière d’Aunis, près de La Rochelle. Depuis une alerte du CHU de Poitiers en 2018 sur des cas de cancers pédiatriques dans la commune voisine de Saint-Rogatien (2 400 habitants) et la mort l’année suivante de Pauline, une adolescente Rogatienne de 15 ans, l’inquiétude ne fait que se renforcer sur le territoire à mesure que de nouveaux cas apparaissent.

Aussi, à l’initiative de l’association Avenir Santé Environnement, créée en 2018 à la suite de la déclaration du cancer de Pauline, les familles de Noé, Lana et de soixante-dix autres enfants (âgés de 3 à 17 ans) de six communes de la plaine d’Aunis (Périgny, Saint-Rogatien, Montroy, Clavette, Bourgneuf et Dompierre-sur-Mer) ont fait analyser des prélèvements de cheveux et d’urine par le laboratoire de toxicologie et de pharmacovigilance d’un CHU. Les résultats seront restitués samedi 12 octobre lors d’une réunion publique après une marche organisée à La Rochelle appelant à « une véritable transition agricole » et à « un plan de sortie des pesticides de synthèse ».

Le Monde et Franceinfo ont eu accès aux résultats. Quatorze molécules différentes ont été retrouvées dans les urines et quarante-cinq dans les cheveux, et jusqu’à six (dans les urines) et dix (dans les cheveux) par enfant. Tous présentent des traces de pesticides. Certains sont particulièrement préoccupants. Ainsi du phtalimide, détecté dans les urines de plus de 15 % des enfants : cette molécule est le produit de la dégradation du folpel, un fongicide classé cancérogène, mutagène, et reprotoxique possible par l’Agence européenne des produits chimiques. Ainsi, également de la pendiméthaline, présente dans 20 % des prélèvements capillaires. L’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) associe cet herbicide très utilisé pour les cultures céréalières à des risques de cancer (pancréas et colorectal).

Parmi ces substances figurent aussi des pesticides interdits. Certains sont vraisemblablement liés à un usage domestique comme le fipronil, insecticide interdit en agriculture depuis 2013 mais autorisé en usage vétérinaire comme antiparasitaire (puces, tiques…). D’autres, en revanche, semblent en lien direct avec des pratiques agricoles passées ou actuelles. Ainsi de l’atrazine, herbicide interdit depuis 2004 en raison de son potentiel perturbateur endocrinien et neurotoxique ou du dieldrin, un insecticide interdit depuis les années 1970 en raison de son potentiel cancérogène mais très persistant dans l’environnement.

« On empoisonne nos enfants »

L’interprétation toxicologique des résultats a été confiée à Laurence Huc, directrice de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement. La toxicologue attire l’attention sur la présence de plusieurs insecticides néonicotinoïdes interdits et en particulier de l’acétamipride, dont les effets neurotoxiques pour le développement du cerveau sont signalés depuis 2013 par l’EFSA. « En retrouver dans des urines d’enfants, c’est très inquiétant », alerte Laurence Huc.

L’acétamipride et son métabolite (issu de sa dégradation dans l’organisme) ont été détectés dans les urines de douze enfants (17 %). Les niveaux de concentration sont particulièrement élevés chez les plus jeunes et davantage s’ils habitent à proximité des champs. « C’est très rare de retrouver cette molécule dans les urines car elle s’élimine très vite, commente Laurence Huc, c’est le signe d’une exposition aiguë quelques jours avant les prélèvements, tous réalisés le même jour en avril. » La toxicologue écarte la piste d’une contamination alimentaire : « Les enfants concernés sont scolarisés dans sept écoles, il est peu probable qu’ils aient mangé les mêmes aliments. » Elle privilégie l’hypothèse d’un épandage. Chercheur au CNRS et grand spécialiste des néonicotinoïdes, Jean-Marc Bonmatin évoque de « probables usages illégaux » : l’acétamipride reste autorisé en Europe, mais il est interdit en France depuis 2018. Contactée, la chambre d’agriculture de Charente-Maritime n’a pas répondu à nos sollicitations.

A l’instar de l’acétamipride, une dizaine de pesticides dont le folpel et la pendiméthaline ont également été retrouvés dans les analyses d’air réalisées par l’observatoire de la qualité de l’air de Nouvelle-Aquitaine à partir du capteur installé sur la commune de Montroy, au cœur de la plaine céréalière d’Aunis. Le président d’Avenir Santé Environnement, Franck Rinchet-Girollet, réclame « une enquête pour déterminer l’origine de ces pesticides dangereux dont certains sont interdits ». Contactée, l’agence régionale de santé (ARS) de Nouvelle-Aquitaine ne souhaite « pas commenter des études civiles non scientifiquement prouvées ». « Depuis 2018, il y a une alerte sanitaire sur des excès de cancers pédiatriques, c’est scandaleux que ce soit à une association de faire du biomonitoring, fulmine Laurence Huc. Et le problème s’aggrave avec de nouveaux cas chaque année. »

La Ligue contre le cancer finance depuis 2018 une étude pilotée par l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et le registre des cancers de Poitou-Charentes sur les cancers à Saint-Rogatien et à Périgny. Selon nos informations, le nombre de cas est passé de six sur la première période étudiée (2008-2015) à dix entre 2008 et 2020 (dernière année pour laquelle les données sont disponibles). Chaque publication confirme un « excès de risque » de cancers pédiatriques à Saint-Rogatien. «Tous les ans on arrive à la même conclusion : le nombre de cas de cancers d’enfants à Saint-Rogatien est plus de quatre fois supérieur à la moyenne attendue. C’est énorme », réagit Jean-Marie Piot, président de la Ligue contre le cancer en Charente-Maritime.

Selon nos informations, au moins cinq autres cas ont été identifiés depuis la dernière actualisation de l’étude : deux à Périgny, deux en 2024 à Bourgneuf et un autre dans la commune de La Jarrie. A La Jarrie, un adolescent est mort en début d’année. Périgny a enterré en juin un garçon de 4 ans quelques mois après la déclaration de sa maladie. La commune avait déjà pleuré la disparition d’Antoine, mort à 13 ans en mars 2022.

« Rien ne change »

Antoine a été emporté en moins d’un an par un gliome du tronc cérébral, une tumeur du système nerveux central. « Que moi j’aie un cancer à 50 ans à cause de la cigarette, d’accord, mais qu’un enfant ait un cancer à 13 ans, ce n’est pas normal, c’est insupportable, témoigne pour la première fois sa mère, Joëlle, qui souhaite conserver l’anonymat. Je suis en colère car on sait mais on ne fait rien. On empoisonne nos enfants et rien ne change. L’agriculture doit servir à nourrir la population et non à tuer ses enfants. »

Dès 2013, une expertise collective de l’Inserm a mis en évidence un lien entre l’exposition aux pesticides et plusieurs cancers pédiatriques dont celui d’Antoine. Les cancers pédiatriques à Saint-Rogatien, Joëlle et son époux en avaient « entendu parler de loin » : « On était passés à l’eau en bouteille et on cultivait un potager bio. Je pensais protéger mes enfants et maintenant je me demande si ce n’est pas moi qui ai empoisonné mon fils avec toute cette terre polluée. » Joëlle raconte avoir quitté la banlieue parisienne il y a vingt ans pour s’installer à Périgny en « pensant offrir une meilleure vie à ses enfants ». La famille s’est installée à La Rochelle après le décès d’Antoine. Aujourd’hui, Joëlle « regrette de ne pas avoir déménagé plus tôt ».

Franck Rinchet-Girollet, lui, a quitté Dompierre pour Vérines, dans la plaine d’Aunis. Son fils de 7 ans est en rémission d’un cancer depuis cinq ans. Le prochain examen médical est fixé le 15 octobre : « On vit toujours dans l’angoisse d’une rechute. » Longtemps chauffeur de bus pour la régie de La Rochelle, il laissera bientôt la présidence d’Avenir Santé Environnement : il a accepté en septembre de devenir attaché parlementaire du nouveau député écologiste de la circonscription, l’agriculteur Benoît Biteau. « Est-ce que les cancers pédiatriques ont un lien direct avec l’exposition aux pesticides ? C’est aux autorités sanitaires de répondre. Mais il n’y a pas de réaction alors même que, tous les ans, il y a de nouvelles alertes. »

En 2021, un captage d’eau potable est fermé sur la commune de Clavette après la découverte de concentrations élevées de chlortoluron, herbicide très utilisé sur les céréales et cancérogène suspecté. En 2022, des niveaux jamais enregistrés en France de prosulfocarbe sont mesurés dans l’air de la plaine d’Aunis : l’agglomération de La Rochelle demande en vain au gouvernement un moratoire pour cet herbicide massivement utilisé pour traiter les céréales d’hiver.

En 2023, l’agglomération est obligée de fermer quinze points de captage d’eau dans la plaine d’Aunis après la découverte de chlorothalonil, un produit de dégradation d’un fongicide interdit depuis 2020. En 2024, l’eau du robinet est de nouveau « non conforme » après un pic de pollution du fleuve Charente, principale ressource en eau potable de l’agglomération, au fosétyl, un traitement fongicide utilisé contre le mildiou, en particulier dans le vignoble du Cognaçais.

Maire (sans étiquette) de Périgny, Marie Ligonnière a assisté aux obsèques du petit garçon de 4 ans en juin : « C’est tabou la mort d’un enfant », souffle-t-elle. Elle dit éprouver à la fois un sentiment de « révolte » et d’ « impuissance ». Mardi 8 octobre, elle a transmis un nouveau signalement à l’ARS. Il concerne cette fois des adultes. Un administré lui a envoyé un mail mentionnant « quatre cancers, une tumeur cérébrale, deux Alzheimer, une sclérose en plaques » dans un rayon de 50 à 100 mètres, en bordure de champs, dont quatre décès. « De quels leviers je dispose en tant qu’élue ?, interroge Marie Ligonnière. On demande des moratoires sur les pesticides, mais on n’a aucun soutien au niveau national. Au contraire, le gouvernement détricote le plan Ecophyto. »

Les demandes de la population s’affichent aussi, à la bombe, sur un entrepôt agricole à l’abandon : « Stop glyphosate ! Assassins de la terre ! » En 2023, la communauté d’agglomération de La Rochelle avait lancé une médiation inédite pour tenter de renouer le dialogue entre agriculteurs et riverains. Elle s’est achevée au bout de trois mois sur un échec et le saccage de la propriété d’un responsable de Nature Environnement 17 par des agriculteurs. Des comités de pilotage « pesticides et voisinage » se poursuivent malgré tout. Marie Ligonnière continue d’y participer : « Le problème, ce ne sont pas les agriculteurs, qui sont les premières victimes des pesticides et qu’il faut accompagner vers un nouveau modèle, mais leurs représentants qui martèlent toujours le même credo : pas de changement sans produit de substitution. »

Parmi les très rares avancées arrachées, une application est censée permettre depuis avril aux agriculteurs de prévenir les riverains avant un épandage. Sur la vingtaine d’exploitants agricoles de cinq communes de la plaine d’Aunis concernées par ledit comité de pilotage, un seul l’a téléchargée : pour l’heure, il n’a déclaré aucune parcelle.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_ActuD, dimanche 13 octobre 2024 1093 mots, p. AUJM4
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12 octobre 2024 - Le Parisien (site web)
13 octobre 2024 - Le Parisien

« J'aurais souhaité agir davantage »

Le président de la région Hauts-de-France, qui n'a pas été choisi pour Matignon par Emmanuel Macron, appelle désormais à « aider » le gouvernement de Michel Barnier pour éviter la « crise ».

Propos recueillis par Marion Mourgue et Alexandre Sulzer

C'est sa premièreprise de parole depuis l'épisode de Matignon. Xavier Bertrand, qui « était prêt à relever ce défi », n'avait finalement pas été choisi devant les mises en garde du RN. S'il se dit sans « amertume », il juge que Marine Le Pen ne peut être « l'arbitre de la vie politique ».

Votre nom avait été cité avec insistance pour Matignon. Racontez-nous...

XAVIER BERTRAND.Au lendemain des élections, j'ai considéré qu'il fallait à la France un gouvernement d'urgence nationale rassemblant toutes les bonnes volontés. Le président, rencontré à plusieurs reprises, souhaitait connaître mon état d'esprit. Je lui ai confirmé que j'étais prêt à relever ce défi et proposé des pistes de travail pour répondre au message des législatives : le pouvoir d'achat par le travail, la fin de l'impunité, la maîtrise de l'immigration et l'efficacité des services publics retrouvée pour l'école et la santé. Enfin, comprendre les 15 millions de Français qui vivent dans les communes de moins de 2 000 habitants et qui ne supportent plus d'être les oubliés.

Vous sembliez être le favori... Que s'est-il passé ?

Seul le président de la République a la réponse ! Ce n'est pas un secret, Marine Le Pen a considéré, par expérience, que j'étais la plus sérieuse menace pour son avenir.

Michel Barnier est-il trop attentif à Marine Le Pen ?

Rappeler à son ministre qu'il doit discuter avec tous les groupes parlementaires aurait suffi. Personne ne doit rien attendre de Marine Le Pen. Tout dans son comportement, sa démarche ou même l'histoire politique de sa famille démontre que la notion d'intérêt général n'existe pas pour elle. Elle n'est pas l'arbitre de la vie politique, personne ne doit se placer dans sa main.

Vous êtes amer ?

Non, je regarde devant, même si j'aurais souhaité agir davantage pour mon pays dans cette période ! Cela fait partie de la vie politique. La force de mon engagement politique est intacte.

Comment jugez-vous les premières semaines de Michel Barnier ?

Michel Barnier a l'autorité nécessaire et une grande expérience de négociateur. La réussite de notre pays passe inévitablement par celle de son gouvernement. Il faut l'aider ! Chacun a deux possibilités : critiquer ou proposer. Moi, je continuerai à faire des propositions. Nul ne peut faire le choix du pire, pour servir ses propres ambitions, au coeur de cette crise politique. Il y a quelque chose qui doit nous dépasser et nous rassembler : notre pays.

Vous auriez présenté le même budget que lui ?

Personne n'aurait échappé à la nécessité de présenter un budget très difficile. Michel Barnier ne peut pas être en trois semaines responsable de la situation budgétaire, il faut donc arrêter de tirer à boulets rouges sur lui. Pour moi, l'enjeu c'est baisser davantage encore la dépense publique par la restructuration de notre État. La hausse des impôts ne doit intervenir qu'en dernier recours, sinon, on ne règle pas le problème des dépenses. J'ai une forte conviction : que la confiance est une clé mais qu'elle est très fragile entre les citoyens et l'État. C'est pour cela que j'appelle le gouvernement à renoncer à toute rétroactivité fiscale sur les revenus de 2024. On ne peut pas changer les règles du jeu à la fin de l'exercice. C'est entamer le consentement des Français à l'impôt.

Il en va de même s'il décale la revalorisation des pensions de retraite, après qu'il a été décidé l'an dernier de garantir leur niveau. Il y a un moyen pour trouver d'autres recettes : réengager la réforme de l'assurance chômage. Les classes moyennes ont besoin d'être soutenues dès cette année. Le budget doit favoriser le pouvoir d'achat par le travail en baissant les charges que paient les salariés, qu'ils soient au-dessus ou non du smic. Cela a un coût ? Un nouvel effort doit être demandé aux sociétés d'autoroute qui, on le sait bien, bénéficient de rentes exorbitantes. Michel Barnier n'a eu que deux semaines pour préparer son budget. Les parlementaires ont désormais deux mois pour faire des propositions et garantir la justice dans les choix budgétaires.

Renaissance et LR font partie du gouvernement. Cela peut-il préfigurer une alliance pour les élections ?

Avant de parler élections, ce gouvernement doit être soutenu. Les désaccords entre les partis ne doivent pas se traduire en divisions ni fractures. Cette semaine, les groupes de Gabriel Attal et de Laurent Wauquiez n'ont pas su s'entendre. Résultat : on a eu l'élection d'une députée LFI à la tête de la commission des Affaires économiques de l'Assemblée. C'est une catastrophe politique ! Les chefs d'entreprise sont vent debout et je les comprends ! Pour éviter cela, il faut déjà se parler, et je mettrai mon énergie dans les semaines et les mois à venir pour que ce soit le cas.

Comment ?

À nous d'inventer un nouvel espace de dialogue, une entente entre les soutiens du gouvernement. Une meilleure coordination, une feuille de route commune, voilà ce dont on a besoin. Pas question d'un parti unique mais trouvons, jusqu'à la fin du mandat d'Emmanuel Macron, des vraies convergences entre personnalités qui refusent à la fois LFI et le RN, sinon ce sera l'un des deux extrêmes au pouvoir.

L'État veut aussi ponctionner 5 milliards auprès des collectivités...

C'est très douloureux car les collectivités, à la différence de l'État, ne peuvent voter un budget en déficit, mais cette ponction montre à quel point les collectivités locales sont bien trop dépendantes financièrement de l'État. Personne n'a intérêt à une guerre État-collectivités locales. Il est donc temps d'écrire une nouvelle page de la décentralisation et de la simplification, car nous subissons trop de décisions prises à Paris. Donnons plus d'autonomie fiscale aux collectivités. C'est plus de libertés mais davantage de responsabilités. Gérard Larcher, président du Sénat, qui a pour mission constitutionnelle de représenter les collectivités, pourra conduire ce travail.

Bruno Retailleau juge que l'État de droit n'est pas « sacré ». Pour vous aussi ?

Il a bien fait de rectifier, de préciser son propos. C'est un homme de convictions républicaines, sincère dans son engagement, et il est dans l'intérêt de tous qu'il réussisse.

Vous vous imaginez en recours ?

Chacun doit souhaiter et aider au succès du gouvernement. S'il échouait, notre pays connaîtrait une crise politique et institutionnelle sans précédent, qui provoquerait une crise sociale et financière. Ce scénario du pire, on doit l'éviter.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_ActuD, dimanche 13 octobre 2024 771 mots, p. AUJM6
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Les débuts au pas de charge du nouveau patron du Quai d'Orsay

Entre les affres d'un monde en plein embrasement et les subtilités d'une vraie-fausse cohabitation, le désormais ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot se retrouve sur tous les fronts.

Henri Vernet et Marcelo Wesfreid

À sa nomination à la tête du Quai d'Orsay, le 21 septembre, Jean-Noël Barrot change de fonction, mais pas d'adresse. Ce centriste de 41 ans troque son bureau de ministre délégué chargé de l'Europe, qu'il occupait depuis deux ans, contre le majestueux salon ouvrant sur les jardins du ministère des Affaires étrangères. Mais il n'a guère le loisir de s'attarder. « J'ai fait ma passation de pouvoir (avec Stéphane Séjourné), j'ai pris dans la foulée un avion pour New York, prêt à porter la voix singulière de la France devant l'Assemblée générale de l'ONU ! » raconte-t-il.

Il a beau débarquer dans le poste, il ajoute sa touche personnelle aux notes préparées par les diplomates, met de l'humain dans son discours en évoquant les enfants ukrainiens kidnappés par les Russes. « Contrairement à son prédécesseur, qui était là par le fait du prince, Barrot connaît les dossiers, n'est pas étranger aux affaires étrangères », apprécie le géopolitologue Pascal Boniface.

À New York, alors que le Proche-Orient s'embrase avec les frappes israéliennes au Liban, la diplomatie française s'active. Le ministre participe à un aparté entre l'Américain Joe Biden et Emmanuel Macron, met la dernière patte à une proposition franco-américaine de cessez-le-feu de 21 jours au Liban. Paris, via ses canaux de discussion officieux avec le Hezbollah, a de bonnes raisons de croire que la milice islamiste pro-iranienne y serait prête.

Dépêché illico à Beyrouth

Las, alors que plusieurs pays arabes et européens se joignent à l'initiative, l'Israélien Benyamin Netanyahou déclenche l'offensive terrestre de Tsahal. Rude début pour Barrot, dépêché illico par le chef de l'État à Beyrouth. Il arrive avec une cargaison d'aide humanitaire, enchaîne les rencontres avec les autorités multiples du kaléidoscope libanais, dans le rôle de la France amie du pays du Cèdre. Mais les bombardements continuent, la tension redouble avec l'élimination de cheikh Nasrallah, chef historique du Hezbollah. Après un saut en Allemagne, le ministre repart en tournée, de l'Arabie saoudite à Israël en passant par le Qatar, la Jordanie et les territoires palestiniens.

« Le problème est que l'action de Paris se réduit à l'humanitaire, cingle Boniface. La comparaison est cruelle avec son lointain prédécesseur Hervé de Charrette (1995-1997), qui, dans sa diplomatie de la navette au Proche-Orient, avait, lui, décroché un cessez-le-feu. Mais, à l'époque, la voix de la France, avec Jacques Chirac à la manoeuvre, pesait dans la région. » Aujourd'hui, nombre d'ambassadeurs grognent contre des moyens rognés (le budget du Quai baisse) et une politique en zigzag, Macron tançant un jour Netanyahou et l'appelant le lendemain pour l'assurer que tout va bien. Le dossier est ultrasensible en France. « J'étais le seul représentant d'un gouvernement étranger sur le lieu du massacre antisémite du festival Nova en Israël (pour la commémoration) », souligne le patron du Quai. Le même fustige le jour d'après « la provocation » d'un Netanyahou menaçant le Liban de destruction, comme Gaza. « Il ne faut surtout pas que le Liban devienne une Syrie, un foyer d'émigration », appuie crûment un familier du dossier.

Fils de feu Jacques Barrot, figure du centrisme et de l'Europe, le ministre doit à ses bonnes relations avec le président comme avec le Premier ministre de figurer parmi les rares rescapés de l'équipe Attal. « J'ai fait ma première campagne électorale sur la liste Barnier aux européennes de 2009. Quinze ans plus tard, c'est lui qui m'a appelé pour me proposer le poste », dit-il. Son directeur de cabinet est l'ex-conseiller diplo de Barnier pour le Brexit.

« Pas sectaire, pas gaga de Macron »

Dans cette vraie-fausse cohabitation, Barrot se retrouve au centre du dialogue entre l'Élysée et Matignon, Michel Barnier répétant que l'international est un domaine « partagé » et non réservé. Ministre en charge de l'Europe, Benjamin Haddad dépend d'ailleurs du Quai et du Premier ministre.

Élu dans les Yvelines, tenu au MoDem pour un dauphin de François Bayrou - « mais la succession n'est pas à l'ordre du jour », sourit un proche -, Barrot passe plutôt bien dans le chaudron de l'Assemblée. « C'est l'un des rares dans le camp présidentiel avec qui j'ai réussi à travailler, confie le député LFI Aurélien Taché, membre de la commission des Affaires étrangères. Il est à l'écoute, pas sectaire, pas gaga de Macron, et ne traite pas les Insoumis comme des parias. »

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_ActuD, dimanche 13 octobre 2024 607 mots, p. AUJM20
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13 octobre 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Le Parisien Notre-Dame Pourquoi le pape ne

Le Parisien

Notre-Dame

Pourquoi le pape ne viendra pas à Paris

Un courrier formel et une demande de rencontre en face-à-face lors d'un séjour à Rome en début d'année n'ont pas suffi : « Le pape a dit non », rappelle l'archevêque de Paris, Laurent Ullrich. Début septembre, la rumeur avait pourtant couru que François serait présent pour la cérémonie de réouverture de Notre-Dame, le 8 décembre. Espoir douché par le pape lui-même quelques jours plus tard, interrogé dans l'avion au retour de son long voyage en Asie du Sud-Est : « Je n'irai pas à Paris », avait-il répondu sans autre explication. Il y en a bien une, donnée par M gr Ullrich : « Ce jour-là, c'est la fête de l'Immaculée Conception, une tradition catholique particulièrement ancrée en Italie. Aucun pape n'a raté cela, sauf en cas de guerre. François ne dérogera pas à cette règle et il sera à la basilique Sainte-Marie-Majeure... de Rome. »

Patronat

Le dîner RN du président du Medef

En juin, le président du Medef Patrick Martin considérait que les programmes du Rassemblement national et du Nouveau Front populaire étaient « dangereux pour l'économie ». Cela n'a pas empêché le député RN Sébastien Chenu de dîner avec lui au cours du mois de septembre. Les agapes ont eu lieu chez un ami commun : le banquier d'affaires Philippe Villin, lui-même proche de nombreuses personnalités LR comme Nicolas Sarkozy ou Xavier Bertrand.

Violences conjugales

Le patron de Guy Hoquet définitivement condamné

Il y a trois ans, Stéphane Fritz était condamné à six mois de prison avec sursis pour violences aggravées sur son ex-conjointe. Le président du réseau d'agences immobilières Guy Hoquet, ancien sous-officier dans la Légion étrangère, s'est désisté de son appel. Son ex-campagne, une productrice de 46 ans, l'accusait notamment de lui avoir mordu un doigt lors d'une visite à son domicile en août 2021, après leur séparation. À l'époque, Frédéric Chaminade, directeur général de l'entreprise, avait déclaré que si l'intéressé était définitivement condamné, il en tirerait toutes les conséquences, mais pas avant, soucieux du respect de la présomption d'innocence. Stéphane Fritz est pourtant toujours en poste. Contacté, ce dernier affirme qu'il n'a jamais songé à démissionner.

Football

Les députés ne chaussent plus les crampons

Tous les ans, entre quelques séances le soir, ou lorsque l'agenda parlementaire se vide, certains députés se regroupent pour une partie de foot. Et ce, quelle que soit leur famille politique. Mais depuis la dissolution, ils n'ont plus chaussé les crampons. « Il n'y a plus de match de foot des députés, regrette le président de la commission des Finances, Éric Coquerel (à g. sur la photo en bas). Le club de foot parlementaire n'est plus actif... » L'Insoumis était un habitué, depuis son élection en 2017, tout comme d'autres figures du Palais-Bourbon comme le macroniste Karl Olive. Mais pour beaucoup d'élus, persuadés qu'une nouvelle dissolution pourrait intervenir à l'été prochain, la motivation n'est plus là.

Basket

De retour sur les lieux de l'exploit

Engagé en Euroligue, la plus grosse compétition mondiale de basket derrière la NBA, le Paris Basketball accueille mardi 15 octobre le club champion d'Europe en titre, le Panathinaïkos d'Athènes. La rencontre est organisée à l'Accor Arena de Bercy. Une enceinte qui va faire remonter des souvenirs olympiques à tout le monde, particulièrement à un joueur du club grec : le Français Mathias Lessort y a joué il y a deux mois la finale du tournoi olympique de Paris 2024, perdue avec les honneurs par l'équipe de France face aux États-Unis, 98-87.

Le Monde
France, samedi 12 octobre 2024 1476 mots, p. 9
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11 octobre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

A l’Assemblée, un examen du budget périlleux pour Barnier

Face au rejet d’une large partie de l’opposition, le premier ministre pourrait être contraint de recourir à l’article 49.3 de la Constitution

Mariama Darame

Pour tout gouvernement, le premier budget reste un acte politique fondateur. Plus signifiants que n’importe quelle déclaration de politique générale, les projets de loi de finances et de financement de la Sécurité sociale pour l’année 2025 posent les priorités de Michel Barnier et de son gouvernement. Dans sa copie adoptée en conseil des ministres, jeudi 10 octobre, le premier ministre confirme, au nom de la rigueur budgétaire, sa volonté d’économiser 60 milliards d’euros dès 2025 (40 milliards d’euros de réductions de dépenses et 20 milliards de hausses d’impôts).

Un redressement des finances publiques pour contenir le dérapage du déficit public à 6,1 % du PIB en 2024 « absolument considérable et inédit », selon les mots du premier président de la Cour des comptes, Pierre Moscovici, auditionné jeudi par la commission des finances de l’Assemblée. « Dans le débat budgétaire, il faudra pointer du doigt les responsabilités de chacun,clame le député (Rassemblement national, RN) de la Somme Matthias Renault. Ça serait trop facile que Barnier fasse le sale boulot et endosse toute la responsabilité politique de ce désastre provoqué par les précédents gouvernements. »

L’ex-commissaire européen subit en premier lieu les conséquences de sa nomination tardive à Matignon, trois mois après la dissolution ratée d’Emmanuel Macron. « Jamais un premier ministre n’a dû fabriquer un budget pour la France en une période de quinze jours. C’est impossible de tout faire bien en si peu de temps », s’est-il justifié, jeudi, lors d’un déplacement dans la Vienne.

Le budget 2025 aurait dû être déposé sur le bureau de l’Assemblée le 1er octobre. « Le budget va être débattu dans de très mauvaises conditions du fait de ce calendrier extrêmement retardé, avec des amendements supplémentaires du gouvernement que nous n’aurons pas eu le temps d’expertiser », soupire la députée écologiste de Haute-Garonne Christine Arrighi. Désormais, l’Assemblée nationale puis le Sénat et le Conseil constitutionnel doivent se prononcer sur le budget sous un délai constitutionnel de soixante-dix jours.

Premier test crucial

La première partie du projet de loi de finances (PLF), consacrée aux recettes, sera ainsi examinée dès mercredi 16 octobre par les députés de la commission des finances de l’Assemblée. Un premier test crucial pour l’exécutif. A la manœuvre, le président de la commission des finances, l’« insoumis » Eric Coquerel, et le rapporteur général du budget, le centriste Charles de Courson, cherchent à faire la démonstration que les députés peuvent adopter un budget majoritaire contre l’avis du gouvernement.

Sous la pression de Bruxelles et des marchés financiers, le gouvernement de Michel Barnier entend maintenir intact son objectif de 60 milliards d’économies dans une discussion parlementaire soumise à de nombreux aléas. A commencer par la mobilisation dans l’Hémicycle des députés, avec la multiplication des alliances de circonstance pour faire adopter certains amendements, souvent à l’opposé de la trajectoire voulue par le gouvernement.

Pour ces raisons, M. Barnier n’exclut pas une adoption du budget par l’article 49.3 (qui permet de faire adopter un texte sans vote), comme ce fut le cas pour sa prédécesseure Elisabeth Borne, qui avait engagé sa responsabilité une vingtaine de fois sur les budgets 2023 et 2024. « Comment voulez-vous que Michel Barnier fasse autrement ? On va avoir un débat budgétaire qui va déglinguer la copie du gouvernement », prophétise le député (MoDem) des Pyrénées-Atlantiques Jean-Paul Matteï.

Certaines des mesures du budget Barnier coalisent déjà contre elles une majeure partie des groupes, de la gauche au bloc central, en passant par la droite et le RN, inquiètes de leurs répercussions sur les classes moyennes et populaires. Le gel provisoire des pensions de retraite, la ponction de 5 milliards d’euros sur le budget des collectivités locales ou encore la hausse des taxes sur l’électricité pourraient être retoqués dès l’examen en commission.

Dans un Hémicycle où aucun des trois blocs (gauche, centre-Les Républicains et RN) n’est majoritaire, Michel Barnier s’engage dans une course de haies concernant le budget, un texte qui réactive tous les clivages politiques, entre l’opposition – qui, par coutume, ne vote pas le budget – et la majorité – qui le défend.

« Tout peut arriver »

Doté d’une assise parlementaire fragile, le chef du gouvernement peut être renversé par une motion de censure votée par le Nouveau Front populaire (NFP) et le RN. L’appareil d’Etat se retrouverait alors sans gouvernement ni budget, entre le vide juridique et la crise politique. Les oppositions n’écartent aucun scénario. « On a devant nous la situation politique la plus irrationnelle qui soit. Tout peut arriver, à tout moment. On peut réussir à voter un budget comme on peut se retrouver avec un 49.3 ou un baiser de la mort du RN, donc une motion de censure adoptée »,expose le président du groupe Libertés, indépendants, outre-mer et territoires (LIOT), Stéphane Lenormand.

La gauche, qui dénonce un budget d’austérité, entrevoit tout de même la possibilité de porter ses combats idéologiques à la faveur des hausses d’impôts temporaires décidées par Michel Barnier . « Le cadrage du débat budgétaire sur la justice fiscale nous offre une victoire politique,estime la députée (Parti socialiste) du Val-d’Oise Ayda Hadizadeh, car l’absence d’effort fiscal pour les plus aisés depuis sept ans a contribué à dégrader la situation budgétaire du pays. »

A l’extrême droite, le RN a déjà annoncé par la voix de son président délégué, Sébastien Chenu, qu’il ne voterait pas le budget. Sans préciser s’il s’agissait d’une abstention, d’un vote contre ou du vote d’une motion de censure. Une manière de contraindre Michel Barnier à concéder des victoires politiques aux députés lepénistes et, par là même, de disloquer son socle parlementaire.

Les macronistes et la droite, en coalition gouvernementale forcée, redoutent d’être les seuls à assumer un budget voué à l’impopularité. « De toute façon, l’immobilisme n’est pas une option et ça, Barnier l’a bien compris »,considère Corentin Le Fur, député (Les Républicains) des Côtes-d’Armor.

Les troupes de l’ancien premier ministre Gabriel Attal s’arc-boutent contre les hausses d’impôts sur les entreprises, l’augmentation des cotisations patronales et l’abandon de la réforme de l’assurance chômage. Les élus du parti présidentiel se refusent à sacrifier leur politique de l’offre sur l’autel de la rigueur budgétaire. « Il ne faut pas que l’on mette en risque tout ce qu’on a fait en termes de réduction du chômage », s’émeut le député (Renaissance) de la Gironde Thomas Cazenave.

Rupture de style

Sans aller jusqu’à la censure, certains élus se disent prêts à ne pas voter certains pans du budget. « Il est hors de question de censurer Michel Barnier, même si ces choix budgétaires pourraient avoir des conséquences délétères pour la suite », soutient le vice-président du groupe Ensemble pour la République, Mathieu Lefèvre.

Michel Barnier, qui cherche à établir une rupture de style avec le macronisme, ne renonce pas à l’idée de « coconstruire le budget »avec les parlementaires qui auront « la possibilité(…) de faire évoluer le texte, à condition de trouver des économies équivalentes », a-t-il avancé dans un entretien à l’hebdomadaire La Tribune Dimanche, le 6 octobre.

Le Sénat, dont la majorité de droite et du centre est acquise à Michel Barnier, pourrait permettre au gouvernement de rétablir son texte. Surtout si l’Assemblée venait à le modifier en profondeur, à rejeter sa première partie ou ne parvenait pas à se prononcer dans les délais impartis du fait d’un trop grand nombre d’amendements déposés.

Certains députés soupçonnent le gouvernement d’envisager de passer son budget par ordonnances en invoquant l’enlisement des débats à l’Assemblée. Pour cette raison, MM. Coquerel et de Courson ont fait passer la consigne auprès de leurs collègues de diviser le nombre d’amendements par deux par rapport au PLF 2024, pour pouvoir aller au vote de la première partie du budget, prévue le 29 octobre dans l’Hémicycle.

Dans tous les cas, il est fort probable que, pour la troisième année de suite, l’Assemblée soit dans l’impossibilité de voter le budget de la nation, l’une de ses prérogatives essentielles. Une situation qui pourrait avoir une incidence sur l’acceptabilité sociale de certaines mesures budgétaires, alors qu’une partie des électeurs, notamment du RN et du NFP, contestent la légitimité du gouvernement Barnier.

« Urgence », « courage » et « responsabilité » seront les arguments martelés par Matignon et Bercy, qui entendent prendre à témoin l’opinion sur la gravité de la situation financière française. Quitte à donner l’impression d’opposer les citoyens à leurs propres représentants.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, samedi 12 octobre 2024 792 mots, p. AUJM6
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11 octobre 2024 - Le Parisien (site web)
12 octobre 2024 - Le Parisien

À l'Assemblée, la gauche place ses pions mais pâtit de ses divisions

L'Insoumise Aurélie Trouvé a été élue mercredi, à la surprise générale, présidente de la commission des Affaires économiques. Une bonne nouvelle pour la gauche. Mais l'unité du NFP reste fragile.

Julien Duffé et Pierre Maurer

C'est une bonne nouvelle que la gauche n'attendait pas. Mercredi, profitant d'un désaccord entre les troupes Ensemble pour la République (EPR) de Gabriel Attal et le groupe Droite républicaine (DR, ex-LR) de Laurent Wauquiez, la députée LFI Aurélie Trouvé a raflé la présidence de la commission des Affaires économiques de l'Assemblée nationale au nez et à la barbe du candidat macroniste Stéphane Travert. « Il en est resté scotché », sourit le patron des députés communistes, André Chassaigne, qui avoue lui aussi sa « grande surprise » devant le résultat. Avec cette prise de guerre, le Nouveau Front populaire (NFP), fort de ses 192 députés, gagne encore en influence au Palais-Bourbon, où il a obtenu plusieurs postes clés.

Certes, en juillet, le NFP n'était pas parvenu à faire élire son candidat à la présidence de l'Assemblée (André Chassaigne, justement), mais il a glané un poste de questeur sur trois, deux vice-présidences sur six, et neuf postes de secrétaires sur douze. La gauche est ainsi parvenue à décrocher la majorité (12 sièges sur 22) au bureau de l'Assemblée, la plus haute autorité collégiale du Palais-Bourbon. Parmi ses membres, la vice-présidente LFI Clémence Guetté a obtenu mercredi la stratégique délégation à la recevabilité des propositions de loi. « Cela change le rapport de force, analyse la socialiste Christine Pirès-Beaune, première questeure de l'Assemblée. Même en cas de désaccord avec la présidente de l'Assemblée, le bureau pourra trancher en notre faveur sur la recevabilité d'un texte. »

« On pourra faire des choses »

Toujours au sein du bureau, le NFP a, ces derniers jours, fait pencher le curseur à gauche, en validant la première étape de la procédure de destitution du président de la République engagée par LFI (enterrée depuis). Ou encore mercredi en décidant de saisir la justice du cas de l'ex-ministre macroniste Aurore Bergé, accusée par des députés de gauche de « faux témoignage » devant une commission d'enquête.

L'arrivée de l'Insoumise Aurélie Trouvé à la tête de la commission des Affaires économiques vient étoffer le tableau de chasse. Son collègue Éric Coquerel, réélu en juillet à la présidence de la prestigieuse commission des Finances, qu'il occupe depuis 2022, salue « une montée en gamme » et une manière de peser davantage. « Cela va nous permettre de populariser ce que l'on porte. Et cela nous donne plus de moyens : on pourra faire des choses entre nos deux commissions. On devient une sorte de Bercy parlementaire. »

Mais si la gauche place ses pions, elle peine dans le même temps à masquer ses divisions. Les députés LFI ont ainsi refusé, mercredi, de voter pour le socialiste Jérôme Guedj, lors de l'élection à la présidence de la commission des Affaires sociales. Motif : Guedj, frontalement opposé aux Insoumis depuis les attaques du 7 octobre, avait refusé l'étiquette NFP lors des législatives.

Plus largement, les socialistes restent engagés depuis des mois dans une course au leadership à gauche avec les Insoumis. Ils ont ainsi obtenu que la première motion de censure contre le gouvernement Barnier soit portée par le Premier secrétaire du PS, Olivier Faure. « Il y a un besoin d'affirmation », reconnaît un député PS, qui souhaite donner plus de visibilité à leurs initiatives parlementaires. « Quand on écrit un communiqué, il y a trois députés PS qui le relaient alors que les Insoumis chassent en meute », se désole le même.

Peu de travail en commun

Dans ces conditions, la cohésion du NFP reste fragile. Si la gauche a organisé mercredi une conférence de presse commune pour présenter, autour de Lucie Castets, dix propositions fiscales sur le budget 2025, le travail en commun entre les quatre groupes reste l'exception. Il existe bien une boucle (peu active) entre les quatre présidents des groupes du NFP mais pas d'intergroupes, à l'image de celui qui se réunissait tous les mardis aux débuts de la Nupes en 2022.

Il faut dire que la perspective de la future présidentielle en 2027 - si elle n'est pas anticipée - n'incite pas à une dynamique unitaire. « On est déjà dans une phase où les écuries ne veulent pas trop se mélanger », observe André Chassaigne. Une députée écologique pro-union ne cache pas un certain spleen. « Personne n'ose quitter le navire mais les forces qui veulent le fracasser sont puissantes, note-t-elle. Le NFP va gentiment s'étioler, mourir de sa belle mort et on dira que ça n'a pas marché... »

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Faits divers, samedi 12 octobre 2024 860 mots, p. AUJM14
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11 octobre 2024 - Le Parisien (site web)
12 octobre 2024 - Le Parisien

« Il existe une faille dans l'Aide sociale à l'enfance »

La députée MoDem Perrine Goulet, qui préside la délégation aux droits des enfants, évoque l'affaire de ceux placés par l'ASE du Nord dans des familles sans agrément.

Propos recueillis par Christel Brigaudeau

Députée de la Nièvre, Perrine Goulet préside la délégation aux droits des enfants à l'Assemblée, qui doit rendre dans les prochaines semaines une série de recommandations pour améliorer la prise en charge des enfants relevant de l'Aide sociale à l'enfance (ASE). Cette institution gérée par les départements est chargée de 377 000 mineurs, dont la moitié placés dans des structures, foyers, familles, hors du domicile parental. Elle s'exprime alors que doit s'ouvrir lundi, devant le tribunal correctionnel de Châteauroux (Indre), le procès d'une affaire hors norme : entre 2010 et 2017, des dizaines d'enfants suivis par l'ASE du Nord ont séjourné dans un réseau de familles qui ne disposaient pas d'autorisation. Des jeunes ont témoigné de violences graves et répétées.

Comment est-il possible que des familles, pendant des années, aient accueilli sans agrément des enfants de l'Aide sociale à l'enfance et que personne ne s'en soit ému ?

PERRINE GOULET. J'ai du mal à le comprendre. Les départements doivent s'assurer que les personnes accueillant des enfants ont un agrément. Mais il existe une faille. Un département peut confier des mineurs hors de son territoire sans que le département où se situe l'accueil ne soit informé. Or on sait que les contrôles sont très peu faits à l'intérieur d'un département. À l'extérieur, il n'y en a pas. C'est un vrai point d'alerte. Il n'existe pas non plus de fichier national des agréments retirés. Actuellement, on peut avoir un assistant familial qui voit son agrément suspendu dans un département X, mais le département Y ne le sait pas et continue de lui confier des enfants.

L'affaire de Châteauroux n'est pas la première. Pourquoi les pouvoirs publics n'agissent-ils pas ?

On agit depuis des années et, avec la délégation aux droits des enfants, nous nous apprêtons à faire de nouvelles propositions d'ici à la fin du mois. Je travaille avec les départements pour voir comment mieux travailler ensemble. Aujourd'hui, en l'état actuel de la loi, c'est vrai que c'est compliqué. Si les départements ne font pas preuve de volontarisme, on peut aboutir à des dysfonctionnements.

L'ASE du Nord n'est pas citée à comparaître au procès. Trouvez-vous que ce soit normal ?

Non. La responsabilité des départements dans ce genre d'affaires est un vrai sujet. Les juges ont du mal à demander des comptes aux départements, je l'ai vu dans d'autres affaires. C'est compliqué de mettre une personne morale en examen, il faudrait aller chercher quel professionnel n'a pas travaillé correctement, et on ne le fait pas.

Des victimes de l'affaire de Châteauroux réfléchissent à attaquer l'ASE du Nord. Auraient-elles raison ?

Oui, je les encourage à porter plainte. J'ai déjà conseillé à plusieurs jeunes de se retourner contre les départements. On ne peut pas sortir des enfants de leurs familles pour les mettre dans des endroits où ils seront à nouveau victimes. Aujourd'hui, tout le monde se plaint mais personne ne va devant la justice, et les départements ont le sentiment qu'ils ne risquent pas grand-chose.

Vous avez été placée pendant votre enfance. Auriez-vous attaqué ?

Quand on sort de ces années-là, on essaye déjà de s'en sortir, de devenir de jeunes adultes bien dans leurs baskets. Et une fois qu'on s'en est sorti, c'est trop tard pour agir. Mais aujourd'hui, les choses changent.

L'ASE devrait être réformée ?

Oui, il faut réformer l'ASE, c'est une certitude. On ne peut pas continuer comme ça. Faut-il renationaliser le dispositif ? Pas forcément, car à l'époque de la Ddass, les dysfonctionnements graves existaient aussi. Mais il est vrai également que les départements sont en charge depuis plus de quarante ans, seuls. Ils ne peuvent pas rester tout seuls. Il faut plus de contrôle. Il faut aussi une prise en charge médicale et psychologique à la hauteur des besoins. Le parcours des mineurs à l'ASE ne doit pas être un traumatisme supplémentaire qui s'ajoute à ceux qu'ils ont pu connaître avant d'être placés.

La France est-elle en retard par rapport aux autres pays ?

Il y a des endroits où il y a du mieux. Il y a aussi, dans notre pays, des départements où cela se passe mieux que dans d'autres. Soyons clairs, on ne se fait pas réélire parce qu'on s'est bien occupé des enfants de l'ASE. On se fait réélire parce qu'on a fait des routes ou construit un collège... Il y a des départements, y compris riches, qui n'investissent pas assez sur ces sujets.

Pour vous, quelles sont les priorités ?

Je veux que chaque enfant puisse bénéficier d'un avocat, je veux qu'on fixe des taux d'encadrement dans les structures d'accueil et de meilleurs contrôles des établissements médico-sociaux. Toutes les personnes fragiles sont concernées par cette problématique. On commence aujourd'hui à mettre dans des familles d'accueil des personnes âgées, notamment. Je crains que cela ne crée bientôt les mêmes types d'affaires que celles déjà observées dans le champ de la protection de l'enfance.

Le Figaro, no. 24925
Le Figaro, samedi 12 octobre 2024 2079 mots, p. 4

Société

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11 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

La « polémique positive » , une arme au service de Bruno Retailleau pour imprimer sa marque Place Beau vau

Omniprésent sur le terrain et dans les médias depuis sa nomination, le ministre de l'Intérieur, qui puise ses racines en Vendée, lève un début d'espoir à droite.

Conruyt, Claire

Place Beauvau, trois Vendéens occupent le bureau du ministre de l'Intérieur. Bruno Retailleau, bien sûr, et les portraits de ses compagnons de route. Georges Clemenceau d'un côté et, de l'autre, Jean de Lattre de Tassigny : « le Tigre » et le maréchal, la Vendée bleue et la Vendée blanche, le républicain et le royaliste. «Comprendre cela, c'est comprendre Retailleau», plante un proche. Mais quinze jours après sa prise de fonctions, c'est déjà loin des dorures de ses nouveaux quartiers parisiens que se trouve le numéro quatre du gouvernement. Ce matin d'automne, le voilà assis, costume dépareillé, dans l'un des sobres bureaux de son ancienne permanence parlementaire, à La Roche-sur-Yon. Ce cavalier parle de Celoso, l'un de ses chevaux, qu'il a tenu à faire marcher trois heures pour fêter la fin de sa maladie. Une touche personnelle après avoir, deux jours plus tôt, rencontré la compagnie de gendarmerie de la ville. Et juste avant d'aller inaugurer le nouveau parc d'une commune de 800 habitants. «Quand on m'a dit que le ministre serait présent, j'ai demandé que l'on me le répète. Cela m'a interloqué, mais ne m'a pas surpris, car c'est quelqu'un de fidèle en amitié et qui tient parole» , lance le maire de Saint-Paul-Mont-Penit, Philippe Crochet, en guise de bienvenue. Sourires de l'assistance garantis.

Voilà donc le ministre de retour sur ses terres. La politique à l'ancienne, efficace bien sûr, et menée en sa «petite patrie charnelle, comme l'écrit Péguy», aime-t-il répéter. «La Vendée m'a tout donné. Je suis habité par l'idée d'être redevable. Je pense souvent à la génération de feu qui s'est sacrifiée pour la France. J'ai à coeur de rendre à mon pays ce qu'il m'a donné. Alors, je veux revenir ici régulièrement. Sinon, je vais me dessécher.» Il faut dire que l'homme a été emporté dans un véritable tourbillon politique que personne n'aurait guère imaginé il y a quelques mois, quittant ainsi les couloirs feutrés du Sénat où il siégeait depuis vingt ans pour occuper le poste le plus exposé du gouvernement. «Je n'ai pas le sentiment d'être devenu quelqu'un d'autre, je n'ai pas pris la grosse tête. Chez moi, l'humilité est aussi forte que la détermination», confie-t-il. Aucun «syndrome de l'imposteur», donc, commente un proche. «Cela fait des années qu'il se prépare.» Le ministre l'assume, tout en précisant : «Je suis parmi ceux qui ont fait le moins campagne. Il y a une forme de maturation en politique, les choses viennent à point nommé. Je suis un enfant de la ruralité, j'ai le sens du temps long. J'ai pris possession de mes fonctions et je le dis sans présomption: je ne me sens pas dépassé.»

Il n'empêche, les premiers jours d'exercice de celui qui dit «ne pas décider sans donner un sens profond à (son) action» ont été percutés par le terrible meurtre de Philippine, dont le violeur et assassin présumé est un étranger sous obligation de quitter le territoire français (OQTF). Depuis, le ministre s'entretient régulièrement avec le père de la jeune femme. «Un lien très fort s'est créé entre eux», rapporte-t-on dans son premier cercle. Une semaine après la mort de la jeune fille, Bruno Retailleau se rend auprès de la famille. Un «moment de recueillement» d'un peu plus d'une heure, dans la plus stricte intimité. À son entourage, Bruno Retailleau confie ensuite son bouleversement. De cette rencontre, le ministre en sort avec le portrait de Philippine, remis par son père. Et qui, désormais, se trouve dans son bureau, place Beauvau.

« C'était un moment d'une intensité très belle et très forte,témoigne un proche . Ces instants avec la famille ont ancré en lui l'intuition profonde que ce drame marquerait son mandat. » Pour qualifier son action politique, Bruno Retailleau se réfère, lui, à Hannah Arendt : «En politique, c'est en pratiquant les actions justes que nous devenons justes.» Dès sa passation de pouvoirs avec Gérald Darmanin, le nouveau ministre a voulu afficher une ligne de fermeté autour de «trois priorités» : «Rétablir l'ordre, rétablir l'ordre, rétablir l'ordre.» Mais il y a la réalité. Celle d'une Assemblée disloquée limitant considérablement l'action législative, et la nature d'un gouvernement fragile, soumis au délicat mécanisme d'une coalition, à la merci des adversaires qui agitent la menace d'une censure. Cette instabilité, le ministre en est bien conscient. Comme d'ailleurs de l'inévitable cannibalisation du débat par les discussions budgétaires à venir. «Le temps nous est compté. Dès le début, je savais qu'il me faudrait aller vite et installer un cadre d'action.» Quitte à lancer des «polémiques positives». «J'ai posé une doctrine pour mon ministère : tenir un langage de vérité. Plus de sécurité, moins d'immigration. À partir de là, on n'a pas le droit de perdre ses moyens.» Le locataire de Beauvau l'assure : sa ligne de fermeté, le premier ministre la partage. Le reste, c'est une question de style. «Chacun le sien», tranche Bruno Retailleau. «Michel Barnier me connaît assez pour savoir qu'en me plaçant là où je suis, il faisait le choix d'un style.»

Le « style » Retailleau ? La définition varie naturellement selon l'endroit où l'on se trouve sur l'échiquier politique. Là où le NFP le diabolise, et l'aile gauche du bloc central le surveille, la droite fait montre d'un enthousiasme plus ou moins prononcé. «C'est un conservateur, un catho qui a des valeurs et une forme de générosité», dit de lui l'ancien premier ministre Jean-Pierre Raffarin, à la ligne pourtant plus modérée que la sienne. De son compagnonnage avec le souverainiste Philippe de Villiers en Vendée, il reste des traces, juge quant à lui son ancien allié au Sénat, Hervé Marseille. «Ça apparaît moins, mais ça transparaît quand même. Il a été marqué par ces idées, ça fait partie de son apprentissage», avance le chef des sénateurs de l'Union centriste qui relève chez lui une vision «chrétienne» des sujets sociétaux. Dans l'entourage du principal intéressé, on rétorque : «Ce n'est pas un idéologue. Bruno Retailleau, c'est l'anti-Maurras. Quel que soit son interlocuteur, il tient une exigence morale d'honnêteté qui le guide. On n'est pas dans une logique de bulldozer ni dans une logique jusqu'au-boutiste. On cherche à trouver un chemin de crête sur des sujets qui préoccupent les Français.» Un chemin de crête que le ministre de l'Intérieur assure vouloir mener avec son homologue à la Justice, Didier Migaud, issu du Parti socialiste et avec lequel les divergences ont rapidement été exposées au grand jour. «Il n'y a pas de sujet sur le plan personnel, c'est quelqu'un qui vient de la gauche sociale-démocrate et pour qui j'ai de l'estime», précise Bruno Retailleau. «Mais je le redis: si l'on veut des résultats, il faudra un changement de politique pénale.» Les cabinets des deux ministres sont à la tâche, assure-t-on à Beauvau, traçant une feuille de route pour lutter contre le crime organisé. Après les deux récents « narchomicides » commis la semaine dernière à Marseille par des très jeunes tueurs, le ministre a missionné ces mêmes équipes pour étudier le cas de la Cité phocéenne.

En attendant, en macronie, les membres de l'aile gauche et les soutiens historiques d'Emmanuel Macron l'accusent de multiplier les clins d'oeil au Rassemblement national. «Il fait des poutous à Marine Le Pen», image le vice-président (Renaissance) de l'Assemblée, Roland Lescure. Avec ses harangues sur l'immigration, qui «n'est pas une chance pour la France», ou sur l'État de droit qu'il ne juge «pas sacré», le durcissement de la circulaire Valls (qui facilite la régularisation des sans-papiers), le rétablissement du séjour irrégulier et l'évocation d'une nouvelle loi immigration... Bruno Retailleau joue avec les «lignes rouges» du bloc central, jusqu'à en froisser certains dans l'entourage proche du premier ministre, Michel Barnier. Il faut dire que sa nomination s'est accompagnée d'une impressionnante couverture médiatique : le « 20 Heures » de TF1, plusieurs unes de presse écrite - dont Le Figaro Magazine -, et un «carpet bombing» d'annonces. Au point que certains le décrivent parfois comme l'homme pouvant fracturer la coalition gouvernementale. « Retailleau est le ministre d'un gouvernement qui essaie de tenir, mais il n'aide pas Barnier » , juge le député Insoumis Éric Coquerel. «Il ne s'arrête jamais, il va faire tous les jours la misère à Barnier», pronostique le député MoDem Philippe Vigier. Du côté de Beauvau, l'on rétorque : «La réalité, c'est qu'il est l'assurance-vie de ce gouvernement.» Comprendre : par ses prises de position régaliennes, «il veut rendre la censure du RN impossible». Un conseiller du ministre poursuit : «Marine Le Pen voterait-elle contre une nouvelle loi immigration? Les Français verront bien qui est pour et qui est contre...» Certains vont même jusqu'à dresser la comparaison avec un certain... Nicolas Sarkozy. «C'est flatteur», sourit Bruno Retailleau. «Nicolas Sarkozy a été un très grand ministre de l'Intérieur et je le dis d'autant plus que je ne suis pas un sarkolâtre.» Deux semaines après sa nomination, l'ancien chef de l'État et le nouvel occupant de Beauvau se sont appelés, avant de déjeuner ensemble. «C'était très chaleureux. Quand on est confronté au pouvoir, on gagne toujours à échanger avec ceux qui en ont fait l'expérience.»

Chez Les Républicains, certains osent aller un peu plus loin, et imaginent déjà leur champion traverser la rue qui sépare Beauvau de l'Élysée. «Après Sarko à l'Intérieur, c'était Sarko 2007 » , relève-t-on. Mais Bruno Retailleau n'est pas Nicolas Sarkozy. Et si le premier «ne se vit pas comme candidat à la présidentielle», glisse-t-on, son entourage y pense pour lui. «Avec Bruno Retailleau, la droite, qui avait perdu sa capacité à être écoutée, a l'occasion inespérée de renouer le fil avec les Français», veut croire un conseiller. Pour l'instant, il s'agit surtout pour le marin vendéen de naviguer à vue. «L'objectif, ici, ce n'est pas de penser à l'élection d'après. C'est un gouvernement de mission et la mission est claire: éviter la perte de la France. Nous ne sommes pas dans une cohabitation au sens classique du terme, c'est vrai et c'est inédit», insiste le ministre de l'Intérieur qui doit prochainement rencontrer Emmanuel Macron, pour un premier tête-à-tête ès qualités. Un rendez-vous que l'ancien chef de l'État Nicolas Sarkozy a encouragé auprès du président. «Nous vivons la VeRépublique dans ce qu'elle a de chimiquement pure: la page de l'hyper-présidentialisation est tournée, poursuit Bruno Retailleau. Si j'ai un très grand respect de la fonction présidentielle et que ma loyauté au chef de l'État est acquise, c'est bien le premier ministre qui dirige la politique de la nation, désormais. Comme gaulliste, cela me convient très bien.»

La droite LR, qui entretient un rapport bonapartiste à l'idée de trouver, enfin, son «homme providentiel» -et dont Laurent Wauquiez était jusqu'ici le seul « présidentiable » -, pourrait-elle placer demain ses espoirs en Bruno Retailleau ? «La droite s'incarne dans le pouvoir et par les convictions: il a les deux», juge un conseiller. Il a aussi, poursuit-il, «l'opinion avec lui». «En deux semaines, il a fait plus qu'en quatre ans. Il est passé de la ligue 2 à la ligue des champions. Le charisme, en politique, c'est la notoriété», résume un parlementaire. Cette nouvelle notoriété, doublée d'une hausse de popularité, ne fait «ni chaud, ni froid » à Bruno Retailleau. «Elle valide simplement ce que pensent les Français » , dit-il. Quant à ce que sa participation au gouvernement signifie pour la droite, «il est trop tôt» pour y penser, balaie-t-il. D'autant que Les Républicains comptent d'autres ambitions élyséennes, Laurent Wauquiez et David Lisnard en tête. Avant bientôt Michel Barnier ? « L'appétit vient en mangeant... » , glisse-t-on chez LR. Jurant que les choses «se passent bien», entre tout ce petit monde. En tout cas «pour l'instant».

«Tout dépendra de si, quand et comment Bruno Retailleau voudra se déployer, médite un député de droite. C'est un type intelligent, s'il doit le faire, il le fera donc subtilement.» Et, donc, «pas tant qu'il est ministre.» Tout dépendra, poursuit-on, si «les paroles se traduisent par des actes». «Sinon, c'est le retour de la petite musique « La droite, même au pouvoir, ça ne change rien ». Et là, c'est un boulevard pour Marine Le Pen.» Ou bien, espère-t-on chez LR, « c'est aussi une bonne vitrine de l'alternance ». L'un des conseillers de Bruno Retailleau glisse : «Les Vendéens sont des Français singuliers, l'une des populations qui bouge le moins au fur et à mesure des générations. Mais ce sont aussi des capitaines d'aventure. Le Vendéen, tout en restant ancré, part à la conquête du monde.»À condition de « rétablir l'ordre » en France d'abord.

Le Monde
Spécial automobile, samedi 12 octobre 2024 939 mots, p. SPA9

L’électrique progresse dans les flottes d’entreprise

Alors que les ventes s’essoufflent en France, le « verdissement » des parcs de société laisse espérer un rebond dès 2025

Jean-Christophe Lefèvre

Le marché automobile français a basculé dans le rouge en août, avec des immatriculations en baisse de 22,4 %, puis de 11,79 % en septembre dans un marché stagnant depuis janvier 2024 à – 0,52 %. La croissance reste à 1 % depuis janvier. Dans le détail et par catégorie, on constate que ce sont les utilitaires légers, en hausse de 5,29 % sur les neuf premiers mois, qui compensent la baisse des voitures particulières (– 1,76 %). Plus précisément, les ventes de voitures de tourisme et d’utilitaires aux professionnels et aux entreprises souffrent moins que celles aux particuliers, mais accélèrent tout de même leur décrochage à – 15,45 % en septembre et – 2,63 % depuis le début de 2024.

Le marché des entreprises souffre donc aussi, en raison du ralentissement des ventes de véhicules particuliers à usage professionnel, les voitures de fonction, qui s’établit à – 6,90 % depuis le début de 2024. Et le dernier trimestre de l’année ne parviendra probablement pas à renverser cette tendance, le climat des affaires, déjà morose, étant bousculé par l’instabilité politique depuis juillet.

Malgré tout, le « verdissement » des flottes d’entreprise se poursuit. En effet, depuis le début de l’année,les véhicules électriques particuliers et utilitaires affichent une légère croissance de 2,48 %, soit une part de marché de 11,17 %, certes inférieure à celle des ventes aux particuliers (17,1 %), mais ces dernières sont en chute de 33,3 % pour le mois d’août et de 6 % en septembre. En revanche, la chute s’amplifie pour les motorisations hybrides rechargeables (PHEV) en entreprise, avec – 36,4 % en septembre et – 10,5 % depuis début 2024 (voitures particulières et véhicules utilitaires légers). La part de marché du PHEV n’est plus que de 8 % en entreprise. La fin programmée en 2025 de l’exemption partielle ou totale de la taxe sur les émissions de CO2 lui a été fatale.

Il s’est même immatriculé plus de véhicules électriques en entreprise en septembre (6 751 unités, + 13,41 %) que de PHEV (5 083 unités), alors que les entreprises sont traditionnellement plus réticentes à l’électrique qu’à l’hybride rechargeable. Pourtant, le législateur ne soutient plus l’achat de ce type de véhicule par les sociétés : le bonus électrique a disparu en février. Le projet de loi de finances pour 2025 pourrait néanmoins comprendre des incitations à l’achat de ce type de véhicule par les entreprises.

L’emballement, puis la chute

Du côté des voitures particulières en entreprise motorisées en hybride simple (full hybrid HEV et hybrides légers MHEV 48 V), la part de marché depuis le début de 2024 s’établit à 31,02 %, contre 13,8 % pour les PHEV et 13,19 % pour les électriques. Il reste tout de même 12,57 % de diesel dans les immatriculations, désormais largement dépassé par les motorisations essence « pure », à 27 %.

Il faut donc rester attentif à ces chiffres d’immatriculation et à la réalité qu’ils recouvrent. Ils ne laissent pas forcément augurer des jours sombres pour l’électrification du parc hexagonal. Les mauvais chiffres d’août et septembre sont la conséquence d’un emballement précédent des ventes, très aidées par les différentes primes gouvernementales qui se sont taries progressivement.

Sur ce sujet épineux, le nouveau gouvernement est attendu au tournant. La loi de finances pour 2025 devrait proposer la reconduite du leasing social, une location avec option d’achat à bas prix. Pour les entreprises, la proposition portée par l’ex-député Renaissance Damien Adam a été interrompue par la dissolution de l’Assemblée nationale. Elle visait à accélérer le verdissement des flottes automobiles, l’objectif actuel étant de 70 % d’électrique en 2030.Le député Gérard Leseul (Parti socialiste) entend remettre l’ouvrage sur le métier avec des objectifs peut-être moins sévères, mais assortis de réelles pénalités en cas de non-respect.

Atonie transitoire

Selon la dernière étude de l’ONG Transport & Environnement (T & E), parue mi-septembre, l’atonie du marché européen et français des voitures électriques est « purement transitoire » et il devrait repartir à la hausse dès 2025. L’ONG projette même une part de marché de l’électrique entre 20 % et 24 % en Europe, grâce à l’arrivée de modèles bien plus abordables. On citera la Renault 5 E-Tech, la Citroën ë-C3, la Fiat Panda ou encore la Toyota B2X ainsi que les petites voitures chinoises, dont la Leapmotor T03 de Stellantis.

T & E estime que les hybrides rechargeables devraient retrouver des couleurs jusqu’à la fin de la décennie grâce à des constructeurs engagés, comme le groupe Volkswagen, la galaxie Stellantis ou Renault, Mercedes et BMW. Mais ce n’est pas encore le cas : les PHEV sont en chute de 14,9 % depuis le début de 2024.

Enfin, le projet de loi de finances 2025 prévoit de renforcer le malus écologique en 2025, qui serait applicable pour les véhicules émettant plus de 113 grammesde CO₂ par kilomètre, puis dès 106 grammes en 2026 et 99 grammes en 2027. Autre mesure,la suppression en 2026 de l’abattement pour le malus au poids. Celui-ci s’applique dès 1 600 kilos, mais les entreprises bénéficient en 2024 et en 2025 d’un abattement de 200 kilos pour leurs hybrides rechargeables. On ajoutera le changement de protocole de mesure des émissions de CO₂ pour les nouveaux modèles au 1er janvier 2025, qui devrait multiplier par trois ou plus les émissions relevées. Décidément, l’hybride rechargeable est bien dans le viseur du législateur.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, samedi 12 octobre 2024 744 mots, p. AUJM4
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12 octobre 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Saint-Martin et Armand, deux ministres sur le gril

Ce vendredi, le titulaire au Budget et celui chargé de l'Economie ont défendu devant la Commission des finances de l'Assemblée le projet de loi de finances. Le coup d'envoi d'un parcours du combattant.

Ludwig Gallet

Comme un baptême du feu. Antoine Armand et Laurent Saint-Martin ont passé leur premier oral, ce vendredi matin, en commission des Finances de l'Assemblée nationale. Pendant deux heures trente, ils ont répondu avec calme et le nez sur leurs notes aux questions de ses membres sur le budget 2025. Un avant-goût des débats éreintants à venir dans l'hémicycle, alors que plusieurs figures de l'opposition réclament déjà une commission d'enquête pour faire la lumière sur le dérapage budgétaire de l'année 2024.

Les deux trentenaires, totalement inconnus du grand public et sans expérience ministérielle, portent la lourde charge de défendre un budget d'assainissement, certains diront d'austérité, en l'absence de majorité. Ils n'ont, sur le papier, que des coups à prendre. « Il faut avoir envie de quitter un poste comme celui qu'avait Laurent Saint-Martin (l'ex-député était devenu directeur général de Business France) pour rejoindre un gouvernement qui ne tiendra peut-être pas trois mois », souligne une tête d'affiche Ensemble pour la République (EPR).

En pleine tempête, Antoine Armand et Laurent Saint-Martin sont apparus comme les apporteurs de mauvaises nouvelles. Des mesures difficiles, comme le gel temporaire de l'indexation des retraites, ont été dévoilées après la déclaration de politique générale de Michel Barnier. « Laurent Saint-Martin prend sa mission avec un côté sacrificiel. Il se vit comme l'un des liquidateurs dans la série Tchernobyl », plante un ministre.

La mission des « liquidateurs » est d'autant plus délicate qu'il leur faut jongler entre les prétentions des différentes composantes de l'Assemblée, à commencer par les partis qui constituent le « socle commun », à savoir EPR, le MoDem, Horizons et LR. Les deux ministres disent jouer le jeu du dialogue.

« Ne pas un peu brûler ce qu'on a beaucoup adoré »

Ils ont donné des détails chiffrés du budget aux commissaires aux Finances du socle commun avant la présentation officielle du projet de loi. Antoine Armand continue aussi de consulter tous les groupes politiques qui souhaitent être reçus à Bercy. Lundi, ce sera le tour des élus RN Jean-Philippe Tanguy et Matthias Renault. Ces élus RN qu'il disait refuser de recevoir initialement, avant de se faire rabrouer par Michel Barnier.

Les attentes sont fortes chez les partenaires du socle commun, qui rappellent leurs exigences chaque fois qu'ils en ont l'occasion. Ce fut encore le cas ce vendredi matin en commission des Finances. « Nous serons à vos côtés pour redresser nos comptes publics, a assuré le LR Nicolas Ray. Mais entre économies et hausses d'impôts, nous avons clairement choisi notre camp. Nous ne devons pas céder à la solution facile de la hausse des impôts. »

Du côté d'EPR, le député Charles Sitzenstuhl a déploré le choix de ne pas passer par un budget rectificatif pour gratter des recettes supplémentaires en 2024. Son collègue Éric Woerth a lui appelé à « faire très attention à ne pas un peu brûler ce qu'on a beaucoup adoré ».

Les deux ministres ont la délicate mission de porter un budget d'assainissement sans trop égratigner le bilan d'une ancienne majorité à laquelle ils appartenaient. « Antoine reste sur la ligne politique sur laquelle il a été élu, et c'est celle d'EPR », assure un proche du ministre de l'Économie. Les contacts avec Gabriel Attal, le chef de file des députés EPR, sont réguliers. L'ancien Premier ministre a demandé à ses ministres de participer aux réunions de groupe à l'Assemblée. Il les a encore invités à dîner jeudi soir. Pour justifier la politique des dernières années, les locataires de Bercy ne cessent de rappeler l'effet dévastateur de la crise sanitaire et de la forte inflation liée à la guerre en Ukraine. Mais elles n'expliquent pas tout. « C'est le budget de la fin du quoi qu'il en coûte », a prévenu, vendredi, Laurent Saint-Martin. La veille, en Conseil des ministres, Antoine Armand a laissé entendre qu'il souhaitait lancer des procédures internes pour comprendre le dérapage budgétaire, une information confirmée par plusieurs ministres.

Un inventaire à venir des années Le Maire ? Une telle initiative serait sans doute très mal vécue en macronie. Un proche évoque plutôt un travail permettant de comprendre pourquoi les prévisions ont été si éloignées de la réalité, pour ne pas que cela se reproduise. Un ministre s'étonne : « En général, on fait plutôt cela en période de cohabitation ou de changement de majorité. » En général.

Le Figaro, no. 24925
Le Figaro Économie, samedi 12 octobre 2024 693 mots, p. 18

Économie

La grogne de la French Tech après le coup de rabot de Bercy

Mediavilla, Lucas

Une réunion de crise pour conjurer la migraine de la veille et préparer l'après. Ce vendredi matin, toutes les associations périphériques de l'écosystème French Tech se sont réunies à l'Assemblée nationale. Objectif : préparer la bataille du budget dans l'Hémicycle après le coup de bambou venu de Bercy jeudi. Investisseurs et entrepreneurs n'ont pas manqué de noter que plusieurs dispositifs phares très utilisés par les start-up ont été supprimés ou rabotés dans le projet de loi de finances (PLF). Le crédit d'impôt innovation (CII), applicable pour des dépenses sur des prototypes ou des installations pilotes, n'a pas été reconduit dans le prochain budget. Le dispositif jeunes entreprises innovantes (JEI), là encore un crédit pour les entreprises qui réalisent au moins 10 % de leurs dépenses en R&D, a été amputé des exonérations de charges patronales à l'embauche. Quant à France 2030, le vaste plan d'investissement de 54 milliards d'euros de l'État qui bénéficie pour moitié à des start-up, il distribuera 2 milliards d'euros de moins que l'an passé.

« Une grosse inquiétude se lisait sur le visage de tous les participants de la réunion. Il y a un risque sur la santé des start-up, l'emploi ou la réindustrialisation », témoigne l'un d'eux. Ex-patronne de la Mission French Tech et désormais secrétaire d'État à l'Intelligence artificielle et au Numérique, Clara Chappaz joue les équilibristes. Appelant à l'esprit de responsabilité des acteurs, elle souligne au Figaroque beaucoup a été fait depuis sept ans par le gouvernement. À ses yeux, ce sont « les plus grandes entreprises qui contribuent le plus à l'effort, pas les start-up ». « Le numérique et l'IA sont des secteurs clés que l'État continuera à soutenir autant que par le passé », martèle encore la ministre.

À l'appui de sa démonstration, elle rappelle que le crédit d'impôt recherche (CIR), « très utilisé par les start-up qui investissent dans la R&D, n'a pas été touché ». Elle souligne aussi que l'intégralité de l'enveloppe des 54 milliards d'euros pour France 2030 n'a pas été revue à la baisse : « Ce n'est pas un rabotage, c'est un décalage des crédits dans le temps. » Mais les acteurs du secteur ne sont pas naïfs. « L'argent de France 2030, les start-up en ont besoin dès cette année. Par ailleurs, on craint que le sujet du CIR ne revienne sur la table pendant les débats à l'Assemblée. Ce serait une catastrophe », souligne un connaisseur du sujet. « C'est un budget qui casse de nombreux dispositifs qui soutiennent l'innovation des jeunes entreprises », résume pour sa part Marianne Tordeux Bitker, chargée des affaires publiques pour France digitale.

Pour le crédit d'impôt innovation (CII) et le dispositif jeunes entreprises innovantes (JEI), qui sont respectivement supprimé et raboté, Clara Chappaz ne peut pas nier l'évidence. La ministre rappelle toutefois que ces mesures ne sont pas gravées dans le marbre. Elle attend désormais des propositions d'amendements. « Mais toujours dans le respect des lignes fixées par le premier ministre : si on remet le dispositif en place, il faudra trouver d'autres postes d'économie ailleurs pour le gager », avertit-elle.

Faire passer la pilule

Selon nos informations, l'écosystème a pris les devants. Le député Paul Midy (Ensemble pour la République), très proche des start-up, devrait proposer de réduire des avantages fiscaux sur les dépôts de brevets ainsi que sur un mécanisme utilisé par des entrepreneurs lors de leurs ventes d'actions d'une start-up. Grâce à ces deux leviers, le député espère récupérer plus de 550 millions d'euros et ainsi demander le rétablissement du CII et des exonérations de charge sur le JEI.

De quoi faire passer la pilule. La situation budgétaire implique néanmoins une réalité à laquelle les start-up vont devoir s'habituer : « La French Tech ne peut pas être financée au travers seulement du soutien de l'État. Un équilibre doit se faire entre financement privé et financement public » , indique Clara Chappaz. Comble de l'ironie, sa déclaration intervient le jour même où le cabinet EY révèle une baisse sensible des levées de fonds venant des investisseurs privés. À 5,72 milliards d'euros, elles ont chuté à fin septembre de 12 % par rapport aux neuf premiers mois de 2023. L.M.

Le Figaro, no. 24925
Le Figaro, samedi 12 octobre 2024 692 mots, p. 9

International

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11 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Le Parlement européen prêt à passer sur le gril les futurs commissaires

Les eurodéputés vont interroger chacun des candidats entre le 4 et le 12 novembre.

Collomp, Florentin

Jeu de massacre ou promenade de santé ? Les eurodéputés se préparent à exercer l'une de leurs prérogatives institutionnelles majeures : les auditions de confirmation des commissaires désignés par les États membres au sein du collège présidé par Ursula von der Leyen, pour son second mandat à la tête de l'exécutif européen. «Le Parlement européen a le droit d'approuver ou de rejeter la Commission» , rappelle un porte-parole de l'institution. Un rôle pris très au sérieux : depuis 2004, au moins un candidat a été rejeté à chaque nouvelle législature. En 2019, trois ont été sacrifiés, dont la Française Sylvie Goulard, pour ses rémunérations reçues d'un think-tank américain, remplacée par Thierry Breton.

Autant dire que Stéphane Séjourné, le Français désigné par Emmanuel Macron au dernier moment après qu'Ursula von der Leyen a obtenu la peau de Thierry Breton, travaille d'arrache-pied pour se préparer à l'exercice. Ses journées sont remplies de répétitions devant les eurodéputés de son groupe, d'ingestion de fiches préparées par les fonctionnaires de la Commission et d'entretiens avec des spécialistes des immenses domaines qu'il aura à couvrir : marché intérieur, industrie, politique commerciale, règles budgétaires, services financiers... Des questions dont l'ancien chef de la délégation des macronistes à Strasbourg et ex-ministre des Affaires étrangères n'est pas forcément spécialiste.

Un long processus de validation, qui explique pourquoi la Commission, issue des élections de juin, nommée mi-septembre, n'entrera pas en fonction avant le 1er décembre. Une première phase vient de s'achever cette semaine, avec l'examen des risques de conflit d'intérêts potentiel par la commission des Affaires juridiques du Parlement. Les vingt-six candidats sont sortis de l'épreuve sans dommage. Pour Manon Aubry, eurodéputée Insoumise, coprésidente du groupe de la gauche, c'est une «vaste mascarade», loin des exigences détaillées de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique française.

Démonstration de force politique

Le calendrier des auditions proprement dites par les commissions concernées est fixé entre le 4 et le 12 novembre. L'ordre de passage des candidats a donné lieu à d'intenses tractations entre partis, remportées par le PPE, au grand dam des socialistes et des centristes. Il a été ainsi décidé que les six futurs vice-présidents exécutifs, dont Stéphane Séjourné, passeraient le dernier jour. Une position plus exposée à d'éventuelles représailles politiques sur des retoquages qui auraient lieu auparavant. Pour le PPE, dont sont issus quatorze des vingt-sept candidats, c'est une façon de neutraliser l'hostilité des autres groupes. «Cela aura des conséquences sur le processus des auditions», a menacé Iraxte Garcia Perez, présidente du groupe socialiste.

Censé se concentrer sur les compétences des futurs commissaires pour les portefeuilles qui leur sont attribués, l'exercice des auditions risque de virer à la démonstration de force politique entre groupes au Parlement. «Chaque groupe est un peu sur les dents: chacun sait que si on dégomme un candidat, ça aura des répercussions sur les autres», raconte un élu PPE. «Vu la configuration actuelle, tout le monde se tient», confirme Marie-Pierre Vedrenne, députée Renew.

Les «lignes rouges» évoquées par la gauche et les centristes sur certains profils risquent de ne pas résister à ce principe de réalité. Valérie Hayer, présidente du groupe macroniste, a vigoureusement protesté contre la nomination par Ursula von der Leyen de Raffaele Fitto, membre du parti Fratelli d'Italia de Giorgia Meloni, comme vice-président exécutif (en charge de la cohésion et des réformes). Pas sûr cependant que le quorum des deux tiers des représentants des commissions concernées, nécessaire pour retoquer l'impétrant, soit atteint, en particulier si le PPE, en position d'arbitre, s'abstient.

Autre candidat sur la sellette, le Hongrois Oliver Varhelyi, déjà dans la Commission sortante, s'est assuré l'inimitié des eurodéputés en les traitant d' «idiots». Pourtant, les parlementaires hésiteront avant de le renvoyer à Budapest, de peur que Viktor Orban n'envoie quelqu'un de « pire » , voire bloque l'ensemble de la future Commission en faisant traîner ou en contestant la légitimité du processus. La Maltaise, la Slovène, la Bulgare et la Belge apparaissent aussi en position délicate, en raison de leur profil ou de doutes sur leurs compétences. F. C.

Libération
samedi 12 octobre 2024 899 mots, p. 8,9

france

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11 octobre 2024 - Libération (site web)

Budget Comme des zones d'ombre au tableau

Frantz Durupt; Anne-Sophie Lechevallier

france

L es textes ont été déposés à la hâte au Par- lement, mais ce sont encore des brouillons. Les projets de loi de finances et de financement de la sécurité sociale pour 2025 ont été présentés jeudi en Conseil des ministres, sans que tous les arbitrages n'aient été rendus. Auditionnés par les commissions des finances du Parlement vendredi, les deux ministres de Bercy, Laurent Saint-Martin et Antoine Armand, n'ont donc pas pu répondre à toutes les demandes d'éclaircissement des élus sur les coupes annoncées de 40 milliards d'euros. Si certaines ne figurent même pas au PLF et seront présentées par voie d'amendements, d'autres n'ont pas même besoin de voir leurs modalités passer par le Parlement.

5 milliards de coupes mystères C'est une incongruité que le gouvernement justifie par la précipitation dans laquelle il a dû boucler le budget. Même l'objectif de réduction du déficit inscrit dans le PLF n'est pas le bon. Le texte indique qu'il devrait passer de 6,1 % du PIB cette année à 5,2 % l'an prochain. Or c'est une cible de 5 % qui est visée. Pour l'atteindre, le gouvernement va introduire plusieurs amendements pendant la discussion parlementaire. «Cet objectif [de 5 %] dépend donc de la capacité du gouvernement à les mettre en oeuvre», remarque le Haut Conseil des finances publiques.

Le gouvernement compte faire ainsi passer 5 milliards d'euros d'économies supplémentaires sur les dépenses de l'Etat, qui s'ajouteront aux 15 milliards de coupes obtenues en ne revalorisant pas les crédits à la hauteur de l'inflation. «Il n'est pas souhaitable qu'un tel montant soit amené ainsi au cours de l'examen du texte, sans faire partie du débat global»,regrette le député LFI Eric Coquerel, président de la commission des finances. Laurent Saint-Martin a tenté de rassurer les parlemen- taires sur la forme : «L'arbitrage du Premier ministre sera rapide. Vous ne découvrirez pas ces amendements au banc.» Il promet un «mini-tiré à part», ce document qui recense les plafonds de dépenses mission par mission. C'est prévu pour l'examen de la deuxième partie du PLF, celle consacrée aux dépenses, à partir de début novembre.

A Bercy, on indique que ces amendements sont encore discutés, notamment pendant les «prises de contact» entre Laurent Saint-Martin et les autres ministres. Des discussions qui n'avaient de fait pas eu lieu plus tôt, les nouveaux ministres, nommés il y a trois semaines, ayant trouvé à leur arrivée les coupes préparées par Gabriel Attal. Laurent Saint- Martin a indiqué que des dépenses supplémentaires seraient aussi déposées par amendements pour le budget de la Justice, celui de l'Intérieur, de la Poste, de l'Agence nationale pour la rénovation urbaine, ou encore «le financement de notre patrimoine». 1,5 milliard d'euros de taxes dans le flou Le «verdissement de la fiscalité» promis par Matignon et Bercy, représentant 1,5 milliard d'euros de taxes supplémentaires, fera lui aussi l'objet d'amendements gouvernementaux. Ceux-ci devraient être connus dès la semaine prochaine puisqu'ils correspondent à la première partie du PLF, celle consacrée aux recettes, dont l'examen en séance publique commence le 21 octobre. Si une hausse de la taxe de solidarité sur les billets d'avion et les jets privés est bien prévue, son rendement et ses modalités restent flous.

Bercy a expliqué jeudi que le barème «est concerté avec les acteurs du secteur». La deuxième taxe intitulée «énergies fossiles» n'est, elle, pas détaillée. La ministre de l'Energie, Agnès Pannier-Runacher, a annoncé vendredi une hausse de la fiscalité sur le gaz. Bercy précise que le PLF prévoit «la fin du bouclier sur le gaz qui a coûté 500 millions d'euros en 2024» et que le gouvernement envisage en effet de «mettre la fiscalité sur le gaz dans la discussion» parlementaire. L'apprentissage en sursis Les grandes protestations patronales auraient-elles été entendues ? En début de semaine, il semblait acquis que le gouvernement allait opérer un coup de rabot assez sec dans le soutien à l'apprentissage, en réduisant d'un quart la prime versée aux entreprises pour l'embauche d'un apprenti. D'un montant de 6 000 euros quels que soit la taille de la société et le niveau de qualification de l'apprenti, celle-ci serait ramenée à 4 500 euros, assurait ainsi l'U2P, l'union des entreprises de proximité, dans un communiqué diffusé mardi. «Lorsqu'on sait que 70 % des apprentis sont dans les PME, on comprend […] que la mesure impacterait avant tout [ces entreprises]», prévenait la veille la Confédération des petites et moyennes entreprises. Sauf que… «il n'y a pas encore de décision prise», a modéré jeudi le gouvernement, en expliquant que l'arbitrage final passerait par voie réglementaire. Et vendredi, sur RMC, la ministre du Travail, Astrid Panosyan-Bouvet, tentait de rassurer une auditrice employeuse : «Les 6 000 euros, ce n'est pas “niet”. On va moduler.» Certes, la coupe de l'ordre de 1,2 milliard d'euros prévue au PLF (3,5 milliards demeurant budgétés pour les primes à l'embauche) correspondrait peu ou prou à une réduction de 1 500 euros appliquée aux près de 800 000 nouveaux contrats d'apprentissage attendus l'année prochaine. Mais le gouvernement dispose d'autres leviers : il pourrait réduire ou supprimer la prime pour les entreprises de plus de 250 salariés, ou pour ceux ayant un niveau d'études égal ou supérieur à bac + 3. Autrement dit, suivre les suggestions des syndicats et des experts du sujet qui ont dénoncé à plusieurs reprises de forts effets d'aubaine dans ce dispositif, dont le coût a explosé depuis 2020 sous l'impulsion d'Emmanuel Macron.•

Le Figaro, no. 24925
Le Figaro, samedi 12 octobre 2024 1827 mots, p. 13

Enquête

Aussi paru dans
5 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Les « cassos » , cette population repoussoir pour les classes populaires

Pour ceux qui emploient cette insulte, le « cassos » n'est pas une victime du système, il lui porte préjudice. Il est un assisté, une charge.

Meteyer, Madeleine

Ils ne sont plus ensemble. En cette rentrée, la scission entre François Ruffin et LFI est devenue officielle. Le député-journaliste reproche à son éphémère famille politique d'avoir laissé tomber les classes ouvrières au profit de « la jeunesse », « des quartiers ». Dans son livre Ma France en entier, pas à moitiéparu le 11 septembre, l'élu rapporte les propos de Jean-Luc Mélenchon à propos des habitants d'Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais) « presque tous obèses », transpirant « l'alcool dès le matin ». Dans Je vous écris du front de la Somme(2022), Ruffin accusait déjà LFI d'avoir négligé le thème du travail, coeur de la gauche depuis Jaurès en défendant par exemple le « droit à la paresse ». Alors qu'un emploi, s'il peut être une souffrance ou un simple gagne-pain, est aussi une place. Dans les milieux populaires, ne pas en avoir fait courir le risque d'être appelé « assisté », « feignasse », et surtout « cassos » (ou cas soc'). L'emploi de ce dernier mot en particulier révèle, selon Ruffin, « un écoeurement puissant, quotidien » , ressenti même par les gens de gauche envers « leurs frères en débine ».

« Cassos ». Ce mot a l'air d'une notion simple, il est « l'apocope de cas social », nous apprend, si on l'ignorait, le Wiktionnaire, le dictionnaire libre. Et le cas social, toujours selon le Wiktionnaire, est une « situation grave entraînant des risques d'exclusion sociale et nécessitant une prise en charge par la société ». Un document de 1974 relatif au service militaire décrète qu'en sont dispensés les « cas sociaux » : « pupilles de la nation, jeunes gens dont le père, la mère, un frère ou une soeur ont été déclarés morts pour la France, etc. » Des cas très émouvants. Et très éloignés des « cassos » actuels. La dimension compassionnelle de la notion a en effet totalement disparu. Dans la bouche des fameux « petits moyens » dont parlent les sociologues - employés, ouvriers, intérimaires -, « cassos » est une insulte. Depuis les années 1990, elle désigne en premier lieu « celui qui « ne bosse pas » et « profite des aides sociales » » , explique le sociologue Samuel Legris, auteur d'une étude sur les « gilets jaunes » des ronds points du Berry. « L'usage du mot, dit encore Legris, est lié à la précarisation structurelle de l'emploi qui exacerbe depuis trente ans les clivages internes aux classes populaires. » De façon générale, parler de « cassos » permet aux « petits moyens » qui aspirent « à vivre comme tout le monde » (1) de se distinguer de ceux situés un degré plus bas sur l'échelle sociale. Dans La vie est un long fleuve tranquille (1988), les « cassos » sont les Groseille - les parents ne travaillent pas, beuglent, les enfants chapardent, manquent la classe - quand les « petits moyens » sont représentées par Ahmed, l'épicier besogneux qui interdit à son fils de traîner avec la fille Groseille par peur d'une contagion.

Sur Facebook, les membres du groupe Passion Cassos (36 000 fidèles), qui se partagent les hauts faits de cette frange sociale via des publications anonymes, sont des charpentiers, des coiffeuses, un percussionniste, un mécanicien... Les objets de leur raillerie ? Les mères au foyer fières d'avoir donné des prénoms « inventés » à leurs enfants ; les « fans » très pointus de Johnny ; les couples expansifs qui affichent leur amour « même si ça fait des jaloux » ; les mères qui filment leurs enfants en train de danser pour célébrer la tombée de la CAF (c'est très rare mais ça existe) ; les « beaufs » avec leurs autocollants « mon chien aboie plus fort que ta mère » , etc. Les « débiles » , les parents maltraitants. Sauf par les électeurs RN, les immigrés ne sont pas tant cités, l'origine n'est pas un facteur clé. C'est une affaire interne. « Petits Blancs » contre « moyens Blancs ».

N'étant pas très loin des « cassos » sur l'échelle sociale, les membres de Neurchi de Cassos (80 000 fidèles) sont, comme ceux de Passion Cassos, parfois confus sur les critères permettant de les cerner. En septembre, un sondage « les tatouages de noms d'enfants, « cassos » ou pas ? » a été publié. Sur 409 votants, 61 % ont répondu « oui totalement », 29 % « seulement si les prénoms sont cassos (Kylian, Océane) » et 10 % « non pas du tout ». Un nommé Albert s'est énervé de voir le prénom Océane décrété « cassos » , une certaine Océane s'est vexée et Mathias a dû intervenir : « Quand on regarde les résultats au bac des Océane - un bon marqueur de milieu social des parents - on y voit qu'ils sont distribués plutôt au centre, contrairement aux Killian et compagnie qui sont en bas, et aux Théodore et Joséphine qui sont en haut. Bref, pas « cassos ». Prénom classique d'enfants de la classe moyenne ». Sur le site communautaire Reddit, une publication s'efforce de synthétiser les critères de la définition via une liste de points. Le « cassos » est une « forme modernisée de gueux », « sous assistanat par fainéantise » au comportement incompatible « avec le bon fonctionnement de la société ». Existe-t-il des cassos riches ?, se demande l'internaute. Oui. « Les candidats de téléréalité », « ceux qui s'affichent à Dubaï » , etc. Le ton est sérieux parce que le sujet l'est. Comme le dit Ruffin, cette insulte trahit chez celui qui l'emploie le sentiment de ne pas voir ses propres efforts reconnus. Alors qu'une population qui n'en fait apparemment aucun se voit octroyer des aides. Le « cassos » n'est pas une victime du système, il lui porte préjudice.

Pour Éric, 38 ans, boucher intérimaire dans le Sud-Est, le « cassos » est celui dont le comportement doit être « compensé par quelqu'un »: « Le type qui pose ses poubelles à 50 m du bac de tri et va donc obliger quelqu'un à faire l'effort à sa place, celui qui gare sa bagnole n'importe comment et va obliger l'agent municipal à lui faire remarquer. C'est une façon de vivre aux crochets de la société.» Il évoque son ex employée « cassos» qui « s'intéressait à la vie de tout le monde sous les mauvais angles, se permettait d'arriver en retard, parlait de politique aux clients et d'argent alors que dans le commerce, on n'aborde pas ces sujets à la caisse». Quand il dénonce ces attitudes, Éric ne considère pas faire preuve de mépris social. Il se « carre du pognon» et plaint les chômeurs car il en connaît « qui ont fait tout ce qu'ils ont pu et ont renoncé faute de trouver un emploi décent». Le rapport au travail n'est pas le nerf de sa guerre. La civilité importe davantage. Dans son village, il y a ce garçon autiste. Il ne travaille pas mais, très bien intégré, salue « tout le monde», se rend à la mairie les jours de mariage pour saluer les nouveaux époux. « L'inverse d'un cassos.» Malorie, 50 ans, fonctionnaire, membre de Neurchi de Cassos, où elle publie des messages agacés contre ceux qui « abusent » du système, est amie avec un couple où l'homme et la femme « assument leur projet professionnel de profiter des aides sans travailler». Et ça, avec sept enfants. Pour autant, Malorie ne les qualifie pas de « cassos » car « ils ne vont jamais au ciné, jamais au restau, ils ont pas d'iPhone, leur PlayStation date de la préhistoire. La prime de rentrée, c'est pas pour acheter une télé, c'est toujours propre chez eux. Ils ne sont pas vulgaires, pas délinquants...» Ne gênent donc personne.

Là où le chômage frappe durement, où les précaires sont plus nombreux, la « cassosserie » passe par ces détails. Le « cassos » est celui qui éduque mal ses enfants ou en a trop, ou vit au mauvais endroit. Mélanie C., qui habite le Nord, dans un quartier pauvre, se fait souvent appeler « cassos » car elle a huit enfants. Ils sont bien habillés, propres « mais on me dit que je les ai eus pour les allocs». Dans le coin du Grand-Est où le sociologue Benoît Coquard s'est rendu pour son enquête Ceux qui restent, faire sa vie dans les campagnes en déclin (La Découverte, 2019), les « cassos » sont les « cacailles de la place des perdus», « un quartier HLM délabré» où traînent les sans-emploi, les sans-voiture, poursuivis par leur réputation douteuse. Durant ses entretiens, le sociologue a observé une « distanciation affichée vis-à-vis de l'assistanat » de la part même de personnes au chômage. « Lorsque j'allais interviewer des mères au foyer, elles me disaient « tu sais ici, y'a rien pour les femmes » (en termes d'emplois) et s'insurgeaient contre un tel ou une telle qui frauderait les aides sociales, ne chercherait pas vraiment de travail. De cette façon, on classe du côté des « gens bien » , « ceux qui bossent » ou « veulent bosser » contre l'épouvantail de l'assignation au groupe des « cassos ».»

Cette insulte témoigne en fait de ce que les sociologues appellent « la conscience sociale triangulaire». Soit la désignation par les classes populaires d'un nouvel adversaire : les « assistés». La tripartition : « ceux d'en bas vs nous vs ceux d'en haut» qui a remplacé la division traditionnelle de la lutte des classes « eux vs nous» : les patrons contre le peuple. La conscience sociale triangulaire nourrit en particulier le vote RN car ce parti « apparaît comme le rempart contre la crainte de déchoir au niveau des « cassos » », explique Marion Fontaine, historienne spécialiste des mouvements ouvriers.

La fracture du peuple entre les bons et les mauvais élèves n'est pas un phénomène neuf. « Dans les années 1960, on disait déjà de son voisin plus pauvre ou moins exemplaire qu'il volait du charbon, battait ses enfants, on lui reprochait déjà son alcoolisme», raconte Marion Fontaine. La nouveauté, c'est que « même le peuple de gauche est moins capable de passer sur ces divisions au nom d'un discours politique commun contre « ceux d'en haut » ». La conscience sociale triangulaire se propage aux électorats historiques des communistes, des socialistes. Le sociologue Samuel Legris se souvient ainsi d'une ouvrière à la retraite qui lui expliquait son engagement dans le mouvement des « gilets jaunes » en ces termes : « « Quand je travaillais en usine, j'avais un salaire minime, un salaire moyen. Les riches vivaient bien. Les pauvres vivaient à peu près bien avec les aides et tout ça. Et moi, là, j'étais au milieu et je vivotais ».» Éric, le boucher du Sud-Ouest, est plutôt de gauche aussi, tout comme Malorie, la fonctionnaire du Sud-Est. Dans Je vous écris du front de la Somme, Ruffin raconte comment il s'efforce de conjurer cette lutte des classes à deux versants. En revalorisant le travail donc, notion aujourd'hui captée par la droite. En épluchant les programmes du RN pour montrer qui sont « les vrais profiteurs du système» (les ultra-riches). De tels chantiers combleront-ils le fossé entre les « cassos » et ceux qui les brocardent ? Sans doute si on estime que l'insulte ne désigne qu'un rapport au travail. Non, si on se souvient qu'elle dénonce aussi les poubelles à 50 m du bac de tri, les voitures mal garées, les parents qui insultent leurs enfants... Toutes transgressions au sens moral qui, selon l'écrivain George Orwell, est l'un des traits des classes populaires. Dont l'existence, supposée plus simple car moins soumise à des souhaits de domination, porterait en soi des valeurs éthiques : solidarité, franchise, discrétion.

(1)« La France des petits moyens »(Éditions La Découverte, 2010).

Le Figaro, no. 24925
Le Figaro, samedi 12 octobre 2024 545 mots, p. 6

Société

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11 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

CHRONIQUE CONTRE-POINT

Les raisons de l'émergence d'un phénomène Retailleau

Tabard, Guillaume

Il fait la une du Point, après avoir fait celle du Figaro Magazine et de plusieurs quotidiens ; privilège rare dans une période où, dit-on, les politiques ne font pas vendre. Dans les premiers baromètres de popularité parus depuis la formation du gouvernement Barnier, il s'est envolé d'une bonne dizaine de points ; et c'est le seul parmi l'ensemble des personnalités politiques. Il y a bien un phénomène Retailleau.

Le ministre de l'Intérieur bénéficie certes, d'abord, d'un effet notoriété. Il a beau être devenu député il y a trente ans, sénateur il y a vingt ans et président de groupe il y a dix ans, avoir présidé un département (la Vendée), puis une région (les Pays de la Loire), avoir été candidat à la présidence de LR et avoir été recordman des matinales politiques, Retailleau restait un inconnu pour la plupart des Français. Avoir décroché le portefeuille régalien le plus exposé à l'actualité lui a permis de passer de l'ombre à la lumière.

Le sénateur de la Vendée a surtout conjugué des convictions fortes et, sur les domaines dont il a la charge, partagées par une très large majorité de Français, bien au-delà de son camp politique, avec une stratégie de communication tous azimuts. Il ne s'est pas accordé de délai pour se plonger dans des dossiers qu'il connaissait déjà, il n'a pas attendu d'autorisation venue de Matignon, il a parlé d'emblée. Dès sa passation de pouvoirs avec Gérald Darmanin, dans la cour de Beauvau, il a donné le ton. Et s'est fait remarquer.

Bruno Retailleau a d'autant mieux réussi à le faire que le gouvernement ne compte pas de poids lourds politiques. Notamment dans son parti, Les Républicains. Xavier Bertrand s'est vu refuser Matignon, Valérie Pécresse n'a pas été contactée et Laurent Wauquiez a refusé Bercy. Le président du groupe LR a-t-il fait une erreur ? Une nouvelle preuve est en tout cas donnée que c'est au gouvernement que l'on existe vraiment. Wauquiez en dehors, Retailleau se retrouve à incarner la droite au sein de l'exécutif, tandis que, Gabriel Attal et Gérald Darmanin étant eux aussi retournés à l'Assemblée, aucune figure n'incarne l'aile macroniste de l'équipe Barnier. Avoir été désigné comme cible privilégiée par la gauche et être regardé par le Rassemblement national comme un caillou dans sa chaussure renforce le poids politique du Vendéen.

La percée de Retailleau est d'autant plus significative qu'il ne joue pas des effets. Il a beau avoir été formé à l'école du Puy-du-Fou, il n'a pas la faconde d'un Charles Pasqua, le charisme d'un Nicolas Sarkozy, l'allure martiale d'un Manuel Valls ou la jeunesse d'un Gérald Darmanin. Son austérité d'allure fait écho, d'une certaine manière, à celle de Michel Barnier. Leur calme détermination a un impact rassurant dans l'opinion. Du moins dans un premier temps.

Cette détermination du ministre de l'Intérieur, l'empressement qu'il affiche et la lucidité qui le conduit à rechercher des avancées concrètes plutôt qu'à faire miroiter des renversements inatteignables sont pour l'heure un gage de sa crédibilité. Ce capital est précieux, mais éphémère. Parce qu'il est d'emblée le plus identifié des ministres, il est aussi celui qui a le moins le droit à l'erreur. Et est le plus soumis à une obligation de résultat. G. T.

Le Figaro, no. 24925
Le Figaro, samedi 12 octobre 2024 1138 mots, p. 15

Opinions

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11 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

CHRONIQUE CHRONIQUE

Pourquoi la gauche a-t-elle tant de mal avec la sécurité ?

CHRONIQUE - Raphaël Glucksmann a récemment dit vouloir répondre aux questions sécuritaires que se posent beaucoup de Français. Mais le camp progressiste n'arrive toujours pas à véritablement penser sur le sujet.

Zennou, Albert

Nous souhaitons nous attaquer à des thèmes qui ne sont pas traditionnels à gauche.»Samedi dernier, Raphaël Glucksmann faisait sa rentrée politique. Le député européen ouvertement social-démocrate, qui ne cache plus vraiment ses ambitions pour la présidentielle de 2027, faisait référence aux questions sur lesquelles la gauche navigue souvent entre déni et angélisme : la sécurité et l'immigration. Sage ambition. Il est vrai que, depuis des décennies, la gauche a beaucoup de mal non seulement à mener des politiques en la matière mais même à penser sur ces sujets. La chape de plomb du politiquement correct et de l'explication sociale a souvent eu raison des quelques hommes de gauche qui envisageaient ces thèmes régaliens comme essentiels. Jean-Pierre Chevènement ou Manuel Valls, deux ministres de l'Intérieur issus du PS n'avaient pas vraiment de pudeur à penser la sécurité. Et pourtant, le Parti socialiste ou plus encore LFI préfèrent renvoyer toutes ces problématiques vers la droite et même l'extrême droite. Il a suffi à Fabien Roussel de rappeler pendant la campagne présidentielle de 2022 que la sécurité était aussi à prendre en compte pour voir le candidat communiste être rejeté immédiatement dans le camp des conservateurs ou pire, dans celui des fascistes. Or, c'est notamment parce que la gauche s'efforce de ne pas aborder ces sujets qu'elle a perdu le vote populaire. Hervé Algalarrondo, ancien journaliste au Nouvel Observateur, peu suspect d'accointance avec la droite, pointait ce phénomène dès 2002 dans un livre au titre prémonitoire Sécurité: la gauche contre le peuple.

Alors, quand Raphaël Glucksmann se décide à reprendre ces thématiques, il cherche à retrouver une crédibilité dans un domaine où les Français n'accordent plus au camp dit progressiste une réelle crédibilité. Car bien souvent, les politiques et l'intelligentsia de gauche s'interdisent de réfléchir sur la sécurité. Rien n'y fait, les chiffres inquiétants de la criminalité, notamment celle du quotidien, attaques aux biens et surtout aux personnes, incivilités, peur ressentie par les Français, enquêtes d'opinion qui classent l'insécurité dans les priorités des Français, tout cela est balayé pour n'être réduit qu'au fameux « sentiment d'insécurité ». Le terme est signifiant. En inventant ce « sentiment » , la gauche a invisibilisé la demande de sécurité en la réduisant à une vague peur subjective que les faits pourraient contredire. Mais les faits ne la contredisent jamais. Et c'est bien là le problème. Refuser de voir ou s'en tenir aux seules explications socio-économiques n'ont jamais permis de faire baisser la délinquance.

Dans l'Europe du Nord, les sociaux-démocrates n'ont pas les mêmes aversions pour la sécurité que leurs homologues français. Là encore, le Danemark, pourtant dirigé par la gauche, ne s'en tient pas à de vagues discours mais est très allant sur la sécurité et ne rechigne pas à mettre en oeuvre une vraie stratégie, sans peur d'être extrême-droitisé. Alors pourquoi la France, à quelques exceptions, n'a pas voulu investir ces thématiques ?

Traditionnellement, la gauche est associée à la défense des classes populaires et des opprimés. Or, les premières victimes de l'insécurité sont davantage issues de ces classes populaires, victimes d'une violence de pauvres contre des pauvres. En toute logique, la gauche aurait dû être à la pointe du combat. Mais les fondements idéologiques de la gauche reposent bien plus sur un universalisme humaniste, la lutte contre les inégalités, et la promotion des droits humains, autant de valeurs qui entrent parfois en contradiction avec les questions sécuritaires. La gauche redoute par-dessus tout d'aborder la sécurité sous l'angle de la répression et de la restriction.

Ces questions sont souvent traitées avec une certaine suspicion par la gauche. Les forces de l'ordre sont perçues comme un outil de contrôle social, souvent au service des intérêts des élites contre les classes populaires. Cette méfiance à l'égard de l'autorité n'incite pas les partis de gauche à s'approprier un discours sécuritaire de peur de mettre à mal ses bases historiques.

Cependant, au sein du bloc progressiste, une fracture existe entre une gauche urbaine, plus diplômée, et une gauche plus populaire et ouvrière. Issue des grandes métropoles, la première est plus sensible aux questions de droits des minorités, d'inclusion et d'ouverture des frontières. La seconde se compose de personnes en prise directe avec les conséquences des politiques migratoires, de l'insécurité sociale et culturelle et qui, sur ces questions, se retrouvent plus facilement dans des discours venus de la droite. La présidentielle de 2017 et plus encore celle de 2022 ont accentué cette fracture. Le vote en faveur de Marine Le Pen lors des deux dernières présidentielles a fortement entamé le poids électoral de la gauche dans les classes populaires. Le choix des nouveaux électeurs lepénistes a majoritairement été dicté par les thématiques de la sécurité et de l'immigration. Comment, dès lors, la gauche peut-elle aller rechercher cet électorat perdu ? Certains ne veulent même plus y songer.

Lors d'une manifestation propalestinienne le 7 septembre dernier, Jean-Luc Mélenchon a rappelé sa stratégie : «Il faut mobiliser la jeunesse et les quartiers populaires. Tout le reste, laissez tomber, on perd notre temps. Là, se trouve la masse des gens qui ont intérêt à une politique de gauche.»Il ne fait que suivre les célèbres recommandations du think-tank Terra Nova, qui avait conseillé à la gauche, en 2011, de moins tenir compte des classes populaires ouvrières pour se concentrer sur les jeunes, les femmes et les minorités ethniques, sexuelles ou religieuses. Difficile, dès lors de mêler des discours inclusifs, décoloniaux, dénonçant les violences policières et des préoccupations sécuritaires à destination des personnes les plus exposées. La gauche préfère donc répondre aux angoisses sécuritaires d'une grande partie des électeurs qui l'ont quittée par une lutte contre les causes profondes, selon elle, de l'insécurité : pauvreté, exclusion, crise climatique, guerres économiques. Le plus important pour elle est de rester fidèle à ses valeurs.

La volonté de traiter les causes profondes vient malheureusement heurter la nécessité de répondre aux urgences immédiates de cette insécurité. Et classiquement, les progressistes, dès qu'ils souhaitent s'attaquer à ces problèmes, veulent toujours mener conjointement fermeté et humanité. Le même credo chaque fois répété. Or, très souvent, ils gardent l'humanité et oublient très vite toute tentative de fermeté. Cette approche, qui met en lumière les déterminants sociaux de l'insécurité, est cohérente avec une vision globale de la société, mais peut-elle être suffisante face aux demandes immédiates de répression ou de contrôle ? Et sans un véritable Bad Godesberg sur la question, la gauche en sera toujours réduite à sortir les mêmes recettes socio-économiques en décalage avec les réalités du terrain. Raphaël Glucksmann a donc encore devant lui beaucoup de chemin à faire pour redevenir crédible dans la lutte contre toutes les délinquances. A. Z.

Le Monde
International, samedi 12 octobre 2024 618 mots, p. 3

Livraisons d’armes à Israël : Berlin met fin à un moratoire de fait

Le chancelier Olaf Scholz, sous la pression de la CDU, annonce une reprise des ventes

Elsa Conesa

Berlin - correspondante - En Allemagne, le sujet des livraisons d’armes à Israël a conduit à un débat inédit au Bundestag, jeudi 10 octobre, à l’occasion d’un débat organisé pour l’anniversaire des attaques perpétrées par le Hamas. Alors qu’il était attaqué par les conservateurs de l’opposition démocrate-chrétienne (CDU), le chancelier, Olaf Scholz, a annoncé en personne que l’Allemagne reprendrait les exportations d’armement vers l’Etat hébreu, soumises depuis le début de l’année à un quasi-moratoire. « Nous avons livré des armes et nous en livrerons », a affirmé le chancelier social-démocrate (SPD), précisant que le gouvernement avait pris des décisions « qui garantissent également qu’il y aura prochainement d’autres livraisons ».

Depuis le début de l’année, l’Allemagne a fortement réduit ses exportations d’armes vers Israël, sans toutefois le reconnaître officiellement. Sur les neuf premiers mois, selon des sources au ministère de l’économie, citées par Reuters, le 18 septembre, Berlin a autorisé 14,5 millions d’euros d’exportations d’armes vers Israël, contre 326 millions en 2023. La catégorie « armes de guerre » ne représente que 2 % des 14,5 millions, l’essentiel du matériel exporté étant constitué de casques, gilets de protection ou moyens de communication.

Ce recul alimente des critiques contre le gouvernement, émanant en particulier des conservateurs de la CDU, pour qui la coalition au pouvoir manifeste un soutien trop tiède à l’Etat hébreu. « Que valent vos manifestations de solidarité envers l’Etat d’Israël si vous refusez en même temps de lui apporter une aide essentielle dans sa situation si précaire ? », s’est emporté Friedrich Merz, le chef de file de la CDU pour les élections législatives de 2025, jeudi, devant le Bundestag, qui venait d’observer une minute de silence pour les victimes du Hamas.

L’« inélégance » française

Le gouvernement a jusqu’ici fait valoir qu’il souhaitait s’assurer que les livraisons d’armes et l’utilisation de celles-ci respectent le droit international. Un argument repris jeudi au Bundestag par la ministre écologiste des affaires étrangères, Annalena Baerbock. Celle-ci a invoqué une plainte déposée, en mars, contre l’Allemagne par le Nicaragua, devant la cour internationale de justice, qui l’accuse de contribuer à un « génocide » dans la bande de Gaza. Bien qu’elle émane d’un pays peu influent sur la scène internationale, cette procédure suscite de l’inquiétude côté allemand.

L’Allemagne a élevé la défense de la sécurité d’Israël au rang de « raison d’Etat », par la voix de l’ex-chancelière, Angela Merkel, lors d’un discours à la Knesset, en 2008. Un concept jamais vraiment explicité, mais qui fait globalement consensus dans la classe politique, bien qu’il suscite de vifs débats dans la société allemande. En 2022, un sondage de la fondation Bertelsmann montrait que seuls 27 % des Allemands estimaient sans réserve que leur pays avait une responsabilité particulière envers Israël pour des raisons historiques.

Les propos d’Olaf Scholz interviennent après que le président français, Emmanuel Macron, a appelé, le 5 octobre, à un arrêt des livraisons d’armes utilisées par Israël dans son offensive dans la bande de Gaza. Ces propos, qui ont suscité la colère du premier ministre israélien, à deux jours de l’anniversaire des attaques, ont aussi irrité côté allemand. « Cela a été vu comme inélégant,affirme le député Nils Schmid, porte-parole du SPD sur la politique étrangère. Et cela ne change rien pour Israël, qui reçoit des armes de toute façon. La vraie question est plutôt de savoir comment parvenir à travailler avec Israël. » p

Le Monde
Planète, samedi 12 octobre 2024 821 mots, p. 6
Aussi paru dans
10 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Reportage

A Coulommiers : « En une demi-heure, l’eau avait tout infiltré »

La Seine-et-Marne a subi une inondation d’ampleur, jeudi, après la tempête Kirk

Ynès Khoudi

Coulommiers (Seine-et-Marne) - envoyée spéciale - Le « rêve de sa vie » :Mme Triquenot prévoyait d’ouvrir, samedi 12 octobre, sa boutique de prêt-à-porter dans une rue piétonne de Coulommiers (Seine-et-Marne). Quarante-huit heures avant l’inauguration, une cliente l’a prévenue que son local était inondé. « Le temps d’arriver, on avait de l’eau jusqu’aux cuisses. On a juste eu le temps de surélever quelques vêtements, mais tellement de choses sont foutues », raconte-t-elle, tandis que son mari nettoie la boue.

Ce jeudi 10 octobre, après le passage de la dépression Kirk et les fortes pluies, la rivière Grand Morin, un affluent de la Marne, est sortie de son lit, atteignant 3,52 mètres le matin. Selon Vigicrues, c’est une « crue majeure, globalement supérieure à la crue de 2016 », année où le Morin avait atteint 3,42 mètres, selon Le Parisien. Le centre-ville de Coulommiers s’est ainsi retrouvé complètement paralysé, quasiment toutes les routes menant à la ville étant bloquées. Et plusieurs habitants, vivant au rez-de-chaussée, ont dû être évacués en début de matinée.

Comme Mme Triquenot, plusieurs commerçants ont vu leurs locaux dévastés. Claude (qui n’a pas souhaité donner son nom de famille comme les autres personnes désignées par leur prénom) gère une boutique de pièces de bricolage. Il pointe du doigt le sol boueux du local : « Et encore, moi, ça va, je vends de produits du type huile donc je n’ai pas eu beaucoup de dégâts. A côté, c’est désastreux. » Le bureau de tabac voisin est en effet jonché de coupons de jeux de hasard froissés et trempés. « L’eau est montée jusque-là »,indique Claude en montrant un pied de table encore humide.

Aucun blessé n’est à déplorer, a affirmé la ministre de la transition écologique, Agnès Pannier-Runacher, en déplacement dans la ville. Les transports scolaires étaient à l’arrêt, et la ville avait décidé de fermer les écoles maternelles et primaires jeudi.

Certains habitants ont pu se préparer, comme Colette et son mari, 70 ans, qui ont « surélevé leurs congélateurs et débarrassé tout leur sous-sol la veille au soir ». Ce jeudi matin, ils y ont mesuré 6 centimètres d’eau.

Certains décrivent une matinée extraordinaire, comme Alyssa, une jeune Columérienne : « Les gens naviguaient littéralement dans la rue en bateau ou en jet-ski, le courant était incroyable, les voitures étaient sous l’eau », témoigne Alyssa.D’autres font des constats plus amers. Mali Yetu a ainsi retrouvé son véhicule inondé jusqu’au moteur : la voiture est bonne « à mettre à la poubelle », soupire la mère de famille. « Il faut regarder le dérèglement climatique en face car, finalement, c’est nous les pauvres qui trinquons,juge-t-elle. Je n’ai pas d’assurance tous risques. Je ne vais plus pouvoir aller travailler, donc plus de salaire. L’assurance, on peut attendre un mois comme un an. Comment vont manger mes enfants ? »

« Partir absolument »

Les sinistrés doivent faire constater les dégâts afin de déclencher les procédures avec leurs assurances. « Avec mon mari, on a bossé comme des fous pendant des jours pour l’ouverture de la boutique. Comment assumer financièrement derrière ça ? », s’inquiète Mme Triquenot dans son magasin. « Certaines personnes peuvent racheter une voiture en claquant des doigts. Pas nous»,déplore de son côté Mali Yetu.

Des rues entières étaient toujours impraticables en début d’après-midi, avec des niveaux d’eau jusqu’à 80 centimètres. Mais une fois le plus gros des inondations passées, beaucoup d’habitants et de commerçants s’affairaient à nettoyer les dégâts.

Alicia et Florian – ils ont requis l’anonymat –, 28 et 26 ans, sont hébergés par leurs voisins qui vivent au premier étage et ont été épargnés par la montée de l’eau. « Il y avait 20 centimètres d’eau dans l’appartement. Le parquet gondolait, tous les meubles sont morts», raconte Florian. Le couple a eu le temps de sauver certains appareils électroniques au petit matin et à la lumière des portables. Mais, selon Alicia, « il n’y a quasiment plus rien, c’est mort. En une demi-heure, l’eau avait tout infiltré ». Près de 400 foyers étaient privés d’électricité jeudi dans la journée.

Le jeune couple avait déjà l’envie de déménager, mais « là c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase »: « On veut absolument partir », insiste Florian.Plusieurs crues ont eu lieu en 2024. « Le Morin fait souvent des siennes, c’est vrai, mais là c’est particulièrement grave », indique ainsi Colette tout en nettoyant son sous-sol.

En fin de journée, la vie reprenait peu à peu son cours dans les rues de Coulommiers. Le député (Renaissance) du département Franck Riester invitait toutefois les habitants à « l’ultravigilance » lors d’un point presse. Jeudi soir, le département de Seine-et-Marne était toujours en vigilance rouge par Météo-France, avec un risque de crue « forte à exceptionnelle ». p

Libération
samedi 12 octobre 2024 641 mots, p. 20

Idées/

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12 octobre 2024 - Libération (site web)

La honte à l'honneur

Mathieu Lindon

Idées/

De Nétanyahou à la politique française, la honte qui doit terrasser les adversaires devient une arme à l'efficacité émoussée.

S i j'ai bien compris, Benyamin Nétanyahou a estimé que «la honte» allait s'abattre pour les siècles des siècles sur notre président mal-aimé Emmanuel Macron. C'est que celui-ci s'est dit que, tout compte fait, on ne pouvait pas en même temps appeler à la paix et fournir des armes à un protagoniste et a donc décidé de ne plus augmenter notre chiffre d'affaires avec Israël, malgré les difficultés budgétaires que nous connaissons tous. Certes, on peut reprocher à notre maître des horloges d'avoir attendu avec son tact habituel l'anniversaire du 7 Octobre pour se manifester mais, sur le fond, sa position est d'autant plus tenable que la France ne vend qua- siment pas d'armes à Israël. (Et remarquons que le 7 octobre 2024 ne tombe un an après le 7 octobre 2023 ni dans le calendrier hébraïque ni dans le calendrier hégirien.) L'intervention de la honte dans les déclarations de Benyamin Nétanyahou est d'autant plus surprenante que soit c'est un sentiment qui lui est absolument étranger, soit dont il est l'un des plus grands spécialistes du vivre avec. Le Hamas a pour sa part célébré l'anniversaire de la «glorieuse» attaque. (Et remarquons que si cette opération fut un acte de résistance, les Gazaouis n'en ont pas tiré grand bénéfice.) Mais la honte ne tue pas même quand elle devient meur- trière. En tout cas, c'est bizarre d'en appeler à la morale et à l'honneur quand on est Benyamin Nétanyahou : c'est bien la preuve que cet homme est fou, il faut l'interner immédiatement. C'est vrai que la honte a le vent en poupe dans la société actuelle. Il faut qu'elle change de camp quand elle s'attaque aux femmes après des violences masculines, même si ça peut créer le même malaise que lorsque le terrible ministre de l'Intérieur Charles Pasqua voulait «terroriser les terroristes». Est-il indispensable que la honte et la terreur survivent quoi qu'il en coûte ? Semer l'opprobre est-il si dissuasif ? N'y a-t-il pas une manière plus efficace de combattre les violeurs qu'en leur faisant honte, même s'il serait évidemment archi-légitime qu'au moins les victimes ne la ressentent pas ? Et rappelons-nous l'aphorisme de Nietzsche : «Que considères-tu comme ce qu'il y a de plus humain ? – Epargner la honte à quelqu'un.» D'autant que ce sentiment atteint peu cette race d'exception que forment les élus en tout genre. On voit rarement un ministre, un député ou un maire rougir jusqu'au trognon ou se cacher le visage derrière ses mains moites à l'évocation de l'un de ses mensonges ou de l'une de ses promesses. Cependant, ces jours-ci, certains responsables macronistes cons- tatent que l'ignominie n'a pas de borne. Malgré leur travail acharné de ces sept dernières années que les Français ont récompensé comme on sait, et malgré leurs compétences pour amener le déficit de la France au sommet de l'abîme, un Premier ministre du vieux monde a la prétention délirante – en deux mots : l'innocente témérité – de vouloir peut-être, dans certaines situations, sous certaines réserves, augmenter les impôts de certains riches. Les riches, nouveau bouc émissaire ? On nous explique toujours que le budget de l'Etat est comme un budget familial : tout le monde doit comprendre que si on dépense plus qu'on ne gagne, ça ne peut pas durer. Donc l'Etat réduit ses dépenses et augmente ses recettes. Mais les particuliers ? Ils peuvent bien faire des économies, mais faire rentrer plus d'argent dans la caisse ne peut passer que par voler, frauder, détourner des fonds ou abuser de biens sociaux. Ou, si j'ai bien compris et en dernier recours, par la hausse des salaires, dont on nous explique qu'elle nous coûte cher en faisant le jeu de l'inflation et qu'on devrait avoir honte d'envisager cette possibilité qui ne peut être le fait que d'antipatriotes.•

Le Monde
France, vendredi 11 octobre 2024 1108 mots, p. 13
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10 octobre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Le cordon sanitaire autour du RN abîmé

A l’Assemblée nationale, l’extrême droite a obtenu plusieurs postes grâce à l’appui d’élus de l’ex-majorité

Rachel Garrat-Valcarcel, Clément Guillou et Alexandre Pedro

Avec une ironie qui n’est pas sans amertume, l’extrême droite aime qualifier de « castors » les électeurs du « barrage républicain ». Pourtant à sa gauche dans l’Hémicycle, des élus souvent issus de la coalition gouvernementale s’appliquent à fragiliser le cordon sanitaire qui l’empêche, jusqu’alors, de peser concrètement à l’Assemblée nationale.

Ces députés ou néoministres, souvent issus des rangs d’Horizons, le parti d’Edouard Philippe, des Républicains (LR), voire des troupes macronistes, ne dédaignent plus lesoutien du Rassemblement national (RN),un groupe de 125 députés, qui pèse désormais, avec son allié Eric Ciotti (16 députés), un quart des voix de l’Assemblée. Et que son indulgence provisoire envers la majorité, face à un bloc de gauche le plus souvent uni, peut transformer en partenaire, en dépit des fondamentaux xénophobes de son programme.

Avant même l’examen des premiers textes de cette législature, de premiers indices pointent en direction d’une érosion du « cordon sanitaire ». Les réélections des présidents de commission, à des postes laissés vacants par de nouveaux ministres de Michel Barnier, et l’élection des bureaux des délégations à l’Assemblée nationale, ont vu des députés du « bloc central » et de l’extrême droite se rendre des services.

Les lepénistes assurent, avec une dose de forfanterie, voir arriver sur leurs téléphones des demandes et propositions de cafés venues, selon eux, de l’ancien bloc macroniste ou de LR. « On vient taper à la porte sans arrêt, on nous joue du violon, pour une présidence de délégation ou de commission… », certifie Sébastien Chenu, coprésident délégué du groupe RN à l’Assemblée, avant de préciser qu’il ne passe aucun « deal ».

Faut-il le croire ? Le 2 octobre, le député du Nord a été élu président de la commission d’apurement des comptes de l’Assemblée. Une instance sans rôle politique, mais qui octroie, outre un chauffeur, un droit de regard sur les finances internes de l’Assemblée. Il aura bénéficié d’une voix du MoDem et d’une d’Horizons, et de l’abstention d’un député (Libertés, indépendants, outre-mer et territoires), dans le duel l’opposant au socialiste Philippe Brun. Le RN a également obtenu six vice-présidences de commission contre zéro lors de la législature précédente.

Equilibres changeants

A l’inverse, plusieurs députés de l’ancienne majorité ont pu dominer les candidats de la gauche grâce aux voix de l’extrême droite, pour la présidence de deux délégations et trois commissions : les affaires étrangères (Bruno Fuchs, MoDem), les affaires sociales (Frédéric Valletoux, Horizons) et les affaires européennes (Pieyre-Alexandre Anglade, Renaissance). Cela avait déjà été le cas en juillet, notamment pour obtenir la présidence de la puissante commission des lois, où le député (Renaissance) Florent Boudié avait pu devancer la prétendante socialiste grâce à dix voix du RN.

« Florent, mon voisin de circonscription, nous l’a demandé. On l’a fait », atteste Edwige Diaz, députée RN de Gironde. Sous le couvert de l’anonymat, un député macroniste confirme la manœuvre opérée la semaine passée, afin de rappeler au président du groupe de la Droite républicaine, Laurent Wauquiez, que les voix pouvaient aussi se trouver ailleurs : « Ce n’est pas glorieux, c’est cracra, mais c’est un sujet de tambouille interne, pas un Français ne voit ça. On a fait du gros sale dans le cadre d’un rapport de force nécessaire. »

L’épisode témoigne d’équilibres changeants au sein de l’Assemblée et de la fragilité des positions de la majorité sortante, tant sur le plan arithmétique que moral. « Il va falloir que l’on parle à tout le monde », écrit un nouveau ministre issu de Renaissance, par texto, à un élu lepéniste qui le félicitait de sa nomination. Quelques heures plus tôt, ce sociable député discutait au téléphone avec un autre ministre issu d’Horizons.

Le dialogue entre les députés RN et LR était assumé depuis que la droite avait prévu de voter en faveur de quatre textes proposés par le RN dans sa niche parlementaire, en 2023. La ligne édictée alors par Olivier Marleix, président du groupe LR – « pas de cordon sanitaire autour de nos idées » – est aussi celle de M. Wauquiez, son successeur : . « les grandes leçons de morale des macronistes qui, derrière, dealent des postes avec le RN, cela nous fait doucement marrer. »

La même ligne semble l’emporter à Horizons, dont le fondateur, Edouard Philippe, a confirmé avoir dîné avec Marine Le Pen dans le cadre privé de l’appartement de Thierry Solère, conseiller d’Emmanuel Macron. Les relations entre lepénistes et philippistes sont notoirement bonnes à l’Assemblée depuis 2022, notamment sous l’impulsion de Naïma Moutchou, vice-présidente Horizons de la chambre.

Le « cordon sanitaire » reste toutefois la règle au MoDem et à Renaissance, où l’on trace un trait d’égalité entre La France insoumise et le RN – bien que nombre de députés aient été élus à la suite du désistement d’un candidat « insoumis ». « On a voté là-dessus et c’était unanime, rappelle Marie-Pierre Rixain, députée (Renaissance) de l’Essonne. Leur donner une place, cela les normalise, leur permet de muscler leur staff. Mais c’est un sujet très compliqué. Imaginez que le RN dépose un jour un super amendement sur les droits des femmes. Jamais je ne le voterais. Mais si je dépose un amendement identique et qu’ils le votent, je fais quoi ? C’est le baiser de la mort. »

Les débats budgétaires en commission, puis la niche parlementaire du RN, le 31 octobre, donneront un aperçu plus net des lignes de fracture au sein de l’Hémicycle et de l’état du cordon sanitaire. Plusieurs cadres lepénistes espèrent que le gouvernement saura, sur certains textes, s’en remettre à la « sagesse » de l’Assemblée, conscient qu’une éventuelle censure peut aussi dépendre de son ouverture d’esprit. «Si on les soutient sur certaines dispositions, mais qu’en échange ils sont sectaires sur des idées qui peuvent leur convenir, ça ne va pas durer longtemps ! »,prévient le député (RN) du Loiret Thomas Ménagé.

« Je ne pense pas que cela va changer », s’aventure Jean-Philippe Tanguy, député de la Somme et coprésident délégué du groupe RN. Sans qu’il en soit forcément désolé. « Cela montre que l’on est différent d’eux, et ne pas voter nos textes les rend mal à l’aise. D’un côté, il faut se normaliser. D’un autre côté, il ne faut pas s’embourgeoiser non plus… » Soit le dilemme qui attend le groupe de Marine Le Pen jusqu’en 2027.

Le Monde
France, vendredi 11 octobre 2024 970 mots, p. 15
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10 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Les idées du NFP pour engranger 49 milliards d’euros de recettes

Incapables de s’entendre sur les contours d’un contre-budget, les partis de gauche ont présenté, mercredi, dix propositions fiscales

Sandrine Cassini

Pour la première fois depuis 2022, l’alliance des partis de gauche n’a pas proposé de contre-budget commun. Mercredi 9 octobre à l’Assemblée nationale, le Nouveau Front populaire (NFP) s’en est tenu à la présentation de dix propositions fiscales, qui prendront la forme « d’amendements communs du NFP »et permettront, selon eux, de dégager 49 milliards d’euros de recettes supplémentaires. « Le contre-budget, c’est le programme des législatives. Avec le temps imparti, refaire ce que nous avions fait en juin était compliqué » , a justifié le président de la commission des finances, Eric Coquerel. L’idée était aussi, selon certains, de marquer l’opinion avec des mesures prêtes à l’emploi. En réalité, les désaccords étaient, selon nos informations, trop importants pour que les quatre groupes de gauche puissent aboutir à une feuille de route commune. D’autant que la pression pour être crédible était bien plus forte qu’avant les législatives,la perspective de pouvoir gouverner étant beaucoup plus présente dans les esprits.

« On ne propose pas beaucoup plus d’impôts que Michel Barnier, mais les nôtres frappent les plus aisés, lui les classes populaires et les classes moyennes », a détaillé le député (Parti socialiste, PS, Eure) et vice-président de la commission des finances Philippe Brun. L’instauration d’un impôt sur la fortune climatique, sur les patrimoines supérieurs à 1 million d’euros, avec des taux progressifs, pourrait rapporter, selon le NFP, 15 milliards d’euros. La gauche souhaite aussi toucher aux « héritages dorés » dont les dispositifs d’exonération seraient modifiés. Une manne qui pourrait rapporter 7 milliards d’euros.

Afficher un visage uni

Après les plus fortunés, les entreprises représentent l’autre cible de ces mesures fiscales. Les parlementaires proposent de mettre fin aux exonérations patronales sur les salaires deux fois supérieurs au smic. De quoi récupérer, selon le NFP, 8 milliards d’euros. « Les problèmes, nous les connaissons : ce sont des trappes à bas salaires avectrès peu d’effet sur l’emploi », a diagnostiqué la députée écologiste de Paris Eva Sas. La gauche voudrait également réduire de 3 milliards d’euros le crédit d’impôt recherche. Egalement au programme, une taxe sur les transactions financières, sur les profits et les superdividendes, ou le rétablissement de la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises, supprimée par Emmanuel Macron. De quoi faire rentrer dans les caisses de l’Etat 10 milliards d’euros selon leur estimation.

Symptôme de la difficulté à gauche à accorder ses violons, le volet dépenses n’a pas été abordé. « Les dépenses, ça peut jouer, mais il faut surtout dégager des marges de manœuvre nécessaires », a évacué Eric Coquerel. « Personne n’est jamais hostile aux économies. Mais on a préféré présenter les recettes nouvelles, car, depuis le début de la crise sanitaire, on n’a pas arrêté de baisser les impôts », a justifié le sénateur PS de Haute-Garonne, Claude Raynal. Le NFP ne pense visiblement pas réussir à avoir gain de cause dans l’Hémicycle. Eric Coquerel voulait simplement « démontrer que l’on pouvait faire un budget NFP compatible ».

La gauche a eu le souci d’afficher un visage uni. Désignée candidate au poste de premier ministre par le NFP, Lucie Castets était présente, assise au milieu des parlementaires, à côté d’Eric Coquerel, qui l’a ostensiblement mise en avant et lui a demandé de conclure la session. « On a travaillé pendant plusieurs semaines avec des économistes et des experts sur ces propositions. Ces propositions sont le marqueur de notre sérieux budgétaire : elles vont stimuler l’activité économique et préparer l’avenir », a assuré Lucie Castets. En coulisse, sa présence a irrité des députés, qui ne voyaient pas pourquoi cette dernière avait été conviée ni à quel titre elle se mêlait de leurs travaux.

Au Palais-Bourbon, la journée de mercredi a été émaillée par un autre couac, symptôme des dissensions au sein du NFP. La commission des affaires sociales procédait à l’élection de son nouveau président, après la nomination du député Horizons Paul Christophe au gouvernement, comme ministre des solidarités. En juillet, le député socialiste du Calvados Arthur Delaporte s’était présenté contre lui et avait perdu. Mais mardi soir, au dernier moment, les socialistes ont choisi un autre candidat, le député de l’Essonne Jérôme Guedj. Ce qui a provoqué un tir de barrage des « insoumis », qui y vont vu « une ligne rouge ». Ces derniers reprochent à Jérôme Guedj de ne pas s’être présenté aux législatives sous les couleurs du NFP, oubliant l’origine de cette décision, et notamment les propos aux relents antisémites tenus par Jean-Luc Mélenchon à son encontre. Il avait ramené ce juif laïque à « la laisse de ses adhésions ». Depuis, Jérôme Guedj tient plus à distance l’alliance de la gauche.

Résultat, les « insoumis », mais aussi des écologistes et des communistes, se sont à nouveau prononcés en faveur d’Arthur Delaporte, même si ce dernier n’était pas candidat. « Nous avons suggéré aux socialistes de présenter Arthur au deuxième tour pour que toute la gauche se reporte sur lui », a expliqué sur X le député (Génération.s, Yvelines) Benjamin Lucas. Le PS, qui a revendiqué le droit de choisir son candidat, ne s’y est pas résolu, et le député Horizons Frédéric Valletoux a été élu au troisième tour. Le président du groupe PS, Boris Vallaud, a dénoncé le « non-respect des accords », qui a donc fait élire la droite. Tout en rappelant « qu’aucune voix n’avait manqué » à la députée (La France insoumise, Seine-Saint-Denis) Aurélie Trouvé, élue au même moment présidente de la commission des affaires économiques. Profitant, elle, des divisions entre les macronistes et la droite républicaine.

Le Monde
France, vendredi 11 octobre 2024 831 mots, p. 15
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10 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Gabriel Attal adresse ses contre-propositions et une mise en garde à Michel Barnier

L’ancien premier ministre dénonce les hausses d’impôts et l’abandon de réformes

Malika Cheklal

Gabriel Attal le jure. Il ne veut pas « polémiquer ». Mais, mercredi 9 octobre, à l’heure de présenter les mesures budgétaires que son camp défendra durant les débats au Parlement, l’ancien premier ministre, désormais député (Renaissance) des Hauts-de-Seine, durcit le ton envers son successeur à Matignon, Michel Barnier. Lors d’une conférence de presse organisée depuis le Palais-Bourbon, le président du groupe Ensemble pour la République, entouré d’une poignée d’élus de son camp, formule une réponse acide à l’ex-commissaire européen qui, lors de sa déclaration de politique générale, s’était montré grinçant vis-à-vis de lui. Déplorant une situation budgétaire dramatique qu’il avait « découvert[e] en arrivant », Michel Barnier, un brin narquois, s’était dit le 1er octobre, ouvert à toutes « propositions d’économies supplémentaires » que pourrait lui soumettre Gabriel Attal.

A la veille de la présentation officielle en conseil des ministres du budget 2025, l’ancien premier ministre tâche de ne pas hausser la voix. Mais le trentenaire souligne la multitude de « divergences » qui séparent son camp de celui du premier ministre, pourtant allié de circonstance dans la coalition gouvernementale. Au cœur de ces critiques ? L’orientation du budget Barnier, qui « n’intègre pas assez de réformes et trop d’impôts »,tonne le député des Hauts-de-Seine devant les journalistes.

La hausse de la fiscalité est l’un des points les plus conflictuels des arbitrages budgétaires de Michel Barnier, inquiet de la pression de Bruxelles et de la menace de sanction des marchés financiers si le déficit français n’était pas rapidement contenu. Les « plus fortunés » et les grands groupes sont dans le viseur du premier ministre, qui souhaite les soumettre à une « contribution exceptionnelle », avec, pour objectif, de maintenir le déficit sous la barre des 3 % en 2029.

Aux yeux des macronistes, la taxation des entreprises est une grave entorse à la politique de l’offre prônée depuis 2017 par le chef de l’Etat. La copie budgétaire de Michel Barnier, qui envisage un tiers de hausse d’impôts et deux tiers de baisse dans les dépenses, concourrait sur le long terme à la perte d’attractivité de l’économie française. Mais le camp présidentiel s’affole surtout de voir balayer d’un trait de plume sa doctrine politique. Il s’agit de ne « pas scier la branche sur laquelle nous sommes assis, le travail et la création de richesse », s’alarme le député (Renaissance) de Paris David Amiel, qui s’exprimait aux côtés de Gabriel Attal. Membre de la commission des finances, David Amiel fustige aussi l’augmentation des taxes sur l’électricité, que promet Michel Barnier. « Augmenter massivement la fiscalité sur une énergie propre comme l’électricité, c’est envoyer un signal contradictoire à nos entreprises et aux ménages, contradictoire avec la transition écologique, la compétitivité et le pouvoir d’achat »,critique-t-il, alors que Mathieu Lefèvre, député Renaissance du Val-de-Marne, s’en prend à l’effort réclamé aux collectivités territoriales.

Ton professoral

Gabriel Attal et les siens fulminent. Pourquoi avoir abandonné la réforme de l’assurance-chômage, « laissée sur le bureau »de Michel Barnier, selon les mots de l’ex-premier ministre ? Cette réforme, suspendue par le locataire de Matignon soucieux de consulter les partenaires sociaux, aurait, selon Gabriel Attal, rapporté « 4 milliards d’euros »et généré « 100 000 emplois ». Un projet que l’ancien locataire de Matignon juge « plus juste »que celui d’augmenter les impôts. Gabriel Attal estime tout aussi inconcevable le gel des pensions de retraite, lui qui s’était engagé, durant la campagne des élections législatives, à les revaloriser du montant de l’inflation .Toutes ces mesures pourraient « charger trop la barque pour les Français »,dit-il,reprenant à son compte l’alarme énoncée dix ans plus tôt par Pierre Moscovici sur le « ras-le-bol fiscal » des ménages et des entreprises.

Cette conférence de presse, au ton professoral, fait ricaner dans les rangs des députés du groupe La Droite républicaine. « Gabriel Attal qui propose un contre-budget sur le budget qu’il a lui-même contribué à préparer. C’est rigolo », s’amuse Olivier Marleix, député (Les Républicains, LR) d’Eure-et-Loir. « Nous aurions tellement aimé que Gabriel Attal soit au gouvernement ces six dernières années », ironise encore Vincent Jeanbrun, député (LR) du Val-de-Marne.

Mais pour la Macronie, lassée des mauvaises manières du chef du gouvernement, ce coup médiatique prend les allures d’une revanche. « C’est important que Gabriel Attal rappelle qu’on est le premier parti de la coalition et qu’on a des idées », signale Charles Sitzenstuhl, député (Renaissance) du Bas-Rhin. La veille, Michel Barnier avait choqué, par ses réponses acerbes aux questions sur le budget ou son positionnement vis-à-vis du Rassemblement national. « Faites attention à ce que vous dites »,avait lancé le septuagénaire à la députée des Français de l’étranger Eléonore Caroit, qui se félicitait que Michel Barnier soit « enfin là » pour s’expliquer.

Le Figaro, no. 24924
Le Figaro, vendredi 11 octobre 2024 2210 mots, p. 3

Politique

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10 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Du « quoi qu'il en coûte » au dérapage des comptes, la lourde facture du « septennat » Macron

Alors que le projet de budget 2025 fait la chasse aux économies et marque le retour des hausses d'impôts, un procès en irresponsabilité est instruit contre le chef de l'État, qui aurait laissé filer les dépenses sans les compenser par des réformes de structure.

Hausalter, Louis

Tout cela va s'effondrer sur les finances publiques. » Au printemps dernier, Bruno Le Maire livre ce sombre pronostic à l'un des cadres de ce qui est encore la majorité présidentielle. Quand il était en poste, dans le monde d'avant la dissolution décidée en juin, le ministre de l'Économie n'avait pourtant pas son pareil pour vanter les accomplissements dans son vaste champ de compétences depuis 2017. Un chômage en baisse, une attractivité en hausse, une croissance qui résiste malgré les crises... Aux yeux de Bruno Le Maire, ce bilan économique est ce qui va durablement rester des années Macron. Il fallait comprendre au passage que c'était le sien, même s'il daignait parfois citer le nom du chef de l'État. Mais un point noir ne pouvait échapper au patron de Bercy : le creusement des déficits et de la dette. En public, Bruno Le Maire multipliait les signaux d'alarme, sans aller jusqu'au bout du rôle de lanceur d'alerte, lui qui n'a pas quitté ses fonctions avant d'être emporté par les vagues de la dissolution. En privé, le ministre soupirait en tournant les yeux vers l'Élysée. La situation des comptes publics ? « Ça n'intéresse pas beaucoup le président... »

L'effondrement redouté est-il arrivé ? En tout cas, la construction périlleuse du budget pour 2025, dont le Parlement s'apprête à débattre, a déjà viré au procès en irresponsabilité. Les propos de Michel Barnier, dès le début de sa déclaration de politique générale le 1er octobre, sonnaient comme un réquisitoire : « Réduire les dépenses, c'est renoncer à l'argent magique, à l'illusion du tout-gratuit, à la tentation de tout subventionner. » Même s'il a concédé que « les baisses d'impôts décidées depuis sept ans et les mesures prises pendant la crise du Covid ont aidé beaucoup de Français et beaucoup d'entreprises » , le premier ministre a lourdement rappelé la gravité d'un déficit qu'il a « trouvé en arrivant » , comme il l'a signifié de manière grinçante à Gabriel Attal dans l'Hémicycle de l'Assemblée.

La pique s'adressait à son prédécesseur à Matignon, mais c'est bien vers le président de la République que se tournent les regards, au moment de comprendre comment les comptes publics ont pu autant déraper : 3 228 milliards d'euros de dette et un déficit de l'ensemble des administrations attendu à plus de 6 % du PIB pour cette année 2024. « La situation dont nous héritons est le fruit des sept années au pouvoir d'Emmanuel Macron » , plante le sénateur (ex-Les Républicains) Jean-François Husson, rapporteur général du budget à la Chambre haute, qui s'interrogeait déjà à voix haute, début septembre, sur la possibilité d' « un très grand mensonge d'État sur la réalité de la situation budgétaire de notre pays ».

« J'avais pourtant été frappé par les premières déclarations du président sur le sujet, au congrès de 2017 à Versailles » , ajoute le sénateur de Meurthe-et-Moselle. Devant l'ensemble des parlementaires réunis, à l'aube de son premier mandat, Emmanuel Macron avait solennellement mis en garde contre une « aliénation à la contrainte financière, si nous ne rétablissons pas notre budget, si nous ne réduisons pas notre dette publique ». Sept ans plus tard, les chiffres démentent totalement ces bonnes intentions.

Les débuts sont pourtant marqués par un certain volontarisme. Quand Édouard Philippe est nommé à Matignon, en mai 2017, il prend rapidement connaissance d'un audit de la Cour des comptes très critique sur le dernier budget et juge « inacceptable » le dérapage des dépenses - un couplet qui n'est pas sans rappeler celui que Michel Barnier entonne aujourd'hui. Le premier ministre sort le rabot, des coupes soudaines sont décidées, notamment sur les aides au logement (APL). « Un cataclysme dans l'opinion » , se rappelle une députée macroniste. Mais le cap est tenu, en tout cas provisoirement. Dans un livre sur ses années au ministère de l'Éducation nationale (La Citadelle, Albin Michel), Jean-Michel Blanquer, qui demandait en 2017 un effort budgétaire pour l'école, décrit un Emmanuel Macron en apparence disposé à lui donner satisfaction. Une manière de se poser en « good guy » , « tandis que le premier ministre était le « bad guy » rappelant les impératifs de rigueur budgétaire, poursuit Blanquer. À la fin, le « bad guy » l'emportait parce qu'ils étaient en réalité bien d'accord sur cette façon de faire ».

Le duo exécutif va pourtant diverger. Alors qu'Édouard Philippe nomme un Comité action publique 2022 (CAP22) censé plancher sur une réforme de l'État, le rapport de ces experts restera lettre morte. Dans le même temps, Emmanuel Macron est, lui, directement ciblé par les « gilets jaunes » qui contestent la hausse de la taxe carbone à l'automne 2018. Acculé par les violentes manifestations, le chef de l'État n'a d'autre choix que d'ouvrir les vannes. En une allocution télévisée, il lâche 10 milliards d'euros pour que le travail paie mieux. Une première entaille à la rigueur, alors qu'en 2018, le déficit public est repassé sous le seuil des 3 %. « Chez Édouard Philippe, ils ne manquent pas une occasion de rappeler que la situation s'est améliorée entre 2017 et 2019! » , rigole aujourd'hui une ministre.

Mais le tournant définitif survient, bien sûr, en 2020 avec l'épidémie de Covid et les restrictions qui mettent l'économie sous cloche. « Avant le Covid, la trajectoire des finances publiques est assez bonne. C'est le « quoi qu'il en coûte » qui a déréglé le rapport général à la bonne gestion budgétaire » , souligne un conseiller d'Emmanuel Macron. Au coeur de la crise, personne ne conteste les dizaines de milliards engloutis par le chômage partiel, les prêts garantis par l'État et autres mesures pour sauver le tissu économique. Une députée Renaissance rembobine : « Il faut assumer et expliquer aux Français qu'on a mis des moyens exceptionnels dans un moment de crise, sans que personne nous dise d'arrêter. Mais il est vrai que le « quoi qu'il en coûte » a complètement désaxé nos réflexes. Quand on discutait de notre premier budget en 2017, on avait peur de déplacer quelques millions d'euros. Maintenant, en dessous de 1milliard, on a l'impression que c'est rien! »

À la crise du Covid succède l'inflation liée à la reprise. Emmanuel Macron, qui voit approcher l'élection présidentielle de 2022, sort encore le parapluie. Avec le « bouclier tarifaire » , l'État prend à sa charge toute une partie des factures d'énergie des ménages et des entreprises. En parallèle, les plans de relance et d'investissements se multiplient. « On n'a pas fermé certains robinets suffisamment tôt, concède une cadre de Renaissance. Je me rappelle de Jean Castex se déplaçant dans les territoires pour distribuer de l'argent... Mais à l'époque, emprunter ne coûtait pas cher. »

La tentation dépensière ne s'est pas emparée que du camp présidentiel. Après sa réélection en 2022, Emmanuel Macron se retrouve en majorité relative. À rebours de son traditionnel logiciel d'orthodoxie budgétaire, la droite réclame alors des mesures pour soutenir le pouvoir d'achat. À la merci d'une motion de censure votée par les députés LR, le gouvernement d'Élisabeth Borne doit transiger, notamment pour contenir les prix à la pompe. « La ristourne carburant en 2022, c'était sept milliards d'euros antiécologiques et antiéconomiques, regrette un député Renaissance. Mais on l'a fait sous pression de la droite. » Le patron des députés LR, Olivier Marleix, ne cesse de réclamer de telles mesures. Les présidentiables de la droite ne sont pas en reste. Xavier Bertrand, président du conseil régional des Hauts-de-France, prône une baisse des taxes sur le carburant. Tandis que son homologue d'Auvergne-Rhône-Alpes, Laurent Wauquiez, multiplie les lettres à Bruno Le Maire pour demander des aides de l'État à plusieurs secteurs d'activité ou un renforcement du bouclier tarifaire, comme l'a révélé Le Canard enchaîné.

Avec le recul, le sénateur Renaissance François Patriat, fidèle historique d'Emmanuel Macron, ne regrette pas l'action d'ensemble : « Le premier quinquennat a été fait de crises successives que personne n'a vu venir : « gilets jaunes » , Covid, inflation, guerre en Ukraine... On a beaucoup protégé les Français. Et nous avons aussi dépensé parce que des investissements n'avaient pas été faits avant. Le problème, c'est l'efficience de l'argent public. On met 60milliards dans l'hôpital, mais les gens trouvent que la situation s'aggrave... » Emmanuel Macron a aussi doublé le budget des armées, saignées depuis la présidence de Nicolas Sarkozy, ou encore relancé les embauches dans les forces de l'ordre et la justice pour tenter de juguler l'insécurité. « En 2017, on avait le bon diagnostic économique, mais on avait sous-estimé l'état de délabrement des services publics, explique un conseiller présidentiel. Dans plusieurs années, on rendra hommage à ces réformes, mais elles sont effectivement coûteuses. »

Un péché originel est dans le collimateur des milieux économiques et de certaines oppositions : celui de n'avoir pas compensé ces lourds investissements et les baisses d'impôts par une solide revue des dépenses publiques. « L'exemple le plus frappant, c'est la taxe d'habitation : 20milliards d'euros en moins par an, qu'il fallait compenser » , pointe le sénateur Jean-François Husson, qui dénonce l'absence d'économies structurelles en face : « Ce qui a été vraiment loupé, c'est la volonté de réforme de l'État. »

Mais la chasse aux dépenses n'a jamais passionné Emmanuel Macron, guidé par une autre théorie. « Macron a toujours pensé que le problème se résoudrait en augmentant la croissance et la quantité de travail, souligne un proche. D'où le train de réformes en ce sens: les ordonnances travail, le mix fiscal favorable aux entreprises et aux investisseurs, les réformes des retraites et de l'assurance-chômage... Il assume totalement, parce que quand on commence à donner des coups de rabot en permanence, on tue la croissance. » Le secrétaire général de l'Élysée Alexis Kohler, les yeux rivés sur les indicateurs macroéconomiques, le dit à qui veut l'entendre : « Si on avait le taux de chômage et d'emploi de l'Allemagne ou des Pays-Bas, on n'aurait plus de problèmes de finances publiques. » Sauf que cette logique est aujourd'hui remise en cause.

Même l'économiste Jean Pisani-Ferry, qui a coordonné le programme d'Emmanuel Macron en 2017, juge dans une récente interview au Nouvel Obs que « cela n'a pas marché ». « Parce qu'on a dépensé, et aussi parce qu'on a créé des emplois très peu générateurs de recettes fiscales » , précise-t-il. Autrement dit, si le chef de l'État a fait reculer le chômage, c'est à grands frais, et sans vraiment en toucher les dividendes.

En attendant, chacun tente de se refiler la responsabilité de l'ardoise. « Deux personnalités politiques ont fait un « septennat »: le président de la République et Bruno LeMaire » , remarque Jean-François Husson. L'ex-ministre de l'Économie, qui enseigne aujourd'hui à l'École polytechnique de Lausanne, a certes tenté de se poser en empêcheur de dépenser en rond. « Le « quoi qu'il en coûte » , c'est fini » , décrète-t-il à l'été 2021 devant le Medef. « Nous avons atteint la cote d'alerte sur les finances publiques » , déclare-t-il l'année suivante. Sans beaucoup d'effet sur leur trajectoire. « À partir de ce moment, chaque arbitrage de Bercy allait dans le sens de la maîtrise de la dépense publique, défend le député Renaissance Charles Rodwell, ancien conseiller du ministre de l'Économie. Bruno LeMaire a posé les bases du rétablissement des finances publiques. »

Mais il n'est pas allé jusqu'à claquer la porte pour marquer son désaccord, remarquait au printemps l'un de ses prédécesseurs au sixième étage de Bercy : « Avec le Covid, il a été le ministre des bonnes nouvelles. Il avait une fenêtre de sortie en 2022. Maintenant, il est pris dans une spirale. » Aujourd'hui, l'entourage d'Emmanuel Macron n'est pas tendre : « Qu'il le veuille ou non, il est comptable. » Dans les derniers mois de son bail qui sera brutalement interrompu, Bruno Le Maire tente un bras de fer en plaidant publiquement pour une loi de finances rectificative destinée à avaliser des économies immédiates. Il faut dire que les notes alarmantes de la Direction du Trésor s'accumulent sur son bureau : les recettes fiscales sont bien moindres qu'attendu. Mais Emmanuel Macron s'y oppose : trop dangereux de rouvrir le sujet budgétaire en pleine campagne des européennes, alors qu'il a déjà étouffé le débat sur une désindexation des pensions de retraite, évoquée par son ministre des Comptes publics, Thomas Cazenave.

Gabriel Attal est lui aussi contre un budget rectificatif, alors que son gouvernement est à la merci de la droite. « C'est le prétexte parfait des LR pour voter une motion de censure » , observe l'un de ses ministres à l'époque. L'éphémère premier ministre avait-il pris la mesure de la situation ? « L'essentiel de ce que j'ai fait à Matignon, c'est des économies, se défend en privé Gabriel Attal. Si j'avais considéré que la situation n'était pas grave, je n'aurais pas annulé 10milliards de crédits. »

Désormais à la tête des députés ex-macronistes, l'intéressé ferraille contre les hausses d'impôts annoncées par Michel Barnier. Depuis l'Élysée, Emmanuel Macron s'abstient pour l'instant de tout commentaire public, mais tient à ce qu'on ne détricote pas son bilan. Sauf que la situation des comptes publics risque de sérieusement assombrir, dans son « héritage » , la légère embellie de l'activité. Soucieux d'un effet négatif des impôts à venir sur la croissance et l'emploi, un acteur de premier plan de ces sept ans de macronisme s'inquiète : « S'il y a une chose qu'on nous reconnaît, c'est d'avoir baissé le chômage. Si à la fin de ce quinquennat, en plus du reste, la courbe du chômage repart à la hausse, il reste quoi? » L.H.

Le Monde
France, vendredi 11 octobre 2024 909 mots, p. 15
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10 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Sur le budget, les lignes rouges de la droite passent à l’« orange »

Le groupe de Laurent Wauquiez ne veut pas donner l’impression de mettre des obstacles à un chef du gouvernement issu de ses rangs

Alexandre Pedro

Laurent Wauquiez répète le message depuis des semaines : « Il faut aider Michel Barnier à faire une politique de droite. » A 73 ans, le premier ministre est pourtant un homme engagé à droite depuis son élection comme conseiller général de Savoie en 1973. Mais, en désaccord avec Matignon qui envisage un report de six mois de la réévaluation des pensions, pour économiser 4 milliards d’euros, le chef du groupe de la Droite républicaine (DR) à l’Assemblée nationale s’active en coulisses auprès du Savoyard.

Mercredi 2 octobre, Laurent Wauquiez décrochait son téléphone pour alerter le premier ministre, membre du parti Les Républicains (LR) comme lui, au sujet de l’inquiétude soulevée chez les députés du groupe par la désindexation des pensions de retraite. L’élu de la Haute-Loire avançait l’argument d’une mesure d’économie jugée injuste car touchant tous les retraités, dont les plus modestes. « La désindexation des retraites, ça va être un sujet majeur pour nous, prévient le député LR des Alpes-Maritimes Eric Pauget. Je fais partie de ceux qui estiment qu’on ne peut pas laisser passer et qu’il faut trouver une solution. »

Michel Barnier n’a pas attendu l’appel de M. Wauquiez pour découvrir l’irritation des députés DR. Un membre influent du groupe l’avait déjà alarmé peu avant sur la sensibilité de ses collègues à ce sujet. Le 22 juillet, ces derniers avaient d’ailleurs fait « des économies qui seraient réalisées sur le dos des retraités »une des lignes rouges de leur pacte législatif. A cette époque, ils n’imaginaient pas qu’une personnalité de droite puisse s’installer à Matignon.

Alors, la ligne rouge a viré à l’orange, comme un avertissement, mais constructif. Hors de question de donner l’impression de savonner la planche à Michel Barnier. Porte-parole du groupe, Vincent Jeanbrun résume la position « constructive » de son groupe. « On comprend la nécessité de réaliser 4 milliards d’économies, mais on estime que cibler les retraités n’est pas la bonne solution et on lui propose de faire des économies ailleurs pour compenser », explique le député du Val-de-Marne.

« Pas la bonne solution »

Dans l’entourage de Laurent Wauquiez, on est optimiste sur les chances de trouver un terrain d’entente avec le premier ministre, « pas fermé à la question ». Mardi, le chef de groupe a mis en scène cette discussion au moment de voler au secours d’un Michel Barnier confronté à sa première motion de censure. « Vous nous avez entendus, mais en nous demandant aussi d’être responsables.  Nous avons commencé à le faire et nous sommes prêts à travailler ensemble pour trouver des solutions qui permettent de protéger les retraités français. » Un élu proche du premier ministre affiche le même optimiste et pense qu’il « garde sous le coude pour plus tard »la bonne nouvelle.

L’autre ligne rouge posée par la droite en juillet était une hausse des impôts. Mais avec 20 milliards d’euros prévus dans le projet du budget, la droite met quelque peu de côté ses principes de l’été pour tolérer ce besoin de recettes nouvelles d’un premier ministre « qui a hérité d’une situation financière catastrophique », selon Laurent Wauquiez. Alors, bon gré mal gré, la droite met l’accent sur la chasse aux dépenses (avec un plan de 50 milliards d’économies présenté le 2 octobre) pour tenter de placer le débat sur les hausses d’impôts au second plan.

Hors de question de parler aujourd’hui d’une ligne rouge. La position officielle va vers une tolérance d’une hausse temporaire et juste de la fiscalité. Dans le groupe de la Droite républicaine, la sensibilité à la justice fiscale chère au premier ministre reste cependant variable. « Des hausses ciblées, exceptionnelles et sur les grosses entreprises du CAC 40 qui dégagent des grosses marges, ça ne me choque pas si c’est temporaire », admet Eric Pauget . « On voit bien que notre électorat est sensible à cette question de la justice fiscale, plus que celui des macronistes », prolonge l’élu des Côtes-d’Armor Corentin Le Fur.

Mais quand certains vantent une droite sociale et populaire sur cette question, d’autres défendent une vision plus classique à droite. Spécialiste des questions économiques, Véronique Louwagie met en garde sur les conséquences de s’attaquer trop violemment aux bénéfices des grandes entreprises. « Je suis très réservée personnellement, admet la députée de l’Orne. Ce n’est pas un bon signal. Ces entreprises sont des fleurons de notre économie et mettent à l’honneur notre pays. Ils investissent dans la recherche et lancent des dispositifs d’exportation. »

Un discours assez proche de la doxa de l’ancienne majorité sur le sujet. « Il ne faut pas rompre la confiance fiscale et envoyer un signal qui serait préjudiciable à l’attractivité de la France » , prévient ainsi le député Renaissance du Val-de-Marne Mathieu Lefèvre.Alliés presque malgré eux au sein du gouvernement, macronistes et élus de droite s’accordent sur un sujet : le recours nécessaire, in fine, à l’article 49.3 de la Constitution pour faire voter le budget et celui de la Sécurité sociale, en l’absence de majorité. D’ici là, Michel Barnier va devoir enjamber les lignes rouges ou orange des uns et des autres.

Le Monde
France, vendredi 11 octobre 2024 142 mots, p. 13

La France insoumise ravit la commission des affaires économiques

Surprise mercredi à l’Assemblée nationale : la députée « insoumise » Aurélie Trouvé (Seine-Saint-Denis) a été élue présidente de la commission des affaires économiques, pour remplacer Antoine Armand, devenu ministre de l’économie, bénéficiant des fractures entre la droite et les macronistes. Ces derniers avaient conclu un accord en juillet pour se répartir les postes-clés de l’Assemblée, mais, depuis, le groupe Droite républicaine (DR) a estimé ne pas être assez bien servi. Les députés DR se sont donc abstenus au troisième tour opposant Mme Trouvé et un député du groupe Ensemble pour la République et l’un d’eux aurait même voté pour la députée LFI. En réunion de groupe, Gabriel Attal s’est dit « écœuré » par la manœuvre et a assuré que Michel Barnier l’avait appelé pour « déplorer la situation ».

Libération
vendredi 11 octobre 2024 764 mots, p. 3

AUTRE

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10 octobre 2024 - Libération (site web)

Une Assemblée nationale entre prudence et défiance

Laure Equy; Nicolas Massol; Sacha Nelken

AUTRE

Au sein du Palais-Bourbon, le projet de loi suscite au mieux des réserves, au pire une franche opposition chez les différentes forces politiques.

L orsque même votre socle parlementaire revendique sa qualité de soutien critique, c'est que la partie s'annonce délicate. Entre une gauche très remontée, une macronie sans enthousiasme et une extrême droite qui se retient tout juste de le censurer, Michel Barnier sait déjà que l'examen à l'Assemblée de son projet de budget pour 2025 n'aura rien d'une partie de plaisir.

Des macronistes «attentifs» Vis-à-vis du projet de budget porté par le Premier ministre, le président des députés Ensemble pour la République (EPR, ex-Renaissance), Gabriel Attal, ne se dit pas «en opposition», mais «attentif». Les députés macronistes partagent la philosophie générale – se serrer la ceinture – mais voudraient plus d'économies et de réformes visant à réduire les dépenses, et moins de hausses d'impôts. Dans le viseur d'Attal, la hausse envisagée des cotisations sociales des entreprises, la taxe de consommation finale sur l'électricité qui doit gonfler et le report de six mois de l'indexation des pensions de retraite sur l'inflation. Au lieu d'accroître la pression sur les entreprises, le camp macroniste voudrait remettre sur le métier la réforme de l'assurance chômage préparée par Attal à Matignon, et réviser le mode de calcul des allègements de charges sur les entreprises pour «faciliter la désmicardisation», là où le gouvernement «veut récupérer 4 milliards d'euros à des fins budgétaires», explique le député issu du parti David Amiel. Favorables à l'idée d'une contribution des ménages les plus fortunés, les députés EPR proposeront la piste d'un «filet fiscal» avec un montant minimum d'impôt demandé aux plus riches. Une taxe sur le rachat d'actions aura leur soutien. Quant aux coupes, les macronistes veulent demander un effort aux collectivités locales, se pencher sur les indemnités journalières, et pousser Barnier à annuler les 16,5 milliards d'euros de crédits que son prédécesseur avait déjà gelés. Un RN en embuscade Souvent raillée pour incompétence sur les sujets économiques, Marine Le Pen veut prendre sa revanche sur une macronie confrontée à ses mauvais résultats budgétaires. Mais le RN ne va pas pour autant s'abîmer à proposer des pistes trop précises. «Personne n'a intérêt à sortir le couteau le premier, on sait bien qu'il n'y a que des décisions impopulaires à prendre, confie un conseiller de la députée d'extrême droite. C'est ensuite qu'il faudra être efficace.» Pour autant, le même voit dans la séquence «l'occasion de devenir législateur». «Il va falloir légiférer et proposer des amendements de bon sens», avance-t-il, persuadé que le gouvernement ne pourra pas rejeter tout ce qui vient de son extrême droite.

Reste que pour le moment, le programme du RN se caractérise surtout par les baisses d'impôts, dont il veut même exonérer les moins de 30 ans. Pour les économies, «c'est aux profiteurs du haut comme du bas qu'il faut s'en prendre», estime le député Laurent Jacobelli. Ce qui implique de renoncer à certaines rentrées fiscales, comme le report de la revalorisation des pensions de retraite, proposé par le Premier ministre. Ou d'exiger, sous peine de censure, que «toute hausse d'impôts sur les plus fortunés [soit] compensée par du pouvoir d'achat sur les plus modestes» et les classes moyennes.

Le NFP contre «l'austérité» Dans les prochaines semaines, le Nouveau Front populaire dit vouloir se montrer irréprochable dans les débats. Des élus provenant des quatre partis de l'alliance assurent qu'ils n'hésiteront pas à soutenir une mesure gouvernementale si elle «va dans le bon sens», selon la formule consacrée. Et notamment les hausses d'impôts pour les 0,3 % des ménages les plus riches annoncées par Barnier. La gauche envisage aussi de se limiter dans le nombre d'amendements déposés pour que les débats aillent à leur terme, et éviter que les macronistes, criant à l'obstruction, justifient ainsi le recours à l'article 49.3. La bienveillance de la gauche n'ira pas plus loin vis-à-vis de ce budget d'«austérité historique», dixit le président LFI de la commission des finances, Eric Coquerel. Le NFP entend multiplier les contrepropositions : retour d'un impôt sur la fortune renforcé incluant un volet climatique (15 milliards d'euros), taxe «sur les héritages dorés» (7 milliards d'euros), taxe sur «les profits et les superdividendes» (au moins 5 milliards), révision des allègements de cotisations dont bénéficient les entreprises (8 milliards d'euros d'économies…) Tout cela «sans toucher aux classes moyennes et populaires et aux petites et moyennes entreprises», assure Lucie Castets, ex-candidate de la gauche pour Matignon.

La gauche entend multiplier les contrepropositions comme le retour d'un impôt sur la fortune renforcé incluant un volet climatique.

L'Humanité
vendredi 11 octobre 2024 502 mots, p. 8

Macronie et Rassemblement national continuent leur valse

Léa Petit Scalogna

Assemblée nationale Des postes stratégiques au Palais Bourbon ont fait l'objet de tractations opportunes entre les troupes présidentielles et le groupe lepéniste, consolidant une « alliance » que dénonce la gauche.

Le Rassemblement national (RN) serait-il entré dans la coalition gouvernementale, aux côtés de la Macronie ? C'est ce qu'affirme Hadrien Clouet, député France insoumise (FI) et vice-président de la commission des Affaires sociales. « Ils gouvernent ensemble, se soutiennent mutuellement et travaillent main dans la main », s'agace-t-il. Le RN a d'ailleurs refusé de voter cette semaine la motion de censure contre le gouvernement de Michel Barnier, dont les membres ont été adoubés par le parti d'extrême droite. En échange, la Macronie lui a envoyé plusieurs gages. À tel point que le cordon sanitaire s'effrite, jusqu'à tomber en lambeaux lorsque s'acoquinent macronistes et lepénistes pour les élections des présidents de commission à l'Assemblée nationale. Le groupe des 125 députés d'extrême droite a ainsi obtenu six vice-présidences de commission grâce aux votes du camp présidentiel. Une première : lors de la précédente législature, ils n'en occupaient aucune.

L'un des heureux destinataires de la générosité macroniste n'est autre que Sébastien Chenu, porte-parole du RN qui, dès le 2 octobre, a été élu président de la commission chargée d'apurer les comptes de l'Assemblée, face au socialiste Philippe Brun. Un cadeau offert par deux membres du camp présidentiel : l'élue Horizons Félicie Gérard et son collègue du Modem Philippe Vigier, préférant glisser un vote en sa faveur. « Quelle honte ! Préférer le RN à un socialiste après le front républicain de juillet ? Vous êtes nés avant la honte, collègues », s'est scandalisé le député Arthur Delaporte, porte-parole du groupe PS. L'instance en question dispose d'un droit de regard sur les finances internes de l'Assemblée nationale - et ce, alors même que le RN est soupçonné d'avoir détourné 6,8 millions d'euros entre 2004 et 2016 au Parlement européen.

à l'opposé du front républicain

Retour d'ascenseur, les macronistes ont battu cette semaine des candidats progressistes grâce aux votes de l'extrême droite. « Ils bâtissent ensemble un barrage à la gauche », à l'inverse du front républicain observé lors des législatives, se désole Hadrien Clouet. Deux commissions, celle des Affaires étrangères présidée par Bruno Fuchs (Modem), et celle des Affaires sociales par Frédéric Valletoux (Horizons), ont été acquises par les troupes présidentielles avec le soutien lepéniste. « Ils sont liés par leurs intérêts et l'appât des postes. Pour les sécuriser, ils sont capables de faire des deals à l'opposé de ce qu'ils prônent depuis trois mois », dénonce Arthur Delaporte. Et si des couacs sont apparus, c'est surtout entre les députés macronistes et les élus LR membres du groupe de la Droite républicaine, puisque leurs dissensions ont permis à la députée FI Aurélie Trouvé d'être élue présidente de la commission des Affaires économiques. En attendant, l'idylle entre l'extrême droite et l'extrême centre se poursuit dangereusement. Reste à savoir si le RN assumera de soutenir un gouvernement qui prévoit de sabrer les services publics via la cure d'austérité de 40 milliards d'euros qu'il prépare. 

Le Monde
France, vendredi 11 octobre 2024 731 mots, p. 18
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10 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Procès des assistants du FN : les prises de parole sans fin de Bruno Gollnisch

L’ancien numéro deux du parti, âgé de 74 ans, est accusé d’avoir soustrait 1,41 million d’euros de fonds européens entre 2005 et 2015

Franck Johannès

Les premiers temps, le tribunal masquait mal un sourire amusé en écoutant le vieux monsieur disserter, avec force subjonctifs imparfaits, sur le Conseil constitutionnel, la séparation des pouvoirs et l’incompétence du tribunal quant à juger l’affaire des assistants du Front national (FN) du Parlement européen. Bruno Gollnisch, 74 ans, ex-numéro deux du parti, professeur de japonologie et ex-doyen de la très droitière faculté Lyon-III, était interrogé sur les contrats de ses assistants. Il est accusé d’avoir soustrait 1,41 million d’euros de fonds européens entre 2005 et 2015, pour trois personnes qui travaillaient en réalité pour le FN.

Une petite heure plus tard, mardi 8 octobre, la présidente, Bénédicte de Perthuis, a montré des signes d’impatience mais le professeur Gollnisch n’entendait pas abandonner aussi vite la partie et a répondu à côté des questions avec une réelle vivacité d’esprit. Au bout de quatre heures, la présidente lui a demandé de se rasseoir. On plaindrait volontiers son avocat, Me Nicolay Fakiroff, s’il ne posait à son tour d’interminables questions qui n’ont pour résultat que de jeter une pelletée supplémentaire de charbon dans la locomotive verbale du prévenu.

La présidente s’est fâchée le lendemain. « Qu’est-ce que vous voulez dire que vous n’avez pas déjà dit ? » « Enormément de choses, madame la Présidente », répond onctueusement Bruno Gollnisch. « Vous expliquez toujours les mêmes choses, a-t-elle coupé, on ne veut pas de généralités, on ne peut pas parler dans le vague. »« Madame la Présidente, je vais être remarquablement précis. Quelques éléments sur la procédure à la Cour de justice de l’Union européenne… » « Ce n’est pas la question qu’on vous a posée, s’agace franchement la présidente. On ne peut pas passer notre temps à vous entendre répéter les mêmes choses. Sinon, on arrête. Allez vous asseoir cinq minutes. »« Si on m’interrompt tout le temps quand je présente les preuves… », grommelle le vieil homme.

« Pas de contradiction »

Les trois anciens assistants parlementaires de l’ex-député européen ont eu une défense plus classique, mais pas beaucoup plus efficace. Micheline Bruna, la secrétaire particulière de Jean-Marie Le Pen, payée par Strasbourg et censée être aussi l’assistante parlementaire de M. Gollnisch, est convenue qu’elle tenait à jour les tableaux des enveloppes des parlementaires et qu’on glissait un nouvel assistant pour un mi-temps ici, quelques jours là, histoire d’éponger le budget gracieusement offert par le Parlement. « C’est vous qui centralisiez les enveloppes budgétaires des députés », confirme le parquet. « Jean-Marie Le Pen me disait : “Untel passera sur tel député”, je prenais les dispositions », admet Mme Bruna. « Mais c’était pour des raisons budgétaires ? » « Ah, je ne sais pas pourquoi ils changeaient d’enveloppes, répond-elle toute confuse contre l’évidence. Je n’avais aucun pouvoir de décision… »

Yann Le Pen, la sœur aînée de Marine, mère de Marion et qui préfère se faire appeler Mme Maréchal, a expliqué que son travail consistait à organiser les manifestations du FN et qu’elle avait été affectée, sans qu’on lui demande son avis, comme assistante européenne de plusieurs députés, au point qu’elle s’est inquiétée à l’époque de ces « tribulations ». Bien sûr, les députés européens assistaient aux grands-messes qu’elle organisait, « je faisais ce que demandait le député, il n’y avait pas de contradiction ». D’ailleurs, elle se demande bien ce qu’elle fait devant le tribunal.

Guillaume L’Huillier enfin, que Bruno Gollnisch s’est juré de sauver. L’ex-député a apporté cartons de documents censés prouver le travail de son assistant, qui était directeur de cabinet de Jean-Marie Le Pen, à Paris. De 2012 à 2014, le nom de M. Gollnisch n’est apparu que neuf fois dans les SMS de M. L’Huillier, entièrement dévoué à l’ancien président du FN et les « preuves »de Bruno Gollnisch peinent à convaincre.

Mercredi soir, il a tenté de rattraper par la manche les journalistes qui quittaient la salle, leur promettant « une bombe atomique ». Il s’agissait d’un considérant obscur d’une décision de la Cour de justice de l’Union européenne. Que le tribunal a écouté patiemment.

Le Monde
France, vendredi 11 octobre 2024 1433 mots, p. 14
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10 octobre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

portrait

Le budget, épreuve du feu pour Antoine Armand

Le ministre de l’économie va présenter le projet de loi de finances, jeudi. Sa première grande bataille politique

Denis Cosnard

Dans une autre existence, Antoine Armand aurait voulu être comédien. Lycéen puis étudiant, le ministre de l’économie, des finances et de l’industrie adore monter de grands textes « avec trois sous ». Dans Le Misanthrope, il est Alceste : « Je veux qu’on soit sincère, et qu’en homme d’honneur/On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur. » Tenté d’en faire son métier, il essaie d’entrer dans la classe libre du Cours Florent, une grande école de théâtre parisienne. L’épreuve de chant lui est fatale. « C’était affreux ! », rit-il aujourd’hui. A la place, il fréquentera les meilleures classes préparatoires de France, l’Ecole normale supérieure, l’Ecole nationale d’administration (ENA) puis l’inspection générale des finances…

Quinze ans plus tard, voici qu’il tient peut-être le rôle de sa vie. Celui, à 33 ans, du plus jeune ministre de l’économie de l’histoire – le record était détenu par Emmanuel Macron. L’homme chargé, avec son collègue Laurent Saint-Martin, de faire passer auprès d’une Assemblée sans majorité l’un des budgets les plus compliqués de la Ve République, avec un plan d’austérité doublé d’une forte hausse des impôts. Sacrée première. Dès lundi 7 octobre, Antoine Armand a tenté, à Luxembourg, de convaincre ses homologues de la zone euro du sérieux budgétaire de Paris. Mission ardue, après les dérapages en série des finances.

Ses tout débuts dans le costume ministériel ont été douloureux. Le 21 septembre, quelques minutes après sa nomination, il est le premier membre du gouvernement à donner un entretien à la presse pour « dévoiler ses premiers arbitrages budgétaires ». Le surlendemain, Michel Barnier appelle ses ministres à « agir avant de communiquer ».

Trois jours plus tard, sur France Inter, il explique qu’il ne recevra pas le Rassemblement national (RN) dans le cadre de la préparation du budget, car ce mouvement se situe, à ses yeux, hors de « l’arc républicain ». Marine Le Pen est furieuse, et le fait savoir. Dans l’heure, Michel Barnier recadre « clairement et fermement » son ministre, et appelle la présidente des députés RN pour lui présenter ses excuses. Quelques minutes encore, et M. Armand annonce qu’il recevra finalement tous les partis, dont le RN.

« Ma porte est ouverte à tous, commente-t-il aujourd’hui auprès du Monde. Mes convictions n’ont pas changé pour autant. »Dire que quinze jours avant sa nomination, alors député (Renaissance) de la Haute-Savoie, il déclarait, sur Europe 1 : « On s’est mis ensemble pour battre le RN, ce n’est pas pour proposer un gouvernement qui dépendrait de ses voix. »

« Une personnalité d’avenir »

De quoi donner prise à toutes les attaques. Antoine Armand serait-il une caricature de macroniste, un Rastignac hyperdiplômé en quête de visibilité médiatique mais aux convictions fluctuantes ? A l’Assemblée nationale, le député RN de la Somme Jean-Philippe Tanguy ne saisit pas pourquoi le nouveau ministre s’en est pris à son parti, « alors qu’il était jusqu’à présent un des élus avec qui l’on pouvait dialoguer ». A Annecy, Guillaume Tatu, l’écologiste qui s’était désisté en sa faveur pour le second tour des législatives anticipées, le 7 juillet, se dit, lui, « écœuré »: « Quand je me suis retiré, Armand m’a parlé de front républicain, il m’a dit que nous avions le même ennemi, le RN… et voici qu’il participe à la banalisation de ce parti. »

Ses soutiens le présentent au contraire comme « brillant », « intelligent », « bosseur », « solaire ». « Une personnalité d’avenir, investie, et d’un très bon niveau intellectuel », applaudit l’ancien président de l’Assemblée nationale Bernard Accoyer (Les Républicains, LR), homme-clé de la droite dans la Haute-Savoie, qui l’a préféré lors des législatives au candidat LR.

L’histoire d’Antoine Armand est celle d’un jeune Parisien doué qui suit la voie royale pour l’élite bourgeoise. Lycéen à Louis-le-Grand, il y rencontre, à 14 ans, David Amiel, futur conseiller d’Emmanuel Macron et député, qui devient vite son ami à la vie, à la mort. Après le bac, les deux adolescents passionnés de littérature et de politique entrent dans la classe préparatoire lettres et sciences sociales du lycée Henri-IV, une des plus prisées de Paris, par laquelle est passé quelques années plus tôt un certain Emmanuel Macron. « Vous, l’élite du pays, un jour vous gouvernerez la France »: c’est peu ou prou le discours que tient à la rentrée Christian Monjou, le charismatique professeur de civilisations anglo-saxonnes.

« Petit-fils d’immigrés »

Ses condisciples d’alors dépeignent Antoine Armand comme un garçon habile, plein d’humour et d’autodérision, très à l’aise dans ce cursus pourtant ultra-exigeant – et capable de danser le rock avec deux filles à la fois ! « A l’époque, son point fort était l’histoire », se souvient l’économiste Antoine Levy, qui rivalisait en tête de khâgne avec le duo Amiel-Armand.

Durant ces années, le futur ministre creuse la biographie du « grand homme » de la famille, son arrière-grand-père Louis Armand (1905-1971). Résistant, haut fonctionnaire, ancien président de la SNCF et de la Communauté européenne de l’énergie atomique, Louis Armand avait aussi cosigné, en 1960, un plan pour moderniser la France. « Libéralisation du secteur des taxis et des professions réglementées, renforcement de la formation continue, adoption du tournant informatique – il fait ajouter le mot informatique au dictionnaire de l’Académie française –, revalorisation de l’enseignement technique… », ce plan demeure « d’une sidérante actualité », jugeait son arrière-petit-fils lors d’une conférence qu’il lui a consacrée en 2018.

En master d’histoire des relations internationales à la Sorbonne, Antoine Armand rédige aussi un mémoire sur la responsabilité allemande dans le génocide arménien, un sujet qui le touche d’autant plus qu’il est lui-même d’origine arménienne, par sa mère : « De Turquie, cette partie de ma famille a fui en Egypte, avant de venir en France. Je suis donc petit-fils d’immigrés. Des deux côtés de ma famille, j’ai entendu dans mon enfance le même message : “Il faut essayer de rendre à son pays tout ce qu’il vous a donné.” »

Au moment où, à Normale-Sup, David Amiel s’engage chez les socialistes, son camarade, plus à droite, se concentre sur la préparation de l’ENA. En 2017, Antoine Armand reste à l’écart de la mobilisation en faveur d’Emmanuel Macron. Il privilégie alors la haute fonction publique, et intègre, après l’ENA, la prestigieuse inspection des finances. L’occasion de découvrir une première fois Bercy.

Quatre ans plus tard, il saute le pas et rejoint son ami Amiel dans les rangs macronistes, désormais plus à droite. Parachuté dans la Haute-Savoie, où plongent ses racines paternelles, il se présente sans succès aux élections départementales et aux régionales de 2021, puis devient référent local du parti présidentiel. Son tour vient en 2022, pour l’élection présidentielle. « Comme je pilotais à nouveau le projet d’Emmanuel Macron, je lui ai proposé de travailler sur le chiffrage du programme budgétaire », raconte David Amiel. Le jeune « techno » se présente dans la foulée aux législatives, et devient député, à 30 ans. Avec un œil, déjà, sur la mairie d’Annecy.

A l’Assemblée, il ne se laisse pas oublier. Il signe ou cosigne 1 480 amendements, devient rapporteur d’une commission d’enquête sur la souveraineté et l’indépendance énergétique de la France. Un sujet sensible qui lui vaut un début de notoriété, et dont il tire un livre, Le Mur énergétique français(Stock, 274 pages, 20,50 euros), dans lequel il prône une relance du nucléaire… quitte à froisser son collègue Raphaël Schellenberger (LR, Haut-Rhin), le président de la commission, marri de n’avoir été ni prévenu ni associé à ce « copier-coller ».

Réélu, en 2024, contre le RN, Antoine Armand devient alors président de la commission des affaires économiques. Puis, surprise, il se retrouve propulsé à Bercy, par la grâce de Michel Barnier, qui l’avait repéré, dans la Savoie, et avait été frappé par sa filiation avec Louis Armand. « Sur place, seule une vallée nous sépare », sourit Antoine Armand.

A Bercy, son périmètre est bien plus étroit que celui de son prédécesseur, Bruno Le Maire. A ce stade, l’économie et la fiscalité suffisent à son bonheur. Mais lui offrent déjà bien des chausse-trapes. Dans Le Misanthrope, Philinte, le personnage préféré d’Antoine Armand, avait glissé ce conseil : « Parfois, n’en déplaise à votre austère honneur/Il est bon de cacher ce qu’on a dans le cœur. »

Le Monde
International, vendredi 11 octobre 2024 1907 mots, p. 6
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10 octobre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Tensions en Europe sur l’accueil des Ukrainiens

Oslo, Budapest et Prague ont restreint l’entrée ou les droits sociaux de ceux qui ont fui l’invasion russe

Cécile Chambraud (à Paris) avec Elsa Conesa, Jean-Baptiste Chastand, Jakub Iwaniuk et Jean-Pierre Stroobants

Berlin, Bruxelles, Varsovie, Vienn e - correspondants - Plus de deux ans et demi après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, en février 2022, une tendance au raidissement est perceptible dans certains pays européens au sujet de l’accueil des réfugiés qui ont fui cette guerre. Le 27 septembre, le gouvernement norvégien a ainsi annoncé qu’il cessait, « avec effet immédiat », d’accorder l’asile automatiquement à tous les Ukrainiens qui le demanderaient. Quelque 85 000 d’entre eux séjournent dans ce pays de 5,6 millions d’habitants.

La Norvège met fin à l’asile automatique Aussitôt après l’offensive russe, les Européens ont organisé l’accueil et l’assistance aux réfugiés ukrainiens. C’est alors que les autorités norvégiennes leur avaient accordé un asile automatique. Un processus équivalent à celui de l’Union européenne (UE), qui a activé en leur faveur une directive sur la protection temporaire. Grâce à ce mécanisme, ils ont pu s’installer dans le pays de leur choix. Ils ont accès, selon les règles de chaque Etat, aux services sociaux, à un logement, à un emploi et aux services bancaires.Ils peuvent aller et venir entre l’UE et l’Ukraine. Fin juillet, 4,3 millions d’Ukrainiens bénéficiaient de cette protection temporaire, selon la Commission européenne.

Désormais, en Norvège, les demandes des Ukrainiens provenant des régions de l’ouest du pays (celles de Lviv, de Volhynie, de Transcarpatie, d’Ivano-Frankivsk, de Ternopil et de Rivne), jugées sûres car éloignées du front, seront instruites « au cas par cas ». « Nous ne pouvons pas accueillir une part disproportionnée des personnes déplacées par rapport à des pays comparables[au nôtre] , tels que les pays nordiques », a fait valoir la ministre de la justice norvégienne, Emilie Enger Mehl.

Le gouvernement norvégien a expliqué ce durcissement par l’impact de cet afflux de réfugiés sur le logement, les services de santé et les établissements scolaires, dans certaines communes. La ministre a aussi noté qu’une « part croissante » d’entre eux étaient « des hommes, dont beaucoup sont en âge de combattre », alors que l’Ukraine peine à regarnir les rangs de son armée.

Expulsions subites en Hongrie Dans l’UE, certains pays prennent moins de gants. Fin août, à Kocs, petite ville de Hongrie à 80 kilomètres de Budapest, une centaine de réfugiés ukrainiens, très majoritairement des femmes et des enfants, ont été subitement expulsés du foyer où ils étaient hébergés depuis le début de la guerre. « Ils nous ont jetés dehors ! Où peut-on aller avec nos enfants ? », s’est indignée une mère de famille venant de Transcarpatie.

Face au scandale, le gouvernement nationaliste de Viktor Orban a fini par organiser une solution d’hébergement en urgence. Mais il a défendu le décret contesté, pris fin juin, pour durcir considérablement les conditions d’accueil des réfugiés ukrainiens. Le texte réserve le droit à un hébergement aux seules personnes venant de régions directement touchées par la guerre, excluant les oblasts de l’ouest de l’Ukraine, dont proviennent beaucoup de réfugiés en Hongrie, souvent issues de la minorité magyarophone. Le gouvernement a fait valoir que « la prolongation de la guerre justifiait la révision du système d’aide » aux quelque 30 000 Ukrainiens réfugiés en Hongrie. Parmi eux, « 4 000 personnes vivaient de l’argent de l’Etat hongrois sans travailler », a dénoncé le porte-parole du gouvernement, Gergely Gulyas.

« La plupart des Ukrainiens réfugiés en Hongrie travaillent et paient leur loyer, mais il y a aussi des femmes seules avec beaucoup d’enfants pour qui il est difficile d’entrer sur le marché du travail et qui ont subitement perdu leur logement », explique Aniko Bakonyi, directrice du programme d’aide aux réfugiés du Comité Helsinki hongrois, une ONG d’aide aux étrangers, qui a déposé une plainte contre le décret.

En République tchèque, un « changement de climat » Les réfugiés ukrainiens en République tchèque – le pays en a accueilli plus de 300 000 – ne peuvent plus, depuis le 1er septembre, bénéficier d’un hébergement gratuit que pendant les premiers 90 jours après leur arrivée. « C’est très court », dénonce Magda Faltova de l’ONG SIMI, qui s’inquiète de l’impact de cette décision sur les réfugiés fragiles, prise par un gouvernement pourtant très engagé derrière l’Ukraine. « On observe un changement de climat dans la société, avec de plus en plus de monde qui pense que les réfugiés ukrainiens reçoivent plus d’argent que les Tchèques, même si ce n’est pas vrai », déplore-t-elle.

Même si les statistiques montrent qu’une grande majorité des Ukrainiens de la République tchèque travaillent et cotisent plus qu’ils ne reçoivent d’aide, le ministre du travail et des affaires sociales, le conservateur Marian Jurecka, a encore dénoncé, début septembre, « une vague dégoûtante de haine contre les réfugiés de guerre sur les réseaux » après la circulation de fausses informations sur les aides sociales auxquelles ils auraient droit. Seules les personnes considérées comme vulnérables bénéficient d’une aide financière à long terme, qui est limitée à 180 euros par mois pour un adulte.

Le parti d’opposition ANO (droite populiste) de l’ancien premier ministre Andrej Babis, en tête dans les sondages, a aussi commencé à dénoncer l’arrivée grandissante d’ « hommes[ukrainiens] en âge de travailler », se demandant s’ils ne seraient pas plutôt des « migrants économiques ».

Aux Pays-Bas, la situation se complique En août, 130 réfugiés ukrainiens aux Pays-Bas se sont adressés à la Croix-Rouge pour signaler qu’ils n’avaient plus de logement, soit quatre fois plus qu’au cours des mois précédents. A Utrecht, les autorités ont annoncé, mi-août, qu’elles fermaient un vaste centre d’accueil, l’un des principaux du pays, y compris pour les personnes les plus fragiles : des mères avec enfants, des femmes enceintes, des mineurs non accompagnés. La Croix-Rouge n’a pu prendre en charge qu’une partie d’entre eux. En moyenne, 300 Ukraniens s’adressaient chaque mois à ce centre.

Sharon Dijksma, la maire socialiste de la ville, a justifié sa décision par le refus du gouvernement et d’autres municipalités de créer suffisamment de places d’accueil. Les nouveaux arrivants sont désormais obligés de trouver eux-mêmes une solution pour se loger, auprès de proches ou en faisant appel, souvent en vain, aux municipalités. Cet été, une polémique a surgi quand on a appris que des Ukraniens arrivant par avion étaient placés en détention pendant quelques jours, dans l’attente de l’examen de leur dossier par les services de l’immigration.

Le royaume abrite 114 000 réfugiés ukrainiens, dont 91 000 dans des centres d’accueil. Des responsables politiques souhaitent limiter les indemnités octroyées à certains d’entre eux. Les autorités affirment que des hommes ukrainiens se présentant comme des réfugiés sont des travailleurs migrants qui séjournaient déjà dans d’autres pays. Or, le nouveau gouvernement entend lutter contre l’immigration de travail, qu’il juge abusive.

La Pologne plus accueillante Ce questionnement, nouveau, sur la politique envers les Ukrainiens n’est pas général. En Pologne, pays qui en a, de loin, accueilli le plus grand nombre (environ 2 millions), les voix dénonçant l’« ukrainisation » du pays et le coût de la prise en charge de ces réfugiés ne s’élèvent qu’à l’extrême droite de l’échiquier politique – en pleine poussée dans les sondages.

La présence des Ukrainiens en Pologne ne date pas de février 2022. En situation de plein-emploi, le pays faisait déjà massivement appel à ces travailleurs alors estimés à 1,5 million. La pénurie de main-d’œuvre persistante oblige les autorités à recourir de plus en plus à des travailleurs en provenance d’Asie ou du Proche-Orient, rendant peu audibles les voix dénonçant le coût de l’immigration ukrainienne pour l’économie polonaise.

L’Allemagne se questionne L’Allemagne a elle aussi accueilli un gros contingent d’environ 1,1 million de réfugiés ukrainiens. Le pays leur a délivré immédiatement permis de séjour et protection sociale complète, versant en particulier le Bürgergeld, une prestation créée par l’actuelle coalition, dont le montant jugé élevé fait débat. Mais, « depuis deux ans, le regard a changé, observe Uwe Jun, professeur de sciences politiques à l’université de Trèves (Rhénanie-Palatinat) . La question de plus en plus souvent posée, c’est : “Est-ce que 1,1 million de réfugiés, ça n’est pas trop ? Combien peut-on vraiment en accueillir ?” » Le nombre de réfugiés ukrainiens pèse sur des infrastructures insuffisantes et vieillissantes, font valoir les élus locaux, dont certains disent se sentir dépassés. Ces doutes interviennent dans une société très partagée sur l’ampleur du soutien, notamment militaire, à l’Ukraine.

« Ce qui a changé, c’est le constat que l’insertion sur le marché de l’emploi n’est pas aussi évidente qu’imaginé initialement, observe le député Nils Schmid, porte-parole du SPD sur les affaires étrangères.  Bien que la majorité des réfugiés ukrainiens soient des femmes formées et qualifiées, elles ne peuvent souvent pas travailler du fait du manque de structures de garde pour les enfants. »Les deux tiers des réfugiés ukrainiens sont en effet des femmes jeunes (28 ans en moyenne), la moitié d’entre elles étant venues avec des enfants. Près des trois quarts ont des diplômes universitaires, note la docteure Jonna Rock, collaboratrice scientifique au centre allemand de recherche sur les migrations et l’intégration (DeZIM).

Mais, début 2023, seules 18 % avaient trouvé un emploi. « Aux Pays-Bas, c’est 70 %, et au Danemark 80 %, note le député Gunther Krichbaum (CDU). Cela vient en partie de l’excès de bureaucratie côté allemand, mais pas seulement. Le système est trop généreux. Une famille de quatre personnes peut recevoir jusqu’à 3 500 euros par mois sans travailler. »Cet argumentaire est entendu aussi à l’extrême droite, dans le mouvement de Sahra Wagenknecht et dans les rangs des libéraux du FDP.

Les réfugiés doivent prendre des cours, afin d’avoir un niveau d’allemand suffisant pour travailler, « ce qui prend du temps et retarde leur insertion professionnelle », explique Jonna Rock. En outre, début 2023, plus de 40 % des femmes avec des enfants de moins de 6 ans n’avaient pas de mode de garde, ce qui les empêche de suivre des cours et de travailler. « Toutes celles avec qui j’ai parlé ont commencé à apprendre l’allemand pour pouvoir travailler de manière qualifiée, ajoute la chercheuse . C’est ce qu’elles veulent toutes. »

Ailleurs en Europe, les permis de séjour délivrés sont souvent temporaires, ce qui pousse les réfugiés à accepter des emplois ne correspondant pas à leur niveau de qualification – à temps partiel et plus souvent précaires, rappelle Jonna Rock. Au Danemark, la plupart des réfugiés ukrainiens sont employés pour faire le ménage. L’Allemagne revendique plutôt une approche d’intégration de long terme, censée bénéficier à la fois aux réfugiés et à un marché du travail qui souffre chroniquement de pénuries de main-d’œuvre.

Si le dispositif exceptionnel de l’UE est reconduit d’année en année, il ne peut théoriquement excéder trois ans et devait donc s’arrêter début mars 2025. Cependant, le Conseil a décidé, en juin, de le maintenir jusqu’en mars 2026, au-delà de la date légale. Mais, déjà, le Danemark, l’Italie et la Pologne proposent que les Ukrainiens passent par le système des visas de travail, des visas étudiant, voire par le statut de réfugié pour s’installer plus durablement.

Le Monde
France, vendredi 11 octobre 2024 1398 mots, p. 16
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10 octobre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Santé : la hausse du ticket modérateur, une piste d’économies qui divise

Le gouvernement réfléchit à augmenter la part à la charge des patients lors des consultations médicales

Camille Stromboni

Aquelques heures de la présentation du projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS), prévue jeudi 10 octobre en conseil des ministres, la pression monte sur les complémentaires santé. Ces acteurs privés, qui mêlent mutuelles, assureurs et institutions de prévoyance, vont-ils être mis à contribution ? Et, par répercussion, les assurés, dont les cotisations pourraient augmenter en conséquence ?

Les grands équilibres du budget se précisent pour la branche maladie, et ils augurent sans surprise d’une forte tension : le déficit de la Sécurité sociale devrait atteindre 18 milliards d’euros en 2024, quand l’Objectif national des dépenses d’assurance-maladie, qui correspond à l’enveloppe pour l’hôpital et la médecine de ville inscrite pour 2025, sera fixé, lui, à + 2,8 %, a annoncé l’exécutif le 2 octobre. Une progression particulièrement contrainte, réagissent déjà les acteurs de la santé. Selon les documents budgétaires préparatoires que Le Monde a pu consulter, 5 milliards d’économies seraient nécessaires pour tenir cet objectif, soit un chiffre bien supérieur aux 3,5 milliards d’euros d’économies prévus en 2023. Des « mesures de transfert vers les organismes complémentaires » y sont bien actées, sans être détaillées.

« Dépense privée contrainte »

Les négociations entre l’Etat et les complémentaires sur le financement des dépenses de santé, qui se déroulent désormais chaque automne, s’annoncent ainsi tendues. Dans les couloirs de Bercy et de l’Avenue de Ségur, on planche activement sur l’hypothèse, révélée lundi par Les Echos, d’une réduction du taux de remboursement des consultations médicales.Cela se répercuterait sur le ticket modérateur, soit la somme restant à la charge du patient, remboursée ensuite par les complémentaires. Il représente actuellement 30 % du tarif chez un généraliste ou un spécialiste, quand l’Assurance-maladie obligatoire prend en charge, elle, les 70 % qui restent. Et possiblement, demain, 40 %, selon les plans de l’exécutif en cours d’arbitrage. Plus de 1 milliard d’euros pourraient ainsi être dégagés.

La mesure relève du niveau réglementaire, et ne devrait donc pas figurer dans le détail au sein du texte législatif, indique-t-on de source proche du dossier. Elle constituerait néanmoins l’un des principaux leviers choisis par le gouvernement pour tenir ses objectifs en matière de réduction des dépenses de l’Assurance-maladie, au-delà des outils habituels (régulation du prix des médicaments, « efficience » des prescriptions…). En 2023, le même procédé avait été emprunté pour entériner le doublement des franchises médicales, ces sommes restant à la charge des patients sur les consultations ou l’achat de médicaments. Un dossier aussi sensible que celui qui s’annonce.

Interrogée sur Franceinfo, le 4 octobre, la nouvelle ministre de la santé, Geneviève Darrieussecq, est restée vague, confirmant seulement « des pistes » d’économies en cours d’étude. Jusqu’à la toute dernière minute, soit jeudi 10 octobre en soirée, le PLFSS pouvait encore bouger. En coulisses, il se dit que Mme Darrieussecq serait peu favorable à la mesure.

Aura-t-elle le choix ? « C’est un peu la mesure que vous prenez quand vous n’avez plus d’idées,souffle une source proche du dossier. Vous transformez une dépense publique en une dépense privée contrainte… mais cela permet d’échapper à un coup de rabot sur le système de soin, de ne pas toucher aux patients en affection “longue durée” [couverts à 100 % par l’Assurance-maladie obligatoire] , ni à la couverture de la majorité des assurés. » En effet, 94 % de la population disposent d’un contrat dit « responsable », dans lequel la complémentaire couvre l’intégralité du ticket modérateur.

Du côté des complémentaires, la réplique est prête. Ce « transfert de charge » serait d’une ampleur « inédite », s’inquiète-t-on de toutes parts, en contestant un procédé désormais habituel. En 2023, 500 millions d’euros leur ont été transférés avec l’augmentation du ticket modérateur sur les soins dentaires.

« Pas de marges de manœuvre »

« On se retrouve encore dans une approche comptable, court-termiste,réagit Eric Chenut, le patron de la Mutualité française. Et on ne pose toujours pas la question du financement de notre système de santé dans la durée, de son efficience, de la pertinence des prescriptions. » Le responsable redoute déjà des « injonctions contradictoires » : «[l’Etat] nous dira qu’on ne doit pas augmenter nos tarifs, alors qu’en année pleine ce transfert pourrait représenter 1,2 milliard d’euros… Nous n’aurons simplement pas le choix, nous devons être à l’équilibre. »

M. Chenut balaie les critiques sur les « gisements d’économies » que pourraient effectuer les mutuelles, en premier lieu sur leurs « frais de gestion », régulièrement étrillés pour leur niveau élevé. « Nous n’avons pas de marge de manœuvre », se défend aussi Florence Lustman, présidente de France Assureurs, fédération de sociétés d’assurances, se disant « tout juste à l’équilibre, avec des cotisations qui couvrent à peine les charges ».

Dans les rangs de l’Assurance-maladie, on rappelle, ces dernières années, l’augmentation continue des patients en affection longue durée, ces malades chroniques couverts à 100 %, et qui ne sont donc plus pris en charge par les complémentaires. Une source, parmi d’autres, d’économies pour ces dernières. Un rapport sénatorial, présenté le 26 septembre à l’issue d’une mission d’information lancée par le groupe du Rassemblement des démocrates, progressistes et indépendants, est venu remettre un pavé dans la mare dans ce débat récurrent, en interrogeant la légitimité du niveau de hausses des tarifs des complémentaires intervenues ces dernières années (+ 8,1 % pour les mutuelles pour 2024). Les sénateurs ont jugé ces progressions « sans commune mesure » avec le « niveau d’augmentation attendu », selon leurs scénarios, qui aboutissaient, eux, à une fourchette de + 4,5 % à + 6,5 %.

Le débat promet de rebondir : avant même la possible officialisation de cette mesure de transfert, des hausses de tarifs pour 2025 de 5,5 % (taux médian) sur les contrats individuels, et de 7,7 % pour les contrats collectifs, ont été évaluées par le cabinet d’actuariat Addactis.

Au-delà du cercle des complémentaires, la méthode interroge, et rencontre déjà un certain écho chez les parlementaires. « Cela sortirait ces dépenses du champ des prélèvements obligatoires et de la “Sécu”, on est dans une mesure de délestage classique, à fort rendement,décrit le député socialiste de l’Essone Jérôme Guedj . Mais ce n’est pas une opération à blanc, on renvoie ces sommes aux organismes, à charge pour eux d’augmenter leurs cotisations ensuite. » Lui qui fait partie des défenseurs de la « grande Sécu », soit la fin du système dual avec les complémentaires santé, ne peut qu’être défavorable à cet accroc supplémentaire à l’Assurance-maladie obligatoire.

Tout en se disant « ouvert » à regarder les différentes pistes d’économies, le député de l’Isère Yannick Neuder (Les Républicains), rapporteur du budget de la Sécurité sociale, s’inquiète des conséquences. « Ce sera du pouvoir d’achat en moins pour les Français, en particulier pour les retraités, pour qui les mutuelles représentent déjà un budget important,souligne-t-il. C’est un peu la piste facile, on fait encore du “rabot”, mais on reste avec un déficit structurel, qui nécessite des réformes structurelles. Il faut une loi de programmation pluriannuelle pour la santé. »

L’enjeu touche aussi au fondement du système de protection sociale. « Passer par le “marché” plutôt que par l’Assurance-maladie obligatoire est plus cher et plus inégalitaire », relève l’économiste Nicolas Da Silva, enseignant-chercheur à l’université Sorbonne Paris Nord, citant d’une part les frais de gestion bien plus élevés du côté des complémentaires santé (20 %, contre 4 % pour la Sécurité sociale), et d’autre part la différence de financement des deux systèmes d’assurance : si chacun contribue à la Sécurité sociale selon ses moyens, ce n’est pas le cas des cotisations versées par les assurés pour bénéficier d’une complémentaire, qui dépendent du contrat, collectif (via l’entreprise) ou individuel, avec des coûts bien plus élevés, notamment pour les personnes âgées.

Sans oublier la part de la population (4 %) qui n’est pas couverte par une complémentaire, soit 2,5 millions de personnes, rappelle M. Da Silva. « On réduit petit à petit le niveau de solidarité, avec le risque d’un délitement du lien social,estime-t-il. Tout cela risque d’alimenter l’opposition entre ceux qui ont des droits plus protecteurs et ceux qui n’en ont pas. »

Le Monde
France, vendredi 11 octobre 2024 230 mots, p. 18

[Politique...]

Politique

Démission d’un député LFI accusé d’agression sexuelle

Le député La France insoumise de l’Isère, Hugo Prevost, a annoncé sa démission,mercredi 9 octobre, après avoir été exclu mardi par son parti en raison de soupçons de « faits graves à caractère sexuel ». Sur X, il a dit « prendre acte »de la décision de son groupe à l’Assemblée nationale. « Je mesure la gravité des accusations qui me sont faites. Je m’en suis défendu.Je n’y répondrai pas publiquement (…) », a-t-il ajouté. – (AFP.)

Justice

Enquête lancée après une vidéo revendiquée par la DZ Mafia

Une enquête pour « association de malfaiteurs en vue de la préparation de crimes et délits relevant de la criminalité organisée »a été ouverte après la diffusion d’une vidéo revendiquée par la DZ Mafia, un clan de narcotrafiquants marseillais, niant tout lien avec les deux derniers narchomicides dans la cité phocéenne, a annoncé le parquet mercredi. – (AFP.)

Tariq Ramadan sera jugé pour viol en France

La Cour de cassation a rejeté, mercredi 9 octobre, les pourvois de Tariq Ramadan et définitivement acté son renvoi en procès pour des viols qu’il conteste. Le 27 juin, la cour d’appel de Paris avait ordonné un procès pour l’islamologue suisse, pour un viol aggravé sur une femme et deux viols sur deux autres. L’affaire sera jugée par la cour criminelle de Paris. – (AFP.)

L'Humanité
vendredi 11 octobre 2024 882 mots, p. 7

À gauche, François Hollande de retour sur les lieux du crime

Emilio Meslet

Parti socialiste L'ex-président de la République veut faire chuter, lors du prochain congrès, le premier secrétaire, Olivier Faure, qu'il attaque publiquement. Cette réaffirmation du social-libéralisme inquiète au PS comme au sein du NFP, qui craint pour son unité.

Un encouragement pour la forme. Lorsqu'il monte, mardi 8 octobre, à la tribune de l'Assemblée nationale pour y défendre la motion de censure au nom du Nouveau Front populaire (NFP), Olivier Faure ne le voit pas. Mais, dans son dos, bien installé au siège numéro 424, son meilleur ennemi François Hollande l'applaudit du bout des doigts. Voilà le seul geste un tant soit peu amical que l'on peut trouver entre l'actuel premier secrétaire du PS et l'ancien président de la République redevenu député à la faveur de la dissolution. Un retour à la vie politique active pour ce dernier en forme d'épine dans le pied de celui qui, deux décennies plus tôt, fut le directeur adjoint de son cabinet.

Avant les timides applaudissements, il y a eu le coup de pied. La veille du discours d'Olivier Faure, François Hollande se rend sur la chaîne LCP : il faut « une nouvelle figure pour diriger le Parti socialiste », lâche-t-il avec l'objectif de former une coalition avec le centre-gauche, dont Place publique et d'ex-macronistes, pour préparer la présidentielle. Comme nombre de figures de l'aile droite du parti à la rose, l'ancien chef de l'État exige l'organisation d'un congrès dans les plus brefs délais. Un sens du timing qui ulcère la direction. « Pourquoi veulent-ils prendre la tête du PS ? Précisément parce qu'on a réussi quelque chose. Si le PS était un cadavre, personne n'en voudrait », rétorque Olivier Faure, qui rejette l'idée d'un congrès à court terme et le prévoit après le printemps 2025. « Nous avons fait un congrès il y a un an et demi, justifie-t-il. Ce qui compte, c'est d'abord de parler aux Français plutôt que de se parler à soi-même. »

Au-delà d'une inimitié notoire entre les deux hommes, c'est bien un débat de fond qui agite le PS. D'un côté, Olivier Faure et une ligne unioniste arrimée à la gauche ; de l'autre, François Hollande et la poursuite de l'orientation de son quinquennat, lequel avait laissé son parti en ruines et le peuple de gauche en colère. En réunion de groupe, il défend d'ailleurs son maigre bilan, notamment sur la politique de l'offre, et assure avoir sauvé la Grèce pendant la crise économique. « Il n'a pas changé et porte toujours le social-libéralisme du Cice et du pacte de confiance avec lequel nous sommes en rupture, assure l'entourage de l'actuel premier secrétaire. Pour être candidat en 2027, il a aussi besoin de rethéoriser les "gauches irréconciliables". »

« Le social-libéralisme, c'est l'armée des morts »

Élu en Corrèze avec l'étiquette NFP qu'il jugeait alors « essentielle », l'ex-locataire de l'Élysée envisage désormais la présidentielle comme « la confrontation des deux gauches ». Comprendre entre les socialistes et les insoumis. « Être socialiste, c'est améliorer la vie des gens, des plus fragiles en particulier. Je me couche tranquille quand j'ai agi concrètement alors que d'autres se couchent tranquilles quand ils ont défendu leurs valeurs. Partir de l'idéal pour aller vers le réel, disait Jaurès », résume Romain Eskenazi, député PS. « Nous avons vu la précarité écologique, économique, sociale et politique dans laquelle l'ère néolibérale nous avait mis. Tout le monde en a pris la leçon », met en garde, à l'inverse, Boris Vallaud, président du groupe socialiste au Palais Bourbon.

L'offensive de François Hollande est loin de faire l'unanimité, y compris dans ses rangs. Bien qu'il partage une ligne politique proche, Romain Eskenazi alerte sur le risque de voir les siens « se décrédibiliser » avec ces « batailles internes qui doivent rester en interne ». À propos du congrès, son collègue Thierry Sother confie aussi, à Libération, ne pas partager les ambitions de François Hollande car, « dans (un) contexte d'instabilité et d'inconnues, est-ce vraiment la priorité » ? Pour les proches d'Olivier Faure, c'est le signe qu'ils « ont bien compris qu'en cas de nouvelle dissolution, les députés de son courant ne seraient pas réélus sans le NFP ni la FI » et que « personne n'a envie que Hollande soit une alternative ».

Chez les autres partenaires du NFP, le ras-le-bol est aussi palpable devant la faculté de l'ancien président à mettre médiatiquement en marche sa capacité de nuisance. « Le social-libéralisme, c'est l'armée des morts que la météo politique fait ressortir de terre, tance l'insoumis Hadrien Clouet. Ayons un débat de fond puisque visiblement nous ne sommes pas d'accord sur la hausse du Smic, la retraite à 60 ans ou les services publics. » Et le communiste Nicolas Sansu d'ajouter : « Ils ne croient pas à une rupture avec le système actuel, ils ne croient pas qu'on peut toucher aux puissants. » « La bagarre pour leur congrès accentue les divisions au moment où le bloc présidentiel se déchire, alors qu'il nous faudrait montrer de la stabilité », regrette Cyrielle Chatelain, présidente du groupe Écologie et social. Des reproches que balaie François Hollande auprès de l'Humanité : « Ce n'est pas mettre en cause l'alliance à gauche mais s'occuper de l'avenir du PS. Chaque parti a sa vie démocratique et doit la mener en pleine autonomie, savoir ce qu'est son programme, son avenir et sa stratégie sans que ça ne nuise aux autres. » Mais là, encore, sur ce dernier point, il y a désaccord. 

Libération
vendredi 11 octobre 2024 811 mots, p. 4

Événement

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10 octobre 2024 - Libération (site web)

49.3 Barnier face à deux mauvais choix

Jean-Baptiste Daoulas

Événement

Si le Premier ministre est déjà résigné à devoir forcer la main du Parlement sur le projet de loi de finances, reste à savoir à quel moment et sur quelle version du texte.

C e n'est même pas un secret de polichinelle. Michel Barnier a déjà quasiment annoncé la semaine dernière sur France 2 qu'il utiliserait l'article 49.3, «qui est un outil de la Constitution», pour faire passer son budget, présenté jeudi en Conseil des ministres. Difficile de faire autrement quand on ne dispose que d'une frêle et hétéroclite majorité relative. Oui, mais quel 49.3 ? Derrière ces quelques lignes de la Constitution, devenues un symbole de passage en force sous l'ère Macron-Borne, se cache un éventail de possibilités. Dès le début des discussions, pour empêcher la multiplication d'amendements votés contre l'avis du gouvernement ? Ou à la fin, par respect pour le débat parlementaire ? «Pas de commentaire làdessus pour le moment», élude-t-on dans l'entourage de Barnier. «Il y a la volonté de laisser le débat se tenir autant que possible et d'utiliser si nécessaire le 49.3 le plus tard possible», estime un ministre.

«Monde à l'envers» Le Premier ministre cherche la bonne formule pour tenir son cap de 60 milliards d'euros d'économies tout en évitant la censure. L'an dernier, Elisabeth Borne avait utilisé le 49.3 à dix reprises pour valider les différentes lectures du budget 2024 et du projet de loi de financement de la Sécurité sociale. Un chemin de croix ponctué d'autant de motions de censure déposées par la gauche et, parfois, par le Rassemblement national. A l'Assemblée, les oppositions font monter la pression sur Barnier. «Il serait bon que le Premier ministre donne la garantie que la discussion pourra avoir lieu le plus longtemps possible, demande le député écologiste Benjamin Lucas. Il sera obligé de tenir compte de ce qui a été voté.» Face à une majorité encore plus ténue que celle d'Elisabeth Borne, les insoumis ont changé leur fusil d'épaule. Au lieu des milliers d'amendements déposés l'an dernier pour jouer l'obstruction, ils veulent désormais faire en sorte que les débats se tiennent jusqu'au bout. «C'est le monde à l'envers», grince le député Ensemble pour la République Eric Woerth. Manière, espèrent LFI et ses alliés, de détricoter article par article la copie d'un gouvernement sans cesse mis en minorité.

Il leur serait d'autant plus aisé de crier au déni de démocratie si Barnier zappait, à la fin de la discussion, les amendements votés par une Assemblée élue il y a trois mois – car, en cas d'usage du 49.3, le chef du gouvernement peut retenir ou non, dans le texte qui en fait l'objet, les contributions des parlementaires. «On demande qu'à chaque fois qu'il y a des avancées pour les Français, elles soient gardées», renchérit la porte-parole du Rassemblement national, Laure Lavalette, dont le groupe se réserve la possibilité de voter la censure si ses «lignes rouges» sont franchies par Barnier. Par exemple sur un décalage de six mois de la revalorisation des pensions de retraite.

Risque politique Voilà le Premier ministre face à deux mauvais choix. «Couper court au débat, pour un nouveau gouvernement, c'est pas terrible. Mais quand on laisse filer un texte, c'est difficile de le rétablir totalement par 49.3», jauge Woerth. Barnier dispose toutefois d'une arme dont Borne était démunie : une majorité au Sénat. D'où ce scénario, poussé par plusieurs sources au sein du «socle commun» de Barnier à l'Assemblée : laisser celle-ci voter à sa guise en première lecture, quitte à ce que l'équilibre financier du texte échappe complètement au gouvernement. «Barnier va demander ensuite au Sénat de virer tous les amendements populistes et de réorienter le texte», anticipe un conseiller de l'exécutif. Ce n'est qu'une fois le désaccord acté entre députés et sénateurs lors de la commission mixte paritaire que Barnier se résoudrait à utiliser le 49.3 à l'Assemblée pour imposer une version proche de celle votée au Sénat. Il s'économiserait ainsi une poignée de 49.3 et de motions de censure entre fin octobre et début novembre et attendrait la fin du mois de novembre pour passer en force. Ce qui n'enlève rien au risque politique de caviarder les amendements votés par l'Assemblée, où les oppositions pourraient toujours se coaliser pour faire chuter le gouvernement.

«Le retour de bâton d'une censure votée à la fin de l'automne nous ferait entrer dans une multicrise, pas seulement politique, mais institutionnelle et budgétaire, met en garde un membre du gouvernement. Le contexte financier va se rappeler très fort à nous tous. Vu l'angoisse que ça générerait dans le pays deux semaines avant Noël, il faudrait aller sur les marchés l'expliquer entre la pomme d'amour et le vin chaud.» Un conseiller ministériel tente de se rassurer : «Tout le monde a intérêt à ce que ce soit ce gouvernement qui porte ce budget foireux.»

Le Monde
France, vendredi 11 octobre 2024 1060 mots, p. 18
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9 octobre 2024 - Le Monde (site web)

En Martinique, l’extrême popularité de Rodrigue Petitot

Le leader du mouvement contre la vie chère, au passé trouble, captive la population avec ses vidéos

Jean-Michel Hauteville

Fort-de-France - correspondant - S’agissait-il d’une blessure par balle ? D’un tir de Flash-Ball des CRS ? D’une chute de moto, peut-être ? En Martinique, la rumeur n’a cessé d’enfler, lundi 7 octobre, sur les réseaux sociaux. Durant de longues heures, une seule chose semblait certaine : Rodrigue Petitot, le leader du collectif qui a lancé, le 1er septembre, un mouvement de protestation contre la vie chère dans cette île des Antilles, avait été blessé dans la matinée lors d’une intervention des forces de l’ordre pendant une manifestation.

« Nous confirmons que notre président, Rodrigue Petitot, dit “le R”, a été pourchassé et blessé à la main et à la jambe », a fait savoir ce collectif, le Rassemblement pour la protection des peuples et des ressources afro-caribéens (RPPRAC), dans un communiqué, éludant la cause de ces lésions. Le groupe, très présent sur les réseaux sociaux, a également dénoncé « la répression destinée à étouffer ce mouvement populaire légitime ».

Il s’est finalement avéré, en cours de journée, que le leader du RPPRAC s’était blessé en escaladant une clôture pour échapper aux forces de l’ordre. M. Petitot a été admis aux urgences du centre hospitalier universitaire de Martinique. Pour sa part, la préfecture de la Martinique a fait état de onze policiers blessés par des « jets de projectiles dangereux », et de cinq interpellations lors de cette opération. La nuit suivante, quatre gendarmes mobiles ont été légèrement blessés par des tirs lors de violences urbaines, selon les services de l’Etat.

Les événements de la veille étaient encore largement commentés mardi. « Je prie pour eux », confie Gladys, 39 ans, sur le parking d’un hypermarché du Lamentin. Cette mère de deux enfants a attaché un ruban de tissu rouge à l’antenne de son véhicule, en signe de ralliement à la cause. Comme beaucoup de Martiniquais, la trentenaire suit l’actualité du mouvement sur TikTok. « Je les regarde tous les jours, dit-elle avec ferveur. J’en ai appris beaucoup grâce à eux. »

Dans la lumière déclinante de la fin d’après-midi, un homme attend, seul dans son véhicule, à l’entrée du parking du stade Pierre-Aliker de Fort-de-France, devant l’abri dont le RPPRAC a fait son quartier général depuis le début du mouvement de protestation : une réunion du collectif est prévue, mais probablement sans ses leaders, qui ont annoncé leur intention de se mettre temporairement « en retrait » après cette journée éprouvante. « Je suis à fond derrière “le R”, s’enthousiasme Steeve, 43 ans, chef d’équipe dans une entreprise industrielle. Il dit des choses qui sont logiques, et il n’est même pas payé pour ça », souligne ce père de deux enfants.

« Haut-parleur du peuple »

Six semaines après le début du mouvement, dans cette île où les produits alimentaires sont 40 % plus chers que dans l’Hexagone selon l’Insee, la popularité du collectif ne faiblit pas. « Le RPPRAC est un ovni politique », analyse Marcellin Nadeau, député (Péyi-A, gauche) de la deuxième circonscription de Martinique. L’élu loue la capacité de cette association – créée en 2023, mais dont les statuts n’ont été déposés qu’en juillet – à « susciter l’adhésion » de la population. Grâce à son « excellente stratégie de communication », le mouvement parvient notamment à « mobiliser un public beaucoup plus jeune que les syndicats ». Dès lors, aux yeux du député, « on ne peut pas contester la légitimité » de ce groupe.

Le succès du collectif doit beaucoup au charisme de M. Petitot. Ce père de famille de 45 ans sait agrémenter de « punchlines » ses vidéos en français, mais « il sait aussi haranguer les foules et communiquer au quotidien dans un créole très authentique », observe Zaka Toto, auteur et président de La Fabrique décoloniale, une association d’intellectuels martiniquais. Cette aisance dans les deux langues est d’autant plus remarquable qu’il est né dans le Val-d’Oise et a continuellement fait le va-et-vient entre l’Hexagone et la Martinique. Sur l’île de ses racines familiales, il s’est implanté à Sainte-Thérèse, quartier populaire de Fort-de-France qui avait été l’épicentre des émeutes en septembre.

« Je suis le haut-parleur du peuple », déclare sans ambages le tribun devant la journaliste Barbara Jean-Elie, au cours d’un entretien diffusé début septembre sur la chaîne locale Zitata TV. Face à l’intervieweuse, l’activiste se confie sans fausse pudeur sur son passé trouble. « J’ai été incarcéré quatre fois », confesse-t-il. Motif : trafic de drogue et violences avec armes. Pour sa dernière incarcération, il a bénéficié d’un aménagement de peine qui lui a permis d’être libéré au bout de quatre ans au lieu de dix. « Même sorti du fin fond de l’enfer, on peut faire de bonnes choses et œuvrer pour le peuple », assure le quadragénaire, qui se décrit comme « quelqu’un qui est contre l’injustice ».

Longtemps proche des milieux indépendantistes martiniquais, M. Petitot apparaît dans un improbable documentaire azéri intitulé La Martinique : une île aux fleurs dans l’esclavage français. Cette émission en russe de vingt-cinq minutes a été tournée en octobre 2023 par CBC TV, une chaîne située à Bakou. Aux côtés d’Aude Goussard, la secrétaire du RPPRAC, le militant dénonce la cherté de la vie, les descendants des colons qui « dominent toute l’économie » de l’île, ainsi que le non-lieu prononcé par la justice après le scandale du chlordécone. « Pourtant, à ce moment-là, personne ne les connaissait », s’étonne Zaka Toto, qui apparaît également dans le documentaire. Ce qui, aux yeux de ce doctorant en histoire, atteste de l’ancienneté et de la solidité des réseaux politiques de M. Petitot, qui a dû « être recommandé » à l’équipe de tournage.

Ce passé sulfureux n’émeut nullement les sympathisants du mouvement contre la vie chère. « Tout le monde a fait des conneries dans sa jeunesse », assène Steeve, le chef d’équipe qui attend la réunion du RPPRAC. « Tapie est allé en prison », abonde Gabriel Jean-Marie, le secrétaire général du syndicat CGTM, dans son local de Fort-de-France. « Petitot a payé sa dette, ce n’est pas un pestiféré pour moi, ajoute le responsable syndical, qui soutenait une nouvelle journée de grève, mercredi, à l’appel de nombreuses organisations. Il entraîne beaucoup de gens derrière lui, et c’est à mettre à son crédit. »

Le Figaro, no. 24924
Le Figaro, vendredi 11 octobre 2024 685 mots, p. 4

Politique

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10 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Entre recadrage et rapport de force, Laurent Wauquiez définit sa relation au gouvernement

Le chef de file de la Droite républicaine a profité de la présence des ministres Alexandre Portier (Réussite scolaire) et Annie Genevard (Agriculture) en réunion de groupe LR, cette semaine, pour imprimer sa marque.

Bordas, Wally

La scène a jeté un froid à l'Assemblée. Comme chaque semaine, les troupes de la Droite républicaine se sont retrouvées mardi autour de leur président, Laurent Wauquiez, pour leur traditionnelle réunion hebdomadaire. Objectif du jour, brasser les différents sujets politiques du moment, parmi lesquels, notamment, les élections pour les postes à responsabilité de la Chambre basse. Deux ministres issus de LR, qui étaient députés jusqu'à leur nomination au gouvernement, sont présents pour l'occasion : Alexandre Portier (Réussite scolaire) et Annie Genevard (Agriculture).

Dans la salle, différents thèmes sont évoqués les uns après les autres sans le moindre accroc. Jusqu'à ce qu'Alexandre Portier ne prenne la parole pour évoquer son travail rue de Grenelle, et qu'il ne commence à développer quelques idées pour le budget 2025. Ou du moins qu'il essaie. « Alexandre, je t'arrête mon ami, tu es au ministère de l'Éducation, pas du Budget. Nous parlerons de tout cela entre députés» , l'aurait alors coupé Laurent Wauquiez, selon des propos rapportés en substance par plusieurs témoins.

« Un peu dur et cassant »

Déjà surpris par l'autorité de cette première intervention, les participants disent ensuite avoir vu leur collègue ministre tenter de reprendre la parole à deux reprises... En étant, à chaque fois, «sévèrement » interrompu par le chef de file de la droite parlementaire. «Alexandre, ce n'est pas le gouvernement qui fait la politique du groupe. Nous parlerons de notre stratégie entre députés» , lui aurait-il lancé.

Avant de passer à d'autres sujets. «J'aurais été Portier, j'aurais réagi bizarrement. C'était dit sans agressivité, mais ça a tout de même jeté un sacré froid» , confie un député. «C'était un peu dur et cassant» , juge un autre. «C'était très paternaliste» , reproche un troisième. «Wauquiez s'est senti obligé de dire en début de réunion qu'il avait vu grandir Alexandre, c'était gênant» , ajoute-t-on de même source, alors que les deux hommes, proches de longue date, sont implantés dans la même région (Auvergne-Rhône-Alpes).

« Les ministres sont les bienvenus et sont invités de façon permanente à nos réunions de groupe. Il est bien qu'ils puissent apporter un éclairage sur leur portefeuille. Ils font partie des nôtres mais on n'attend pas d'eux qu'ils présentent la ligne du gouvernement. Or, Laurent Wauquiez a eu l'impression qu'Alexandre Portier allait nous faire l'explication de l'exécutif sur le projet de loi de finances» , assume-t-on dans l'entourage de Laurent Wauquiez. Avant d'ajouter, d'une manière plus générale : «Une réunion de groupe n'est pas une audition».

Plusieurs postes à responsabilités

Certains députés LR ont également été «étonnés» de constater qu'Annie Genevard, ministre de l'Agriculture, n'ait pas été sollicitée rapidement par le président de groupe pour prendre la parole. «Elle est restée plus d'une demi-heure à attendre que Laurent lui donne la parole. Il aurait été courtois de la faire parler au début vu son emploi du temps» , déplore un élu LR. «Elle a fini par faire un signe pour demander la parole car elle devait partir, et Laurent l'a laissée parler » , décrit un autre. Là encore, dans l'entourage de Laurent Wauquiez, on explique que l'on n'attend pas des ministres qu'ils prennent forcément la parole lors de ces rassemblements.

Depuis quelques semaines, l'ex-patron de la région Auvergne-Rhône-Alpes est revenu au coeur de l'actualité politique. Élu député à l'issue des législatives de juillet dernier, l'ancien président des Républicains s'est dans la foulée fait élire à la tête des députés LR à l'Assemblée. Depuis, il est parvenu à négocier plusieurs postes à responsabilités au Palais Bourbon en « dealant » notamment avec l'ancien premier ministre devenu patron des macronistes, Gabriel Attal. Une alliance qui a quelque peu volé en éclats cette semaine, après l'élection de l'Insoumise Aurélie Trouvé à la tête de la commission des affaires économiques de l'Assemblée suite à des dissensions entre LR et attalistes. W B

Le Monde
France, vendredi 11 octobre 2024 642 mots, p. 16
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9 octobre 2024 - Le Monde (site web)
10 octobre 2024 - La Matinale du Monde

Le bureau de l’Assemblée nationale saisit la justice du cas d’Aurore Bergé

L’ex-ministre est accusée d’avoir menti devant une commission d’enquête parlementaire sur le modèle économique des crèches

Solène Cordier et Samuel Laurent

Le ciel s’assombrit pour Aurore Bergé. Par dix voix contre neuf, le bureau de l’Assemblée nationale a décidé, mercredi 9 octobre, de transmettre à la justice une « demande d’engagement de poursuites » pour « faux témoignage » visant la députée Renaissance des Yvelines. La demande émane des députés La France insoumise (LFI) et écologistes du bureau, où la gauche est majoritaire. Celle qui fut ministre des familles, de juillet 2023 à janvier 2024, est soupçonnée d’avoir menti devant une commission d’enquête parlementaire sur le modèle économique des crèches. Lors d’une audition le 30 avril, Mme Bergé a assuré, sous serment, n’avoir aucun « lien personnel, intime ou amical, ni d’accointances » avec la déléguée générale de la Fédération française des entreprises de crèches (FFEC), Elsa Hervy.

C’est loin du récit fait par Victor Castanet dans son livre enquête Les Ogres(Flammarion), paru le 18 septembre, portant sur les dérives des crèches privées, en particulier de People & Baby. Dans le chapitre « Aurore Bergé, ministre de… la com », le journaliste, à l’origine des révélations sur le scandale Orpea, dénonce « une sorte de pacte de non-agression permettant de préserver l’image du gouvernement et des acteurs privés » lors de la publication de deux ouvrages sur le secteur de la petite enfance, en 2023. Il fait la démonstration que la proximité entre la ministre et la porte-parole de la FFEC a, d’une part, permis que les acteurs du secteur ne mettent pas en cause, à cette occasion, la politique gouvernementale, mais aussi que « des éléments de langage en coconstruction » avec les acteurs privés ont été repris par Aurore Bergé.

« Débats très intenses »

Des accusations démenties par cette dernière, qui a annoncé, le 1er octobre, avoir déposé plainte en diffamation, s’élevant sur Franceinfo contre « l’ère du soupçon et de la rumeur ».Joint par Le Mondemercredi, le parquet de Paris « n’a, à ce jour, été avisé d’aucune de ces deux procédures possibles » que sont la citation directe devant le tribunal correctionnel ou la plainte avec constitution de partie civile. M. Castanet n’en a pas non plus eu connaissance à ce jour. Auprès du Monde,il déplore que le débat se déplace sur la polémique « au détriment du fond », et donc de la question des maltraitances dans les crèches privées.

Dans la foulée de l’annonce de ce dépôt de plainte, il a rendu publics des documents : un e-mail adressé le 8 août 2023 par la ministre à sa directrice de cabinet, où elle dit à propos d’Elsa Hervy : « C’est surtout une copine : Elle sera très aidante avec moi » ; une capture d’écran où Aurore Bergé qualifie les membres de la FFEC de « meilleurs alliés » ; un SMS d’Elsa Hervy à un collaborateur de la ministre indiquant « J’obéis », en parlant de la mise en place d’un plan de communication.

C’est désormais à la justice de décider d’ouvrir ou non des poursuites judiciaires à l’encontre de Mme Bergé. La démarche du bureau de l’Assemblée a suscité en son sein « des débats très intenses et très directs », a indiqué Yaël Braun-Pivet, la présidente de l’Assemblée. « On ne copine pas avec les lobbys qui maltraitent les enfants quand on est ministre en charge de la petite enfance », a réagi sur X Mathilde Panot, se réjouissant de cette « étape importante ». Mme Bergé, elle, a déclaré : « Le NFP[Nouveau Front populaire] – majoritaire au bureau de l’Assemblée nationale – a sans surprise décidé une nouvelle fois de se soumettre à LFI et sa demande infondée à mon encontre. La gauche n’en finit plus son naufrage politique et démocratique. Next. »

Le Figaro, no. 24924
Le Figaro, vendredi 11 octobre 2024 978 mots, p. 19

Opinions

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11 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Il n'y a plus d'autre choix que d'abroger le droit du sol à Mayotte

Face aux flux migratoires incontrôlés et au manque de coopération du gouvernement comorien, la France doit à tout prix suspendre le droit du sol sur l'île et renforcer les contrôles frontaliers, estime la députée (LIOT) de Mayotte.

Mayotte, française depuis 1841 n'est devenue un département qu'en 2011. Sur cet archipel de l'océan Indien, la promesse d'égalité républicaine et d'émancipation incarnée par la départementalisation est mise en échec par un sous-investissement public structurel et une crise migratoire unique alimentée par les Comores voisines.

Au fil des années, Mayotte a plongé dans l'asphyxie à cause d'un paradoxe juridique : le droit du sol, pilier de l'édifice républicain, et le visa territorialisé fixant les étrangers en situation régulière à Mayotte, se sont transformés en leviers dysfonctionnels, produisant des effets délétères sur le territoire. Le droit du sol, qui autrefois incarnait les valeurs d'égalité et d'intégration républicaines, est devenu à Mayotte un formidable aimant pour des flux migratoires incontrôlés. Mayotte ne peut plus continuer à porter à elle seule le poids de cette pression migratoire. L'heure est venue de prendre des décisions courageuses : nous appelons à repenser l'approche de ce territoire qui appelle la République à l'aide et à abroger le droit du sol à Mayotte tout en adoptant une loi de programmation pour enclencher une dynamique d'égalité sociale et de croissance économique.

Aujourd'hui, largement plus de la moitié des habitants de Mayotte est d'origine étrangère, en grande partie des ressortissants comoriens qui viennent nourrir la revendication territoriale de leur pays d'origine. Alors que Mayotte voit des bateaux chargés de migrants arriver quotidiennement sur ses plages, son hôpital est aussi devenu la première maternité de France avec plus de 10 000 naissances par an, 74 % des femmes qui accouchent à Mayotte sont étrangères, 67,6 % d'entre elles venant des Comores.

Mayotte ne peut pas absorber une telle vague migratoire sans sombrer dans le chaos. Les infrastructures de l'île, déjà maigres, sont submergées. La production en eau potable est insuffisante pour la population en perpétuelle croissance, l'hôpital implose, les écoles sont saturées et les services publics sont asphyxiés, tandis que la violence s'installe. À Mayotte, la République faillit à ses obligations minimales envers ses concitoyens, mais aussi envers ceux qu'elle prétend accueillir.

Le droit du sol, cet héritage de la Révolution française, pilier de la République, fondé sur l'universalisme, se révèle à Mayotte être un outil dévoyé, agissant comme un puissant levier d'attraction pour la natalité étrangère et les arrivées clandestines. L'existence même du droit du sol à Mayotte constitue un facteur de déstabilisation du territoire, un appel d'air pour les populations voisines, où le discours des autorités, mais aussi la précarité poussent certains à prendre la mer pour obtenir régularisation puis nationalité via leurs enfants.

Pour mémoire, 85 % des titres délivrés et renouvelés à Mayotte relèvent de l'immigration familiale, contrastant fortement avec le taux de 38 % observé dans le reste de la France. 46 % des titres de séjour délivrés ou renouvelés concernent des parents d'enfants français, tandis que 37 % sont liés à des liens privés et familiaux. En comparaison, ces mêmes catégories ne représentent que 5 % et 14 % des titres délivrés et renouvelés sur l'ensemble du territoire français.

Par un abus du droit du sol patent, on constate que les enfants étrangers nés à Mayotte sont utilisés par leurs parents pour obtenir des titres de séjour puis la nationalité française. Protégés de toute expulsion jusqu'à l'examen de leur demande de nationalité française à leur majorité, ces mineurs étrangers créent par le lien familial une protection pour leurs proches : par distorsion, le droit du sol agit à Mayotte comme un encouragement à l'explosion démographique étrangère et un outil au service du projet comorien de déstabilisation.

Refusant de mobiliser les moyens militaires suffisants pour protéger notre frontière, l'État a choisi en 2019 un marché de dupes avec les Comores en expliquant que la cause de l'immigration était la pauvreté de nos voisins. Nonobstant la corruption notoire du régime et les revendications comoriennes sur Mayotte qui rendent caduques la moindre promesse de Moroni, notre diplomatie a oeuvré à un accord de coopération avec les Comores. 150 millions d'euros d'aide au développement contre la lutte contre l'immigration clandestine. L'examen des chiffres officiels montre l'échec de cette stratégie. À la signature de l'accord franco-comorien, il y avait 27 831 reconduites à la frontière en 2019. On observe ensuite une baisse significative des reconduites vers les Comores à la suite du Covid puis des blocages diplomatiques provoqués par les tentatives de Paris de ramener de l'ordre à Mayotte. Bon an mal an, les expulsions ont repris pour atteindre péniblement 24 467 reconduites à la frontière à Mayotte l'an dernier. C'est-à-dire qu'il y a moins de reconduites à la frontière depuis la signature de l'accord avec Moroni. L'aide au développement ne marche pas avec les Comores !

Nous devons avoir l'honnêteté intellectuelle de sortir des postures dogmatiques, de considérer que si la géographie de Mayotte ne peut changer, nos politiques doivent se réinventer quand elles sont mises en échec par un voisin qui instrumentalise les flux migratoires et nos propres lois pour déstabiliser le territoire national.

Il est temps de rompre avec les demi-mesures et le bricolage. L'abrogation du droit du sol à Mayotte et la suppression du visa territorialisé sont des impératifs pour assurer la survie de l'île et de ses habitants, pour couper court aux ingérences étrangères pilotées par les Comores et la Russie. Il ne s'agit pas de défaire le projet républicain, mais bien de garantir l'intégrité du territoire national avec des réponses spécifiques et proportionnées. C'est un premier pas indispensable vers la restauration de l'ordre public dans le 101e département français : ces réformes doivent être accompagnées d'une loi Mayotte visant à renforcer les contrôles frontaliers tout en garantissant l'accompagnement social et économique que ce territoire mérite et auquel il a droit. ESTELLE YOUSSOUFFA

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, vendredi 11 octobre 2024 711 mots, p. AUJM2,AUJM3,AUJM3,AUJM4
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10 octobre 2024 - Le Parisien (site web)
11 octobre 2024 - Le Parisien

La cure minceur de Barnier

Le Premier ministre a présenté son projet de budget en Conseil des ministres, ce jeudi. Mais renvoie à la discussion parlementaire de nombreux arbitrages douloureux.

Alexandre Sulzer avec Pierre Maurer

Comment écoper un bateau quand une partie de l'équipage entend discuter les choix de l'opération de sauvetage du capitaine... et que l'autre se mutine ? C'est un peu le défi de Michel Barnier, qui a présenté, ce jeudi soir, en Conseil des ministres sa copie de budget pour 2025, avant un début d'examen par les députés en commission, mercredi prochain. Pas de grande surprise : l'heure est au pain sec.

Dans un contexte de dérapage budgétaire inédit et avec l'objectif de ramener le déficit public à 5 % dès 2025, Barnier propose de trouver près de 60 milliards d'euros dans le projet de loi de finances (PLF) et de financement de la Sécurité sociale (PLFSS). Ont été annoncées officiellement, pêle-mêle, une batterie de mesures : malus sur l'achat de voitures neuves polluantes, baisse de 500 millions d'euros du budget de la Justice, « taxe exceptionnelle » sur les entreprises de transport maritime, baisse de 1,2 milliard d'euros (Md€) des aides à l'apprentissage, 4 000 postes en moins dans l'Éducation....

« On ne peut plus attendre. Il faut faire des choix courageux maintenant pour éviter des choix douloureux plus tard », a expliqué le ministre du Budget, Laurent Saint-Martin, à l'issue du Conseil des ministres.

Les pensions de retraite, véritable urticant pour LR

Globalement, ce sont près de 40 Mds€ de réductions des dépenses, et 20 Mds€ de hausses des recettes que présente le gouvernement. Un ratio largement contesté par le Haut Conseil des finances publiques qui estime, lui, que la copie gouvernementale ne représente un effort budgétaire « que » de 45 Mds€, financé à 70 %... par des recettes, donc des prélèvements obligatoires. De quoi donner du grain à moudre aux détracteurs du budget qui se trouvent sur les bancs de l'opposition comme au sein du « socle commun » de Michel Barnier. « On a déjà fait des aménagements, on en a d'autres qui seront faits par amendement gouvernemental durant la [...] discussion budgétaire. Mais le Parlement peut améliorer et aura la capacité » de le faire « en préservant les équilibres que nous souhaitons », a tenté de rassurer le Premier ministre un peu plus tôt ce jeudi.

Fait rare, 5 milliards d'économies complémentaires des dépenses de l'État sont renvoyés simplement à la discussion parlementaire... De quoi entretenir un certain flou, et de ménager les élus. Faute de temps également : une hausse de la fiscalité du secteur aérien français de 1 milliard d'euros est par exemple envisagée, mais conditionnée à une « étude d'impact » en cours.

De quoi chauffer à blanc les parlementaires. « L'ajustement budgétaire est nécessaire mais la barque est trop chargée sur les impôts. Cela fait peser des risques sur la croissance et le pouvoir d'achat », regrette Mathieu Lefèvre, vice-président du groupe macroniste Ensemble pour la République (EPR). Le ton est plus conciliant du côté de LR dont Michel Barnier est issu. « Il y a une prise de conscience de ce qu'est la réalité budgétaire. Nous en tiendrons compte », glisse-t-on dans l'entourage de Laurent Wauquiez, où l'on plaide pour que la « balance pèse davantage sur les économies, à hauteur de 50 Mds€, que sur la fiscalité ». Seul véritable urticant : les pensions de retraite. Le président du groupe Droite républicaine (DR, ex-LR) a chargé la députée Véronique Louwagie de dégager 3,5 Mds€ d'économies supplémentaires pour permettre de financer l'abandon du report d'indexation.

« L'issue est connue, ça sera un 49.3 ! »

Reste une interrogation : celle d'un passage en force de l'exécutif. C'est qu'avec le NFP et le RN, les opposants restent majoritaires dans l'Hémicycle. « L'issue est connue, ça sera un 49.3 ! », anticipe déjà, fataliste, un membre du gouvernement. « Ils devraient avoir l'intelligence de garder certains de nos amendements pour éviter une motion de censure », met déjà en garde le président (LFI) de la commission des Finances, Éric Coquerel, évoquant un « 49.3 digérable » si le texte reprenait suffisamment de propositions de la gauche. Être digéré ou couler, l'heure des comptes a sonné pour Michel Barnier.

Le Monde
Carnet, vendredi 11 octobre 2024 55 mots, p. 23

Ifigenia Martinez

16 juin 1925

Naissance à Mexico

1968

Dirige la faculté d’économie de l’Université nationale autonome du Mexique

1976

Elue députée du Parti révolutionnaire institutionnel

1989

Cofonde le Parti de la révolution démocratique

2011

Cofonde le parti Morena avec Andres Manuel Lopez Obrador et Claudia Sheinbaum

5 octobre 2024

Mort à Mexico

Le Figaro, no. 24924
Le Figaro, vendredi 11 octobre 2024 601 mots, p. 4

Politique

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10 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

CHRONIQUE CONTRE-POINT

En prenant Renaissance, Attal veut s'affranchir de Macron

Tabard, Guillaume

Si Élisabeth Borne est, pour quelques heures encore, l'unique candidate à la tête de Renaissance, le parti fondé par Emmanuel Macron, il fait peu de doute que c'est Gabriel Attal qui en deviendra le patron. La question est de savoir à quel prix. Va-t-on assister à une bataille d'anciens premiers ministres ? Le jeune homme pressé va- t-il devoir abandonner pour cela la présidence du groupe ? La direction du parti, dont le calendrier et les modalités de désignation devaient faire l'objet d'un bureau exécutif (burex) ce jeudi soir, n'est pas qu'une affaire interne. C'est la question du macronisme politique qui est posée. Sous deux aspects : la relation actuelle au président de la République en place ; la pérennité, demain, d'une force prétendant structurer l'espace central du paysage politique.

Entre Gabriel Attal et Élisabeth Borne, il n'y a pas de véritable différence de ligne. L'un comme l'autre viennent de la gauche. Et tous deux cherchent à nouveau à cultiver ce profil après avoir conduit une action souvent étiquetée à droite à Matignon (la réforme des retraites pour la députée du Calvados, l'interdiction de l'abaya pour celui des Hauts-de-Seine). Et tous deux se font fort de remettre au travail un parti qui, il est vrai, a été aux abonnés absents ces dernières années.

Le vrai clivage, c'est qu'Attal ne croit pas en un parti sans incarnation là où Borne veut valoriser la coordination. Le benjamin des chefs de gouvernement assume l'exercice d'un leadership, seul moyen d'entraîner en vue des prochaines échéances électorales. Son aînée veut conjurer la transformation immédiate du parti macroniste en écurie présidentielle.

Faut-il d'ailleurs encore qualifier Renaissance de « parti macroniste » ? En privé, celui qui doit tout son parcours jusqu'à Matignon à Macron considère qu'il faut s'affranchir de cette étiquette puisque, en toute hypothèse, le chef de l'État quittera l'Élysée au plus tard en 2027 et qu'il ne s'agit pas de prolonger à l'identique une aventure partisane, mais de reconstruire quelque chose de neuf à partir d'un paysage dévasté par la dissolution. Ce dernier événement a provoqué une rupture personnelle entre le président et son quatrième premier ministre. Mais, s'il ne dispose plus de l'essentiel du pouvoir exécutif, Emmanuel Macron n'entend pas être déjà classé dans les archives ; et surtout pas par les siens.

C'est pour cela que le président et ses plus proches cherchent à éviter de laisser les pleins pouvoirs à Attal sur « son » parti. Les anciens se souviendront d'un Jacques Chirac pas ravi, après une autre dissolution ratée, d'abandonner « son » RPR entre les mains de Philippe Séguin. Macron ne peut pas empêcher son ex-poulain de gagner, tant celui-ci reste le plus déterminé, le plus organisé et le plus populaire auprès de militants qui lui sont reconnaissants de sa campagne aux législatives qui a permis d'éviter que Renaissance passe à la trappe. Les tractations de ces dernières heures visaient à garantir un minimum de collégialité dans l'équipe. Et à tenter de dissuader Attal de présider à la fois le parti et le groupe à l'Assemblée.

Il est vrai que ce cumul n'est pratiqué ni par Marine Le Pen, ni par Édouard Philippe, ni par Jean-Luc Mélenchon, ni aucun autre chef de parti. Et il est vrai que dans le contexte si fragile d'une coalition inédite, gérer un groupe est un travail à plein temps. Au fond, si Macron ne peut pas reprocher à Attal de penser à la suite, il aimerait que l'énergie de ses troupes soit d'abord consacrée à la réussite de l'expérience de Barnier. Mais Gabriel Attal ne veut plus céder aux injonctions présidentielles. G. T.

Le Monde
Carnet, vendredi 11 octobre 2024 668 mots, p. 23
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9 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Ifigenia Martinez

Figure de la gauche mexicaine

Anne Vigna

Sa dernière apparition publique avait été vue par tout le Mexique : quatre jours avant sa mort, Ifigenia Martinez présidait la cérémonie d’investiture de la nouvelle présidente, Claudia Sheinbaum, le 1er octobre. A 99 ans, elle venait d’être élue présidente de la Chambre des députés par ses pairs du Mouvement Régénération nationale (Morena, gauche), afin que ce soit elle, justement, qui remette l’écharpe présidentielle à la première cheffe d’Etat du Mexique.

S’agissant d’une des fondatrices de la gauche mexicaine, cet honneur lui revenait de droit. La présidente élue n’a-t-elle pas professé elle-même, en août, toute son admiration pour son aînée, avant de confier qu’elle avait inscrit symboliquement le nom d’Ifigenia Martinez à la place du sien sur son bulletin de vote à la présidence ?

Née le 16 juin 1925 à Mexico, Ifigenia est l’aînée d’une famille de cinq enfants de la classe moyenne. Son père, un cheminot lettré, insiste pour que tous fassent des études et pousse sa première fille vers l’économie. En 1942, Ifigenia abandonne la danse classique pour entrer à l’Ecole nationale d’économie. C’est là qu’elle rencontre son mari, l’économiste Alfredo Navarrete Romero, avec qui elle part aux Etats-Unis cinq ans plus tard pour poursuivre ses études supérieures.

Résistance à l’autoritarisme

Elle devient alors la première Mexicaine à obtenir un master puis un doctorat à Harvard, et ce titre de « pionnière » l’accompagnera toute sa vie : elle a ainsi été la première économiste du Mexique à travailler sur l’inégalité, la première directrice de la faculté d’économie de l’Université nationale autonome du Mexique (UNAM), la première sénatrice de l’opposition élue à Mexico et la première militante féminine à fonder un parti politique de gauche au Mexique.

En 1949, de retour des Etats-Unis, elle commence une carrière qui alterne l’enseignement et l’administration. Elle fait partie des fondateurs de la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (Cepal) et intègre le ministère des finances, où elle dirige le bureau des études économiques.

Même si elle est membre du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) qui dirigea le Mexique en continu jusqu’en 2000, elle s’oppose à plusieurs décisions du parti, qu’elles soient d’ordre économique ou politique. Le plus célèbre de ses actes de résistance a lieu le 10 septembre 1968, au plus fort des manifestations étudiantes, lorsqu’elle s’oppose à l’entrée des militaires dans l’UNAM, où elle dirigeait alors la faculté d’économie. Ce geste de désobéissance lui vaudra d’être arrêtée par les militaires.

A partir de 1976, comme députée, elle fait partie d’un groupe d’élus qui pour la première fois s’oppose publiquement à l’autoritarisme du PRI et ne vote pas les projets présentés par le président José Lopez Portillo, qui va diriger le Mexique jusqu’en 1982. La rupture est encore plus accentuée lors du mandat de Miguel de la Madrid (1982-1988), qui lance une politique économique nettement libérale.

C’est chez elle, avec ses camarades Cuauhtémoc Cardenas et Porfirio Muñoz Ledo, qu’est né en 1989 le premier parti de la gauche mexicaine, le Parti de la révolution démocratique, après la fraude massive dont avait été victime Cardenas lors de l’élection présidentielle de 1988. Sous ses couleurs, le candidat Andres Manuel Lopez Obrador (dit « AMLO »), va tenter deux fois de gagner la présidence avant de démissionner d’un parti qu’il juge corrompu.

Ifigenia Martinez l’accompagne lors de cette scission. Avec lui et Claudia Sheinbaum, elle fonde, en 2011, un nouveau parti politique, Morena. A chaque candidature d’AMLO à la présidentielle (2006, 2012 et 2018), elle dirige son programme économique, reprenant ses travaux sur l’inégalité et la justice sociale jusqu’à la victoire, il y a six ans. Elle est depuis considérée comme une des responsables du succès de la politique sociale du premier président de gauche de l’histoire du Mexique.

Le Monde
Horizons, vendredi 11 octobre 2024 1904 mots, p. 24
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10 octobre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Grenoble minée par les stups

En septembre, un immeuble d’Echirolles, dans la banlieue sud de la ville, a dû être évacué après que des dealeurs en ont fait leur repaire. La cité alpine est gangrenée par le trafic de drogue, et les règlements de comptes entre gangs rivaux se multiplient

Éric Collier

Grenoble - envoyé spécial - Jérémy Bontron pensait avoir fait une bonne affaire quand il s’est offert, en 2015, un appartement au cinquième et dernier étage du Carrare, un immeuble du centre-ville d’Echirolles, dans la banlieue de Grenoble. La banque était d’accord pour un emprunt longue durée, et le jeune tourneur-fraiseur n’avait pas encore 25 ans au moment d’emménager dans son T1 bis. Il a passé « de super années là-haut », dans ses 33 mètres carrés « avec une grande terrasse de 45 mètres carrés, sans vis-à-vis » et une vue imprenable sur les massifs environnants. Il a déménagé depuis, direction Grenoble, mis son appartement en location et assisté de loin à la lente dégradation de l’immeuble Le Carrare. Posé en face de la mairie, ce bâtiment blanc borde une avenue traversée par la ligne A du tramway. Au rez-de-chaussée, une agence d’architectes, un salon de coiffure et une banque. Sur le flanc gauche, un recoin mal éclairé cache la porte d’accès aux appartements. Il a longtemps été occupé par des guetteurs qui contrôlent les allées et venues de cet immeuble devenu un point de deal.

Le 24 septembre, c’est sur le compte Instagram d’information locale Chicagre (contraction ironique de Chicago et Grenoble) que Jérémy Bontron, 32 ans, a pris connaissance de l’arrêté de la maire d’Echirolles, Amandine Demore (Parti communiste français), laissant trois jours aux locataires et propriétaires pour quitter leurs logements. Officiellement pour des raisons de sécurité, sur la base d’un rapport d’experts ayant constaté « un danger mortel dû à la présence de conducteurs électriques accessibles sous tension en tous points de l’immeuble ». Officieusement pour tenter de mettre un terme à la mainmise d’une équipe de dealeurs sur Le Carrare.

Le jeune homme a aussitôt enfourché son vélo et filé déposer en mairie d’Echirolles un trousseau de clés de son appartement, « pour éviter qu’ils cassent la porte blindée ». Il envisage aujourd’hui de mettre son bien en vente, « même à perte, si la banque est d’accord ». Il s’est endetté pour vingt-cinq ans, « ça fait des petites mensualités ». « Une expropriation, même sans dédommagement, ça m’arrangerait. Cela m’enlèverait un poids sur la conscience », poursuit-il, l’air désabusé en observant les opérations de nettoyage et de fermeture des lieux après la publication de l’arrêté d’expulsion.

« Lavabos, dalles, tirs de mortiers »

D’autres propriétaires et locataires ne partagent pas son apparente décontraction. « Je ne dors plus », lance un père de famille, à peine réconforté par les représentants de la mairie venus lui promettre une solution de relogement temporaire. Une vingtaine d’habitants ont été accueillis dans des hôtels de l’agglomération, première étape d’un parcours qui s’annonce compliqué. La responsabilité de les reloger revient aux propriétaires des appartements, que Mme Demore ne ménage pas : « On ne peut pas se permettre de louer des appartements dans n’importe quelles conditions. »« Les dealeurs ont gagné, la France, elle, a perdu », rétorque un homme excédé par la tournure des événements.

Plus des deux tiers des 82 logements, studios et T2 pour la plupart, étaient déjà inoccupés depuis que les tenants du point de deal, en bas de l’immeuble, ont imposé une atmosphère de violenceet sévèrement dégradé certains appartements et les parties communes. Dans les coursives, les portes en bois des tableaux électriques ont été arrachées, apparemment pour alimenter le brasero des guetteurs assis près de l’entrée du Carrare. Au rez-de-chaussée, un local a été volontairement submergé d’odeurs nauséabondes (urine et autres) pour tromper le flair des chiens policiers. A l’étage, la marchandiseest stockée dans des appartements inoccupés ou plutôt squattés. Lors d’une intervention récente, les policiers de la brigade anticriminalité ont trouvé là du cannabis et 97 pochons de cocaïne, et interpellé quatre personnes.

Jérémy Bontron est persuadé que les tenanciers du point de deal ne tarderont pas à reprendre leur lucratif business : un chiffre d’affaires quotidien estimé à plus de 10 000 euros, quand d’autres points, mieux situés de l’agglomération grenobloise, rapporteraient jusqu’à 35 000 euros par jour, selon le procureur de Grenoble, Eric Vaillant. « Le Carrare offre des caractéristiques optimales pour les trafics, souligne Gilles Bonaventura, le chef de la police municipale d’Echirolles . Il y a des points de vue dans tous les sens pour les guetteurs. Ils nous repèrent de loin. On s’est déjà pris des lavabos, des dalles, des tirs de mortiers. »

Le policier municipal a constaté les premières « difficultés » voilà trois ans, « et ça s’est accentué depuis 2023 ». Deux des vingt fusillades recensées depuis le début de l’année dans l’agglomération de Grenoble ont eu lieu au pied du Carrare, en août. Pour le procureur Eric Vaillant, ces rixes répétées résultent principalement d’une « guerre des gangs intense », une guerre de territoires aggravée par la mort, en mai, du « caïd numéro un de Grenoble », Mehdi Boulenouane. Les derniers tirs, le 14 septembre, à Fontaine, ont laissé pour mort le salarié italien d’une pizzeria. Un consommateur de cannabis, selon les enquêteurs français. Un passant atteint par une balle perdue, assure la famille du défunt citée par le média italien  Palermotoday.it.

La métropole de Grenoble (430 000 habitants) est depuis longtemps en proie à des accès de violences liées au banditisme. En juillet 2010, Nicolas Sarkozy y avait prononcé un discours resté célèbre : « Nous ne laisserons pas des caïds s’installer dans les quartiers de Grenoble, devenus à la fois leurs proies et leurs repaires. » Mais une vingtaine de fusillades en moins d’un an, trois morts et une vingtaine de blessés, M. Vaillant n’avait « pas vu ça depuis[s] a prise de poste », cinq ans plus tôt. En juillet 2017, son prédécesseur, Jean-Yves Coquillat, avait fait part du même constat dans les colonnes du Dauphiné libéré : « De toute ma carrière, je n’ai jamais vu une ville aussi pourrie et gangrenée par le trafic de drogue que Grenoble.(…) C’est bien simple, il y a des points de revente quasiment partout. Cela ne se limite plus aux quartiers sud, cela touche le centre-ville et certains quartiers historiques, où il n’y a pas forcément de grands ensembles. »

A Echirolles, Le Carrare a poussé à la fin des années 1990 à côté d’une salle de spectacle et d’une école de journalisme. Pas vraiment un quartier abandonné par les pouvoirs publics. « Avant, celui qui voulait acheter du cannabis devait connaître quelqu’un qui connaît quelqu’un, rappelle Ali Djilali, un comédien grenoblois. Aujourd’hui, un mec met son fauteuil en pleine rue ! Ils font du commerce, ils ont besoin de visibilité. Les gens les connaissent, les voient faire leur boulot, mais personne ne veut s’en mêler, c’est trop dangereux. »En approchant du quartier Mistral, point de deal réputé le plus rémunérateur de la place, il lève les yeux vers une passerelle : « Regardez, c’est un chouf[un guetteur] . » Debout, les mains dans les poches, l’homme surveille ostensiblement l’avenue qui conduit au quartier, aux revendeurs et à leurs marchandises.

Étonnante trilogie

« Ne les regardez pas », intime au contraire l’ancienne députée (La République en marche) Emilie Chalas quand elle aperçoit un groupe de jeunes sous capuche tranquillement installés à deux pas d’un commissariat de police, dans une rue de la vieille ville de Grenoble. Opposante de l’équipe municipale dirigée par Eric Piolle (Verts), Mme Chalas déplore l’insuffisance de l’éclairage public et le manque de caméras de vidéosurveillance. « Le procureur voudrait que nous en rajoutions quelques-unes, mais ce n’est pas la position de la ville », indique Maud Tavel, adjointe chargée des questions de tranquillité et de sécurité publiques. L’équipe municipale veut « privilégier la présence humaine plutôt que la vidéosurveillance », poursuit l’élue. Dans un bureau voisin de l’hôtel de ville, l’ancien maire de Grenoble (1983-1995) Alain Carignon (Les Républicains) s’indigne : « Le signal envoyé aux dealeurs est : “C’est libre, vous pouvez y aller.” »

Après les expropriations, des artisans ont installé des plaques de tôle pour verrouiller l’accès au Carrare. En hauteur, des dizaines de mètres de fil de fer barbelé concertina dissuadent d’éventuelles tentatives d’intrusion par les terrasses. Une caméra fixée à un pilier peut détecter le moindre mouvement. Au moment où s’achevaient ces travaux de sécurisation, fin septembre, les jurés de la cour d’assises de l’Isère se penchaient sur le cas de deux jeunes hommes de la région, accusés de tentative d’assassinat pour l’un et de complicité de tentative d’assassinat pour l’autre. En octobre 2020, l’un des deux accusés, renseigné par l’autre, avait tiré sur un rival dans les rues d’Eybens, près de Grenoble. Déjà un règlement de comptes sur fond de trafic de stupéfiants.

L’avocat général, Philippe Muller, a requis trente ans de réclusion criminelle pour les deux hommes, à peine trentenaires. Les avocats des parties civiles ont plaidé en faveur de lourdes peines, quand la défense invoquait le contexte de ce début d’automne, théâtre d’un saisissant enchaînement de faits liés au trafic de stupéfiants, une étonnante trilogie grenobloise : en trois jours, fin septembre, l’agglomération a connu une expulsion de locataires, un procès aux assises, mais aussi une reconstitution judiciaire liée à une ancienne histoire de fusillade, place Saint-Bruno, non loin du tribunal. « J’ai l’impression qu’il n’y a que moi qui ne me drogue pas », plaisantait un habitué des prétoires, en attendant la décision de la cour d’assises de l’Isère – vingt-sept ans de prison pour Mehdi Ditia, 26 ans, et vingt-cinq ans pour Maël Amette, 27 ans.

Dans la ville et son agglomération, des voix s’élèvent pour déplorer l’image négative renvoyée par cette série d’événements, qui viennent contredire une étude récente installant Grenoble en tête d’un classement mondial des villes pour sa qualité de vie. « On est passés des Jeux olympiques, où tout le monde était heureux, à un zoom absolument dramatique sur notre bassin de vie », regrette Sylvain Laval, maire de Saint-Martin-le-Vinoux. La petite commune de l’agglomération possède elle aussi son point de deal, « moins visible » depuis une récente intervention des forces de l’ordre. « On ne baisse pas les bras », affirme Eric Vaillant. Le procureur dénombre 28 lieux de deal actifs dans l’agglomération, contre 35 quelques mois plus tôt. Sur la porte d’entrée de son bureau, il a affiché la reproduction d’une une de la presse locale : « Dealeurs : la guerre est déclarée ».

Le préfet de l’Isère, Louis Laugier, déplace, lui, la focale sur les consommateurs. « Vous ne les mettez jamais en cause », a-t-il lancé à l’attention de la presse près du Carrare, à Echirolles. « Or, dès que vous avez des consommateurs, vous avez des points de deal, c’est comme ça », a rappelé le représentant de l’Etat, avant de réclamer « une prise de conscience collective ». Selon une enquête conduite en 2023 par l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives, un Français sur deux (50,4 %) a déjà « expérimenté » l’usage du cannabis. Ils étaient seulement 12,7 % en 1992.

Le Monde
Economie & Entreprise, vendredi 11 octobre 2024 688 mots, p. 20
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9 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Plébiscité au Parlement, Jean Castex est renouvelé à la présidence de la RATP

Malgré des comptes dans le rouge, députés et sénateurs ont soutenu la reconduction du PDG dans ses fonctions, saluant la réussite des JO

Sophie Fay

Victime collatérale de la dissolution de l’Assemblée nationale du 9 juin, Jean Castex a dû assurer son propre intérim à la tête de la RATP. Alors que le renouvellement de son mandat avait été proposé par le président de la République, Emmanuel Macron, il n’avait pas pu être adoubé par les commissions du développement durable des deux Chambres parlementaires. C’est chose faite.

Auditionné à l’Assemblée nationale mercredi 9 octobre, une semaine après le Sénat, il a obtenu pour les deux commissions 69 voix pour, 6 défavorables et 10 bulletins blancs. Mieux qu’en 2022. La réussite des Jeux olympiques et sa présence dans le métro avec ses agents avaient préparé le terrain en sa faveur. Ses réserves sur l’ouverture à la concurrence et son discours sur la sécurité lui ont valu un soutien allant de La France insoumise (LFI) au Rassemblement national.

Le PDG en a profité pour faire passer des messages. Ile-de-France Mobilités (IDFM), l’autorité organisatrice des transports franciliens, doit annoncer le 12 novembre le nom des opérateurs ayant gagné les trois premiers lots de lignes de bus de Paris et petite couronne ouverts à la concurrence. Les agents de l’établissement public RATP devront ensuite être transférés vers le gagnant, soit une filiale de la RATP, soit Transdev (filiale de la Caisses des dépôts) ou Keolis (filiale de la SNCF), soit vers IDFM. « Le transport urbain est un métier où il y a peu de marges. C’est donc une concurrence entre acteurs publics, mais elle est réelle », a expliqué M. Castex.

« Déséquilibres »

Néanmoins, il n’a pas caché ses réserves à propos de ce processus, demandant une nouvelle fois la création d’un « observatoire indépendant ». Car le premier bilan de l’ouverture du marché des lignes de la grande couronne parisienne, le réseau Optile, est décevant. Pour remporter les marchés, les candidats ont fait des offres trop serrées. Ce qui se traduit par des pertes, notamment dans les comptes de la RATP. « Nous avons ouvert des discussions avec l’autorité organisatrice pour régler les déséquilibres », a souligné Jean Castex, espérant qu’elles aboutissent avant la fin de 2024.

Pour Vincent Gautheron, élu CGT, le PDG se serait même dit, dans des échanges avec les organisations syndicales ou des élus régionaux, favorable à un « moratoire »sur l’ouverture à la concurrence. Il n’est cependant pas allé jusque-là devant la représentation nationale. Sauf pour le métro, en réponse à la question d’un député LFI, craignant « l’éclatement d’un maillage très serré ». « C’est déjà très compliqué de faire tourner le réseau. N’en rajoutons pas. » L’ouverture à la concurrence du métro n’est prévue qu’en 2039.

En outre, il a rassuré les élus sur l’attractivité de la RATP, qui a reçu en 2023 177 819 CV, et 169 948 en 2024 au 30 juillet, contre 60 000 par an en 2019. « Je craignais que l’abrogation du régime spécial de retraite en 2023 pèse, mais cela n’a pas été le cas. »

Malgré les embauches, les temps d’attente et la régularité des bus laissent encore à désirer, ce qui peut plaider pour un changement d’opérateur. Le PDG se tourne plutôt vers les conditions de circulation à Paris, demandant la création « d’une autorité organisatrice pour le fret urbain ». Il renforce aussi la lutte contre l’absentéisme.

Interrogé sur le coût des Jeux olympiques, il renvoie au bilan qu’en fera IDFM en décembre. Les députés ne se sont pas trop étendus sur son bilan financier. Il avait pris les devants en mettant en avant l’inflation et le besoin d’augmenter les salaires. Il a toutefois promis de régler avant un an les pertes que lui cause l’exploitation de bus à Londres. Car la RATP est dans le rouge (54 millions d’euros de pertes sur les six premiers mois de 2024) et sa dette croît.

Le Figaro, no. 24924
Le Figaro, vendredi 11 octobre 2024 445 mots, p. 4

Politique

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10 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Législative partielle : à Boulogne-Billancourt, risque de dissidence dans le camp Macron

Quinault-Maupoil, Tristan

Horizons prend les devants. Avant même la démission effective de Stéphane Séjourné de son mandat de député, le parti d'Édouard Philippe prépare le terrain. Adjoint au maire de Boulogne-Billancourt, Antoine de Jerphanion se déclare candidat à sa succession ce jeudi. « Je propose aux Boulonnais une candidature de terrain qui est la seule capable de rassembler la droite et le centre pour défendre les intérêts des habitants de notre circonscription à l'Assemblée nationale » , annonce-t-il au Figaro.

Proposé par Emmanuel Macron pour devenir commissaire européen, Stéphane Séjourné va devoir quitter l'Assemblée nationale trois mois après s'être parachuté dans la 9e circonscription des Hauts-de-Seine. Un territoire très convoité par la droite comme par la macronie. Sa démission doit intervenir après son audition au Parlement européen, le 12 novembre prochain. Une élection partielle se tiendra ensuite dans un délai maximal de trois mois. Mais déjà, les états-majors fourbissent leurs armes.

En juin dernier, la candidature du patron du parti présidentiel et ministre des Affaires étrangères de l'époque avait crispé. Un accord local avec la droite avait néanmoins permis à ce proche du chef de l'État d'être largement élu et de faire son entrée au Palais Bourbon. « Malgré le parachutage de Stéphane Séjourné, pratique politique que j'ai toujours contestée, je n'ai pas voulu ajouter du désordre au chaos né de la dissolution » , se souvient Antoine de Jerphanion qui avait renoncé à briguer le siège.

Édouard Philippe multiplie les marques d'autonomie

Il en sera autrement à l'avenir. Encouragé par l'entourage d'Édouard Philippe, l'élu de 32 ans préempte le bras de fer à venir avec Renaissance qui ne veut pas perdre son siège à l'Assemblée nationale. « J'ai la légitimité du terrain et l'intérêt de la ville chevillé au corps » , insiste celui qui s'est présenté à de nombreux scrutins locaux. D'abord contre le maire Pierre-Christophe Baguet, avant de rejoindre en début d'année sa majorité municipale et d'être nommé adjoint chargé de l'Attractivité de la ville à la faveur d'un rapprochement commun autour d'Édouard Philippe.

L'élu entend désormais rallier à lui Les Républicains, même si le parti lorgne cette circonscription longtemps détenue par la droite. L'intégration récente d'élus Horizons dans la majorité régionale de Valérie Pécresse pourrait néanmoins faciliter une alliance locale.

Dans l'entourage du président d'Horizons on observe « avec bienveillance » l'annonce de candidature d'Antoine de Jerphanion. Qui intervient quelques heures avant un bureau exécutif de Renaissance, encore dirigé par Stéphane Séjourné.

L'ancien premier ministre multiplie les marques d'autonomie à l'endroit des macronistes alors que son parti vient de fêter son troisième anniversaire et qu'il a levé le voile sur sa candidature à la présidentielle de 2027. T.Q.-M.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, vendredi 11 octobre 2024 269 mots, p. AUJM6
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10 octobre 2024 - Le Parisien (site web)
11 octobre 2024 - Le Parisien

Le RN brandira les noms Le 31 octobre,

Le RN brandira les noms

Le 31 octobre, les députés RN défendront dans l'hémicycle une proposition de loi pour abroger la réforme des retraites. Ce sera l'un des moments forts de leur « niche parlementaire », jour où un groupe a la main sur l'ordre du jour de l'Assemblée. Ce texte ne devrait pas être adopté car la gauche n'y mêlera pas ses voix, flairant un piège politique. D'autant que, le 28 novembre, les Insoumis présenteront leur propre texte contre un départ à la retraite à 64 ans. Les formations du Nouveau Front populaire (NFP) la voteront.

Le Rassemblement national les attend au tournant... au risque de favoriser un climat de violence envers les élus. Il envisage, selon nos informations, de lancer une campagne de « name and shame » (« nommer et couvrir de honte »), pratique anglo-saxonne consistant à exposer publiquement le nom de personnes fautives. Le parti mariniste veut clouer au pilori les députés de gauche qui voteront contre sa proposition et dénoncer ce qui est selon lui un jeu de posture et du « sectarisme ». Moyen utilisé ? Des affiches ou des tracts indiquant en gros le nom du député qui a rejeté l'abrogation. Ils seraient collés ou distribués sur le territoire d'élection du parlementaire.

L'opération, qui marquerait un tournant dans la communication du parti, n'est pas dénuée d'arrière-pensées. Il s'agit de faire monter la pression sur des élus issus de circonscriptions actuellement dans l'escarcelle du NFP mais que le RN veut conquérir lors des prochaines législatives. Le 7 juillet, au second tour du dernier scrutin, près de 150 duels ont opposé ces deux camps.

Le Monde
France, vendredi 11 octobre 2024 804 mots, p. 17
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9 octobre 2024 - Le Monde (site web)

A Tourcoing, émoi après l’agression d’une enseignante

L’élève ayant giflé la professeure qui lui demandait de retirer son voile est passée en comparution immédiate mercredi

Alexandre Lenoir et Sylvie Lecherbonnier

L’élève accusée d’avoir violenté une professeure qui lui demandait de retirer son voile dans la cour du lycée Sévigné de Tourcoing (Nord) est passée en comparution immédiate mercredi 9 octobre au tribunal de Lille. L’audience a été renvoyée au 11 décembre pour permettre à la prévenue de préparer sa défense. La jeune majeure – 18 ans et 4 mois – doit être jugée pour violence suivie d’une ITT (incapacité totale de travail) de moins de huit jours et menace de mort sur une personne chargée de mission de service public. Elle a été placée sous contrôle judiciaire avec interdiction d’entrer en contact avec la victime, de paraître au domicile de celle-ci ou aux abords du lycée.

L’élève était en garde à vue depuis lundi soir. Plus tôt dans l’après-midi, ce jour-là, la lycéenne avait remis son voile dans la cour de l’établissement au lieu d’attendre d’avoir franchi les grilles. La loi du 15 mars 2004 interdit en effet aux élèves le port de signes ou de tenues qui manifestent de manière ostensible une appartenance religieuse, et le voile en fait partie. Une professeure en sciences et techniques médico-sociales, qui passait dans la cour, lui avait demandé de le retirer, s’attirant les foudres de la jeune fille, puis une claque. A laquelle l’enseignante avait répondu par une gifle. S’en étaient suivis « plusieurs coups, menaces et bousculades », a indiqué le parquet de Lille à l’Agence France-Presse.

Emballement « incontrôlable »

Arrivée menottée dans le box des prévenus, la lycéenne a tranché avec les habituels prévenus des comparutions immédiates. Cheveux rassemblés en chignon, voix claire et affirmée, accent du Nord prononcé, la lycéenne en bac pro « métiers d’accueil » a répondu aux interrogations de la présidente : « Je veux rentrer chez moi », « je suis désolée des coups », « j’espère que ça va bien se passer ». Elle n’a pas contesté la gifle donnée à l’enseignante mais a nié avoir proféré la menace « Si tu me prends en photo, je vais te cramer », consignée dans le dossier.

Absente à l’audience, l’enseignante était représentée par son avocat. Me Eric Cattelin-Denu a estimé que sa cliente n’avait fait que son devoir en appliquant les règles de laïcité en vigueur dans les établissements scolaires. La gifle donnée en retour par l’enseignante sur l’élève ? « La meilleure défense, c’est l’attaque », a justifié l’avocat.

L’avocat de la lycéenne, Me Ossama Dahmane, regrette la tenue de cette comparution immédiate, « une procédure guidée par l’opinion publique », selon lui. L’agression a vite suscité l’émoi dans la classe politique. Mardi, Gérald Darmanin, ancien ministre de l’intérieur et député de la circonscription, a interpellé la ministre de l’éducation nationale lors des questions au gouvernement à l’Assemblée nationale. « Personne n’est intervenu pour défendre » l’enseignante « excepté les policiers », a affirmé le parlementaire. « Aujourd’hui, elle a besoin du gouvernement pour affirmer que la laïcité qu’elle enseigne, (…) c’est le meilleur investissement pour l’avenir. On a besoin d’un gouvernement fort qui aide ses enseignants à ne pas baisser les bras. »

La ministre de l’éducation nationale a répondu avec fermeté. Pour Anne Genetet, l’acte de la lycéenne « défie notre école laïque ». « Frapper un professeur, c’est frapper la République », a-t-elle ajouté en demandant que « des sanctions très fermes soient prononcées ». Un conseil de discipline doit en effet se tenir prochainement au sein du lycée professionnel et d’enseignements technologiques Sévigné.

Dans cet établissement, où les cours ont été suspendus mardi et mercredi pour permettre « un temps d’échanges et de travail » entre les personnels, l’emballement politique et médiatique, jugé « incontrôlable et biaisé », passe mal. « Le droit de retrait évoqué par certains médias n’a pas été invoqué, et nous n’avons pas connaissance de dissensions entre les enseignants comme cela a pu être rapporté », remarque le responsable syndical Jean-François Caremel, du SNES-FSU à Lille.

Dans un communiqué, mercredi, les représentants syndicaux du lycée expriment ensemble leur soutien à leur collègue et apportent leur éclairage. « Ces événements s’inscrivent dans une série de cinq affaires d’agressions physiques envers des professeurs[de l’établissement] , survenues ces dernières semaines avec des contextes différents. La question de la laïcité ne s’est posée que dans une seule d’entre elles », tiennent-ils à préciser.

Ces incidents sont pour eux le résultat « de nombreuses dégradations successives de nos conditions de travail », qui « les empêchent de prévenir ces difficultés avant qu’elles ne se transforment en violence ». La ministre de l’éducation nationale doit se rendre jeudi au lycée Sévigné pour « apporter son soutien à l’équipe éducative ».

Le Monde
France, vendredi 11 octobre 2024 830 mots, p. 13
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10 octobre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Un coup de fil à Marine Le Pen qui poursuit le premier ministre

Le recadrage du ministre de l’économie par Michel Barnier viennent accréditer l’idée que le RN peut infléchir la politique de l’exécutif

Nathalie Segaunes

La formule du député (Rassemblement national, RN) Guillaume Bigot pour justifier la non-censure du gouvernement Barnier par le parti de Marine Le Pen a fait mouche, mardi 8 octobre, à l’Assemblée nationale. « Nous ne censurons pas car, à ce stade, c’est inutile. Un seul tweet de Marine Le Pen suffit à faire infléchir la position du premier ministre sur la désindexation des salaires[des retraites] ! Et il aura suffi d’un simple rappel à l’ordre pour que le chef du gouvernement fasse comprendre – merci d’être intervenu, monsieur le premier ministre – à son ministre de l’économie que sa porte devait rester ouverte à tous. »

Une allusion au recul de Michel Barnier, le 4 octobre, sur le gel des pensions.Mais surtout à l’appel de Michel Barnier à Marine Le Pen, le 24 septembre, pour démentir les propos publics tenus par le ministre de l’économie, Antoine Armand. Ce jour-là, le macroniste de 33 ans, tout juste nommé à Bercy, se dit prêt à collaborer avec tous les partis, « pour peu qu’ils soient dans l’arc républicain ». Or, le RN, « contre lequel nous avons été élus, face auquel nous avons fait un front républicain », n’appartient pas à l’arc républicain, juge-t-il, dans la matinale de France Inter.

Une heure trente plus tard, Marine Le Pen et Michel Barnier sont assis côte à côte, pour la première fois, dans le salon des Jeux, à l’hôtel de Lassay, où se tient la première conférence des présidents de la législature. Le premier ministre assure aux onze présidents de groupe, de la cheffe de file des « insoumis », Mathilde Panot, à celle du RN, que sa porte leur est ouverte, qu’il respectera l’ensemble des groupes, qu’il refusera tout sectarisme, comme il l’a déjà dit publiquement. A la présidente du groupe RN, qui évoque les propos d’Antoine Armand, le locataire de Matignon répond que, pour sa part, il « parle à tout le monde ».

A peine sortie de la réunion, Marine Le Pen, assurée qu’Antoine Armand a pris des libertés avec la ligne du premier ministre, hausse le ton devant les caméras. « Quand j’entends M. Armand ce matin, qui explique que sa porte sera toujours fermée aux députés du RN alors que nous avons juste le budget qui arrive, je pense que le premier ministre doit aller expliquer à l’ensemble de ses ministres quelle est la philosophie de son gouvernement, car il semblerait que certains n’aient pas encore totalement compris », grince-t-elle, dans les couloirs de l’Assemblée.

« Respect » et « dialogue »

Une demande de clarification promptement exaucée. Alors que Marine Le Pen préside, en fin de matinée, une réunion de l’intergroupe RN-Union des droites pour la République (le groupe d’Eric Ciotti), le téléphone d’un proche collaborateur vibre : le premier ministre cherche à la joindre. « On va attendre un peu », fait-elle signe à son collaborateur.

Lorsqu’elle le rappelle enfin, le locataire de Matignon met les choses au clair : « Je voulais simplement vous dire que vous serez reçue par le ministre de l’économie,assure-t-il à la cheffe RN. La ligne que j’ai fixée, celle du respect et du dialogue avec toutes les forces politiques représentées au Parlement, n’a pas changé, elle concerne l’ensemble de mes ministres. »

Le communiqué de Bercy tombe quelques minutes plus tard : « Dans la ligne politique fixée par le premier ministre et comme affirmé dans son discours de prise de fonctions, Antoine Armand(…) recevra toutes les forces politiques représentées au Parlement », capitule le ministre qui a, lui aussi, eu droit à un appel du chef du gouvernement, mais plus âpre.

Le lendemain au Sénat, le président du groupe écologiste, Guillaume Gontard, choqué par cette « entreprise de banalisation du RN », brouille le climat policé de la conférence des présidents en interpellant Michel Barnier sur son coup de téléphone à Marine Le Pen. Le premier ministre répète qu’il respecte tout le monde et souhaite qu’il en soit de même pour ses ministres. « Antoine Armand n’a pas manqué de respect à Marine Le Pen, il a seulement exprimé une position », objecte le sénateur. Le Savoyard s’agace, réplique qu’il n’a pas à se justifier : « Je ne partage pas les idées du RN, mais j’appelle qui je veux et quand je veux ! », lance-t-il au sénateur.

Dans l’entourage de Marine Le Pen, on parle du recadrage du ministre de l’économie comme d’un « beau cadeau » du chef du gouvernement au RN. Michel Barnier, en deux coups de fil et un communiqué, a de fait accrédité l’idée que le Rassemblement national peut infléchir son gouvernement, même s’il ne peut faire tomber l’exécutif sans les voix de l’ensemble de la gauche.

Le Figaro, no. 24924
Le Figaro Économie, vendredi 11 octobre 2024 604 mots, p. 25

Économie

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10 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Électricité : des taxes en plus mais des prix en baisse

Bayart, Bertille

Le sujet est explosif. Le gouvernement Barnier envisage, dans son projet de loi de finances, de collecter sur les factures d'électricité environ 6 milliards d'euros de taxes en plus en 2025 par rapport à 2024. La moitié de cette somme était déjà prévue : elle correspond à la suppression définitive du « bouclier tarifaire » mis en place en 2022, pendant la crise énergétique. Le gouvernement avait alors ramené de 32 euros à 1 euro par MWh (mégawattheure) consommé les accises payées par les clients. Depuis le 1er février 2024, ces taxes ont été relevées à 21 euros. Revenir à 32 euros rapportera 3 milliards d'euros supplémentaires à l'État en 2025.

Mais l'exécutif envisage de doubler la mise et a inscrit 3 milliards d'euros de recettes additionnelles au titre de l'accise sur l'électricité en 2025. Cette intention est cependant encadrée par une exigence, ou du moins une promesse politique : que le prix des factures acquittées au tarif réglementé de vente (TRV) baisse de 9 % au 1er février prochain, pour la première fois après deux années de hausse.

La baisse du prix de gros de l'électricité sur le marché, dont profitent déjà les consommateurs ayant souscrit certaines offres non réglementées, est censée permettre de boucler cette équation. Mais il demeure des incertitudes. La première porte sur l'évolution effective des prix de gros d'ici la fin de l'année, dont dépendra le calcul des TRV pour l'échéance du 1er février. La seconde porte sur l'évolution d'une autre taxe, le Turpe, qui finance les réseaux de transport de l'électricité. Le niveau final de fiscalité, Turpe compris, est donc à ce stade inscrit dans une fourchette indicative et renvoyé à un décret ultérieur.

Il existe donc un doute sur la crédibilité de la promesse financière (6 milliards d'euros de recettes supplémentaires) et de la promesse politique de baisse des prix. Environ 60 % des ménages sont clients des contrats au TRV, et même 80 % en comptant les contrats indexés sur ces tarifs régulés. Pour eux, estime Bercy, la baisse de 9 % promise représente une économie annuelle d'une centaine d'euros. Un tiers des petites entreprises est aussi directement concerné.

La possibilité de remonter les taxes sur l'électricité au-delà de leur niveau d'avant la crise énergétique va de toute façon provoquer des débats nourris au Parlement. Le thème des factures d'énergie a été central dans les récentes campagnes pour les élections européennes et législatives. Au sein même du « socle commun » censé soutenir le gouvernement Barnier, l'idée est contestée. «Augmenter massivement la fiscalité sur une énergie propre, c'est envoyer un signal totalement contradictoire. Nous souhaitons que l'accise revienne à son niveau d'avant-crise mais qu'elle ne soit pas augmentée au-delà», a déclaré mercredi le député David Amiel au nom du groupe EPR (ex-Renaissance).

La ministre de la Transition écologique, Agnès Pannier-Runacher, renvoie pour sa part aux parlementaires le soin de corriger le cas échéant un arbitrage qui n'est pas le sien. C'est le Parlement qui aura le dernier mot sur le budget présenté par le gouvernement, a-t-elle rappelé dimanche sur France 3. S'il est normal de sortir progressivement du bouclier tarifaire et de revenir à un niveau de taxation d'avant-crise, aller au-delà pourrait faire peser une charge supplémentaire sur les classes moyennes, les ménages les plus modestes et notre tissu industriel. Sur le sujet sensible des prix de l'électricité comme sur le reste du texte, il est de toute façon probable comme le dit un ministre, que, dans le contexte politique, on ne reconnaisse pas le PLF à la sortie de l'Assemblée par rapport à l'état dans lequel il va y entrer. B. B.

Le Figaro, no. 24924
Le Figaro, vendredi 11 octobre 2024 615 mots, p. 8

Société

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10 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Violences et tensions dans les lycées de la région lyonnaise

Une nouvelle attaque au mortier a eu lieu, jeudi matin, devant un établissement du 8e arrondissement. Un enseignant a été légèrement blessé.

Sillières, Antoine

A - moment du retour en classe jeudi après-midi, le calme était revenu devant le lycée Auguste-et-Louis-Lumière. Des traces sur la façade de l'établissement témoignaient des violences commises quelques heures plus tôt dans ce quartier sensible du 8e arrondissement de Lyon. Peu avant 8 heures, alors que la plupart des élèves étaient déjà en cours, un groupe d'une quinzaine d'individus encagoulés, apparemment extérieurs à l'établissement, ont tiré des mortiers d'artifice sur le bâtiment et incendié des poubelles, qu'ils ont tenté de projeter contre l'entrée. Dans le même temps, le lycée Tony-Garnier de Vénissieux a également été visé, selon le même mode opératoire, laissant envisager une action concertée.

«Ça volait partout au-dessus du bâtiment», témoigne une élève de première qui a assisté à la scène depuis une salle de classe donnant sur le boulevard des États-Unis. «Ce sont des petites dégradations, ça arrive régulièrement et ça rentre rapidement dans l'ordre», tempèrent trois de ses camarades, visiblement peu impressionnés par les engins pyrotechniques. Une vidéo que les adolescents s'échangent sur leurs smartphones montre pourtant des tirs tendus, dont l'un a frôlé un professeur venu prêter main-forte aux surveillants pour repousser les poubelles enflammées. L'engin a explosé au-dessus de son épaule, provoquant de violents acouphènes. L'enseignant a dû être arrêté pour le reste de la journée. Jeudi après-midi, les forces de l'ordre n'avaient procédé à aucune interpellation. «La préfecture suit la situation avec le rectorat et condamne fermement ces violences qui ne resteront pas sans réponse», a fait savoir l'entourage de Fabienne Buccio, la préfète du Rhône, qui évoque par ailleurs «une baisse de 12% des faits de violences» dans les établissements scolaires de la région depuis le début de l'année.

De son côté, le ministre délégué en charge de la Réussite scolaire et de l'Enseignement professionnel, Alexandre Portier, a dénoncé «de nouvelles violences inacceptables contre notre école». «J'apporte tout mon soutien à cet enseignant, aux équipes et aux élèves. Nous devons tous faire bloc derrière notre école, pour nos agents, mais aussi pour tous les élèves de France» ,a ajouté l'ex-député du Rhône.

Manque de moyens et d'effectifs

Après une scène similaire survenue jeudi 3 octobre dans un établissement de Vénissieux, les syndicats enseignants avaient dénoncé le manque de moyens et d'effectifs alloués aux lycées du Rhône. Ce jour-là, des tirs de mortier avaient visé le personnel du lycée Marcel-Sembat et une voiture avait été incendiée dans une rue attenante. Interpellés après les faits, deux jeunes de 16 et 17 ans, élèves du lycée visé, ont été mis en examen notamment pour « destruction d'un bien par moyen dangereux ». L'un d'eux a été placé en détention provisoire et l'autre sous contrôle judiciaire. Vendredi 20 septembre, c'est au lycée Fréderic-Faÿs de Villeurbanne qu'un enseignant avait eu le nez fracturé par un élève.

Jeudi après-midi, des élus de la région Auvergne-Rhône-Alpes, proches de Laurent Wauquiez, se sont rendus au lycée Lumière. Plus tôt dans la journée, ils avaient proposé en assemblée plénière la suppression des aides régionales aux familles de lycéens délinquants. Ils ont aussi rappelé le plan à 100 millions d'euros pour la sécurisation des lycées voté par la région qui prévoit notamment l'installation de portiques de sécurité et de caméras de surveillance. Problème, ces caméras ne peuvent filmer que le parvis des établissements et non la rue. Quant à la sécurisation du lycée Lumière, un projet est bien dans les cartons pour déplacer le portail et créer un sas d'accès, a rappelé la directrice, mais il n'a pas été encore été voté.

Le Monde
vendredi 11 octobre 2024 134 mots, p. 1

Assemblée : le cordon sanitaire autour du RN abîmé

- Les élections des présidences de commission témoignent de liens jusqu’ici jamais vus entre la majorité sortante et le Rassemblement national

- Le RN a obtenu une présidence et six vice-présidences de commission grâce à l’appui d’élus issus d’Horizons, du MoDem ou du groupe LIOT

- « On nous joue du violon », se réjouit Sébastien Chenu, député RN du Nord élu président de la commission d’apurement des comptes de l’Assemblée

- En échange de leur soutien, plusieurs députés de l’ancienne majorité ont bénéficié des voix de l’extrême droite pour gagner des postes face à la gauche

- Cette remise en cause du cordon sanitaire entourant jusqu’ici le RN témoigne de la fragilité de la majorité sortante

La Croix, no. 43043
France, jeudi 10 octobre 2024 572 mots, p. 10
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9 octobre 2024 - La Croix (site web)

À l’Assemblée nationale, le RN toujours privé de postes clés

Lauriane Clément

Alors que plusieurs postes clés étaient remis en jeu à l’Assemblée nationale mercredi 9 octobre, les députés du Rassemblement national n’ont obtenu que la présidence de la commission chargée d’apurer les comptes de l’Assemblée.

À chaque nouveau poste clé vacant à l’Assemblée nationale, le Rassemblement national tente sa chance. Mercredi 9 octobre encore, il a essayé d’obtenir les présidences des commissions des affaires étrangères, des affaires sociales et des affaires économiques, laissées vacantes après la nomination dans le gouvernement Barnier des personnalités qui les occupaient. Mais les trois candidats RN en lice – Alexandra Masson, Thomas Ménagé et Frédéric Falcon – n’ont réussi à prendre la tête d’aucune commission permanente. Ces postes ont été remportés par les députés Bruno Fuchs (MoDem), Frédéric Valletoux (Horizons) et Aurélie Trouvé (La France insoumise).

Le front républicain est-il pour autant toujours aussi solide qu’avant ? La question se pose à la suite de l’élection surprise, le 2 octobre, du député RN Sébastien Chenu à la tête de la présidence de la commission chargée d’apurer les comptes de l’Assemblée nationale, face au socialiste Philippe Brun. Le poste est certes moins symbolique que la vice-présidence de l’Assemblée, qu’il avait obtenue lors de la mandature 2022-2024. Mais son élection montre une certaine inflexion du cordon sanitaire mis en place autour du parti d’extrême droite à la suite des élections législatives de juillet.

Sébastien Chenu doit en effet son élection aux votes du député MoDem Philippe Vigier et de la députée Horizons Félicie Gérard, qui se sont ajoutés aux voix des frontistes siégeant dans cette commission. La gauche a aussitôt dénoncé ces « nouveaux arrangements ». « Le RN vient de gagner(…) grâce au vote des députés macronistes qui m’ont fait battre. Qu’on ne vienne plus nous parler de front républicain »,s’est insurgé Philippe Brun sur le réseau social X.

« Cette élection montre que la situation a quand même un peu changé depuis la dissolution, fait remarquer Bruno Cautrès, politologue et enseignant à Sciences Po. Le discours selon lequel il n’est pas complètement normal qu’un mouvement politique avec autant d’électeurs que le RN n’ait pas de poste clé au Palais-Bourbon finit par être entendu. » Le 20 juillet, la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, avait elle-même dénoncé l’absence du parti d’extrême droite au sein du bureau de l’institution… d’autant plus que le RN en profite pour dénoncer des comportements antidémocratiques.

Pour autant, le poste de Sébastien Chenu risque d’être la seule exception à la règle. Plus aucun poste clé n’est en jeu désormais, en dehors de la vice-présidence de l’Assemblée nationale, laissée vacante par Annie Genevard (LR) après sa nomination en tant que ministre de l’agriculture. Celle-ci attise toutes les convoitises, mais il semble très peu probable que le RN l’obtienne. « Ce n’est pas tant le front républicain qui va l’écarter que les intérêts de chacun à ce que le RN n’ait pas plus de pouvoir,prédit Virginie Martin, professeure et chercheuse à Kedge Business School. Un tel poste à l’Assemblée donne de la puissance, de la crédibilité et une notabilité supplémentaires, que les formations politiques ne veulent pas octroyer au RN. Ce sont au final surtout des stratégies politico-électorales, qu’il me semble abusif d’appeler “front républicain”. »

L'Humanité
jeudi 10 octobre 2024 1454 mots, p. 2

à l'Assemblée, révolution fiscale contre choc austéritaire

Cyprien Caddeo

Budget Le projet de loi de finances pour 2025 est présenté ce jeudi en Conseil des ministres. Au coeur des débats à venir, l'augmentation des impôts, refusée par la Macronie. Michel Barnier a annoncé ne rien s'interdire, tandis que la gauche entend redonner tout son sens à cet outil de redistribution.

Un totem matriciel du macronisme vacille. Depuis sept ans, les troupes présidentielles ont bâti leur identité politique autour d'une promesse : aucune hausse des impôts. Et voilà que le premier ministre issu des « Républicains », Michel Barnier, a franchi le Rubicon et ouvert la discussion : « Il ne faut pas s'interdire d'aller vers une plus grande justice fiscale », a déclaré, dès mi-septembre, l'hôte de Matignon. « La hausse des impôts n'est jamais une fatalité, mais toujours une facilité », lui a répondu la députée Renaissance Aurore Bergé, pressée de marteler le récit macroniste : l'impôt ne serait pas un levier de redistribution, mais une solution négative, une punition qui s'abattrait sur les honnêtes gens. L'impôt sert pourtant à financer la solidarité nationale, les services publics et la lutte contre les inégalités. Au fur et à mesure que les impôts les plus progressifs diminuaient, ces sept dernières années, la pauvreté, elle, a largement augmenté. Preuve que le logiciel macroniste est à bout de souffle.

Et pourtant, malgré les cris d'orfraie des élus Renaissance, les pistes envisagées par le premier ministre sont loin d'incarner une révolution fiscale. En l'espèce, les hausses d'impôts à la sauce Barnier pourraient prendre la forme d'une « contribution exceptionnelle » sur les plus hauts revenus, qui ne toucherait que les ménages émargeant à plus de 500 000 euros par an (soit l'équivalent de 20 fois le revenu médian français, ce qui représente 0,3 % des ménages). Recettes estimées : 2 milliards d'euros. Une autre augmentation cible 300 grandes sociétés dont le chiffre d'affaires est supérieur à 1 milliard d'euros annuel. Les deux mesures seraient temporaires, « sur un ou deux ans », promet Michel Barnier : « il n'y aura pas de choc fiscal ».

Voilà le patronat rassuré, d'autant qu'une autre augmentation d'impôts, sur laquelle Matignon s'est bien gardé de communiquer, risque, elle, de toucher sévèrement les plus pauvres : la hausse de la taxe intérieure de consommation finale sur l'électricité (Ticfe). Cette part prélevée par l'État sur la facture au mégawattheure pourrait être doublée d'ici à février. Preuve que la droite et le centre ne rechignent pas à cibler le portefeuille des Français, malgré leurs discours - il n'est jamais question, par exemple, d'entamer un débat de fond sur la TVA, impôt qui touche proportionnellement plus fort les bas revenus.

les 10 propositions du nouveau front populaire

Reste que le premier ministre a ouvert une brèche dans laquelle la gauche parlementaire entend s'engouffrer. « Michel Barnier a eu le mérite de remettre la question fiscale sur le tapis, là où la Macronie refusait tout débat sur ce sujet, se félicite le député PCF Nicolas Sansu. Après sept années d'Emmanuel Macron, nous avons un impôt de moins en moins progressif et de moins en moins compris, qui nourrit le sentiment d'injustice fiscale et la haine envers les prélèvements. » Alors, ce mercredi 9 octobre, à l'Assemblée nationale, le Nouveau Front populaire (NFP) a décidé de serrer les rangs. Communistes, insoumis, socialistes et écologistes ont présenté ensemble à la presse les mesures phares de la coalition pour amender le projet de loi de finances 2025, présenté en Conseil des ministres ce jeudi. À leurs côtés, une invitée spéciale, Lucie Castets, « à l'origine de ce travail budgétaire » et toujours candidate du NFP pour Matignon.

La gauche dresse une liste de 10 mesures visant à dégager environ 49 milliards d'euros de recettes supplémentaires, qui prendront la forme d'amendements déposés par les quatre forces du NFP. « Le temps n'est pas aux rustines ! » tance l'insoumis Éric Coquerel, président de la commission des Finances. Les propositions du NFP reprennent ainsi en grande partie le chiffrage établi par la gauche lors des législatives, « seule coalition à avoir détaillé à ce point son programme », rappelle le député FI, persuadé que la gauche aurait pu obtenir « une majorité sur un budget NFP-compatible si on nous avait laissé gouverner ». La preuve, c'est que là où le gouvernement souhaite faire des coupes budgétaires à hauteur de 40 milliards d'euros, tout en promettant de « répondre à l'attente des Français qui ont besoin d'une plus grande présence des services publics sur le territoire », le NFP propose une équation anti-austéritaire qui reste la seule à même de pouvoir développer les services publics.

Mais où la gauche propose-t-elle d'aller chercher ces nouvelles recettes ? « Nous espérons dégager à peu près le même montant que Michel Barnier, mais la différence, c'est que notre plan cible les plus aisés », sourit le socialiste Philippe Brun. D'abord, en plafonnant ou en supprimant un certain nombre d'exonérations ou de crédits d'impôt qui ne se justifient pas. Le crédit d'impôt recherche, qui représente 7 milliards d'euros par an sans effet notable sur le financement de la recherche française, serait plafonné à 50 millions d'euros et davantage ciblé et tracé. Exit les exonérations de cotisations employeurs pour tous les salaires supérieurs à deux Smic (3 600 euros brut). Exit aussi la fiscalité anti-écologique de l'aérien : le NFP propose de supprimer l'exonération de taxe kérosène sur les vols intérieurs et de taxer les vols en jet privé. Les recettes dégagées viendraient financer le développement de l'alternative ferroviaire : « La fiscalité écolo n'est pas une fiscalité de rendement : nous la redistribuons tout de suite à destination des usagers », soulève l'écologiste Eva Sas.

Sur le volet des nouvelles impositions, la coalition de gauche remet sur la table la réinstauration de l'impôt sur la fortune (ISF), dans une version « revisitée et plus robuste », avec une composante plancher équivalente à 2 % du patrimoine net global, pour être certain que les ultra-riches n'y échappent pas via un montage fiscal. Là encore, avec l'objectif de bâtir une majorité au-delà du NFP : « Il y a une majorité de députés de cette Assemblée qui ont mis le retour de l'ISF dans leur profession de foi », rappelle Philippe Brun. Le Modem, l'an dernier, avait d'ailleurs soutenu la création d'un ISF vert et l'instauration d'une taxe sur les superprofits, qu'Emmanuel Macron avait dogmatiquement refusée.

Emboîtant le pas à Michel Barnier et sa micro-mise à contribution temporaire des grandes multinationales, le NFP propose aussi de taxer les entreprises à plus de 1 milliard d'euros de chiffre d'affaires annuel avec un taux d'impôt sur les sociétés à 40 %, rehaussé à 55 % pour les entreprises à plus de 3 milliards. Une mesure à 5 milliards de recettes, à laquelle s'ajoute l'augmentation de la taxe sur les transactions financières (de 0,3 % à 0,6 %), pour un gain de 2 milliards d'euros supplémentaires.

La batterie de mesures cible donc les ménages aisés, les très grandes entreprises extrêmement profitables, le marché boursier et les activités polluantes. Le tout pour dégager des marges de manoeuvre en termes de politiques publiques. Contrairement au budget Barnier, qui est « très court-termiste et propose une cure dangereuse d'austérité qui ne permet pas à la puissance publique de fonctionner », considère Lucie Castets, qui ajoute que « les réformes fiscales de Macron, ce sont 62 milliards d'euros qui sont grevés sur les comptes publics chaque année ».

quand les responsables du déficit font la leçon

« Ces mesures ne sont que le volet recettes de nos propositions sur le PLF 2025, rappelle Nicolas Sansu. Elles servent de base pour, dans un second temps, nos mesures de financement de l'hôpital, de l'école, des services publics... » La gauche s'attend déjà à ce que la coalition de Michel Barnier l'accuse de « matraquage fiscal » ou de vouloir « asphyxier les Français ». Le socialiste Claude Raynal, président de la commission des Finances au Sénat, s'en empourpre d'avance : « Il est insupportable d'entendre ceux qui sont responsables de notre déficit actuel (3 200 milliards d'euros - NDLR) nous faire la leçon et fixer des lignes rouges sur le budget ! »

Il faudra donc batailler pour faire dérailler la fable macroniste qui veut faire de l'impôt redistributif un épouvantail, au nom d'une croyance tout aussi contestable : la théorie du ruissellement qui suppose que l'argent des riches s'écoule magiquement vers les plus pauvres, pour peu qu'on fiche une paix royale aux premiers. Car, au-delà du Parlement, certains s'autorisent à penser bien plus loin que Michel Barnier. Le 8 octobre, le Figaro publiait le « rapport choc » de l'Institut Montaigne, think tank libéral qui propose une feuille de route à 150 milliards d'économies. Au rayon des « bonnes idées » de l'institut, 25 milliards retranchés des dotations aux collectivités territoriales (donc des services de proximité : écoles, Ehpad, bibliothèques, piscines publiques...) ; des séjours écourtés en maternité après accouchement ; ou encore la retraite à 66 ans. La question de la hausse des impôts, pilier de notre contrat social, est évidemment, là encore, absente de ses radars.

Le Figaro, no. 24923
Le Figaro, jeudi 10 octobre 2024 510 mots, p. 3

Politique

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9 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

CHRONIQUE CONTRE-POINT

Ensemble-LR : les vertiges de la politique du pire

Tabard, Guillaume

Le gouvernement Barnier a résisté à une attaque extérieure - la motion de censure du Nouveau Front populaire ; sera-t-il victime d'une implosion interne ? Deux épisodes rapprochés ont montré que le « socle commun » pouvait se placer lui-même au bord du précipice.

Il y eut, mardi, la rencontre très tendue entre le premier ministre et les députés du groupe Ensemble pour la République (nos éditions d'hier), sur fond de divergences sur les hausses d'impôts. Et il y a eu ce mercredi la bataille entre EPR et la Droite républicaine pour la présidence de la commission des affaires économiques qui a conduit à la victoire de l'Insoumise Aurélie Trouvé. Cet épisode lamentable est une preuve par l'absurde que si les groupes de Gabriel Attal et de Laurent Wauquiez ne travaillent pas en bonne intelligence, la gauche empochera le morceau.

Au point de départ, la succession d'Antoine Armand à la tête de la commission des affaires économiques après sa nomination à Bercy. Armand étant macroniste, les siens ont invoqué un droit de suite au profit de l'ancien ministre Stéphane Travert. Les Républicains arguaient, de leur côté, de leur présence au gouvernement pour revendiquer une présidence de commission, au même titre que le MoDem et Horizons, et offrir un poste à Julien Dive, proche de Xavier Bertrand, dont Laurent Wauquiez avait bloqué la nomination au ministère de l'Agriculture.

De part et d'autre, on brandit un « deal » conclu en juillet entre Ensemble et LR. Lequel a permis la réélection de Yaël Braun-Pivet, contre le communiste André Chassaigne, en échange d'une répartition des postes où LR a été bien servi. «Wauquiez est dur en négociation, mais il respecte sa parole», confiait Attal il y a peu. Dans cette prétention nouvelle sur la commission des affaires économiques, les macronistes ont donc vu une entorse à ce « deal ». En retour, on rappelle au groupe DR que si les macronistes avaient tenu leur parole, ce serait la DR Véronique Louwagie qui serait à la tête de la commission des finances, et pas l'Insoumis Éric Coquerel.

Toujours est-il qu'au petit jeu du « c'est pas nous, c'est eux » , LFI se retrouve avec deux présidences de commission qu'il n'aurait pas dû avoir. Sans parler de la majorité au bureau de l'Assemblée obtenue par la gauche du seul fait de l'absence au moment des votes de députés de l'ex-majorité. À LR, on a beau prétendre que «soutenir le gouvernement ne veut pas dire jouer les supplétifs des macronistes», il sera difficile de justifier auprès des électeurs de droite ou du centre avoir permis l'élection d'une députée LFI.

Cet épisode interne serait sans conséquence sur l'avenir de l'exécutif si un député Ensemble n'avait pas menacé en représailles de voter la prochaine motion de censure sans «aucun état d'âme». Tensions entre Matignon et les troupes Ensemble, guerre Ensemble-LR : sauf à jouer délibérément la politique du pire et la chute à court terme de Michel Barnier, tous les partenaires de cette coalition d'un genre nouveau sont obligés d'apprendre rapidement à travailler ensemble. G. T.

Le Figaro, no. 24923
Le Figaro, jeudi 10 octobre 2024 541 mots, p. 3

Politique

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9 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

À l'Assemblée, LFI règne désormais sur l'économie et les finances

Flurin, Richard

Alerte « rouge » à l'Assemblée nationale. À la surprise générale, mercredi matin, la députée La France insoumise (LFI) de Seine-Saint-Denis Aurélie Trouvé a été élue présidente de la commission des affaires économiques. Elle succède ainsi au macroniste Antoine Armand, devenu ministre de l'Économie et des Finances de Michel Barnier. L'ancienne coprésidente de l'ONG altermondialiste Attac, très proche de Jean-Luc Mélenchon, s'est dite «honorée» de diriger cette commission «extrêmement importante, qui gère à la fois les questions agricoles, de logement, d'entreprise, de tourisme, d'économie sociale et solidaire». Tout sourire, Aurélie Trouvé s'est empressée de déclarer à la presse que son élection «prouve que le Nouveau Front populaire peut avoir des majorités dans cette Assemblée».

La réalité est pourtant beaucoup plus prosaïque. Ce scénario inattendu est la conséquence des querelles picrocholines qui traversent la majorité relative du premier ministre. En fait, les membres du groupe Droite républicaine qui siègent dans cette commission ont décidé de ne pas porter leur voix sur le candidat macroniste Stéphane Travert - qui était largement favori - lors du troisième tour de scrutin, mais ils ont préféré s'abstenir. Quitte à laisser courir une rumeur selon laquelle l'un d'eux aurait même voté pour la candidate mélenchoniste.

Il s'agissait, pour le groupe de Laurent Wauquiez, de se venger de leurs partenaires de coalition. Car, alors que la droite espérait prendre la tête de l'une des trois commissions dont la présidence a été laissée vacante par la formation du nouveau gouvernement, les macronistes ont décidé de maintenir leur candidat dans chacune des trois commissions. «Aujourd'hui, le groupe de Laurent Wauquiez a fait le choix de favoriser l'élection de l'Insoumise Aurélie Trouvé au détriment de notre collègue Stéphane Travert. Je suis, comme chacune et chacun d'entre vous, révolté», s'est indigné le président du groupe EPR Gabriel Attal, admettant une confiance « fragilisée » avec des partenaires dont il pointe « l'agenda funeste ». Plus offensif encore, son collègue Éric Bothorel a prévenu sur X qu'il n'aura «aucun état d'âme à voter la prochaine motion de censure», assortissant son tweet de l'image d'un fusil.

L'ambiance belliqueuse qui règne au sein du «socle commun» profite en tout cas aux Insoumis, qui se sont empressés de moquer les faiblesses de la coalition. «La soi-disante(sic) coalition entre les macronistes et LR n'existe pas», persifle le coordinateur du mouvement Manuel Bompard. Pas peu fier de voir la gauche radicale présider les deux grandes commissions en charge de l'économie et des finances à l'Assemblée nationale, avec Éric Coquerel à la tête de la puissante commission des finances, et donc désormais Aurélie Trouvé aux affaires économiques.

Deux estrades qui s'avéreront utiles pour peser dans le débat parlementaire, redevenu central après la dissolution, mais aussi pour se bâtir une crédibilité économique qui constitue toujours un plafond de verre pour LFI. C'est pourquoi, à l'instar du député Paul Vannier, les Insoumis vantent la «grande expérience acquise à la présidence d'Attac» d'Aurélie Trouvé, qualifiée par ailleurs de «brillante». «C'est une experte des questions économiques» , loue-t-on encore. Avec l'espoir assumé de se dédiaboliser auprès d'un électorat centriste en vue de 2027. Dans l'hypothèse d'un affrontement avec Marine Le Pen au second tour de la prochaine présidentielle, à laquelle croit mordicus Jean-Luc Mélenchon. R.F.

L'Humanité
jeudi 10 octobre 2024 489 mots, p. 8

Le député Hugo Prevost exclu du groupe France insoumise

Julia Hamlaoui

Assemblée nationale Visé par des signalements de violences sexistes et sexuelles lorsqu'il était dirigeant de l'Union étudiante, l'élu de l'Isère a été évincé par sa formation.

C ontrairement à son attitude vivement critiquée dans l'affaire Adrien Quatennens, la France insoumise a cette fois réagi promptement. Accusé, selon un communiqué de la formation, de « faits graves à caractère sexuel pouvant relever d'infractions pénales, antérieurs à son élection », le député de l'Isère Hugo Prevost a été exclu le 8 octobre de son groupe parlementaire.

Celui-ci explique avoir été saisi le 23 septembre par le comité de vigilance contre les violences sexistes et sexuelles (CVSS) de la FI et avoir conduit une audition du mis en cause le 2 octobre. « Il est ressorti de cette audition, ainsi que des éléments du dossier constitué par le CVSS, à l'appui de plusieurs témoignages, que la gravité des faits reprochés et leur caractère systémique nécessitaient de saisir le groupe parlementaire afin qu'il prononce une sanction », expliquent le mouvement et le groupe dans un texte commun. Ils ont décidé de l'exclusion de l'élu « conformément aux principes de la charte signée par les candidat·es FI-NFP aux élections législatives engageant à " défendre les valeurs féministes et à combattre les violences sexistes et sexuelles partout où elles se trouvent" ». Les insoumis précisent que ce type de décision, interne au mouvement, « relève de la précaution et de la protection des personnes, et n'est pas une décision de justice, à laquelle il ne pourra jamais se substituer ».

L'Union étudiante, dont Hugo Prevost, 25 ans, a été l'un des cofondateurs, a également réagi, déclarant faire « le choix de rendre publics les faits qui ont justifié ce signalement » auprès du CVSS de la FI. « Les témoignages que nous avons réunis font état de faits de harcèlement moral et sexuel, de schémas de prédation, faits graves, pénalement répréhensibles, à caractère sexuel. Ils s'étalent sur une période de 2020 à 2024 et se seraient poursuivis après le départ d'Hugo Prevost de l'équipe nationale de l'Union étudiante, en mars dernier », explique le syndicat.

Ces violences, précise-t-il, auraient concerné « des femmes des équipes nationales successives et ont été utilisées comme outil pour asseoir et affirmer (sa) domination », instaurant un « climat de terreur » par des insultes et des dénigrements. Le syndicat a aussi relevé « au moins deux cas de violences sexuelles ». L'Union étudiante accuse enfin le député d'avoir entretenu un système « d'omerta » en son sein, et d'avoir « à trois reprises fait pression ou tenté de faire pression sur la cellule nationale en charge de ces questions » pour « protéger des militants qu'il avait formés ».

L'organisation, qui ajoute que « la majorité des faits (...) étaient connus de certains depuis plusieurs mois, voire plusieurs années », demande que « justice soit faite » et exhorte le député, qui ne s'est pas encore exprimé, à « démissionner de son mandat ». Sa suppléante, Salomé Robin, « atterrée et écoeurée », s'est jointe à cette revendication et a annoncé sa démission.

L'Humanité
jeudi 10 octobre 2024 541 mots, p. 13

MA France : 175 jours de grève et l'État regarde ailleurs

Pauline Achard

Licenciements En plein conflit avec un sous-traitant de Stellantis, les ouvriers de l'usine automobile ont accueilli une conférence portant sur l'avenir de leurs emplois et du secteur.

Des dizaines de salariés de l'usine d'automobiles MA France, en lutte depuis près de six mois, se sont réunis ce mercredi, sur le site industriel d'Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), à l'occasion d'un débat portant sur « l'avenir de la filière automobile ». Autour de la table étaient installés la secrétaire nationale de la CGT, Sophie Binet, le sénateur communiste (et directeur de l'Humanité) Fabien Gay, la députée FI Alma Dufour, le délégué CGT à l'aluminium, Jean-Philippe Juin, et Jean-Marc Ducourtioux, ancien salarié de GM&S. Les mines renfrognées des ouvriers grévistes font face aux regards graves des intervenants accoudés, au milieu des gigantesques machines à l'arrêt. Depuis environ cent soixante-quinze jours, des dizaines de personnes occupent l'usine pour réclamer des conditions de licenciement dignes, après que le fournisseur de pièces pour les utilitaires, à 80 % sous-traitant du géant de l'automobile Stellantis, a été placé en liquidation judiciaire par le tribunal de commerce de Bobigny, en mai.

« Non à la délocalisation. CLN, Stellantis : tueurs d'emplois », peut-on lire sur une grande banderole. En effet, le groupe italien CLN, propriétaire de MA France, a laissé sur le carreau ses 280 salariés et 120 intérimaires, d'une moyenne d'âge de 50 ans, après que le mastodonte Stellantis a annoncé délocaliser son activité en Turquie. Parmi eux, 84 ont accepté l'accord proposé par la direction prévoyant une prime supralégale de 15 000 euros, tandis que les 196 autres réclament 70 000 euros, mais espèrent surtout être replacés. « Vu notre âge, ils doivent nous trouver du travail », soupire, inquiet, Stéphane Bertazzo, de la CGT MA France. La secrétaire nationale, Sophie Binet, déplore : « Retrouver un boulot payé dignement et non précaire, c'est mission impossible dans ce secteur. »

le bras de fer s'intensifie

De son côté, le sénateur Fabien Gay rappelle que l'État, actionnaire de Stellantis à 6 %, a une grande part de responsabilité dans cette hécatombe. « Le gouvernement promet une vaste réindustrialisation française depuis des mois, mais où que l'on aille, on constate de la casse sociale ! » assène-t-il. De même pour la députée Alma Dufour qui souligne, elle, que « l'écart de compétitivité entre la France et le reste des pays européens n'excède pas les 2 %, et les 6 % avec la Chine... pas de quoi détruire la vie de 280 personnes ».

Sous pression, les organisateurs de l'événement, qui tentent de garder la face, ont dû gérer un énième esclandre avec la sécurité du site, mandatée par le liquidateur pour empêcher progressivement les grévistes, politiques, journalistes et soutiens d'y mettre les pieds. Le bras de fer s'intensifie depuis quelques jours tandis que le mandataire poursuit l'inventaire des machines, moules et du stock, maintenu au sein de l'usine occupée et estimé à 15 millions d'euros. Les voix des salariés, éreintés, tremblent lorsqu'ils s'expriment sur ces mois d'un combat sans relâche. Le groupe d'ouvriers qui tente de casser le « plan de sauvegarde de l'emploi » par tous les moyens a entamé une procédure au tribunal administratif de Montreuil, début octobre. Il s'invitera également au Mondial de l'automobile qui se tiendra porte de Versailles, le 17 octobre, pour se faire entendre.

Le Figaro, no. 24923
Le Figaro, jeudi 10 octobre 2024 1616 mots, p. 3

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9 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Tensions et coups de pression... Michel Barnier à l'épreuve du budget

Le projet de loi de finances du gouvernement, prévu ce jeudi, est attendu au tournant. En plus des oppositions, Matignon doit aussi composer avec ses alliés macronistes qui font monter la pression.

Bordas, Wally, Galiero, Emmanuel, Quinault-Maupoil, Tristan

Il est l'heure de s'attaquer à la montagne budgétaire. Attendu ce jeudi soir en Conseil des ministres, le projet de loi de finances pour 2025 sera ensuite débattu à partir de la semaine prochaine en commission à l'Assemblée nationale. Le plan du gouvernement prévoit de récupérer une soixantaine de milliards d'euros, ainsi répartis : 40 milliards d'économies budgétaires et 20 milliards d'effort fiscal. Le tout avec l'objectif de réduire le déficit à 5 % en 2025. Après un mois seulement à Matignon, Michel Barnier dévoilera sa copie sous de multiples pressions. Car, avec ce budget, le chef du gouvernement n'aura pas seulement à rassurer les partenaires financiers de la France : son examen au Parlement testera aussi son assise politique, alors que d'aucuns s'interrogent sur la possibilité qu'il soit renversé à cette occasion. «Je pense que le gouvernement ne passera pas l'hiver», a prédit dimanche lors du « Grand Jury RTL- Le Figaro -M6-Public Sénat » l'Insoumis Éric Coquerel, qui dirige la puissante commission des finances de l'Assemblée. Signe que les oppositions ne comptent pas faire de cadeau à l'exécutif.

La gauche, par exemple, n'a pas tardé à monter au créneau pour dénoncer une prétendue cure d'austérité. «C'est un budget de rigueur ultralibéral», critique l'écologiste Sandra Regol. «Le premier ministre veut baisser la dépense publique, mais quelles sont ses priorités? Réduire le budget de l'hôpital et de l'école, qui manquent cruellement de moyens?», feint d'interroger de son côté la socialiste Céline Hervieu. Tandis qu'au Rassemblement national, où l'on veut se placer en arbitre, c'est la stratégie des «coups de pression»qui l'emporte pour l'instant. Ce fut par exemple le cas il y a quelques jours, lorsque Marine Le Pen a lourdement attaqué le gouvernement sur sa volonté de décaler l'indexation des retraites de six mois. «C'est voler à nos aînés des milliards d'euros de pouvoir d'achat. Je refuserai cette mesure d'autant plus mesquine qu'elle fuite au lendemain du discours de M. Barnier, silencieux sur cette manoeuvre déjà utilisée par M. Hollande et M. Macron», a-t-elle publié, sur X (ex-Twitter). Dès le lendemain, le premier ministre a immédiatement fait un pas de côté en se disant «ouvert» à d'autres solutions de la part des députés.

Une épée de Damoclès que compte maintenir le RN pendant toute la période budgétaire. «On ne votera pas le budget», a d'ores et déjà annoncé le député RN Sébastien Chenu, estimant que jusqu'ici, Michel Barnier «n'envoie pas les bons signaux». De là à voter une censure en cas de recours au 49.3 pour faire adopter le texte ? «Rien n'est exclu», répète-t-on dans le camp nationaliste. Manière de garder un couperet permanent au-dessus de la tête de l'exécutif. «Nous essayons d'avoir du poids. Nous pouvons nous le permettre : 11millions d'électeurs ont voté pour nous. Si le gouvernement franchit nos lignes rouges, nous n'hésiterons pas à le censurer», promet ainsi le député RN Bruno Clavet.

Dans ce contexte, l'équation semble plus complexe que jamais. Sans compter qu'avant même d'affronter les oppositions, le premier ministre a déjà fort à faire avec ses alliés macronistes. Mercredi, Gabriel Attal a préempté la présentation des arbitrages en exprimant sa crainte d'un projet qui comporte «trop d'impôts» et «pas assez de réformes». L'aboutissement de plusieurs semaines durant lesquelles les élus du bloc central ont publiquement tancé la direction prise par Michel Barnier. Celui-ci s'en est ému en les rencontrant pour la première fois, mardi, lors de leur réunion de groupe. Les reproches réciproques ont ajouté de la tension entre le chef du gouvernement et le parti présidentiel.

Au lendemain de cet épisode, Gabriel Attal n'a pas caché l'existence de «divergences» avec son prédécesseur. «La hausse prévue des charges pour les entreprises, la hausse plus forte que prévu sur l'électricité, le gel des retraites pour six mois et d'autres mesures fiscales nous semblent charger trop la barque pour les Français», a insisté le patron des députés Renaissance, jugeant que cela entrait en contradiction avec les engagements pris lors des législatives anticipées. Gabriel Attal a réitéré sa demande d'une réforme par décret de l'assurance-chômage, projet qu'il a lui-même porté puis suspendu, avant que Michel Barnier ne l'enterre récemment. Tirant au passage une croix sur près de 4 milliards d'euros d'économies réalisables dès cette année, alors que Renaissance ne veut pas porter, seul, la responsabilité du dérapage des comptes publics.

L'année prochaine, Gabriel Attal estime que des coupes devraient être faites dans les budgets de l'apprentissage et de l'aide au développement. Il prône aussi un effort supplémentaire dans les collectivités territoriales. Et ce pour éviter le report de la revalorisation des retraites. Quant aux taxations exceptionnelles des entreprises et des ménages aisés, suggérées par Matignon, elles irritent toujours une partie du camp présidentiel. Premier à avoir sonné la charge, Gérald Darmanin ne cesse de répéter qu'il ne votera pas un budget qui comprendrait de telles hausses. Quand ses anciens amis de droite se montrent acerbes quant aux positions macronistes sur le budget. Les LR dénoncent un «jeu de théâtre qui n'est pas à la hauteur de la situation». «C'est culotté de feindre de découvrir les urgences, quand on est responsable de la situation catastrophique des finances publiques. Ce sont des postures dommageables et hypocrites, car ceux qui étaient au gouvernement ne peuvent pas ignorer la réalité des comptes. La moindre des dignités serait de faire profil bas», accuse-t-on chez Les Républicains.

Mercredi, la tension est encore montée d'un cran, lorsque la désunion des députés LR et des macronistes a permis l'élection de l'Insoumise Aurélie Trouvé à la tête de la commission des affaires économiques. En réunion de groupe, Gabriel Attal a déploré le «funeste agenda» de Laurent Wauquiez, patron de la Droite républicaine, regrettant une «confiance désormais fragilisée». Dans l'entourage de ce dernier, on répond : «Attal est en campagne électorale. L'esprit partisan qui en découle est peut-être difficilement compatible avec la démarche qui devrait animer les responsables des groupes du socle commun.» «Soyons responsables», avait pourtant réclamé Michel Barnier, mercredi matin, lors d'une réunion avec les présidents des différents groupes de la coalition. Avant de déplorer, plus tard dans la journée, les désaccords ayant permis l'élection d'Aurélie Trouvé : «Le premier ministre a indiqué sa préoccupation concernant la solidarité des différentes entités du socle commun qui n'a finalement pas été au rendez-vous.»

À Matignon, en dépit de ces difficultés, le premier ministre n'a de cesse de rappeler sa volonté de faire émerger un compromis parlementaire sur la nécessité de redresser les comptes publics. «Le premier ministre veut présenter un budget inscrit dans une volonté de réduire les déficits et selon une trajectoire claire. Ensuite, ce sera au Parlement de le discuter», explique-t-on Rue de Varenne. Il sait la mission délicate. Deux scénarios sont donc envisagés à ce stade pour l'adoption du budget : soit une majorité relative grâce à l'abstention de certains parlementaires ; soit un passage par le 49.3.

Mais les difficultés du gouvernement ne sont pas uniquement sur le front parlementaire. Il y a les collectivités locales, vent debout contre un plan d'économies qu'elles chiffrent à plus de 9 milliards d'euros. Il y a aussi les ministres, comme le garde des Sceaux Didier Migaud, qui se plaint ouvertement du budget de la Justice qu'il ne juge «pas satisfaisant». Ou encore Anne Genetet (Éducation nationale), qui a déjà réclamé à Michel Barnier une enveloppe «sanctuarisée». Au moment où la perspective d'une suppression de fonctionnaires refait surface, l'intéressée espère ne pas être concernée pour «poursuivre le choc des savoirs», selon son entourage. Par l'intermédiaire d'Anne Genetet, l'ancien premier ministre Gabriel Attal n'a pas caché son souhait de voir se concrétiser les chantiers qu'il a initiés rue de Grenelle.

Face aux turbulences annoncées, Matignon tente de tenir le cap. «Le premier ministre fera forcément des mécontents, mais s'il est conscient d'avoir à porter des mesures difficiles, il souhaite qu'elles soient justes», assure-t-on. Dans la tempête, on dresse aussi la liste des contraintes avec lesquelles le gouvernement doit composer. Elles ne sont pas minces : un temps restreint, une Assemblée morcelée, une économie sous la surveillance d'une procédure européenne pour déficit excessif, une évaluation de l'agence de notation Fitch attendue vendredi...

La Constitution interdisant toute nouvelle dissolution avant l'été prochain, ce budget de tous les dangers fait craindre un scénario noir à certains élus. Le député RN Bruno Clavet, qui n'est « pas pour la stratégie du pire » , anticipe ainsi : « Censurer le gouvernement en plein budget pourrait également être dangereux, avec la possibilité d'un « shutdown » à l'américaine.» Une situation inquiétante mais difficilement envisageable en France. Car s'il n'y avait pas de budget cet automne, faute de solution, plusieurs autres solutions seraient encore envisageables pour que le pays continue de fonctionner.

Dans le cas où le Parlement échouerait à se prononcer sur le projet de loi de finances et sur celui de financement de la Sécurité sociale, le gouvernement peut par exemple mettre en oeuvre les dispositions par ordonnance. À condition, toutefois, qu'aucun vote n'ait eu lieu sur ces deux textes. Le cas échéant - s'ils étaient soumis aux voix, et rejetés -, une dernière solution serait envisageable. Il s'agit d'une loi spéciale provisoire reconduisant les budgets de l'année précédente. Un texte qui doit être mensuellement approuvé par le Parlement, jusqu'à ce qu'une loi de finances soit de nouveau présentée. L'hypothèse donne déjà des sueurs froides au sommet de l'État : Pour cela, il faudrait que les oppositions soient responsables. Si elles décident de tout faire planter, alors on plonge dans l'inconnu. W B ET E.G. ET T.Q.-M.

Le Figaro, no. 24923
Le Figaro, jeudi 10 octobre 2024 805 mots, p. 5

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10 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Défense : la loi de programmation militaire dans le viseur de Bercy

Barotte, Nicolas

Quelque part dans l'est de la France, Emmanuel Macron s'entretient avec des soldats ukrainiens. Ces hommes seront formés au niveau « brigade » par des militaires français avant de repartir pour le front contre l'armée russe. Le débat sur le budget semble loin... Mais alors que le projet de loi de finances doit arriver à l'Assemblée nationale, le chef de l'État, qui est aussi chef des armées, tenait à faire savoir et à montrer que le sort de la guerre n'avait pas quitté ses préoccupations. « La brigade Anne de Kiev sera formée et équipée grâce à la solidarité de la France » , a-t-il déclaré mercredi sur X. Le message devait tomber avant le sommet prévu samedi à Ramstein en Allemagne, où devaient se réunir les alliés de l'Ukraine. Le rendez-vous a été reporté en raison de l'absence forcée du président américain, Joe Biden. Mais le déplacement n'est pas perdu. Les images permettront d'illustrer à quoi servent les crédits militaires.

Depuis 2017, le budget des armées a augmenté continuellement. Cet effort résistera-t-il aux contraintes de réduction du déficit ? En quête d'économies, le ministère des Finances entend mettre à contribution les différentes « lois de programmation » qui concernent la justice, la recherche et la défense. « Ces ministères devront fournir leur part d'effort, notamment par des redéploiements, même si les lois de programmation seront globalement préservées » , a expliqué le premier ministre, Michel Barnier, dans une interview à La Tribune Dimanche. À matignon, où l'on est bien conscient des enjeux, le « en même temps » doit concilier les urgences budgétaire et militaire.

Les militaires sont inquiets et le disent. « Pour l'instant, je crie attention » , dit un haut gradé. Il craint le coup de rabot ou le tour de passe-passe qui réduirait les moyens accordés aux armées. Dans un contexte de menaces internationales accrues, la LPM 2024-2030, votée l'année dernière, ne prévoit rien de superflu, estime l'institution, à peine de quoi remettre sur pied un outil abîmé par les décennies d'économies. Stocks de munitions, défense sol-air, drones, les urgences sont nombreuses auxquelles il faut ajouter les « grands projets » comme le futur porte-avions. « Bercy nous doit l'argent qui a été promis » , insiste le gradé en mettant en garde contre la tentation d'étaler les livraisons ou de revoir les cibles pour faire de la cavalerie budgétaire. « Il n'y a « aucun gras » dans cette trajectoire » , assure aussi le député Jean-Michel Jacques, président de la commission défense à l'Assemblée.

Pour remplir l'objectif d'une LPM à 413 milliards d'euros en tout, le budget est censé augmenter chaque année, avec des « marches » successives à 3,1 milliards d'euros pour 2024 puis 3 milliards d'euros en 2025. L'année prochaine, le budget des armées est censé atteindre 50,5 milliards d'euros soit 2 % du PIB, l'ambition minimum fixée par l'Otan. Lorsqu'il était député, le nouveau secrétaire d'État aux Anciens combattants Jean-Louis Thiériot s'était battu pour garantir ces crédits. Aujourd'hui le doute s'installe. « Le budget 2025 des armées sera plus important que celui de 2024. C'est acquis » , a affirmé le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, la semaine dernière dans une interview au Point. Il n'a pas donné de précisions...

« Le diable se niche dans les détails » , souffle un connaisseur du dossier. Au ministère des Armées, l'heure est venue de passer en revue les éventuels doublons ou de gagner des marges de manoeuvre avec le recul de l'inflation, pour participer à l'effort national tout en limitant les renoncements. Les armées devront peut-être adapter leurs objectifs opérationnels. Par exemple l'ambition d'une « division » qui devrait pouvoir être projetée avec ses hommes et ses matériels en 2027 pourra, en réalité, jouer sur son format : un peu moins de munitions, un peu moins de stocks...

Pour l'heure, deux débats financiers se superposent : l'exécution du budget 2024 et la préparation de 2025. Pour l'année en cours, les militaires réclament le dégel des crédits, de l'ordre de 1,5 milliard d'euros. Un autre débat porte sur la prise en charge « en interministériel » des surcoûts des opérations extérieures. 750 millions d'euros avaient été budgétisés mais 2 milliards ont été dépensés. Si le ministère prend à son compte ces efforts, l'augmentation de 3 milliards aura été avalée et il faudra reporter d'autres crédits. Dernier sujet sensible : l'aide à l'Ukraine, soit 3 milliards d'euros en 2024. L'année prochaine, l'armée pourrait céder plusieurs lots d'équipements terrestres comme des véhicules de l'avant blindé (VAB) ou des blindés de reconnaissance AMX10RC. Comment seront-ils valorisés ? Le reste de l'aide sera-t-il financé en interministériel ? « Les débats sur le budget ne sont pas tranchés » , explique-t-on au ministère des Armées comme à Matignon. Politiquement, ni Emmanuel Macron ni Sébastien Lecornu ne pourront assumer sans dommage une baisse des crédits de défense, pour lesquels ils se sont engagés. La crédibilité de la France au sein de l'Otan est aussi en jeu. « Facialement » , l'objectif devra être préservé. N. B.

L'Humanité
jeudi 10 octobre 2024 160 mots, p. 6

Au Mexique, le train comme locomotive des réformes

Aurélien Soucheyre

Le train de l'histoire semble s'accélérer au Mexique. À peine entrée en fonction le 1er octobre de cette année, la toute première femme élue à la présidence du pays, Claudia Sheinbaum, a fait adopter, mardi, une réforme fondamentale de la loi ferroviaire. À l'unanimité des votes des députés, l'État du Mexique a ainsi repris le droit d'utiliser les voies ferroviaires de son territoire pour assurer le transport des passagers. Privatisé à la fin des années 1990, le réseau ferré national était passé sous la coupe de milliardaires et de compagnies privées, dont certaines américaines. « C'est une réforme de justice sociale, parce que chaque train qui parcourra nos voies ne sera pas seulement un véhicule de tourisme, il sera un symbole d'unité nationale, d'équité, d'un gouvernement qui tient ses promesses et d'une transformation qui ne s'arrêtera que lorsque le bien-être de sa population sera atteint », s'est enthousiasmée la députée Luz Maria Rodriguez Pérez.

Libération
jeudi 10 octobre 2024 809 mots, p. 15

AUTRE

Aussi paru dans
9 octobre 2024 - Libération (site web)

Le viol de femmes inconscientes, un objet de fascination au XIXe

A.L.

AUTRE

L e mode opératoire de Dominique Pelicot, qui a administré à son insu des somnifères et des anxiolytiques à Gisèle Pelicot, lui a permis de ne pas se confronter à l'éventualité de refus sexuels de sa part, et sans doute d'assouvir sa somnophilie, cette perversion consistant à jouir d'un acte sexuel commis sur une personne inconsciente. La médiatisation du procès d'Avignon, d'autres affaires comme celle de la députée Sandrine Josso et la fondation de l'association «M'endors pas : stop à la soumission chimique» par Caroline Darian, la fille du couple Pelicot, viennent attirer l'attention sur la soumission chimique. Il s'agit d'une notion large qui recouvre des situations dans lesquelles une victime a été droguée contre sa volonté par une personne qui a employé la ruse ou la menace pour commettre des délits ou des crimes (vols, agressions sexuelles…). L'emploi de substances sédatives ou psychotropes, parfois banales, comme l'alcool, réduit ou annihile la capacité de la victime à agir ou à exercer un éventuel refus, et peut aller jusqu'à lui faire perdre totalement conscience. Hypnose. La pratique criminelle consistant à violer des femmes inconscientes est hélas ancienne. Un imaginaire érotico-morbide nourrit écrits pornographiques, romans gothiques et fictions populaires qui mettent en scène des viols de jeunes femmes perpétrés au moyen de narcotiques ou du magnétisme animal – c'est-à-dire l'hypnose. Le roman gothique anglais le Moine, de Matthew Lewis, publié en 1796, met en scène le viol d'une jeune femme endormie par un capucin qui abuse d'elle après lui avoir administré un somnifère la plongeant dans un état semblable à la mort. Au XIXe siècle, en France, les écrits imaginant des viols de femmes inconscientes ne sont pas rares. Par exemple, dans le Tartufe libertin ou le triomphe du vice, ouvrage anonyme publié dans les années 1830, Valentin de Saint-Gérand viole sa cousine Eugénie après avoir glissé un somnifère dans son verre ; celle-ci ignore ce qu'elle a subi. Il jouit ensuite de la déception du mari de la jeune femme quand celui-ci s'aperçoit qu'elle n'est pas vierge. Alexandre Dumas imagine quant à lui, dans son roman-feuilleton Joseph Balsamo, que le jeune Gilbert viole Andrée en profitant de l'état cataleptique dans lequel elle avait été plongée par le personnage principal, adepte du magnétisme. Surtout, la médecine légale, institutionnalisée au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, s'intéresse à des cas de femmes qui disent avoir été violées alors qu'elles n'étaient pas en pleine possession de leurs moyens. Des affaires judiciaires médiatisent des viols de femmes privées, naturellement ou artificiellement, de leur volonté. L'arrêt Dubas, en 1857, introduit l'élément de «surprise», au terme d'un procès qui condamne un homme ayant profité du demi-sommeil de la victime – qui croyait avoir affaire à son mari – pour la violer. Dans l'affaire Castellan-Hugues, étudiée par l'historienne Nicole Edelman dans son ouvrage l'Impossible consentement, paru en 2018, un homme est condamné à douze ans de bagne pour le viol sous hypnose d'une jeune femme, en 1865. L'affaire Lévy, en 1879, condamne un dentiste qui a abusé de son autorité pour violer une patiente. Les experts rejettent l'hypothèse de l'utilisation de l'anesthésie, mais considèrent que le praticien a profité d'un engourdissement dans lequel la victime était plongée.

Satisfaction. Les médecins légistes comme Alexandre Lacassagne, Ambroise Tardieu ou Léon Thoinot évoquent aussi la possibilité de viols commis sur des femmes qu'on a fait boire, qu'on a endormies avec des narcotiques, ou qui étaient évanouies ou plongées dans le coma. Mais ils conseillent bien souvent à leurs confrères d'accueillir la parole des plaignantes avec prudence, en raison de la fréquence, selon eux, de simulations, de supercheries ou d'accusations erronées.

Dans le procès des viols de Mazan, les vidéos permettent de prouver de manière irréfutable l'existence de viols d'une femme inconsciente. Aujourd'hui mieux connus, de tels procédés seront désormais mieux identifiés par les professionnels de la médecine, et permettront peut-être de réévaluer des récits de victimes qui n'avaient pas été considérés comme tangibles.

Quant à la soumission chimique dans le cadre conjugal, elle est au XIXe siècle un impensé de la médecine légale et n'est pas évoquée dans les tribunaux civils. Il arrive cependant que des femmes racontent ce qui leur est arrivé dans d'autres circonstances, par exemple au tribunal diocésain, quand elles se séparent religieusement de leur mari.

Le viol d'une personne inconsciente repose sur l'idée d'une soumission totale des femmes au désir masculin : l'absence de conscience n'est plus nécessaire, dans le cadre d'un acte qui n'est alors pas une «relation» sexuelle. Dans le Deuxième Sexe, en 1949, Simone de Beauvoir résume ainsi la violence des rapports hétérosexuels par le fait qu'«on peut même coucher avec une morte», configuration qui souligne selon elle que l'acte sexuel est dominé par la seule importance du désir masculin, par sa satis- faction, tandis que celui de la femme reste trop souvent accessoire.

Le Monde
Economie & Entreprise, jeudi 10 octobre 2024 861 mots, p. 17
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9 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Milee : « 10 000 salariés sur le carreau »

La société de distribution de prospectus dans les boîtes aux lettres a été mise en liquidation

Aline Leclerc

Sa détresse, un salarié de Milee la résume ainsi : « On a l’impression d’être des invisibles, un quart-monde. » L’entreprise de distribution de prospectus dans les boîtes aux lettres est en liquidation depuis le 9 septembre. « Il y a 10 100 personnes sur le carreau, c’est la plus grande catastrophe sociale depuis quarante ans, comment ça se fait que ça ne fasse pas l’ouverture de tous les JT ? », s’indigne Sébastien Bernard, délégué syndical central CGT. D’autant qu’une partie des salariés n’ont pas perçu leurs derniers salaires. « Certains se retrouvent sans revenu. Et nous ne savons pas quand ils seront payés ! », insiste l’élu.

Pour tenter d’attirer l’attention, plusieurs dizaines d’entre eux, venus de Saint-Malo (Ille-et-Vilaine), Rouen (Seine-Maritime), Niort (Deux-Sèvres) ou Brive-la-Gaillarde (Corrèze) s’étaient donné rendez-vous devant le ministère de l’économie, à Paris, mardi 8 octobre. « Les autres n’ont déjà pas de quoi acheter à bouffer, alors encore moins de quoi payer un billet pour Paris », commente au micro Jean-Paul Dessaux, secrétaire fédéral SUD-PTT.

Marie-Ange Goyard, 37 ans, deux enfants, distributrice au dépôt de Roanne (Loire), prend la parole après lui : « Vous savez ce qu’il va faire mon homme cet après-midi, comme tous les mardis ? Il va aller aux Restos du cœur ! J’en ai fait des heures pour Milee… On nous payait toujours des temps approximatifs. Et avec ma bagnole personnelle, malgré la hausse de l’essence… Marie-Ange c’est pas une vache à lait, ce que je voulais c’est travailler dignement ! »Elle éclate en sanglots.

La plupart des distributeurs travaillaient à temps partiel, au smic horaire. Parmi eux beaucoup de personnes fragiles, mères célibataires, travailleurs multipliant les petits boulots ou retraités complétant de maigres pensions. Pour ces derniers, il n’est prévu aucune allocation chômage : « Je vais devoir me débrouiller avec les heures de ménage que je fais encore… », explique Nicole Fromage, 74 ans. Environ 1 700 salariés ont plus de 70 ans selon Sud-PTT qui demande, pour eux, la mise en place d’une aide exceptionnelle .« Il y a une hypocrisie énorme des responsables politiques et patronaux qui connaissaient la situation, mais comme les salariés sont très précaires et disséminés sur tout le territoire, ils se sont dit “On est tranquille, personne ne va réagir” », s’est indignée devant les salariés la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet.

Quoique précipitée, la faillite de Milee (ex-Adrexo) ne fut en effet une surprise pour personne. L’entreprise accumulait déjà les pertes lorsqu’elle a été reprise en 2017 par un trio d’actionnaires, Frédéric Pons, Eric Paumier et Guillaume Salabert. Comme sa holding Hopps Group, elle s’est depuis enfoncée dans les dettes, sollicitant régulièrement l’aide du comité interministériel de restructuration industrielle, chargé d’assister les entreprises en difficulté.

De curieux dividendes

Quand, en 2021, l’Etat lui confie une partie de la distribution de la propagande électorale des départementales et régionales, l’opération tourne au fiasco. La même année, la loi Climat et résilience met en place l’expérimentation « Oui Pub » qui vise à limiter la distribution de publicités aux boîtes aux lettres des habitants ayant exprimé leur consentement par un autocollant. « Il est où le Commissariat au plan ? Il y a eu une absence totale de planification des conséquences sociales de cette mesure de transition écologique », a déploré devant les salariés la députée Aurélie Trouvé (NFP-LFI).

En juillet, Hopps Group incriminait l’effondrement d’ « environ 50 % en cinq ans » du marché de la distribution d’imprimés publicitaires.Mais les salariés, eux, dénoncent des années de mauvaise gestion. Et les experts-comptables mandatés par le comité social et économique ont mis en évidence de curieuses remontées de dividendes et des liens opaques entre Milee et les différentes entités de la holding. Que sont devenus les 580 millions d’euros de la vente, en 2022, de la filiale Colis Privé ? La Fédération des travailleurs des industries du livre, du papier et de la communication CGT a ainsi annoncé mardi son intention de porter plainte. « Qu’ils soient traînés en justice ! », a plaidé le secrétaire national du Parti communiste, Fabien Roussel. « Il faut que Bercy demande des comptes sur ce scandale financier que nous pressentons », a renchéri Sophie Binet.

« La justice c’est long »

Mais l’urgence est ailleurs. « On va activer la justice, mais la justice c’est long. Les salariés c’est maintenant qu’ils ont besoin d’argent », insiste Alexandra Dupuy, avocate de la CGT, déplorant que seuls deux cabinets de mandataires judiciaires aient été chargés du traitement des 10 000 dossiers. Or, c’est à eux qu’il advient de transmettre les pièces nécessaires à l’Association pour la gestion du régime de garantie des créances des salariés (AGS) pour le versement des impayés.

Une délégation a été reçue mardi 8 octobre, à midi, au ministère de l’industrie. Interpellé ensuite lors des questions d’actualité à l’Assemblée nationale, le ministre Marc Ferracci s’est engagé à faire en sorte que les salaires dus soient payés rapidement.

Le Monde
France, jeudi 10 octobre 2024 1078 mots, p. 9
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9 octobre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Rejet de la motion de censure de la gauche contre le gouvernement

Les élus des quatre groupes du NFP n’ont été rejoints, mardi, que par cinq autres élus, tandis que le RN a jugé la censure « inutile à ce stade »

Rachel Garrat-Valcarcel

Mardi 8 octobre, la gauche a pu compter ses soutiens à l’Assemblée nationale. La motion de censure qu’elle a défendue contre le gouvernement Barnier – la première – n’a réuni que 197 voix. Loin des 289 nécessaires à le faire tomber. Seules cinq voix se sont ajoutées aux 192 des quatre groupes du Nouveau Front populaire (NFP) : quatre voix du groupe Libertés, indépendants, outre-mer et territoires et un non-inscrit (David Taupiac, élu divers gauche du Gers). Au sein du NFP, seul l’indépendantiste néo-calédonien Emmanuel Tjibaou n’a pas soutenu la censure.

Comme attendu, la gauche a défendu une censure de principe contre un gouvernement qui a choisi de ne pas solliciter la confiance de l’Assemblée. Et qu’elle trouve illégitime : « Jamais, monsieur le premier ministre, vous n’auriez dû vous tenir devant moi et siéger sur ces bancs avec un gouvernement qui, lui non plus, n’aurait jamais dû être nommé » , a lancé le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure.

Pressentant des coupes claires touchant les politiques sociales dans le budget qui doit être présenté jeudi, Olivier Faure ne croit pas que les hausses d’impôts annoncées se feront dans un esprit de justice fiscale : « Monsieur le premier ministre, vous avez dit vouloir “faire beaucoup avec peu en partant de presque rien”. Dans les faits, vous voulez faire beaucoup avec les gens de peu et presque rien avec ceux qui ont tout. »

Face aux députés, Michel Barnier a précisé certains points de sa déclaration de politique générale, prononcée le 1er octobre. Et il a répondu aux deux principaux griefs portés par la gauche. Sur l’illégitimité : « Parmi les majorités relatives, ce que je constate, c’est que la majorité relative qui accompagne le gouvernement est aujourd’hui la moins relative. » Sur le budget : « La réalité que nous devons dire aux Français, c’est que nous dépensons trop, nous dépensons de l’argent que nous n’avons pas. Et que nous empruntons à des taux qui s’éloignent désormais de ceux de nos voisins européens. »

« Le RN humilie Barnier »

Même si le Rassemblement national (RN) avait annoncé en amont qu’il ne voterait pas la censure, la prise de parole de ses députés était la plus attendue. Comment le groupe d’extrême droite, qui s’est déclaré comme étant d’opposition, allait-il justifier la survie de la « poursuite du macronisme par d’autres moyens », d’après les mots même de l’orateur du RN Guillaume Bigot ? Le député du Territoire de Belfort a décrit lui-même toute l’élasticité politique et stratégique du groupe : « Je vais vous expliquer pourquoi notre groupe brûle de voter la censure, pourquoi il n’éprouvera aucun scrupule à la voter demain, mais aussi pourquoi il ne la votera pas aujourd’hui. »

Après la traditionnelle dénonciation de la « supercherie » de cette motion de censure, venue d’une gauche qui a pratiqué le front républicain en faveur des macronistes et vice-versa, M. Bigot s’est fait le chantre de la stabilité institutionnelle et du « moindre mal ». « [Bernard] Cazeneuve [ancien premier ministre socialiste de 2016 à 2017] était un moindre mal par rapport à [Lucie] Castets[proposée par le NFP au poste de première ministre en juillet] . M. Barnier est un moindre mal par rapport à M. Cazeneuve. Mais, surtout, le gouvernement Barnier est un moindre mal par rapport à pas de gouvernement du tout. »

L’élu a insisté sur le poids politique dont jouit le RN face à l’exécutif : « On ne censure pas, car c’est inutile à ce stade. On ne censure pas, car un seul tweet de Marine Le Pen[le 4 octobre] suffit à infléchir la position du premier ministre sur la désindexation des salaires ! Et il aura suffi d’un simple rappel à l’ordre pour que le chef du gouvernement fasse comprendre à votre ministre de l’économie que sa porte devait rester ouverte à tous[Antoine Armand avait annoncé, le 24 septembre, qu’il ne recevrait que les partis de l’arc républicain, excluant de fait le RN] . Nos déclarations ont plus de poids sur le gouvernement et plus d’effets pour défendre les Français que vos effets de manches et votre censure épouvantail. »

La tirade n’a pas échappé au leader « insoumis », Jean-Luc Mélenchon, qui a posté sur X : « A la tribune de l’Assemblée, le RN humilie Barnier et se vante de le mener à coups de tweet et d’être aussitôt obéi. Moment d’histoire parlementaire où la Macronie paie dans la honte sa soumission à l’extrême droite. »

Plus tôt, Cyrielle Chatelain, la présidente du groupe Ecologiste et social, avait tenté de s’adresser aux troupes macronistes : « Vous qui vous êtes engagés, je le crois sincèrement, derrière un homme qui avait un projet, celui de dépasser les clivages gauche-droite, de faire progresser le libéralisme économique, mais aussi le libéralisme sur le plan sociétal. Vous qui vous sentiez unis par l’idée de progrès et d’humanisme, vous voilà aujourd’hui à tenir la chandelle entre la droite radicalisée et l’extrême droite. »Cela n’a pas fait bouger une voix. Même les macronistes en rupture de ban n’ont pas voté la censure.

La « majorité imaginaire » du NFP

Laurent Wauquiez (Haute-Loire), pour Les Républicains, et Pierre Cazeneuve (Hauts-de-Seine), pour le groupe macroniste Ensemble pour la République, ont choisi, quant à eux, d’ignorer le RN et de consacrer une grande part de leur temps de parole à une leçon de gauche pour la gauche. Le premier au travers d’un étonnant hommage à la social-démocratie et à la présidence de François Hollande : « Je m’adresse à ceux qui appartiennent à la “vieille maison” de Léon Blum, cette maison qui avait des valeurs enracinées sur ces bancs. »

Le second pour railler la « majorité imaginaire » du NFP. Et Pierre Cazeneuve de conclure son intervention en exprimant son soutien au premier ministre : « Un bon compromis, c’est quand tout le monde ressort un peu mécontent. A ce titre-là, vous avez tout notre soutien. » Ce qui n’était pas totalement évident quand le premier ministre est monté à la tribune face à des rangs macronistes très clairsemés. A défaut de la « majorité imaginaire » de la gauche, Michel Barnier est peut-être face à une majorité évanescente.

Le Figaro, no. 24923
Le Figaro Économie, jeudi 10 octobre 2024 816 mots, p. 22

Économie

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9 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

L'Allemagne encore en récession en 2024

Le gouvernement s'en remet à un sursaut des ménages et aux effets hypothétiques d'une loi sur la croissance.

Pierre, Avril

L'économie allemande doit reporter sa croissance à des jours meilleurs. Celle-ci n'est désormais plus attendue avant 2025, et l'ex-locomotive européenne doit auparavant affronter une seconde année de récession, selon les nouvelles prévisions du gouvernement dévoilées mercredi. Après un recul de 0,3 % l'an dernier, le produit intérieur brut devrait à nouveau baisser de 0,2 % en 2024, contre une croissance initiale attendue à 0,3 %.

La faiblesse de la consommation intérieure, nourrie par les incertitudes politiques, les montées protectionnistes aux États-Unis et en Chine et la hausse persistante des prix de l'énergie ont eu raison des derniers espoirs de reprise de l'économie rhénane. Lors d'une conférence de presse, le ministre de l'Économie et du Climat, Robert Habeck, a choisi de reléguer ces handicaps au second plan, préférant mettre en avant les problèmes «structurels» du « made in Deutschland ».

Cet adjectif a été répété dix-neuf fois en l'espace d'une heure et derrière lui se profilent une bureaucratie galopante, la faiblesse des investissements publics, la dépendance aux exportations, une attractivité insuffisante et la pénurie de main-d'oeuvre et de personnel qualifié. «Voici six ans que nous n'avons quasiment connu aucune croissance» ,constate le vice-chancelier, faisant même remonter cette panne à la crise financière de 2008. La perte de vitesse s'est accélérée avec le ralentissement de la Chine, devenue un partenaire commercial clé de l'Allemagne.

Esquissés dans la foulée, les deux principaux remèdes à cette crise de confiance se résument à un peu de méthode Coué et aux effets attendus d'une loi baptisée Initiative Croissance, dont les paramètres financiers restent en discussion au Bundestag. Celle-ci devrait permettre un sursaut de croissance d'un demi-point. Plus optimistes que celles des instituts privés de conjoncture, les prévisions de Berlin tablent sur un rebond de 1,1 % du PIB en 2025 et de 1,6 % en 2026.

Ainsi, l'exercice de persuasion tient en une phrase soulignée par Robert Habeck en préambule de son discours. «L'Allemagne est un pays plein de force et de puissance», a déclaré le leader des Verts, avant d'énumérer les atouts traditionnellement attachés au modèle rhénan, dont le potentiel d'innovation de ses PMI, le traditionnel Mittelstand. Ce rappel avait pour but de stimuler l'humeur des ménages qui peinent à retrouver le chemin des magasins, préférant accumuler de l'épargne dont le taux n'a cessé d'augmenter ces derniers mois. L'inflation est retombée à 1,6 % en septembre, au plus bas depuis février 2021, tandis que les salaires réels ont repris leur progression depuis le deuxième trimestre 2022, a tenté d'encourager le ministre en brandissant un graphique.

Pour l'Institut IW, la frilosité des consommateurs et des investisseurs s'inscrit dans le « droit fil » de l'arrêt de la cour constitutionnelle de 2023. Ce dernier avait remis en cause les fondements budgétaires sur lesquels s'appuie le gouvernement allemand, et ébranlé la confiance de la population. Or, cette incertitude continue à peser sur le comportement des agents économiques, explique son directeur, Michael Hüther.

Le gouvernement allemand n'a esquissé aucune nouvelle piste susceptible de renforcer l'impact de son paquet croissance, conclu cet été à l'arraché et dont l'application continue à provoquer des vagues. Sur les 49 mesures présentées, à peine plus d'un cinquième a déjà trouvé une concrétisation budgétaire, tandis que les économistes doutent de leur impact. Au nom de la lutte contre la bureaucratie, l'une d'elles remonte à 50 salariés (au lieu de 20) le seuil au-delà duquel les entreprises doivent obligatoirement embaucher un employé chargé de la protection des données personnelles (la protection des données personnelles constitue un principe essentiel de la constitution allemande).

Sous le feu des polémiques, l'idée d'abattements fiscaux réservés aux travailleurs qualifiés étrangers, portée par le ministre des Finances Christian Lindner, pourrait être abandonnée. À peine présenté par Robert Habeck, le projet d'une prime d'entrée au travail de 1 000 euros pour les ex-chômeurs de longue durée, fait déjà l'objet d'un travail de sape. Il s'agit d'une «aberration», a estimé le député libéral Frank Schäffler... dont le parti est membre de la coalition au pouvoir.

«Nos prévisions pour 2025 supposent que les mesures ayant fait l'objet d'un accord politique et qui sont parfois d'ampleur limitée, ne sont pas davantage diluées à dose homéopathique» , a mis en garde le ministre de l'Économie. La révision à la baisse des prévisions de croissance 2024 s'invite déjà dans le projet de budget 2025, dont les dépenses enflamment les débats à la fois au Bundestag et au sein de la coalition au pouvoir. Partisan de la rectitude fiscale, le ministre FDP des Finances, Christian Lindner, en conflit ouvert avec son homologue de l'Économie et les dirigeants du SPD, menace de quitter le gouvernement. Déjà, des dates d'élections législatives anticipées commencent à circuler. Pas de quoi remonter le moral des investisseurs et des ménages.

Le Monde
France, jeudi 10 octobre 2024 1040 mots, p. 10
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9 octobre 2024 - Le Monde (site web)

A Marseille, des menaces et des insultes quasi quotidiennes

Une jeune femme de 19 ans a été condamnée, le 3 octobre, à vingt-quatre mois de prison pour avoir agressé une médecin, en août

Gilles Rof

Marseille - correspondant - Le docteur Saïd Ouichou a affiché, à l’entrée de son centre médical, avenue de la Viste (15e arrondissement), tout au nord de Marseille, le jugement prononcé par le tribunal judiciaire de la ville. Le 3 octobre, il a condamné à vingt-quatre mois de prison (douze sous bracelet électronique et douze avec sursis) une habitante des quartiers nord, Anaïs A., 19 ans au moment des faits.

Le 12 août, cette jeune femme à peine sortie de l’adolescence et une mineure de 11 ans qui l’accompagnait ont agressé physiquement la docteure Sara Hambli, qui assurait la permanence du centre médical. La praticienne de 35 ans avait refusé de délivrer une ordonnance pour la belle-mère de l’assaillante, qui n’était pas présente à la consultation. « Il faut que les gens comprennent qu’agresser un médecin est une chose très grave » , souffle, sans trop se faire d’illusions, Saïd Ouichou, 62 ans.

Dans le creux médiatique de l’été, l’affaire, illustration symbolique de la hausse continue des agressions contre les personnels soignants au niveau national, avait fait grand bruit. Elus – dont le député La France insoumise de la circonscription Sébastien Delogu –, instances ordinales, habitants, patients réguliers étaient venus sur place témoigner de leur solidarité avec la victime. Et de leur crainte de voir le cabinet, l’un des rares de cet arrondissement, cesser son activité.

Pas de mesures concrètes

Près de deux mois plus tard, le docteur Ouichou accueille dans sa salle de consultation, grand cube blanc où « tout ce qui peut disparaître »est soigneusement rangé, hors de portée des patients. En parlant, il garde un œil sur les images des six caméras qui quadrillent le reste du bâtiment. Depuis l’agression, il ne voit guère de changement. « Nous avons été reçus par l’agence régionale de santé[ARS] ,par le préfet… Tout le monde est sensibilisé, mais il n’y a rien de concret », constate-t-il. Les « patrouilles de police plus régulières » qu’on lui avait promises restent discrètes. Et l’ARS n’entend pas financer la présence d’une secrétaire ou d’un agent de sécurité. A ses frais, le docteur Ouichou a fait installer un bouton d’alerte sur sa table de travail. « Cela déclenchera une caméra en cas de problème », explique-t-il.

Le 17 septembre, la docteure Hambli a fait savoir à l’ordre départemental des médecins qu’elle ne reprendrait pas son activité à la Viste. A l’audience, où elle n’a pas souhaité s’exprimer, son avocat a évoqué un départ prochain de Marseille. Saïd Ouichou assure donc désormais seul la permanence de ce cabinet, qu’il a fondé en 2022 pour y accueillir trois médecins. « S’installer dans les quartiers nord, c’est faire un choix. Cela demande une fibre. On se sent plus utile qu’ailleurs,défend ce Marocain d’origine, qui a passé dix années chez SOS-Médecins à Paris, avant de prendre racine à Marseille. Mais personne ne veut venir ici. »

Si les agressions comme celle qui lui a valu le soutien de toute la profession restent rares, le docteur Ouichou reconnaît le poids d’une violence récurrente. « La plupart de nos patients sont des gens charmants, qui nous apprécient parce qu’on est là pour s’occuper d’eux. Mais quelqu’un qui claque la porte, les insultes, les menaces, cela peut être quasi quotidien. On ne porte plus plainte pour ça », témoigne-t-il.

« Choc des patients »

Pour lui, ces montées de fièvre ont deux causes : « La violence générale dans laquelle évoluent les patients, dans un contexte de forte misère sociale, et la dégradation de l’offre médicale. S’il y avait plus de généralistes ici, il y aurait moins de tension. » Début octobre, il était officiellement le médecin traitant de 2 342 personnes, le double de la moyenne nationale pour les généralistes, selon les chiffres de la Fédération des médecins de France. A l’autre bout des quartiers nord, à Malpassé, dans le 13e arrondissement, les docteurs Abdou Saïd, 49 ans, et Slim Hadiji, 51 ans, comptent eux aussi une patientèle de près de 2 000 personnes, soit près du double de la moyenne nationale. Leur cabinet, aménagé dans d’anciens garages réhabilités, en contrebas d’un point de deal et au-dessus d’une école flambant neuve née du plan Marseille en grand, ne désemplit jamais. Ils reçoivent sans rendez-vous près de 70 patients par jour. « Et quand des gens attendent depuis plus de cinq heures, cela peut se dégrader rapidement », convient « docteur Slim », qui demande parfois l’aide de médiateurs de santé d’une association spécialisée. « Il nous est arrivé de fermer le cabinet parce que ce n’était plus gérable », complète « docteur Abdou ».

Récemment, un de leurs collègues a dû s’interposer sur le parking du centre médical de nuit tout proche entre deux hommes dont l’un tenait une kalachnikov. Depuis, il n’a pas repris le travail. « La violence est là, mais elle est rarement dirigée contre nous. Dans ces quartiers, le médecin est aimé… Mais les gens viennent avec leurs souffrances, leurs parcours, leurs problèmes personnels. Et face à une frustration, il leur arrive d’exploser », résume Slim Hadiji.

Que faire pour éviter ces irruptions ? Saïd Ouichou aimerait la création de « zones franches médicales », où les charges seraient allégées et l’acte mieux rémunéré : « Il faut inciter les médecins à venir. Ces quartiers ne sont pas devenus des déserts médicaux sans raison. »

Slim Hadiji, lui, se montre plus pessimiste. Il voit dans la nouvelle convention médicale, conclue entre l’Assurance-maladie et les syndicats de médecins libéraux, les germes d’un « choc des patients qui va tout emporter ». Le texte, qui doit entrer en vigueur le 23 décembre, encadre fortement les centres à horaires élargis ouverts la nuit et le week-end, comme celui qu’il a lancé à Malpassé avec quelques associés. « Il accueille une centaine de personnes le samedi et autant le dimanche. La nouvelle convention va nous obliger à le fermer. Le lundi, tous ces gens n’auront pas d’autres solutions que de venir dans nos cabinets déjà saturés » , prédit-il.

Le Figaro, no. 24923
Le Figaro, jeudi 10 octobre 2024 865 mots, p. 6

Société

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9 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Au lycée Sévigné de Tourcoing, l' « affaire du voile » et de la gifle échauffe les esprits

Les proches de l'élève placée en garde à vue réfutent la version de l'enseignante, pourtant accréditée par les enquêteurs.

Morgat, Rozenn

Elles sont arrivées devant le lycée Sévigné sous une pluie fine, certaines avec un voile, parfois surmonté d'une capuche, d'autres avec les cheveux libres tombant sur leur sweat-shirt. Parmi ces jeunes filles se trouvent les deux soeurs aînées de Warda H., une élève de cet établissement professionnel et technologique de Tourcoing (Nord) soupçonnée d'avoir giflé une enseignante, lundi en fin d'après-midi, alors que celle-ci lui demandait de retirer le voile qu'elle arrangeait sur sa tête en quittant les cours.

«On est venues pour soutenir Warda. Mes parents sont bouleversés, ils n'en dorment plus. Après l'altercation, elle est rentrée à la maison et nous a tout de suite raconté. Elle disait qu'elle allait être convoquée, quand les policiers ont toqué à la porte pour l'interpeller (le 7 octobre, NDLR), rapporte Rania, en hidjab noir, l'une des soeurs de cette fratrie de sept enfants. C'est une gentille, une bonne élève. L'année de son bac, en plus... C'est vraiment rageant, cette affaire.» À ces propos, son autre soeur, elle aussi voilée, opine du chef. Autour d'elles, seule une petite quinzaine d'adolescentes bavardent, alors que l'appel au rassemblement, massivement partagé sur les réseaux sociaux, laissait présager une foule.

Rania n'en démord pas. «Warda reste innocente», insiste-t-elle. En dépit de la chronologie des faits établie par les éléments de vidéosurveillance : l'élève a giflé en premier sa professeur, qui lui a retourné le geste. «La gifle d'un enseignant, ça ne passe pas. Il n'est pas impossible que Warda porte plainte elle aussi», s'emporte-t-elle, alors que sa soeur a été présentée à la justice ce mercredi après-midi à Lille, lors d'une audience de comparution immédiate qui a finalement été renvoyée en décembre.

Lundi, en fin d'après-midi, les élèves se dirigent vers la sortie de l'établissement, quand cette professeur de sciences techniques médico-sociales, de retour d'une sortie scolaire, interpelle Warda H., 18 ans, et son groupe de trois amies. Toutes ajustent leur voile alors qu'elles quittent le lycée. L'enseignante leur demande de le retirer, puisqu'elles se trouvent dans la cour, comme le prévoit la loi. Alors que ses camarades s'exécutent, Warda H. poursuit son chemin, sans tenir compte de l'apostrophe. L'enseignante est sur ses talons, quand Warda H. se retourne, la bouscule, puis la gifle. Elle réplique. S'ensuit une violente altercation au cours de laquelle l'élève assène plusieurs coups de pied dans les jambes de l'enseignante, avant de quitter le lycée précipitamment.

Au même endroit, ce mercredi, devant la grille au-dessus de laquelle pendent les fils de la caméra de vidéosurveillance saisie, Leïla* soupire en sirotant son jus d'orange. «C'est ridicule. On fait toutes ça, ici! dit-elle en désignant les toilettes du lycée, adjacentes à la grille. En sortant de cours, les filles qui portent le voile y vont, car il y a des miroirs. On met notre voile là, puis notre capuche par-dessus, le temps de sortir en quelques pas. Ça évite d'avoir à le remettre devant tout le monde dehors et de montrer nos cheveux, notamment devant les garçons.»

« Courage de dire non »

Rania, qui a elle aussi étudié au lycée Sévigné, confirme : «Quand j'étais lycéenne, on faisait déjà ça à l'époque, et les surveillants ne nous disaient rien. Ils savaient qu'on respectait les règles.» «Et quand il a fallu retirer son abaya, l'année dernière, ma soeur s'est exécutée sans problème. Elle s'est mise à porter des jeans, ça n'a pas été une histoire. Même si, pour moi, l'abaya n'est pas un vêtement religieux.»

Parmi les adolescents, peu de manifestations de soutien envers l'enseignante, qui s'est vu prescrire trois jours d'incapacité totale de travail (ITT) et une semaine d'arrêt maladie. «C'est une prof autoritaire qui a déjà humilié une de mes amies en classe en jetant ses affaires par terre», affirme Leïla. «Elle avait déjà fait des remarques sur le port du voile à d'autres jeunes filles», croit aussi savoir Christopher.

Mardi, l'ex-ministre de l'Intérieur et élu de Tourcoing Gérald Darmanin a interpellé la ministre de l'Éducation, Anne Genetet, à l'Assemblée nationale sur le cas du lycée Sévigné, en rendant hommage au travail de cette enseignante. Au téléphone, «elle m'a dit qu'elle avait changé son métier d'infirmière pour transmettre et devenir enseignante. (...) Qu'elle avait souhaité aller en bac professionnel, car c'est là qu'elle avait le plus à apporter aux enfants de la République», a salué le député du Nord. «Aujourd'hui, elle a besoin de vous, madame la ministre. Elle a besoin du gouvernement de la République. Pour affirmer que la laïcité qu'elle enseigne à ses élèves, parce qu'elle a le courage de dire non, c'est notre meilleur investissement pour l'avenir.»

Au lycée Sévigné, où les cours sont suspendus depuis lundi, les membres de la communauté éducative assistaient mercredi à une série de discussions revenant sur l'épisode. Sur leurs visages, l'inquiétude. Du lendemain, de l'avenir aussi.

* Le prénom a été modifié. R.M.

Le Monde
France, jeudi 10 octobre 2024 744 mots, p. 9
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9 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Pensions agricoles : le mode de calcul sera modifié seulement en 2028

Le projet de loi de financement de la Sécurité sociale accède à une requête de la FNSEA

Bertrand Bissuel et Matthieu Goar

L’engagement pris par le précédent gouvernement sera tenu, mais moins vite que prévu. La retraite de base des agriculteurs va être déterminée en fonction de leurs vingt-cinq meilleures années de revenus, selon un calendrier qui s’étalera de début 2026 à début 2028. Cette mesure devrait figurer dans le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) pour 2025, que Le Monde a pu consulter dans une version quasi définitive et qui sera présenté, jeudi 10 octobre, en conseil des ministres. Elle s’inscrit dans le prolongement des annonces faites fin avril par Gabriel Attal, alors premier ministre, pour répondre au mécontentement des paysans, après plus d’une année de palabres acharnées entre l’exécutif et des parlementaires du parti Les Républicains (LR).

Cette refonte des règles est une revendication ancienne de la FNSEA – la plus puissante organisation de la profession. Celle-ci réclame que la retraite de base des « non-salariés agricoles » – les chefs d’exploitation, principalement – soit fixée non plus en fonction de l’ensemble de la carrière mais en prenant en considération les vingt-cinq années les plus rémunératrices. La mise en place de telles modalités vise à éliminer du calcul les périodes de disette : ainsi, le niveau des pensions agricoles, nettement inférieur à la moyenne, devrait être tiré vers le haut. Il s’agit de corriger une injustice car le principe des vingt-cinq meilleures années s’applique déjà à d’autres classes sociales.

La FNSEA a bénéficié d’une écoute attentive puisque, début 2023, le Parlement a adopté une proposition de loi allant dans le sens de ses demandes. Porté par Julien Dive, député (LR) de l’Aisne, le texte prévoyait la remise d’un rapport sur les scénarios envisageables pour son entrée en vigueur. Mais ce travail de réflexion a pris plus de temps qu’escompté. Soupçonnant le pouvoir en place d’être de mauvaise volonté, la FNSEA et la droite ont perdu patience. Pour mettre la pression sur l’exécutif, Philippe Mouiller, sénateur LR des Deux-Sèvres et président de la commission des affaires sociales, a déposé « en urgence », au premier trimestre de cette année, une nouvelle proposition de loi garantissant le passage aux vingt-cinq meilleures années. Le texte a été adopté le 26 mars. Un mois après, M. Attal a promis que cette règle deviendra réalité à compter du 1er janvier 2026.

« Colère »

Le gouvernement de Michel Barnier se réapproprie la décision prise par l’ancien locataire de Matignon. Le PLFSS modifie le mode de calcul des pensions agricoles de base et améliore le système de retraite minimale, en se calant sur les critères qui prévalent pour les travailleurs du privé. Ces changements devraient se traduire par une amélioration des sommes attribuées dans de nombreux cas – notamment celui des personnes qui ont été affiliées à plusieurs régimes, dont la carrière a été heurtée ou qui ont perçu des « revenus importants », indique un document préparatoire au projet de loi. Aucun assuré ne devrait être perdant, alors que cette crainte existait lorsque les transformations ont été pensées.

Pour s’adapter à ces évolutions, de gros travaux vont être engagés sur les systèmes informatiques. Les prestations ne pourront donc être déterminées en fonction des vingt-cinq années les plus avantageuses qu’à compter du 1er janvier 2028, avec deux ans de décalage par rapport à l’échéancier évoqué en avril par M. Attal, d’après la FNSEA. Toutefois, pour les pensions prenant effet en 2026 et 2027, « une révision sera effectuée en 2028 en comparant le montant issu des règles applicables à la suite de la réforme et celui issu des dispositions avant réforme », selon les documents annexés au PLFSS. Si le calcul effectué en 2028 aboutit à un montant supérieur à ce qui a été payé en 2026 et 2027, « des rappels de pension » seront versés à l’assuré. Dans le cas inverse, ce dernier n’aura rien à rembourser et sa retraite restera inchangée.

Vice-président de la FNSEA, Luc Smessaert se dit en « colère », estimant que les engagements pris au printemps ne sont pas respectés. « On nous avait dit, fin avril, que la mesure s’appliquerait le 1er janvier 2026. On constate aujourd’hui qu’il y aura deux ans de retard. C’est de la provocation, une étincelle dans un contexte explosif », s’indigne-t-il, en prévenant : « On ne laissera pas faire. »

Libération
jeudi 10 octobre 2024 261 mots, p. 27

AUTRE

«Libération» aux Rendez-vous de l'histoire

AUTRE

n Les historien·nes face à l'actualité. Table ronde animée par Clémence Mary, journaliste au service Idées de Libération, avec Philippe Artières, directeur de recherches au CNRS, Hélène Harter, professeure à l'université Paris-I Panthéon-Sorbonne, Malika Rahal, directrice de l'Institut d'histoire du temps présent et Sarah Rey, maîtresse de conférences à Valenciennes Vendredi 11 octobre, 11 h 30-13 heures, Maison de la magie (salle de spectacle). n Le défi de gouverner : la gauche et le pouvoir depuis l'affaire Dreyfus. Grand entretien avec François Hollande, député et ancien président de la République, animé par Jonathan Bouchet-Petersen, journaliste à Libération. Vendredi 11 octobre, 14 h 15-15 h 15, Château royal de Blois (salle des états généraux).

n «Rwanda, vers l'Apocalypse». Projection-rencontre autour du film avec Raphaël Sztanke, réalisateur, et Maria Malagardis, co-autrice du film, journaliste au service Planète de Libération. Vendredi 11 octobre, 15 h 45-17 h15, Cinéma Les Lobis (salle 2).

n La tragédie du Rwanda. Table ronde avec Vincent Duclert, chercheur, ancien président de la commission d'historiens sur le rôle de la France au Rwanda, Gaël Faye, écrivain, et Maria Malagardis, reporter au service Planète de Libération. Vendredi 11 octobre, 18 heures-19 h 30, Maison de la magie (salle de spectacle) n Le monde nazi, 1919-1945. Table ronde animée par Eve Szeftel, journaliste au service Société de Libération, avec Johann Chapoutot, professeur à Sorbonne Université, Christian Ingrao, directeur de recherches au CNRS et Nicolas Patin, maître de conférences à l'université Bordeaux- Montaigne. Dimanche 13 octobre, 11 h 30-13 heures, Maison de la magie (salle de spectacle).

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, jeudi 10 octobre 2024 1028 mots, p. AUJM8,AUJM9,AUJM9,AUJM10
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9 octobre 2024 - Le Parisien (site web)
10 octobre 2024 - Le Parisien

Budget à marche forcée

Préparé à la hâte, dans des conditions économiques tendues, le projet de loi de finances qui sera présenté ce jeudi en Conseil des ministres a fait l'objet d'une construction atypique. Où Michel Barnier a travaillé en petit comité.

Marcelo Wesfreid avec Olivier Beaumont

Ce 9 septembre, la dépression Kirk n'épargne pas Matignon. À l'abri de la pluie incessante, le Premier ministre réunit les chefs de groupes parlementaires de sa fragile coalition, alliant droite, centre et macronistes. Il s'agit de resserrer les rangs avant le choc de la présentation du budget. « Il faudra tenir, être courageux, je n'ai pas l'intention de dissimuler la situation des comptes publics », lance Michel Barnier. « D'ici deux ans, nous serons le seul pays d'Europe à présenter un déficit supérieur à 3 % », renchérit le ministre de l'Économie, Antoine Armand. Alors que la France emprunte plus cher que l'Espagne et le Portugal, le gouvernement veut mobiliser ses soutiens.

Des élus alertent alors le Premier ministre. L'un parle de la « nécessité de faire de la pédagogie auprès des Français ». Un autre « de redonner une vision » pour que l'opinion publique comprenne la nécessité de ce tour de vis. Barnier les écoute, sans pour autant dévoiler le détail du projet de loi de finances, qui sera sur la table du Conseil des ministres, ce jeudi.

Si les grandes lignes en sont connues (40 milliards d'euros d'économies et 20 milliards de fiscalité en plus), des surprises sont encore possibles. La veille des annonces, des ministres de poids ignoraient toujours à quelle sauce ils allaient être mangés. Il faut dire que l'exercice ne ressemble à aucun autre. « Le budget 2025 sera sans doute le plus délicat de la V e République », avertissait, dans nos colonnes, le premier président de la Cour des comptes, Pierre Moscovici, dès le 7 septembre.

Le temps est compté

Un déficit qui dérape, des prévisions économiques mal calibrées, un Premier ministre nommé tardivement, un gouvernement constitué dans la douleur et sans majorité à l'Assemblée : l'épreuve paraît presque mission impossible. Premier obstacle : le temps est compté. Il faut rendre la copie début octobre pour être dans les clous constitutionnels (le texte fondateur impose 70 jours de débat avant la fin de l'année).

À peine nommé, le Premier ministre installe aux manettes un homme qui va jouer un rôle clé : Jérôme Fournel. Ce haut fonctionnaire de 57 ans devient son directeur de cabinet. Il a occupé tous les postes importants de Bercy et a travaillé aux côtés de Bruno Le Maire. « C'est lui qui a tenu la plume de ce budget, c'est un pur produit politico-technocratique, il est allé puiser dans les recettes habituelles de la Direction du budget », grogne un macroniste. Le gel temporaire des pensions de retraite ? « C'était son idée, il estime que cela rapporte beaucoup d'argent, sans représenter un effort trop pesant pour cette catégorie », assure un proche du Premier ministre.

Soucieux de se forger une conviction, Michel Barnier réfléchit d'abord en petit comité. Avec une poignée de conseillers, qui font tourner des tableaux Excel, Barnier annonce 60 milliards d'euros (Mds€) d'effort. « C'est la coupe budgétaire la plus dure que j'ai jamais vue », s'étrangle un ministre.

Le locataire de Matignon commence à rédiger sa copie dans le plus grand secret. Ce qui n'est pas sans troubler ses partenaires politiques. « On a découvert dans la presse la non-indexation des retraites », s'étrangle un lieutenant de Gabriel Attal, patron des députés macronistes. « Rien ne filtre et on est associés à rien », se plaint un ministre. Et Emmanuel Macron dans tout cela ? Une fois n'est pas coutume, le chef de l'État s'implique peu. « Il a dit à Barnier que la seule loi qu'il ne fallait absolument pas toucher, c'était la loi de programmation militaire », rapporte un député.

Parallèlement, le chef de gouvernement consulte les organisations syndicales. Elles sont rassurées par ces échanges. « Il a lâché sur tout ce qui les irritait pour les amadouer », enrage un ex-ministre. La réforme de l'assurance chômage préparée par le précédent gouvernement est enterrée et Michel Barnier appelle dans sa déclaration de politique générale à « réfléchir à des aménagements justes et raisonnables » de la réforme des retraites, notamment sur « l'usure professionnelle » et « l'égalité entre les femmes et les hommes ».

« Il faut tenir la rue »

L'un de ses interlocuteurs décrypte : « Il faut tenir la rue, c'est elle qui peut faire tomber rapidement le gouvernement. Et non le RN, qui n'a pas intérêt à faire trébucher Barnier tout de suite. Il a besoin d'attendre une possible dissolution à l'été. »

Puis commence une seconde phase : les arbitrages politiques avec les turbulents alliés de la coalition. Les discussions se tendent : Laurent Wauquiez réclame un changement sur les pensions de retraite, Gabriel Attal, un recours moins important à la fiscalité. Il faut aussi dialoguer avec les ministres, qui rentrent tardivement dans le processus. Certains se plaignent, y compris publiquement, des enveloppes qui leur sont réservées. Le garde des Sceaux ira même, lors d'une audition, mardi, à l'Assemblée, jusqu'à dire publiquement que le budget de la Justice « ne sera pas satisfaisant ». Face aux contestations, « Barnier a le calme des vieilles troupes. Il ne s'envole pas à la première rafale, il ne se laisse pas déstabiliser facilement », juge un témoin.

Écrit à marche forcée, ce budget propose des choix parfois abrupts. « On ne va pas faire des réformes de structure en quelques semaines », dit-on dans les ministères. « On a 60 Mds€ à trouver en décembre, cela signifie qu'il va falloir aller sur des mesures parfois difficiles à porter », décrypte un soutien de Barnier. Parmi ces mesures, si elles sont confirmées : un rehaussement des taxes sur l'électricité, le gel pendant six mois des pensions de retraite, une baisse de la prise en charge par la Sécurité sociale (avec compensation par les mutuelles), le triplement de la contribution exceptionnelle sur les hauts revenus, un effort temporaire des grandes entreprises et des collectivités locales, une réforme des indemnités journalières, etc.

Dès vendredi, les députés commenceront à travailler sur ce chantier. Le gouvernement pourra à n'importe quel moment enclencher le 49.3 en cas de blocage. Mais, estime-t-on au gouvernement : « On sent que Barnier a envie de faire vivre le débat. » Pour mettre chaque famille politique devant ses responsabilités.

Le Monde
International, jeudi 10 octobre 2024 951 mots, p. 6
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8 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Au Maroc, la coopération avec Israël oppose la rue et le pouvoir

Deux manifestations ont eu lieu dimanche et lundi, pour dénoncer ce rapprochement

Alexandre Aublanc

Casablanca (Maroc) - correspondance - Au Maroc, la mobilisation contre le rétablissement des liens officiels avec Israël monte d’un cran. Pour la première fois depuis la normalisation de 2020, le milieu étudiant a mené, lundi 7 octobre, une « action coordonnée à l’échelle nationale », réunissant plusieurs milliers de personnes dans une quarantaine d’universités et d’écoles supérieures, dont celle où étudie le prince héritier Moulay El-Hassan, à Rabat, selon un leader du mouvement. La veille, une marche unitaire avait réuni plusieurs dizaines de milliers de manifestants dans la capitale marocaine, alors que d’autres mouvements sont prévus cette semaine.

Un an après l’attaque du Hamas en Israël, qui fit près de 1 200 morts et se solda par la capturede plus de 250 otages – déclenchant en représaillesl’offensive israélienne à Gaza–, il n’est pas exagéré de parler de désunion entre une partie des Marocains et l’initiative du roi Mohammed VI.

Le souverain avait personnellement acté le rapprochement avec l’Etat hébreu, mettant fin à la relation informelle qui durait depuis vingt ans entre les deux pays. Or, selon un sondage réalisé entre décembre 2023 et janvier par le réseau de recherche Arab Barometer, seuls 13 % des Marocains s’y disaient encore favorables, contre 31 % en 2022 et 41 % en 2021.

« Honte à mon gouvernement »

Nul doute que cette prise de distance s’est accentuée depuis, le bilan humain à Gaza dépassant les 41 000 morts, selon le Hamas et des organisations internationales. L’éventail des voix dissonantes s’est élargi. Les réprobations ne viennent plus seulement des couches populaires, de la jeunesse, de militants, d’intellectuels, de partis politiques ou de syndicats. Elles émanent de célébrités, à l’image de la star de l’équipe nationale de football Hakim Ziyech, classé dans le top 10 des personnalités préférées des Marocains. « Honte à mon gouvernement qui soutient le génocide[à Gaza] », a-t-il écrit, le 21 septembre, sur Instagram, récoltant en retour les critiques ou les éloges d’une presse divisée.

Approuvé au plus haut niveau, sans consultation du Parlement, l’accord du 22 décembre 2020 est plus contesté que jamais. En gagnant en échange la reconnaissance par Washington et l’Etat hébreu de sa souveraineté sur le Sahara occidental, Rabat espérait pourtant rallier une opinion publique historiquement frileuse à toute alliance avec Israël.

Pour y parvenir, l’assentiment des islamistes fut primordial : c’est une figure du Parti de la justice et du développement (PJD), Saad-Eddine Al-Othmani, alors chef du gouvernement, qui signa le texte. « L’intégrité territoriale », totem de la politique extérieure du Maroc, passait avant tout. Le roi avait par ailleurs prévenu : sans y être conditionnée, l’institutionnalisation des relations avec Israël devait se faire dans le respect des « droits légitimes » des Palestiniens à un Etat. « Mais l’après-7-Octobre a brisé ce consensus », affirme un député de l’opposition. Le PJD a entre-temps reconnu son « erreur ».

A la tribune de l’Assemblée générale des Nations unies, le 24 septembre, à New York, l’actuel premier ministre marocain, Aziz Akhannouch, a bien assuré : « L’intérêt que nous attachons aux affaires internes de notre pays ne saurait nous détourner de la tragédie du peuple palestinien. » Il n’empêche : cette position de principe, qui constitue l’axiome du palais, fait figure de mantra.

« Oui, le Maroc soutient la création d’un Etat palestinien et condamne les violations du droit international par l’armée israélienne. Mais est-ce que cela se traduit par des pressions diplomatiques sur Israël ? Officiellement, non », observe Intissar Fakir, du centre de réflexion américain Middle East Institute. A l’instar de la plupart des pays occidentaux ou arabes, Rabat obéit à des considérations pragmatiques, aucune protestation formelle n’ayant été adressée au bureau de liaison de l’Etat hébreu au Maroc.

Certes moins démonstratifs, voire confidentiels, les rapports entre les deux pays n’ont pas connu d’inflexion majeure, depuis un an. L’escale au port de Tanger, en juin, du Komemiyut, l’un des plus grands navire d’assaut de la marine israélienne, en est l’illustration. Autorisé par le Maroc, l’accostage de ce bâtiment a été logiquement perçu comme le signe que les deux pays « poursuivent leur partenariat militaire, malgré les inquiétudes liées au conflit », souligne la fondation du Collège de défense de l’OTAN.

Aide aux Palestiniens

Rien de surprenant, donc, à ce que le Maroc, qui jouit, comme l’Etat hébreu, du statut d’allié majeur non-membre de l’OTAN et qui participe à sa plateforme d’interopérabilité, soit devenu un client important de l’industrie de défense israélienne. Elle était son troisième fournisseur en 2023, avec une part de marché voisine de celle de la France, selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm. Déjà questionné avant le siège de Gaza, le maintien de cette coopération cadre de moins en moins avec l’image d’un monarque qui s’efforce d’apparaître comme le défenseur de la cause palestinienne. « La normalisation ne sera pas remise en cause, mais le roi a tout intérêt à ce que les combats se terminent au plus vite », estime un parlementaire de la majorité.

Pour Rabat cependant, le récit de l’après-7-Octobre est tout autre : sa proximité avec Israël serait bénéfique aux Gazaouis. Alors qu’une cargaison d’aide humanitaire venue du Maroc était entrée dans l’enclave, en mars, par le poste-frontière israélien de Kerem Shalom, une source au ministère des affaires étrangères marocain avait affirmé que c’était la première fois qu’un tel acheminement était rendu possible, preuve que « les relations [du Maroc avec] Israël défendent les droits des Palestiniens ».

Libération
jeudi 10 octobre 2024 422 mots, p. 19

AUTRE

En Polynésie, l'onde de mécontentement du missile balistique chinois

Renaud Meltz

AUTRE

«Nous avons été choqués d'apprendre que la république populaire de Chine a tiré un missile balistique qui a atterri non loin de la Polynésie française.» Le 26 septembre, au lendemain de cet essai, Edouard Fritch, ancien président autonomiste de la collectivité d'outre-mer, a rendu publique sa lettre au consul de Chine à Tahiti. Il s'y inquiète que Pékin «affiche clairement ses intentions d'être en capacité de menacer nos îles», puisque le missile peut porter une tête nucléaire. Quelques jours plus tard, le député autonomiste Moerani Frébault a explicité ses inquiétudes face aux indépendantistes venus réclamer leur décolonisation à l'ONU. Quelle sécurité pour la Polynésie sans le parapluie nucléaire français «dans une région convoitée par des puissances obscures ?» L'actuel président, l'indépendantiste Moetai Brotherson, a paru en retrait, exprimant son «désappointement» de n'avoir pas été prévenu de l'arrivée du missile aux confins de la zone économique exclusive française, au nord des îles Tuamotu. La réaction des autorités françaises a été plus modérée encore. Le communiqué du Haut-commissariat à Tahiti adoube la version chinoise qui insiste sur le caractère «routinier» de l'essai, pourtant inédit dans les eaux internationales depuis des décennies. Paris se félicite que Pékin ait «préalablement notifié cet essai». Les puissances régionales arrimées à la stratégie américaine, Australie, Nouvelle- Zélande et Japon, se sont montrées moins compréhensives. A la différence de Paris, qui entend marquer l'indépendance de sa politique indo-pacifique, elles ont manifesté leur inquiétude à l'égard d'un tir réalisé en pleine session de l'Assemblée générale de l'ONU. Le paradoxe tient à ce que le signal nucléaire va à l'encontre de la rhétorique chinoise : Pékin complète sa diplomatie du yuan en blâmant le legs de l'impérialisme nucléaire, et veut convaincre les Etats insulaires de son caractère pacifique face au caractère déstabilisant de l'alliance Aukus, nouée entre Australiens, Britanniques et Américains.

La renucléarisation de la région, ponctuellement perçue depuis l'Europe lorsque l'Australie a préféré les sousmarins nucléaires américains à ceux du Français Naval Group, inquiète les Etats insulaires et perturbe l'image d'une Chine appréciée pour son conservatisme moral, dans des sociétés attachées aux valeurs traditionnelles chrétiennes. Au final, le tir a redonné du crédit à la rhétorique de la «famille du Pacifique» portée par l'Australie, subtilement décrite par la chercheuse Elise Barandon, du centre d'études internationales Rubicon, comme un habillage du paternalisme occidental. Le missile chinois n'a pas seulement montré la permanence du clivage politique polynésien : il somme les Etats insulaires de revenir au dualisme qu'ils cherchent à éviter à travers un régionalisme océanien.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, jeudi 10 octobre 2024 459 mots, p. AUJM2
Aussi paru dans
9 octobre 2024 - Le Parisien (site web)
10 octobre 2024 - Le Parisien

Retailleau persiste et signe

Le nouveau ministre de l'Intérieur détaille au « Parisien » - « Aujourd'hui en France » sa feuille de route.

Valérie Hacot et Alexandre Sulzer

L'annonce promet de faire à nouveau bondir le versant gauche de la macronie. Bruno Retailleau dévoile, dans nos colonnes, son intention de revenir sur la circulaire Valls qui permet de régulariser 30 000 sans-papiers chaque année. Un tour de vis dans la politique migratoire de la France, parfaitement en phase avec la philosophie affichée par le nouveau locataire de Beauvau.

Depuis sa nomination, le ministre de l'Intérieur multiplie les sorties dans les médias - et ce alors même que Michel Barnier avait appelé ses ministres à ne pas faire « d'esbroufe » - et les prises de position salées. Sur la justice, l'immigration ou encore l'aide médicale d'État (AME).

Mais ce sont ses propos sur l'État de droit - jugé « ni intangible » « ni sacré » dans le « JDD », avant que son entourage corrige le tir en plaidant une maladresse de formulation - qui ont causé le plus de remous. À tel point que Michel Barnier avait dû rappeler, en Conseil des ministres début octobre, qu'une remise en question de l'État de droit était « une ligne rouge ».

Capter la lumière

Ministre le plus visible, il est aussi devenu le plus clivant. « On ne sait pas trop à quoi il joue. Est-ce qu'il croit vraiment à la pérennité de ce gouvernement ? Est-ce que ça arrange Michel Barnier ? », se questionne un ministre Renaissance, lassé d'être sans cesse interrogé sur les propos de son bruyant collègue.

« Sa voix porte fort et cela donne l'impression que le gouvernement a retrouvé le lit de la droite classique. C'est plutôt gênant », se désole un député de l'ex-majorité. « Retailleau, il fait son Sarkozy, il veut être la vedette de ce gouvernement », renchérit, agacé, un poids lourd de la macronie. « On se dit qu'il a son agenda à lui », tranche un conseiller ministériel.

Bruno Retailleau assure, lui, ne pas jouer de carte personnelle. Mais il n'a pas échappé à l'un de ses proches qu'il est passé devant Laurent Wauquiez en termes de popularité. « Même s'il n'a pas la présidentielle en tête aujourd'hui, d'autres vont y penser pour lui... », songe le même. « Beaucoup de parlementaires de droite estiment que, désormais, c'est lui le patron », salue un partisan.

Retailleau assume en tout cas pleinement sa surexposition médiatique : « Le carpet bombing des quinze premiers jours, c'est pour marquer un territoire au sein du gouvernement. Son ministère est une vitrine ouverte pour montrer le savoir-faire de la droite. Dans l'opposition, tu as des mots, mais c'est tout », décrypte un fidèle.

Lui qui passait jusque-là sous les radars parvient désormais à capter la lumière et à s'imposer dans le paysage politique. Un premier objectif atteint pour l'ex-patron des sénateurs de droite.

Le Figaro, no. 24923
Le Figaro, jeudi 10 octobre 2024 799 mots, p. 4

Politique

Les collectivités vent debout contre les économies proposées par l'État

Galiero, Emmanuel, Ruiz Perez, Julie

Les propositions d'économies posées sur la table des collectivités locales par le gouvernement ne sont qu'une première version de travail, mais les élus locaux bondissent déjà. « Sur le fond, il ne s'agit pas d'économies. Il s'agit de prélèvements supplémentaires de l'État. Une fois de plus, l'État demande aux autres d'assumer ses propres turpitudes » , a dénoncé le président de l'Association des maires de France, David Lisnard, mardi matin sur Franceinfo. La veille, son numéro deux, André Laignel, était monté fortement au créneau après avoir pris connaissance du projet, qui venait de lui être présenté par les ministres Catherine Vautrin (Partenariat avec les territoires et Décentralisation) et Laurent Saint-Martin (Comptes publics), avant la présentation du budget prévue ce jeudi soir en Conseil des ministres.

Calculette en mains, le président du Comité des finances locales fait les comptes et selon lui, l'effort demandé représente plus de 9 milliards d'euros. « Les grandes lignes présentées sont lourdes. C'est une ponction sans précédent sur une seule année. Nous n'acceptons aucune des mesures proposées », dénonce-t-il, en décomposant les chiffres ainsi : -1,5 milliard sur le fonds vert (- 60 %) ; - 3 milliards destinés à un fonds de précaution (concernant uniquement les collectivités à plus de 40 millions d'euros de budget annuel) ; le plafonnement des compensations de TVA à hauteur de 1,2 milliard ; 800 millions en moins sur le fonds de compensation de la TVA ; et 3 milliards de pertes en euros constants liés à l'inflation.

En défendant son projet de redressement des comptes publics à 60 milliards (40 milliards d'économies et 20 milliards de fiscalité), Michel Barnier s'est engagé à travailler avec le Parlement en se disant ouvert à toutes propositions - à condition que les objectifs soient tenus. C'est dans cet esprit que les ministres sont venus présenter leur copie aux collectivités, en précisant que la discussion resterait ouverte le temps du débat parlementaire. Est-ce suffisant pour convaincre André Laignel ? Pas sûr. En réalité, les relations entre les collectivités territoriales et le pouvoir central se sont envenimées sous les différents gouvernements Macron, notamment depuis la suppression de la taxe d'habitation au début du premier quinquennat, un levier fiscal clé pour les élus locaux. Cette année, l'animosité a atteint un sommet.

Le feu aux poudres

En quittant Bercy, Bruno Le Maire a accusé les maires et présidents de collectivités de contribuer au risque de dérapage du déficit public en raison d'une augmentation « extrêmement rapide » de leurs dépenses. Peu après, un rapport de la Cour des comptes, commandé par le gouvernement Attal, a mis le feu aux poudres en proposant des économies de 8,8 milliards d'euros et 5,4 milliards de recettes en moins pour redresser les finances publiques.

Cette volonté de « faire participer » les collectivités au rétablissement des comptes ne semble d'ailleurs pas avoir quitté certains anciens ministres, à commencer par le premier d'entre eux, Gabriel Attal. Récemment, le désormais patron des députés macronistes (EPR) a repris une des recommandations de la Cour des comptes, suggérant de « mettre tous les fonctionnaires aux 35 heures », une charge à peine déguisée contre les collectivités où la durée de travail annuelle est inférieure de 43 heures à la norme légale. «Il n'y a pas de raison que l'État continue à supporter le déficit (de la Caisse nationale des retraites des collectivités) » , a ajouté, mardi, le député EPR du Gers Jean-René Cazeneuve, ex-rapporteur général du budget à l'Assemblée.

Si, au sein de l'AMF, première association d'élus de France, on ne veut pas entendre parler d'économies, c'est aussi parce qu'on a le sentiment que les communes ont largement participé aux finances nationales depuis plus de dix ans. Le maire PS d'Issoudun chiffre la contribution à hauteur de 71 milliards.

Dans ce contexte, difficile d'accueillir les sollicitations du gouvernement Barnier avec le sourire. « Vos propos liminaires, nous les recevons avec plaisir mais vous nous proposez de bafouer tous les engagements de l'État, vous détruisez immédiatement tout message de partenariat », a répondu André Laignel aux ministres, lundi. Il a aussi regretté de retrouver les élus locaux dans un rôle contraint « d'acteurs de la récession ». Et s'il n'ignore pas la gravité de la situation budgétaire du pays, souvent mise en avant par le premier ministre, il considère que les efforts doivent être demandés à ceux qui ont créé cette situation. Cela pourrait être la réponse de l'un des bergers des maires de France à la bergère macroniste, contre une potion jugée également très amère du côté des départements, où près d'une vingtaine de collectivités seraient proches de la cessation de paiements. « La situation des finances publiques est critique, c'est une évidence, mais passer indistinctement tout le monde au rabot ne peut conduire qu'à la catastrophe » , a résumé François Sauvadet, président de l'Assemblée des départements de France.

Le Monde
7-Octobre, un an après, mercredi 9 octobre 2024 1080 mots, p. 5
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8 octobre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

A Paris, l’hommage aux victimes troublé par les propos de Macron

Le nom du chef de l’Etat, qui a appelé, samedi, à stopper les livraisons d’armes à Israël, a été hué lors de la cérémonie du CRIF, lundi soir

Nathalie Segaunes

Un an après les attaques terroristes du Hamas en Israël, « le temps du deuil » dans la religion juive, une émouvante cérémonie réunissant quelque 4 000 personnes a rendu hommage aux victimes, lundi 7 octobre au soir, au Dôme de Paris, porte de Versailles. De nombreuses personnalités politiques ont répondu à l’invitation du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF).

La soirée entremêlait discours politiques, prises de paroles de personnalités (l’humoriste Sophia Aram, le philosophe Bernard-Henri Lévy, l’animateur Arthur), lectures par des artistes (Sandrine Kiberlain, Charlotte Gainsbourg, Yvan Attal, Stéphane Freiss, Joann Sfar) de témoignages de rescapés ou de proches des victimes, danse, musique et chants repris en chœur par la salle. Les visages des quarante-huit victimes franco-israéliennes sont apparus sur scène, sur des panneaux portés par autant de figurants, formant un tableau poignant.

La France, marquée par la recrudescence des actes antisémites depuis un an, continuera « à combattre l’antisémitisme par tous les moyens », a promis le premier ministre, Michel Barnier, accompagné notamment par les ministres de la justice, Didier Migaud, et de l’intérieur, Bruno Retailleau. « Nous ne laisserons rien passer », a-t-il ajouté. Alors que deux otages franco-israéliens sont encore retenus à Gaza, Michel Barnier a voulu rappeler que « la France n’abandonne jamais ses enfants ». « Vous pouvez compter sur le président de la République, sur le premier ministre(…), sur tous les membres du gouvernement pour protéger nos compatriotes de confession juive », a-t-il insisté, déclenchant les huées d’une partie du public à l’évocation du chef de l’Etat.

« Ce n’était pas le moment »

Les propos d’Emmanuel Macron, diffusés samedi sur France Inter, dans lesquels il appelle à l’arrêt des livraisons d’armes à Israël pour la guerre à Gaza, ont provoqué la consternation et l’incompréhension d’une partie de la communauté juive de France. « Le minimum, à quelques jours de ce triste anniversaire, aurait été de respecter les juifs et les otages, confie Delphine (qui a souhaité rester anonyme, comme les autres personnes citées par leur prénom), venue assister à la cérémonie. C’est soit de la désinvolture, soit du cynisme de sa part. »

Sur scène, Michel Barnier a voulu rassurer son auditoire, répétant que « la sécurité d’Israël n’est pas et ne sera jamais négociable ». Et l’ancien ministre des affaires étrangères (2004-2005) d’ajouter que l’Etat hébreu « se trouve aujourd’hui en situation de légitime défense ».« Des armes ! », a-t-on réclamé dans la salle, en réponse au chef du gouvernement. Qui a eu droit à une ovation debout du public. A l’applaudimètre justement, si l’ancien président de la République Nicolas Sarkozy ou les anciens premiers ministres Manuel Valls (2014-2016) et Gabriel Attal (2024), ainsi que la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, tous assis au premier rang, ont été acclamés, l’ex-chef de l’Etat François Hollande, élu député de Corrèze en juillet au sein de la coalition du Nouveau Front populaire, aux côtés de La France insoumise (LFI), a été copieusement sifflé. Le mouvement de Jean-Luc Mélenchon, qui s’est employé à relativiser le rôle du Hamas dans les massacres du 7-Octobre, « voit des résistants là où la conscience universelle reconnaît des terroristes, a fustigé Yonathan Arfi, le président du CRIF. Que LFI trouve encore des alliés au sein de la gauche républicaine est un outrage, une trahison ».

L’appel à l’arrêt de livraisons d’armes à Israël, qui n’engage pas réellement Emmanuel Macron puisque la France n’en livre pas, soulève d’importantes interrogations, y compris dans le camp présidentiel. Caroline Yadan, députée Renaissance de la 8e circonscription des Français établis hors de France, qui inclut Israël, s’est dite « personnellement en colère contre le président », car « ce n’était pas le moment », quelques jours avant l’anniversaire du 7-Octobre. Par ailleurs, « quand on est salué sur les réseaux sociaux par[l’eurodéputée LFI] Rima Hassan ,[la cheffe de file des députés LFI] Mathilde Panot ou le Qatar, on doit se poser des questions », a-t-elle ajouté.

« Etrangement, ça ne pose pas de problème d’armer l’Ukraine attaquée par la Russie, mais quand c’est Israël, ça en pose », s’étonne le député Renaissance du Cher François Cormier-Bouligeon, membre du groupe d’amitié France-Israël. « Dire qu’on ne livre plus d’armes, c’est mettre à égalité Israël et des mouvements terroristes », assène pour sa part le député Sylvain Maillard, président de la fédération Renaissance de Paris. « Il ne faut pas désarmer Israël », abonde Yaël Braun-Pivet, l’Etat hébreu « doit être en pleine capacité de se défendre ».

Les familles d’otages reçues

Emmanuel Macron a en revanche reçu le soutien de Dominique de Villepin, retiré de la vie politique. « Le président de la République française a tenu et a eu raison de dire que quand on appelle à un cessez-le-feu, on ne peut pas, dans le même temps, livrer encore des armes qui créent la mort », a affirmé sur Franceinfo, lundi, l’ancien premier ministre de Jacques Chirac.

Emmanuel Macron, qui plaidait en octobre 2023 pour la constitution d’une « coalition anti-Hamas »au Proche-Orient ,a pratiqué depuis un an « une diplomatie au mieux en zigzag, au pire équidistante vis-à-vis d’Israël et de ses ennemis islamistes », relève l’ancien premier ministre de François Hollande Manuel Valls, dans une tribune pour Le Point, le 6 octobre. « Mais que pèse la France au Proche-Orient ?, relativise l’ancien adjoint au maire de Paris et ancien député européen socialiste Pierre Schapira, présent au Dôme de Paris. Ce que dit Macron, on n’en parle qu’en France. Seuls les vieux Israéliens se souviennent que la France, autrefois, les a aidés. »

Le chef de l’Etat a reçu lundi matin les familles des deux otages encore retenus par le Hamas. Il leur a promis que la France « mettait tout en œuvre pour obtenir un cessez-le-feu et un accord permettant la libération d’Ohad Yahalomi et d’Ofer Kalderon en priorité, et qu’elle pressait toutes les parties d’avancer en ce sens sans plus tarder ». Mais il est resté invisible et silencieux en cette date anniversaire. « Pour lui, on ne fait pas le poids par rapport à d’autres communautés » , se désole Maud, sexagénaire venue au Dôme de Paris se consoler.

Le Figaro, no. 24922
Le Figaro, mercredi 9 octobre 2024 736 mots, p. 6

Politique

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8 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Nouvelle poussée de tension entre Barnier et le camp présidentiel

Le chef du gouvernement a participé mardi pour la première fois à la réunion du groupe des troupes emmenées par Gabriel Attal. Le ton est monté, sur fond d'incertitude budgétaire.

Bordas, Wally, Hausalter, Louis, Galiero, Emmanuel

Tout avait pourtant bien commencé. Quand Michel Barnier se présente pour la première fois devant le groupe des députés Ensemble pour la République (EPR), mardi matin à l'Assemblée nationale, les bonnes intentions sont affichées de part et d'autre, pour passer la pommade sur les coups de griffe des dernières semaines. Dans son mot d'introduction, Gabriel Attal le remercie pour sa présence, alors que les 95 députés de son groupe constituent la force la plus nombreuse du « socle commun » sur lequel s'appuie le premier ministre pour gouverner.

Michel Barnier prend ensuite la parole pour rivaliser d'amabilités. En se disant « très fier » de compter une dizaine de macronistes dans son gouvernement et en remerciant la présidente de l'Assemblée Yaël Braun-Pivet pour la qualité de leurs échanges, le premier ministre lance : « Il faut qu'on apprenne à se connaître. » Il considère qu'une réussite collective est dans « l'intérêt du pays » et note au passage que sa relation avec Emmanuel Macron est « simple ». Après avoir remercié ses ministres Laurent Saint-Martin (Comptes publics) et Antoine Armand (Économie), tous deux issus de Renaissance, il rappelle le contexte d'un budget « difficile » et l'importance du débat parlementaire. « Je suis désolé s'il y a eu des malentendus » , lance même Michel Barnier dans une esquisse de mea culpa, en estimant que « des efforts ont été faits » avant son arrivée à Matignon pour dégager des économies.

« Très courtois sur la forme, apocalyptique sur le fond »

L'histoire aurait pu en rester là, mais la tension est soudainement montée d'un cran lorsqu'une douzaine de députés ont pris la parole pour poser des questions. Dernière intervenante, Éléonore Caroit (élue des Français d'Amérique du Sud) glisse par exemple à Michel Barnier que sa venue devant le groupe était « attendue ». En reprenant la parole, le premier ministre demande à son interlocutrice d'être « juste » et s'agace : « Mais pourquoi dites-vous cela, MmeCaroit? Vous m'invitez, je viens. »

Au député Paul Midy, qui lui a suggéré des pistes d'économies, notamment en ayant recours à l'annulation de crédits gelés, et s'est interrogé sur la politique de l'emploi et l'avenir de la réforme de l'assurance-chômage, Michel Barnier rétorque : « Je n'ai entendu que des critiques dans votre intervention. Quelles sont vos idées alternatives, Monsieur le député? Je vous écoute. » Il taquine aussi Gérald Darmanin, qui a pris la parole pour rappeler sa ligne, lui qui s'oppose à toute hausse d'impôts : « J'ai moi-même été minoritaire dans mon propre parti, peut-être pas autant que vous dans le vôtre! »

« On n'a pas du tout compris ce ton » , lâche, abasourdi, un député EPR. « Il y a eu de bonnes interventions chez nous, qui ne parlaient que du fond, mais en réponse Barnier ne nous a mis que des Scud » , décrit une autre. « C'était très courtois sur la forme, apocalyptique sur le fond, raconte un troisième. Il y avait beaucoup de sujets de tension et une vraie défiance mutuelle. » « Il a quand même été applaudi à la fin, mais mollement » , glisse un participant, qui reste sur sa faim : « Il a distribué les tirs au lieu de répondre sur le fond. Résultat, on n'en sait pas davantage que ce qu'il y a dans la presse. » Les députés macronistes attendent les arbitrages sur le projet de budget que le gouvernement doit présenter jeudi, alors que Gabriel Attal compte exposer mercredi ses pistes d'économies et de réformes.

« Il y a peut-être eu des susceptibilités qui n'avaient pas lieu d'être dans une discussion de travail. On peut l'entendre, on apprend à travailler ensemble » , a estimé après la réunion la députée EPR Prisca Thévenot, en ajoutant : «Je pense qu'il faut qu'on s'attache à ne pas prendre les choses personnellement. » À Matignon, on admet que « les débats peuvent être vifs » , mais l'on juge que « le plus important, c'est l'esprit de responsabilité » . «Il y a un budget à proposer » , ajoute-t-on, alors que « Michel Barnier, très attentif aux attentes des parlementaires, juge préférable que ces échanges directs sa fassent au sein du groupe ». Le tout, en saluant la « fluidité » et la « proximité » des échanges entre le premier ministre et le groupe EPR. Quitte à ce que ce ressenti ne soit manifestement pas tout à fait partagé. W B ET L.H. ET E.G.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mercredi 9 octobre 2024 844 mots, p. AUJM6
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9 octobre 2024 - Le Parisien

Barnier refroidit la macronie

Le Premier ministre participait ce mardi matin à la réunion du groupe Ensemble pour la République.

Pauline Théveniaud, avec Olivier Beaumont

L'opération rabibochage a tourné court. Après plusieurs jours de bras de fer à distance, Michel Barnier était attendu ce mardi matin à la réunion du groupe Ensemble pour la République (EPR) pour arrondir les angles avant la périlleuse épreuve du budget. Las ! Entre le Premier ministre et les députés macronistes, la tension est tout au contraire remontée de plusieurs crans. « Il en a refroidi beaucoup », déplore un cadre EPR, un autre pariant que cela se ressentira « au moment des votes dans l'hémicycle ».

Tout avait pourtant commencé dans la courtoisie. « C'est un moment important pour nous », entame le président du groupe EPR, Gabriel Attal, assurant son successeur de son soutien, notamment face à la motion de censure de la gauche discutée dans l'après-midi. « C'est important pour moi aujourd'hui d'être là », répond Michel Barnier, ajoutant : « On va apprendre à se connaître. Je souhaite une fluidité, une proximité avec vous. »

Mais, patatras, au bout d'une heure, l'ambiance devient soudain glaciale. Élue de la deuxième circonscription des Français de l'étranger, Éléonore Caroit pose la dernière question d'une série de douze, ponctuant son intervention d'un « enfin, vous êtes là ». « Éléonore Caroit, pourquoi vous dites enfin ? », l'interpelle illico Michel Barnier. La députée, en retour : « On avait dit qu'on avait des questions sur le fond, on vous attendait depuis longtemps. » Piqué au vif, « ultra-sec », selon plusieurs participants, le Premier ministre monte d'un cran. « Soyez juste, enjoint-il. Ce n'est pas comme ça que ça marche, je ne viens pas devant les groupes pendant la formation des gouvernements. J'avais dit que je viendrais après la déclaration de politique générale, je suis là. »

« C'est très violent, là »

Brouhaha dans les rangs. On entend : « Oui, on voulait échanger avec vous. » « Barnier a dégoupillé, il est hyper susceptible », tance un participant. Dès lors, les Marcheurs sont unanimes pour dépeindre « une mauvaise ambiance », « lunaire ». « C'est très violent, là », lâche un député en aparté.

Tous notent les flèches décochées en direction de Gérald Darmanin, qui a clamé son opposition à la copie gouvernementale ces derniers jours jusqu'à juger ce budget « inacceptable ». « J'étais minoritaire dans mon parti, mais moins minoritaire que Gérald », pique ainsi Barnier, l'air de rien. « Il vaut mieux que les deals et les questions se fassent ici que dans les médias », lâche-t-il au passage en direction des ténors d'EPR qui ont joué le bras de fer ces derniers jours.

Accrocs sur le fond, aussi. Attal lui a fait savoir, dimanche, qu'il n'avait qu'à signer le décret sur l'assurance chômage pour trouver des deniers ? Ce mardi matin, le Premier ministre « rappelle » que la réforme « a été suspendue » par lui. Les herses se dressent, en interne, contre un gel des pensions de retraite, la taxe électricité ? « Je ne veux pas qu'on touche les plus faibles, les classes moyennes et les petites et moyennes entreprises », jure le chef du gouvernement, assurant avoir mis l'accent « sur la baisse des dépenses publiques ».

« Quand je suis arrivé, il y avait une note du Trésor sur mon bureau avec un déficit très important », renvoie encore Barnier, visant sans le dire ses prédécesseurs macronistes. « Vous avez aussi découvert que vous aviez 16 milliards en réserve », réplique du tac au tac l'ex-ministre délégué aux Comptes publics, Thomas Cazenave. « Je ne comprends pas vos choix sur 2024 », lui avait reproché peu avant le député de l'Essonne Paul Midy.

En clair, les Marcheurs soupçonnent le locataire de Matignon de ne pas vouloir suivre leurs recommandations en matière d'annulation de crédits afin de charger leur bilan sur 2024 et d'apparaître comme un meilleur gestionnaire en 2025.

« On devrait faire attention, car ça peut aussi nous revenir en boomerang. Le gouvernement précédent travaillait lui aussi sur des scénarios très durs », alerte un ministre Renaissance. Tandis qu'un cadre lâche cette petite bombe : « Concernant la taxe sur l'électricité, qui doit repasser à 32,44 € le mégawattheure début février, certains à Bercy, dans le précédent gouvernement, avaient même évoqué l'idée de la monter à 59 € ! Bien au-delà de ce que pourrait annoncer Barnier. »

Le poil à gratter et le bazooka

Bref, pour la « fluidité », il faudra repasser. « C'est de la politique, il y a des questions franches, il y a des réponses franches », tempère-t-on dans l'entourage du Premier ministre. « Ce n'est pas un combat à armes égales. On peut être poil à gratter, mais Gabriel Attal dit qu'on le soutiendra. On va faire des propositions demain. Le groupe avale des couleuvres. Et, lui, il sort le bazooka », renvoie un cadre EPR.

Reste à savoir comment survivra l'attelage entre le chef du gouvernement et le principal groupe de son « socle commun » au cours des semaines de l'automne budgétaire. « On a, d'un côté, un camp qui ne supporte pas que l'on fasse la critique de son bilan, de l'autre, un Premier ministre dans une sensibilité exacerbée. Mais chacun va devoir abandonner sa posture de diva », prévient un ministre, redoutant un match... perdant-perdant.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mercredi 9 octobre 2024 641 mots, p. AUJM7
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9 octobre 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Coquerel-Courson, le duo baroque du budget

Le président LFI de la commission des Finances et le rapporteur général du budget centriste se sont rapprochés pour défendre les droits des parlementaires. Et s'annoncent inflexibles.

Julien Duffé et Pierre Maurer

« C'est le retour des Incorruptibles », glisse en souriant un observateur de l'Assemblée. Vendredi, la bataille du budget 2025 commence véritablement à la commission des Finances de l'Assemblée nationale, avec l'audition du ministre de l'Économie, Antoine Armand, et de celui du Budget, Laurent Saint-Martin. À la baguette, on retrouvera côte à côte le président LFI de la commission, Éric Coquerel, et son rapporteur général du budget (du groupe centriste Liot), Charles de Courson.

« Un duo baroque », admet un député PS. « Une alliance bizarroïde », grince un de ses collègues macronistes qui fait remarquer que, pour la première fois dans l'histoire de la V e République, ces deux personnages clés sont dans l'opposition. Mi-septembre, on avait déjà vu l'Insoumis Coquerel et le libéral Courson se rendre ensemble à Matignon puis à Bercy pour réclamer, en vain, les documents préparatoires au budget, avant d'exprimer leur « colère » face aux caméras.

Les deux hommes ont appris à se connaître et à s'apprécier depuis sept ans. En 2022, le député LFI avait décroché la présidence de la prestigieuse commission à la suite du désistement du second, qui avait refusé d'être élu grâce aux voix du RN. En juillet, le député Liot a obtenu le poste de rapporteur grâce aux voix de la gauche.

« On n'est pas un tandem car on ne va sans doute pas toujours pédaler dans le même sens, mais on forme un duo intéressant, reconnaît Éric Coquerel. On est deux fortes têtes unies dans l'attachement à la démocratie parlementaire et à l'importance de faire respecter la commission et le rôle constitutionnel de nos fonctions respectives. »

Le rapprochement du centriste avec les Insoumis remonte à la bataille sur la réforme des retraites. « On était aussi du même côté contre la loi Immigration et la loi Sécurité, rappelle Coquerel. Depuis, c'est un personnage très respecté chez nous. On a des rapports cordiaux mais tout en retenue. Charles, vous n'allez pas lui taper sur l'épaule... » Un interlocuteur commun reconnaît que le député de la Seine-Saint-Denis et le député de la Marne, élu depuis 1993 et pilier de la commission des Finances, se sont bien trouvés. « C'est un binôme inédit entre un gauchiste dirigiste et un aristo libéral, mais ils sont liés par une même éthique démocratique. Sur le budget, ils peuvent tenter des coups. »

« Les deux vont cogner »

De quoi donner des sueurs froides au gouvernement. « Le budget va être massacré en commission des Finances, il risque d'y avoir des majorités amendement par amendement : tout va être complètement détricoté », s'alarme un député Ensemble. Qui dénonce « une vraie distorsion », soulignant que toutes les ressources de la commission des Finances, notamment la quinzaine d'administrateurs, sont aux mains de l'opposition. Le même s'attend aussi à une joute musclée dans l'hémicycle emmenée par le duo Coquerel-Courson. « D'habitude, le rapporteur général est en défense du gouvernement. Là, ils vont être deux à pouvoir intervenir quand ils le veulent. Et les deux vont cogner. »

« Il y a une construction médiatique de ce duo, parfois moqué comme contre-nature, mais Charles de Courson est loin d'être un gauchiste, un petit Che Guevara. Ce serait mal le connaître, prévient-on toutefois dans l'entourage du député Liot. Il existe un respect mutuel entre eux, mais il est lié à leur intérêt commun de voir la représentation nationale respectée. » Dans les prochains jours, ils uniront malgré tout leurs efforts pour passer le budget à la moulinette. « Pour les ministres, répondre à mes questions puis à celles de Charles, ce ne sera pas de l'onguent ! » annonce déjà Coquerel.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mercredi 9 octobre 2024 863 mots, p. AUJM4
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9 octobre 2024 - Le Parisien

Au PS, la guerre est déclarée

Lundi soir, François Hollande a ouvert les hostilités en demandant un nouveau congrès du parti, espérant que son premier secrétaire, Olivier Faure, soit remplacé.

Pierre Maurer et Julien Duffé

François Hollande a pris tout le monde par surprise. Affichant jusqu'ici une entente cordiale avec Olivier Faure, le premier secrétaire du PS, l'ancien président a déterré la hache de guerre, lundi soir sur LCP. Il s'est ainsi prononcé pour un nouveau congrès du Parti socialiste en début d'année 2025, une revendication des opposants internes du chef du PS, qui le mettent sous pression ces dernières semaines.

François Hollande, redevenu député en juillet sous les couleurs du Nouveau Front populaire, ne s'est pas arrêté là. Il a clairement fait comprendre que le temps d'Olivier Faure à la tête du PS devait prendre fin. « Il faut une nouvelle figure pour diriger le Parti socialiste, pour permettre ce rassemblement et cette ouverture » vers Place publique et la gauche sociale-démocrate, a lancé le député de la Corrèze, puisque à ses yeux ce congrès doit « ouvrir la voie à un rassemblement plus large, avec les amis de Raphaël Glucksmann ». Ce dernier est lui aussi en profond désaccord stratégique avec Olivier Faure, l'appelant à rompre son alliance avec Jean-Luc Mélenchon et ses Insoumis.

De quoi profondément agacer le camp du premier secrétaire du PS, qui avait débuté son mandat sur « l'inventaire » du quinquennat Hollande. L'ambiance est au règlement de comptes, alimenté par l'épisode Cazeneuve : une partie de la gauche reprochant à Olivier Faure de ne pas avoir oeuvré à la nomination de l'ancien ministre à Matignon. « François Hollande divise là où je rassemble », rétorque au « Parisien » - « Aujourd'hui en France » Olivier Faure.

Ses proches, eux, montent au créneau. « Les propos de François Hollande à l'égard d'Olivier Faure sont illégitimes et inacceptables. Non seulement parce qu'il est lui-même redevenu député dans le cadre du rassemblement que nous avons su construire. Mais parce que son quinquennat, et les choix contre nature qu'il nous a imposés pendant cette période, est à l'origine de l'effondrement sans précédent que nous avons connu », réagit Laurent Baumel, député socialiste et conseiller spécial du premier secrétaire du PS.

Un timing qui interroge

« Olivier Faure, qu'il appelle à remplacer aujourd'hui, est celui qui a affronté le champ de ruines qu'il nous a légué en renouant avec nos fondamentaux et en replaçant le PS au coeur de sa famille politique, la gauche », enfonce l'ancien frondeur du quinquennat Hollande. Quant à l'agenda de cette sortie surprise, Laurent Baumel y voit une concurrence entre les différents opposants de son chef. « [François Hollande s'exprime] pour ne pas être en reste, j'imagine, vis-à-vis des Delga et compagnie. Ce n'est évidemment pas au niveau d'un ancien président, mais pas vraiment surprenant... »

Une proche de Faure décèle aussi la volonté de parasiter une journée où le patron du PS portait la motion de censure signée par le NFP. « François Hollande ne fait pas sa sortie hier par hasard. Aujourd'hui, Olivier Faure apparaît symboliquement comme le point d'équilibre du NFP, il s'exprime au nom de ce camp et témoigne du changement de rapport de forces, puisque les Insoumis ont accepté d'être derrière lui, souligne l'entourage du premier secrétaire. Il devient le visage de l'opposition au pouvoir actuel. François Hollande l'a bien compris et ne voulait pas le laisser réussir sa séquence. »

Un député du groupe enrage face à ce revirement. « Lui qui était le meilleur soutien de l'hypothèse Faure Premier ministre et la jouait bon camarade en interne il y a quelques semaines démontre en ce moment qu'il est surtout guidé par la volonté du come-back », analyse ce parlementaire. Et de déplorer : « Lancer les hostilités à la veille du jour où il défend la motion de censure, c'est inacceptable... C'est le frondé frondeur ! Pas loyal. »

2027 dans toutes les têtes

« Dans les boucles, les gens sont énervés, en colère, témoigne un autre parlementaire socialiste. Ils ne veulent pas contribuer au grand déballage. Mais les gens sont surpris par la tonalité, le moment et l'auteur du propos. Un ancien président, qui, pendant qu'on s'occupe du pays, s'occupe du parti, c'est assez contre-intuitif. » Pour le même, le but de François Hollande est clair : se tracer un chemin sûr vers la présidentielle de 2027. « Il veut prendre le parti pour être désigné par le parti sans passer par la case primaire. Donc il est pressé. »

Vendredi déjà, Olivier Faure avait repris sur le réseau X François Hollande, qui avait estimé que la prochaine élection présidentielle serait le « moment de la confrontation des deux gauches ». « Peut-être de la confrontation avec la droite et l'extrême droite ? », lui avait rétorqué Faure. Ces divergences n'ont pas empêché François Hollande d'écouter et d'applaudir Olivier Faure, ce mardi, lors de son discours de censure.

Dans l'entourage de l'ancien président, on s'applique à aplanir la charge. « Ce n'est pas personnel, assure une proche de l'ancien chef de l'État. François Hollande veut que ce soit un congrès de rassemblement pour permettre un élargissement, pour que tout le monde puisse revenir. Une nouvelle étape du PS doit s'ouvrir. Ce ne sera pas un congrès de revanche. » Stoïque en privé, Olivier Faure cite Rostand : « On n'abdique pas l'honneur d'être une cible. »

Libération
mercredi 9 octobre 2024 980 mots, p. 12,13

france

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8 octobre 2024 - Libération (site web)

ASSEMBLÉE NATIONALE Sans surprise, Barnier pas censuré

Victor Boiteau; Sacha Nelken

france

M ême pas mal. Dans un hémicycle clairsemé, Michel Barnier a évité sans flancher sa première motion de censure, mardi. Seuls 197 députés ont voté le texte porté par le Nouveau Front populaire, loin des 289 voix requises pour faire tomber un gouvernement. Sans les 125 voix du RN, la mission était mathématiquement impossible. Au Palais-Bourbon, la coalition de gauche voulait frapper d'entrée de jeu après la déclaration de politique générale du Premier ministre, et faire bloc face au «hold-up démocratique» ayant mené le Savoyard à Matignon, malgré les 6,5 % de son parti aux dernières législatives. «Jamais, monsieur le Premier ministre, vous n'auriez dû vous tenir devant moi et siéger sur ces bancs avec un gouvernement, qui, lui non plus, n'aurait jamais dû être nommé», débute à 17 heures le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure.

Tour à tour, les représentants de la coalition de gauche dénoncent un détournement des urnes sans précédent. «Le vote est le moyen de règlement pacifique des conflits. Si vous lui ôtez son caractère sacré, alors c'est tout l'édifice démocratique qui menace de s'écrouler», poursuit le patron du PS. Si les députés du NFP insistent tant sur cet aspect démocratique, c'est qu'ils continuent de penser que le président de la République aurait dû leur confier les clés du pouvoir après leur courte avance au scrutin de juin. Face à l'expérimenté Premier ministre de 73 ans, la présidente du groupe écologiste, Cyrielle Chatelain, remet alors Lucie Castets et ses 37 printemps dans les débats. «Elle aurait dû elle aussi avoir le droit de construire son gouvernement, chercher des majorités et faire des compromis», scande l'élue iséroise.

«Mensonge !» A la tribune, Barnier manie l'ironie, à l'aise dans le bain parlementaire. «Je suis très content de vous retrouver, je me sens bien parmi vous.» Taquin, il enchaîne en évoquant une «motion de censure a priori», que la gauche lui avait promise dès sa nomination. Devant les députés, le locataire de Matignon répète que son gouvernement est «minoritaire» et que personne n'a de majorité. La sienne, nuance-t-il, est «moins relative » que celle du Nouveau Front populaire. «Mensonge !» crie-t-on sur les bancs de la gauche. Sur le fond, Barnier défend son programme d'économies drastiques : «La réalité, que nous devons dire aux Français, c'est que nous dépensons trop, nous dépensons de l'argent que nous n'avons pas et que nous empruntons à des taux qui s'éloignent de ceux de nos voisins européens.» Son mantra «dépenser moins, dépenser mieux» suscite les récriminations de la gauche.

Avant le coup de rabot budgétaire, le locataire de Matignon redit ce qu'il a exprimé plus tôt dans la matinée, à des troupes macronistes échaudées par son ton un brin mordant : il préfère être «responsable» que «populaire». Deux jours avant la présentation du projet de loi de finances en Conseil des ministres, il assure aussi vouloir «coconstruire» le budget. Avant de conclure, après dix minutes de discours montre en main : «Je demande simplement que le gouvernement soit jugé sur ses actes.» Le NFP souhaitait par ailleurs compter le nombre d'élus ne provenant pas de la coalition qui soutiendrait une censure contre le Savoyard. Sacha Houlié, après avoir quitté le groupe Ensemble pour la République (EPR), n'a pas encore franchi le pas, malgré sa volonté de constituer un groupe social-démocrate à l'Assemblée. «On ne censure pas une intention même mauvaise, c'est comme au pénal, il faut l'élément intentionnel et l'élément matériel», explique-t-il à Libé. Quatre députés Liot ont, eux, voté pour la motion ainsi qu'un député non-inscrit.

Sachant qu'il aura aussi besoin des voix du RN pour faire trébucher Barnier, le NFP voulait souligner que le Rassemblement national, en refusant de censurer le Premier ministre issu du parti Les Républicains, se retrouve, de fait, dans une forme de soutien sans participation du gouvernement. «L'extrême droite a décidé d'assumer avec vous la continuité du macronisme, tacle Olivier Faure à la tribune. L'extrême droite se range toujours du côté du capital contre le travail, tout comme la droite française préfère le soutien du RN plutôt que la moindre concession au progrès social.» A son tour, l'insoumise Clémence Guetté dénonce «celles et ceux qui se posent en défenseurs du peuple», mais qui laissent un «blanc-seing» à Barnier.

«Bordélisation» Pointée du doigt par la gauche, l'extrême droite a justifié son refus de censurer Michel Barnier pour le moment. «Le blocage pour le blocage n'aboutira que sur le chaos», affirme le député RN Guillaume Bigot. Pour autant, les membres du parti présidé par Jordan Bardella et leurs alliés ciottistes n'excluent pas de faire tomber le gouvernement plus tard dans la mandature. En cas de hausses d'impôts ou de «laxisme migratoire» par exemple, comme l'indique le député UDR Charles Alloncle. Mais avant d'en arriver à un tel acte, le RN compte bien profiter de son influence sur l'action gouvernementale. «On ne censure pas, car un tweet de Marine Le Pen suffit à infléchir la position du Premier ministre sur la désindexation des retraites», ironise Bigot avant de se tourner vers les rangs de la gauche et de lancer : «Nos déclarations ont plus d'effet sur le gouvernement que vos effets de manches.» Les wagons du bloc central se sont chargés, eux, de torpiller les arguments de la gauche, rappelant leur soutien, sous conditions, au gouvernement Barnier. «Les Français ne veulent pas de votre extrémisme !» décoche Laurent Wauquiez à l'attention du NFP. A la tribune, le député LR de Haute-Loire convoque Georges Pompidou et la «coalition des contraires» qui l'a renversé en 1962. En miroir de cette «passion de tout renverser», le député LR de Haute- Loire oppose sagement «l'esprit de responsabilité» de son camp. Le macroniste Pierre Cazeneuve charge la barque, taclant la «surenchère» et la «bordélisation en quantité industrielle» de LFI. Et de cogner : «Vous vous êtes comportés comme des enfants gâtés, qui aujourd'hui pleurnichent d'être passés à côté de l'opportunité d'être utiles au pays.»•

Le Figaro, no. 24922
Le Figaro, mercredi 9 octobre 2024 598 mots, p. 6

Politique

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8 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

L'aile droite macroniste veut un « intergroupe » avec des LR

Bordas, Wally

La recomposition politique se poursuit. Et dans les couloirs de l'Assemblée nationale, les petits groupes informels de députés s'adaptent eux aussi à la nouvelle donne politique. En ce début de législature, à l'instar du gouvernement - où des macronistes et d'anciens socialistes côtoient des personnalités LR -, certains cherchent à créer des ponts. C'est notamment le cas du député Renaissance Charles Rodwell. L'élu des Yvelines, qui avait créé lors de la législature précédente un petit groupe baptisé « Solféri-No » , entend désormais ouvrir ses portes à des députés Les Républicains.

Jusqu'à présent, Charles Rodwell et son collègue Robin Reda (ex-député de l'Essonne qui n'a pas été réélu) n'avaient ouvert leur club qu'à des parlementaires de leur camp politique : de Renaissance à Horizons en passant par le MoDem. L'objectif était de peser de l'intérieur, et de faire entendre leur ligne dans un contexte, déjà à l'époque, de majorité relative. À présent, les voilà contraints de s'adapter à la situation post-dissolution : les députés LR sont donc les bienvenus. Ces derniers jours, Charles Rodwell a par exemple invité plusieurs d'entre eux à participer aux prochaines réunions de Solféri-No. «Notre objectif, c'est le fond, pas la question partisane. Si nous sommes cinq groupes différents(MoDem, Horizons, Renaissance, LR et Liot, NDLR) , c'est bien parce que nous ne sommes pas d'accord sur tout. Mais nous sommes d'accord sur 50% de ce que l'on porte, cela doit nous amener à travailler ensemble», plaide Charles Rodwell auprès du Figaro.

L'élu des Yvelines défend donc la création d'un intergroupe à l'Assemblée nationale pour «porter des propositions et des positions communes». «Nous n'avons plus d'excuse puisque, désormais, même le gouvernement le fait. Nous devons aller tous dans le même sens pour le bien de notre pays», défend Charles Rodwell. Le député lance donc «un appel public aux Républicains les plus constructifs». «Si nous pensons la même chose, alors travaillons ensemble pour réduire le déficit, protéger la laïcité, renforcer la sécurité et reprendre le contrôle de l'immigration. Cosignons des propositions de loi, des amendements, portons tout cela en commun dans les semaines qui viennent», encourage le macroniste.

Une vingtaine de députés LR ont été contactés parmi lesquels Philippe Juvin, Nicolas Forissier, Virginie Duby-Muller ou Julien Dive. Pour l'heure, aucun d'entre eux n'aurait répondu favorablement. «Charles Rodwell m'a écrit mais je n'ai pas donné suite. Je mets un filtre avec les Renaissance et anciens membres du gouvernement», informe laconiquement Julien Dive. Même chose pour cet autre élu LR, qui préfère attendre de voir l'évolution de la situation : «Je pense que c'est encore prématuré». Ce troisième député LR, lui, est très critique sur l'initiative : «Leur groupe est ingérable car ils sont trop nombreux. Pour peser discrètement, il faut faire quelque chose de plus restreint, plus confidentiel.»

Pourtant, tous en conviennent : désormais, les macronistes et Les Républicains vont devoir apprendre à travailler ensemble. Encore plus à l'Assemblée nationale qu'au gouvernement. Un cadre du camp présidentiel résume : «On ne peut plus se parler comme on le faisait avant. Notre objectif commun devrait être que la situation actuelle tienne.» Avant d'analyser : «À droite, ils sont habitués à avoir une culture d'opposition. Cela faisait longtemps qu'ils n'avaient pas connu le gouvernement. Ils doivent sortir de cette posture. Nous aussi, nous n'avons pas encore replacé le curseur au bon endroit. Nous devons faire un pas l'un vers l'autre.» Un stratège des Républicains, lui, assume cette position défensive des siens : «La situation est un peu bâtarde. Ce gouvernement n'est pas vraiment une coalition. Nous ne sommes donc pas vraiment non plus dans la majorité». W B

Le Figaro, no. 24922
Le Figaro, mercredi 9 octobre 2024 1275 mots, p. 8

International

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9 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Une ancienne propriété des Habsbourg, siège de la fortune du clan au pouvoir

Depuis la route, rien ne l'indique, et il faut emprunter un chemin non asphalté pour entrevoir le mystérieux domaine, entouré de terres arables et protégé des regards par des bosquets. « Il est superbe ce domaine privé bâti avec l'argent des contribuables! » , lâche ostensiblement le député indépendant Akos Hadhazy à l'approche d'un agent de sécurité. Peu impressionnable car rompu à l'exercice, l'homme de 50 ans s'est fait une spécialité de sillonner le pays pour « exposer au grand jour la corruption systématique » qui sévit en Hongrie. La propriété qui se dévoile difficilement derrière les barrières et les bâches de chantier appartenait autrefois aux Habsbourg, bâtie dans la première moitié du XIXe siècle à l'initiative de Joseph d'Autriche, le plus haut dignitaire de Hongrie après le roi. Signe des temps, elle appartient depuis 2011 à la famille du premier ministre, Viktor Orban.

Longtemps l'endroit est passé sous les radars et les journalistes ont dû batailler pour lever le mystère. C'est ici, au domaine de Hatvanpuszta, que la famille Orban passerait les week-ends et que le premier ministre, son véritable bénéficiaire, recevrait désormais politiciens et hommes d'affaires, loin des regards. Narcisse, le chien de la famille, enregistré à cette adresse, les y a aidés. Pour en prendre la mesure, il a fallu passer par les airs. Pour contourner l'interdiction opportune de diffuser des images de drones de propriétés privées, le député Akos Hadhazy, détenteur d'un brevet de pilotage, a loué à plusieurs reprises un petit avion de tourisme. Ses photos et vidéos aériennes qui documentent l'avancée des travaux font les choux gras des médias anti-Orban.

Sur treize hectares, on aperçoit deux longs bâtiments principaux en L, des dépendances pour recevoir, des bassins, un jardin botanique et des serres, et on devine un parking et un tunnel souterrain. Il a fallu détruire des édifices historiques protégés. « Pour pouvoir être détruits, ils ont officiellement été frappés par la foudre... » , précise Akos Hadhazy. La valeur du domaine est estimée à 30 millions d'euros. Une chaîne de télévision russe basée à l'étranger et curieuse de « la datcha secrète de Viktor Orban » a trouvé la propriété considérablement plus modeste que celles de Vladimir Poutine, sur la mer Noire et en Carélie. Mais pour un petit pays dépourvu d'hydrocarbures comme la Hongrie, cela prend une autre dimension.

Officiellement, Viktor Orban n'est pas lié à cette immense propriété. C'est son père, Gyozo, qui en est le propriétaire, et elle a été longtemps louée à Lörinc Mészaros, son ami d'enfance. À 83 ans, Gyozo Orban est à la tête de plusieurs entreprises qui possèdent et exploitent des mines et des carrières, avec ses deux autres fils. Chose très inhabituelle dans le secteur, son entreprise, Dolomit, reverse la totalité de ses bénéfices sous forme de dividendes, à hauteur de plusieurs millions d'euros par an.

Lörinc Mészaros était, lui, à la tête d'une petite entreprise d'installation de chauffage au gaz, qu'il avait fondé en 1990 quand Viktor Orban est arrivé au pouvoir en 2010. Il est aujourd'hui un magnat de l'industrie, à la tête de la première fortune de Hongrie, estimée cette année à 2,5 milliards d'euros, contre 20 millions d'euros il y a dix ans. « Grâce à Dieu, à la chance et à Viktor Orban » , de son propre aveu. La photo de famille est complétée par le gendre du premier ministre, Istvan Tiborcz, jeune entrepreneur assis sur une fortune estimée à 250 millions d'euros, et qui augmente à vue d'oeil.

L'ouverture de la Hongrie à la Chine a été une aubaine. Les entreprises de Lörinc Mészaros sont les principales bénéficiaires de la construction d'une ligne ferroviaire à grande vitesse sur 400 km, qui reliera Budapest à la capitale serbe, Belgrade. Et c'est la société Dolomit de Gyozo Orban qui a été choisie pour fournir les pierres. L'ensemble du chantier est évalué à 2,4 milliards d'euros, financé à 85 % par un prêt de la Chine. Cette dernière veut pouvoir acheminer plus rapidement aux quatre coins de l'Europe les marchandises qu'elle débarque au port grec du Pirée, dans le cadre des « nouvelles routes de la soie ».

Le dirigeant hongrois, qui cultive l'image d'un homme simple, affiche pour sa part un puritanisme qui va jusque dans sa déclaration de patrimoine : un appartement de 233 mètres carrés dans les collines de Buda avec son épouse, une maison de famille à la campagne et l'équivalent de 25 000 euros sur un compte commun avec son épouse, soit environ deux mois de son salaire. Attaqué frontalement devant l'Assemblée nationale en 2017 par le chef du parti d'extrême droite Jobbik, il avait juré : « Je n'ai pas d'hommes de paille. Je ne suis pas un homme riche, je ne l'ai jamais été et je ne le serai jamais. » Contre les accusations de corruption, son gouvernement brandit l'intérêt national, consistant à faire émerger des champions nationaux pour rivaliser avec le capital étranger, très puissant en Hongrie.

Le périple dans le fief du pouvoir se poursuit, toujours en compagnie du député Akos Hadhazy. Vétérinaire de formation et propriétaire d'une clinique en province, en 2013 il a claqué la porte du Fidesz, dont il était conseiller municipal, à Szekszard. Le gouvernement venait de nationaliser le commerce du tabac et, comme aux quatre coins du pays, le maire distribuait les concessions aux proches et en récompense de la loyauté au parti. Cela suivait la distribution injuste des concessions de terres arables, très lucratives car fortement subventionnées par la politique agricole commune de l'UE. Depuis qu'il joue les lanceurs d'alerte, les médias pro-gouvernementaux ne lui font pas de cadeaux. « On a tout dit de moi. Je fréquente des prostituées, je bats mon fils et figurez-vous que j'ai même tué mon voisin. »

À quelques centaines de mètres seulement du domaine de Hatvanpuszta, non loin du village natal du maître de la Hongrie, une longue allée bordée de platanes débouche sur un superbe terrain de golf, le Pannonia Golf & Country Club, devant lequel sont garées des voitures de luxe. Son propriétaire, Lörinc Mészaros, l'ami d'enfance du premier ministre, a fait exposer en vitrine dans le club-house le sac et les clubs que Donald Trump a offerts à Viktor Orban, lors d'une de leurs rencontres en Floride. Il possède également une réserve de chasse à proximité.

Viktor Orban n'est pas amateur de golf, mais de football. À Felcsut, le village où il a passé une partie de son enfance et fondé l'Académie de football Puskas, pour redonner ses lettres de noblesse au fameux Onze d'or magyar qui avait régné sur le foot mondial dans les années 1950. La « Pancho Aréna » , du surnom de sa star Ferenc Puskas, un petit stade de 4 500 places bâti dans le plus pur style de l'architecture organique, projette quasi littéralement son ombre sur l'élégante maison de campagne de Viktor Orban. C'est là qu'il se laisse filmer par la communication gouvernementale fumant le jambon de Pâques ou remisant les bottes au placard après les récentes inondations.

Ses contempteurs font un parallèle peu élogieux avec le dictateur roumain Nicolae Ceausescu qui, dans les années 1970, avait doté son village natal d'un stade et d'une équipe de première division. À Scornicesti, jamais les habitants ne connaissaient les pénuries qui sévissaient ailleurs en Roumanie. Felcsut est également bien dotée, avec son petit train touristique, son magasin d'alimentation achalandé telle une épicerie fine et surtout son école flambant neuve, avec une terrasse extérieure pour la cantine et des salles climatisées comme il n'en existe nulle part ailleurs en Hongrie. Cela laisse pantois le député Hadhazy. « Ici aussi, comme en Roumanie, tout cela deviendra un jour un musée, c'est certain. Mais quand? » A. K. Envoyé spécial à Felcsut

Le Figaro, no. 24922
Le Figaro Patrimoine, mercredi 9 octobre 2024 434 mots, p. PAT32

patrimoine ; bourse

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17 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Succession : à quand l'encadrement des frais bancaires prélevés aux héritiers ?

Pando, Annabelle

Pour une succession de 20 000 euros, les banques facturent de 80 à 527,50 euros, selon l'étude de l'association UFC-Que choisir de février 2024. En hausse de 50 % depuis 2012, ils s'élèvent en moyenne à 291 euros. C'est deux à trois fois plus qu'en Belgique et en Italie, et quatre fois plus qu'en Espagne. En 2023, les banques ont encaissé 200 millions d'euros pour couvrir, selon elles, le coût de vérification de l'authenticité de l'acte de décès, le gel des avoirs, la déclaration à l'administration fiscale, l'éventuelle désolidarisation des comptes joints ou encore le transfert des fonds aux héritiers.

Faute d'accord entre les établissements pour modérer ces frais, les initiatives parlementaires se sont multipliées pour les encadrer. La proposition de loi de Christine Pirès Beaune, députée socialiste du Puy-de-Dôme, est la plus proche d'aboutir. Adoptée en première lecture par l'Assemblée nationale et le Sénat, elle vise les comptes de dépôt et de paiement, les livrets et l'épargne réglementée (à l'exception du plan d'épargne en actions).

Une loi pour limiter les frais à 1 %

Le texte prévoit qu'aucun frais ne pourra être prélevé sur les successions les plus simples (notamment lorsque l'héritier justifie de sa qualité d'héritier auprès de l'établissement), quel que soit le montant des avoirs bancaires du défunt. Par ailleurs, « il interdit la facturation des frais des comptes dont le détenteur était mineur », indique Antoine Autier, responsable du service des études et du lobby d'UFC-Que choisir. Il en va de même lorsque le montant total des soldes des comptes est inférieur à 5 000 euros. « Ce seuil ne s'appréciera pas par compte, mais par rapport à la totalité des encours de tous les comptes détenus par le défunt », précise Antoine Autier. Enfin, dans tous les autres cas, les banques pourront prélever des frais dans la limite de 1 % du montant total des soldes des comptes et de la valorisation des produits d'épargne. « Toutefois, le législateur laisse le soin à Bercy de définir le barème et les modalités de leur calcul par un décret. La question reste donc entière », regrette Antoine Autier.

Suspendu par la dissolution de l'Assemblée nationale du 9 juin dernier, le parcours parlementaire de la proposition de loi pourrait reprendre prochainement. « La présidente de l'Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, s'est dite favorable à son réexamen dans le cadre des semaines transpartisanes, confie la députée Christine Pirès Beaune, qui s'avoue optimiste. Il faudra ensuite que Bercy entame les négociations avec le secteur bancaire pour définir notamment la notion de succession complexe et ce, avec les parlementaires. C'était un engagement du précédent gouvernement. »

Libération
mercredi 9 octobre 2024 813 mots, p. 13

AUTRE

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8 octobre 2024 - Libération (site web)

Avec les députés macronistes, une rencontre à cran

Laure Equy

AUTRE

Le Premier ministre a participé mardi à la réunion des élus Ensemble pour la République, le principal groupe de son socle parlementaire. Mais les échanges ont vite tourné à l'aigre.

I ls étaient censés repartir du bon pied. Après quatre semaines sans se voir, ponctuées d'incompréhensions, voire de tensions sur la formation du gouvernement ou les hausses d'impôts envisagées dans le prochain budget, Michel Barnier était pour la première fois convié, mardi matin, à la réunion du groupe Ensemble pour la République (EPR, ex-groupe Renaissance). Un petit moment avec le premier groupe de son fragile «socle commun», avant d'affronter ses opposants dans l'hémicycle, en particulier la gauche, qui a brandi, mardi aprèsmidi, la menace d'une censure – vouée à l'échec sans le renfort des voix RN. On a connu plus chaleureuse mise en jambes. Un député EPR, pourtant issu de LR, la famille politique du Premier ministre, ressort «mitigé». Un autre crie grâce : «épouvantable»… «Poutous». Suggéré par Michel Barnier, qui s'était dit «disponible», souhaité par le président du groupe Gabriel Attal, qui préférait un échange formel à la proposition de pot avec les parlementaires à Matignon, l'entretien avait pourtant bien démarré. «C'est important pour moi d'être là», commence, tout miel, le Premier ministre, qui souhaite «une proximité, une fluidité» avec le groupe EPR. «Il faut qu'on apprenne à se connaître», poursuit-il, vantant sa relation «fluide et assez simple» avec Emmanuel Macron et se disant «très fier» de compter «une dizaine de députés» EPR dans son gouvernement. D'emblée, il tente de rattraper les choses avec Nicolas Metzdorf : le Calédonien était fâché d'apprendre, lors de la déclaration de politique générale, l'abandon du projet de dégel du corps électoral, réforme constitutionnelle dont il était rapporteur et qui avait embrasé l'archipel, et ulcéré que le Premier ministre ne réponde pas à sa question, le lendemain dans l'hémicycle.

Les macronistes avaient peu goûté la réplique ironique à leur président de groupe d'un Michel Barnier «très attentif [aux] propositions d'économies supplémentaires [que lui soumettrait Gabriel Attal, ndlr]… Pour faire face à un déficit que j'ai trouvé en arrivant !» Puis, ils avaient noté, satisfaits, un changement de ton, plus flatteur et bienveillant, dans la Tribune dimanche, en concluant que le Premier ministre allait enfin mettre les formes. «Il nous fait des poutous dans son interview et puis… il n'a pas pu s'empêcher», soupire un député douché.

C'est dans les questions et réponses avec les députés macronistes, réunis salle Colbert, que ça a déraillé. Arc-boutés sur leur credo de ne pas augmenter les impôts, ceux-ci se braquent depuis trois semaines contre les pistes fiscales explorées par le gouvernement dans le projet de loi de finances pour 2025. Le relèvement de la taxe sur la consommation finale de l'électricité ou le report au 1er juillet de l'indexation des pensions de retraite sur l'inflation ne les emballent pas plus. Ils le font savoir. Si Barnier prévoit d'abandonner des mesures, au profit d'accords avec d'autres groupes, autant qu'ils le sachent, interpelle Gérald Darmanin. En clair, le Premier ministre compte-t-il lâcher la mesure sur les pensions de retraite, pour contenter LR ou le RN ? Barnier se raidit.

«Douilles». Eléonore Caroit lui fait savoir qu'elle et ses collègues sont contents de le voir et attendaient ce moment. Réponse sèche du Premier ministre, piqué au vif, qui rappelle sa participation à un apéritif, le soir de leur journée parlementaire le 10 septembre. Un ange passe. Au député des Yvelines Karl Olive, qui lui dit pourtant son soutien et lui suggère de se «méfier de la technostructure», Barnier rétorque qu'il n'est «pas du tout otage de la technostructure». Et reprend de volée Darmanin, ex-LR, en glissant : «Moi aussi, j'ai été au moins aussi minoritaire que vous par le passé.» Les macronistes sont chatouilleux, à cran sur leur bilan. Barnier est susceptible. «Il a mis des douilles à tout le monde en réponse», s'irrite une participante. «A chaque fois qu'on émet une critique, on se prend une petite claque. Pas franchement nécessaire», ajoute un autre. «Aucune violence, il a répondu par des piques à quelques piques, sans en rajouter», minimise un troisième. Pas sûr que l'échange acide aide les macronistes à se montrer plus coopérants sur le budget qui doit être présenté jeudi. «Michel Barnier a redit la responsabilité qui est la nôtre de réduire le déficit et il a raison mais il y a plusieurs chemins. On pense que sur les hausses d'impôts, l'addition est un peu salée. Non au gourdin fiscal, non au rabot», réaffirme Mathieu Lefèvre. Le groupe EPR planche sur ses propositions de réduction de la dépense publique : durcissement des indemnités journalières pour les arrêts maladie, économies sur le transport sanitaire, reprise de la réforme de l'assurance chômage préparée par Gabriel Attal quand il était à Matignon, etc. Les macronistes doivent présenter leur copie ce mercredi, après une nouvelle réunion d'arbitrages mardi soir. Entre eux, cette fois.

Le Monde
France, mercredi 9 octobre 2024 1301 mots, p. 14
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8 octobre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

L’embarras du garde du corps de Jean-Marie Le Pen

Au procès des assistants parlementaires du FN, Thierry Légier a dû affronter l’ex-député Fernand Le Rachinel

Franck Johannès

Ce sont sans doute les assistants parlementaires les moins parlementaires de tout le procès des assistants du Front national (FN, rebaptisé depuis « Rassemblement national », RN) au Parlement européen : la secrétaire particulière de Jean-Marie Le Pen, Micheline Bruna, et le garde du corps de celui-ci, Thierry Légier, ont été entendus, lundi 7 octobre, au quatrième jour des audiences, à Paris. Ils ont fait leur possible, dans l’intérêt supérieur du parti, pour assurer qu’ils avaient quand même un pied à Strasbourg et l’autre chez leur président, mais la position est intenable. Le tribunal, à l’évidence, ne doute pas que Jean-Marie Le Pen leur ait fait signer des contrats fictifs pour leur assurer un salaire aux frais du contribuable. Qu’ils ont signé parce que chez les Le Pen, on ne discute pas les décisions du parti.

Ironie de l’histoire, le député européen à qui ils ont été assignés, lui, n’a pas tourné autour du pot et répète depuis des années qu’ils n’ont jamais travaillé pour lui. Fernand Le Rachinel, qui porte beau ses 82 ans, est censé avoir employé au Parlement la secrétaire Micheline Bruna et l’agent de sécurité Thierry Légier de novembre 2004 à août 2009. Il a répété que ce n’était pas lui qui avait choisi, « c’est le système qui a été mis en place, je ne pensais pas que c’était illégal, j’ai signé de toute bonne foi. Mais le système ne me convenait pas, j’étais très impliqué au Parlement, et j’aurais bien voulu avoir de vrais assistants. C’est Jean-Marie Le Pen qui décidait de tout, de toute façon ».

« Payés en cash »

Son audition devant le juge d’instruction a circulé au sein du RN, « et j’en ai pris plein la gueule », s’est-il souvenu ; Marine Le Pen, la leader du parti, a même jugé que « ses déclarations étaient ignobles ». Fernand Le Rachinel n’a plus l’âge de s’en émouvoir. Apprenti typographe à 14 ans, autodidacte, meilleur ouvrier de France, « ce qui m’a permis d’avoir une équivalence bac + 3 grâce à M. Mélenchon »(alors ministre délégué à l’enseignement professionnel, entre 2000 et 2002) – rires dans la salle –, il a monté quatorze entreprises, a été vingt-deux ans conseiller général de la Manche, vingt ans conseiller régional de Basse-Normandie et deux fois député européen FN de 1994 à 1999, puis de 2004 à 2009. Il a rencontré pour la première fois Jean-Marie Le Pen en 1979, est devenu l’imprimeur du FN à partir de 1984 et a été nommé au bureau politique jusqu’à la crise de 2008. Le parti lui devait 40 millions de francs de factures non réglées ; il a quand même prêté 1,5 million à son ami Le Pen pour l’élection présidentielle de 2007, puis 6,8 millions au parti. Mais il a dû aller en justice pour récupérer ses créances et n’a été remboursé qu’en 2012. L’imprimeur a claqué la porte du parti en 2008 et s’est rapproché du Parti de la France, un groupuscule qui se situe un peu à la droite du Rassemblement national.

Le Parlement européen, Fernand Le Rachinel aime bien. Il est devenu rapporteur de la commission des transports et du tourisme, et s’est totalement investi dans sa mission. « J’ai accepté de prendre les assistants de mon prédécesseur, Marie-France Stirbois, mais en échange je pouvais continuer à travailler avec le pool des assistants de tous les députés. » Il a trouvé deux femmes, censées être les assistantes parlementaires de Bruno Gollnisch, compétentes, avec qui il a pu faire avancer ses dossiers. « Mais tout le monde trouvait ça normal, assure le vieux monsieur, y compris les fonctionnaires européens. Les assistants étaient même payés en cash, dans le temps. »Ce n’est même pas lui qui a rempli les demandes de règlement des indemnités de licenciement à la fin du mandat, payées par le Parlement – 29 000 euros pour Thierry Légier, quand même. D’ailleurs, il s’en souvient bien, « c’était le début de[s] on Parkinson ».

« Je ne le voyais pas souvent »

La présidente, Bénédicte de Perthuis, essaie d’en appeler au chef d’entreprise. « Si vous aviez payé un ouvrier qualifié dans une de vos entreprises, dans la Manche, et qu’il travaillait en réalité dans les Bouches-du-Rhône chez votre cousin, vous trouveriez ça normal ? Ce ne serait pas un abus de biens sociaux ? »« Ce n’est jamais arrivé, tranche Fernand Le Rachinel, ce n’est pas comparable avec une entreprise. »« Parce que c’est de l’argent public ? » Silence.

Il n’était dès lors pas très facile de passer derrière lui. Thierry Légier, un grand gaillard plutôt sympathique, ancien parachutiste d’infanterie de marine, a pris la suite en 1992 du « bourreau de Béthune », l’ancien catcheur Robert Moreau, le garde du corps de Jean-Marie Le Pen – qui était lui aussi attaché parlementaire sans que personne ne s’en émeuve. Légier, homme de confiance de Jean-Marie Le Pen, a suivi son président « de douze à quatorze heures par jour », avant de s’attacher à Marine Le Pen et aujourd’hui à Jordan Bardella, le président du RN.

Fernand Le Rachinel a dit sans fard que son assistant parlementaire musclé n’a jamais travaillé pour lui. Thierry Légier a assuré, lui, qu’il avait bien œuvré pour le groupe parlementaire européen. « Responsable sécurité, c’est être un couteau suisse, a dit le garde du corps. Je m’occupais aussi bien des visiteurs à Strasbourg ou à Luxembourg, des dossiers à apporter, puisque les huissiers ne pouvaient pas entrer dans l’hémicycle, que d’aller voir les députés d’autres nationalités. » Sans compter l’organisation des voyages, les contacts avec les polices locales, les voitures blindées en Sicile… Il a buté, en revanche, sur un courrier de 2008 qui organisait son changement fictif de fonctions auprès de M. Le Rachinel. Il est apparu que c’était en réalité l’avocat du RN, Wallerand de Saint-Just, qui avait écrit à Jean-Marie Le Pen le courrier dont le garde du corps était théoriquement l’auteur. Il n’avait eu qu’à le signer, mais Thierry Légier a seulement assuré qu’il ne s’en souvenait pas et n’a pas vraiment reconnu sa signature…

Restait Micheline Bruna, 74 ans. La dévouée secrétaire depuis 2002 de Jean-Marie Le Pen est, elle, totalement dépassée par les événements. Elle a suivi un père membre du FN jusqu’à devenir secrétaire départementale du parti pour le Val-d’Oise et candidate à des élections locales, avant de rejoindre Jean-Marie Le Pen et de ne plus l’abandonner. Elle a assuré mollement qu’elle avait certes travaillé pour Fernand Le Rachinel, mais qu’elle « ne le voyai[t] pas souvent »: il a dit de son côté qu’elle ne l’appelait que lorsque le président voulait le voir. « M. Le Rachinel ne me confiait pas du travail tous les jours, mais pouvait m’en confier par l’intermédiaire de ses assistants parlementaires », a-t-elle suggéré.

Elle avoue naïvement qu’elle avait « été surprise » d’être nommée auprès de M. Le Rachinel, mais se souvient très bien des tableaux des enveloppes des députés, pour voir s’il restait un peu d’argent européen à dépenser et le moyen d’embaucher encore quelqu’un. Elle a elle-même été employée un jour sur le papier par Marine Le Pen, un autre par Carl Lang, pour finir les budgets. Le tribunal n’a pas eu la cruauté d’aller plus loin. A la question de savoir si c’était finalement une mauvaise journée, Thierry Légier a sobrement répondu : « Oui. Il pleut. »

Le Monde
France, mercredi 9 octobre 2024 1057 mots, p. 12
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8 octobre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Pour le NFP, une motion de censure de principe

La gauche impose un « vote de confiance en creux » au gouvernement et veut distinguer soutiens et opposants

Mariama Darame et Rachel Garrat-Valcarcel

Dans son souci de « dire la vérité aux Français », Michel Barnier ne fait pas mystère de sa situation précaire à Matignon. « Je sais que je suis dans la main du Parlement. S’il y a conjonction de la gauche et du Rassemblement national, je quitterai mon poste », a rappelé le premier ministre dans un entretien à La Tribune Dimanche du 6 octobre. Mardi 8 octobre, une semaine seulement après sa déclaration de politique générale, M. Barnier va éprouver l’instabilité inhérente à son absence de majorité : la quasi-totalité du bloc de gauche – 192 députés – va défendre une motion de censure visant à mettre fin àce qui représente, selon eux, « une négation du résultat des élections législatives ».

Pour le Nouveau Front populaire (NFP), censurer le gouvernement d’emblée est une question de principe. « Est-ce qu’on laisse Emmanuel Macron choisir un premier ministre issu du cinquième groupe de l’Assemblée, sans aucune logique institutionnelle ? », demande Cyrielle Chatelain (Isère), la présidente du groupe Ecologiste et social. De l’ancien président de la République François Hollande aux mélenchonistes, tous veulent sanctionner avant tout un gouvernement de droite. La gauche impose ainsi un « vote de confiance en creux », alors que M. Barnier a choisi de ne pas s’y soumettre.

Le RN faiseur de rois

« Il s’agit de dessiner politiquement la majorité », explique Cyrielle Chatelain, qui trace une ligne simple : « Ceux qui voteront la censure veulent que la politique d’Emmanuel Macron s’arrête. » Sous entendu, pas les autres, et surtout pas le Rassemblement national (RN). Pour la première fois dans l’Hémicycle, mardi, le fait que la survie du gouvernement Barnier ne tient qu’à l’extrême droite sera démontré clairement. Et le NFP compte bien pilonner la cheffe de file des députés RN, Marine Le Pen, sur ce thème. Ambitieux, le NFP voudrait également faire du vote de la censure un scrutin sur l’abrogation de la réforme des retraites. Une manière supplémentaire de mettre la pression sur le RN, qui propose cette abrogation dans sa niche parlementaire du 31 octobre.

En laissant un sursis au gouvernement Barnier, le RN reste dans l’expectative pour mieux se fondre dans son rôle de faiseur de rois. Marine Le Pen a promis à l’ancien commissaire européen de le « juger sur [ses] actes »et « jamais, contrairement à d’autres, en partant de postures puériles », dans une pique adressée à la gauche. Pour Michel Barnier comme pour le RN, cette bienveillance a un prix. Des mesures en faveur des classes moyennes et populaires qui compenseraient les hausses d’impôts, une nouvelle loi immigration au premier trimestre 2025 et un texte pour introduire le scrutin proportionnel aux législatives… Le premier a donné des gages. Mais ces conditions édictées pour préparer le terrain à « l’alternance »tant espérée par le parti de Jordan Bardella à l’été 2025 (date à laquelle une dissolution sera de nouveau possible) installent également le RN en force d’appoint du gouvernement. La posture antisystème de l’extrême droite pourrait en pâtir.

« La seule question qui peut prendre dans l’opinion, c’est quelle alternative si l’on fait tomber Barnier ? », avance le député RN de la Somme Matthias Renault. « L’alternative, c’est qu’on remettra dans le débat le fait que tout ça est la faute de Macron », répond le président délégué du groupe RN, Jean-Philippe Tanguy. « S’il censure Barnier, le RN aura la responsabilité d’avoir sans doute fait revenir la gauche, voire l’extrême gauche, au pouvoir », estime de son côté le député Les Républicains (LR) des Côtes-d’Armor Corentin Le Fur.

En dehors du RN, les suffrages de certains macronistes en rupture de ban, à l’instar de Sacha Houlié (Vienne) ou de Stella Dupont (Maine-et-Loire), pourraient s’additionner à celles du NFP.

Une partie du groupe d’opposition Libertés, indépendants, outre-mer et territoires est tentée par la sanction d’un gouvernement en dissonance avec le résultat des législatives anticipées. « De 2022 à 2024, si la Macronie avait été plus intelligente, plus humaine, elle aurait eu sa majorité. Ce sont des premiers de la classe qui pensent qu’il n’y a qu’eux qui brillent et qui savent tout et que les autres sont des nuls », soupire Stéphane Lenormand (Saint-Pierre-et-Miquelon).

Ensemble pour la République (EPR), le groupe du parti présidentiel Renaissance – qui compte douze ministres sur quarante –, ne votera pas la motion, perçue comme le « cirque »d’une gauche « caricaturale », selon Mathieu Lefèvre (Val-de-Marne). Certains membres de l’ancienne majorité semblent néanmoins regretter de ne pas pouvoir au moins menacer Michel Barnier d’une censure. Avec ses 95 sièges, EPR subit ce qu’il considère être des « provocations » du premier ministre sur la fiscalité, la dette ou la Nouvelle-Calédonie. L’accueil du premier ministre en réunion de groupe mardi matin s’annonce frais.

Pistolet à eau

Plusieurs députés, comme Gérald Darmanin sur Franceinfo le 3 octobre, sont sortis du bois pour assurer qu’ils pourraient « ne pas voter » un budget avec trop de hausses d’impôts… Une annonce aux effets limités, puisqu’ils n’auront peut-être jamais à se prononcer. Le premier ministre pourrait être contraint d’utiliser l’article 49.3 de la Constitution, qui permet de faire adopter un texte sans vote, pour contourner son absence de majorité absolue. Certains députés EPR ont bien conscience de n’avoir dans les mains qu’un pistolet à eau.

Leurs alliés LR observent en silence cette offensive contre le premier ministre issu de leur famille politique. « Il s’agit d’une phase de découverte et d’apprivoisement », estime le député de la Manche Philippe Gosselin, qui appelle « à ne pas trop surréagir », au risque de fragiliser un peu plus l’assise de Michel Barnier.

Si la première motion de censure de cette législature est vouée à l’échec, elle constitue un thermomètre des premiers pas de Michel Barnier. Restant volontairement évasif sur sa feuille de route, l’ancien négociateur du Brexit mise sur une méthode « d’écoute, de respect et de dialogue » , actant la rupture avec le macronisme. A la veille d’un débat budgétaire périlleux, le premier ministre ne dispose que du levier de l’opinion pour s’extraire des vicissitudes d’une Assemblée hostile.

Le Monde
France, mercredi 9 octobre 2024 686 mots, p. 12
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7 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Budget : Michel Barnier remet en cause les dépenses sanctuarisées

Les ministères concernés par les lois de programmation pluriannuelles, déjà votées, devront « fournir leur part d’efforts »

Denis Cosnard

Michel Barnier l’a glissé d’un délicat euphémisme dans son entretien à La Tribune Dimanche, publié samedi 5 octobre : les lois de programmation déjà votées pour garantir la hausse de divers budgets – armée, police, justice, etc. – sur plusieurs années « seront dans l’ensemble préservées ». Une aimable façon de dire que ces textes de plus en plus nombreux vont être revus et, pour certains, sensiblement corrigés. Le dérapage du déficit paraît si grave que même ces ultimes sanctuaires budgétaires ne sont plus à l’abri.

Déjà, les ministres et les élus concernés montent au créneau. Ainsi, Gabriel Attal a-t-il prévenu son successeur que les députés macronistes seront « vigilants » sur le respect des lois de programmation, « notamment pour la défense et l’intérieur ». « Dans ma circonscription, le gouvernement s’était engagé à investir dans deux nouvelles brigades de gendarmerie pour lutter contre les violences intrafamiliales,raconte de son côté Michaël Taverne, député Rassemblement national du Nord. Malgré la loi de programmation du ministère de l’intérieur que j’ai votée en 2023, j’ai de sérieuses craintes quant à la concrétisation de ces promesses. »

Sur le papier, les lois de programmation sectorielles présentent un intérêt évident. En fixant l’évolution des dépenses de l’Etat sur trois, quatre ou cinq ans dans un domaine, elles corrigent la myopie des gouvernements et inscrivent l’action publique dans un horizon plus pertinent que le strict exercice budgétaire annuel. C’est la raison pour laquelle, dans le sillage des lois de programmation votées depuis 1960 en matière militaire, d’autres textes pluriannuels ont fleuri ces dernières années.

Sept missions couvertes

Aujourd’hui, sept missions du budget général sont « en totalité ou en partie couvertes par une loi de programmation »,selon la Cour des comptes. Outre la défense, sont concernées l’aide publique au développement, l’écologie, la justice ou encore la sécurité. A cela s’ajouteront peut-être bientôt l’agriculture, l’énergie et le climat, si les textes en suspens que Michel Barnier a promis de relancer aboutissent. Au total, 27 % des dépenses de l’Etat étaient déjà sanctuarisées en 2023 par ces lois de programmation. La proportion devrait monter à 31 % en 2027, d’après la Cour des comptes. En vertu des lois de programmation militaire, le budget de la défense doit, par exemple, doubler entre 2017 et 2030.

C’est ici que le bât blesse. Car figer par avance des montants aussi massifs limite d’autant les marges de manœuvre sur le reste du budget. « Les lois pluriannuelles obligent à réduire de façon encore plus stricte les autres dépenses, notamment sociales, si l’on veut réduire le déficit public »,s’alarme depuis des mois Pierre Moscovici, le premier président de la Cour des comptes . « Oui, ces lois contribuent fortement à la hausse des dépenses de l’Etat, et on a du mal à absorber tout ce qui est ainsi prévu », confirme-t-on à Bercy.

D’où la tentation actuelle d’abandonner ces dispositifs. « Ces lois sectorielles imposent trop de restrictions sur les budgets qui ne sont pas protégés,plaide Véronique Louwagie, vice-présidente (Les Républicains) de la commission des finances à l’Assemblée. Il faut les arrêter, d’autant qu’elles sont rarement respectées. »

A Matignon comme à Bercy, il n’est cependant pas question de sacrifier totalement le long terme. « La défense, la sécurité, la recherche : les priorités fixées par ces lois de programmation sont aussi les nôtres,souligne-t-on à Bercy.  La question est plutôt de revoir le rythme de progression de ces dépenses. » La recherche, en particulier, risque de souffrir. Les ministères concernés « devront fournir leur part d’efforts »,a simplement affirmé Michel Barnier à ce stade. Reste à savoir quelle part exacte. « Je ne me fais pas d’illusions, tous ces services publics ont beau être très importants dans notre corpus idéologique, il faudra étaler les dépenses, admet Laurent Marcangeli, député (Horizons) de Corse-du-Sud. Nous ferons contre mauvaise fortune bon cœur, pour ne pas compliquer l’action du gouvernement. »

Le Figaro, no. 24922
Le Figaro, mercredi 9 octobre 2024 1917 mots, p. 13

Société

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8 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

L'enseignement catholique peut-il encore être vraiment catholique ?

Après des rapports appelant l'État à davantage contrôler les établissements sous contrat, les académies se sont mises en marche. Dans le même temps, des polémiques liées au « caractère propre » et à la laïcité se multiplient.

Beyer, Caroline, Bariéty de Lagarde, Aude

Les établissements catholiques accusés d'être « trop catholiques » ? De récentes polémiques ont placé certains d'entre eux sous le feu des projecteurs, suscitant d'interminables débats autour du « caractère propre » reconnu par la loi Debré de 1959 aux établissements sous contrat. À l'Immaculée Conception, à Pau, la venue de l'évêque de Bayonne pour tenir une conférence sur le temps scolaire a suscité l'émoi de certains. Au Caousou, établissement jésuite toulousain, la décision du directeur de ne pas autoriser une intervention de SOS homophobie en classe de cinquième a interrogé.

«Il ne faut pas exagérer. La conférence d'un évêque est une conférence comme les autres! Et l'on peut comprendre qu'un établissement catholique fasse venir d'autres associations que SOS homophobie! Quelle sera la prochaine étape? Nous interdire d'avoir un crucifix dans les salles de classe?» , s'exclame Philippe Delorme. Le secrétaire général de l'Enseignement catholique n'hésite pas à parler de «chasse aux sorcières». « Certains ont une interprétation très restrictive de la loi Debré, estime-t-il. Ils considèrent que les établissements catholiques sont tenus de faire exactement comme le public en ce qui concerne les enseignements, et que le « caractère propre » relève simplement de l'aumônerie. Mais le caractère propre de chaque établissement, qui correspond à un projet enraciné dans l'Évangile, se traduit dans tous les domaines!»

Et visiblement, le modèle séduit. En parallèle des polémiques, l'enseignement catholique a fait une belle rentrée. Dans un contexte démographique décroissant, qui aurait dû engendrer une baisse mécanique, ses effectifs sont restés stables. La demande des familles reste forte au collège et, fait nouveau, elle se fait plus pressante en petite section de maternelle. De quoi susciter des jalousies. Comment expliquer cette bonne santé ? « Merci, M.Vannier(le député LFI, auteur d'un rapport à charge sur l'enseignement privé, publié en avril 2024, NDLR), de nous avoir fait autant de pub!, lâche un acteur de l'enseignement catholique. On a tellement parlé de nous que des familles ont pu se dire: « Tiens, ça a l'air pas mal... ». » Ironie du sort. «J'observe que les établissements qui ont fait les frais de polémiques dans la presse attirent encore plus de monde, constate de son côté Jean-François Canteneur, directeur diocésain de l'enseignement catholique de Paris. Plus on dira que l'école privée est une école de l'entre-soi, de gens privilégiés, plus elle attirera. On ne peut se réjouir de cela, mais c'est ainsi.»

Ces derniers temps, l'enseignement catholique n'a pas été épargné. Depuis 2017, les études sur les « indices de positionnement social » (IPS) des collèges et lycées sont venues pointer la faible mixité dans le privé. En 2022, Pap Ndiaye, éphémère ministre de l'Éducation nationale, avait allumé la mèche en affirmant qu'il allait s'attaquer au sujet. En juin 2023, un rapport de la Cour des comptes sommait l'État de renforcer ses contrôles dans l'enseignement sous contrat. En avril 2024, le rapport au vitriol signé du député Insoumis Paul Vannier, dénonçant un système opaque et «hors de contrôle» , enfonçait le clou. Face à ces pressions politiques et sociétales, l'État s'est exécuté. Depuis le mois de juin, des contrôles (respect du contrat avec l'État, usage des moyens alloués, suivi des programmes) ont débuté dans les établissements sous contrat, dans l'académie d'Amiens notamment. «L'objectif est de couvrir 30% des établissements par des contrôles sur pièces et 10% des établissements par des contrôles sur place à l'horizon 2027», explique au Figaro le ministère de l'Éducation nationale.

En parallèle, les pressions médiatiques ont porté leurs fruits. Dans le sillon d'une enquête de Mediapart sur Stanislas, publiée en 2022, une enquête administrative de l'Inspection générale avait été diligentée dans l'établissement catholique parisien. Son rapport, rendu public en janvier dernier par le même média, avait pointé «la place des garçons et une culture de la non-mixité» pouvant favoriser «un climat propice à l'homophobie», ainsi que le «caractère obligatoire de la catéchèse». En cette rentrée, Stan a donc revu sa copie. La catéchèse ne sera plus obligatoire. En revanche, l'heure hebdomadaire de « culture chrétienne » le sera. Dans son règlement intérieur, l'établissement rappelle en effet la convention qui le lie à l'archevêché de Paris, ainsi que sa «vocation de maison d'éducation chrétienne», qui «implique de n'être inféodée à aucune idéologie, ni à aucun parti politique». «L'Évangile est sa seule référence fondamentale dans la mise en oeuvre des principes éducatifs», peut-on lire. L'établissement devrait encore faire parler de lui, puisque l'émission « Complément d'enquête » , qui sera diffusée le 10 octobre sur France 2, se penche à nouveau sur son cas.

Pour l'Immaculée Conception, le plus gros établissement scolaire privé sous contrat du Béarn, c'est un article de Libération daté de février, faisant état de la venue de l'évêque, Mgr Marc Aillet, de cours de catéchisme obligatoire ou encore de cartables bénis, qui a mis le feu aux poudres. Le 11 septembre, son directeur, Christian Espeso, s'est vu notifier une interdiction d'exercer des fonctions de direction pendant trois ans. Du jamais vu dans l'enseignement catholique. Une décision de la rectrice de l'académie de Bordeaux, Anne Bisagni-Faure, qui évoque des «fautes graves commises dans ses fonctions». «Des atteintes à la laïcité, en particulier sur la place de l'enseignement religieux, des atteintes à la liberté pédagogique, avec la censure de certains ouvrages et auteurs, ainsi que sa politique managériale», précise Marie-Pierre Adrillon, du syndicat de l'enseignement privé FEP-CFDT.

Le rôle joué dans cette affaire par ce syndicat - majoritaire dans l'enseignement privé, où la ligne laïque est pourtant minoritaire - a peu été apprécié dans le monde de l'enseignement catholique. Le 13 septembre, la Fédération nationale des organismes de gestion de l'enseignement catholique (Fnogec) ainsi que les quatre organisations professionnelles de chefs d'établissement se sont fendues d'un communiqué de presse acide à l'adresse du syndicat qu'ils qualifient de « cinquième colonne dans l'enseignement libre ». « Les volontés répétées de transformer des sujets locaux en fantasme national, de dénigrer ainsi les 7000chefs d'établissement devenus la cible facile de tous les mécontentements, de nier toute manifestation du « caractère propre » des établissements, sont une ligne rouge » , expliquent-ils, avant d'annoncer la suspension de « toutes les négociations non obligatoires ».

L'enseignement catholique avait aussi peu apprécié le fait que la FEP-CFDT salue, en avril 2024, le rapport Vannier, qu'il qualifiait alors de «synthèse éclairante». «Nous avons toujours signalé les dérives et manquements aux valeurs de la République. Il y a quinze ans, c'était Gerson » , fait valoir de son côté Valérie Ginet, la secrétaire générale adjointe du syndicat. Mais depuis le rapport de la Cour des comptes et le rapport Vannier, le niveau d'acceptation est moindre dans l'opinion publique», estime-t-elle.

Reste qu'à Pau, la bronca suscitée par la suspension du directeur de l'ensemble scolaire de l'Immaculée Conception ne faiblit pas. Ce dernier va d'ailleurs déposer un recours administratif. «Ce qu'on lui reproche, c'est surtout d'assumer d'être à la tête d'un établissement catholique», glisse un Palois. «Quand on met son enfant dans une école catholique, on sait où on met les pieds» , résume un père de famille. «Aujourd'hui, nous sentons que la liberté de choix des familles est très égratignée, et ça nous dérange beaucoup» , constate Hélène Laubignat, la nouvelle présidente de l'Apel (association des parents de l'enseignement libre). «Je ne sais pas si l'on en veut à M.Espeso d'être catholique mais, ce qui est sûr, c'est que l'on est en train de remettre en cause le « caractère propre » de nos établissements» ,estime de son côté une mère d'élèves scolarisés à l' « Immac ».

Le fameux « caractère propre ». C'est toujours autour de ce terme que le débat se focalise depuis la loi Debré. Un texte de compromis. En 1959, le législateur entendait sortir par le haut de la guerre scolaire qui, depuis la Révolution, opposait la France catholique à la France laïque. L'article 1er de cette loi rappelle que dans les établissements sous contrat, l'enseignement «est soumis au contrôle de l'État».Il indique ensuite que «l'établissement, tout en conservant son caractère propre, doit donner cet enseignement dans le respect total de la liberté de conscience».Un caractère «propre»donc, mais pas « religieux».Un flou institutionnalisé à dessein, pour ne fâcher ni les uns ni les autres. « C'est volontairement que le «caractère propre » n'a pas été défini par la loi. Chaque établissement a donc son propre caractère, qui peut aller du plus religieux au moins religieux», résume Bruno Poucet, historien de l'éducation, spécialiste de l'enseignement privé en France. En dehors de la classe, un établissement catholique - dont les véritables patrons ne sont autres que le directeur et l'évêque - peut donc faire ce qu'il entend. À condition, évidemment, de respecter la loi générale. «Aujourd'hui, l'Église catholique en France est en voie de rétractation. Et l'on assiste à une « recatholicisation » des établissements privés, parmi lesquels certains réaffirment leur « caractère propre » ,poursuit Bruno Poucet. Aujourd'hui, les prêtres nouvellement ordonnés viennent en majorité de ces établissements privés», ajoute-t-il. Sur les deux dernières années, un quart, même, provient des établissements hors contrat.

Mais l'enseignement catholique est aussi tenu à un grand écart. «Seuls 5% des familles mettent leurs enfants dans une école catholique pour des raisons religieuses. Et 45% d'entre elles « zappent » , au fil de la scolarité, entre le public et le privé», rappelle l'historien de l'éducation Claude Lelièvre, qui décrit des chefs d'établissement contraints de s'adapter à ce «public non captif». Pour les directeurs, la marge de manoeuvre est étroite. «Les chefs d'établissement sont pris entre le marteau et l'enclume. D'un côté, ils se voient reprocher de ne pas porter de proposition pastorale d'envergure dans leur établissement. De l'autre, ils peuvent être démis parce qu'ils porteraient atteinte à la laïcité», résume un fin connaisseur de l'enseignement catholique.

Mais qu'est-ce que la laïcité dans un établissement catholique sous contrat ? Pour Jean-François Canteneur, le directeur diocésain de l'enseignement catholique de Paris, c'est sur ce point que les termes du débat sont mal compris, donc mal posés. «Le rapport à la laïcité n'est pas le même que dans un établissement public. La laïcité de l'État, qui s'applique dans le public, n'est pas la même que la laïcité de la société. Les règles ne peuvent être transposées au privé», explique-t-il. Il en veut pour preuve la charte de la laïcité, rédigée sous le quinquennat Hollande, qui n'a pu être affichée dans les écoles catholiques sous contrat. Cette charte indique notamment que «l'école est laïque » et que «le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit».

«Il va falloir dialoguer sur la notion de laïcité dans l'enseignement catholique. Aujourd'hui, l'État n'a pas la compétence pour juger la qualité d'un enseignement religieux», poursuit Jean-François Canteneur. Mais de son côté, le ministère de l'Éducation nationale explique que si «les contrôles ne portent pas sur les activités directement liées au « caractère propre » (catéchèse, pastorale...)», ils peuvent toutefois «conduire les inspecteurs à s'assurer que ces activités sont organisées dans le respect de la liberté de conscience des enseignants et des élèves». Des inspecteurs qui sont «sensibilisés au respect du « caractère propre »», affirme-t-on Rue de Grenelle. Un point de vue que ne partage pas, pour l'heure, l'enseignement catholique. «Certains inspecteurs font du zèle» , glisse-t-on. C. B. ET A.B.

Le Figaro, no. 24922
Le Figaro, mercredi 9 octobre 2024 1092 mots, p. 4

Politique

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8 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

À l'Assemblée nationale, Michel Barnier échappe à sa première motion de censure

Le texte du NFP n'a recueilli que 197 votes favorables, loin de la majorité absolue requise, fixée à 289 voix.

Bordas, Wally

Michel Barnier le sait. Lorsqu'il monte à la tribune de l'Assemblée nationale, mardi, un peu après 17 heures, l'enjeu pour lui n'est pas de savoir si la motion de censure déposée par la gauche va renverser son gouvernement. Sur ce point, Marine Le Pen mit fin au suspense voilà déjà une semaine en annonçant rapidement que ses députés ne soutiendraient pas l'initiative du Nouveau Front populaire. Ce que confirmera d'ailleurs le dépouillement du scrutin, avec seulement 197 votes en faveur du texte, loin des 289 voix requises. Mardi, le défi était donc tout autre pour le nouveau premier ministre. Comme ses prédécesseurs Élisabeth Borne ou Gabriel Attal avant lui, cette première motion de censure inoffensive du NFP est surtout l'occasion de commencer à imprimer sa marque, imposer son style et déployer sa méthode. Une semaine après un discours de politique générale feutré, ponctué de réponses taquines à la patronne des Insoumis Mathilde Panot ou à l'ex-premier ministre macroniste Gabriel Attal, le chef du gouvernement se retrouve donc une nouvelle fois devant les députés, sommé de défendre ses troupes fraîchement nommées.

C'est le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure, qui, dans des mots très durs, a défendu la motion collective de la gauche. «Jamais, Monsieur le premier ministre, vous n'auriez dû vous tenir devant moi avec un gouvernement qui n'aurait jamais dû être nommé. Comme si le 7juillet(date du second tour des élections législatives, NDLR) n'avait jamais existé», introduit l'élu de Seine-et-Marne, tandis que l'ancien président de la République François Hollande, redevenu député de Corrèze, n'est pas présent sur les bancs. «Vous ne pouvez ignorer la violence de ce détournement démocratique. (...) Premier ministre issu d'un parti laminé, et gouvernement issu d'un parti rejeté par trois fois en un mois. Placé sous la tutelle de l'extrême droite alors que deux tiers des Français sont venus lui faire barrage», pilonne ensuite Olivier Faure. La diatribe, acerbe, récolte les applaudissements de toute la gauche de l'Hémicycle. Elle reflète l'état d'esprit du NFP qui crie, depuis la non-nomination de sa candidate Lucie Castets à Matignon, au «déni de démocratie » et au « hold-up électoral».

La tonalité est la même chez toutes les composantes de la gauche. Des socialistes aux communistes en passant par les écologistes et les Insoumis. Tous accusent le gouvernement Barnier de s'être placé «sous la tutelle de l'extrême droite». «C'est mathématique. Sans le soutien du Rassemblement national, votre gouvernement tomberait. (...) Il y a un accord politique entre Emmanuel Macron et Marine LePen», tance par exemple la patronne des Verts, Cyrielle Chatelain. La mélenchoniste Clémence Guetté raille, elle, une «coalition invraisemblable des perdants» composée d'une «cohorte de réactionnaires». «Vous gouvernez par effraction. (...) Vous n'avez ni la légitimité du Parlement, ni sa confiance», houspille-t-elle en regardant le premier ministre.

À la tribune, Michel Barnier se défend dans le calme et avec, comme souvent, un brin d'humour. «Je n'ai pas besoin qu'on me rappelle que le gouvernement est minoritaire, je le sais. Il n'y a de majorité absolue pour personne», introduit-il. Avant de reprendre, quelques secondes plus tard : «Il y a donc simplement des majorités relatives et parmi ces majorités relatives, ce que je constate, c'est que celle qui accompagne le gouvernement est la moins relative. Vous pouvez raconter ce que vous voulez, c'est la vérité».

Comme souvent, les applaudissements sont timides. Plus étonnant, les contestations le sont encore plus. Ça n'est pas faute, pourtant, de voir certains LFI tenter d'enflammer le Palais Bourbon, Louis Boyard et Aurélien Le Coq en tête. Sans succès. Les bancs sont clairsemés. Ni les anciens premiers ministres Gabriel Attal et Élisabeth Borne, ni l'ancien numéro trois du gouvernement Gérald Darmanin, ne sont présents pendant l'allocution, très courte - une dizaine de minutes -, de Michel Barnier.

« On ne censure pas pour censurer »

Quelques minutes plus tard, c'est Laurent Wauquiez, chef de file de La Droite républicaine, qui prend la défense du premier ministre. Il charge la gauche et sa «passion de tout renverser», vante «l'esprit de responsabilité» de son camp et blâme le «choix» du NFP de «fomenter des mutineries». «Les Français ne veulent pas de votre extrémisme», lance-t-il à La France insoumise, pendant que Louis Boyard lui répond en criant : «Mais on a gagné!» Et Laurent Wauquiez de s'adresser aux socialistes : «Sur ces bancs, vos amis mélenchonistes vous surveillent peut-être, mais les Français vous regardent aussi». Seuls les 45 députés LR applaudissent le présidentiable de la droite, pendant que la plupart des macronistes, tête basse, préfèrent pianoter sur leur téléphone portable.

Une torpeur dont seule l'intervention de leur collègue Pierre Cazeneuve (Renaissance) finira par les sortir. Apparaissent alors Gabriel Attal et Franck Riester, qui regagnent les tribunes en même temps que d'autres anciens ministres. Le discours est autrement plus virulent vis-à-vis de la gauche que ceux du premier ministre et des Républicains. Le comportement du NFP est y assimilé à «de la bordélisation en quantité industrielle», Olivier Faure y devient «le « premier sectaire » du Parti socialiste», et le cartel des gauches y atteint de «délire trumpiste de bas étage». «Quelle tristesse de voir la gauche de gouvernement être réduite à un rôle de supplétif», attaque Pierre Cazeneuve.

«Que voulez-vous censurer au juste? À quelles orientations vous opposez-vous si farouchement? À la taxation des superprofits? À l'anticipation de la revalorisation du smic? À la relance de la participation et de l'intéressement?», martèle ensuite le bayrouiste Marc Fesneau.

S'ensuivent les prises de parole des autres présidents de groupe, avant que la discussion ne s'achève et qu'il soit procédé au vote. Scrutin à l'issue duquel le gouvernement n'est donc pas renversé, grâce à la bienveillance provisoire du Rassemblement national. Décision que le député RN Guillaume Bigot assume : «La censure est un acte grave. On ne censure pas pour censurer. On ne s'oppose pas pour s'opposer. Nous ne censurerons ce gouvernement que si ses actes portent atteinte à l'intérêt des Français», exprime-t-il. Revendiquant ainsi de laisser une chance à ce «gouvernement de moindre mal», tout en fustigeant le «macronisme, fils naturel de LR et du PS».

Quant à Olivier Faure, il n'a même pas pu finir son discours, mardi. Trop long. La présidente de l'Assemblée nationale a dû couper son micro, avant de lui expliquer, sans avoir coupé le sien : «Tu as débordé de plus de deux minutes, ça va!». Une fin de discours tombée complètement à plat. Comme cette première motion de censure. W B

L'Humanité
mercredi 9 octobre 2024 795 mots, p. 9

(Cap-Tra Lead) Énergie : les usagers vont passer à la caisse

Budget Alors que le projet de loi de finances 2025 doit être présenté en Conseil des ministres ce 9 octobre, Bercy planche sur l'augmentation d'une taxe sur l'électricité. Celle-ci devrait être doublée au 1 er février 2025.

Pour ramener le déficit public à 5 % du PIB en 2025, alors attendu à plus de 6 % cette année, le nouveau gouvernement semble déterminé à repousser les limites... du pouvoir d'achat des Français. Lors de son discours de politique générale, ce mardi 1 er octobre, le premier ministre Michel Barnier avait pourtant évoqué un relèvement de la contribution exceptionnelle sur les hauts revenus (CEHR), laissant entrevoir une mise à contribution significative des plus aisés.

Mais économiser la somme de 60 milliards d'euros, que s'est fixée l'exécutif fraîchement nommé, ne se fera pas sans douleur pour le contribuable. En effet, le nouveau ministre de l'Économie, Antoine Armand, envisage de profiter d'une retombée du prix de l'électricité sur les marchés internationaux pour augmenter la taxe intérieure de consommation finale sur l'électricité (TICFE) au-delà de 32,44 euros par mégawattheure, qui était le niveau de taxation d'avant la crise inflationniste. Selon une information des Échos, paru mardi soir, le projet de budget 2025 prévoit que l'accise sur l'électricité remonterait même autour de 40 euros par mégawattheure, voire 42 euros, soit un coût annuel de 120 euros pour un ménage moyen. Cette taxe avait été abaissée à moins d'un euro le mégawattheure en 2022 pour enrayer les effets de la crise énergétique, déclenchée par la guerre en Ukraine. Depuis, l'ancien gouvernement l'avait rehaussée, la portant à 22,50 euros aujourd'hui, pour une fin du bouclier tarifaire programmée au 1 er février 2025. Mais Michel Barnier ne se contentera pas d'un simple retour à la normale. Il entend ainsi doubler la majoration précédemment programmée, ce qui permettrait à l'État d'engranger plus de 6 milliards d'euros, contre les 3 milliards prévus.

Interrogé mardi matin sur France Info, le ministre chargé des Comptes publics, Laurent Saint-Martin, était resté évasif sur l'ampleur de cette hausse mais avait néanmoins assuré que, malgré la fin du bouclier tarifaire, les 80 % de ménages aux tarifs réglementés devraient voir leur facture fondre de 10 % l'an prochain, grâce à la baisse du prix de gros. Selon l'économiste de l'énergie Jacques Percebois, une telle augmentation annulerait la baisse du tarif réglementé de vente (TRV), promise par l'exécutif pour faire passer la pilule. Après avoir subi de plein fouet l'inflation, « les usagers ne profiteront, a contrario, pas de la baisse du cours de l'électricité sur les marchés », nous explique le directeur du Centre de recherche en économie et droit de l'énergie (Creden).

« C'est une fausse promesse qui permet de justifier que l'on ponctionne de manière disproportionnée les fragiles pour éviter que les ultrariches ne mettent la main à la poche ! » enrage le député FI et rapporteur sur le budget énergie 2025, Maxime Laisney. Selon lui, « augmenter une taxe adossée au niveau de consommation est d'ailleurs forcément une très mauvaise nouvelle pour les plus pauvres, qui, on le sait, vivent davantage dans des passoires thermiques ». Il en va de même pour la responsable de plaidoyer « Justice fiscale et inégalités » d'Oxfam, Layla Abdelké Yakoub, qui estime qu' « une fiscalité verte, juste et efficace, est une fiscalité qui cible les comportements les plus polluants et qui ne met pas en difficulté les plus fragiles. Et là, comme on n'offre pas des alternatives, des solutions aux gens pour mieux se loger, se chauffer, s'isoler... cette hausse d'impôt sur l'énergie ne sonne donc pas comme une mesure juste. On ne peut pas séparer le social de l'écologie sur ces questions ».

La question semble diviser au sein du nouveau gouvernement. La ministre de la Transition écologique et de l'Énergie,

Agnès Pannier-Runacher, était elle aussi de cet avis, interrogée dimanche dernier sur le plateau de France 3 : « Il faut être très vigilant parce que les Français modestes et les classes moyennes (...) auront la double peine. Ce sont souvent eux qui vivent dans des passoires thermiques », avait-elle souligné. Elle pointait déjà « le risque » d'aller trop loin dans l'augmentation de cette taxe, qui pourrait peser sur la facture des plus modestes. «  Si la taxe revient à son niveau d'avant la crise, comme les prix ont retrouvé un niveau normal, le prix que payent les Français baissera. Simplement, il ne faut pas aller au-delà », avait-elle poursuivi.

Le budget 2025, qui devrait être présenté le 10 octobre en Conseil des ministres, avec neuf jours de retard sur le calendrier défini par la loi, devrait permettre d'y voir plus clair, bien que certains arbitrages soient soumis au débat parlementaire. Pour le député Maxime Laisney, une telle augmentation de la TICFE apporte un élément de réponse sur la manière dont sera récupérée cette manne.

Pauline Achard

L'Humanité
mercredi 9 octobre 2024 1006 mots, p. 6

Michel Barnier sauvé par l'extrême droite

Emilio Meslet

Parlement Le premier ministre a échappé, pour cette fois, à la censure. Seuls la gauche et une poignée d'autres parlementaires l'ont votée, à l'inverse du Rassemblement national qui fait le choix d'une forme de soutien sans participation au gouvernement.

Qu'il est savoureux d'entendre Yaël Braun-Pivet rendre hommage, mardi, à son défunt prédécesseur, le socialiste Louis Mermaz. À son propos, elle dit - à raison - que celui-ci a été, en 1981, le premier président de l'Assemblée nationale de « l'alternance parlementaire » sous la Ve République. Savoureux puisqu'une poignée d'heures plus tard, c'est précisément du refus de l'alternance par son camp dont le même Hémicycle devait faire le procès. Le gouvernement de Michel Barnier a, cette fois, échappé à la sentence. Mais jusqu'à quand ?

Pour l'heure, il reste en fonction car, bien loin des 289 suffrages nécessaires, seuls 197 parlementaires ont voté la censure, quand 413 sur 577 se sont pourtant officiellement déclarés dans l'opposition auprès des services du Palais Bourbon. Les 141 élus d'extrême droite, lepénistes et ciottistes, assument d'être l'assurance-vie de l'exécutif, dont la gauche est l'unique opposante.

Il est précisément 16 h 49 quand Olivier Faure, député et premier secrétaire du Parti socialiste, gravit, feuilles en main, les huit marches qui le mènent à la tribune. Au nom de ses 191 collègues du Nouveau Front populaire, il a la charge de défendre cette 35e motion de censure depuis 2022, la première depuis les législatives anticipées. Face à lui, attentif, Michel Barnier se tient raide comme la cure d'austérité qu'il s'apprête à infliger au pays. Lui qui est à la tête d'une équipe ministérielle nommée au mépris des urnes. Parce qu'Emmanuel Macron a rejeté toute alternance démocratique, toute alternance économique.

« Jamais, Monsieur le premier ministre, vous n'auriez dû vous tenir devant moi (...) comme si le 7 juillet n'avait pas existé ! lui lance Olivier Faure. Dans tous mes déplacements, je rencontre nos concitoyens, souvent en colère, écoeurés. » Face à un côté droit de l'Hémicycle presque vide, signe que Michel Barnier ne bénéficie pas d'un immense soutien parmi ses troupes, le socialiste s'attaque au futur budget et aux dizaines de milliards d'économies sur lesquels l'Assemblée se penchera à partir du 14 octobre. « Vous nous avez dit vouloir " faire beaucoup avec peu, en partant de presque rien". Dans les faits, vous voulez faire beaucoup avec les gens de peu et presque rien avec ceux qui ont tout ! » assène-t-il. Tout en promettant d'émettre « d'autres propositions » de financement à l'heure où « le montant global des 500 plus grandes fortunes françaises a doublé en sept ans ».

Dans son assaut, Olivier Faure reçoit l'appui de ses partenaires de gauche. « Aujourd'hui se dessine le périmètre politique des soutiens du gouvernement de Michel Barnier. Nous saurons qui vote ou non la censure. (...) Lucie Castets aurait dû avoir le droit de chercher à construire son gouvernement », résume Cyrielle Chatelain, présidente du groupe Écologie et social. Et Émeline K/Bidi d'abonder : « Votre gouvernement n'est pas la solution. Comment pourrait-il l'être alors que vous n'avez été nommé que pour poursuivre le projet d'un président désavoué et affaibli ? » « Lors de votre discours de politique, vous nous avez promis la continuité, l'austérité en plus et la dépendance au RN en prime », tacle la coprésidente du groupe GDR, où siègent les communistes. « Votre gouvernement est l'exécuteur des basses oeuvres du macronisme que les Français ont pourtant rejeté », conclut l'insoumise Clémence Guetté.

le Rassemblement national tente péniblement de justifier son vote

Comme de coutume, Michel Barnier monte à son tour à la tribune pour répondre à un « procès en illégitimité » sur lequel se base une « motion de censure a priori », avant même tout projet de loi. « Je n'ai pas besoin qu'on me rappelle au gouvernement qu'il est ici minoritaire. Je le sais, concède-t-il. Il n'y a pas de majorité absolue. Pour personne. La majorité qui accompagne le gouvernement est aujourd'hui la moins relative. C'est la vérité. » Le premier ministre poursuit en martelant son orientation politique car « nous dépensons trop d'argent que nous n'avons pas ». « Les Français n'ont mis personne en situation de gouverner. Ils nous ont dit : " Vous allez devoir vous entendre, dépasser vos différences, vous rassembler" », appuie Marc Fesneau, président du groupe les Démocrates, déplorant l'absence de ministres de gauche. « Les Français ne veulent pas de votre extrémisme », adresse même Laurent Wauquiez, son homologue des « Républicains », au NFP. « Vous osez parlez d'un gouvernement sous surveillance du RN, mais c'est votre refus de venir à la table des négociations qui provoque cette situation », palabre le macroniste Pierre Cazeneuve, qui accuse la gauche d'être en plein « délire trumpiste de bas étage », pour expliquer le braquage démocratique.

« Vous voulez censurer des paroles, nous ne censurons que des actes », tente benoîtement de justifier le député du RN Guillaume Bigot quant au soutien tacite de son parti. « La censure pourrait nous démanger. (...) Mais à qui la faute si aucune majorité alternative n'a émergé au sein de cet hémicycle ? La faute à votre barrage soi-disant républicain », assure-t-il.

« Ce n'est qu'une question de semaines avant que l'exécutif ne tombe »

Mais, dès lors que le Rassemblement national avait annoncé très en amont qu'il ne voterait pas la censure, de suspense, il n'y avait pas. La déposer était tout de même « une question de principe », juge le porte-parole du groupe écologiste Benjamin Lucas, car « on ne peut pas dire que le gouvernement est illégitime sans essayer de le faire tomber ». Le vote de mardi « montre à l'électorat populaire que le RN est de mèche avec Emmanuel Macron », se satisfait malgré tout le socialiste Laurent Baumel. Mais le communiste Nicolas Sansu regrette que le NFP n'ait pas su « asseoir une certaine gravité » avec cette motion « alors que les gens n'ont pas digéré le fait de se faire voler l'élection ». « Ce n'est qu'une question de semaines avant que l'exécutif ne tombe, prophétise l'insoumis Thomas Portes. Le RN ne peut à la fois soutenir Michel Barnier et être dans l'opposition. » Avant de manger la souris, le chat la fait courir. D'ici la dégustation, le premier ministre a toute latitude, ou presque, pour assommer le pays avec l'austérité.

Le Figaro, no. 24922
Le Figaro, mercredi 9 octobre 2024 672 mots, p. 4

Politique

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8 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

En portant le fer, le PS a voulu démontrer sa nouvelle influence à gauche

Lepelletier, Pierre

Àl'Assemblée nationale, la vie des socialistes a changé. Après la courte victoire du Nouveau Front populaire (NFP) aux législatives anticipées cet été, le groupe PS a plus que doublé, passant de 31 à 66 députés. De quoi disputer aux Insoumis le rôle de premier opposant de gauche au Palais Bourbon, confisqué jusqu'ici par des mélenchonistes hégémoniques grâce à leur surnombre (75 élus en 2022 contre 72 aujourd'hui). C'est dans cette logique que la défense de la première motion de censure sous l'ère Barnier est revenue à Olivier Faure, député de Seine-et-Marne et surtout premier secrétaire du PS. Un texte visant à dénoncer «le détournement démocratique» du nouveau gouvernement, défendu à la tribune avec vigueur mais sans grand espoir, dans la mesure où le Rassemblement national avait annoncé de longue date qu'il ne soutiendrait pas l'initiative du NFP.

Dans les autres groupes, hors gauche, de nombreux élus ont reproché aux socialistes de s'inscrire dans une logique immédiatement contestataire, de jouer le blocage, et même de trahir «la gauche républicaine». «Avant même que je n'ouvre la bouche, vous m'aviez dit que vous me censureriez», a répliqué Michel Barnier à Olivier Faure, dans son discours de réponse. Or, même à gauche, certains ne lui donnent pas totalement tort. «Peut-être que les Français en ont ras-le-bol de l'instabilité. Ils peuvent se dire: laissez au moins sa chance à Barnier», craint un responsable.

Qu'importe, les socialistes assument. Renforcés, ils n'entendent plus laisser les Insoumis en première ligne. Après les nominations à Matignon d'Élisabeth Borne, en juillet 2022, puis de Gabriel Attal, en janvier dernier, ce sont les mélenchonistes qui avaient dégainé une motion de censure. À l'époque, seul leur groupe était assez important à gauche pour en déposer - le seuil étant fixé à 58 députés. Désormais assez nombreux, les députés PS ont fait savoir, dès la mi-septembre, à leurs homologues LFI, qu'ils en défendraient une, avec ou sans eux. L'argument sur la table : seule une motion de censure portée par un élu socialiste pouvait rassembler au-delà des rangs du NFP, et donc avoir un peu moins de chances d'être rejetée.

Si la majorité absolue - requise pour l'adoption - a d'entrée de jeu semblé hors de portée mardi soir, les députés PS voulaient toutefois voir le verre à moitié plein. Ils ont rappelé que quatre députés du groupe centriste Liot avaient annoncé, dès mardi matin, qu'ils les soutiendraient. «Le groupe PS est le plus consensuel. Les députés Liot n'auraient jamais voté une motion de censure de LFI même s'ils veulent dégommer le gouvernement Barnier» , estime une cadre écologiste. Les Insoumis, comme les écologistes et les communistes, ont d'ailleurs accepté de se ranger derrière les socialistes. Mais ils ont demandé, et obtenu, la pareille : un soutien des responsables du groupe PS au bureau de l'Assemblée nationale pour inscrire la procédure de destitution d'Emmanuel Macron à l'ordre du jour - finalement enterrée mardi grâce à un pacte de non-agression entre les macronistes, la droite, les nationalistes et leurs alliés. «Nous avons dit que nous ne pouvions pas diviser le NFP et donc qu'il fallait un vote commun au bureau de l'Assemblée nationale et une censure commune», explique Manuel Bompard, député et coordinateur national de LFI.

Au PS, on se réjouit d'avoir pu obtenir cette petite victoire tactique sur LFI. Une preuve, selon eux, que le rapport de forces s'est rééquilibré à gauche à l'Assemblée. En espérant s'attirer en prime les faveurs de quelques rares voix d'autres groupes, les socialistes voulaient aussi démontrer qu'ils étaient les seuls en capacité de convaincre au-delà des rangs de la gauche. Ils ne manqueront pas de le rappeler au reste de leurs partenaires si le gouvernement de Michel Barnier venait à être renversé et que la gauche devait proposer rapidement une alternative. En juillet dernier, les socialistes avaient échoué à imposer au NFP le nom d'Olivier Faure comme candidat pour Matignon. La coalition avait préféré désigner la haute fonctionnaire non-encartée Lucie Castets. Sans succès. P.L.

Le Figaro, no. 24922
Le Figaro, mercredi 9 octobre 2024 1354 mots, p. 3

Société

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8 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Immigration illégale : comment le gouvernement veut réformer l'aide médicale de l'État, ce système onéreux qui entraî ne fraudes et abus

Cette aide attribuée à un demi-million de clandestins est susceptible d'évoluer par décret pour réduire le panier de soins et resserrer les contrôles, alors que les coûts s'envolent.

Leclerc, Jean-Marc

Ne pas le faire sans le dire ni le dire sans le faire. La réforme de l'aide médicale de l'État (AME), ce généreux système de prise en charge des frais de santé des migrants clandestins présents en France, est une épine dans le pied de Matignon. Un test grandeur nature sur la capacité d'agir d'un gouvernement en quête de majorité.

L'AME avoisine désormais le demi-million de bénéficiaires. Pour un coût annuel reflétant l'explosion de l'immigration illégale : 1,2 milliard d'euros, soit 0,5 % des dépenses de santé inscrites dans le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS). Et encore, le compte n'y est pas, car d'autres aides devraient en principe entrer dans le calcul.

Dans un rapport d'information déposé le 17 mai 2023, la députée LR de l'Orne, Véronique Louwagie, alors rapporteur spécial de la mission santé à l'Assemblée nationale, avait pu identifier une dizaine de dispositifs concourant à l'offre de soins dispensés aux étrangers en situation irrégulière (qu'il s'agisse des soins spécifiques dans l'archipel de Mayotte, du maintien des droits expirés, des soins prodigués dans les centres de rétention administrative ou en détention, par exemple). Ce qui ajoutait un demi-milliard à la facture, soit un «coût annuel des soins dispensés aux étrangers en situation irrégulière» s'élevant «au minimum à 1,7milliard d'euros», affirmait l'élue.

Depuis sa création sous Jospin en 1999, pour remplacer l'aide médicale gratuite, l'AME permet donc aux étrangers en situation irrégulière d'être couverts à 100 % pour leurs soins et frais d'hospitalisation en France. Mais ce qui avait été imaginé à une époque où les flux migratoires restaient maîtrisables devient plus difficilement supportable à l'heure de l'immigration massive qui met aujourd'hui l'Europe en ébullition.

L'AME est pourtant devenue pour certains un totem. Pour les défenseurs des droits de l'homme, il ne faut surtout pas y toucher : elle serait « l'honneur de la France » et un gage de santé collective, puisque limiter l'offre de soins à un public d'étrangers illégaux reviendrait à faire courir un risque sanitaire à l'ensemble de la communauté nationale. Sans parler du report prévisible des clandestins vers les services d'urgences, déjà bien malades. C'est en tout cas, l'un des arguments avancés par les tenants du statu quo, qui compte de fervents partisans jusque dans le camp présidentiel.

Le ministre LR de l'Intérieur, Bruno Retailleau, lui, ne l'entend pas de cette oreille. Il veut agir et vite. Il assurait ainsi la semaine dernière qu'il ne «s'interdisait pas de prendre, notamment par la voie réglementaire, un certain nombre de dispositions». Réduire le panier de soins dédiés aux clandestins pourrait être la voie choisie. Elle ne nécessite pas de loi, ce qui simplifierait l'équation gouvernementale. Un préfet assure que «des décrets pourraient être pris sans difficulté, mais pas des décrets du ministre de l'Intérieur; des décrets du ministère de la Santé».

Seulement voilà : interrogée le 4 octobre sur ce dispositif dont Bruno Retailleau souhaite ouvertement réduire le périmètre, la ministre centriste de la Santé, Geneviève Darrieussecq, a répondu : «Pas question de toucher à l'aide médicale de l'État». Cette ancienne allergologue la décrit comme «une assurance sur la santé des Français pour éviter certaines contagions». De nombreuses associations professionnelles de médecins défendent ce point de vue. «Il ne faut pas avoir de tabou avec ce sujet, mais il ne faut pas créer des fantasmes», a-t-elle ajouté.

Le premier ministre, Michel Barnier, va devoir jouer les équilibristes pour concilier les points de vue. Il avait estimé, deux jours plus tôt, qu'il était possible de «mieux gérer» l'AME et qu'il fallait «voir calmement les choses pour que ceux qui y ont droit puissent la recevoir».

Lors de la campagne des primaires de la droite en 2021, Michel Barnier n'avait pas hésité à prendre le contre-pied de ceux qui voyaient en lui un candidat modéré sur ce sujet. Il parlait alors de supprimer l'aide médicale de l'État (AME) et réclamait un «moratoire» sur l'immigration d'une durée de trois à cinq ans. Ce temps est manifestement révolu.

La loi Darmanin, votée le 19 décembre 2023, avait vocation à rétablir certains équilibres. Alors qu'il n'en disait mot dans son projet originel, l'ancien ministre de l'Intérieur avait fini par se rallier à la copie du Sénat qui proposait de transformer l'AME en aide médicale d'urgence (AMU), centrée sur la prise en charge des situations les plus graves. Jusqu'à ce que le Conseil constitutionnel, saisi par le président de la République, censure, totalement ou partiellement, le 25 janvier dernier, 35 des 86 articles que comptait ce texte. Motif invoqué : il s'agissait, pour l'essentiel, de «cavaliers législatifs». En clair : des dispositions sans lien avec le projet de loi initial. Et ainsi fut évacuée la réforme de l'AME.

Une proposition de loi (PPL) au Sénat peut bien sûr prospérer dans les semaines qui viennent, dans le but avoué de rétablir ce que le texte du précédent gouvernement devait rectifier. Des dispositions pourraient fleurir dans le PLFSS. L'hôte de Beauvau ne serait sûrement pas hostile à ce que ces initiatives ouvrent les yeux sur une situation d'abus qu'il dénonce depuis longtemps. «Les députés de la majorité présidentielle soucieux que rien ne change devront quand même écouter leurs électeurs qui estiment, eux, que cette question a de l'intérêt», estime un fin connaisseur du débat parlementaire.

Le rapport Évin-Stefanini sur l'AME de décembre 2023 contient déjà une ébauche du livret de la pièce : ses auteurs ont travaillé, écrivent-ils, «dans la perspective non de supprimer l'AME mais d'y apporter les adaptations nécessaires».

Pour assurer un meilleur contrôle, il conviendrait, par exemple, selon eux, de «réserver la qualité d'ayant droit d'un assuré à l'AME aux seuls enfants mineurs». Et les rapporteurs de poursuivre : «Chaque majeur conjoint, concubin, partenaire de pacs ou personne à charge, devrait ainsi déposer sa propre demande d'obtention du bénéfice de l'AME et répondre à l'ensemble des conditions prévues.»

Autre piste : resserrer la «vérification des conditions d'accès» et d'abord de l'identité, avec présence physique du bénéficiaire à chaque dépôt de dossier (sauf cas de force majeure) et retrait de carte, mais aussi vérification des ressources.

L'informatisation de la carte du bénéficiaire pourrait aussi être très efficace pour éviter certaines fraudes. De même, le rapport propose d' «exclure du bénéfice de l'AME les personnes frappées d'une mesure d'éloignement du territoire pour motif d'ordre public».

Parmi les pistes moins consensuelles est également évoquée celle de «subordonner la poursuite de soins chroniques et lourds à la vérification que l'étranger en situation irrégulière ne bénéficie pas d'un traitement approprié dans son pays d'origine». L'idée est évidemment de mettre un frein au «tourisme médical».

Dans son rapport de 2023, Véronique Louwagie avait pointé les principaux postes de dépense concernant spécifiquement l'AME. Sur 1,2 milliard d'euros de budget global, les «prestations hospitalières» absorbent l'essentiel (754 millions d'euros). Suivent les «soins de ville » (261 millions) et les «produits de santé » (125 millions). «À l'hôpital, dans le cadre de l'AME, plus d'un séjour sur quatre se déroule en obstétrique et un sur cinq en chirurgie. Par ailleurs, 55% des séjours hospitaliers sous la formule des séances de traitement sont des dialyses», expliquait l'élue.

Selon elle, «80% des demandes pour bénéficier de l'AME émanent de personnes présentes depuis plus de trois ans en France». Elle évaluait alors le «panier moyen» de soins par personne à plus de 2 800 euros par an, insistant sur le poids des factures hospitalières et des pathologies lourdes chez ce public souvent fragile. En vingt ans, le nombre de bénéficiaires de l'AME a augmenté de 134 %. Rien ne laisse présager un coup d'arrêt à cet emballement des chiffres, au moment où le gouvernement appelle les Français à faire des efforts supplémentaires pour réduire la dette abyssale de l'État. J.-M. L.

Le Monde
France, mercredi 9 octobre 2024 75 mots, p. 13

Extrême droite

Marion Maréchal lance son propre mouvement politique

La députée européenne Marion Maréchal a annoncé lundi, dans un entretien au Figaro, qu’elle lançait un mouvement politique, « Identité-Libertés », dont l’objectif est « de travaillerà une coalition aux côtés de Marine Le Pen, de Jordan Bardella et d’Eric Ciotti ». Trois des quatre autres députés européens élus sur sa liste zemmouriste en juin en font partie, ainsi que trois députés apparentés Rassemblement national. – (AFP.)

Le Figaro, no. 24922
Le Figaro, mercredi 9 octobre 2024 573 mots, p. 6

Politique

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8 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

CHRONIQUE CONTRE-POINT

Quand le centre double le premier ministre sur sa droite

Tabard, Guillaume

C'est entendu, les députés macronistes - faut-il dire ex-macronistes ? - n'ont pas censuré Michel Barnier. Mais entre le premier ministre et le premier groupe de son « socle commun » , l'heure n'est toujours pas à la confiance.

Il y a bien sûr ces maladresses et susceptibilités personnelles qui ont un impact d'autant plus fort que les intéressés se connaissent mal, comme la réunion du groupe Ensemble pour la République (EPR) a permis de le vérifier. Gabriel Attal a gardé en travers de la gorge les piques adressées en public par son successeur ; le chef du gouvernement est agacé par les sorties de Gérald Darmanin ; et les députés de l'ex-majorité ont le sentiment que le chef de la majorité les prend de haut. Mais l'essentiel n'est pas là.

Sur fond de préparation du budget, c'est à un bras de fer à front renversé que l'on assiste entre un premier ministre de droite et des élus du centre. Pour commencer de réduire le déficit des comptes publics (6 % cette année), Michel Barnier a d'emblée dégainé l'arme fiscale. Certes, pas exclusivement, puisque aux 20 milliards de hausses d'impôts sont censés s'ajouter 40 milliards de réduction des dépenses. Mais, si les solutions fiscales sont précises - jusqu'au, dernière révélation, doublement de la taxe sur l'électricité -, les pistes d'économies restent floues.

Face à cela, il y a déjà une complexité politique. Dans un scénario d'alternance franche ou de cohabitation classique, le nouvel exécutif aurait tempêté contre « l'héritage ». Mais, en l'occurrence, ceux qui lèguent l'héritage sont aussi ceux qui en héritent puisque treize ministres, à commencer par les deux qui siègent à Bercy (Antoine Armand et Laurent Saint-Martin), sont membres de Renaissance. Et ceux qui doivent soutenir les efforts à venir sont, aux trois quarts, les comptables de l'action passée.

Certes, Gabriel Attal, Gérald Darmanin et les élus EPR sont davantage tournés désormais vers la préparation des scrutins à venir que par la défense et l'illustration des mandats et législatures passés. Mais cela n'interdit pas un minimum de cohérence, ni la conviction que la remise en cause de l'action menée sous la houlette d'Emmanuel Macron peut avoir des effets néfastes pour le pays. Si bien des aspects du macronisme sont critiquables, et sa responsabilité dans la dégradation des finances publiques, incontestable, l'une de ses vertus est de n'avoir jamais dévié d'une politique de l'offre reposant notamment sur la baisse de la fiscalité sur les entreprises, les particuliers ou le capital. «La stabilité fiscale est une condition de la crédibilité», souligne le député du Val-de-Marne Mathieu Lefèvre, pour qui «ce qui s'est construit patiemment risque de se détruire rapidement».

Les députés macronistes vont donc engager un bras de fer avec le gouvernement dès aujourd'hui et jusqu'au vote du budget pour tenter de réduire les hausses d'impôts et y substituer des économies supplémentaires, voire des réformes de structure. En mettant sur la table la question des 35 heures ou celle des jours de carence, Gérald Darmanin a eu au moins le mérite d'amorcer le débat. Si cela stimule la créativité parlementaire, pour une fois dans le sens des économies, il aura fait oeuvre utile. Il est en tout cas paradoxal que ce soit un premier ministre de droite qui veuille augmenter les impôts et des parlementaires plus au centre qui se fassent les hérauts d'un libéralisme réformateur. Comme s'ils doublaient le gouvernement par sa droite. G. T.

Le Monde
7-Octobre, un an après, mercredi 9 octobre 2024 932 mots, p. 4
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9 octobre 2024 - Le Monde (site web)

A Berlin et à Vienne, un soutien sans réserve à Israël

Le poids du passé nazi empêche toute critique de l’Etat hébreu, créant un décalage avec l’opinion publique

Jean-Baptiste Chastand et Elsa Conesa

Berlin, Vienne - correspondants - Soutien inconditionnel d’Israël pour des raisons historiques, l’Allemagne a élevé la sécurité de l’Etat hébreu au rang de raison d’Etat. Ce concept, énoncé par Angela Merkel devant la Knesset en 2008 et jamais vraiment défini, a été repris explicitement par le chancelier Olaf Scholz après les attentats du 7-Octobre et continue de faire l’objet d’un consensus absolu dans la classe politique.Cette Staatsräson justifie aussi la lutte intransigeante que le pays mène contre toute critique envers l’Etat d’Israël, qu’il assimile implicitement à une forme d’antisémitisme.

L’Allemagne, où vivent 5,5 millions de musulmans et qui fait face à une montée en puissance de l’extrême droite, n’est pas épargnée par les tensions qui traversent les sociétés occidentales depuis l’attaque du Hamas en Israël le 7 octobre 2023. Les agressions envers la communauté juive ont doublé depuis 2022, et la police a récemment déjoué une tentative d’attentat contre le consulat d’Israël à Munich.

Dans un sondage de la fondation Bertelsmann publié en décembre 2023 43 % des Allemands interrogés estimaient que « ce que l’Etat d’Israël fait aujourd’hui avec les Palestiniens n’est en principe rien d’autre que ce que les nazis ont fait avec les juifs pendant le troisième Reich ». Une proportion plus élevée que dans la plupart des autres pays européens sondés (31 % en France, 37 % en Pologne).

Rares voix dissonantes

Mais en Allemagne plus qu’ailleurs, l’embarras face à tout ce qui s’apparente à une critique du gouvernement israélien demeure toutefois manifeste. La ministre des affaires étrangères, Annalena Baerbock (Verts), qui tente un discours différencié, soutenant le droit d’Israël à se défendre tout en condamnant les victimes de bombardements à Gaza,se voit systématiquement reprocher ses propos par la presse conservatrice. Et en février, le festival de cinéma de Berlin s’était attiré une pluie de condamnations pour avoir offert une tribune jugée trop favorable à la cause palestinienne. Le réalisateur israélien Yuval Abraham, dont le documentaire sur la Cisjordanie occupée venait d’être primé, avait même été accusé d’antisémitisme après avoir parlé d’ « apartheid » dans son discours. « Si c’est ce que vous faites de votre culpabilité dans l’Holocauste, avait-il répondu sur Twitter, je ne veux pas de votre culpabilité. »

Des manifestations pro-palestiniennes se sont encore déroulées dans plusieurs villes du pays ces derniers jours, soulignant l’écart entre la position officielle de Berlin et la société civile depuis le 7 octobre. « Le soutien politique envers Israël demeure incontesté, mais il y a un décalage croissant avec une partie de la société allemande, notamment des personnes issues de l’immigration, constate le député Nils Schmid, porte-parole du Parti social-démocrate pour les affaires étrangères au Bundestag. Les voix dissonantes, sauf extrêmes, sont peu présentes dans les médias et l’espace public, alors même qu’il y a des reportages sur les souffrances de Palestiniens. » L’Allemagne héberge la plus grande communauté palestinienne d’Europe et demeure l’un des grands donateurs de la cause palestinienne, rappelle-t-il. « On voit des manifestations avec des dérapages antisémites, mais aussi un ressenti chez les immigrés que leurs sentiments ne sont pas visibles. »

L’un des problèmes réside dans le fait que cette Staatsräson n’a jamais été clairement définie, estime Stephan Stetter, professeur de politique internationale et de recherche sur les conflits à l’université de la Bundeswehr. « Cela réduit nos marges de manœuvreCe concept restreint tout questionnement sur le gouvernement israélien, dont la stratégie est justement de transformer les critiques à son encontre, même modérées, en une opposition supposée à Israël dans son ensemble. »

Message largement inaudible

L’Autriche voisine est dans une situation similaire, sauf que les conservateurs au pouvoir y ont une ligne encore plus pro-israélienne qu’en Allemagne. Vienne a refusé de s’aligner sur les appels au cessez-le-feu exprimés par Paris ou Washington, que ce soit à Gaza ou au Liban. Au nom du passé nazi du pays, la plus grande partie de la gauche soutient aussi Israël de manière intangible, et la plupart des intellectuels de ce camp évitent soigneusement de s’exprimer sur le sujet pour éviter les accusations d’antisémitisme. Seule une petite partie de la gauche radicale anti-impérialiste associée à des personnes issues de la grandissante communauté musulmane organise régulièrement des manifestations propalestiniennes à Vienne, mais leur message reste largement inaudible.

Le déroulé de la guerre est complètement absent du débat artistique et intellectuel. Chaque tentative de dénoncer les conséquences humanitaires des actions de l’armée israélienne suscite immédiatement une levée de boucliers. Intendant du festival de Vienne, le metteur en scène suisse Milo Rau a ainsi été accusé d’antisémitisme pour avoir invité au printemps l’écrivaine française et propalestinienne Annie Ernaux, ou le philosophe germano-israélien Omri Boehm, critiqué par les associations juives d’Autriche car il prône un Etat binational. La banque Erste, sponsor du festival, avait décidé de lui retirer son soutien. « Il y a une vraie différence entre l’Europe de l’Ouest et l’Europe germanique et centrale, explique Milo Rau, qui a aussi dirigé le théâtre NTGent à Gand, en Belgique, un pays beaucoup plus sensible à la cause palestinienne . Ici, si quelqu’un emploie le terme “génocide”, il est immédiatement accusé de minorer la Shoah, c’est un trauma qui est complètement différent de la ligne mémorielle postcoloniale existant en France ou en Belgique. »

Le Figaro, no. 24922
Le Figaro, mercredi 9 octobre 2024 793 mots, p. 12

Société

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8 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Tourcoing : une enseignante giflée par une élève qui refusait d'ôter son voile

« Frapper un professeur, c'est frapper la République » , a réagi la ministre de l'Éducation, condamnant « très fermement » un acte « qui défie notre école laïque » .

Bariéty de Lagarde, Aude

C'est inacceptable. Et je ne l'accepterai pas.» Mardi, sur X, la nouvelle ministre de l'Éducation nationale, Anne Genetet, a fermement condamné l'agression d'une enseignante de sciences et techniques médico-sociales, giflée par une élève de 18 ans qui refusait d'ôter son voile. Les faits se sont déroulés lundi au lycée Sévigné de Tourcoing (Nord). «Au moment de la sortie des cours, une élève a remis son voile dans la cour de l'établissement. Une enseignante lui a demandé de l'ôter, l'élève a très mal réagi, a giflé la collègue, qui l'a giflée en retour. Puis la jeune fille a asséné d'autres coups à la collègue» , raconte Jean-François Carémel, secrétaire académique du syndicat Snes-FSU.

Le lycée professionnel et d'enseignements technologiques Sévigné est un établissement situé dans les quartiers populaires de Tourcoing, décrit comme «compliqué», avec « des incidents réguliers, parfois liés au non-respect de la laïcité».L'élève concernée, scolarisée en terminale professionnelle, avait d'ailleurs dans le passé déjà refusé d'ôter son voile dans l'établissement, un incident qui figure dans son dossier. Lundi soir, elle a été placée en garde à vue à 18 h 40 après avoir été interpellée à son domicile. Sa garde à vue a été prolongée, indique le parquet de Lille.

L'élève a par ailleurs été interdite d'accès au lycée Sévigné dans l'attente de son conseil de discipline. «J'ai demandé à ce que des sanctions disciplinaires très fermes soient prononcées compte tenu de la gravité des faits», a souligné la ministre de l'Éducation nationale, qui avait effectué la semaine dernière sa première visite en tant que locataire de la Rue de Grenelle au collège Gabriel-Havez de Creil, d'où était partie en 1989 la fameuse « affaire du foulard » , qui a abouti à la loi de 2004 sur la laïcité à l'école.

La peur de faire appliquer la laïcité

«Cette enseignante n'avait fait que rappeler une évidence: pas de voile, pas de signes religieux ostensibles à l'école», a insisté Anne Genetet lors des questions au gouvernement, ce mardi après-midi à l'Assemblée nationale. «Je condamne avec la plus grande fermeté (...) cet acte qui défie notre école laïque, qui défie la République. Menacer un professeur, c'est menacer la République. Frapper un professeur, c'est frapper la République.»

L'enseignante concernée a déposé plainte. «Encore très choquée et très émue», elle s'est entretenue par téléphone avec la locataire de la Rue de Grenelle ainsi qu'avec l'ancien ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin, conseiller municipal de Tourcoing - ville dont il fut maire - et actuel député de la 10e circonscription du Nord. Tous les cours de la journée de mardi ont été annulés au lycée Sévigné, où des équipes mobiles de sécurité du rectorat étaient présentes au lendemain de l'incident.

L'incident de Tourcoing n'est malheureusement pas le premier lié à l'interdiction du port du voile dans les établissements scolaires. En février dernier, le proviseur de la cité scolaire Maurice-Ravel (20e arrondissement de Paris) avait rappelé à plusieurs élèves voilées l'obligation de retirer leur voile dans l'enceinte de l'établissement. Une altercation avait éclaté avec l'une d'entre elles, étudiante en BTS. Cette dernière avait affirmé avoir été poussée et frappée au bras gauche par le chef d'établissement, et avait déposé plainte pour « violences » - une procédure finalement classée sans suite. Le proviseur avait lui aussi porté plainte contre la jeune fille pour « dénonciation calomnieuse ». Malgré le soutien des autorités politiques, qui avaient assuré avoir déployé un «bouclier de protection autour de l'établissement et de ses personnels», le proviseur, victime d'une vague de menaces, avait quitté ses fonctions quelques semaines plus tard.

Début octobre, lors du procès d'un jeune homme de 27 ans pour menaces de mort à son encontre, le désormais retraité a tenu à témoigner «par rapport à tout ce qui a pu se passer ces dernières années en matière de laïcité à l'école». «Pour moi, il est important de dire que dans les établissements publics, les personnels font respecter la laïcité au jour le jour mais quelquefois, c'est difficile, et des gens ont peur. La réalité, c'est qu'on a maintenant des enseignants qui acceptent que des élèves gardent le voile parce qu'ils ont peur de faire appliquer la laïcité dans les établissements publics.»Joint par Le Figaro, l'avocat du proviseur, Me Francis Lec, a estimé qu' «entre l'affaire de Sévigné et l'affaire de Ravel, il y (avait) une similitude insupportable qui démontre bien que les établissements scolaires doivent faire face aujourd'hui à une montée de certains comportements intégristes». A.B.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mercredi 9 octobre 2024 467 mots, p. AUJM6
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8 octobre 2024 - Le Parisien (site web)
9 octobre 2024 - Le Parisien

Le gouvernement échappe à une première motion de censure

Sans surprise, la motion portée par la gauche n'a pas recueilli de majorité à l'Assemblée nationale.

Ludwig Gallet

Olivier Faure lui-même ne se faisait aucune illusion en défendant la première motion de censure de cette législature face à Michel Barnier. « Vous êtes donc désormais aux commandes du pays. À l'issue de cette séance, vous le resterez puisque l'extrême droite a décidé d'assumer avec vous la continuité du macronisme. »

Une semaine après la déclaration de politique générale, et avant même la présentation du budget 2025, les députés n'ont pas adopté la première motion de censure déposée par les groupes du Nouveau Front populaire. Seuls 197 députés l'ont votée, alors qu'il fallait réunir 289 voix. Le suspense était nul, car tout dépendait du bon vouloir des députés du Rassemblement national. Et ces derniers, par la voix de leur cheffe de file, Marine Le Pen, avaient indiqué en amont qu'ils ne la voteraient pas.

La gauche voulait marquer le coup, avec ce message : le gouvernement Barnier est issu d'un « détournement démocratique », « d'un parti rejeté par trois fois en un mois » et placé de fait « sous la tutelle du Rassemblement national ». C'est la gauche, martèlent ses représentants, qui aurait dû avoir l'opportunité de gouverner le pays.

« Je me sens bien »

Les Français ont appris ces dernières semaines à découvrir le sens de l'ironie du Premier ministre. Michel Barnier en a encore usé. « Je suis très content de vous retrouver. Je me sens bien parmi vous », attaque-t-il. Certes, « le gouvernement est minoritaire », concède-t-il. Mais dans cette Assemblée, « il y a simplement des majorités relatives. Et parmi ces majorités relatives, celle qui accompagne le gouvernement est aujourd'hui la moins relative. »

La principale majorité relative de cette Assemblée peut donc poursuivre son chemin. Dans un climat pas des plus apaisés. Pendant la prise de parole de Michel Barnier, les députés du groupe Ensemble pour la République (EPR) se comptaient, au mieux, sur les doigts d'une main. Entre les troupes de Gabriel Attal et son successeur, le temps est orageux (lire ci-dessus).

Marine Le Pen, elle, s'est faite discrète ce mardi. Elle a écouté le Premier ministre, avant de revenir sur les bancs pour applaudir le député RN Guillaume Bigot expliquer la position des siens : « Notre groupe brûle de voter la censure. Il n'aura aucun scrupule à la voter demain. Mais nous ne la voterons pas aujourd'hui », a défendu ce dernier, avant d'ajouter, un brin provocateur : « On ne censure pas, car un seul tweet de Marine Le Pen suffit à infléchir la position du Premier ministre. » Un ancien ministre macroniste anticipe : « Il y a nécessairement un jour où Marine Le Pen devra reprendre la main. La question, c'est quand. » Ce jour-là, le gouvernement de Michel Barnier sera bel et bien sur la sellette.

L'Humanité
mercredi 9 octobre 2024 538 mots, p. 13

Marwan Barghouti, l'espoir derrière les barreaux

Axel Nodinot

Membre du Conseil législatif palestinien, le dirigeant du Fatah attend depuis plus de vingt-deux ans sa libération, qui serait porteuse d'unité et de paix.

Vingt-deux ans, cinq mois et vingt-deux jours. Voilà bientôt un quart de siècle que Marwan Barghouti est transféré d'une geôle israélienne à l'autre, à Megiddo, entre Jénine et Haïfa, à Ofer, au sud de Ramallah, ou Ayalon, au sud de Tel-Aviv. Celui que l'on surnomme le « Mandela palestinien » a été enlevé le 15 avril 2002, lors de la seconde Intifada (2000-2005), et jugé lors d'un procès inique à cinq peines de prison à perpétuité pour « terrorisme ».

Malgré sa captivité, il a été réélu député au Conseil législatif depuis 1996, sous les couleurs jaune et noir du Fatah. Mais, au fond de sa cellule, cette figure de la politique palestinienne a enduré bien des sévices. Les gardiens font régulièrement subir à Marwan Barghouti, outre les longs mois qu'il passe à l'isolement, toutes sortes d'agressions, comme à d'autres, parmi les quelque 9 000 détenus palestiniens en Israël. Ces derniers ne peuvent compter sur le droit international humanitaire, piétiné dans les prisons israéliennes comme il l'est à Gaza, à Jérusalem-Est, en Cisjordanie.

En mars dernier, ses proches s'alarmaient : il avait été roué de coups, « à tel point qu'il avait le visage en sang », affirmait à l'Humanité Qadoura Fares, chef de la commission palestinienne pour les affaires des détenus et des ex-prisonniers. Son épaule a été déboîtée, et le monde sait que la vie peut lui être arrachée du jour au lendemain tant qu'il est derrière les barreaux. À Ayalon, il serait détenu dans une cellule sans lit ni fenêtre, comme à l'isolement. En 2017, avec des centaines d'autres prisonniers, il lançait une grève de la faim pour améliorer les conditions de détention. Relayée par les ONG, cette initiative a permis des visites familiales plus nombreuses et un meilleur suivi médical.

un prisonnier qui fait peur

Marwan Barghouti, même en prison, fait peur à Israël, qui s'est toujours refusé à l'échanger ou à le libérer. Ce natif de Kobar, au nord de Ramallah, demeure la figure qui pourrait rassembler le peuple de Palestine, et incarner une paix qui semble actuellement hors de portée. En 2006, il était à l'origine du Document des prisonniers palestiniens, un texte politique qui prône l'unité du mouvement national palestinien et défend la solution à deux États dans les frontières de 1967. Le Document a conduit à des discussions entre le Fatah et le Hamas, mais aussi entre les Palestiniens et Israéliens, lesquels ont rejeté la proposition.

Marwan Barghouti pourrait réanimer une Autorité palestinienne exsangue et discréditée aux yeux des siens. C'est pourquoi ce leader résiste, même après plus de deux décennies d'incarcération. Son courage est porté par le soutien et l'espoir d'un peuple entier, et par le combat de son épouse, Fadwa Barghouti, qui ne cesse d'alerter, partout dans le monde, sur le sort de son mari. Sa libération pourrait bouleverser le Proche-Orient et offrir enfin une issue à la folie meurtrière que ses peuples subissent aujourd'hui. En 2015, dans une lettre envoyée à l'Humanité depuis la cellule 28 de la prison de Hadarim, il écrivait : « Le dernier jour de l'occupation sera le premier jour de paix. »

Le Monde
France, mardi 8 octobre 2024 871 mots, p. 16
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6 octobre 2024 - Le Monde (site web)
7 octobre 2024 - La Matinale du Monde

Le RN entre « campagne permanente » et amertume

Trois mois après l’échec aux législatives, Marine Le Pen et Jordan Bardella ont tenté de remobiliser leurs troupes, dimanche, à Nice

Corentin Lesueur

Nice - envoyé spécial - Le Rassemblement national (RN) n’en est plus à un paradoxe près en cette rentrée. Béquille d’un gouvernement qu’il méprise, chantre de la « tolérance zéro » mais enlisé jusqu’en novembre dans un procès pour détournements de fonds européens, voilà le parti d’extrême droite relançant à l’envi sa course aux législatives. Tout à son pari d’une nouvelle dissolution de l’Assemblée nationale à l’été 2025, la formation lepéniste a inauguré sa « campagne permanente », dimanche 6 octobre, lors d’un meeting à Nice, devant plus de quatre mille personnes. Avec Marine Le Pen et Jordan Bardella en têtes d’affiche, mais en l’absence du local de l’étape, le député des Alpes-Maritimes Eric Ciotti, pourtant allié du RN.

Comme si le scrutin des 30 juin et 7 juillet ne s’était pas tenu. Comme si le suivant était déjà programmé. Trois mois après, le RN rejoue à l’infini le match perdu. « Tout recommence et tout continue, ne donnons pas l’impression que la campagne s’essouffle ou ralentit », professait Jordan Bardella, quelques heures avant un meeting recyclant la scénographie et les clips des dernières élections. Seule nouveauté du jour, un slogan : « Jusqu’à la victoire ! » Le président du RN reproche à la gauche de promettre « Cuba sans le soleil », mais il ne se prive pas de s’approprier la devise de Che Guevara (« Hasta la victoria ! »). Celui qui se voyait déjà premier ministre il y a quelques mois a donc commencé son discours comme il avait conclu celui de sa défaite, le 7 juillet : « On n’arrête pas un peuple qui s’est remis à espérer. » Prélude d’une demi-heure où l’« espoir » annoncé d’un hypothétique scrutin anticipé a cédé le pas à l’amertume laissée par le dernier.

Militants convoqués

L’eurodéputé s’est attardé, encore, sur ces « circonstances de l’histoire » qui lui auraient barré l’accès à Matignon. Pas le simple choix des électeurs de faire « front républicain », à ses yeux, mais les « alliances contre nature » de la gauche à la droite. Ces « anathèmes », « combines » et autres « arrangements médiocres »que Marine Le Pen a longuement dépeints, elle aussi, avant lui. « Je ne vais pas revenir ici sur les atermoiements(…) de ces derniers mois », avait pourtant promis la députée du Pas-de-Calais, avant d’y consacrer une partie de son discours.

Pas de nouveauté sur le fond : le président du parti a répété le « programme de redressement »du RN aux dernières législatives. Ceux qui s’étaient déplacés pour connaître son ambition des prochains mois ou le sort qu’il réserve à l’exécutif repartiront sans réponse. « Quelle viabilité peut avoir un tel gouvernement ?, s’est interrogé Jordan Bardella. C’est la question que tous les Français nous posent. » Il ne leur a pas répondu. « Aucune », a crié un militant, à rebours de la cordialité mutuelle affichée par Michel Barnier et Marine Le Pen, mardi 1er octobre, lors de la déclaration de politique générale du nouveau premier ministre. Le RN, qui a le pouvoir de faire chuter ce dernier en s’associant à la gauche dans une motion de censure, est pour le moment décidé à lui « donner une chance ».

A défaut de l’avoir emporté dans les urnes, M. Bardella a chauffé la salle, pleine, du palais Nikaïa, en prétendant avoir empêché « l’extrême gauche et les amis de Jean-Luc Mélenchon » d’accéder au pouvoir. « Imaginez une seconde Louis Boyard à la justice, Rima Hassan aux affaires étrangères, Sébastien Delogu à l’éducation ou encore Sandrine Rousseau au ministère de l’intérieur ? » Bien qu’un tel casting n’ait jamais été évoqué à gauche, le public a copieusement sifflé, insulté. Certains ont grondé : « On est chez nous ! », refrain classique de l’extrême droite. A défaut de visibilité sur le calendrier électoral, le RN compte imposer son propre agenda, en faisant du rassemblement de Nice le premier d’une série de meetings mensuels organisés partout en France. Officiellement, il s’agit de prendre de court des concurrents soumis au sort du gouvernement (au centre et à droite) ou lestés d’interminables querelles (à gauche). En réalité, le mouvement veut surtout reprendre la main après avoir subi plusieurs déconvenues, ces derniers mois.

En repartant en campagne, le Rassemblement national fait d’abord mine d’avoir tourné la page de ses défaillances internes. Début septembre, le parti a lancé une revue de ses représentants les plus compromettants, les « brebis galeuses », qui l’ont pénalisé lors des législatives. Une trentaine ont été convoqués depuis devant la commission des conflits.

Avec son nouveau tour de France, le RN aimerait aussi donner le change d’une scène moins glorieuse, celle du tribunal judiciaire de Paris qui, jusqu’à fin novembre, juge le parti, Marine Le Pen et vingt-cinq autres cadres ou collaborateurs, accusés d’avoir détourné des fonds européens pour financer le Front national (ancien nom du RN). Parmi les prévenus : Julien Odoul, ancien assistant au Parlement européen, réélu fin juin député de l’Yonne, et bombardé, en septembre, « codirecteur de campagne » … d’éventuelles législatives. Comme un jour sans fin.

Le Figaro, no. 24921
Le Figaro, mardi 8 octobre 2024 906 mots, p. 4

Politique

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8 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Comment Marine Le Pen veut se recentrer grâce à Bruno Retailleau

Laubacher, Paul

Marine Le Pen estime que la politique, «c'est une affaire de moment» ,et qu'il faut savoir le saisir quand il arrive. Ce dimanche, à Nice, lors du meeting de rentrée du Rassemblement national (RN), la candidate naturelle du camp nationaliste à la prochaine présidentielle a estimé que c'était le moment de prendre à revers le ministre de l'Intérieur Les Républicains (LR) Bruno Retailleau. Et le choix de l'attaque était tout sauf anodin.

«Je dois exprimer une divergence majeure avec notre ministre de l'Intérieur, M.Retailleau. Ce n'est pas l'État de droit en tant que tel qui doit être contesté, c'est tout le contraire», lance Marine Le Pen devant près de 5 000 militants, en référence aux propos du sénateur LR, publiés une semaine plus tôt dans le Journal du dimanche. «L'État de droit, ça n'est pas intangible ni sacré», avait affirmé Bruno Retailleau avant d'ajouter que : «La source de l'État de droit, c'est la démocratie, c'est le peuple souverain.»

La gauche était tombée à bras raccourcis sur le premier flic de France du gouvernement de Michel Barnier. Le premier ministre lui-même avait dû affirmer lors de sa déclaration de politique générale son «attachement» à l'État de droit, sous les applaudissements de Gabriel Attal, patron des députés Renaissance.

Une semaine après, Marine Le Pen enfonce d'une certaine manière le clou sur l'État de droit. «Nous en sommes les garants, au sens que lui ont donné les plus brillants philosophes européens des siècles passés», fait-elle valoir. «L'État de droit, c'est la soumission de tous aux règles démocratiquement définies et c'est l'une des immenses conquêtes de la civilisation européenne», philosophe-t-elle. Et de préciser un peu plus sa pensée : «Ce qui est contestable, en revanche, c'est la façon dont ils ont renversé cette notion pour en faire un instrument de soumission des peuples qui n'auraient plus la liberté démocratique de faire évoluer le droit. Cela, nous ne l'accepterons jamais.»

Que faire de Bruno Retailleau ? C'est la question qui traverse l'ensemble des cadres RN depuis la nomination du gouvernement de Michel Barnier, début septembre. Dans cette équipe exécutive à la merci d'une censure commune de la gauche et du RN, Bruno Retailleau tient le rôle de poids lourd politique. L'homme a commencé son bail place Beauvau avec un triptyque qui a clairement défini ce qu'il entendait faire. «J'ai trois priorités: rétablir l'ordre; la seconde: rétablir l'ordre; la troisième: rétablir l'ordre», avait-il déclaré devant son prédécesseur Gérald Darmanin.

Instinctivement, les cadres RN ont pointé ce qu'il semble être, pour eux, une évidence : plus Retailleau parle comme le ferait un député RN, plus il «crédibilisera» le parti nationaliste. Sa politique sécuritaire est, en l'essence, la même que celle que porte le RN, veulent-ils croire. «Retailleau à l'Intérieur, c'est bon pour nous quoi qu'il arrive. S'il échoue, on pourra dire qu'il n'y a que nous qui pouvons mener à bien notre politique. S'il réussit un peu, il nous dégage la route pour la présidentielle», veut croire un cadre proche de Jordan Bardella. «Quand on écoute Bruno Retailleau, on a l'impression que c'est un porte-parole du Rassemblement national: il a compris les tenants et les aboutissants, ce que les Français veulent sur l'immigration», pointe même la députée RN du Var Laure Lavalette.

Une chose est certaine, Marine Le Pen et Jordan Bardella rient de bon coeur quand on leur demande si Bruno Retailleau, ministre de l'Intérieur, peut plaire aux électeurs du RN. Les figures nationalistes estiment que plus aucune personnalité politique de droite ne pourra rééditer l'exploit de Nicolas Sarkozy : celui d'avoir siphonné les voix d'un Jean-Marie Le Pen en 2007.

Pour autant, une autre personnalité politique, qui s'était imaginé un destin présidentiel, avait donné des sueurs froides aux troupes marinistes. C'était il y a deux ans et le candidat s'appelait... Éric Zemmour. L'ancien chroniqueur de CNews avait tenté de détrôner Marine Le Pen avec une campagne radicale, notamment sur la sécurité et l'immigration. La candidate du RN avait de son côté très vite estimé qu'Éric Zemmour, «par ses outrances», pouvait la «recentrer» auprès de l'opinion publique. Il suffisait de le pousser à la droite du RN. «Il ne peut y avoir qu'un diable de la République», disaient ses proches à l'époque. Elle-même avait joué de cela. «Moi, je respecte l'État de droit», avait-elle rétorqué quand Éric Zemmour avait annoncé qu'il voulait créer un «ministère de la remigration» à quelques semaines du premier tour de la présidentielle.

«Marine LePen a fait une prise de judo à Bruno Retailleau», analyse un proche de la chef de file des députés RN. «On s'est servi de l'énergie qu'il y a eue autour des déclarations du ministre de l'Intérieur pour expliquer notre vision de l'État de droit», admet un autre lieutenant de la future candidate à la présidentielle. «Il fallait absolument se détacher des propos de Bruno Retailleau, surtout que nous subissons en permanence le procès de vouloir mettre en danger l'État de droit», pointe un élu mariniste, conscient que le front républicain des législatives anticipées de juin dernier était encore pleinement efficace.

«La différence entre Éric Zemmour et Bruno Retailleau, c'est que le premier avait une stratégie politique radicale, c'était voulu, et que le second s'est pris les pieds dans le plat, c'était une erreur», observe un stratège RN. Pour autant, le résultat reste le même : Marine Le Pen veut se servir du premier flic de France pour mieux se normaliser. P. L.

Le Figaro, no. 24921
Le Figaro, mardi 8 octobre 2024 631 mots, p. 5

Politique

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7 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

CHRONIQUE CONTRE-POINT

Le Rassemblement national face aux contours flous de la recomposition

Tabard, Guillaume

Premier parti par le nombre d'électeurs, premier groupe à l'Assemblée nationale, première délégation au Parlement européen, premières places dans les sondages pour ses deux principaux dirigeants, mais, «jusqu'à la victoire» - son nouveau slogan - le Rassemblement national a encore du chemin à parcourir. Beaucoup de chemin, mais peu de temps puisque Marine Le Pen reste convaincue qu' «il y aura des élections dans moins d'un an».

Pour parvenir à la «grande alternance», la double finaliste de la présidentielle pointe du doigt le «parti unique», allant à ses yeux de «Mélenchon à Wauquiez». Elle part d'une réalité électorale incontestable : le « front républicain » a fait élire des députés LR, macronistes et de gauche jusqu'à LFI avec des voix communes. Ce n'est pas pour autant que pour les Français, ni même pour les électeurs RN, un gouvernement Barnier est identique à ce qu'aurait été un gouvernement Castets. La preuve : Marine Le Pen s'est opposée à la nomination du second et a permis la mise en place du premier.

Et au sein de la nouvelle équipe, un ministre lui pose un problème : Bruno Retailleau (lire ci-contre). Faut-il saluer le discours du ministre de l'Intérieur ou anticiper l'inévitable décalage entre la parole et les actes ? Faut-il revendiquer la paternité des mesures qu'il prendra en matière d'immigration ou dénoncer d'emblée l'impasse du « en même temps » entre Didier Migaud, place Vendôme, et son collègue, place Beauvau ? Il sera difficile pour le Rassemblement national de prétendre «obtenir le maximum de ce qu'on peut obtenir» (Jordan Bardella) et combattre comme un bloc uniforme le «parti unique» LFI-Ensemble-LR (Marine Le Pen).

Mais l'enjeu principal pour celle qui se prépare à une quatrième candidature présidentielle est de réussir à réorganiser le paysage politique à son profit. «La recomposition est la condition de la victoire», a-t-elle admis dimanche à Nice. La députée du Pas-de-Calais n'a jamais cru que le succès résulterait d'accords d'appareils mais que c'est son élection qui provoquerait des ralliements et lui donnerait la majorité nécessaire pour gouverner. L'efficacité surprise du « front républicain » - même si elle finira par s'émousser - lui a rappelé que l'élan du RN seul ne suffirait pas pour gagner. L'accord avec Éric Ciotti fut le premier pas vers l'acceptation d'une coalition en bonne et due forme.

«Cette alliance est tout sauf anecdotique ou symbolique, c'est un événement majeur de la recomposition qui se dessine dans notre pays», a soutenu Marine Le Pen - bien que le député de Nice ait été absent de ce meeting de rentrée organisé dans sa ville. Mais pour que cette recomposition s'amplifie et la conduise à la victoire, cette coalition doit se structurer et s'élargir. C'est dans cette perspective que s'inscrit sa nièce, Marion Maréchal. À partir du Mouvement conservateur de Laurence Trochu, l'ancienne benjamine de l'Assemblée annonce dans le Figaro le lancement de Identité-Libertés. Son objectif n'a pas varié : l'union des droites ; mais sa stratégie, si : au sein du FN, puis en dehors, avec Éric Zemmour puis contre lui. Ces évolutions lui ont valu de l'animosité à Reconquête et de la méfiance au RN.

Mais les pierres d'achoppement ne manquent pas. La ligne d'une droite forte, « civilisationnelle » et proentreprises est, grosso modo, commune à l'UDR d'Éric Ciotti, à Reconquête d'Éric Zemmour et Sarah Knafo et à Identité-Libertés de Marion Maréchal. Mais entre tous ces acteurs, les rancoeurs personnelles sont vives et chacun préfère être à son compte. Quant à Marine Le Pen, si elle s'est convertie à l'idée d'une coalition, elle reste plus que jamais allergique à une simple « union des droites ». Et, surtout, en grande partie dépendante de la réussite de Bruno Retailleau à l'Intérieur donc de la capacité de la droite à devenir elle aussi, pour une fois, un pôle de recomposition.

Le Monde
France, mardi 8 octobre 2024 1255 mots, p. 15
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7 octobre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Glucksmann affiche ses nouvelles ambitions

Lors de sa rentrée, le leader de Place publique a dit vouloir « mener » la gauche « au pouvoir », sans LFI

Sandrine Cassini

La Réole (Gironde) - envoyée spéciale - Mis à part quelques gouttes de pluie, la météo était idéale ce week-end à La Réole, petit bourg fortifié de Gironde à 60 kilomètres de Bordeaux, pour accueillir la rentrée politique et les nouvelles ambitions de Raphaël Glucksmann, le coprésident de Place publique. Spécificité du lieu, son maire, Bruno Marty, fait partie des quelques édiles étiquetés du petit parti de l’eurodéputé. Cet ancien socialiste avait mis à la disposition de l’élu sa mairie, son ancien prieuré bénédictain, et sa vue imprenable sur la Garonne.

Eternel costume bleu nuit, chemise blanche immaculée et inamovible sourire, Raphaël Glucksmann a passé deux jours à lever une ambiguïté, celle de son avenir politique. Rompant avec le silence de ces dernières semaines, l’élu a prononcé, dimanche 6 octobre, un discours aux accents présidentiels, donnant un nouveau virage à sa carrière politique, jusque-là cantonnée au Parlement européen. « En 2025, ou en 2027, ce ne sera pas un succédané du macronisme, ni le populisme de gauche, qui empêchera l’extrême droite de prendre le pouvoir, ce sera nous », a-t-il proclamé, désireux d’accéder aux responsabilités.

Raphaël Glucksmann a dessiné une nouvelle voie, « girondine », héritière du « libéralisme de Montesquieu », située entre « Robespierre » (une référence à Jean-Luc Mélenchon) et « Jupiter » (Emmanuel Macron). Un projet politique, « qui doit(…) mener[le parti] au pouvoir », sera ficelé d’ici au mois de juin 2025, en vue de législatives anticipées, en cas de nouvelle dissolution. « On avait le droit d’être surpris en juin, là, on doit être prêt », a-t-il martelé tout le week-end. Terminées les diètes médiatiques, qui faisaient dire en septembre au coordinateur de La France insoumise (LFI), Manuel Bompard, que « Glucksmann [avait] disparu ». « Macron l’a tué en dissolvant l’Assemblée nationale », se félicitait l’« insoumis ».

Un certain manque de flair

Dimanche, l’eurodéputé, qui était resté muet au point d’inquiéter ses proches, s’est appliqué à distribuer les coups de griffe. « Nous voyons les bombes pleuvoir. Un ministre de l’intérieur qui reprend les mots de Viktor Orban », a-t-il accusé, en référence aux discours sur l’immigration de Bruno Retailleau.

Mais l’essayiste de 44 ans, qui déteste être « dans le commentaire », et rechigne à mettre les mains dans la tambouille politique, va devoir se faire violence. Symptomatique d’un certain manque de flair, l’eurodéputé n’avait par exemple pas compris, au soir de la dissolution, que la gauche allait immédiatement s’unir pour les législatives. Il n’avait pas non plus réussi à peser dans les négociations avec le Parti socialiste (PS) lors de la répartition des circonscriptions, en dépit d’un bon score aux européennes.

Dans l’immédiat, M. Glucksmann va donc s’atteler à structurer Place publique, convaincu que la faiblesse de son appareil l’empêche d’avoir son mot à dire. Son parti, qui doit « continuer de croître », ne compte pour l’instant que des bénévoles malgré ses quelque 10 000 adhérents revendiqués, un chiffre qui a quadruplé en quelques semaines. A La Réole, on pouvait entendre certains d’entre eux désarçonnés par la désorganisation du parti. Un congrès et de nouveaux statuts sont d’ailleurs programmés pour début 2025.

Pas question cette fois de se laisser prendre de court et de renouveler l’alliance avec LFI lors des prochains scrutins. « La gauche ne doit pas avoir comme destin de subir les oukases de Jean-Luc Mélenchon, sinon elle y perdra son âme », a-t-il expliqué en marge des débats. Même s’il veut que Place publique soit en mesure de présenter des candidats, il ne compte pas faire cavalier seul, mais espère convaincre « les socialistes, les écologistes » de participer à ce travail de reconstruction idéologique. Et donc d’abandonner LFI.

Pour Raphaël Glucksmann, Jean-Luc Mélenchon est à la fois un ennemi politique et une source d’inspiration tactique. L’eurodéputé, qui a entretenu dans le passé une brève relation intellectuelle avec le leader de la gauche radicale, rêve comme lui de bâtir un logiciel idéologique, qu’il pourrait élargir à d’autres formations politiques. A l’image de « L’Avenir en commun », concocté par LFI, qui a servi de base programmatique aux deux alliances de la gauche, la Nouvelle Union populaire écologique et sociale et le Nouveau Front populaire (NFP).

A La Réole, le casting des personnalités présentes dessinait déjà les contours de cette future ligne politique. Sur l’esplanade de la mairie, on pouvait croiser entre les food trucks les nouveaux hérauts autoproclamés de la social-démocratie, comme la présidente de la région Occitanie, Carole Delga (PS), ou le maire de Saint-Ouen, Karim Bouamrane (PS). « On va se retrouver, car nous voulons un nouveau projet pour la France et les Français », a martelé Carole Delga, niant toute concurrence entre ces nouvelles chapelles de la gauche modérée. L’ancien ministre de l’intérieur Bernard Cazeneuve, fondateur du mouvement La Convention en mars 2023, n’avait, à sa grande surprise, pas été convié.

D’autres opposants du premier secrétaire du PS, Olivier Faure, rêvaient, eux, d’un divorce en bonne et due forme avec Jean-Luc Mélenchon. « Il faut incarner les divergences et ne pas faire trop vivre le NFP. Maintenant, il s’agit de savoir comment on sort la sulfateuse », réfléchissait tout haut le député de l’Essonne Jérôme Guedj (PS), ancien disciple du leader de LFI. Sur la même ligne, la sénatrice du Val-de-Marne Laurence Rossignol (PS) appelait à relativiser « le mythe de l’union de la gauche », qui ne décolle pas dans les urnes.

Pas de débauchages

Toujours prompte à décocher une flèche à l’égard d’Olivier Faure, la maire de Paris, Anne Hidalgo (PS), a vu dans ce rassemblement la preuve de l’absence « de lieu de débat interne au sein du PS ». Grand absent de la journée, le chef de file des socialistes n’avait pas été invité. Raphaël Glucksmann tient à distance le député de Seine-et-Marne, auquel il reproche l’accord du NFP mais aussi de ne pas travailler. Toutefois conscient qu’il a grand besoin du parti à la rose, l’eurodéputé a essayé de rassurer les socialistes en promettant que les débauchages n’étaient pas au programme.

Les Ecologistes ont, malgré eux, donné à voir des divergences de vues. Le sénateur Yannick Jadot avait fait le déplacement, soucieux de voir émerger « autre chose que le programme des “insoumis” ». Une position à rebours de Marine Tondelier, la cheffe de file des Ecologistes, qui pense beaucoup de mal de Raphaël Glucksmann et pour qui « un candidat social-démocrate, ça ne gagne pas ».

En Gironde, on a peut-être aussi assisté au début d’une réconciliation avec les « macronistes de gauche », repentis ou pas. Seul député Place publique, qui siège dans le groupe PS à l’Assemblée, l’ex-ministre de la santé Aurélien Rousseau faisait partie des personnalités mises en valeur. L’élu garde toutefois la tête froide quant aux ambitions du chef de file de son nouveau parti : «Personne ne sait d’où va émerger la figure de la social-démocratie », avertit-il .

Egalement de la partie, le député de la Vienne Sacha Houlié, qui ne siège dans aucun groupe après avoir rompu avec la Macronie, espère qu’une nouvelle offre politique de gauche permettra cette fois de « tenir les promesses ». Au fond, qu’est-ce qui différencie ces sociaux-démocrates de l’Emmanuel Macron de 2017 ? Quand on l’interroge, Raphaël Glucksmann prend la mouche, comme si la question était incongrue. « Un rapport au pouvoir et à la démocratie très différent » , martèle-t-il.

L'Humanité
mardi 8 octobre 2024 1270 mots, p. 11

« La fraternité est le seul projet politique qui vaille »

Entretien réalisé par Emilio Meslet

Gauche Président du groupe socialiste à l'Assemblée, Boris Vallaud publie un livre où il s'interroge sur le rapport des progressistes à la vie des classes populaires rurales.

L'Assemblée nationale s'apprête à examiner le budget 2025, qui constitue une purge inédite de la dépense publique. Que peuvent les députés de gauche ? Comment voyez-vous l'avenir du Nouveau Front populaire ? Faut-il voir votre livre comme un rappel à l'ordre à une gauche que vous dépeignez déconnectée du réel ? Vous êtes élu dans les Landes, un territoire historiquement socialiste peu à peu grignoté par le RN : que s'y passe-t-il ? Les « fâchés pas fachos » sont donc, pour vous, une réalité ? Vous dites que la gauche incarne « l'ordre établi » et qu'il lui faut « reformuler la promesse des "lendemains qui chantent" ». N'est-ce pas un peu démagogique ? C'est quoi aider les gens quand on est député ? Qu'est-ce qu'être socialiste aujourd'hui ? Un écologiste, un communiste ou un insoumis pourrait faire la même réponse... La presse se fait l'écho de vos ambitions pour prendre la tête du Parti socialiste, voire pour la présidentielle. Qu'en est-il ?

Dans En permanence (Odile Jacob), essai politique où il dresse les portraits de citoyens de sa circonscription des Landes, Boris Vallaud, président du groupe socialiste à l'Assemblée, exhorte la gauche à « revenir aux choses humaines » pour endiguer la progression de l'extrême droite.

L'Assemblée nationale s'apprête à examiner le budget 2025, qui constitue une purge inédite de la dépense publique. Que peuvent les députés de gauche ?

Nous devons essayer de mettre de la justice dans le redressement des finances publiques qui, tout nécessaire qu'il est, sera brutal. Il le sera d'abord pour ceux que l'on a applaudis à 20 heures. L'effort fiscal des hyper-riches est inférieur à celui des classes moyennes comme celui des grandes entreprises à celui des PME. Ce pays souffre de l'injustice.

Comment voyez-vous l'avenir du Nouveau Front populaire ?

Nous devons travailler à une gauche utile pour la vie des Français, une gauche prête à prendre les rênes, une gauche en phase avec la société. Il y a besoin de revenir aux choses humaines. Nous avons un acquis fondamental : la mobilisation de la société civile. Nous avons besoin de travailler avec elle, tant les partenaires sociaux ont été marginalisés et infantilisés. Il nous faut cette respiration démocratique.

Faut-il voir votre livre comme un rappel à l'ordre à une gauche que vous dépeignez déconnectée du réel ?

Ce livre était une nécessité, d'abord pour moi-même, afin de prendre de la hauteur et de m'arracher au brouillard de l'époque. Nous sommes en permanence sommés de prendre des positions en cinq minutes sur tout. Alors que nous avons besoin de réfléchir, de nuance pour appréhender la complexité des choses. C'est un retour à l'essentiel pour renouer avec l'essence de la démocratie par et pour le peuple. La politique parle beaucoup ; je lui ai offert un moment où elle écoute. Et ce, à travers des portraits sensibles de vies difficiles, qui nous disent que tout est entre nos mains et qu'on peut tout reconstruire.

Vous êtes élu dans les Landes, un territoire historiquement socialiste peu à peu grignoté par le RN : que s'y passe-t-il ?

Au soir de l'élection, et c'est peut-être grotesque de le dire ainsi, j'ai ressenti une sorte de dépit amoureux. J'aime mon département, ceux qui y vivent, mais j'ai eu, même si j'ai gagné, le sentiment que la réciproque n'était pas totalement vraie. Des gens que je connais et pour qui j'ai de l'estime, voire de l'amitié, ont pu considérer que mon bulletin était moins utile à leur vie que celui du RN. Cela oblige à un examen de conscience : n'est-on pas à côté de la plaque ? A-t-on fait suffisamment ? La gauche n'est-elle pas devenue l'incarnation de l'ordre établi ? Pour connaître ces électeurs, je sais que tout n'est pas foutu. La politique qui ne parle que d'elle-même emmerde tout le monde. Et moi le premier.

Les « fâchés pas fachos » sont donc, pour vous, une réalité ?

Oui, j'y crois. Chacun défend sa colère. J'ai la conviction qu'à chaque fois que l'on donne aux gens l'occasion de se parler, de se connaître, qu'on reconnaît leur égale dignité, ils finissent par retrouver de l'estime d'eux-mêmes. Il y a un projet politique d'une France réconciliée avec des services publics, des associations, des politiques culturelles et éducatives. Contrairement à ce que j'entends, la fraternité est le seul projet politique qui vaille. C'est la seule façon d'arracher les gens à la solitude dans laquelle la société libérale les plonge.

Vous dites que la gauche incarne « l'ordre établi » et qu'il lui faut « reformuler la promesse des "lendemains qui chantent" ». N'est-ce pas un peu démagogique ?

C'est le sentiment qu'au fond, nous sommes installés dans une forme de confort et qu'on finit par faire de la politique pour nous-mêmes avant d'en faire pour les gens. Ce qui serait démagogique ou irresponsable serait de ne pas s'interroger sur ce qui s'est passé. Je suis d'un département où, dans le sillage d'Henri Emmanuelli, nous menons des politiques de gauche. Malgré tout, pour la première fois de l'histoire, le RN est au second tour dans les trois circonscriptions du territoire. Les gens ont le sentiment que rien ne change. Et qui peuvent-ils tenir pour responsables sinon ceux qui gouvernent ?

C'est quoi aider les gens quand on est député ?

Je savais ce qu'était la pauvreté mais, entre les stéréotypes et les statistiques, il y a les vies. J'ai aussi en mémoire des députés En marche qui n'avaient pas de permanence. Ils me montraient des courriers en me disant : « Mais tu réponds à ça ? » Je réponds à tout. « Tu reçois ? » Je reçois tout le monde. « Mais on n'est pas travailleurs sociaux ! » On l'est par nécessité. Nous sommes travailleur social, défenseur des droits, écrivain public, député. En ce moment, je cherche un interlocuteur à la Carsat pour une femme qui attend, depuis deux ans, sa pension de réversion. Ça rend dingue.

Qu'est-ce qu'être socialiste aujourd'hui ?

C'est abattre les frontières invisibles qui s'opposent à la fraternité humaine, les formes de domination qui empêchent de réaliser l'émancipation. C'est refuser l'ordre des choses.

Un écologiste, un communiste ou un insoumis pourrait faire la même réponse...

Peut-être et je l'espère. C'est l'histoire des socialistes que de marcher vers cet horizon, y compris dans l'exercice du pouvoir et avec les déceptions que cela suscite.

La presse se fait l'écho de vos ambitions pour prendre la tête du Parti socialiste, voire pour la présidentielle. Qu'en est-il ?

Je sais qu'on en parle. Je me pose la question dès lors qu'on me la pose. Est-ce que j'y réponds ? Non. La seule chose que dit ce livre, c'est que je veux être utile. Je veux participer au retour de la gauche au pouvoir et c'est dans cette optique que je me place.

Le Figaro, no. 24921
Le Figaro Économie, mardi 8 octobre 2024 737 mots, p. 21

Économie

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7 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

À l'Assemblée, les macronistes mettent Barnier sous pression

Hausalter, Louis, Boichot, Loris

Alors que le gouvernement de Michel Barnier doit présenter, ce jeudi, son projet de budget pour l'année 2025, le débat reste vif entre le premier ministre issu des Républicains (LR) et ses partenaires macronistes. Mardi, les députés Ensemble pour la République (EPR), dirigés par Gabriel Attal, reçoivent pour la première fois le locataire de Matignon lors de leur réunion de groupe à l'Assemblée nationale. L'occasion de confronter leurs points de vue sur les hausses d'impôts visant les plus aisés et les mesures d'économies prévues.

La ligne du groupe EPR, qui compte détailler ses propositions à la presse avant jeudi, a été définie dimanche matin, lors d'une visioconférence : plaider pour des « réformes » visant à faire des économies plutôt que pour une augmentation de la fiscalité. Laquelle risque, selon eux, d'affecter la croissance et la compétitivité.

« Il y a aujourd'hui un risque qu'on identifie, qui est de charger trop la barque sur les impôts, et à la place de cela, on va proposer plutôt des réformes et la valorisation du travail » , a exposé Gabriel Attal dimanche sur TF1. « On n'a pas encore d'informations suffisamment détaillées sur les économies que le gouvernement compte mettre en place » , pointe le député Roland Lescure, ancien ministre délégué chargé de l'Industrie.

« Poser des jalons »

Une mesure fait particulièrement débat en interne : le report de six mois de la réévaluation des pensions de retraite, initialement prévue au 1er janvier, ce qui permettrait d'économiser 4 milliards d'euros. Une partie des députés macronistes y sont favorables, au nom de la participation des retraités à « l'effort national » après plusieurs revalorisations. D'autres alertent sur les petites retraites. « Il ne faut pas (y) toucher » , a mis en garde dimanche sur BFMTV la présidente Renaissance de l'Assemblée, Yaël Braun-Pivet. Même si Michel Barnier ne compte pas mettre en cause la revalorisation du minimum vieillesse attendu en début d'année.

De manière plus générale, le groupe macroniste reproche au premier ministre de préférer activer le levier fiscal plutôt que de reprendre les réformes de structure engagées par Gabriel Attal. À commencer par celles de l'assurance-chômage ou la suppression de l'allocation de solidarité spécifique (ASS).

On pointe même quelques nouvelles dépenses annoncées par Michel Barnier. Ainsi de la généralisation du prêt à taux zéro sur tout le territoire pour sortir le logement de sa torpeur, ou de la garantie de l'État apportée aux régions organisatrices des Jeux olympiques d'hiver 2030. Un proche de Gabriel Attal griffe : « On le décrit comme « le père la rigueur » , mais en fait, il annonce des dépenses tout en augmentant les impôts. On ne voit pas de volonté de faire des réformes. »

Très remonté contre Michel Barnier depuis qu'il a dû quitter le gouvernement, Gérald Darmanin fait entendre une voix encore plus critique. Dans un entretien aux Échos, lundi, le député du Nord s'oppose de nouveau à toute hausse d'impôts : « Cette voie risque de tuer la croissance et de créer du chômage de masse ». Et d'entonner plutôt le refrain du « travailler plus » , en proposant notamment la suppression d'un deuxième jour férié ou le passage à « 36 ou 37heures » hebdomadaires dans le secteur public.

Une campagne jugée démagogique par une partie de ses collègues du bloc central, qui appellent plutôt à aider le premier ministre. « Attention aux postures ou aux trop nombreuses lignes rouges qui viendraient compliquer la tâche de Michel Barnier, prévient le député (Horizons) Jérémie Patrier-Leitus. Il faut, bien entendu, être vigilant sur le budget, mais le premier ministre ne doit pas être pris en otage pour construire un capital politique et poser des jalons pour l'avenir. Les Français ont compris qu'à date, les hausses d'impôts ne concerneraient que les plus aisés et les très grandes entreprises, de manière temporaire. »

Si l'opinion publique se montre favorable à ces mesures présentées par Michel Barnier comme des gages de « justice fiscale » , les débats s'annoncent rudes au Parlement, où tout le monde parie sur un recours à l'article 49.3 pour faire adopter le budget sans vote. En attendant, un ponte du groupe de Gabriel Attal grince : « Il y a quelques mois, les LR posaient trois lignes rouges quand ils menaçaient de nous censurer: la hausse des impôts, le gel des retraites et la révision de la loi de programmation militaire. Et aujourd'hui, un premier ministre de droite franchit ces trois lignes rouges. C'est hallucinant! » L'amorce d'un débat budgétaire à fronts renversés. L.H. ET L.B.

L'Humanité
mardi 8 octobre 2024 1143 mots, p. 14

« Il faut mettre fin aux inégalités à Sao Paulo »

Entretien réalisé par Luis Reygada

Brésil Soutenu par le président Lula da Silva pour conquérir la mairie de la plus grande ville d'Amérique du Sud, le député fédéral Guilherme Boulos s'est qualifié de justesse pour le second tour, le 27 octobre.

Que représenterait une victoire de la gauche dans une ville comme Sao Paulo ? Que signifie concrètement le bolsonarisme au niveau municipal, pour les classes populaires et moyennes ? Les inégalités et les services publics seront au coeur de votre politique gouvernementale si vous gagnez ? Un maire progressiste aurait-il assez de poids pour défaire les politiques de privatisation mises en oeuvre dans le passé ?

Plus de 155 millions d'électeurs étaient appelés aux urnes (vote obligatoire), dimanche 6 octobre, pour élire les maires et conseillers municipaux des 5 569 communes de la plus grande démocratie d'Amérique latine. Alors que, à Rio de Janeiro, le maire sortant, Eduardo Paes - un centriste soutenu par le président Lula -, a facilement conservé son poste (avec 60 % des voix), la ville de Sao Paulo reste la mère de toutes les batailles et cristallise l'affrontement entre progressisme et droite dure. Ricardo Nunes, l'actuel maire de la mégalopole de 12 millions d'habitants et candidat à sa réélection (soutenu par l'ex-président d'extrême droite Jair Bolsonaro, 2019-2022), a remporté le premier tour avec 29,5 %, suivi de moins d'un point par le candidat de la gauche, Guilherme Boulos (29 %), député fédéral et ancien militant de terrain (issu du Mouvement des sans-toit)... Tous deux s'affronteront le 27 octobre, dans un deuxième tour où la droite, qui pourra sans doute s'appuyer sur une partie des soutiens de l'extrême droitier Pablo Marçal (28 %) - déjà comparé au polémique président argentin Javier Milei - devrait s'unir pour barrer la route au candidat de la gauche.

Que représenterait une victoire de la gauche dans une ville comme Sao Paulo ?

Notre candidature est le fruit de la plus grande alliance progressiste de l'histoire des élections municipales à Sao Paulo. Nous voulons construire une ville plus sûre, plus juste, plus humaine, plus innovante et faire de Sao Paulo une terre d'opportunités pour toutes et tous. En face de nous, nous avons les alliés de Bolsonaro, qui parient sur le passé. (...) Si l'actuel maire, Ricardo Nunes, tente de paraître modéré, il a succombé aux impositions de l'ancien président Bolsonaro pour maintenir sa candidature. Pour preuve, celui qui serait son adjoint à la mairie est le colonel Mello Araujo, un ancien commandant de la Rota (les forces spéciales de la police militaire de l'État de Sao Paulo), qui s'est déjà fait remarquer par ses déclarations discriminatoires envers les habitants des quartiers pauvres, les favelas. L'autre visage du bolsonarisme est représenté par Pablo Marçal, qui attire une partie importante des partisans de l'ancien président d'ultradroite, et qui incarne tout le sentiment de colère et l'agressivité de l'extrême droite, diffusant des fausses nouvelles, et jouant à fond la carte nauséabonde de déstabilisation du processus électoral. Nunes fait l'objet d'une enquête de la police fédérale, soupçonné de détournement de fonds, et Marçal a été condamné à une peine de prison pour fraude bancaire. Tous deux sont liés à Bolsonaro, qui est ce qu'il y a de pire dans la politique brésilienne. Nous ne voulons pas que Sao Paulo soit aux mains de l'extrême droite et des milices...

Que signifie concrètement le bolsonarisme au niveau municipal, pour les classes populaires et moyennes ?

Ici, au Brésil, nous avons un exemple très concret de ce que signifie la présence de l'extrême droite milicienne au sein du pouvoir public. La ville et l'État de Rio de Janeiro ont été confrontés à la présence de la criminalité dans les institutions publiques, avec des effets très pervers pour la population : un système de santé au bord de l'effondrement, des institutions démantelées, une corruption débridée.

L'assassinat de Marielle Franco, conseillère municipale de mon parti, le Parti socialisme et liberté, tuée pour avoir lutté contre l'accaparement des terres dans les zones miliciennes de la zone ouest de Rio, avec l'implication directe des dirigeants politiques de droite, est un symbole du mal que l'extrême droite représente. Nous ne voulons pas que la même chose se produise à Sao Paulo, nous ne voulons pas que les personnes qui ont le plus besoin du soutien des autorités publiques soient négligées ou laissées aux mains du crime organisé. Outre le risque réel de voir la criminalité s'installer au sein des institutions, l'agenda de l'extrême droite creuse les inégalités et affaiblit les services publics et les politiques qui servent la population en première ligne.

Les inégalités et les services publics seront au coeur de votre politique gouvernementale si vous gagnez ?

Il ne fait aucun doute pour moi que le principal défi de la ville de Sao Paulo est de mettre fin aux inégalités. C'est pourquoi mon programme de gouvernement, qui a été élaboré avec la collaboration d'une équipe d'experts de premier ordre et de gestionnaires publics expérimentés, fait de la lutte contre les inégalités une question fondamentale. Il est inacceptable que plus de 80 000 personnes vivent dans la rue dans la ville la plus riche d'Amérique du Sud. Qu'un habitant d'un quartier riche ait une espérance de vie de plus de 80 ans alors qu'un habitant de la périphérie vit en moyenne 20 ans de moins, c'est inacceptable. Il y a un gouffre entre les habitants des quartiers riches et ceux qui vivent à la périphérie de la ville. Ce n'est bon pour personne. Nous devons avoir des politiques publiques cohérentes en matière d'éducation, de logement, de mobilité, de santé, de culture, de sécurité et d'urbanisme, qui favorisent le bien-être social et offrent des opportunités à tous.

Un maire progressiste aurait-il assez de poids pour défaire les politiques de privatisation mises en oeuvre dans le passé ?

Ce que je souhaite, c'est garantir le meilleur service public pour les citoyens, avec efficacité et à un prix jute. Là où c'est nécessaire, je suis ouvert à la recherche de partenariats entre l'État, le gouvernement fédéral et le secteur privé, tant que certains principes sont respectés, notamment en matière d'efficacité et d'intégrité. Ce que nous ne pouvons pas faire, ce sont des concessions et des privatisations qui nuisent à la population, avec une augmentation des tarifs et une détérioration des services, comme dans le cas des cimetières de Sao Paulo et de la privatisation du service de distribution d'eau et d'assainissement. L'administration publique ne doit pas être un lieu pour ceux qui veulent faire de l'argent facile et aux dépens de la population. 

L'Humanité
mardi 8 octobre 2024 594 mots, p. 12

Procès du RN : les fébriles aveux de Fernand Le Rachinel

Florent LE DU

Justice L'ex-député européen FN a reconnu, lundi, devant le tribunal, que ses assistants parlementaires n'ont jamais travaillé pour lui mais pour Jean-Marie Le Pen, en qualité de secrétaire et de chauffeur. Mais, selon lui, « tout le monde faisait cela ».

Le tribunal correctionnel de Paris a connu défenses plus heureuses. Les assistants de Fernand Le Rachinel, entre 2004 et 2009, n'ont pas travaillé directement pour lui ? Réponse de l'intéressé à la barre : « Lors de mon premier mandat, entre 1994 et 1999, nous fonctionnions déjà comme cela. » Premier à être auditionné dans ce procès des assistants parlementaires des eurodéputés FN/RN entre 2004 et 2016, le chef d'entreprise normand est apparu fébrile, confus devant le tribunal.

Fernand Le Rachinel est poursuivi pour détournements de fonds publics, pour avoir embauché Thierry Légier et Micheline Bruna, à la demande de Jean-Marie Le Pen, reconnaît le prévenu. « Cela ne me convenait pas car j'étais très impliqué dans mon mandat mais c'était le fonctionnement », a-t-il expliqué. Il ajoute, comme l'a fait Marine Le Pen la semaine dernière, que l'ensemble des collaborateurs formaient un « pool », dans lequel chaque député était censé pouvoir piocher pour être aidé, en fonction des besoins du moment. « Certes, sur le papier, c'était Micheline Bruna et Thierry Légier. Mais deux autres m'ont assisté dans mes dossiers, mesdames Bardi et Salagnac. En quelque sorte, ils étaient interchangeables, nos assistants. » Ce qui va à l'encontre du règlement du Parlement européen.

« un abus de bien social »

De plus, le récit de Fernand Le Rachinel contredit la défense de Marine Le Pen selon laquelle « le Parlement européen reproche à nos assistants d'avoir fait de la politique ». Dans le cas de Thierry Légier et Micheline Bruna, était-ce le cas ? Le premier était en réalité le garde du corps de Jean-Marie Le Pen, ce qu'a reconnu son employeur officiel, ajoutant tout de même : « À Bruxelles, il était chargé de la sécurité du groupe. » « Mais si Jean-Marie Le Pen n'y était pas, Thierry Légier n'était pas là non plus ? » a questionné la présidente du tribunal. « En effet », a reconnu le prévenu. Or, les contrats en question stipulent bien, comme l'a rappelé le tribunal, « la nature des tâches d'assistant parlementaire ouvrant (ou non) droit à prise en charge », et excluraient, selon l'accusation, les missions de sécurité.

Quant à la seconde, Micheline Bruna, elle était l'assistante personnelle de Jean-Marie Le Pen, travaillant dans son domaine de Montretout. « Elle était en charge du secrétariat, du courrier, des groupes de visiteurs et m'appelait quand Jean-Marie Le Pen souhaitait me voir, pour prendre rendez-vous », a détaillé Fernand Le Rachinel.

Pour autant, celui-ci a continué à se dire « consterné » de se retrouver devant la justice. D'une part, car, « des députés de tous partis et de tous les pays fonctionnaient de la même façon ». D'autre part, car « le Parlement était au courant et aurait dû nous prévenir ». Un argument qui a fait bondir la présidente : « Vous êtes chef d'entreprise dans une société, on a besoin de vous dire que c'est un abus de bien social de rémunérer quelqu'un qui travaille en fait pour l'entreprise de votre cousin ? » « Ce n'est pas comparable à une entreprise car l'argent aurait été dépensé de toute façon. Si Jean-Marie Le Pen avait mis les bons noms devant les bonnes cases, cette somme aurait de toute façon été dépensée », a-t-il revendiqué, remettant en cause l'idée d'un préjudice. En quittant la barre, Fernand Le Rachinel lâche un long souffle. Son audition est terminée, mais ses propos pourraient peser lourd à la fin de ces deux mois de procès.

Le Figaro, no. 24921
Le Figaro, mardi 8 octobre 2024 1419 mots, p. 5

Politique

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7 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Marion Maréchal : « J'ai décidé de lancer un mouvement politique »

La députée européenne, ancien membre de Reconquête, annonce la création de son parti : Identité-Libertés.

Laubacher, Paul

LE FIGARO. - Vous avez annoncé en début de semaine dernière une initiative politique. Est-ce que vous créez votre propre parti ?

MARION MARÉCHAL. - J'ai décidé de lancer un mouvement politique pour contribuer à la victoire du camp national. Mon objectif est de travailler à une coalition structurée aux côtés de Marine Le Pen, de Jordan Bardella, d'Éric Ciotti. Chacun avec ses spécificités, sur le modèle qui a permis la victoire de nos idées dans d'autres pays européens. Dans cette coalition, je veux porter la voix d'une droite civilisationnelle qui soit à la fois antiwoke, antiassistanat et antiracket fiscal en rompant avec le « socialisme mental » qui guide depuis trop longtemps les comptes publics. Pour convaincre un maximum de Français, nous serons plus forts à trois qu'à deux. Et la Bretonne que je suis vous dit qu'un trimaran est plus rapide qu'un catamaran, surtout quand on a le vent de face ! Soutiendrez-vous Marine Le Pen à l'élection présidentielle ? Ce sont les Français qui nous disent que le RN doit être le coeur de cette coalition en l'ayant placé comme premier parti de France. Il est donc logique que ce soit Marine Le Pen la candidate légitime du camp national. C'est pourquoi je la soutiendrai et travaillerai à construire avec elle une majorité à l'Assemblée nationale dans laquelle soit représentée la droite civilisationnelle que je porte. Comment ce mouvement s'appellera-t-il ? Il s'appellera « Identité-Libertés » (IDL), deux grands marqueurs de notre combat. La défense de notre identité, avec la réduction drastique de l'immigration, le refus de l'islamisation ou encore l'affirmation de notre héritage chrétien. La défense des libertés, pas une liberté abstraite et individualiste telle que la gauche la proclame, mais celle des libertés concrètes de plus en plus menacées. Je parle là de la liberté de conscience et de la liberté d'expression, des libertés économiques, de la liberté scolaire, en assumant de défendre une plus grande place accordée au privé à côté du public. Ce sujet est central, alors qu'on assiste à une offensive contre l'enseignement privé catholique. Pourquoi créer ce mouvement politique maintenant ? Parce que la situation est dramatique : la France est asphyxiée par la dette ; le communautarisme fracture tout le territoire, l'islamisme menace toujours ; chaque jour, nous découvrons le prénom d'une nouvelle victime du laxisme judiciaire. Et parce que nous devons préparer dès maintenant la victoire de demain. Malgré l'indéniable progrès en termes de voix, le camp national n'a pas réussi à rassembler assez de Français. Il faut faire mieux et travailler avec toutes les forces utiles, jusqu'à Nicolas Dupont-Aignan. Il faut combler les manques, convaincre les Français encore réticents. C'est ce que je souhaite faire en continuant de porter la voix de ceux qui m'ont fait confiance aux européennes et aspirent à l'union, mais aussi la voix des orphelins de droite, comme ceux qui ont cru en Philippe de Villiers ou François Fillon.

Pourquoi, selon vous, la coalition entre Marine Le Pen et Éric Ciotti n'a pas gagné ces législatives anticipées ? Dans des dizaines de circonscriptions, il n'a manqué que quelques points, notamment les voix des Français plus urbains, plus âgés et plutôt retraités, en particulier dans l'ouest de la France. Il faut aller convaincre ces Français, de droite voire du centre droit, qui ont refusé de « faire barrage » en s'abstenant, mais qui, pour autant, n'ont pas franchi le pas. Avec IDL, je veux consacrer mon énergie à cette mission décisive. Qui vous rejoint dans la création de ce mouvement ? Qui en sera le président ? Je suis la présidente d'Identité-Libertés. Nous avons la chance de compter d'ores et déjà des parlementaires : les trois députés européens élus à mes côtés - Guillaume Peltier, Nicolas Bay et Laurence Trochu - et les trois députés élus aux législatives avec le soutien de la coalition d'union nationale, Thibaut Monnier, Anne Sicard et Eddy Casterman. Membres du groupe des Européens conservateurs et réformistes au Parlement européen, nous sommes les alliés officiels en France de plusieurs partis au pouvoir en Europe, dont Giorgia Meloni, présidente du Conseil italien. À Bruxelles, nous avons réussi à briser le « cordon sanitaire » par l'élection à plusieurs postes clés de membres de notre groupe. La délégation française que je dirige a obtenu plusieurs postes de vice-présidents. Cela nous permet d'avoir une influence sur les politiques menées. Je souhaite réussir en France ce que nous avons réussi en Europe en brisant ce « cordon sanitaire ». Je vais donc démarrer une tournée des régions, et initier la création de nos cercles locaux en vue des élections municipales. Votre positionnement rappelle beaucoup celui d'Éric Zemmour et de Reconquête... Mes convictions n'ont pas changé depuis que je suis rentrée en politique en 2012, mais ce qui me sépare aujourd'hui de Reconquête, c'est un désaccord politique. J'avais rejoint Éric Zemmour en 2022 sur la promesse de l'union des droites, position que je défendais déjà quand j'étais au Front national. Mais durant les européennes, la direction de Reconquête souhaitait faire de Jordan Bardella notre principal adversaire quand je souhaitais m'attaquer d'abord à la gauche. Cette promesse d'union a été définitivement reniée quand ils ont fait le choix de présenter un maximum de candidats face à la coalition RN-Ciotti. Pour rester cohérente, je ne pouvais pas suivre cette décision. J'ai donc fait le choix de soutenir l'union entre le RN et Éric Ciotti. Plus de 1 million de Français, soit 82 % des électeurs qui ont voté pour ma liste aux élections européennes, ont suivi ma démarche en votant pour cette union. Avec une grande partie des cadres de Reconquête, nous avons dit qu'il était irresponsable d'affaiblir le camp national alors que le Nouveau Front populaire pouvait l'emporter. En guise de réponse, nous avons tous été exclus par la direction et une campagne de diffamation a été lancée contre moi. Je reconnais volontiers tout ce qu'Éric Zemmour a apporté dans le débat public, mais cette posture l'a enfermé dans une impasse politique contre-productive pour notre pays. Une question importante va être soulevée par le RN à l'Assemblée nationale dans quelques jours : l'abrogation de la réforme des retraites. Faut-il la voter, selon vous ? Ma position personnelle ne vous surprendra pas : j'ai soutenu un allongement de l'âge légal, je souhaite une réforme du régime de la fonction publique et je considère qu'il faut ouvrir une part de capitalisation. Il faudra voir exactement comment ce texte évolue, comment il est amendé. Le but étant évidemment, toujours, de travailler en bonne intelligence.

Comment jugez-vous les premiers pas de Michel Barnier ? Son discours de politique générale était à l'image de son parcours politique, sans rupture et sans audace. Un discours de consensus dans lequel il a distribué des croquettes à tout le monde dans l'espoir que son gouvernement puisse tenir le plus longtemps possible. C'est un gouvernement provisoire dont la longévité sera probablement aussi réduite que les marges de manoeuvre. Permettez-moi de ne pas réussir à m'enthousiasmer. Espérons qu'il s'attelle au moins à soigner la grave crise démocratique dans laquelle nous sommes, en initiant une réforme pour la proportionnelle ou, ce qui a ma préférence, un scrutin uninominal à un tour, pour que le nombre de députés corresponde davantage au poids électoral réel de chaque camp. Le nouveau ministre de l'Intérieur, Bruno Retailleau, a provoqué une polémique en affirmant que l'État de droit n'était pas « sacré ». Êtes-vous d'accord avec lui ? Quand l'État de droit devient le droit de voir sa fille se faire violer et tuer par un clandestin sous OQTF alors oui, il doit évoluer de toute urgence. Nous sommes face à un « coup d'État de droit » : la gauche perd politiquement dans les urnes mais maintient son pouvoir juridiquement par les tribunaux. Le Conseil constitutionnel censure massivement une loi sur l'immigration, son président nous interdit un référendum sur le sujet, le Conseil d'État nous oblige à accorder l'asile à un Algérien qui a agressé sexuellement un mineur... L'État de droit échappe à la souveraineté du peuple pour devenir un outil idéologique manipulé par des jurisprudences interprétatives. Il faut revenir au bon sens, l'État ne doit bien sûr pas outrepasser le droit mais le droit doit permettre à l'État d'assurer ses missions fondamentales, dont la première est de garantir la sécurité des personnes. Le chemin est long : Bruno Retailleau a déjà reculé, sous la pression. Notre pays a désespérément besoin d'une droite qui ne baisse pas les yeux devant la gauche. Nous serons cette droite avec l'aide de tous les Français qui désirent nous rejoindre. - P. L.

L'Humanité
mardi 8 octobre 2024 518 mots, p. 15

Kaïs Saïed, une réélection sous haute abstention

Marie Penin

Tunisie Le président sortant devrait être déclaré vainqueur, selon les premières estimations dévoilées dimanche. Un scrutin marqué par une très faible participation. Les résultats définitifs sont attendus au plus tard le 9 octobre.

Dans un climat de répression et de restriction des libertés, l'élection présidentielle de dimanche 6 octobre, qualifiée de « scrutin faussé » en faveur de Kaïs Saïed, permet au président sortant de renforcer son pouvoir pour un second mandat. Avec 89,2 % des suffrages, selon les estimations publiées dimanche par l'institut Sigma Conseil, Kaïs Saïed devance largement ses deux adversaires : Zouhair Maghzaoui, député de gauche et ancien allié du président, avec 3,9 % des voix, et Ayachi Zammel, industriel libéral méconnu, qui en a recueilli 6,9 %. Ce dernier, condamné à douze ans de prison à quelques jours du scrutin, n'a pu mobiliser qu'une faible portion de l'électorat. Les résultats préliminaires de l'Instance supérieure indépendante pour les élections (Isie) étaient attendus lundi soir.

Le taux de participation, estimé à 27,7 %, est en nette baisse par rapport aux 45 % enregistrés lors du premier tour de la présidentielle de 2019. Pour Mouna Dachri, responsable du programme Maghreb à la Fédération internationale pour les droits humains (Fidh), ce chiffre traduit une « apathie certaine du peuple tunisien, qui se détourne de plus en plus de la vie politique ». Plusieurs facteurs expliquent ce désintérêt : la crise économique, qui éloigne les Tunisiens des urnes, ainsi que l'absence de véritable campagne électorale. « Les Tunisiens ont été conviés à voter pour un scrutin dont ils ne savaient presque rien », explique Kamel Jendoubi, ancien ministre (2015-2016) et militant des droits de l'homme.

Des opposants contraints au silence

La société civile dénonce de nombreuses irrégularités dans le processus électoral. L'éviction par l'Isie de 17 candidats sérieux, la « neutralisation » d'Ayachi Zammel, seul candidat autorisé de l'opposition, ainsi que la nomination des membres de l'Isie par décret sont des signes du verrouillage du scrutin orchestré par Kaïs Saïed. « Les opposants ont été contraints au silence ou à la prison », souligne Mouna Dachri, de la Fidh.

De plus, l'absence de débats ou de meetings électoraux a laissé l'opposition sans aucune possibilité de se faire entendre, tandis que la stratégie du président, consistant à criminaliser ses adversaires, lui a permis de monopoliser l'espace médiatique.

La société civile tunisienne redoute une poursuite de la « dérive autoritaire » de Kaïs Saïed, renforcée par cette élection qui semble lui apporter une nouvelle légitimité. Dans un discours prononcé dimanche soir, le président tunisien a annoncé la couleur de son second mandat, affirmant son intention de « poursuivre la révolution de 2011 » et de construire « un pays nettoyé des corrompus et des complots ». Il a également martelé que « la Tunisie restera libre et indépendante, et n'acceptera jamais l'ingérence étrangère », en s'appuyant une fois de plus sur un discours complotiste et populiste. Face à ce nouveau coup de force, la Fidh craint une intensification de la répression à l'encontre des partis politiques et des associations tunisiennes. Plusieurs organisations ont déjà été convoquées par la brigade économique, dans le cadre d'un projet de loi visant à interdire le financement étranger des associations. 

L'Humanité
mardi 8 octobre 2024 137 mots, p. 10

À l'AFP, un siège pour le RN

C'était la solution « la moins pire ». Député RN du Pas-de-Calais, Bruno Bilde s'est vu attribuer, le 2 octobre, un siège au conseil supérieur de l'Agence France-Presse (AFP), par les membres de la commission Culture de l'Assemblée nationale. Pour éviter de confier à l'extrême droite d'autres sièges en jeu, comme ceux du conseil d'administration de Radio France ou de France Télévisions, qui donnent accès à des documents sensibles et à un droit de vote sur certaines décisions, le NFP et la majorité présidentielle ont choisi le conseil supérieur de l'AFP, poste beaucoup moins stratégique. L'ancien adjoint au maire d'Hénin-Beaumont est déjà bien connu pour ses relations houleuses avec la presse : intimidations et boycott de la Voix du Nord, plusieurs attaques envers l'AFP elle-même, dont un procès en diffamation, remporté par l'agence...

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mardi 8 octobre 2024 279 mots, p. AUJM6
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7 octobre 2024 - Le Parisien (site web)
8 octobre 2024 - Le Parisien

35 heures Comme un air de déjà-vu...

35 heures

Comme un air de déjà-vu... Ce lundi, Gérald Darmanin propose dans « les Échos » de « mettre fin définitivement aux 35 heures » et de renvoyer le temps de travail au dialogue « dans l'entreprise en échange d'intéressement et de participation ». Le sujet n'est pas nouveau... Il avait même permis à Emmanuel Macron, alors ministre de l'Économie de François Hollande, en 2014, de s'installer dans le débat politique au lendemain même de sa prise de fonctions.

Pour Gérald Darmanin, qui aujourd'hui se pose en garant du temple de la politique d'Emmanuel Macron (défiscalisation des heures supplémentaires, baisse des impôts, etc.), rien d'innocent à reprendre ce débat, aussi clivant à gauche que définitif à droite, aussi important pour les syndicats que crucial pour les entreprises. Manière de continuer de mettre la pression sur Michel Barnier pour mieux engager son bras de fer.

Pour l'ancien ministre de l'Intérieur, il faut travailler plus. Seule manière de préserver notre système social. On peut le faire en décalant l'âge de départ à la retraite, en supprimant un jour férié public-privé (ce qu'il propose aussi) ou en augmentant la durée du temps de travail. Michel Barnier avait demandé des propositions pour faire des économies; le député du Nord le prend au mot. Le temps de travail peut être mentionné dans le projet de loi de finances.

Le message envoyé est tout aussi politique : montrer surtout qu'il peut être le parfait candidat à Matignon pour rassurer les marchés sur sa capacité à réformer. Montrer au bloc central qu'il peut poursuivre le « en même temps ». Montrer à Michel Barnier qu'il ne lui laissera rien passer en affichant son omniprésence sémantique et médiatique.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mardi 8 octobre 2024 734 mots, p. AUJM6
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8 octobre 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Barnier dans l'ornière

Semaine de tous les dangers pour le Premier ministre qui doit présenter ce jeudi le budget 2025. Mais avant cela, dès ce mardi, il est reçu par les députés macronistes.

Alexandre Sulzer et Pauline Théveniaud

À Matignon, on serre les dents. « Jusqu'alors, nous étions dans une phase de présentation des équilibres politiques. Là, cette semaine, on va s'adresser aux Français et ce ne sera pas la période où l'on va annoncer de bonnes nouvelles », glisse une source proche du Premier ministre. Au menu, la très périlleuse présentation du projet de loi de finances (PLF) et du projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) ce jeudi en Conseil des ministres. Objectif : 60 milliards d'euros (Mds€) d'économies, soit 2 % du PIB. Mais avec quelles marges de manoeuvre et surtout quels appuis à l'Assemblée ?

Alors que les ténors de sa propre coalition font monter la pression, Michel Barnier est au pied du mur, quasi certain de devoir passer par un 49.3, et donc soumis au risque de la censure. « Dans le cadre du budget, un accident est possible », grimace un cadre du camp présidentiel.

Des mesures explosives

Derrière ces grandes masses budgétaires se cachent des mesures explosives, comme le report de six mois de l'indexation des pensions de retraite sur l'inflation ou le relèvement « au-delà » de 32,44 € le mégawattheure de la taxe sur l'électricité dite TICFE, auxquelles les ténors d'Ensemble pour la République (EPR) sont opposés. Gabriel Attal et Gérald Darmanin l'ont ainsi rappelé ce week-end, tout en formulant leurs propres propositions : suppression d'un deuxième jour férié ou fin des 35 heures pour Darmanin, faire mieux respecter les 35 heures et réformer l'assurance chômage pour Attal... Même le président de la République s'y est mis, enjoignant à son Premier ministre de « construire la solution » avec eux.

Autant dire que Michel Barnier devra donner des gages lors de la réunion du groupe EPR à laquelle il assistera ce mardi. « Il était temps », grince un Marcheur, d'autres soulignant que le groupe est - a minima - dans l'expectative, quand il ne dresse pas des lignes rouges comme sur les impôts.

« Le levier fiscal doit être le dernier levier. Et on est opposés à la hausse des cotisations sociales. On va être très attentifs à ce que le maximum soit fait en matière de réduction des dépenses, exigeants sur la question des réformes structurelles, sur l'assurance chômage, le millefeuille territorial », prévient Thomas Cazenave, ancien ministre chargé des Comptes publics. Dans l'après-midi, le groupe EPR tiendra d'ailleurs une conférence de presse pour présenter ses propres propositions en matière d'économies et de réformes.

Ce qu'avait déjà fait la Droite républicaine la semaine dernière... Le président du groupe, Laurent Wauquiez, avait fait part de ses « préoccupations » au Premier ministre au sujet des pensions de retraite. Un sujet d'autant plus explosif qu'il percute de plein fouet les seniors, le coeur de l'électorat de la fragile coalition.

« On va déjà mettre un projet sur la table »

Ce mardi, Michel Barnier devra aussi affronter sa première motion de censure, déposée par le Nouveau Front populaire, qui dénonce un des « textes budgétaires les plus austéritaires de ces vingt-cinq dernières années ». Puis, mercredi, il fera face au verdict du Haut Conseil des finances publiques qui rendra son avis sur sa copie. Avant que le PLF commence vendredi son chemin à l'Assemblée en commission des Finances. Une épreuve du feu.

« On voit qu'il y a beaucoup de gens qui sont force de proposition », sourit-on dans l'entourage du Premier ministre, pas dupe des jeux d'appareil. Que pense Matignon des propositions budgétaires portées par exemple par Gérald Darmanin ? « Ce sont celles d'un député qui est libre de sa parole », répond-on. Au ministère des Relations avec le Parlement, Rue de Varenne, on réaffirme « être ouvert à toutes les propositions à condition qu'elles compensent financièrement les mesures amendées ». Mais ces modifications éventuelles sont renvoyées à la discussion parlementaire. « Il y aura des améliorations, le chemin ne s'arrête pas à la présentation du PLF. Mais on va déjà mettre un projet sur la table, on ne va pas commencer à trouver des itinéraires bis sur chaque mesure », explique-t-on dans l'entourage du Premier ministre. « Le problème, c'est que ça va gueuler sur tout, observe un conseiller ministériel. Donc si on commence à reculer sur ce qui fait gueuler, on ne fait plus rien... » Rue de Varenne, les mâchoires ne sont pas près d'être desserrées.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mardi 8 octobre 2024 607 mots, p. AUJM7
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7 octobre 2024 - Le Parisien (site web)
8 octobre 2024 - Le Parisien

Marion Maréchal tente un nouveau départ

La nièce de Marine Le Pen doit officialiser la création de sa propre structure partenaire du RN.

Alexandre Sulzer et Quentin Laurent

Et un petit nouveau, un ! Marion Maréchal devait officialiser cette semaine le lancement de son nouveau parti politique. Il sera finalement baptisé Identité-Libertés comme elle l'a révélé dans une interview donnée au « Figaro ». Le grand public avait perdu de vue la tête de liste de Reconquête aux européennes de juin dernier, à l'occasion d'une - très prévisible mais spectaculaire - séparation avec Éric Zemmour. La revoilà dans le rôle complexe de cheffe d'une « structure politique autonome du Rassemblement national », précise son équipe, mais « complémentaire » du RN avec lequel ses trois députés siègent au Palais-Bourbon. Un positionnement déjà proche de celui d'Éric Ciotti qui, lui, a son propre groupe parlementaire.

Embouteillage à l'extrême droite

Plus question en tous les cas, comme lorsqu'elle avait rejoint Éric Zemmour, d'entrer en concurrence frontale avec sa tante Marine Le Pen, avec laquelle les liens se sont retissés au cours des derniers mois. « Marion veut être utile. Elle n'est pas débordante d'ambition », veut rassurer son entourage. « Elle est cohérente avec ce qu'elle a toujours fait. La politique, ce n'est pas un conflit de personnes permanent. Qui est le candidat naturel du camp national ? C'est Marine Le Pen. Dire qu'elle ne peut pas gagner, comme le fait Zemmour, est aujourd'hui suicidaire. C'est perçu comme une bataille d'ego que les 11 millions d'électeurs patriotes (soit le nombre de voix recueillies par le RN et le parti de Ciotti aux dernières législatives) ne supportent plus », développe l'un de ses proches.

« Marion se voit plus comme une supplétive que comme une concurrente. Nous, on est indépendants », répond-on, en retour, à Reconquête où l'on voit dans cette création de parti la démonstration d'une « trahison » dénoncée depuis plusieurs mois.

Le camp Maréchal ne cache pas que ce lancement doit être accompagné d'une « phase pédagogique » pour revenir sur les divergences stratégiques avec Zemmour et justifier le rapprochement avec Marine Le Pen : « Ça sera plus facile à expliquer que l'éloignement avec Marine... » Pour exister dans un paysage politique d'extrême droite embouteillé, notamment vis-à-vis de l'Union des droites pour la République (UDR) de Ciotti, son camp table avant tout sur sa notoriété. « Le plus important en politique, c'est l'incarnation. Marion Maréchal est la troisième personnalité préférée des électeurs RN, loin devant Ciotti ou Zemmour », se félicite un fidèle.

Elle souhaite s'imposer sur les sujets sociétaux

« Ciotti n'a que des inconnus avec lui. Et son parti est très centré sur les Alpes-Maritimes. Peu de gens se disent : L'avenir, c'est Ciotti ! » griffe un « marioniste » qui souligne aussi que la trentenaire peut compter sur des parlementaires à elle à l'Assemblée nationale, au Sénat et au Parlement européen. Pour se différencier, Marion Maréchal entend préempter davantage les sujets sociétaux, sur lesquels elle assume des convictions conservatrices, peu au goût de son rival niçois. Quant à la coexistence avec le RN, elle reste fragile. « Marine a envie que ça se passe bien avec Marion », glisse un proche de la nièce. Mais pas à n'importe quel prix.

Dans « le Parisien » - « Aujourd'hui en France », la patronne a déjà fait savoir qu'elle attendait des trois députés marionistes la même discipline de vote que ses autres élus. « Au RN de comprendre que Marion peut être un flotteur. Ça prendra du temps », veut croire un conseiller de l'eurodéputée. « Marion n'est pas notre alliée. C'est une personnalité avec trois amis qui sont députés », tranche sèchement un membre du premier cercle de Marine Le Pen. Reprenant une sémantique réservée habituellement aux étrangers, un député RN en vue lance : « S'ils s'assimilent, ça ira ! »

Le Monde
France, mardi 8 octobre 2024 901 mots, p. 16
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5 octobre 2024 - Le Monde (site web)
6 octobre 2024 - La Matinale du Monde

Michel Barnier renonce à faire voter un projet de loi de finances rectificative

Un tel vote serait compliqué politiquement et non indispensable, selon l’exécutif

Denis Cosnard

La question a été tranchée ces tout derniers jours. Malgré la grave dérive des comptes publics et la pression de certains députés, le premier ministre, Michel Barnier, a renoncé à faire voter une loi de finances rectificative d’ici à la fin de l’année. Trop compliqué sur le plan politique, et pas absolument indispensable sur le plan financier, selon l’exécutif. L’information, dévoilée par L’Opinion, a été confirmée, samedi 5 octobre, au Monde.

Sur le papier, l’adoption d’une loi de finances rectificative, appelée aussi « collectif budgétaire », paraissait une solution de bon sens face au dérapage du déficit public. Les lois de ce type sont les seules qui permettent de modifier en cours d’année, de manière significative, le budget de l’Etat voté en décembre.

En février, quand de premiers signaux ont montré que le budget 2024 serait très difficile à tenir, Bruno Le Maire, alors ministre de l’économie, a d’ailleurs milité pour faire voter une telle loi avant l’été. Le président de la République, Emmanuel Macron, a écarté cette proposition, pour ne pas assombrir la campagne des élections européennes de juin avec de mauvaises nouvelles sur les comptes publics. Fidèle soldat, M. Le Maire a tenté de corriger le tir par d’autres moyens. Après un décret annulant, en février, 10 milliards d’euros de crédits, d’autres dépenses de 16,5 milliards d’euros ont été provisoirement gelées en juillet.

A l’arrivée de Michel Barnier à Matignon, le 5 septembre, la question s’est posée avec encore plus d’acuité. Alors que le déficit public se creuse jour après jour, et risque d’atteindre, sur l’ensemble de l’année, 6,1 % du produit intérieur brut au lieu de diminuer comme prévu, il semblait logique de préparer un collectif budgétaire. Il aurait permis de donner un coup de frein vigoureux aux dépenses, en annulant plusieurs milliards d’euros de crédits. Il aurait aussi été l’occasion de relever, dès 2024, certains impôts, comme la taxe sur les profits des compagnies d’électricité, ou de taxer les rachats d’actions, sans attendre 2025. Enfin, une telle loi rectificative aurait offert à Michel Barnier la possibilité de traduire d’emblée dans les faits sa volonté de réorientation de la politique économique et budgétaire.

De nombreux responsables ont poussé le nouveau premier ministre à retenir cette option. Dont, de nouveau, Bruno Le Maire. « On ne peut pas attendre 2025 », a aussi plaidé un de ses fidèles, le député macroniste du Bas-Rhin Charles Sitzenstuhl. Eric Coquerel (La France insoumise), le président de la commission des finances à l’Assemblée nationale, a également réclamé que les décisions budgétaires d’urgence passent par un débat au Parlement, plutôt que par des décrets ou des ordonnances.

Michel Barnier en a, à ce stade, décidé autrement. Avec trois arguments. D’abord, une affaire de calendrier. Le gouvernement a déjà eu du mal à boucler son projet de budget pour 2025, qui devrait être transmis, vendredi 11 octobre, à l’Assemblée nationale, avec dix jours de retard sur les délais légaux. Ajouter un collectif budgétaire à un programme parlementaire déjà très tendu risque donc d’être techniquement délicat, considère le gouvernement.

Mesures réglementaires

Ensuite, le projet se heurte à l’évidence à un gros obstacle politique. Avec une Assemblée sans majorité, le budget 2025 aura déjà du mal à être adopté, et le gouvernement Barnier risque de tomber à chaque fois qu’il voudra passer en force en recourant à l’article 49.3 de la Constitution. Dans ces conditions, faut-il vraiment une loi de finances rectificative, qui offrirait de nouveaux angles d’attaque aux oppositions ? « Mieux vaut mettre le paquet sur le budget 2025 », juge une cheville ouvrière du gouvernement, tenue à l’anonymat.

Enfin, les experts de Bercy estiment qu’un tel texte n’est pas « strictement nécessaire » sur le plan budgétaire. « Malgré les vents contraires, les mesures déjà prises devraient suffire pour atterrir aux 6,1 % de déficit public annoncés cette semaine », juge l’un d’eux. Et tant pis si ce nouvel objectif se situe très loin des 4,4 % de déficit initialement visés pour 2024.

Sans collectif budgétaire, il reste possible de freiner quelques dépenses par des mesures réglementaires. Le gouvernement compte aussi reporter en 2025 certains crédits qui avaient été votés pour 2024. Ce type de report est en principe limité à 3 % des crédits initiaux de chaque programme de l’Etat. A titre exceptionnel, l’exécutif compte outrepasser cette règle dans huit domaines, selon un projet d’article du budget 2025, validé le 1er octobre en réunion interministérielle et consulté par Le Monde. Ces reports concernent le remboursement des dépenses de campagne des candidats aux élections législatives de cet été, des projets immobiliers de diverses juridictions administratives, des investissements liés à la rénovation énergétique ou encore des aides à la reconstruction pour des dégâts causés par la tempête Alex de 2020.

Le projet de budget pour 2025 pourrait aussi comporter quelques dispositions concernant l’exercice 2024, à titre exceptionnellement rétroactif. Enfin, le gouvernement peut, s’il le souhaite, soumettre au Parlement une « loi de fin de gestion », une sorte de minicollectif budgétaire portant uniquement sur les dépenses. Avec le risque de se cogner à une Assemblée hostile.

La Croix, no. 43041
Monde, mardi 8 octobre 2024 586 mots, p. 11
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7 octobre 2024 - La Croix (site web)
8 octobre 2024 - La Croix International (web site)

Kaïs Saïed remporte la présidentielle tunisienne, l’opposition s’en remet à l’armée

Jean-Baptiste François

Malgré les protestations de l’opposition sur l’intégrité du scrutin, le président sortant a remporté l’élection de dimanche 6 octobre à 89 % des voix, avec 27 % de participation, selon les premières projections.

Avant même que les résultats officiels ne tombent, le visage des trois candidats s’est affiché dès 21 heures, dimanche soir, à la télévision nationale, assortis de leurs scores respectifs. Le président sortant Kaïs Saïed, réélu à 89,2 % des voix, s’est taillé la part du lion. Loin, très loin derrière lui, Ayachi Zammel, industriel libéral qui a fait campagne depuis sa cellule – devant répondre à des accusations de faux parrainages – s’est contenté de 6,9 %. Il ne restait que des miettes pour le député de la gauche panarabe Zouhair Maghzaoui, dont la ligne souverainiste ne diffère guère de celle du maître de Carthage : 3,9 % des suffrages.

Kaïs Saïed n’a pas de quoi triompher. Jamais une élection présidentielle n’avait connu une participation aussi basse (27,7 %) depuis le printemps arabe de 2011. Cela ne l’a pas empêché d’empocher sa victoire, soulignant que les sondages à la sortie des urnes sont « comme dans tous les pays proches de la réalité ». Sur un ton martial, le président réélu a promis de « poursuivre la Révolution de 2011 » et de bâtir « un pays nettoyé des corrompus et des complots ». Plusieurs centaines de partisans sont descendus sur l’avenue Bourguiba du centre de Tunis pour célébrer la victoire de leur candidat. Zouhair Maghzaoui, lui, a immédiatement dénoncé « une manœuvre »de préparation des esprits, avant de s’en remettre aux militaires, jugés comme les seuls remparts contre le pluralisme de façade d’un régime qui tombe dans l’autoritarisme. « Je veux demander à nos forces de sécurité et notre armée de protéger le processus électoral de tous les dangers qui le guettent »,a-t-il déclaré dans une réunion d’urgence.

Les Tunisiens placent encore beaucoup de crédit dans l’armée, réputée avoir tout fait pour éviter un bain de sang lors de la chute de Ben Ali en 2011. Les militaires avaient aussi appuyé le coup de force de Kaïs Saïed, le 25 juillet 2021, envoyant des chars devant l’Assemblée nationale. Ils ne se sont pas directement mêlé de la campagne, mais depuis quelques semaines, des « divergences sur des dossiers stratégiques » avaient commencé à se faire sentir chez certains généraux, à en croire le site d’investigation Africa Intelligence, notamment sur la gestion du scrutin. Cela avait entraîné un mois avant l’échéance un vaste remaniement ministériel, et le bannissement de l’exécutif de deux hauts gradés.

Alors que les résultats officiels sont attendus lundi 7 octobre dans la soirée, l’opposition, réunie dans un collectif de vingt associations et neuf partis, dénonce une « mascarade ».Elle devait se joindre à des manifestations le soir même dans les rues de Tunis. Les recours juridiques devraient pleuvoir, pour contester une élection courue d’avance, qui a notamment écarté trois partis d’opposition malgré une décision du tribunal administratif de les réintégrer dans la course présidentielle.

Quant aux observateurs électoraux issus de la société civile (Mourakiboun, « les contrôleurs »), ils n’ont pas pu faire leur travail pour la première fois depuis la révolution de 2011. Mais Kaïs Saïed a pris les devants, en faisant changer la loi électorale à seulement dix jours de l’échéance, pour rendre les objections bien plus difficilement recevables.

Le Figaro, no. 24921
Le Figaro, mardi 8 octobre 2024 860 mots, p. 5

Politique

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8 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

À l'Assemblée nationale, Michel Barnier déjà face à sa première motion de censure

Sans le soutien du Rassemblement national, le texte du Nouveau Front populaire n'a quasiment aucune chance de renverser le gouvernement mardi après-midi.

Bordas, Wally, Galiero, Emmanuel

Michel Barnier va devoir s'y habituer. Ce mardi après-midi, le premier ministre est de nouveau attendu à la tribune de l'Assemblée nationale. Une semaine après son discours de politique générale, il ne va pas présenter une nouvelle fois sa feuille de route, mais se défendre contre le Nouveau Front populaire (NFP), dont les 192 députés ont déposé la première motion de censure de son mandat. Un texte qui, à défaut de pouvoir renverser le gouvernement, vise à sanctionner la décision d'Emmanuel Macron de nommer à Matignon une personnalité issue des Républicains au lieu de choisir Lucie Castets, candidate désignée par la gauche après les législatives anticipées.

Autre motif avancé par le NFP : les «orientations politiques du gouvernement Barnier». Notamment le refus par l'exécutif d'abroger la réforme des retraites et la volonté affichée de réaliser plusieurs dizaines de milliards d'euros d'économies budgétaires. «Le premier ministre n'a pas demandé de vote de confiance. Nous organisons donc un vote de défiance», résume Boris Vallaud, président du groupe socialiste et premier signataire de cette motion.

C'est Olivier Faure, patron du PS, qui défendra ce texte dont les chances de réussite sont quasiment nulles. Car, si Michel Barnier ne possède qu'une très courte majorité relative à l'Assemblée - en comptant Les Républicains et les macronistes -, seule une alliance du NFP et du Rassemblement national peut menacer la coalition gouvernementale. Or Marine Le Pen a d'ores et déjà fait savoir que ses troupes épargneraient pour l'instant le premier ministre. «Ce n'est qu'à vos actes que nous vous jugerons et, contrairement à d'autres, jamais sur la base de postures puériles (...). Nous entendons plus que jamais être une force de construction», a fait savoir la semaine dernière la double finaliste de la présidentielle. Avant que la porte-parole du groupe RN, Laure Lavalette, ne mette définitivement fin au suspense deux jours plus tard sur France 2 : «La situation de la France est tellement chaotique que voter cette motion de censure a priori, censurer ce gouvernement a priori, n'aurait pas de sens.»

Comme ses prédécesseurs Élisabeth Borne et Gabriel Attal, le nouveau premier ministre va donc devoir se frotter à cet exercice tout en sachant que son gouvernement ne tombera pas. «Il aborde cette motion de censure de manière très sereine. D'abord, parce qu'elle était attendue, puisqu'elle était annoncée avant même qu'il ait pu prononcer le premier mot sur son projet. Ensuite, parce qu'il veut redire la nécessité de travailler ensemble en répétant sa méthode: écoute, dialogue et respect», fait-on savoir dans son entourage.

À Matignon, on refuse de répondre à toutes les polémiques qui surgissent régulièrement depuis la rentrée. On explique que Michel Barnier veut tenir son cap de la manière la plus claire possible en admettant que la solution politique reste entre les mains des parlementaires. Et, avant l'arrivée du grand débat budgétaire prévu cette semaine - première épreuve du feu pour le gouvernement -, le premier ministre veut mettre toutes les chances de son côté. Ses derniers messages bienveillants à l'égard de Gabriel Attal, président du groupe macroniste EPR - devant lequel il doit s'exprimer mardi -, s'inscrivent dans cette logique constructive consistant à rassurer tous les camps de cette majorité relative avec laquelle il espère faire passer le projet de loi de finances 2025 (PLF). Pourquoi pas sans passer par la force, en évitant, idéalement, le recours au 49.3 ? Car si tel devait être le cas, le risque de censure serait alors bien plus grand.

Avant que les débats ne soient lancés, le message de Michel Barnier reste donc volontairement ferme et ouvert. Ferme sur la nécessité de trouver un plan à 60 milliards (40 milliards d'économies et 20 milliards de hausses d'impôts ciblées), et ouvert sur le travail parlementaire qui devra s'engager, au sein duquel il n'exclut pas de puiser de nouvelles idées, à condition que celles-ci ne dévient pas des objectifs fixés et chiffrés. Mardi, les équipes de Matignon étaient penchées sur les propositions émanant des différents groupes ou des différentes personnalités politiques. «Le premier ministre propose des choses, mais l'idée est de trouver des compromis. Toutes les propositions seront examinées et, sans doute, le gouvernement proposera, lui aussi, un certain nombre d'amendements», indique-t-on à Matignon.

Avant la présentation du budget, jeudi en Conseil des ministres, les proches du premier ministre veulent croire au bénéfice d'un climat de confiance préalable et à la possibilité de dégager une majorité la plus large possible. Mais Michel Barnier le sait, il devra faire avec les coups de pression répétés des élus macronistes comme de ceux de ses amis de droite. Avec toujours, du côté du RN, cette «bienveillance» temporaire, qui peut, du jour au lendemain, devenir hostilité. Un député nationaliste prévient d'ailleurs : «Si nos lignes rouges ne sont pas respectées pendant les débats sur la loi de finances, nous ne nous interdisons évidemment pas de déposer et de voter une motion de censure.» Manière de maintenir l'épée de Damoclès. W B ET E.G.

Le Monde
7-Octobre, un an après, mardi 8 octobre 2024 1094 mots, p. 10

La position de LFI, cause de fractures à gauche

Depuis un an, les « insoumis » ont érigé la cause palestinienne en axe de campagne électorale

Sandrine Cassini

Lundi 7 octobre marquera la date du premier anniversaire des attentats terroristes perpétrés par le Hamas en Israël, qui ont entraîné une répression sanglante menée par le régime de Benyamin Nétanyahou à Gaza. Douze mois durant lesquels la position de La France insoumise (LFI) sur ce conflit a profondément divisé la gauche.

A quelques jours de la date fatidique, Jean-Luc Mélenchon s’est, une fois de plus, gardé de s’émouvoir du sort des otages israéliens encore détenus par le Hamas. Au contraire, vendredi 4 octobre, lors d’une réunion politique à Paris, le leader des « insoumis » a appelé à mettre, dès le 8 octobre, « des drapeaux palestiniens partout où on peut ».Une réaction à une circulaire de Patrick Hetzel, dans laquelle le ministre de l’enseignement supérieur met en garde les présidents d’université sur leur responsabilité dans le « maintien de l’ordre », avant la date anniversaire de l’attaque du Hamas.

Condamnant « fermement » des manifestations propalestiniennes ces derniers jours, notamment à Sciences Po Paris, M. Hetzel estime qu’elles vont « à l’encontre des principes de neutralité et de laïcité ». « C’est un abus de pouvoir », s’est insurgé M. Mélenchon.

Plaies béantes

Une nouvelle polémique. La dernière en date d’une longue série autour de LFI depuis un an. Au-delà du séisme géopolitique, la réaction des « insoumis » aux attentats du 7-Octobre a marqué un basculement stratégique qui a transformé les fissures de la gauche en plaies béantes. Ce jour-là, le Parti socialiste (PS), les communistes et les écologistes condamnent sans ambiguïté les « horribles attaques »du Hamas, qualifiées de « terroristes ». Ce n’est pas le cas de M. Mélenchon, qui choisit de « contextualiser »les massacres, estimant que « la violence ne produit et ne reproduit qu’elle-même ».

Dans la foulée, son parti évoque une « offensive armée de forces palestiniennes menée par le Hamas » dans « un contexte d’intensification de la politique d’occupation israélienne à Gaza, en Cisjordanie et à Jérusalem-Est ». En donnant le sentiment de relativiser le rôle du groupe islamiste, LFI provoque une réprobation générale qui résonne surtout à gauche. Le 17 octobre 2023, la rupture est consommée : le PS claque la porte de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes).

Pendant des semaines, LFI s’enferre dans des arguties juridiques pour éviter de qualifier le Hamas de terroriste. Le parti prétend ainsi parler « la langue du droit international ». En réalité, il s’agit surtout « d’expliquer qu’on est beaucoup plus dans le camp palestinien que les autres », rapporte un membre du mouvement. M. Mélenchon, qui s’était toute sa vie tenu prudemment à l’écart du conflit au Proche-Orient, fait de la défense de la cause palestinienne le nouveau fil rouge de sa ligne politique.

S’il prend à bras-le-corps ce combat historique de la gauche, c’est surtout son manque d’empathie à l’égard du peuple israélien et des Français juifs qui lui est reproché. Consciemment ou non, ses propos réactivent un procès en antisémitisme à son encontre, dont il n’a cessé de se défendre. Notamment le 22 octobre 2023, alors que la présidente (Renaissance) de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, effectue un voyage « de solidarité » en Israël, il l’accuse de « camper à Tel-Aviv pour encourager le massacre » à Gaza. Le président du Conseil représentatif des institutions juives de France, Yonathan Arfi, dénonce « une rhétorique antisémite » ; ces propos déclenchent un tollé, du gouvernement au PS.

Le 12 novembre 2023, M. Mélenchon refuse de défiler contre l’antisémitisme, invoquant la présence du Rassemblement national, mais à rebours du reste de la gauche. De son côté, Rima Hassan est érigée en figure de proue de la campagne des élections européennes. La juriste franco-palestinienne alterne entre discours pour défendre le peuple palestinien et critique virulente de l’action d’Israël, qu’elle qualifie de « monstruosité sans nom ».

En tournée dans les facultés, bras dessus, bras dessous avec Mélenchon, la jeune femme est ovationnée. Sur le terrain, LFI se démène pour se poser en seul défenseur des Palestiniens. La mobilisation est bien perçue par une partie des habitants des banlieues et dans la jeunesse.

Le 9 juin, lorsque les résultats des européennes sont annoncés, les dirigeants de LFI veulent y voir le succès de leur stratégie de campagne, consistant à parler principalement de la situation à Gaza : leur parti a obtenu 9,9 % des suffrages, loin devant les 6,31 % de 2019. «Il y avait cette fois l’idée d’être identifié sur des causes. Cette campagne des européennes est celle que nous avons le plus maîtrisée, réussie »,se félicitait le coordinateur de LFI, Manuel Bompard, en septembre.

Mais un an après ce virage, la potion reste amère pour certains. « La faute, le crime impardonnable, c’est d’avoir importé le conflit. S’il n’y avait pas eu les européennes, il n’y aurait pas eu Gaza »,juge le député PS de l’Essonne Jérôme Guedj, ex-disciple de Mélenchon, convaincu que LFI a voulu exploiter électoralement le conflit israélo-palestinien. « Les retombées du 7-Octobre ont provoqué une exacerbation des tensions au sein de la gauche. LFI a misé sur une critique très forte d’Israël en espérant gagner une grosse audience au sein du monde musulman »,analyse l’historien Michel Dreyfus, auteur de L’Antisémitisme à gauche (La Découverte, 2009).

Clivage sémantique

Depuis les européennes, l’attention portée par les « insoumis » à la cause palestinienne a baissé en intensité. Et les dissensions à gauche sur ce sujet sensible ont été mises en sourdine, probablement pour ne pas perturber le Nouveau Front populaire. Mais les désaccords perdurent. Après la qualification de « terroriste », un nouveau clivage sémantique a émergé avec l’utilisation du mot « génocide ». Si LFI l’utilise pour décrire la situation à Gaza, les socialistes, eux, préfèrent parler de «politique cruelle » ou «sanguinaire ».

Ces derniers jours, l’extension de la guerre au Liban devient un autre théâtre de divergences. Si le PS et LFI s’accordent pour réprouver les assauts israéliens au pays du Cèdre, le PS s’est aussi attaché à « condamner les tirs de roquettes du Hezbollah dans le Nord israélien ». Des actes et une organisation que Mélenchon ne prend jamais soin de qualifier .« Ce qu’il a fait avec le Hamas, il le fait avec le Hezbollah » , accuse la sénatrice PS du Val-de-Marne Laurence Rossignol. Comment dès lors éviter que les mêmes causes produisent les mêmes effets, à savoir que cette question internationale soit une source de rupture définitive à gauche ?

Le Monde
7-Octobre, un an après, lundi 7 octobre 2024 763 mots, p. 9
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7 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Au sein du groupe des députés macronistes, un an de divisions

Certains élus du camp présidentiel se montrent mal à l’aise avec « une tonalité “ultra Israël” » de leur groupe parlementaire

Robin D’Angelo

A l’Assemblée nationale, l’hommage aux victimes du 7-Octobre doit prendre la forme d’une vidéo, lundi, pile un an après les attaques terroristes du Hamas contre l’Etat hébreu. A l’initiative de Caroline Yadan, la députée (Renaissance) de la 8e circonscription des Français de l’étranger (qui comprend Israël), un clip sera diffusé sur les réseaux sociaux, réunissant une soixantaine de parlementaires – hors Rassemblement national ou La France insoumise –, pour la plupart parrains d’otages du Hamas.

Le soir de l’hommage, les participants ont prévu ensuite de prendre le chemin du Dôme de Paris, où le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) organise une soirée commémorative. Mme Yadan sera, elle, en Israël, accompagnée du député Sylvain Maillard (Renaissance, Paris), à l’invitation de l’organisation non gouvernementale Elnet, vouée au renforcement des relations entre l’Europe et l’Etat hébreu.

Mais pour la plupart des députés du camp présidentiel, les commémorations des massacres s’effectueront à titre individuel. Officiellement, parce que des hommages sont organisés dans leur circonscription. Officieusement, parce que la ligne assumée par Mme Yadan et ses soutiens crispe une partie du groupe macroniste. La prise de parole d’Emmanuel Macron, le 25 septembre, à la tribune des Nations unies, à New York – « la guerre qu’Israël mène à Gaza n’a que trop duré » et « les dizaines de milliers de victimes civiles palestiniennes n’ont aucune justification », a-t-il déclaré – en a, à nouveau, été l’illustration.

Mme Yadan n’est pas en phase avec les propos du chef de l’Etat. « Je prends très clairement mes distances avec ces déclarations », affirme-t-elle, ajoutant à propos des bombardements israéliens à Gaza et au Liban : « C’est rendre service au monde entier que de lutter contre le Hamas et le Hezbollah. »Mais, au sein du groupe macroniste Ensemble pour la République (EPR), plusieurs de ses collègues ne partagent pas sa ligne. « Est-ce que l’on accepterait que la France utilise des méthodes de terroristes pour lutter contre les terroristes ?, rétorque le député de la Moselle Ludovic Mendes, en référence aux récentes séries d’attaques aux bipeurs et aux talkies-walkies piégés au Liban, attribuées aux services israéliens. Un gouvernement démocratiquement élu ne doit pas se comporter comme cela. »

Cette fracture n’est que le prolongement des tensions qui secouent le groupe parlementaire Renaissance – devenu EPR – depuis le 7 octobre 2023. Dès le 10 octobre, la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, avait revendiqué depuis le perchoir un soutien « inconditionnel » à Israël, avant de se rendre à Tel-Aviv le 22 octobre, accompagnée notamment de l’ancien député apparenté aux Républicains Meyer Habib, proche de l’extrême droite israélienne. « Soutien à Israël, oui, inconditionnel, non », nuançait déjà le député du Bas-Rhin Charles Sitzenstuhl, dans un entretien au Figaro, déplorant « une tonalité “ultra Israël” »au sein de l’ex-majorité, « qui ne correspond pas à la ligne du président de la République ».

Fracture

Un désaccord avec la politique étrangère de la France assumé par Sylvain Maillard, le président du groupe macroniste à l’Assemblée de l’époque, qui revendiquait « ne pas prendre ses ordres au Quai d’Orsay ».Avec une trentaine de députés, l’élu parisien avait notamment signé, le 11 octobre, un courrier, envoyé au ministère des affaires étrangères, pour réclamer un contrôle « très strict »de l’aide au développement envoyée à Gaza et en Cisjordanie, suspectée « d’être détournée directement ou indirectement par les organisations terroristes, à commencer par le Hamas ».

Les voix s’alarmant de la brutalité de la riposte israélienne estiment, elles, avoir été incitées à garder le silence par la direction du groupe. A l’instar de l’ex-députée macroniste des Yvelines Nadia Hai, à l’origine d’une tribune, publiée le 29 octobre 2023 dans L’Opinion, signée par une soixantaine de députés Renaissance, s’inquiétant d’un « deux poids, deux mesures » entre « une vie israélienne »et « une vie palestinienne », qui lui vaudra, selon elle, d’être « accusée de jeter de l’huile sur le feu ».Sept mois plus tard, en mai 2024, au lendemain d’un nouveau bombardement meurtrier sur un camp de déplacés à Rafah, des députés Renaissance lançaient à nouveau un appel pour « mettre en œuvre concrètement un cessez-le-feu immédiat et permanent ».Ils n’étaient plus que quatre à le signer, toujours dans L’Opinion. Comme le symptôme de l’effacement du sort des populations civiles gazaouies dans l’agenda politique.

Le Figaro, no. 24920
Le Figaro, lundi 7 octobre 2024 2732 mots, p. 4

Politique

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6 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Enjeu diplomatique, tensions françaises... Autour d'Emmanuel Macron, les coulisses d'une guerre des lignes sur le Proche-Orient

Le président vise une délicate position d'équilibre, avant tout pour des raisons intérieures. Mais les tensions sont vives dans son camp et le pôle diplomatique de l'Élysée concentre les critiques.

Hausalter, Louis

Rez-de-chaussée de l'Élysée, mardi 1er octobre. Alors que le deuxième Conseil des ministres de l'ère Michel Barnier vient de s'achever, trois membres du gouvernement tiennent absolument à obtenir quelques mots d'Emmanuel Macron. Le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, son collègue des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, et la porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, patientent pendant que le président termine une conversation avec Rachida Dati, avant de parvenir à l'agripper. Ils voudraient des éclaircissements sur la position de la France après les frappes israéliennes au Liban et l'élimination du chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah. Pour savoir que dire à leurs interlocuteurs et aux médias, confrontés à un conflit dont l'intensité évolue de jour en jour. En quelques phrases, Emmanuel Macron résume la ligne : soutien au peuple libanais, appel au cessez-le-feu, mais aussi rappel de la responsabilité du Hezbollah dans la déstabilisation du Liban et de ses actes terroristes, y compris contre des soldats français par le passé.

Comme une correction de tir, deux semaines après un psychodrame qui a secoué l'Élysée. Mi-septembre, à la suite des attaques surprises aux « bipeurs » contre des membres du Hezbollah, attribuées aux services israéliens, Emmanuel Macron enregistre une vidéo à l'attention des Libanais, dans laquelle il rend hommage aux « victimes civiles » et met en garde contre toute « escalade » , assurant qu' « un chemin diplomatique existe ». Sans un mot sur le Hezbollah, dont la branche militaire est pourtant considérée comme une organisation terroriste par la France et l'Union européenne. La vidéo n'est pas un carton d'audience, mais l'omission choque tout de même une partie du camp présidentiel et au-delà. Des messages d'indignation pleuvent à l'Élysée. Caroline Yadan, députée des Français d'Israël, interpelle Emmanuel Macron sur le sujet lors d'un déjeuner à l'Élysée avec une quinzaine de ses collègues, le 1er octobre. Le service communication du palais a pourtant tenté de s'amender, en insistant quelques jours plus tôt sur le compte X d'Emmanuel Macron : « Oui, nous condamnons les frappes et les agissements du Hezbollah. »

Cet épisode n'était qu'une illustration des tensions, rivalités et guerres d'influence qui entourent le chef de l'État depuis le 7 octobre dernier, quand les atrocités commises par les terroristes islamistes du Hamas sur des civils israéliens ont brutalement remis le Proche-Orient sur le haut de sa pile de dossiers internationaux. Le premier anniversaire de ces attentats est marqué par de nouvelles fritures sur la ligne. Dans un entretien diffusé samedi sur France Inter, Emmanuel Macron a demandé « qu'on cesse de livrer les armes pour mener les combats sur Gaza » , une déclaration visant les États-Unis, qui plaident officiellement pour un cessez-le-feu tout en soutenant militairement Tsahal. Des propos salués dans plusieurs capitales arabes, mais qui ont évidemment provoqué la colère de Benyamin Netanyahou. « Honte » , a aussitôt répliqué le premier ministre israélien en interpellant nommément Emmanuel Macron, et jugeant que « tous les pays civilisés devraient se tenir fermement aux côtés d'Israël ». « La France est l'amie indéfectible d'Israël » , a ensuite recadré l'Élysée dans un communiqué, tout en estimant que « les mots de M. Netanyahou sont excessifs et sans rapport avec l'amitié entre la France et Israël ».

Pour tenter de faire retomber la tension, le président français a réaffirmé dimanche lors d'un entretien téléphonique avec le premier ministre israélien « l'engagement indéfectible » de la France pour la sécurité d'Israël mais il a aussi insisté sur l'urgence d'un cessez-le-feu à Gaza et au Liban. Selon le communiqué de l'Elysée, ils ont évoqué « la situation au Proche-Orient, en toute franchise et dans le respect de l'amitié entre la France et Israël. (...) Les deux dirigeants assument leurs différences de vue tout comme leur volonté d'être chacun bien compris de l'autre. »

Une mini-crise diplomatique qui risque de rejaillir sur les hommages aux victimes du 7 octobre, alors qu'Emmanuel Macron doit recevoir ce lundi à l'Élysée des familles d'otages franco-israéliens encore détenus dans la bande de Gaza. « « Bibi » fait de la politique intérieure, dédramatise un proche du président. Il n'y a pas de sujet sur la sécurité d'Israël, qui est essentielle. Nous disons juste que la guerre à Gaza doit cesser, ce que nous disions déjà depuis longtemps. »

Sauf que depuis un an, la position d'Emmanuel Macron est difficilement lisible. Les cafouillages du début n'ont pas aidé, notamment lorsque le chef de l'État a appelé de façon impromptue, quelques jours après le 7 octobre, à former une « coalition internationale » contre le Hamas, ce qui a suscité la perplexité dans bien des chancelleries, et jusque chez ses conseillers. Depuis, la position présidentielle est mieux stabilisée, mais reste complexe à résumer, tant elle tient en une fragile ligne de crête. D'un côté, condamnation sans ambiguïté du Hamas qualifié de mouvement terroriste et affirmation du droit d'Israël à se défendre. De l'autre, appel au cessez-le-feu à Gaza, à l'entrée de l'aide humanitaire, et à l'arrêt des frappes au Liban. Tout en continuant à plaider pour une solution politique à deux États, ligne historique de la diplomatie française sur le papier, mais perspective plus éloignée que jamais dans la réalité.

Dans cette position, chaque mot est pesé au trébuchet, tant il peut donner lieu à des prises de bec au sein même de l'Élysée. « Le problème, c'est que le président, la cellule diplomatique et le pôle communication ne sont pas d'accord entre eux » , soupire une source gouvernementale. Le conflit proche-oriental, cette bombe à fragmentations qui se répercute partout ou presque dans le monde, n'épargne pas le palais. Un conseiller présidentiel résume la situation : « Dans à peu près toute organisation, il y a des pro-Palestine et des pro-Israël. À l'Élysée, c'est pareil... »

Dans le collimateur de ceux qui reprochent au président un soutien trop mou à Israël : la « cellule diplo » , et particulièrement celui qui la dirige depuis cinq ans, l'expérimenté diplomate Emmanuel Bonne. Très bon connaisseur du Moyen-Orient, ce quinquagénaire réputé à la fois pour son sang-froid et sa dureté - déjà passé par le pôle diplomatique sous le quinquennat de François Hollande - a occupé plusieurs postes dans la région, dont celui d'ambassadeur au Liban entre 2015 et 2017. Il n'en faut pas plus pour que ses détracteurs décrivent le sherpa du président en farouche partisan d'une politique pro-arabe, qui correspond à une ligne traditionnelle largement partagée au Quai d'Orsay. « Bonne est tout-puissant » , grimace un élu macroniste sensible aux inquiétudes de la communauté juive sur la ligne de la France au Proche-Orient. « La vidéo sur le Liban est symptomatique de la doctrine traditionnelle du Quai, qui infuse partout » , persifle une autre.

Certains spécialistes s'agacent d'une cellule diplomatique qui fonctionnerait en vase clos, sans que le président puisse suffisamment se nourrir d'apports extérieurs. « Emmanuel Bonne bloque tout accès » , lâche l'un des plus éminents, Gilles Kepel, qui vient de publier un livre sur l'après-7 octobre (Le Bouleversement du monde, Plon). Au cabinet élyséen, certains ne sont pas toujours à l'aise avec les positions arrêtées en lien avec la cellule diplomatique. Comme l'influent conseiller mémoire Bruno Roger-Petit, en poste au palais depuis 2017, préoccupé par les répercussions du conflit dans la société française. « Là où s'installe l'antisémitisme prospèrent toutes les formes de haine » , ne manque jamais de rappeler celui qui est notamment en charge des commémorations de la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Au-delà se dessine, dans la classe politique et le paysage intellectuel, une ligne de fracture sur une lecture civilisationnelle du conflit. Avec d'un côté les tenants d'une vision faisant d'Israël la pointe avancée de l'Occident face à la barbarie islamiste, de l'autre un courant biberonné aux mouvements décoloniaux et à l'islamo-gauchisme, projetant sur Israël une oppression « coloniale » pesant sur des Palestiniens pris comme symboles des « dominés ». Une tension qui recoupe les clivages partisans. Ainsi, les sympathisants de gauche ont tendance à attribuer la responsabilité des affrontements au Liban à Israël, tandis que ceux de droite y voient d'abord la faute du Hezbollah, selon un sondage Ifop pour Le Figaro. Même si quatre Français sur dix se gardent bien de se prononcer. Reste que les incendies allumés par le conflit dans la société française dépassent le simple cadre des communautés, contrairement à la vision que peut en avoir la diplomatie française. Au risque d'un angle mort dans l'approche d'Emmanuel Macron.

« La cellule diplo a bon dos » , soupire en retour un ancien de l'Élysée. Dans l'entourage d'Emmanuel Bonne, on insiste sur la préoccupation du sherpa pour une position d'équilibre, comme il l'avait fait dans les débuts de la guerre en Ukraine, quand Emmanuel Macron multipliait les appels à Vladimir Poutine, sans grande influence sur la poursuite du conflit. « À l'époque aussi, il fallait trouver un équilibre avec la politique intérieure, notamment sur l'effort de soutien à fournir par la France, note-t-on autour du diplomate en chef. Emmanuel est parfaitement conscient des enjeux intérieurs et n'est pas du tout déconnecté du pays. »

« Bonne a beaucoup d'ennemis, mais il n'est pas du tout le portrait qu'on veut en faire, assure de son côté l'une de ses connaissances. Et il a le soutien indéfectible de Macron qui, lui, n'a pas de colonne vertébrale sur ce dossier. » Il arrive aussi au président de consulter d'autres diplomates, dont son camarade de promotion de l'ENA Aurélien Lechevallier, qui vient d'être bombardé directeur de cabinet du nouveau ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot. Décrit comme un fervent défenseur de la ligne pro-arabe, cet ancien ambassadeur en Afrique du Sud fut un soutien de la première heure d'Emmanuel Macron : il avait d'ailleurs contribué à organiser un événement de levée de fonds à Beyrouth lors de sa première campagne présidentielle.

Mais les influences qui traversent la diplomatie française n'expliquent pas tout. Emmanuel Macron a durci sa ligne à l'égard d'Israël à mesure que les frappes meurtrières ravageaient la bande de Gaza, mais aussi sur fond de relations extrêmement tendues avec Benyamin Netanyahou. Les appels téléphoniques avec le premier ministre israélien peuvent être « très durs » , a déjà confié le président français en petit comité. À la cellule diplomatique, on se targue aussi d'une position permettant des contacts entre Emmanuel Macron et des acteurs clés du conflit, comme le président iranien Massoud Pezechkian, ou la capacité à passer des messages directement au Hezbollah. « L'influence, c'est être capable de parler à tout le monde » , insiste-t-on à l'Élysée.

La diplomatie française a d'ailleurs contribué à bâtir le projet de cessez-le-feu au Liban avec les Américains, en marge de l'Assemblée générale de l'ONU, fin septembre. Une tentative balayée par Benyamin Netanyahou, qui assume la poursuite des frappes contre le Hezbollah. « La position que tient le président depuis le 7octobre dernier vieillit assez bien au regard des événements, considère le député Renaissance Mathieu Lefèvre, qui présidait le groupe d'amitié France-Israël à l'Assemblée nationale jusqu'à la dissolution de juin. Le fait qu'il ait la capacité de parler à tout le monde en fait un interlocuteur important. »

Le jeu diplomatique, sur lequel la France n'a en réalité qu'une influence très limitée si on la compare aux États-Unis, paraît toutefois presque secondaire à côté des répercussions sur le plan intérieur. « La ligne de la France est forcément médiane, car nous avons à la fois la population musulmane et la population juive la plus nombreuse d'Europe » , rappelle un diplomate en poste au Proche-Orient. C'est pour cette raison qu'il y a un an, après les attentats du Hamas, Emmanuel Macron a pris la parole dans une allocution pour appeler les Français à « rester unis ». « Il a été le premier dirigeant d'une grande puissance à percevoir tout de suite le danger derrière le 7octobre, avec quelque chose de très dur en germe » , se félicite-t-on à l'Élysée.

Au sommet de l'État, on se réjouit d'ailleurs que le mouvement propalestinien n'ait pas débouché sur des débordements majeurs, contrairement au Royaume-Uni ou aux campus américains. Malgré tout, l'importation du conflit est là. D'un côté, l'explosion vertigineuse des actes et paroles antisémites depuis le 7 octobre 2023. De l'autre, le ressentiment d'une communauté musulmane émue par le sort des habitants de Gaza, sur lequel surfent la nébuleuse de l'extrême gauche et surtout La France insoumise, qui a obtenu des scores records dans les quartiers en axant sa campagne des élections européennes sur ce thème.

Dans le camp d'Emmanuel Macron, plusieurs élus se font l'écho des inquiétudes de la communauté juive, quitte à prendre leurs distances avec la ligne diplomatique du président. On trouve parmi eux la présidente de l'Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet (députée des Yvelines), qui vient encore de se démarquer des propos du chef de l'État sur les livraisons d'armes à l'État hébreu. « Il ne faut pas désarmer Israël » , a-t-elle averti dimanche sur BFMTV. Les députés Sylvain Maillard (Paris), Aurore Bergé (Yvelines) et Caroline Yadan (Français de l'étranger) sont sur cette ligne, eux qui participent aux commémorations du 7 octobre en Israël. Tout comme Benjamin Haddad, député de Paris qui vient d'être promu ministre délégué chargé de l'Europe, et que Jean-Luc Mélenchon a récemment pris pour cible en le disant « acquis à la politique de M. Netanyahou ». Des « sous-entendus nauséabonds » , a répliqué la porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon. Celui que certains décrivent comme un « faucon » devra désormais composer avec la ligne présidentielle et l'administration du Quai d'Orsay. « Haddad est dans une situation un peu compliquée » , commente l'une de ses ex-collègues députées.

« Une partie de la communauté juive de France est très radicalisée et ne comprend pas la position du président, glisse un autre de ces élus. C'est à relier à la solitude d'Israël sur la scène internationale. » Mais Emmanuel Macron prend aussi son lot de reproches dans l'autre camp. Il croise souvent, en particulier lors de ses voyages à l'étranger, des manifestants propalestiniens. En visite au Canada fin septembre, il a été marqué par la virulence de militants qui l'ont violemment interpellé à Montréal. « Je me fais engueuler pour la Palestine... S'ils savaient comme on se bat pour que ça aille mieux » , a-t-il fini par soupirer face aux journalistes.

Personne ne niera la complexité de la tâche, tant le sujet touche de cordes sensibles. « Forcément, dans ce dossier, certains responsables ont des biais évidents, pour des raisons historiques et familiales » , glisse l'un des interlocuteurs d'Emmanuel Macron. La nouvelle situation politique en France, avec la nomination de Michel Barnier à Matignon et la formation d'une coalition hétéroclite, compliquera-t-elle encore la donne ? Pas forcément. Le président tient à garder la main sur les sujets internationaux, mais le premier ministre est globalement aligné sur ses positions. « Matignon est bien content de ne pas avoir ce dossier à gérer! » , ajoute un ministre. Depuis sa prise de fonctions, Michel Barnier s'en tient à des mots prudents sur le Proche-Orient, même s'il a tenu, dans sa déclaration de politique générale, à rendre hommage aux 58 parachutistes français tués en 1983 dans l'attentat du Drakkar, à Beyrouth. Une déclaration martiale à l'encontre du Hezbollah, auquel la France a toujours attribué la responsabilité de cette attaque à la voiture piégée.

Emmanuel Macron reste donc en première ligne sur ce dossier, à la croisée de tant d'émotions et de passions. « Il est extrêmement difficile de gérer des questions de politique étrangère qui ont autant d'impact en politique interne, insiste un ancien de la cellule diplomatique de l'Élysée. Il faut à la fois maintenir l'unité nationale et lutter contre la haine, tout en gardant des marges de manoeuvre diplomatiques. Tenir ces deux bouts est le rôle de l'Élysée. À partir de là, soit on fonctionne en silos, soit il y a une réflexion méthodologique pour articuler politique étrangère et politique intérieure, ce qui suppose de mettre les règlements de comptes de côté. »

Un effort d'autant plus nécessaire que, face à ce conflit qui paraît sans fin, Emmanuel Macron compte bien persévérer dans son exercice d'équilibriste. « On pourrait très bien prendre un parti ou un autre, avec un gain d'opinion à la clé, mais le rôle de la France est de tenir cette position, fait valoir l'un de ses conseillers. Qu'il y ait des approches différentes autour du président, c'est normal. On peut même y voir une maïeutique saine et positive. À la fin, c'est la parole présidentielle qui tranche. » Tout en prenant garde de n'être pas trop tranchée. L.H.

Le Figaro, no. 24920
Le Figaro, lundi 7 octobre 2024 1690 mots, p. 6

Politique

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6 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Comment Mélenchon a tordu le bras à la gauche sur le conflit entre Israël et le Hamas

Marginalisé pour ses positions sur l'attaque du 7 octobre, le chef des Insoumis est finalement parvenu à imposer, au fil des mois, sa ligne au reste de la gauche.

Lepelletier, Pierre

Bond dans le temps, le mardi 17 octobre 2023. Il est un peu plus de midi. Un député LFI s'installe à table, dépité. Il vient de sortir de la réunion de son groupe parlementaire à l'Assemblée. « Ça a été une discussion extrêmement compliquée », soupire-t-il. Il raconte la tension du huis clos, le ton qui monte, les invectives des uns et des autres... Inhabituel au sein du collectif Insoumis habituellement si militaire. Leur collègue Danièle Obono, absente à la réunion, a remis le feu aux poudres quelques heures plus tôt lors d'un entretien à Sud Radio. Au micro, la députée de Paris a affirmé que le Hamas était « un mouvement de résistance ». « Une fois qu'on a mis les doigts dans la prise, on évite de les remettre dedans » , s'énerve ce même député.

Une référence au premier communiqué de LFI, quelques heures après l'attaque terroriste d'ampleur contre Israël, le 7 octobre. Le mouvement de Jean-Luc Mélenchon avait qualifié la vague d'attentats d' « offensive armée des forces palestiniennes dans un contexte d'intensification de la politique d'occupation israélienne à Gaza, en Cisjordanie et à Jérusalem-Est ». Une réaction jugée indécente au regard du massacre par le reste de la classe politique. Les Insoumis font alors l'unanimité contre eux : leurs détracteurs affirment qu'ils sont sortis pour de bon de « l'arc républicain ». Jamais la maison de Jean-Luc Mélenchon n'avait semblé aussi affaiblie. Même lors des désastreuses images des perquisitions à l'automne 2018, le vent avait soufflé moins fort.

« Un obstacle à l'union »

Comme à chaque crise, le noyau dur autour du chef se replie sur lui-même et tente de rendre les coups. Les regrets ne font pas partie de l'ADN de l'ex-candidat à l'élection présidentielle. « Pour quoi faire ? », interroge-t-il, en privé. Ni mea culpa, ni rétropédalage. « Mais ça sort les rames... », raconte un Insoumis de l'intérieur. Jean-Luc Mélenchon tente de déporter le sujet sur le terrain de la sémantique. Il explique que parler de « terrorisme » soustrairait les actes du Hamas au droit international, qu'il fallait utiliser le terme de « crimes de guerre ». Une semaine après l'attaque, le débat, technique, semble hors-sol. « C'est très maladroit », confirme un élu.

Les conséquences politiques sont lourdes. La Nupes, qui avait permis de sauver les meubles de la gauche aux législatives de juin 2022, explose en vol. Le Parti socialiste acte un « moratoire » avec une suspension des travaux en commun pour une durée indéterminée. Olivier Faure, le premier secrétaire, se veut ferme. Il considère que Mélenchon est « devenu un obstacle à l'union ». Le patron des communistes, Fabien Roussel, annonce une « rupture » avec le chef de LFI. « Le bruit et la fureur, c'est terminé », tranche-t-il. « C'est une crise majeure. Il y aura un avant et un après », prévient Marine Tondelier. Elle lâche : « C'est l'apocalypse ».

Les Insoumis assument tout, y compris leur marginalisation. En séance publique, les députés LFI choisissent de ne pas applaudir Yaël Braun-Pivet, la présidente de l'Assemblée nationale, qui promet le « soutien inconditionnel » de la France à Israël. Les troupes de Jean-Luc Mélenchon refusent également de participer à la marche « républicaine » contre l'antisémitisme du 12 novembre. « Les amis du soutien inconditionnel au massacre ont leur rendez-vous », raille, provocateur, le chef des Insoumis. Est organisé par leur soin le jour même un contre-rassemblement au square du Vél' d'Hiv', rapidement perturbé par une trentaine de manifestants. « Touche pas à la mémoire ! », « Touche pas au Vél'Hiv' », scandent-ils. Les images, désastreuses, tournent partout en boucle. Au même moment, les quelques rares frondeurs s'interrogent : n'est-ce pas le bon moment pour quitter le navire ? « C'est compliqué de scissionner sur des questions internationales », estime un responsable de gauche qui les connaît bien.

«Jean-Luc Mélenchon pense que le temps joue pour lui. Si les bombardements par l'armée israélienne dans la bande de Gaza se poursuivent, à un moment, l'émotion légitime générée par les atrocités du 7 octobre va se rééquilibrer. Il pense que le jugement ne sera plus négatif à son égard », analysait, à la même période, Jérôme Fourquet, le directeur du département opinions de l'Ifop. De fait, le vent tourne. Dans le monde entier, l'émotion grandit face aux drames que subissent les Gazaouis, tués par milliers sous les bombes. En France, l'Insoumis cherche à occuper la première ligne de la mobilisation. Il est un des premiers à dénoncer « un génocide en cours » dans la bande de Gaza.

La stratégie politique n'est jamais loin. L'ancien candidat à l'élection présidentielle considère que la cause palestinienne est un bon levier pour mobiliser les « quartiers populaires » , déjà largement acquis à sa cause, mais trop souvent abstentionnistes. Jean-Luc Mélenchon tente donc un pari électoral : après la campagne des européennes manquée de 2019 (6,31 %), il souhaite axer celle de 2024 sur la défense de Gaza. L'activiste propalestinienne Rima Hassan est propulsée en position éligible sur la liste de Manon Aubry. En quelques jours, elle en devient le symbole. La campagne se mène aussi à l'Assemblée. Le député LFI de Marseille Sébastien Delogu arbore un drapeau aux couleurs de la Palestine. L'élu fait valoir son exclusion du Palais Bourbon comme un étendard. « La scène a fait le tour du monde ! », se félicite un député LFI.

En parallèle, Jean-Luc Mélenchon multiplie les provocations sur X. L'Insoumis est même accusé par ses adversaires de tomber dans l'antisémitisme pour mener à bien sa stratégie. Plusieurs publications dérangent, notamment celles où il reproche à Yaël Braun-Pivet d'aller « camper » à Tel-Aviv ou lorsqu'il qualifie la journaliste Ruth Elkrief de « fanatique ». Dans une note de blog, le chef de LFI considère également que « contrairement à ce que dit la propagande de l'officialité, l'antisémitisme reste résiduel en France ». La formule fait scandale, jusqu'au sein de la gauche. « Je ne pense pas que Jean-Luc Mélenchon soit antisémite, mais il peut contribuer à la montée de l'antisémitisme», déplore une figure du PS. Le procès insupporte Jean-Luc Mélenchon, qui ne cesse de répéter qu'un « Juif où qu'il soit, jusque dans le plus petit village de France, sait qu'il peut compter » sur lui « pour le défendre ».

Le pari des européennes est en partie réussi. La liste de Manon Aubry recueille 9,89 % des voix, distancée malgré tout par Raphaël Glucksmann, qui a redonné de l'air au Parti socialiste (13,83 %). L'Insoumis espère pourtant avoir réussi à consolider un électorat pour la présidentielle de 2027, à laquelle il pense déjà. Jean-Luc Mélenchon estime que tout un vivier d'abstentionnistes est encore mobilisable pour atteindre le second tour. Qu'il peut se trouver dans ces « quartiers populaires ».

Plusieurs lignes rouges

L'ancien et sans doute futur candidat sait néanmoins qu'il ne pourra pas compter sur le soutien du reste de la gauche, qui considère que trop de lignes rouges ont été franchies. D'autant que d'autres plans se préparent au même moment. Après le bon score de Glucksmann, les socialistes pensent qu'un espace s'entrouvre entre le futur successeur d'Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon. Quant aux frondeurs Insoumis - François Ruffin en tête - et aux écologistes, ils entendent lancer un nouveau mouvement au lendemain des européennes. Que ce soit l'une ou l'autre initiative, le même objectif est clair : isoler et marginaliser le chef des Insoumis pour l'empêcher de se présenter une quatrième fois à l'élection reine.

La dissolution surprise annoncée par Emmanuel Macron quelques instants plus tard est venue tout remettre à plat. Face à la menace du RN, c'est toute la gauche qui renoue avec ses réflexes unitaires. En quatre jours, le Parti socialiste, les Écologistes et les communistes retopent avec La France insoumise pour constituer le Nouveau Front populaire (NFP). Même Raphaël Glucksmann soutient l'alliance. Le cofondateur de Place publique avait néanmoins plusieurs lignes rouges, dont la reconnaissance du caractère terroriste des attaques du 7 octobre. Lors des négociations, il obtiendra gain de cause. « Ça a été le sujet le plus long à négocier », déplore Aurore Lalucq, eurodéputée et émissaire pour Place publique, qui dit avoir eu la sensation de se sentir « bien seule ». Mais ce qui a divisé pendant des mois la gauche semble presque déjà oublié au profit des intérêts politiques. Un revirement en quelques heures. Jean-Luc Mélenchon n'est pas surpris. « Je les connais trop », confie-t-il en privé.

Seul Jérôme Guedj, député PS sortant, refuse l'investiture en raison de « divergences profondes » avec la direction de LFI. Un mois plus tôt, Mélenchon affirmait encore que son ancien camarade avait « renié les principes les plus constants de la gauche du judaïsme en France ». « Pour la première fois de ma vie politique, on me renvoie à mon judaïsme », avait dénoncé Jérôme Guedj dans un entretien au Monde quelques jours plus tard.

L'arrivée en tête du Nouveau Front populaire au second tour des élections législatives début juillet, la vaine conquête de Matignon autour de Lucie Castets puis la lutte contre le gouvernement de Michel Barnier a fini par mettre les tensions sous le tapis. Ça tombe bien, l'escalade au Proche-Orient, avec la guerre qui s'élargit au Liban cet automne, met tout le monde d'accord à gauche : le gouvernement israélien doit cesser le feu. Selon une enquête Ifop pour Le Figaro, une majorité de sympathisants de gauche considèrent qu'Israël est « le principal responsable des affrontements actuels au Liban », contrairement à ceux de droite, qui pointent le Hezbollah. Même le dernier appel de Jean-Luc Mélenchon à « mettre des drapeaux »palestiniens et libanais « partout » à partir du mardi 8 octobre - soit au lendemain de l'anniversaire de l'attaque - n'a pas suscité de réaction dans le reste de la gauche.

Sur le plan stratégique, les directions des partis savent qu'il est aussi de plus en plus difficile de rompre les liens avec LFI face à la menace d'une nouvelle dissolution en 2025. Des candidatures séparées dans les 577 circonscriptions pourraient entraîner une chute libre du nombre de députés de gauche à l'Assemblée nationale. Face à cet enjeu, les divergences internationales, et notamment sur le conflit au Proche-Orient, passent au second plan pour les états-majors. P.L.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, lundi 7 octobre 2024 757 mots, p. AUJM12
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6 octobre 2024 - Le Parisien (site web)
7 octobre 2024 - Le Parisien

La charge de Marine Le Pen contre le « parti unique »

À Nice, face à des militants plutôt satisfaits des premiers pas du gouvernement Barnier sur les thématiques chères au RN, le parti tente de remobiliser en vue de potentielles élections législatives futures.

Quentin Laurent

Envoyé spécial à Nice (Alpes-Maritimes)

« Jusqu'à la victoire ! » Le slogan s'affiche sur le grand écran bleu, qui domine la scène du palais Nikaia à Nice (Alpes-Maritimes), ce dimanche. C'est sous ce leitmotiv que se succèdent Marine Le Pen et Jordan Bardella pour leur meeting politique de rentrée. Pas d'Éric Ciotti, nouvel allié et pourtant local de l'étape, mais quelque 5 000 sympathisants qui agitent des drapeaux bleu-blanc-rouge, tandis que sur scène on brandit des promesses. Le président du RN salue « une grande année de victoires et de succès » et l'assure : « La vague qui nous a portés va continuer, je vous le promets. »

Après une première place aux élections européennes et un « échec » relatif aux législatives selon le mot de Bardella, il s'agit de ne pas laisser retomber le soufflé électoral, et mobiliser ses troupes dans une année qui s'annonce particulière. Où tout se joue dans l'ambiance de moins en moins feutrée de l'Assemblée nationale, mais au-dessus de laquelle planera dès juin prochain la possibilité d'une nouvelle dissolution. Une « campagne permanente » assumée, selon les mots du chef du parti frontiste, qui tiendra d'autres meetings cette année.

Pour mobiliser son camp, Marine Le Pen choisit de cliver. Toute la classe politique est emballée dans un même sac : haro sur ce « parti unique » qui irait « de Laurent Wauquiez à Jean-Luc Mélenchon, en passant par Emmanuel Macron », ravivant le souvenir du « front républicain » qui a participé à freiner la dynamique RN aux législatives. Feu nourri, également, contre l'équipe composée par Michel Barnier.

« Un attelage usé des contraires »

« D'un gouvernement Macron-LR, nous sommes passés à un gouvernement LR-Macron », raille Jordan Bardella au pupitre, dénonçant « un attelage usé des contraires et des contradictions ». Alors que le groupe des 126 députés dirigé par Marine Le Pen se targue de ne pas censurer Barnier « par principe » et se veut « constructif », il ne faut pas donner l'impression que le RN est plus disposé à l'aider qu'à vouloir le remplacer.

Feu, donc, sur la « cure de matraquage social et fiscal » que promettrait le Savoyard, « les demi-mesures » qui ne régleraient rien. Elle aura aussi quelques mots, forcément, pour le nouveau ministre de l'Intérieur, Bruno Retailleau, dont la partition actuelle est loin de mécontenter les frontistes. « Nous avons trouvé un ardent défenseur de notre programme régalien, ce qu'on ne peut d'ailleurs que saluer : mieux vaut tard que jamais », observe la députée du Pas-de-Calais, assurant cependant que la présence de Didier Migaud, issu du PS, à la Justice représenterait « la quintessence du en même temps » sur les questions sécuritaires, promesse supposée d'immobilisme. « On a bien compris que Bruno Retailleau était là pour canaliser les 11 millions d'électeurs du RN », glisse-t-on au parti. De quoi siphonner ses voix, comme l'avait fait Nicolas Sarkozy à son époque ? « Non », croit dur comme fer Marine Le Pen.

Dans les travées de Nikaia, les sympathisants ne sont en tout cas pas fâchés de ce qu'ils entendent depuis Matignon ou Beauvau, au moins sur les domaines régaliens. « Barnier est plus à droite que Macron », se satisfait Flavien, trentenaire qui se dit de la « droite sarkozyste », louant « la reprise au RN » de couplets sécuritaires.

Après le palais Nikaia, le palais de justice

« Il est compétent et fait de bons constats, mais il faut attendre de voir les actes », glisse prudemment un responsable du mouvement jeunesse du RN, jugeant que Retailleau peut faire un boulot convenable ». « Sur l'immigration ils sont rassurants, je suis presque content de la situation ! » glisse Thomas, 24 ans, costume rayé et fanion tricolore en main, appelant son parti à ne pas censurer Barnier, mais à continuer de jouer « le garde-fou ». « Moi je trouve ça pas mal..., s'excuse presque une ex-députée, venue au meeting. C'est les idées du RN ! Il faut en profiter ! »

Au RN, on veut de toute façon croire que ce gouvernement ne tiendra pas, promettant des élections « dans moins d'un an ». En « campagne permanente », Marine Le Pen n'oublie pas qu'elle doit ferrailler sur un autre front, où elle risque gros. Elle sera de retour dès ce lundi au palais de Justice de Paris dans le cadre du procès des assistants parlementaires RN. Un terrain sur lequel personne ne fanfaronne en promettant la victoire.

La Croix, no. 43040
France, lundi 7 octobre 2024 757 mots, p. 12
Aussi paru dans
5 octobre 2024 - La Croix (site web)

Nouvelle-Calédonie, les épineux dossiers qui attendent l’exécutif

Pascal Charrier

Le calme semble revenir en Nouvelle-Calédonie, alors que Michel Barnier a annoncé mardi 1er octobre l’abandon du texte de loi prévoyant un dégel du corps électoral.

Mais ce sujet devra être remis sur la table des discussions, et d’autres dossiers attendent le premier ministre.

Après les morts et les émeutes, l’apaisement durable ? En Nouvelle-Calédonie, la circulation a été partiellement rétablie sur la route longeant la tribu Saint-Louis, fief indépendantiste et haut lieu de l’insurrection. Cinq personnes issues de cette même tribu, recherchées par la gendarmerie, se sont par ailleurs rendues aux autorités après la médiation des chefs coutumiers.

Pendant ce temps, à Paris, Michel Barnier a annoncé que le projet de loi constitutionnelle sur l’élargissement du corps électoral à des personnes arrivées depuis au moins dix ans, dont l’adoption avait mis le feu aux poudres, ne serait pas présenté au Congrès. De même, les élections provinciales, prévues à la fin de l’année, sont reportées à 2025.

Ces décisions ont été saluées par les modérés des deux camps, qu’ils soient indépendantistes ou loyalistes. « Le passage du discours de Michel Barnier sur la Nouvelle-Calédonie était vraiment un signal important très attendu », rappelle le député LR de la Manche, Philippe Gosselin, qui a présidé en mars dernier une mission d’information sur l’avenir de l’archipel.

Le parlementaire avait pu constater que les positions des uns et des autres sur l’élargissement des listes électorales n’étaient pas totalement opposées. « On sentait bien qu’on n’était pas si loin d’un accord, relate-t-il. Maintenant, la question du corps électoral reste posée, et il faudra être prêt pour des élections provinciales. En un an, on doit pouvoir arriver à renouer les fils du dialogue. Des deux côtés, il y a une radicalisation, mais il y a aussi des gens raisonnables, en tout cas des gens qui souhaitent le dialogue, parce qu’en réalité il n’y a pas d’autre choix en Nouvelle-Calédonie pour un avenir serein. »

Pour Philippe Gosselin, Emmanuel Macron avait voulu « forcer un peu le destin ». Michel Barnier semble vouloir ouvrir une autre voie, quitte à crisper les macronistes, sans pour autant abandonner le principe d’un dégel . « Ce qui a mis le feu aux poudres, c’est la méthode suivie et le passage en force », estime aussi Ferdinand Mélin-Soucramanien, professeur de droit public à l’université de Bordeaux, qui a cosigné en 2013 un rapport pour le gouvernement sur l’avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie.

Le constitutionnaliste pense également qu’un consensus est possible. « La position des ultras qui voudraient une universalité totale du suffrage n’est pas atteignable, et le statu quo intégral voulu par certains indépendantistes n’est pas non plus tenable, reprend-il. La vérité est entre les deux et la très grande majorité des acteurs de ce dossier en est consciente. »

Selon Ferdinand Mélin-Soucramanien, les discussions à venir doivent surtout permettre de travailler à un « projet global » pour la Nouvelle-Calédonie, notamment une réforme de ses institutions. Trois strates s’y superposent avec un gouvernement local, trois provinces et les communes. « Cela peut être l’occasion de redessiner les compétences de ces trois niveaux, avec un rééquilibrage au profit des provinces et une ligne rouge à ne pas franchir, un fédéralisme qui pourrait aboutir à une partition », observe-t-il. Car cette tentation a déjà été exprimée par certains loyalistes.

Jean-Jacques Urvoas, ancien député socialiste et ex-ministre de la justice, salue aussi l’annulation du texte sur le dégel électoral : « C’est le préalable à tout. Ayant dit cela, on peut commencer à parler de la suite. »Pour celui qui avait coécrit un rapport sur la Nouvelle-Calédonie en 2013, l’ « urgence absolue » est d’agir face à la situation économique du territoire. « La Nouvelle-Calédonie est déjà dans l’abîme, estime-t-il. Vingt-quatre mille salariés sont privés partiellement ou totalement d’emplois. »

Lui attend beaucoup de la mise en place d’une délégation interministérielle. « Il est souhaitable que cela se traduise par la nomination d’un délégué interministériel, rattaché au premier ministre et doté de moyens permanents pour tordre le bras à l’administration,insiste-t-il. Au moment où l’État cherche à faire des économies, la Nouvelle-Calédonie, elle, réclame de l’argent. Mais il faut aussi que l’État clarifie sa gouvernance sur le sujet, entre l’Élysée, le ministère des outre-mer et Matignon. »

L'Humanité
lundi 7 octobre 2024 752 mots, p. 28

Glucksmann cherche encore son « cap clair »

Léa Petit Scalogna

Gauche Réunis en Gironde autour de l'eurodéputé, l'aile droite du PS et des macronistes en rupture de ban avec l'exécutif espèrent structurer une voie sociale-démocrate.

La Réole (Gironde), envoyée spéciale.

Dans les ruelles escarpées, les devantures surannées de petites boutiques se succèdent comme les écriteaux « à louer » ou « fermeture définitive ». En proie à la désertification, La Réole est une commune girondine de 4 000 âmes, dirigée par un maire Place publique (PP). Et ce n'est pas un hasard si ce village a été choisi pour accueillir, les 5 et 6 octobre, la rentrée politique de Raphaël Glucksmann, ex-tête de liste PP-PS aux européennes, qui avait presque disparu des radars depuis ses 13,8 %. Ici, le Rassemblement national a récolté près de 36 % des voix le 9 juin, soit deux fois plus que la star du jour. Une vedette que les socialistes anti-mélenchonistes portent en héros.

C'est donc à 20 kilomètres de Marmande que Raphaël Glucksmann a donné rendez-vous à tous ceux qui font cette gauche « Nouveau-Front-populaire-sceptique ». Lui qu'on dit intéressé par la présidentielle cherche toujours son fameux (ou fumeux, c'est selon) « cap clair », censé relever la social-démocratie. Pour l'heure, sans réelle ossature programmatique, il se contente de jeter quelques mots-clés sur une affiche à fond jaune : « Écologie », « Solidarité », « Féminisme », « Démocratie » et « Europe ». « C'est comme un buffet à volonté, il y a un peu de tout », raille une militante en pleine distribution de pin's.

Installé dans le bureau cossu du maire girondin où il reçoit la presse, Raphaël Glucksmann phosphore longuement. Sans apporter de réponses limpides. L'étiquette « social-démocrate » accolée à son parti est-elle juste ? « Je ne sais pas... hésite l'eurodéputé. Mais cela indique une méthode de travail qui se veut réformiste, démocratique et apaisante. » Quelle ligne politique ? « Celle définit par les dix axes qui représenteront autant de groupes de travail. » Sur quel thème ? « Nous les définirons plus tard », élude-t-il, avant de conclure avec un « Je ne suis pas omniscient ».

L'essayiste de 44 ans, pas loin d'être un partisan de la théorie des « gauches irréconciliables », veut voir son courant arriver « au pouvoir », comme il l'a dit en clôture des universités de PP. Pour cela, « nous devons nous mettre au boulot. Il nous faut construire un récit pendant les neuf mois à venir », avance-t-il. « Un beau projet pour la France » servant à « peser » d'ici à l'été, en cas de nouvelles législatives anticipées, face aux insoumis, dont le programme de rupture irrigue fortement celui du NFP. Mais Place publique n'en est qu'à l'étape de « l'impulsion » d'un « projet national en miroir de ce qui a été fait à l'échelle européenne », tempère Pascaline Lécorché, secrétaire générale du parti. Toujours au sein de l'union de la gauche ? L'orientation politique - le « quoi » - vient avant les possibles coalitions - le « qui », résume-t-elle, sans fermer de portes. Et le « quoi » passerait par la réappropriation des thématiques captées par l'extrême droite : « Sécurité, autorité, immigration, identité. »

quelques divergences stratégiques

La petite place Rigoulet s'est surtout muée en point de rendez-vous de l'aile droite du PS, des opposants à la ligne du premier secrétaire, Olivier Faure : Carole Delga, présidente de la région Occitanie, Anne Hidalgo, maire de Paris, Karim Bouamrane, maire de Saint-Ouen, Nicolas Mayer-Rossignol, maire de Rouen... « Il y a une brutalisation à gauche, une gauche dans l'outrance. Jean-Luc Mélenchon est détesté sur le terrain, pose Carole Delga. Les Français en ont marre de la figure jupitérienne, de l'homme providentiel. »

Raphaël Glucksmann espère incarner une troisième voie, entre le PS et l'aile gauche d'une Macronie en pleine déliquescence. Aurélien Rousseau, ancien ministre d'Emmanuel Macron désormais seul député PP, et Sacha Houlié, proche du député européen, ont fait le déplacement. Tout comme l'ex-ministre et actuel cadre du parti présidentiel Clément Beaune, de passage en Gironde pour dialoguer avec celui dont il « partage une large partie des valeurs ». Le signe d'un potentiel ralliement ? « Ce n'est pas à l'ordre du jour, mais je crois qu'il faut bâtir un rassemblement des sociaux-démocrates, une sorte de confédération », plaide-t-il.

Pour l'heure, Place publique - qui revendique « 10 000 adhérents payants » contre 1 500 avant l'été - souhaite structurer ses troupes en un « mouvement de masse », capable de présenter des candidats lors des prochaines échéances électorales. Une ambition à ne pas interpréter, jure Raphaël Glucksmann, comme une déclaration de guerre à Olivier Faure, avec lequel il n'est « pas fâché ». Il pointe « seulement » quelques divergences stratégiques, comme l'alliance au sein du NFP avec la France insoumise. Car, si les alliés de Raphaël Glucksmann ne sont pas encore bien identifiés, ses adversaires sont bien connus.

La Croix, no. 43040
France, lundi 7 octobre 2024 497 mots, p. 13
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6 octobre 2024 - La Croix (site web)

Raphaël Glucksmann tente de remettre la social-démocratie en jeu

Gauthier Vaillant

En clôture des journées de rentrée de son parti Place publique, l’eurodéputé s’est affiché en alternative à l’extrême droite, renvoyant dos à dos le macronisme et La France insoumise.

Raphaël Glucksmann avait intitulé son discours « Un cap clair ». Et de fait, dès les premiers instants, le coprésident du parti Place publique a fixé son horizon : entamer « l’aventure politique qui doit nous mener au pouvoir ». À La Réole (Gironde) où il clôturait, dimanche 6 octobre, les journées de rentrée de son parti, le député européen a cherché à pousser les murs pour montrer qu’un espace politique s’ouvrait à nouveau pour la social-démocratie.

Le propos a eu des airs de revanche, de la part de celui qui menait la première liste de gauche aux élections européennes de juin (14 % des voix), puis s’est senti évincé lors de la constitution du Nouveau Front populaire (NFP) après la dissolution de l’Assemblée nationale.

Raphaël Glucksmann a pourtant martelé que l’extrême droite était, pour lui, le grand adversaire. Il a d’ailleurs redit sa « fierté » que le front républicain ait permis d’empêcher le Rassemblement national de remporter les dernières législatives. Toutefois, a-t-il prévenu, « le vote de responsabilité pour barrer la route au RN ne suffira pas ». Prenant en exemple sa propre campagne européenne, l’essayiste devenu politique s’est félicité d’avoir suscité « un vote heureux », « où les citoyens se rendent aux urnes sans avoir le sentiment de devoir sacrifier une part d’eux-mêmes ».

Les initiatives en faveur d’un renouveau de la gauche modérée sont nombreuses en ce moment, à l’image des rencontres de la gauche organisées par Carole Delga, présidente PS de la région Occitanie, ou du lancement par Karim Bouamrane, maire PS de Saint-Ouen-sur-Seine, de son propre mouvement. Raphaël Glucksmann l’a relevé et s’en est félicité, se disant persuadé que ces initiatives finiraient par « converger ». Les deux élus étaient d’ailleurs parmi les invités du week-end, tout comme la maire de Paris, Anne Hidalgo, ou le député PS Boris Vallaud, mais aussi les macronistes de gauche Sacha Houlié ou Clément Beaune, ou encore l’écologiste Yannick Jadot.

S’il a tendu la main aux socialistes et aux écologistes, Raphaël Glucksmann n’a en revanche cessé de brocarder, sans jamais la citer, La France insoumise, fustigeant la « politique du tout ou rien »qui « ne fonctionne pas ».Lui, au contraire, s’est fait le chantre d’une culture de coalition qui correspondrait selon lui à « un nouvel âge plus mature » de la démocratie française. « Discuter, ce n’est pas trahir, c’est construire », a-t-il insisté.

Et si le message en vue de la prochaine élection présidentielle n’était pas assez clair, Raphaël Glucksmann l’a encore explicité dans sa conclusion : « Ce ne sera pas un succédané du macronisme, ce ne sera pas non plus le populisme de gauche qui empêcheront l’extrême droite de prendre le pouvoir. Ce sera nous. »

L'Humanité
lundi 7 octobre 2024 123 mots, p. 27

Répression à Sciences-Po

Le nouveau directeur de Sciences-Po Paris a reçu cinq sur cinq le message du nouveau ministre de l'Enseignement supérieur. À la suite des manifestations propalestiniennes devant et dans son établissement, Luis Vassy a décidé de répondre juridiquement. Il a saisi la justice en utilisant l'article 40 du Code de procédure pénale, qui oblige « toute autorité constituée, tout officier public ou fonctionnaire » ayant connaissance d'un crime ou d'un délit à « en donner avis sans délai au procureur de la République ». Particulièrement visé : Hicham Touili-Idrissi, ex-étudiant à Sciences-Po, membre du comité Palestine de l'établissement et collaborateur de la députée européenne Rima Hassan (GUE/NGL), d'origine palestinienne. Ou comment mettre le feu aux poudres au nom du « maintien de l'ordre dans les universités ».

L'Humanité
lundi 7 octobre 2024 536 mots, p. 26

Sur la santé, Michel Barnier sort les rustines

Samuel Eyene

Dans son discours de politique générale, le premier ministre a égrené, mardi 1er octobre, des pistes pour relancer le secteur médical, dont le retour des « médecins retraités » ou la création du « programme Hippocrate ». Mais ces annonces nécessitent des ajustements pour être à la hauteur des attentes.

C'est ce qu'on appelle le savant art du ripolinage. Le 1er octobre, lors de son discours de politique générale, le premier ministre, Michel Barnier, a décliné ses propositions en matière de santé. Il se savait attendu alors que la pénurie de médecins perdure et que plane la menace de coupes budgétaires. Mais ces annonces tiennent plutôt du pétard mouillé.

« On a eu affaire à un premier ministre qui n'a rien inventé. Les réformes proposées ne sont que des pansements sur une jambe de bois », regrette Mireille Stivala, secrétaire générale de la CGT santé. La faute à quelques formules magiques déjà empruntées. À commencer par la présentation de ce « nouvel outil » : le « programme Hippocrate ». Conçu pour lutter contre les déserts médicaux - auxquels sont confrontés 87 % de la population -, il permettrait aux internes volontaires, français et étrangers, d'exercer dans les territoires en manque de médecins pour une période donnée.

Or, un dispositif similaire existe déjà. « Cela fait référence au contrat d'engagement de service public, qu'on peut signer à partir de la deuxième année de médecine jusqu'à la fin de son internat pour un minimum de deux ans, afin d'exercer en zone sous-dense en échange d'une rémunération mensuelle », rappelle le président de l'Intersyndicale nationale des internes, Killian L'helgouarc'h.

Le nom « Hippocrate » fait également tiquer. Par cette référence au serment solennel des médecins, le syndicaliste craint de voir la probité des étudiants questionnée. « Ça sous-entend qu'il y aurait des bons internes prêts à s'engager et d'autres qui ne le seraient pas car ils n'y prendront pas part », pointe-t-il. Et, côté financement, le premier ministre a omis de préciser quelle enveloppe serait mise à disposition des collectivités.

faire appel aux « médecins retraités »

Michel Barnier a en outre proposé une loi « infirmières, infirmiers », censée aller plus loin dans la « reconnaissance de leur expertise et de leurs compétences ». Elle n'est en réalité qu'une extension d'une proposition de loi portée par l'ancienne députée Renaissance Charlotte Parmentier-Lecocq, interrompue cet été... par la dissolution. « Nos textes n'ont pas été actualisés depuis plus de vingt ans. Il est clair qu'on a besoin aujourd'hui d'améliorer nos compétences », analyse Émilie Sehili, du collectif Infirmiers libéraux en colère.

Des efforts ont été fournis en ce sens avec le décret du 6 décembre 2023, autorisant aux infirmiers de réaliser des certificats de décès. « C'est une avancée. Il y a d'autres pratiques que nous pourrions aussi réaliser, mais il faut rappeler qu'en aucun cas l'infirmière ne se substitue au médecin, qui pose le diagnostic », avertit-elle.

Matignon ambitionne enfin de faire appel aux « médecins retraités », avec des conditions de cumul emploi-retraite plus « favorables ». « Pourquoi pas ? Mais il est indispensable de développer les unités médicales de proximité (des équipes composées d'assistants médicaux, d'infirmières... - NDLR) autour du médecin traitant. Sans quoi l'ajout d'un médecin retraité isolé ne sert à rien », considère Agnès Giannotti, présidente du syndicat MG France. Autant dire que le premier ministre devrait revoir sa potion.

Le Figaro, no. 24920
Le Figaro, lundi 7 octobre 2024 2079 mots, p. 2

Société

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5 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Depuis le 7 octobre, cet antisémitisme décomplexé qui outrage la France

Après l'attaque terroriste du Hamas en Israël, les actes antijuifs ont explosé dans l'Hexagone. Dans la rue, la sphère politique, à la fac et jusque dans les écoles, hostilité et agressions ne se tiennent plus dans l'ombre de la vie publique.

Kovacs, Stéphane

En France, on peut donc tranquillement appeler à célébrer un massacre antisémite. Ce dimanche 6 octobre, le collectif Urgence Palestine invitait, à Pantin, en Seine-Saint-Denis, à une réunion publique baptisée « Le jour d'avant ». «Une injure faite aux victimes des attentats du Hamas et une forme de légitimation du terrorisme», s'est ému Yonathan Arfi, président du Crif, sur X. «Au-delà d'être une ignominie, a renchéri la députée des Français hors de France, Caroline Yadan, cette réunion publique sape les fondements mêmes de notre démocratie.» Malgré plusieurs recours, elle n'a pas été interdite.

Depuis l'attaque du Hamas en Israël, le 7 octobre 2023, après les marches et les bougies, qu'est-ce qui a changé dans la société française ? Dans plusieurs villes, de Paris à Marseille, en passant par Nice ou Nantes, des tags antisémites et des croix gammées sont apparus sur des habitations ou des commerces. Des slogans haineux, comme « Mort à Israël, mort aux juifs » , des banderoles «Sionistes hors de nos facs», se sont immiscés dans les universités. À deux reprises la semaine dernière, dans le hall de Sciences Po Paris, des militants masqués, keffiehs sur la tête, ont manifesté aux cris de «Free Palestine» et «Résistance!» Quant aux affiches des otages, placardées dans les rues, elles ont régulièrement été arrachées. Se souvient-on que le petit Kfir Bibas a eu un an en captivité ?

Cet été, lors de l'hommage en mémoire des athlètes israéliens assassinés pendant les JO de Munich en 1972, rappelle la journaliste Rachel Binhas (lire aussi page 18) dans son livre Victimes françaises du Hamas (1), «une ancienne grande championne, ex-ministre des Sports, a décliné l'invitation au motif que cela pouvait venir « troubler la paix et l'unité des Jeux » ». Même frilosité dans le milieu culturel. L'histoire de Galit Jaoui - apparentée à l'actrice Agnès Jaoui -, Franco-Israélienne ayant perdu sa fille et sa mère le 7 octobre, s'est heurtée à l'indifférence, «ses interlocuteurs refusant de condamner publiquement les actes du Hamas». Sur fond de pressions de collectifs propalestiniens, le festival du film israélien Shalom Europa, qui devait se tenir en septembre à Strasbourg, a carrément été annulé.

À l'incendie criminel de la synagogue de Rouen, le 17 mai, a succédé l'attaque de celle de La Grande-Motte, dans l'Hérault, le 24 août. Début septembre, c'est un appel à l'Intifada qui résonnait dans les rues de Paris, sous l'oeil bienveillant d'élus LFI. Après un signalement de l'ancien ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin, le militant d'Urgence Palestine Élias d'Imzalène sera jugé le 23 octobre.

Ce sont 887 actes antisémites qui ont été recensés par le ministère de l'Intérieur au premier semestre 2024. Presque cinq faits par jour. Près de trois fois plus qu'en 2023 sur la même période. «L'antisémitisme, qui a toujours existé, désormais ne se cache plus», a dénoncé cet été Gérald Darmanin. En raison de l'anniversaire de l'attaque du 7 octobre, des fêtes juives et de la crise au Proche-Orient, son successeur, Bruno Retailleau, a demandé la sécurisation renforcée «des offices et des sites d'intérêts» de la communauté juive pendant tout le mois d'octobre. «Tu es juive, donc je ne te coifferai pas»:face à cette sentence, Yaël * avait eu, en novembre dernier, «l'impression de porter l'étoile jaune». Sa coiffeuse de Gagny, en Seine-Saint-Denis, n'a finalement pas été jugée. «Ils ont dit que c'était ma parole contre la sienne,explique Yaël. L'antisémitisme règne toujours ici, on essaie de faire avec, il n'y a pas le choix. Déjà, j'estime que j'ai eu de la chance qu'elle ait fait de la garde à vue...»

L'enquête ouverte pour un viol et des menaces à caractère antisémite sur une mineure à Courbevoie (Hauts-de-Seine) est toujours en cours. Mais pour que la fillette de 12 ans, séquestrée et violée par trois adolescents en juin, puisse se reconstruire, sa famille a dû «changer complètement de vie, déménager dans un autre département», indique Me Muriel Ouaknine-Melki, son avocate. «L'ensemble des élèves de sa classe a reçu les vidéos de son viol, adressées par l'un des auteurs, précise-t-elle. La seule façon pour elle de repartir dans une scolarité normale était donc d'aller dans un établissement où personne ne connaît son histoire. Un suivi psychologique important a été mis en place. Elle a payé dans sa chair le prix le plus fort de notre incapacité à la protéger.»

Présidente de l'Organisation juive européenne (OJE), Me Ouaknine-Melki «reçoit tous les jours de nouvelles affaires». Depuis le 7 octobre, elle observe une évolution dans le traitement des atteintes à caractère antisémite : «Dans les dossiers que l'on a pu suivre, toutes les plaintes concernant des personnes physiques, ainsi que celles concernant des propos sur les réseaux sociaux, ont reçu une réponse pénale rapide et adaptée, avec des sanctions fermes, détaille-t-elle. En revanche, sur toutes les plaintes politiques, qui concernent des personnes investies d'un mandat électoral, s'il y a eu des convocations en justice, elles n'ont donné lieu, pour l'heure, à aucune poursuite. Nous restons dans l'attente, après de longs mois d'enquête, de la réponse pénale que le parquet de Paris voudra bien y apporter.»

Or ces propos d'élus - qualifiés soit d'apologie du terrorisme, soit de provocation à la haine - «sont hautement problématiques, car ils s'impriment souvent chez des esprits un peu faibles, poursuit Me Ouaknine-Melki. Depuis le 7octobre, nous avons eu deux tentatives d'attentats antisémites, et cette attaque contre la synagogue de la Grande-Motte, qui vient confirmer que le pire peut encore arriver...»

De lâchetés en renoncements, «on s'habitue à des événements graves de plus en plus fréquents, déplore l'anthropologue Florence Bergeaud-Blackler. Ces brimades et autres intimidations contre la communauté juive existent depuis des décennies. Mais si on n'identifie pas la cause sous-jacente de cet antisémitisme, si on ne la dénonce pas, il y a très peu de chances d'endiguer son développement! On en fait un problème géopolitique alors que, en réalité, il n'est pas le fruit de l'importation du conflit israélo-palestinien, il est seulement attisé par ce conflit. La révolution prolétarienne a pris les traits de l'Intifada et de l'antisionisme, de nouveaux habits pour des vieilles idées. Bien qu'il y a trois ans, le CNRS ait affirmé que l'islamogauchisme ne correspondait à aucune réalité scientifique, cette alliance s'est rendue manifeste depuis le 7octobre.»

Depuis un an, « le frérisme aiguillonne l'antisémitisme partout où il le peut» , souligne la chercheuse au CNRS, auteur de Le Frérisme et ses réseaux, l'enquête (Éditions Odile Jacob, 2023). «Je comprends le Français moyen qui pense que tout cela nous vient d'ailleurs,assure-t-elle. Or tout cela est fait maison, et en particulier dans nos universités: on y laisse les étudiants se faire endoctriner par des mouvements de la gauche radicale, sans possibilité pour eux de réfléchir d'une autre manière puisque des gens comme moi n'ont pas accès aux campus. On est en train de « dé-former » des étudiants qui ne seront plus capables de débattre mais seulement de manifester. J'espère que le nouveau ministre va agir, parce que cela devient urgent: j'ai des collègues juifs qui ne peuvent plus enseigner car leurs cours sont sans arrêt contestés.»

Linguiste, maître de conférences à l'université Sorbonne-Nouvelle, la Franco-Israélienne Yana Grinshpun acquiesce : «Dans mon université, les choses vont de mal en pis, constate-t-elle. Par ailleurs, on assiste à l'indifférence des collègues, si ce n'est de la complaisance de certains. Les membres du comité Palestine, très actifs, peuvent devenir violents, même physiquement. Lors d'une réunion ce mercredi, ils ont ouvertement fait l'apologie du terrorisme, en soutenant le Hamas. Dans leurs tracts, le mot « révolution » remplace le terme djihad; comment se fait-il que l'on puisse clairement appeler au djihad au sein de l'université? Certains de mes étudiants ont très peur et envisagent de quitter la fac.»

«S'il n'est pas opéré un changement rapide par un plan d'action massif, c'est par sa jeunesse, et d'autant plus nettement qu'elle est de confession ou de culture musulmane, que la société française sera gagnée par l'antisémitisme», alerte Dominique Reynié, directeur général de la Fondation pour l'innovation politique (Fondapol). L'édition 2024 de son étude sur l'antisémitisme en France révèle que depuis le 7 octobre, un Français de confession juive sur quatre a été victime d'un acte antisémite. L'école constituant «le premier lieu d'exposition» à de tels actes.

Le ministère de l'Éducation nationale vient justement de publier ses chiffres : plus de 3 600 actes racistes et antisémites ont été recensés sur l'année scolaire 2023-2024, multipliés par près de trois en un an. Directeur de l'action scolaire du Fonds social juif unifié (FSJU), Patrick Petit-Ohayon décrit «une arrivée continuelle d'enfants venus du public». «L'an dernier, après le 7octobre, une cinquantaine d'élèves sont arrivés en cours d'année dans des établissements juifs, ce qui est rare, affirme-t-il. Trente-deux nouvelles classes ont été créées cette rentrée, alors que ces dernières années, on était plutôt sur une vingtaine.» «Murs et portail surélevés, caméras, vitres pare-balles, sas et agent de sécurité, présence dynamique de la police ou de l'armée», cinq nouveaux groupes scolaires ont ouvert en 2024.

«On s'aperçoit que le critère de la sécurité devient prioritaire sur le choix d'étudier les textes du Talmud, regrette Patrick Petit-Ohayon. Il est insupportable que les jeunes juifs de France ne puissent pas aller dans les écoles de leur choix! Mais là où l'inquiétude des parents grandit encore, c'est pour le postbac: ils se demandent de plus en plus si leur enfant doit faire ses études ici.»

Ce qui a «radicalement changé» pour un étudiant juif en France ? «C'est qu'avant, il pouvait traverser toutes ses études sans avoir à se mobiliser ni débattre, répond Yossef Murciano, président de l'Union des étudiants juifs de France (UEJF). Aujourd'hui, il doit avoir un avis sur la question juive, être capable de répondre à des injures, voire des agressions. Le fait d'être juif nous propulse dans une position de militant.» L'UEJF, qui a «lancé pas mal de procédures l'an dernier», attend toujours les suites. «On va devoir passer à l'étape supérieure, insiste le jeune homme, se constituer partie civile, accentuer la pression sur la police et la justice, des institutions qui avaient mis un point d'honneur à nous soutenir après le 7octobre.»

D'après une récente enquête du FSJU, 46 % des jeunes juifs français seraient prêts à faire leur alya. Des «retours en Terre sainte» opérés de plus en plus pour des raisons de sécurité. Au 31 août, l'Agence juive, l'instance chargée d'accompagner les démarches des candidats au départ vers Israël, avait comptabilisé 5 700 ouvertures de dossier d'alya depuis le 7 octobre 2023, contre 1 300 l'année précédente pour la même période : une hausse de 338 % ! Plus de 1 660 personnes ont effectivement quitté la France depuis le 7 octobre (contre 1 100 sur l'année 2023), précise l'Agence juive, qui s'attend à dépasser, en fin d'année, «le cap des 2000».

Max *, 24 ans, n'a «jamais été aussi juif» qu'aujourd'hui. «Avant, je naviguais entre le catholicisme de mon père et la religion juive de ma mère, explique le jeune homme. Après le 7octobre, je me suis complètement replongé dans le judaïsme. Je me suis fait circoncire. Quand on a le sentiment que tout s'effondre, il faut se raccrocher à du divin!» À Sciences Po Paris, l'étudiant, qui n'a ni un nom ni un prénom juif, endurait les remarques antisémites de ses camarades sans se dévoiler. «Vous vous sentez tout seul; vous êtes obligé de raser les murs, se désole-t-il. C'est un terrible sentiment d'impuissance! Le fait que nos futures élites intellectuelles soient si endoctrinées m'a conduit à comprendre que j'allais devoir quitter mon pays.»

En Israël, où il est allé faire des repérages, Max a croisé «de nombreux Français venant de milieux pas forcément très religieux, enthousiastes à l'idée de vivre dans une société qui a un projet». «Pourtant, on adore la France!, précise-t-il. On se dit que c'est elle qui nous quitte. Et puis j' ai le sentiment de pouvoir beaucoup plus servir la France depuis Israël.» Max, «le premier de (s) a famille à faire (s) on alya», vient de trouver du travail dans la tech. Il commence sa nouvelle vie ce 7 octobre.

(1) Éditions de l'Observatoire, 2024. (*) Certains prénoms ont été modifiés.

Le Monde
Le Monde l'époque, lundi 7 octobre 2024 1412 mots, p. EPH7
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4 octobre 2024 - Le Monde (site web)
5 octobre 2024 - La Matinale du Monde

Un apéro avec… Charles Consigny

« Je parle à peu près comme Edouard Balladur »

Chaque semaine, « L’Epoque » paie son coup. L’avocat médiatique, prêt à tout pour un bon mot, se définit comme nostalgique et barniériste. Et évoque, dans son dernier livre, sa « condition gay », une « machine à faire souffrir » Solenn de Royer

Solenn de Royer

Au commencement, le choix du bar. Toute une histoire. Le 20 septembre, à 17 h 05, Charles Consigny écrit : « Pourquoi pas Le Café Marly, ça a de la gueule. » A 17 h 07 : « Ou l’Hôtel Bulgari, mais c’est bling. » A 17 h 10 : « Ou chez Laurent ! C’est devenu assez glam … »Panique : « Je regarde si je n’ai pas une idée d’un truc plus détente ! »La veille du rendez-vous, l’avocat médiatique, chroniqueur anachronique et écrivain propose l’Hôtel Raphaël, « plus intemporel », « à moins que nous allions au Bristol ? », une autre institution de l’Ouest parisien. Il envoie une photo de la cave de sa grand-mère : « Le mieux, ça aurait été dans le Jura… »

Nous tranchons pour le restaurant Laurent, un ancien pavillon de chasse de Louis XIV, à deux pas de l’Elysée, où déjeune le gotha de la politique et des affaires. L’hôte des lieux, Tony Gomez, ex-figure des nuits gaysparisiennes, faisait entrer le jeune Consigny à L’Etoile, boîte chic et fric des Champs-Elysées, quand il avait 16 ans. Il en a 35. Juché – en jean et baskets – sur un tabouret léopard, devant le bar, il commande un verre de bourgogne, rouge. On lui sert un pinot noir de l’Oregon. Déconfit : « Vous préciserez bien que j’avais commandé un vin français ? »

Entre deux émissions – il va aux « Grandes Gueules » une fois par semaine, sur RMC, a son rond de serviette sur BFM-TV –, Charles Consigny a trouvé le temps d’écrire un livre (Le Grand Amour, Plon, 266 pages, 21,90 euros), chronique littéraire d’une jeunesse envolée. Fils d’un publicitaire énarque de gauche et d’une cadre de la banque descendante d’une famille d’aristocrates vendéens, neveu de l’actrice Anne Consigny, il est né à Paris le 14 juillet 1989, jour du bicentenaire de la Révolution française. Il a 18 ans en 2007. « Je suis un garçon des années 2000 », dit-il, nostalgique d’une époque marquée par « la musique lounge, le son Bang & Olufsen, l’Hôtel Costes, les montres Rolex et Nicolas Sarkozy ». Un ange passe. Il insiste : « Oui ! Il y avait plus de joie et d’insouciance… Un capitalisme assumé ! Moins de leçons de morale ! Je ne me fais pas à l’époque contemporaine… »

L’avocat télégénique, beau brun au teint pâle, parle fort en détachant les syllabes, a des accents un peu traînants. « Je parle à peu près comme Edouard Balladur », convient-il. Dans son livre, il se met en scène en « type snob et déprimé » naviguant entre plateaux télé et lieux branchés (Paris, New York, Dubaï et Saint-Tropez… presque un cliché), jetant derrière ses « lunettes Saint Laurent » un regard vaguement ennuyé sur le monde. « L’énumération des marques, c’est du trente-sixième degré… », justifie-t-il, revendiquant cet « hommage » à son auteur fétiche, Bret Easton Ellis.

Fuyant la banalité, Charles Consigny cultive l’esprit de contradiction, force les traits. Il se damnerait pour un bon mot qui ferait rire un plateau. Un franc-parler qui le conduit parfois dans le fossé. Début septembre sur RMC, il scandalise en ironisant sur la musique classique diffusée dans certains parkings souterrains, qui pourrait rendre « un viol moins déplaisant »; il doit s’excuser. « Vous êtes arrogant, monsieur », s’était insurgée l’humoriste Muriel Robin, en 2018 sur France 2, dans l’émission « On n’est pas couché », de Laurent Ruquier, qui l’avait recruté comme chroniqueur.

Lui aime le clash, le show, pousser les autres dans leurs retranchements. C’est notamment pour ça qu’il est devenu avocat, fasciné par les protagonistes de l’affaire Bettencourt, les ténors Georges Kiejman, Olivier Metzner ou Hervé Temime, pour qui il travaille un temps avant de fonder, en 2018, son propre cabinet. La télévision est, dit-il, « une manière moderne » de faire de la politique, sa « passion d’enfant ».

Présenté par Laurent Ruquier comme « le réac le plus sympa de Paris », il s’affiche de droite, résolument. Avant de porter la contradiction à Marine Le Pen dans feu l’émission de Cyril Hanouna sur C8, « Face à Baba », pendant la dernière campagne présidentielle, il lisait Renaud Camus, le théoricien du « grand remplacement », et aidait la très conservatrice Christine Boutin, parce qu’elle était « seule contre tous ». Aujourd’hui encore, il s’amuse de voir s’allonger les mines quand il défend Donald Trump, « haï par les élites parce qu’il était le président des pauvres », ou le président argentin, Javier Milei, qui « prend les mesures qui doivent être prises, comme[l’ancienne première ministre britannique Margaret] Thatcher en son temps ».

En 2017, Charles Consigny a été macroniste, cela n’a pas duré. Il a gardé de nombreux amis à Renaissance, dont l’ex-premier ministre Gabriel Attal, mais juge sévèrement un régime « loin du peuple » qui a consacré « la soumission du pouvoir politique au pouvoir économique », même s’il reconnaît qu’Emmanuel Macron a quand même « beaucoup fait pour l’attractivité » du pays.

Candidat LR défait dans les Yvelines aux élections législatives de 2022, il se définit avant tout comme gaulliste, libéral, européen et… barniériste. Fin 2021, il a fait la campagne du négociateur du Brexit, candidat à la primaire de la droite, avant de faire celle de Valérie Pécresse à la présidentielle de 2022. Avec l’arrivée de Michel Barnier à Matignon, ses amis l’auraient bien vu porte-parole du gouvernement, mais lui a été préféré un profil plus classique, la députée Renaissance Maud Bregeon. Régulièrement, le premier ministre le recadre d’ailleurs gentiment, avec une petite tape sur l’épaule : « Et en restant modeste, hein ? C’est important, la modestie… »

Depuis la dissolution de l’Assemblée nationale, Charles Consigny a pris des positions qui tranchent avec sa famille politique, défendant le front républicain pour faire barrage au Rassemblement national lors des législatives, et plaidant, dans Libération, pour qu’Emmanuel Macron choisisse un premier ministre issu du Nouveau Front populaire, arrivé en tête au second tour le 7 juillet. Ce qui lui a valu une flopée de réactions indignées d’électeurs de droite (« Mais tu es fou ! ») lui reprochant de « vouloir[leur] mettre un gouvernement d’“insoumis” ». « Je ne suis pas fou, je suis démocrate »,répète celui qui attend le moment propice pour se relancer en politique : « Je n’aimerais pas passer à côté de la vie que je voudrais. »

Sa peur, longtemps, fut de passer à côté de l’amour. Dans son livre, il raconte sa « déprime, profonde comme la nuit », sa quête floue de « garçons chimères », toutes ces mornes soirées où il rentre « seul et bourré ». La « condition gay » le hante : une « machine à faire souffrir ». « Quel bordel d’être gay, quelle pente vers le malheur ! », écrit-il. Devant son troisième verre, alors que le bar s’est vidé, il explique : « Dans ma bande de potes, j’étais le seul gay assumé, c’était une souffrance. »

Il a connu des périodes de forte anxiété, mais c’est passé, jure-t-il. Même s’il est toujours sujet à la mélancolie, soit « la conscience du bonheur, avalé par le temps ». C’est ce qu’il ressent quand il quitte le Jura et la maison de sa grand-mère, une grosse bâtisse ancienne, entourée d’un parc où il aime regarder les arbres et le ciel, lire de la poésie. Lieu d’intenses bonheurs, cette maison a été aussi le théâtre de son plus grand malheur. Quand il a 8 ans, sa petite sœur Lara, 4 ans, se noie dans une piscine, à quelques kilomètres de la propriété familiale. « Quelque chose d’irréparable, dit-il. Des décennies de deuil n’y changeront rien. Cette perte ne se compensera jamais par rien. »

Trois ans après, ses parents se séparent. Son père, un jour en voiture, sollicite son avis : doit-il partir pour vivre un nouvel amour ou bien rester ? Son fils de 11 ans est glacé. Il le supplie de ne pas les abandonner, sa mère, lui et ses trois frère et sœurs, en vain. Une « douleur abominable », se souvient Charles Consigny, qui peut difficilement en parler sans pleurer, alors qu’à presque minuit le bar s’apprête à fermer. Derrière le « cinéma » de l’avocat-chroniqueur un peu poseur qui rêve de grandeur se cache une sensibilité blessée, un enfant inconsolable.

Le Figaro, no. 24920
Le Figaro, lundi 7 octobre 2024 525 mots, p. 5

Politique

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6 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

CHRONIQUE CONTRE-POINT

À gauche, grands principes et petits calculs

Tabard, Guillaume

En souhaitant voir le drapeau palestinien flotter un peu partout en France, Jean-Luc Mélenchon ne va pas améliorer ses relations avec le reste de la gauche française qui lui reproche d'attiser le communautarisme et de flirter avec l'antisémitisme. Pourtant, si le 7 octobre a semblé provoquer une fracture irrémédiable, les dernières législatives ont démontré qu'il y avait un monde entre un discours proclamé en vertu des grands principes républicains et la réalité acceptée au nom des contingences électorales.

L'attaque du Hamas, il y a un an, avait eu raison de la Nupes, alliance formée pour les législatives de 2022 entre LFI, le PC, les Verts et le PS, sous la houlette des Insoumis. Par-delà la radicalité de Mélenchon et de ses amis, socialistes et communistes s'étaient montrés outrés par leur refus de reconnaître la nature «terroriste» de l'opération du Hamas ou de participer à la marche du 12 novembre contre l'antisémitisme. Aujourd'hui, les efforts déployés de Raphaël Glucksmann à Carole Delga, en passant par François Hollande et le maire de Saint-Ouen, Karim Bouamrane, visent toujours à reconstruire une gauche de gouvernement assumant la rupture avec LFI. Voire à établir un cordon sanitaire avec lui. «Le communautarisme, ça n'est pas la gauche» , martèle ainsi la présidente de la région Occitanie.

Mais entre le 7 octobre 2023 et aujourd'hui, il y a eu le Nouveau Front populaire. Même les sociaux-démocrates et les plus remontés contre le discours et les méthodes de Mélenchon, ont accepté de partir sous le même label que les plus antisionistes des Insoumis. François Hollande et Danièle Obono, qui avait vu dans le Hamas un «mouvement de résistance» ont été élus sous la même étiquette. Sur le conflit au Proche-Orient, sur le ciblage électoral et idéologique de l'électorat musulman, LFI n'a jamais varié et n'a jamais cherché à le faire croire. Qu'au soir du premier tour, Jean-Luc Mélenchon s'affiche flanqué de la députée européenne Rima Hassan ceinte du keffieh palestinien n'a pas remis en cause le NFP.

Ainsi, ce qui était intolérable aux yeux des alliés de LFI, et qui l'est redevenu aujourd'hui, était acceptable quand il s'agissait de faire élire des députés. Même Carole Delga, la plus anti-mélenchoniste des figures de gauche, qui avait été jusqu'à présenter ses propres candidats en 2022 contre ceux de la Nupes, a cette fois soutenu des candidatures communes. La justification est connue : la dissolution a pris tout le monde de court et la priorité était d'éviter la victoire du Rassemblement national. L'argument fut invoqué aussi par les macronistes qui, eux aussi, ont légitimé le bulletin LFI. Il n'en est pas moins acrobatique de constituer un « front républicain » et a fortiori un accord de gouvernement avec un parti qui avait refusé de participer à la marche du 12 novembre contre l'antisémitisme pour combattre un parti qui y avait participé.

La gauche Glucksmann-Delga-Hollande prétend construire pour 2027 une alternative de gauche qui établira un cordon sanitaire avec les amis de Mélenchon. Mais que fera-t-elle si, l'échéance venue, leur survie électorale passe à nouveau, comme en 2022 et comme en 2024, par une alliance avec eux ? G. T.

Le Monde
7-Octobre, un an après, lundi 7 octobre 2024 1144 mots, p. 9
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7 octobre 2024 - Le Monde (site web)

L’opération séduction du RN envers les Français juifs

Depuis un an, Marine Le Pen et ses troupes ont tenté de profiter de l’émotion causée par l’attaque du Hamas

Corentin Lesueur

La « rencontre secrète » n’était pas destinée à le rester trop longtemps. Consigne avait pourtant été donnée, le 1er juillet, de laisser les téléphones hors de la salle qui réunissait Marine Le Pen, cheffe de file des députés Rassemblement national (RN), son conseiller Renaud Labaye, et une vingtaine de dirigeants de communautés juives d’Ile-de-France dans un bar parisien. Un tour de table inédit pour le RN, après plusieurs décennies de marginalisation en raison de l’antisémitisme de nombreux cadres, et parmi lesquels le premier d’entre eux : Jean-Marie Le Pen, l’ancien président du Front national (FN, devenu le RN).

Si le parti d’extrême droite refuse toujours de communiquer sur l’événement, un compte rendu anonyme sur les réseaux sociaux, puis une sortie des deux organisateurs (René Taïeb et Albert Myara, deux représentants de la communauté juive francilienne) dans Le Journal du dimanche, quatre jours plus tard, en ont rapidement assuré la publicité. Un « dialogue » symbolique de la quête de respectabilité menée par le parti lepéniste à l’égard des Français de confession juive. Un révélateur aussi des débats qui agitent les associations communautaires, depuis les attaques terroristes perpétrées par le Hamas en Israël le 7 octobre 2023, face aux gages donnés par les troupes de Marine Le Pen contre l’antisémitisme et en soutien à Israël.

Quête de légitimité

Les responsables cultuels juifs interrogés se rejoignent sur un point, au moins : « Il y a eu un avant et un après 7-Octobre. » Un point de bascule dans la vulnérabilité jamais ressentie par les croyants depuis la Shoah. Une date-clé, aussi, dans l’appréhension de l’échiquier politique national. « Marqués par un sentiment rare de solitude depuis ce jour, les Français juifs ont probablement reçu avec davantage de sympathie chaque marque de soutien », résume Ariel Goldmann, le président du Fonds social juif unifié, poumon financier de la communauté en France. Dénonciation immédiate d’un « pogrom », soutien absolu ensuite du droit d’Israël à se défendre, indignation depuis face à la multiplication des actes antisémites : dans son soutien à la communauté juive, le RN n’a publiquement jamais transigé au cours des douze derniers mois.

L’affichage en la matière n’est pas nouveau pour Marine Le Pen. Depuis son accession à la tête du FN, en 2011, la triple candidate à la présidentielle a fait de sa quête de légitimité contre l’antisémitisme l’ultime « verrou » de l’entreprise de « dédiabolisation » d’un mouvement qui, cofondé en 1972 par d’anciens collaborationnistes et des membres de la Waffen-SS, prétend désormais accéder au pouvoir. Jamais pourtant cette stratégie n’avait récolté la bienveillance d’autant de représentants ou figures de la communauté juive que depuis le 7-Octobre. Face à une gauche fustigéepour ses ambiguïtés, voire ses compromissions, le RN n’apparaît plus, pour beaucoup, comme la force politique la plus « dangereuse ».

Toléré comme jamais il ne l’avait été lors de la « grande marche civique » contre l’antisémitisme organisée le 12 novembre 2023, le parti d’extrême droite a ensuite reçu les encouragements lourds de sens de Serge Klarsfeld, figure nationale de l’antinazisme, qui, dans l’hypothèse d’un duel entre le RN et La France insoumise (LFI) aux élections législatives des 30 juin et 7 juillet, aurait choisi le premier, considéré comme « projuif ». « Le parti a saisi chaque occasion pour exprimer son empathie à l’égard des juifs. Comment voulez-vous qu’on ne soit pas bienveillants à son égard ? On a tellement peu d’appuis dans la classe politique qu’on n’allait pas faire la fine bouche face à un parti aujourd’hui sans ambiguïté », appuie Albert Myara, président de la communauté juive du Kremlin-Bicêtre (Val-de-Marne). Suffisant pour juger aboutie la « dédiabolisation » du RN ?

Minoritaire au sein des organisations représentatives, celui qui est aussi coordinateur du conseil des communautés juives d’Ile-de-France juge que le parti lepéniste constitue un interlocuteur à part entière. C’est ce qui l’a poussé à organiser la rencontre du 1er juillet entre Marine Le Pen et plusieurs dirigeants franciliens. Au programme : une série d’interrogations adressées à la députée du Pas-de-Calais sur l’abattage rituel, le port de la kippa ou ses liens avec des antisémites notoires. Les réponses ont été jugées « satisfaisantes » par l’organisateur.

Qu’importent les faux-semblants entretenus par le RN à l’égard de l’antisémitisme ? Si Marine Le Pen s’est fendu, le 22 juin, dans Le Figaro, d’une tribune pour assurer n’avoir « jamais toléré » le moindre écart en la matière, elle oublie les multiples candidats investis par son parti aux législatives ayant tenu des propos antisémites, le révisionnisme toujours exprimé par Bruno Gollnisch, membre du conseil national du RN, ou les six condamnations de son père, Jean-Marie Le Pen, pour avoir affirmé, à plusieurs reprises, que les chambres à gaz étaient un « point de détail » de l’histoire de la seconde guerre mondiale.

Hors du champ républicain

« Cela s’appelle la realpolitik. Ce n’est pas en diabolisant les gens qu’on fait avancer les choses. On doit parler à ceux qui nous donnent des gages et sont amenés à gouverner demain », balaie Albert Myara. « Rien n’est effacé, on n’oublie rien. Mais le 7-Octobre a été fondamental : on a compté nos amis ce jour-là », tranche René Taïeb, président de l’Union des collectivités juives du Val-d’Oise.

Leur réunion s’est toutefois déroulée sans la présence ni l’appui des principales associations cultuelles, qui considèrent toujours le RN hors du champ républicain. « Ses membres ont saisi à quel point cette lutte était un marqueur républicain fondamental : aucun parti ne peut prétendre gouverner la France, sérieusement, sans travail sur l’antisémitisme, observe Yonathan Arfi, président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF). Mais on ne change pas l’ADN d’un parti en une campagne électorale : on ne peut prétendre être encore le parti des identitaires, d’un côté, et de l’autre prétendre avoir réglé la question de l’antisémitisme. »

Dans un communiqué publié le 5 juillet avec Ariel Goldmann, Elie Korchia, président du Consistoire central, et Haïm Korsia, grand rabbin de France, Yonathan Arfi maintient sa position du « ni-ni », ni LFI ni RN. « L’histoire et les valeurs juives nous tiennent à distance des partis populistes quels qu’ils soient, insiste le président du CRIF. Et je ne vois pas l’intérêt d’anticiper une possible victoire du RN. Tout ce qui consisterait en une sorte d’indulgence, aujourd’hui, ferait leur jeu. » Crédité de nouveaux pas sur le chemin de la respectabilité, le RN n’en a pas pour autant tourné la page de l’antisémitisme et de la défiance d’une partie de la communauté juive à son encontre.

Le Monde
International, lundi 7 octobre 2024 1434 mots, p. 14
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5 octobre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Reportage

A Koursk, l’Ukraine endosse le rôle de l’occupant

L’armée sait qu’elle doit être exemplaire dans cette région russe, pour ne pas perdre le soutien de ses alliés

Faustine Vincent

Kiev, Pavlohrad, Soumy (Ukraine) - envoyée spéciale - L’offensive ukrainienne dans la région russe de Koursk, le 6 août, était un pari risqué. Mais elle a notamment permis à Kiev de reprendre l’initiative et de remonter le moral des troupes malgré l’avancée des Russes dans le Donbass. Les forces armées affirment aujourd’hui contrôler environ 1 000 km2, et avoir « stoppé »la contre-offensive russe, bien que Moscou dise avoir repris du terrain. Avec cette opération, l’Ukraine endosse un rôle inédit depuis le début de l’invasion russe, le 24 février 2022 : celui d’armée d’occupation.

Le droit de la guerre est clair : « Un territoire est considéré comme occupé lorsqu’il se trouve placé de fait sous l’autorité de l’armée ennemie », indique l’article 42 des conventions de La Haye. « D’un point de vue légal, il s’agit effectivement d’une occupation militaire », convient Oleksandr Merezhko, président du comité des affaires étrangères au sein de la Rada, le Parlement ukrainien. Ce député de la majorité présidentielle et professeur de droit international préférerait toutefois utiliser un « autre terme » à propos de l’opération à Koursk. « Le mot “occupation” est connoté trop négativement, argumente-t-il. L’occupation russe est un crime, car Moscou est l’agresseur, tandis que l’occupation ukrainienne est une réponse à ce crime. »

Etablir une « zone tampon »

La légalité de l’opération à Koursk n’est en effet pas contestée par la communauté internationale : elle se trouve en conformité avec l’article 51 de la charte des Nations unies sur le droit de légitime défense en cas d’agression armée. « Nous considérons que l’Ukraine mène une guerre défensive légitime contre une agression illégale et, dans le cadre de ce droit légitime de légitime défense, l’Ukraine a le droit de frapper l’ennemi là où elle le juge nécessaire, sur son propre territoire, mais aussi sur le territoire de l’ennemi »,a ainsi déclaré le 7 août, au lendemain de l’incursion, le porte-parole pour les affaires étrangères de l’UE, Peter Stano.

Dmytro (le prénom a été changé), soldat de 41 ans, n’aime pas non plus le terme d’ « occupation », largement associé aux crimes de guerre commis par les Russes. Ce commandant d’une unité de reconnaissance, déployé à Koursk au début de l’opération, préfère parler de « transfert de la guerre sur le territoire russe ». « Je ne me considère pas comme un occupant,parce que nous ne sommes pas des terroristes comme les Russes », assure le militaire, qui accepte de témoigner sous couvert d’anonymat, à la lisière d’un bois, la nuit tombée, lors de son passage à Kiev.

Les Ukrainiens martèlent que leur objectif est bien différent de celui de la Russie : il ne s’agit pas d’annexer des territoires, mais de se défendre en établissant une « zone tampon » le long de la frontière, côté russe, afin de limiter les bombardements sur la région ukrainienne de Kharkiv. Les troupes de Kiev ne comptent pas rester indéfiniment. Elles veulent toutefois « conserver » ce secteur aussi longtemps que nécessaire, comme l’a déclaré Volodymyr Zelensky le 3 septembre, car cela fait partie intégrante du « plan pour la victoire » – à moins que les troupes russes les délogent avant.

L’occupation de ce territoire représente « un immense et nouveau défi pour l’Ukraine, car cela s’accompagne d’obligations inscrites dans les conventions de Genève[qui régissent la conduite lors de conflits armés] », explique Oleksandra Matviichuk, avocate spécialisée en droit international humanitaire, dont l’ONG – le Centre pour les libertés civiles – documente les crimes russes depuis le début de la guerre dans le Donbass en 2014, et a été récompensé du prix Nobel de la paix en 2022.

Communauté internationale

Dans la zone qu’ils contrôlent, les soldats ukrainiens sont désormais responsables des civils russes, auxquels ils doivent garantir l’accès à la nourriture, aux soins médicaux et aux services sociaux. « Si les docteurs ont fui et qu’un habitant a besoin d’aide médicale, par exemple, les Ukrainiens doivent la lui fournir », explique Mme Matviichuk.

De nombreux civils russes ont fui après le début de l’offensive à Koursk. Kiev s’est dit prêt à ouvrir un couloir humanitaire, mais la Russie a refusé. De leur côté, les soldats ukrainiens affirment être bien accueillis par les milliers de personnes restées sur place – des affirmations que Le Monden’a pu vérifier de source indépendante, la zone étant difficile d’accès.Dans l’unité de Dmytro, des soldats ont montré aux civils des vidéos des crimes de guerre russes commis en Ukraine.

L’Ukraine se saitscrutée par la communauté internationale. « Les enjeux sont immenses, car nous voulons devenir membre de l’Union européenne,reprend Oleksandr Merezhko. A la présidence comme au ministère de la défense, tout le monde en a conscience, et insiste sur la nécessité de respecter les conventions de Genève. Sinon c’est trop risqué, cela endommagerait notre réputation. » Avec le risque de compromettre l’intégration européenne du pays et le soutien de ses alliés, dont Kiev a un besoin vital pour tenter de mettre la Russie en échec.

Pour Oleksandra Matviichuk, toutefois, le respect du droit international est encore plus important pour l’Ukraine elle-même que pour ses alliés. « On ne se bat pas seulement pour défendre notre territoire, mais aussi des valeurs », explique-t-elle. « Il n’y aurait rien de plus insultant et humiliant que d’être comparés aux Russes, renchérit Dmytro . Pour moi, un bon Russe est un Russe mort. Mais on doit mettre nos émotions de côté. »Ce commandant le répète chaque jour aux soldats sous ses ordres : « Ils ont le sang chaud et veulent se venger, mais on leur rappelle qu’il y a des règles à respecter. »

Moscou accuse d’ores et déjà les troupes ukrainiennes de commettre des crimes de guerre sur son sol, notamment des « enlèvements » et des « agressions sexuelles » sur des civils. Des allégations sans preuve, mais abondamment relayées par la propagande. Afin de montrer que son armée ne fait rien de tel, Kiev a invité, le 16 septembre, l’ONU et le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) à visiter la partie occupée de la région de Koursk. « L’Ukraine est prête à faciliter leur travail et à prouver son respect du droit humanitaire international » dans ce territoire, a déclaré le chef de la diplomatie ukrainienne, Andrii Sybiga. Le Kremlin a dénoncé une « pure provocation ». Le CICR a lui-même proposé dès le début de se rendre sur place, mais il a besoin de l’accord des deux belligérants.

Pour s’assurer de la légalité de ses opérations, l’armée ukrainienne compte, dans chaque brigade, plusieurs avocats militaires, associés à la planification des opérations et chargés de les approuver. « Dans la mienne, on est quatre, mais chaque bataillon a aussi ses propres avocats », explique Oleksandr Tsekhotskiy, commandant chargé des questions juridiques au sein de la 59e brigade.

Risque de dérapage

Ce militaire et avocat de 28 ans ne se sépare jamais de son ouvrage de référence à la couverture jaune et bleue, publié par le ministère de la défense en 2017, et qui détaille les « modalités d’application du droit international humanitaire dans les forces armées ukrainiennes ». « Je l’emporte avec moi sur tous les fronts, rangé dans une boîte à munitions », raconte-t-il dans un café de Pavlohrad, dans la région de Dnipro. Le risque d’un dérapage n’est pas exclu pour autant. « Si un soldat viole les règles, une enquête sera menée, et il sera jugé », poursuit Oleksandr Tsekhotskiy.

Jusqu’ici, aucun interlocuteur interrogé par Le Mondene dit avoir eu connaissance d’un tel cas dans la région de Koursk. « Certains supposent automatiquement que les Ukrainiens se comporteront à Koursk comme les Russes se sont comportés à Boutcha, Irpin, et partout ailleurs où ils ont occupé l’Ukraine, s’indigne auprès du Monde Katarina Mathernova, ambassadrice de l’UE en Ukraine. Je ne pense pas que ce soit le cas, car les Ukrainiens sont différents. Ce ne sont pas les agresseurs, et ils ne meurent pas sur le champ de bataille pour se comporter comme les Russes et commettre des crimes de guerre. »

Selon la Russie, au moins 12 civils ont été tués et 201 blessés lors de l’incursion ukrainienne. De son côté, le Bureau du haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme affirme avoir établi les noms de « quatre civils tués »et de « trois civils blessés », dans des circonstances qui « restent à vérifier ».

L'Humanité
lundi 7 octobre 2024 2138 mots, p. 7

À Tel-Aviv, « la pire année de notre vie »

Christophe Deroubaix

Les attaques du Hamas et la guerre à Gaza ont pénétré la « bulle » de la ville, poumon économique du pays. Rencontres avec des familles d'otages, des jeunes face au dilemme de la conscription et un conseiller municipal.

Tel-Aviv (Israël), envoyé spécial.

C'est une soirée typique d'été indien à Tel-Aviv. Le long de la digue de Jaffa, ancienne ville palestinienne absorbée dans la métropole après la Nakba, les habitants déambulent. Certains avec leurs chiens, qui peuvent se ravitailler dans les gamelles d'eau disposées par quelques restaurateurs. Ils sont parfois dépassés par des joggeurs en sueur ou des adeptes de la trottinette à haute vitesse. On entend le ressac des vagues, qui ferait passer la Méditerranée pour un océan. D'un toit-terrasse s'échappe, au milieu d'une musique entraînante, une voix en français : « Je vous rappelle qu'il va falloir descendre d'un étage pour le début de la réception. » À une heure de route vers le sud, Gaza a été presque intégralement réduite en cendres. À deux heures vers le nord, les roquettes du Hezbollah croisent les frappes de l'armée israélienne. Mais, à Tel-Aviv-Jaffa (3,5 millions d'habitants sur les 10 que compte Israël), la vie semble s'écouler comme un ruisseau tranquille, justifiant apparemment son surnom : la « bulle ».

L'expression agace pourtant Itamar Avneri, militant pacifiste, élu conseiller municipal en février dernier : « C'est vraiment ridicule de l'appeler une "bulle". Certes, nous ne sommes pas un kibboutz attaqué près de Gaza ou des villages à la frontière du Liban. Cette ville est un microcosme du pays, avec de la diversité mais aussi des problèmes sociaux et un coût de la vie de plus en plus élevé. On y habite car il y a du boulot et, pour ce qui me concerne, car les droits LGBT y sont respectés. En fait, cette histoire de bulle, c'est une autre façon de dire que nous sommes des gauchistes protégés. »

Une boutade résumerait ce sentiment à la fois d'incarner Israël et d'en être à part : « Un tiers du pays travaille, un tiers va à l'armée, un tiers paie des impôts et c'est le même tiers : celui qui vit à Tel-Aviv. » La ville, poumon économique du pays, a été durant des dizaines de semaines l'épicentre des manifestations contre le projet de réforme judiciaire qui aurait quasiment donné les pleins pouvoirs au gouvernement d'extrême droite de Benyamin Netanyahou. La rue Kaplan continue d'être le théâtre des rassemblements mais, depuis un an, l'objet a changé.

« on ne vous abandonnera pas »

Depuis le 7 octobre 2023, le samedi soir, soleil couché, shabbat terminé, les familles des otages détenus par le Hamas se réunissent face au siège de l'armée. L'affluence de ce 28 septembre est faible, le gouvernement ayant limité la jauge à un millier de personnes. Mesure préventive après les bombardements sur Beyrouth un peu plus tôt, dont on apprendra peu après qu'ils ont coûté la vie à Hassan Nasrallah, le secrétaire général du Hezbollah. Mais le mot d'ordre garde sa puissance -  « Ramenez-les à la maison, maintenant ! » - et les familles ne lâchent pas Benyamin Netanyahou d'une semelle politique. La veille, le premier ministre israélien a prononcé un discours devant l'Assemblée générale de l'ONU. « D'une main, il parle magnifiquement, de l'autre, il sape les accords et condamne les otages à mort. Il n'a pas mentionné le mot "accord" une seule fois dans son discours parce qu'il ne veut pas d'accord ! » vitupère Itzik Horn, le père de Yair et d'Eitan.

Pour Einav Zangauker, mère de Matan, « sous le couvert d'opérations militaires réussies et de l'escalade de la guerre dans le Nord, Netanyahou tente de dissimuler le fait qu'il y a actuellement un accord sur la table que le Hamas a accepté ». Sur les pancartes brandies par les manifestants, on peut lire : « Il n'y a pas de solution militaire », « Un accord est le seul espoir », « Israéliens, choisissez les otages ». Leur teneur illustre l'un des changements opérés au sein de la société israélienne que souligne Yehuda Shaul, du think tank Ofek Center : « Il n'y aura pas de libération des otages sans un accord. La force militaire seule ne suffira pas. Cette idée était périphérique il y a onze mois dans la société israélienne. Elle est désormais centrale. »

On retrouve Einav Zangauker, le lendemain, sur la « place des otages », installée face au musée d'Art de Tel-Aviv. Elle est devenue une figure centrale du mouvement : ancienne membre du Likoud désormais féroce opposante à Netanyahou, mère célibataire de trois enfants dont Matan, habitante d'Ofakim, une « ville de développement » où les gouvernements israéliens ont parqué à partir des années 1950 les nouveaux arrivants, généralement des juifs sépharades. Elle articule sa demande de libération des otages « maintenant » avec la « fin de la guerre ». Sous une tente qui protège du soleil au firmament, elle échange avec une classe de lycéens. La rencontre terminée, un groupe d'élèves vient retrouver Einav, qui les prend chacun dans ses bras avant de poursuivre de manière informelle la discussion.

Ici, chaque jour, le public peut rencontrer des familles d'otages. L'affluence est plus ou moins importante, et le moral peut y être indexé. Alors, pour se ragaillardir, Einav imagine son fils marcher vers elle « avec ses yeux remplis de joie ».

Sur cette « place des otages » improvisée, un tunnel a été reconstitué pour une expérience « immersive » d'une vingtaine de mètres, les enceintes crachant des bruits de détonation ou de tir. Juste à côté, un écran géant égrène chaque seconde écoulée depuis la première prise d'otage. Ce 7 octobre 2024, il indiquera : 365 jours. Mais, comme le veut le chant qui clôt chaque rassemblement : « On ne vous abandonnera pas. »

TV Netanyahou

Chaque samedi soir, les chaînes en hébreu, la seule langue officielle du pays depuis 2018, réservent une place aux rassemblements de la rue Kaplan. Le traitement est honnête. Le 28 septembre, la chaîne 12 adoptait un ton informatif : « Les familles des personnes enlevées et des centaines de manifestants se trouvent actuellement à Begin, Tel-Aviv, et demandent que l'on profite de l'élan au Nord et que l'on parvienne à un accord au Sud pour libérer les personnes enlevées. »

Pour le reste, les plateaux TV ressemblent à des salles d'opérations militaires qui se tiendraient dans les foyers israéliens. Le point presse de Daniel Hagari, porte-parole de l'armée, est retransmis en direct sur toutes les chaînes. Il se trouve toujours un militaire pour assurer le service après-vente. Les plateaux sont ultra majoritairement masculins, les femmes présentes étant généralement présentatrices, pas « spécialistes ». Quant à la minorité palestinienne citoyenne d'Israël, 20 % de la population, elle y est invisible. Sur la chaîne 14, détenue par un oligarque russe, outrageusement progouvernementale, l'émission de la première partie de soirée, les Patriotes, est présentée par Yinon Magal, un ancien député d'extrême droite obligé de démissionner de la Knesset en raison d'accusations de harcèlement sexuel.

Amit, Alon, Yarin et l'armée

La situation à Gaza est toujours vue depuis les soldats à la recherche des « terroristes ». Jamais du point de vue des habitants. Rares sont ceux, à l'instar de Michel, habitant d'un kibboutz près de la frontière avec le Liban, qui se branchent sur Al-Jazeera. « Là, on voit l'autre côté, mais je n'arrive plus à regarder tout ça. C'est trop douloureux », souffle le septuagénaire, la voix éreintée par la lassitude.

Si Michel ne peut plus moralement regarder la guerre à Gaza, Amit, Alon et Yarin, trois jeunes hommes, n'ont pas voulu physiquement la faire. Trois copains à peine majeurs, fans de basket, membres des ultras de l'Hapoël Tel-Aviv, projetés dans la lessiveuse de l'Histoire. Pour eux, l'armée israélienne n'est plus une armée de défense (« Tsahal » est l'acronyme hébraïque pour « Force de défense d'Israël »), mais une armée d'attaque et d'occupation. Pourtant, aucun n'est devenu un « refuznik » refusant officiellement la conscription.

« Je n'ai pas eu le courage. » Amit le dit sans battre sa coulpe ni baisser le regard. C'est un constat personnel qu'il fait sur lui-même mais qui en dit surtout long sur la société dans laquelle il évolue. Le jeune homme de 19 ans a pourtant du caractère : il a affirmé très jeune son positionnement antisioniste et son engagement communiste. À peine majeur, il participait, chemise blanche et foulard rouge, au défilé traditionnel du 1er Mai organisé par le Parti communiste israélien, à Nazareth. Dans la salle de l'Hapoël Tel-Aviv, il se pointait souvent en maillot rouge siglé CCCP (soit en français : URSS). Et puis est survenu le 7 octobre, coïncidant pour le jeune homme avec l'appel à rejoindre l'armée.

C'est alors qu'il n'a pas « eu le courage ». Il explique : « Je n'ai pas refusé publiquement de servir. À l'époque, tous les refuzniks l'assumaient de manière publique et je ne voulais pas être mêlé à tout ça. » Tout en n'étant pas un refuznik, Amit s'est arrangé pour ne pas revêtir l'uniforme. Il a choisi de faire son « sherut leumi », soit l'équivalent de l'objection de conscience. Pendant des mois, à Kfar Saba, dans la banlieue nord de Tel-Aviv, il a effectué son service national civil dans une école pour enfants handicapés. « Du point de vue légal, je n'ai pas effectué mon service militaire, et cela compte pour moi, ajoute-t-il. La guerre, qui, au début, était lancée contre le Hamas, a très vite tourné au génocide contre l'ensemble des habitants de Gaza, qu'ils soient membres du Hamas ou non. J'ai l'impression que chaque acte commis au nom de cette guerre est justifié, même par le centre gauche et la gauche sioniste, comme quelque chose d'acceptable parce que nous sommes en guerre. » Désormais en école de cuisine, apprenti dans un restaurant à Tel-Aviv, il a laissé de côté son engagement politique. « Je suis allé à une manif pour les otages et c'est tout », conclut-il avec un haussement d'épaules et un rictus de fatalité.

Ces tourments ont également rôdé dans les esprits de ses deux collègues des tribunes de la Shlomo Group Arena. Le plus jeune, Alon, 18 ans, effectue actuellement une année de volontariat avant de devoir effectuer le grand choix. Il aimerait également devenir objecteur de conscience mais la pression sociale est intense. « Si pour mes amis gauchistes je suis de droite, pour ma famille je suis d'extrême gauche », arrive-t-il à en plaisanter en caressant sa barbichette qui vieillit un peu son visage poupin. Son père, ancien électeur de gauche, vote désormais Netanyahou, tout comme son grand-père maternel juif iranien. Sa mère et ses deux grands-parents paternels, originaires d'Irak et de Pologne, sont opposés à la politique de la coalition au pouvoir. Mais de là à accepter qu'Alon ne fasse pas l'armée...

Yarin, l'aîné des mousquetaires avec ses 20 printemps, antisioniste affirmé, a, quant à lui, choisi de « servir » mais s'est arrangé pour être un « jobnik » : employé dans un bureau, pas sur le terrain et encore moins à Gaza. Il ne s'étend pas sur son choix, se dit toujours autant « pas à l'aise avec ce qu'est devenu le pays, son virage à droite et sa religiosité », préférant parler de ses prochaines vacances en Allemagne. En vue d'un prochain départ, comme le font de nombreux jeunes Israéliens (1) ? Derrière ses lunettes cerclées, son regard ne trahit rien de ses plans.

Un pacifiste à l'hôtel de ville

Les plans d'Itamar, eux, sont bien établis : bâtir un mouvement depuis la base, « comme l'a fait d'une certaine façon l'extrême droite à partir de l'occupation en 1967 », mais clairement ancré à gauche. Ce très long chemin a connu un premier pas important en février dernier lors des élections municipales à Tel-Aviv : la Purple Initiative, liste judéo-arabe, a fait une percée, décrochant 3 sièges sur les 31 du conseil municipal. Itamar, 39 ans, « mi-ashkénaze, mi-sépharade », militant depuis 2015 de l'organisation Standing Together, qui rassemble juifs et Palestiniens d'Israël, a été élu tout comme « le seul Palestinien élu au conseil municipal ». Ne lui dites pas que cela renforce l'image d'une « bulle », il vous parlera de la ligne de partage entre la ville privilégiée et l'autre, séparées par le boulevard Rothschild : « Au nord, tout est vert ; au sud, aucun arbre. Parfois, il y a 7 degrés de différence entre les deux côtés. » Son engagement quotidien à l'hôtel de ville porte sur la réduction des inégalités et la construction d'une « métropole inclusive ». Mais il s'inscrit au creux de « la pire année de notre vie », entre les attaques du Hamas et la guerre à Gaza. « Rien n'a certes commencé avec le 7 octobre mais tout est devenu pire depuis », souffle-t-il. Le conseiller municipal porte donc en permanence sa casquette de militant pacifiste. « Nous devons convaincre la société israélienne que le coeur de nos problèmes se trouve dans l'occupation. Plus personne ne parle de paix. Enfin, si, nous... » Loin d'être prophètes en leur pays.

Libération
lundi 7 octobre 2024 387 mots, p. 19

EXPRESSOS FRANCE

Glucksmann se déclare prêt «au gouvernement de la France»

Sacha Nelken (à La Réole)

EXPRESSOS FRANCE

Qu'il semble loin le temps où Raphaël Glucksmann, fraîchement élu eurodéputé sous la double étiquette PS et Place publique, concentrait son énergie sur ses activités bruxelloises et strasbourgeoises, sans prendre part aux débats nationaux. Dimanche à La Réole (Gironde), l'élu social-démocrate a lancé «l'aventure politique» qui, dit-il, «doit mener [son] camp au pouvoir». «Nous sommes prêts au combat, mais aussi au gouvernement de la France», a-t-il juré devant quelques centaines de ses partisans.

Pour y arriver, le député européen est désormais convaincu qu'il devra s'appuyer sur une structure plus forte que son actuel parti, Place publique. Depuis la Gironde, il a lancé un appel : «Quels qu'aient été vos parcours politiques ou vos choix électoraux jusqu'ici, si vous croyez encore que notre nation a un mot à dire dans ce monde, si vous pensez qu'elle peut encore parler la langue universelle de la justice et de la dignité humaine, alors rejoignez-nous !» Face aux siens, Raphaël Glucksmann a promis de «travailler avec acharnement à la construction d'un grand projet pour le pays», qu'il prévoit de dévoiler au mois de juin 2025. Un horizon évidemment pas choisi au hasard : il correspond au moment où le président de la République pourra, s'il le souhaite, déclarer une nouvelle dissolution. Dans ce cas, a-t-il poursuivi, «il faudra être prêt. On a le droit de ne pas l'être quand le Président prend tout le monde par surprise, mais ne pas être prêt un an après, ça veut dire que l'urgence était le destin que l'on s'était choisi.» Concrètement, l'élu de 44 ans ne veut pas qu'une autre alliance de gauche comprenant La France insoumise se forme en cas de nouvelles législatives anticipées. Glucksmann ne fait plus un passage média sans rappeler qu'au soir du second tour des législatives Jean-Luc Mélenchon a exigé l'application de «tout le programme, rien que le programme» du NFP. Ce qui, aux yeux du social-démocrate, a contribué à fermer Matignon à la gauche, et à y installer le LR Michel Barnier. Pour l'eurodéputé, l'avenir de la «gauche démocrate» doit donc se faire sans LFI. Un voeu déjà formulé par la présidente socialiste d'Occitanie, Carole Delga, le week-end dernier et par le maire PS de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), Karim Bouamrane, jeudi soir. Cela fait beaucoup de monde sur le même créneau.

Le Monde
France, lundi 7 octobre 2024 1398 mots, p. 18
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5 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Portrait

Un diplomate pour « apaiser » Sciences Po

Luis Vassy, ex-directeur de cabinet au Quai d’Orsay, a pris ses fonctions à la tête de l’école mardi 1er octobre

Soazig Le Nevé et Philippe Ricard

Pour mieux se glisser dans sa nouvelle peau de directeur de Sciences Po, Luis Vassy, 44 ans, est remonté aux sources. Quoi de mieux qu’une biographie d’Emile Boutmy, bâtisseur de l’Ecole libre des sciences politiques en 1871 ? A l’évocation du physique du père fondateur, décrit comme « frêle », « avec un léger strabisme »,dans Emile Boutmy, le père de Sciences Po (Anne Carrière, 2013), de François et Renaud Leblond, il n’a pu s’empêcher de faire le rapprochement avec sa propre apparence. « Chacun en déduira ce qu’il veut ! », ironise-t-il, lunettes sur le nez.

Mardi 1er octobre, l’ex-directeur du cabinet de l’ancien ministre des affaires étrangères Stéphane Séjourné a investi son nouveau bureau, rue Saint-Guillaume, à Paris. Il prend les rênes d’une école de15 000 étudiants, dotée de 250 millions d’euros de budget, qu’il a lui-même fréquentée à la fin des années 1990, simultanément avec l’Ecole normale supérieure de Cachan et avant de passer par l’ENA (promotion Sédar Senghor, la même qu’Emmanuel Macron).

La démission de son prédécesseur, Mathias Vicherat, en mars, renvoyé devant la justice avec son ex-compagne pour des faits de violences conjugales, puis la mobilisation étudiante déclenchée par la guerre menée par Israël à Gaza à la suite de l’attaque terroriste du Hamas du 7 octobre 2023 ont marqué l’établissement, qui voudrait bien ouvrir une nouvelle page. L’ancien ambassadeur à La Haye (2019 à 2022) fait justement de l’ « apaisement » son mantra. Ses projets sont multiples, parmi lesquels l’ « adaptation des procédures »de recrutement et la création d’une « école de la gouvernance et des politiques du climat ».

« Analyste hors pair »

Lorsqu’il vivait, enfant, dans un HLM de Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne), Luis Vassy se voyait architecte. Puis il s’est passionné pour l’informatique, avant de réaliser que l’ouverture au monde offerte par la diplomatie correspondait à ce qu’il cherchait.

L’histoire familiale des Vasilskisest faite de ruptures, de départs forcés, de violences. « Réfugié politique en France en 1974, mon père a francisé notre nom d’origine juive polonaise », relate-t-il. En 1930, son grand-père Abraham, adolescent, fuit le régime autoritaire au pouvoir en Pologne. Il embarque pour Montevideo, en Uruguay, où vit déjà son propre père.

Cinquante ans plus tard, alors que sévit la dictature militaire, Serge, le fils d’Abraham, un guérillero épris de justice sociale, sera lui aussi contraint à l’exil. Il trouvera d’abord refuge dans le Chili de Salvador Allende, puis en Argentine. La menace de la répression est telle que Serge Vasilskis, qui a grandi dans un quartier pauvre de Montevideo et a démarré des études d’agronomie, rejoint la France. D’abord laveur de vitres, il devient projectionniste au cinéma municipal de Fontenay-sous-Bois. Il rencontre Hortensia, juriste argentine. Luis naît en 1980.

La première fois qu’il entend les mots « Sciences Po », Luis Vassy est au lycée Louis-le-Grand, où sa mère a réussi à l’inscrire. « J’ai pris la brochure lors des “journées carrière”, j’ai vu les métiers qu’on y préparait, l’histoire et les langues étaient des atouts pour le concours, c’étaient mes points forts », se remémore le nouveau directeur.

L’attachement à Sciences Po justifiait-il de quitter le Quai d’Orsay ? « La crise qu’a connue l’établissement au printemps s’est manifestée par l’international et l’école est très internationale, dit-il. Je pouvais répondre à certains de ses besoins. » Et « l’idée de passer d’une ambassade à une autre n’était pas forcément ce qui me stimulait le plus. Je préfère avoir une impulsion importante dans une institution dont les Français devraient être fiers. » Dans son ex-maison, il se dit aussi que le sherpa d’Emmanuel Macron à l’Elysée, Emmanuel Bonne, aurait bloqué son ambition d’être nommé représentant de la France auprès des Nations unies.

Le « sang-froid » et l’ « équanimité » sont des qualificatifs qui reviennent lorsqu’on interroge d’anciens collaborateurs sur son caractère. Au cabinet de Jean-Yves Le Drian, ministre de la défense, où Luis Vassy était conseiller diplomatique entre 2014 et 2017, Margaux Bergeon-Dars se souvient d’ «un analyste hors pair et[d’] une force de travail quasiment illimitée ». « Luis n’était jamais stressé et diffusait beaucoup de sérénité, même dans les situations les plus difficiles », ajoute la directrice de cabinet à l’Unesco . « C’était un vrai stratège ! », s’enthousiasme l’ex-conseiller industrie Christophe Salomon, désormais cadre chez Thales, à propos du rôle joué par Luis Vassy dans les exportations des avions Rafale. Aux affaires étrangères, où il suivra, en 2017, M. Le Drian, puis où il dirigera le cabinet de Catherine Colonna et de Stéphane Séjourné, d’aucuns se sont parfois agacés des retards en réunion de cet ambitieux, doublés d’une tendance à vouloir tout contrôler.

« Il ne sera pas un directeur flamboyant à la Richard Descoings[1996 à 2012], mais Sciences Po n’a pas besoin de ça en ce moment, estime son ex-camarade à l’ENA Gaspard Gantzer, qui enseigne rue Saint-Guillaume. La barre est haute, car les gens se sont beaucoup divisés et les manifestations reprennent sporadiquement. Il va falloir faire baisser la pression. » Selon l’ex-député (Les Républicains) Julien Aubert, autre ancien de la promotion Senghor, « les talents de diplomate de Luis seront utiles, mais en face, certains ne voudront pas faire de la diplomatie, car ils mènent une guerre culturelle ».

Luis Vassy veut rassurer, se pose comme « protecteur » des libertés académiques et de la liberté d’expression et promeut la « civilité démocratique » pour surmonter les divisions. « L’occupation des locaux et le filtrage à l’entrée, c’est un écrasement des uns par les autres, or personne n’a vocation à dominer l’espace physique. Si vous en êtes à crier votre avis, c’est déjà que vous avez un peu perdu », considère-t-il.

« Histoire personnelle atypique »

Quelle sera sa ligne, alors qu’Israël ouvre un front au Liban, s’apprête à répliquer aux frappes iraniennes, tout en poursuivant la guerre à Gaza ? « J’ai vu les familles des otages israéliens et j’ai aussi tenu dans mes bras les employés de l’Institut français de Gaza. On peut être solidaires à la fois des Israéliens et des Palestiniens », répond le directeur. Au Quai, il est pourtant perçu comme un diplomate plus proche des positions d’Israël que de la « rue arabe ». « Israël n’est pas un ennemi de la France, mais on peut avoir des amis avec lesquels on n’est pas toujours d’accord », assure-t-il. Il n’entend pas boycotter les échanges avec les universités de l’Etat hébreu. Et préconise de choisir le moment « utile » avant de reconnaître l’Etat de Palestine.

Opposé à ce que Sciences Po prenne position sur les sujets de politique internationale, il assure avoir derrière lui « 95 % des membres des conseils » de gouvernance de l’école. « Il ne faut pas s’étonner qu’on nous traite en objet politique si nous descendons nous-mêmes dans l’arène politique, justifie-t-il. J’ai senti une grosse demande de la communauté d’être protégée de cette politisation. » La venue surprise, en mars, de l’ex-premier ministre Gabriel Attal à un conseil d’administration de la Fondation nationale des sciences politiques « était sans doute une mauvaise idée », pointe Luis Vassy, avant de minimiser : « Le gouvernement a-t-il pris ensuite des mesures d’ordre financier contre l’école ? Non. »

En novembre 2005, alors que les émeutes urbaines embrasaient les banlieues, le fils de réfugié tout juste sorti de l’ENA dénonçait dans Le Monde« une triste réalité » : « La France est diverse, ses élites ne le sont pas », écrivait ce Franco-Uruguayen. « Je ne l’ai jamais vu faire fausse route, confie Margaux Bergeon-Dars. Pourtant, je l’ai déjà vu se remettre en question, se demander s’il aurait les mêmes chances que ses pairs. Son histoire personnelle était assez atypique pour l’environnement du Quai d’Orsay. »

« Luis n’est pas sorti de la cuisse de Jupiter », énonce le chanteur Thomas Dutronc, admiratif de sa pensée « jamais sectaire ». L’ami de vingt ans ne changera pas ses habitudes : c’est auprès de lui et de son épouse, Mathilde Ravanel, qui mène carrière dans la banque, qu’il continuera de « tester » ses nouvelles chansons.

Le Monde
France, lundi 7 octobre 2024 1138 mots, p. 17
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5 octobre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Macron, la mise en retrait subie sur la scène nationale

Le chef de l’Etat investit les sujets européens et internationaux. En politique intérieure, où son influence décline, il tente surtout de s’opposer au détricotage de son bilan

Nathalie Segaunes

Hôte du XIXe Sommet de la francophonie, les vendredi 4 et samedi 5 octobre, Emmanuel Macron a retrouvé un rôle à sa mesure. Ces journées consacrées à la défense de la langue française permettent au président de la République, absent du paysage politique depuis la nomination du gouvernement de Michel Barnier, de se rappeler au bon souvenir des Français. Jeudi, on l’a ainsi vu arpenter les allées de FrancoTech, le « salon des innovations en français » , sur le campus de start-up Station F, à Paris, multipliant les selfies avec les exposants, s’intéressant au projet du moindre développeur, consolant une candidate Renaissance qui a dû se retirer entre les deux tours des élections législatives et ne cillant pas lorsqu’on lui remet le trombinoscope du gouvernement Barnier…

Vendredi, dans le château de Villers-Cotterêts (Aisne) superbement rénové, où il inaugurait, en octobre 2023, la Cité internationale de la langue française, sa « grande œuvre culturelle », le chef de l’Etat accueillait en grande pompe les quatre-vingt-huit membres de l’Organisation internationale de la francophonie. A 80 kilomètres de Paris, loin des rumeurs de la ville sur un prétendu « coup de blues », Emmanuel Macron a exalté la francophonie, « espace d’influence diplomatique qui nous permet d’embrasser les enjeux du siècle ».

Bien décidé à utiliser tous les « espaces d’influence diplomatique » qui se présentent à lui, le chef de l’Etat était, mercredi, à Berlin, pour une rencontre avec le chancelier allemand, Olaf Scholz, et un forum sur l’avenir de l’Europe au Berlin Global Dialogue. Au lendemain de la déclaration de politique générale de Michel Barnier, Emmanuel Macron a esquissé, pour la première fois, la façon dont il envisage son nouveau rôle. « Pour moi, la première priorité est l’échelle européenne », a-t-il lancé aux chefs d’entreprise qui l’interrogeaient sur sa capacité d’action. Il veut désormais consacrer « beaucoup plus d’énergie » aux réformes à ce niveau continental. « Nous avons fait beaucoup de réformes », dont celle, très contestée, des retraites, a-t-il souligné. Mais maintenant, c’est en agissant au niveau de l’Union européenne (UE) « qu’on peut débloquer beaucoup de croissance et de potentiel ».

Hautes ambitions

Si Emmanuel Macron « a désormais du temps de cerveau disponible pour investir les sujets européens et internationaux, la France apparaît affaiblie quant à sa capacité à façonner les grandes orientations de l’Union européenne », note cependant le consultant en affaires européennes Yves Bertoncini. Le groupe Renew a reculé de la troisième à la cinquième place au Parlement européen, le commissaire européen, Thierry Breton, a été congédié par la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, et son successeur, Stéphane Séjourné, s’est vu attribuer un portefeuille moins important. Dans le même temps, le président de la Cour des comptes, Pierre Moscovici, lui-même ancien commissaire européen, alerte sur le déficit public en France, qui serait hors de contrôle. Autant de facteurs de nature à limiter l’influence française dans l’UE. Le président « s’investira en Europe parce que c’est son combat historique, défend son entourage . Il est reconnu par ses pairs comme quelqu’un qui réfléchit au destin européen de manière sincère ».

En dépit de ces hautes ambitions, Emmanuel Macron suit de près les affaires intérieures. Désormais réduit au rôle d’observateur en conseil des ministres, où il se contente de distribuer la parole, le président de la République se considère « en cohabitation » avec un gouvernement qu’il n’a pas choisi, à l’exception du ministre des armées, Sébastien Lecornu, et de son collègue des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot.

Depuis quelques jours, le chef de l’Etat s’inquiète surtout d’une possible remise en cause de l’orientation pro-business en vigueur depuis 2017, alors que le budget doit être présenté jeudi 10 octobre en conseil des ministres. Michel Barnier a assumé, jeudi soir sur France 2, des hausses d’impôts pour « les plus grandes entreprises qui font plus de 1 milliard » d’euros de chiffre d’affaires, ce qui « représente trois cents entreprises », a-t-il précisé.

Pour justifier cette rupture avec la politique menée par le chef de l’Etat, M. Barnier a expliqué, vendredi, en marge du Sommet de l’élevage, à Cournon-d’Auvergne (Puy-de-Dôme), avoir trouvé en arrivant à Matignon « beaucoup d’engagements, beaucoup de promesses », mais « moins d’argent », ciblant le bilan de ses prédécesseurs. La dette de la France devrait dépasser 6 % du produit intérieur brut (PIB) en 2024, loin des 3 % fixés par Bruxelles.

Aussi le budget va-t-il être « très contraint, parce que nous sommes dans une situation financière extrêmement grave », qui remet en cause « la crédibilité de la France et sa capacité d’emprunter à des taux raisonnables », a fait valoir le locataire de Matignon. Le « freinage » est « indispensable », a-t-il poursuivi ,« sinon on va droit vers une crise financière.(…) Elle est devant nous, il faut la prévenir ».

« Etrange et compliqué »

Or le chef de l’Etat, qui a diminué les impôts sur les sociétés et maintenu la stabilité fiscale pour les entreprises depuis 2017, n’entend pas voir son cap remis en cause. Cette politique favorable à l’investissement des entreprises a permis la baisse du chômage et le retour de la croissance, estime-t-il, jugeant en privé que la remettre en cause serait une « connerie ». Son principal relais à l’Assemblée, le député (Renaissance) du Nord, Gérald Darmanin, s’est chargé de dénoncer ce retour en arrière. « Je ne voterai pas une augmentation d’impôts », a ainsi menacé, dès jeudi matin, l’ancien ministre de l’intérieur. M. Barnier, a-t-il pointé, est sur la pente « contraire à tout ce que nous avons fait depuis très longtemps ».

Aux yeux des Français, Emmanuel Macron, pour avoir concentré tous les pouvoirs pendant sept ans, « est tenu pour responsable de la dette », relève le politologue Bernard Sananès, président de l’institut Elabe. Affaibli dans l’opinion, isolé dans sa propre famille politique, où le ressentiment est encore vif depuis la dissolution, mal à l’aise dans ce face-à-face avec ce premier ministre buté avec lequel il ne s’entend pas, Emmanuel Macron espère bien continuer à peser, en coulisse, sur la destinée du pays.

Le 5 septembre, alors qu’il venait de choisir Michel Barnier après des semaines de tergiversations, Emmanuel Macron voyait s’ouvrir, confiait-il à un proche, une séquence « étrange et compliquée ». Un mois plus tard, malgré l’épée de Damoclès qui pèse sur le gouvernement, et donc sur sa propre tête, le chef de l’Etat n’a renoncé à rien. « Je reviens dans deux ans ! » , a-t-il lancé jeudi, en quittant le campus parisien, aux organisateurs de FrancoTech, qui n’en demandaient pas tant.

Le Figaro, no. 24920
Le Figaro Économie, lundi 7 octobre 2024 741 mots, p. 27

chroniques

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7 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

UN AUTRE REGARD

Quand la gauche défendait la retraite par capitalisation

Les retraités vont apporter leur écot au vaste programme de redressement des comptes publics concocté par Michel Barnier. Le gel durant six mois de leur pension devrait générer 3,7 milliards d'euros d'économies en 2025. Un effort important, qui aura le mérite de préparer les intéressés aux évolutions à venir. Les déséquilibres démographiques vont en effet provoquer un effondrement des pensions d'ici à 25 ans. Dans l'hypothèse d'une stabilisation de la part des retraites dans le produit intérieur brut (PIB) au niveau actuel de 14 %, le montant relatif des pensions baisserait en moyenne de 7 % entre 2020 et 2030. La chute s'accélérerait ensuite : entre 2020 et 2040, elles perdraient 10 %. Et d'ici à 2055, 40 %, selon les calculs des économistes de la Chaire transitions démographiques, transitions économiques.

Le sort à venir des retraités les plus modestes devrait préoccuper au plus haut point les politiques. Or, à l'Assemblée nationale, le traitement des retraites dépasse rarement l'horizon de 2027. Le Nouveau Front populaire comme le Rassemblement national restent ainsi arc-boutés sur leur promesse d'abroger la réforme des retraites d'Emmanuel Macron. Seuls quelques libéraux, tel le président de l'Association des maires de France, David Lisnard, ou le député LR, Philippe Juvin, osent s'attaquer de front à la question centrale de l'introduction dans notre système d'un pilier de capitalisation à côté de la répartition.

Aujourd'hui, la seule évocation de ce terme suffit à provoquer un intense émoi dans les rangs de gauche et la dénonciation virulente de l'abandon de l'intérêt général aux appétits insatiables de la finance. Il y a un peu plus d'un siècle, c'était pourtant du Parti socialiste, et en particulier de Jean Jaurès, que venaient les arguments les plus fervents en faveur de ce système assurantiel. Jaurès appelait de ses voeux la capitalisation afin d'émanciper les ouvriers de la tutelle de l'État. « L'assuré a un plein droit; un droit absolu, un droit inconditionnel; son titre est là, aussi certain que l'est pour les bourgeois, en période bourgeoise, le titre de rente » , plaide-t-il, ainsi au congrès de la SFIO de 1910, quand les conservateurs défendaient un système d'assistance, financé par l'impôt, à l'anglaise.

Dans L'Humanité, Jaurès trouve presque des accents gaulliens pour promouvoir le partage de la valeur, offert par la capitalisation. « Quelle est la caractéristique du capitalisme? C'est qu'il fait deux parts du produit de l'activité sociale. Il en attribue une sous forme de salaire, aux ouvriers, il attribue l'autre, sous forme de rente, d'intérêt, de profit, de dividende, de loyer, aux capitalistes. Or, quand une partie du capital est possédée par la classe ouvrière, quand cette portion du capital porte intérêt au compte des ouvriers, la classe ouvrière, dans la mesure de ce capital, est à la fois capitaliste et salariée; elle reçoit tout le produit social qui résulte de la mise en oeuvre de ce capital par le travail ouvrier. »

Le plaidoyer porta, et la capitalisation fut actée à l'occasion du projet de loi sur les retraites ouvrières et paysannes, texte qui déboucha sur le premier régime obligatoire de retraite pour les salariés modestes. Le dispositif ne résista toutefois pas à l'instabilité financière des années 1930, et, sous Vichy, la France évolua vers un système par répartition. Depuis, les tentatives de création de fonds de pension à la française, en parallèle du système par répartition, n'ont jamais abouti. À l'exception en 2003 du régime de retraite additionnelle de la fonction publique (Rafp), discret pilier de capitalisation pour les fonctionnaires. La loi Thomas ne résista, pas de son côté, à la dissolution de 1997. Le grand succès du plan épargne-retraite (PER), qui a encore drainé 5 milliards d'euros pour le seul premier semestre 2024, démontre pourtant l'appétit des Français, bien conscients de la déliquescence de leur future pension, pour ces systèmes.

Un tournant assumé encore plus franchement vers la capitalisation aurait aussi le grand mérite de mobiliser l'épargne vers le financement des défis du pays, et particulièrement l'industrie française, qui a besoin de dizaine de milliards d'euros dans les prochaines années afin d'assurer ses transitions numérique et écologique. « La France souffre d'un lourd handicap. Elle s'est dotée, en quinze ans, d'un moteur qui la rapproche du capitalisme anglo-saxon; une économie de marchés financiers. Mais elle a oublié d'installer chez elles les pompes à carburant, les machines à fabriquer du capital » , écrivait il y a vingt-cinq ans Erik Izraelewicz dans son livre Le Capitalisme zinzin. Le constat demeure. A DE G

Libération
lundi 7 octobre 2024 620 mots, p. 19

EXPRESSOS FRANCE

A Nice, le RN joue ses vieux tubes

Nicolas Massol (à Nice)

EXPRESSOS FRANCE

Samedi soir, à Nice, sur une piste de danse. Un jeune homme râblé retire son pull pour se le nouer autour de la taille, et laisse voir son t-shirt noir moulant, barré de l'inscription en anglais «Defend Europe», illustré d'un AK-47. Tout un programme. C'est vrai qu'il fait chaud dans la boîte de nuit privatisée par le Rassemblement national de la jeunesse (RNJ) sur la promenade des Anglais. Des dizaines de militants endimanchés, huilés, parfumés, cintrés, presque autant de femmes que d'hommes, se toisent en piétinant, verre à la main. Une soirée de jeunes sur la côte d'Azur. Soudain, c'est l'explosion. Jordan Bardella fait son apparition sur l'estrade. Crépitements de téléphone, glapissements de fans, «Jordan on t'aime !» Le président du parti d'extrême droite avait prévu de faire un discours. En fait, il prononce trois phrases et se lance dans une tournée de selfies. Qu'a-t-il à dire de plus ? Pas grand-chose de nouveau, à entendre son discours et celui de Marine Le Pen, le lendemain, dimanche, au palais Nikaïa de la ville.

Le RN a de l'argent, et cela se voit : après la boîte de nuit privatisée sur la promenade, le parti s'autorise la location hors période électorale de cette salle de 4 000 places située à deux pas de l'aéroport – les cadres lepénistes ne sont pas nombreux à s'infliger l'aller-retour en train depuis Paris. Comme toujours, les meetings RN empilent les mêmes constats d'apocalypse sécuritaires et migratoires, et brandissent la menace de la submersion. Le Pen comme Bardella agitent la décision de la Cour de justice de l'UE d'accorder le statut de réfugié à toutes les femmes afghanes qui le demanderaient. Mais il faut aussi faire de la pédagogie pour ceux dans la salle qui peineraient à comprendre pourquoi leurs leaders ont décidé de laisser sa chance au gouvernement Barnier. Bardella se charge de tirer sur la gauche : «C'était une nécessité vitale pour le pays : empêcher que l'extrême gauche ne s'empare du pouvoir en accédant à Matignon.» Et de plagier sans vergogne le discours du sénateur Horizons Claude Malhuret, qui imaginait la semaine dernière un gouvernement insoumis comprenant notamment Rima Hassan ou Sébastien Delogu. Rires gras garantis, au palais du Luxembourg comme à Nice. Mais at- tention : si le RN parle comme un sénateur centriste et soutien un gouvernement de droite et du centre, il demeure la seule véritable alternance au «parti unique» allant de Macron à Mélenchon en passant par Wauquiez, que Le Pen se fait un plaisir de conspuer car il «promet aux Français une cure de matraquage fiscal et social pour réparer les folies budgétaires commises par Emmanuel Macron depuis sept ans». Et de tenter d'enterrer son plus vieil ennemi : «Le Front républicain n'est qu'un syndicat de la faillite.» Pour être l'alternance et la seule fontaine d'où coule la vérité, Le Pen n'en fait pas moins de la politique. Elle comprend donc que son nouveau fidèle allié, Eric Ciotti, le local de l'étape dont elle loue le courage au début de son discours, ait préféré prétexter des problèmes d'agenda pour ne pas être présent au meeting de dimanche. Il ne faudrait pas donner l'impression de l'absorber, dit-elle en privé.

La vraie raison est plus locale. Si Ciotti s'est débrouillé pour rester membre de la majorité LR des Alpes-Maritimes, il doit tout de même faire profil bas, au moins à Nice. Dans un entretien à Nice-Matin, le président du département, Charles Ange Ginésy, a d'ailleurs prévenu qu'il y aurait des «conséquences» si son compatriote s'avisait de pointer le bout de son nez chez les Le Pen. Le député d'extrême droite a donc préféré, dimanche, les jupons d'un cardinal venu célébrer une martyre du coin. Dieu est à tous.

La Croix, no. 43040
France, lundi 7 octobre 2024 747 mots, p. 13
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4 octobre 2024 - La Croix (site web)

Michel Barnier prêt à reprendre la dernière version du projet de loi sur la fin de vie

Antoine d’Abbundo

Sur France 2, jeudi 3 octobre, le premier ministre a précisé que le travail parlementaire reprendrait sur la base du texte amendé et voté avant la dissolution du 9 juin.

Reste à fixer un calendrier.

Cette fois, les choses sont claires. Invité de l’émission politique « L’événement » sur France 2, jeudi 3 octobre, le premier ministre Michel Barnier a clarifié sa position sur le projet de loi sur la fin de vie, deux jours après une déclaration de politique générale où il avait annoncé, en toute fin de discours, vouloir « reprendre le dialogue sur ce dossier grave », sans plus de précision. Après trente-sept minutes à défendre ses priorités en matière de budget, d’impôts, de sécurité et d’immigration, Michel Barnier a été interpellé directement par une téléspectatrice sur cette question de société : « Quelle est votre position sur le projet de loi de l’aide à mourir ?»Le premier ministre, qui ne s’était jusque-là jamais prononcé sur le sujet, n’a pas contourné l’obstacle. « C’est une question très grave qui touche à la conscience, a-t-il commencé avant de préciser qu’il était « personnellement d’accord avec le projet de loi» , du moins dans la version initiale présentée par le précédent gouvernement.

Tout en se démarquant de certains amendements adoptés par l’Assemblée nationale – mais sans préciser lesquels – il s’est dit prêt à « reprendre le travail au moment où il a été interrompu », autrement dit en repartant de la version amendée et votée juste avant la dissolution, le 9 juin. « Pour gagner du temps », a-t-il justifié. « Il faut faire les choses sérieusement, avec gravité, peut-être aussi en écoutant les soignants qui doivent êtres respectés. Ce travail peut être utile pour la société française. »

Une annonce qui diffère sensiblement de l’explication de texte fournie par Matignon juste après la déclaration de politique générale. « Dans les prochaines semaines, et dans l’esprit transpartisan que le premier ministre appelle de ses vœux, des discussions vont avoir lieu avec les parlementaires, les soignants, les familles et les associations pour déterminer le calendrier et la base sur laquelle sera relancée la discussion à partir de janvier 2025», expliquait le 2 octobre son cabinet interrogé par La Croix, laissant entendre que toutes les options étaient encore ouvertes.

Que s’est-il passé entre-temps pour que Michel Barnier change de position ? A-t-il été sensible à la pression exercée par certains de ses soutiens ? « Ce texte est attendu par les Français, et l’Assemblée est prête à en discuter. Il ne s’agit pas de rouvrir un dialogue au début de l’année 2025 mais de reprendre l’examen du texte là où nous l’avons interrompu. Je ne me satisferai pas de tergiversations en la matière », l’avait notamment prévenu, ce même 2 octobre, la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet.

« Il semble bien que le premier ministre a cédé à l’aile gauche de la coalition qui le soutient tout en le harcelant pour qu’il leur donne des gages sur les questions sociétales dont la fin de vie », se désole Laurent Frémont, porte-parole du collectif Démocratie, éthique et solidarités, qui regroupe des personnalités hostiles à une légalisation de l’aide à mourir. Même déception à la Société française d’accompagnement et de soins palliatifs (Sfap). « Michel Barnier parle de respecter les soignants. Mais ce sont des mots. Une fois de plus, nous réalisons la difficulté à nous faire entendre et à faire valoir la vraie priorité qui est celle d’améliorer l’accès aux soins, notamment pour ceux qui sont en fin de vie », souligne sa présidente Claire Fourcade.

Logiquement, Jonathan Denis, président de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD), se félicite, lui, de cette clarification. Mais il attend que le premier ministre aille plus loin. « Il faut que le gouvernement prenne à son compte la proposition de loi déposée par le député Olivier Falorni, le 17 septembre, qui reprend intégralement le texte amendé et voté avant la dissolution. C’est le plus simple et le plus respectueux du travail démocratique qui a été accompli sur le sujet. Et cela doit être fait le plus rapidement possible, sans attendre 2025 », réclame-t-il.

Sur France 2, Michel Barnier n’a pas précisé comment et à quel rythme il comptait avancer sur ce dossier. Pour l’instant, il reste maître du calendrier. Mais pour combien de temps ?

L'Humanité
lundi 7 octobre 2024 855 mots, p. 10

Du feu, du sang et des larmes : le Liban sur les pas de Gaza

Paul Khalifeh

Après un an de conflit de basse intensité, l'armée israélienne se déchaîne depuis la mi-septembre sur le pays du Cèdre, que Benyamin Netanyahou veut punir du soutien qu'il a apporté aux Palestiniens.

Beyrouth (Liban), correspondance particulière.

L e 8 octobre 2023, au lendemain de l'attaque du Hamas contre Israël, le Hezbollah revendiquait dans un communiqué militaire sa première opération transfrontalière : « En soutien au peuple palestinien qui résiste dans la bande de Gaza et de sa vaillante et noble résistance... » En prenant l'initiative d'ouvrir le front libano-israélien, le Hezbollah a dès lors, lié son sort, celui du Liban et l'issue de la guerre à la bataille de Gaza.

Prise sans consulter les autres composantes politiques du Liban, cette décision, si elle a été accueillie avec enthousiasme par les Palestiniens et une partie de sa base populaire, a en revanche suscité l'inquiétude dans certaines franges de la population. Elle a même été vigoureusement dénoncée par les adversaires politiques du Hezbollah, au premier rang desquels les dirigeants politiques chrétiens, y compris l'allié du Hezbollah, le Courant patriotique libre (CPL, fondé par Michel Aoun).

Avant son assassinat, le dirigeant du mouvement islamiste, Hassan Nasrallah, avait fait le pari de mettre Israël sous pression en lui imposant une guerre de basse intensité régie par des règles d'engagement tacites, dans le but d'amener Tel-Aviv à accepter un cessez-le-feu à Gaza. « Il a perdu son pari et la vie », regrette aujourd'hui un haut responsable du CPL.

À la mi-septembre, onze mois après l'ouverture du front libanais, la situation a dramatiquement changé. Israël a foulé aux pieds les règles d'engagement et initié une escalade sans limites : explosion des bipeurs et des talkies-walkies (42 morts, 3 450 blessés), assassinat de hauts commandants militaires du Hezbollah puis de son secrétaire général, lancement de milliers de raids aériens sur tout le Liban, tentatives d'invasion terrestre.

Sur les routes de l'exil

Le Liban aujourd'hui est à feu et à sang. Depuis le 17 septembre, le compteur des victimes - civiles dans leur écrasante majorité - a explosé, passant à 2 000 morts et 10 000 blessés en un an. Le nombre de déplacés a été multiplié par 15, grimpant à plus de 1,5 million de personnes. La banlieue sud de Beyrouth, des dizaines de localités du sud du Liban et de la plaine orientale de la Bekaa ne sont plus qu'un tas de ruines fumantes. « Netanyahou a mis à exécution sa promesse diabolique de ramener le Liban à l'âge de pierre... Et le monde soi-disant civilisé regarde passivement ce crime monstrueux », gronde Salma, professeure de communication dans une faculté privée.

En quelques jours à peine, des centaines de milliers de chiites ont été poussés sur les routes de l'exil par la machine de guerre israélienne. Immédiatement, un élan de solidarité s'est manifesté dans tout le pays. La plupart des responsables politiques libanais, y compris de farouches adversaires du Hezbollah, comme le chef du parti chrétien les Forces libanaises, Samir Geagea, ont mis leurs critiques en sourdine. Mais pas tous. « Le Hezbollah a entraîné le pays dans une guerre qui n'est pas la sienne et a provoqué sa destruction. Nous l'avions anticipé », s'emporte ainsi un cadre d'un parti de la droite chrétienne. « Israël n'a pas besoin de prétexte pour attaquer le Liban, il se prépare à cette guerre depuis dix-huit ans pour laver l'affront de son revers en 2006. Il ne fallait pas lui faciliter la tâche », tempère le cadre du CPL.

Au coeur de la base populaire du Hezbollah, pourtant touchée dans sa chair, c'est un autre son de cloche. « Hier, j'ai appris que ma maison a été détruite à Marjayoun (au Liban du Sud, proche de la frontière israélienne). C'est bizarre, ça ne m'a rien fait. Nous allons nous battre jusqu'au bout », explique Hassan, déplacé avec sa famille dans la région de Jbeil, au nord du mont Liban. « Le Hezbollah a compris dès le début que la défaite du Hamas enterrerait la cause palestinienne, c'est le seul avec ses alliés de l'axe de la résistance à avoir pris la défense de Gaza. Nous n'oublierons jamais qu'il (Hassan Nasrallah - NDLR) a donné sa vie pour la Palestine », affirme un cadre du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP, gauche palestinienne).

Malgré son refus de dissocier le front du Liban de la bataille de Gaza, Hassan Nasrallah n'avait pas fermé la porte aux démarches diplomatiques. Un député du Hezbollah, Hussein Hajj Hassan, a affirmé samedi à la chaîne qatarie Al-Jazeera que le gouvernement libanais avait « donné son feu vert à un cessez-le-feu et à une dissociation des fronts, mais Netanyahou ne l'a pas respecté ».

Cet ancien ministre confirme les propos du chef de la diplomatie libanaise, Abdallah Bou Habib, qui a révélé que Nasrallah avait accepté, quelques heures avant son assassinat, l'initiative franco-américaine torpillée par le premier ministre israélien. « Aujourd'hui, c'est Netanyahou qui ne veut plus dissocier les fronts du Liban et de Gaza. Il rêve de changer définitivement les rapports de force au Moyen-Orient et cela passe par la destruction des résistances libanaise et palestinienne », conclut le responsable du FPLP.

Le Figaro, no. 24920
Le Figaro Économie, lundi 7 octobre 2024 909 mots, p. 24

Économie

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6 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Loin de renoncer au charbon, l'Australie prolonge trois mines

La décision du gouvernement travailliste est à rebours de son objectif de neutralité carbone en 2050.

Plesse, Grégory

Cette décision, c'est le contraire de l'action pour le climat», s'est agacé Gavan McFadzean, un des directeurs de l'Australian Conservation Foundation, en apprenant que le gouvernement travailliste venait d'autoriser trois mines de charbon situées en Nouvelle-Galles-du-Sud à prolonger leurs activités. Les autorisations d'exploitation accordées sont valables jusqu'en 2058, 2064 et 2066, mais, dans les faits, les entreprises concernées ne prévoient de poursuivre leurs activités « que » jusqu'en 2032, 2044 et 2048 respectivement.

Selon cette fondation, le produit de ces activités prolongées générera 1,3 milliard de tonnes de CO2. Un bilan en contradiction flagrante avec les promesses maintes fois répétées du gouvernement qui, après onze années de pouvoir conservateur frôlant le climatoscepticisme, s'était engagé à prendre toute sa part dans la lutte contre le réchauffement climatique. L'an dernier, les énergies fossiles ont encore assuré près des deux tiers de la production totale d'électricité, dont 46 % pour le charbon et 17 % pour le gaz, contre 35 % pour le renouvelable.

«C'est une trahison envers tous ceux qui ont voté pour une action climatique, a pour sa part déclaré le leader des Verts, Adam Bandt. Les travaillistes ont donné leur feu vert à 26projets de mines de charbon et de forages gaziers depuis leur accession au pouvoir. Chacun d'entre eux aggrave la crise climatique. On ne peut pas éteindre un incendie en versant de l'essence dessus.»

La décision a également provoqué une vive réaction chez certains militants, à l'image du groupe Rising Tide, basé à Newcastle, où se trouve le plus grand port charbonnier du monde. Ils y ont immobilisé, pendant quelques minutes, un train de marchandises, avant d'être arrêtés par la police. Neuf personnes, âgées de 19 à 68 ans, ont ainsi été placées en détention, et leur remise en liberté, avant de comparaître devant un tribunal, a été refusée. En vertu de lois adoptées en 2022 visant à restreindre fortement le droit de manifester et qui ciblent spécifiquement les militants écologistes, ils encourent jusqu'à deux ans de prison et 15 000 euros d'amende. «Le gouvernement a démontré son incapacité à protéger la jeunesse, les futures générations et l'ensemble des Australiens. Comme nos gouvernements nous font défaut, nous sommes contraints de prendre position pour défendre notre climat » , s'est emportée Alexa Stuart, une des porte-parole du mouvement.

Appelée à s'expliquer, Tanya Plibersek, la ministre de l'Environnement, qui a pris la décision concernant ces mines, s'est contentée du service minimum. «J'ai pris ma décision en vertu des lois environnementales applicables et des faits. C'est ce qui se passe pour chaque projet et c'est ce qui s'est passé dans ce cas précis.»Elle devait réunir une dizaine de jours plus tard à Sydney un sommet sur la protection de la nature. Plus audacieux, le député du secteur, Dan Repacholi, également travailliste, ancien tireur sportif et patron d'une PME travaillant avec le secteur minier, est même allé jusqu'à dire qu'étendre la durée de vie de ces mines était indispensable pour permettre le déploiement des énergies renouvelables. « Le charbon produit l'énergie et l'acier nécessaires pour que ces projets d'énergies renouvelables voient le jour.»

«C'est totalement absurde», selon Roderick Campbell, directeur des recherches à l'Australia Institute. «Ces trois mines ne produisent que du charbon thermique destiné à l'exportation et pas de particulièrement bonne qualité, qui plus est. Sa seule finalité sera de brûler dans des centrales électriques en Asie. Pas un seul gramme de ce charbon ne servira à produire de l'acier ou des éoliennes», poursuit le chercheur.

Le gouvernement fait par ailleurs valoir que ces autorisations d'exploitation permettront de maintenir 1 800 emplois dans une région, la vallée de l'Hunter, où on extrait du charbon depuis la fin du XVIIIe siècle. Le charbon a généré 63 milliards de dollars de recettes d'exportation en 2023. La Chine reste un très gros client même après le boycott décrété en 2020 sur fond de critiques australiennes sur la gestion du Covid. L'Inde, le Japon et la Corée du Sud figurent aussi parmi les premiers importateurs. Mais Roderick Campbell note que la collectivité profite assez peu de cette manne. «Pour l'État de Nouvelle-Galles-du-Sud, l'un des principaux producteurs et exportateurs de charbon d'Australie et du monde, les royalties issues de l'extraction ne représentent que 2% du budget de l'État. On continue pourtant de faire croire que cette activité joue un rôle économique majeur, mais c'est une arnaque.»

Le manque de volontarisme environnemental du gouvernement pourrait finir par coûter à l'Australie l'organisation de la COP31 de 2026, la grand-messe onusienne annuelle sur le climat, qu'elle souhaite accueillir en partenariat avec les pays insulaires du Pacifique, les plus directement menacés par la montée des eaux. «Le gouvernement veut faire de cet événement un coup de com dans le cadre des prochaines élections, estime Roderick Campbell. Mais il a pour cela besoin du soutien diplomatique de ces pays, les mêmes qui, depuis des années, lui demandent de ne plus lancer aucun nouveau projet lié aux énergies fossiles. Le feu vert donné à la poursuite des activités de ces trois mines de charbon rend ce soutien encore plus difficile à obtenir.»

On en saura plus à ce sujet à la fin du mois, à l'occasion de la réunion du Commonwealth des nations, la première présidée par le roi Charles III, sur l'île de Samoa, où la question du réchauffement climatique, et de son impact sur les nations insulaires, sera centrale.

Le Monde
Planète, lundi 7 octobre 2024 2089 mots, p. 15
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6 octobre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Enquête

En forêt comme en ville, les Français s’attachent aux arbres

De plus en plus de citoyens se mobilisent contre les abattages, symptôme de l’inquiétude face à la dégradation de l’environnement

Perrine Mouterde

Apremière vue, elle n’a pas la tête de l’emploi. Françoise Sistel, 66 ans, est une retraitée fluette aux cheveux gris venue chercher le calme à Provins, en Seine-et-Marne. Si la catastrophe climatique et l’effondrement de la biodiversité suscitent chez elle frayeur et culpabilité, elle n’a jamais participé à une mobilisation, ni rejoint d’organisation. Aujourd’hui, pourtant, cette ancienne policière n’exclut pas de s’enchaîner à l’un des arbres de sa ville. « Vous imaginez l’impact que ça aurait en termes d’image ? Je suis une vieille femme frêle… Ils m’ont réveillée, maintenant je ne vais plus me rendormir », dit-elle de sa voix calme.

Le détonateur est apparu dans sa boîte aux lettres. En juin, elle découvre dans le bulletin municipal le projet de « requalification » de la ceinture verte, une longue promenade bordée de tilleuls, frênes, ormes et charmes, alignés comme un seul homme. Le plan prévoit la création d’une piste cyclable bidirectionnelle, le réaménagement de berges et celui d’un ancien jardin horticole. Dans un encadré, une précision : 67 « sujets dégradés » seront abattus, et 161 replantés. « Les arbres abattus, c’est la première chose qui m’a choquée,se souvient Françoise Sistel. Je me suis dit, c’est moi qui déraille ou c’est normal que je m’insurge contre ça ? Si des arbres sont dégradés, il faut qu’on nous le prouve. »

Aidée par une amie et l’une de ses filles, elle distribue des tracts et lance une pétition. Elle prend rendez-vous à la mairie, interpelle députés et sénateurs de sa circonscription et rejoint le Groupe national de sauvegarde des arbres, qui lui apporte soutien et conseils. Elle envisage même de puiser dans ses économies pour payer un avocat et déposer un recours en justice.

Des « écureuils » contre l’A69

Provins, mais aussi Le Mans, Houilles (Yvelines), Vincennes (Val-de-Marne), Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine), Melun, Rennes, Lannion (Côtes-d’Armor)… Partout, des habitants s’opposent à l’abattage de platanes ou de chênes près de chez eux. Qu’ils soient quelques-uns ou des dizaines. Entre Toulouse et Castres, dans le Tarn, des « écureuils » perchés dans les grands arbres situés sur le tracé de la controversée autoroute A69 ont tenté d’empêcher leur destruction, en vain. Les derniers ont été « décrochés » le 18 septembre par la gendarmerie.De la même façon, dans les forêts, les contestations se multiplient contre les coupes.

Ces mobilisations locales sont l’un des mille signes qui témoignent d’une tendance de fond : une préoccupation de plus en plus forte, de la part de la société, pour les arbres et les forêts. Une passion, parfois débordante, qui semble embarquer très largement et s’exprime de multiples façons. Dans les villes et villages, des collectifs citoyens se créent pour racheter ou gérer en commun des forêts. Les activités de sylvothérapie, de grimpe ou d’Accrobranche se développent. Les cabanes dans les bois attirent toujours davantage de vacanciers. Dans les librairies, ouvrages jeunesse, romans ou essais consacrés aux arbres débordent des rayons.

« L’attrait des citoyens pour la forêt a toujours été présent, y compris l’appréhension vis-à-vis des coupes. Les poèmes de Ronsard sur son opposition aux coupes dans la forêt de Gastine, au XVIe siècle, sont très actuels, rappelle François Bonnet, directeur général adjoint de l’Office national des forêts (ONF). Mais depuis une vingtaine d’années, cette attention a crû.»

Cet engouement se confirme dans les chiffres : à Fontainebleau (Seine-et-Marne), par exemple, la fréquentation a bondi de 25 % entre 2016 et 2022, pour atteindre 15 millions de visites annuelles. Au total, les forêts domaniales franciliennes accueillent entre 90 millions et 100 millions de promeneurs. Jean-Claude Marcus, membre du collectif Sauvegarde forêts Ile-de-France, date lui aussi le début de cet élan à la fin des années 2010. En 2016, il organise une réunion à Ecouen (Val-d’Oise) pour défendre un parc que la mairie envisage de transformer en parking . « Tout à coup, le parc était plein de monde. J’ai été stupéfait, je ne m’attendais pas à voir des centaines de personnes se mobiliser pour quelques arbres ! Mais c’était le seul endroit où les gens pouvaient promener leurs enfants. »

Aujourd’hui, les bonnes surprises continuent pour ce retraité. En mars, son collectif a lancé une pétition pour la sauvegarde des forêts publiques de la région, qui a rassemblé plus de 30 000 signatures. Parmi les soutiens, les climatologues Valérie Masson-Delmotte et Jean Jouzel, le directeur de recherches au CNRS Philippe Grandcolas ou l’ancien député Cédric Villani. « Trente mille signatures, c’est énorme ! Notre objectif était bien en dessous »,raconte-t-il. Georges Feterman dresse le même constat. Lorsqu’il lance le label Arbres remarquables de France, en 2000, il n’imagine pas en décerner plus de 200 : en octobre, l’association remettra son 1 000e label. Elle croule sous les appels, pour signaler des individus exceptionnels mais aussi des arbres menacés par des coupes, au point d’avoir du mal à faire face.

Le 17 juillet, c’est un frêne situé à Saint-Etienne-de-Lugdarès, une commune ardéchoise de 243 habitants, qui a été distingué. Ce jour-là, plus d’une centaine de personnes se sont réunies sous son houppier. Situé un peu en hauteur au bord de la route, cet arbre conserve la trace d’une blessure, sans doute infligée par la foudre : son tronc est creux. Les bergers s’abritaient autrefois à l’intérieur, les amoureux s’y donnaient rendez-vous.

Le propriétaire du terrain, Rémi Clavel, jeune producteur de viande bovine, n’a pas hésité à se lancer dans ce projet. « Depuis que j’ai racheté le terrain, en 2019, je me suis toujours senti une responsabilité morale vis-à-vis de cet arbre. Il est quand même reconnu par tous les gens de la région. »Georges Feterman avait fait le déplacement. « Des enfants étaient là, des familles, la maire, on a mangé ensemble… Tout le monde était tellement fier ; cela va contribuer à préserver ce frêne pour longtemps. »

« Repaires de brigands »

Pour neuf Français sur dix, selon une étude d’opinion réalisée pour l’ONF, les forêts sont synonymes de bien-être et d’apaisement. A Provins, Françoise Sistel se promène chaque jour sous les arbres. Elle décrit ce lieu comme une « place publique », où ont lieu rencontres et discussions. Il y a quelques années, elle traverse une passe difficile, marquée par des ennuis de santé. Un jour, elle a comme une révélation en regardant les tilleuls. « En voyant la puissance qu’ils dégagent pour aller vers le haut, cela m’a donné des clés. J’ai eu le sentiment d’une correspondance. »

En pleine dépression après des années noires, Edouard Cortès, lui, s’ « enforeste » : dans Par la force des arbres (Les Equateurs, 2020) ,cet écrivain et ancien berger raconte comment s’installer plusieurs mois dans une cabane, construite dans un chêne du Périgord, lui a permis de « se rattraper à la vie ». « La forêt n’est-elle pas le dernier lieu de la tranquillité absolue ? », écrit-il.

Pendant des siècles, les forêts ont pourtant été perçues comme menaçantes. « Au Moyen Age notamment, ce sont des repaires de brigands, où l’on peut se perdre facilement,explique Philippe Deuffic, sociologue de l’environnement à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement. A partir du XIXe siècle, une dimension esthétique et récréative se développe avec les peintres de Barbizon ; en parallèle émerge une vision techniciste et scientifique, portée par l’administration et les forestiers. Aujourd’hui, la représentation dominante de la forêt est d’en faire le paradigme de la nature. » Pour une société majoritairement citadine, elle est l’écosystème le plus proche, et le plus accessible.

Cette évolution accompagne un changement de regard plus général alors que s’imposent les problématiques environnementales. L’historienne Andrée Corvol décrit, dans L’Arbre dans la cité (Le Pommier, 2023), un tournant survenu dans les années 1990 : la nature est, de plus en plus, placée sur un pied d’égalité. Pour les nouvelles générations, « bêtes et arbres nous ressemblent : ils expriment des exigences, ils manifestent des sentiments ; ils communiquent entre eux.(…) Les voilà respectés, admirés, protégés ».

Un livre témoigne de cette transformation : en 2015, paraît La Vie secrète des arbres, de Peter Wohlleben. Cet ingénieur forestier allemand décrit comment les arbres communiquent et s’organisent, souligne leur « sensibilité » et leur « intelligence ». Critiqué sur le plan scientifique, l’ouvrage est un succès phénoménal, vendu à plus de 1 million d’exemplaires, dont 200 000 en France (Les Arènes, 2017), traduit en trente-deux langues, adapté en bande dessinée en 2023. « Ce livre a vraiment fait apparaître les phénomènes de coopération entre les arbres et c’est ça qui a touché. Il apporte cette idée d’une nature de laquelle on est solidaire », analyse Christophe Chauvin, spécialiste des forêts à France Nature Environnement.

Un autre facteur majeur explique cette attention nouvelle portée aux arbres : « la trouille ».« La perception du changement climatique est de plus en plus forte, tout le monde se rend compte de ses effets et sait que notre avenir passe par la protection du maximum de végétation et notamment des arbres », observe Georges Feterman, le créateur du label Arbres remarquables de France.

Tempêtes, dépérissements, incendies… Les manifestations du réchauffement sont spectaculaires et dramatiques. Face à cette crise, l’arbre et la forêt deviennent lanceurs d’alerte. Lucile Schmid, présidente de l’Association du prix du roman d’écologie, le constate en littérature. « Il y a la présence d’arbres et de la nature mais toujours dans leur interaction avec nous et à propos de ce que l’on fait pour les détruire,retient la cofondatrice du think-tank La Fabrique écologique. Il s’agit à la fois de l’angoisse de la disparition, et des possibilités que nous avons de l’empêcher par la lutte. »

Risque d’une « fétichisation »

Victimes du climat, les arbres sont aussi porteurs de solutions. Les fonctions de stockage de carbone et de rafraîchissement apparaissent, depuis peu, comme primordiales. En ville par exemple, la végétalisation qui a longtemps caractérisé les quartiers privilégiés englobe désormais tout le tissu urbain. « Car riches ou pauvres, tous ont chaud », résume Andrée Corvol. Dans ce contexte, couper des vieux arbres dans les agglomérations ou, en miroir, pratiquer des coupes rases en forêt apparaît de plus en plus insupportable et anachronique.

Au point de confrontations inévitables ? Au point de ne plus pouvoir couper un arbre, même lorsqu’il est malade ou dangereux ? Les arbres, intouchables et sauveurs du monde ? En Ile-de-France en particulier, les conflits sont fréquents. Les entrepreneurs de travaux forestiers assurent ranger systématiquement leurs engins la nuit, par peur des dégradations, et les gestionnaires sont pris à partie, parfois menacés. Depuis 2017, l’ONF a systématisé la gestion en futaie irrégulière, mieux acceptée. Les forestiers se voient contraints de revoir leurs pratiques mais aussi de davantage dialoguer et d’expliquer. Tout en notant les « paradoxes » de la population : vouloir toujours plus de produits en bois tout en s’opposant à la fois aux coupes à proximité et à la déforestation à l’autre bout du monde ; prôner la préservation des vieux arbres dans des forêts toujours plus fréquentées mais ignorer le risque d’accidents…

« Quand vous demandez aux gens quelle forêt ils préfèrent, ils vous disent une forêt qui pousse naturellement. Mais si vous leur montrez des photos, ils veulent les grandes futaies des forêts domaniales, qui demandent le plus de travail de l’homme », assure aussi Antoine d’Amécourt, le président de Fransylva, qui représente les propriétaires forestiers. « Cette attention portée, c’est un facteur de complexification de la gestion », reconnaît François Bonnet, de l’ONF.

Christophe Chauvin, de France Nature Environnement, évoque aussi le risque d’une « fétichisation », conduisant à une lutte sourde entre ceux qui acceptent de couper des arbres et les autres. Après l’émission « Aux arbres citoyens », diffusée sur France 2 en novembre 2022 pour récolter des fonds, l’association a croulé sous les projets portant sur la libre évolution et la plantation d’arbres hors des forêts. Les initiatives relevant de la gestion durable et multifonctionnelle ont été beaucoup plus rares. « Cela demande de l’expertise, de la connaissance et le sens du compromis », remarque Christophe Chauvin.

« Toute la question, c’est comment cette nouvelle culture générale sur les arbres et la nature, qui s’esquisse à travers le romanesque, peut déboucher sur des actions, des transformations et la préservation » , ajoute Lucile Schmid.

L'Humanité
lundi 7 octobre 2024 871 mots, p. 20

Antisémitisme, la grande confusion

Cyprien Caddeo

L'usage de cette accusation, faite à quiconque critique la politique de Benyamin Netanyahou, s'amplifie en France. Une offensive qui, loin de servir la lutte contre la haine des juifs, la vide de sa substance et la transforme en arme rhétorique.

Antisémites partout, lutte contre l'antisémitisme nulle part ? Depuis les attaques terroristes perpétrées par le Hamas le 7 octobre 2023, les accusations d'antisémitisme fusent dans le débat public, empêchant de lutter sérieusement contre ce fléau bien réel. Elles visent, dans leur immense majorité, les partis et les mouvements engagés pour la Palestine et opposés à la politique de Benyamin Netanyahou, jusqu'à conduire à des interdictions de manifestation. Ces douze derniers mois, on a pu lire, voir, entendre, que la gauche était « devenue antisémite par antiracisme » (le Point, 28 juin), que le Nouveau Front populaire était « une fusion d'antisémites, de rêveurs et de carpettes » (Raphaël Enthoven dans l'Express, 11 juin) ou que « l'antisémitisme à Sciences-Po » faisait rage (le Figaro, 14 mars), après des mobilisations propalestiniennes dans l'établissement. La gauche dans son ensemble et la France insoumise en particulier sont visées. Selon un sondage Ifop publié ce printemps, pour 92 % des juifs français interrogés, la FI « contribue à faire monter l'antisémitisme en France », contre 49 % s'agissant du Rassemblement national. Pourtant, aucun élu insoumis n'a été condamné pour cela. Au RN, si.

Le 7 octobre et la réplique israélienne ont, de manière avérée, alimenté l'antisémitisme. Selon le ministère de l'Intérieur, 57 % des actes racistes signalés au premier semestre 2024 relevaient d'un caractère antisémite, alors que les juifs représentent 1 % de la population. En cause, notamment, un odieux amalgame opéré entre, d'un côté, la politique de Benyamin Netanyahou et, de l'autre, les juifs de France, qui en seraient complices ou comptables.

Il est parfois entretenu par des militants de gauche en pleine confusion politique. Mais que dire de ceux qui, en opposant une accusation d'antisémitisme à toute critique de la politique israélienne, font d'eux-mêmes la jonction entre juifs et Israël ? Pour avoir déclaré que « le ministre de l'Europe (Benjamin Haddad - NDLR) était acquis à la politique de Netanyahou », Jean-Luc Mélenchon a été accusé de « sous-entendus nauséabonds » par la porte-parole du gouvernement, au prétexte que ledit ministre est juif, alors que c'était de son opposition à un cessez-le-feu à Gaza qu'il était question. Les macronistes se sont faits spécialistes de cette attaque. Parfois, elle leur revient au visage. En novembre 2023, Emmanuel Macron se retrouve à son tour accusé de « frôler l'antisémitisme » sur la chaîne pro-israélienne I24News pour avoir, la veille, exhorté Tel-Aviv à « arrêter de tuer les femmes et les bébés à Gaza ».

Cette rhétorique ne date pas du 7 octobre. Le député PCF Jean-Paul Lecoq se souvient encore des réactions suscitées par sa proposition de résolution, au printemps 2023, visant à dénoncer la « politique d'apartheid » en Cisjordanie : « On m'a taxé d'antisémite. Mais c'est une rhétorique bien installée : même le secrétaire national de l'ONU, Antonio Guterres, a été accusé de cela. » Benyamin Netanyahou est coutumier du fait. Le dirigeant israélien a qualifié le procureur de la Cour pénale internationale, Karim Khan, de « grand antisémite des temps modernes », en mai dernier, après que ce dernier eut requis un mandat d'arrêt contre lui et des leaders du Hamas pour « crimes de guerre ».

Le piège de l'instrumentalisation

L'accusation est tellement infamante, chargée du poids mémoriel de la Shoah, qu'elle écrase toute discussion. Le sociologue Éric Fassin (1) y voit, en France, une continuation (et une aggravation) d'une offensive plus large contre la gauche, après la chasse à l'« islamo-gauchisme » et au « wokisme » : « Ce n'est pas anodin que toutes ces attaques visent en particulier les universités. À un moment où le nombre de médias indépendants décroît, où l'espace des maisons d'édition se réduit, elles restent des lieux de la pensée critique. » Mais le chercheur prévient : « Le fait qu'il y a une instrumentalisation avérée de l'antisémitisme ne veut pas dire que la question de l'antisémitisme ne se pose pas. Y compris à gauche. Celle-ci se laisse piéger si elle croit qu'il suffit de rétorquer "c'est faux" à l'accusation. C'est instrumentalisé, ce qui n'est pas la même chose. »

Le temps que la gauche passe à réfuter l'accusation d'antisémitisme suffit-il à combattre ce fléau ? Pour Jonas Pardo, du collectif Golem, elle doit faire beaucoup mieux. A fortiori, car « il n'y a rien à attendre de la droite sur l'antisémitisme ». Si le militant reconnaît une récupération de la lutte par l'extrême droite, la répétition de sorties ambiguës, du côté de la FI, l'inquiète encore plus. « Il y a une tendance à employer le mot "sioniste" comme un anathème, critique-t-il. De la même manière que la droite instrumentalise l'antisémitisme. Pour des raisons électoralistes, des socialistes juifs (Raphaël Glucksmann, Emma Rafowicz - NDLR) ont été taxés de sionistes par la FI, alors qu'ils défendent, comme elle, une solution à deux États ! »

Plus ces concepts sont vidés de leur sens, plus ils donnent l'impression de n'être employés que pour « crier au loup ». Or l'antisémitisme n'est pas un danger fantasmé. « L'accusation systématique d'antisémitisme crée un trouble dans le débat public, résume Jean-Paul Lecoq. Cela nous empêche de penser la question, mais aussi d'aborder les sujets diplomatiques. »

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, dimanche 6 octobre 2024 757 mots, p. AUJM4
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5 octobre 2024 - Le Parisien (site web)
6 octobre 2024 - Le Parisien

NupesiPour la gauche, « il y a un avant et un après »

Après l'attaque contre Israël, la Nupes s'est déchirée sur la qualification « terroriste » du Hamas, avant de voler en éclats.

Pierre Maurer

Le samedi 7 octobre 2023 au matin, le monde se réveille dans l'effroi. Saisi par les images venues d'Israël, terribles, mais encore trop lacunaires pour saisir l'ampleur des attaques terroristes du Hamas. En France, les responsables politiques ne tardent pas à réagir. La gauche ne le sait pas encore, mais ces premières minutes après le visionnage des vidéos scelleront l'avenir de l'alliance claudicante de la Nupes.

La faute à l'absence d'un mot. Alors que tous les responsables de gauche condamnent des attaques « terroristes », le communiqué publié par la France insoumise, en début d'après-midi, n'en fait pas mention. « L'offensive armée de forces palestiniennes menée par le Hamas intervient dans un contexte d'intensification de la politique d'occupation israélienne à Gaza, en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. Nous déplorons les morts israéliens et palestiniens », écrivent les Insoumis. Pis, aux yeux de leurs détracteurs, ces deux premières phrases reconnaîtraient une forme de légitimité aux actes du Hamas. Une formulation que plusieurs dirigeants Insoumis regretteront, quelques semaines après, une fois les micros coupés.

« Vous me dégoûtez »

Le communiqué révulse le député socialiste Jérôme Guedj. « Aux idiots utiles des terroristes du Hamas qui les exonèrent en relativisant au nom de l'impasse politique du conflit israélo-palestinien, de la poursuite de la colonisation, de Netanyahou... Vous me dégoûtez », dénonce-t-il sur X. La charge est d'autant plus symbolique qu'elle vient de l'un des fils spirituels de Mélenchon. Il venait de se rabibocher avec son mentor. « Quand j'ai vu ce tweet, je me suis dit : la balle est partie », se souvient l'eurodéputé EELV David Cormand. Les Insoumis refusent de s'amender. Quelques jours plus tard, la députée LFI Danièle Obono estime, sur Sud Radio, que le Hamas est un « groupe politique islamiste » qui « résiste à une occupation » pour « la libération de la Palestine ». Nouveau tollé.

Un à un, les alliés de LFI se détachent de la Nupes. Dans le sillage du Parti communiste de Fabien Roussel qui constate le 15 octobre « l'impasse » de la Nupes, Olivier Faure, le chef des socialistes, fait voter par son parti deux jours plus tard un « moratoire » sur les activités parlementaires de la Nupes. Et décrète que Mélenchon est devenu « un obstacle à l'union » en raison de sa « stratégie de conflictualisation permanente ». Autrement dit, la Nupes vient de se disloquer.

S'ouvre alors une période d'affrontement à gauche. Dans le sillage des élections européennes, le conflit entre Israël et le Hamas devient l'un des moteurs de la campagne européenne des Insoumis, alimenté par l'émergence de leur candidate, Rima Hassan, juriste franco-palestinienne. Ses prises de position polémiques comme celles de Jean-Luc Mélenchon rythment la campagne. Mais les critiques s'accumulent le 2 juin, lorsque le tribun écrit sur son blog que « l'antisémitisme reste résiduel en France ». Face aux accusations en antisémitisme, il rétorque qu'il n'a jamais été condamné.

« Ses prises de position sur Israël-Hamas, ça ne m'a pas du tout surpris, confiait au Parisien - Aujourd'hui en France, dès le mois d'octobre, Georges Kuzmanovic, ex-conseiller de Mélenchon sur les affaires internationales. Ce calcul peut être malin pour ne pas se bananer aux européennes. Il a choisi de prendre l'opprobre de ceux qui ne voteront pas pour lui et de fédérer le reste. »

Équilibre fragile

Au final, Raphaël Glucksmann, le candidat du PS, attaqué par les Insoumis tout le long de la campagne, remportera son duel, en devançant la liste de Manon Aubry (LFI), de près de quatre points. Avant que la dissolution surprise ne remette les ennemis d'hier autour de la table pour former le Nouveau Front populaire.

L'équilibre de la nouvelle alliance, qui qualifie dans son programme les massacres du Hamas de « terroristes », demeure toutefois fragile. « Il y a un avant et un après le 7 octobre, juge aujourd'hui le maire socialiste de Rouen, Nicolas Mayer-Rossignol, opposant interne d'Olivier Faure favorable de longue date à une rupture avec Jean-Luc Mélenchon. Ce qui a changé, c'est l'importation du conflit israélo-palestinien. Des dirigeants de LFI ont eu un comportement inacceptable. Ce n'est pas la gauche, ce n'est pas la laïcité, c'est du communautarisme. » « Je trouve hallucinante la séquence de maccarthysme politique qui s'est ouverte au lendemain des massacres du 7 octobre », lui répond Manuel Bompard, le coordinateur national de LFI.

Vers un nouvel affrontement dans la perspective de 2027 ? C'est ainsi que François Hollande le prophétise dans un entretien au « Soir », vendredi : « La présidentielle sera le moment de la confrontation des deux gauches. »

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_24 Heures en Region, dimanche 6 octobre 2024 555 mots, p. AUJM20
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5 octobre 2024 - Le Parisien (site web)

L'usine à bois met le feu aux poudres

Creuse|Près de 2 500 personnes se sont mobilisées, ce samedi à Guéret, pour s'opposer à deux projets : l'implantation d'une usine à pellets et l'extension d'une scierie.

Alix Vermande

« La forêt, c'est un enjeu vital pour nous. » Avec ces mots, Mathilde Panot, députée LFI, a justifié son déplacement en Creuse, ce samedi après-midi, pour manifester contre un projet d'extension de scierie à Égletons, en Corrèze, mais surtout sur la construction d'une usine à pellets (des granulés) dans l'agglomération de Guéret (Creuse). Une industrialisation mise en oeuvre par Biosyl, qui va investir 25 millions d'euros pour s'implanter sur un terrain de 15 ha avec un démarrage de l'usine prévu en 2026.

« L'installation assure un approvisionnement durable, renforce la gestion durable des forêts et améliore les revenus et l'emploi locaux. Le projet contribue à la production de bois d'oeuvre, à la réduction des distances de transport, à la captation de carbone et à l'adaptation des forêts au changement climatique, tout en offrant un accès local aux pellets produits », vante l'entreprise soutenue par l'Agglo du Grand Guéret et par des coopératives forestières comme Unisylva. Son directeur général, Benoît Rachez, avance plusieurs chiffres pour justifier ce projet : « Cette usine va produire 140 000 tonnes de bois par an qui pourraient permettre de chauffer 70 000 foyers. La particularité de ce projet, c'est qu'il va consommer majoritairement du bois feuillu, environ 74 %. Il ne va pas du tout détruire la forêt de la région, ne serait-ce qu'en raison du besoin en quantité. »

Absence d'étude d'impact

Des arguments qui sont loin de rassurer les opposants. Ils étaient près de 2 500 à défiler ce samedi dans les rues de Guéret. Un camp éphémère a même été dressé sur un terrain prêté par la municipalité de Guéret qui, elle, est contre le projet. « Pourquoi une telle hâte de l'État et de l'agglomération de faire aboutir ce projet sans aucune étude d'impact ? Pourquoi uniquement le choix d'une entreprise susceptible de dégrader l'environnement ? Et pour une quarantaine d'emplois créés, combien de perdus dans nos entreprises locales ? », questionne la maire, Marie-Françoise Fournier.

Après une balade champêtre et pédagogique près du site où devrait être installée l'usine à pellets, les différents responsables des collectifs qui ont appelé à se mobiliser ont pu répondre à Biosyl point par point : « Les pellets de Biosyl vont rejeter du carbone dans l'atmosphère. Ils vont s'alimenter à partir de coupes rases de feuillus, qui constituent un patrimoine écologique de première importance. Ce sont 130 000 ha de forêt rasés d'ici cinquante ans », présente Thibaud, porte-parole de la manifestation.

La question de la biodiversité a également été au coeur des échanges. « On a fait des prélèvements par carottage et on peut dire que ce terrain est une zone humide. Il abrite également un large spectre d'espèces avec de nombreux amphibiens et une espèce remarquable de crapaud : le sonneur à ventre jaune », détaille Carmen, naturaliste.

Plusieurs procédures ont été engagées auprès du tribunal administratif de Limoges. La préfecture de Guéret a été la cible de lancers de pellets qui ont dégénéré en courtes échauffourées avec les forces de l'ordre. Mais pas de quoi refroidir les manifestants qui assurent que d'autres mobilisations seront nécessaires.

Aujourd'hui en France
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_ActuD, dimanche 6 octobre 2024 635 mots, p. AUJM20
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6 octobre 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Le Parisien Malvoyants Une carte bleue anti-arnaque

Le Parisien

Malvoyants

Une carte bleue anti-arnaque

Après le Crédit agricole, la Banque postale teste à son tour la « carte bleue qui parle ». Pendant six mois, 20 employés du groupe, malvoyants, vont pouvoir utiliser au quotidien cette innovation mise au point par Thales et la start-up Handsome. Le principe est simple : grâce à un de ses composants Bluetooth, au moment où la CB est insérée dans le terminal de paiement d'un commerçant, elle envoie le montant au téléphone du malvoyant qui l'énonce à voix haute - ou dans ses oreillettes. La personne malvoyante entend le prix indiqué sur le terminal et peut alors valider l'achat. Très utile car, selon la Fédération des aveugles de France, les fraudes ou les erreurs sont très fréquentes quand les acheteurs sont déficients visuels.

AUTOMOBILE

Les mots d'amour de De Meo

Luca de Meo, le patron de Renault Group, a pris la plume, non pas pour esquisser un modèle - l'Italien a un bon coup de crayon -, mais afin d'écrire un « Dictionnaire amoureux de l'automobile » (Plon, 528 p., 26 €, parution jeudi). L'ouvrage explore de façon personnelle l'auto à travers ses héroïnes et héros, ses marques , des anecdotes et des témoignages. L'occasion d'apprendre pourquoi les Ferrari sont rouge ou pour quelle raison les premières voitures étaient... électriques, au XIX e siècle. D'autres passionnés lui prêtent main forte : dirigeants du secteur comme Oliver Blume (Volkswagen) ou Florent Menégaux (Michelin), pilote comme Jean Alesi, personnalités sportive comme Jean Todt ou musicale comme Jean-Michel Jarre.

Politique

Mélenchon, supporter de Tapie

C'est une rencontre restée secrète. Au printemps dernier, Jean-Luc Mélenchon s'est entretenu avec Marie Griessinger Tapie, la belle-fille de Bernard Tapie (photo), décédé il y a trois ans. Celle-ci préparait un livre, qu'elle vient de publier, « Tapie, comme Bernard », où elle révèle que l'homme d'affaires ne voyait qu'un rempart face à l'extrême droite : un certain Jean-Luc Mélenchon. Ce dernier a témoigné à l'autrice de son estime pour l'ancien ministre de Mitterrand devenu soutien de Sarkozy. Le leader des Insoumis se souvient avoir rencontré Tapie dans un restaurant où, du cuisinier au maître d'hôtel, tous se pressaient pour serrer la main de l'ex-boss de l'OM. « J'ai tout de suite eu beaucoup de respect pour lui », a raconté Mélenchon à une proche.

Soumission chimique

Quelles suites à la mission Josso-Guillotin ?

La mission gouvernementale contre la soumission chimique, mise en pause depuis la dissolution, sera-t-elle reconduite ? Lors de la séance de questions au gouvernement, mardi à l'Assemblée nationale, la députée MoDem Sandrine Josso, elle-même victime du procédé, interpellera le Premier ministre sur la continuité de son action à la tête de cette mission menée avec sa collègue sénatrice, Véronique Guillotin (Parti radical).

Téléfilm

La Josacine empoisonnée adaptée en fiction

Le fait divers avait défrayé la chronique il y a trente ans. Dans une petite commune de Seine-Maritime, une fillette de 9 ans était morte empoisonnée, du cyanure retrouvé dans son antibiotique. Le tournage pour M 6 d'une fiction adaptée de l'affaire de la Josacine empoisonnée, et réalisée par Ionut Teianu (« Elle m'a sauvée »), débute ce lundi, près de Liège, en Belgique. Julie de Bona (« les Combattantes », « le Souffle du dragon »...) jouera la mère de l'enfant, déterminée à faire la lumière sur ce décès. Elle donnera notamment la réplique à Charlie Dupont (« la Faute à Rousseau », « le Nouveau »...).

Textile

L'intelligence artificielle contre les faux

Le groupe Lacoste déploie dans ses entrepôts une technologie d'intelligence artificielle capable de reconnaître les contrefaçons à partir d'une simple photo. Cette première mondiale repose sur les algorithmes de la start-up Cypheme qui analyse les microdifférences dans la fabrication de chaque produit. Cette IA pourrait aussi être appliquée aux médicaments, voire aux vaccins contrefaits.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, dimanche 6 octobre 2024 2439 mots, p. AUJM2
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5 octobre 2024 - Le Parisien (site web)
6 octobre 2024 - Le Parisien

« La République, c'est une seule communauté »

Un an après l'attaque du Hamas contre Israël, Yaël Braun-Pivet, présidente de l'Assemblée nationale, et Gérard Larcher, président du Sénat, s'inquiètent de « l'explosion du nombre d'actes antisémites » et du « clientélisme électoral » des Insoumis.

Propos recueillis par Nicolas Charbonneauet Marion Mourgue

Près d'un an après l'organisation d'une marche pour la République et contre l'antisémitisme, au lendemain des attaques terroristes du Hamas le 7 octobre en Israël, Gérard Larcher et Yaël Braun-Pivet ont accepté pour « le Parisien » - « Aujourd'hui en France » de revenir sur ces événements dont les conséquences continuent de se faire sentir en France.

Les actes antisémites ont explosé; la classe politique a été percutée de plein fouet faisant voler en éclats l'alliance de gauche, la Nupes. Si le Rassemblement national avait participé à cette marche, la France insoumise avait décidé de ne pas y participer, renâclant à qualifier le Hamas d'organisation terroriste, provoquant l'effroi de ses partenaires à gauche (lire pages suivantes).

Et les deux présidents de Chambre de pointer la responsabilité de Jean-Luc Mélenchon - qui s'est de nouveau illustré vendredi en appelant « à mettre des drapeaux palestiniens partout où c'est possible » en réaction à une circulaire sur le maintien de l'ordre dans les universités, d'attiser « la haine de l'autre » pour entretenir « un clientélisme électoral ». « On ne transige pas sur nos valeurs, sur nos principes, sur la République », répondent Yaël Braun-Pivet et Gérard Larcher.

Il y a un an, au lendemain des attaques terroristes du Hamas en Israël, vous lanciez ensemble une marche pour la République et contre l'antisémitisme. Douze mois plus tard, quel bilan tirez-vous ?

YAËL BRAUN-PIVET. Cette marche est née d'une de nos rencontres, ce jour-là à l'Assemblée. Dans le cadre de nos fonctions de président des deux chambres du Parlement, nous avons pris l'habitude de nous voir régulièrement parce que nous avons toujours pensé qu'il fallait se coordonner, se dire les choses, partager les informations pour assumer au mieux nos missions. Et au cours de ce déjeuner, le président du Sénat a souhaité que nous abordions la question des actes antisémites. Nous voyions bien alors leur augmentation depuis le 7 octobre. Cela nous préoccupait tous les deux et nous avons pensé qu'il fallait agir tout de suite. Nous étions dans un contexte où des appels à manifester se multipliaient, mais ils étaient suspectés d'autres objectifs. Or, on voyait bien qu'il y avait une attente de la société mais que personne n'arrivait à y répondre. Nous nous sommes dit que nous pourrions être les organisateurs et surtout que, compte tenu des responsabilités qui étaient les nôtres, nous avions le devoir d'agir. C'est comme cela que nous avons imaginé cet appel, sans en parler à nos partis politiques respectifs, simplement conscients que c'était notre devoir de président de l'Assemblée nationale et du Sénat de ne pas rester les bras ballants face à cette montée de l'antisémitisme qui percutait les valeurs de la République. Des valeurs auxquelles nous sommes tous les deux profondément attachés.

GÉRARD LARCHER. Cela a été pour nous une réaction pour la République et contre l'antisémitisme. Avant même le 7 octobre, j'avais observé le développement de l'antisémitisme dans l'ensemble des démocraties, notamment dans nos universités où certains se voyaient refuser l'accès parce que juifs. Je crois que le 7 octobre a été un révélateur d'une forme latente d'antisémitisme qui renaissait sous le masque de l'antisionisme. On s'est dit, avec Yaël Braun-Pivet, que les mots ne suffisaient plus, qu'il fallait des actes. On a décidé tous les deux, en dehors des appareils, d'inviter tous les citoyens qui avaient envie de partager avec nous cette volonté pour la République et contre l'antisémitisme de marcher entre l'Assemblée nationale et le Sénat : tout un symbole ! Ce fut un succès incroyable (180 000 participants). C'était indispensable. Il y avait des propos que je ne supportais plus. Yaël Braun-Pivet a plus souffert que moi, elle venait de recevoir une lettre de menace. Et quand Jean-Luc Mélenchon l'a accusée de « camper à Tel-Aviv », ou que Ruth Elkrief était personnellement attaquée, j'ai considéré que c'était mon devoir de dénoncer de tels propos. Et au-delà de ce qu'on pouvait chacun ressentir, on a jugé que c'était de notre responsabilité de dire que dans une République laïque, on ne pouvait discriminer quelqu'un pour ses origines ou sa religion. C'était cela le sens de notre démarche, ça l'est encore aujourd'hui.

Un an après le 7 octobre, où en est-on ?

Y.B.-P. Aujourd'hui, les Français continuent de nous parler de cette marche. Elle a marqué les esprits et les consciences. Nous-mêmes, quand nous l'organisons, nous ne mesurons pas l'ampleur qu'elle va prendre ni que notre appel marquera à ce point les Français. C'est toujours impressionnant quand on est une femme ou un homme politique de voir que nos prises de position peuvent avoir une telle résonance dans le pays. C'est la quintessence de la politique. Nous avons eu de l'impact. Mais un an plus tard, nous voyons que malheureusement les actes et les faits antisémites n'ont pas diminué et, pis, continuent de croître. Ils ont même atteint un paroxysme avec le viol de cette enfant de 12 ans, à Courbevoie, en juin dernier, parce qu'elle était juive. On voit donc que la tâche pour préserver ce qui est pourtant essentiel est immense.

G.L. N'oublions pas les 1 200 morts et les 7 500 blessés. Il y a encore aujourd'hui près de 100 otages qui sont retenus depuis un an dans la bande de Gaza dont deux de nos compatriotes, Ohad Yahalomi et Ofer Kalderon. Un troisième, Orion Hernandez-Radoux a été assassiné au mois de mai. J'ai une pensée pour toutes ces familles qui attendent leur retour et celles qui pleurent leurs proches. Je regrette que certains n'aient pas trouvé les mots ou qu'ils soient restés silencieux alors que, depuis la Seconde Guerre mondiale, c'est le plus grand nombre de juifs assassinés, blessés et enlevés.

Vous parlez de « révélateur » du 7 octobre. Depuis cette date, l'antisémitisme n'a jamais semblé aussi décomplexé, voire banalisé. Qu'a-t-on raté pour que des Français juifs ne se sentent pas en sécurité dans l'Hexagone ?

G.L. C'est vrai, il y a une explosion du nombre d'actes antisémites. Comment l'accepter ? Selon un sondage Ifop de mai 2024, une partie de nos compatriotes musulmans (45 %) qualifient le 7 octobre comme un « acte de résistance ». Dès le 8 octobre, on a voulu « contextualiser » cet acte terroriste avant même la riposte d'Israël. Il faut lutter contre ce mal absolu qu'est l'antisémitisme. Je ne peux pas me résoudre à ce qu'un certain nombre de nos compatriotes juifs renoncent à leur pratique religieuse, dissimulent leur identité et pensent à quitter la France.

Y.B.-P. Il faut déjà rappeler que la France et les Français ne sont pas antisémites. La France est profondément républicaine et attachée aux valeurs de respect de la laïcité. Et je reçois heureusement plus de marques de solidarité que de menaces ! Cela étant dit, je crois que nous avons un énorme travail à faire sur l'enseignement, sur le travail de mémoire. On voit que beaucoup de nos jeunes ne savent plus ce que signifie la Shoah, ce qu'est le Vél d'Hiv, au moment même où les témoins de l'époque disparaissent. C'est notre rôle désormais de transmettre. J'ai accompagné Esther Sénot à Auschwitz et elle me disait que c'était au tour des témoins des témoins de raconter cette histoire. Ils nous ont passé le bâton et c'est à nous de le porter. Enseigner cette histoire, c'est un devoir car c'est aussi cela qui peut nous prémunir contre la haine de l'autre et en particulier la hausse des actes antisémites.

Comment expliquez-vous que, dès le soir du 7 octobre, et les jours suivants, certains n'aient pas trouvé les mots pour dénoncer ce qui s'était passé et dire « c'est un attentat terroriste » ?

G.L. Nous, on les a trouvés ! (Le président de Sénat avait fini par lâcher « Ferme ta gueule ! » à Jean-Luc Mélenchon.) Georges Bensoussan parle « d'antisémitisme d'atmosphère ». Je crains qu'il ait raison. On a assisté à une convergence des mouvements islamistes radicaux, dont les Frères musulmans, et d'une extrême gauche qui a retrouvé par là un combat idéologique et qui a fait un calcul électoraliste. La France insoumise a fait essentiellement campagne pendant les élections européennes sur Gaza reprenant le slogan « From the river to the sea » (De la rivière à la mer), c'est l'expression de la volonté d'éradiquer l'État d'Israël. Ce clientélisme électoral est inacceptable. Nicolas Sarkozy a dit que le communautarisme n'avait pas commencé avec Jean-Luc Mélenchon mais qu'il l'avait « industrialisé ». Je partage ! Et je ne peux pas l'accepter. Nous appartenons tous à la même communauté nationale, la France, qui porte des valeurs et, parmi elles, le respect de l'autre dans sa différence.

Y.B.-P. En tant que femme politique, j'ai été visée personnellement par des actes antisémites. Avant le 7 octobre, je n'avais pas de protection policière devant mon domicile. Je ne l'avais pas souhaité parce que je pensais que je n'en avais pas besoin. Depuis les événements du 7 octobre, j'en ai une. Cela a donc eu un impact direct sur ma vie et celle de ma famille. Et même si je ne compte plus, je crois que j'en suis à une trentaine de plaintes pour des faits antisémites en tant que présidente de l'Assemblée nationale, depuis le début de mon mandat. Cela a forcément un impact sur votre façon d'appréhender les choses, sur votre vie politique et personnelle. Au-delà de cela, on voit bien à l'Assemblée nationale qu'il y a une énorme tension autour de cette question. Nous avons vu des drapeaux brandis, de l'agitation et l'importation de ce conflit au sein même de l'hémicycle. Dans ces cas-là, l'institution se protège et protège l'ensemble des Français. Et c'est mon rôle de veiller à ce qu'elle ne devienne pas un lieu d'instrumentalisation de ce conflit par ceux qui s'en servent en appui d'une vision politique contraire à celle de la République.

Qu'est-ce que l'on fait quand on est confronté à ce genre d'attitude quand on est président de Chambre ?

YAËL BRAUN-PIVET. Certains manifestent avec leur écharpe tricolore en pensant que c'est une sorte de bouclier d'immunité qui leur permet d'être au-dessus des lois. C'est extrêmement grave. Le mandat de parlementaire que nous exerçons nous oblige. Je suis inquiète de voir l'instrumentalisation que certains députés peuvent faire des emblèmes de la République. Quand les faits se produisent dans l'hémicycle, je sanctionne ces comportements. Les Français que je croise aimeraient d'ailleurs que je sois encore plus sévère. Je n'ai à être ni ferme ni souple, j'applique les règles. Et j'ai une trop haute idée de ma fonction et de l'institution que je préside pour pouvoir laisser le mandat de député être instrumentalisé à des fins politiciennes.

GÉRARD LARCHER. Les élus ont un devoir d'exemplarité. Nous défendons une République laïque. Le racisme, l'antisémitisme, les discriminations n'y ont pas leur place. Je crois profondément en la laïcité, elle est la condition du vivre-ensemble. Cela n'empêche pas la future reconnaissance d'un État palestinien (le Sénat l'a voté en 2014), ni de réaffirmer qu'Israël a le droit absolu à la sécurité, comme le Liban a le droit à sa souveraineté. Je pense à toutes les victimes civiles d'où qu'elles soient.

Jean-Luc Mélenchon avait qualifié, en juin, l'antisémitisme de « résiduel » en France. Comment avez-vous perçu de tels propos ?

Y.B.-P. Je ne m'explique pas de tels propos. Et je ne m'explique pas que les partenaires politiques des Insoumis puissent cautionner ces prises de position. Pour moi, on ne transige pas sur nos valeurs, sur nos principes, sur la République. C'est incompréhensible, car on ne peut pas laisser passer l'antisémitisme. On ne peut pas accepter cette haine de l'autre.

G.L. Ces propos ne résistent pas à l'épreuve des faits. Une provocation de plus ! La République ce n'est pas une addition de communautés, c'est une seule communauté. Nous pouvons avoir des histoires différentes, des origines différentes, des religions différentes mais ce qui nous rassemble est plus fort que ce qui nous différencie.

Aujourd'hui, une partie de la communauté juive se sent davantage défendue par le Rassemblement national, malgré l'histoire du parti. Comment est-ce possible ?

G.L. Nos compatriotes ont exprimé un besoin de sécurité et cela dépasse la communauté juive. Ils sont français comme moi. Ils doivent pouvoir pratiquer leur culte en toute liberté. Si 10 millions de nos compatriotes ont voté pour le Rassemblement national, c'est qu'ils ont le sentiment d'être oubliés, nous n'avons sans doute pas su répondre à leurs attentes, notamment en matière de sécurité. C'est à nous qui croyons en la démocratie, dans les valeurs humanistes et dans la laïcité, d'apporter ces réponses aujourd'hui.

Y.B.-P. Lors de l'organisation de la marche, la question de la participation du RN s'était posée. Nous avons très vite tranché sur le fait que nous ne faisions pas d'appel aux partis politiques mais à tous les citoyens. La République appartient à tout le monde. Cependant, nous n'oublions pas l'histoire du RN ni ce que nous avons vu pendant les législatives, notamment cette candidate RN portant une casquette nazie. Toutefois, il faut rentrer dans la complexité des choses : j'entends certains juifs de France qui disent se sentir davantage protégés par le RN, comme j'entends certains juifs de gauche qui disent qu'il est difficile pour eux d'être de gauche en étant juifs. Et j'en suis profondément triste. Essentialiser les gens, être conduits à nous définir selon nos religions, ce n'est pas notre République. Le fait que le débat politique se livre à de telles essentialisations aujourd'hui est extrêmement préoccupant.

Cet anniversaire du 7 octobre intervient dans un contexte d'extension du conflit armé. Y a-t-il une issue possible ?

G.L. J'espère que ce sera un temps de silence, de recueillement et de rassemblement. Il faut retrouver le chemin de la paix et de la sécurité pour tous. La solution à deux États : on y était presque en 1995 au moment de l'assassinat de Yitzhak Rabin ! On doit oeuvrer pour créer les conditions de cette solution.

Y.B.-P. L'embrasement dans la région est extrêmement préoccupant. Une action diplomatique résolue est nécessaire. Avec les fonctions qui sont les nôtres, nous ferons tout pour aider à retrouver le chemin de la paix. Chacun a le droit de pouvoir vivre en paix dans un État dans lequel il se reconnaît. Je suis convaincue que nous verrons un État palestinien. Ce sont des peuples qui n'ont pas d'autre choix que de vivre côte à côte. La sécurité de l'un va avec la sécurité de l'autre.

Le Monde
France, samedi 5 octobre 2024 869 mots, p. 14
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4 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Bataille de ligne et calendrier pour le projet de loi sur la fin de vie

Le premier ministre, Michel Barnier, s’est dit, pour la première fois, jeudi 3 octobre, favorable au texte qu’avait porté le gouvernement Attal

Béatrice Jérôme

Un aveu et une gageure. Le premier ministre, Michel Barnier, s’est dit pour la première fois, jeudi 3 octobre, sur France 2, « personnellement d’accord »avec le projet de loi ouvrant l’accès à une aide à mourir, autrement dit à l’euthanasie et au suicide assisté pour des malades incurables, à certaines conditions. « Je parle du premier projet de loi », s’est-il repris. L’examen du texte en première lecture a été brutalement stoppé par la dissolution de l’Assemblée nationale, en juin.

Le premier ministre s’est dit également « favorable à reprendre le travail au moment où il a été interrompu ». Interrogé sur son intention de repartir du projet tel qu’il a été examiné, M. Barnier a répondu « oui, pour gagner du temps » et « peut-être en écoutant aussi les soignants, qui doivent être respectés ». Un défi à haut risque pour le chef du gouvernement, tant « les positions », a-t-il souligné, sont « différentes » au sein des groupes politiques. La tâche la plus ardue va consister à rapprocher les visions antagonistes des députés favorables à l’aide à mourir.

Un seul point les rassemble : ils appellent à légiférer sans plus attendre. « Le temps n’est plus à la concertation, le travail a été fait, il faut passer à l’acte », assure Agnès Firmin Le Bodo, ancienne ministre déléguée des professions de santé puis de la santé dans les gouvernements d’Elisabeth Borne. Cheville ouvrière du texte présenté par Emmanuel Macron en conseil des ministres en avril, Mme Firmin Le Bodo, députée (Horizons) de Seine-Maritime, presse aujourd’hui le premier ministre de déposer « en janvier[2025] » un projet de loi, inspiré de la copie du gouvernement au printemps.

Mme Firmin Le Bodo affirme que, si elle n’obtient pas « dans les prochains jours »l’engagement de Matignon qu’il y aura dépôt d’un texte à cette date, elle déposera deux propositions de loi (PPL), l’une sur les soins palliatifs, l’autre sur l’aide à mourir. Pourquoi deux textes plutôt qu’un seul ? Une PPL ne peut comporter autant d’articles qu’un projet de loi, soutient-elle. Les deux ensemble seront quasiment copie conforme du projet de loi qu’elle a élaboré avec l’Elysée tout au long des années 2023 et 2024.

« On a déjà perdu six mois »

Mme Firmin Le Bodo espère convaincre le gouvernement de reprendre le dossier législatif à son point de départ. Elle entend ainsi contrecarrer l’offensive menée par Olivier Falorni, le député (divers centre) de Charente-Maritime, qui a repris mot pour mot la version votée en mai et juin après travaux par la commission spéciale de l’Assemblée, puis par les députés en séance, dans une proposition de loi déposée en juillet. Il a recueilli 180 signatures de députés.

Le député de La Rochelle entend élargir l’accès à l’aide à mourir par rapport au texte initial. Le texte adopté en séance dispose qu’une personne qui demande une aide à mourir peut être exaucée si un examen médical établit qu’elle est « atteinte d’une affection grave et incurable qui engage le pronostic vital en phase avancée ou terminale ». La version première du texte promu par Mme Firmin Le Bodo prévoyait que le « pronostic vital à moyen terme » (six mois à un an) engagé serait une condition de l’accès à l’aide à mourir.

Mme Firmin Le Bodo et M. Falorni incarnent deux courants différents. Pour le député, la loi ne doit pas créer de « rupture d’égalité » entre malades incurables dans l’accès à l’aide à mourir, la liberté de « choisir sa fin de vie »doit primer. La députée du Havre, elle, souhaite des garde-fous pour que la loi ne puisse pas ouvrir la possibilité à des personnes âgées de demander une aide à mourir du simple fait qu’elles souffrent de pathologies liées au vieillissement.

Autre point de discorde : Mme Firmin Le Bodo tient à ce que l’autoadministration du produit létal par la personne soit la règle (suicide assisté) et que seuls les malades qui ne pourraient pas physiquement accomplir le geste aient recours à un tiers (euthanasie). Le texte voté en commission spéciale avec l’appui de M. Falorni prévoit que toute personne peut demander à un tiers d’administrer la substance létale.

Mme Firmin Le Bodo compte sur la nouvelle ministre de la santé, Geneviève Darrieussecq, pour convaincre le premier ministre de reprendre le dialogue avec les parlementaires à partir du texte initial.

Reste un autre casse-tête pour le premier ministre : respecter son engagement, pris lors de sa déclaration de politique générale, de renforcer « sans attendre »l’accès aux soins palliatifs. « Le projet de loi prévoie la création de “maisons d’accompagnement” »pour les malades en fin de vie, rappelle Mme Firmin Le Bodo. « On a déjà perdu six mois sur ce volet », soupire-t-elle. Le gouvernement peut difficilement faire l’impasse sur des mesures législatives qu’attendent les soignants, alors qu’il dit vouloir les « respecter » dans le « travail » qui s’engage.

Le Figaro, no. 24919
Le Figaro, samedi 5 octobre 2024 704 mots, p. 4

Politique

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4 octobre 2024 - Le Figaro (site web) MSN (France) (site web réf.)

NFP : une première motion de censure déjà vouée à l'échec

La gauche défendra mardi un texte pour faire tomber le gouvernement Barnier qui, sans le soutien du RN, ne pourra pas être adopté.

Bordas, Wally

Michel Barnier va déjà devoir défendre son gouvernement devant les oppositions. Comme annoncé, le Nouveau Front populaire (NFP) a déposé vendredi une première motion de censure auprès des instances de l'Assemblée nationale. Objectif : faire tomber le premier ministre et son exécutif, nommés selon eux «à rebours des résultats des élections législatives», qui avaient vu, en juin dernier, l'alliance de gauche s'imposer d'une courte tête sur les macronistes et le RN.

Un texte qui devrait être défendu mardi après-midi et qui a été signé par tous les députés écologistes, communistes, socialistes et Insoumis. «C'est important de marquer le coup. Le premier ministre n'a pas demandé de vote de confiance, il s'agit donc d'une forme de motion de défiance à son encontre», explique le patron du groupe socialiste, Boris Vallaud, premier signataire du texte. Selon lui, le vote de ce texte permettra de mettre les autres oppositions, et notamment le Rassemblement national, face à leurs responsabilités. «Tous ceux qui ne censureront pas le gouvernement l'accompagneront dans sa politique dans une forme de majorité de connivence» , juge-t-il.

«Est-ce qu'Emmanuel Macron, alors que sa politique a été censurée par les urnes, peut nommer un premier ministre dont la mission est d'être dans la continuité de ce qui a été fait en préservant notamment la réforme des retraites?», interroge quant à elle la présidente du groupe écologiste à l'Assemblée, Cyrielle Chatelain. Une motion de censure qui sera, selon elle, un moment de vérité pour certains députés de l'ex-majorité. «Michel Barnier ne correspond pas aux orientations politiques de tout une partie des députés macronistes. C'est le moment d'avoir un peu de courage et de l'affirmer», appelle-t-elle de ses voeux. Certains imaginent déjà Sacha Houlié, ex-figure de l'aile gauche macroniste désormais en rupture de ban, s'allier à la gauche. «Il a très envie de la voter», croit savoir un député du NFP. D'autres élus de l'ex-majorité comme Stella Dupont, qui a cette semaine annoncé son départ du groupe présidé par Gabriel Attal, pourraient-ils en faire de même ? «Je réfléchis encore mais la question se pose», avoue une députée Renaissance. «Cette motion de censure est injustifiable», regrette en revanche Ludovic Mendes, autre figure de l'aile gauche macroniste. «En déposant ce texte, ils donnent la sensation que Marine LePen est respectable. Ils lui donnent le pouvoir, et dévoient, par la même occasion, la démocratie française», peste-t-il.

Prochain couperet

Le Rassemblement national a quant à lui déjà mis fin au suspense. «Ce n'est qu'à vos actes que nous vous jugerons et, contrairement à d'autres, jamais sur la base de postures puériles (...). Nous entendons plus que jamais être une force de construction», a lancé Marine Le Pen, la présidente du groupe RN, à l'issue du discours de politique générale de Michel Barnier, mardi. Avant que la députée Laure Lavalette n'annonce, jeudi soir, sur France 2 : «La situation de la France est tellement chaotique que voter cette motion de censure a priori, censurer ce gouvernement a priori, n'aurait pas de sens.»

Des déclarations qui, au vu de la composition de l'hémicycle de l'Assemblée nationale, condamnent d'ores et déjà la motion de censure de la gauche à un échec. Et donnent un peu de temps à Michel Barnier et son gouvernement avant le prochain couperet, qui devrait arriver pendant l'examen du budget, d'ici à quelques semaines. «Il y a une entente entre le RN et le premier ministre, une alliance tacite de Marine LePen avec Emmanuel Macron. Finalement, le gouvernement bénéficie du soutien sans participation de l'extrême droite», fustige Cyrielle Chatelain.

Mais les oppositions comme la majorité seront bien plus difficiles à manoeuvrer pendant les débats sur la loi de finances. L'hôte de Matignon l'a déjà annoncé : il aura recours, si cela est nécessaire, à l'article 49.3 de la Constitution pour faire la faire adopter. Au risque cette fois, d'être censuré. W B

Libération
samedi 5 octobre 2024 1749 mots, p. 1,2,3

Événement

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4 octobre 2024 - Libération (site web)

Anne Genetet à l'éducation sur un malentendu...

Cécile Bourgneuf

Événement

Absence d'expérience, manque d'ancrage politique, conseils lunaires sur les employées de maison lorsqu'elle vivait à Singapour… La nouvelle ministre essuie de nombreuses critiques. «Libé» l'a rencontrée. pages 2-3 Education Anne Genetet, la classe découverte Epinglée au moment de sa nomination pour son absence d'expérience dans le domaine et pour ses conseils sur les employés de maison à Singapour, la nouvelle ministre n'affiche pas de ligne politique claire.

Profil M ais qui est donc Anne Genetet ? Deux semaines après sa nomination par Michel Barnier, elle reste pour beaucoup une énigme. Julien (1), un personnel du lycée français de Singapour, où ont été scolarisés les quatre enfants de la nouvelle ministre de l'Education, ne garde pas un bon souvenir du personnage : «C'est une patronne qui lit le monde entre patronat et domestiques. Elle ne connaît rien à la France en général, elle est complètement déconnectée de la réalité.» Franck Pajot, professeur syndiqué au Snes à Pékin et adversaire d'Anne Genetet aux législatives de 2022 sous l'étiquette Nouveau Front populaire, n'a pas de mots plus tendres : «C'est une caricature du monde expatrié de Singapour, c'est très à droite, c'est la Manif pour tous, avec des familles très tradis, très cathos, très aisées.» Peu après sa prise de fonction, ont été exhumés des posts de cette ancienne médecin et journaliste médicale, députée Ensemble pour la République des Français établis hors de France devenue consultante à Singapour, où elle a vécu plusieurs années à partir de 2005. Fondatrice d'une entreprise de formation des employées de maison des familles expatriées, elle distillait des conseils lunaires sur son site, expliquant que les congés payés ne sont «ni obligatoires ni recommandés» ou qu'il ne faut pas humilier «une helper [car elle] devient ingérable ; elle cherchera à changer de famille». Défense douteuse Mercredi, dans son bureau doré de la rue de Grenelle, celle qui a grandi dans la banlieue parisienne bourgeoise balaye aussitôt les critiques avec un grand sourire, parfaitement à l'aise dans l'exercice de l'interview : «Je fais partie d'un triangle très fermé, mais ça ne veut pas dire que je ne suis pas ouverte sur le monde. Je ne vais pas renier mes origines. Je ne suis pas née dans un milieu populaire, en Seine-Saint- Denis. Et alors ? Ça ne dispense pas d'avoir des compétences, de l'envie. Ce n'est pas pour moi que je suis là, mais pour l'institution.» Et de mettre en avant son mari, entrepreneur, «un vrai transclasse […], pur produit de la méritocratie», tout comme l'origine plus «modeste» d'une partie de sa famille, dont sa grand-mère enseignante et sa mère «qui n'a pas de diplôme». Tout de même consciente de ses privilèges, la ministre de 61 ans assure vouloir «redonner ce [qu'elle a] eu la chance d'avoir». Un joli discours face à Libé auprès de qui elle a accepté à la dernière minute – c'est rare – un entretien qui durera finalement une heure, soit le double du temps initialement prévu. A plusieurs reprises, sa directrice de communication tente de couper court à la discussion mais la ministre, dans sa lancée, a du mal à s'arrêter. Objectif : prouver qu'elle n'est pas là pour rien, que c'est une fonceuse, une bosseuse qui se plonge dans les dossiers depuis sa nomination, citant çà et là telle ou telle étude pour appuyer ses dires.

Quant aux propos tenus sur les employées domestiques philippines, sa défense est douteuse : «Il faut dissocier tout ça et le remettre dans le contexte culturel de l'époque. Je ne disais pas qu'il fallait faire ça. J'expliquais le système. Je disais qu'il ne fallait pas les faire travailler le dimanche. Je ne pouvais pas être donneuse de leçons avec ces gens-là. Il fallait trouver comment les faire doucement évoluer», lance-t-elle avec aplomb. Et d'assurer qu'elle traitait au mieux son employée, qu'elle en avait même aidé une, maltraitée par ses patrons, à fuir. Elle souligne également son engagement dans deux ONG, l'une en tant que médecin dans un foyer pour travailleurs migrants, l'autre comme conseillère sur la défense juridique. L'image de la bonne samaritaine fait rire Julien : «La femme souriante et humble qu'elle présente me fait bondir. Genetet, c'est Miranda Priestly du Diable s'habille en Prada ! C'est la toute-puissance. Elle est très intrusive, très agressive, se sent intouchable et a un vrai mépris de classe. Je l'ai vue se permettre d'humilier publiquement le chef d'établissement devant 400 parents d'élèves en réunion. Il ne faut surtout pas s'opposer à elle, sinon elle peut devenir très violente, elle tue l'adversaire.» Claude Bauchet, conseiller des Français de l'étranger pour la Thaïlande, garde toujours en travers de la gorge sa promesse d'intervenir au gouvernement pour protéger leur caisse de sécurité : «Elle a fait strictement l'inverse une fois à Paris. Elle nous a torpillés.» Celles et ceux qui l'ont côtoyée comme députée évoquent tour à tour une femme «ambitieuse», «intelligente», «qui faisait bien le job mais qui ne s'est pas beaucoup déplacée» dans les 49 pays de sa circonscription, à cheval sur trois continents, ou le «manque de loyauté» de cette «opportuniste». Anne Genetet s'est séparée en 2022 du suppléant qui travaillait à ses côtés depuis cinq ans, «sans prévenir personne», au profit de Rémi Provendier, frère de Florence Provendier, l'ex-suppléante de Gabriel Attal. «Elle a toujours été un bon toutou avec tous ceux en haut du panier quitte à dégrader ceux d'en bas», enfonce une élue locale en Australie, qui avait été charmée par la députée avant de se rendre compte «qu'elle disait pas mal de conneries et qu'elle n'était pas loyale, sauf envers Macron». «Elle s'est très bien positionnée auprès d'Attal», grince Franck Pajot. Qui n'a aucun doute sur l'influence jouée par l'ancien Premier ministre dans le choix de ce profil à la rue de Grenelle. Ce que confirment les premières nominations au sein de son cabinet. Rayan Nezzar, proche de l'ex-Premier ministre et ancien membre de son cabinet au ministère de l'Education et à Matignon, a été nommé directeur adjoint de cabinet d'Anne Genetet. Son chef de cabinet, Rémi Leleu, et sa directrice de la communication, Ludivine Mary, sont aussi passés par Matignon. Cette dernière se dit agréablement surprise par sa nouvelle cheffe : «J'avais l'image de quelqu'un de bourgeois, lisse, et en fait elle est combattante, énergique, résiliente au vu de ce qu'elle se prend dans la figure.» épuisés des réformes Une allusion à son procès en incompétence, puisqu'elle n'avait jusqu'ici montré aucun intérêt pour l'éducation. «Je suis assez consternée par ces critiques. Quand on voit les différents ministres sous la Ve, on voit bien qu'on nomme des personnalités politiques et l'expertise, c'est le cabinet. Moi, je suis là pour faire de la politique et des arbitrages. J'ai lar- gement prouvé qu'en bossant sur les dossiers, on développe des compétences.» «Mais ce n'est justement pas une force politique comme Attal», s'inquiète la secrétaire générale du SE-Unsa, Elisabeth Allain-Moreno. «Le navire ne changera pas de cap», déclarait Anne Genetet lors de son discours de passation de pouvoir. Ce à quoi elle ajoutait, devant les premiers syndicats enseignants reçus mercredi : «Mais je vais changer de vitesse.» En clair, la ministre sera dans la continuité des réformes engagées par Gabriel Attal, tout en s'inscrivant «dans un temps long, plutôt que m'occuper à laisser mon nom dans une réforme, ce qui n'est pas du tout mon style». «Changer de vitesse d'accord, mais si le Titanic coule dans trois mois au lieu de trois jours, je ne sais pas si on doit s'en réjouir, ironise Sophie Vénétitay, secrétaire générale du Snes- FSU, premier syndicat du secondaire. Elle a clairement été poussée par Attal pour sauver le choc des savoirs [la réforme qui comprend notamment les “groupes de besoins”, ndlr]. C'est méprisant et affligeant pour l'école, les personnels et la démocratie. Ça fait vraiment tambouille interne.» Anne Genetet le sait, les enseignants sont épuisés des réformes à tout-va, encore plus après le défilé de cinq ministres en un an et demi. «Il y a simplement un continuum. Emmanuel Macron a toujours dit que l'école était la mère de toutes nos batailles, je m'inscris dans cette perspective-là et le cap, c'est comment relever le niveau des élèves», explique Anne Genetet, qui entend effectivement poursuivre le «choc des savoirs» lancé en décembre par Gabriel Attal, avec les «groupes de besoins» en français et en maths en sixième et en cinquième, et la réforme du brevet, reportée à 2025. A l'évocation du discours de politique générale du Premier ministre, mardi, lors duquel Michel Barnier n'a consacré que deux minutes à l'éducation et lancé l'idée de faire appel à des enseignants retraités pour régler le problème du remplacement, sa ministre croise les bras, lève les yeux en l'air et répond, dubitative : «Je ne doute pas qu'il y a parmi les enseignants retraités des passionnés qui voudraient continuer, mais je ne doute pas non plus qu'il y a des gens qui ont pris leur retraite avec une certaine lassitude et il faut savoir l'entendre.» Quelles seront les priorités de la ministre pour l'école ? Elle bégaie quand on l'interroge à ce sujet. Sa directrice de communication lui souffle les réponses. Priorité absolue : «la politique du dernier mètre», qui consiste à s'assurer qu'un dispositif déployé soit accessible partout et corresponde au plus près des besoins. Des réserves sur l'uniforme Deuxième objectif : sécuriser les établissements «pour que demain, l'école soit sûre pour tous les élèves et les enseignants». Troisième axe, renforcer l'autorité des enseignants afin qu'elle soit «reconnue et respectée». Avec plus de sanctions ? «Pas forcément, ce n'est pas un remède à tout.» L'uniforme alors, expérimenté dans 90 établissements scolaires depuis la rentrée et vanté par la droite comme une solution pour rétablir l'autorité ? «J'ai quelques réserves. Si c'est pour gommer les différences sociales, on oublie que dans certains établissements, il n'y en a déjà pas. Si c'est pour développer un sentiment d'appartenance à une institution, ça peut avoir du sens avec un tee-shirt blanc au logo de l'école porté de temps en temps.» Où se situe donc Anne Genetet sur l'échiquier politique ? «Je viens de la gauche, assure-telle. Le 10 mai 1981 [elle venait de fêter ses 18 ans], j'étais au Panthéon pour l'élection de François Mitterrand.» «Elle a un positionnement très à droite quand elle s'adresse à l'électorat de droite et un discours très à gauche face à l'électorat de gauche», corrige son adversaire Franck Pajot. Et de conclure : «Politiquement, c'est une coquille vide.»• (1) Le prénom a été modifié.

«Genetet, c'est Miranda Priestly du “Diable s'habille en Prada”. C'est la toute-puissance. Elle est très intrusive.» Julien un personnel du lycée français de Singapour

Le Monde
International, samedi 5 octobre 2024 1550 mots, p. 5
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4 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Reportage

Au Brésil, Lula confie le sort de son fief à un évangélique

Dans la cité métallurgique de Sao Bernardo do Campo, qui élira son maire dimanche, la gauche décline

Bruno Meyerfeld

Sao Bernardo do Campo (Brésil) - envoyé spécial - Ici, c’est la maison de Lula ! » Moises Selerges, président du syndicat des métallurgistes de la région de l’ABC, ne manque ni de bagout ni de preuves pour étayer ses dires. Aux murs de son bureau, dominant la ville de Sao Bernardo do Campo, au sud de Sao Paulo, sont accrochés une demi-douzaine de portraits du président du Brésil, qui côtoie ici Lénine, Che Guevara et Frida Kahlo. « Pour nous, Lula, c’est à la fois un père et un fils ! », proclame-t-il.

Casquette grise et crâne lustré, l’homme âgé de 58 ans dirige la plus importante organisation syndicale du Brésil. Celle-ci défend, depuis 1959, les intérêts des dizaines de milliers de métallos que compte l’ABC, ce chapelet de banlieues de Sao Paulo ,concentré autour des villes de Santo André, Sao Bernardo do Campo et Sao Caetano, et qui demeure le plus grand parc industriel d’Amérique latine. « La terre sacrée de la classe ouvrière », s’enflamme M. Selerges.

Voilà cinq décennies que Lula et Sao Bernardo do Campo ne font qu’un. C’est ici, entre 1978 et 1980, que celui qui était alors jeune tourneur fraiseur mena d’immenses grèves contre la junte militaire. Ici qu’il fit ses classes, affirma son charisme et imagina son Parti des travailleurs (PT). Ici aussi, précisément dans la cour du syndicat, qu’il célébra, le 9 novembre 2021, sa libération de prison. « Je dois tout ce que j’ai à ces gens du syndicat », déclarait alors un Lula ému aux larmes.

« Désordre et corruption »

Aujourd’hui encore, le président de gauche reste inscrit sur les listes électorales de Sao Bernardo do Campo. « C’est d’abord un copain ! Quand je vais à Brasilia, je le vois sans prendre rendez-vous ! », rigole Moises Selerges depuis sa citadelle de verre. Et pourtant, même ici, la gauche est loin d’avoir le vent en poupe. Et rien n’indique que le PT sorte vainqueur du scrutin municipal qui aura lieu le 6 octobre.

A Sao Bernardo do Campo, grise et interminable banlieue de 810 000 habitants, Lula l’a certes emporté à la présidentielle de 2022 avec 53,83 % des voix face à l’extrême droite de Jair Bolsonaro. Mais aux municipales, le candidat du PT est donné largement perdant, distancé dans les sondages par deux candidats de droite, le vice-maire sortant, Marcelo Lima (Podemos), et le député Alex Manente (Cidadania). Un affront dans le berceau du lulisme.

La gauche a longtemps gouverné la ville, avant de se la faire ravir, en 2016. Emporté par le scandale de corruption du « Lava Jato », le PT est alors en plein naufrage et perd la moitié des villes qu’il administrait au Brésil. A Sao Bernardo, la droite menée par Orlando Morando l’emporte. Deux ans plus tard, en 2018, 59,57 % des Sao-Bernardenses votent Jair Bolsonaro au second tour de la présidentielle.

« L’ABC n’est pas une île, l’extrême droite ici aussi a gagné du terrain », regrette Moises Selerges. Officiellement, pourtant, Sao Bernardo do Campo demeure une ville riche où les ouvriers sont rois. Les métallos bénéficient de droits sociaux exceptionnels et de salaires élevés. Stratégiquement située sur la route reliant Sao Paulo au port de Santos, la cité industrieuse exporte ses tracteurs, camions et pièces détachées de voitures vers le monde entier. Le budget municipal y avoisine le milliard d’euros.

Mais la ville subit de plein fouet l’inexorable déclin de l’industrie brésilienne, qui ne représente plus que 23 % du PIB, contre 48 % il y a quarante ans. L’ABC ne compte plus que 96 000 métallos, contre 216 000 en 1985. Ford et Toyota ont fermé, en 2019 et 2022, leurs lignes de production à Sao Bernardo. La gigantesque usine Volkswagen, où travaillaient autrefois 43 000 ouvriers, n’en emploie plus que 8 200.

Les « prolos » ont retourné leur bleu de travail et mettent désormais en cause PT et syndicat. Edinir Brunette et Ademir Schavo, petit couple de pacifiques retraités à lunettes, âgés de 73 ans et habitants du quartier Dos Casa à Sao Bernardo, ne mâchent pas leurs mots lorsqu’il s’agit de la gauche. « Pour nous, le PT est synonyme de désordre et de corruption », tonnent cet ex-métallo et cette ancienne fonctionnaire. Lula ? « Je ne l’ai jamais aimé : c’est un manipulateur et un ivrogne ! », poursuit Edinir Brunette. Ademir, un brin plus pondéré, admet qu’ «a u pouvoir, la gauche a fait quelques miracles contre la pauvreté dans le Nordeste. Mais ici, à Sao Bernardo, rien du tout. Lula, il vient au siège du syndicat faire le coq… puis il s’en va !»

Certains Sao-Bernardenses adoptent un ton plus radical encore. Valmir Cardoso da Silva, autre métallo à la retraite, dit avoir « voté pour le PT dans le passé », mais jure qu’on ne l’y reprendra plus. « Le but caché de Lula, c’est d’installer le communisme au Brésil. Il manipule les médias et truque les élections », tempête cet homme méfiant, natif de l’Etat de Bahia. Son responsable politique préféré se nomme désormais Pablo Marçal, candidat de l’extrême droite à la mairie de Sao Paulo, connu pour ses outrances exacerbées. « O.K., c’est un fou, mais il vaut toujours mieux que ces politiciens corrompus ! », fulmine-t-il.

« A Sao Bernardo, le nombre de sans-abri a explosé, des chantiers sont à l’arrêt depuis trente ans et le système de santé est en crise. Il faut parfois attendre des mois pour faire une simple tomographie », liste de son côté Lara (dont le nom a été modifié). Agente de santé publique âgée de 42 ans dans la favela de Montanhao (« grosse montagne »), elle a toujours voté Lula à la présidentielle, mais se désintéresse de la gauche locale. « Je suis pour Lula mais je ne suis pas pour le PT ! Je ne sais même pas qui est leur candidat à la mairie ! », confie-t-elle.

A 78 ans, le chef de l’Etat ne ménage pourtant pas ses efforts pour reconquérir son fief et a multiplié les visites à Sao Bernardo. En février, il s’est rendu à l’usine Volkswagen et a pris la pose à bord d’un nouveau modèle de voiture du constructeur baptisé « Virtus ». De quoi mettre en scène un investissement providentiel de 1,4 milliard d’euros, annoncé alors par la firme allemande pour ses sites de production brésiliens.

« Je lis la Bible tous les jours »

Lula a aussi tenu à être présent personnellement, le 20 juillet, pour le lancement de la candidature de son poulain, Luiz Fernando Teixeira, à la mairie de Sao Bernardo. Un choix audacieux et controversé. Député du PT à l’assemblée régionale de Sao Paulo, « Luiz Fernando » (comme tout le monde l’appelle) est aussi un homme d’affaires à succès et un évangélique fervent. Pas vraiment le pedigree d’un héros prolétaire…

La pilule n’a pas été facile à avaler pour les métallos. « Je sais que, pour eux, c’est difficile », concède « Luiz Fernando ». A 62 ans, le candidat a le profil type de l’entrepreneur brésilien : blanc de peau, chemise repassée et faconde décontractée. Son frère, Paulo Teixeira, occupe le poste de ministre du développement agraire au sein du gouvernement Lula. « Je sais que je viens d’une famille privilégiée », lance sans ambages le candidat.

M. Teixeira ne fait pas non plus mystère de sa foi. « Je lis la Bible tous les jours. La priorité de ma vie, c’est le Christ, puis mon prochain », dit-il. Sur un tract destiné aux évangéliques, le candidat pose au milieu de fidèles et de pasteurs ultraconservateurs. Il y affirme être « en faveur de la vie » et « défendre la famille ». Comprendre : « Luiz Fernando » s’oppose catégoriquement au droit à l’avortement. « Mais je respecte ceux qui ne pensent pas comme moi ! », s’empresse-t-il de préciser.

« Mon adversaire, c’est cette classe moyenne qui déteste aujourd’hui le PT », analyse-t-il. Comme « vice-maire », sur son ticket, « Luiz Fernando » a choisi William Dib, un médecin de 77 ans, édile de Sao Bernardo de 2003 à 2008, marqué bien à droite. « Le “docteur Dib” est la clé pour ouvrir l’électorat conservateur ! », se justifie M. Teixeira, citant l’exemple gagnant de Geraldo Alckmin, vice-président de Lula et ex-gouverneur conservateur de l’Etat de Sao Paulo.

« Luiz Fernando n’était pas forcément notre premier choix. Mais on a compris que l’époque avait changé et qu’il était temps de tenter quelque chose de nouveau », explique Moises Selerges. A l’image du Brésil, près du tiers de la population de Sao Bernardo est désormais évangélique. « En cas de problème, les pauvres se tournent vers le pasteur plutôt que vers le délégué syndical », constate-t-il.

Mais pas sûr que ce ballon d’essai bricolé par le président soit couronné de succès. « Depuis vingt ans, la gauche a abandonné le travail de militantisme de base et le porte-à-porte, pour parler etconvaincre le peuple » , déplore Moises Selerges. Symbole embarrassant entre tous : depuis 2022, Lula a quitté son appartement de Sao Bernardo do Campo pour une luxueuse maison du très chic quartier d’Alto de Pinheiros, à Sao Paulo. Le signe de la fin d’une époque.p

Le Monde
Economie & Entreprise, samedi 5 octobre 2024 807 mots, p. 18
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3 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Fièvre ovine : la vaccination gratuite étendue à toute la France

En visite au Sommet de l’élevage, la nouvelle ministre de l’agriculture, Annie Genevard, a annoncé des mesures de soutien au secteur

Géraldine Houot

Clermont-Ferrand - correspondance - Un bain de foule pour tenter de rassurer un secteur aux abois. La nouvelle ministre de l’agriculture, Annie Genevard, était en visite, jeudi 3 octobre, au Sommet de l’élevage – 650 exposants de 32 pays, 2 000 animaux, 120 000 visiteurs attendus –, qui se tient à Cournon-d’Auvergne (Puy-de-Dôme) du 1er au 4 octobre. Elle devait y rester vendredi pour accompagner le premier ministre, Michel Barnier, et le ministre de l’économie, Antoine Armand.

Précédemment députée (Les Républicains) du Doubs, ancienne présidente de l’Association nationale des élus de la montagne, elle est, jusqu’ici, plutôt bien accueillie par les professionnels qui reconnaissent sa connaissance du terrain et son travail sur la loi EGalim, qui régit les relations commerciales de la filière alimentaire. « Elle connaît très bien le monde de l’élevage. Pour le reste du secteur agricole, nous attendons de voir » , nuance Christophe Chambon, secrétaire général adjoint de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA).

Après avoir reçu les syndicats agricoles et les chambres d’agriculture ces derniers jours, la ministre a arpenté les allées du sommet à la rencontre des éleveurs, rappelant sa méthode : « l’écoute, le dialogue et l’action ». Il n’en faudra pas moins face aux attentes de la profession, touchée depuis l’été par une «crise sanitaire sans précédent», rappelle Aurélien Teyssier, président de la section des brebis noires du Velay. Ce, en raison d’une recrudescence du sérotype 8 de la fièvre catarrhale ovine et de l’apparition en France, début août, du sérotype 3 (FCO 3).

« On perd beaucoup d’animaux et il n’y a aucun traitement. Pour le sérotype 3, il y a un vaccin financé par l’Etat pour certains départements. Pour le sérotype 8 qui nous touche ici, il n’y a pas de prise en charge du vaccin et un grand manque de disponibilité. J’ai réussi à en avoir 300 pour un troupeau de 500 brebis », poursuit M. Teyssier.

Si les brebis sont les plus affectées par cette épizootie qui décime les troupeaux, transmise d’un animal infecté à un autre par une piqûre d’un moucheron du genre culicoïde, les ovins le sont également, « contraignant fortement les exportations d’animaux », insiste Yohann Barbe, président de la Fédération nationale des producteurs de lait et vice-président du Centre national interprofessionnel de l’économie laitière. A cela s’ajoute la maladie hémorragique épizootique (MHE), qui affecte les deux types d’élevage.

Réponse plus vaste attendue

Afin de rassurer la filière, Mme Genevard a notifié, jeudi matin, la mise en place d’un fonds d’indemnisation d’urgence pour les éleveurs touchés par la FCO 3, particulièrement virulente, laissant le soin à M. Barnier d’en préciser le montant vendredi, « dans un environnement budgétaire contraint ».

Une annonce complétée dans la soirée par celle de la mise en place de la vaccination gratuite contre ce sérotype dans toute la France pour la filière ovine. « En revanche, pour le sérotype 8, rien n’a été annoncé concernant la mise à disposition de vaccin par l’Etat. Pour la MHE, le gouvernement reste sur sa position : les vaccins gratuits sont toujours limités à une zone tampon pour éviter la propagation de la maladie, alors qu’il faudrait qu’ils le soient pour toute la France », regrette Patrick Bénézit, président de la Fédération nationale bovine et vice-président de la FNSEA, qui souligne l’absence de fonds d’urgence mis en place pour ces virus.

Pour les autres dossiers brûlants, Mme Genevard a affirmé vouloir mener jusqu’au bout le projet de loi d’orientation agricole, poursuivre le déploiement du plan souveraineté sur l’élevage et rassurer les éleveurs concernant l’engagement pris par le gouvernement précédent à propos de la mise en place de mesures fiscales visant à lutter contre la décapitalisation du cheptel bovin français.

La ministre était également très attendue sur la déflagration générée par la déclaration du groupe Lactalis, le 25 septembre, quant à sa volonté de réduire « de l’ordre de 450 millions de litres »sa collecte annuelle de lait auprès des éleveurs français dès la fin de l’année. Elle a indiqué qu’elle recevrait dans les jours à venir tous les industriels laitiers, et en tout premier lieu le président de Lactalis.

Si la ministre a répété que l’agriculture faisait partie des priorités du gouvernement, elle n’a rassuré qu’en partie le secteur, qui espère obtenir une réponse plus vaste à la triple crise sanitaire. Invité sur France 2 jeudi soir, M. Barnier, qui fut ministre de l’agriculture de 2007 à 2009, a promis de « faire une pause sur les normes » pour « encourager » les agriculteurs.

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Notre Époque, samedi 5 octobre 2024 799 mots, p. AUJM12,AUJM13,AUJM13,AUJM14
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5 octobre 2024 - Le Parisien

Des Ehpad au bord du précipice

Plus de deux tiers des établissements pour personnes âgées dépendantes font face à des déficits records. Une situation qui fait planer la menace de fermetures de lits, voire d'établissements.

Maxime Gayraud, Bérangère Lepetit et Elsa Mari

C'est unE MAISON de retraite de 93 chambres au bord d'un lac, à Pont-de-Salars, un bourg de l'Aveyron. Un cadre bucolique qui séduit : l'établissement tourne à plein et quelque 70 personnes sont sur liste d'attente. Pourtant, le tableau financier est catastrophique. « Chaque mois, on perd 40 000 € en moyenne », constate Éric Ponce, le directeur de la Résidence du lac, cet Ehpad public. À son arrivée, il y a quatre ans, les finances étaient à l'équilibre. Mais l'inflation est passée par là. Le budget annuel d'électricité a pris 100 000 €; celui du gaz, 90 000 €; et la facture alimentaire a aussi grimpé de 100 000 €. Sans compter les dépenses de personnel, avec notamment l'augmentation salariale de 183 € net par mois du Ségur de la santé, pas entièrement compensée, la revalorisation du point d'indice et les intérimaires pour pallier les problèmes de recrutement. « Quatre à cinq équivalents temps plein, et ça nous coûte très cher », précise Éric Ponce.

Des maisons de retraite à ce point dans le rouge, il y en a pléthore. Selon la Fédération nationale des associations de directeurs d'établissements et services pour personnes âgées (Fnadepa), 72 % des quelque 7 500 Ehpad, tous secteurs confondus, afficheront un déficit à la fin de l'année de l'ordre de 180 000 €, en moyenne.

« On met des rustines sur un pneu qui crève »

Dès avril, la Fédération hospitalière de France (FHF) tirait la sonnette d'alarme sur la situation des Ehpad publics, les plus en difficulté, avec 85 % d'entre eux en déficit, et qui ont accumulé 1,4 milliard d'euros de pertes en 2022 et 2023. Même les établissements privés à but lucratif n'y échappent pas. « C'est la première fois en trente ans de carrière que je vois une situation aussi désespérée », constate Luc Broussy, directeur du cabinet Planète grise et spécialiste du grand âge.

Résultat, avec des dotations en matière de dépendance qui ne suivent pas, l'effet ciseau est dévastateur. « On atteint un stade où, partout, il y a des incapacités à payer les charges, l'Urssaf, les factures... alerte Emmanuel Sys, président de la Conférence nationale des directeurs d'établissements pour personnes âgées dépendantes (CNDEPAH). Dans certains endroits, on frôle la fermeture ! »

À la Résidence du lac, Éric Ponce a calculé qu'en laissant cinq lits vides, il pourrait se passer de deux intérimaires et faire des économies. En attendant, il sollicite le fonds d'urgence mis en place par l'État pour les établissements les plus en difficulté. « Mais on met des rustines sur un pneu qui crève, analyse Luc Broussy. C'est bien, mais, à un moment donné, il faut le changer. » Car, pour joindre les deux bouts, des Ehpad sont obligés de baisser la voilure sur les animations, le ratio de personnel par résident, les rénovations, la qualité des repas... « Cette crise a des répercussions sur les résidents, mais tout le monde essaye de faire comme si ce n'était pas le cas », souligne Pascal Champvert, vice-président de l'Association des directeurs au service des personnes âgées (AD-PA).

Une deuxième journée de solidarité ?

Devant la gravité de la situation, dix-huit fédérations du secteur réclament 1,4 milliard pour renflouer les trésoreries et une loi de programmation pluriannuelle. « Nous n'avons aucune visibilité sur ce que seront les financements, donc ça met en péril les investissements futurs », note Jean-Christophe Amarantinis, président du Synerpa (Syndicat national des établissements et résidences pour personnes âgées), alors que le nombre de 85 ans et plus va augmenter de 50 % dans la prochaine décennie. Pour financer ces énormes besoins, un rapport sénatorial suggère la création d'une seconde journée de solidarité, qui générerait 2,4 milliards d'euros par an. Les mutuelles et les assureurs, eux, avancent l'idée d'une généralisation de l'assurance dépendance. De son côté, selon nos informations, la députée (EPR) Annie Vidal, vice-présidente de la commission des Affaires sociales, proposera, dans le cadre du budget de la Sécurité sociale, de flécher 300 millions d'euros de la branche autonomie vers la rénovation des Ehpad publics.

« Le problème est que l'on vit une forme de schizophrénie où chaque citoyen est à la fois le petit-fils d'une grand-mère en Ehpad et le contribuable qui ne veut pas payer un euro de plus pour le grand âge », juge Luc Broussy. Et l'immobilisme des pouvoirs publics risque de continuer. Au grand dam du secteur, qui attend une loi sur l'autonomie depuis 2018, le Premier ministre, Michel Barnier, n'a pas eu un mot pour le grand âge dans son discours de politique générale.

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_Politique, samedi 5 octobre 2024 592 mots, p. AUJM10
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5 octobre 2024 - Le Parisien

À gauche, une candidature unique pour contrer Mélenchon ?

Présidentielle 2027|En plaidant pour un mode de désignation collectif, Olivier Faure (PS) et Marine Tondelier (EELV) essayent de faire barrage à l'Insoumis, mais LFI leur oppose un refus catégorique.

Olivier Faure a tiré le premier. Samedi dernier, dans un entretien à « Ouest-France », le patron du PS a remis sur le tapis sa volonté de présenter une candidature unique pour la présidentielle de 2027 via un mode de désignation collectif, comme une primaire. Deux jours plus tard, lundi, la cheffe des Écologistes a tenu le même discours dans le même journal. « Il faut un candidat unique de la gauche et des écologistes en 2027 », y lance Marine Tondelier.

Comme un air d'offensive concertée. « La candidature unique à gauche pour 2027 est une nécessité, a insisté Olivier Faure mercredi sur Sud Radio. Multiplier les candidatures, c'est l'assurance qu'aucune n'ira au second tour. » Une mise en garde à l'adresse de Jean-Luc Mélenchon et de ses Insoumis, qui opposent un refus catégorique à une primaire depuis 2022...

« Le risque, c'est qu'il ne se passe rien »

Car le différend n'est pas nouveau. Craignant une quatrième candidature de Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle en 2027, ses alliés de la Nupes puis du Nouveau Front populaire tentent depuis de longs mois de faire barrage à cette perspective. Ils avaient d'ailleurs échafaudé une stratégie post-élections européennes afin d'accentuer la pression sur le tribun. Socialistes, écologistes et frondeurs Insoumis devaient unir leur force à la sortie du scrutin pour plaider l'union. Mais la dissolution surprise a balayé leur plan, forçant les uns et les autres à s'unir pour former le NFP.

« Le risque pour le NFP dans les prochaines semaines, c'est qu'il ne se passe rien, observe un proche de Marine Tondelier. On aimerait donc que tout le monde s'engage sur une candidature unique en 2027, au moins qu'on en parle dans des cadres structurés. »

Ils peuvent déjà compter sur l'Après et ses 5 000 adhérents revendiqués, mouvement fondé par les ex-frondeurs Insoumis, qui milite également pour une candidature unique de la gauche. « Il faut coincer LFI dans l'union, pour que le prix soit trop élevé à en sortir », pousse une unioniste. À ce jeu-là, un baron socialiste imagine que Lucie Castets, la candidate du NFP à Matignon, serait « le plan B d'Olivier pour forcer Mélenchon à une primaire ». « S'il décide de la soutenir dans une primaire pour la présidentielle, que pourra dire LFI ? », interroge ce stratège.

Mais même pour leurs partisans, l'entreprise semble ardue. « Faure tente de cornériser Mélenchon. Mais lui s'en fout et ne cessera de dire que la candidature unique de la gauche, c'est lui », estime un député PS favorable à ce que « la gauche sorte de cette obsession ».

D'autant que les Insoumis restent inflexibles. « Ils veulent une primaire mais on ne sait même pas sur quel programme commun, relève un dirigeant de LFI. Et on sait que ni Hollande ni Delga ne nous soutiendraient si on gagnait cette fameuse primaire. C'est un truc de guignol... » Le même identifie plusieurs obstacles à l'éventualité d'une candidature unique : « Si Barnier tombe, Lucie Castets est-elle toujours notre candidate à Matignon ? S'il y a une dissolution, y a-t-il des candidatures communes du NFP ? Et des candidatures communes aux municipales ? Je crois que la réponse est plutôt non. »

Un socialiste souffle : « Le mieux qu'on puisse avoir en ce moment, c'est une candidature sociale-démocrate et celle de Mélenchon... » P.M. et J.D.

Le Monde
France, samedi 5 octobre 2024 1513 mots, p. 9
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4 octobre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Michel Barnier tente d’installer son autorité

Invité sur France 2 jeudi, le premier ministre a déclaré préférer « être impopulaire [plutôt qu’] irresponsable »

Claire Gatinois

Comme d’autres avant lui, Michel Barnier trace sa route, ignorant les critiques des uns et les pronostics funestes des autres sur son avenir au sommet de l’Etat. Droit dans ses bottes, ou presque, le premier ministre de 73 ans, invité, jeudi 3 octobre, de l’émission politique de France 2, « L’Evénement », assume de jouer l’ « anti-Jupiter », soucieux d’ouvrir une nouvelle page de la politique française, sept ans après l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir.

« Le président préside, le gouvernement gouverne(…) à la fin, c’est l’intérêt du pays qui compte », glisse-t-il, dans une formule rappelant le « Lui, c’est lui, et moi, c’est moi » , du premier ministre Laurent Fabius parlant, en 1984, de sa relation avec le président de la République François Mitterrand.

En quarante-cinq minutes d’entretien, pas une fois, le nom d’Emmanuel Macron ne sera prononcé. Et comme si le doute avait pu s’immiscer, Michel Barnier précise : « C’est un président de la République, donc je le respecte. »Certes, le moment qu’il vit avec le chef de l’Etat n’est pas une « cohabitation », dit-il, n’hésitant pas à donner son « opinion » sur les affaires internationales, « domaine réservé » du président de la République, jugeant « Israël en état de légitime défense, en quelque sorte ». Il admet aussi qu’il y a « une atmosphère très particulière » avec cette Assemblee nationale « où les députés crient ».

« On se fait ch… », avait-il entendu l’avant-veille depuis les rangs de La France insoumise, lorsqu’il énonçait sa déclaration de politique générale, au Palais-Bourbon. A ce brouhaha et à cette vulgarité, le premier ministre avait opposé la politesse et le stoïcisme. « Je l’ai dit à Mme Panot[présidente du groupe des députés “insoumis”]. Je ne comprends pas pourquoi vous êtes agressifs comme ça, pourquoi vous criez, vous faites des attaques personnelles contre le chef de l’Etat. Il n’y a pas besoin de ça. Moi, je vous entends, je vous écoute », répète-t-il, jeudi, prenant les Français à témoin.

Les rancœurs sourdent

Chef d’un gouvernement sans majorité, le locataire de Matignon compte dans son équipe des membres de sa famille politique, Les Républicains (LR), et des représentants du camp présidentiel, venus de Renaissance, du MoDem ou d’Horizons. Un socle minoritaire, concède-t-il, mais « moins minoritaire »que le socle de la gauche et de l’extrême droite, se défend-il. « Ce socle me donne une légitimité », appuie-t-il.

Au sein de cette équipe qui, aux dires de la porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, ne reflète pas la « pensée unique», les avis divergent et les rancœurs sourdent. Quelques heures plus tôt, l’ex-ministre de l’intérieur Gérald Darmanin, qui espérait avoir une place au sein du nouveau gouvernement, grondait contre les hausses d’impôts annoncées lors de la déclaration de politique générale. « Pour l’instant, le budget tel qu’il est annoncé me paraît inacceptable », prévient l’élu de Tourcoing (Nord), sur Franceinfo.

Une menace qui masque un malaise plus profond au sein du camp présidentiel, où l’on digère mal le ton goguenard employé par le premier ministre lors de ses échanges, à l’Assemblée, avec son jeune prédécesseur macroniste Gabriel Attal, devenu président du groupe Ensemble pour la République. « Les piques ne s’adressaient pas à tous les présidents de groupe », observe l’ancien ministre de l’industrie Roland Lescure, remarquant le ton bien plus bienveillant de Michel Barnier envers Marine Le Pen, cheffe des députés Rassemblement national (RN). « On est prêts à soutenir un gouvernement qui n’est pas le nôtre, mais pas à n’importe quel prix », alerte le député Renaissance des Français d’Amérique du Nord.

Michel Barnier feint d’ignorer ces blâmes émanant de son propre camp. « Je ne veux pas faire de polémiques, je n’ai pas le temps »,cingle-t-il. La situation est, aux dires de Matignon, « trop grave »pour se prêter aux traditionnels jeux politiques. Pour combler le déficit du pays à « 6,1 % ou 6,2 % cette année », auquel Michel Barnier ne «[s’] attendai[t] pas », affirme-t-il, le premier ministre promet des « décisions difficiles » mais « justes ». Les hausses d’impôts qu’il envisage ne viseront que « les plus fortunés » et les « grandes entreprises », rappelle-t-il. Elles ne « casseront pas la croissance », jure-t-il. « Il n’y aura pas de choc fiscal », insiste-t-il, en refusant de parler de « rigueur »ou d’ « austérité ».

Le retour à l’équilibre des comptes publics passera notamment par la fin des « chèques en blanc faits sur la tête de nos enfants », énonce-t-il, dans une attaque directe à la politique expansionniste d’Emmanuel Macron. Et à ceux qui, au sein de la coalition, le critiquent, il prévient : ne rien faire serait prendre le risque de plonger le pays dans une crise financière telle que l’Italie l’a vécue, il y a quinze ans. « Mon angoisse », soupire-t-il.Dans ce cas « tout le monde paie(…) . Je n’ai pas envie que les plus faibles paient le prix de l’inconséquence ou de l’irresponsabilité, tance-t-il. Je préfère prendre le risque d’être impopulaire que d’être irresponsable ».

« Mieux maîtriser l’immigration »

Le Savoyard, que ses proches disent « têtu », ne déviera donc pas de sa ligne. Mais « on verra bien au Parlement. S’il a de bonnes idées, je serai ouvert », lance-t-il à l’adresse de M. Darmanin. Et tant pis si, in fine, il faut faire usage de l’article 49.3 pour faire adopter sans vote ce budget. C’est « un outil de la Constitution», rappelle-t-il.

L’ancien négociateur du Brexit, qui, disait-on en 2016, « donnait la frousse aux Anglais », sans avoir jamais inquiété quiconque en France, tâche d’imposer son style tout en « écoute», en « respect » et en « sincérité », autorevendiqués. « Je n’ai pas la science infuse », répète-t-il pour renforcer le contraste avec le chef de l’Etat et sa « pensée complexe », vantée par les macronistes en 2017.

Cette apparente humilité va de pair avec l’autorité que Michel Barnier entend imposer à ses ministres. La ligne du gouvernement, « c’est moi qui la fixe », assène-t-il. En matière budgétaire comme sur le sujet de l’immigration.

Certes, Michel Barnier prend ses distances avec les propos de son très droitier ministre de l’intérieur, Bruno Retailleau. Quand le Vendéen parle d’un « Etat de droit »qui ne serait « ni intangible ni sacré » et d« immigration qui n’est, selon lui, pas une chance », le premier ministre rappelle son attachement aux « valeurs du pays ». « Quand on choisit d’accepter pour des raisons économiques des migrants, c’est une chance évidemment de pouvoir les intégrer. Il y a tellement de sportifs, de musiciens, d’entrepreneurs qui donnent l’exemple et qui sont bien intégrés », pousse-t-il.

Mais le premier ministre refuse de laisser dire que la « ligne Barnier » serait différente de la « ligne Retailleau », prévenant qu’ « il y aura des mesures rigoureuses pour mieux maîtriser l’immigration ». Le rétablissement des contrôles aux frontières nationales, « selon les circonstances et les endroits », pourrait, notamment, être décidé, prévient-il, jugeant, une fois de plus, que les frontières extérieures de l’Europe sont des « passoires ».

Pas à pas, Michel Barnier dévoile sa ligne, mais avec prudence, conscient de marcher sur un fil tenu par les parlementaires. « Le temps où je suis là dépend de l’Assemblée », répète-t-il. Marine Le Pen peut décider de son sort, en votant, ou non, la censure de son gouvernement dès l’examen du budget.

Est-ce pour cette raison que le premier ministre a passé, le 25 septembre, un coup de téléphone à la cheffe d’extrême droite pour s’excuser des propos de son ministre de l’économie, Antoine Armand, qui avait dit refuser de recevoir les élus RN, car « hors de l’arc républicain » ? Le locataire de Matignon esquive et aime à rappeler qu’il est aussi tributaire de l’extrême droite que du bon vouloir de la gauche. « S’ils s’associent, je quitte les fonctions », résume-t-il. « A eux de prendre leurs responsabilités », prévient-il, rappelant ainsi que censurer son gouvernement plongerait le pays dans une profonde crise politique.

Pour l’heure, la France, pense-t-on à Matignon, aspire au calme. « Tant qu’il aura l’opinion publique à ses côtés, il sera intouchable », pronostique l’ancien sénateur LR Pierre Charon. Et si le chef du gouvernement, nommé il y a un mois, ne connaît pas d’état de grâce dans l’opinion, il bénéficie d’une forme de « bienveillance » de la part des Français qui apprécient ses manières à l’ancienne, éloignées de la méthode disruptive d’Emmanuel Macron, observe Frédéric Dabi, directeur de l’IFOP.

« Il fait des débuts à la Balladur », jauge même un proche du chef de l’Etat, convoquant la mémoire de l’ancien premier ministre de cohabitation de François Mitterrand de 1993 à 1995. A cette époque, le style austère de l’ancien secrétaire général de l’Elysée avait plu aux Français, au point de décider Edouard Balladur à se lancer dans l’élection présidentielle de 1995. Michel Barnier y pensera-t-il aussi ?

Libération
samedi 5 octobre 2024 1423 mots, p. 6,7

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5 octobre 2024 - Libération (site web)

Emploi fantôme Jordan Bardella, un p'tit trucage en plus ?

Tristan Berteloot

France

L' actuel président du RN, Jordan Bardella, a-t-il truqué près de 1 500 pages de documents pour maquiller l'emploi fictif qu'il a occupé en 2015 au Parlement européen ? Après de premières révélations, pu- bliées en septembre, Libération a eu accès à de nouvelles pièces, bien plus nombreuses et toujours aussi incrimi- nantes pour Bardella, qui n'est cependant pas concerné par le procès en cours visant le RN et nombre de ses cadres, dont Marine Le Pen. Ces 1 500 pages, un dossier de 12 cm de haut et de 5 kilos, ne sont pas le genre de faux qu'on bidouille sur un coin de table. Il s'agit, pour une grande partie, d'une revue de presse, classée en 18 chapitres, pour autant de semaines, de mi-février à juin 2015, signés à chaque fois par Jordan Bardella. On peut y lire «revue de presse pour JF Jalkh», le nom de famille du député européen auquel était rattaché Bardella, à l'époque où il était censé travailler pour lui. Ce qu'il n'a, semblet-il, jamais fait. Ou bien tard… Les faux documents consultés par Libé n'ont pas été réalisés en 2015, quand le jeune homme était alors en contrat, mais plus de deux ans après, en 2017, pour attester a posteriori, et faussement, de son prétendu travail.

«Petit travail» A l'époque, l'enquête de la justice sur les assistants parlementaires RN présumés fictifs bat son plein. Les élus lepénistes viennent de découvrir un document versé au dossier où sont répertoriés les assistants ayant eu «des activités incompatibles avec leur contrat d'assistance parlementaire». Figure le nom de Jordan Bardella, embauché à 19 ans du 16 février au 30 juin 2015, pour un mitemps payé 1 200 euros net. Jean-François Jalkh, son eurodéputé, qui craint une mise en examen pour lui et son ex-assistant fantôme, commande alors à ses nouvelles équipes de préparer un dossier de preuves de travail bidon, antidaté de la période où Bardella était en poste. Le 20 décembre 2017, comme l'a déjà révélé Libération, un collaborateur de Jalkh, un avocat belge du nom de Ghislain Dubois, par ailleurs avocat de Marine Le Pen en Belgique, commande à un stagiaire le «montage du dossier de Jordan Bardella». Dans un mail intitulé «petit travail de mercredi et jeudi», il lui ordonne ainsi : «Coucou ! Jean-François me demande Enquête de te charger de cette mission suivante, si tu veux bien. Le but est important : montage du dossier de Jordan Bardella. Il faut aller sur le site de Global Factiva, avec l'identifiant de [Jean-François Jalkh], et rechercher dans la presse régionale (pour la période de février à juin 2015) des articles sur la région Grand Est, en les gardant par ordre chronologique. Ce qui serait bien serait de classer les articles par semaine dans des chemises (semaine 1… ; semaine 2…). Bisous.» Global Factiva est une application web proposant des revues de presse en ligne. En quelques clics, le site permet de produire une sélection d'articles, issue de journaux traitant de n'importe quelle région du monde. Le stagiaire va choisir, comme demandé, des articles portant sur la politique locale, l'activité économique locale, et la vie associative en région Grand Est, circonscription de l'eurodéputé Jalkh.

Le tout représente 1 436 pages. Sur lesquelles Jordan Bardella annote très vite au stylo, en haut à droite, plusieurs éléments, selon le thème de l'article imprimé : faits divers, politique locale, divers, immigration, enseignement, culture, justice, économie, transport… Pour faire encore plus vrai, le futur président du RN ajoute à la main quelques commentaires, comme celui-ci, à côté d'un papier de l'Est républicain du 1er avril 2015, sur le festival Musique et culture de Colmar. Bardella écrit : «C'est du 2 au 19 avril ! Peut-être l'occaz d'y faire un tour ? Si OK, je vois pour caler dans l'agenda.» On y croirait. Sauf que l'agenda évoqué par Bardella n'a été acheté qu'en… 2018. En effet, un agenda-calendrier 2015 blanc et bleu, illustré par des «avions d'exception» accompagne la revue de presse de Bardella dans son dossier de fausses preuves de travail. Le jeune homme y a gribouillé quelques événements liés au mandat de Jalkh de février à juin 2015. Cela pour faire croire qu'il suivait son agenda ou l'accompagnait à des événements. L'écriture apparaît sur douze pages. «On lui a dicté ce qu'il fallait mettre dans l'agenda, explique une source proche. Jalkh insistait pour que ce soit Jordan, et lui seul, qui remplisse ce document. Il était très prudent, il fallait absolument que ce soit son écriture dessus.» Comme nous l'avions révélé, l'agenda a été acheté sur Internet le 15 mai 2018, avant d'être livré au siège du RN au 78, rue des Suisses, à Nanterre. Selon plusieurs témoignages, il est alors remis à Bardella. Dernier détail : quelqu'un a effacé au blanco, en bas de chaque page, le copyright que Factiva affiche automatiquement sur ses revues de presse, où figure sa date de fabrication et sa provenance. Le faussaire en herbe s'est appliqué. Même si le caviardage est parfois visible, le copyright est supprimé sur 1 435 pages. C'est-à-dire toutes, sauf une : on l'a malencontreusement oublié en bas de la page 117 de la semaine «du 2 au 8 mars 2015», où demeure ainsi la mention : «2017 Factiva, Inc. Tous droits réservés». La preuve du trucage. Lettre A tout cela s'ajoute une étrange lettre de motivation, elle aussi signée de la main de Bardella. Sur la feuille datée du 23 décembre 2014, mais scannée en juin 2018, un mois après l'achat du faux calendrier, on y lit que Bardella propose ses services à Jean-François Jalkh pour «bénéficier d'une première expérience professionnelle enrichissante tout en contribuant à la défense de [ses] idées». «Je suis capable, avec sérieux et rigueur, de rédiger des notes thématiques en fonction de l'actualité, de préparer des revues de presse et de réaliser toute tâche administrative utile à l'exercice du mandat», est il aussi écrit. Cette lettre est-elle authentique ? Libération a eu accès à un mail tendant à faire penser que Jalkh n'a pas choisi Bardella, mais que celui-ci lui a été imposé par l'alors numéro 2 du parti, Florian Philippot. Dans cet échange du 4 février 2015, un certain Kévin Pfeffer, alors assistant parlementaire (il est aujourd'hui trésorier du RN), écrit ainsi à Jalkh pour lui donner les conditions auxquelles Bardella doit être embauché : «Je t'écris après la discussion que tu as eue avec Florian concernant un contrat d'assistant stagiaire au Parlement européen. Jordan Bardella étant étudiant, un emploi à mi-temps serait préférable. J'ai donc trouvé la solution suivante, en accord avec Florian : contrat d'assistant local, à mi-temps, en CDD, du 15 février 2015 au 30 juin 2015, pour une rémunération de 1 200 euros net, soit un coût total sur ton enveloppe d'assistance parlementaire d'environ 2 300 euros par mois pendant 4,5 mois. Si le solde de ton enveloppe le permet, et avec ton accord, je me propose de rédiger le contrat […], comme j'ai l'habitude de le faire.» Récemment interrogé au sujet des révélations de Libé, Bardella a expliqué via son «porte-parole», l'avocat et eurodéputé RN Alexandre Varaut, que «l'agenda, c'est un faux» : Bardella «n'a jamais écrit ces trucs-là. Cela ressemble à son écriture, mais ce n'est pas la sienne». En résumé : face aux preuves contre lui, il concède que de fausses preuves de travail ont bien été fabriquées pour maquiller son emploi fictif de 2015, mais fait savoir qu'il n'aurait pas participé à leur conception.

Cette version est contredite par de nombreux témoignages et les documents obtenus par Libération. Plusieurs sources ont reconnu formellement son écriture sur les fausses preuves de travail, par ailleurs comparées plusieurs fois et de manière poussée, et soumises par Libé à une analyse graphologique professionnelle. Celle-ci a conclu qu'il n'y avait aucun doute quant à l'identité de leur auteur.

A moins qu'un faussaire assez doué pour imiter à la perfection l'écriture de Jordan Bardella, sur près de 1 500 pages et sans aucune rature, ait été recruté par le FN en 2017. Quelqu'un de très doué, mais assez étourdi pour faire livrer un faux agenda au siège du parti. Nous avons aussi comparé l'écriture de Bardella – un autographe sur une affiche pour les européennes – à plusieurs lettres ou morceaux de mots retrouvés dans les fausses preuves de travail fabriquées au bénéfice de Bardella. Le résultat est confondant (voir photo). Contactés, ni Ghislain Dubois ni Jordan Bardella n'ont répondu à nos questions.•

Quelqu'un s'est chargé d'effacer au blanco, en bas de chaque page, le copyright que Factiva affiche toujours sur ses revues de presse. Il en a toutefois oublié une.

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_Politique, samedi 5 octobre 2024 500 mots, p. AUJM8
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5 octobre 2024 - Le Parisien

Le RN tend la main aux syndicats sur les retraites

Exclusif|Dans un courrier, le parti les appelle à soutenir sa proposition d'abrogation de la réforme.

Quentin Laurent

Jeudi 31 octobre,le groupe des députés Rassemblement national présentera sa proposition de loi visant à abroger la réforme des retraites adoptée en 2023. Elle sera examinée dans le cadre de la niche parlementaire du RN, journée où Marine Le Pen et les siens décident des textes qui seront débattus. Malgré ses 126 députés, le RN sait qu'il est peu probable que les autres groupes politiques, y compris la gauche, pourtant hostile à la réforme, votent son texte.

Alors, le député RN du Loiret Thomas Ménagé, chargé du sujet, a sorti sa plume pour écrire... aux syndicats : « Votre organisation a combattu la réforme de 2023, je vous invite donc à soutenir, par tous les moyens possibles, le texte d'abrogation qui sera proposé le 31 octobre », écrit le parlementaire dans un courrier du 1 er octobre que nous avons consulté.

Sur deux pages, Thomas Ménagé s'efforce de souligner le « rejet particulièrement fort de la population française » de cette réforme qui aurait causé un « traumatisme auprès de nos concitoyens ». « Chaque jour qui passe est un jour de souffrance supplémentaire infligé à nos concitoyens en fin de carrière », écrit, presque larmoyant, l'élu du Loiret.

Une hostilité réciproque qui ne date pas d'hier

Objectif de la proposition de loi RN : revenir à un âge légal de départ à 62 ans, une durée de cotisation à 42 annuités pour le régime général, et une possibilité pour ceux ayant commencé à travailler avant 20 ans de partir à 60 ans.

Les Français « ne comprendraient pas que des motifs politiciens amènent certaines organisations politiques ou syndicales à renier l'engagement pris de défendre leurs intérêts », conclut Ménagé. Et de leur proposer une rencontre « afin d'échanger sur cette proposition de loi ».

« On est dans une volonté de dialogue social, et on le restera. Autant commencer à travailler d'ores et déjà ensemble, si dans un an ou plus on arrive au pouvoir », nous confie Thomas Ménagé, déplorant un « décalage » supposé entre la base des adhérents syndicaux et ceux qui les représentent. « Le monde du travail vote pour nous, il croit en Jordan Bardella et Marine Le Pen », assure-t-il. Jeudi soir, il n'avait encore reçu aucune réponse. Au RN, on doute qu'une seule organisation donne une réponse positive à cette main tendue.

L'hostilité réciproque entre le RN et les syndicats ne date pas d'hier. Les seconds considèrent, entre autres, que la revendication historique de « priorité nationale » frontiste va à l'encontre du principe de défense de tous les travailleurs. En 2023, plusieurs syndicats avaient « vigoureusement » recommandé au RN de ne pas venir aux manifestations contre la réforme des retraites. Marine Le Pen avait répondu qu'elle se moquait « absolument, totalement, de leur adoubement », s'estimant « légitime » car « élue par les Français ». « Ces syndicats défendent leurs intérêts propres et pas les intérêts des Français », taclait-elle alors. Entre le RN et les syndicats, c'est toujours front contre front.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, samedi 5 octobre 2024 606 mots, p. AUJM10
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5 octobre 2024 - Le Parisien

Glucksmann veut un parti à la hauteur de ses ambitions

Ce week-end, il organise pour la première fois la rentrée politique de sa formation, Place publique.

Julien Duffé et Pierre Maurer

L'idée a germé dans l'esprit de Raphaël Glucksmann il y a un peu plus d'un an, lorsqu'il s'est rendu à l'université d'été du PS à Blois. « On s'est dit qu'on pourrait faire la même chose et qu'on ne serait pas ridicules, on s'est même dit qu'on pourrait rassembler trois fois plus de monde ! » se souvient un proche.

Ces samedi et dimanche, l'eurodéputé organise à La Réole (Gironde) la première rentrée politique de son parti, Place publique. Glucksmann, qui a récolté 13,8 % aux européennes sur sa liste commune avec le PS, affiche ainsi ses ambitions. Faire de sa formation, qui est passée en quelques mois de 1 500 à 11 000 adhérents payants, une « force politique majeure », comme il l'a annoncé la semaine dernière. Et entamer « un grand travail de fond » sur neuf mois. « En juin, si nous faisons face à une dissolution, nous serons prêts », dit-il encore.

« Avec le PS, une logique de complémentarité »

« Il veut être en mesure de peser dans le rapport de force des appareils, souligne son entourage. Depuis les européennes, on sent une nouvelle donne et une appétence pour sa personne. »

L'essayiste veut aussi tirer les leçons de la séquence des législatives anticipées où, en quelques minutes, au soir de la dissolution, il a vu les partis politiques « reprendre le pouvoir ». « Il faut qu'on s'organise comme un parti politique et faire en sorte que ce qui a pu se passer au moment des législatives ne se reproduise pas », reconnaît un cadre. Place publique veut désormais travailler à un récit alternatif à celui de la gauche mélenchoniste. Plusieurs centaines d'universitaires auraient ainsi rejoint le mouvement, qui entend présenter des candidats à toutes les élections. Et pourrait servir de base de lancement pour 2027.

« C'est dommage qu'il veuille lancer sa propre boutique. Pour construire un parti de masse, il vaut mieux partir de la marque PS, qui est forte, plutôt que d'un club », grince un socialiste proche d'Olivier Faure. « Raphaël a un vrai talent dont on aura besoin. En revanche, toutes les stratégies exclusivement individuelles seront contre-productives et même coupables », prévient une cadre PS. Entre Faure et Glucksmann, les relations sont glaciales. Après un long silence, les deux se sont reparlés fin août à Blois, au campus du PS. « Ça a gueulé », raconte un témoin. « Il y a un problème de confiance entre eux. Raphaël a le sentiment d'avoir été instrumentalisé », explique l'un de ses interlocuteurs.

François Hollande, lui, presse Glucksmann de se rapprocher du PS pour faire gagner la ligne sociale-démocrate lors du prochain congrès, en 2025. Mais Glucksmann entend bien garder son indépendance. « On sera dans une logique de complémentarité avec le PS », confirme un proche.

« Beaucoup d'orphelins »

À La Réole, la présence du député non inscrit Sacha Houlié, Marcheur de l'aile gauche déçu, n'est pas anodine. « Il y a beaucoup d'orphelins d'une gauche raisonnable, de macronistes déçus, et c'est Raphaël qui est le plus en capacité d'aller les chercher », juge un socialiste.

Le même imagine une alliance entre Place publique et le PS. « L'idée c'est de conclure un accord gagnant-gagnant qui serve à un élargissement futur. » Un cadre LFI lui prédit plutôt un destin à la Yannick Jadot, qui n'avait pas capitalisé sur ses 13,5 % aux européennes en 2019. « C'est bien qu'il contribue à élargir le bloc de gauche, glisse l'Insoumis. Mais au second tour de la présidentielle, il sera obligé d'appeler à voter pour nous... »

Le Figaro, no. 24919
Le Figaro, samedi 5 octobre 2024 984 mots, p. 2

Politique

Attal-Borne, la bataille qui vient à Renaissance

Les deux ex-premiers ministres s'apprêtent à s'affronter sous l'oeil méfiant d'un président hostile aux « guerres des chefs » .

Boichot, Loris, Quinault-Maupoil, Tristan, Hausalter, Louis

L'affiche se précise. Le calendrier aussi. Pour la première fois de sa jeune histoire, le parti d'Emmanuel Macron s'apprête à voir s'affronter deux anciens premiers ministres, Élisabeth Borne et Gabriel Attal, pour prendre sa tête. Selon les informations du Figaro, sauf changement surprise, le dénouement doit être annoncé le samedi 23 novembre, à l'issue de la réunion, à Paris, des membres du conseil national, le « mini-Parlement » de la formation. Stéphane Séjourné, désigné commissaire européen, devra passer la main.

Actif en coulisses mais pas encore officiellement déclaré, Gabriel Attal ne veut pas perdre de temps. D'ici à la mi-octobre, le nouveau chef de file des députés macronistes d'Ensemble pour la République (EPR) prévoit d'annoncer sa candidature dans une lettre aux adhérents. Une manière de se démarquer d'Élisabeth Borne, qui l'a pris de court en préférant se lancer fin août par voie de presse, via Le Parisien-Aujourd'hui en France. Au nom de l' « unité » du parti présidentiel, miné par les doutes et les départs depuis la nomination à Matignon de Michel Barnier, issu des Républicains (LR).

Depuis plusieurs semaines, les deux députés de 35 et 63 ans participent activement aux événements de rentrée des fédérations. Ce samedi, ils doivent se rendre à Saint-Jean-de-Luz, auprès des militants de Nouvelle-Aquitaine. Autre preuve que les opérations s'accélèrent, la patronne des eurodéputés centristes de Renew, Valérie Hayer, est la première à pousser publiquement Gabriel Attal à se déclarer. « Il a le talent et la compétence pour être le chef de notre parti et pour incarner l'avenir » , indique-t-elle au Figaro (lire ci-dessous).

Ce duel annoncé entre Gabriel Attal et Élisabeth Borne intrigue en macronie, autant qu'il inquiète. Le chef de l'État n'est pas du tout enchanté à l'idée de ce face-à-face. Sa formation, née sur les fondements de La République en marche (LREM), et, plus tôt, d'En marche, n'est pas habituée aux affrontements internes. Encore moins entre « ex » de Matignon, la dernière compétition de ce type remontant au duel entre Alain Juppé et François Fillon, lors de la primaire de la droite en vue de la présidentielle de 2017. Le chef de l'État n'a pas non plus anticipé que l'émancipation de son ancien premier ministre en vue de 2027 serait l'une des multiples secousses post-dissolution.

« Tout le monde a bien compris que le président n'avait pas envie de filer le parti à Gabriel! Mais il ne veut pas tellement qu'Élisabeth Borne s'en empare non plus » , glisse un ministre macroniste. En réalité, le président ne semble pas avoir de plan très clair, sinon d'empêcher qu'un successeur potentiel ne prenne ses aises dès maintenant. N'a-t-il pas appelé les responsables de son camp à préférer «la nation plutôt que les ambitions prématurées», en juillet, lors d'une réunion à l'Élysée ?

Les statuts de son parti, dont il est toujours président d'honneur, sont pourtant formels : un congrès doit se tenir avant le 30 novembre. « C'est un moment de rassemblement et de construction de notre unité » , veut croire le député Guillaume Gouffier Valente, chargé de rédiger le règlement intérieur de l'élection.

Ces dernières semaines, le président a passé ses ordres via son fidèle Stéphane Séjourné pour reculer l'échéance. Le bureau exécutif chargé d'adopter les modalités, initialement prévu cette semaine, a été reporté au 10 octobre. En privé, l'ex-première ministre s'est agacée de ne pas connaître la procédure détaillée. Finalement, le scrutin attendu en interne est indirect : par un vote électronique, les quelque 30 000 adhérents revendiqués seront appelés à élire 150 « grands électeurs ». Ce sont ces délégués, auxquels s'ajoutent les présidents des fédérations départementales, les membres du bureau exécutif et les membres du bureau de l' « assemblée des territoires » , qui choisiront le nouveau numéro un du parti.

Sur le fond, les nuances sont faibles entre les deux anciens socialistes, tous deux désireux de renforcer l'idéologie et l'implantation du parti, jugées lacunaires. Chantres du « dépassement » gauche-droite, hostiles aux hausses d'impôts évoquées par Michel Barnier, ils revendiquent seulement une différence de styles et d'ambitions. Élisabeth Borne, qui se prépare à publier un livre sur son passage à Matignon, en pleine campagne interne, ne souhaite pas transformer la formation en « écurie présidentielle ». Gabriel Attal défend pour sa part un « besoin d'incarnation » , lui qui confie en privé avoir « trois comptes à rebours » : les municipales de 2026, la présidentielle de 2027 et d'éventuelles nouvelles législatives anticipées d'ici là.

Ses soutiens jugent Élisabeth Borne moins capable de s'imposer dans le débat public. Au risque, estiment-ils, de voir la fuite des députés se poursuivre, alors que cinq ont déjà quitté le groupe macroniste depuis les législatives. Certains pour rejoindre Édouard Philippe, d'autres pour se rapprocher de la gauche.

Quant au cumul des deux fonctions, présidence du groupe des députés et direction de Renaissance, Gabriel Attal n'y voit pas d'obstacle. Au contraire. « Il faut que le groupe et le parti travaillent ensemble, explique-t-il autour de lui. Personne ne croit que le cumul des fonctions est impossible. » « Le parti, c'est pour les idées. Le groupe, c'est le bras armé pour les faire appliquer » , illustre l'un de ses soutiens.

Mais cette perspective est critiquée à l'Élysée et autour d'Élisabeth Borne. « Le patron du parti doit défendre des idées qui ne sont pas forcément celles du groupe » , insiste Sylvain Maillard, l'un de ses soutiens, ex-chef de file des députés Renaissance. Certains imaginent toutefois que l'affrontement annoncé finira en un accord à l'amiable. « Tout le monde donne Gabriel gagnant alors qu'il n'est pas encore candidat, avance le président de l'UDI, Hervé Marseille, allié de Renaissance. Il n'y aura pas de compétition, j'en suis à peu près convaincu. » L.B. ET T.Q.-M. ET L.H.

Le Monde
France, vendredi 4 octobre 2024 709 mots, p. 11

Destitution : la procédure rejetée en commission

Les députés ont écarté la résolution portée par LFI contre Emmanuel Macron

Mariama Darame

Emmanuel Macron ne sera pas démis de ses fonctions. La procédure de destitution, portée à son endroit par les élus de La France insoumise (LFI), a été rejetée en commission des lois, mercredi 2 octobre. A l’issue d’un débat de « très bonne tenue », avec des « propos très approfondis » , selon le président de la commission des lois, Florent Boudié (Gironde, Renaissance), les députés ont rejeté massivement, avec 54 voix contre et 15 pour, l’opportunité de se constituer en Haute Cour afin d’examiner la proposition de résolution signée par la totalité des élus « insoumis » et par quelques élus écologistes et communistes.

Leurs griefs se cristallisent sur le refus du locataire de l’Elysée de nommer à Matignon Lucie Castets, la candidate du Nouveau Front populaire, alors que la coalition de gauche est arrivée en tête des élections législatives anticipées. Loin de se cantonner aux arguties juridiques, chaque camp a pu développer sa lecture du choix présidentiel de la dissolution de l’Assemblée nationale, le 9 juin, de la nomination de Michel Barnier à Matignon après un délai record de cinquante et un jours et, plus largement, du processus ayant amené à choisir un homme issu d’un parti ayant rejeté le barrage républicain au second tour des législatives et recueilli 5 % des voix.

Caractère inédit du débat

Le rapporteur du texte, l’élu écologiste de l’Isère Jérémie Iordanoff, a estimé « que ces fautes politiques, compte tenu de leur accumulation et de leurs répercussions, peuvent constituer un manquement »aux devoirs présidentiels, mais que l’absence de consensus parlementaire invalidait l’idée d’une destitution. A défaut de voir la procédure aboutir au vu des équilibres politiques du Parlement, les « insoumis » inscrivent ce coup tactique dans leur récit de « l’agonie de la Ve République »: « Censurer le gouvernement est nécessaire, mais insuffisant. Le problème n’est pas qu’à Matignon, il est à l’Elysée », a énoncé le député de l’Essone (LFI) Antoine Léaument.

Le rapporteur a insisté sur le caractère inédit du débat, à l’origine d’une nouvelle jurisprudence de l’article 68 de la Constitution, qui encadre la responsabilité pénale mais aussi politique du chef de l’Etat depuis la révision constitutionnelle de 2008. Ce dernier n’est pas responsable politiquement devant le Parlement, contrairement à son gouvernement, qui peut être censuré.

« Utiliser la destitution comme outil de combat politique, c’est jouer avec la démocratie », a fustigé la députée des Yvelines (Renaissance) Aurore Bergé. L’ancienne majorité s’est érigée à l’unisson contre « un coup de communication » et un « dévoiement de la procédure parlementaire ». Premier groupe d’opposition, le Rassemblement national, par la voix de ses orateurs, a dénoncé, lui, « le désordre » instillé par LFI. « Je crois qu’il y a mieux à faire qu’un procès politique qui nous mènerait dans une impasse », a jugé le député de la Manche (Les Républicains) Philippe Gosselin, qui avait signé en 2016 la résolution pour destituer François Hollande.

Huit ans plus tard, les « fautes politiques» d’Emmanuel Macron se confondent avec un réquisitoire contre les équilibres de la Ve République. « A part cette procédure exceptionnelle, il n’existe aucun levier, aucun véhicule ni même aucun cadre légal pour contraindre le président de la République à répondre de ses décisions », a argué le député de Paris (Les Ecologistes) Pouria Amirshahi.

A gauche, les divergences entre « insoumis » et socialistes sur l’opportunité de destituer le chef de l’Etat ont été exposées au grand jour. « L’honneur de[l’]Assemblée sera de ne pas répondre à un abus de pouvoir par un autre abus de pouvoir »,a argué le député de l’Ardèche (PS) Hervé Saulignac.

Le vote de la commission des lois reste facultatif. Il appartient désormais à la conférence des présidents, l’organe qui réunit les présidents de groupe de l’Assemblée, de se prononcer, mardi 8 octobre, sur la poursuite des débats en séance publique, alors que le vote sur la résolution doit intervenir sous quinze jours, d’après la Constitution. « Rien n’est automatique », a avancé, mercredi devant la presse, la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, rassurée par ce rejet « extrêmement net ».

La Croix, no. 43038
France, vendredi 4 octobre 2024 364 mots, p. 11
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3 octobre 2024 - La Croix (site web)

Dissensions entre Matignon et le camp macroniste

Corinne Laurent

Sur la préparation du budget et le dossier de la Nouvelle-Calédonie, les désaccords se multiplient entre le premier ministre Michel Barnier et les députés macronistes.

Le « choc fiscal » ne passe pas dans le bloc présidentiel, à l’image de Gérald Darmanin, redevenu député, qui a engagé un bras de fer avec Michel Barnier. Après avoir refusé, mi-septembre, de rejoindre ou « soutenir » un gouvernement qui augmenterait les impôts, l’ancien ministre de l’intérieur a jugé, jeudi 3 octobre, « inacceptable » le projet de budget préparé par le premier ministre. « Je ne voterai pas une augmentation d’impôts », a-t-il menacé. « Je voterai très probablement contre une hausse de l’impôt sur les sociétés », a prévenu aussi Roland Lescure, ex-ministre de l’industrie.

De son côté, Michel Barnier avait adressé, mardi 1er octobre, une pique à son prédécesseur Gabriel Attal, président du groupe macroniste Ensemble pour la République (EPR) à l’Assemblée nationale, promettant, index pointé vers lui, d’être « très attentif » à ses « propositions d’économies supplémentaires »pour « faire face au déficit trouvé en arrivant ».

Le ton est aussi monté d’un cran sur le dossier de la Nouvelle-Calédonie. Lors des questions au nouveau gouvernement à l’Assemblée nationale, mercredi 2 octobre, le premier ministre a laissé le ministre des outre-mer, François-Noël Buffet, répondre au député EPR Nicolas Metzdorf, qui avait dit sa « déception » après le report des élections provinciales. En revanche, Michel Barnier a choisi de répondre au député indépendantiste Emmanuel Tjibaou, fils du leader Jean-Marie Tjibaou, assassiné en 1989. Gérald Darmanin et plusieurs parlementaires ont alors quitté l’hémicycle.

Ces dissensions s’ajoutent à celles provoquées par le ministre de l’intérieur, Bruno Retailleau, qui avait estimé que l’état de droit n’était « pas intangible, ni sacré ». La porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, reconnaît que Les Républicains, dont sont issus Michel Barnier et Bruno Retailleau, et les macronistes ont « besoin d’apprendre à s’apprivoiser » et d’un « temps de rodage ». En désaccord avec la « ligne droitière du gouvernement » et « la ligne du groupe » sur la justice fiscale, la députée de l’aile gauche Stella Dupont a, elle, annoncé quitter le groupe EPR mercredi 2 octobre.

Le Monde
France, vendredi 4 octobre 2024 838 mots, p. 14
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3 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Procès des assistants parlementaires du FN : Marine Le Pen décline sa défense politique

L’ancienne présidente du Rassemblement national a fait sa première déclaration mercredi

Franck Johannès

Marine Le Pen a rongé son frein pendant sept longues heures, mercredi 2 octobre, avant de pouvoir dire ce qu’elle avait sur le cœur, un peu avant 21 heures. La présidente du tribunal, Bénédicte de Perthuis, a un calendrier, et s’y tient.

Il était question pour l’ancienne présidente du Rassemblement national (RN, Front national au moment de faits, FN) de donner « quelques éléments de contexte » au procès des assistants du Parlement européen qui s’est ouvert lundi à Paris. Le FN y est accusé d’avoir profité du budget européen pour « nourrir » le parti.

Le tribunal a projeté des tableaux qui démontrent, pour l’accusation, que les 27 prévenus ont détourné 3 213 000 euros de 2004 à 2016. Mais l’affaire est complexe, et le RN, personne morale, est aussi poursuivi pour « complicité et recel de détournement de fonds publics ». Il doit donc répondre, aussi, des contrats d’assistants parlementaires qui n’ont pas été individuellement poursuivis : la note s’élève, au total, à 4 503 000 euros. Stupeur des avocats, à qui avaient échappé ces lignes décisives de l’acte d’accusation.

Autre déconvenue, la période de prévention, celle durant laquelle les faits sont poursuivis, pourrait être étendue : le parquet va ordonner de nouvelles réquisitions. Au grand dam de Marine Le Pen : « Nous avons été interrogés sur une prévention précise par le juge d’instruction, a dit la députée, et aujourd’hui on nous dit que ça va peut-être être cinq ans avant ou cinq ans après ! » Elle souhaitait aussi indiquer qu’il y avait dans le dossier « énormément d’idées préconçues, qui ont été fabriquées par la partie civile[le Parlement européen] . On a essayé de nous engager dans un tunnel dont on ne peut pas ressortir ».

La présidente du RN assure que « la direction du Parlement européen n’est pas neutre, elle est politique ». D’ailleurs, l’administration, « on a l’impression qu’elle est ceinte de blanc, mais elle fait des erreurs comme toutes les administrations », en perdant par exemple des dossiers. Elle estime ensuite « qu’il serait malheureux de ne pas admettre que nous sommes la bête noire du Parlement européen : l’idée qu’il puisse y avoir des députés qui s’opposent à cette construction-là de l’Union européenne, c’est quelque chose qui dérange, alors que nous sommes élus pour ça ».

Suit un réquisitoire sévère contre les enquêteurs de l’Office européen de lutte antifraude (OLAF), à l’origine de l’enquête, qui aurait « impulsé ses idées au Parlement, qui les a impulsées dans l’instruction judiciaire ». L’OLAF aurait attendu juin 2014, lorsque les députés européens RN sont passés de trois à vingt-quatre, pour lancer une enquête sur le parti, avant, en plein mois de juillet 2015, de suspendre le traitement de tous les assistants du FN – pour finalement n’en suspendre que six.

Au bord de la banqueroute

« Les droits de la défense sont bafoués par l’OLAF, on m’a refusé cinq fois de me transmettre le rapport sur moi », dit Marine Le Pen, qui ajoute que le Tribunal de l’Union européenne puis la Cour de justice de l’Union européenne lui ont mis des bâtons dans les roues. Elle garde d’ailleurs un souvenir amer de la perquisition, où elle a demandé à son numéro deux de l’époque, Florian Philippot, de filmer tous les gestes des enquêteurs ; et caché son téléphone dans son corsage pour les empêcher de le lui prendre.

Le FN, à l’époque, était au bord de la banqueroute. Mais quel parti ne l’était pas ?, proteste Marine Le Pen, assurant qu’il n’était pas question de ponctionner l’Union européenne pour renflouer le parti, la meilleure preuve en étant, selon elle, que le nombre de salariés du FN serait passé de 58 en 2012 à 95 en 2016.

Sur le fond, l’argumentaire du RN est connu. Il n’est plus question de contester point par point l’accusation ou de monter des dossiers fictifs pour prouver que les assistants ont réellement travaillé. Marine Le Pen mise sur une défense politique. Elle a expliqué qu’à Strasbourg les élus de l’opposition, surtout s’ils ne sont pas assez nombreux pour former un groupe, n’ont droit à rien, pas même à déposer des amendements, avec un temps de parole ridicule – et le RN est de surcroît victime d’un « cordon sanitaire ».

« Alors à quoi servent les assistants parlementaires ?, a repris la députée. A faire de la politique. Pour être plus nombreux la prochaine fois. L’activité politique du député est indissociable de son mandat. » « Nous ne sommes pas des fonctionnaires, a-t-elle insisté avec un rien de mépris, nous sommes des élus du peuple, et nous sommes assistés par des assistants qui font de la politique. » La stratégie est risquée, surtout si le tribunal s’avise de faire du droit.

Le Figaro, no. 24918
Le Figaro, vendredi 4 octobre 2024 1014 mots, p. 3

Politique

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3 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

La hausse de la fiscalité provoque un bras de fer entre Michel Barnier et les macronistes

Gérald Darmanin tire à boulets rouges contre un projet de budget 2025 « inacceptable » , qu'il menace de ne pas voter.

Quinault-Maupoil, Tristan

Michel Barnier n'aura pas tardé à découvrir le coût d'une ostracisation de Gérald Darmanin. Mis à l'écart de l'exécutif, l'ancien ministre de l'Intérieur a qualifié jeudi matin «d'inacceptable»la potion amère préparée par le nouveau gouvernement sur la fiscalité. Surtout, il a réitéré sur Franceinfo qu'il ne «voterait pas une augmentation d'impôts», comme il l'avait déjà indiqué lors de sa rentrée politique dimanche à Tourcoing. Or, avant une présentation formelle le 10 octobre, commencent à être connues les premières pistes envisagées par le premier ministre pour faire face au déficit abyssal qui se présente à lui, supérieur à 6 %. Décalage d'un semestre de l'indexation des retraites, hausse de la contribution au service public de l'électricité, coup de bambou sur l'achat de véhicules jugés polluants, coup de massue sur les billets d'avion, ponction des loteries et des casinos... La pression fiscale devrait être perceptible par le plus grand nombre. Sans oublier la surtaxe envisagée sur l'impôt sur les sociétés et la contribution «exceptionnelle» des plus aisés. Cette dernière concernera 0,3 % des ménages, a fait savoir jeudi le ministre du Budget, Laurent Saint-Martin, sur France 2. Un aperçu encore incomplet des 60 milliards d'euros à trouver pour boucler le budget 2025. Le chef du gouvernement a assuré lors de sa déclaration de politique générale que les deux tiers de la somme à trouver résulteront d'économies, quand le dernier tiers sera permis par de nouveaux impôts.

«M.Attal, je serai très attentif, hein, à vos propositions d'économies supplémentaires... Très attentif... pour faire face à un déficit que j'ai trouvé en arrivant», a ironisé Michel Barnier, mardi soir, en visant Gabriel Attal, dans l'Hémicycle. Mine déconfite, l'ancien premier ministre a peu goûté à cette nouvelle marque d'humiliation. Mais pour l'heure, plus que le président du groupe des députés macronistes Ensemble pour la République (EPR), c'est Gérald Darmanin qui prend la tête de la fronde. Jusqu'à se faire l'avocat de Gabriel Attal, jugeant la remarque de Michel Barnier «pas nécessaire». «C'est dommage, car on est là pour construire ensemble. Il faut que ça marche en se respectant» , a-t-il griffé. Quitte ensuite à apparaître en décalage avec ses marqueurs politiques habituels de défense des classes populaires : «L'argent des plus riches, il doit aller dans l'économie. Pas dans les caisses publiques.» Le député du Nord fait de la contribution exceptionnelle des plus riches un hiatus. «Le superprofit taxé à Paris va enrichir nos amis belges et appauvrir les gens de chez moi», affirmait dès dimanche le parlementaire à plusieurs journalistes. L'ancien ministre se montre moins circonspect s'agissant du report de l'indexation des retraites, «une bonne chose» ,même s'il défend un distinguo avec les plus petites pensions.

Gérald Darmanin tire à boulets rouges sur Michel Barnier, accusé de «retourner à l'ère socialiste de François Hollande» quand le «ras-le-bol fiscal» avait été dénoncé jusqu'à Pierre Moscovici, locataire d'alors de Bercy. Actuel patron des lieux, Antoine Armand a rencontré jeudi les présidents des groupes du bloc central, dont Gabriel Attal. Celui-ci veut se montrer moins maximaliste que Gérald Darmanin. Même s'il s'offusque de l'annulation annoncée de la réforme de l'assurance-chômage, qui permettrait de réaliser par un simple décret près de 4 milliards d'euros d'économies dès 2024. Dans l'entourage de l'ancien premier ministre, on s'étonne que Matignon n'envisage pas de nouvelles économies dès cette année. Au point que l'on s'interroge sur la volonté de Michel Barnier de laisser filer le déficit en 2024 pour mieux pointer du doigt son prédécesseur et se concentrer sur 2025. Malgré l'acrimonie entre eux, Gabriel Attal n'entend pas faire rempart à certaines taxations. Il aura bientôt l'occasion de préciser sa position lors d'une conférence de presse, où il listera ses propositions d'économies. Emmanuel Macron lui-même a semblé baisser la garde mercredi soir depuis Berlin. Une taxation exceptionnelle des grandes entreprises sera «bien comprise», a-t-il estimé à rebours de son dogme anti-impôts depuis sept ans. Même si elle doit être «limitée».

Difficile pour le camp présidentiel de ne pas changer de fusil d'épaule alors que l'opinion publique voit soudain surgir des montagnes de dettes après plusieurs années de largesses budgétaires. D'autant que l'exécutif a évidemment mis médiatiquement l'accent sur la fiscalité des plus riches, rendant l'opposition des macronistes plus difficile à assumer. «Je ne vois pas comment on peut rétablir l'équilibre sans recettes supplémentaires. Si on ne fait que des économies, on met tout le pays à feu et à sang», reconnaît le sénateur et président de l'UDI, Hervé Marseille. «On est dans des jeux de posture. Si Michel Barnier s'opposait à augmenter les impôts des plus riches, on aurait des tribunes de députés Renaissance et MoDem!», évacue une ministre du bloc central.

Il n'empêche, «on ne fait pas de la fiscalité avec des symboles», tonne l'ancienne ministre Renaissance Brigitte Klinkert. Et la députée de juger que «s'attaquer aux entreprises, c'est faire plaisir aux populistes mais ça risque de casser notre croissance pour plusieurs années». «Je ne pourrais pas voter un budget qui s'appuierait sur des hausses d'impôts sur les entreprises et les charges sociales des salariés», prévient également le député Renaissance Paul Midy, qui met en garde contre un projet qui «ferait l'impasse sur les réformes structurelles pour baisser les dépenses publiques». «Si, en plus, ce budget faisait l'impasse sur les investissements dans la recherche et l'innovation pour en parallèle remettre des aides à l'immobilier inefficaces, ça serait un très mauvais signal», argue-t-il, écho notamment à l'annonce d'une extension du prêt zéro. Face aux critiques de ses partenaires macronistes, Michel Barnier, qui «ne souhaite pas faire de polémique» ,tente de faire le dos rond puisque le budget sera vraisemblablement adopté par l'article 49.3, qui coupera court aux débats. «La discussion parlementaire » brandie par Gérald Darmanin pour tordre le bras au gouvernement pourrait ainsi ne pas se tenir... Restera alors l'arme de la censure. Peu imaginent à ce stade le camp présidentiel provoquer si vite une crise politique. T.Q.-M.

Le Figaro, no. 24918
Le Figaro, vendredi 4 octobre 2024 955 mots, p. 12

Société

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3 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

La défense 100 % politique de Marine Le Pen

Au procès des assistants parlementaires européens, la députée RN s'est positionnée en « bête noire » de Bruxelles.

Durand-Souffland, Stéphane

De quoi répondent exactement le Front national (devenu Rassemblement national) et ses membres renvoyés dans l'affaire dite « des assistants parlementaires » ? D'ordinaire, la question ne se pose pas : les juges sont saisis par une ordonnance de renvoi devant le tribunal correctionnel (ORTC) qui délimite les charges.

Mais, mercredi, à l'issue de son exposé sur les faits, la présidente de la 11e chambre, Bénédicte de Perthuis, a semé la panique sur les bancs de la défense. Le tribunal, explique-t-elle en substance, est saisi par l'entièreté de l'ORTC. Y compris son annexe. Il s'agit d'un tableau sur lequel figurent, outre la liste des emplois d'assistants parlementaires litigieux et le nom des eurodéputés auxquels ils étaient rattachés, une série de contrats suspects qui a fait tiquer les juges d'instruction sans que ceux-ci ne puissent les rattacher à des personnalités particulières.

Or, si l'on additionne les contrats attribués et ces contrats « flottants » qui, d'après le tribunal, pourraient être, le cas échéant, portés au passif de la personne morale (le parti), le préjudice du Parlement européen du fait du « système » présumé mis en oeuvre par le FN dès la présidence de Jean-Marie Le Pen, passe de 3,213 à 4,503 millions d'euros. Somme qui, en cas de condamnation, sera prise en compte pour le calcul d'une éventuelle amende pénale, en sus des dommages et intérêts civils. La loi prévoit que, pour une personne morale, l'amende peut se monter à cinq fois le montant des fonds publics détournés, explique au Figaro Me Patrick Maisonneuve, conseil du Parlement européen. En clair, dans la pire des hypothèses pour les prévenus, la facture pourrait s'élever à 27 millions rien que pour le préjudice financier.

Les avocats des prévenus, manifestement, n'ont pas vu le coup venir. Le parquet, lui, semble l'avoir anticipé, qui produit opportunément plusieurs jurisprudences de la Cour de cassation au soutien de la lecture extensive de l'ORTC. Il envisage même de requérir une rallonge de la prévention (qui court actuellement de juillet 2004 à décembre 2016) pour y intégrer des sommes versées par Bruxelles jusqu'en mars 2017 au titre de régularisation de contrats échus l'année précédente.

La défense a promis de déposer, vendredi, des conclusions pour faire litière du tableau, afin de les plaider lundi. En attendant, elle s'insurge contre l'analyse du tribunal, sous-entendant qu'il est de mèche avec le ministère public, ce qui lui vaut un sévère rappel à l'ordre de Mme de Perthuis.

Il est déjà 20 h 50 quand Marine Le Pen prend la parole. Avant elle, Didier Klethi, directeur général des Finances du Parlement européen, avait dressé un tableau exhaustif de la position de la partie civile, le fin juriste résistant sans mal aux questions téléphonées de la défense.

L'ancienne présidente du RN, à présent, fait ce qu'elle sait faire : de la politique. Elle souhaite éloigner le tribunal des «idées préconçues» qui polluent un dossier «où tout est suspect» du point de vue de ses adversaires. Comme tous les élus poursuivis par la justice, Mme Le Pen crie à la persécution et sort le débat du champ juridique pour entraîner les juges sur un terrain où elle est à l'aise et où les règles, apparemment, sont plus souples que celles du code pénal.

Pour elle, le FN est la «bête noire» de l'administration européenne qu'il combat de l'intérieur. Elle en veut pour preuve la mansuétude qu'elle prête à la «police» des institutions bruxelloises - l'Office européen de lutte antifraude (Olaf) - à l'égard du parti de la gauche espagnole Podemos, qui aurait commis les pires turpitudes sans qu'on lui tire les oreilles.

Tenu à l'écart de toute responsabilité au nom d'un «cordon sanitaire», le FN qui, «comme tous les partis politiques», rencontre des difficultés financières au gré des victoires et des défaites électorales, peut compter sur une armée de militants, justifie celle qui le présida de 2011 à 2021. Sans chercher à démontrer que la frontière entre les activités «souvent bénévoles» au sein du parti et celles, rémunérées, de ses élus (23 au moment des faits) et de leurs assistants à Bruxelles serait infranchissable, elle lance : «L'activité politique est indissociable du mandat parlementaire, nous ne sommes pas des fonctionnaires, nous sommes des élus du peuple!» «Le FN, devenu RN, est le parti qui a le plus parlé d'Europe depuis vingtans», poursuit la prévenue - pour en flétrir les institutions, certes, mais tout de même.

L'actuelle présidente du groupe RN au Palais Bourbon propose une défense sur une ligne de crête : rien n'empêchait tel ou tel assistant de courir, en quelque sorte, plusieurs lièvres à la fois. D'ailleurs, «sur l'ensemble des assistants parlementaires retenus par les liens de la prévention, aucun n'a été salarié du FN». C'est sa réponse, mais ce n'est pas vraiment la question du tribunal qui doit principalement chercher à déterminer si les assistants rémunérés par une institution dont le règlement prohibe les emplois multiples, travaillaient vraiment pour Bruxelles. Et non pas exclusivement, comme le soutient le parquet, pour le « Paquebot » , siège francilien du FN.

«Devenir assistant parlementaire, argumente Mme Le Pen, c'est la voie royale pour devenir soi-même un jour député.» Et de citer, parmi d'autres, Julien Odoul ou Louis Aliot, qui figurent parmi les prévenus.

Le tribunal doit se pencher lundi sur la situation de Thierry Légier. Ce dernier a été, officiellement, et durablement, attaché parlementaire de plusieurs élus, dont le cofondateur du FN. L'intéressé - dont la fonction ne figure sur aucun de ses CV - aura tout loisir d'expliquer pourquoi, plutôt que de profiter de la «voie royale» , il est modestement resté garde du corps de Jean-Marie, puis de Marine Le Pen. S. D.

Le Monde
France, vendredi 4 octobre 2024 789 mots, p. 11
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3 octobre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Barnier reprend la main sur le dossier calédonien

Le premier ministre a heurté l’ex-majorité en affichant un rééquilibrage de la position gouvernementale

Rachel Garrat-Valcarcel et Nathalie Segaunes

Michel Barnier a affronté, mercredi 2 octobre, sa première séance de questions au gouvernement à l’Assemblée nationale en tant que premier ministre. L’occasion pour lui d’imprimer sa marque sur le dossier néo-calédonien et d’agacer fortement, une nouvelle fois, le camp présidentiel.

Le député loyaliste de Nouvelle-Calédonie Nicolas Metzdorf (qui siège avec le groupe parlementaire macroniste Ensemble pour la République – EPR), qui fut dans la précédente législature rapporteur du projet de loi à l’origine de l’insurrection indépendantiste sur le Caillou, a interpellé le premier ministre avec une virulence rare. L’accusant d’avoir « humilié les Calédoniens »dans sa déclaration de politique générale. « Vous n’avez eu aucun mot pour eux,lui lance-t-il. (…) Vous les avez humiliés en abandonnant le dégel du corps électoral en Nouvelle-Calédonie. Ils se sentent lâchés par la République. »

Un ton peu propice aux échanges « respectueux »que Michel Barnier souhaite instaurer dans l’Hémicycle, comme il l’avait exprimé la veille, lors de sa déclaration de politique générale. Aussi a-t-il dépêché le ministre chargé des outre-mer, François-Noël Buffet, pour répondre au député loyaliste. Il n’y a « aucune réponse concrète dans votre réponse, monsieur le Ministre », l’a rabroué Nicolas Metzdorf.

Changement de tonalité, en fin de séance, avec le député indépendantiste Emmanuel Tjibaou, qui siège dans le groupe communiste Gauche démocrate et républicaine. Le fils du leader historique du nationalisme kanak Jean-Marie Tjibaou, « mandaté par le mouvement indépendantiste des progressistes calédoniens », a, lui, salué les annonces formulées par Michel Barnier, qui « amorcent certainement une démarche constructive » et « portent,[il] l’espère, le deuil d’une méthode ».Le député a décrit un « pays meurtri dans sa chair », en proie à une crise qui les « met à genoux ».

Darmanin quitte l’Hémicycle

Cette fois, le premier ministre a lui-même répondu au député. M. Barnier, qui a annoncé, mardi, le report des élections provinciales à la fin 2025 et l’abandon du projet de loi constitutionnelle sur le dégel du corps électoral, a insisté sur la rupture qu’il souhaite instaurer avec le gouvernement précédent, soulignant qu’il a « pris le temps de consulter tous les élus, dans toute leur diversité », depuis son arrivée à Matignon.

« En accord avec le président de la République, nous prendrons le temps de retravailler la question du corps électoral, pour retrouver l’apaisement et le chemin d’une solution institutionnelle politique en Nouvelle-Calédonie », a-t-il promis, affichant son « respect de toutes les communautés, de toutes les forces politiques »de l’archipel.

A ces mots, le député Renaissance du Nord Gérald Darmanin, qui a porté le projet de loi sur le dégel du corps électoral, alors qu’il était ministre de l’intérieur et des outre-mer, quitte l’Hémicycle, visage fermé, entraînant une grande partie du groupe EPR dans son sillage. Les ex-ministres Marie Lebec et Roland Lescure, notamment, lui emboîtent le pas. Le président du groupe, Gabriel Attal, était parti avant la question de M. Tjibaou.

Les propos du premier ministre sur la Nouvelle-Calédonie sont interprétés par les macronistes comme un désaveu de la politique conduite jusqu’ici aux antipodes. Au point que certains d’entre eux soupçonnent Michel Barnier de vouloir « aller au clash ». Chez EPR, on assure pourtant être « réglo » avec Michel Barnier. A ceci près qu’initialement c’est le député Renaissance du Val-de-Marne Mathieu Lefèvre qui devait poser la question du jour pour le groupe. Le remplacer par Nicolas Metzdorf, qui avait jugé, mardi, « complètement déconnecté » le discours de Michel Barnier, et a annoncé son intention de voter la motion de censure que la gauche doit présenter d’ici à quelques jours, était pour le moins indélicat pour le nouveau premier ministre. L’élu loyaliste, qui moquait, devant les journalistes, une « nouvelle barniaiserie » à la sortie de l’Hémicycle, assure avoir un « gros soutien » dans son groupe, y compris de la part des « cadres ».

En privilégiant l’interpellation du député d’origine kanak, Michel Barnier a voulu donner le signal d’un rééquilibrage des relations avec les élus néo-calédoniens. L’entrée au gouvernement de Sonia Backès, présidente non indépendantiste de la province Sud, en 2022, avait mis à mal l’exigence d’impartialité de l’Etat qui prévalait depuis les accords de Matignon. M. Barnier a décidé de piloter le dossier : le ministre des outre-mer est désormais rattaché au premier ministre, et non plus au ministre de l’intérieur.

Devant les sénateurs, mercredi, Michel Barnier s’est engagé à « faire face à l’urgence économique et sociale en Nouvelle-Calédonie, où près de 25 % de la capacité de production a été détruite ». Poursuivant l’air de rien son inventaire des gouvernements Macron.

Le Figaro, no. 24918
Le Figaro, vendredi 4 octobre 2024 1217 mots, p. 4

Politique

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3 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Les Républicains veulent tourner la page Ciotti et lancer leur refondation

Avant la désignation d'une nouvelle présidence à la tête du mouvement, élus et cadres parient sur l'effet Barnier et cherchent les moyens d'incarner une « nouvelle droite » .

Galiero, Emmanuel

Le 1er octobre, Les Républicains ont acté le départ officiel d'Éric Ciotti et, désormais, la machine LR veut lancer une grande réorganisation du mouvement. L'ampleur du chantier n'est pas mince pour la droite. Elle vient à peine de retrouver des couleurs avec l'arrivée de Michel Barnier à Matignon et peut enfin mettre un terme à une interminable bataille juridique qui minait le mouvement depuis le virage spectaculaire de l'ex-président Ciotti. Celui-ci était jugé coupable par ses anciens amis d'avoir tissé une alliance électorale avec Marine Le Pen en prônant l'union des droites, sans passer par les instances de son parti. Sous le choc, les principaux cadres étaient montés au créneau, Laurent Wauquiez en tête, pour décider l'exclusion du député des Alpes-Maritimes, en se heurtant néanmoins à des obstacles juridiques de forme. D'ailleurs, un jugement sur le fond était annoncé pour le 14 octobre. Au final, Éric Ciotti a annoncé son départ dans les colonnes du Figaro le 22 septembre pour animer son Union des droites pour la République (UDR). «Il était menacé d'une plainte au civil pour ses tentatives de captation des moyens financiers du parti» , accuse un cadre.

Mais chez LR, on se félicite de pouvoir tourner une page désastreuse. Et l'on se réjouit d'avoir trouvé une solution permettant d'épargner à tout le monde une confusion qui devenait périlleuse pour la crédibilité de la droite. Cette solution est-elle le fruit d'un accord entre Laurent Wauquiez et Éric Ciotti ? «Pas d'accord en bonne et due forme mais il y a clairement eu des discussions entre les deux depuis la rentrée. Face à une impasse politique, ils ont jugé préférable que chacun suive son chemin de son côté», précise un cadre LR. «C'est un soulagement pour tout le monde, souffle un député LR, car, avec Barnier premier ministre, nous revenons dans le jeu politique. Reste à savoir ce que veut faire Laurent Wauquiez...»

« L'urgence, c'est la reconstruction »

L'ex-président de la région Auvergne Rhône-Alpes a fait le choix de défendre les idées LR à l'Assemblée nationale, où il a pris la tête du groupe à la suite d'Olivier Marleix, en choisissant un nouveau nom de guerre pour ses troupes : la Droite républicaine. Beaucoup ont apprécié l'esprit collégial avec lequel le député de la Haute-Loire a voulu reprendre les choses en mains en évitant une archipélisation des LR, qui menaçait au lendemain de la dissolution. Et ceux qui veulent le voir aux commandes du parti, aimeraient qu'il relance la droite avec la même énergie. Le crédit de Laurent Wauquiez s'est un peu affaibli récemment quand sa stratégie d'indépendance et d'opposition absolues s'est heurtée à la nouvelle réalité politique. Les parlementaires LR sont ainsi passés d'un refus de toute coalition avec la macronie à l'obligation de soutenir un gouvernement de Michel Barnier abritant des ministres macronistes. Cette nouvelle donne n'est pas sans impact sur un parti appelé à se reconstruire, sachant qu'il y a bien un effet Barnier à droite où la tendance majoritaire est à la satisfaction. Beaucoup d'ailleurs misent sur le succès du premier ministre et de ses ministres LR pour regagner la confiance des électeurs. «Clairement, les sondages sur Barnier nous montrent que nous profitons d'une embellie. On retrouve un espace national dans la vie politique, sourit un député qui s'interroge parallèlement sur la popularité de Laurent Wauquiez. Si nous voulons rebondir, je ne sais pas s'il est aujourd'hui la meilleure solution pour prendre les rênes du parti et pour envoyer un signal d'ouverture, alors que nous avons la possibilité de faire une OPA sur la macronie.» Les plus optimistes croient en effet que la «fusion acquisition Macron/LR», qui leur a fait tant de mal depuis 2017, pourrait s'inverser à la faveur de la droite.

En attendant l'hypothétique sursaut partisan, l'appareil doit se réorganiser et se choisir une nouvelle présidence. Laurent Wauquiez a-t-il l'intention de se porter candidat ? Certains n'ont aucun doute là-dessus au sein des Républicains où l'on fait observer qu'une équipe se construit autour de lui. Antoine Henaff, qui l'épaulait à la région, l'aurait notamment rejoint. Mais, dans l'entourage du chef des députés DR, on ne confirme absolument rien. «Laurent est pleinement occupé par sa présidence de groupe. Les enjeux sont extrêmement importants pour faire entendre la droite. Évidemment, il n'est pas sourd et entend les voix de ceux qui le poussent à y aller mais la question du « qui » n'est pas la plus urgente. L'urgence, c'est la reconstruction.» Il s'agirait donc de repenser les objectifs et de se concentrer sur une question prioritaire jusqu'à la fin de l'année : «Comment incarner une nouvelle droite?»

Plusieurs élus intéressés par la présidence

Un bureau politique se tiendra courant octobre pour acter la vacance de la présidence, fixer une solution de transition pour la gestion des affaires courantes et réfléchir à l'avenir de manière collective comme aux moyens de lancer une «refondation complète» du mouvement. La marque LR, jugée «très abîmée», est menacée. Les Républicains pourraient-ils prendre un jour le nom Droite républicaine validé en juillet par Laurent Wauquiez pour son groupe à l'Assemblée ? «Ce sera peut-être un nom proposé parmi d'autres mais cela n'avait pas été décidé à dessein», explique-t-on.

Concernant la présidence par intérim, l'entourage de Laurent Wauquiez juge difficile de s'appuyer sur les statuts LR car, selon eux, l'intérimaire prévu est le vice-président délégué mais aucune vice-présidence déléguée n'aurait été nommée par Éric Ciotti. Une autre solution devra donc être trouvée par le BP. «Cela se fera de manière consensuelle», assure-t-on. Le député européen François-Xavier Bellamy occupe aujourd'hui le poste de vice-président.

Concernant le choix d'une nouvelle présidence, l'article 24.3 du règlement intérieur LR souligne qu'en cas de vacance, l'élection d'un nouveau président doit avoir lieu 50 à 60 jours après (soit le 30 décembre prochain si la vacance est entérinée le 1er octobre). Mais le règlement précise également que la haute autorité du mouvement peut constater un cas de force majeure, susceptible de modifier ces délais. En réalité, à ce stade, les LR estiment que l'élection de cette nouvelle présidence mérite de se préparer «sérieusement» et pas dans la précipitation, comme le soutient Daniel Fasquelle, trésorier du parti.

En coulisses, on murmure que le poste intéresse plusieurs élus. Les noms de David Lisnard, Philippe Juvin ou Olivier Marleix sont parfois cités. On dit aussi qu'en cas de candidature Laurent Wauquiez, celui-ci se heurterait inévitablement à un tir de barrage chez ses potentiels rivaux, tels Xavier Bertrand. «Ils ne voudront pas qu'il fasse main basse sur la machine LR en vue de la présidentielle 2027» , prévient un parlementaire, avant de rappeler en passant que chaque présidentiable LR est équipé d'un microparti : Nouvelle Énergie pour le maire de Cannes, David Lisnard, Nous France pour le président des Hauts-de-France, Xavier Bertrand, et la Droite sociale pour Laurent Wauquiez... En vue de l'échéance suprême, chacun sait que le soutien d'un appareil LR entièrement transformé serait un atout stratégique non négligeable. E.G.

Le Figaro, no. 24918
Le Figaro, vendredi 4 octobre 2024 1029 mots, p. 5

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3 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Bertrand, Bellamy, Lisnard... Les recalés du nouveau gouvernement cherchent à rebondir

Conruyt, Claire

C'est sûr à 90%, pour Matignon. -Tu rigoles, Xavier. Macron est en train de te manipuler.-Non, je te jure.»

Nous voilà à quelques jours de la nomination de Michel Barnier au poste de premier ministre. Xavier Bertrand, lui, se trouve à un mariage quand un invité surprend cet échange. De toute évidence, il croit en ses noces avec le camp présidentiel. L'idée n'enthousiasme alors guère Les Républicains. Dans son camp, seul Nicolas Sarkozy soutient franchement le président LR de la région Hauts-de-France : «S'il souhaite prendre sa part au redressement de la France et éviter la crise, c'est un bon choix», déclare au Figaro l'ancien chef de l'État.

Au cours des consultations avec Emmanuel Macron menées à la fin du mois d'août, les ténors LR ne font d'aucun nom une «ligne rouge». Des pistes, plus ou moins sérieuses, plus ou moins soufflées, sont évoquées. La droite, dans l'expectative, commente. «Xavier Bertrand, c'est le « Petit Chose » , c'est le Nord. Ça a plus de gueule que Valérie Pécresse. Avec elle, vous vous mettez la gauche et la droite à dos!», glissait-on au sommet du parti. Car c'est bien là le noeud de l' «indémerdable équation» d'Emmanuel Macron : comment éviter la chute, du moins dans l'immédiat, du prochain gouvernement ?

«Si c'est Xavier Bertrand, c'est la censure im-mé-diate», prévient un soutien de Jordan Bardella. Voilà l' «hypothèse X.B.»tuée dans l'oeuf. Rétrospectivement, un proche, dès le début réticent au sujet de la «campagne souterraine» de l'ancien ministre de la Santé, médite : «Il s'est lancé dans cette affaire en pensant que ce serait un moyen de montrer qu'il était un homme d'État.» Et même, poursuit-il, «un candidat sérieux» pour 2027. «Mais Emmanuel Macron l'a tué comme il a tué Cazeneuve. Il les a agités comme des marionnettes pour prendre la température des oppositions.» L'ivresse des sommets... «Une maladie chronique en politique», commente un cacique LR. «Je pense qu'il y croyait vraiment», souffle un élu qui connaît bien Bertrand.

À droite, d'autres y ont cru. Tout du moins ont-ils estimé mériter une forme de considération lors des discussions menées par Michel Barnier, Laurent Wauquiez, Bruno Retailleau et Gérard Larcher, en vue de la formation du gouvernement. L'on rapporte notamment la déception du député européen François-Xavier Bellamy. «Franchement, je le comprends, glisse-t-on chez LR. Le type porte à bout de bras une campagne des européennes impossible pour la droite, avec un parti qui le laisse tout seul dans cet enfer... Et personne ne l'invite à la fête?» Un proche renchérit : «Quand Barnier était aux journées parlementaires d'Annecy, il a fait un discours d'une heure et demie sans citer personne, sauf Bellamy, considérant qu'en gros, sans lui, on aurait fini à 5%.»

Selon nos informations, le député européen figurait bien parmi les noms avancés par Bruno Retailleau, désormais ministre de l'Intérieur. Une autre source renchérit : «Barnier l'a appelé très rapidement pour lui demander s'il se voyait entrer au gouvernement.» Sans vouloir faire campagne, Bellamy a répondu que s'il «pouvait se rendre utile, il accepterait volontiers», rapporte un proche. Mais le premier ministre se ravise. «Il s'est dit que Bellamy était trop important au PPE, qu'il n'y a que lui pour avoir de l'influence à Bruxelles», explique-t-on chez LR.

Quand Bellamy découvre la liste des futurs ministres du gouvernement Barnier, jeudi 19 septembre, «c'était la douche froide, personne ne l'avait prévenu,rapporte son entourage . Voilà donc un gouvernement, supposément fondé sur un premier ministre LR soutenu par son camp, qui se lance en écartant Bellamy, Lisnard et Wauquiez.» Son entourage le jure : «Cet épisode l'aura rendu plus lucide. Peut-être se sont-ils dit que Retailleau et Bellamy, ça faisait trop de conservateurs dans un gouvernement?»Un proche de Wauquiez illustre d'ailleurs : «Bellamy, c'est la droite versaillaise...» Qu'à cela ne tienne, croit savoir un parlementaire, le député européen se sent désormais «plus libre». «Évidemment, il ne s'opposera pas à Michel Barnier, mais il ne va pas non plus se plier en quatre.» Plus profondément, s'interroge-t-on, «ce gouvernement pose question: sont-ils devenus otages du système de l'ancienne majorité? Est-ce un gouvernement Attal 2?»

L'autre «déçu», poursuit-on chez LR, «c'est David Lisnard». Au JDD, le maire de Cannes avait déclaré : «Il serait intéressant de savoir pourquoi le système a torpillé cette hypothèse. (...) J'ai été bloqué par ceux qui pensent davantage à 2027 qu'au pays.»Aujourd'hui, David Lisnard se défend de toute amertume, sans s'épancher. Le 17 septembre dernier avait lieu la conférence de l'Association des maires de France, qu'il préside. C'est aussi ce jour-là que Lisnard a rendez-vous avec Michel Barnier. Fort prudent, il martèle alors : «Je ne suis pas désoeuvré, je ne suis pas en attente.» À droite, une majorité s'accorde à dire que Laurent Wauquiez a «empêché» l'entrée de Lisnard au gouvernement. «Les ambitions du maire de Cannes l'emmerdent. Ce n'est un secret pour personne.» L'entourage du député de la Haute-Loire assure qu'il n'en a jamais fait une «ligne rouge». Un proche du président de l'AMF rétorque, laconique : «L'a-t-il bloqué? On n'en sait rien... Mais on ne pense pas.»

Et maintenant ? «Et maintenant, il reste le parti», sourit un député Droite républicaine. Qui pour le présider ? «On a le temps, pas avant le premier trimestre 2025», tempère un proche de Laurent Wauquiez, que certains perçoivent comme le «candidat naturel». «Parmi les gens sérieux, on voit mal qui d'autre pourrait reprendre LR. Xavier Bertrand est décrédibilisé, Aurélien Pradié a fait un pas de côté, David Lisnard devrait lâcher l'AMF...», poursuit l'entourage du président du groupe DR à l'Assemblée. Un proche de Bellamy souffle : « Je sais que François-Xavier y a songé... » Son entourage enchaîne : « Ce qui est certain, c'est qu'il espère pouvoir s'impliquer. Il ne faut pas oublier que LR n'est pas près de remporter les prochaines élections. Il va falloir tout reconstruire. » Il n'empêche, pour Laurent Wauquiez, absent du gouvernement, tout l'enjeu est de ne pas être « assimilé au bilan de la macronie». Son entourage aime d'ailleurs le rappeler : « On ne fait pas partie du bloc macroniste. Ce n'est pas parce qu'on est au gouvernement que c'est un contrat de mariage. C'est un petit adultère, on fait un bout de chemin ensemble et on reste polis. »

Aujourd'hui en France
Edition Principale
Notre Époque, vendredi 4 octobre 2024 697 mots, p. AUJM11
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3 octobre 2024 - Le Parisien (site web)
4 octobre 2024 - Le Parisien

La garde alternée automatique, fausse bonne idée ?

C'est la première piste du rapport du sénateur Renaissance Xavier Iacovelli pour venir en aide aux familles monoparentales. Mais les associations de défense de ces familles sont très réservées.

Bérangère Lepetit Et christine Mateus

« C'est une conviction personnelle. » Quand on l'interroge sur la première piste de son « rapport sur les familles monoparentales » présenté cette semaine, le sénateur Renaissance des Hauts-de-Seine Xavier Iacovelli reconnaît qu'elle vient de... lui. De lui-même, et non de l'ex-députée (Renaissance) Fanta Bérété, coautrice de ce rapport jusqu'à sa défaite aux législatives de juin. Elle n'émane pas non plus des associations qui ont travaillé six mois sur le document. « Je comprends bien que les associations de défense des familles monoparentales, en majorité féminines (82 % de ces familles ont une femme à leur tête), ne soient pas d'accord », lâche d'ailleurs le sénateur. Mais de quoi parle-t-on ?

Il est question de poser dans les textes un « principe ». Celui, « en cas de séparation des parents, dans l'intérêt supérieur de l'enfant, d'envisager, avant toute autre solution, une prise en charge de l'enfant alternativement par l'un et l'autre parent, sur une base égalitaire, dans le cadre d'une garde alternée ». En clair, proposer d'office cette solution.

Il est néanmoins mentionné « la possibilité d'écarter ce mode de prise en charge sur la base d'un accord consensuel des parents, du fait de l'âge de l'enfant, du fait de lieux de résidence différents ». « Il y a une multitude d'exceptions possibles, mais l'idée est de rappeler que le parent non gardien, bien souvent le père, a des responsabilités. Il faut changer les mentalités », défend Xavier Iacovelli.

« Avec les enfants, il faut y aller doucement »

Tandis que la résidence alternée n'est mise en place en France que dans 12 % des cas de séparation (majoritairement dans les catégories socioprofessionnelles supérieures), loin derrière la Belgique ou la Suède, ce discours rappelle « le devoir de visite » des pères prôné en mai par Emmanuel Macron dans une interview au magazine « Elle ».

Seulement voilà. Du côté des entreprises et des associations qui travaillent aux côtés de ces familles, on affiche un certain scepticisme vis-à-vis de cette idée semblant loin des réalités du terrain. « Ce n'est pas en passant par la contrainte que ça va marcher, cela risque même de mettre en danger les mères, les enfants et, au final, de ne pas aider les pères. S'il ne s'est jamais investi dans sa relation à l'enfant, il faut mettre en place quelque chose de progressif. Avec les enfants, il faut y aller doucement », souligne Noémie Khenkine-Sonigo, ancienne avocate, fondatrice de Team'parents et membre du comité consultatif du rapport.

Mêmes réserves chez Nathalie Moysan, de l'association Solos mais superhéros : « Ce n'est pas réaliste. Une garde alternée, cela implique que tout le monde ait plus ou moins le même revenu, s'entende bien. On ne peut obliger personne à s'occuper de son enfant et, finalement, cela peut rendre l'enfant très malheureux. Si l'idée est de favoriser le lien, il y a d'autres choses à mettre en place. » « C'est une bonne chose dans un monde idéal, mais pour la plupart des familles que j'accompagne, c'est tout à fait impossible : soit le père n'est pas là du tout, soit il y a de la violence », déplore Olivia Barreau, présidente de Moi et mes enfants.

Même l'ex-députée Fanta Bérété, initiatrice de l'idée de la carte « parent solo » - autre mesure phare du rapport -, ne semble guère enthousiaste : « Je n'avais pas entendu parler de cette mesure dans les travaux », glisse-t-elle.

Seuls les quelques hommes impliqués sur le sujet se montrent plus ouverts : « C'est un point de discorde, mais l'idée que les pères soient davantage responsabilisés est positive », estime Nicolas Baumer, de l'association Kozoku. Thierry Berger, président d'honneur d'Égalité parentale, applaudit. Il se bat en effet depuis sept ans pour promouvoir la résidence alternée par défaut : « Nous réclamons qu'elle soit étudiée en priorité par le juge mais pas qu'elle soit rendue obligatoire », précise-t-il. Et il demande que le refus d'une demande de garde alternée soit clairement motivé par le magistrat, autrement que par la phrase « dans l'intérêt supérieur de l'enfant », qu'il juge trop vague.

Libération
vendredi 4 octobre 2024 1894 mots, p. 1,18,19

Idées/

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3 octobre 2024 - Libération (site web)

«La lutte des classes passe aussi par le jardinage»

Anastasia Vécrin

Idées/

pages 18-19 Sandrine Rousseau «Il y a trois fois plus de végétariens que de chasseurs, j'y vois un signe d'espoir» Dans son nouveau livre, «Ce qui nous porte», la députée écoféministe souligne le décalage entre la vision «croissantiste» de l'offre politique, y compris à gauche, et une société en plein virage social et écologique qui évolue sur le travail, le sexisme, le racisme et la perception des animaux.

Interview C e qui mine la société française et notre démocratie, serait-ce «la nostalgie» ? Nostalgie d'une image fantasmée des Trente Glorieuses où la croissance et l'industrie offraient à toutes et tous une vie merveilleuse faite de pavillons, de béton, de voitures et de robots ménagers ? C'est l'hypothèse que fait la députée écologiste Sandrine Rousseau dans son dernier ouvrage Ce qui nous porte (Seuil) dans lequel elle souligne le fossé qui existe entre la majeure partie des responsables politiques, nouveau gouvernement en tête, englués dans une vision croissantiste et consumériste datée, et une part de plus en plus grande de la société prête au «virage écologique et social».

L'occasion de faire un point avec elle sur les annonces du Premier ministre, l'échec de la gauche après sa victoire électorale, et les récentes critiques de #MeToo.

De la dissolution de l'Assemblée nationale au discours de politique générale de Michel Barnier, quel regard portez-vous sur cette séquence politique ? C'est un énième coup de force du libéralisme. J'y vois une volonté farouche de poursuivre le modèle fondé sur la croissance alors qu'il n'a plus de sens. Quoi qu'il en coûte. Quelle que soit l'ampleur de la colère, de la crise démocratique, il ne faut surtout rien changer. Nous vivons encore dans le mythe des Trente Glorieuses, selon lequel rien n'est possible en dehors de la croissance et du productivisme, et l'individu se définit uniquement par son rôle de consommateur. Michel Barnier, c'est vraiment le visage des Trente Glorieuses avec lesquelles il faut en finir. Son discours à la papa, sans imagination, sans créativité, est en contradiction totale avec les aspirations de la société qui, elle, est prête pour un virage écologique et social. Quelque chose est en train de craquer. Que pensez-vous des annonces de Michel Barnier concernant le volet écologique ? Il a annoncé notamment le développement du nucléaire et l'affaiblissement du zéro artificialisation nette qui a été mis en place pour lutter contre l'étalement urbain. Bref, nucléaire et pavillon, c'était Pompidou à la tribune ! Aucune politique publique d'accompagnement des ménages dans la lutte contre le changement climatique. Nous avons une alerte météo rouge écarlate et nous faisons comme si de rien n'était. La question n'est plus par quoi on commence. Les jeunes générations ont beaucoup plus conscience de cela. Ce n'est pas de devis dont nous avons besoin, pas de changer les fenêtres, mais d'une vision globale et radicale.

Vous dites que la société est prête pour un virage écologique et social, mais on est dans une société très polarisée, les aspirations des Français peuvent être très différentes… Les études sociologiques sur le long terme disent autre chose, la société française est plus unie qu'on ne le pense. Un bloc important évolue sur pleins de sujets : l'égalité, le rapport au travail, le racisme, le sexisme, la perception des animaux. Ce dernier sujet peut paraître secondaire, mais c'est fondamental. Si on comprend que les animaux ont des émotions, une sentience, de l'empathie, une culture, on ne peut pas les utiliser comme des produits industriels comme les autres. Cela change notre rapport à la nature, à la planète, à la limite, notre rapport à nous-mêmes. Ce changement est déjà en cours. Il y a trois fois plus de végétariens que de chasseurs, j'y vois un signe d'espoir, une graine qui va perturber de manière majeure et massive le système économique tel qu'il est conçu aujourd'hui.

Peut-être qu'une partie de la société résiste parce qu'elle a peur et cherche sa place. C'est pourquoi la gauche doit se réapproprier la notion de fierté, qui est une manière de trouver une place, et est accaparée aujourd'hui par le discours nationaliste. Il y a plein d'endroits où trouver de la fierté, en dehors du drapeau : être fiers d'avoir des enfants qui s'épanouissent à l'école publique, être bien soigné grâce à un système de santé accessible et de qualité. La gauche doit travailler la fierté comme un objet politique.

Le Nouveau Front populaire n'a pas pu accéder au pouvoir, malgré son score aux législatives. Quelle est votre analyse de cet échec ? Le programme sur lequel a travaillé le NFP est issu d'une relance key- nésienne centrée sur la consom- mation, très ancrée dans un mode de croissance économique, cela n'offre pas une perspective différente, et ne génère donc pas l'enthousiasme suffisant. Il a manqué cette touche d'utopie réaliste qui change la vie au lieu de proposer des améliorations ici ou là. Par exemple, sur le pouvoir d'achat. Ce mot est problématique. On parle de «pouvoir d'achat» pour ceux qui n'ont pas ce pouvoir, et on associe les termes «achat» et «pouvoir» comme si notre pouvoir, notre place dans la société tenait à notre capacité d'acheter.

C'est certes la première préoc- cupation des Français, mais il me semble qu'il est du devoir de la gauche de proposer autre chose, créer des conditions d'existence dignes pour toutes et tous. Il faudrait parler d'une capacité à vivre, et travailler sur la gratuité, le hors marché, sur les modalités d'une inclusion réelle dans la société. L'alliance politique que nous avons faite ne pourra pas tenir si on ne se positionne pas sur le productivisme, qui nous écrase et que les gens ne veulent plus subir.

Que répondez-vous aux électeurs de gauche qui pensent que la radicalité a justement été un obstacle à Matignon ? Matignon, ça n'a jamais été possible. Ceux qui ont voté pour nous, pour un autre modèle social, un autre rapport au vivant, ne sont pas dupes. Ce que nous vivons avec ce gouvernement, c'est la création d'une union de circonstance pour empêcher à tout prix un programme de gauche et écologiste d'être mis en oeuvre. Cela, il faut l'entendre. Il faut mesurer à quel point les tenants d'un libéralisme économique sont prêts à tout casser pour réaliser les conditions de leur profit, sans entrave. La gauche doit faire un pas de côté, proposer un autre espoir, un autre modèle de société, elle doit être radicale, joyeuse, solidaire, collective. S'attaquer à nos différences et les discuter. Avancer comme une force mouvante et modeste, humble et créative.

Comment faire pour donner à chacun des conditions d'existence dignes avec une dette qui a atteint 3 228,4 milliards d'euros ? Nous nous sommes piégés nousmêmes, nous avons créé des outils de mesure comme le PIB pour vérifier que tout allait bien, et nous sommes devenus complètement prisonniers de ça. On a l'impression que le thermomètre est devenu plus important que l'état de la société. Il faut replacer l'économie à sa place. L'objectif numéro 1 est de prendre soin de nous-mêmes et de cette planète. Il ne s'agit pas de dire qu'il faut augmenter la dette pour augmenter la dette, mais choisir ensemble nos priorités.

La dette n'a pas été un problème pendant le Covid-19, ni pour financer les uniformes à l'école qui vont coûter 2,4 milliards, là, personne n'a convoqué la dette. On le fait pour empêcher le changement, le choix de mesures sociales et écologiques. Les priorités sont pourtant simples : un système de santé opérationnel, des logements qui ne soient ni des passoires ni des bouilloires, une école qui fonctionne, une alimen- tation accessible et saine. Sur ce dernier point, la question des jardins, qu'ils soient ouvriers, partagés ou créoles devient fondamentale, car cela fait partie de la solidité et de la qualité de notre système alimentaire. L'Etat devrait s'en saisir comme un outil de notre sécurité. La lutte des classes passe aussi par le jardinage ! Pourquoi le mythe des Trente Glorieuses n'est-il pas si glorieux ? Il faut saluer les progrès que nous ont apporté cette période, mais aussi ses limites, pour passer à autre chose. Sa force a tenu dans cette utopie réaliste qui consistait à mettre une grosse part de nos richesses en commun pour créer de la cohésion sociale. L'Etat a beaucoup investi dans les services publics à l'époque, et ça a fonctionné. Mais il n'y a pas eu que des gagnants déjà : les immigrés, les femmes qui étaient cantonnées à la sphère domestique, les personnes gays, LGBT+ qui n'avaient pas le droit d'être.

C'est une période où on explose l'extractivisme, l'idée que la planète n'est qu'une somme de ressources à notre disposition. La génération du baby-boom est très attachée à ce modèle. Cette période a apporté aussi ce qui est à mon sens la plus vaste supercherie de l'histoire de la pensée : un système économique pensé à partir de la supposée ratio- nalité du consommateur et la rationalité du producteur, ce qu'on appelle la «révolution marginaliste». Le consommateur remplace le travailleur et devient le pilier à partir duquel se déroule la théorie économique. Cette logique a tout contaminé. Quand on est consommateur, la responsabilité et le collectif n'existent plus, c'est l'impulsion d'achat qui compte, la satisfaction immédiate d'un besoin. «J'achète donc je suis» est une fiction des Trente Glorieuses, et nous n'arrivons plus à nous en défaire. La fierté s'est progressivement incarnée dans des marques et des logos affichés sur nos vêtements et objets comme autant de signes ostensibles d'inclusion et de distinction. L'idéal pavillonnaire est un mode de vie de cette époque qui reste encore prégnant, en quoi est-il problématique ? Le pavillon est fragile, il ne permet pas de faire face aux aléas clima- tiques et implique une forte dépendance à l'essence. Il est peut-être encore désirable, mais sa valeur est en train de s'effondrer comme le montrent les prix de l'immobilier, c'est un choix de société qui est en fin de vie. Le pavillon que mes parents ont fait construire est aujourd'hui décrété en zone submersible d'autres sont sur des sols argileux. C'était une sécurité pour les vieux jours, pour les enfants. On comprend la colère des per- sonnes qui ont payé toute leur vie un logement qui ne vaut plus grand-chose aujourd'hui. Le pavillon était un support de fierté, si sa valeur s'effrite, que restent-ils à ces personnes ? On ne peut pas les laisser seuls et démunis, il faudrait un grenelle du modèle pavillonnaire, une conférence citoyenne. Si les gilets jaunes ont pris le chemin des ronds-points ce n'est pas pour rien.

#MeToo est selon vous aussi un signe que la société est prête au changement. Comprenez-vous ceux qui en dénoncent les abus ? On disait à l'époque des suffragettes qu'elles allaient trop loin, pourtant personne ne conteste le droit de vote des femmes aujourd'hui. Il faut arrêter avec ce procès fait aux féministes. #MeToo remet en cause quelque chose de fondamental qui est le droit de disposer du corps des femmes. On cantonne les affaires qui se succèdent à des affaires individuelles, on refuse de voir la dimension systémique des violences sexuelles. Les chiffres sont pourtant sans ambiguïté : il existe un monopole masculin de la violence. On n'arrivera pas à aller vers un autre rapport à la terre, à la planète, à autrui, si on ne délé- gitime pas ce rapport à la violence. C'est là que se trouve le coeur de la bataille : nous défaire de l'idée de puissance comme prédation.•

Le Figaro, no. 24918
Le Figaro, vendredi 4 octobre 2024 2168 mots, p. 11

Société

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3 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Comment les forces de l'ordre sont devenues des cibles ordinaires

Agressions, guet-apens, refus d'obtempérer... En civil ou en uniforme, ils n'échappent plus au jeu de massacre : vingt-trois sont blessés en moyenne chaque jour en France.

Cornevin, Christophe

Insultés, pris dans des embuscades et transformés en punching-balls quand ils ne se sont pas tirés à vue comme du gibier. Sur fond des plus noires pulsions, où se conjuguent l'ivresse de la violence et le mépris absolu de l'autorité, les membres des forces de l'ordre et des services de secours sont devenus des cibles ambulantes. L'uniforme agit à la manière d'un chiffon rouge sur la frange la plus décivilisée de la population. D'une violence aveugle, les nouveaux barbares passent à l'acte sans vergogne.

Dans la soirée de mardi dernier, dans les locaux même du commissariat de Saintes (Charente-Maritime), un gardé à vue a tenté de poignarder deux policiers, l'un au niveau de la poitrine et l'autre à la carotide, avec un couteau à cran d'arrêt qu'il avait dissimulé sous son pantalon. L'agent a juste eu le temps de le stopper, en le touchant à la main avec son arme de service. Le 19 septembre dernier, aux abords de la Cité des 4 000 à La Courneuve (Seine-Saint-Denis), une patrouille de police a également été attaquée. Alors que les agents tentent d'interpeller un délinquant, une vingtaine de voyous les encerclent, avant de les prendre à partie. Roués de coups et visés à bout portant par des tirs de mortiers d'artifice, les policiers n'ont pu s'extraire du jeu de massacre qu'en tirant du lacrymogène. À l'issue des heurts, trois d'entre eux ont été hospitalisés respectivement pour une fracture de la main, des douleurs au visage ainsi que des contusions au niveau du dos.

Fustigeant cette « ultraviolence » lors de son premier déplacement au commissariat local en tant que nouveau ministre de l'Intérieur, Bruno Retailleau a révélé qu'un des agresseurs interpellés était un mineur multirécidiviste, déjà connu pour 33 antécédents judiciaires, dont un pour « vol accompagné d'actes de barbarie ». Et cela, a souligné le premier flic de France, sans que ce « caïd » ne passe un jour derrière les barreaux, comme s'il était encore besoin de surligner le sentiment d'impunité qui gangrène la voyoucratie des banlieues.

La veille du guet-apens de La Courneuve, William, policier municipal de 50 ans, est percuté de plein fouet par un automobiliste qui force un contrôle routier au Chesnay-Rocquencourt (Yvelines). Le corps de l'agent vole en l'air comme une quille, avant de retomber lourdement. Le chauffard, lui aussi connu des forces de l'ordre, transportait un chargement de drogue dans sa voiture. Cinq jours plus tôt, à Lagny-sur-Marne, un membre de la Brigade anticriminalité a été frappé d'un coup de barre de fer au visage lors d'une altercation avec un automobiliste alors qu'il venait de quitter son service. Son « erreur » ? Avoir déclaré sa qualité de policier pour tenter de faire retomber la pression. L'agression lui a valu 24 heures d'hospitalisation.

Dans une atmosphère de chaos, les crapules blessent, mutilent et ôtent des vies avec une effroyable désinvolture. L'équipée sanglante menée le 14 mai dernier au péage d'Incarville (Eure) pour libérer Mohamed Amra, lors de laquelle deux agents pénitentiaires ont été tués et trois autres gravement blessés, en a administré la preuve. Dans une vidéo spectaculaire, les gestes des sicaires sont précis et méthodiques, les tirs appliqués. Une dizaine d'impacts sur le pare-brise, tous concentrés au niveau du chauffeur, ne laisse planer aucun doute sur la volonté de tuer.

Cette chronique de la haine ordinaire se conjugue au quotidien. Le dernier bilan de la direction générale de la police nationale, que s'est procuré Le Figaro, fait état de 2 652 victimes de « blessures volontaires du fait d'un tiers, à la fois en mission et en service » entre le 1er janvier et le 31 juillet derniers, sachant que 5 458 policiers ont été touchés dans leur chair en 2023. Toujours selon nos informations, les gendarmes, de leur côté, ont déjà comptabilisé dans leurs rangs quelque 2 300 militaires blessés lors d'agressions les visant en mission depuis le début de l'année. Ce triste état des lieux intervient alors que l'institution avait déjà eu à déplorer 2 973 agressions ayant occasionné des dommages corporels en 2023. Soit une augmentation de 20 % en un an, et une moyenne d'un fait toutes les trois heures. Même si la tendance est assez ancienne, le dernier rapport de l'Inspection générale de la gendarmerie a rappelé que « sur les dix dernières années, les agressions physiques progressent de 88%, celles commises avec armes de 183% et le nombre de gendarmes blessés de 44% ». Si l'on cumule le bilan global au sein des forces de l'ordre, les attaques ciblant l'uniforme se soldent par 23 blessés en moyenne chaque jour. Soit près d'un toutes les heures.

Cette aridité statistique ne saurait estomper les stigmates des coups laissés sur les corps et dans les âmes. Le contrôleur général Yves Cellier, ex-directeur interdépartemental de la police nationale (DIPN) du Doubs avant de rejoindre la Loire, garde ainsi un mordant souvenir de l'attaque que lui et ses hommes ont subie le 30 juin 2023 dans le quartier d'Héricourt, ville de 10 000 habitants de Haute-Saône. Au deuxième jour des violences urbaines ayant suivi la mort de Nahel Merzouk à Nanterre, alors qu'ils intervenaient pour dégager des barricades enflammées, les policiers sont pris à partie par une trentaine d'inconnus encagoulés. « Nous étions sous un feu très nourri d'engins de mortiers et, après avoir essayé de m'abriter derrière le tronc d'un bouleau, j'ai été touché à l'épaule en traversant la rue avant de tomber sur l'arrête d'un trottoir et de me faire une déchirure au niveau de l'ischio-jambier » , raconte au Figaro celui qui est resté avec courage à son poste alors qu'il s'était vu délivrer cinq semaines d'arrêt de travail et 45 jours d'ITT. Ce policier de terrain livre un constat sans appel : « Dans les cités, une infime partie de la population désoeuvrée, peu développée intellectuellement et socialement, considère la police comme une bande rivale, un adversaire indésirable n'ayant rien à faire sur « leur » territoire». «En cela, poursuit-il, ces groupes violents n'ont rien à voir avec des casseurs « ultra-idéologiques » que l'on a rencontrés notamment lors des manifestations contre la réforme des retraites et qui voient dans les forces de l'ordre le bras armé d'un État réformateur qui ne leur convient pas, composé de racistes et de chiens de garde d'un capitalisme éculé. »

Et Yves Cellier, aujourd'hui DIPN de la Loire, de conclure : « Loin d'être des idiots utiles, nous sommes juste là pour protéger tous nos concitoyens et les institutions... ». Sur le front de la délinquance, le son de cloche est partout le même : à force d'encaisser les coups, le véritable péril, plus que la lassitude, est celui d'un désengagement des unités sur le terrain. « Toutes savent qu'elles sont filmées sous toutes les coutures et que des bouts de séquences, sorties de leur contexte, partent en boucle sur les réseaux sociaux, grimace un gradé. Face à cette dictature de l'image et de son interprétation, le risque de mettre en jeu sa responsabilité et de voir sa carrière saccagée est devenu tellement énorme que beaucoup lèvent le pied. » Des consignes ont même été passées pour éviter les courses-poursuites, hors les crimes de sang. Ce qui n'empêche pas les plus hardis de poursuivre les « chasses ».

À l'origine d'une violence débridée, les voyous se comportent dans la rue comme dans un jeu vidéo où chaque représentant de la force publique ou des services de secours est un obstacle à « effacer » par tous moyens sur son chemin. Même les soldats du feu, qui surfent pourtant sur des records de popularité, n'échappent pas au jeu de massacre. L'Observatoire national des violences faites aux sapeurs-pompiers fait état de 1421 agressions en 2023. «Pas moins de 83% d'entre elles sont perpétrées lors des missions les plus sensibles, notamment celles du secours d'urgence aux personnes», observe Éric Brocardi, porte-parole de la Fédération nationale, qui pourfend cette « bêtise humaine mettant en péril la réponse opérationnelle ». À titre d'exemple, la réparation des vitres des ambulances, qui sont les engins les plus exposés, peut prendre jusqu'à trois semaines. Si les agresseurs de pompiers encourent jusqu'à dix ans d'emprisonnement et 150 000 euros d'amende, la sanction ne dissuade plus nulle part.

« Aucune région de France, qu'elle soit en zone rurale ou périurbaine, n'est épargnée par les attaques visant nos unités » , confirme un officier de gendarmerie, qui relève que son institution reste « profondément marquée par la tragédie de Saint-Just » , où, en décembre 2020, trois militaires de la compagnie d'Ambert avaient été tués par balle par un forcené lourdement armé alors qu'ils intervenaient pour secourir une femme victime de violences conjugales. Le plus jeune était âgé de 21 ans.

Depuis lors, les stages de sensibilisation aux risques et les rappels à la prudence se multiplient dans les services. Mais l'indicible surgit toujours, sans prévenir. À ce titre, la mort d'Éric Comyn, gendarme mortellement blessé par un chauffard récidiviste à Mougins (Alpes-Maritimes), le 26 août, a bouleversé la France entière. Et, une fois encore, a jeté une lumière crue sur les refus d'obtempérer. Avec un fait toutes les vingt minutes en France, ce fléau routier est la quintessence de la «brutalisation» aveugle, comme disent les syndicats de police, qui secoue en profondeur des forces de l'ordre. Se traduisant dans 84 % des cas par des peines inférieures à un an de prison, donc des sanctions aménageables, ces refus d'obtempérer ont vu leur nombre bondir de 30 % en dix ans. Impunis, les tueurs du bitume affichent pour beaucoup des casiers déjà bien noircis, à l'image du chauffard de Mougins, fiché à dix reprises et interpellé deux fois pour conduite en état d'ivresse et/ou sous stupéfiants.

Déjà sous le choc, les forces de l'ordre ne cachent plus leur exaspération quand elles se font cracher au visage par des représentants de la République. Et l'heure de la riposte a sonné. Traités de «pourritures» le 12 septembre dernier sur les ondes de Sud Radio par le député de La France insoumise (LFI) des Bouches-du-Rhône Sébastien Delogu, les policiers du syndicat Alliance (gardiens et gradés) ont décidé de déposer plainte. Mardi dernier, Bruno Retailleau a lui aussi saisi la justice après un tweet du député Insoumis Raphaël Arnault évoquant un « assassinat de Kanak par les forces policières françaises envoyées spécialement à 17000km » , en référence à la mort de deux hommes de la tribu de Saint-Louis, au sud de Nouméa, au cours d'une opération de gendarmerie.

«Honte à ceux qui distillent, dans leurs discours, la haine vis-à-vis de nos forces de l'ordre. C'est indigne, et je ne laisserai jamais faire parce qu'ils sont le bouclier de la République, l'ultime recours » , avait tonné Bruno Retailleau, dans la cour de l'hôtel de Beauvau, juste avant de s'installer dans le fauteuil de Clemenceau. Faisant fi du fait que les policiers sont pour nombre d'entre eux des « fils du peuple » , les Insoumis ne cessent de décocher des philippiques contre les agents de la force publique. En mars 2023 déjà, cette « police bashing » s'était illustrée par les sorties tonitruantes de Jean-Luc Mélenchon qui avait demandé la suppression des brigades motorisées Brav-M de la police parisienne. Plein de morgue, il avait demandé que ses membres aillent «se faire soigner» ,considérant que ces «jeunes gens sont des volontaires pour monter sur une moto et tabasser des gens en passant».Cette défiance des symboles de l'autorité et du rétablissement de l'ordre n'est pas neuve.

L'historien de la police Jean-Marc Berlière, dans un dictionnaire à paraître chez Perrin, la documente. À l'article « Détestation » , il raconte : « Dans les années 1960, l'Action française ou L'Humanité appellent ouvertement à « tuer » ou « crever les flics ». « Descendez les flics, descendez les flics camarades » écrit Aragon dans un de ses « poèmes » qui font peu honneur à la poésie française. » À l'entrée « Police bashing » , Berlière cite « Victor Hugo dansLes Misérables, avec le personnage de Javert qui donne un certain nombre de clés explicatives: « Le dogue effraie autrement que le loup » , c'est pourquoi « la société maintient irrémédiablement au dehors d'elle deux classes d'hommes, ceux qui l'attaquent et ceux qui la gardent » ». « Ces représentations négatives ne sont pas sans conséquences sur le recrutement » , observe l'historien, avant de rappeler que « le chef du service de la Sûreté, Gustave Macé, le notait à la fin du XIXesiècle: « Les bons candidats deviennent rares... Toujours insultée et vilipendée, la Préfecture de police n'a rien de bien attrayant pour quelqu'un qui se sent capable de faire autre chose. » »

Un siècle plus tard, l'attrait pour l'uniforme pâlit, tant ceux qui les portent évoluent en milieu toxique. Pour renverser la vapeur, Bruno Retailleau répète tel un mantra son intention de « rétablir l'ordre ». La base, elle, veut des actes forts. Et réclame, à l'image du syndicat Alliance, une réponse pénale plus ferme avec l'instauration d'une peine plancher de 1 an minimum pour les agresseurs de policiers. Vent debout, les garants de l'ordre républicain ne veulent plus être ce défouloir sur lequel s'acharnent les « bouffeurs de flics ». Ultimes remparts, tous rappellent qu'ils sont « payés pour servir, pas pour mourir ». C. C.

Le Figaro, no. 24918
Le Figaro, vendredi 4 octobre 2024 1929 mots, p. 16

Enquête

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3 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Les pédagogistes sont-ils en train de perdre la bataille de l'école ?

En deux ans, cinq ministres se sont succédé Rue de Grenelle. Si tout le monde s'accorde sur la faillite de l'école, la bataille entre ceux qui veulent mettre l'enfant au centre et ceux qui veulent restaurer l'autorité se poursuit toujours.

Boilait, Eugénie

C'est donc Anne Genetet qui présidera dorénavant les réunions Rue de Grenelle. Cinquième ministre en deux ans, comme le reflet de l'errance - et de l'impuissance - du politique sur le sujet. Et de ce point de vue, le ministère d'Anne Genetet ne marquera pas de tournant majeur. Macroniste de la première heure - élue députée en 2017 -, elle n'a jamais pris position sur l'école et n'a pas non plus souhaité faire un discours de politique générale lors de la passation de pouvoirs. Elle s'est contentée d'évoquer sobrement les «valeurs non négociables de la République », en ajoutant ne pas avoir peur du mot « réussite ».

Les directives sont donc générales et le programme assez flou : « l'élévation du niveau de nos élèves », « le respect de nos professeurs » et « le respect de l'autorité », a égrainé la nouvelle ministre. L'urgence est pourtant là, et depuis au moins une dizaine d'années. Car s'il y a un constat qui met tout le monde d'accord, à droite comme à gauche, c'est celui de la faillite de l'école. Mais c'est quand professeurs, parents d'élèves et administration en viennent à parler des causes et des solutions, que les avis divergent. Anne Genetet s'inscrira-t-elle ainsi dans les pas de Jean-Michel Blanquer, pourfendeur du pédagogisme, de Pap Ndiaye, formé aux méthodes woke américaines ou encore de Gabriel Attal, ministre éphémère qui a fait enrager les syndicats avec sa volonté d'instaurer des « groupes de niveau » ? La question reste en suspens. Mais la ministre devra composer avec une guerre scolaire qui dure déjà depuis plusieurs décennies.

Au coeur de ces débats, le pédagogisme fait figure d'épouvantail. « On a construit une école dont le maître mot est de ne pas transmettre », déclarait il y a près d'un an l'eurodéputé LR François-Xavier Bellamy au micro de CNews. Et de sanctionner : le «pédagogisme a interdit à l'école de transmettre, il suffit de regarder les chiffres. Mais maintenant que le constat est partagé, on n'est pas d'accord sur la réponse à apporter. » Les propos de l'auteur des Déshéritésfaisaient directement écho à ceux d'Emmanuel Macron, qui avait dénoncé le 23 août 2023 dans Le Point «un pédagogisme qui disait, au fond, que l'école ne doit plus transmettre ». La victoire idéologique semble donc du côté des « anti-pédagos ». Mais de quoi parle-t-on exactement ? Pour ses détracteurs, cette mouvance, qui met « l'enfant au coeur de l'enseignement » , est en grande partie responsable des maux de l'école. Pourtant, au départ, droite comme gauche souhaitaient un changement, une bascule, retrace l'historien de l'éducation Claude Lelièvre. «Dans les années 1960 et 1970, il existait un courant fort de rénovation pédagogique », détaille-t-il. En 1968, le ministre gaulliste Alain Peyrefitte déclarait vouloir « des maîtres qui soient moins les serviteurs d'une discipline que les serviteurs des enfants ». Quelques semaines plus tard, ce dernier présentait en Conseil des ministres un véritable plan de rénovation pédagogique. Et cela n'a été que le premier de nombreux bouleversements. En 1975, la loi Haby a institué le « collège unique ». L'objectif de cette réforme était de lutter contre les inégalités en homogénéisant les connaissances des élèves. Jusque-là, ceux qui entraient en sixième étaient classés en trois groupes selon le niveau, menant à des parcours plus ou moins longs. Avec cette loi, tous les élèves d'une même classe d'âge se retrouvaient désormais côte à côte pour quatre années supplémentaires.

« L'enfant créateur de savoir »

Et comme il n'était pas envisagé que toute une classe d'âge aille jusqu'au baccalauréat, il fallait que le collège forme « un tout se suffisant à lui-même », indépendamment du lycée - là où les programmes étaient jusqu'alors construits sur une durée de sept ans -, détaille Philippe Nemo, auteur de Repenser l'enseignement. Cela a modifié drastiquement la structure des programmes, poursuit le spécialiste. En citant l'exemple de l'histoire : «On devait enseigner en quatre ans ce qu'on enseignait auparavant en un temps presque double. Il fallait désormais raconter aux enfants et adolescents en quatre ans toute l'histoire mondiale, depuisHomo erectus jusqu'à la fin du XXe siècle. » Cela impliquait également une modification des programmes du lycée : sur quelle période revenir prioritairement ? « Tout programme cohérent et progressif de l'enseignement secondaire allant de la sixième au baccalauréat devint irréalisable, tant en sciences qu'en lettres », résume Philippe Nemo dans son ouvrage. Dans le même temps, les méthodes d'enseignement se sont également adaptées à ce changement. Le collège unique «suppose que tous les élèves de sixième soient capables de suivre un enseignement scientifique dès le début de l'année », détaille le spécialiste. Ce qui, selon lui, pose diverses difficultés : « Avec des classes hétérogènes, on ne peut plus faire cours au sens traditionnel du terme, puisque certains élèves suivraient, d'autres décrocheraient, et l'on ne pourrait plus assurer la cohésion du groupe », détaille-t-il. Et de résumer : « Le pédagogisme, c'est donc la manière de faire vivre l'hétérogénéité sans éclatement. »

En 1989, la loi d'orientation sur l'éducation de Jospin, qui a institué les instituts universitaires de formation des maîtres (IUFM), a accentué les craintes des anti-pédagogues déjà audibles à l'époque. Les écoles normales, qui formaient jusque-là les seuls instituteurs, ont été supprimées et remplacées par les IUFM, qui ont contribué à former l'ensemble des professeurs, y compris désormais du secondaire. «Une idéologie prédominait dans ces établissements, celle de l'enfant créateur de savoir : il fallait qu'il découvre tout par lui-même » , détaille le linguiste Alain Bentolila. La loi d'orientation sur l'éducation prévoyait par ailleurs de « mettre l'élève au centre du système », dans une formule restée célèbre. Philippe Meirieu, figure de proue du pédagogisme, a défendu cette idée sur son blog : «Affirmer que « l'enfant construit son propre savoir » , c'est simplement constater que tout apprentissage authentique n'est pas une « addition » , c'est un « métabolisme ». »Mais comment ce « constructivisme » s'est-il manifesté ? L'idée a été de faire partir les élèves du « concret » pour aller vers l' « abstrait », résume Philippe Nemo. À l'opposé du cours magistral, dispensé par un professeur d'une manière jugée verticale et « autoritaire ». D'un point de vue théorique, « l'idée est que l'élève construise lui-même son propre savoir, détaille Jean-Paul Brighelli , auteur de L'École sous emprise (Éditions de l'Archipel, août 2024) . Derrière ce modèle plane l'ombre de Rousseau, dansÉmile ou De l'éducation, où est décrite la relation idéale entre un élève - qui doit rester le plus près possible de son état de nature car il est bon - et son percepteur. Or, l'éducation classique postule l'idée inverse : l'état de nature n'est pas bon et l'éducation contraint nécessairement l'élève. » Avec cette dissonance, l'écart s'est rapidement creusé entre les défenseurs d'une transmission classique et les partisans du pédagogisme.

Au programme : enseignement par séquences, activités, exercices en îlot. Pour les spécialistes, ces méthodes - qui ne sont pas présentes de la même manière dans tous les établissements - présentent plusieurs limites : « Les exercices en îlot par exemple, c'est très enrichissant sur le papier, car l'on se dit qu'il y a un léger brouhaha d'émulation, dans un monde rêvé. Mais dans la réalité, il y a un élève par îlot qui travaille » , fustige Jean-Paul Brighelli, qui se positionne largement contre ces méthodes. Même constat pour l'enseignement par séquence : «On va faire des séances sur un thème qui se suivent mais simplement sur quelques jours. Quand on en aura fini une, on en fera une autre sur un tout autre sujet. Cela ne donne aucune structure à l'élève, qui n'accumule pas les informations de manière chronologique. Ajoutez à cela la multiplication des activités (les travaux de groupe, les recherches au CDI, les films), cela rend impossible la saisie d'un savoir rationnel», analyse Philippe Nemo. «Le pédagogisme, c'est l'à-peu-près, le tâtonnement. Or, apprendre à lire, ce n'est pas tâtonner » , résume le linguiste Alain Bentolila en évoquant la « méthode globale » - ou « méthode idéovisuelle » - pour apprendre à lire, aujourd'hui largement battue en brèche. Cette méthode consiste non pas à déchiffrer par syllabe, mais à reconnaître globalement les mots. Le linguiste voit surtout l'aspect problématique de ce courant à l'aune de la place qu'il donne à l'erreur : «Tout tourne autour du statut que l'on donne à l'erreur. Constitue-t-elle un écart par rapport à la norme qu'il est préférable de surmonter ou l'erreur fait-elle partie intégrante de l'identité d'un enfant, et doit-elle ainsi être préservée ? » Telle est la question. Nombre d'intellectuels ont pointé les difficultés de cet enseignement tout en relevant les mauvais résultats de l'Hexagone dans les classements internationaux. Comme François-Xavier Bellamy, Jacques Julliard, historien et penseur de gauche, fustigeait « les pédagogistes inamovibles de la Rue de Grenelle ». Pis, alors que les réformes avaient pour objectif d'aider l'ensemble des Français, les inégalités se sont creusées au fil des ans : «La France, année après année, montre une augmentation considérable des écarts et du poids de la naissance sur les performances des élèves. On est parmi les pays d'Europe les plus inégalitaires. Les bons restent plutôt bons - même si leur niveau tend également à baisser -, mais les plus faibles deviennent de plus en plus faibles», détaille Alain Bentolila.

« Supériorité de la méthode syllabique »

Politiquement, Jean-Michel Blanquer, ministre de l'Éducation nationale, a été l'un des premiers à vouloir s'attaquer frontalement à ce qu'il estimait être des dysfonctionnements et avait souhaité réhabiliter les « savoirs fondamentaux ». L'ancien directeur général de l'Essec avait notamment investi les neurosciences pour défendre les méthodes qu'il préconisait : «Je me suis appuyé sur la connaissance scientifique et nous avons créé le Conseil scientifique de l'Éducation nationale. Tout cela a produit un effet de légitimation et de précision. Il y a des choses qui tombent sous le sens, comme la supériorité de la méthode syllabique, démontrée par diverses études », avait-il déjà détaillé auprès du Figaro. Mais à l'époque les syndicats avaient montré leur opposition : «Tout ceci prend du temps. Il y a encore l'idée trop présente qu'il ne faut pas être trop exigeant tout de suite », avait-il ainsi concédé. Pour Jean-Paul Brighelli, si le ministre de l'Éducation nationale possédait « tous les chiffres », il lui a surtout manqué « l'autorité ». Même constat concernant l'ambitieux Gabriel Attal et ses « groupes de niveau ». Sous leur pression, la Rue de Grenelle a dû rétropédaler. «L'éducation est cogérée par les syndicats : aucune décision ne peut être prise contre eux », analyse ainsi Philippe Nemo. Ce qui peut entraîner de nombreuses familles à inscrire leurs enfants dans les établissements privés qui font plus aisément de la verticalité et de l'autorité des principes à suivre, comme de la réussite une valeur cardinale à atteindre, quel qu'en soit le prix - comme, par exemple, la multiplication des examens le samedi matin.

Le débat sur le pédagogisme - «aujourd'hui très politisé et polarisé entre droite et gauche », note Claude Lelièvre - oppose donc régulièrement des syndicats majoritairement adeptes de ces méthodes et de tout ce qu'elles sous-entendent et des cabinets ministériels qui veulent s'en éloigner. «Aujourd'hui, la droite s'est approprié ce thème en le liant à l'idée d'une école décadente, qui doit revenir à une situation antérieure plus avantageuse », commente encore l'historien. Et pour sortir de l'impasse, les solutions semblent exigeantes et coûteuses politiquement. Car le temps de l'école est celui du temps long, note le linguiste Alain Bentolila. «Ce qui est terrifiant, c'est que les ministres qui se succèdent apportent avec eux leur lot d'idéologie et de préjugés, c'est-à-dire qu'ils font l'erreur de croire qu'ils vont changer fondamentalement l'éducation pendant leur mandat », assène le spécialiste. Et de trancher : « Il faudra qu'un homme d'État accepte de mettre en place des mesures dont il ne verra pas les résultats. »

Libération
vendredi 4 octobre 2024 1133 mots, p. 20

Idées/

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2 octobre 2024 - Libération (site web)

En m'excommuniant, Clémentine Autain illustre le vertige #MeToo

Caroline Fourest

Idées/

Caroline Fourest, autrice du «Vertige MeToo», répond point par point à la tribune de la députée de Seine-Saint- Denis publiée lundi dans «Libération», qu'elle qualifie de procès de Moscou si excessif qu'il la conforte dans le bien-fondé de son livre : dénoncer l'instrumentalisation que «la gauche Mediapart» fait du mouvement féministe et son incapacité à avoir des discours nuancés.

S i vous voulez tuer votre chien, dites qu'il est réactionnaire. Il y a si longtemps que la gauche sectaire utilise ce procédé pour excommunier ceux qui, à gauche, ne pensent pas comme elle. Après Ruffin et Roussel, c'est à mon tour si j'en juge par la tribune que Clémentine Autain me consacre dans Libé [daté du 30 septembre, ndlr]: «Caroline Fourest ou le vertige réactionnaire». En vrac, elle m'accuse de vouloir «casser la tête du mouvement #MeToo», de douter «des femmes» (serais-je à la fois réactionnaire et misogyne ?), et de «mettre à terre tous les soubassements de la parole libérée». Rien que ça. En réalité, ce procès de Moscou est si excessif qu'il donne tout son sens à mon livre et condense tout ce que je reproche à ce féminisme politicien et victimiste : d'instrumentaliser #MeToo et d'interdire la nuance.

Défendre les victimes de viols et de prédateurs, c'est le combat de ma vie, depuis mon premier signalement à 12 ans pour mettre à l'abri une amie violée par son père, plus tard lorsque j'ai soutenu mon amie Tristane Banon dans l'affaire DSK, les yézidies ou les victimes de Tariq Ramadan. Je le mènerai jusqu'à mon dernier souffle. Mon livre souhaite, de toute son âme, que les victimes continuent à parler, et qu'on les écoute. C'est une auditrice de France Inter qui, sans l'avoir lu, m'a opposé le ressenti au réfléchi. Pour me demander de me taire, et nous empêcher de penser ensemble l'après-#MeToo. Je crois, tout au contraire, qu'il faut réconcilier le ressenti et le réfléchi. Pour mieux nous écouter et nous protéger ensemble des retours de bâtons. «riposte graduée» Car, bien sûr, quand une victime me parle, je la crois. Ce n'est qu'au moment de médiatiser, de balancer un nom sur les réseaux, ou d'annuler socialement quelqu'un, que j'ose poser la question de la responsabilité et de la proportionnalité, en vue d'une «riposte graduée». Ce dialogue intérieur, entre mon ressenti féministe et mon métier de journaliste, me sert de fil rouge pour saluer la révolution #MeToo et m'interroger à voix haute sur l'après. Car oui, contrairement à Clémentine Autain, il m'arrive de douter. De penser qu'une «gifle» dans le cadre d'un divorce ne mérite pas la même sentence sociale, ni le même principe de précaution, que droguer une collègue ou sa femme pour la violer. Qu'Adrien Quatennens n'est pas Dominique Pelicot et ne présente pas le même danger. Loin d'invalider mon propos, le procès de Mazan tombe à pic pour nous le rappeler. Tout comme le procès Bedos nous rappelle qu'un réalisateur capable de propos agressifs et de gestes intrusifs en soirée, sous l'effet de l'alcool, n'est pas Harvey Weinstein.

A l'inverse du procès qui m'est fait, je crois au «continuum» des violences sexistes et sexuelles. Je plaide simplement, comme la justice, pour un continuum des peines en retour. Mettre sur le même plan l'offense et la violence sexuelle prend le risque de banaliser les agressions les plus graves. La pédo-criminalité, en particulier, exige un débat bien plus approfondi sur ses effets dévastateurs et ses schémas reproducteurs. Il y a urgence. Et l'on doit pouvoir le mener sans renoncer aux leçons d'Outreau. Dans le cas d'Ibrahim Maalouf, Clémentine Autain nie carrément les conclusions de l'instruction et son droit à retrouver une vie normale. Il n'est pas établi qu'il soit à l'origine de ce baiser, même s'il reconnaît le caractère «nauséabond» de cette situation. En revanche, il est établi que le musicien a tout fait pour sortir de cette situation et ne plus être seul avec elle. Mais voilà bien ce que je reproche à la gauche Mediapart : de nier ces précisions pour refuser d'adopter un traitement plus juste et plus gradué.

Concernant Judith Godrèche, j'ai soutenu sa parole contre le «trafic illicite de jeunes filles» auquel s'est livré Benoît Jacquot. Je vais juste un peu plus loin qu'elle, en interrogeant la responsabilité de ses parents. Elle me paraît plus grave que le procès intenté à ses anciens amis de cinéma. Que pouvaient-ils faire à l'époque ? La séparer contre sa volonté ? Lui interdire de tourner ? Cette question est-elle effacée parce que j'ai dit par erreur, sur BFM, qu'elle était mariée à Jacquot, alors que je voulais dire «comme mariée» ? Encore une fois, ce n'est absolument pas la libération de la parole que j'interroge, mais le passage au statut de procureur public, parfois intéressé et parfois disproportionné. Ce n'est pas la médiati- sation des violeurs que je conteste, au contraire je la souhaite, mais le féminisme à indignation variable qui invente une fausse «sérialité» en mettant sur le même plan une proposition déplacée et une agression caractérisée, s'acharne sur quelques célébrités pour des faits anciens, mais se désintéresse de grands prédateurs contemporains dès qu'ils sont «racisés». Il y a un désaccord… Dois-je rappeler à Clémentine Autain ce moment embarrassant où elle a défendu bec et ongles le militant pro-islamiste Taha Bouhafs, avant de concéder des accusations de violences sexuelles «d'une gravité que nous n'avons jamais rencontrée»… mais dont nous n'avons plus entendu parler une fois que La France insoumise a décidé de le reprendre dans ses rangs ! Comme nous n'avons plus entendu parler des accusations de comportements sexuels déplacés concernant Eric Coquerel. Dois-je mentionner que ce même camp a soutenu une campagne d'une violence inouïe contre une ministre, Chrysoula Zacharopoulou, accusée à tort de «viols» pour des examens gynécologiques pénibles ? Oserais-je rappeler que le mouvement de Clémentine Autain, Ensemble !, tenait tribune avec Tariq Ramadan après les attentats contre Charlie Hebdo, malgré mes alertes contre ce prédicateur misogyne ? Il y a un désaccord qui devrait nous mettre d'accord : cette divergence dans le féminisme est effectivement liée à des «gauches irréconciliables». J'appartiens à une gauche Zola, Camus et Charlie. Je refuse de recevoir des leçons d'humanité de la part de robespierristes qui ne voient aucun problème à guillotiner les coupables comme les innocents. Encore moins d'une gauche capable de taire les viols du 7 Octobre au nom de la «résistance». Je souhaite de tout mon coeur qu'une autre gauche, qu'un autre féminisme puissent être lus et entendus. Et je finis en faisant miens ces mots de Camus : «Nous luttons pour cette nuance qui sépare le sacrifice de la mystique, l'énergie de la violence, la force de la cruauté.»•

Encore une fois, ce n'est absolument pas la libération de la parole que j'interroge, mais le passage au statut de procureur public, parfois intéressé et parfois disproportionné.

L'Humanité
vendredi 4 octobre 2024 1253 mots, p. 11

« La gauche doit sortir des Trente Glorieuses »

Entretien réalisé par Emilio Meslet

Écologie Avec son nouvel essai, Sandrine Rousseau propose de questionner le « productivisme » pour tracer une voie vers un « nouveau modèle social ». Et appelle la gauche à plus de débats de fond pour construire une alternative crédible.

Qu'avez-vous pensé de la déclaration de politique générale du premier ministre et de l'austérité qu'il promet ? Barnier à Matignon, des ministres macronistes, un gouvernement sous surveillance du RN... Au regard de cette situation, pensez-vous que le Nouveau Front populaire (NFP) pouvait faire mieux ? Votre ouvrage se termine sur un mot : « espoir ». La gauche est-elle trop défaitiste ? Quel imaginaire opposez-vous à cette minorité et son récit clair et structuré, soutenu par de puissants relais d'opinion ? La gauche a-t-elle pris la mesure du défi écologique ? Depuis plusieurs semaines, se tient le procès des violeurs de Mazan, très médiatisé. Est-il, selon vous, un signe de la prise de conscience du mouvement #MeToo et que le patriarcat concerne vraiment monsieur Tout-le-Monde ?

Mi-septembre, la députée les écologistes publiait Ce qui nous porte. Comment nous pouvons éviter la catastrophe (le Seuil), un essai qui invite la gauche à construire un imaginaire libéré de l'héritage des Trente Glorieuses. Seul moyen, selon elle, de la relever et concurrencer le récit des libéraux et de l'extrême droite.

Qu'avez-vous pensé de la déclaration de politique générale du premier ministre et de l'austérité qu'il promet ?

C'est un chemin que nous pourrions emprunter avec une DS Citröen. Michel Barnier se met dans les pantoufles de Pompidou. Et dessine une politique anti-écologiste et productiviste. On se battra sur le budget. Ce n'est pas parce qu'il y a eu une confiscation de l'élection que le paysage politique est stable. Michel Barnier n'a pas vraiment de majorité. Quand il parle d'impôts, les uns menacent de ne pas voter ; quand il évoque l'immigration, les autres lui disent que ça suffit. Il ne faut pas surestimer sa capacité à tenir !

Barnier à Matignon, des ministres macronistes, un gouvernement sous surveillance du RN... Au regard de cette situation, pensez-vous que le Nouveau Front populaire (NFP) pouvait faire mieux ?

Sans doute, mais le NFP n'est en rien responsable de la situation, qui est du seul fait d'Emmanuel Macron. Il n'a pas voulu lâcher le libéralisme, quitte à faire une alliance avec l'extrême droite. Il n'a aucun scrupule à participer au désistement républicain, puis d'être l'allié tacite du RN. La Ve République ne permet pas de protéger les Français contre un président qui refuse de perdre.

Votre ouvrage se termine sur un mot : « espoir ». La gauche est-elle trop défaitiste ?

Elle doit faire son autocritique sur les Trente Glorieuses, ne pas être tétanisée par le fait d'en sortir. Le programme du NFP est une relance keynésienne par la consommation. Il nous faut proposer un nouveau modèle social. Par exemple, sur le travail : nous voulons bosser mieux. Cinquante pour cent des salariés envisagent une reconversion ; il y a 500 000 burn-out par an ; 43 % des gens expriment une souffrance sévère ou aiguë au travail : on ne peut pas continuer ainsi. Les rapports entre humains, aux animaux, à la terre, à la religion évoluent, sans prendre l'aspect de grands mouvements sociaux, mais le changement de valeur est réel. Lorsqu'on se plonge dans les enquêtes sociologiques, on voit que le racisme et le sexisme diminuent, même si ce n'est pas aussi rapide qu'espéré. La société française n'est ni réactionnaire ni nostalgique : elle a un train d'avance sur un monde politique dépassé. La différence entre ce que pense la société - même le Medef veut de l'immigration - et ce qui est dit dans les médias est telle que ça va finir par craquer. Nous sommes face à une minorité radicalisée qui monopolise le débat public.

Quel imaginaire opposez-vous à cette minorité et son récit clair et structuré, soutenu par de puissants relais d'opinion ?

Nous le construisons en même temps que la société. Je propose de s'interroger sur le gratuit (que sort-on de la sphère marchande ?), sur le temps, sur la fierté, sur la cohésion sociale... C'est le récit d'une société apaisée où il est possible de s'émanciper autrement que par la consommation. Cette tectonique des plaques est en cours et crée des frictions. Aujourd'hui, le NFP, comme la Nupes avant lui, est présenté comme une alliance électorale. Nous sommes au coeur d'une opposition stérile entre gauche de gouvernement et gauche de rupture, sans qu'on sache vraiment ce que ça veut dire. Pour incarner un récit solide et durable, la gauche doit affronter ses différences dans des débats ouverts. Par exemple, sur la question du productivisme ou de la gratuité, tout le monde n'aura pas la même réponse, mais si on échange, on progresse ensemble. Sinon, nous ne ferons que l'addition de nos voix sans créer l'élan nécessaire. Et nous ne gagnerons pas.

Pour les libéraux et l'extrême droite,

vous êtes un épouvantail ; à gauche,

certaines polémiques ont irrité vos partenaires.

Au fond, quelle est votre stratégie politique ?

Je veux créer un espace politique de la gauche. Nous sommes trop enfermés, soit dans le commentaire de ce qui se passe à droite et à l'extrême droite, soit dans nos divisions et les procès d'intention. Cette camisole politique nous empêche de développer une véritable alternative. Réfléchissons à ouvrir le champ : il nous fait dicter le tempo, s'imposer comme la norme et créer de l'enthousiasme.

La gauche a-t-elle pris la mesure du défi écologique ?

Pas du tout. Est encore présente l'idée que nous pourrons nous adapter. Mais on ne s'adapte pas quand l'eau monte d'un mètre. L'urgence est de mettre tous nos moyens dans la protection et l'évitement. Le programme du NFP n'est pas assez écologique. Il faut diminuer les cadences. Nous sommes face à un choix : pensons-nous que la technologie nous sauvera, ou qu'il faut ralentir ? Revenons à des savoir-faire humains, aujourd'hui largement dévalorisés. On entend souvent que l'écologie, c'est la réindustrialisation. Je suis en désaccord. La transition, c'est l'artisanat, ceux qui réparent.

Depuis plusieurs semaines, se tient le procès des violeurs de Mazan, très médiatisé. Est-il, selon vous, un signe de la prise de conscience du mouvement #MeToo et que le patriarcat concerne vraiment monsieur Tout-le-Monde ?

C'est la banalisation du viol et la démocratisation de la lutte contre le viol. Il faut comprendre que Mazan est une très petite ville. Ce n'est pas Paris, mais Dominique Pelicot a trouvé près de 100 hommes prêts à violer une femme inconsciente. Cela dit quelque chose de la banalité absolue et du quotidien du patriarcat, de la domination et de la prédation. En rendant public son procès, Gisèle Pelicot nous permet de toucher du doigt le caractère non exceptionnel du viol et de sortir du récit qui enfermait #MeToo, à savoir une somme de mises en lumière de cas individuels. Mazan nous oblige à questionner le patriarcat là où l'extrême droite veut nous envoyer, avec Philippine, sur le questionnement de l'immigration.

Libération
vendredi 4 octobre 2024 355 mots, p. 13

AUTRE

Crèches privées : Victor Castanet publie des documents compromettant Aurore Bergé

AFP

AUTRE

Une «copine» qui sera «très aidante», des «alliés»… L'éphémère ministre des Solidarités et des Familles (elle ne sera restée que six mois en poste) Aurore Bergé ne tarissait pas d'éloges pour les lobbyistes du secteur des crèches privées. Au sujet de cette collusion compromettante pour une membre du gouvernement, révélée dans le livre de Victor Castanet les Ogres, la désormais députée macroniste avait balayé les faits d'un revers de la main et annoncé porter plainte contre l'auteur : «C'est de la rumeur et de la diffamation.» Jeudi, sur France Info, le journaliste d'investigation a riposté en révélant les preuves de ce qu'il avance. «J'ai un certain nombre de documents pour montrer qu'il y a un an, quand il y a eu un début de scandale, il y a eu une entente entre Aurore Bergé […] et Elsa Hervy, déléguée générale de la fédération pour étouffer l'incendie et s'épargner mutuellement», avance le journaliste.

Ces pièces à conviction sont au nombre de trois : un échange de mails entre Elsa Hervy et les membres du cabinet de la ministre, où ces derniers sont étonnés de la gentillesse de la lobbyiste envers Bergé, qui répond : «C'est une copine :) Elle sera très aidante avec moi.» Puis deux captures d'écran de conversation sur WhatsApp. L'une où Elsa Hervy indique obéir au ministère ; l'autre entre les membres du cabinet d'Aurore Bergé, qui se transfèrent un message dans lequel la ministre parle des membres du lobby du secteur comme de ses «meilleurs alliés». Quel intérêt pour chacune des parties ? Pour le lobby des crèches privées, être en capacité de «contrôler, de copiloter les annonces de la mi- nistre, estime Victor Castanet. Ils vont d'ailleurs transmettre des éléments de langage à la ministre qu'elle va retranscrire lors de ses interventions». Et pour la ministre, une image impeccable : «Les différents membres de la crèche privée n'ont émis aucune critique à l'endroit de la ministre et ont soutenu sa politique alors même qu'ils avaient beaucoup de choses à dire sur la politique de petite enfance du gouvernement», développe-t-il. En bref selon le journaliste, «un pacte de non-agression».

Aujourd'hui en France
Edition Principale
Notre Époque, vendredi 4 octobre 2024 722 mots, p. AUJM10
Aussi paru dans
4 octobre 2024 - Le Parisien

« Un plan contre les violences sexistes avant fin novembre »

Exclusif|La secrétaire d'État Salima Saa nous annonce la création d'une cellule d'urgence afin de trouver rapidement des mesures contre les violences faites aux femmes.

Propos recueillis parChristine Mateus

Meurtre de Philippine par un suspect déjà condamné pour viol, procès de la soumission chimique à Mazan... le secrétariat d'État chargé de l'Égalité entre les femmes et les hommes du gouvernement Barnier est sous le feu des projecteurs. Et c'est une inconnue du grand public, Salima Saa, 53 ans, qui en a pris la tête. Cette ancienne cadre du privé insiste sur la nécessité d'agir vite.

Lors de son discours de politique générale, mardi, le Premier ministre a martelé « qu'il n'y aura aucune tolérance à l'égard des violences faites aux femmes ». Quels seront vos outils pour les prévenir ?

SALIMA SAA. Je suis assez fière d'appartenir à un gouvernement où la première chose que le Premier ministre exprime, devant l'Assemblée nationale, c'est, en effet : zéro tolérance. Cela veut dire qu'il y a urgence. Nous devons tous nous mobiliser. Je vais lancer, dans les jours qui viennent, une cellule d'urgence gouvernementale pour trouver des mesures simples et concrètes afin d'agir rapidement. Inutile d'être 50 autour de la table. Je veux travailler avec mes collègues car c'est un sujet transversal et, bien sûr, avec les parlementaires. Je veux réunir un panel d'experts de la justice, de l'éducation, des associations de victimes, mais aussi féministes, familiales... Je veux aussi des experts espagnols autour de cette table car ils sont pionniers en la matière. Le 25 novembre, Journée internationale pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes, je veux qu'un plan de bataille soit arrêté.

Le procès des viols de Mazan a mis en lumière la soumission chimique. Avant la dissolution, une mission gouvernementale menait des consultations pour améliorer la prévention et mesurer l'ampleur du phénomène.

J'ai rencontré la députée Sandrine Josso (elle-même victime en 2023) qui a été chargée de cette mission. Elle m'a notamment parlé de la nécessité de diffuser des kits de prévention. Je trouve l'idée très intéressante. Quand je vois des jeunes filles qui ont peur, quand elles sortent, que quelqu'un vienne glisser quelque chose dans leur verre, il faut qu'on puisse les rassurer.

Vous vous êtes prononcée en faveur de l'application de la loi prévoyant trois séances d'éducation à la vie affective et sexuelle par an, du primaire au lycée. Seuls 15 % des établissements le font...

Ces séances font partie de l'arsenal de prévention en apprenant aux élèves le respect de l'autre et le consentement. Certains opposants disent que c'est à la famille de s'en occuper, mais toutes ne le font pas. C'est donc, aussi, une question de justice sociale que de l'appliquer

Lorsque vous avez été nommée, certains se sont inquiétés de votre manque d'actions militantes sur les questions d'égalité femmes-hommes. Êtes-vous légitime ?

Si j'ai un fil conducteur dans ma vie, c'est d'avoir toujours été au contact de femmes battantes. En premier lieu, ma mère et ma grand-mère. Je pense l'être aussi. C'est pourquoi je me battrai pour ces sujets. J'ai aussi été impliquée, très jeune, dans des associations, notamment d'accompagnement des veuves de harkis. Je suis moi-même fille de harki.

Vous venez plutôt du monde de l'entreprise...

Et j'ai été confrontée, comme beaucoup de femmes, au plafond de verre. J'ai travaillé dans le monde de l'industrie qui est très masculin. Je sais ce que c'est que d'être la seule femme dans une réunion. Mais j'ai aussi eu l'honneur d'être préfète en Corrèze. Un territoire rural où j'ai côtoyé nombre de femmes agricultrices qui doivent faire face à d'autres problématiques, comme l'impossibilité de partir en cas de violences dans le couple. Enfin, j'ai été présidente d'un établissement public qui s'appelait l'Agence nationale pour la cohésion sociale et l'égalité des chances. Dans ce cadre, j'ai plutôt été au contact des femmes des quartiers, très actives dans le milieu associatif. La jeunesse aussi, avec des jeunes filles que j'ai à coeur d'accompagner. J'ai fait des études scientifiques où elles sont encore trop peu nombreuses. Il faut renverser cette tendance qui les exclue des postes d'avenir comme ceux du numérique ou de la cybersécurité. Voilà mon parcours, voilà pourquoi je suis légitime.

Le Figaro, no. 24918
Le Figaro, vendredi 4 octobre 2024 172 mots, p. 1

Une

Hausse d'impôts : tensions dans la coalition Barnier

En rompant avec le dogme présidentiel de la stabilité fiscale, le premier ministre s'est attiré les foudres de ténors macronistes, dont Gérald Darmanin, qui menace de ne pas voter le budget.

La tension est montée d'un cran, jeudi, à une semaine de la présentation par Michel Barnier du budget 2025. Alors que son ministre, Laurent Saint-Martin, précisait les contours de la « contribution exceptionnelle » souhaitée par le gouvernement, qui sera réservée aux 0,3 % des ménages les plus riches, Gérald Darmanin a lancé la fronde des macronistes contre ces hausses d'impôts. L'ancien ministre, redevenu député, juge le projet de budget « inacceptable » et menace de ne pas le voter en l'état. Il pointe l'absence d'ambition réformatrice du gouvernement et craint que l'effort fiscal ait des répercussions sur les plus modestes. Selon le sondage Odoxa-Backbone pour Le Figaro, si 77 % des Français se disent favorables aux hausses d'impôts pour les entreprises et les plus aisés, 71 % redoutent qu'elles finissent à terme par toucher l'ensemble des ménages.

Le Monde
International, vendredi 4 octobre 2024 866 mots, p. 7
Aussi paru dans
2 octobre 2024 - Le Monde (site web)
3 octobre 2024 - La Matinale du Monde

Présidentielle en Tunisie : le parti Ennahda autorisé mais affaibli

La formation islamo-conservatrice subit à nouveau la pression des autorités depuis que le président s’est arrogé les pleins pouvoirs

Monia Ben Hamadi

Tunis - correspondance - A 58 ans, Ahmed Gaaloul vit son deuxième exil à Londres. Comme lui, des dizaines de responsables et de membres du parti islamo-conservateur Ennahda ont quitté la Tunisie depuis que le président Kaïs Saïed s’est arrogé les pleins pouvoirs, le 25 juillet 2021. D’autres, à l’instar de Rached Ghannouchi, leader historique du mouvement, sont en prison.

Déjà réprimé sous les régimes de Habib Bourguiba (1957-1987) et de Zine El-Abidine Ben Ali (1987-2011), où le parti était condamné à la clandestinité, Ennahda est aujourd’hui affaibli par celui de M. Saïed, dans un contexte de pression croissante sur l’opposition. Ancien ministre, député et membre du bureau exécutif d’Ennahda, Ahmed Gaaloul a quitté la Tunisie une première fois dans les années 1990 pour éviter la répression de M. Ben Ali. Il y est retourné après la chute de celui-ci, en 2011, et a alors repris ses activités au sein de son parti, désormais légalisé.

Dix ans plus tard, Kaïs Saïed est au pouvoir. Après le coup de force de juillet 2021, M. Gaaloul se retrouve rapidement visé par les autorités. Interdit de quitter le territoire en décembre de la même année, il parvient néanmoins à partir en février 2022. « C’est à ce moment-là que j’ai décidé de ne plus revenir. Nous avons aussi estimé que certains membres de la direction devaient rester à l’étranger pour continuer nos activités », explique-t-il, qualifiant ce second exil de « traumatisme ».

Selon Ennahda, une cinquantaine de cadres du parti ont été arrêtés depuis le 25 juillet 2021. Parmi eux, Ali Larayedh, ancien premier ministre et vice-président d’Ennahda, placé en détention en décembre 2022, ainsi que Noureddine Bhiri, ancien ministre de la justice, arrêté en février 2023.

Les militants visés

En avril de la même année, le régime de Kaïs Saïed intensifie encore sa répression en arrêtant Rached Ghannouchi. Comme de nombreux autres opposants, M. Ghannouchi est accusé de complot contre la sûreté de l’Etat. Simultanément, le ministère de l’intérieur ordonne la fermeture du siège et de l’ensemble des bureaux d’Ennahda en Tunisie, tandis que les comptes bancaires du mouvement sont gelés.

En septembre, à l’approche de l’élection présidentielle, dont le premier tour est prévu le 6 octobre et dont M. Saïed est le grand favori, Ennahda a dénoncé l’arrestation d’une centaine de militants, de cadres régionaux et de sympathisants, y compris des femmes et des hommes âgés, parfois anciens prisonniers sous le régime de M. Ben Ali.

Pour la première fois depuis que Kaïs Saïed s’est octroyé les pleins pouvoirs, ce sont cette fois des militants de second plan qui sont pris pour cible. « La stratégie du régime semble être de neutraliser les capacités d’Ennahda en vue de l’élection présidentielle. Ils craignent que le parti, qui n’a pas donné de consignes de vote, active sa machine pour faire élire un autre candidat », estime Hamza Meddeb, chercheur au Carnegie Middle East Center.

Malgré ces vagues successives de répression, Ahmed Gaaloul souligne que la situation actuelle n’est pas la même que sous Zine El-Abidine Ben Ali, lorsque des milliers de militants d’Ennahda étaient emprisonnés et torturés. Bien qu’affaibli, le parti n’est pas contraint à la clandestinité et reste légal, même si ses moyens d’action sont extrêmement limités. « Aujourd’hui, nous nous organisons et communiquons principalement à distance », explique-t-il.

Largement vainqueur des premières élections libres en Tunisie, en 2011, Ennahda a joué un rôle central dans les différentes coalitions gouvernementales entre 2011 et 2021, malgré sa perte progressive de popularité. En difficulté à la présidentielle de 2019, avec l’élimination de son candidat dès le premier tour, il a décidé de soutenir Kaïs Saïed, un juriste antisystème sans passé électoral ni réel programme politique. Un choix que le parti va rapidement regretter.

Dès 2021, dans un climat politique délétère aggravé par l’épidémie de Covid-19, Kaïs Saïed, jouissant d’une opinion publique favorable, durcit le ton à l’égard d’Ennahda. Le parti est notamment accusé d’avoir contribué à la dégradation du pays durant ce que les partisans de M. Saïed appellent la « décennie noire ».

Ennahda est également affaibli par des divisions internes et unevague de démissions. « Beaucoup ont pensé que la prise des pleins pouvoirs par Kaïs Saïed était un coup contre Ennahda uniquement, d’où une réaction insuffisante face à cette dérive autoritaire, déplore Ridha Driss, membre du bureau exécutif d’Ennahda, exilé à Paris. Mais, aujourd’hui, beaucoup reconnaissent qu’il s’agissait d’un coup d’Etat, un coup fatal pour la démocratie. »

Depuis, le parti a choisi de faire profil bas, tout en s’associant à d’autres mouvements d’opposition dits « démocrates ». Une stratégie qui vise à protéger ses militants de la répression et à éviter de raviver les ressentiments d’autres formations politiques à son égard. « Trois ans plus tard, Ennahda n’est plus isolé. Contrairement à l’époque de M. Ben Ali, Kaïs Saïed a uni les opposants contre lui » , conclut Hamza Meddeb.

L'Humanité
vendredi 4 octobre 2024 1483 mots, p. 2

Dans les kibboutz, le difficile retour à la vie

Pierre Barbancey

Israël Ceux qui ont fait le choix de rester dans les villages attaqués le 7 octobre 2023 sont toujours partagés entre la peur et la colère. Pour certains, il faut « tuer le Hamas » ; rares sont ceux qui osent encore parler de paix.

Netiv HaAsara, kibboutz Nir Am, kibboutz Réïm (Israël), envoyé spécial.

Le 6 octobre, Roni Keidar dînait chez son fils, Yoel. Un grand repas familial, ils étaient vingt-neuf. Un moment convivial dans un lieu enchanteur avec, à quelques pas de là, la mer. Netiv HaAsara ressemble à un village de vacances pour une communauté de 900 personnes. Seule ombre au tableau, un grand mur de béton, dernier rempart, après trois lignes de clôture, qui sépare Netiv HaAsara de la bande de Gaza. De quoi se sentir protégé et éviter toute incursion dans ce havre qui se veut de paix. Ce soir-là, Roni était particulièrement heureuse. Son éditeur venait de la prévenir que son livre On the Border of Hope (À la frontière de l'espoir), où elle raconte les engagements de sa vie, était prêt.

Mais, le lendemain, ce 7 octobre, tout bascule. Roni, comme tous les habitants du village, est réveillée par les sirènes d'alerte, signal de tirs de roquettes. Très vite, c'est l'horreur. Venus de Gaza en paramoteurs - ce qui leur a permis de franchir le mur -, les assaillants s'emparent du village. Roni et son mari, Ovadia, resteront douze heures dans leur pièce sécurisée. Vingt et un habitants de Netiv HaAsara sont tués.

Le traumatisme est d'autant plus profond pour cette septuagénaire qu'elle est, comme elle le dit encore aujourd'hui, « une militante de la paix ». À ce titre, elle était en relation avec le Gaza Youth Committee, avec lequel elle organisait des webinars (conférences en ligne). « Nous parlions de la situation et de la façon dont, si nous nous écoutons les uns les autres, il est probable que nous trouvions une façon de vivre côte à côte », souligne-t-elle. Sous son impulsion, son village - le plus proche de la bande de Gaza - a fait de la paix un symbole. « Chemin pour la paix », peut-on lire sur le dernier mur qui fait face au territoire palestinien. C'est là que sont désormais commémorés les morts du 7 octobre. Vingt et un oliviers y ont été plantés.

Dans le vaste salon de son fils, Yoel, qui nous reçoit, elle raconte. Alors qu'elle se trouvait dans un abri avec son époux pendant l'attaque, elle recevait des messages sur son téléphone portable d'amis à Gaza, inquiets pour elle. « Rien, rien du tout ne peut justifier ce qu'ils ont fait. Mais je sais ce qu'ils vivent. Ils ont été blessés, désillusionnés, désespérés. Et les gens désespérés sont dangereux car ils n'ont plus rien à perdre », souligne-t-elle. Et pour bien se faire comprendre, elle enchaîne aussitôt : « Nous n'avons pas d'autre choix que de vivre côte à côte. Nous devons réaliser qu'eux et nous allons rester. »

« Nous étions confiants, notre armée est si forte »

Yoel, aujourd'hui à la retraite après une carrière de militaire, père de quatre enfants dont l'un est à l'armée, vit également à Netiv HaAsara. Casquette de base-ball sur la tête, allure sportive de l'ancien soldat, il affirme aussi être « pour la paix », mais il le décline différemment. « On leur a donné Gaza, regardez ce qu'ils en ont fait ! » assène-t-il, condescendant, en référence au démantèlement des colonies décidé par Ariel Sharon en 2005. « On ne peut pas partir de la Cisjordanie, il se passerait la même chose. » Et pourtant, le même, avec une sincérité désarmante, confie : « Si je vivais sous blocus, je serais comme les Palestiniens. » Yoel se félicite qu'un mécène milliardaire ait installé, après le 7 octobre, un poteau géant au sommet duquel flotte le drapeau israélien, «   le plus grand du pays ! Ainsi, poursuit-il, d'où qu'ils soient dans la bande de Gaza, nos soldats peuvent le voir ». Yoel a décidé de rester vivre dans ce village où n'apparaissent plus les traces du drame. Roni, elle, n'y arrive plus.

À l'entrée du kibboutz Nir Am (le « champ de la nation », en hébreu), sur le portail métallique jaune, des photos d'otages toujours retenus à Gaza sont placardées. Le hameau n'a plus de kibboutz (littéralement « ensemble ») que le nom. Finie l'expérience collective telle que la voulaient les grands-parents de Ruti Mana, qui ont construit le kibboutz en 1943 après leur arrivée de Moldavie et où, tout comme sa mère, elle est née.

« Les premières roquettes sont tombées en 2000 », se souvient Ruti, qui porte, autour du cou, une plaque d'identité militaire. « Ça n'a pas commencé le 7 octobre. » Mais cette fois, l'ampleur a été surprenante. Réfugiée dans une pièce sécurisée avec sa famille, elle entendait tirer, ce jour-là, sans vraiment savoir ce qui se passait. Les combats ont duré plusieurs heures. Mais, aujourd'hui encore, Ruti ne décolère pas, notamment contre la passivité de l'armée, qui a mis des heures à intervenir. « Il y a des équipes chargées de surveiller sur des écrans tout ce qui se passe à la frontière avec Gaza. Trois semaines avant, nous avions entendu des bombes exploser, mais on nous a dit que c'était rien. »

Entre le 5 et le 7 octobre 2023, les habitants de Nir Am (350 à présent, contre 450 auparavant) ont effectivement détecté beaucoup d'activité de l'autre côté de la barrière de sécurité. « Nous étions confiants, notre armée est si forte... » regrette Ruti Mana. « Comment se peut-il que rien n'ait été signalé alors que des exploits électroniques ont été faits pour tuer Nasrallah ! le leader du Hezbollah libanais - NDLR) » Colère encore lorsqu'elle évoque « un député du parti de Bezalel Smotrich (ministre d'extrême droite - NDLR) qui avait décidé, pour Souccot - la Fête des cabanes -, d'en construire une près de Huwara (village palestinien en Cisjordanie - NDLR). Une partie de l'armée avait été envoyée là-bas, en renfort ! » Cette fois-là, les habitants se sont organisés pour repousser l'attaque. Dans la couveuse à poussins à l'extérieur, les murs portent encore de nombreux impacts de balles. Un travailleur bédouin y a été tué.

un tourisme de « résilience »

Ruti ne regarde jamais les informations. « Ils parlent, ils parlent et, à la fin, on ne sait rien », soutient-elle. En revanche, selon son expression, « en 2005, Sharon a donné Gaza aux Palestiniens ». Elle qui, après l'attaque du 7 octobre, « essaie de vivre, d'être dans la routine », se félicite de ce que « Netanyahou a fait au Nord ». Quant à Gaza, il faut « d'abord relâcher les otages, le reste importe peu ».

À quelques dizaines de mètres, Patrick Cohen, installé en Israël depuis plus de quarante ans, essaie lui aussi de « vivre et d'être dans la routine ». Il est revenu dans sa maison, il y a quelques jours, le 15 septembre, après avoir passé plus de dix mois dans un hôtel avec sa femme et les deux fils qui lui restent. Le troisième, Ziv, 26 ans, a été tué alors qu'il se trouvait au festival Nova. Une blessure inguérissable et une grande lassitude que cet homme de 59 ans dissimule par pudeur mais dont on sent le poids, à son regard : « Le Hamas n'a pas le droit de faire ça. » Pas de haine en lui. Comme il le dit : « Le soleil, un peu de vent, la tranquillité. C'est ce qu'on veut. Qu'on nous laisse vivre. Il y a de la terre pour tout le monde. » Patrick Cohen a la parole bonhomme. Il reconnaît qu' « il y a des extrémistes partout, même en Israël », et qu' « on n'a rien à faire là-bas », en évoquant la Cisjordanie. Il est même « prêt à changer d'endroit si c'est pour la paix au Moyen-Orient. » Et d'ajouter : « Les gens ont besoin les uns des autres, peu importe qu'ils soient palestiniens, il faut le comprendre. On ne peut pas exterminer 2 millions de personnes ! » Ce qui ne l'empêche pas de déclarer : « Mais, si les Palestiniens ne sont pas prêts à changer, alors on ne leur doit rien. »

Sur la route 232, près du kibboutz Réïm, un chemin de terre mène à l'endroit où se déroulait la rave-party du festival Nova. Le 7 octobre au matin, 360 jeunes y ont été tués ; une quarantaine, kidnappés. Des centaines de photos le rappellent. De nombreux militaires sont là, arme en bandoulière, mais également des visiteurs venus comme en pèlerinage. La ville de Sdérot y organise même des « visites de résilience », mettant en relation des groupes de visiteurs avec des survivants qui partagent leur expérience de cette journée en enfer. Si la question mémorielle est légitime, ce nouveau type de tourisme risque fort d'alimenter une volonté de vengeance, déjà très présente en Israël. Il reste tout de même des Israéliens, peu, pour penser différemment, à l'instar de Roni Keidar, qui porte toujours une colombe de la paix en pendentif. « Je crois que nous avons le droit d'être ici, mais je comprends aussi que ce n'est pas seulement ma place, c'est aussi la place d'un autre peuple. »

Le Figaro, no. 24918
Le Figaro, vendredi 4 octobre 2024 555 mots, p. 2

Politique

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3 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

CHRONIQUE CONTRE-POINT

Ce que signifie le signal d'alarme de Gérald Darmanin

Tabard, Guillaume

Sous la querelle des impôts, il y a un enjeu de crédibilité politique. Pour l'heure, seul le constat fait l'unanimité : un dérapage des déficits et une envolée de la dette qui obligent à des mesures de redressement drastiques. Mais en annonçant vingt milliards d'impôts en plus, Michel Barnier fait-il oeuvre de vérité ? Ou prend-il le risque de froisser sa majorité d'abord, les Français ensuite ?

Bien décidé à faire parler de lui comme député autant que comme ministre, Gérald Darmanin a jeté un pavé dans la mare en menaçant de ne pas voter le budget. Pour avoir vendu la mèche des intentions fiscales du nouveau premier ministre, l'ancien ministre de l'Intérieur avait déjà semé le trouble et perdu sa place au gouvernement. Il n'avait eu que le tort de dire la vérité trop tôt.

Depuis, Michel Barnier s'est efforcé de reprendre le contrôle d'un débat qui menaçait de lui échapper. D'une part en soulignant que la réduction des déficits sera d'abord, et aux deux tiers, affaire d'économies, c'est-à-dire de baisses de dépenses, et subsidiairement, de recettes nouvelles. Et d'autre part en limitant la pression sur les particuliers au moins de 1 % des Français gagnant plus de 500 000 euros par an.

A priori, le chef du gouvernement peut compter sur le soutien de l'opinion. « Faire payer les riches » est d'autant plus populaire que personne ne se définit de soi-même comme riche. Le message : « Les efforts, c'est les autres » sonne de manière rassurante. Sauf qu'il faut lire notre sondage Odoxa tout entier. Dans une proportion identique, les Français qui approuvent la potion Barnier d'aujourd'hui pensent qu'elle ne suffira pas et que, tôt ou tard, les hausses d'impôts finiront par toucher tout le monde.

Gérald Darmanin fait donc le pari que l'arme fiscale sera à la fois insuffisante et donc rejetée à court terme. C'est vrai que les impôts ont toujours été vantés à gauche et dénoncés à droite. Et qu'il est paradoxal pour un premier ministre issu du LR et des ministres de Bercy macronistes de porter un « choc fiscal » sans précédent depuis les années Hollande. Barnier avait-il d'autres solutions ? Pour l'heure, les 40 milliards d'économies recherchées par l'exécutif ne sont qu'un chiffre. Mais, très vite, il va se transformer en autant de motifs d'impopularité, de colère ou de réactions corporatistes lorsqu'il faudra détailler les coups de rabot ; en particulier dans les dépenses sociales. On imagine le risque d'explosion sociale si l'effort semblait épargner les plus riches.

Mais les 20 milliards ne se trouveront pas uniquement chez les plus riches. Si le macronisme au pouvoir ne peut s'exonérer de sa part de responsabilité dans la dégradation des finances publiques - et Barnier, on l'a vu dans sa réponse à Gabriel Attal, use de l'argument du « l'héritage » -, la politique de l'offre et la stabilité de la politique fiscale ont contribué à l'attractivité des entreprises et à la baisse du chômage. L'augmentation de l'IS ou la suppression d'allégements de charges rompent, de fait, avec cette stabilité. Alors que d'Édouard Philippe à Laurent Wauquiez en passant par Gabriel Attal, ses rivaux s'interdisent de porter le fer publiquement contre Michel Barnier, Gérald Darmanin se pose par avance en gardien de la défense du meilleur des intuitions de la droite et de l'action du macronisme. G. T.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, vendredi 4 octobre 2024 599 mots, p. AUJM5
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3 octobre 2024 - Le Parisien (site web)
4 octobre 2024 - Le Parisien

Michel Barnier promet des décisions « difficiles » mais « justes » sur le budget

Le nouveau Premier ministre était l'invité de l'émission politique de la chaîne France 2, ce jeudi soir, afin de faire de « la pédagogie » auprès des Français sur sa déclaration de politique générale.

Quentin Laurent

Sévère mais juste : voilà l'image qu'a voulu renvoyer Michel Barnier, ce jeudi soir, pour sa première intervention télévisée depuis sa déclaration de politique générale, mardi. Invité de l'émission politique de France 2, le Premier ministre a pu, pendant quarante-cinq minutes, balayer plusieurs sujets de la politique de son gouvernement, en revenant plus particulièrement sur le budget et les hausses d'impôts. Un sujet qui électrise les débats depuis plusieurs jours.

« Nous allons demander un effort aux plus grandes entreprises qui font plus de 1 milliard d'euros de chiffre d'affaires, un effort exceptionnel temporaire », a ainsi détaillé le Premier ministre sur France 2, ce qui pourrait concerner environ 300 entreprises en France selon lui. Une « taxation exceptionnelle » pourrait s'étaler sur « un an, peut-être deux ans », a-t-il poursuivi, ajoutant que ce serait au Parlement d'en décider et de l'inscrire dans la loi.

Darmanin « ne votera pas d'augmentation d'impôts »

Dès sa nomination à Matignon, Michel Barnier avait émis de ses voeux une plus grande « justice fiscale ». Concernant les particuliers, cette participation exceptionnelle se fera par un « dispositif fiscal sur les très hauts revenus », chiffré selon lui à partir de 500 000 € par an pour un ménage, « mais pas en dessous ». Cela devrait permettre de « récupérer 2 milliards d'euros », selon lui.

Ces derniers jours, la perspective de toute hausse d'impôt, même temporaire, a braqué une partie de la classe politique, dont l'ex-majorité présidentielle, globalement opposée à cette idée. Ce jeudi matin, c'est l'ex-ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin en personne qui est monté au créneau. « Je ne voterai pas une augmentation d'impôts », a ainsi affirmé le député du Nord sur Franceinfo. « Ça devient contraire à ce que nous avons fait depuis très longtemps », a-t-il poursuivi, assurant que cela aboutirait à une hausse du chômage. « On retourne dans l'ère socialiste de François Hollande », a encore pilonné Darmanin.

Pas de quoi décontenancer Barnier, visiblement. « On verra s'il a de bonnes idées pour trouver d'autres solutions dans de mêmes proportions. Je serai ouvert », a-t-il commenté, jeudi soir, dans un ton qui lui est désormais caractéristique : mi-diplomate, mi-sec.

« Si on n'y parvient pas, on utilisera le 49.3 »

« C'est un effort justifié, mais qui ne me fait pas plaisir. Je ne veux pas être populaire, mais responsable », a poursuivi le Premier ministre, défendant un budget et des décisions « difficiles » mais « justes ». Et d'affirmer avoir une seule « angoisse » : « la crise financière » dont « les plus faibles » payent toujours plus le prix. Autres mesures évoquées : la fusion de certains services publics, une allocation sociale unique, ainsi que le non-remplacement systématique des « fonctionnaires qui ne sont pas en contact direct avec les citoyens » - comprendre employés à des tâches le plus souvent administratives.

Interrogé sur l'espoir de faire voter un tel budget, Michel Barnier a rappelé que ce serait difficile. « On verra si on y arrive. Et si on n'y parvient pas, on utilisera le 49.3, qui est un outil de la Constitution », a-t-il clairement affirmé. Une procédure qui vise à faire passer des textes, en engageant la responsabilité du gouvernement. Et qui ouvre la possibilité aux députés de le renverser. L'hôte de Matignon a souligné que s'il était soutenu par un « socle minoritaire », il n'existait pas non plus de majorité évidente « contre » son budget. Ce dernier doit être présenté la semaine prochaine en Conseil des ministres, son examen dans l'hémicycle de l'Assemblée débutera le 21 octobre.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, vendredi 4 octobre 2024 784 mots, p. AUJM4
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3 octobre 2024 - Le Parisien (site web)
4 octobre 2024 - Le Parisien

Une communication qui patine

Alors que Michel Barnier avait demandé à ses ministres de ne pas faire de « l'esbroufe », les sorties dans la presse, parfois non contrôlées, se sont multipliées.

Ludwig Gallet et Quentin Laurent

Il n'aura donc fallu qu'un peu plus de dix jours pour remettre les points sur les i. Ce jeudi matin, à 9 h 30, les conseillers en communication ont tous été convoqués par Matignon afin de réfléchir collectivement à la bonne manière de s'adresser aux médias. « Les oreilles ont un peu sifflé », assure un participant. Matignon a voulu rappeler qu'il fallait de la « solidarité » entre les ministères, invitant à mettre les « ego » de chacun de côté. « Il y a une volonté de maîtriser un peu mieux la com », observe le même conseiller.

À Matignon, on refuse de parler de recadrage, préférant le terme « d'alignement sur les bonnes pratiques », en appelant notamment à ne surtout pas oublier les médias de la presse quotidienne régionale. Il y a donc bien un sujet gestion de la communication au sein du gouvernement Barnier, lequel avait pourtant demandé à ses ministres, dès leur nomination, de ne pas faire de « l'esbroufe ». « Il y a sans doute un manque de profils talentueux, confesse un conseiller de l'exécutif. Quand on nous demande la veille de cette réunion d'indiquer notre participation en mettant un pouce en l'air ou un pouce en bas sur la messagerie... On parle quand même de l'État français, pas d'une start-up. Si on est convoqué, on vient et on ferme notre gueule. »

« Ne plus avoir à reprendre untel ou untel »

Plusieurs ministres, depuis l'annonce de la composition du gouvernement, se sont fait remarquer par leur présence dans les médias et le fond de leurs propos. Au sein de la classe politique, ils sont ainsi quelques-uns à s'amuser de l'interview dans le « JDD » du ministre de l'Économie et des Finances, Antoine Armand, le 22 septembre... réalisée avant même la confirmation de sa nomination. Deux jours plus tard, le même se fait reprendre par le Premier ministre en personne pour avoir écarté, le 24 septembre sur France Inter, le RN de l'arc républicain et justifié dans un premier temps sa volonté de fermer les portes de son bureau au parti. Il a donc été demandé ce jeudi à ce qu'il n'y ait pas d'expression en marge. « Le Premier ministre ne souhaite plus avoir à reprendre untel ou untel », dit un conseiller.

Bruno Retailleau n'a pas été repris durement par Michel Barnier, mais c'est bien lui qui fait le plus parler. Il y a eu ses désaccords affichés par 20 Heures interposés avec le garde des Sceaux Didier Migaud, ses confidences dans « le Journal du dimanche », son interview sur LCI, RTL ce jeudi ou encore « le Figaro Magazine » ce week-end. Avec, pour couronner le tout, sa sortie sur l'État de droit, « pas intangible, ni sacré », qui a fait bondir comme un seul homme, mardi matin en réunion de groupe, les députés d'Ensemble pour la République. Certains sont même allés jusqu'à évoquer le sujet de la participation au gouvernement. Sans la remettre en question à ce stade.

Un ministère de la Coordination pas si inutile

« Bruno Retailleau est ministre de l'Intérieur, et de ce fait plus exposé que les autres », défend-on à Matignon. Ses principaux sujets, la sécurité ou l'immigration, justifient qu'il « puisse donner des éléments d'information aux Français » de manière régulière. « On agit », complète-t-on dans l'entourage du ministre de l'Intérieur.

Et puis il y a eu le cas de Laurent Saint-Martin, au budget. C'est lui qui s'est chargé, après la déclaration de politique générale (DPG) de Michel Barnier, d'annoncer la désindexation provisoire des retraites alors que son patron n'avait pas jugé bon de le mentionner devant les députés. Avant de contrebalancer, dans un second temps, ce coup assez rude porté à un électorat sensible, les retraités, en annonçant que la taxation exceptionnelle réclamée aux plus fortunés ne concernera que 65 000 ménages. « Quand vous voyez que Nicolas Metzdorf, député (EPR) de Nouvelle-Calédonie, n'apprend que pendant la DPG que Barnier s'apprête à tout lâcher aux nationalistes, il y a de quoi ne pas être content », pointe une figure du camp présidentiel.

Non sans ironie, celle-ci finit par se dire que le ministère « de la Coordination gouvernementale », dévolu à Marie-Claire Carrère-Gée, dont certains se demandent à quoi il a bien pu servir jusqu'à présent, ne serait finalement pas si inutile que cela. Avant de développer : « C'est quand même incroyable d'avoir créé ce ministère. C'est une fonction de conseiller érigé au rang de ministre. On a délogé le ministère du Droit des femmes, en plein coeur du quartier des ministères, pour l'installer à la place. Les associations sont furieuses. » Il y aura peut-être un peu plus de travail que prévu.

Le Figaro, no. 24917
Le Figaro, jeudi 3 octobre 2024 778 mots, p. 9

Politique

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2 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Nouvelle-Calédonie : en quête d' « apaisement » , le premier ministre remet à plat les plans de Macron

Boichot, Loris

Michel Barnier n'a pas pu échapper aux interpellations sur la situation en Nouvelle-Calédonie, qu'il juge lui-même d'une «gravité exceptionnelle».Pour sa première séance de questions au gouvernement depuis sa nomination, mercredi à l'Assemblée nationale, le nouveau premier ministre a vu trois des onze orateurs l'appeler à un engagement ferme pour l'archipel, meurtri par les émeutes déclenchées le 13 mai.

Au micro, le député calédonien (Renaissance) Nicolas Metzdorf, tenant d'une ligne dure parmi les loyalistes, s'est dit déçu par son discours de politique générale tenu la veille. «Les Calédoniens se sont sentis humiliés» ,a-t-il lancé, en pointant un manque de «réponses concrètes». Pour sa part, rassuré, son collègue indépendantiste Emmanuel Tjibaou, fils du dirigeant kanak Jean-Marie Tjiabou, a salué des mots qui «amorcent certainement une démarche constructive». Il la lit comme le «deuil d'une méthode»faite d' «entêtement» , celle employée à ses yeux par le précédent gouvernement.

En réponse, Michel Barnier a réaffirmé la méthode exposée la veille devant le même Hémicycle : «l'esprit d'apaisement et de reconstruction» économique et sociale. Il promet de s'y employer «personnellement» , en renouant avec la gestion du dossier depuis Matignon, une tradition abandonnée depuis son prédécesseur Jean Castex. Rattachée à son cabinet, une délégation interministérielle spécifique doit se charger de ce travail «dans la durée».

Alors que 13 personnes ont été tuées dans des violences, les dégâts matériels sont estimés à au moins 2,2 milliards d'euros. Le gouvernement doit arbitrer le montant du soutien de l'État, en vue du prochain projet de budget 2025. Quelque 300 millions d'euros d'aide ont déjà été versés.

Dans l'immédiat, Michel Barnier a annoncé reporter «jusque fin 2025» les élections provinciales, un scrutin local crucial initialement attendu d'ici à la fin de l'année. Ce changement nécessite un projet de loi organique, dont l'examen commencera le 23 octobre au Sénat.

« Concertation »

Au nom du « dialogue » , une « mission de concertation » conduite par les présidents de l'Assemblée nationale et du Sénat, Yaël Braun-Pivet et Gérard Larcher, doit se rendre à Nouméa dans les prochaines semaines. Il s'agit de «rouvrir le champ, enlever tout ce qui est extrêmement abrasif, pour mettre tout le monde autour de la table» , a indiqué mercredi la députée Renaissance.

Si la reconstruction économique et sociale sera centrale, les dossiers d'ordre institutionnel, plus épineux, ne seront pas évacués. Promesse de Michel Barnier, mercredi, au Sénat, où il a prononcé une version amendée de son discours de politique générale. La « mission de concertation » devra aussi aborder « la composition du corps électoral et son élargissement pour les prochaines élections provinciales » , a-t-il indiqué. Détonateur des émeutes, ce sujet fracture les non-indépendantistes et les indépendantistes, qui redoutent de voir les Kanaks « noyés » et devenir de plus en plus minoritaires.

En précisant que le corps électoral sera évoqué dans les prochaines discussions, Michel Barnier a rasséréné les loyalistes à la ligne la plus dure. Ceux-ci se sont montrés inquiets de l'abandon, annoncé mardi à l'Assemblée nationale, du projet de réforme constitutionnelle. Ce texte « ne sera pas soumis au Congrès»pour son adoption finale, a énoncé le premier ministre, « comme le confirmera le président de la République aux élus de Nouvelle-Calédonie, lorsqu'il les réunira au mois de novembre».

Conscient d'être sur un fil, pressé d'agir par une classe politique divisée, Michel Barnier entend «trouver le chemin» d'un «engagement durable pour la paix et la stabilité». Présents mardi dans les tribunes de l'Assemblée nationale, les élus de la délégation du Congrès calédonien, composée d'indépendantistes et de non-indépendantistes, se sont félicités «unanimement» de l'approche de Michel Barnier, qui «sort de la politique du coup par coup».Une démarche en faveur de laquelle a oeuvré en coulisses, ces derniers jours, l'ancien premier ministre Édouard Philippe.

Mais les loyalistes à la ligne la plus dure veillent à ce que des aides chiffrées leur soient annoncées. Ils maintiennent la pression pour éviter tout abandon définitif de la réforme sur le corps électoral. «Penser faire plaisir aux extrémistes en espérant leur indulgence, c'est bien mal les connaître» , avait souligné mardi la présidente de la province Sud, Sonia Backès. Le député Nicolas Metzdorf avait de son côté menacé de voter la censure du gouvernement, malgré son appartenance au groupe macroniste, Ensemble pour la République.

Mercredi, à l'Assemblée nationale, c'est le ministre des Outre-mer, Jean-Noël Buffet, qui a répondu à son interpellation, tandis que le premier ministre a répondu à l'indépendantiste Emmanuel Tjibaou. Cette différence de traitement a été vécue comme une mauvaise manière par les ténors du camp présidentiel, Gabriel Attal et Gérald Darmanin, et au-delà. Le député (non-inscrit, ex-Renaissance) Sacha Houlié a jugé l'épisode «au minimum maladroit, au pire honteux». L. B.

Libération
jeudi 3 octobre 2024 892 mots, p. 12

Expresso

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2 octobre 2024 - Libération (site web)

Destitution : Macron reste en poste

Sacha Nelken

Expresso

L'histoire du jour L e miracle tant espéré par les insoumis n'aura pas eu lieu. La commission des lois de l'Assemblée nationale a rejeté nettement mercredi la proposition de résolution de destitution du président de la République, par 54 voix contre, 15 pour. Tout sauf une surprise. La plupart des groupes parlementaires avaient fait part de leur opposition à une telle procédure, extrêmement contraignante puisqu'elle exige que trois cinquième du Parlement réuni en «Haute Cour» l'approuvent. Malgré les faibles chances de voir le texte réunir une majorité en commission des lois, les insoumis ont commencé la journée en savourant ce «jour historique», dixit le député de l'Essonne Antoine Léaument. «Pour la première du fois de la Ve République, l'Assemblée nationale étudie la destitution d'un président. Cet outil, prévu par l'article 68 de la Constitution, n'a en effet jamais passé auparavant l'étape du bureau de l'Assemblée. C'est dire la gravité du moment», a estimé l'élu francilien. En 2016 effectivement, une telle procédure visant François Hollande n'avait pas pu passer le pre- mier palier du Palais-Bourbon. Cette fois, le texte a été jugé recevable par le bureau de l'Assemblée, où la gauche bénéficie de la majorité. «Manquement». Les insoumis, à la manoeuvre, sont catégoriques : d'après eux, le refus d'Emmanuel Macron d'appeler la gauche à gou- verner alors que le Nouveau Front populaire est arrivé en tête aux dernières législatives constitue un «manquement à ses devoirs manifestement incompatible avec l'exercice de son mandat». La jour seule justification qui permettrait de destituer le président de la République selon la Constitution. «En refusant de nommer Lucie Castets Première ministre, M. Macron n'a pas respecté son devoir, estime Léaument. Car selon l'article 8 de notre Constitution, il n'est pas là pour choisir le Premier ministre : il est là pour le nommer. Ni plus, ni moins.» «Il n'existe aucune définition de “manquement” dans la Constitution», a quant à lui noté le rapporteur du texte, l'écologiste Jérémie Iordanoff. Pointant la difficulté de trancher la question sous l'angle technique et juridique. Fort logiquement, les débats ont surtout été politiques. Quand les députés mélenchonistes pilonnaient «l'autocrate Emmanuel Macron» par la voix de Gabrielle Cathala, les membres du Rassemblement national, du camp présidentiel et des Républicains répondaient «communication». «Un coup de plus pour les tenants du chaos», a ainsi critiqué l'élu d'extrême droite Philippe Schreck. «Ce que les députés de LFI font est uniquement un coup de communication. Ce n'est en rien un jour historique tant nous sommes habitués à vos excès vos mensonges, vos outrances», a abondé l'ancienne ministre macroniste Aurore Bergé qualifiant les insoumis de «Robespierre aux petits pieds». Les groupes Ensemble pour la République, Modem, Horizons, RN, Les Républicains et Union des droites pour la République ont tous rejeté la proposition de résolution. Tout comme les socialistes. Le 16 septembre, les roses avaient prévenu que s'ils avaient bien permis au débat de se tenir en soutenant la recevabilité du texte au bureau de l'Assemblée, ils s'y opposeraient durant l'examen. Selon eux, la responsabilité d'Emmanuel Macron dans la situation politique actuelle ne justifie pas une destitution du chef de l'Etat. «C'est une procédure héritière de la “haute trahison”, la destitution doit être le recours ultime », a défendu le député de l'Ardèche Hervé Saulignac.

«L'honneur de cette assemblée sera de ne pas répondre à un abus de pouvoir par un autre abus de pouvoir, de ne pas nourrir la division mais plutôt de nous placer du côté des institutions», a-t-il ajouté. Les socialistes estiment d'ailleurs que l'échec annoncé de la résolution aura pour seul effet de renforcer le chef de l'Etat. Et affirment donc que la meilleure solution reste la censure du gouvernement. Une motion sera d'ailleurs déposée dans les prochains jours pour un examen dans l'hémicycle la semaine prochaine. «Pas sacré». Mercredi matin, les insoumis ont en tout cas pu compter sur les députés écologistes et communistes de la commission des lois, qui ont quasi unanimement soutenu le texte. «La représentation nationale ne peut pas rester taisante, a fait valoir la députée de la Réunion Emeline K /Bidi. Jamais un président n'aura autant méprisé les électeurs et l'Assemblée nationale, ne se sera jamais autant joué des institutions. […] Au regard de la situation exceptionnelle de chaos politique, nous estimons que voter ce mécanisme est de notre responsabilité.» Pas forcément à l'aise avec la notion de «destitution», les verts ont fini par se ranger derrière la procédure de LFI. «Le Président n'est pas sacré et, à part cette procédure exceptionnelle, il n'existe aucun levier, aucun véhicule ni même aucun cadre légal pour le contraindre à répondre de ses décisions graves, a justifié le député de Paris Pouria Amirshahi. S'il en existe d'autres, dites-le-moi et je m'y rallierai, mais je n'en connais pas.» De quoi satisfaire Jean-Luc Mélenchon. «Insoumis, GDR et Verts ont voté la motion de destitution de Macron. Le RN, LR, macronistes et PS ont voté contre. […] Le coup d'Etat de Macron n'a toujours pas le dernier mot», a écrit le triple candidat à la présidentielle sur X. Le rejet du texte ne met effectivement pas fin à la procédure. La proposition de résolution doit être désormais examinée dans l'hémicycle par l'ensemble des députés dans treize jours au plus tard. Mais le résultat semble déjà écrit.•

Le Figaro, no. 24917
Le Figaro, jeudi 3 octobre 2024 541 mots, p. 9

Politique

Destitution de Macron : coup d'arrêt à l'Assemblée

Bordas, Wally

Pas de surprise. Ce mercredi matin, la procédure de destitution du président de la République, Emmanuel Macron, a été retoquée lors d'un vote en commission des lois de l'Assemblée nationale, avec 54 voix contre 15 pour. Pour la première fois de l'histoire de la Ve République, une telle proposition était débattue à la Chambre basse, après la validation par le bureau de l'Assemblée, il y a deux semaines, de la « recevabilité » de celle-ci. Une idée portée par les Insoumis après le choix du chef de l'État de ne pas nommer à Matignon Lucie Castets, candidate du Nouveau Front populaire pour Matignon après les résultats des élections législatives, en juin dernier.

Au cours des débats, les Insoumis ont dénoncé « le coup de force du président Macron », qui, au lieu de choisir la candidate de l'alliance de gauche, a décidé de nommer Michel Barnier premier ministre. « L'instabilité, c'est lui, le chaos, c'est lui », a tancé Antoine Léaument en appelant l'Assemblée à « faire respecter la voix du peuple en destituant Emmanuel Macron ». Et l'Insoumis de poursuivre : « Bravache, il avait dit : « Qu'ils viennent me chercher ». L'heure est venue ! » Avant de lancer à ces collègues : « L'Histoire nous jugera, soyez du bon côté. »

Le reste de l'alliance de gauche s'est montré bien plus modéré. Notamment le rapporteur écologiste, Jérémie Iordanoff, qui a émis des doutes sur la qualification des « manquements » du chef de l'État permettant de justifier une éventuelle destitution. « C'est une procédure qui va aider Emmanuel Macron à se réhabiliter plutôt que de l'affaiblir politiquement. Monsieur Macron n'a pas violé la Constitution », a de son côté défendu le socialiste Marc Pena.

Les autres blocs politiques ont presque unanimement dénoncé un « coup de communication » des Insoumis. « Ceux qui crient à la destitution d'Emmanuel Macron par communication ont voté pour lui en 2017, 2022 puis ont soutenu ses troupes en 2024 », a fustigé le député RN Philippe Schreck, avant d'attaquer les Insoumis : « Vous voulez la disparition des institutions pour laisser la place au désordre et à la haine. »

« Votre proposition est infondée juridiquement et irresponsable politiquement. (...) Vous restez de mauvais perdants et cherchez à affaiblir notre démocratie », a de son côté tancé la députée Renaissance et ex-ministre Aurore Bergé. Avant de tempêter : « C'est tout sauf un jour historique tant nous sommes habitués à vos excès, vos outrances et vos mensonges. »

Aucune chance d'être adoptée

Désormais retoquée en commission des lois après ce vote, cette procédure de destitution pourrait tout de même être débattue en séance publique dans l'Hémicycle de l'Assemblée nationale, si la conférence des présidents décide de l'inscrire à l'ordre du jour, ce qui est loin d'être garanti, au vu de sa composition - la gauche n'y ayant pas la majorité. « Notre position n'arrête pas la procédure quelle qu'elle soit », a d'ailleurs précisé le président de la commission des lois, Florent Boudié, avant le vote.

Si elle était tout de même débattue dans l'Hémicycle, elle n'aurait quasiment aucune chance d'être adoptée : le Rassemblement national comme le Parti socialiste, Les Républicains et les macronistes ont d'ores et déjà annoncé qu'ils s'y opposeraient. Le groupe PS avait toutefois pris la décision de voter la « recevabilité » de cette proposition afin qu'elle soit au moins « débattue » au Palais Bourbon. W. B.

Libération
jeudi 3 octobre 2024 706 mots, p. 3

AUTRE

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2 octobre 2024 - Libération (site web)

Les députés macronistes dans la peur de la volte-face fiscale

Laure Equy

AUTRE

Les pistes envisagées par le gouvernement inquiètent les élus Ensemble pour la République, notamment la contribution qui pourrait toucher les grandes entreprises.

D ans les salons de la questure de l'Assemblée nationale, les députés Modem, Horizons et surtout Ensemble pour la République (EPR), attablés mercredi matin, petit-déjeunaient en famille. Le ministre chargé du Budget et des Comptes publics, Laurent Saint- Martin, député marcheur du premier quinquennat, qui les a conviés, est l'un des leurs et apprécié, «solide», «crédible». Venu de Business France, il n'est sûrement pas devenu anticapitaliste, prend-il soin de les rassurer. Pour autant, vu la situation alarmante des finances publiques, l'ancien rapporteur général du budget à l'Assemblée nationale juge inévitable d'en passer par le levier fiscal, endossant, dans le projet de loi de finances 2025, le ratio annoncé par Michel Barnier (deux tiers d'économies et un tiers de recettes nouvelles). Ses troupes suivront-elles ? Si les macronistes sont prêts à tailler dans les dépenses, c'est toujours sur la hausse des impôts que ça coince.

«Carte de visite». Affolés par les pistes qui circulent – et freinant, à front renversé, les velléités fiscales d'un Premier ministre supposé plus à droite –, les députés EPR s'alarment déjà d'un «choc fiscal» qu'ils comparent à celui du quinquennat Hollande. Ce qui, pour un macro- niste, ne sonne pas comme un compliment. Leur principale inquiétude porte sur la contribution demandée aux grandes entreprises, surtout si elle passait par une hausse de l'impôt sur les sociétés. Pas d'un grand secours pour son camp resté fidèle au dogme de la stabilité fiscale érigée sous l'ère Bruno Le Maire à Bercy, le président de la République, lui, ne dit pas niet à une «taxation exceptionnelle sur les sociétés». Depuis Berlin, Emmanuel Macron a estimé mercredi qu'une telle mesure serait «bien comprise par les grandes entreprises», mais a averti qu'elle devait être «limitée», «car nous n'avons pas de grandes marges de manoeuvre fiscales». Bien moins allant, le président du groupe EPR, Gabriel Attal, avait lancé mardi à l'Assemblée : «Moins de dépenses, certainement pas plus d'impôts !» Peu avant, Michel Barnier, dans sa déclaration de politique générale, avait promis «un effort limité dans le temps», «sans remettre en cause notre compétitivité». Mais les députés EPR craignent une mesure provisoire qui dure, tant le déficit est structurel. Surtout, ils refusent de voir détricoté leur bilan en matière d'emploi et de compétitivité. «Ça a été un tel combat de ramener l'impôt sur les sociétés à 25 %, soupire Charles Sitzenstuhl, député EPR du Bas-Rhin et ancien conseiller de Bruno Le Maire. Cette stabilité, c'est la carte de visite de la France à l'étranger.» Même si sont ciblées les entreprises réalisant les plus gros profits, on pointe, dans l'ex-majorité, la féroce concurrence internationale et les effets d'un tête-àqueue fiscal. «Le remède, en contradiction avec le message envoyé depuis 2017, serait pire que le mal», prévient Mathieu Lefèvre, député du Val-de-Marne. «Je ne suis pas pour la vitrification fiscale. Je n'ai pas de problème à ce qu'on fasse évoluer la fiscalité mais si c'est une hausse de l'impôt sur les sociétés qui est envisagée, c'est un mauvais service à rendre à notre économie», complète le député de Paris David Amiel, qui réfléchit, lui, à un «filet fiscal», un impôt minimum demandé aux plus fortunés. «Prenons garde». Pour prouver qu'ils ne rejettent pas en bloc toute mesure corrective, les macronistes rappellent qu'ils approuvaient une taxation des rachats d'actions. Mais «prenons garde à ce que derrière une prétendue justice fiscale, ne surgisse une véritable injustice sociale», a ajouté Gabriel Attal mardi dans l'hémicycle. La réponse cinglante du Premier ministre, qui s'est dit «très attentif» aux pistes d'économies que lui soumettrait son prédécesseur «pour faire face au déficit qu'[il a] trouvé en arrivant», a refroidi les députés EPR. «Au lieu de nous humilier, Barnier aurait pu nous dire comment il compte baisser les dépenses, renvoie l'une d'entre eux. A lui de nous convaincre que son budget n'est pas à rebours de ce qu'on a fait.» A l'inverse, le député Modem Jean-Paul Mattei se montre plus ouvert «Les élus EPR sont très crispés, ils abordent le débat de façon sclérosante», tacle-t-il, agacé mais réjoui : «Michel Barnier reprend des idées que je pousse depuis des années.»

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, jeudi 3 octobre 2024 668 mots, p. AUJM6
Aussi paru dans
3 octobre 2024 - Le Parisien

Entre Barnier et Attal, la guerre de tranchées

Les tensions se multiplient entre le Premier ministre et son prédécesseur.

Olivier Beaumont

Il a suffi que Michel Barnier préfère, ce mercredi, répondre à une question d'un député de gauche sur la Nouvelle-Calédonie plutôt qu'à celle du représentant Ensemble pour la République (EPR) sur le même sujet pour causer un nouvel incident diplomatique. Vexées, les troupes de Gabriel Attal se sont en partie levées, avant de quitter l'hémicycle. Ce fut le premier incident public de cette nouvelle session parlementaire. Depuis que Michel Barnier a pris les commandes de Matignon, c'est peu dire que les fondements de cette majorité aussi fragile que composite sont mis à rude épreuve.

« J'aurai besoin de vous », a pourtant rappelé aux macronistes le Premier ministre, mardi, au moment de sa déclaration de politique générale. « Nous y sommes prêts », lui a répondu Attal. À ceci près que plusieurs points continuent de mettre les nerfs de chacun à vif. D'un côté, les députés du bloc central reprochent à Michel Barnier de vouloir augmenter les impôts, de laisser Bruno Retailleau pousser un coup de barre trop à droite toute, de ne pas vouloir reprendre la réforme de l'assurance chômage, et surtout de ne pas traiter ce groupe fort de 96 députés... quand LR n'en compte que 47.

De l'autre, Matignon ne supporte plus les coups de boutoir des macronistes sur les mesures d'économies, comme la petite leçon d'Attal le jour de la passation des pouvoirs ne semble toujours pas digérée. « Il a fait vingt-trois minutes pour rappeler son bilan et donner ses ordres à Barnier, c'est du jamais-vu », ressasse un soutien du Premier ministre.

Résultat, mardi soir dans l'hémicycle, ce dernier n'a pas boudé son plaisir quand il a ironiquement remercié son cadet pour ses propositions en matière d'économies... malgré le « déficit que j'ai trouvé en arrivant ». La séquence a tout de suite fait le buzz. Le lendemain, ce mercredi, c'est donc le député Nicolas Metzdorf qui a été ignoré sur la question calédonienne, au profit d'Emmanuel Tjibaou. Et que dire des annonces faites le matin à la presse par Bercy sur le redressement des finances publiques... avant même les partenaires de la majorité. « Mais les ministres de Bercy sont issus des rangs EPR, cela n'a échappé à personne », balaie Matignon.

« Notre groupe a le sentiment que Barnier joue la provocation avec nous, qu'il tend l'élastique un peu fort. Alors que, sans nous, il est mort », enrage un cadre, rappelant que, « dans la DPG, il n'a cité aucun sortant, le bilan n'a même pas été souligné. Pire, il a nommé Charlotte Parmentier-Lecocq ministre déléguée au Handicap, alors même qu'elle vient de quitter EPR. Comme si c'était une récompense d'être partie de chez nous. »

Le cas Retailleau

Mardi matin déjà, en réunion de groupe, Éric Woerth, Gérald Darmanin et Charles Rodwell sont montés au créneau pour dénoncer « le comble d'avoir un Premier ministre de droite qui va augmenter les impôts et qui veut revenir sur les moyens donnés à la justice et à la police ». Le député Ludovic Mendès, choqué par les propos de Retailleau sur l'immigration et « l'État de droit », a pour sa part brandi la menace d'une censure si Barnier ne clarifiait pas la ligne. « Puis il faudra aussi se poser la question de notre participation au gouvernement, si le décalage est trop fort sur la fiscalité et sur nos principes », a menacé Aurore Bergé. Agnès Pannier-Runacher n'a pas tourné autour du pot : « Si vous me dites qu'à un moment donné il faut sortir du gouvernement, je sortirai dans l'heure. »

« Tout cela, c'est de la politique », banalise l'entourage de Barnier, jurant qu'il « n'y a aucun mépris ». Selon nos informations, le Premier ministre devrait d'ailleurs convier bientôt Nicolas Metzdorf. « Il est par ailleurs disponible pour se rendre mardi à la réunion du groupe EPR », précise-t-on.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, jeudi 3 octobre 2024 794 mots, p. AUJM7
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2 octobre 2024 - Le Parisien (site web)
3 octobre 2024 - Le Parisien

LR, un soutien qui coûte cher ?

Laurent Wauquiez et ses députés ont présenté un plan d'économies massif, destiné à aider le gouvernement Barnier. La droite aimerait éviter d'avoir à soutenir des hausses d'impôts.

Quentin Laurent

Cinquante milliards ! Qui dit mieux ? Laurent Wauquiez et ses 46 députés se sont retroussé les manches pour offrir « en urgence » un plan d'économies massif à destination de leur nouveau Premier ministre, Michel Barnier. Le président des députés Droite républicaine (DR, ex-LR) a présenté cette feuille de route à la presse, ce mercredi à l'Assemblée nationale, au lendemain de la déclaration de politique générale de Matignon, avec l'ambition de « mettre fin au désordre budgétaire » qu'il dénonce.

Entouré de ses élus spécialistes des finances, le député de Haute-Loire alerte sur « la situation catastrophique de nos finances publiques ». « À l'horizon 2027, la France dépensera plus d'argent à rembourser sa dette qu'à éduquer ses enfants », poursuit-il encore, déplorant de vivre dans « le troisième pays européen le plus endetté ».

Au programme des économies proposées par le groupe Droite républicaine : une année de gel de hausse des dépenses publiques pour 2025 (sauf pour les ministères régaliens), un programme de « lutte contre la bureaucratie administrative » (suppression de certaines agences de l'État...), un plan anti-assistanat (réforme de l'assurance chômage...) et enfin, un meilleur « contrôle » de l'immigration. Soit 50 milliards d'euros tout rond. Un plan deux fois plus ambitieux que ce que proposait... le groupe Wauquiez, déjà, fin juillet dans son « pacte législatif ».

Une liste de courses aux économies que ne boudera pas un Michel Barnier lancé dans la difficile quête de l'assainissement des finances publiques. Et aussi - surtout ? - un bouclier symbolique pour Laurent Wauquiez et les siens. Car si la grande majorité des LR s'est réjouie de voir un des siens entrer à Matignon - et certains au gouvernement - les annonces de hausses d'impôts (« temporaires » et « ciblées » vers les « plus fortunés ») esquissées par Michel Barnier sont plus difficiles à avaler et à endosser pour sa famille. Le pacte législatif de Wauquiez, érigé en quasi-bible de la droite en vue des débats parlementaires, faisait une « ligne rouge » de toute augmentation de la fiscalité.

« Initialement, notre position, c'était un budget sans hausses d'impôts. Après, on découvre une situation budgétaire cachée qui est plus grave et dramatique que ce qui était annoncé », se défend le chef des députés, dont le plan d'économies doit servir « à limiter au maximum les hausses d'impôts ». Pas question donc d'accuser Michel Barnier. « Ce qui a été fait au cours des trois dernières années, à la sortie du Covid, est irresponsable », tacle plutôt Wauquiez en ciblant la politique d'Emmanuel Macron.

L'augmentation de la fiscalité, une ligne rouge

Pourtant, ce mercredi, le gouvernement a acté le report de l'indexation des retraites sur l'inflation de six mois (juillet 2025 au lieu de janvier), afin d'économiser 3 milliards d'euros. Dans le pacte législatif de DR, la protection des retraites était présentée comme la seconde « ligne rouge ». « Les retraités n'ont pas à être les sacrifiés du redressement des comptes publics », professait ainsi le document, alors que ces derniers sont un électorat prisé de la droite. « C'est un décalage (de l'indexation) », tente de minorer un député DR. Il n'empêche, silence gêné à droite. La situation illustre la difficulté qui se pose à Wauquiez et aux siens : la participation et le soutien à un gouvernement, sans avoir la pleine maîtrise du programme alors que le Premier ministre doit donner des gages à une Assemblée composite. « Il faut aider Michel Barnier à faire une politique de droite », répète souvent le chef de file des députés DR, faisant comprendre qu'il le soutient bel et bien... sans vouloir être néanmoins tenu pour responsable de certaines mesures qu'il goûte peu.

Difficile d'y échapper pourtant, alors que le groupe Droite républicaine va officiellement s'inscrire dans la majorité dans les jours qui viennent. Cette semaine, en réunion de groupe, certains ont même plaidé pour que les ministres issus de LR assistent à ces rendez-vous hebdomadaires, tout comme le Premier ministre en personne. « Il doit entendre ce que les députés de sa famille ont à dire. Et LR a tout intérêt à profiter de ce regain de visibilité », glissait en début de semaine le député d'Eure-et-Loir Olivier Marleix. « Nous devons être un soutien vigilant au gouvernement », commentait, prudemment, Ian Boucard, vice-président du groupe DR. Tandis qu'un proche de Laurent Wauquiez défendait un « soutien de principe », « tant qu'on ne touche pas aux retraités et aux classes moyennes ».

Alors ce soutien vaudra... jusqu'à quand ? « Dans cette période, on essaie de chercher des solutions et de ne pas bloquer », a déclaré Laurent Wauquiez mercredi, en présentant son plan d'économies. Tout en redoutant que la situation ne lui coûte politiquement et obscurcisse le chemin qu'il imaginait tracer vers 2027.

Le Monde
France, jeudi 3 octobre 2024 504 mots, p. 6
Aussi paru dans
2 octobre 2024 - Le Monde (site web)

La promesse de renforcer le rôle du Parlement

Mariama Darame et Rachel Garrat-Valcarcel

Personne n’est tombé de sa chaise, mardi 1er octobre, quand, lors de sa déclaration de politique générale, Michel Barnier a annoncé qu’il souhaitait qu’il y ait « moins de textes »examinés à l’Assemblée nationale « mais plus de temps pour en débattre ». Chaque député avait largement anticipé que, au vu de la faible assise parlementaire de son gouvernement, le premier ministre n’allait pas s’orienter vers une session remplie de grands projets de loi. Michel Barnier n’en a tout simplement pas les moyens. Sous la menace d’une motion de censure de l’opposition, il doit compter sur le soutien fragile de la coalition présidentielle.

Le nouveau premier ministre n’a évoqué clairement que la reprise « sans délai »de l’examen du projet de loi d’orientation agricole, qui n’avait pas pu être examiné au Sénat, après avoir été adopté à l’Assemblée, à cause de la dissolution. Plus surprenante a été sa proposition d’un « partage de l’ordre du jour plus important entre le gouvernement et le Parlement(…) pour accueillir des propositions de loi transpartisanes ambitieuses pour le pays ». Actuellement, le gouvernement dispose d’au moins deux semaines prioritaires par mois sur l’ordre du jour. En reprenant sur son temps législatif certains textes des députés, Michel Barnier pourrait concrétiser les promesses rarement tenues de ses prédécesseurs pour renforcer le rôle du Parlement.

Meilleur partage de l’ordre du jour

Avait-il le choix ? Après plusieurs tête-à-tête avec les chefs de file des groupes, la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet (Renaissance), avait laissé entendre que si Michel Barnier ne reprenait pas à son compte certaines initiatives parlementaires, alors l’Assemblée les lui imposerait. Dimanche, dans un entretien au Parisien, le député Les Républicains de la Loire Antoine Vermorel-Marques plaidait, lui aussi, pour une méthode de co-construction des textes entre le gouvernement et l’Assemblée.

En 2022, le président du groupe socialiste, Boris Vallaud, proposait également un meilleur partage de l’ordre du jour. Mardi, sa réponse à Michel Barnier était parlementariste : « Nous légiférerons, vous exécuterez. » Forcément, la porte ouverte par Michel Barnier l’intéresse, mais il prévient : « Tout ça s’inscrit dans un énorme désordre institutionnel. Il y a onze groupes, donc onze commissions d’enquête par an, dix niches parlementaires, des semaines de l’Assemblée partagées avec le groupe Ensemble pour la République… Si on ne légifère pas moins, de toute façon on ira vers l’accident industriel. »

Autre signe de bonne volonté, Michel Barnier s’est dit ouvert sur le projet de réforme du mode de scrutin pour les élections législatives, l’une des réformes demandées par une majorité des forces politiques représentées à l’Assemblée. En particulier le MoDem, qui soutient l’exécutif. « Le gouvernement est prêt à une réflexion et à une action sans idéologie sur le scrutin proportionnel s’il est déjà mis en œuvre au Sénat et dans les collectivités » , a souligné le premier ministre devant les députés, sans plus de précision.

Le Figaro, no. 24917
Le Figaro, jeudi 3 octobre 2024 1003 mots, p. 11

Société

Karim Bouamrane veut bousculer « l'aristocratie politique » de la gauche

Les yeux rivés sur 2027, l'ambitieux maire de Saint-Ouen, qui lance ce jeudi son mouvement politique, intrigue ses camarades socialistes. Beaucoup lui conseillent de ne pas griller les étapes et de jouer l'unité.

Lepelletier, Pierre

Karim BouamraneLes conversations avec des responsables socialistes qui concernent Karim Bouamrane commencent toujours à peu près de la même manière. Un premier : «Karim est un ami.» Un deuxième : «C'est un bon copain.» Un troisième, qui insiste bien : «Moi, contrairement aux autres, c'est véritablement mon pote.» Et même un quatrième : «C'est comme mon frère.» Première conclusion : au PS, Karim Bouamrane, 51 ans, semblerait donc être l'ami de tout le monde. Ce qui n'est pas forcément bon signe en politique, et encore moins au Parti socialiste où les copains d'hier deviennent vite les ennemis de demain.

Le maire de Saint-Ouen peut en attendant compter sur le gratin habituel pour le lancement de son nouveau mouvement La France humaine et forte. Après les Rencontres de la gauche autour de Carole Delga samedi à Bram (Aude), toute la caravane de la social-démocratie s'arrêtera au mythique Stade Bauer du Red Star ce jeudi soir où l'édile a donné rendez-vous. Un aréopage d'élus est attendu en tribune, avec dans le carré or : François Hollande, Raphaël Glucksmann, Carole Delga, Bernard Cazeneuve, Nicolas Mayer-Rossignol...

Même Olivier Faure, le premier secrétaire du PS, sera présent après avoir boudé le cassoulet de la présidente de la région Occitanie samedi dernier. «Il m'a invité, donc j'irai. Karim est un ami(un de plus) donc il n'y a pas de raison de ne pas y aller» ,a expliqué le chef des socialistes mercredi matin sur Sud Radio. Avant de lancer un léger avertissement face aux ambitions nouvelles du maire : «Je n'ai pas de problème avec les gens qui ont de l'ambition et qui veulent être candidat à l'élection présidentielle. Simplement, ce que je dis, c'est qu'il faut de la discipline. Il faudra, le moment venu, choisir celui ou celle qui est le mieux placé pour l'emporter sur la base d'un projet partagé.»

En réalité, même si tout le monde dit bien connaître l'édile, personne ne sait véritablement à quoi s'attendre jeudi. « J'y vais par curiosité. Mais que veut-il? Où va-t-il? Même si, dans la période, on ne va pas se plaindre que certains acceptent de se mouiller pour reconstruire une gauche de gouvernement», souligne Guillaume Lacroix. Le président du PRG se refuse d'avoir un avis trop radical pour le moment : «Pour l'instant, il n'y a pas de raison d'être dans l'enthousiasme, ni dans l'hostilité».

Stéphane Troussel, le président PS du département, sera également là : «Je viens apporter un soutien amical. C'est un très bon maire de Saint-Ouen. Nous partageons les mêmes valeurs, les mêmes objectifs pour la Seine-Saint-Denis. Ces nouveaux mouvements sont sains dès lors qu'à la fin, on sait se retrouver», souligne-t-il également. Mais d'autres socialistes, qui disent pourtant l'apprécier, sont déjà plus sévères et critiquent une initiative solitaire. «On peut continuer à faire des réunions, mais à un moment il va falloir faire ça tous ensemble. Aucun outil ne sera en capacité de remplacer le PS», met en garde Patrick Mennucci, ex-député et opposant d'Olivier Faure. «J'ai du mal à voir le moteur idéologique, si ce n'est une pulsion narcissique», souffle une parlementaire. Un député socialiste va même plus loin : «Personne ne comprend rien à son truc. Tout le monde vient avec beaucoup d'hypocrisie et parce que Saint-Ouen, c'est facile en métro.» Preuve que ses amitiés politiques n'empêcheront pas quelques peaux de banane.

Certains ont d'ailleurs manqué de tomber de leur transat cet été en voyant le maire-entrepreneur percer dans les médias, au point d'être pressenti pour être nommé à Matignon. «Quelle personnalité de gauche est capable de faire la une duNew York Times et d'être surnommé le Obama français? Il doit avoir quelques bonnes fées», grince un cadre de gauche. «Son nom a été instrumentalisé cet été pour essayer de diviser le PS», regrette une proche d'Olivier Faure, alors que le PS soutenait mordicus le nom de Lucie Castets à Matignon avec le reste du Nouveau Front populaire. Kamel Chibli, vice-président de la région Occitanie, s'agace : «Karim n'a jamais été pris au sérieux alors qu'il a un potentiel énorme! C'est l'histoire d'un mec issu des quartiers qui voulait devenir maire de Saint-Ouen et qui a réussi. C'est une success story!», défend ce proche de Carole Delga qui dénonce «un mépris social terrible», y compris au sein du parti.

Avant de se présenter au Stade Bauer, Karim Bouamrane a fait une courte apparition mardi soir dans le plus feutré Théâtre Hébertot à Paris (17e) pour la soirée du Mouvement des Fourmis, de la militante écologiste Flora Ghebali. L'occasion de roder le discours. Devant un public très jeune, de près de 600 personnes, le maire de Saint-Ouen a ainsi confirmé qu'il comptait bien «prendre le taureau par les cornes» pour «peser sur la présidentielle de 2027» sans «jouer petit bras».Et être candidat ? «Il ne joue évidemment que ça», glisse un élu.

Au Théâtre Hébertot, Karim Bouamrane n'a pas clarifié ses intentions. Simplement qu'il fallait, selon lui, « mettre un coup de pompe dans la fourmilière sur comment les partis, et notamment le PS, doivent fonctionner».L'Audonien a notamment annoncé sa volonté d'en finir avec «l'aristocratie politique qui est inhérente à celles et ceux qui vivent dans les hypercentres depuis des années et des années». Lorsqu'une délégation du NFP avait été reçue à l'Élysée pour défendre la candidature de Lucie Castets à Matignon, il s'était exaspéré : «Je me suis fait défoncer, mais j'assume. Il n'y avait que des Blancs, du même milieu, qui sont supposés défendre la cause de toutes celles et ceux qui souffrent.»

Karim Bouamrane sait qu'il devra ferrailler pour exister dans un espace politique, entre Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon, de plus en plus saturé. Ce week-end, l'attention médiatique sera déjà ailleurs, concentrée sur la rentrée politique de Raphaël Glucksmann à La Réole (Gironde) qui a, à peu près, les mêmes ambitions que lui. P.L.

Libération
jeudi 3 octobre 2024 1398 mots, p. 10,11

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2 octobre 2024 - Libération (site web)

Nouvelle-Calédonie «On va vers un réel retour à la paix»

Maïté Darnault Envoyée

france

D ans sa déclaration de politique générale, mardi devant l'Assemblée, Michel Barnier n'a consacré que deux minutes trente à la Nouvelle-Calédonie. Mais elles pèsent lourd : elles ont suffi pour annoncer le report des élections provinciales «jusque fin 2025» et le renoncement à soumettre le projet de loi constitutionnelle de dégel du corps électoral au Congrès. Des orientations qui font écho à la désescalade perceptible sur le territoire depuis une semaine. Persiste un sentiment de gâchis dans toutes les couches de la population, quelles que soient les communautés, alors que les émeutes de mai ont accéléré la récession économique qui touchait déjà l'archipel de 270 000 habitants. Michel Barnier a annoncé qu'Emmanuel Macron réunirait les élus de Nouvelle- Calédonie en novembre et qu'une «mission de concertation et de dialogue» conduite par les présidents de l'Assemblée et du Sénat, Yaël Braun- Pivet et Gérard Larcher, se rendrait sur place «prochainement». Le hautcommissaire de Nouvelle-Calédonie, Louis Le Franc, fait le bilan des violences et trace des perspectives. Que souhaitez-vous pour l'avenir du territoire ? Tous les projets d'accord qui ont pu être conçus et travaillés doivent tirer les enseignements de ce qu'il vient de se passer. Il faut un accord entre les formations politiques, de nature à redonner la confiance à la population, aux entreprises, aux élus, aux maires.

AFP L'éruption de violence en mai était-elle prévisible ? Depuis début 2023, les tensions communautaires sont très fortes. C'est le résultat des trois référendums très binaires sur une période extrêmement courte. Ça a beaucoup tendu les relations entre les communautés. Il y a aussi des fractures au sein de la société kanak. Certains indépendantistes ne se retrouvent pas du tout dans ce qui s'est passé. Par ailleurs, un certain nombre de jeunes ne se reconnaissent plus dans l'organisation traditionnelle coutumière, c'est problématique. Depuis une semaine, les mesures de sécurité sont progressivement allégées, considérez-vous que la désescalade est acquise ? Le 24 septembre [qui marque la prise de l'archipel par la France en 1853, ndlr] a été une date de bas- cule, il y a une vraie désescalade dans le monde indépendantiste, malgré ses divisions, et aussi du côté non indépendantiste. Hors de Nouméa, dans les communes de la côte est [où la population est en majorité kanak, ndlr], les soutiens de la Cellule de coordination des actions de terrain (CCAT) m'ont demandé d'aider à dégager les barrages. Des colonnes de déblaiement de l'armée font ce boulot. A ce jour, on a enlevé de la ferraille et du bois sur une surface de 80 000 m2. Ces communes seront complètement nettoyées d'ici une dizaine de jours. Du côté non indépendantiste, sur la côte ouest [à majorité caldoche], à Bourail, Boulouparis ou La Foa, la désescalade est aussi réelle et souhaitée. L'agglomération urbaine de Nouméa a été la plus touchée par les émeutes et la population est très marquée par ce qu'il s'est passé. Dans le Grand Nouméa, nous avions recensé au début des émeutes 135 barrages de voisins vigilants. La semaine précédant le 24 septembre, il en restait une trentaine. Depuis, j'ai donné des instructions pour que tout soit enlevé. Je souhaite qu'on ne fasse pas de différence de traitement. Ceux des voisins vigilants m'inquiétaient car il y avait beaucoup de personnes très âgées, qui se levaient pour prendre leur tour en pleine nuit.

Ce n'est pas la radicalité de certains ou le fait qu'ils soient armés qui vous inquiétait ? Non. Ils ont conçu les barrages comme des systèmes défensifs pour éviter une pénétration avec des véhicules enflammés ou de bandes qui déferlaient dans les quartiers sud de Nouméa, Dumbéa et Païta [communes périphériques de Nouméa]. Ces gens ont eu peur pour leurs habitations et leurs voitures. Il faut faire une différence entre la nature des barrages. Du côté indépendantiste, des barrages organisés par des jeunes, de la CCAT ou non, étaient dangereux, de nature offensive, piégés. 551 gendarmes et 152 policiers ont été blessés, c'est un chiffre énorme. A Nouméa, il n'y avait pas d'armes à feu sur les barrages de la CCAT. A Dumbéa, Païta et au Mont-Dore, il y en avait, des carabines de grande chasse ou des fusils de chasse de calibre 12.

La paix vous semble fragile ? On va vers un réel retour à la paix. Ce sont les populations kanak qui ont été victimes des destructions, dans les quartiers nord de Nouméa et à Dumbéa, où tous les commerces et les services publics de proximité, les centres médicaux et de dialyse ont été détruits. Au tout début, il y avait un nombre très important de militants de la CCAT, environ 10 000, qui ont déferlé sur le Grand Nouméa, avec un nombre de forces de l'ordre qui ne permettait pas de leur faire face. Les renforts croissants ont permis de rééquilibrer le rapport de force au bout d'un mois. Je craignais que ça dégénère et que les différentes communautés en viennent à se tirer dessus, ça ne s'est pas fait mais ce n'est pas passé loin. En Nouvelle-Calédonie, il y a 76 000 armes à feu déclarées. Pour celles qui ne sont pas déclarées, vous pouvez ajouter 30 %, ça fait 100 000 en tout, peut-être plus. Vous avez tenu des propos alarmistes («ce territoire va basculer dans l'apocalypse») le 15 mai. Est-ce que vous avez eu l'impression de perdre pied ? Non. Mon objectif, c'était le retour au calme. Le rapport de force nous était très défavorable, on a rééquili- les loyalistes fâchés «Les Calédoniens se sont sentis humiliés.» S'adressant au Premier ministre lors des questions d'actualité mercredi, le député de Nouvelle-Calédonie Nicolas Metzdorf, loyaliste, s'est fait le porte-parole d'une population «insultée» par l'abandon, selon lui, du dégel du corps électoral. Michel Barnier a laissé son ministre des Outre-mer lui répondre. Avant de se lever pour un autre député, indépendantiste, Emmanuel Tjibaou.

bré petit à petit. Ce n'était pas alarmiste, mais à double détente. Je voulais surtout faire comprendre à ceux qui avaient besoin de l'entendre que la situation était critique. Vous aviez évoqué un risque de guerre civile… Je suis là pour dire la vérité. Entre le 13 et le 20 mai, il y a eu un risque de basculement dans la guerre civile. Personne n'est préparé à ça et on n'est pas passé loin. Il fallait que les commanditaires entendent cet impératif du retour au calme. Après les premiers jours, ce n'était pas le même public de militants : des gars armés qui n'hésitaient pas à faire feu sur les gendarmes. La difficulté a été que les forces de l'ordre ne réagissent pas avec des armes létales et tuent des Kanak.

Ces derniers jours, six personnes recherchées dans la tribu du Saint-Louis, au Mont-Dore, se sont rendues aux forces de l'ordre. Cela va-t-il permettre de lever le «verrou» qui entrave les déplacements des habitants de la tribu mais aussi de 15 000 personnes qui vivent au Mont-Dore ? Là aussi, on a assisté à une bascule avec ces gens qui se sont rendus,répertoriés comme étant très dangereux par nos services, dont très probablement celui qui a tué un gendarme de 22 ans à Saint-Louis le 15 mai d'une balle dans la tête. La route provinciale qui traverse cette tribu a été encombrée de carcasses et rendue impraticable sur 6 km. Avec les récentes redditions, les familles de la tribu ont réussi, non sans risque, à se faire entendre, et les autorités coutumières ont réussi à se faire obéir. Les personnes mises en cause savent qu'elles vont passer devant un juge et sans doute être condamnées à des peines de prison. Le système fonctionne. Je pense pouvoir rétablir la circulation dans les jours qui viennent.

Comment reconstruire le vivreensemble dans le pays ? Il faut que tous les Calédoniens, quelles que soient leurs différences, réapprennent à vivre ensemble. Sur le Grand Nouméa, ça va être long. Il y a un mouvement infra-démographique préoccupant qui s'opère de familles kanak qui fuient leur tribu vers le Grand Nouméa, pour vivre dans des squats et des logements sociaux. Et ces gens n'y sont pas tous heureux. Ces zones sont problématiques car il y a une concentration terrible de précarité. Avec tout ce qui a été détruit, les gens vont plonger dans la misère. •

«Entre le 13 et le 20 mai, il y a eu un risque de basculement dans la guerre civile. […] Il fallait que les commanditaires entendent cet impératif du retour au calme.»

Le Monde
Horizons, jeudi 3 octobre 2024 4054 mots, p. 22,23
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2 octobre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Georges Abdallah Le prisonnier à vie de la « raison d’Etat »

Le Libanais, militant marxiste propalestinien, est détenu en France depuis près de quarante ans pour complicité dans l’assassinat de deux diplomates, en 1982, à Paris. Sa situation renvoie à la guerre de l’ombre que se livraient déjà, à l’époque, Israël et ses voisins arabes

Christophe Ayad, Benjamin Barthe et Abel Mestre

Le 25 octobre, Georges Ibrahim Abdallah devrait se lever à 4 h 30, comme il en a l’habitude depuis des décennies. Un moment de tranquillité qu’il occupe à regarder les chaînes d’informations en arabe, dans le centre pénitentiaire de Lannemezan (Hautes-Pyrénées). A 8 h 30, conformément à sa routine matinale, le septuagénaire libanais, condamné à la prison à perpétuité pour complicité dans l’assassinat, en 1982, de deux diplomates à Paris, l’un américain et l’autre israélien, descendra dans la cour de promenade. Il s’y livrera à ses exercices physiques quotidiens, avant de remonter dans sa cellule, pour prendre sa douche, lire et répondre à la vingtaine de lettres qu’il reçoit chaque jour.

Mais ce matin ne sera pas tout à fait comme les autres. Ce vendredi d’octobre marquera le quarantième « anniversaire » de la détention de Georges Abdallah. Une date au goût amer pour ce militant marxiste propalestinien, que la France a oublié depuis longtemps, mais dont le nom et le visage hantaient, au milieu des années 1980, les salles de rédaction, les prétoires et jusqu’aux plus hautes institutions de l’Etat. Le fantassin de la guerre de l’ombre qu’Israël et ses ennemis arabes se livraient à cette époque dans les capitales européennes est devenu, selon ses défenseurs, « le plus vieux prisonnier politique de France et même d’Europe ». Ses détracteurs voient plutôt en lui un terroriste, fier d’avoir tué le lieutenant-colonel américain Charles R. Ray, le 18 janvier 1982, et Yacov Barsimentov, deuxième secrétaire de l’ambassade d’Israël et probablement affilié au Mossad, le 3 avril 1982. Des assassinats perpétrés alors que les combats entre Israël et les fedayins de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), alors implantés au Liban, faisaient rage.

Libérable depuis un quart de siècle, le fondateur des Fractions armées révolutionnaires libanaises (FARL), un groupuscule proche du Front populaire de libération de la Palestine de Georges Habache, n’a jamais été libéré, en dépit de onze demandes en ce sens depuis 2001. Toutes ont été rejetées, en première instance, en appel ou en cassation, au motif que l’intéressé ne s’est jamais repenti de ses actes, qu’il se refuse à indemniser les familles des deux victimes, et que son retour au Liban constituerait un danger. Un argumentaire déployé sur fond de pressions des Etats-Unis et d’immixtion des pouvoirs publics dans la procédure. La seule fois où la justice française a validé en appel la demande de libération conditionnelle du vétéran de Lannemezan, en 2013, le ministère de l’intérieur, alors sous l’égide du socialiste Manuel Valls, y a fait obstruction en refusant de délivrer l’arrêté d’expulsion exigé par les magistrats.

Il y a une exception Abdallah. Les quatre principaux responsables du groupe terroristed’extrême gauche Action directe (Joëlle Aubron, George Cipriani, Nathalie Ménigon et Jean-Marc Rouillan), condamnés à la perpétuité en 1989 pour l’assassinat du général Audran et du PDG de Renault Georges Besse, ont tous été élargis entre 2004 et 2011. L’Iranien Ali Vakili Rad, l’un des tueurs de Chapour Bakhtiar, le dernier premier ministre du chah d’Iran, égorgé et décapité à son domicile de Suresnes (Hauts-de-Seine) en 1991, a été libéré en 2010, dans un donnant-donnant avec Téhéran. Idem pour le Libanais Anis Naccache, qui avait échoué à tuer ce même Bakhtiar en 1980, à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine), une opération qui avait coûté la vie à deux citoyens français.

Par ailleurs, la Cour européenne des droits de l’homme a estimé, en 2021, que les peines de réclusion à vie, avec possibilité de libération conditionnelle seulement après quarante ans d’incarcération, étaient incompatibles avec la Convention européenne des droits de l’homme. Une jurisprudence sur laquelle s’appuient les défenseurs de M. Abdallah pour réclamer sa libération.

Deux époques d’un même conflit

Le condamné – dont le procès, en 1987, avait accaparé l’attention des médias – a disparu dans le dédale du système judiciaire et pénitentiaire français. Les seuls cercles où l’on s’émeut de l’enfermement sans fin de ce détenu de 73 ans, numéro d’écrou 2388/A221, sont les franges propalestiniennes de l’extrême gauche. La dernière pétition en date appelant à sa libération a été signée par la quasi-totalité des élus La France insoumise (LFI) et communistes, mais seulement deux socialistes, un membre du MoDem et un macroniste.

Au détour d’une visite à Tunis, en février 2018, le président Emmanuel Macron avait été pris à partie par des militants aux cris de « Libérez Georges Abdallah ». Une vidéo le montre se tournant vers ses conseillers, l’air interloqué, ne comprenant pas de qui il s’agit. Sur les images, un responsable tunisien présent à ses côtés dans la médina lui explique qui est ce mystérieux « Abdallah ». L’histoire est si ancienne… Emmanuel Macron n’avait que 6 ans quand elle a débuté, en 1984. Par la suite, elle a traversé les époques. « Georges Abdallah a été enseveli vivant dans sa prison »,résume Serge Janquin, un ancien député socialiste du Pas-de-Calais, qui avait tenté de sensibiliser François Hollande à ce dossier quand ce dernier était à l’Elysée. « Il va finir par y mourir, oublié de tout le monde. Pour le pays des droits de l’homme, c’est fâcheux », ajoute-t-il.

Une chance existe, sur le papier, pour que le natif de Kobayat, un village maronite du nord du Liban, soit libéré avant de passer le cap des quatre décennies derrière les barreaux. Tout se jouera le 7 octobre. Ce jour-là, les trois juges parisiens d’application des peines antiterroristes se réuniront dans une salle de la prison de Lannemezan, en présence du Libanais, pour statuer sur sa douzième demande de libération conditionnelle ; la première en huit ans. Leur délibéré, dont la date sera fixée le jour de l’audience, devrait intervenir dans les deux semaines suivantes. Donc avant l’échéance du 25 octobre.

« Il est plus que temps qu’il sorte, assure Me Jean-Louis Chalanset, l’avocat de Georges Abdallah. C’est l’homme quia passé le plus de temps en prison au monde pour des faits liés au conflit israélo-palestinien. » Le Palestinien qui détient actuellement le record de durée de détention en Israël, Mohammed Altus, a été arrêté en octobre 1985, un an après Abdallah. Aucun Palestinien, même ceux condamnés à la perpétuité, n’a passé plus de quarante dans les prisons de l’Etat hébreu.

Me Chalanset, qui a succédé au sulfureux Jacques Vergès après la mort de celui-ci en 2013, se refuse à tout pronostic sur l’audience du 7 octobre. Mais il ne lui a pas échappé qu’elle se tiendra le jour même de la commémoration de la sanglante attaque du Hamas en Israël, et en pleine attaque terrestre entre le Hezbollah et les forces de l’Etat hébreu. Un hasard de calendrier, télescopage entre deux époques d’un même conflit, dont il redoute qu’il ne porte tort à son client.

En mars, la commission pluridisciplinaire, consultée dans le cadre de la dernière demande de libération, qui est composée de magistrats, de policiers et de psychologues, a rendu un avis défavorable. « Lors d’une expertise psychiatrique, en novembre 2023,le médecin a demandé à Abdallah ce qu’il pensait du Hamas, soupire l’avocat. Dire que son retour au Liban pourrait contribuer à enflammer la situation, c’est ne rien comprendre à ce dossier. S’il aspire à retourner dans son pays, c’est pour y finir tranquillement sa vie, pas pour devenir chef de guerre. »

Au centre pénitentiaire de Lannemezan, qui abrite de nombreux condamnés à des peines longues, Georges Abdallah fait figure de sage. Les gardiens l’apprécient, les autres détenus le respectent, notamment les ex-membres de l’ETA, le mouvement séparatiste basque, avec lesquels il discute beaucoup. Il a aussi passé des années en détention avec Jean-Marc Rouillan, d’Action directe, ou encore Rachid Ramda, islamiste algérien et « cerveau » des attentats de 1995. Sa cellule de 9 mètres carrés, où l’un des auteurs de cet article l’a brièvement rencontré au printemps dans le cadre du droit de visite d’un parlementaire français, est remplie de littérature militante.

Impossible de libérer un tel suspect

Les murs sont décorés de photos de fleurs, d’un tissu rouge à l’effigie de Che Guevara et d’une carte de la colonisation juive en Palestine. Le signe que, si les années ont défilé, l’homme n’a rien renié de ses convictions anti-impérialistes et antisionistes. « Pour que la prison cesse d’être un mouroir, il faut s’inscrire dans la lutte », nous a-t-il confié lors de cette brève entrevue, dans un français parfait, à l’accent chantant, confirmant le « moral d’acier » que lui prêtent ses nombreux visiteurs. Georges Abdallah se voit comme « un Manouchian des temps modernes », assure son avocat.

« C’est quelque chose de surnaturel, il n’est pas détruit, son esprit est resté libre, ajoute son frère cadet, Robert, 60 ans, professeur de sociologie à Tripoli, dans le nord du Liban, qui échange avec lui tous les jours par Internet. C’est peut-être bien pour cela qu’ils ne le libèrent pas. » Après le rejet en appel de sa précédente demande de libération, en 2015, il s’était juré qu’on ne l’y reprendrait plus, et que, s’il devait sortir un jour, ce serait par une grâce présidentielle et rien d’autre.

Si le vieux révolutionnaire libanais a tout de même lancé une nouvelle procédure, c’est par égard pour ses soutiens, des militants aux cheveux souvent grisonnants, encartés au Parti communiste, à LFI ou au Nouveau Parti anticapitaliste. Chaque automne, depuis quinze ans, ces derniers manifestent devant la prison de Lannemezan. Au fond de lui, l’homme ne semble pas loin de s’être résigné à y finir ses jours. « Les conditions de vie sont bien meilleures ici qu’à Gaza », lâche-t-il, dans une boutade amère.

L’affaire Abdallah débute en 1984 par l’arrestation à Trieste, par la douane italienne, d’un homme dont la valise contient 6 kilos d’explosifs. « Les Italiens contactent les Yougoslaves, qui leur donnent le nom du correspondant de l’individu arrêté : c’est une femme nommée Ferial Daher », raconte au Monde Louis Caprioli, ancien numéro deux de la division antiterroriste à la direction de la surveillance du territoire (DST) et coauteur de La DST sur le front de la guerre contre le terrorisme (Mareuil, 210 pages, 21 euros). S’ensuit une enquête, à l’ancienne : « Ferial Daher possède deux adresses en France : l’une à Lyon, l’autre à Paris, explique M. Caprioli . A Lyon, nous repérons un homme qui occupe l’appartement. Nous le suivons, mais comme il est méfiant, il se rend dans un commissariat, où il explique qu’il pense que le Mossad veut le tuer alors que c’est nous qui le filions. Les policiers trouvent sur lui deux passeports, l’un algérien, et l’autre maltais, faux tous les deux. »

Cet homme s’appelle en réalité Georges Abdallah. Une fois identifié par la DST, il est inculpépour possession de faux papiers. « Nous lançons des recherches, mais on n’a pas grand-chose contre lui », poursuit Louis Caprioli. Grâce à des collègues suisses, les policiers français comprennent que le mystérieux Libanais loueplusieurs appartements à Paris, avec de l’argent venu de Suisse. « Dans l’un des appartements, on a trouvé l’arme ayant servi à tuer[les diplomates] Ray et Barsimentov », précise M. Caprioli. Abdallah est alors inculpé de complicité d’assassinats.

Yves Bonnet, patron de la DST à l’époque, poursuit le récit : « Au moment de son arrestation, nous n’avions rien à reprocher à Abdallah. C’est une affaire qui mijotait tranquillement jusqu’à ce que les FARL prennent en otage Gilles Sidney Peyroles, le 23 avril 1985. » Ce dernier, directeur du centre culturel français de Tripoli, dans le nord du Liban, est le fils de l’auteur et journaliste Gilles Perrault, ami d’Yves Bonnet. Son enlèvement est revendiqué par les FARL, essentiellement composés du clan Abdallah et de deux autres familles du nord du Liban.

Quand il apprend la nouvelle, le patron de la DST est en visite aux Etats-Unis, au siège de la CIA. Il décide de rentrer par le premier avion. « Gilles Perrault avait remué ciel et terre, jusqu’à l’Elysée par l’intermédiaire de Régis Debray[l’intellectuel et révolutionnaire occupait alors le poste de chargé de mission pour les relations internationales à l’Elysée], raconte-t-il. Mon seul contact utile dans cette affaire était la sécurité militaire algérienne. Je me suis envolé pour Alger. »

Campagne d’intoxication

Le chef des services algériens, Medjoub Lakehal Ayat, entre en relation avec les FARL. Ces dernières fixent leur ultimatum : si Georges Abdallah n’est pas libéré dans les deux jours, l’otage français sera assassiné. « J’ai alerté le cabinet de Pierre Joxe, alors ministre de l’intérieur, lequel a donné son feu vert, explique M. Bonnet. J’ai alors donné ma parole, via les Algériens, que Georges Ibrahim Abdallah serait remis en liberté, et Peyroles a été libéré. » Abdallah, lui, reste en détention, contrairement à l’engagement pris par le patron de la DST. Il faut dire que, entre-temps, l’arme ayant servi à tuer les diplomates a été découverte dans un appartement parisien, occupé un temps par le militant de Kobayat. Impossible, aux yeux de la justice française, mais aussi des Etats-Unis et d’Israël, les pays d’origine des victimes, de libérer un tel suspect. D’autant, ajoute Louis Caprioli, que les FARL sont responsables de la mort de deux artificiers français qui tentaient de désamorcer, le 21 août 1982, la bombe placée sous le véhicule du diplomate américain Rodrigue Grant.

Aujourd’hui encore, Yves Bonnet demeure persuadé que Georges Abdallah a bien tué Charles R. Ray, mais doute de sa responsabilité dans l’assassinat de Yacov Barsimentov. Le fils de ce dernier, présent au moment du meurtre, n’avait-il pas identifié une femme plutôt qu’un homme ? Selon le quotidien libanais Al-Akhbar, fer de lance du combat pour la libération d’Abdallah, l’exécution du diplomate israélien serait le fait de Jacqueline Esber, membre des FARL, décédée en 2016.

Le premier procès de Georges Abdallah, concernant uniquement la détention d’armes et de faux papiers, se tient en juillet 1986. Le chef des FARL est condamné à quatre ans de détention. L’ambassade américaine à Paris se dit aussitôt « surprise » par la « légèreté » de la peine ; une ingérence que le Quai d’Orsay juge « inacceptable ». Le second procès, cette fois pour complicité d’assassinats, a lieu en février de l’année suivante, dans un climat d’extrême tension. Le ministre de l’intérieur, Charles Pasqua, et son ministre délégué à la sécurité, Robert Pandraud, ont attribué aux FARL les six attentats de septembre 1986, qui ont fait onze morts et près de deux cents blessés à Paris. Des photos de Robert et Maurice Abdallah, un autre frère, tous deux présentés comme les poseurs de bombe, sont placardées à travers le pays. Avec une récompense de 1 million de francs (l’équivalent de près de 300 000 euros aujourd’hui) promis à la personne qui permettra leur arrestation.

En réalité, les autorités françaises ne disposent d’aucun élément à charge contre eux. Robert Pandraud lui-même le reconnaîtra par la suite. La piste de l’Iran, qui est alors en guerre contre son voisin irakien, soutenu par la France, paraît plus crédible. Mais Paris est en pleine négociation avec Téhéran sur le contentieux nucléaire Eurodif, dont le règlement permettra la libération des otages français au Liban, quelques années plus tard. En quête d’un bouc émissaire, le duo de la Place Beauvau accuse le « clan Abdallah »d’avoir ensanglanté la capitale pour faire libérer l’aîné de la fratrie, Georges. Une campagne d’intoxication relayée par la majorité des médias français, Le Monde compris.

« A l’époque, notre village, Kobayat, était très pauvre. On vivait dans une petite maison aux murs décrépits, se souvient Robert Abdallah. Et, du jour au lendemain, on a vu affluer des journalistes français, qui se sont mis à raconter que nous disposions d’un aéroport secret et que nous l’utilisions pour transporter des bombes vers Paris… C’était le carnaval, complètement surréaliste ! »Devant la cour d’assises de Paris, Georges Abdallah n’est plus seulement le chef d’un groupe armé étranger accusé d’avoir exporté sa lutte sur le territoire national. Il est devenu l’ennemi public numéro un, l’homme qui « a fait trembler les Français », écrit LeNouvel Observateur.

A l’audience, l’avocat Georges Kiejman, conseil des Etats-Unis dans ce dossier, sort de sa manche deux textes manuscrits : la revendication au nom des FARL d’une tentative d’assassinat contre le chargé d’affaires américain à Paris, Christian Chapman, en novembre 1981 ; et une tribune publiée par Le Nouvel Observateur, signée de Georges Abdallah. La similarité de la graphie est frappante. La conviction des juges est faite. Le 28 février 1987, le Libanais est condamné à la réclusion à perpétuité, à rebours des réquisitions du procureur, qui avait demandé un maximum de dix ans.

La presse applaudit, persuadée que les magistratsont résisté au chantage à la terreur. Quelques jours plus tard, la police découvre des explosifs dans le coffre de la voiture d’un Tunisien rallié au Hezbollah, Fouad Ali Saleh, qui se révélera être le véritable cerveau des attentats de 1986. Mais les médias ont déjà tourné la page. « Il est désormais évident qu’Abdallah fut en partie condamné pour ce qu’il n’avait pas fait », écrira l’ex-juge antiterroriste Alain Marsaud dans Avant de tout oublier,ses Mémoires publiés en 2022.

M. Marsaud n’est pas le seul ancien représentant de l’Etat à défendre Abdallah. Yves Bonnet, lui aussi, milite pour son élargissement. « Jacques Vergès m’a fait citer devant le juge d’application des peines. C’était au début des années 2000. Je lui ai dit que la France devait honorer sa parole, et que ce n’était pas une promesse personnelle mais celle des autorités, même si l’Elysée s’en est ensuite lavé les mains. La justice avait émis un avis favorable à sa libération, mais le juge avait reçu une lettre du directeur de la DST de l’époque, Pierre de Bousquet de Florian, comme quoi Abdallah s’était converti et était devenu un propagandiste islamiste. Le juge m’a dit que c’était faux. Cela m’a révulsé, j’appelle ça une forfaiture. »

Yves Bonnet, qu’on ne peut pas soupçonner de sympathies marxistes – ex-député UDF, il est aujourd’hui conseiller régional Rassemblement national en Normandie − a participé à des meetings en faveur de la libération d’Abdallah, il est même allé voir le Syndicat de la magistrature et son comité de soutien libanais. Pour lui, « ce sont les Etats-Unis qui s’acharnent à maintenir Georges Abdallah en détention ». « J’ai eu l’occasion,précise-t-il, d’en parler avec le Mossad[les services de renseignement extérieur israéliens] et ce n’était pas leur priorité. »

Manuel Valls, ministre de l’intérieur de 2012 à 2014, le reconnaît : « Il y a eu incontestablement une intervention américaine. » Celle-ci arrive en janvier 2013, dans la foulée d’une décision en appel de la chambre de l’application des peines de Paris, validant la huitième demande de libération d’Abdallah, à condition qu’il soit expulsé du territoire français. Pour ce faire, il fallait donc un arrêté d’expulsion signé par Beauvau.

C’est à ce moment que Hillary Clinton, alors secrétaire d’Etat de l’administration Obama, téléphone à Laurent Fabius, son homologue français. « Bien que le gouvernement français ne soit pas légalement autorisé à annuler la décision de la cour d’appel, nous espérons que les autorités françaises pourront trouver une autre base pour contester la légalité de la décision »,dit Mme Clinton, selon un câble diplomatique américain, révélé par WikiLeaks. Sollicité par Le Monde, Laurent Fabius assure « ne pas avoir de souvenirs précis »de cet épisode.

L’arrêté d’expulsion ne sera jamais signé par M. Valls. L’affaire part à la Cour de cassation, qui annule la décision de libération de la cour d’appel. Abdallah aurait-il été libéré si Washington n’était pas intervenu ? Manuel Valls fait comprendre que non. « Je le maintiens en prison volontairement, il n’était pas question que je signe l’arrêté d’expulsion. Je le fais par conviction. J’en ai informé le président de la République [François Hollande], qui ne m’en a pas dissuadé. »

« Deux poids deux mesures habituel »

Dix ans avant Manuel Valls déjà, un ministre de la justice de droite, Dominique Perben, avait demandé au parquet général de faire appel d’une première décision de remise en liberté du prisonnier. Quelques mois plus tard, la cour d’appel de Paris avait retoqué la décision, et maintenu Abdallah en détention. « Georges subit le sort de tous ceux qui s’opposent à Israël et aux Occidentaux », s’exclame Robert Abdallah, qui était vainement parti attendre son frère à l’aéroport de Beyrouth en 2013. Fataliste, il ajoute : « Les Israéliens ont assassiné de nombreux militants palestiniens en France, mais la justice française n’a jamais monté de procès contre eux. C’est le deux poids deux mesures habituel. »

L’interventionnisme américain et l’intransigeance des autorités françaises renforcent les défenseurs de Georges Abdallah dans leur conviction : ils voient en lui un bouc émissaire, victime de la « raison d’Etat ». Une preuve ? L’avocat Jean-Paul Mazurier, chargé de la défense du Libanais en tandem avec Me Vergès entre 1984 et 1986, était en réalité un agent des services français. Lui-même l’a raconté dans un livre intitulé L’Agent noir, une taupe dans l’affaire Abdallah(Robert Laffont, 1987), écrit avec un journaliste de Libération, Laurent Gally. Sorti quelques jours après la condamnation, ce livre-confession aurait pu inciter Me Vergès à déposer une requête en révision. Mais le conseil de Georges Abdallah ne l’a pas fait, sans que l’on sache pourquoi.

Près de quarante ans après, le sujet continue de mobiliser. Avec le temps, certains de ses adversaires d’hier ont même fini par évoluer dans leur analyse du personnage. Sans pour autant l’absoudre, Georges Kiejman, l’avocat des Etats-Unis lors du procès de 1987, a glissé ces quelques mots dans ses Mémoires écrits avec la journaliste du Monde Vanessa Schneider (L’Homme qui voulait être aimé, Grasset, 2021) : « Georges Ibrahim Abdallah pourrait être libéré. J’ai une forme de respect pour lui que je n’avais pas à l’époque. »

En plus des élus de gauche, la nébuleuse pro-Abdallah comprend quelques personnalités de la société civile comme la Prix Nobel de littérature Annie Ernaux ou l’ancien évêque Jacques Gaillot (1935-2023). En 2023, la ville PCF de Grenay (Pas-de-Calais) avait baptisé un square au nom du Libanais, mais le préfet, alerté par le Rassemblement national, l’a fait débaptiser. En 2014, la ville de Bagnolet (Seine-Saint-Denis), alors dirigée par un communiste, Marc Everbecq, en avait fait un citoyen d’honneur. Une décision cassée par le tribunal administratif de Montreuil.

A l’approche de l’audience du 7 octobre, les partisans de Georges Abdallah ne sont pas les seuls à s’activer. L’ambassade des Etats-Unis, qui s’est refusée à tout commentaire auprès du Monde, a annoncé se porter une nouvelle fois partie civile. L’ambassade d’Israël estime pour sa part qu’il est « normal que Georges Ibrahim Addallah termine sa vie en prison, après le terrible meurtre qu’il a commis à l’encontre du diplomate israélien Yacov Barsimentov ».Sur ce dossier emblématique et passionnel, Me Chalanset, l’avocat du Libanais, a pour habitude de citer les propos de l’ancien garde des sceaux Robert Badinter (1928-2024) : « On ne remplace pas un supplice par un autre. » Suggérant par là que la prison à vie, le châtiment qui plane sur le détenu de Lannemezan, est une autre forme de peine de mort.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, jeudi 3 octobre 2024 451 mots, p. AUJM6
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3 octobre 2024 - Le Parisien

Bloc centrali « Je quitte le groupe Ensemble pour la République »

Stella Dupont, députée du Maine-et-Loire

Propos recueillis par O.B.

C'est déjà le troisième départ du groupe EPR.

Qu'avez-vous pensé de la déclaration de politique générale de Michel Barnier ?

STELLA DUPONT. Un discours lisse, attendu, qui n'a fait que confirmer mes intuitions avec de vrais points de divergence pour moi.

C'est-à-dire ?

Par exemple, j'ai été frappée par son attaque en règle sur la justice, son fonctionnement et ses dysfonctionnements. C'était excessif, alors que beaucoup a été fait ces dernières années sur ce volet. Et il y a bien sûr sa ligne sur l'immigration, qui n'est absolument pas la mienne. Comme la nomination de Bruno Retailleau m'interpelle. Son profil politique n'est pas du tout ma tasse de thé.

Il a tort de mettre l'immigration en haut des priorités ?

Sur la circonscription, ce n'est pas un sujet majeur pour les citoyens. Mais la manière de présenter ce sujet me pose problème aussi. Je pense que l'immigration est une chance pour notre pays, qui a une tradition de terre d'accueil, et non pas une difficulté. Je suis en désaccord avec le fait que le ministre de l'Intérieur puisse reprendre certaines idées de l'extrême droite, comme un référendum sur l'immigration. Et je réprouve aussi le deux poids-deux mesures que le Premier ministre fait avec certains de ses ministres : d'un côté; il recadre en règle le ministre de l'Économie quand celui-ci dit que le RN ne fait pas partie de l'arc républicain, et de l'autre, il ne convoque pas son ministre de l'Intérieur quand ce dernier va très loin sur ces sujets, jusqu'à remettre en cause l'État de droit. C'est inacceptable.

Vous faites pourtant partie d'un groupe qui, à ce stade, soutient l'action du Premier ministre...

C'est pour cela que j'ai décidé de quitter le groupe Ensemble pour la République. Je ne partage pas ce choix de m'inscrire dans une majorité pareille, compte tenu du fait que je ne me retrouve pas dans sa composition, notamment avec des LR qui sont loin de mes valeurs.

Où siégerez-vous ?

Comme non-inscrite, avec l'espoir qu'un groupe social-démocrate puisse émerger dans les prochaines semaines dans l'hémicycle. Je sais que d'autres députés de différents groupes ont la tentation de partir. Nous avons de vraies propositions à faire porter sur les questions de justice sociale, fiscale, d'écologie.

Vous pourriez voter une censure ?

Je voterai les textes au cas par cas, dans un esprit de responsabilité. Car je crois encore, en tant que femme de centre gauche, à la possibilité de travailler ensemble. Donc pas de censure a priori. En revanche, si on touche à mes valeurs, à ma conception de ce qu'est la nation française, alors je n'exclus rien.

Libération
jeudi 3 octobre 2024 838 mots, p. 8,9

monde

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2 octobre 2024 - Libération (site web)

Présidentielle en Tunisie Pour Kaïs Saïed, des soutiens désenchantés

Mathieu Galtier

monde

La raie glisse de la brouette lorsque le poissonnier sursaute, surpris par la phrase «le peuple veut la reconduction de Kaïs Saïed», scandée par une dizaine de militants débarquant au marché central couvert de Tunis. Pendant une petite heure, mardi, le cortège filme les vendeurs à qui on distribue des affichettes à l'effigie du Président. Les militants ne prennent pas le temps d'expliquer les raisons pour lesquelles il faut réélire Kaïs Saïed dimanche. Les personnes interrogées oscillent entre abstention et soutien timide au chef de l'Etat. «J'irai voter, mais je ne sais pas pour qui… sûrement pour le Président, il est charismatique», concède un maraîcher. Pas de vote pour Ayachi Zammel, ni pour Zouhair Maghzaoui, les deux autres candidats à la présidentielle. C'est déjà ça de gagné pour l'architecte Amel Meddeb, qui mène la petite troupe pro-Kaïs Saïed.

«Le 25 juillet 2021 [jour où Kaïs Saïed a gelé les travaux du Parlement pour instaurer un régime présidentialiste, ndlr], le Président a posé les bases de la Tunisie nouvelle, centrée sur la souveraineté, explique celle qui est aussi députée, et seule autorisée à parler ce jour-là à la presse étrangère. Il a besoin de cinq ans pour achever son processus. S'il n'est pas réélu, ce sera le retour du chaos et de l'influence extérieure.» Amel Meddeb vante le refus de Kaïs Saïed d'accepter le soutien du Fonds monétaire international, quitte à subir des périodes de pénuries de produits de base. «Le moment est difficile, c'est vrai, mais ce n'est pas grave, car nous regagnons notre dignité», assume l'élue. Elle se félicite aussi de l'emprisonnement des principaux dirigeants du parti islamoconservateur Ennahdha, perçu comme le faux nez du Qatar, présent dans tous les gouvernements entre 2011 et 2021 : «Ces gens ont amené le terrorisme et la fausse démocratie.» A Bizerte, à 70 kilomètres au nord de Tunis, dans un café moderne, les pro-Saïed tiennent le même discours : le Président ou le désordre. «Pendant dix ans, le régime avait trois têtes : le président de la République, le chef du gouvernement et le président de l'Assemblée. Ça n'a pas marché. Kaïs Saïed est sur le bon chemin en remettant un régime à une seule tête comme sous Bourguiba et Ben Ali, les deux fondateurs de la Tunisie moderne», se réjouit Mourad Besbes, responsable de la communication du parti «Massar 25 juillet», nouvellement créé.

«Il avait promis l'État de droit» A Tunis, Bizerte et ailleurs, nombre de Tunisiens, prompts à rejeter la faute sur l'étranger et à conspuer la «décennie noire», responsable, selon eux, de l'inflation (6,7 % en août) et du chômage (16 % au deuxième trimestre 2024), adhèrent à ces éléments de langage. Mais le souffle populaire de 2019 a disparu. La parole du professeur de droit Kaïs Saïed était alors portée avec exaltation par des jeunes convaincus par la démocratie par le bas, alors prônée par leur maître. Au QG de campagne, un appartement en centre-ville de Tunis, on croisait dans les escaliers bondés aussi bien Ridha «Lénine» Mekki, penseur de la gauche radicale, que des sympathisants d'Ennahdha séduits par le discours socialement conservateur du candidat. Kaïs Saïed et ses disciples s'arrêtaient dans les cafés populaires du pays pour convaincre.

Aujourd'hui, le siège de campagne est une villa d'un quartier résidentiel cossu de la capitale, interdite d'accès aux journalistes. Parmi les anciens militants, certains sont des élus qui refusent de parler. La plupart ont déserté la scène publique. «Je ne fais plus de politique, je n'ai rien à dire sur la campagne», répond laconiquement Bouthaina ben Kridis, qui était à l'avant-scène pour expliquer le big bang institutionnel de 2021. «Il avait promis l'instauration de l'Etat de droit. Il a fait tout l'inverse», commente, écoeuré, un avocat qui a voté Kaïs Saïed.

Militants plus âgés et moins idéalistes Ces jours-ci, les distributions de tracts et les slogans vides de contenu ont remplacé les longues argumentations – quand ils sont au rendez-vous. Ce même mardi, deux autres événements étaient à l'agenda de l'équipe de Kaïs Saïed à Tunis. Ils n'ont pas eu lieu. Les profils des quelques militants actifs sur le terrain sont plus âgés et moins idéalistes qu'il y a cinq ans.

Avant de louer l'infaillibilité du Président, Amel Meddeb était élue au conseil municipal de Tunis – le chef de l'Etat a dissous les municipalités en 2023 – sous l'étiquette Nidaa Tounes, parti fondé par Béji Caïd Essebsi. Le prédécesseur de Kaïs Saïed à Carthage, siège de la présidence la République, est pourtant perçu, avec Rached Ghan- nouchi, le dirigeant d'Ennahdha actuellement en prison, comme coresponsable de la «décennie noire». Il y a encore deux mois, Mourad Besbes roulait pour la Troisième République d'Olfa Hamdi, libérale décomplexée exilée aux Etats-Unis. «Le gouverneur de Bizerte [nommé par le président de la République] m'a appelé pour que je rejoigne el-Massar, parce qu'en tant qu'ancien directeur sportif du CAB [club de football de la ville], j'étais une personnalité locale», justifie Mourad Besbes. Et, dans la Tunisie de Kaïs Saïed, on ne dit pas non à un gouverneur.•

Le Monde
France, jeudi 3 octobre 2024 836 mots, p. 8
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2 octobre 2024 - Le Monde (site web)

La Cour des comptes confirme le dérapage des collectivités locales

Dans un rapport remis mercredi, les magistrats proposent des pistes d’économies, notamment la suppression de 100 000 postes

De. C.

Si Michel Barnier veut réduire les dépenses publiques comme il l’a annoncé, il n’a pas à chercher bien loin comment s’y prendre. Les armoires de Matignon regorgent de rapports de la Cour des comptes sur les économies possibles. Et sur le bureau même du premier ministre vient d’arriver un document qui analyse la dérive budgétaire spécifique des collectivités locales, et suggère des mesures correctrices. Dont la suppression de cent mille postes d’agents locaux.

Commandé par le prédécesseur de M. Barnier à Matignon, Gabriel Attal, ce rapport, dévoilé mercredi 2 octobre, confirme le dérapage actuel des finances des communes, départements et régions, qui représentent ensemble 18 % des dépenses publiques. L’ex-ministre de l’économie, Bruno Le Maire, avait lancé l’alerte, début septembre, en évoquant un écart de 16 milliards d’euros entre le déficit des collectivités locales initialement prévu pour 2024 et celui qui se profile réellement. Le rapport du 2 octobre corrobore cette analyse. « La trajectoire financière des collectivités dérape de plus en plus » , écrivent les magistrats.

D’un côté, les recettes de TVA progressent moins que prévu. Quant à celles tirées des taxes sur les transactions immobilières, elles connaissent « une chute plus prononcée qu’anticipé » : à la fin août, elles reculaient de 20 % par rapport à la même période de 2023. De l’autre, les dépenses augmentent à vive allure. Sur les huit premiers mois de l’année, celles de fonctionnement ont crû de 5,4 % à périmètre constant, en raison à la fois d’une hausse des rémunérations, du recours croissant à des prestataires extérieurs, et d’un accroissement du nombre de bénéficiaires de certaines aides, comme l’allocation personnalisée d’autonomie. Les dépenses d’investissement montent encore plus rapidement (+ 13 % en un an).

Résultat : le besoin de financement des collectivités locales « va connaître une hausse considérable par rapport à 2023 », donc les conduire à s’endetter d’autant, note la Cour des comptes. Et l’objectif officiel visant à ce que les collectivités dégagent un excédent de financement de plus de 17 milliards d’euros à l’horizon 2027 « apparaît de plus en plus hypothétique ».

« Je préside la commission des finances de mon département et, pour la première fois, je n’arrive pas à boucler mon budget,témoigne Véronique Louwagie, députée (Les Républicains) de l’Orne. L’Etat nous a transféré des missions, le nombre de mineurs non accompagnés à prendre en charge croît de 20 %, celui des allocataires du revenu de solidarité active grimpe, les rémunérations des agents sont revalorisées, et je perds 14 millions d’euros de taxes sur les transactions immobilières. On va donc devoir tailler à la serpe dans les dépenses. »

Réduire l’absentéisme

Où couper ? La première piste d’ « optimisation »avancée par les magistrats porte sur les dépenses de personnel. « Entre 2011 et 2021, les effectifs d’agents locaux ont crû d’un peu plus de 100 000 agents (soit + 5,5 %), en l’absence, pourtant, de nouveaux transferts de compétences de l’Etat aux collectivités », souligne le rapport.

La cour préconise donc un « retour progressif » de l’effectif des collectivités à son niveau du début des années 2010, en ne remplaçant qu’une partie des agents partant à la retraite. Cette réduction de 100 000 emplois, qui ne peut que faire hurler sur le terrain, permettrait de réaliser une économie évaluée à 4,1 milliards d’euros par an, à partir de 2030.

Dans la même logique, la Cour des comptes incite les collectivités à réduire l’absentéisme et à mieux appliquer la durée légale du travail, alors qu’une partie des fonctionnaires territoriaux travaille moins que de trente-cinq heures par semaine. Un tel effort pourrait dégager « 1,3 milliard d’euros d’économies par an », mentionne le rapport.

Les magistrats poussent également les communes, départements, etc., à « massifier » et à « mutualiser »leurs achats, ce qui pourrait leur permettre de gagner 5 milliards d’euros par an, et à mieux « cibler »leurs investissements, en privilégiant ceux liés à la transition écologique.

Des vœux pieux ? Pour aller plus loin, certains suggèrent de redonner à l’Etat des moyens juridiques pour encadrer les budgets des collectivités. Depuis l’abandon définitif, en 2023, des « contrats de Cahors » par le gouvernement d’Elisabeth Borne, il n’existe plus de mécanismes de sanction pour les communes qui ne limitent pas assez leurs dépenses. Une des explications, peut-être, des difficultés actuelles. La Cour des comptes évoque donc la possibilité de conclure avec les plus grosses collectivités de « nouveaux contrats de maîtrise de l’évolution de leurs dépenses de fonctionnement ».

Les associations d’élus jugent cependant que tout nouveau dispositif de ce type constituerait une immixtion de l’Etat dans leur gestion, reconnaît la cour. Michel Barnier, qui dit vouloir agir « avec les collectivités locales, et non pas contre elles ou sans elles » , va devoir avancer avec prudence.

Le Figaro, no. 24917
Le Figaro Littéraire, jeudi 3 octobre 2024 528 mots, p. LIT2

L'événement

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2 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Viola Ardone : au coeur de la folie

Clermont, Thierry

Avec Les Merveilles, la Napolitaine Viola Ardone clôt sa trilogie romanesque centrée sur la seconde moitié du XXe siècle, entamée avec Le Train des enfants, qui vient d'être adapté à l'écran par la cinéaste et romancière Cristina Comencini, et poursuivie avec Le Choix(Oliva Denaro, dans l'original).

Ardone y brosse avec brio un double portrait : celui de la jeune Elba, née dans un asile psychiatrique à la fin des années 1960, et celui de son psychiatre anticonformiste, le docteur Fausto Meraviglia. Ce qui au premier abord pourrait sembler une description et une analyse de la vie quotidienne dans un pavillon d'aliénés de Naples, s'avère au fil des pages bien plus subtil : c'est à la relation complexe entre l'internée et le médecin à laquelle s'attelle patiemment Viola Ardone.

Fille d'une Allemande de l'Est mariée à un aristocrate italien qui la répudie et la fait enfermer par vengeance, bien que saine d'esprit, Elba grandit avec sa mère dans cet étrange univers quasi carcéral, qu'elle appelle le monde-à-moitié (« mezzomondo »). Une « maison des fêlés, avec dedans plein de gens qui ressemblent à des félins » , qui inspire à la jeune fille un Journal des maladies du mental, que son médecin découvrira au soir de sa vie. Ce docteur Meraviglia (« Merveille » en italien) qui, à la faveur de la loi Basaglia imposant la fermeture des asiles et l'insertion des internés dans la société, prendra Elba sous son aile.

Le journal raconte en détail cet univers fait de souffrances, de camisoles de force «aussi rugueuses que des caresses de désespoir », d'électrochocs, de cachets, de séances de psychothérapie, de coups bas, de rivalités mais aussi d'amitiés. Il y a les schizophrènes, les paranoïaques, les maniaques comme Nunziata, les neurasthéniques comme la belle Aldina. Et puis il y a les infirmières et les gardiennes. Seule parenthèse : les cinq ans passés par Elba dans un collège catholique, sous la férule des terribles soeurs Gros-cul («Culone»), et le soutien d'une universitaire et députée communiste, que l'on avait déjà croisée dans Le Choix, Liliana Calò.

Un homme idéaliste

Maintes fois traité à travers le roman depuis le XIXe siècle, l'univers psychiatrique cède ici le pas à la personnalité attachante du docteur Meraviglia, que l'on retrouve au soir de sa vie, en 2019. Ardone y remonte le fil de sa vie. Un homme idéaliste, mauvais mari, piètre père qui tente de se racheter. Sa fille est conductrice de bus, et son fils Mattia est devenu prêtre suite à une mésaventure sentimentale avec Elba, sortie de l'asile devenu un cocon, à 25 ans, et qui désormais s'occupe d'enfants abandonnés dans une institution spécialisée.

Pour le solitaire Meraviglia, qui a gardé le contact avec Elba, c'est l'heure du bilan et de l'amertume, qui a la couleur de la rédemption. Il avoue : « J'ai aimé l'humanité d'un amour presbyte : de loin, toute existence me paraissait digne d'être défendue, de près les êtres humains ne me plaisaient plus. » À l'exception de cette petite blonde aux yeux gris qui s'appelait Elba. Et dans un dernier sursaut, alors que la camarde approche, Meraviglia lâche à la fin du livre : « L'amour est incompréhensible, une forme de folie. » T. C.

L'Humanité
jeudi 3 octobre 2024 545 mots, p. 4

Les Martiniquais suspendus aux négociations sur les prix

Naïm Sakhi

Acteurs de la distribution, élus et collectif citoyen espèrent aboutir à une baisse des tarifs sur 5 900 produits. Dépendante à 80 % des importations de l'Hexagone, l'île souffre de la situation de quasi-monopole des distributeurs et des transporteurs.

Fort-de-France (Martinique), envoyé spécial.

Dix heures de négociations et l'espoir d'un accord. Jeudi 26 septembre, la troisième table ronde regroupant les acteurs de la distribution, les élus et le collectif citoyen RPPRAC a fini par déboucher sur un projet d'accord. Le texte propose l'expérimentation, durant trente-six mois, d'un ensemble de mesures pour abaisser le coût de la vie.

D'abord, la collectivité territoriale de Martinique (CTM) s'engagerait à supprimer l'octroi de mer sur 54 types de produits, soit 5 900 articles de première nécessité. Créée en 1670, cette taxe de 9,5 % rapporte, selon la Cour des comptes, 346 millions d'euros à la collectivité. Sa suppression favoriserait le pouvoir d'achat, mais la mesure « n'est pas validée par les communes, qui s'inquiètent pour leurs finances après avoir vu fondre leurs dotations globales de fonctionnement », résume Béatrice Bellay, députée PS de Fort-de-France.

De son côté, le préfet de Martinique présentera au gouvernement un projet de TVA à 0 % ciblé sur des produits de première nécessité, alors que le budget 2025 prévoit une coupe de 200 millions dans l'enveloppe destinée aux outre-mer. « Des solutions pérennes restent à trouver, notamment du côté de la grande distribution, qui reste silencieuse sur ses marges », déplore la parlementaire NFP, jointe par l'Humanité.

Au nom de la continuité territoriale, le RPPRAC réclame, lui, l'alignement des prix sur ceux de la métropole. Une proposition que tempère l'économiste Michel Branchi, rédacteur en chef du journal communiste Justice : « Le niveau des prix sur l'île s'explique d'abord par le fait que 80 % de ce que nous consommons sont importé d'Europe. » Facteur aggravé par le transport maritime : « CMA CGM est en situation de monopole pour le transport vers la Martinique et la Guadeloupe », rappelle-t-il. Le groupe de Rodolphe Saadé facture en effet 5 000 euros le conteneur, quelle que soit la valeur du produit transporté.

« Développer l'économie de la Martinique est une chose. Mais pour baisser les prix, il faudra analyser leur formation en s'attaquant aux marges des intermédiaires et des distributeurs », insiste Michel Branchi. En 2023, une commission d'enquête sur le coût de la vie dans les outre-mer relevait justement que « le manque de transparence des acteurs de la grande distribution, préférant payer une amende plutôt que de déposer leurs comptes, ne bénéficie pas au consommateur en bout de chaîne ». Conséquence : « L'existence d'importateurs, fournisseurs et grossistes locaux détenant une exclusivité de fait dans la distribution de certaines marques nationales », ce qui place ces acteurs économiques dans la position de « faiseurs de prix ». Protagoniste ciblé, le puissant Groupe Bernard Hayot, conglomérat hérité de la colonisation. « Nous ne sommes pas un club. Il existe une vraie concurrence, parfois très dure, avec des procès », se défend son directeur général, Stéphane Hayot.

Selon l'Insee, les prix à la consommation en Martinique sont en moyenne plus élevés de 14 % que dans l'Hexagone. Pour la nourriture, cette différence atteint 40 %. « D'une manière ou d'une autre, il faudra fixer les marges des produits alimentaires, comme c'était la règle avant 1988 », estime Michel Branchi. Prochaine réunion (décisive ?), le 7 octobre. 

L'Humanité
jeudi 3 octobre 2024 806 mots, p. 6

Le premier ministre Michel Barnier médaille d'or de l'austérité

Stéphane Guérard

Finances Dans son projet de budget dévoilé mercredi, le gouvernement prévoit plus de 45 milliards d'euros de coupes dans les services publics et la Sécu, soit la pire purge jamais prévue. Les retraités et les malades seront les premiers touchés.

M ichel Barnier est un premier ministre qui sait recevoir. Invitant les syndicats de travailleurs la semaine dernière à Matignon, il avait écouté, pris note, s'était intéressé, sans trop en dire. Ses hôtes étaient sortis satisfaits de voir qu'après sept années de « cause toujours » sous Philippe, Castex, Borne et Attal, une ébauche d'attention semblait possible avec le vieux loup de droite. Jusqu'à ce mercredi et la publication du cadrage des budgets publics pour 2025. « C'est presque dommage qu'il n'ait pas fait ses annonces avant la manifestation de mardi. On aurait eu encore plus de monde dans les rues ! C'est vraiment l'expression d'une droite très dure », ironise Murielle Guilbert, codéléguée générale de Solidaires.

La soupe à la grimace budgétaire présentée par Matignon et Bercy a dû électriser la réunion des leaders des grandes confédérations qui devait se tenir ce mercredi soir. En officialisant plus de 45 milliards d'euros de coupes dans les dépenses publiques, contre moins de 15 milliards d'euros de taxations provisoires sur les plus riches et les grandes entreprises, Michel Barnier a gagné le titre de grand équarrisseur de la protection sociale et des services publics. Même Manuel Valls, recordman de France des coupes claires, avec 50 milliards d'euros d'économies dans le budget de 2014 à 2017, est battu à plate couture. Tout comme François Fillon et ses 11 milliards en 2012.

« Ce que Barnier présente, c'est pire que le plan Le Maire (15 milliards de gel de crédits - NDLR), résume Denis Gravouil, membre du bureau confédéral de la CGT. Pour faire semblant d'être équilibré, il taxe provisoirement les plus riches et les grandes entreprises. Mais l'austérité qu'il impose dans les dépenses publiques ne sera pas, elle, remise en cause. Et elle est bien plus massive. »

Le « cadrage » transmis ce mercredi par Bercy au Haut Conseil des dépenses publiques pour avis, avant présentation au Conseil des ministres du 10 octobre, n'a qu'une visée, qui était déjà celle assignée à la réforme des retraites comme aux réformes successives de l'assurance-chômage : diminuer le ratio de dépenses publiques dans le PIB français. Celui-ci passerait en un an de 56,8 points à 56,3 points. Pas grand-chose à première vue. Sauf que cette tendance va se faire ressentir très vite dans tous les budgets des services publics et de la Sécu, victimes expiatoires des dérapages budgétaires provoqués par les macronistes.

Pour 2025, leurs dépenses diminueront de l'équivalent de 5 points de PIB. Mais le frein à main pourrait être tiré dès 2024, le gouvernement ne s'interdisant pas de recourir à un budget rectificatif. Quant aux années suivantes, elles seront du même acabit, Michel Barnier ayant mis ses pas dans ceux d'Attal et Le Maire, qui promettaient un retour du déficit public sous les 3 % en 2029.

Concrètement, les dépenses de l'État et de ses opérateurs vont baisser de plus de 20 milliards d'euros : aux 15 milliards déjà budgétés par le tandem Attal-Le Maire s'ajouteront 5 autres milliards que devront trouver les parlementaires. La baisse des effectifs de fonctionnaires et contractuels touchera tous les ministères, excepté les régaliens.

« Une forme de mépris et de contournement du Parlement »

Une « modération des dépenses » va aussi être imposée aux collectivités territoriales. Rien de « punitif », assure Bercy. Sauf que l'augmentation de leurs dépenses se « limitera à 0,4 point de PIB », bien en deçà de leurs missions à financer. Le gouvernement suivra-t-il la proposition de la Cour des comptes de sabrer 100 000 postes d'agents d'ici à 2030 (lire page 12) ?

Quant à la Sécurité sociale, les coupes qui vont lui être infligées vont toucher tout le monde. Dont les retraités, à qui l'on assène un report de six mois de l'indexation de leurs pensions sur l'inflation, soit une baisse en euro constant de leurs revenus. Mais aussi toutes celles et ceux qui auront le malheur de tomber malade, puisque l'augmentation de 2,8 % de l'objectif national de dépenses d'assurance-maladie suivra tout juste l'inflation, mais pas du tout les besoins en soins et santé.

Au Parlement, dans les rangs de gauche, ce cadrage budgétaire a provoqué une double consternation. « Le vide de la déclaration de politique générale de mardi a été vu par certains comme de l'habileté. C'était en fait une forme de mépris et de contournement du Parlement », se désole Aurélien Rousseau, député Place publique. « Les Français vont s'apercevoir que ce sont les classes populaires et les classes moyennes qui vont subir cette politique. C'est le monde du travail qui va combler la dette creusée par les cadeaux du gouvernement aux plus riches pendant sept ans », résume le sénateur communiste Ian Brossat.

Le Monde
France, jeudi 3 octobre 2024 736 mots, p. 7
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2 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Le RN décidé à « donner une chance » au premier ministre

Le dépôt d’une loi sur l’immigration début 2025 est une des conditions qui conduiraient le parti à ne pas censurer Michel Barnier

Clément Guillou et Corentin Lesueur

Lors du discours de Marine Le Pen, un cri jaillit des bancs de La France insoumise : « C’est la Saint-Valentin ! »Une formule ironique pour moquer le ton aimable employé par la cheffe de file des députés du Rassemblement national (RN), en réponse à la déclaration de politique générale du premier ministre, Michel Barnier, mardi 1er octobre, à l’Assemblée nationale.

Le temps d’un après-midi, la dirigeante d’extrême droite avait ôté le costume de prévenue qu’elle est contrainte de porter depuis lundi, dans le procès pour détournement de fonds publics qui vise son parti, pour enfiler sa veste blanche de présidente du premier groupe à l’Assemblée. Bras croisés, durcissant son propre discours à mesure que le chef du gouvernement déroulait le sien, elle n’a jamais manifesté le moindre agacement. Et a pu goûter les multiples allusions de la gauche au coup de téléphone que lui avait passé Michel Barnier, le 24 septembre, pour s’excuser des propos tenus par son ministre de l’économie – la mise en exergue du rôle d’arbitre du RN sonne particulièrement doux à ses oreilles.

A l’occasion de son discours, le premier ministre a effectué plusieurs œillades à l’extrême droite. Certes vague et moins radical que le ministre de l’intérieur, Bruno Retailleau, il a formulé des propositions en matière de justice ou d’immigration, susceptibles d’être bien vues au RN : « limiter » les possibilités d’aménagement des peines, pour que celles-ci soient exécutées ; atténuer l’ « excuse de minorité »; renforcer l’agence européenne de garde-frontières. Il a aussi fait une allusion à une possible remise en question de l’accord de 1968, facilitant l’entrée des Algériens en France.

Face au locataire de Matignon qui a ouvert de nombreuses portes, Marine Le Pen a pris soin de n’en fermer aucune, adaptant son discours à celui de Michel Barnier. Cela ressemblait à un dialogue, et « c’était le but », confirme Jean-Philippe Tanguy. Le président délégué du groupe RN ajoute, l’œil gourmand : « Pourquoi voulez-vous que l’on refuse cette main tendue à détruire le barrage républicain ? »

« Amabilité incontestable »

Pour la première fois, Mme Le Pen a énoncé les conditions qui conduiraient ses troupes à ne pas censurer M. Barnier. Le dépôt d’une loi sur l’immigration, « au premier trimestre 2025 », en fait partie. A ses yeux, elle devrait inclure les mesures de la loi portée par le gouvernement Borne et censurées par le Conseil constitutionnel en janvier, notamment celles instaurant une forme de préférence nationale. L’une des trois exigences de Mme Le Pen, pour trois temps d’un mandat qui n’excédera pas, dans son esprit, neuf mois.

La deuxième concerne la réforme du mode de scrutin pour les législatives, introduisant la proportionnelle. La troisième, sans doute la plus délicate à accomplir, se présentera lors du budget. L’extrême droite réclame un geste en faveur des classes moyennes et populaires, qui contrebalancerait la hausse d’impôts concernant les fortunés et les grandes entreprises : un geste ciblé sur la TVA, par exemple, en tout cas une baisse des prélèvements obligatoires. M. Barnier n’a pas semblé s’engager là-dessus, pas davantage que Laurent Saint-Martin, ministre du budget, lors d’une récente rencontre avec M. Tanguy.

A la charge du gouvernement de suivre – ou non – la feuille de route tracée par l’extrême droite. Pour l’instant, le RN ne compte pas voter la motion de censure que s’apprête à déposer la gauche à l’Assemblée, après la déclaration de politique générale du premier ministre. Mme Le Pen s’est posée en partenaire sous conditions, entendant lui « donner une chance, aussi infime soit-elle », mais en livrant une feuille de route dont elle n’entend pas dévier. « On assume à visage découvert et de manière franche, on ne prend personne en traître », décrypte Bruno Bilde, un proche de la dirigeante du RN, soulignant « une ouverture et une amabilité incontestables sur la forme [avec M. Barnier] , sans se renier sur le fond ». « Pour le moment, on a envie de leur faire confiance, dit Bryan Masson, député des Alpes-Maritimes. On ne les censurera pas tant qu’ils nous aimeront. » Est-ce là le début d’une idylle ou un futur baiser de la mort ?

Le Monde
France, jeudi 3 octobre 2024 591 mots, p. 9
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1 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Le report des élections locales en Nouvelle-Calédonie acté

Michel Barnier veut apaiser une « crise d’une gravité exceptionnelle »

Nathalie Guibert

Les applaudissements adressés à deux reprises par l’Hémicyle à la délégation du Congrès de Nouvelle-Calédonie présente en tribune, mardi 1er octobre, à l’Assemblée nationale, sont de bon augure. Le territoire, a promis le premier ministre, sera traité à la hauteur de « la crise d’une gravité exceptionnelle »qu’il traverse depuis l’insurrection indépendantiste du 13 mai. Lors de sa déclaration de politique générale, Michel Barnier a éludé l’actualité générale des outre-mer pour se concentrer sur les attentes des Néo-Calédoniens. « Je m’y emploierai personnellement », s’est engagé le nouveau chef du gouvernement.

Le travail qui s’ouvre sur la « reconstruction économique et sociale de la Nouvelle-Calédonie et la recherche d’un consensus politique sur son avenir institutionnel » sera piloté par une délégation interministérielle, « dans la durée ». Les dégâts immédiats sont estimés à plus de 2 milliards d’euros, et le territoire aurait déjà perdu un quart de son produit intérieur brut. La déclaration de politique générale ne se prête pas aux chiffres, et beaucoup dépendra de la future loi de finances, mais l’effort gouvernemental doit s’afficher sur le temps long.

Les présidents de l’Assemblée nationale et du Sénat, Yaël Braun-Pivet (Renaissance) et Gérard Larcher (Les Républicains), se rendront à Nouméa prochainement en « mission de concertation et de dialogue », a annoncé M. Barnier. Cette initiative, évoquée depuis de longs mois, doit servir à réamorcer un dialogue politique. Elle permet d’enterrer officiellement la mission précédente des trois fonctionnaires nommés par le chef de l’Etat, en mai, dont aucune conclusion n’a été rendue publique. En lieu et place, indépendantistes et non-indépendantistes réclamaient une mission de haut niveau politique coordonnée avec l’exécutif. « La décider est une marque de considération énorme », salue Philippe Gomès, chef du parti Calédonie ensemble (droite modérée).

Projet de loi organique

Le premier ministre a décidé de reporter les élections provinciales prévues fin 2024 sur le Caillou, « jusque fin 2025 ». Un projet de loi organique sera rapidement soumis au Parlement pour organiser ce scrutin, qui scellera les nouveaux rapports de force entre indépendantistes et partisans de la France.

En associant la tenue de ces élections à un élargissement du corps électoral, soutenu par les loyalistes mais rejeté par les indépendantistes, l’exécutif avait fait déraper le dossier néo-calédonien. Ce projet constitutionnel de réforme du corps électoral formalisé sous la précédente législature « ne sera pas soumis » au Congrès de Versailles, a assuré M. Barnier. « Le président de la République le confirmera aux élus de Nouvelle-Calédonie lorsqu’il les réunira au mois de novembre », a-t-il ajouté, exposant le modus operandi qui s’impose entre les deux têtes de l’exécutif.

Ces termes, plus clairs que ceux utilisés par Emmanuel Macron jusqu’ici, devraient rassurer une partie des indépendantistes. Membre de la délégation transpartisane venue de Nouméa à Paris, Pierre-Chanel Tutugoro (Union calédonienne-Front de libération nationale kanak et socialiste) a rappelé que son camp attendait que soit actée l’ « annulation »du projet constitutionnel, même si cela n’est juridiquement pas possible, puisque les deux assemblées l’ont voté en première lecture.

Les mois supplémentaires qui s’ouvrent avant les élections néo-calédoniennes ne verront pas revenir une réforme non consensuelle, a en substance assuré le premier ministre. Ces propos ont suscité le mécontentement du loyaliste Nicolas Metzdorf, député (Renaissance), qui a reproché au premier ministre d’être « passé à côté des priorités des Calédoniens ». Avant d’estimer que « la censure du gouvernement de Michel Barnier se pose ».

Le Monde
France, jeudi 3 octobre 2024 386 mots, p. 10
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2 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Pour la fin de vie, une reprise du « dialogue »

Le premier ministre n’a pas abandonné l’idée de légiférer, mais il gagne du temps

Béatrice Jérôme

Michel Barnier n’enterre pas sans fleurs ni couronnes le grand sujet sociétal du second quinquennat d’Emmanuel Macron : « Etre fraternel, c’est savoir accompagner les personnes en fin de vie », a déclaré le premier ministre à la tribune de l’Assemblée mardi 1er octobre, donnant ainsi tort à ceux qui l’imaginaient éluder le sujet pour s’éviter des querelles avec sa famille politique (Les Républicains), largement opposée à l’euthanasie et au suicide assisté.

« Nous allons reprendre le dialogue avec vous, avec le Sénat, avec les soignants et les associations en début d’année prochaine sur le projet de loi dont l’examen a été interrompu par la dissolution [de l’Assemblée nationale] », a-t-il annoncé.

Le premier ministre n’a pas précisé si ce dialogue vise à « terminer le travail » des parlementaires, comme l’a souhaité la ministre de la santé, Geneviève Darrieussecq, le 23 septembre, ou à gagner du temps pour retravailler le texte. Il a observé en revanche que « sur ce dossier grave, les opinions étaient partagées ».

M. Barnier impose son calendrier à ceux qui le pressent de légiférer : « Nous sommes prêts, le texte est prêt et donc il faut y aller », l’avait enjoint, le 24 septembre sur BFM-TV, Yaël Braun-Pivet, la présidente de l’Assemblée nationale. « J’ai besoin de temps », lui avait-il répondu.

Une PPL en novembre ?

Le « dialogue » voulu par le premier ministre écarte a priori le scénario d’une proposition de loi (PPL) défendu par Olivier Falorni. Le député (divers gauche, Charente-Maritime) a recueilli 180 signatures de députés sur une PPL déposée en juillet, copie conforme du projet de loi voté en partie en juin. M. Falorni milite pour qu’elle soit débattue dans le cadre d’une semaine dont l’ordre du jour est décidé par l’Assemblée, en novembre.

M. Barnier s’est montré plus pressé d’aborder l’autre versant du débat sur la fin de vie : « Sans attendre, nos efforts en faveur du développement des soins palliatifs seront renforcés en 2025 », a-t-il promis. Sur l’ampleur de ces « efforts » , l’heure de vérité sonnera à l’automne avec le projet de loi de financement de la Sécurité sociale.

Le Figaro, no. 24917
Le Figaro Littéraire, jeudi 3 octobre 2024 590 mots, p. LIT8

Histoire

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3 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

1848, année révolutionnaire

essai Une vastefresque sociale et idéologiquede l'Europe bouleverséepar les révolutions de 1848.

Paoli, Paul-François

Nous sommes le 27 janvier 1847. Alexis de Tocqueville prend la parole à la Chambre des députés : « Est-ce que vous ne ressentez pas, Messieurs, que le sol tremble de nouveau en Europe ? Est-ce que vous n'apercevez pas un vent de Révolution qui est dans l'air ? ». Il ajoute : «Est-ce que vous savez ce qui peut arriver en France d'ici à un an, à un mois, à un jour peut-être ? Vous l'ignorez ; mais ce que vous savez, c'est que la tempête est à l'horizon...»

Le député libéral de Valognes en Normandie ne pouvait mieux dire ! Un peu plus d'un an après son discours, le 24 février exactement, la monarchie orléaniste de Louis Philippe est balayée. La IIe République est proclamée par le poète Lamartine et le gouvernement provisoire, où siègent notamment Ledru-Rollin, Louis Blanc, Garnier-Pagès ou Arago.

Dans Le Printemps des peuples. Se battre pour un monde nouveau, l'historien australien Christopher Clark, auteur voici dix ans des Somnambules (1) un essai sur la Première Guerre mondiale, qui revisitait des pans entiers d'une histoire parfois oubliée récidive ici avec une fresque d'une grande ampleur.

Son livre ne se contente pas de relater les événements qui, de Palerme à Paris en passant par Vienne, Berlin, Rome ou Varsovie ont bouleversé le cours des choses dans presque toute l'Europe, il nous immerge dans le cours d'une histoire qui prend sa source au lendemain d'un Congrès de Vienne qui, en 1815, voulut en finir avec la turbulence révolutionnaire mais aussi avec les idées libérales.

Des portraits emblématiques

La force du livre de Clark est de restituer, à travers des dizaines de portraits emblématiques, depuis les Italiens Mazzini et Gioberti ou le Hongrois Lajos Kossuth, en passant par le grand poète romantique polonais Adam Mickiewicz, le climat d'une époque qui voit émerger deux conceptions rivales : le socialisme et le libéralisme, toutes deux empreintes d'idéalisme et de religiosité chrétienne.

Clark s'attarde en particulier sur le parcours du catholique Lamennais, qui va évoluer du conservatisme au libéralisme. « Les événements firent naître un clivage au sein de la gauche, entre une majorité réformiste et une minorité révolutionnaire » , précise l'auteur qui rappelle qu'il y avait moins d'une centaine de milliers de républicains convaincus en France lorsque la Révolution de février éclate. Ce qui explique la victoire massive des modérés et des conservateurs lors des élections de l'Assemblée constituante du mois d'avril et l'isolement des insurgés de la gauche radicale qui furent écrasés par le général républicain Cavaignac lors des émeutes de juin 1848. «La caractéristique la plus frappante de ces nouveaux Parlements de 1848 est de s'être avérés, pour la plupart, majoritairement conservateurs », rappelle l'historien. « Nous n'étions pas prêts pour la République, le peuple n'était pas avec nous » , écrit affligée, George Sand au lendemain des journées de Juin.

Un des clous du livre est l'importance que Clark attribue au rôle des femmes dans ces mouvements qui ont changé la face de l'Europe. Elles sont partout et même sur les barricades. Parmi tous ces portraits, celui de Marie d'Agoult, qui sera la compagne de Franz Liszt, est particulièrement significatif.

Auteur d'une histoire de la Révolution de 1848 en trois volumes, elle écrit, après les élections à l'Assemblée constituante qui voient la gauche marginalisée : «Quand ils virent les conséquences du suffrage universel les principaux chefs révolutionnaires de Paris s'excitèrent l'un l'autre à n'en tenir aucun compte et commencèrent à comploter contre la nouvelle Assemblée. » Entre la République et une certaine gauche, la guerre était déclarée.

(1) Chez Flammarion.

Libération
jeudi 3 octobre 2024 668 mots, p. 5

AUTRE

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3 octobre 2024 - Libération (site web)

Taxes transports : les voyants au vert ?

D.Do.

AUTRE

Parmi les pistes étudiées par le gouvernement pour rétablir l'équilibre des comptes publics, plusieurs concernent les voitures ou l'aérien. Mais la cohérence écologique pose question.

D ans sa déclaration de politique générale mardi, Michel Barnier a assuré qu'en plus de «la dette budgétaire», «il y [avait] une autre épée de Damoclès, tout aussi redoutable : celle de la dette écologique que nous laisserons en héritage à nos enfants». Résultat : les transports individuels et collectifs, qui représentent 32 % des émissions de CO2, seront particulièrement visés dans le projet de budget 2025 qui doit être présenté le 10 octobre. On fait le point sur les premières pistes du gouvernement.

Voitures thermiques Malus écologique en hausse et fiscalité moins avantageuse Les voitures thermiques vont être sanctionnées. Tout d'abord avec le durcissement du malus écologique. Calculée en fonction des émissions de CO2 des véhicules, la pénalité payée à l'achat d'une voiture neuve jugée trop polluante devrait augmenter progressivement pour certains modèles quand d'autres pourraient désormais y être assujettis. Problème : des véhicules parmi les moins coûteux, comme la Dacia Sandero ou la Citroën C3, seraient ainsi concernés par des augmentations de quelques centaines d'euros. Le gouvernement insiste néanmoins sur le fait que les gros modèles – les plus émetteurs – resteront les plus touchés. Bercy a également évoqué mercredi «tout ce qui est avantages en nature pour les véhicules thermiques», ce qui pourrait par exemple concerner les frais kilométriques que les contribuables peuvent déduire de leur déclaration d'impôts. Une mesure qui a le mérite d'inciter des gros rouleurs à passer à l'électrique ou aux transports en commun – quand l'offre est disponible – tout en ne pénalisant pas les travailleurs les moins bien payés et non imposables.

Voitures électriques Les aides à l'achat et au leasing en danger C'est toujours le grand flou sur les principales incitations financières à l'achat de véhicules à 0 émission. Parmi les 1,5 milliard d'euros dédiés au verdissement du parc automobile, les deux principales mesures sont le bonus écologique et le leasing social. Le premier a déjà diminué au fil des ans : de 7 000 euros en 2021 à 4 000 euros depuis le début de l'année.

L'avenir du leasing social est lui aussi en suspens. Pensé comme un levier pour permettre aux classes populaires d'accéder aux véhicules électriques, il a certes atteint sa cible sociale mais reste limité en nombre : 50 000 dossiers en 2024, contre 1,8 million de voitures neuves vendues l'an dernier, dont 300 000 voitures électriques. Surtout, il a coûté en moyenne 13 000 euros par véhicule, soit 650 millions d'euros pour l'Etat. Le prix à payer pour la démocratisation des mobilités à 0 émission ? «Attention sur les véhicules électriques, c'est un enjeu économique et industriel, prévient malgré tout le député Ensemble pour la République David Amiel. Quand vous arrêtez les aides à l'achat, le marché s'effondre. Comme en Allemagne par exemple.» Secteur aérien Un milliard d'euros de taxes en plus ? Les voitures ne sont pas les seules actrices des transports à être concernées par le projet de loi de finances 2025. Bercy promet une hausse de la «fiscalité des transports particulièrement polluants». Et le secteur aérien sera mis à contribution. «Nous allons être taxés à hauteur d'un milliard d'euros supplémentaires, c'est tout ce que l'on sait», explique Pascal de Izaguirre, président de Corsair et de la Fédération nationale de l'aviation et de ses métiers. Une hausse de la taxe de solidarité sur les billets d'avion est à l'étude. Pascal de Izaguirre estime qu'en raison de leurs faibles marges, les compagnies n'auront «d'autres choix que de répercuter ces hausses sur les prix des billets». Cela pourrait se traduire par plusieurs dizaines d'euros par vol, y compris low-cost en Europe, pour ceux qui passeront par la France, voire centaines d'euros pour des longs courriers en première classe. Le secteur craint une baisse de la demande ou, pour éviter une partie de ce surcoût, que des usagers préfèrent une compagnie étrangère. Le bénéfice pour la «dette écologique» serait alors nul.

D.

Do.

Le Figaro, no. 24917
Le Figaro, jeudi 3 octobre 2024 617 mots, p. 9

Politique

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3 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Pour Bayrou, une promotion surprise à la tête d'un « super » haut-commissariat au Plan

Boichot, Loris

Même certains proches de François Bayrou ne s'y attendaient pas. Dans son discours de politique générale, ce mardi à l'Assemblée nationale, Michel Barnier indique vouloir « dépenser mieux » , à défaut de pouvoir « dépenser plus ». Pour cela, il annonce le regroupement d'agences et d'opérateurs « ayant des objectifs proches ». Il cite un exemple de fusion à venir : celle de l'organe France Stratégie et du haut-commissariat au Plan., « pour conserver une vraie capacité de prospective».

Stupeur sur les bancs des parlementaires de son parti, le Mouvement démocrate (MoDem). Le député Philippe Vigier se retourne vers son chef de file, Marc Fesneau, d'un air interrogatif. De la main, il imite le mouvement des ciseaux. Et si François Bayrou, qu'Emmanuel Macron a placé en 2020 à la tête d'un haut-commissariat au Plan recréé sur mesure et rattaché à l'Élysée, se voyait absorbé dans un grand tout ?

Les amis du centriste comprennent vite que l'opération tourne en réalité à son avantage. Dès la fin de l'intervention de Michel Barnier, François Bayrou salue sur X un discours « sérieux, solide, constructif et rassembleur » , en phase avec l' « urgence » du pays. Il n'est pas fâché, au contraire.

D'ici à la fin de l'année, il doit prendre la tête - à titre bénévole - d'un haut-commissariat au Plan. renforcé. Sa petite équipe de collaborateurs, installés dans des bureaux donnant sur l'esplanade des Invalides, à Paris, sera bientôt appuyée par les près de cent salariés de France Stratégie, qui dépendent des services de Matignon. Alors que les premiers bénéficient d'un budget de 1,9 million d'euros seulement, les seconds sont dotés de quelque 23 millions d'euros.

Pour François Bayrou, c'est une promotion surprise. Cet été, le maire de Pau a plutôt rêvé de se voir nommé à Matignon, à la tête d'un gouvernement d' « union nationale ». Il a aussi imaginé y voir promu l'ex-premier ministre socialiste Bernard Cazeneuve, qu'il a convié dimanche à la rentrée de son parti, à Guidel (Morbihan). «On aurait pu, avec Bernard Cazeneuve, construire des choses importantes et solides pour l'avenir du pays», a-t-il lancé en l'accueillant devant ses trois ministres MoDem et plusieurs centaines de sympathisants, brusqués par la droitisation du nouveau gouvernement.

« Navigation sans boussole »

Michel Barnier, qu'il connaît depuis près de quarante ans, ne lui en a pas tenu rigueur. Ils ont convenu ensemble, ainsi qu'avec Emmanuel Macron, d'une montée en puissance du haut-commissariat au Plan. « Enfin, cette institution originale va pouvoir jouer tout son rôle, se réjouit François Bayrou, afin de réfléchir à ce que sera la France dans vingt ou trente ans et de proposer des options stratégiques dans chacun des grands secteurs du pays. » François Bayrou promet que la mutualisation annoncée permettra d' « économiser des moyens pour une meilleure efficacité ». Quant à la mission, elle ne change pas : alimenter le pouvoir exécutif en rapports pour orienter les politiques publiques.

Hasard de calendrier, cette annonce intervient deux semaines après la publication d'un rapport sénatorial critique à l'égard du haut-commissariat au Plan... Dans ce texte, le sénateur RN Christopher Szczurek pointe une institution à la « navigation sans boussole» , qui «ne se distingue pas d'autres organes administratifs chargés de missions d'expertise et de conseils».Ce que conteste François Bayrou. «Notre boussole, avance-t-il, a montré sa validité sur les grands sujets qui concernent notre avenir national: nucléaire, démographie, eau, commerce extérieur, financement des retraites,etc.» À son avantage, le futur haut-commissariat au Plan devrait rester rattaché à l'Élysée. Un gage de continuité, qui le préserve d'un éventuel renversement du gouvernement. N'a-t-il pas prononcé une formule malicieuse devant ses militants, dimanche, en présentant les nouveaux ministres comme des « provisoirement puissants » ? Lui, à l'inverse, s'épargne toute instabilité. L. B.

Le Monde
France, mercredi 2 octobre 2024 945 mots, p. 8
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1 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Au perchoir, Yaël Braun-Pivet tente de jouer sa propre partition

La députée macroniste des Yvelines, réélue de justesse à la tête d’un Hémicycle sans majorité, cherche à repositionner l’institution

Ma. De

Il n’y a pas qu’entre l’Elysée et Matignon que les cartes sont rebattues depuis la dissolution. A l’Assemblée nationale aussi les lignes bougent et l’impulsion pourrait même venir de son plus haut niveau. Alors que la session ordinaire devait s’ouvrir, mardi 1er octobre et que le premier ministre, Michel Barnier, est attendu au tournant sur sa déclaration de politique générale, la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet (Renaissance), prépare le terrain à l’émancipation de son institution.

Convié à la conférence des présidents de l’Assemblée, M. Barnier a pu mesurer, mardi 24 septembre, les velléités du Palais-Bourbon à peser sur l’ordre du jour parlementaire. Un texte transpartisan sur la fin de vie pourrait finalement être examiné par les députés, si les réticences du nouveau locataire de Matignon se confirmaient. Un texte sur la proportionnelle pourrait lui aussi voir le jour, si M. Barnier ne se saisissait pas de l’enjeu. « Yaël Braun-Pivet a une très bonne lecture des institutions. Le cœur du pouvoir aujourd’hui est à l’Assemblée », soutient Guillaume Gouffier Valente, député Renaissance du Val-de-Marne.

« Candidate par défaut »

Le quatrième personnage de l’Etat tente de repositionner l’Assemblée à l’heure où les deux têtes de l’exécutif traversent une forte crise de légitimité. « J’interviendrai auprès de l’exécutif à chaque fois que ce sera nécessaire pour que le Parlement soit respecté», appuie Mme Braun-Pivet auprès du Monde, alors que le gouvernement peine à respecter le calendrier de la procédure budgétaire.Début septembre, sa demande d’une session extraordinaire auprès d’Emmanuel Macron est restée lettre morte, Michel Barnier préférant s’octroyer du temps.

Dans un Hémicycle sans majorité, éclaté entre onze groupes souvent antagonistes, son défi reste de taille. « Tout le monde disait il y a deux ans que ça ne tiendrait pas, mais ça a tenu. Aujourd’hui, ce sont des circonstances qui peuvent apparaître pires que sous la précédente mandature, mais elles sont aussi pleines d’opportunités », soutient son entourage, qui veut croire en « une Assemblée capable de légiférer par elle-même ».

En partie affranchie de ses anciennes fidélités depuis la dissolution ratée d’Emmanuel Macron, et depuis sa réélection, sur le fil, à la présidence de l’Assemblée, Yaël Braun-Pivet estime pouvoir rester à équidistance de l’Elysée, de Matignon et de l’ex-majorité présidentielle, qui l’a considérée, en juillet, comme « la candidate par défaut »au perchoir. Même son tandem avec le président du Sénat, Gérard Larcher (Les Républicains, LR), relève moins de l’évidence, lui dont la majorité de droite et du centre soutient désormais le gouvernement Barnier. « J’ai dit au premier ministre que je ferai tout pour que cela marche, en lui rappelant que nous ne sommes pas de la même famille politique. La présidente de l’Assemblée veillera au bon fonctionnement des institutions, la femme politique députée des Yvelines que je suis défendra ses convictions », affirme Yaël Braun-Pivet.

Ses convictions ? Depuis sa réélection sans élan grâce aux voix de l’ex-majorité présidentielle et de la droite, l’élue des Yvelines ne cache pas son « inquiétude »quant à la nomination d’un gouvernement ancré à droite, en inadéquation avec le résultat du scrutin de juillet.Lundi, elle a critiqué les propos tenus dans Le Journal du dimanchedu 29 septembre par le ministre de l’intérieur, Bruno Retailleau, sur l’Etat de droit, qui « n’est pas intangible ni sacré », selon ce dernier.

Mais le second mandat de Yaël Braun-Pivet s’installe dans une collégialité contrariée. Après un scrutin rocambolesque en juillet, elle se retrouve sans majorité au bureau de l’Assemblée. Avec douze membres sur vingt-deux, les élus du Nouveau Front populaire dominent la plus haute instance exécutive de l’Hémicycle, qui supervise notamment le budget de l’institution, la recevabilité des textes et les sanctions disciplinaires à l’encontre des députés. « Ça va être un vrai sujet pour son autorité dans l’Hémicycle notamment sur la police des débats », appréhende le député LR de la Manche Philippe Gosselin, qui s’attend, comme d’autres, au retour des incidents de séance.

« Créer des rapports de force »

Or, les relations de Yaël Braun-Pivet sont notoirement mauvaises avec la gauche et plus particulièrement avec les élus de La France insoumise, qui ont écopé, durant son premier mandat, du plus grand nombre de sanctions sous la Ve République. Le bureau, qui s’est réuni à deux reprises depuis le début de la législature, oppose déjà les élus de gauche et la présidente du Palais-Bourbon. Les discussions ont été très houleuses sur l’attribution des délégations entre les six vice-présidents, le montant des dotations pour les groupes, la procédure de destitution engagée contre le chef de l’Etat ou encore la procédure pour parjure contre l’ancienne ministre des familles Aurore Bergé lors de son audition devant une commission d’enquête de l’Assemblée.

« On est obligé de créer des rapports de force, que la presse en parle, sinon rien ne se passe… Ça va être comme ça tout le temps », déplore la présidente du groupe « insoumis », Mathilde Panot. « Elle refuse de reconnaître les résultats et se place en résistance constante », dénonce la cheffe de file du groupe écologiste, Cyrielle Chatelain. De son côté, l’entourage de Yaël Braun-Pivet espère que les rapports de force au sein du bureau évolueront et que les deux élus socialistes, notamment, choisiront de sanctionner le cas échéant des élus « insoumis » tentés par une énième confrontation avec l’occupante du perchoir.

Le Monde
France, mercredi 2 octobre 2024 1557 mots, p. 11
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1 octobre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Les débuts encadrés et minés d’Anne Genetet au ministère de l’éducation

Alors que son activité passée à Singapour suscite la polémique, la nouvelle ministre aura dans son cabinet des proches de Gabriel Attal, alimentant l’image d’une tutelle de son prédécesseur

Sylvie Lecherbonnier et Éléa Pommiers Sylvie Lecherbonnier et Éléa Pommiers

Quand elle arrive sur le perron de l’Hôtel de Rochechouart, lundi 23 septembre, pour prendre ses nouvelles fonctions de ministre de l’éducation nationale, Anne Genetet, brushing impeccable, veste beige satinée et pantalon noir, se sait scrutée. Sa première prise de parole publique n’a pas encore eu lieu mais, déjà, une polémique est apparue à propos du choix de cette députée Renaissance, élue de la 11e circonscription des Français à l’étranger depuis 2017, pour succéder à Nicole Belloubet.

Son profil étranger à l’éducation a désarçonné l’écosystème éducatif, des enseignants aux cadres de la Rue de Grenelle. Et il n’a fallu que quelques heures après sa nomination surprise au sein du gouvernement de Michel Barnier, le 21 septembre, pour que ne soient exhumées par les uns et les autres les traces numériques de son ancienne activité de conseil pour les expatriés recrutant des employées de maison à Singapour, où elle s’est installée en 2005.

Sur le site de l’entreprise qu’elle a fondée en 2009, Help Agency, d’aide à l’embauche et à la formation d’employées de maison, principalement d’origine philippine, on trouve ainsi des préconisations telles que : « évitez émotion et compassion », « gardez votre calme », « gardez la bonne distance : expliquez que vous ne pouvez pas faire comme elle car vous n’avez pas la même culture », « unehelper qui se sent humiliée devient ingérable ; elle cherchera à changer de famille ». Ou encore : « Les employées qui n’ont connu que des familles locales, chinoises par exemple, sont souvent plus flexibles, plus attentives aux consignes et ont pour la plupart développé un grand sens du service “à l’asiatique”. »

Syndicats « effarés »

Parmi les responsables syndicaux enseignants, on se dit « effarés » et on anticipe d’ores et déjà une ministre « déconnectée ». « Elle arrive après quatre ministres en dix-huit mois, à un moment où l’école traverse une crise très grave, et son CV est celui de quelqu’un qui vient d’un autre monde. Le fossé est énorme : comment ont-ils pu penser qu’elle pouvait être la bonne personne ? », s’interroge Sophie Vénétitay, du SNES-FSU. « On a l’impression de quelqu’un qui non seulement n’y connaît rien, mais dont les valeurs semblent en plus très éloignées du service public et de la déontologie de l’Etat », soupire également un inspecteur général, qui souhaite garder l’anonymat.

Dans l’entourage d’Anne Genetet, on assure que ces controverses « glissent sur elle », et ses proches mettent plutôt en avant son passé de médecin et ses activités bénévoles auprès des populations migrantes à Singapour. La ministre s’est, quoi qu’il en soit, faite particulièrement discrète pour sa première semaine Rue de Grenelle, où elle a « ingurgité les dossiers », selon son entourage.

Si elle a personnellement écrit aux syndicats dès le lendemain de sa nomination, les assurant vouloir conduire sa mission « avec humilité et rigueur » et « à l’écoute des partenaires sociaux », les rendez-vous promis « rapidement » commencent à être fixés à partir de mercredi 2 octobre.

Son premier déplacement annoncé le 26 septembre dans des établissements de Seine-et-Marne avait été annulé, officiellement en raison des incidents survenus dans un collège de Marseille qui l’ont conduite à convoquer une réunion sur la sécurité des établissements. La veille, le premier ministre, Michel Barnier, avait intimé à ses ministres de se montrer discrets, alors que des controverses s’étaient fait jour dès les premières expressions publiques de certains d’entre eux. Avec la visite prévue d’un atelier de CAP pâtisserie et un moment d’échange avec les médias, cette première apparition avait tout du crash test pour Anne Genetet, alors que ses cours de cuisine pour les employés de maison à Singapour dix ans auparavant nourrissent la polémique.

Au sein de l’administration qu’elle dirige, chacun s’interroge sur les raisons de sa nomination. D’autant qu’elle n’était pas le premier choix de Michel Barnier. Le 19 septembre, le premier ministre avait appelé une autre députée Renaissance, Violette Spillebout, pour prendre le portefeuille de l’éducation. « Michel Barnier m’a prévenue que c’était une fonction difficile mais aussi éminemment importante pour garantir la cohésion nationale », relate la députée du Nord. Elle reçoit alors des appels de Gabriel Attal ainsi que d’autres ministres, raconte-t-elle, et des offres de service de politiques et de cadres de l’éducation nationale pour composer son équipe. Vingt-quatre heures plus tard, M. Barnier la rappelle, selon ses dires, pour lui signifier qu’elle n’entrera pas au gouvernement, sans autre explication.

« La question n’est pas le profil d’Anne Genetet, mais sa ligne politique : ça nous est égal de savoir qui elle est, nous voulons surtout savoir ce qu’elle compte faire », tempère Bruno Bobkiewicz, à la tête du SNPDEN-UNSA, majoritaire chez les chefs d’établissement. Sur ce point, le discours de la ministre lors de la passation des pouvoirs n’a pas éclairé les acteurs de l’éducation. « Le navire ne changera pas de cap », a assuré la sixième ministre de l’éducation en deux ans. C’est passer sous silence les orientations différentes, voire divergentes, de ses deux prédécesseurs : Nicole Belloubet et Gabriel Attal, la première ayant tenté d’édulcorer la politique du second, et notamment son très décrié « choc des savoirs », des mesures destinées à élever le niveau des élèves.

« La plupart du temps, les ministres de l’éducation nationale ont soit une légitimité du fait de leur parcours professionnel, en tant qu’universitaire par exemple, soit un certain poids politique, observe l’ancien recteur Alain Boissinot. Anne Genetet n’a ni l’un ni l’autre. »D’où une interrogation : sa nomination permettra-t-elle à Gabriel Attal de garder la main sur le ministère ? Beaucoup voient en tout cas l’influence de l’ancien premier ministre, dont elle est proche, dans son arrivée. Plus encore à l’aune des premières nominations au sein de son cabinet.

Rayan Nezzar, proche de Gabriel Attal, ancien membre de son cabinet Rue de Grenelle et Rue de Varenne, doit être nommé directeur adjoint de cabinet, selon nos informations. Sa directrice de la communication, Ludivine Mary, ainsi que son chef de cabinet, Rémi Leleu, viennent également de Matignon. La garde rapprochée de Gabriel Attal, Maxime Cordier et Fanny Anor, était par ailleurs dans l’assistance lors de la passation de pouvoirs, alimentant l’image d’une ministre sous tutelle.

La nouvelle locataire de la Rue de Grenelle n’en a pas fait mention dans son discours, mais les représentants des personnels s’alarment ainsi d’un retour en grâce des mesures défendues par l’ex-ministre, notamment les « groupes de niveau »ou la réforme du brevet, auxquels s’opposent tous les syndicats. D’autant que les cadres de l’éducation nationale qui ont conduit la mission « exigence des savoirs » préfigurant le « choc des savoirs » ont essaimé à des postes-clés de l’Etat dans la conduite des politiques éducatives.

Discours « maladroit »

Carole Drucker-Godard, rectrice de Limoges et responsable du groupe de travail sur le collège, a pris la direction du cabinet d’Anne Genetet. Le recteur de Nancy-Metz et responsable du groupe lycée de cette mission, Richard Laganier, a été nommé conseiller éducation, enseignement supérieur et recherche de M. Barnier. Copilotes de la mission, Caroline Pascal et Gilles Halbout sont devenus numéro deux du ministère de l’éducation pour l’une, nommée en août directrice générale de l’enseignement scolaire, et conseiller d’Emmanuel Macron pour l’autre.

Reste aussi à savoir comment va se construire le duo avec son ministre délégué, Alexandre Portier. Autant Anne Genetet est une novice sur les questions éducatives, autant le député Les Républicains (LR) du Rhône, normalien et ancien professeur de philosophie, en a fait son sujet. Si le portefeuille de ce proche de Laurent Wauquiez comprend le classique « enseignement professionnel », il comporte aussi l’intitulé évasif de la « réussite scolaire », qui lui permet de s’emparer de dossiers divers.

Dans son discours lors de la passation de pouvoirs, Alexandre Portier a évoqué l’importance qu’il accorde à l’école inclusive, sur laquelle il a travaillé en tant que parlementaire, ou l’orientation. Les décrets d’attribution à paraître doivent préciser les périmètres de chacun, mais qu’en sera-t-il des équilibres politiques ?

Dès son intronisation Rue de Grenelle, l’ami du nouveau ministre délégué, le sénateur LR des Pyrénées-Atlantiques Max Brisson, ne s’est pas privé de critiquer la ministre. Sur X, le parlementaire a vilipendé le discours « maladroit et déconnecté »d’Anne Genetet : « Non madame ! Le bonheur, l’épanouissement, l’éveil et toutes vos autres tartes à la crème ont fait tant de mal à notre école. Nos professeurs et nos élèves méritent mieux : transmission des savoirs, travail, mérite, excellence, autorité, respect, notation, examens. »Estimant que l’école a besoin de « changement et de rupture », il affirme désormais la « juger à ses actes ».

Seules indications sur ce point : les priorités que Mme Genetet a soumises à M. Barnier, en prévision de sa déclaration de politique générale, mardi 1er octobre. Elle les a axées sur la sécurisation des établissements scolaires et l’autorité du professeur.

Le Monde
France, mercredi 2 octobre 2024 1301 mots, p. 10
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Retailleau provoque le malaise chez les macronistes

Le ministre de l’intérieur a enflammé le camp présidentiel avec ses propos remettant en cause l’Etat de droit

Claire Gatinois et Alexandre Pedro

C’est au premier rang des bancs de l’Assemblée nationale que Bruno Retailleau devait assister, mardi 1er octobre, à la déclaration de politique générale du premier ministre, Michel Barnier, prévue à 15 heures. Vedette d’un exécutif pléthorique, l’un des rares ministres autorisés par Matignon à s’exprimer dans les médias ces derniers jours dit connaître déjà une partie du discours du chef du gouvernement. Comme si le nouveau ministre de l’intérieur donnait le « la » de la ligne politique d’un exécutif dépourvu de poids lourds.

Le Vendéen de 63 ans, porte-voix de la droite dure, catholique et conservatrice, a eu l’assurance par Matignon que ses idées fortes sur la sécurité et l’immigration seraient abordées. « Vous verrez », éludait-on dans l’entourage du premier ministre, la veille au soir. Michel Barnier devrait employer son ton policé habituel pour justifier la réduction des flux migratoires et glisser l’idée « humaniste » que « c’est l’accueil massif des populations immigrées qui dégrade les conditions d’accueil » , indique une source gouvernementale. Mais, à ce jour, il n’est pas question d’exprimer la moindre rectification ou réprimande à l’égard du locataire de la place Beauvau.

Peu importe que le ministre, qui évoquait en 2023 « les belles heures » de la colonisation sur Sud Radio, ancien protégé du souverainiste Philippe de Villiers, ait enflammé le camp présidentiel avec ses propos sur l’immigration et l’Etat de droit. « Comme des millions de Français, a dit le ministre de l’intérieur, dimanche sur LCI, je pense que l’immigration n’est pas une chance. »Prisca Thevenot, ancienne porte-parole du gouvernement, proche de l’ex-premier ministre Gabriel Attal, s’étrangle. « On peut parler immigration sans dénigrer les Français qui en sont issus. Ne pas faire la distinction [entre immigration légale et illégale ] fait le lit du RN », écrit-elle sur X.

Mais le cabinet du premier ministre ne s’effraie pas. Bruno Retailleau émet un « point de vue personnel », relativise-t-on à Matignon. « Comme moi, [le premier ministre] considère que, si on veut accueillir dignement, il faut reprendre le contrôle. Il y a une énorme majorité de Français sur cette ligne de fermeté », confie au Mondele ministre de l’intérieur, persuadé d’avoir l’opinion de son côté. Matignon reste aussi de marbre quand le ministre assure au Journal du dimancheque « l’Etat de droit, ça n’est pas intangible, ni sacré ».Une remarque prononcée par un Bruno Retailleau « marqué par la douleur », assure l’hebdomadaire, après l’assassinat de Philippine, jeune femme retrouvée morte le 21 septembre et dont le meurtrier présumé est un étranger visé par une obligation de quitter le territoire français.

« L’Etat de droit, c’est ce qui protège notre démocratie. Un ministre ne peut pas prendre toutes les dispositions qu’il souhaite », prévient la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet (Renaissance), sur France 2, lundi. « L’Etat de droit, c’est ce qui fonde les démocraties. C’est ce qui protège chacun d’entre nous de l’arbitraire », abonde sur X Marc Fesneau, chef de file des députés MoDem.

Adoubé par Sarkozy

Bruno Retailleau, lui, ne voit guère le mal. Lundi, il a déjeuné avec son homologue à la justice, Didier Migaud, qui, aux dires de la Place Beauvau, ne lui reproche rien. Sans doute la langue de Bruno Retailleau a-t-elle fourché, imagine-t-on place Vendôme, où l’on indique avoir parlé de l’état du droit et non de l’Etat de droit.

L’élu vendéen a peut-être mal formulé sa pensée, minore-t-on aussi à Matignon, précisant que « le droit peut évoluer » lorsqu’il s’agit d’aborder les questions migratoires. Nicolas Sarkozy, lui, adoube le ministre de l’intérieur, lundi, au micro d’Europe 1-CNews. « J’apprécie les débuts de M. Retailleau qui affirme une politique. Et d’ailleurs, le fait d’être attaqué par les gens qui l’attaquent, c’est plutôt bon signe », estime l’ancien président de la République. « Dès que quelqu’un veut faire quelque chose, il est immédiatement accusé d’être quelque part entre Hitler et Laval[figure de la collaboration pendant la seconde guerre mondiale] », appuie l’ex-artisan de la droite décomplexée.

Les mots de Nicolas Sarkozy, quelques heures avant que M. Barnier ne s’exprime à la tribune du Palais-Bourbon, visent-ils à persuader le premier ministre de rompre avec le macronisme, jugé trop ambivalent par la droite sur les questions régaliennes ? En 2021, lors de la primaire de la droite pour l’élection présidentielle, M. Barnier, pourtant fervent européen, s’était rangé à l’idée majoritaire chez LR d’une France ligotée en matière d’immigration par les décisions de la Cour de justice de l’Union européenne et de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH).

A l’époque, Bruno Retailleau saluait une « victoire idéologique ». Le Vendéen dénonce depuis des années une « révolution juridique silencieuse » et soutient que l’Etat de droit est entré en conflit avec la démocratie. « Quand la CEDH, en 2009, dit qu’on ne peut pas expulser un étranger dangereux si son pays d’origine ne lui garantit pas un procès équitable, doit-on d’abord protéger l’étranger dangereux ou la société française ? Sur certaines décisions, il peut y avoir un contenu idéologique à ces jurisprudences », arguait-il au Mondeen 2023.

« Absence de recadrage »

Hier sénateur peu connu, celui qui est aujourd’hui ministre n’a jamais varié dans ses convictions. Mais sa voix porte davantage. « Il est au-dessus de la ligne de flottaison », salue Franck Louvrier, l’ancien communicant de Nicolas Sarkozy, qui admet que Bruno Retailleau ne se distingue du Rassemblement national (RN) que par son libéralisme économique. « Ses idées sont connues, mais il y va plein fer et avec l’algorithme du RN », dénonce le député MoDem du Finistère Erwan Balanant. « Quand on écoute Bruno Retailleau (…), on a l’impression que c’est un porte-parole du [RN], applaudit, mardi sur RMC, Laure Lavalette, députée (RN) du Var, il a compris ce que les Français veulent sur l’immigration. »

« Consterné par la gravité et l’accumulation des déclarations scandaleuses du nouveau ministre de l’intérieur », le député de la Vienne Sacha Houlié appelle sur X à censurer le gouvernement. « L’absence de recadrage[du premier ministre] vaut approbation », estime celui qui a refusé de siéger au sein du groupe Ensemble pour la République (EPR), qui rassemble les députés Renaissance, pour cause de divergence idéologique. Il espère faire réagir ses anciens camarades, en vain pour l’instant.

La seule ligne rouge formulée par les macronistes concerne les éventuelles hausses d’impôts coupables de remettre en cause le dogme de la stabilité fiscale imposée par Emmanuel Macron. Et M. Attal, président du groupe EPR, ne compte s’exprimer qu’après la déclaration de politique générale. Dans l’entourage de l’ex-premier ministre, on se persuade que M. Barnier saura trouver les mots pour éteindre le feu naissant. « Le premier ministre sait qu’il n’a pas vraiment intérêt » à aller trop loin, juge un proche de M. Attal.

Las. Cet épisode aura introduit un profond malaise au sein de la coalition. « Il y a un parallélisme sur la forme qui interroge avec Antoine Armand qui a été recadré immédiatement après sa sortie sur le RN », observe Erwan Balanant. Une semaine plus tôt, le ministre de l’économie avait été immédiatement tancé par Matignon pour avoir exclu de recevoir les élus du RN car ne faisant « pas partie de l’arc républicain ». Michel Barnier avait ensuite décroché son téléphone pour s’excuser auprès de la leader d’extrême droite Marine Le Pen. Le premier ministre n’a pas ce genre de problème avec Bruno Retailleau.

Le Monde
France, mercredi 2 octobre 2024 1163 mots, p. 8,9
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Assemblée nationale

L’Assemblée nationale face à une somme d’inconnues

Entre la gauche qui entend incarner une opposition sans concession, le RN qui se pose en arbitre et un bloc central peu enclin à soutenir un exécutif trop droitier, la nouvelle législature, qui devait s’ouvrir mardi, s’annonce imprévisible

Mariama Darame et Rachel Garrat-Valcarcel

Pour la première fois, les députés élus il y a près de trois mois devaient siéger dans leur groupe et à leur place respective, mardi 1er octobre, à l’occasion de la déclaration de politique générale du premier ministre, Michel Barnier. L’image marquera sûrement les esprits. Le camp macroniste, dominateur depuis les élections de 2017 – avec 360 députés à l’époque –, se retrouve désormais bien à l’étroit dans les travées de l’hémicycle, avec 165 élus nichés entre le bloc de gauche et celui d’extrême droite. Pour le reste, la première session ordinaire de la nouvelle législature s’annonce particulièrement insaisissable.

Le chef du gouvernement n’a pas encore dévoilé son programme législatif mais ses marges de manœuvre sont limitées au sein d’une Assemblée nationale où son gouvernement n’a théoriquement le soutien que d’un tiers des députés. Une raison suffisante pour que Matignon annonce, lundi 30 septembre, que Michel Barnier ne se soumettrait pas à un vote de confiance de la représentation nationale.

Une autre donnée vient assombrir son avenir : le vote des lois de finances d’ici au 31 décembre. La figure imposée du débat budgétaire écrase le calendrier parlementaire des prochains mois. Impossible d’échapper aux clivages sur la fiscalité alors que le gouvernement cherche à endiguer le dérapage des finances publiques dans des délais contraints. La tension pourrait s’accroître à mesure que les usages répétés de l’article 49.3 de la Constitution – qui permet de faire adopter un texte sans vote –, que chacun anticipe déjà, s’accumuleront. « Michel Barnier n’a pas de majorité. Qu’il se concentre déjà sur le budget et qu’il rappelle à ses trente-huit ministres qu’il n’y en a pas un seul qui est en capacité aujourd’hui de lancer des réformes », fulmine le député Renaissance du Val-de-Marne Guillaume Gouffier Valente.

Depuis la nomination de Michel Barnier, le bloc central affiche un soutien en dent de scie à l’égard du locataire de Matignon. Tiraillés entre leur désir de stabilité après des mois d’errements présidentiels et leur indignation face à la ligne droitière du gouvernement dont l’incarnation première est le ministre de l’intérieur, Bruno Retailleau, les élus macronistes se préparent à faire le dos rond. « Dans le groupe, personne n’a dans son âme l’envie de faire tomber Michel Barnier mais personne n’a envie de le soutenir », estime la députée Renaissance des Yvelines Marie Lebec.

Désormais, la liberté de vote qui prévaut chez les macronistes permettra aux uns et aux autres de se désolidariser des orientations actées à l’issue de la déclaration de politique générale. Samedi, le président du groupe des élus MoDem, Marc Fesneau, n’a pas dit autre chose devant ses trente-six députés réunis à Guidel (Morbihan). « Nous n’accepterons plus d’être les vassaux de qui que ce soit », a-t-il promis. L’ancienne majorité semble espérer trouver un espace à exploiter entre une non-confiance au gouvernement et sa non-censure. Si tant est qu’il existe.

« Déni de leur minorité politique »

La greffe ne prend toujours pas entre Michel Barnier et son « socle » parlementaire. Seuls les quarante-sept députés Les Républicains (LR) semblent se satisfaire d’une situation où leur poids politique est inversement proportionnel à leur nombre. « A défaut d’avoir une majorité stable, il faut que le premier ministre ait le soutien de l’opinion publique », enjoint le député LR de la Manche Philippe Gosselin. A droite, le soutien à Michel Barnier se veut « vigilant », les élus guettant la reprise conséquente du pacte législatif que LR avait défendu au milieu de l’été.

En embuscade, les 126 députés du Rassemblement national (RN) et leurs 16 alliés du groupe d’Eric Ciotti entendent jouer les arbitres alors que la survie du gouvernement de Michel Barnier dépend du bon vouloir de l’extrême droite. Malgré sa quête de normalisation, le RN cherche encore à coller à son électorat pour qui l’antimacronisme est un moteur puissant. L’élu RN de la Somme Jean-Philippe Tanguy s’étonne « des scénarios un peu trop optimistes » affichés par certains soutiens du gouvernement. « Le tribunal[judiciaire] de Paris est à trente minutes de bagnole, donc Marine[Le Pen] peut venir mettre un bulletin pour la censure quand elle le voudra. » La cheffe de file des députés RN est jugée à Paris, depuis lundi 30 septembre et ce durant deux mois, pour détournement de fonds publics et complicité dans l’affaire des assistants parlementaires européens.

Face à cette situation parlementaire aux aléas multiples, la méthode de Michel Barnier sera tout aussi cruciale que le contenu des mesures qu’il défendra au cours de son bail précaire à Matignon. La nomination de Nathalie Delattre (Parti radical), sénatrice de la Gironde, inconnue à l’Assemblée, au ministère des relations avec le Parlement fait déjà dire à certains élus que le premier ministre n’a pas pris la mesure du degré d’hostilité qui l’attendait. « Barnier et ses soutiens ont tellement grandi avec le fait majoritaire qu’ils ne sont pas préparés. Ils sont dans le déni de leur minorité politique », assène Jean-Philippe Tanguy.

En face, la gauche entend incarner une opposition sans concession à Michel Barnier alors que l’extrême droite prend le risque d’apparaître comme la béquille d’une alliance instable entre LR et le camp présidentiel. Malgré les tensions stratégiques toujours vives entre les composantes du Nouveau Front populaire (NFP), l’unité prédomine au sein du bloc de gauche arrivé en tête des élections législatives des 30 juin et 7 juillet. De François Hollande aux mélenchonistes, la nécessité d’une censure a priori du gouvernement Barnier fait consensus. Le NFP a déjà annoncé que sa motion de censureserait déposée en fin de semaine.

La gauche espère aussi tirer profit de ses 193 voix lors des niches parlementaires dans le but de « ramener des victoires à la maison », selon le président du groupe socialiste, Boris Vallaud. Ces journées d’initiatives parlementaires seront des moments-clés de la session. La première, celle du RN, aura lieu le 31 octobre, avec un premier débat sur l’abrogation de la réforme des retraites, avant celle de La France insoumise, le 28 novembre.

Même si le gouvernement renonce à déposer des projets de lois faute d’assise parlementaire, l’Assemblée dispose de nombreux moyens pour déstabiliser un exécutif déjà affaibli, avec ces niches parlementaires, les semaines dédiées à l’examen de textes transpartisans mais aussi dans le travail de contrôle de l’exécutif (auditions, missions d’informations, commissions d’enquêtes). Entre ce travail exigeant et la nécessaire présence en circonscription à un an d’une éventuelle dissolution, les députés, si peu solidaires du gouvernement, devront arbitrer.

La Croix, no. 43036
Éco&Transition, mercredi 2 octobre 2024 912 mots, p. 13
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1 octobre 2024 - La Croix (site web)

L’action de groupe, une arme juridique au bien maigre bilan

Benjamin Douriez

Mise en place le 1er octobre 2014, l’action de groupe devait permettre aux victimes d’un même abus de se regrouper pour obtenir réparation en justice.

Seuls cinq dossiers ont abouti en dix ans. Et la discussion sur une réforme est en suspens.

« Mille fois promise, mille fois repoussée, l’action de groupe entre enfin en vigueur. » En ce 1er octobre 2014, Benoît Hamon, alors ministre chargé de la consommation, ne cache pas sa satisfaction. La nouvelle arme juridique de défense des consommateurs qu’il a défendue contre les craintes du monde économique voit le jour. Elle doit permettre aux victimes d’un même abus de se regrouper pour obtenir réparation en justice. Objectifs : un meilleur respect du droit et une redistribution « des rentes indues des professionnels vers les consommateurs », selon le ministre.

Dix ans après, le bilan est mince. Le champ a pourtant été élargi au-delà des litiges de consommation : les discriminations au travail, la protection des données personnelles, la santé et l’environnement disposent aussi de leur propre version de cette procédure groupée. Mais aucune avalanche de recours à l’horizon : 37 actions de groupe ont été lancées, dont 20 dans le domaine de la consommation, selon le décompte de l’Observatoire des actions de groupe, créé par Maria José Azar-Baud, maîtresse de conférences et experte du sujet. « Aucune nouvelle procédure n’a été initiée en 2023 ni en 2024 », relève-t-elle.

Sur les 37 actions, seules cinq ont eu une issue positive. Le cas le plus marquant est celui de l’antiépileptique Dépakine, ayant causé des malformations d’enfants suite à une prise du médicament par la mère pendant la grossesse. Le laboratoire Sanofi a été reconnu responsable en janvier 2022 par le tribunal de Paris. Mais il a fait appel. Provisoire, cette victoire n’en est pas moins la seule obtenue par la voie judiciaire à ce jour.

Quatre autres actions de groupe se sont réglées à l’amiable. Ainsi en janvier 2024, la banque BNP Paribas a mis un terme à l’action de groupe de l’association de consommateurs CLCV (Consommation, logement et cadre de vie) en s’engageant à régler le dossier des prêts « toxiques » Helvet Immo (des emprunts libellés en francs suisses). L’accord permet l’indemnisation de plus de 4 000 clients qui n’avaient pas participé au procès pénal contre la banque, pour un montant total d’environ 600 millions d’euros.

Les autres dossiers se partagent entre actions perdues par les associations et celles qui sont toujours en cours. L’association de consommateurs UFC-Que choisir a ainsi subi un revers au mois d’avril : son action contre Natixis pour défendre des épargnants lésés a été jugée irrecevable en première instance. « Le bilan de l’action de groupe est décevant. Une réforme est nécessaire pour la rendre plus efficace », commente Philippe Gosselin, député (Droite républicaine), coauteur avec Laurence Vichnievsky (ancienne députée Ensemble/MoDem) d’un rapport d’information sur le sujet en 2020 et d’une proposition de loi, en cours de discussion.

Par crainte des excès des « class actions » à l’américaine, qui a conduit à la création d’un véritable marché de l’action collective, la procédure française a été très encadrée. Trop ? Elle comporte notamment des restrictions sur le type de préjudice indemnisable et limite l’accès à la procédure aux seules associations agréées. « Elles sont peu nombreuses. La proposition de loi pourrait élargir le spectre », estime Maria José Azar-Baud.

Moins pessimiste, François Carlier, délégué général de la CLCV, considère que l’action de groupe a déjà surmonté certains de ses défauts de jeunesse. Une maladresse de rédaction de la loi initiale, cause de l’échec de plusieurs dossiers liés au logement, a été réparée dès 2018. « Et il a fallu aux associations un délai pour apprivoiser cette nouvelle procédure »,poursuit-il. Il se dit « optimiste sur l’issue de plusieurs affaires récentes » engagées par son association.

Reste que l’intérêt de la procédure est aussi limité par les délais à rallonge d’un système judiciaire en manque de moyens. Ils sont d’autant plus longs que l’entreprise attaquée se défend pied à pied. Dans l’affaire de la Dépakine, où un premier jugement a été obtenu en janvier 2022, l’action avait été initiée en mai 2017 par l’association Aide aux parents d’enfants souffrant du syndrome de l’anticonvulsivant (Apesac). « Il faudra encore au moins quatre ou cinq ans avant que les familles puissent déposer un dossier de demande de réparation. Sanofi use de tous les recours possibles et imaginables »,se désole Marine Martin, présidente de l’association.

Du côté de la réforme à mettre en place, le processus est au point mort. Avant la dissolution, l’Assemblée nationale a adopté, en première lecture, un texte assez ambitieux. Mais le Sénat, plus sensible aux inquiétudes des entreprises, est largement revenu en arrière. « Les arguments sont à peu près les mêmes qu’il y a dix ans. On peut réformer sans mettre en difficulté les entreprises », commente Philippe Gosselin. La reprise de la navette parlementaire n’est pas programmée dans l’immédiat. Elle est pourtant nécessaire. La proposition de loi doit aussi servir à transposer la directive européenne sur l’action de groupe que la France devait effectuer avant fin 2022.

Le Figaro, no. 24916
Le Figaro, mercredi 2 octobre 2024 1311 mots, p. 2

Politique

Michel Barnier présente sa feuille de route, entre prudence et compromis

Le premier ministre, qui s'est exprimé durant près d'une heure et demie à l'Assemblée, mardi, a demandé un effort fiscal face à l'état des comptes publics.

Galiero, Emmanuel, Bordas, Wally, Conruyt, Claire

Les applaudissements sont mitigés. Les cris de contestation aussi. Lorsque Michel Barnier conclut, mardi, son discours de politique générale, personne dans l'hémicycle de l'Assemblée nationale ne semble tout à fait satisfait ni tout à fait catastrophé. «C'était un peu chiant... Mais plutôt sobre et finalement assez efficace. Au moins, ça ne clive pas», pianote une ancienne ministre. Tout est résumé.

Les Insoumis brandissent, dans une mise en scène un peu ratée, leurs cartes d'électeurs comme pour signifier que le vote des Français n'a pas été respecté. Obligeant alors les huissiers à intervenir. Ils tentent quelques petites phrases, interrompant de temps à autre le discours du premier ministre. «Le discours va être plus long que le mandat!» , hurle Hadrien Clouet. Sourires amusés dans l'assistance. Les socialistes se démarquent de leurs alliés du Nouveau Front populaire en applaudissant à plusieurs reprises Michel Barnier. Gabriel Attal et Gérald Darmanin, côte à côte, commentent l'allocution du nouveau chef du gouvernement.

Sans coups d'éclat ni propos spectaculaires, contraint par la vulnérabilité de son gouvernement, le premier ministre a déroulé sa feuille de route. «Ce n'était pas éblouissant. Mais le chemin est difficile, il va devoir être le sage de la bande qui tempère, qui recadre quand il le faut», illustre un cadre LR. «Il nous fait une « DPI » , une « déclaration de bonnes intentions »», ironise une députée Renaissance. «C'est un discours de continuité générale», charrie-t-on dans l'entourage de Gabriel Attal. «Il a beaucoup parlé de son parcours. Ça montre qu'il a besoin d'asseoir sa légitimité, qui n'est pas celle d'un groupe politique ou de son élection, mais qui relève de sa capacité à rassembler», juge la porte-parole du groupe Renaissance, Éléonore Caroit. «De la tisane alors qu'il faut de la chirurgie», fustige Éric Ciotti, l'allié de Marine Le Pen, à propos de cette déclaration de politique générale, restée le secret le mieux gardé de la tour de contrôle Matignon jusqu'au prononcé. Même le ministre de l'Intérieur, Bruno Retailleau, ne l'a pas lue.

«Je vous demande de faire beaucoup avec peu, en partant de presque rien», a ainsi débuté Michel Barnier. En préambule de sa prise de parole, le premier ministre a insisté sur l'état des finances publiques, «véritable épée de Damoclès». «Si l'on n'y prend garde, notre pays (sera) au bord du précipice», a-t-il averti. Un premier objectif, donc : ramener le déficit à 5 % en 2025 et sous les 3 % en 2029. Et pour résoudre l'équation budgétaire, compter sur une plus grande efficacité de la dépense publique et sur la fiscalité. Très attendu sur ce sujet, le chef du gouvernement a confirmé sa volonté de se tourner vers les grandes entreprises et les Français «les plus fortunés» pour leur demander une contribution «exceptionnelle».

Faisant le constat d'une Assemblée nationale «divisée comme jamais», il a néanmoins défendu la nécessité d'une «nouvelle méthode» pour répondre aux Français qui ne «pardonneraient pas l'immobilisme». Santé, pouvoir d'achat, services publics, sécurité... Autant de défis auxquels il s'est engagé à répondre en martelant les exigences d'écoute et de dialogue. Dans une tentative de convaincre les différents groupes politiques, il a défendu le principe suivant : «Moins de textes et plus de temps pour en débattre», en rappelant la nécessité de renouveler le dialogue social en vue d'aménagements «raisonnables et justes» concernant la réforme des retraites.

«On ne se compromet pas quand on fait un compromis», a souligné le premier ministre, à la recherche d'apaisement. Et même quand il a énuméré ses propres «lignes rouges » , voire « très rouges», il semblait chercher à déminer certaines inquiétudes - notamment de l'aile gauche macroniste. «Il n'y aura aucune tolérance à l'égard du racisme et de l'antisémitisme», a-t-il lancé, avant de défendre la même exigence concernant les violences faites aux femmes, le communautarisme, les accommodements avec la laïcité ou encore les lois sociétales (IVG, mariage pour tous, PMA).

Concernant la sécurité et l'immigration, Michel Barnier a évoqué la réduction des délais de jugement pour mieux lutter contre le trafic de drogue et la criminalité organisée, l'exécution des peines et la construction de places de prison... «L'immigration est une question que nous devons regarder avec lucidité et affronter avec pragmatisme.» Le premier ministre a également annoncé, au sujet des «nécessaires» reconduites aux frontières, que son gouvernement ne s'interdira pas de «conditionner davantage l'octroi de visas à l'obtention de laissez-passer consulaires». Un «joli recadrage du garde des Sceaux», commente-t-on à droite, tandis que Didier Migaud (Justice) et Bruno Retailleau (Intérieur), idéologiquement opposés, se sont récemment livrés à un match à distance. Une ligne de «fermeté», approuve-t-on côté Beauvau : «Rien ne nous bride. La méthode de Michel Barnier est la bonne, à lui de conduire la politique de la nation et au ministre de l'Intérieur de mettre le curseur.» Reste que, en déclarant que «l'État de droit, ce n'est pas intangible ni sacré», le ministre de l'Intérieur avait provoqué une levée de boucliers de la gauche et d'une partie du camp présidentiel ces derniers jours. Dénonçant de «faux débats» ,le nouvel occupant de Beauvau a voulu rectifier le tir dans un communiqué. «Bien sûr qu'il ne peut y avoir de démocratie sans État de droit, sans que la puissance publique ne respecte le droit et les libertés. C'est là le fondement de notre République.» Avant de préciser : «Lorsque les textes en vigueur ne garantissent plus tous les droits - à commencer par le premier d'entre eux, le droit d'être protégé-, ils doivent évoluer, dans le plein respect des institutions de notre République.»Il n'empêche, Michel Barnier «s'est cru obligé»d'en toucher un mot, souffle-t-on à droite. «La fermeté de la politique pénale (...) est indissociable du respect de l'État de droit», a déclaré le premier ministre. Un «élément de communication pour apaiser. Il avait besoin de refermer ce dossier», balaie-t-on à droite.

Quelques minutes plus tard, Marine Le Pen salue le «sens de la courtoisie et le respect inné» que le premier ministre porte, selon elle, à ses «adversaires politiques». Avant d'expliquer le «choix responsable» du RN de «refuser de censurer a priori» le gouvernement. «Il ne faudra pas vous contenter de déclarations d'intention», prévient-elle toutefois, avant de tracer les «lignes rouges» du RN : mise en place de la proportionnelle, pas d'augmentation de la pression fiscale et baisse de l'immigration. À la tribune pour le groupe macroniste EPR, l'ex-premier ministre Gabriel Attal a également fait passer quelques messages. Particulièrement à Bruno Retailleau : «Évidemment, on peut avoir une parole forte. Mais sans hystériser tout le temps. Agir plutôt que parler, plutôt qu'hystériser», a-t-il martelé.

Quant à la gauche, elle s'est opposée fermement. La nomination de Michel Barnier est «la continuation du macronisme dans sa part la plus à droite et la plus réactionnaire», a notamment lancé le socialiste Boris Vallaud. «Votre nomination est la résultante d'une entente opportuniste et d'une alliance tacite entre Emmanuel Macron et Marine LePen. Vous n'avez aucune légitimité», a de son côté pesté l'écologiste Cyrielle Chatelain. À l'inverse, Laurent Wauquiez a quant à lui apporté son «soutien» au premier ministre, indiquant que La Droite républicaine présenterait un «plan d'économies» pour «éviter les hausses d'impôts». Même dans la remuante aile gauche du camp Macron, certains n'ont finalement relevé « aucun irritant ». « Il a rondement mené sa barque, estime le député Renaissance Ludovic Mendes. Ce n'était pas un responsable LR, à la tribune, mais le négociateur du Brexit. » Seul le Calédonien Nicolas Metzdorf (Renaissance), manifestement mécontent du report annoncé des élections provinciales à Nouméa, s'est élevé contre une décision «soutenue par Jean-Luc Mélenchon».Au point, a-t-il prévenu, de le pousser à «se poser»la question de «la censure du gouvernement». E.G. ET W B ET

Le Monde
France, mercredi 2 octobre 2024 918 mots, p. 9
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1 octobre 2024 - Le Monde (site web)

Au sein de La France insoumise, la possibilité d’une légère inflexion stratégique

Le parti affiche une volonté nouvelle de travailler en commun au sein du NFP et au-delà

Rachel Garrat-Valcarcel

Disons-le d’emblée : les députés de La France insoumise (LFI) à l’Assemblée nationale ne sont toujours pas là pour s’excuser d’y être. L’objectif majeur des « insoumis », désormais soixante-douze (trois de moins que dans la précédente législature), reste d’être perçus comme les premiers opposants au gouvernement de Michel Barnier, qualifié de « sans légitimité démocratique ou populaire » par Mathilde Panot, la députée du Val-de-Marne et présidente du groupe LFI au Palais-Bourbon. Mais, plus encore que vers le gouvernement, c’est toujours vers le macronisme et Emmanuel Macron que se dirige l’essentiel de leurs attaques.

Pour les « insoumis », le pouvoir n’est pas revenu à l’Assemblée nationale, mais reste bien dans les mains du président de la République. «[Emmanuel] Macron ne peut pas se permettre un échec de Barnier, car il a lui-même inventé la règle de la non-censure a priori en le nommant,assure Manuel Bompard (Bouches-du-Rhône), le coordinateur national de LFI. C’est donc sur Macron qu’il faut faire monter la pression. »

En conséquence, les « insoumis » concentrent leur énergie sur leur procédure de destitution du président de la République. L’initiative, lancée cet été, n’a aucune chance d’aboutir, vu les conditions à réunir. Et elle n’est pas là pour rassurer ceux qui, chez leurs partenaires du Nouveau Front populaire (NFP), redoutent, au moins sur la forme, l’attitude des troupes de Jean-Luc Mélenchon dans l’Hémicycle.

« Ce n’est pas une opposition stérile, c’est une opposition qui fait vivre l’idée qu’on peut faire les choses différemment. Que la direction du pays repose sur des choix politiques. Nos programmes ne sont tout simplement pas compatibles », estime Mathilde Panot.

On croit pourtant déceler, en cette prérentrée parlementaire, dans le discours des cadres « insoumis », la possibilité d’une légère inflexion stratégique. « Je n’ai aucun regret sur ce qu’on a fait, mais on entre dans une autre période », assure la présidente du groupe LFI. Laquelle ? « Il y a la phase destituante, où tous les corps de la société se désagrègent. Et il y a une phase constituante, pour faire émerger un ordre alternatif », décrit Manuel Bompard.

Et d’expliquer que, chemin faisant, la seconde phase doit prendre peu à peu le dessus sur la première. « On s’est fait voler l’élection, c’est nous qui aurions dû être appelés à former le gouvernement. Ça change les choses en termes de légitimité dans l’Hémicycle : on doit montrer ce qu’on ferait à leur place, en n’étant pas seulement dans l’opposition mais en essayant de construire des majorités sur certains objets », détaille Mathilde Panot. La députée du Val-de-Marne parle aussi de ponts avec les groupes de gauche au Sénat pour construire une vraie navette parlementaire, afin que des victoires symboliques sans lendemain puissent se transformer en adoption définitive de textes.

La niche parlementaire du groupe de novembre 2023 avait déjà marqué un tournant. LFI avait choisi, pour partie, des sujets plutôt consensuels, sur le pouvoir d’achat, les risques majeurs dans les outre-mer ou les points d’accès physique des services publics. Rien à voir avec celle de 2022, où les débats sur l’abolition de la corrida ou la réintégration des soignants non vaccinés contre le Covid-19 avaient fait exploser l’Hémicycle dans une bataille finalement stérile.

Eviter la provocation

Enfin, Mathilde Panot plaide pour un travail collectif au sein du NFP et au-delà. La députée du Val-de-Marne doit bien constater qu’elle et son homologue du groupe Ecologiste et social, Cyrielle Chatelain (Isère), « avec laquelle on est assez régulièrement d’accord », courent pas mal après Boris Vallaud (Landes), le président du groupe socialiste. Ce dernier, ainsi que le groupe Gauche démocrate et républicaine (GDR, où siègent les communistes), ne souhaite pas le retour de l’intergroupe Nupes.

On sent bien une pointe d’agacement chez Mathilde Panot, qui cherche tout de même à éviter la provocation. Ainsi, la présidente du groupe « insoumis » a réduit publiquement la pression sur son partenaire socialiste, lorsque celui-ci a dû prendre position sur la recevabilité de la motion de destitution du président de la République au sein du bureau de l’Assemblée, mi-septembre. Les socialistes ont choisi de laisser prospérer la procédure, tout en annonçant qu’ils voteront contre la destitution d’Emmanuel Macron en commission des lois et en séance publique.

Sur le fond de la motion, qui doit être d’ailleurs discutée pour la première fois en commission des lois mercredi 2 octobre matin, la députée du Val-de-Marne assure que chacun se prononcera en son âme et conscience. Et préfère montrer du doigt le RN, seul parti vraiment « pris en tenaille », d’après elle, par la question.

Face à des « insoumis » toujours tentés de décrire les socialistes comme des traîtres en puissance, l’attitude étonne presque. D’autant plus que l’équilibre comptable entre les groupes socialiste et LFI (soixante-six sièges contre soixante-douze) depuis les élections législatives ne s’est pas encore traduit dans la dynamique politique à gauche, où LFI mène toujours l’agenda. Mais les élus LFI ont-ils tellement intérêt à voir le PS se détacher rapidement du NFP alors qu’ils peuvent, contrairement à la dernière législature, déposer seuls des motions de censure ou des recours devant le Conseil constitutionnel ? Leur prudence tend à montrer que la réponse n’est peut-être pas si évidente.

Le Monde
France, mercredi 2 octobre 2024 1052 mots, p. 9

Chronique |

Les larmes du député Vallaud

par Solenn De Royer

Elu depuis 2017 d’une terre traditionnellement socialiste, le député (PS) des Landes Boris Vallaud – qui a succédé au mitterrandien Henri Emmanuelli – a vu sa circonscription basculer très largement – et pour la première fois – dans le vote en faveur du Rassemblement national (RN). Au soir du premier tour des législatives des 30 juin et 7 juillet, il n’a que quelques voix d’avance sur son adversaire d’extrême droite, dans son propre village. Il gagne. Mais les « effusions humanistes » autour du front républicain le laissent de marbre, las des « indignations morales » et des anathèmes à l’encontre des Français qui « auraient mal voté » , alors que 8,7 millions de voix sont allées au RN.

Au-delà du sentiment de culpabilité, ce « choc politique » impose un « examen de conscience » à l’élu de gauche qui constate qu’une grande part de ce qu’il défend et vote depuis Paris est « à côté de la plaque », « à côté des vies ». « Je ne peux pas avoir raison tout seul envers et contre toutes les évidences électorales et humaines », écrit-il dans un petit livre, En permanence(Odile Jacob, 160 pages, 15 euros), en librairie mercredi.

Pour comprendre « ce que demande le peuple, et comment y répondre », Boris Vallaud suggère de revenir au réel et aux « choses humaines ». Ce qu’il fait tous les vendredis dans sa permanence de Saint-Sever, 5 000 habitants, « petite maison aux volets rouges un peu délavés et aux gonds rouillés », où il reçoit ses administrés. Une « permanence confessionnal » où des femmes et des hommes désemparés viennent partager leurs inquiétudes et leurs peines, alors qu’ils n’ont souvent plus personne vers qui se tourner.

« Brouillard »

Il y a Madame B. et sa « vie de poisse » qui voit la machine se gripper en raison d’un chèque sans provision de 20 euros, signé pour la fête de son village. « Je te dis, tu vas m’engueuler… », s’excuse-t-elle. Il y a cet éleveur qui vit difficilement de son travail, cette femme battue qui cherche un logement pour elle et ses enfants, ou ce fromager en faillite, qui tend au député ses livres de comptes. « Tout est là, entre mes mains, il s’en remet à moi, me dit-il. C’est angoissant ces actes de foi dans le député », écrit Vallaud.

Face à chaque cas particulier, le député fait ce qu’il peut. Il appelle les administrations, se heurte à la dématérialisation, à ces politiques publiques qui paraissent inaccessibles, « conçues pour d’autres, à moins que ça ne soit pour personne ». Confronté à sa propre impuissance, il ne lui reste parfois qu’à écouter. Il lui arrive de pleurer. « S’il vous plaît, ajoutez ma voix à celle d’autres pour défendre notre dignité, notre place dans la société », lui lance un jour une chômeuse qui perd pied. « Ces fragments de vie font la grandeur de la fonction », résume l’auteur, qui ouvre la question de la représentation en politique, « pas seulement la dimension métaphysique du rapport au peuple souverain, mais le rapport humain de soi à l’autre » :un « vertige », résume le député.

« Malhabile », l’énarque raconte ses premières permanences parlementaires, « encombré d’évidences » et « encombré de[lui] -même », de sa vie, son milieu et ses préjugés. Comment rejoindre ceux que l’on représente, les comprendre, alors qu’on se trouve si loin d’eux, comment résoudre cette « contradiction », ce « malaise » ? Boris Vallaud n’a pas trouvé mieux que de rencontrer de « façon boulimique »les habitants de sa circonscription, « d’entrer dans leur vie », « non pas pour la faire[s] ienne, ce serait mensonge, mais pour la regarder en face ». « La quintessence de toute démocratie n’est-elle pas la recherche du commun, l’acceptation de l’altérité ? », interroge-t-il encore.

Au fil de ce récit, ce « fragile côté sensible » ne tait pas ses doutes et ses limites, ses interrogations au moment de repartir en campagne. Le contexte (« un effondrement moral et politique », écrit-il) n’aide pas. Comment rester fidèle à son engagement et proposer un cap clair quand tout semble se dérober, alors que le « brouillard » a tout enveloppé ? « Les idées, les valeurs, les convictions, les repères, tout semble vaciller dans une vie politique dont plus personne ne sait dire où elle va, tant la confusion est généralisée, observe-t-il. Les étiquettes politiques sont trompeuses, des engagements de trente ans s’évanouissent à la faveur de telle opportunité, l’impunité de dire tout et son contraire est totale (…). On va de gauche à droite et de droite à gauche(…) la trahison est devenue l’ultime sincérité(…) s’indigner des idées d’extrême droite la dernière des lâchetés. »

Ecartelé entre « le romantisme de l’action » et le « désenchantement de l’impuissance », la politique le « fascine » autant qu’elle le « dégoûte », fatigué du tambour politico-médiatique, de ces « injonctions à prendre parti sur tout », à cliver pour exister. Il ne supporte plus l’outrance. « Je n’aime pas ce jeu », admet le député, persuadé que la politique « n’a pas besoin de plus de bruit » mais de « plus de sincérité, de vérité, de crédibilité dans son rapport au réel, aux humains, à la souffrance sociale, aux espoirs d’une vie meilleure ».

Pour réinstaller ces valeurs au cœur de la démocratie, « c’est-à-dire dans le lien qui unit le citoyen à ses représentants », « il faut du temps, de la patience, de la minutie, du travail, de l’intimité », souligne le socialiste, qui appelle à repenser la raison d’être de la gauche et prône une « démocratie fraternelle ». « On me dira que la fraternité n’est pas un projet politique ? Je crois au contraire que c’est le seul qui vaille. »

Alors que la politique, en crise, semble tourner à vide et sur elle-même, centrée sur des jeux tactiques et d’ego, il apparaît en effet indispensable de revenir aux sources de la démocratie, au sens même du mot, soit « le gouvernement du peuple, par le peuple, et pour le peuple ». En pleine atonie, perte de sens aussi, ce petit livre à la simplicité rafraîchissante – qui ne se confond pas avec la naïveté – tombe à pic, et touche au cœur. Loin des incantations programmatiques ou des « vaines promesses de lendemains qui chantent » , loin des outrances d’un débat public radicalisé, il revient à l’essentiel. Et, en cela, réconcilie avec la politique.

Le Monde
France, mercredi 2 octobre 2024 852 mots, p. 12
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1 octobre 2024 - Le Monde (site web)

L’enseignement supérieur redoute des coupes budgétaires

La communauté universitaire attend avec inquiétude le projet de budget pour 2025

David Larousserie et Soazig Le Nevé

Quelle sera l’ampleur des coupes budgétaires dans l’enseignement supérieur et la recherche ? L’appréhension est grande, alors que le premier ministre, Michel Barnier, doit prononcer son discours de politique générale, mardi 1er octobre, et que le projet de budget 2025 doit être présenté par le gouvernement le 9 octobre. Et alors que, selon l’association France Universités, qui fédère les présidents d’établissement, le nombre d’universités en déficit s’élève à 60 sur 75 en 2024, contre 30 en 2023 et 15 en 2022.

Les pistes d’économies esquissées dans la « lettre plafond », communiquée au ministère par l’ex-premier ministre Gabriel Attal lorsqu’il avait préparé un projet de budget pour 2025, prévoyaient une baisse de 320 millions d’euros pour le périmètre de l’enseignement supérieur et de la recherche, pour un budget total s’établissant à 31,3 milliards d’euros. Soit plus de 60 % de l’effort supplémentaire inscrit dans la loi de programmation pour la recherche (LPR), votée en 2020.

« Nous attendions une accélération des budgets de la LPR, et nous allons devoir nous battre pour simplement la préserver », critique Boris Gralak, secrétaire général du Syndicat national des chercheurs scientifiques (SNCS-FSU). Cette baisse fait suite à des coupes budgétaires, en février, de 588 millions d’euros pour le ministère (et de 904 millions pour la « mission » recherche et enseignement supérieur). « Toutes ces économies font qu’on est à l’os », indique M. Gralak.

« Contrôle idéologique »

Lors de la passation des pouvoirs, le 23 septembre, l’ex-ministre Sylvie Retailleau s’est dite « habitée par l’inquiétude » sur les financements, mais n’a reçu aucune assurance de son successeur, professeur en sciences de gestion, Patrick Hetzel, député Les Républicains (LR) du Bas-Rhin. L’ancien recteur et ex-directeur de l’enseignement supérieur a simplement affirmé avoir l’enseignement supérieur et la recherche « chevillés au corps ».

C’est un « précipice austéritaire »qui s’annonce, redoute le syndicat enseignant Snesup-FSU, qui a calculé qu’au bilan la hausse du budget des universités (1,3 %) restera en deçà de l’inflation (autour de 2,6 %). « L’enseignement supérieur ne tient que par les heures supplémentaires imposées aux titulaires et à l’emploi de vacataires et de contractuels », selon Anne Roger, cosecrétaire générale. « Beaucoup des problèmes des laboratoires, comme les difficultés à recruter du personnel administratif ou de soutien ou la dégradation des conditions de travail, sont liés au manque de moyens », note Josiane Tack, secrétaire générale du SNTRS-CGT. Son syndicat demandait une augmentation de 6 milliards d’euros dès 2027, au lieu de 2030 comme prévu dans la LPR.

L’Association française de science politique demande « un choc des moyens »pour pouvoir « accueillir dignement les étudiants ». « Les caisses de l’enseignement supérieur sont clairement dans le viseur de Bercy, qui a identifié 5,6 milliards d’euros de trésorerie, pouvant, en tout ou partie, être prélevés pour réduire le déficit public du pays », s’inquiète-t-elle dans un communiqué.

« Les fonds de roulement, c’est un peu le monstre du loch Ness de l’enseignement supérieur », ironise Christophe Bonnet, secrétaire national du SGEN-CFDT, qui déplore le réflexe de Bercy de s’attaquer à cette réserve financière que les établissements gardent pour des investissements, tels que l’achat de gros équipements pédagogiques ou la rénovation de bâtiments. L’inconnue est de mise pour la suite : réforme des bourses sur critères sociaux, création d’un label pour réguler l’enseignement supérieur privé lucratif, révision de la réforme de la formation des enseignants avec un niveau de rémunération suffisant en stage, acte II de l’autonomie des universités… M. Hetzel n’a soufflé mot sur ses intentions, souhaitant écouter d’abord les priorités qu’énumérera M. Barnier mardi.

S’ajoute une appréhension plus diffuse dans la communauté universitaire, relative aux convictions du ministre telles qu’elles transparaissent dans ses travaux et prises de position en tant que député LR depuis 2012. « Il a joué un rôle actif dans les campagnes menées pour attaquer les universités, notamment avec l’idée d’une enquête sur les dérives “islamo-gauchiste”[en 2021], note M. Bonnet. Cette volonté de contrôle idéologique n’est pas acceptable. »

L’un de ses tweets, au début de la crise du Covid-19, le 2 avril 2020, est très commenté sur les réseaux sociaux, quatre ans plus tard. Le député y annonçait avoir écrit à Emmanuel Macron « pour que la nation fasse confiance à ses médecins et autorise temporairement l’utilisation de l’hydroxychloroquine, de l’azithromycine et du zinc dans le traitement précoce du Covid et ceci jusqu’à ce que soient connus les résultats des essais cliniques en cours ».

Un message « d’autant plus gênant que les dysfonctionnements de l’Institut hospitalier universitaire de Marseilleavaient déjà été signalés par des responsables syndicaux locaux », indique le responsable du SGEN-CFDT. « Nous n’allons pas baser nos échanges à venir là-dessus, mais pour autant, nous ne sommes pas amnésiques. On attend une démarche guidée par la science dans l’approche que le ministre aura de la recherche. »

Le Monde
France, mercredi 2 octobre 2024 946 mots, p. 10
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30 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Adversaires et partisans de l’aide à mourir font pression sur Barnier

Un collectif de soignants demande au premier ministre de ne pas reprendre le projet de loi dont l’examen avait été stoppé par la dissolution

Béatrice Jérôme

La lettre est parvenue à Matignon vendredi 27 septembre. « Il nous semblerait extrêmement inapproprié de nous demander d’aider à mourir nos concitoyens »écrivent ses signataires, qui invoquent « la contrainte budgétaire »et les « sacrifices »qui « vont être demandés au monde de la santé ». Le courrier est signé par une kyrielle d’organismes réunissant médecins, infirmiers, pharmaciens, internes en médecine auxquels s’ajoute une association de représentant des malades, tous réunis au sein du collectif Soins de vie. Au total, plus d’une vingtaine d’associations et de sociétés savantes, dont la Société française d’accompagnement et de soins palliatifs, fer de lance du combat contre le projet de loi ouvrant la voie à « l’aide à mourir », dont la première lecture avait été interrompue, en juin, par la dissolution de l’Assemblée nationale.

La missive a été envoyée à Michel Barnier avant sa déclaration de politique générale, mardi 1er octobre à l’Assemblée. A dessein. Elle vise à le dissuader de s’engager à reprendre le projet de loi qui autorise l’euthanasie ou le suicide assisté pour les malades en fin de vie majeurs qui la demanderaient sous réserve d’une autorisation médicale et sur la base de plusieurs critères. « Nous redisons avec force que donner la mort n’est pas un soin », insistent les auteurs.

Michel Barnier pourrait-il passer sous silence la loi sur la fin de vie, considérée par Emmanuel Macron comme la réforme sociétale de son quinquennat ? Sollicitée le 23 septembre par l’Agence France-presse, Geneviève Darrieussecq, la nouvelle ministre de la santé, avait dit soutenir l’idée que les parlementaires « doivent terminer le travail ». Tout en précisant devoir « en parler avec le premier ministre » dont elle n’avait « pas la position ».

Michel Barnier ne subit pas une pression moins forte de la part des partisans de la reprise du projet de loi ouvrant l’accès à une « aide à mourir ». « Je n’attends pas du premier ministre qu’il prenne une position précise sur ce sujet, confiait fin septembre Olivier Falorni, député (divers centre) de Charente-Maritime, ex-rapporteur général du projet de loi. Ce dont je suis aujourd’hui convaincu, c’est que l’Assemblée nationale doit se saisir de ce sujet pour que le débat reprenne et aille à son terme. »Le député a déposé dès juillet une proposition de loi, copie conforme du texte voté en juin. Les articles qui n’ont pas été examinés en séance sont calqués sur la version adoptée par la commission spéciale sur la fin de vie réunie en amont de l’examen en séance dans l’Hémicycle par les députés.

Course de vitesse

A ce jour, 180 députés ont signé la proposition de loi de M. Falorni qui se fait fort d’ « atteindre les 200 signatures d’ici quelques jours ». Les signataires émanent de tous les groupes, hormis ceux de la Droite républicaine et du Rassemblement national. L’objectif de M. Falorni est de montrer que le sujet suscite un large rassemblement sur tous les bancs et que le texte est l’occasion pour l’Assemblée d’affirmer ses choix face à l’exécutif. Il rappelle que les députés ont la possibilité d’inscrire un texte de loi à l’ordre du jour « sur une séquence d’une semaine », en théorie toutes les quatre semaines, sans que le gouvernement ait son mot à dire. La prochaine « semaine de l’Assemblée », dit-il, pourrait être « en novembre ».

Une course de vitesse est donc engagée du côté des partisans du projet de loi. Mais le chemin est semé d’embûches. Une semaine pour examiner la proposition de loi ne suffirait pas puisque les députés doivent réexaminer la totalité des articles, y compris ceux déjà votés au printemps. « Il faudrait trois semaines pour arriver au bout de l’examen du texte », calcule Stéphane Delautrette, député socialiste de la Haute-Vienne, invité samedi à l’assemblée générale de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité. Comme d’autres députés signataires, M. Delautrette souhaite que le gouvernement dépose un projet de loi et le programme : « Ce serait plus simple en termes de logistique parlementaire. »

Le bloc des députés partisans d’une reprise rapide du débat se tourne aussi vers Emmanuel Macron. Ils rappellent la promesse du chef de l’Etat de prendre en compte les conclusions de la convention citoyenne sur la fin de vie, alors que 75 % de ses membres ont souhaité que la loi autorise « l’aide à mourir ». La position de la convention est la preuve que « la légalisation de l’aide à mourir est fortement portée par l’opinion publique », confie au Monde Thierry Beaudet, président du Conseil économique social et environnemental (CESE), organisateur de la convention citoyenne. A ses yeux, les conclusions des conventionnels ne peuvent rester lettre morte. « La convention citoyenne sera achevée lorsqu’elle aura eu un débouché politique. On ne réunit pas 184 citoyens pour la beauté du geste,dit-il. A quoi bon constituer une convention citoyenne si c’est pour ne rien en faire ? »

M. Beaudet estime que « c’est[son] rôle de président du CESE d’intervenir auprès du président de la République etdu premier ministre, pour qu’une suite soit donnée à la convention citoyenne ».Dans un contexte « où tout le monde se demande comment le gouvernement va trouver une majorité pour faire avancer des textes, c’est bien un sujet qui mérite d’être porté », insiste le président du CESE, qui devrait porter ce message à Michel Barnier prochainement.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, mercredi 2 octobre 2024 951 mots, p. AUJM2,AUJM3,AUJM3,AUJM4
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1 octobre 2024 - Le Parisien (site web)
2 octobre 2024 - Le Parisien

Barnier cherche la voie de passage

Dans un long discours, le Premier ministre a donné les grands axes de sa politique.Un exercice aussi complexe que délicat dans une Assemblée morcelée.

Ludwig Gallet

Il aura fallu presque trois mois depuis leur élection pour que les députés découvrent les places qui leur ont été attribuées au Palais-Bourbon. À l'Assemblée nationale, la séance du jour, ce mardi, a comme un goût de rentrée des classes. Gabriel Attal, dans cette législature, s'assiéra dans l'hémicycle aux côtés de son ancien ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin.

Car le temps est venu pour Michel Barnier de prendre les manettes. Le Premier ministre se sait attendu pour son discours de politique générale. « Je vous demande de faire beaucoup avec peu, en partant de presque rien », commence-t-il, citant le Général de Gaulle. « Avec les voix de Marine Le Pen ! » s'écrie du tac au tac un Insoumis.

Les élus LFI ont bel et bien décidé de se faire remarquer. Après sept petites minutes de discours, tous brandissent leurs cartes électorales. Manière de dénoncer la composition d'un gouvernement qu'ils estiment être le fruit d'un détournement des résultats des élections législatives. L'idée a émergé le matin même. « On cherchait un acte symbolique », confie le député Éric Coquerel.

Pas vraiment de quoi ébranler le chef du gouvernement. Michel Barnier avait prévenu, ces derniers jours, qu'il ne se laisserait pas interrompre. Le rythme lent, la voix posée, le Premier ministre égraine les grandes lignes de sa politique dans un discours fleuve de près d'1 h 30. « C'est trop long », finit par souffler Gérald Darmanin à son nouveau voisin.

Impassible, Michel Barnier défend une double exigence, une méthode et cinq chantiers. La double exigence porte sur la réduction de la « dette budgétaire » et de la « dette écologique » du pays. Au passage, le Premier ministre n'épargne pas le bilan des années Macron sur le plan budgétaire. La dette est « colossale » et fait planer au-dessus de la tête des Français une « épée de Damoclès ». Si rien n'est fait, dit-il, le déficit devrait « dépasser les 6 % ».

Son souhait ? Débloquer l'activité parlementaire

La perspective d'une hausse de la fiscalité avait suscité l'émoi de nombreux députés Ensemble pour la République (EPR). Gérald Darmanin avait même mis en question son soutien au gouvernement s'il se lançait dans une telle entreprise. Comme pour les rassurer, Barnier rappelle que la résorption des déficits passera avant tout par la baisse des dépenses. Les macronistes applaudissent enfin. C'était juste avant que le Premier ministre assume sa volonté de réclamer un effort « ciblé » et « limité dans le temps » aux « grandes et très grandes entreprises qui réalisent des bénéfices importants ». Ainsi qu'une « contribution exceptionnelle aux Français les plus fortunés. »

Une double exigence, et donc une « nouvelle méthode » de travail, reposant sur un triptyque : « l'écoute », le « respect » et le « dialogue ». En responsabilisant les parlementaires, en leur donnant un peu plus d'initiative, Michel Barnier espère débloquer l'activité parlementaire. Il reprend une proposition formulée par le député LR Antoine Vermorel-Marques dans nos colonnes de partager l'agenda parlementaire « pour accueillir des propositions de loi transpartisanes et ambitieuses pour le pays », notamment sur le handicap.

Depuis sa nomination à Matignon, le Premier ministre n'a pas toujours eu des relations très cordiales avec ses alliés du socle commun. La méfiance est réelle, notamment parmi les macronistes, et l'ex-négociateur du Brexit a comme voulu donner des gages. Gabriel Attal insistait pour que soit reprise la loi sur l'agriculture ? Michel Barnier a dit oui. Les députés macronistes se disent attachés au projet de loi sur la fin de vie ? Le Premier ministre leur promet de relancer l'examen du texte, qui avait été stoppé net avec la dissolution.

Rassurer les macronistes, c'était surtout revenir sur les propos de Bruno Retailleau qui ont enflammé les troupes de Gabriel Attal. Le ministre de l'Intérieur affirmait dimanche que l'État de droit n'était « ni intangible, ni sacré ». Michel Barnier rétorque que la fermeté de la politique pénale est « indissociable du respect de l'État de droit et des principes d'indépendance et d'impartialité de la justice ».

Le sujet de l'immigration « doit être traité avec la gravité et l'humanité qu'il mérite plutôt que d'être instrumentalisé dans des controverses », poursuit le Premier ministre, avant que Gabriel Attal n'en remette une couche : « Qui sème l'hystérie récolte le conflit. Rien ne sert d'attiser la colère des Français par des phrases, si ensuite ils voient que rien ne bouge. »

Une main tendue à gauche aussi

Le RN et le MoDem, les deux partis les plus favorables à la proportionnelle, n'ont pas non plus été oubliés : Michel Barnier ouvre la perspective d'une refonte du mode de scrutin législatif. La main a aussi été tendue à gauche, notamment avec la promesse de retravailler la réforme des retraites, la hausse anticipée du smic en novembre et la nécessité de prendre en compte la « dette écologique ». Des députés finissent même par applaudir lorsque Michel Barnier annonce que la réforme constitutionnelle sur la Nouvelle-Calédonie ne sera « pas soumise au Congrès » ou quand il appelle à un cessez-le-feu à Gaza.

Mais l'épée de Damoclès est toujours là. « Dégageons des compromis », propose-t-il. « Dégagez ! » riposte un Insoumis. Les élus LFI n'ont d'ailleurs de cesse d'appeler à la censure du gouvernement - une motion de censure sera déposée par la gauche en fin de semaine. « Je ne ferai pas de miracle », concède Michel Barnier, qui sait que sa survie politique dépendra de l'Assemblée nationale. Les députés LR, à la conclusion de son discours, se sont levés pour l'applaudir. La majorité des députés EPR sont restés sagement assis sur leur banc. Ce gouvernement ne bénéficiera pas de blanc-seing.

La Croix, no. 43036
Planète, mercredi 2 octobre 2024 1351 mots, p. 20,21
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1 octobre 2024 - La Croix (site web)

Devoir de vigilance, les coulisses d’une révolution silencieuse

Aude Carasco

Depuis 2017, les entreprises françaises de plus de 5 000 salariés ont l’obligation d’identifier et de prévenir les risques sociaux ou environnementaux sur toute leur chaîne de production. Ce devoir de vigilance, étendu et renforcé par une directive européenne votée en mai 2024, a-t-il réellement changé les pratiques ?

L’histoire économique retiendra-t-elle que la France a « participé à la fin du cycle néolibéral » en fixant des « limites à la toute-puissance de la loi du marché » ? Dominique Potier, député socialiste de Meurthe-et-Moselle, le croit. Cet ancien agriculteur mu par les valeurs du catholicisme social défend depuis onze ans le principe d’une responsabilité des multinationales étendue aux atteintes aux droits humains ou environnementaux engendrées par leurs activités.

Ce combat pour l’instauration d’un devoir de vigilance des entreprises – matérialisé par une loi du 27 mars 2017 reprise cette année au niveau européen –, pâtit encore selon lui d’ « une faible popularité »malgré « une portée historique ». En ce sens, il lui paraît « pertinent» de parler de « révolution silencieuse ».

Celle-ci démarre au début des années 2010 en France, lorsqu’un petit groupe de parlementaires sensibilisés à la responsabilité sociale et environnementale (la RSE) des entreprises se met à réfléchir à une loi pour responsabiliser les grands acteurs du commerce international sur l’ensemble de leur chaîne de valeur. « Pour ce faire il fallait arriver àcontourner le principe de territorialité de la loi, qui empêche de faire appliquer les normes françaises aux sous-traitants à l’étranger,rappelle Dominique Potier. C’est là que des universitaires et juristes d’ONG vont avoir l’idée de faire porter la responsabilité des risques humains, sociaux et environnementaux directement sur le donneur d’ordr e. »

Le 24 avril 2013, le drame du Rana Plaza – plus de 1 100 morts dans une usine textile du Bangladesh – fait l’effet d’un électrochoc, accélérant aux yeux de l’opinion publique la nécessité de se doter d’un nouvel outil juridique. Quatre ans plus tard, la France devient le premier pays au monde à instaurer un devoir de vigilance. S’appliquant aux entreprises de plus de 5 000 salariés, celui-ci les oblige à évaluer et prévenir les « risques graves d’atteintes envers les droits humains, la santé et la sécurité des personnes ou l’environnement »sur leur chaîne de production.

« Pour ces sociétés, ce fut un vrai changement de paradigme de devenir responsables de ce qui se passe dans leurs filiales à l’étranger, chez leurs fournisseurs ou sous-traitants »,souligne Lucie Chatelain, responsable plaidoyer et contentieux à l’association Sherpa. Selon le site du Radar du devoir de vigilance, crée en partenariat par Sherpa et CCFD-Terre solidaire, 85 % des 263 entreprises soumises au devoir de vigilance avaient publié un plan de vigilance en 2022. « Même si cela met du temps à s’installer, on constate que les plans sont plus fournis, avec davantage de détails et d’informations », constate Lucie Chatelain.

L’année 2024 a marqué un tournant, avec la création mi-janvier d’une chambre des contentieux émergents (devoir de vigilance et responsabilité écologique) à la Cour d’appel de Paris, et le vote au forceps, quelques mois plus tard d’unedirective européenne étendant et renforçant la loi française. Dans son cabinet, Diane Buisson, avocate en droit du travail chez Redlink, constate « une prise de conscience de la part des entreprises qui ont bien compris le risque que le devoir de vigilance représente pour elles. D’autant que toute personne qui a un intérêt à agir – y compris un particulier dont la vie serait impactée – peut se saisir de la loi ».

ONG, syndicats et collectivités ne s’en sont pas privés. Une trentaine de procédures (dont quinze sont toujours en cours) ont visé des géants français de l’énergie, de la finance ou de l’agroalimentaire. Après six ans de mises en demeure et de recours sans suite judiciaire, le tribunal de Paris a condamné pour la première fois en décembre 2023 La Poste (qui a fait appel) pour insuffisance de son plan de vigilance dans un dossier concernant l’emploi de travailleurs sans papiers dans ses filiales.

En juin 2024, le juge a franchi un pas supplémentaire en déclarant recevables des recours concernant les obligations climatiques de TotalEnergies, EDF et une ancienne filiale de Suez. « Les implications de cette décision sont potentiellement immenses,estimaient à l’époque auprès de La Croix les avocats représentant la coalition requérante dans l’affaire impliquant la compagnie pétrolière . Concrètement, cela signifie que le tribunal va devoir trancher la question de savoir si la stratégie de Total est suffisante pour tenir le 1,5 degré de l’Accord de Paris. »

« Il y aura un jour un grand procès fondateur du devoir de vigilance », prédit désormais Dominique Potier, qui commence déjà à percevoir les effets concrets de cette nouvelle législation sur la vie des entreprises. En menant son « enquête » dans les filières de l’industrie extractive, du textile ou du cacao, il a constaté qu’elles avaient intégré « de façon irréversible » cette nouvelle donne juridique, « en changeant leurs processus, révisant l’approvisionnement des ressources, mobilisant leur direction des achats ».

Le député lorrain cite l’exemple de Schneider Electric qui a « cherché des solutions »avec une ONG pour développer une filière de semi-conducteur, respectueuse des tensions sur les terres rares et des conditions de travail. Comme la multinationale est présente dans une centaine de pays, la filiale française utilise comme boussole un « outil de progrès », le Schneider sustainability impact, comprenant onze indicateurs globaux de développement durable (baisse des émissions de CO2, parité homme-femme, respect des communautés locales…).

« Il leur est par exemple demandé de s’assurer que leurs fournisseurs apportent un salaire décent à leurs employés. Ces onze indicateurs représentent 20 % de la rémunération variable de nos collaborateurs», précise Gilles Vermot Desroches, son directeur du développement durable, dont les rapports de vigilance sont régulièrement distingués par le Forum de l’investissement responsable.

Chez Aéroport de Paris – qui selon le site du Radar du devoir de vigilance dispose de quatre plans de vigilance –, la directrice éthique Stéphanie Scouppe assure que « la RSE est devenue la colonne vertébrale de la stratégie de l’entreprise ».Une nouvelle stratégie qui se traduit dans la gouvernance, l’information mais aussi dans des mécanismes d’alertes sous couvert d’anonymat et ouverts à l’extérieur. « De plus en plus d’entreprises françaises intègrent aussi la nécessité de dialoguer avec des ONG, ajoute Emmanuel Daoud, avocat dans plusieurs contentieux. Celles-ci disposent d’experts, de moyens, d’outils technologiques comme des robots satellitaires pour photographier des parcelles et ne pas se contenter de l’audit d’un industriel. »

Reste que de l’avis de la majorité des observateurs, il est encore difficile de convaincre les directions générales de se saisir de cette obligation réglementaire pour réformer leur « business model » de façon durable. « Trop peu d’entreprises en ont fait un levier positif de transformation », confirme Philippe Portier ,avocat au cabinet Jeantet, qui les aide à établir leur cartographie des risques et à prendre des mesures pour s’en prémunir.

L’avocat met d’ailleurs en garde contre cet « objet assez explosif » que représente la nouvelle directive européenne avec des sanctions pouvant aller jusqu’à 5 % du chiffre d’affaires. Il pointe des « risques d’application différents selon les pays »ou celui de « se défausser sur les fournisseurs en leur demandant de mettre en place une vigilance ».

Le déclic pourrait venir du « risque réputationnel », estiment unanimement nos interlocuteurs. « Il y a une grande mobilisation des ONG et syndicats autour du devoir de vigilance. Car ils ont senti que c’était un pivot pour un basculement vers une conception politique de l’entreprise, analyse Isabelle Ferreras, sociologue à l’université catholique de Louvain, en Belgique. Elle n’est pas juste un nœud d’activités économiques. Ses choix ont des conséquences sur la société et l’écosystème. Ils sont une extension d’elle-même, et donc de sa responsabilité. »

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, mercredi 2 octobre 2024 354 mots, p. AUJM8
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2 octobre 2024 - Le Parisien

Les prescriptions du docteur Barnier

Médecine|Fin de vie, « plan Hippocrate », santé mentale... Le nouveau gouvernement va affronter des questions sociétales et une importante crise de notre système de soins.

Bérangère Lepetit

Le Premier ministre remet le sujet de la fin de vie sur la table sans pour autant s'engager. « Nous reprendrons le dialogue [...] en début d'année prochaine sur le projet de loi », a-t-il annoncé à la fin de son discours. Ce flou est loin de satisfaire les partisans de la légalisation du suicide assisté ou de l'euthanasie. « Cela fait quarante ans que le dialogue sur la fin de vie a commencé, il y a même eu une convention citoyenne », soupire le président de l'Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD), Jonathan Denis, qui, « déçu », demande « la reprise immédiate du texte qui était en débat à l'Assemblée en juin ». Michel Barnier a aussi promis que les « efforts en faveur du développement des soins palliatifs seront renforcés dès 2025 ».

Autre dossier en haut de la pile, « la lutte contre les déserts médicaux ». Les solutions sont dans la continuité de celles déjà engagées, comme l'augmentation du nombre d'étudiants en médecine. Internes et médecins retraités vont continuer d'être courtisés pour qu'ils s'installent prioritairement dans les zones dépourvues de soignants.

Autre balle reprise au bon par Michel Barnier : l'élargissement des compétences des paramédicaux. Ainsi, il a annoncé un projet de loi « infirmières, infirmiers ». Juste avant la dissolution, une proposition de loi en ce sens devait être déposée par la députée Horizons Charlotte Lecocq-Parmentier, depuis nommée ministre des Personnes handicapées.

Le Premier ministre a par ailleurs redit que la « grande cause nationale 2025 » portera sur l'état psychique de la population, « abîmé » par le Covid. Pas un gadget : l'an dernier, le budget dédié était de 10,5 millions d'euros. Le professeur Antoine Pelissolo, chef de service à l'hôpital Henri-Mondor de Créteil (Val-de-Marne), se réjouit qu'un « tabou » soit levé : « « Si on nous dit que la santé mentale une cause prioritaire, il faut la protéger. S'il y a des économies à faire, ce n'est sûrement pas sur la psychiatrie. »

L'Humanité
mercredi 2 octobre 2024 1297 mots, p. 2

Avec Barnier, le nouveau monde et l'ancien ne font plus qu'un

Anthony Cortes

Gouvernement Lors de son discours de politique générale face aux députés, le premier ministre a confirmé son cap austéritaire et multiplié les appels du pied en direction de l'extrême droite.

Ce devait être une déclaration de politique générale, ce fut une enfilade de gages adressés à la fois à Emmanuel Macron et à Marine Le Pen. Michel Barnier, lors de son discours de politique générale, mardi, à l'Assemblée nationale, s'est voulu un trait d'union entre les droites, récitant un bréviaire attendu. Sans surprise, le chef du gouvernement a d'emblée annoncé une énième cure d'austérité pour le pays. « Réduire les dépenses, c'est renoncer à l'argent magique, au tout-gratuit », a-t-il affirmé, expliquant que, face à la dette, les deux tiers de « l'effort de redressement viendront de la réduction des dépenses ». Quid du tiers restant ? Le premier ministre s'est montré plus flou et plus prudent, évoquant un « effort ciblé, limité dans le temps », pour les « grandes entreprises » et les « plus fortunés ». Puis, il a mis dans le même sac la « nécessité » de « lutter contre la fraude fiscale » et « la fraude sociale, en sécurisant les cartes Vitale pour éviter les versements indus d'allocations ». Selon la Cour des comptes, le montant estimé de la fraude fiscale s'approche pourtant des 100 milliards d'euros, contre 2,3 milliards pour la fraude aux prestations sociales...

Poursuivant ses oeillades à droite sans un mot pour le Nouveau Front populaire - qui, au soir du second tour des législatives, disposait du plus grand nombre de députés élus -, Michel Barnier s'est très vite penché sur la question de l'immigration. « Deux millions et demi de visas ont été accordés à des ressortissants étrangers, plus de 150 000 demandes d'asile ont été enregistrées, 100 000 obligations de quitter le territoire national ont été délivrées... Résultat : nous ne maîtrisons plus notre politique migratoire », a-t-il lancé sous les vivat des parlementaires du RN. Et pour répondre à ces chiffres agités, le chef du gouvernement a énuméré des propositions calquées sur les désirs des héritiers de Jean-Marie Le Pen : facilitation de la rétention des étrangers en situation irrégulière pour permettre leur expulsion, limitation des visas et renforcement des contrôles aux frontières de l'Union européenne, notamment en s'engageant pour obtenir l'élargissement des pouvoirs des gardes-frontières de Frontex au niveau continental.

Flou sur le pouvoir d'achat, sur l'éducation nationale, sur l'écologie...

Son ministre de l'Intérieur, Bruno Retailleau, buvait déjà du petit-lait, lui qui assumait, dimanche, penser que « l'immigration n'est pas une chance », avant d'être resservi sur un autre sujet : la politique pénale et sécuritaire qu'entend mener l'exécutif. Michel Barnier a annoncé l'envoi de forces de sécurité plus présentes partout sur le territoire, la création massive de brigades de gendarmerie, l'ouverture de places de prison supplémentaires et la réduction des délais de jugement, « en particulier des mineurs » pour mettre fin à « l'excuse de minorité ». « Nous proposons des peines de prison courtes et immédiatement exécutées », a-t-il insisté. « La fermeté est indissociable du respect de l'État de droit », a enfin conclu le premier ministre, contredisant cette fois-ci son ministre de l'Intérieur qui, outrancier, a lancé cette semaine que « l'État de droit n'est pas intangible, ni sacré » !

Situé au milieu d'un axe qui comprend le parti « Les Républicains », dont il est membre, ainsi que la Macronie, Michel Barnier a multiplié les signes des deux côtés. D'abord, en rassurant les troupes du président sur le volet sociétal : malgré la très forte présence d'anciens de la Manif pour tous dans le gouvernement ou de parlementaires s'étant opposés à la constitutionnalisation de l'IVG, « aucune remise en cause des libertés conquises au fil des ans » sur l'avortement, le mariage pour tous ou la PMA « ne sera tolérée », a-t-il insisté. Ensuite, en distribuant quelques piques et désaveux vis-à-vis des politiques menées par Emmanuel Macron, puisque le recours excessif aux cabinets de conseil a été écorné, des « aménagements raisonnables et justes » de la réforme des retraites « en concertation avec les partenaires sociaux » ont été promis, et que le rôle du Parlement - rapport de force oblige - a été défendu.

Mais Michel Barnier s'est aussi illustré par des propos très vagues sur des sujets primordiaux. S'il a qualifié la « dette écologique » de véritable « épée de Damoclès », il n'a rien annoncé de véritablement concret. Pire, sa volonté - louable - de soutenir la construction de logements se fera, hélas, via un recul sur la réglementation « zéro artificialisation nette ». Chaque année, près de 30 000 hectares de terres agricoles et de milieux naturels sont pourtant sacrifiés... Très flou sur la question de l'éducation nationale, qu'il fixe pourtant comme « première priorité », le premier ministre s'est également montré erratique concernant le pouvoir d'achat. La mince revalorisation du Smic de 2 %, annoncée pour le 1er novembre, ne constitue qu'une avance de celle automatiquement prévue en décembre... Quant à ses promesses d'accès aux services publics, comment les tenir en réduisant la dépense publique ? Michel Barnier, dans l'impasse, a même fini par évoquer un rappel de soignants ou d'enseignants à la retraite pour juguler les pénuries...

À noter, cependant, deux réponses responsables concernant la Kanaky - Nouvelle-Calédonie, avec le report des élections provinciales « à la fin 2025 » et la suspension du projet de loi constitutionnelle de dégel du corps électoral, à l'origine des révoltes dans l'archipel, lequel ne « sera pas soumis au Congrès ».

Marine Le Pen tient le gouvernement en laisse

Mais, à part ce réel progrès, ce discours ouvertement hostile à l'immigration, au progrès social, à l'écologie, a surtout séduit les droites et inquiété la gauche. « Nous allons donner une chance au produit », a même salué la députée RN Laure Lavalette, tout heureuse de voir au sein du gouvernement un ministre de l'Intérieur qui semble être « un porte-parole du RN ». Marine Le Pen n'a d'ailleurs pas caché sa joie, lors de sa prise de parole à la tribune, face aux appels du pied qui lui ont été adressés par le premier ministre. « Nous avons pu mesurer votre sens de la courtoisie, a-t-elle salué. C'est une qualité qui vous honore, une qualité appréciable qui tend à se raréfier. » Une caresse rapidement effacée par des demandes strictes : « Nous vous demandons de mettre à l'agenda du premier trimestre 2025 une loi immigration reprenant a minima les éléments censurés par le Conseil constitutionnel en janvier dernier ». À savoir : quotas migratoires, fin de l'automaticité du droit du sol, durcissement de l'accès aux prestations sociales pour les étrangers, resserrement du regroupement familial... Le RN tient la laisse et le sait.

« Les Républicains », famille politique du premier ministre, ont pour leur part mimé des concessions, Laurent Wauquiez communiquant qu'il pourrait, grand prince, accepter des hausses d'impôts « temporaires, exceptionnelles et justes » en contrepartie « d'économies massives ». Les macronistes, eux, ont marqué leur circonspection en ne se levant pas pour applaudir Michel Barnier. Et c'est sans surprise la gauche qui s'est le plus indignée de cette journée, qui aurait dû être la sienne, puisque le poste de premier ministre aurait dû revenir à Lucie Castets. « Vous n'avez aucune légitimité pour imposer votre politique de malheur. Vous rampez devant l'extrême droite, il ne vous reste qu'à partir ! » a lancé Mathilde Panot, présidente du groupe France insoumise. « Ce gouvernement ne tient que par l'alliance tacite entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen dont la durée de vie est limitée », a prévenu l'écologiste Cyrielle Chatelain. « Mais jusqu'où ira-t-il ? Michel Barnier avance sur des épines, mais je ne sais pas quels sabots il porte », a observé le communiste André Chassaigne. « Vous êtes la continuation du macronisme dans sa part la plus à droite, la plus réactionnaire et la plus exaltée ! » a enfin accusé Boris Vallaud, chef de file du groupe socialiste.

Une énième mutation libérale et réactionnaire que la gauche entend stopper dès la semaine prochaine en votant à l'unisson la censure du gouvernement. Contrairement à Marine Le Pen et à ses troupes.

Le Monde
Economie & Entreprise, mercredi 2 octobre 2024 1025 mots, p. 15
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30 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Les Maldives se rapprochent du défaut de paiement

Les réserves de change de l’archipel de l’océan Indien suffisent à peine à couvrir six semaines d’importations et la dette extérieure s’est creusée

Julien Bouissou

Jeudi 25 août, un vent de panique a soufflé sur les Maldives. Les 500 000 habitants de l’archipel ont cru à la faillite de leur pays, lorsque la Bank of Maldives Limited (BML), la principale banque publique du pays, a annoncé qu’elle plafonnerait les paiements à l’étranger de leurs clients à 100 dollars (90 euros) par mois. Une décision finalement annulée au bout de quelques heures sous la pression des autorités financières.

Les signaux d’alarme se multiplient sur une possible crise de la dette et un assèchement des réserves de change des Maldives, lesquelles sont passées de 589 millions de dollars, fin 2023, à 395 millions en juillet 2024. Elles suffisent à peine à couvrir un mois et demi d’importations. Pour une nation qui dépend des achats à l’étranger pour sa survie, des médicaments aux aliments en passant par l’essence, le manque de devises peut déboucher sur une grave crise sociale et politique, comme le Sri Lanka voisin en a fait l’expérience. Dans cette île de l’océan Indien, la crise de la dette a entraîné le renversement du président, Gotabaya Rajapaksa, et sa fuite du pays, en juillet 2022.

Les Maldives se rapprochent à leur tour du précipice. Début septembre, l’agence de notation Moody’s Ratings a abaissé d’un cran sa note de crédit à Caa2, la plaçant dans la catégorie à « risque élevé ». Quelques jours plus tôt, fin août, l’agence de notation Fitch a également abaissé la sienne pour la deuxième fois depuis janvier, s’inquiétant d’un risque plus important de défaut de paiement.

« Problème temporaire »

La dégradation des finances publiques a des conséquences concrètes pour les habitants. Des pêcheurs ont ainsi manifesté en février pour protester contre les retards de paiement de leur principal client, l’entreprise publique Maldives Industrial Fisheries Company. Plusieurs chantiers de construction de routes ont aussi été retardés. « Les vulnérabilités budgétaires et extérieures des Maldives se sont accrues, nécessitant un ajustement urgent », explique Piyaporn Sodsriwiboon, la cheffe de mission du Fonds monétaire international (FMI) sur place, tout en précisant que les autorités avaient commencé à prendre « des mesures salutaires pour élaborer un programme de réforme budgétaire ambitieux et adapté à la situation locale ». A cela s’ajoute la fragilité de l’économie des Maldives, qui dépend du tourisme et de la pêche pour la moitié de ses emplois et de son produit intérieur brut (PIB), deux secteurs particulièrement exposés au réchauffement climatique. Le tourisme, principale source de devises étrangères et qui représente 30 % de son PIB, a vu son chiffre d’affaires stagner en 2024 malgré une hausse du nombre des visites.

En cas de défaut, les Maldives devraient négocier la première restructuration au monde de sukuk, ces obligations souveraines conformes aux principes de la charia qui interdit les prêts à intérêt. Le pays doit en rembourser pour 500 millions de dollars en 2025. Signe que les investisseurs doutent de sa capacité à s’en acquitter, les titres de ces obligations islamiques s’échangeaient, début septembre sur les marchés, à 30 % au-dessous de leur valeur.

Les autorités des Maldives se veulent rassurantes. « Notre problème est très temporaire », a affirmé, le 14 septembre, le ministre des affaires étrangères, Moosa Zameer. Elles refusent de demander l’aide du FMI et ont dévoilé une série de mesures : privatisations, arrêt des subventions pour l’achat de carburant ou d’aliments, fin partielle de la gratuité des soins… Des mesures qui risquent d’être insuffisantes, au vu des échéances de remboursement de sa dette, à savoir 557 millions de dollars en 2025, et plus de 1 milliard de dollars en 2026.

Si la dette publique s’est creusée, passant de 77 % du PIB en 2019 à 123 % en 2023, c’est d’abord pour financer le déficit budgétaire. Celui-ci est passé de 6,5 % à 13 % du PIB entre 2019 et 2023, à cause de l’envol des dépenses de protection sociale pendant la crise liée à la pandémie de Covid-19 et des subventions pour amortir la hausse des prix après la guerre en Ukraine. La dette s’est aussi alourdie avec les investissements dans des projets d’infrastructures pharaoniques. Depuis 2002, le gouvernement a lancé la construction de deux cents ports artificiels, six terminaux portuaires, dix-sept aéroports et d’innombrables digues pour se protéger de la hausse du niveau de la mer.

Un maillon-clé

Cette frénésie d’investissements aurait été impossible sans l’Inde et la Chine, qui se disputent l’influence sur l’archipel et détiennent respectivement 18 % et 20 % de sa dette extérieure. Si New Delhi le considère comme un allié naturel du fait de sa proximité géographique et culturelle, Pékin en a fait un maillon-clé de la route de la soie maritime vers le Moyen-Orient et l’Europe. Cette lutte d’influence tourne à la « compétition pour savoir qui injectera le plus d’argent », se désole Eva Abdulla, ancienne députée et directrice du centre de réflexion The Maldives Policy Think Tank. Elle entraîne le pays dans le piège de la dette tout en l’aidant à éviter la faillite.

Encore faut-il que le petit archipel parvienne à maintenir de bonnes relations avec les deux puissances. Son président, Mohamed Muizzu, a été élu en octobre 2023 sur la promesse d’expulser un petit contingent de troupes indiennes déployées aux Maldives et de resserrer ses liens avec la Chine. La situation financière l’oblige désormais à se rapprocher de New Delhi, pour obtenir de l’aide financière. Conscient qu’un défaut de paiement pourrait entraîner une crise sociale et politique, M. Muizzu suit comme le lait sur le feu la dégradation des finances publiques. Il a qualifié l’annonce, par la BML, du plafonnement à 100 dollars des paiements à l’étranger, de « tentative de coup d’Etat ». Il accuse l’établissement public d’avoir voulu déclencher des manifestations en semant la panique, à tel point qu’une enquête de police a été ouverte.

Libération
mercredi 2 octobre 2024 755 mots, p. 9

AUTRE

Face à un Premier ministre qui parlemente, l'Assemblée réagit

Victor Boiteau; Nicolas Massol; Sacha Nelken

AUTRE

Ex-majorité défiante, RN conquis, gauche insurgée… Les réactions des différents groupes politiques ont varié face au discours de politique générale de Michel Barnier, menacé par la censure.

L a censure lui pend au nez. Il suffirait de 289 députés pour renverser, par l'adoption d'une motion en ce sens, le gouvernement minoritaire de Michel Barnier. De quoi donner une importance particulière aux réactions des différents blocs à sa déclaration de politique générale, mardi.

Le bloc central exprime ses réserves Qu'il apparaissait fragile, son «socle commun», à scruter les applaudissements épars résonnant dans l'hémicycle… «La parole est à monsieur le Premier ministre.» Quand Yaël Braun-Pivet passe la main à Michel Barnier, peu après 15 heures, c'est dans un silence de cathédrale qu'il grimpe à la tribune. Ni les macronistes, ni Horizons ou le Modem, pas même la droite, ne marque un signe d'encouragement. Quand il regagne son banc, seuls les LR et une poignée de macronistes saluent son discours. Au micro après lui, les piliers du bloc central égrènent leurs réserves. L'ex-Premier ministre Gabriel Attal ouvre le bal, vante et prévient que son groupe «veillera sur l'acquis de ces sept der- nières années». Sans détour, Attal critique les hausses d'impôts ciblées annoncées par Michel Barnier : «Notre pays ne se remettrait pas d'un choc fiscal.» Même réserve sur une éventuelle nouvelle loi sur l'immigration, dix mois après l'adoption dans la douleur de la loi Darmanin. Le patron des députés LR, Laurent Wauquiez, prône exactement l'inverse, assurant que ses ouailles soutiendront une «politique de changement dont notre pays à besoin», ce qui «suppose de rompre avec la politique menée depuis sept ans». Un tête-à-queue. Critiquant un gouvernement «déséquilibré», Marc Fesneau (Modem) se pose en partenaire «exigeant» et «vigilant» : «Personne ne peut prétendre être le produit d'une adhésion majoritaire à un projet ou à son projet.» Son collègue Horizons Laurent Marcangeli, «heureux» de soutenir le gouvernement, ne se privera pas de s'exprimer avec «sincérité […] si d'aventure nous étions en opposition à certaines propositions». En embuscade… Lui aussi.

Au Rassemblement national, Marine Le Pen offre un sursis C'est l'histoire du corbeau qui a déjà lâché un bout de son fromage et que le renard veut convaincre d'ouvrir encore plus grand le bec. Avec force compliments, Marine Le Pen a assuré à Michel Barnier que le groupe RN ne le censurerait pas a priori. «Le mouvement national n'entend pas entraîner le pays vers le chaos, vers cette politique du pire qui est le pire de la politique», a promis la députée RN, louant chez le Premier ministre le «sens de la courtoisie […], une qualité qui vous honore» et, chez le ministre de l'Intérieur, Bruno Retailleau, les «envolées lyriques sur le rétablissement de l'ordre» et les propositions qui «ne sont pas sans me rappeler un certain programme présidentiel». Derrière les flatteries et les promesses d'être une «force constructive», Le Pen a rappelé ses trois lignes rouges. Les deux premières semblent réalisables : la proportionnelle, sur laquelle Barnier a promis d'engager une réflexion. Mais aussi une réforme de l'immigration au premier trimestre de 2025 et qui reprendrait, a minima, les dispositions de la loi de 2023 censurées par le Conseil constitutionnel. Dernière ligne rouge : «Toute hausse d'impôt sur les plus fortunés devra être compensée par du pouvoir d'achat sur les plus modestes», prévient Le Pen. Preuve que les compliments de maître Renard à monsieur du Corbeau ne sont jamais totalement désintéressés. La gauche dénonce un Premier ministre «illégitime» La gauche n'attendait rien du discours de politique générale de Michel Barnier, cet «usurpateur de la légitimité électorale», dixit Jean-Luc Mélenchon. Les représentants du Nouveau Front populaire ont donc, tour à tour, dénoncé un Premier ministre «illégitime», nommé à Matignon malgré une courte victoire de leur alliance aux dernières législatives. Soit par des happenings, comme les insoumis qui, au début du discours de Barnier, ont brandi des cartes électorales dans l'hémicycle. Soit par la parole. «Votre nomination est le fruit d'une grave faute politique et institutionnelle dont les conséquences seront profondes et durables. On ne tourne pas impunément en son contraire le résultat du suffrage universel», a lancé le président du groupe PS, Boris Vallaud, au Savoyard. Et si certains dans la coalition de gauche ont plutôt bien accueilli quelques annonces du locataire de Matignon comme celle de la mise en place d'«une contribution exceptionnelle» des «Français les plus fortunés», l'alliance reste déterminée à le censurer. Les socialistes déposeront dans les prochains jours une motion qui devrait être débattue dans le courant de la semaine prochaine.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, mercredi 2 octobre 2024 606 mots, p. AUJM8
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1 octobre 2024 - Le Parisien (site web)
2 octobre 2024 - Le Parisien

L'environnement, un irritant

Écologie|Le Premier ministre a mis en scène des ruptures avec la précédente majorité notamment sur les énergies renouvelables et les passoires thermiques.

Frédéric Mouchon, Aymeric Renouet Théo Uhart

Montagnard revendiqué, homme de droite se réclamant d'une « écologie des solutions », Michel Barnier a dans son discours de politique générale rappelé des lignes ancienne et parfois oubliées de son CV, comme l'époque où il fut ministre de l'Environnement. Il a surtout utilisé les questions environnementales et du logement comme des marqueurs de sa différences avec le président Macron. Quitte à l'agacer.

Le zéro artificialisation nette a du plomb dans l'aile. L'ancien président de la région Auvergne-Rhônes Alpes (LR), Laurent Wauquiez, s'était attiré les foudres du ministre de l'Écologie il y a un an en affirmant qu'il n'appliquerait pas la loi sur la « zéro artificialisation nette » visant à en finir avec la bétonisation chaque année de 57 000 ha de nature.

Le béton, c'est reparti

Le but de cette loi est de réduire de moitié, d'ici à 2031, la consommation d'espaces naturels et agricoles par rapport à la décennie précédente, jusqu'à atteindre « zéro artificialisation nette » à l'horizon 2050. Soit ne plus bétonner à moins de « renaturer » des surfaces équivalentes.

Le Premier ministre semble aujourd'hui lui donner raison, arguant que « l'État et les collectivités territoriales doivent créer de la croissance et revitaliser la construction de logements ». Michel Barnier estime que « pour construire, il faut du foncier ». « Nous devons donc faire évoluer de manière pragmatique et différenciée la réglementation zéro artificialisation nette pour répondre aux besoins essentiels de l'industrie et du logement » a-t-il annoncé.

« C'est totalement contradictoire avec son discours qui consiste à vouloir préserver les paysages, la biodiversité et même l'eau, car lorsque vous bétonnez, vous imperméabilisez les sols » souligne l'ancienne ministre de l'environnement et députée (groupe écologiste et social) des Deux-Sèvres Delphine Batho.

L'éolien évincé ? Le Premier ministre se réclame d'une « écologie des solutions ». Michel Barnier évoque le recours accru à la biomasse pour « décarboner efficacement la production de chaleur et de gaz », le développement de la filière des biocarburants pour l'aviation, et confirme la volonté présidentielle de construire de nouveaux réacteurs nucléaires.

Des solutions qui « font plutôt partie du problème » pour Greenpeace France. « La dette écologique ne sera pas réduite par des fausses solutions technocentrées ou en écartant des solutions indispensables à la transition énergétique comme l'éolien, une énergie que semble vouloir évincer Michel Barnier », déplore le directeur général de l'association, Jean-François Julliard.

La crainte d'un recul sur certains projets agite les défenseurs des énergies renouvelables, à l'image de l'énorme appel d'offres qu'Emmanuel Macron a annoncé il y a deux ans et devant être proposé l'année prochaine pour l'installation d'une dizaine de parcs éoliens en mer le long des côtes françaises pour produire 10 gigawatts à l'horizon 2035.

Le DPE retoqué

Le texte Climat et Résilience, adopté en 2021 sous le gouvernement Castex, s'attaquait aux passoires thermiques. D'abord l'interdiction d'en augmenter les loyers, déjà effective pour les logements classés F et G depuis août 2022. L'impossibilité de les relouer ensuite, pour les logements G, à compter du 1 er janvier prochain. Et ce en dépit des fortes contestations, notamment des élus locaux.

Michel Barnier a promis d'« adapter » ce calendrier et de « simplifier » le diagnostic de performance énergétique (DPE), dont les modes de calcul ont été plusieurs fois critiqués. « Nous allons mieux cibler l'accompagnement des particuliers et des entreprises pour la rénovation thermique des bâtiments », a toutefois promis le Premier ministre. Sans mentionner le complexe dispositif MaPrimRénov, dont les critères ont été maintes fois révisés.

Le Figaro, no. 24916
Le Figaro, mercredi 2 octobre 2024 1081 mots, p. 5

Politique

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2 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

En Savoie, sur les traces de Michel Barnier

Dans ses terres montagnardes où il a enchaîné les mandats, Michel Barnier a laissé le souvenir d'un « homme de compromis » .

Gentilhomme, Célestine

E

ncore mouillée par la pluie, Cynthia, 43 ans, fronce les sourcils derrière son café. Sur la télévision de cette brasserie d'Albertville (Savoie), une longue silhouette lui semble étrangement familière. «C'est Michel Barnier, c'est ça?», interroge-t-elle, au moment où le nouveau premier ministre prononce ce mardi son discours de politique générale. Une musique trop forte couvre la voix de l'ancien commissaire européen, grimpé à la tribune de l'Assemblée nationale. «Ça n'intéresse personne», se marre un habitué du bar.

C'est pourtant ici, dans son «pays de Savoie» , comme il aime l'appeler, que Michel Barnier a passé une bonne partie de sa vie. À 73 ans, le natif de Grenoble (Isère) y a surtout cumulé les mandats et construit sa stature politique. De simple conseiller général jusqu'à patron de département. «Il a beaucoup aidé la Savoie. C'est bien que quelqu'un de chez nous soit à de hautes responsabilités», estime Lionel, la cinquantaine, en fermant les portes de son bistrot. Il lui est même arrivé de le croiser plusieurs fois, traversant la place pour se rendre au centre culturel du Dôme. «Je ne pense pas qu'il puisse renier ses origines. Il faut le laisser faire ses preuves» , glisse le restaurateur.

Dans la commune de 17 000 habitants, située au pied de la vallée de la Tarentaise, nombreux sont ceux qui prêtaient un destin national au négociateur du Brexit. «Ici, tout le monde le voyait déjà président de la République au moment de la primaire de la droite. Alors, quand il a été nommé à Matignon, on s'est juste dit que c'était normal», raconte Frédéric Burner-Frambort, maire sans étiquette d'Albertville. L'une des dernières lignes qui manquaient au CV de cet «homme de compromis», comme le décrivent plusieurs habitants. «On se dit que lorsqu'il faudra défendre des dossiers il saura comprendre la spécificité de la montagne», se réjouit l'édile, à quelques semaines de l'ouverture des stations de ski.

« Il restera l'homme des Jeux »

Devant la grande patinoire, Évelyne, 58 ans, sourit : «Dans nos coeurs, il restera toujours l'homme des Jeux.»Sur les murs du musée de l'olympisme de la cité savoyarde, on voit encore Michel Barnier, trentenaire et raie sur le côté, perché dans les montagnes enneigées au creux de l'hiver 1992. Les plus anciens conservent de lui l'image d'un jeune président du conseil général qui a mis en lumière des vallées alpines mal en point. «À l'époque, les affaires se portaient très mal en montagne et seul Michel Barnier avait compris pourquoi. Il était le leader qu'on attendait et qui a osé renverser la table», se souvient Michel Giraudy, ancien patron de l'office de tourisme de Courchevel.

Dans les rues d'Albertville, beaucoup ont une histoire à raconter avec celui que l'on surnomme ici «la fierté savoyarde». Avant d'embrasser une carrière parisienne et surtout européenne, le premier ministre en a été le député pendant presque quinze ans. «Il rendait service à tout le monde», glisse Marie, en sortant de sa voiture. Débarquée du Pas-de-Calais il y a trente ans, la coiffeuse en avait appelé au patron du département pour scolariser en urgence son fils. «L'école était complète, mais il s'était débrouillé pour lui trouver une place», raconte la septuagénaire. Engoncé dans sa polaire rouge de mécanicien, son mari Patrick, 76 ans, la coupe : «C'est un monsieur très loyal, très juste et très humain.»

Jean-Marie, lui, l'a rencontré par hasard en bas des remontées mécaniques à Courchevel. Alors employé dans la station, il n'avait pas reconnu l'homme fort de la Savoie, les skis aux pieds. «Je lui ai demandé son forfait, puis je me suis excusé quand je m'en suis aperçu. Il m'a gentiment répondu que c'était normal, que je faisais juste mon travail», se remémore le retraité, une trentaine d'années plus tard.

D'autres s'étonnent de le voir s'élancer dans une aventure à haut risque. «Il avait déjà une belle carrière derrière lui, pourquoi aller servir Macron?», s'agace Bernard, ancien cheminot, qui promet de lui dire «en face» s'il le croise sur ses terres. Annie, elle, l'a souvent aperçu dans le restaurant de ses parents. «C'était un ami de la famille. Mais il est trop gentil: en politique, il faut être un peu requin. Et lui, c'est ce qui lui manque», souffle la presque septuagénaire.

Parmi ses proches, certains l'ont connu sur les bancs du lycée public Jean-Moulin d'Albertville, où il a passé une partie de sa scolarité. «Quand je l'entends parler aujourd'hui, c'est le garçon que j'ai connu lorsque nous étions encore au lycée tous les deux», assure son vieil ami Albert Gibello, qui fut son assistant parlementaire. «Une personne courtoise et respectueuse que je n'ai jamais vue se mettre en colère en près de vingt-cinq ans», reprend l'ancien maire UMP d'Albertville. Un homme surtout piqué très tôt par la politique, battant des records de précocité. «Très jeune, il était allé voir le maire de l'époque pour lui dire qu'il était prêt à l'aider pour sa campagne», relate son compagnon de route.

« La persévérance du montagnard »

Il faut s'engouffrer encore un peu plus dans les montagnes, traverser des routes sinueuses, pour remonter la trace de Michel Barnier. C'est au coeur des massifs, à Bourg-Saint-Maurice, qu'il a fait ses premiers pas d'élu local. À 22 ans seulement, il arrache un poste de conseiller général dans le canton. «Ce n'était pourtant pas un gars d'ici! Il est né comme moi à Grenoble», gouaille Joël, ancien moniteur de ski, sur le perron de la gare. Derrière lui, les sommets transpercent timidement la mer de nuages. À une quarantaine de kilomètres de là, au fin fond des vallées, Michel Barnier trouve souvent refuge dans son chalet de vacances.

«La montagne, ça forge des personnalités», rigole Claude, 77 ans, avec son accent du Sud. Avant de brosser le portrait du premier ministre : «Il a la persévérance du montagnard. Malgré les embûches, il avance à son rythme pour atteindre le sommet», professe-t-il, en se tournant vers les cimes. Mais Michel Barnier aura-t-il encore le souffle pour gravir cette montagne politique ? «Ce n'est pas la plus dure pour lui à franchir, mais c'est la pire,reconnaît Michel Giraudy, ancien maire de Bourg-Saint-Maurice. On peut rencontrer un poignard à n'importe quelle minute dans n'importe quel couloir de l'Assemblée nationale.» C.G.

Libération
mercredi 2 octobre 2024 741 mots, p. 21

Idées/

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30 septembre 2024 - Libération (site web)

Mort de Nasrallah : Nétanyahou saura-t-il transformer ce succès en paix durable ?

Bernard Guetta

Idées/

E n trois mots comme en cent, il a gagné. Avec la mort de Hassan Nasrallah, Benyamin Nétanyahou a virtuellement gagné cette guerre, car après avoir brisé le Hamas en un an de bombardements de Gaza, il a décapité le Hezbollah en écrasant son chef sous les ruines de son bunker.

Les armes ne s'en tairont pas d'un coup. Il y aura d'autres rebondissements, mais d'abord ébranlé par un massacre comme Israël n'en avait jamais connu, ce Premier ministre a su débarrasser son pays des deux plus grandes menaces auxquelles il était confronté. Rien d'étonnant à ce que les Israéliens l'en applaudissent, mais voudra-t-il maintenant, et le saurait-il, transformer cette victoire en une paix durable ? Désaprobation générale et guerre de l'ombre C'est toute la question, car le fait est, pour l'heure, que ce sont la force et l'intransigeance qui ont payé. La force a payé contre le Hamas qui a perdu là l'essentiel de ses troupes face aux soldats, aux avions et aux missiles d'un Premier ministre décidé à l'éliminer. L'intransigeance a payé face à un président américain qui réprouvait le martyre subi par les Gazaouis, mais qui a laissé faire de crainte que l'Iran ne prenne l'avantage dans tout le Proche-Orient à travers ses alliés du Hamas et du Hezbollah. La force et l'intransigeance ont payé face à la justice internationale et aux protestations de l'écrasante majorité des capitales. Elles ont payé face aux opinions publiques occidentales qui, les mois passant, ont toujours plus désapprouvé l'horreur de la punition collective infligée aux Gazaouis. La force et l'intransigeance ont payé malgré la désapprobation générale qu'elles suscitaient et sitôt qu'il est apparu qu'elles l'emportaient contre le Hamas, Benyamin Nétanyahou les a tournées contre le Hezbollah, mais dans une guerre de l'ombre.

Parce qu'ils ne pouvaient pas envahir à la fois Gaza et le Sud- Liban et qu'ils ne voulaient pas se risquer aux combats de rue dans lesquels le Hezbollah tentait de les attirer, les Israéliens ont préféré le renseignement aux troupes et aux tanks, les essaims d'abeilles aux bombes et aux hommes. Ils ont commencé par cibler de très hauts cadres de cet Etat dans l'Etat que les plus radicaux des chiites libanais avaient créé grâce à l'aide de l'Iran. Ils ont déstabilisé le Hezbollah et la direction iranienne en leur montrant qu'ils s'étaient infiltrés jusqu'à leurs plus hauts rangs et l'opération bipeurs est alors venue semer la panique à tous les échelons d'une organisation qui s'était crue invincible tant elle avait amassé de missiles visant Israël. C'est de l'intérieur que les Israéliens ont défait le Hezbollah et la mort de son chef, Hassan Nasrallah, était dès lors écrite. Déjà très affaiblie sur sa scène intérieure, la théocratie iranienne a perdu cette bataille. Benyamin Nétanyahou l'a gagnée et obtiendrait la majorité à lui seul si les Israéliens votaient demain. La chute de ce Premier ministre semblait hier imminente, mais tout va bien pour lui. Les monarchies pétrolières, l'Egypte, le trône marocain et la Jordanie sont évidemment soulagés de la défaite d'un régime qui aspirait, depuis la chute du chah, à restaurer l'ancienne puissance perse à leur détriment. Les alliés arabes d'Israël sont si bien confortés qu'avant même la mort de Hassan Nasrallah, Benyamin Nétanyahou appelait, devant l'Assemblée générale de l'ONU, à l'ouverture de relations diplomatiques israélo-saoudiennes. Quoi qu'ils en disent, ni les Etats- Unis ni les pays de l'Union européenne ne sauraient non plus s'affliger du naufrage du Hezbolnues lah dont ils avaient si souvent été victimes.

Mais les Palestiniens ? Ruiné, meurtri, démembré par des décennies de guerre civile et l'emprise que l'Iran exerçait sur lui par Hezbollah interposé, le Liban pourrait aujourd'hui chercher un modus vivendi avec Israël et se reconstruire avec l'aide de l'Europe et du Golfe. La prospérité d'une zone de libreéchange proche-orientale n'est elle-même plus totalement inimaginable. Bien des choses impossibles sont maintenant deve- possibles, mais les Palestiniens ? On sent bien que la droite israélienne se dit qu'elle pourrait les faire oublier tout autant que les Etats-Unis ont fait oublier les Indiens d'Amérique, mais, contrairement aux Indiens, les Palestiniens ont un milliard et demi de coreligionnaires dans le monde, leurs enfants ne viennent pas, sous les bombes, d'apprendre à tendre la main, et Israël a beaucoup perdu d'appuis et de sympathies depuis un an. La victoire va toujours à la victoire, mais on peut tout faire avec des baïonnettes, sauf s'asseoir dessus.•

Le Monde
International, mercredi 2 octobre 2024 1109 mots, p. 6
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2 octobre 2024 - La Matinale du Monde

Ukraine : « Les soldats se sentent esclaves »

Sans perspective de démobilisation, Serhiy Hnezdilov, 24 ans, a pris la décision de déserter

Thomas d’Istria

Kiev - correspondant - La porte de l’appartement s’ouvre, samedi 28 septembre, sur le visage angoissé et fatigué d’un soldat de 24 ans. Cela fait sept jours que Serhiy Hnezdilov a pris une décision radicale en annonçant publiquement sa décision d’ « abandonner sans y avoir été autorisé » son unité de la 56e brigade d’infanterie mécanisée « jusqu’à l’établissement de conditions de service claires »ou jusqu’à son 25e anniversaire, l’âge légal pour être mobilisable. Une manière désespérée de protester pour attirer l’attention sur l’absence de perspectives de démobilisation pour des soldats engagés depuis le début de l’invasion, alors que l’armée peine toujours à recruter suffisamment d’hommes pour les remplacer. « Nous ne pouvons pas continuer ainsi : qu’un homme soit amené à défendre le pays jusqu’à la fin de sa vie, tandis qu’un autre continue à simplement vivre normalement » , explique Serhiy Hnezdilov.

Le message, publié sur Facebook, a déclenché de nombreuses réactions sur les réseaux sociaux et dans les médias du pays. Certains y voient un geste salutaire, quand d’autres critiquent une décision irresponsable qui pourrait inciter à d’autres désertions, alors que les forces armées de Kiev ne cessent de reculer face aux assauts de l’armée russe sur le front du Donbass.

« Ils me cherchent »

La portée de l’acte a eu d’autant plus d’écho que le jeune homme, engagé volontaire dès 2019 lors de la guerre du Donbass pour combattre sur le front de Pisky, dans la région de Donetsk, avait déjà une petite renommée d’activiste et de soldat qu’il entretenait via sa page Facebook. Serhiy Hnezdilov était également connu pour les longues interviews de personnalités ukrainiennes, souvent des politiques ou des activistes,qu’il réalisait en tant que journaliste pour le média ukrainien Hromadske, ainsi que pour sa participation à l’organisation d’un festival sur la culture nationale, dans le sud du pays. Des activités qui lui valent désormais de nombreuses critiques sur les réseaux quant à sa légitimité de combattant. « Je l’ai toujours fait sur mes temps de vacances », justifie-t-il calmement.

Depuis son retour à Kiev, Serhiy Hnezdilov change de téléphone et d’appartement régulièrement, craignant de se faire arrêter par les autorités et renvoyer sur le front. « Ils me cherchent »,affirme, à tort ou à raison, celui qui enchaîne les cigarettes en observant avec inquiétude les allées et venues. Il espère un procès médiatisé pour attirer l’attention sur le sujet. Preuve de la sensibilité de son affaire, il affirme que quatre avocats ont déjà refusé sa demande.

Il aura fallu des mois de discussions et d’alertes infructueuses sur la nécessité d’offrir des vacances aux soldats pour que Serhiy se résolve à cette décision ultime. Son geste, explique-t-il, vise tout autant à faire réagir les autorités qu’à réveiller les civils restés à l’arrière, et qui refusent de s’engager. « Qu’on ne vienne pas me dire qu’il n’y a personne à mobiliser »,dit le jeune homme, en observant le trafic en bas de son immeuble.

Les deux sujets de la mobilisation et de la fin de service des soldats sont intrinsèquement liés, sachant que l’armée ne peut se permettre de démobiliser des militaires expérimentés tant que de nouvelles recrues formées en nombre suffisant n’auront pas été trouvées pour les remplacer.

Or, si les autorités ukrainiennes s’étaient engagées à travailler sur le sujet après le passage au printemps de plusieurs paquets de lois visant à accélérer la mobilisation, rien n’a depuis été annoncé. Pour Serhiy Hnezdilov, le premier problème réside dans l’incapacité des autorités à imposer une stricte mobilisation massive des citoyens ukrainiens. A l’instar d’autres soldats, il considère que les différentes lois sur la mobilisation passées au printemps sont encore trop permissives par rapport aux enjeux de la guerre. « Les lois ont été passées de telle manière qu’elles permettent à des avocats qui défendent leurs clients d’éviter la mobilisation »,explique le garçon, qui observe qu’ « éviter l’armée est devenu un sport national »dans le pays.

Au-delà du manque de recrues, il constate également un sentiment d’injustice grandissant dans la population, un phénomène classique dans toutes les guerres, entre ceux qui se battent sur le front et les autres qui peuvent vivre normalement à l’arrière, et entre ceux qui peuvent payer des pots-de-vin pour éviter la mobilisation et les autres qui n’ont pas le choix. « Nous sommes maintenant face au risque que cette guerre devienne une guerre menée par les pauvres »,déplore Serhiy Hnezdilov.

Or plus le temps passe, et plus les soldats engagés dans l’élan patriotique des premiers mois de l’invasion russe souffrent de fatigue. Serhiy Hnezdilov, qui assure avoir le soutien d’un certain nombre de ses frères d’armes, explique aussi que les actes de désertion dans les rangs de l’armée se multiplient « parce que les soldats ne se sentent pas comme des défenseurs, mais comme des esclaves »,dit-il. Cette hausse du nombre de cas de désertion a d’ailleurs fait l’objet d’une enquête de la radio-télévision internationale allemande Deutsche Welle, publiée le 12 juillet, sur la base de chiffres communiqués par le parquet général ukrainien. Ainsi, les autorités du pays ont compté, en 2022, 9 400 cas d’abandon illégal d’une unité militaire ou de simple désertion. Un an plus tard, ils s’élevaient à 24 100, et à 29 800 pour le premier semestre de l’année 2024.

Dans une interview au média ukrainien Novyny.live, le 6 septembre, le député du parti présidentiel Rouslan Horbenko avait également alerté sur le phénomène, parlant de plus de 80 000 cas de soldats ayant volontairement quitté leurs unités depuis le 24 février 2022. « Les gens qui veulent partir et qui sont sur le front attendent leurs vacances et ne reviennent tout simplement pas, relève Serhiy Hnezdilov. En général, personne ne cherche à les retrouver. » Aux yeux du jeune homme, les chiffres réels seraient donc bien plus importants, car de nombreux cas ne seraient pas reportés.

« Ceux qui ont décidé de s’engager ont le sentiment d’avoir tiré la mauvaise carte »,affirme encore Serhiy Hnezdilov, parlant d’un sentiment d’injustice au sein de l’armée. « J’ai sacrifié cinq ans de ma vie, observe-t-il. J’étais très jeune, je n’étais pas censé combattre, mais je pensais sincèrement que l’article 65 de notre Constitution selon lequel les citoyens ukrainiens doivent défendre leur pays s’appliquait à tout le monde. »

Libération
mercredi 2 octobre 2024 840 mots, p. 12

Expresso

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1 octobre 2024 - Libération (site web)

Au Mexique, Claudia Sheinbaum face au défi de l'insécurité

Diego Calmard

Expresso

Investie mardi, la nouvelle présidente hérite d'un pays malade d'une justice gangrenée par la corruption. La militarisation du pays par son prédécesseur et mentor, Andrés Manuel Lopez Obrador, n'a pas permis d'endiguer les cartels.

D es affrontements entre cartels et militaires en pleine rue. Des citoyens couchés derrière le comptoir d'un bar pour éviter balle perdue. La nuit qui tombe, puis les premiers rayons du soleil ; des corps gisant sur le bitume, certains mutilés, d'autres une balle dans la tête. Des véhicules blindés qui patrouillent, et des commerces qui ferment. Tel est le paysage des rues de Culiacán, la capitale du Sinaloa, où la guerre intestine au sein du cartel de Sinaloa, l'un des plus puissants du pays, a fait près d'une centaine de morts La du et des dizaines de disparus en ce mois de septembre. Et c'est aussi l'un des principaux défis qui attend la nouvelle présidente, Claudia Sheinbaum, investie mardi. «Désormais, les cartels se fichent des victimes collatérales et de rafaler des commerces, observe Marcos Vizcarra, journaliste à Espejo, un média du Sinaloa. A Culiacán, de nombreux parents n'envoient plus les enfants à l'école et un couvre-feu officieux a été établi.» Comme dans les Etats de Guerrero et du Chiapas, dans le sud du pays.

femme jour Extorsion de c omme r c e s , contrôle de pans entiers de l'économie comme la production d'avocats dans le Michoacán, traite de migrants et évidemment trafic de drogue : si la pauvreté a reculé sous son mandat, la violence des cartels, qui fait toujours plus de 30 000 morts par an, restera comme l'échec majeur des six ans de présidence d'Andrés Manuel Lopez Obrador (dit Amlo). «La circulation d'armes à feu et la consommation de drogue géune nérées par la proximité avec les Etats-Unis restent la cause majeure de cette violence», estime Mónica Serrano, doctorante en sécurité au Colegio de México, un centre académique. Amlo laisse donc un chantier titanesque pour sa dauphine, assez largement élue le 2 juin, en partie grâce à l'immense popularité de son mentor.

«Impunité». La disparition de la police fédérale au profit d'une garde nationale, signifiant la militarisation de la sécurité publique, n'aura jamais permis d'effacer l'insécurité, ressentie par 73,6 % des Mexicains, selon l'Institut national de statistique et de géographie. «La création de la garde nationale a affaibli les polices et les ministères publics qui ont perdu un tiers de leur budget», regrette Francisco Rivas, directeur de l'Observatoire national citoyen. Fidèle à son mentor, Sheinbaum poursuivra la même stratégie. En entretien avec Libé, elle déclarait, juste avant son élection, vouloir aussi «affronter les causes et renforcer le système de justice. D'abord, il faut faire de la prévention, s'assurer qu'aucun jeune n'ait à rejoindre un groupe criminel». Une référence à la politique sociale d'Amlo, qui a permis à cinq millions de Mexicains de sortir de la pauvreté. «Ensuite, il faut réduire l'impunité qui est encore très forte. C'est une réalité, au Mexique, il n'existe pas d'accès à la justice.» Car, selon l'organisme Impunité zéro, 99,1 % des délits restent impunis.

La réforme de la justice votée par le Congrès – contrôlé à 73 % par le parti présidentiel, Morena – verra les citoyens élire juges et magistrats. Une réforme conspuée par l'opposition et jugée populiste par la plupart des observateurs. «Le crime organisé voudra influencer les votes comme il le fait déjà avec les élus locaux», redoute Mónica Serrano. Mais Sheinbaum a aussi annoncé vouloir réformer les ministères publics des Etats, infiltrés par le crime organisé.

Impuissance. Pour Arturo Avila, député de Morena, «il y aura un paquet de réformes aux lois procédurales qui permettront aux juges d'être plus rapides et cela évitera la corruption. On évitera ainsi les longues procédures qui maintiennent de nombreux Mexicains dans un vide judiciaire». «Si les moyens ne sont pas mis en oeuvre et restent dévolus à la garde nationale, il n'aura pas beaucoup de marge de manoeuvre, tempère Rivas. Les ministères publics ont besoin de meilleures technologies, les juges et les policiers locaux de meilleures formations, et le pouvoir fédéral doit être en mesure de collaborer avec les gouvernements locaux audelà des couleurs politiques, ce qui n'était pas le cas sous Amlo.» Sheinbaum vante son bilan à la mairie de Mexico (2018- 2023) où les délits ont reculé. «Elle est parvenue à démanteler plusieurs cellules locales du crime organisé», indique Mónica Serrano, grâce à une stratégie incarnée par son secrétaire à la Sécurité, Omar Garcia Harfuch, promu au même poste au niveau fédéral. Mais alors que la violence faisait rage dans l'Etat du Sinaloa, un général mexicain a constaté l'impuissance des autorités quant à la sécurité de la population : «Elle ne dépend pas de nous, elle dépend des groupes antagonistes. Qu'ils cessent de s'affronter et qu'ils laissent la population en paix pour qu'elle vive tranquillement.» Le pays latinoaméricain ne semble jamais avoir été autant à la merci du crime organisé. Claudia Sheinbaum fait face à une montagne.•

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, mercredi 2 octobre 2024 536 mots, p. AUJM5
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1 octobre 2024 - Le Parisien (site web)
2 octobre 2024 - Le Parisien

Les plus fortunés et les grandes entreprises seront mis à contribution

Budget|Le Premier ministre Michel Barnier a confirmé des hausses d'impôts tout en prévenant que le plus gros du redressement des comptes passerait pas des baisses de dépenses... sans les préciser.

Vincent Vérier

Pour ceuxqui en doutaient encore, Michel Barnier a été très clair : les grandes entreprises, c'est-à-dire celles qui « réalisent des profits importants », mais aussi les « Français les plus fortunés » seront davantage mis à contribution dans le cadre du budget 2025 pour redresser les comptes du pays.

La France affiche actuellement une dette de 3 228 milliards d'euros (Mds€). Et son déficit, qui devait atteindre 5 % cette année, va dépasser les 6 % sans mesures correctives. « La charge de la dette est aujourd'hui le deuxième poste de dépenses de l'État, derrière l'école, a rappelé le Premier ministre. Est-il acceptable que nous dépensions plus pour payer des intérêts que pour notre Défense ou notre recherche ? Ma réponse est non » Quant à connaître les leviers qui seront actionnés pour faire payer davantage les grandes entreprises et les plus riches, Michel Barnier s'est une nouvelle fois montré avare de détails.

« Faire 40 milliards d'euros d'économies »

Tout juste a-t-il précisé le cadre dans lesquelles ces hausses seront exécutées. D'abord, elles seront limitées dans le temps. Ensuite, pour les entreprises, elles ne devront pas remettre en cause leur compétitivité. « Il n'y a pas de partage et de redistribution possible s'il n'y a pas, en amont, de l'activité et de la production sur notre territoire », a-t-il justifié, reprenant une dialectique qu'affectionne Emmanuel Macron.

Pour les contribuables les plus aisés, il s'agira « d'éviter les stratégies de défiscalisation ». Sur le montant des recettes que cette hausse de fiscalité pourrait générer, Michel Barnier n'a fourni aucun chiffre. Mais comme nous le révélions dès lundi, ce « choc fiscal » pourrait rapporter entre 15 et 18 Mds€. Avec, dans le détail, un triplement de la contribution exceptionnelle sur les hauts revenus (3 Mds€ espérés), une surtaxe sur les entreprises (8 Mds€), une hausse des taxes sur l'électricité (3 Mds€) et une contribution supplémentaire demandée aux énergéticiens et sur les rachats d'action (3 Mds€).

« C'est un effort d'ampleur qui peut nuire à la croissance et à la compétitivité de notre économie, s'inquiète Mathieu Lefèvre, député du Val-de-Marne et membre du groupe Ensemble pour la République (ex-Renaissance). On ne sera pas très loin d'un point de PIB. C'est du François Hollande en 2013. »

D'autant que d'autres mesures sont prévues. Le gouvernement envisage notamment de récupérer 4 Mds€ sur les 70 Mds€ d'euros d'allègements de charges sur les salaires. « Il ouvre beaucoup de fronts », constate Mathieu Lefèvre. Ainsi, selon le journal « les Échos », les compagnies aériennes s'attendent à être ponctionnées d'1 Md€ supplémentaires en 2025 avec une taxation plus importante des billets des passagers « business » ou long-courrier ainsi que sur l'aviation d'affaires.

Quid des dépenses qui doivent représenter « les deux tiers de l'effort de redressement », selon Michel Barnier ? Aucune précision. « Ces choix, nous les ferons avec une attention particulière aux plus fragiles pour qui les services de santé, d'éducation, de cohésion sociale, sont essentiels » a-t-il simplement indiqué. « Si le gouvernement veut ramener le déficit public à 5 %, il faudra faire 40 Mds€ d'économies », estime Mathieu Lefèvre. Le plus dur commence.

Le Figaro, no. 24915
Le Figaro, mardi 1 octobre 2024 765 mots, p. 4

Politique

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1 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

À l'Assemblée, le RN s'érige en arbitre permanent de la censure

Bordas, Wally

De l'avis de tous, ce gouvernement n'a qu'une durée de vie limitée. Et une motion de censure des oppositions, majoritaires, finira par le faire tomber tôt ou tard. Le Nouveau Front populaire a d'ailleurs déjà annoncé qu'il en déposerait une après le discours de politique générale de Michel Barnier. Jeudi dernier, les quatre présidents de groupe de l'alliance de gauche se sont entendus sur un texte commun, qui sera défendu par les socialistes en début de semaine prochaine.

Le Rassemblement national «ne soutiendra pas» cette motion, a d'ores et déjà annoncé le député RN Sébastien Chenu dimanche sur le « Grand Jury RTL-Le Figaro-M6-Public Sénat ». «Si nous censurons le gouvernement, ce sera sur du concret, parce qu'il sera allé trop loin ou pas assez loin dans l'intérêt des Français», a-t-il également prévenu, estimant par ailleurs que cet exécutif n'avait «ni la force ni la légitimité démocratique» de tenir sur la longueur.

Attention, prévient toutefois le député RN Thomas Ménagé : «Si le premier ministre, lors de sa DPG, dit tout l'inverse de ce qu'il prône depuis qu'il est à Matignon, s'il a des propos outranciers ou insultants vis-à-vis de nous ou de notre électorat, cela peut se terminer très vite pour lui!» Selon nos informations, après la déclaration de Michel Barnier, Marine Le Pen devrait prendre la parole pour expliquer ce qu'elle attend du nouveau premier ministre, mais aussi, les raisons qui pousseront son groupe, quelques jours plus tard, à ne pas voter la motion de censure de la gauche. «Cela ajouterait du bordel au bordel», a-t-elle plaidé en réunion de groupe la semaine dernière. Autrement dit, peu de risque, à ce stade, que cette première motion renverse le gouvernement Barnier.

Pour l'exécutif, la première véritable épreuve de feu sera le budget. Car il est de tradition que toutes les oppositions votent contre les lois budgétaires. Et la gauche ne compte pas déroger à la règle. En contexte de majorité relative, entre 2022 et 2024, lorsque les gouvernements successifs avaient dégainé de nombreux 49.3 pour faire adopter ces textes, le groupe LR s'était abstenu de voter les diverses motions de censure, arguant qu'ils ne pouvaient pas proposer de «majorité alternative» à celle qui était alors en place. Cette fois, c'est le Rassemblement national qui jouera ce rôle d'arbitre. Et qui décide déjà de faire monter la pression - et les enchères.

«Si le budget du ministère de l'Intérieur diminue pendant que celui qui subventionne l'Union européenne continue d'augmenter, ça peut se tendre. L'esquisse que l'on aura du budget pourrait donner lieu à une censure», prévient Thomas Ménagé (RN). «Si le gouvernement augmente le budget des énergies renouvelables et celui de l'Union européenne, ça ne nous plaira pas du tout», prévient un autre cadre du groupe RN.

La capacité de dialogue du ministre de l'Économie, Antoine Armand, sera importante. Après avoir exclu le RN de l'arc républicain dans une interview en début de semaine dernière, le jeune macroniste a été contraint de faire machine arrière après un recadrage express de Michel Barnier. Et recevra bien les députés marinistes à Bercy pour échanger sur les différentes lois budgétaires. Au vu du contexte politique, le RN pourrait toutefois difficilement censurer le gouvernement trop rapidement.

«Si on censure au cours des deux prochains mois, les gens ne comprendraient pas. Et on se retrouverait sûrement avec pire que Michel Barnier», analyse un député RN. Avant d'ajouter : «La posture constructive que l'on prend plaît énormément. Elle réconcilie notre électorat populaire et CSP+. Il ne faut pas avoir l'air soumis à Michel Barnier, mais si on arrive à revendiquer quelques victoires sur le budget, on le fera.»

Mais l'équation est complexe. Une posture gouvernementale trop «constructive» avec le RN pourrait braquer certains macronistes. Quelques élus chez Renaissance et au MoDem menacent déjà le gouvernement de censure, après les déclarations du ministre de l'Intérieur sur l'État de droit. «Le silence du premier ministre m'inquiète», craint une députée Renaissance qui n'exclue nullement de censurer l'exécutif. «Je réfléchis mais il n'est pas impossible que je quitte la « majorité » ces prochains jours», prévient une autre élue macroniste.

À gauche, le message est bien plus simple : après cette première motion de censure «pour déni de démocratie» viendront les suivantes sur le budget. Ce, jusqu'à ce que le gouvernement tombe, et sans jamais voter une motion déposée par le RN. Un député mariniste regrette : «Ce gouvernement tombera quand nous déciderons de voter une motion du NFP. Ils sont très hypocrites car ils savent que si on ne s'associe pas, ils n'y arriveront jamais.» W B

Le Figaro, no. 24915
Le Figaro, mardi 1 octobre 2024 937 mots, p. 4

Politique

Inflexible, Bruno Retailleau joue avec les lignes rouges de ses alliés macronistes

Le ministre de l'Intérieur multiplie les positions de fermeté, quitte à se couper d'une partie du camp Macron.

Boichot, Loris, Conruyt, Claire, Hausalter, Louis

Ce lundi 23 septembre, deux jours après sa nomination au ministère de l'Intérieur, Bruno Retailleau est l'invité du « 20 heures » de TF1. Le garde des Sceaux, Didier Migaud, de celui de France 2. Le premier a déploré l' « inexécution des peines ». Le second lui répond que «le sentiment que la justice est lente ou ne condamne pas suffisamment » n'est « pas toujours exact ». Un match à distance s'engage. «Nous, on regardait les balles passer!», en rit jaune un député macroniste.

Le lendemain, les propos de Bruno Retailleau s'invitent dans la réunion hebdomadaire des députés de Renaissance. L'ancien sénateur LR a affirmé vouloir mener une « politique de rupture » sur l'immigration. Il envisage de rétablir le « délit de séjour irrégulier » et de limiter l'aide médicale d'État (AME). Plusieurs membres du camp présidentiel demandent que leur groupe, emmené par Gabriel Attal, affirme son identité contre ce discours jugé bien trop droitier. Un député marcheur historique tacle : «Il va faire du Sarko et gonfler les muscles. Il faut qu'il arrête le show.» «Un ministre de droite en pays macroniste, forcément, ça jure» , s'amuse un cadre des Républicains (LR).

Dimanche, le nouvel hôte de Beauvau a de nouveau flirté avec les lignes rouges des soutiens d'Emmanuel Macron, avec lesquels il s'est pourtant allié pour gouverner. «L'État de droit, ça n'est pas intangible, ni sacré», a-t-il déclaré au JDD,en ajoutant : « La source de l'État de droit, c'est la démocratie, c'est le peuple souverain. »

Ses propos ont provoqué une vague d'indignations chez ses nouveaux partenaires. «Lorsqu'il y a des crises, il ne faut surtout pas remettre en cause l'État de droit qui protège notre démocratie», a souligné lundi la présidente de l'Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet. « Quand on est aux responsabilités, il faut absolument éviter les propos clivants » , a abondé en ce sens Élisabeth Borne, sur BFMTV.

Une référence aux multiples sorties du ministre. Lequel s'est déclaré tour à tour favorable à la « double peine » contre les étrangers condamnés, pour un référendum sur l'immigration et pour un renforcement de « l'arsenal juridique » , après le meurtre de la jeune Philippine par un étranger visé par une obligation de quitter le territoire français. Autour du Vendéen, cette ligne est assumée. «Le ministre n'a jamais mis en cause le principe de l'État de droit, qu'il considère comme l'un des éléments fondateurs de la civilisation occidentale, précise-t-on, côté Beauvau. Bruno Retailleau estime néanmoins qu'il faut le bousculer.»

Ses soutiens, chez LR, revendiquent ce mélange d'inflexibilité et d'indépendance. «Bruno, c'est Bruno, résume un stratège à droite. Il vient avec son bagage et son héritage. Contrairement aux fois précédentes, ce n'est pas un ministre de droite qui a accepté de se fondre dans le macronisme. C'est un ministre de droite à qui on a demandé d'apporter son expérience et sa vision.»

À défaut d'obtenir le soutien du camp présidentiel, Bruno Retailleau compte se placer sous l'oeil de l'opinion publique. «Prendre à témoin les Français», qui «attendent plus de fermeté» en matière de politique migratoire, aime répéter son entourage. Un interlocuteur régulier d'Emmanuel Macron grince : «Il peut être populiste, donc populaire.»

Reste qu'au sein de ce gouvernement si fragile, soumis au délicat mécanisme d'une coalition, les prises de position tranchées du ministre sont plus que jamais remarquées. Une poignée de membres du camp Macron n'hésitent pas à agiter la menace d'une censure du gouvernement. « Le petit jeu qu'il joue est dangereux, pointe le porte-parole du Mouvement démocrate (MoDem), Bruno Millienne. Peut-être que les amis de Michel Barnier sont ses pires ennemis. »

À bien observer la répartition des rôles entre le chef du gouvernement et Bruno Retailleau, «leurs missions respectives sont claires», décrypte un cadre LR. Charge au premier d'éviter l'éclatement d'une coalition composite ; au second de marquer sa ligne à droite, autour du principe «plus de sécurité, moins d'immigration».

De quoi éviter que le Rassemblement national (RN) associe ses voix à la motion de censure de la gauche, en s'attirant sa bienveillance ? «Plus que jamais, Bruno Retailleau est l'assurance-vie de ce gouvernement, veut croire l'un de ses proches élus LR. Et, au fond, un type qui prend les polémiques sur lui, ça arrange bien Michel Barnier.»

Il n'empêche, s'il lui reste la possibilité de passer certaines mesures par décrets, Bruno Retailleau n'a pas toutes les cartes en main pour appliquer ce qu'il préconise. Un gouvernement sans majorité, un ministre de la Justice ne partageant pas ses vues, une Assemblée imprévisible... Il faudra bien trouver des majorités et des compromis, ce dont le locataire de Beauvau semble tout à fait conscient.

Son entreprise présente toutefois un risque. Sans passage des paroles aux actes, la droite, de retour au pouvoir après douze ans passés dans l'opposition, risque de «n'être que dans la continuité et l'immobilisme macroniste», médite un député LR. Qu'à cela ne tienne, juge cet élu, «ce que fait Bruno Retailleau est loin d'être inutile car, rien que par ses paroles, il permet de montrer qu'il y a une vraie différence entre la droite et Macron».

Ce contraste est redouté en macronie, où certains craignent l'effacement. « Retailleau sait faire, avance une députée de Renaissance. C'est le plus visible dans un gouvernement faible. Si, dans un mois, les Français ne retiennent que ses positions sur l'immigration, ce sera une OPA de LR sur nous. » L.B. ET ET L.H.

Libération
mardi 1 octobre 2024 883 mots, p. 22

AUTRE

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29 septembre 2024 - Libération (site web)

Avec 2043 enfants à la rue : c'est l'état d'urgence sociale

Sandrine Runel

AUTRE

D ans la nuit du 19 au 20 août, 2 043 enfants sont restés sans solution d'hébergement après l'appel de leur famille au 115, dont 467 de moins de 3 ans. Ce nombre dramatique est issu de la dernière étude publiée par la Fédération des acteurs de la solidarité et l'Unicef France. C'est une augmentation de 120 % du nombre d'enfant à la rue depuis 2020. Ce nombre de 2 043 enfants sans solution d'hébergement témoigne de la violence sociale de notre pays. Il illustre la réalité de la crise sociale et l'ampleur de l'augmentation de la précarité. Semaines après semaines, mois après mois, les Restos du coeur, le Secours catholique, le Secours populaire, Oxfam, et même l'Insee relèvent une augmentation majeure de la précarité. Depuis dix ans, le nombre de personnes sans domicile a doublé et s'élève à 330 000 personnes au moins en janvier 2023.

Face à cette situation, nous en appelons à déclarer un état d'urgence sociale. Un état d'urgence sociale, c'est une volonté ferme de régler de façon systémique et massive les défis qui s'offrent à nous et d'en faire une priorité. D'appliquer les conventions internationales qui DR s'imposent à nous. D'appliquer le droit.

Prendre des mesures fortes et urgentes Face à ces tragédies, le nouveau gouvernement devra prendre rapidement des mesures fortes et urgentes pour remettre la solidarité au coeur de l'action publique. La loi prévoit l'inconditionnalité de l'accueil en hébergement pour toute personne en situation de sans-abrisme et de détresse médicale, psychique ou sociale. Pourtant, malgré les milliers de personnes laissées sans solutions d'hébergement, l'Etat continue d'allouer au secteur des crédits budgétaires inférieurs aux dépenses réalisées par le secteur de l'année précédente. Une diminution effective qui accentue encore davantage la pression sur les professionnels du secteur et sur les personnes hébergées. Nous devons agir au moment où les derniers filets de sécurité ne sont plus assurés que par les travailleurs sociaux, les bénévoles ou les collectifs de citoyens. Le seul maintien des 203 000 places d'hébergement d'urgence actuelles est une réponse insuffisante au regard du nombre de personnes qui dorment dehors.

C'est pourquoi il est crucial que le nouveau gouvernement de Michel Barnier augmente le budget alloué à l'hébergement et prenne des mesures pour pro- poser un hébergement aux familles dans la rue. Dans l'urgence, il faut augmenter le nombre de lieux d'accueil, dans des bâtiments collectifs, des locaux temporairement vacants, en procédant à des réquisitions, notam-ment. Nous devons faire cesser cette aberration des familles avec enfants à la rue. Les nuitées hôtelières doivent toutefois rester temporaires pour les personnes en famille, ne permettant pas aux enfants un environnement favorable à leur développement.

Fluidifier le parcours logement A moyen terme, il est nécessaire de désengorger le parc d'hébergement d'urgence en fluidifiant le parcours-logement. Une fluidité empêchée par le statut administratif des personnes qui entrave leur accès au logement et un nombre insuffisant de logements sociaux. Ces personnes sont tenues éloignées de l'emploi et leurs enfants de l'école par leur statut administratif, mettant à mal leur intégration et leur accès au droit. Leur régularisation leur permettrait d'accéder au marché du travail et au logement, désengorgeant ainsi les centres d'hébergement et permettant aux enfants dormant à la rue de trouver leur lit le soir en rentrant de l'école. Il est ubuesque et économiquement coûteux de main- tenir des personnes en situation de vulnérabilité, hébergées dans des hôtels ou en centre d'hébergement parce que leur situation administrative ou financière les empêche d'accéder à un logement autonome.

La sortie de cette crise sociale se trouve dans l'insertion par l'accès au logement et au marché du travail de ces parents et non dans une augmentation infinie des places d'hébergement d'urgence ne permettant pas un environ- nement de vie adéquat, notamment aux familles.

L'accès au logement est la clé de voûte de tout parcours d'insertion, sans lequel il sera impos- sible de dire que nous avons tout essayé pour sortir ces familles de la précarité. Le logement est un droit, il est maintenant crucial que le nouveau gouvernement agisse plutôt que de stigmatiser toujours davantage les familles précarisées.

Ces milliers de familles sans domicile sont le symptôme de longues années de précarisation et de stigmatisation, le symptôme d'une solidarité effritée. La situation de ces 2 043 enfants sans domicile nous indigne. Mais surtout ces 2 043 enfants nous obligent.• SIGNATAIRES : Océane Godard (PS), députée Arnaud Simion (PS), député Florence Herouin-Leautey (PS), députée Isabelle Santiago (PS) Emmanuel Grégoire (PS) Boris Tavernier (Les Ecologistes) Anaïs Belouassa-Cherifi (LFI) Elsa Faucillon (PCF) Léa Balage el- Mariky (Les Ecologistes) Hadrien Clouet (LFI) Léa Filoche Adjointe à la maire de Paris en charge des solidarités, de l'hébergement d'urgence et de la protection des réfugiés, de la lutte contre les inégalités et contre l'exclusion Audrey Garino Adjointe au maire de Marseille en charge des affaires sociales, de la solidarité, de la lutte contre la pauvreté et de l'égalité des droits Harmonie Lecerf Adjointe au maire de Bordeaux en charge de l'accès aux droits, des solidarités et des séniors David Travers Adjoint à la maire de Rennes délégué à la solidarité, Floriane Varieras Adjointe à la maire de Strasbourg en charge de la ville inclusive Etienne Fillol Adjoint au maire d'Alfortville en charge de l'économie sociale et solidaire et des solidarités.

Le Figaro, no. 24915
Le Figaro, mardi 1 octobre 2024 964 mots, p. 9

International

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30 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Après six années à la tête du pays, « Amlo » est toujours aussi populaire

Duval, Quentin

Ce 15 septembre 2024 plus de 250 000 Mexicains se sont entassés sur la place centrale de Mexico, le Zocalo, tant pour célébrer les 214 années d'indépendance de leur nation que pour faire leurs adieux à leur président. Andrés Manuel Lopez Obrador a pour la sixième et dernière fois brandi le drapeau tricolore et hurlé trois fois de suite, la voix éraillée, le traditionnel « Viva Mexico!»

À 70 ans, le chef de l'État se retire de la vie politique en étant l'un des plus populaires du Mexique. « C'est un honneur d'être avec Obrador», aiment à répéter ses fidèles, qui profitent de ses nombreux voyages intérieurs pour l'enlacer ou acheter une peluche à son effigie. « Priorité aux pauvres» , a toujours été le mantra du fondateur de Morena, le Mouvement de régénération nationale, une association civile devenue un parti en 2012, qui est aujourd'hui hégémonique dans le pays. Avec cette rhétorique, il se présente comme l'allié des masses laborieuses en croisade contre les élites politiques, économiques et médiatiques.

Ancien gouverneur de Mexico de 2000 à 2006, Amlo, comme on le surnomme affectueusement, a échoué à deux reprises à l'élection présidentielle en 2006 et 2012. Deux échecs qu'il qualifie encore de fraude face aux résultats serrés. En 2018, il obtient la victoire grâce à son projet de quatrième transformation, une suite logique, selon lui, des trois précédents grands bouleversements du Mexique : l'indépendance, la séparation de l'Église et de l'État et la révolution.

Ce projet de nation est issu de centaines de consultations, de réunions avec des entrepreneurs, des écrivains ou des journalistes comme son ami Pedro Miguel, rédacteur au quotidien de gauche LaJornada. Ce dernier a participé à l'écriture d'un « guide éthique pour la transformation», sorte de synthèse du programme de Morena en 2018. «Au-delà de l'aspect politique, économique et social, il voulait ajouter une dimension éthique aux mouvements socialistes, sans laquelle on ne pouvait parvenir à un vrai changement», explique le journaliste.

L'État fédéral est devenu le bras armé de cette politique à travers l'instauration de nouvelles prestations sociales (bourses, pensions), la mise en place de programmes de développement à destination des jeunes ou des agriculteurs. En six ans, 5 millions de Mexicains sont sortis de la pauvreté, le salaire minimum a doublé, l'accès au logement a été facilité. « Un État qui assume son devoir de s'occuper de ses citoyens du berceau à la tombe», résume Pedro Miguel.

La dernière administration a aussi lancé de grands ouvrages, confiés principalement à l'armée : du train Maya autour de la péninsule du Yucatan, à la construction de nouveaux aéroports. L'institution administre aujourd'hui les ports, les douanes et plusieurs aéroports du pays. « Si on leur confie ces tâches, plus la sécurité intérieure, plus leur fonction initiale de défense extérieure alors il faut leur donner un énorme budget et beaucoup de pouvoir, donc oui c'est une militarisation», s'inquiète Patricia Mercado, députée du parti centriste Movimiento Ciudadano.

Au cours du mandat de six ans d'Amlo, les soldats ont été déployés pour assurer la sécurité intérieure en collaboration avec la garde nationale, créée en début de sexennat. Avant de léguer le pouvoir, le dirigeant a adopté in extremis une réforme pour intégrer les effectifs de cette dernière au ministère de la Défense. « Si cette stratégie de centralisation échoue, il n'y a plus aucune alternative», alerte la députée d'opposition.

Le gouvernement se targue d'une diminution des meurtres d'année en année, mais le sexennat se termine avec plus de 180 000 homicides, soit une moyenne extrêmement élevée de 30 000 par an. Alors que Claudia Sheinbaum prend ses fonctions, des États comme le Chiapas, le Guerrero ou le Sinaloa sombrent dans une spirale violente. L'envoi de forces armées en renfort et les discours rassurants du chef de l'exécutif ne suffisent pas à couvrir la réalité du terrain.

« La sécurité ne s'obtient pas en six ans. On a critiqué les voyages du président dans le Sinaloa, mais justement il y a eu beaucoup de programmes sociaux parce que c'est là qu'est le problème» ,justifie Pedro Miguel. La crise des disparus est aussi une énorme plaie dans la société mexicaine, à l'image des 43 étudiants d'Ayotzinapa, un dossier que le chef d'État avait promis de résoudre mais qui fête cette année son triste dixième anniversaire. Andrés Manuel Lopez Obrador a accusé à plusieurs reprises le Centro Prodh, représentant les parents des victimes, d'être en partie responsable de l'échec de l'enquête.

Amlo a pour habitude de clouer au pilori ses détracteurs en les qualifiant de « conservateurs», de « snobs» ou « d'agents au service d'intérêts étrangers». Les conférences de presse quotidiennes furent, durant six ans, sa tribune idéale pour régler des comptes avec les journalistes. Dans sa lettre d'adieu aux militants de son parti, Morena, il rappelle que «nous ne nous sommes jamais découragés (...) malgré les féroces campagnes de diffamation lancées contre nous en majorité par les médias».

« Il a polarisé la société en étant peu à l'écoute, en niant la pluralité politique. Il y a quand même des millions de citoyens qui sont en désaccord avec lui», regrette la députée de Movimiento Ciudadano. En adoptant, en fin de mandat, différentes réformes constitutionnelles, notamment la suppression de certains organismes indépendants, le chef du gouvernement a participé à «faire reculer des avancées démocratiques acquises depuis trente ans» ,poursuit la représentante de la Chambre basse.

L'homme de gauche cultive sa version de la réalité, celle d'un projet messianique pour le Mexique exempt de défauts et d'échecs. La consécration de Morena aux dernières élections présidentielle, législatives et dans les différents États de la fédération mexicaine offre un boulevard à Claudia Sheinbaum pour réaliser son projet politique, dénommé le deuxième étage de la quatrième transformation. Malgré son départ, l'ombre d'Amlo continuera cependant de planer sur la politique mexicaine. Q. D.

Libération
mardi 1 octobre 2024 1258 mots, p. 28

AUTRE

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30 septembre 2024 - Libération (site web)

Qu'on Vienne le chercher

Laure Equy

AUTRE

Sacha Houlié Macroniste de la première heure, le député de Poitiers se braque contre la droitisation présidentielle et tente de s'inventer un futur.

I l tient minutieusement sa liste à jour. «La politique, c'est compter les voix, faire des croix et des colonnes.» Alors, il griffonne. Surligne les noms de macronistes désenchantés qui, comme lui, pourraient se rebiffer. Raye ceux qui se sont ravisés. Depuis des semaines, Sacha Houlié tente d'exfiltrer des députés de l'ex-majorité, comme on complote une évasion. Il lui en faut quinze pour réussir son coup. Ah… monter son groupe à lui. Leur faire la nique à tous, les ministres, les hauts gradés du camp présidentiel, les mieux lotis de la macronie. En attendant d'autres mutins, le député de la Vienne suit, ce mardi, le discours de politique générale de Michel Barnier, au dernier rang de l'hémicycle, où siègent ceux qui n'ont pas trouvé de point de chute. Le trentenaire, figure de l'«aile gauche», a plaqué le groupe Ensemble pour la République (EPR, nouveau nom de Renaissance), cet été, juste après sa réélection. Les autres ? Parmi les rescapés, les repentis lambinent. Pars devant, on te rejoint. Quand il s'est retourné, Houlié était seul. Et dehors.

Le C'est le dynamitage de l'Assemblée nationale par Emmanuel Macron qui l'a dégoûté pour de bon. Le 9 juin, le jeune père, à peine rentré de la maternité, passe à la soirée électorale de Renaissance qui attend sa déculottée aux européennes. «Il va dissoudre», apprend-il par la bande. «Vous vous foutez de moi ?» s'étouffe Houlié, furax. Rentré fissa dans la Vienne, il fait campagne à fond et à sa sauce, clame qu'il a voté contre la loi immigration et combattu la réforme de l'assurance chômage. Sur le tract, «juste ma gueule». Pas un instant, il n'hésite à se représenter. «Question d'orgueil. Le Président voulait une clarification. Dont acte. Il m'a donné l'occasion de lui montrer que je ne lui devais plus rien.» Il l'a pourtant porté aux nues, son Macron, qui lui tape dans l'oeil en 2015. Ses potes et lui végètent au MJS et au PS, plus emballés par le séduisant ministre de l'Economie et son discours sur la fin de «l'assignation à résidence». A cette époque entre chien et loup du quinquennat Hollande, ils y croient pour lui quand Macron n'assume pas encore ses Portrait ambitions présidentielles. Eux se tâtent à créer les Jeunes avec Macron. «Vous le mettrez dans la merde», freine leur copain, conseiller à Bercy, Stéphane Séjourné, mais Sacha Houlié et Pierre Person désobéissent en loucedé et atterrissent au QG de campagne. Depuis 2007, de la fac de Poitiers aux manifs étudiantes, la bande milite en se marrant, partage des colocs, fomente (et boit) des coups. Dix ans plus tard, les voilà en marche vers l'Assemblée nationale. Il ne pense pas : «Ce n'est pas ma place.» Il se dit : «C'est mon tour.» Au cénacle de la commission d'investiture qui peigne les candidats, Séjourné signale : «Houlié ? Potentiel frondeur !» L'avertissement flatte l'intéressé, pas fâché de passer pour indocile.

Cornaqué par la sortante PS de la Vienne Catherine Coutelle, le député élu avec la vague essuie les premières désillusions. Têtu, colérique, capable de SMS rageurs, il «gueule comme un putois» – convient-il –, il tique sur les atteintes aux libertés publiques durant le Covid-19, mais rentre dans le rang, passé le coup de Calgon. On ne sait jamais, si son tour venait lors d'un remaniement ? Il jure qu'il n'a rien brigué et déjà refusé un ministère. Mais en janvier, alors qu'il s'est opposé à la loi immigration, Gabriel Attal, installé à Matignon, lui fait miroiter le maroquin de rêve : les Sports, pour lui, ceinture marron de judo, qui aligne son humeur sur les scores de l'OM et part, quand il peut, renifler l'odeur des fumigènes au Vélodrome ? Le portefeuille lui passe sous le nez, nourrissant sa rancoeur. Aujourd'hui, les macronistes qu'on retient moyennant «des postes ou des beaux bureaux» l'exaspèrent. Sentencieux : «Comme disait [le footballeur allemand] Gerd Müller, Dieu pardonne, moi pas !» Défier ceux qui le sous-estiment, leur prouver ce qu'il vaut, lui sert de moteur. Quand, de son village d'Ouzilly (Vienne), il débarque en droit, des étudiants proprets, toisant son cuir élimé, ne lui trouvent pas le look de l'emploi. Il met les bouchées doubles et finit major de promo. Pour doubler les bien nés, entraînés à l'examen du barreau dans des prépas hors de prix, il cravache avec un copain fils d'ouvriers et théorise leur «revanche sociale». Pour devenir «transfuge de classe», il faut être premier de la classe.

Sa mère est instit, son père a enchaîné une trentaine de boulots : chaudronnier, mécanicien, chauffeur-livreur. A la maison, il apprend le sens de la bricole et de la débrouille. Et à l'école, l'autonomie via la méthode Freinet. Pour décrire son statut, Houlié dit avec quoi il roule. La «pas terrible» BX familiale, la moto Suzuki payée avec son premier salaire d'avocat, puis une sportive Yamaha qui dénote son «embourgeoisement». Son père lui file le goût du deux-roues à toute blinde, l'emmène sur les circuits de grands prix, avant de se tuer sur une course à l'île de Man. Avec l'argent de la succession, lui et son frère passent le permis gros cube. Ce n'est pas une revanche. C'est un hommage. Il a 20 ans et la charge de la famille sur les bras. «Ça ne se voit pas, car j'ai un costume, des petites lunettes, mais quand, jeune, on a compté les sous, on se voit toujours comme un fils de pauvres», dit l'intranquille tenaillé par la trouille de finir «sans job et sans maison». «On peut lui reprocher ses coups de sang, ils ne sont pas feints. Il est sincère, un peu écorché. Il n'est pas désabusé par la poli- tique, mais lucide et cohérent», décrit l'ex-député Person, choisi, avec Séjourné, pour être témoin de son mariage. Le premier est reparti dans le privé, le second vient d'être promu par Macron commissaire européen. Plus ou moins heurtée par les errements du Président, la «bande de Poitiers» s'est dispersée sans que leur amitié ait morflé. Au sein du camp macroniste, on trouve gonflée la rébellion d'un type élu à la tête de la commission des lois à 30 ans à peine. Et on doute de sa faculté à agréger de nombreux déçus, le jugeant perso et trop fonceur. «Pas sûr qu'il attire, il fait ça pour sa pomme, ça peut dissuader», cingle un pilier de l'Assemblée nationale. «Mes camarades manquent littéralement de burnes, objecte un revenu du macronisme. Sacha est un peu chien fou, il va vite, peut-être trop, il doit se lester pour les embarquer.» Sacha Houlié jure qu'il n'est pas seul et fraye, hors les murs de l'Assemblée nationale, avec les figures de la social-démocratie, échange avec Bernard Cazeneuve et planche pour Raphaël Glucksmann sur la justice et la sécurité. «Je ne suis pas gauchiste, mais moi, je n'ai pas gratté un rendez-vous à Sarko comme tous les mecs de Renaissance, car je me regarde dans la glace !» Sacha Houlié se dit apaisé depuis qu'il a repris sa liberté et veut croire le dicton que lui glisse sa femme, consultante en com : «Ne jamais blâmer une contrariété.» Sur la table de chevet de ce fan du rappeur Médine, deux livres aux titres qui parlent pour lui, l'Etrange défaite (Marc Bloch), l'Art de perdre (Alice Zeniter). Et un pavé, chef-d'oeuvre de vengeance, qu'il a redécouvert, le Comte de Monte-Cristo.• 8 octobre 1988 Naissance à Bressuire (Deux-Sèvres). Juin 2017 Elu député En marche 10 juillet 2024 Quitte le groupe macroniste de l'Assemblée nationale.

Le Figaro, no. 24915
Le Figaro, mardi 1 octobre 2024 757 mots, p. 5

Politique

Attal au défi d'imposer ses attentes à Barnier

Quinault-Maupoil, Tristan

Gabriel Attal se laissera-t-il tenter par des applaudissements, mardi, à l'énoncé de la déclaration de politique générale (DPG) de son successeur à Matignon ? Dans un Hémicycle fragmenté, le discours de Michel Barnier promet d'être chahuté de part et d'autre. Le soutien des députés Ensemble pour la République (EPR) - dirigés par l'ancien premier ministre - ne sera pas de trop pour ne pas laisser les seuls 47 députés LR appuyer Michel Barnier.

Mais depuis la passation des pouvoirs, celui-ci a pu mesurer l'ampleur des griefs qui animent les 97 députés macronistes. De l'éventualité d'une augmentation des impôts en passant par la politique migratoire proposée par le ministre de l'Intérieur, l'agacement est palpable. La sortie de Bruno Retailleau sur l'État de droit, dimanche soir, n'a fait que renforcer la gêne à Renaissance. Sans oublier le recadrage du ministre (Renaissance) de l'Économie, Antoine Armand, prié la semaine dernière par Michel Barnier de mieux considérer le Rassemblement national. «J'espère que je l'applaudirai, mais s'il dit des conneries, je le huerais» , prévient, mi-amusé, mi-sérieux, un parlementaire francilien.

La participation de proches de Gabriel Attal au gouvernement n'adoucit pas les récriminations de ce dernier. Dès l'installation de Michel Barnier, son prédécesseur lui a demandé des garanties sur le respect des dernières réformes sociétales (IVG, PMA, mariage pour tous...). Manière de marquer sa différence avec le premier ministre le plus âgé de la Ve République. Bien que composante indispensable à la survie de cet exécutif, la macronie interroge déjà la durabilité de son appui.

Dès lors, la teneur du discours de réponse que prononcera Gabriel Attal à l'issue de la DPG n'est pas tranchée. Les macronistes auront pourtant peu de temps pour se coordonner, mardi après-midi, à l'issue de l'intervention de Michel Barnier. Même si l'ancien premier ministre aura d'abord réuni ses troupes le matin même pour une réunion de groupe destinée à défricher les grands axes de son propos.

Las, ils n'ont pas le choix que d'être mis devant le fait accompli. Lorsque Gabriel Attal a rencontré Michel Barnier, mercredi dernier, le patron des députés EPR n'est pas sorti de son rendez-vous plus avancé sur ses intentions. «Michel Barnier, il écoute toujours religieusement, il prend des notes, mais ne dit jamais rien», s'impatiente-t-on dans le sillage de l'élu des Hauts-de-Seine. «Il n'a pas commencé à recevoir des petits groupes de députés à Matignon. C'est très étonnant», constate un député déjà «déçu» par le Savoyard. Le même ajoutant : «Oui, son échec sera aussi le nôtre mais s'il se dit que nous sommes coincés et que nous laisserons tout faire, alors c'est une stratégie idiote.»

« Resserrer les rangs »

Jeudi, l'ancien chef du gouvernement a rassemblé les membres de son groupe et les ministres macronistes pour que ceux-ci fassent remonter à Matignon les propositions des parlementaires. «Il n'était pas question de formaliser un document» notifiant à Michel Barnier ce qu'il devait dire «mais il fallait resserrer les rangs», narre un cadre du groupe EPR. Gabriel Attal avait déjà défini cet été « un pacte d'action pour les Français » rassemblant ses attentes. Le premier ministre n'y a toujours pas formellement répondu. «Il est important que Michel Barnier nous aide à l'aider», insiste l'ancien ministre Franck Riester, redevenu député de Seine-et-Marne. Depuis une interview au Point, le 18 septembre, où il a prévenu qu'il n'y aurait «pas de soutien automatique», Gabriel Attal n'a pas repris la parole.

Ces derniers jours, il a laissé le camp présidentiel accentuer la pression sur Matignon. Il a quitté Tourcoing dimanche avant que Gérald Darmanin, qui y faisait sa rentrée politique, prévienne que «nous serons nombreux à ne pas pouvoir soutenir un gouvernement qui augmenterait les impôts». «Une République où l'État de droit ne serait pas sacré serait une République de sable», a confié lundi à Libérationle député Florent Boudié, réagissant comme président de la commission des lois aux propos de Bruno Retailleau. «Renaissance a aussi sa liberté», a rappelé l'ancienne première ministre Élisabeth Borne sur BFMTV et RMC. «Je n'ai pas quitté LR pour m'opposer à certaines prises de position et me retrouver à devoir les approuver aujourd'hui», narre un député EPR qui craint de se trouver en porte-à-faux.

La ligne de crête de Gabriel Attal et ses troupes est ténue. Ils courent le risque d'être responsables d'une crise politique que provoquerait le retrait de leur soutien à Michel Barnier. Mais lui conserver un appui répété malgré des couleuvres avalées toutes les semaines les fragiliserait électoralement dans l'hypothèse d'un retour aux urnes d'ici au moins neuf mois. T.Q.-M.

Le Monde
France, mardi 1 octobre 2024 1431 mots, p. 11
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29 septembre 2024 - Le Monde (site web)
30 septembre 2024 - La Matinale du Monde

A Bram, le rêve d’un printemps social-démocrate

Les ténors d’une gauche modérée, en rupture avec LFI, se sont réunis dans l’Aude, samedi 28 septembre

Laurent Telo

Bram (Aude) - envoyé spécial - La fashion week de la social-démocratie a débuté autour d’un cassoulet géant, samedi 28 septembre, à Bram, dans la campagne audoise. A l’invitation de Carole Delga, présidente (Parti socialiste, PS) de la région Occitanie, qui voulait démontrer que ce n’était surtout pas la fin des haricots (blancs) pour cette gauche autoproclamée « responsable »ou « de gouvernement », mais plutôt la grande résurrection, en direct, d’un phénomène de mode.

Le plus beau linge de la social-démocratie a donc défilé devant un peu plus de 2 000 personnes lors des quatrièmes Rencontres de la gauche. Bernard Cazeneuve, cintré dans une originale veste rouge sombre de saison, boutonnée haut et or, était toujours aussi stoïque malgré sa non-nomination au poste de premier ministre. Raphaël Glucksmann, fondateur de Place publique, avait les yeux toujours aussi enflammés pour sa grande rentrée politique, après des semaines de diète médiatique. François Hollande, arbitre des élégances, eu égard à son rang d’ancien président de la République, était toujours aussi ravi d’être redevenu député de Corrèze.

Etaient présents également : Karim Bouamrane, maire (PS) de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), pressenti, un temps, pour accéder à Matignon, ou encore Patrick Kanner, président du groupe socialiste au Sénat, Benoît Payan, maire (divers gauche) de Marseille, Nicolas Mayer-Rossignol, maire (PS) de Rouen, Michaël Delafosse, maire (PS) de Montpellier…

« Il faut faire la clarté »

Tout ce petit monde partira ensuite en tournée. Prochaine démonstration de force, espèrent-ils, dès jeudi, à Saint-Ouen, d’où Karim Bouamrane lancera son mouvement, La France humaine et forte, puis à La Réole (Gironde), le week-end du 6 octobre, où Raphaël Glucksmann entend étoffer son parti, Place publique.

On pensait l’affaire classée et archivée, les sociaux-démocrates définitivement pestiférés, depuis le quinquennat de François Hollande qui a déçu une partie de la gauche, notamment heurtée par l’adoption de la loi « travail » ou par les vifs débats autour de la déchéance de nationalité. Depuis, aussi, les 1,75 % d’Anne Hidalgo à la dernière élection présidentielle, le pire score dans l’histoire du PS, ultime déflagration avant anéantissement. Mais depuis le score encourageant de Raphaël Gluckmann aux élections européennes (13,8 %, soit 7,6 points de plus qu’en 2019), même escamoté par la dissolution de l’Assemblée nationale proclamée par Emmanuel Macron en juin, la social-démocratie semble présenter une carrure beaucoup plus avantageuse. A Bram, les mines irradiaient, et cela n’avait rien à voir avec le menu du jour.

« Il y a un avant et un après-élections européennes,analyse Nicolas Mayer-Rossignol . Avant, la social-démocratie, c’était le passé, le passif. Il y avait une hésitation stratégique, parce que la Nupes[Nouvelle Union populaire, écologique et sociale] nous avait enfermés. Depuis les européennes, il y a une forme de renouveau d’une gauche moderne, d’une gauche qui agit, d’une gauche sociale-démocrate de nouveau décomplexée. C’est une énorme évolution. C’est sympa de faire des hologrammes[référence à la technique qui a permis à Jean-Luc Mélenchon, lors de la dernière campagne présidentielle, de tenir plusieurs meetings en simultané], mais ça ne file pas de boulot aux chômeurs. »

La social-démocratie ? C’est la gauche qui préfère la réforme à la révolution, le compromis à la confrontation. Les méfiants, voire les pourfendeurs de la social-démocratie estimant que le compromis se dissout assez vite, pour ne pas dire instantanément, dans la compromission avec le libéralisme et que, mécaniquement, une fois au pouvoir, elle vend toujours un peu de son âme.

Rencontré à Paris quelques jours auparavant, Raphaël Glucksmann en livrait sa propre conception : « La social-démocratie, ce n’est pas la mollesse ni l’accompagnement du capitalisme. Elle peut être radicale dans la transformation sociale et écologique, mais en respectant scrupuleusement le cap démocratique. Roosevelt a plus fait pour les travailleurs que Lénine. »Pour lui, la social-démocratie , « avec sa capacité d’entraînement plus large, est la seule force qui peut s’opposer à l’extrême droite, contrairement au populisme de gauche ».

A Bram, la rupture nécessaire avec La France insoumise (LFI) était sur toutes les lèvres. « L’union ne se fera pas tant que Jean-Luc Mélenchon et ses lieutenants seront là », a assuré Carole Delga. « Il y a une conscience que la domination de LFI est un énorme obstacle à l’avènement de la gauche au pouvoir. Il faut faire la clarté », a renchéri Bernard Cazeneuve. « S’il n’y avait pas de soumission[de la gauche à LFI] , aujourd’hui, on aurait peut-être évité d’avoir le gouvernement le plus à droite depuis de longues années »,a conclu Raphaël Glucksmann.

« Une grande force socialiste »

Un printemps social-démocrate en automne ? « On est tous ensemble, on est une équipe », a affirmé Carole Delga. Mais, pour espérer contrer l’inébranlable molosse « insoumis », il faudra un peu plus que de sporadiques et fugitives effusions collectives. Il est compliqué de recenser l’exhaustivité des initiatives sociales-démocrates depuis quelque temps. Les pièces d’un éventuel grand puzzle en formation sont encore toutes dispersées sur la table. La convergence est possible, pas inéluctable. Car les plus galonnés auront évidemment, tous et chacun, la plus ou moins discrète mais ferme intention de s’emparer seuls du drapeau pour le planter sur cet espace qui s’est miraculeusement ouvert entre le gouvernement droitier de Michel Barnier et la stratégie radicale, ou du moins clivante, de Jean-Luc Mélenchon.

Parmi les têtes d’affiche, Raphaël Glucksmann et François Hollande ont enregistré, à Bram, le taux de selfies accomplis le plus impressionnant. Ils se sont parlé, un peu, notamment deux fois avant les élections européennes. Depuis… Les deux se préparent pour 2027. Chacun à sa manière. Raphaël Glucksmann bûche d’arrache-pied son projet de société : « Le but est d’esquisser un chemin, de fixer un cap clair en neuf mois. » Tandis que François Hollande sature l’espace médiatique, prend doucement un ascendant sur le groupe socialiste à l’Assemblée nationale et demeure à l’affût du moindre trou de souris. A Bram, ce dernier a grondé : « Nous sommes réunis pour construire une grande force socialiste. C’est l’objectif. La gauche radicale est influente seulement parce que nous ne sommes pas là. »

Est-ce que la social-démocratie pourrait s’épanouir au sein du PS ? Ce n’est pas franchement la tendance.Elle n’est plus letotem d’Olivier Faure depuis qu’il a décidé d’allier, au sein du Nouveau Front populaire, son parti à LFI,cette « ligne de bruit, de fureur et d’intransigeance »,selon Nicolas Mayer-Rossignol, qui a perdu d’un rien la dernière élection pour conquérir le PS lors du dernier congrès, en janvier 2023. Olivier Faure a estimé que les conditions n’étaient pas réunies pour sa venue à Bram. « La méthode d’Olivier Faure est étonnante. Il ne vient pas, il ne m’appelle même pas,regrette Carole Delga. Il n’y en a pourtant pas beaucoup des socialistes qui dirigent un territoire de 6 millions d’habitants… »

Jérôme Guedj, député de l’Essonne, Philippe Brun, député de l’Eure, Benoît Payan, maire de Marseille, réputés proches d’Olivier Faure, ont fait le déplacement dans l’Aude. De là à parler de premières défections au sein du camp du premier secrétaire, il n’y a qu’un pas que Sébastien Vincini semble avoir franchi. Et de manière spectaculaire : le président du conseil départemental de Haute-Garonne, membre de la garde rapprochée d’Olivier Faure depuis 2018, était assis à côté de François Hollande, le meilleur ennemi de la direction du parti, pendant les discours. « C’est grâce à la stratégie d’Olivier et de l’union que le PS est encore en vie, précise Sébastien Vincini. Il ne peut pas y avoir de victoire sans l’union, mais elle ne peut pas se faire au détriment de nos valeurs. Il faut passer à une nouvelle étape, ne plus être soumis au diktat de M. Mélenchon. »

Il va jusqu’à tendre la main aux opposants d’Olivier Faure avant le prochain congrès du PS, dont la date n’est pas encore fixée : « Le PS revit. Il y a des débats en interne. Je trouve ça sain. Mais il faut arrêter les querelles de personnes. Il faut dialoguer avec les minorités. La situation de la France nous oblige. »

Dans une interview à Ouest-France, publiée le même jour que ces quatrièmes Rencontres de la gauche, Olivier Faure en a regretté la tenue : « Chacun fait désormais sa propre rentrée politique. Ces rendez-vous séparés ne font qu’ajouter des courants aux courants et affaiblissent le collectif. »

Le Monde
France, mardi 1 octobre 2024 568 mots, p. 10
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29 septembre 2024 - Le Monde (site web)
30 septembre 2024 - La Matinale du Monde

Darmanin s’oppose à toute hausse des impôts

Depuis Tourcoing, l’ex-ministre a menacé de ne pas soutenir le gouvernement

Robin D’Angelo

Gérald Darmanin maintient la pression sur Michel Barnier. A deux jours de la déclaration de politique générale du premier ministre, le député du Nord faisait sa rentrée politique, dimanche 29 septembre à Tourcoing (Nord), au cours delaquelle il a mis en garde le premier ministre contre toute nouvelle hausse de la fiscalité. « Nous serons nombreux à ne pas pouvoir soutenir un gouvernement qui augmenterait les impôts », a-t-il averti, alors que sa formation, Renaissance, compte treize membres dans le gouvernement.

Tout en affirmant qu’il « soutien[t] » le nouveau gouvernement (« car sa réussite sera la réussite de mon pays que j’aime plus que tout »), il a cependant laissé entendre qu’il ne voterait pas le budget pour 2025si de nouvelles taxes entraient en vigueur, notamment sur les ménages ou les entreprises les plus riches. « J’entends que cette hausse ne concernerait que les plus aisés des Français : mais l’argent des plus aisés doit aller dans la création d’emplois, pas dans les caisses publiques », a justifié M. Darmanin, qui propose, à l’inverse, de nouvelles baisses d’impôt pour les entreprises, car « les impôts de production plombent notre industrie ».

Ces déclarations interviennent après plusieurs semaines de tensions entre les députés du groupe Ensemble pour la République (EPR) et le premier ministre sur les questions de fiscalité. Le sujet est régulièrement agité par le camp présidentiel pour mettre la pression sur Michel Barnier, issu du parti les Républicains, et auquel ils reprochent le flou entretenu sur ses intentions.

Le même jour, les vingt-sept députés du groupe « Solféri-No », rassemblant « l’aile droite » d’EPR, publiaient une tribune dans La Tribune Dimanche pour s’opposer aux hausses d’impôt. Gérald Darmanin, qui fut le ministre des comptes publics (2017-2020) d’Edouard Philippe, a également pu bénéficier de l’appui de ce dernier, venu à Tourcoing pour rappeler que les deux hommes avaient « à la fois baissé les impôts et réduit significativement le déficit »quand ils étaient au gouvernement. « Chacun peut en tirer les conclusions qu’il voudra », a-t-il insisté, dans un message à peine voilé à Michel Barnier.

Pourfendeur des discriminations

L’événement était aussi l’occasion pour le parti présidentiel de mettre en scène son unité. Pour les caméras, Gabriel Attal s’est lancé dans une partie de bourle - un jeu traditionnel du Nord – avec son hôte du jour. L’ex-premier ministre n’a toutefois pas pris la parole publiquement et s’est exfiltré avant les discours politiques, notamment celui d’Elisabeth Borne, avec laquelle il est en concurrence pour prendre la tête du parti.

M. Darmanin s’est, lui, démarqué en annonçant lancer son « club de réflexion », baptisé Populaires. Avec l’objectif « d’écrire, pour l’avenir, le récit social du bloc central ». L’initiateur de la controversée loi sur l’immigration s’est posé en pourfendeur des discriminations. « Tous les enfants de la République n’ont pas les mêmes chances quand ils envoient leur CV », a-t-il assené, estimant que les gouvernements précédents, sous lesquels il était ministre, n’avaient « pas su casser cette assignation à résidence que nous dénoncions ».

Redevenu député, après n’avoir pas été reconduit au gouvernement, malgré ses offres de service, l’élu du Nord cherche à s’affirmer comme le champion de « la question sociale ». En attendant de clarifier son avenir politique.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mardi 1 octobre 2024 485 mots, p. AUJM6
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1 octobre 2024 - Le Parisien

AssembléeiLes Insoumis prêts à électriser le chaudron

Le Premier ministre s'apprête à découvrir ce mardi l'atmosphère survoltée de l'hémicycle du Palais-Bourbon, où il prononcera sa déclaration de politique générale.

Ludwig Gallet, Pierre Maurer et Olivier Beaumont

La dernière fois que Michel Barnier a été élu député de la nation, c'était en 1993. Une éternité en politique. La droite avait alors raflé 484 sièges avec plus de 11 millions de voix. Soit peu ou prou le nombre de voix obtenues par le RN et son allié Ciotti cette année, pour à peine 142 élus. L'époque a changé. Les rapports de forces aussi. La tripartition de la vie politique a conduit à l'électrisation des débats au sein du Palais-Bourbon. Sa « bordélisation », comme le disent certains. Et Michel Barnier ne devrait pas y échapper ce mardi après-midi.

Le Premier ministre sait toutefois à quoi s'attendre. Des ministres ont pris soin de le sensibiliser. Des présidents de groupe, aussi, comme Laurent Marcangeli, le chef de file des députés Horizons. À chaque fois, Michel Barnier a semblé avoir conscience du sort qui allait lui être réservé. « Je ne m'interromprai pas », a-t-il promis. Matignon compterait aussi sur le fait que les Français jugeront eux-mêmes, images à l'appui.

De la fronde dans l'air

« J'espère que Matignon a bien en tête le niveau de tension que l'on va vivre dans l'hémicycle, glisse un membre du gouvernement. Le risque, c'est que LFI rende cette déclaration de politique générale complètement impossible à tenir, que le Premier ministre soit systématiquement coupé, qu'il n'arrive plus à lire son discours, qu'on ait des drapeaux palestiniens, des suspensions de séance... »

Au sein de la coalition Barnier, les regards se tournent bien davantage du côté des Insoumis que des députés du Rassemblement national. La stratégie de normalisation du RN et le rôle d'arbitre qu'il entend jouer dans cette législature limiteraient, selon certains, les risques. « Le RN ne bougera pas, d'autant qu'ils ont le procès des assistants parlementaires en ce moment », poursuit notre ministre.

Du côté des Insoumis, on semble prêt à ferrailler contre le chef du gouvernement. Plusieurs syndicats ont appelé à la grève ce mardi et l'atmosphère sera propice à la fronde. « Il faut qu'on soit à la température du mouvement social et, là, la température est chaude », pointe un député mélenchoniste. Un autre assure que certains élus auraient la volonté de changer un peu les pratiques. « On ne restera pas assis à l'écouter sagement, avance un cadre LFI. Mais en même temps, le chaos actuel produit un antiparlementarisme qu'il faut faire attention à ne pas faire monter. » Un autre, enfin, s'interroge : « Si jamais on devient des éléments du ronron de l'Assemblée, on devient quoi ? Rien, on ne serait plus lisibles. » Le brouhaha restera bel et bien une marque de fabrique des Insoumis.

Le Figaro, no. 24915
Le Figaro, mardi 1 octobre 2024 792 mots, p. 8

International

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1 octobre 2024 - Le Figaro (site web)

Les défis du nouveau commissaire européen à la Défense

Barotte, Nicolas

La prise de conscience est sans ambiguïté. «Vladimir Poutine pourrait être prêt pour une confrontation avec l'Otan et l'Union européenne dans six à huit ans» ,a confié à Reuters il y a quelques jours le nouveau commissaire à la Défense de l'Union, le Lituanien Andrius Kubilius. «Si nous prenons ces estimations au sérieux, le temps est venu de nous préparer réellement, et ce temps est court. Cela signifie que nous devons prendre des décisions rapides et des décisions ambitieuses» , a-t-il ajouté. L'avertissement s'adresse à ses pairs alors que sa nomination doit encore être approuvée par le Parlement européen. Plus de deux ans et demi après le début de la guerre en Ukraine, l'Europe a franchi une étape symboliquement forte en créant pour la première fois un poste de commissaire à la Défense.

La feuille de route de l'ancien premier ministre lituanien s'annonce semée d'embûches. La défense ne fait pas partie des compétences de la Commission et les États membres sont tiraillés entre leurs priorités nationales et leurs engagements au sein de l'Otan, pour la plupart, et leur position de neutralité pour une poignée d'autres. « L'Union européenne n'aura pas de plans de défense ou un leadership militaire comme l'Otan» ,a convenu Andrius Kubilius. L'ambition de l'UE n'est pas de remplacer l'Otan ou de multiplier les opérations extérieures. «Mais elle a des instruments pour obtenir des financements plus larges, que l'Alliance n'a pas» ,a-t-il assuré. Le commissaire devra aussi se coordonner avec la nouvelle haute représentante pour la Politique étrangère de l'UE, Kaja Kallas, et la vice-présidente de la Commission, Henna Virkkunen, en charge de la Souveraineté numérique et de la Sécurité. La nomination pour s'occuper des questions de défense d'un Lituanien, d'une Estonienne et d'une Finlandaise, venus de pays du flanc est de l'Europe, au plus proche de la menace russe, est aussi un signal stratégique.

Plus personne ne doute que l'Union européenne ait un rôle à assumer pour sa défense. «La capacité de l'Otan à appliquer l'article5(qui prévoit l'assistance mutuelle entre alliés, NDLR) dépend du budget estonien consacré aux infrastructures routières » ,résume un diplomate. Pour déployer des forces sur le flanc est, l'Otan doit en effet être en mesure de surmonter les obstacles réglementaires et pratiques d'une «mobilité militaire»laissée en jachère par l'Europe, qui en avait la responsabilité. Depuis des années, les règles d'harmonisation et les investissements nécessaires n'ont pas été réalisés. Même constat pour les stocks de munitions, dont l'état déplorable a été révélé en 2022. L'Europe et les États membres sont aussi en première ligne de la guerre hybride menée par la Russie, avec des moyens cyber, de désinformation, d'espionnage et de sabotage. «Tous ces moyens d'action relèvent des États et non de l'Otan en priorité» ,explique une source militaire. Le nouveau commissaire à la Défense a promis de rendre un état des lieux dans trois mois. Mais il a déjà suggéré quelques axes de recommandations, comme imposer des stocks de matériels militaires aux États membres.

«La nomination d'un commissaire à la Défense est une excellente nouvelle» ,se félicite l'ancienne ministre et députée européenne Nathalie Loiseau. «Cela permettra de nous mettre à niveau, de travailler sur les marchés publics, sur la planification de défense, sur la mobilité militaire. On verra alors au grand jour que le budget alloué à la défense est très insuffisant» ,insiste l'élue. Le Programme européen d'investissement de défense (Edip) a été doté d'un budget de 1,5 milliard d'euros alors que plusieurs dizaines de milliards avaient été évoquées initialement. Dans son rapport sur l'avenir de l'Union, Mario Draghi assure que le besoin de financement de l'Europe en matière de défense s'élève à 500 milliards d'euros pour la prochaine décennie. Andrius Kubilius devra aussi se confronter à la fragmentation de l'industrie de défense européenne, incapable de faire émerger des champions.

La nécessité de renforcer le pilier européen de l'Alliance atlantique est désormais d'autant plus acceptée que le soutien américain n'est plus considéré comme acquis. Le nouveau secrétaire général Mark Rutte, qui prend ses fonctions le 1er octobre (lire ci-dessus), en a aussi fait sa priorité. Mais les obstacles demeurent gigantesques. Ils ne sont pas seulement financiers et industriels, mais aussi réglementaires et procéduraux. «L'Union manque d'agilité. Elle aurait besoin d'un Defence Production Act comme il en existe un aux États-Unis» , cite en exemple un diplomate européen. Le Defence Production Act permet au gouvernement de débloquer en urgence des fonds budgétaires pour des acquisitions jugées prioritaires. Au sein de l'Union, cela supposerait de toucher à des tabous, dit-on aussi, notamment les budgets non consommés. Pour faire bouger les lignes, une impulsion politique sera quoi qu'il en soit nécessaire. Mais pour l'heure, ni la France ni l'Allemagne n'en ont les capacités. N. B.

Le Monde
France, mardi 1 octobre 2024 1874 mots, p. 8
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29 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Les projets de l’exécutif pour limiter le déficit

Prélèvements sur les grands groupes, taxe sur les rachats d’actions, stabilité de l’impôt sur le revenu… « Le Monde » a consulté les mesures fiscales envisagées pour stopper la dérive des comptes publics

Véronique Chocron, Denis Cosnard et Matthieu Goar

Fini les atermoiements. A deux jours de sa déclaration de politique générale et à deux semaines, sans doute, de la présentation de son premier budget, Michel Barnier a commencé à arrêter avec son gouvernement les mesures jugées nécessaires pour reprendre le contrôle de finances publiques en plein dérapage. Parmi les projets examinés par l’exécutif ces derniers jours, et consultés par Le Monde,figurent en particulier un prélèvement exceptionnel de 8 milliards d’euros sur les grands groupes et une taxe sur les rachats d’actions. L’impôt sur le revenu, lui, resterait stable.

Il y a urgence. En arrivant à Matignon, « j’ai trouvé une situation très dégradée, beaucoup plus dégradée que cela a été dit », a expliqué le nouveau premier ministre, dans un entretien au Journal de Saône-et-Loire,le 27 septembre, laissant entendre que le gouvernement Attal avait caché l’ampleur de la dérive budgétaire. Le déficit public est « aujourd’hui de plus de 6 % » du produit intérieur brut (PIB), très loin des 4,4 % initialement visés pour 2024, déplore Michel Barnier. Quant à la dette accumulée à la suite des déficits passés, elle a atteint un nouveau record fin juin, à 3 228 milliards d’euros, soit presque 1 000 milliards de plus qu’à l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Elysée en 2017, a révélé l’Insee, le 27 septembre.

Pour stopper cette dérive, le gouvernement n’exclut pas de présenter très vite un projet de loi de finances rectificative, pour adopter des mesures fiscales applicables d’ici à la fin de l’année. Surtout, il prépare le budget de l’Etat pour 2025, un peu en catastrophe. Le dépôt du projet à l’Assemblée nationale a été retardé, de la date légale du 1er octobre à « la semaine du 9 octobre », ce qui implique de boucler le texte dans les tout prochains jours pour l’envoyer au Haut Conseil des finances publiques et au Conseil d’Etat, chargés de l’expertiser avant sa transmission aux parlementaires. A Matignon, les réunions interministérielles s’enchaînent pour tenter de tenir le délai.

Pour l’essentiel, l’effort de redressement passera par la baisse de certaines dépenses publiques, a promis le nouveau gouvernement. Mais des hausses d’impôts sont également envisagées, au nom, officiellement, de la « justice fiscale ». « La situation de nos finances publiques requiert de prendre des mesures nouvelles en mettant à contribution les contribuables disposant des plus fortes capacités contributives », juge-t-on à Bercy. C’est le sens des premiers projets fiscaux mis sur la table.

Pas d’élargissement de l’impôt sur le revenu Faut-il alourdir l’impôt sur le revenu des particuliers, politiquement le plus sensible de tous ? En pleine disette budgétaire, Bercy a étudié de près la question. Une piste consistait à ne pas modifier, cette fois-ci, le barème de cet impôt, alors que le montant du revenu à partir duquel chaque tranche est taxée est traditionnellement relevé chaque année pour tenir compte de l’inflation. Laisser ces seuils inchangés à titre exceptionnel aurait permis à l’Etat de récupérer environ 2,7 milliards d’euros supplémentaires. Le gouvernement a finalement choisi, comme les années précédentes, de remonter le barème du niveau de l’inflation estimée en 2024, soit 2 %. Cela lui permet de respecter le principe qu’il a affiché : ne pas taxer davantage « les gens modestes »ni « les classes moyennes ».Ce qui n’exclut pas, par ailleurs, un impôt spécifique sur les plus riches.

Une taxe exceptionnelle sur les grands groupes Michel Barnier l’a annoncé clairement, vendredi, au Journal de Saône-et-Loire: « Nous allons faire appel, de manière exceptionnelle et temporaire, à ceux qui peuvent contribuer à cet effort. »Bercy envisage effectivement une « contribution exceptionnelle sur les bénéfices des grandes entreprises », comme cela avait déjà été fait en 2017. Elle pourrait être présentée dans le cadre d’un projet de loi de finances rectificative et pourrait ainsi être appliquée dès le dernier acompte d’impôt sur les sociétés pour 2024.

En plus de l’impôt sur les sociétés, ramené ces dernières années à 25 % des bénéfices imposables, les groupes ciblés devraient payer une surtaxe de 8,5 points de pourcentage, dans la version consultée par Le Monde.Soit une taxation totale de 33,5 %, équivalente au taux normal en vigueur entre 1993 et 2017, avant les baisses d’impôt voulues par Emmanuel Macron pour améliorer la compétitivité des entreprises, mais qui ont contribué à amputer les recettes de l’Etat. Cette « contribution exceptionnelle » pourrait rapporter 8 milliards d’euros en 2025.

Dans son projet, le gouvernement souligne le caractère temporaire d’une telle mesure, prise « afin que les grandes entreprises contribuent au redressement des finances publiques et sans pour autant remettre en cause le choix de ramener le taux de l’impôt sur les sociétés à un niveau comparable à celui en vigueur chez nos principaux partenaires ». Le texte insiste aussi sur le fait que la surtaxe ne visera que les groupes réalisant un chiffre d’affaires supérieur ou égal à 1 milliard d’euros et redevables de l’impôt sur les sociétés. En 2017, un peu plus de 300 groupes avaient été touchés. Nul doute, cependant, que le grand patronat tentera de bloquer ou d’atténuer cette surtaxe.

Une taxe sur les rachats d’actions La mesure a été arbitrée lors d’une réunion interministérielle, le 23 septembre, et envoyée dans la foulée au Conseil d’Etat pour validation : le gouvernement souhaite instaurer une taxe sur les rachats d’actions. Le projet, évoqué depuis des années, n’avait jamais abouti jusqu’à présent. Il pourrait cette fois-ci faire, en partie, disparaître cette pratique courante dans les grands groupes et devenue un symbole des dérives du capitalisme financier.

Elle consiste, pour une entreprise, à acquérir une partie de ses propres actions pour bien souvent, ensuite, les annuler. Ainsi le capital est-il réduit, ce qui augmente mécaniquement la part de chaque actionnaire dans la répartition des dividendes et soutient normalement le cours de Bourse. L’opération équivaut à un transfert d’argent de l’entreprise vers ses actionnaires, sans aucune création de valeur. Les sociétés du CAC 40 ont ainsi racheté leurs propres actions pour 30,1 milliards d’euros en 2023, près de la moitié de ce montant record étant dû à TotalEnergies et à BNP Paribas.

En mars 2023, Emmanuel Macron avait lui-même sonné la charge contre ce système, critiquant le « cynisme » des multinationales « qui font des revenus tellement exceptionnels qu’elles en arrivent à utiliser cet argent pour racheter leurs propres actions » au lieu d’investir ou de mieux rémunérer leurs employés. Les nouveaux ministres macronistes qui se partagent Bercy, Antoine Armand (économie) et Laurent Saint-Martin (budget), sont visiblement sur la même longueur d’onde.

Pour préserver les petites et moyennes entreprises, auxquelles tient Michel Barnier, la nouvelle mesure ne s’appliquerait, comme la surtaxe sur les bénéfices, qu’aux groupes de plus de 1 milliard d’euros de chiffre d’affaires. Et son niveau resterait limité : Matignon a prévu de ponctionner 8 % du montant nominal de la réduction de capital, ce qui équivaut peu ou prou à la taxe de 1 % sur le montant réel des rachats d’actions en vigueur depuis le 1er janvier 2023 aux Etats-Unis. Ainsi cette nouvelle taxe ne devrait-elle rapporter que 200 millions d’euros par an.Afin d’éviter un moindre rendement de la mesure en 2025 en raison de l’anticipation par les entreprises de son entrée en vigueur, il est proposé qu’elle s’applique à toutes les opérations menées dès la date de présentation du budget au conseil des ministres, début octobre.

Un alourdissement de l’écotaxe automobile Dans les projets de Michel Barnier figure un renforcement sensible du bonus-malus écologique ou écotaxe automobile, un des premiers dispositifs mis en place à l’issue du Grenelle de l’environnement de 2007. Cette taxe vise à orienter les achats de voitures vers celles qui sont les moins nocives pour l’environnement, notamment en pénalisant l’achat des véhicules fortement émetteurs de CO2. Pour « respecter les engagements nationaux et européens en matière de décarbonation des transports routiers » tout en faisant rentrer de l’argent dans les caisses publiques, il est prévu d’accentuer sur plusieurs années ce « malus CO2 ».

Aujourd’hui, seuls sont taxés les véhicules émettant plus de 118 grammes de CO2 par kilomètre (g/km). Le projet prévoit d’abaisser ce seuil à 113 g/km en 2025, puis à 106 g/km en 2026, et à 99 g/km en 2027. Par ailleurs, le montant maximal de la taxe augmenterait de 10 000 euros par an, pour passer de 60 000 euros actuellement à 90 000 euros pour les véhicules les plus problématiques en 2027. Le gouvernement souhaite à la fois « envoyer un signal fortaux consommateurs comme aux constructeurs » et « préserver le pouvoir d’achat de l’acquéreur moyen ».

De plus, la taxe au poids, dite « malus masse », instaurée en 2022 pour lutter contre la tendance à l’alourdissement des véhicules, serait élargie. Il est proposé, en 2025, de limiter « aux seuls véhicules performants sur le plan environnemental » les abattements dont profitent aujourd’hui tous les véhicules hybrides. Puis, en 2026, de taxer les voitures dès qu’elles pèsent plus de 1 500 kilos, afin de « toucher davantage de véhicules consommateurs en énergie ».

Au total, l’alourdissement de cette écotaxe est censé rapporter 316 millions d’euros en 2025.

Un durcissement de la fiscalité sur les meublés de type Airbnb La mesure en projet a un double objectif : participer au renflouement des finances publiques et rendre un peu moins favorable la fiscalité accordée à la location de meublés, alors que nombre de bailleurs ont renoncé à la location classique vide et de longue durée pour louer leur bien sur des plateformes de type Airbnb. Une pratique plus rentable, mais qui a participé à la crise du logement.

Bercy souhaite corriger un biais, aujourd’hui favorable aux loueurs de meublé non professionnels (LMNP), qui conduit à « une incohérence comptable et fiscale majeure », selon les termes de la députée (Renaissance) du Finistère Annaïg Le Meur, dans son rapport sur la fiscalité locative réalisé, fin 2023, à la demande de la première ministre Elisabeth Borne.

A ce jour, pour les loueurs de meublé non professionnels, l’amortissement du bien pendant toute la durée de location (les amortissements de la valeur d’achat, des travaux ou de l’ameublement, venus en déduction des revenus locatifs) et réduisant souvent à néant l’imposition des revenus locatifs, n’est pas réintégré dans le calcul de la plus-value au moment de la vente, comme c’est le cas usuellement pour les amortissements. Cet avantage allège donc très significativement le montant de la plus-value imposable, les bailleurs bénéficiant, en quelque sorte, d’un « double amortissement ». La mesure prévue consiste donc en la réintégration des amortissements dans la plus-value en cas de cession d’un bien immobilier loué en LMNP, à compter du 1er janvier 2025. Le rendement de cette réforme n’a toutefois pas été chiffré, à ce stade.

Libération
mardi 1 octobre 2024 389 mots, p. 15

AUTRE

Assistants fictifs du RN : devant le tribunal, Le Pen se la joue «sereine»

Tristan Berteloot

AUTRE

Il y avait foule lundi au tribunal correctionnel de Paris à l'ouverture du procès des assistants parlementaires fictifs du RN. D'abord les journalistes, venus en nombre assister à l'arrivée de Marine Le Pen, principale prévenue dans cette affaire : l'ex-candidate à la présidentielle a répété ses éléments de langage habituels en arrivant devant la salle d'audience, la mine plutôt sombre. «J'aborde ce procès avec beaucoup de sérénité, nous avons beaucoup d'arguments à développer pour défendre ce qui m'apparaît la liberté parlementaire en cause dans cette affaire […]. Nous allons démontrer que nous n'avons violé aucune règle politique et aucune règle réglementaire, en quelque sorte, du Parlement européen.» Depuis le début, les cadres du parti le répètent, selon l'article 2 du règlement intérieur du Parlement européen, «les députés exercent leur mandat de façon libre et indépendante», et considèrent qu'ils avaient toute liberté de décider des tâches à confier à leurs assistants. Dans le cas de ces collaborateurs de l'ex-FN : travailler pour le parti tout en étant payés par l'UE, ce qui – Le Pen l'omet – permettait de soulager les finances en berne de son mouvement.

La plupart des prévenus étaient présents, sauf Jean- Marie Le Pen et Jean-François Jalkh, excusés pour raison de santé. Le fondateur du FN a tout de même fait parler de lui, en apparaissant dans une vidéo sur les réseaux en train de chanter chez lui avec un groupe de musique néonazi. Au tribunal, Marine Le Pen s'est assise à côté de son exdirectrice de cabinet devenue députée européenne, Catherine Griset, rémunérée pendant des années par des fonds européens comme assistante parlementaire accréditée à Bruxelles, où elle n'a presque pas mis un orteil. De l'autre côté, Nicolas Crochet, le tiers payant historique des députés FN. Il est soupçonné d'avoir été au coeur du système de gestion des enveloppes de frais d'assistance parlementaire, en rédigeant les contrats et en demandant à Bruxelles la prise en charge des salaires, permettant ainsi le détournement de fonds publics au bénéfice du RN. Arrivée à 13h20 dans la salle d'audience, Le Pen a été appelée à la barre comme tous les présents. Elle a promis de «répondre à l'intégralité des questions» qui lui seront posées. Elle devrait être entendue à partir du 14 octobre. Le procès doit durer deux mois.

L'Humanité
mardi 1 octobre 2024 799 mots, p. 10

Lactalis fait son beurre en ruinant les producteurs

Gérard Le Puill

Agroalimentaire Après avoir tiré vers le bas les prix d'achat aux éleveurs, le premier groupe laitier au monde par son chiffre d'affaires annonce un recul de sa collecte en France pour les prochaines années.

Lactalis, multinationale détenue par la famille Besnier en Mayenne, a annoncé la semaine dernière sa décision de réduire la collecte de lait de vache sur le territoire français à partir de 2025. Une baisse de 450 millions de litres sur un total de 5,1 milliards de litres, soit près de 9 % entre 2025 et 2030. La trop faible rentabilité de certains produits transformés est mise en avant pour expliquer cette décision. La firme a les moyens financiers de compenser la réduction des volumes imposée aux 14 000 exploitations laitières par une augmentation du prix au départ de la ferme. Mais, selon les témoignages de plusieurs livreurs, elle veut supprimer les tournées les moins rentables dans des zones où la production a reculé. La part du lait français représente déjà moins d'un quart de la collecte annuelle de Lactalis dans le monde (22,6 milliards de litres sur un an). Cette baisse risque d'accélérer sa fonte.

La première étape de cette réduction porterait sur 320 millions de litres. Elle toucherait surtout « les zones est et sud des Pays de la Loire », lesquelles perdraient 160 millions de litres. Il est aussi question de réduire les collectes en Normandie et en Bretagne, tandis que la rupture d'un contrat portant sur 160 millions de litres est annoncée avant 2030 avec une coopérative dont le nom n'a pas été cité. Habituellement, les entreprises laitières collectent tout le lait produit par les fermes qui leur fournissent cette matière première. Durant la mise en place des quotas de 1984 à  2015, il s'agissait d'un volume annuel par exploitation à ne pas dépasser. Avec la sortie des quotas, Lactalis et d'autres entreprises laitières ont augmenté leur fourniture en France pour accroître les exportations de produits transformés. Mais certains produits, dont la poudre de lait écrémé et le lait écrémé stérilisé, sont nettement moins rémunérateurs que les fromages, le beurre et les yaourts. Actuellement, 40 % de la collecte sont transformés en fromages, 19 % en lait de consommation, 14 % en produits ultrafrais dont les yaourts et les fromages blancs, 12 % en beurre et crème et 9 % en différents ingrédients.

En début d'année, Lactalis annonçait aux éleveurs pour 2024 un prix de base de 405 euros les 1 000 litres. Compte tenu de la qualité du lait et des coûts de production, le prix moyen payé par la firme atteindrait 425 euros cette année. Cela reste loin derrière le prix payé par les petites fruitières à comté du Jura et du Doubs. Avec un cahier des charges axé sur la qualité du lait issu de deux races bovines nourries à l'herbe et au foin, mais aussi la maîtrise des volumes annuels de production fromagère, ces petites coopératives versent cette année 684 euros à leurs producteurs pour la tonne de lait. 90 % des meules de fromage sont consommées en France et les 10 % exportées sont surtout achetées en Belgique et en Allemagne.

« Une stratégie commerciale de mise en concurrence des éleveurs »

On comprend dès lors la colère de la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL) de la FNSEA : « Le géant mondial proposera aux consommateurs français encore davantage de produits à base de lait importé, après avoir détricoté la réglementation sur l'étiquetage d'origine. Lactalis n'a donc pas davantage de considération pour les producteurs qu'il collecte que pour les consommateurs en attente de produits français. Lactalis s'attaque littéralement à la pérennité de la filière laitière et à la souveraineté alimentaire française. »

La Confédération paysanne a quant à elle dénoncé les conséquences de la décision du géant de l'agroalimentaire : « Cette diminution de la collecte sert pour Lactalis à éliminer des producteurs et à faire pression sur celles et ceux qui restent. La peur d'une cessation de collecte empêche les revendications légitimes pour améliorer le revenu des éleveur·euses. Sans surprise, Lactalis ne fait que poursuivre sa stratégie commerciale de mise en concurrence des éleveur·euses laitier·es du monde entier. »

Après avoir reçu les deux principaux responsables de la FNPL au ministère de l'Agriculture, la nouvelle ministre Annie Genevard a fait cette prudente déclaration : « Il est nécessaire que tous, à l'amont et à l'aval, unissent leurs efforts et leur volonté pour défendre notre capital productif alimentaire, dans la filière laitière comme dans les autres. Ce sera ma priorité. J'attends de nos leaders industriels le même engagement et la même ambition pour la production alimentaire française. » Ancienne maire de Morteau et ancienne députée LR du Doubs, la ministre ne semble pas savoir comment la filière du comté fonctionne de longue date « pour défendre notre capital productif alimentaire » sur sa terre d'élection.

Le Figaro, no. 24915
Le Figaro, mardi 1 octobre 2024 1181 mots, p. 6

International

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30 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Le Liban se résigne à une guerre dans la durée

Les États-Unis ont annoncé lundi des opérations terrestres « limitées » d'Israël contre le Hezbollah au Liban.

Malbrunot, Georges

Le 5e étage de l'immeuble est éventré, mais pratiquement pas celui du dessous où vivait un ancien député. Lundi vers 1 h 45 du matin, à Beyrouth, l'armée israélienne a éliminé dans une frappe chirurgicale trois responsables d'un groupe palestinien qu'elle considère comme terroriste, le Front populaire pour la libération de la Palestine.

Quelques heures après, sur un pont juste en face de l'immeuble aux murs décrépis, Hassan exprime sa colère. «Les Israéliens avaient dit qu'ils ne cibleraient pas la ville, mais ils frappent partout», s'écrie- t-il, alors que des dizaines de déplacés de la banlieue sud, après les bombardements massifs de vendredi, sont encore couchés sur leurs paillasses, au-dessous de ce pont qui relie le centre-ville à l'aéroport. Impuissants et inquiets, les Libanais n'ont pu que constater le franchissement d'une nouvelle ligne rouge par Israël : c'est la première fois qu'une attaque frappe la ville même de Beyrouth. Épargnés, les voisins sont eux aussi gorgés de rancoeur. «Mes enfants ont été terrorisés cette nuit quand ils ont entendu l'explosion» , raconte Hussein, sur le trottoir, alors que la police tente de canaliser la circulation près d'un noeud routier qui conduit au fief du Hezbollah, dans la banlieue sud.

Trois jours après le tremblement de terre qu'a constitué l'assassinat de Hassan Nasrallah par Israël, Beyrouth a repris vie ce lundi, mais, entre les sirènes des ambulances et le bourdonnement des drones israéliens au-dessus de leurs têtes, les Libanais réalisent qu'une guerre probablement assez longue les attend. Des craintes ravivées par les déclarations du ministre israélien de la Défense, Yoav Gallant, pour qui «l'élimination de Nasrallah n'est pas la dernière étape».

Alors que de premières évacuations d'étrangers ont commencé, les agences de voyages sont prises d'assaut. Lundi matin, il n'y avait plus aucune place avant le 15 octobre sur un vol au départ de Beyrouth, selon l'employée d'une agence de la compagnie nationale Middle East Airlines, qui opère encore. «Je préfère quitter, la situation va se détériorer», lâche un habitant du centre-ville.

Dans ce climat pesant, le Hezbollah, aux abonnés absents depuis vendredi, a dépêché son numéro deux pour parler à ses hommes, à sa base sociale chiite, et au-delà à tous les Libanais qui s'impatientaient devant son silence. «Il faut que quelqu'un parle au sein du Hezbollah, nous déclarait quelques minutes avant un ministre, qui voulait rester anonyme. Nous n'avons plus de contact avec le parti, sauf Nabih Berri(le président chiite du Parlement, NDLR) . Tous leurs députés sont sous terre, il n'y a que leurs deux ministres qui sont à leurs bureaux et accessibles», ajoutait-il.

D'un lieu inconnu, Cheikh Naïm Qassem a assuré que les «combattants du Hezbollah sont prêts si Israël décide d'entrer sur le sol libanais pour un engagement terrestre».Un tel scénario pourrait permettre à la milice chiite, qui a reçu des coups sévères depuis deux semaines, de regagner sa légitimité de résistant à l'occupant, qu'elle a perdue depuis le retrait de Tsahal en 2000. De brèves incursions de forces spéciales israéliennes au Sud-Liban ont déjà eu lieu lundi, selon Washington. Tsahal a déclaré trois localités frontalières « zones militaires fermées » et a frappé de nouvelles cibles dans Beyrouth au milieu de la nuit.

Tout en affirmant que les cadres du Hezbollah assassinés ont «des adjoints prêts à prendre la relève», Naïm Qassem a indiqué que 4 personnes, et non 20 comme l'avait annoncé Israël, étaient mortes autour de Hassan Nasrallah, «alors qu'elles étaient en train de bouger dans le bunker, après avoir été averties d'une activité aérienne suspecte au-dessus d'eux», confie au Figaroune source proche de la milice chiite, qui avait vu Nasrallah il y a deux mois. Naïm Qassem a en revanche livré peu d'informations sur le futur chef de la milice chiite, qui sera désigné «à la première occasion», s'est-il contenté de dire. «Cela pose des problèmes logistiques», reconnaît la source proche du mouvement qui assure que le successeur de Nasrallah sera choisi par sa choura, une assemblée réunissant des politiques et d'autres responsables. Il n'a rien dit en revanche sur une date de funérailles, un véritable casse-tête pour la formation chiite en termes d'organisation et de sécurisation.

« Il reste peu de temps »

Le Hezbollah, en concertation avec une équipe des gardiens de la révolution iranienne, s'attacherait à établir un nouveau réseau de communications au sein de la milice, à reconstruire son système de commande et contrôle et à nommer le successeur de Nasrallah, selon des informations du New York Times recueillies à Téhéran. Ce travail en urgence, destiné à combler les failles ayant conduit aux coups portés par Israël, doit se faire avant d'envisager une riposte. «Il faut remettre un peu d'ordre», explique laconiquement notre source.

Mais dans l'immédiat, alors qu'Israël vient de tuer Fatah Charif Abou al-Amine, le chef du Hamas au Liban, Naïm Qassem a répété que ses hommes poursuivraient leur lutte contre l'État hébreu en soutien au Hamas à Gaza. «C'est pourtant l'erreur qui a coûté la vie à Nasrallah», constate le ministre précité. Un avis partagé par de nombreux Libanais, qui souhaitent au contraire que la milice chiite arrête de frapper Israël en solidarité avec Gaza, et qu'ainsi l'État hébreu cesse ses bombardements, qui ont tué de nombreux civils libanais.

C'est dans ce climat dépourvu de perspective diplomatique que Jean-Noël Barrot, le ministre français des Affaires étrangères, est arrivé à Beyrouth. «Il n'y a que la France qui nous parle, les pays arabes sont absents», constatait avec amertume le ministre précité. À son arrivée, Jean-Noël Barrot a remis douze tonnes de matériel médical aux autorités, rappelant qu'une des priorités de la France était «la protection des civils», alors qu'une Française de 87 ans est décédée la semaine dernière, après une «forte explosion» dans un village du sud du Liban. La France a d'ailleurs annoncé lundi soir le déploiement d'un navire militaire par « précaution » en cas d'évacuation.

Emmanuel Macron affirme que «beaucoup trop de civils libanais sont morts». La France sait qu'on lui reproche fréquemment d'observer un deux poids, deux mesures entre les victimes du conflit.

L'autre priorité de Paris est d'oeuvrer à un cessez-le-feu, qui paraît, cependant, inatteignable, à court terme. À l'image du premier ministre Najib Mikati, les diplomates français étaient mécontents que Benyamin Netanyahou n'ait pas tenu sa parole d'accepter l'offre américano-française d'arrêt temporaire des hostilités, la semaine dernière, en marge de l'Assemblée générale de l'ONU. «Elle est toujours sur la table. Il reste un espoir, mais il reste peu de temps», a affirmé Jean-Noël Barrot, qui a appelé les deux parties à le «saisir dès maintenant». Le ministre n'a pas l'intention de se rendre en Israël pour tenter, comme ses prédécesseurs dans le passé, une improbable médiation.

Peu loquace lors de sa conférence de presse, il s'est contenté d'appeler l'État hébreu à «s'abstenir de toute incursion terrestre» et le Hezbollah à «cesser le feu». Un appel que ni Benyamin Netanyahou, ni Naïm Qassem ne veulent entendre. Au grand dam de la population, déjà éprouvée par les bombardements israéliens. G. M.

Libération
mardi 1 octobre 2024 805 mots, p. 2,3,4,5

Événement

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30 septembre 2024 - Libération (site web)

A l'Assemblée, des ennemis, des faux amis et des amis

Événement

Le Premier ministre a rendez-vous avec les députés pour son grand oral ce mardi. Tour d'horizon des positions des différents groupes parlementaires à son égard.

Mathilde Panot LA fRANCE INSOUMISE Les serial censeurs insoumis ont déjà promis à Michel Barnier le même sort qu'ils avaient réservé à ses prédécesseurs : le dépôt immédiat d'une motion de censure. La patronne du groupe (72 députés), Mathilde Panot, a donné le ton dès la nomination du Savoyard, jugeant que «la volonté populaire a été bafouée». L'élue du Valde-Marne a dénoncé une «orientation macrono-lepéniste avec une extrême-droitisation de la macronie».

A la tête du groupe socialiste (66 élus), Boris Vallaud dénonce aussi l'absence de «légitimité politique» de Michel Barnier. L'élu des Landes a étrillé dans Mediapart «l'officialisation des noces entre la droite macronienne et la droite la plus conservatrice». Opposés à la procédure de destitution lancée par LFI, les socialistes présenteront une motion commune à tout le Nouveau Front populaire, après la déclaration de politique générale.

Boris Vallaud Socialistes Ceux qui soutiennent… sous conditions Éric Ciotti UDR Alliée au RN, la petite boutique d'Eric Ciotti (16 députés) ne peut rien faire seule. Le chef du groupe UDR se met donc dans la roue de Le Pen, faisant de l'augmentation des impôts sa principale ligne rouge. «Je voterai une motion s'il y a des impôts qui frappent à la fois les Français et les entreprises», a-t-il menacé la semaine dernière sur RTL. Le Niçois s'interdit toutefois de voter une motion LFI.

Gabriel Attal Ensemble pour la république Officiellement, Attal et son groupe Ensemble pour la République (96 députés) sont la base du «socle commun» sur lequel Barnier compte s'appuyer au Parlement. L'ex-Premier ministre multiplie pourtant les coups de pression. Avant une clarification sur d'éventuelles hausses d'impôts, Attal avait réclamé des garanties sur le respect des droits des personnes LGBT, après la nomination de ministres opposés au mariage pour tous.

Marc Fesneau Groupe les Démocrates Même exigence, voire vigilance, du côté du Modem. Le groupe de Marc Fesneau (36 députés) veille au grain, notamment sur l'une de ses marottes : l'instauration de la proportionnelle. Les troupes de François Bayrou n'accepteront pas «le renoncement annoncé» sur cette réforme institutionnelle, a mis en garde Fesneau, ce week-end. L'ex-ministre a aussi prévenu : «Nous n'accepterons plus d'être les vassaux de qui que ce soit.» Cyrielle Chatelain Ecologiste et social Les écologistes dénoncent également le manque de légitimité démocratique du nouveau gouvernement. «Le socle parlementaire de Michel Barnier est extrêmement faible», a pointé à l'Assemblée la présidente du groupe (38 députés), Cyrielle Chatelain, lors des journées parlementaires écolo. L'élue de l'Isère a torpillé un gouvernement qui «perpétuera une politique de mépris et de casse social grâce à la bienveillance du RN».

André Chassaigne Gauche démocrate et républicaine Sans surprise, le groupe communiste (17 députés) s'associe à la motion de censure du NFP. Leur président, André Chassaigne, a été l'un des premiers à réclamer l'ouverture d'une session extraordinaire pour censurer le gouvernement, après avoir noté les «fortes convictions conservatrices» de Barnier. Et rappelé les «lignes rouges» de son groupe : revenir sur la réforme des retraites, augmenter le smic et développer les services publics.

Ceux qui attendent Marine Le Pen Rassemblement national Marine Le Pen répète que le Premier ministre est «sous surveillance». Comprendre : la sienne. Si elle lui laisse pour l'heure sa chance, la patronne du groupe RN (126 députés) ne s'interdit pas de censurer Barnier si «le peuple français est bafoué dans ses intérêts supérieurs», a-t-elle dit au Parisien. Une notion floue, qui lui permet de temporiser, alors que s'est ouvert lundi le procès des assistants parlementaires.

… et les inclassables Stéphane Lenormand gROUPE Liot Petit groupe de 22 députés, Liot se place à la fois dans «l'opposition» et dans la «construction». Transpartisane, peuplé de socialistes dissidents, de centristes de l'UDI et d'élus ultramarins, la boutique de Stéphane Lenormand attend la déclaration de Barnier pour juger sur pièces. Un discours devant acter une «rupture», en «respectant» les résultats des législatives, a indiqué le groupe dans un communiqué.

Laurent Marcangeli Horizons Attachés eux aussi à leur liberté, les 33 députés Horizons posent moins d'exigences que leurs alliés macronistes. S'il s'est dit «plutôt proche de ce que peut faire Michel Barnier», le chef du groupe, Laurent Marcangeli, plaide pour davantage de «fermeté» sur l'immigration, sans toucher à l'AME, et goûte peu à d'éventuelles hausses d'impôts. Les ouailles d'Edouard Philippe s'opposent également à la proportionnelle.

Laurent Wauquiez Droite républicaine Opposées dans un premier temps à l'idée d'une «coalition» avec les macronistes, les troupes de Laurent Wauquiez ont changé de braquet après la nomination à Matignon de l'un des leurs. «Michel Barnier aura le soutien très clair de tous nos parlementaires», assurait le député de la Haute-Loire mi-septembre, à Annecy. Le groupe (47 députés) fait toutefois des hausses d'impôts un casus belli.

Le Monde
France, mardi 1 octobre 2024 2887 mots, p. 12,13
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28 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Violences sexuelles

Abbé Pierre : ce que disent les archives de l’Eglise

« Le Monde » a pu consulter les archives d’Issy-les-Moulineaux et celles du diocèse de Grenoble, ouvertes jeudi 26 septembre. Des lettres y dévoilent la prise de conscience progressive, par la hiérarchie ecclésiale, de la gravité des faits reprochés au prêtre et éclairent sa trajectoire

Gaétan Supertino

Que l’Eglise ait protégé des prêtres prédateurs, y compris à une période contemporaine, n’est plus à prouver. De l’affaire Preynat (prêtre lyonnais condamné pour agression sexuelle sur mineurs en 2020) à celle des frères Philippe (deux religieux dominicains accusés de multiples violences sexuelles) en passant par les révélations de la commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise, en 2021, les illustrations de l’omerta entretenue par l’Eglise catholique à propos des crimes sexuels commis par ses clercs ne manquent pas. Mais comment cette omerta s’est-elle concrètement déployée ? Avec quels acteurs ? Quelles méthodes ? Les archives de l’épiscopat français concernant Henri Grouès, dit l’abbé Pierre, ordonné prêtre en 1938, lèvent un pan du voile entourant ces questions.

Après la publication par Emmaüs, le 6 septembre, d’un second rapport l’accusant de violences sexuelles (24 femmes, au total, témoignent de viols ou agressions, dont trois mineures à l’époque des faits), la Conférence des évêques de France (CEF) a ouvert, le 13 septembre, ses archives nationales, situées à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine). Elle y a mis à disposition des journalistes et des chercheurs un dossier, constitué par ses équipes d’archivistes, de documents – des courriers, pour la plupart – concernant le prêtre, mort en 2007. Deux semaines plus tard, jeudi 26 septembre, cela a été au tour du diocèse de Grenoble, où Henri Grouès avait été incardiné prêtre, d’ouvrir les siennes : les archives du diocèse, mais aussi celles rattachées à l’évêque – la distinction a son importance, puisque les documents relatifs aux affaires sexuelles des clercs relèvent de la seconde catégorie.

Ces différents documents, consultés par Le Monde, illustrent la prise de conscience progressive par la hiérarchie ecclésiale de la nécessité d’encadrer ce prêtre pas tout à fait comme les autres. Dès 1942, alors qu’Henri Grouès officiait comme auxiliaire (chargé, entre autres, de l’éducation religieuse) à l’orphelinat de La Côte-Saint-André, en Isère, un archiprêtre, alors chargé de le superviser, se plaint auprès de l’évêque de Grenoble, Alexandre Caillot, de son caractère « insaisissable et se dérobant à tout contrôle ». « Son zèle, sa piété et sa vertu sont indiscutables mais gâtés par un manque de bon sens, par l’imprudence et une grande vanité, car il se croit toujours appelé à des choses extraordinaires et grandioses.(…) Il est nécessaire qu’il parte au plus tôt », écrit le prêtre, qui menace de démissionner si Henri Grouès reste en poste, dans une lettre conservée à Grenoble.

« Je lui ai demandé plusieurs fois d’être très très prudent », écrit encore le prêtre sans vraiment préciser, déplorant notamment que le futur fondateur d’Emmaüs se rende trop souvent à l’orphelinat hors des horaires de classe. « Il n’y a plus classe et il y passe le même temps, qu’y fait-il ? »,interroge-t-il, avant d’allonger la liste de ses griefs : « Pour la paroisse, je lui ai confié le patronage des petits garçons et les enfants de chœur. Pour l’un et l’autre groupe, il lui a fallu des jeunes filles pour l’aider, qu’il engage évidemment sans m’avertir.(…) C’est un manque total de bon sens et de simplicité qui peut mener à toutes les aventures. »

« sérieuses raisons d’être prudent »

« La conclusion raisonnable doit être non pas votre retrait à vous, mais son retrait à lui. Car cette première affaire arrangée, une autre peut survenir, puis une autre encore », lui répond l’évêque, dans un courrier également conservé dans les archives iséroises, rappelant, sans davantage de précisions, qu’il avait déjà émis un « avertissement » au sujet d’Henri Grouès, au moment de son embauche.

Difficile, évidemment, de tirer des conclusions précises de ces échanges. Henri Grouès quitte finalement l’orphelinat à l’été 1942, avant de devenir vicaire à la cathédrale Notre-Dame de Grenoble, puis de s’engager dans la résistance au nazisme, période de clandestinité durant laquelle il adopte le surnom d’abbé Pierre. Elu trois fois député entre 1945 et 1951, Henri Grouès devient ensuite soudainement une icône nationale, voire mondiale, à partir de son appel du 1er février 1954, lors duquel il alerte, sur les ondes de Radio Luxembourg, sur les drames du mal-logement.

De nouvelles tensions apparaissent alors avec le monde catholique . « Pour l’instant personne n’ose vous contredire dans l’euphorie de votre réussite mais cette vérité, c’est mon devoir de la préciser », lui écrit, sèchement, Jean Rodhain, secrétaire général du Secours catholique, le 26 février 1954 – dans une lettre conservée à Issy-les-Moulineaux, comme la majorité des documents cités dans cet article –reprochant à « l’abbé » de répéter de façon mensongère aux médias et à différents prélats que son mouvement et le Secours catholique s’apprêtent à partager leurs fonds.

A cette date, l’épiscopat semble néanmoins regarder d’un bon œil l’action du prêtre quadragénaire, qui diffuse le message que l’Eglise se soucie encore des pauvres – la même année, le pape Pie XII condamnait le mouvement des prêtres ouvriers, suscitant un flot de critiques. « Notre rôle d’évêque est de vous laisser toute liberté pour votre action, qui atteint des milieux souvent éloignés de l’Eglise. Un patronage, qui cléricaliserait ou paraîtrait le faire, paralyserait sans doute auprès de beaucoup de gens votre action »,lui écrit par exemple, le 29 mai 1954, l’archevêque de Cambrai (Nord).

Mais deux ans plus tard, quelque chose a déjà changé. En mars 1956, un chanoine strasbourgeois écrit à Jean-Marie Villot, alors secrétaire général de l’Assemblée des cardinaux et archevêques de France (ACA, ancêtre de la CEF), pour s’émouvoir de la présence de deux représentants de l’abbé Pierre, venus créer une nouvelle structure caritative en Alsace. Le clerc local s’inquiète d’une potentielle concurrence avec les œuvres catholiques déjà sur place. Jean-Marie Villot lui répond le 16 mars pour lui faire part de son soutien. Et précise au passage, au sujet de la personnalité de l’abbé Pierre : « A titre confidentiel et en vous priant de ne faire usage ni de mon nom ni de ma lettre, je me permets d’ajouter qu’il y a de sérieuses raisons d’être prudent. »

« Situation si pénible »

Trois jours plus tard, le même Jean-Marie Villot écrit à l’influent cardinal français Georges Grente pour s’inquiéter du fait que l’abbé Pierre soit l’invité, « pour le Carême »,d’une émission de télévision pilotée par un certain « révérend père Pi chard »: « Les entreprises de l’abbé Pierre échappent totalement au contrôle de la hiérarchie et jouissent d’un crédit excessif dans l’opinion. Informé que la conduite de l’abbé n’était pas plus sûre que son jugement, je suis intervenu il y a plusieurs mois auprès de Mgr l’évêque de Versailles [les premières communautés d’Emmaüs dépendaient de son diocèse] . Je sais qu’il l’a vu et lui a fait une sérieuse monition[avertissement de l’autorité ecclésiastique] . »

Moins d’un an s’était alors écoulé depuis le voyage caritatif de l’abbé Pierre aux Etats-Unis, écourté après une plainte émise auprès du clergé local par deux jeunes femmes reprochant à Henri Grouès d’avoir « voulu faire l’amour avec elles ». Cette affaire avait alors « affolé » les organisateurs du voyage et différents prélats locaux, à commencer par les cardinaux de Chicago et de New York, comme l’affirment des carnets de notes du philosophe Jacques Maritain – à l’initiative de ce voyage –, cités par Le Mondele 3 août.

Au vu du nombre de dossiers conservés par la CEF, la préoccupation des évêques français s’intensifie à partir de 1957, année lors de laquelle l’abbé Pierre est interné dans une clinique psychiatrique des environs de Genève, officiellement pour surmenage, d’un commun accord entre l’ACA et Emmaüs. Plusieurs courriers signés de Mgr Jean-Marie Villotà destination d’autres prélats français alertent, par la suite, sur la nécessité de ne pas faire l’éloge de l’abbé Pierre, et de ne pas le laisser seul.

Le 10 janvier 1958, le secrétaire général de l’ACA écrit par exemple au cardinal Pierre Gerlier, archevêque de Lyon, à propos d’une conférence prévue au sein de l’université catholique de la ville, à laquelle l’abbé Pierre est censé se rendre : « Votre Eminence n’ignore sans doute pas que les misères morales du pauvre abbé se sont multipliées ces derniers temps et qu’il a fallu l’éloigner de Paris. Le prétexte de santé qui a été invoqué ne sert qu’à couvrir son maintien dans une clinique des environs de Genève. Le Père Monier, jésuite, s’occupe de lui et l’accompagne, semble-t-il, dans le voyage qu’il doit faire à Lyon(…) . Si je me permets d’écrire à Votre Eminence, alors qu’elle est peut-être informée, par ailleurs, de cette situation si pénible, c’est pour que l’on évite, autant qu’il sera possible, de faire des compliments publics à l’abbé. »

De quoi s’agit-il exactement ? De quelle « situation si pénible » est-il question ? S’agissait-il de simples cas de rupture du vœu de chasteté (autrement dit, de relations sexuelles consenties) ou de crimes sexuels ? Les documents consultés par Le Mondene le précisent pas. Dans l’Eglise comme dans la société conservatrice des années 1950, les deux auraient fait scandale. Plusieurs écrits mentionnent néanmoins la « gravité »des actes reprochés. « Il ne faut pas se dissimuler, en effet, que tout cela pourra, un jour ou l’autre, être connu et que l’opinion serait bien surprise alors de voir que la hiérarchie catholique a maintenu sa confiance à l’abbé Pierre.(…) Toute la psychologie de l’abbé, attachante par l’humilité avec laquelle il parle de ses faiblesses, n’en est pas moins fort inquiétante et trouble par la facilité avec laquelle il les accepte et en minimise la gravité »,écrit Jean-Marie Villot dans la même lettre.

« Dans un hôpital de brousse »

A l’été 1958, le chef de l’épiscopat français écrit en des termes similaires au nouvel évêque de Grenoble, André-Jacques Fougerat, officiellement le supérieur hiérarchique d’Henri Grouès : « Je sais de quelle gravité sont les faits qui pourraient revenir à la surface. »Le prélat isérois se voit alors pressé de trouver une solution à « ce cas qu’il serait préférable de laisser dans l’ombre ».

Mais que faire de ce prêtre encombrant ? La question se pose avec d’autant plus d’acuité qu’à sa sortie de clinique, l’abbé Pierre se voit écarté de la direction d’Emmaüs, sur recommandation conjointe de responsables du mouvement caritatif, de l’ACA et du médecin chargé de son dossier. On sait aussi par les échanges entre l’ACA et le médecin genevois que plusieurs couvents refusent de l’accueillir à sa sortie de clinique. « J’ai l’impression que les problèmes que posait ce cas (…) n’étaient pas étrangers à ces refus », écrit le praticien.

« Il semble difficile de lui confier une paroisse, il n’a pas d’aptitude pour le professorat et le rôle de prédicateur ambulant serait préjudiciable à son équilibre psychique », écrit par la suite Mgr Villot à l’évêque de Grenoble. Avant de se hasarder à une proposition : « Peut-être faudrait-il l’orienter vers un ministère de dévouement silencieux au sein d’un pays sous-alimenté, dans un hôpital de brousse, dans un village de lépreux ? Ce serait peut-être correspondre aux dons naturels et surnaturels que le seigneur lui a faits, en évitant la publicité scandaleuse qui entoure ce genre de vocation. » Quelque mois plus tôt, le prélat suppliait déjà le cardinal Pierre Gerlier de ne « surtout pas lui parler d’une reprise d’activité dans la région parisienne, mais au contraire appuyer dans le sens d’une retraite ou d’un grand effacement ».

L’abbé Pierre ne sera finalement jamais envoyé dans un « pays sous-alimenté ».André-Jacques Fougerat, l’évêque de Grenoble, déplore à plusieurs reprises dans ses lettres le « manque de clarté » de l’affaire Grouès, rendant selon lui difficile une prise de décision. « L’importance de cette affaire ne m’échappe pas », écrit-il néanmoins à Mgr Villot en décembre 1958, s’excusant de son écriture manuscrite car il n’a « pas sous les mains de personne compétente et sûre pour taper »à la machine un courrier aussi sensible.

L’abbé Pierre se verra tout de même privé de son droit de confesser – sanction qui perdurera malgré diverses relances de l’intéressé, la dernière connue datant de 1966. L’Eglise lui désigne aussi un « socius », une sorte de chaperon censé l’accompagner dans tous ses déplacements. Mais on ne sait rien de son action, ni quand sa mission a pris fin. En 1964, Julien Gouet, successeur de Mgr Villot, écrit encore à l’évêque de Rouen, sur les terres desquelles l’abbé Pierre vient d’acquérir une maison, pour l’avertir qu’il ne doit « jamais être seul ».

Qu’en est-il de Rome ?

Et ensuite ? Pour une raison inconnue, les archives ouvertes par la CEF s’arrêtent à 1971. Celles du diocèse de Grenoble courent jusqu’à la mort de l’abbé Pierre, en 2007. Elles contiennent notamment un courriel l’une des victimes ayant récemment témoigné auprès du cabinet Egae (mandaté par Emmaüs), envoyé en 2007 à la direction des frères mineurs capucins, ordre dans lequel Henri Grouès a fait une partie de sa formation dans les années 1930. La victime y évoque une « molestation sexuelle » datant de février 1981, alors qu’elle avait 26 ans, lors d’une séance de dédicaces de l’abbé à Namur (Belgique).

« J’ai tendu la main pour prendre le livre. Il a alors plaqué sa main libre sur un de mes seins, plaqué ses lèvres contre les miennes. Il a ensuite mis sa langue dans ma bouche et sur l’intérieur de mes lèvres(…) , gardant sa main sur mon sein », écrit-elle dans son courriel aux capucins, demandant à rencontrer l’abbé Pierre. Se disant « tétanisée », elle raconte n’en avoir parlé à personne jusqu’à ce que, encouragée par les témoignages de victimes lors de l’affaire Dutroux, elle décide d’alerter l’Eglise et de demander une confrontation avec son agresseur. « Je pense que si l’abbé s’en est pris à moi – et qu’il n’a pas reconnu les faits – je ne suis pas la seule qu’il ait molestée au cours du temps », conclut-elle.

L’ordre des capucins transmettra le courriel à Louis Dufaux, alors évêque de Grenoble, qui balayera le sujet d’un revers de main (tout en demandant à rester informé) : « Pour le moment, je ne compte pas donner suite de quelque façon que ce soit.(…) Si elle veut insister sur son problème, elle m’écrira directement et je verrai ce qu’il faut lui répondre à ce moment-là. De toute façon, l’abbé Pierre actuellement, vu son grand âge, est moins disponible. »

Hormis ces échanges, les archives iséroises sont lacunaires. La correspondance personnelle de Mgr Fougerat (évêque de 1957 à 1969) conservée à Grenoble ne contient aucune mention de l’abbé Pierre (ses réponses à Mgr Villot étant, elles, conservées à Issy-les-Moulineaux, dans les archives de la CEF), alors qu’elle contient pourtant des références – certes sibyllines – à d’autres dossiers sensibles, dont une mystérieuse « grosse affaire morale »concernant un autre prêtre.

« Nous n’avons absolument rien enlevé, nous avons ouvert tout ce que nous avions », assure l’archiviste du diocèse, Frédérique Corporon, en poste depuis une dizaine d’années. Des documents ont-ils été détruits ? Sont-ils conservés ailleurs ? Et que sont devenues les archives nationales de l’épiscopat post-1971 ? « Les évêques les premiers se posent ces questions, ils espèrent que le travail des journalistes et des historiens permettra d’y apporter des réponses », assure un proche de la hiérarchie épiscopale, qui préfère rester anonyme.

Et qu’en est-il de Rome ? « Je forme respectueusement le vœu que le Vatican se livre à une étude de ses archives et dise ce que le Saint-Siège a su et quand il l’a su », écrivait, le 16 septembre, Eric de Moulins-Beaufort, président de la CEF, dans une tribune au Monde. Le pape François avait reconnu, trois jours plus tôt, que les agressions sexuelles commises par l’abbé Pierre étaient connues du Vatican depuis plusieurs années,mais pas avant sa mort en 2007.

Or, unelettre envoyée le 27 janvier 1959 par le nonce apostolique à Paris (l’équivalent d’un ambassadeur), Mgr Paolo Marella, à Jean-Marie Villot pourrait suggérer le contraire. Dans son courrier, le prélat italien fait part de son inquiétude à l’approche d’un voyage que l’abbé Pierre doit effectuer au Canada. « Le Saint-Siège ordonne à M. l’abbé Pierre de suspendre immédiatement ce voyage en raison des difficultés qui ont été signalées par les évêques du pays », dans lequel Henri Grouès s’était rendu juste après son voyage écourté aux Etats-Unis.

L’abbé Pierre se rendra finalement au Canada, après une entrevue avec le nonce. Que se sont-ils dit ? Que savait le représentant du Vatican ? Contactée, la direction de la communication du Saint-Siège assure avoir démarré des investigations.

Le Figaro, no. 24915
Le Figaro, mardi 1 octobre 2024 945 mots, p. 2

Politique

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30 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Michel Barnier dévoile son plan au Parlement pour tenter de remettre la France sur les rails

L'urgence budgétaire et la question migratoire seront au coeur de la déclaration de politique générale du premier ministre.

Galiero, Emmanuel

Il y aura des annonces fortes » , prévient-on à Matignon. Les grands axes des orientations que Michel Barnier doit présenter au Parlement mardi à 15 heures feront écho aux nombreux messages qu'il martèle depuis son arrivée Rue de Varenne, en posant systématiquement la gravité de la situation budgétaire du pays au centre de ses alertes. Face à un déficit qui risque de dépasser les 6 % et une charge de la dette alourdie de 50 milliards en cinq ans, pour atteindre 80 milliards à la fin du quinquennat, le chef du gouvernement veut dévoiler son plan pour remettre la France sur les rails.

Ce discours, censé projeter son action économique et régalienne, il l'aura peaufiné de sa main jusqu'au bout. Un proche assure : « Michel ne prononce jamais un mot qui ne vient pas de lui. Il est très attentif à cela. Et il ne se contentera jamais d'une formule s'il n'est pas certain de pouvoir agir derrière, ce qui implique un gros travail d'expertise en coulisses. » Lundi, ses conseillers rue de Varenne ont précisé que sa déclaration était bâtie sur la dette « écologique et financière » , dont le premier ministre a parlé régulièrement depuis sa nomination. « Il va aussi préciser sa méthode en soulignant ses chantiers prioritaires. Ce sera plus une déclaration de perspectives qu'un catalogue » , ajoute-t-on à Matignon, où l'on s'attend à une intervention forcément synthétique d'une heure, voire moins, et peut-être introduite par une citation en phase avec la situation du pays.

Lundi matin, Michel Barnier s'est entretenu avec Emmanuel Macron à l'Élysée durant plus d'une heure. Les deux hommes ont mis en commun leurs dernières informations sur la situation internationale mais échangé également sur la déclaration de mardi. Celle-ci sera lue parallèlement au Sénat par le ministre de la Justice, Didier Migaud, et le chef du gouvernement retournera mercredi devant les sénateurs. Dimanche, il était encore au travail, entouré notamment de Jérôme Fournel, son directeur de cabinet, Michel Cadot, son conseiller en charge du régalien et des territoires et ses principaux conseillers, tels Simon Dufeigneux et Antoine Lévêque.

Ne disposant pas de majorité absolue sur laquelle appuyer sa politique, l'hôte de Matignon est obligé d'avancer sur une ligne de crête. Il a promis la rupture, choisi et soutenu son ministre de l'Intérieur, Bruno Retailleau, qui a suscité de nombreuses réactions en assurant que «l'État de droit n'est pas intangible ni sacré». Mais il ne veut pas brutaliser le Parlement, où il compte sur la responsabilité de ses partenaires du « socle commun » pour avancer. À droite, on estime que des textes de fermeté « très ciblés » peuvent passer. « On ne va pas réécrire le code pénal mais des ajustements utiles sont possibles. Il y a des marges sur la durée de rétention des détenus dangereux sous OQTF» ,relève-t-on. Côté Matignon, on indique que le premier ministre « clarifiera » la ligne sur l'immigration, l'intégration et l' « état du droit » , plus que sur « l'État de droit » dont les principes ne seront pas remis en cause.

De même, Michel Barnier insistera sur la gravité de la situation économique, misant sur un partage du diagnostic pour inciter suffisamment de parlementaires à le soutenir. « C'est un vrai politique: il porte une analyse et souligne les conditions tout en ayant l'habitude de se confronter aux sujets les plus technos. Ensuite, il arbitre avec une réelle capacité à tenir ses engagements » , soutient son entourage, alors que la droite l'invite à être très prudent sur la question brûlante de la fiscalité.

Le premier ministre ne semble pas ignorer les obstacles mais on a vu qu'il comptait aussi sur l'opinion publique, en attente de sécurité et de pouvoir d'achat, pour réussir. Pouvait-il aller jusqu'à réclamer la confiance des parlementaires ? L'hypothèse a été envisagée. Elle était tentante pour celui qui était prêt à rendre son tablier en cas d'impasse. Mais à la veille de sa déclaration, l'option semblait inutilement risquée. « On ne veut pas créer de nouvelles sources de tensions » , murmurait-on au Sénat. Le premier ministre veut «tenir ». Il l'a dit samedi, lors de son passage au congrès annuel des pompiers à Mâcon (Saône-et-Loire).

L'orateur de Matignon doit s'exprimer devant une Assemblée nationale comptant deux anciens premiers ministres d'Emmanuel Macron, Élisabeth Borne et Gabriel Attal, mais aussi un ancien président socialiste, François Hollande. Sans compter les parlementaires animés par des ambitions présidentielles... En posant le débat à la hauteur des urgences du pays, Michel Barnier a pris soin de ne pas personnaliser ses jugements, moins pour dédouaner les ministres sortants de leurs éventuelles responsabilités dans la situation de la France que pour incarner un pouvoir plus rassembleur que diviseur. «Il ne veut pas se mettre au niveau des règlements de comptes » , glisse un soutien du premier ministre, visiblement agacé par les récentes sorties de Gérald Darmanin. « Si des médiocres, qui ont eu des responsabilités, veulent jouer les donneurs de leçons de manière mesquine, l'opinion publique les sanctionnera » , prévient le député LR d'Eure-et-Loir Olivier Marleix, qui s'est entretenu avec le premier ministre lundi.

Plusieurs fois déjà, Michel Barnier a dit sa volonté de compter sur l'intelligence « collective » en priant ses ministres d'avancer sans «esbroufe». Ces engagements ne seront pas contredits mardi devant la représentation nationale. Des urgences budgétaires et régaliennes, une méthode... Au fond, sur la même tonalité avec laquelle il s'exprime depuis le 5 septembre, Michel Barnier cherchera à partager, mardi, sa vision du redressement et invitera chaque parlementaire à se retrousser les manches pour sortir la France de l'ornière. Sans promettre de miracles. E.G.

La Croix, no. 43035
France, mardi 1 octobre 2024 741 mots, p. 9
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30 septembre 2024 - La Croix (site web)

L’état de droit, un fondement de la démocratie de plus en plus remis en cause

Nathalie Birchem

Le ministre de l’intérieur Bruno Retailleau a déclaré que, en matière d’immigration, l’état de droit n’était « pas intangible, ni sacré ».

Des propos hostiles qui s’inscrivent dans une tendance marquée à droite et à l’extrême droite ces dernières années.

Jusqu’où modifier le droit pour encadrer l’immigration ? Loin, très loin, semble affirmer le ministre de l’intérieur Bruno Retailleau, qui, dans Le Journal du dimanche,déclare que « l’État de droit, ça n’est pas intangible, ni sacré ». « C’est un ensemble de règles, une hiérarchie des normes, un contrôle juridictionnel, une séparation des pouvoirs, mais la source de l’État de droit, c’est la démocratie, c’est le peuple souverain », a-t-il complété.

Si la déclaration a été saluée par l’ex-président Nicolas Sarkozy, qui estime que le ministre a « raison de privilégier la fermeté sur l’humanité », et par le porte-parole du Rassemblement national (RN) Laurent Jacobelli, qui propose à Bruno Retailleau de rejoindre « la grande coalition que nous avons lancée avec Éric Ciotti »,elle a déclenché de vives protestations à gauche et dans le camp présidentiel.

La présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, s’est dite « très inquiète », rappelant que « l’état de droit, c’est ce qui protège notre démocratie, c’est ce qui protège tous les citoyens ». « Si le droit ne convient pas,ajoute la sénatrice PS Marie-Pierre de La Gontrie, on peut éventuellement le changer, mais c’est autre chose que de s’affranchir de l’état de droit, qui s’impose à tous, a fortiori au ministre de l’intérieur, qui ne semble pas avoir pris la mesure de sa fonction. » « Je vois dans ces déclarations une remise en cause des principes qui fondent notre démocratie et que, jusque-là, aucune force de gouvernement, hormis l’extrême droite, n’avait contestés »,complète le député Nouveau Front populaire Benjamin Lucas.

Volonté d’éteindre l’incendie à la veille du discours de politique générale de Michel Barnier ? Interrogé par La Croix, l’entourage du ministre nuance le propos : Bruno Retailleau « pense qu’à l’intérieur de l’état de droit, qui est intimement lié à la démocratie libérale, il faut avoir le courage de changer les règles quand elles ne protègent plus. Ce qu’il remet en cause, c’est l’état du droit », corrige-t-on.

Pourquoi l’état de droit est-il si important ? « L’idée de l’état de droit, c’est grosso modo que l’État est soumis au droit, explique le juriste Serge Slama, professeur de droit public à l’université Grenoble Alpes. L’état de droit est donc indissociable de la démocratie. Il comporte un certain nombre de caractéristiques comme la séparation des pouvoirs, la hiérarchie des normes et, en ce qui concerne notre système républicain, l’égalité devant la loi. »« Contrairement à ce que semble dire Bruno Retailleau, poursuit-il, il ne s’oppose pas à la souveraineté populaire : si le peuple veut changer le droit, il le peut, mais cela doit se faire selon les termes prescrits par la Constitution. »

Mais, selon un article récent, Jacques Chevallier, grand spécialiste du sujet, indique que si, « héritier d’une longue histoire, le système de l’état de droit était mis en France à l’abri de toute contestation, on a vu apparaître au cours des dernières années un discours critique », lié « à l’émergence de menaces auxquelles il ne paraît pas capable de faire face », comme l’insécurité, le terrorisme ou l’immigration.

D’abord porté par l’extrême droite, puis aussi par la droite depuis quelques années, ce discours hostile à l’état de droit l’est aussi par un certain nombre de juristes éminents. Il se manifeste par une critique virulente de ce que certains appellent le « fondamentalisme droits-de-l’hommiste », selon l’expression de l’ancien secrétaire général du Conseil constitutionnel Jean-Éric Schoettl, ainsi que de la hiérarchie des normes, qui subordonne le droit français aux traités internationaux et au droit européen.

Il se poursuit par une remise en cause du pouvoir des juges, comme cela a été le cas quand le Conseil constitutionnel a retoqué une grande partie de la loi immigration telle que réécrite par la droite. Il s’incarne désormais dans un projet, celui des Républicains. Lors des débats sur la loi immigration, LR proposait ainsi de déroger à la primauté des traités et du droit européens.

Libération
mardi 1 octobre 2024 1273 mots, p. 2,3,4,5

Événement

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30 septembre 2024 - Libération (site web)

Pour Barnier, le piège éjectable

Jean-Baptiste Daoulas ;Laure Équy

Événement

Le Premier ministre fait ce mardi son discours devant l'Assemblée nationale dans un contexte tendu. Déjà cerné par le NFP et le RN, il est en plus fragilisé par les divisions dans son camp, notamment depuis la sortie de Bruno Retailleau sur l'immigration.

A pplaudi par Marion Maréchal et Nicolas Sarkozy, conspué par la gauche et une partie de la macronie. Les provocations droitières de Bruno Retailleau mettent en péril la fragile coalition de Michel Barnier, dont la déclaration de politique générale est attendue ce mardi, à 15 heures à l'Assemblée nationale. Mise en cause de l'Etat de droit, «pas intangible ni sacré», dans le Journal du dimanche, dénonciation de l'immigration qui «n'est pas une chance» sur LCI, énumération des «risques» d'une société multiculturelle : le ministre de l'Intérieur feint d'ignorer qu'il appartient à un gouvernement hétéroclite en revendiquant Place Beauvau la ligne «à droite toute» qu'il claironnait dans l'opposition. «Honte au ministre de l'Intérieur incapable de reconnaître la richesse et l'apport de citoyens et citoyennes qui, à l'image de Suite page 4 Suite de la page 2 Missak Manouchian, ont donné leur vie pour que nous puissions vivre libres en République», s'est indigné sur X le secrétaire national du Parti communiste, Fabien Roussel. Deux collègues macronistes de Retailleau ont pris leurs distances publiquement lundi. «Dans une démocratie, l'Etat de droit est sacré, a tweeté la ministre déléguée à l'Energie, Olga Givernet. L'heure est à l'apaisement, surtout quand on est aux responsabilités.» Etiquetée à l'aile gauche de l'exmajorité, la ministre de la Transition écologique, Agnès Pannier-Runacher, a jugé l'Etat de droit «intangible». Dans le plus grand secret L'ex-Première ministre Elisabeth Borne et la présidente de l'Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, ont été les premières à sonner la charge lundi matin. Les piques sont acides, mais les parlementaires du bloc présidentiel n'en sont pas à mettre leur soutien au gouvernement dans la balance. Une menace qu'avaient brandie Gérald Darmanin et une partie de l'aile droite de Renaissance sur la fiscalité. «On dirait que la vraie ligne rouge reste les augmentations d'impôts pour les plus riches», ironise sur X l'ex-ministre de la Santé Aurélien Rousseau, désormais député apparenté PS. Emmanuel Macron, qui rencontrait Barnier lundi matin, reste muet. «Le président de la République ne commente pas les déclarations des ministres», botte-t-on en touche l'Elysée. Le Premier ministre n'a pas jugé bon de sermonner Bruno Retailleau alors qu'il avait promptement recadré Antoine Armand quand le ministre de l'Economie avait exclu le RN de «l'arc républicain» la semaine dernière. L'entourage du Premier ministre indique toutefois que si Retailleau a «exprimé un certain nombre de convictions personnelles sur l'immigration, ce sera au Premier ministre de donner sa ligne lors de sa déclaration de politique générale». «Le ministre de l'Intérieur a voulu parler de modifier l'Etat du droit sur des sujets régaliens, en lien avec le Parlement. On ne bougera pas sur l'Etat de droit et ses principes», se démarque-t-on à Matignon. Lors de son grand oral, ce mardi, le Premier ministre devrait donc préciser sa pensée, risquant soit de braquer les députés EPR et Modem, soit de lâcher Bruno Retailleau et la droite dure. L'ex-candidat à la primaire LR en 2021 prônait un «moratoire» sur les flux migratoires et un référendum visant à modifier la Constitution pour retrouver «une liberté de manoeuvre» en la matière. Peu après sa nomination à Matignon, il avait évoqué le «sentiment que les frontières sont des passoires» puis promis, dans une formule qui n'engage à rien, de traiter le sujet avec «fermeté» et «humanité». Pour le reste, il ne devrait guère entrer dans le détail à la tribune. Selon son entourage, l'orateur ne veut pas livrer «un catalogue» ni aborder «l'ensemble des champs de l'action publique», mais «donner des grands axes sur un certain nombre de chantiers prioritaires». Matignon assure que le Premier ministre s'est nourri de ses échanges avec les partenaires sociaux et les présidents de groupe rencontrés la semaine dernière. Ces derniers, pourtant, s'agacent de le voir tenir la plume en solo et dans le plus grand secret.

L'ex-négociateur du Brexit a beau appeler les composantes de son «socle commun» à accepter des «compromis» et ses ministres à privilégier «les effets de suivi» aux «effets d'annonce», chacun semble n'en faire qu'à sa tête. Maintenus hors du gouvernement, les présidents de groupe et autres poids lourds de la macronie entendent affirmer leur identité politique plutôt que de les gommer dans une coalition à durée de vie limitée. Ceux qui regoûtent à la liberté de parole et ceux qui, après douze années dans l'opposition, reviennent aux affaires, empilent les sacs de sable et multiplient les «lignes rouges». Tandis que Laurent Wauquiez s'arcboute sur le pacte législatif présenté par LR à l'été, les macronistes veulent refourguer l'intégralité de leur «pacte d'action». Surtout, ils refusent toujours d'envisager une hausse d'impôt, même si le Premier ministre, confronté à un déficit public autour de 6 % du PIB, y va à tâtons, promettant un prélèvement exceptionnel sur les plus riches et les grandes entreprises. Dans la liste de courses des uns et des autres, Marc Fesneau s'impatiente sur la proportionnelle et n'acceptera pas que les députés Modem soient «les vassaux de qui que ce soit». Et Gabriel Attal, président du groupe EPR, compte relancer le projet de loi sur la fin de vie laissé en plan.

Jeudi, ce dernier a réuni à l'Assemblée les membres d'EPR entrés au gouvernement pour pousser les sujets que leurs troupes défendent. Une sorte de mini-conseil de surveillance de Barnier qui devrait devenir un rendezvous régulier. «Il va y avoir un axe Wauquiez-Attal-Darmanin-Borne qui fait de la poloche. Ils vont s'organiser pour mettre la misère à ce gouvernement pour qu'il tombe. S'ils trouvent des marqueurs, ils n'hésiteront pas», prédit une ex-ministre. Dans les filets des partis alliés, Barnier reste sous la pression du RN qui peut décider, à tout moment, de joindre ses voix à celles de la gauche pour le renverser. Quant aux députés du Nouveau Front populaire, qui estiment que Matignon leur a été volé, ils devraient bruyamment démontrer leur hostilité. Comme plusieurs syndicats, la CGT, Solidaires et FSU, qui appellent à une mobilisation ce mardi pour dénoncer un «mépris de la démocratie». «Il faut le vivre pour le comprendre» Lorsqu'il a échangé avec Michel Barnier, mercredi, le chef de file Horizons, Laurent Marcangeli, l'a alerté sur «l'accueil très dur» que lui réserveront les oppositions dans l'hémicycle : «Il faut le vivre pour le com- prendre. Il a connu l'Assemblée à une autre époque, à un autre niveau de sonorité.» Sans surprise, Matignon a renoncé à solliciter la confiance des députés ce mardi, sachant qu'il devra affronter une motion de censure de la gauche.

Face à la bronca, Barnier aurait pu se chercher des alliés. Soucieux de ne pas se faire imposer «une République des partis», le Premier ministre les traite avec raideur. Ses piques à Attal pendant la passation de pouvoir ont laissé des traces. L'éviction de Darmanin de l'exécutif «laisse une grenade dégoupillée à l'extérieur», avertit une amie du Tourquennois. Le centriste Marc Fesneau se sent peu considéré.

Quant aux philippistes d'Horizons, les plus enthousiastes soutiens du Savoyard à sa nomination, ils ont été les moins bien payés en ministères. «Michel Barnier se prend facilement au jeu, il va vraiment croire qu'il est Premier ministre !» grince un dirigeant de l'ancienne majorité. «Je suis là depuis vingt jours, je ne sais pas pour combien de temps», confessait le chef du gouvernement samedi en marge d'un déplacement à Mâcon (Saône-et- Loire), oscillant entre confiance en son talent et conscience de son bail précaire.•

Le Figaro, no. 24915
Le Figaro, mardi 1 octobre 2024 1922 mots, p. 17

Enquête

Quand Clemenceau était « le premier des flics »

Chaque ministre de l'Intérieur est sous le feu des projecteurs et certains ont marqué l'histoire de la Place Beauvau. De 1906 à 1909, le Tigre prend ainsi à bras-le-corps des conflits sociaux très violents et se donne les moyens d'en finir avec les méfaits spectaculaires de bandes de criminels.

Perrault, Guillaume

Cet homme s'est battu douze fois en duel à l'épée ou au pistolet. Quand Clemenceau est nommé ministre de l'Intérieur, en 1906, chacun sait qu'il ne se dérobera pas devant ses responsabilités. Lui-même dira, bravache, qu'il est « le premier des flics ».

Avant la Place Beauvau, la vie de Clemenceau a été riche, variée, intense. Âgé de 65 ans, il prend ses fonctions gouvernementales en pleine crise des inventaires. La loi de 1905 prescrivait à l'administration de dresser un inventaire des biens de l'Église dans chaque paroisse. Or celle-ci pousse la raideur jusqu'à ordonner de se faire ouvrir les tabernacles, décision perçue par les catholiques comme un sacrilège. Nombre d'entre eux l'interprètent aussi comme le prélude de la vente à l'encan des biens de l'Église (les biens des congrégations interdites avaient été saisis et vendus aux enchères les années précédentes). Les inventaires mettent le feu aux poudres dans les régions catholiques et dans certaines paroisses à Paris. Deux manifestants sont tués à Champels (Haute-Loire) et Boeschèpe (Nord). Or, dès son arrivée Place Beauvau, l'anticlérical se métamorphose. Le ministre ordonne aux préfets de suspendre les inventaires là où l'épreuve de force serait nécessaire pour les mener à bien. La question religieuse passe au second plan au profit d'un autre sujet brûlant : les conflits du travail et les grèves.

Le 10 mars 1906, à Courrières (Pas-de-Calais), plus de 1 100 mineurs meurent après une explosion géante qui dévaste les galeries d'exploitation. La compagnie décide cependant de suspendre la recherche de survivants quelques jours seulement après la catastrophe. Or, plusieurs rescapés sont ensuite découverts. La direction est alors accusée d'avoir délibérément sacrifié des hommes pour sauver la mine. La grève éclate et prend de l'ampleur dans tout le bassin minier. Le député-maire socialiste de Lens est concurrencé par le jeune Benoît Broutchoux, à la tête d'un mouvement anarcho-syndicaliste affilié à la CGT, révolutionnaire et antimilitariste. Dès le 17 mars, Clemenceau gagne Lens et se fait annoncer à Broutchoux. Le ministre se rend, sans protection policière et accompagné du seul préfet, à une réunion publique organisée par le syndicaliste et fait face à la salle. Après qu'on lui a donné la parole, Clemenceau déclare : « Je suis venu simplement, en représentant du gouvernement de la République, vous dire que la grève constitue pour vous un droit absolu, qui ne saurait vous être contesté. Mais j'ajoute que, dans une République, la loi doit être respectée par tous. Donc, soyez calmes !(...) Vous n'avez pas vu de soldats dans la rue ; vous n'en verrez pas si vous respectez les droits de chacun, si vous respectez les personnes et les propriétés. »Son appel ne suffit pas à calmer les esprits. Les violences redoublent. Trois jours plus tard, Clemenceau se résigne à envoyer la troupe. Les soldats sont accueillis par des jets de pierre. Un lieutenant de dragon est lapidé. Des barricades sont érigées et des maisons de non-grévistes saccagées. Clemenceau arpente la région, fait face à des foules hostiles. Son comportement frappera tant Simenon que, plus de cinquante ans plus tard, il peindra la scène dans Le Président(1958). Le romancier dresse le portrait d'un homme d'État qui ressemble fort à Clemenceau, et assume de se salir les mains parce que c'est son devoir.

La grève gagne bientôt plusieurs professions à Paris. L'approche du 1er mai suscite la peur du « grand soir » dans une partie de la population. À l'époque, la CGT préconise la grève générale en vue de la prise du pouvoir. La SFIO, quant à elle, se veut un parti révolutionnaire, divisé sur les moyens à employer mais uni sur la fin à poursuivre : l'abolition de la propriété privée et la dictature du prolétariat. À l'approche du 1er mai, Clemenceau fait occuper la capitale par la troupe. Il arrête à titre préventif des centaines de syndicalistes CGT de même que, pour faire bonne mesure, des militants nationalistes. Le 1er mai, la ville paraît morte et les manifestations, très encadrées par l'armée, donnent lieu à peu d'échauffourées. À la Chambre, Jaurès interpelle Clemenceau. Ce dernier réplique les 18 et 19 juin. « Vous avez le pouvoir magique d'évoquer de votre baguette des palais de féerie, lance le Vendéen. Moi, je suis le modeste ouvrier des cathédrales qui apporte obscurément sa pierre à l'édifice auguste qu'il ne verra jamais. Au premier souffle de la réalité, vos palais de féerie s'envolent, tandis qu'un jour la cathédrale républicaine lancera sa flèche dans les cieux. »

Le 18 octobre 1906, Clemenceau accède à la présidence du Conseil, tout en demeurant ministre de l'Intérieur. À l'époque, des affaires criminelles font la une de la presse populaire comme Le Petit Journal. Dans le Nord, les bandits d'Hazebrouck attaquent et pillent les fermes en 1904. Dans la Drôme, des « chauffeurs » torturent par le feu des personnes âgées pour les faire avouer où elles ont caché leurs économies (18 victimes sont recensées entre 1905 et 1908). Une bande, la Caravane à Pépère, vole et tue en Touraine et dans les Charentes en 1906. La conviction se répand que policiers et gendarmes, répartis en unités trop cloisonnées, sont impuissants face à l'essor du grand banditisme, des assassins solitaires et des bandes de jeunes délinquants, surnommés « les Apaches ». Sans compter les cambriolages en plein essor.

L'hôte de la Place Beauvau réagit en nommant un nouveau directeur de la Sûreté générale, Célestin Hennion, commissaire principal issu du rang. Et le ministre fonde la police judiciaire (PJ), exclusivement chargée, sous l'autorité du parquet et des juges d'instruction, d'élucider crimes et délits. Clemenceau entend ainsi donner une nouvelle noblesse à l'institution policière. Depuis l'Ancien Régime, en effet, la police était perçue comme au service du pouvoir et chargée de sa protection plutôt qu'au service de tous les Français et chargée de leur sécurité. La police politique avait toujours eu le pas sur l'enquête pénale. Hennion crée le Contrôle général des services de recherches judiciaires, qui classera et archivera les fiches sur les malfaiteurs « bien connus de nos services ». Il s'appuie sur le système de « signalement anthropométrique » élaboré par Alphonse Bertillon, chef du service d'identité judiciaire. Les empreintes digitales sont adoptées en France en 1902. L'exploration de la scène du crime devient une priorité pour les enquêteurs. En 1910, un jeune médecin, Edmond Locard, créera le premier laboratoire de police à Lyon. Bref, la PJ épouse les progrès de la police scientifique.

Clemenceau institue aussi douze brigades régionales de police mobile, ancêtres des SRPJ, à la compétence territoriale très étendue et chargées de traquer partout les malfrats. Pour n'avoir à user de leurs armes qu'à bon escient, les inspecteurs sont formés à la boxe française. En 1910, ces policiers seront dotés de De Dion-Bouton, les premières berlines, puis de Panhard et de Peugeot. Un esprit de corps puissant se développe dans ces brigades mobiles, gage de fierté collective et moteur de l'investissement total de ces hommes. Bien plus tard, une célèbre série télévisée, Les Brigades du Tigre, racontera leurs exploits, comme la chute de la bande à Bonnot en 1912. À Paris, la PJ s'installera, en 1913, au 36, quai des Orfèvres.

Le moins que l'on puisse dire, c'est que la justice pénale, à l'époque, fait preuve d'une grande fermeté. Dans les années 1880, les républicains avaient à coeur de convaincre les Français qu'ils ne seraient pas complaisants envers la délinquance, et se montreraient aussi stricts, à cet égard, que les régimes qui les avaient précédés. La défense de la propriété leur paraît celle d'un principe conforté par la Révolution française et qui a beaucoup fait pour lui gagner le soutien des campagnes. La loi Waldeck-Rousseau de 1885, si elle crée la libération conditionnelle, institue aussi, pour les délinquants récidivistes, au terme de leur peine, une sanction complémentaire de relégation dans les colonies pénitentiaires de Guyane et de Nouvelle-Calédonie. Aux assises, les circonstances atténuantes existent déjà, mais les condamnés n'ont pas droit à un procès en appel (alors que c'est possible en correctionnelle). Les magistrats professionnels n'ont pas le droit de se syndiquer. L'administration pénitentiaire est alors placée sous l'autorité du ministre de l'Intérieur, et non du ministre de la Justice. S'agissant de la peine de mort, son abolition compte un nombre significatif de partisans dans le personnel politique de premier plan, dont Clemenceau lui-même, mais la Chambre choisira de la conserver, en 1908, au terme d'un débat qui verra s'opposer en particulier Aristide Briand et Maurice Barrès.

Le maintien de l'ordre face aux conflits sociaux et aux grèves demeure le souci prioritaire du ministre. Il doit faire face, en 1907, à la révolte du Languedoc et du Roussillon, dont les habitants font bloc derrière leurs viticulteurs au bord de la ruine. D'impressionnantes manifestations réunissent des centaines de milliers de personnes. Ils sont sans doute 600 000, le 9 juin, à Montpellier. Le 20 juin, Narbonne est en insurrection, la troupe tire, on déplore cinq morts. À Béziers, les soldats du 17e de ligne, des enfants du pays, refusent d'ouvrir le feu sur la population et mettent crosses en l'air.

En 1908, la double affaire de Draveil-Villeneuve-Saint-Georges rend irréversible la rupture entre l'hôte de la place Beauvau et la CGT ainsi que la SFIO. Lors d'une grève des carrières de la Seine, les patrons font venir d'autres ouvriers pour se substituer aux grévistes. Et ces derniers font la chasse à ceux que les syndicalistes appellent des « renards » , les comparant à des animaux nuisibles. Le 2 juin, on déplore deux morts et dix blessés. Un appel à la grève générale dans le bâtiment est lancé et une grande manifestation est prévue à Draveil le 30 juillet 1908. Plusieurs milliers de manifestants viennent de Paris, certains armés de gourdins, d'autres de revolvers, ainsi que le recommande ouvertement le syndicaliste Gustave Hervé dans son journal La Guerre sociale. C'est l'émeute. On compte quatre morts et de nombreux blessés des deux côtés. Les forces de l'ordre réagissent en arrêtant nombre de syndicalistes CGT. La confédération ouvrière, de son côté, accuse Clemenceau d'avoir eu recours aux mouchards et aux agents provocateurs.

Au grand scandale des socialistes, Clemenceau refuse également d'accorder le droit de grève aux fonctionnaires et aux salariés de l'État. Assimiler ces derniers à des ouvriers en lutte avec un patron le scandalise. Il consent au droit d'association, pas au droit syndical au sens propre. C'est l'héritier de 1793 qui parle ici. Le jacobin Clemenceau ne peut pas accepter que les agents de l'État soient en lutte contre l'État. Les postiers qui enfreignent l'interdit et se mettent en grève sont révoqués. Le Conseil d'État, saisi par ces derniers, juge la sanction légitime et donne raison au gouvernement.

Clemenceau finit par tomber le 20 juillet 1909, sur une question de politique étrangère. Voilà le ministre de l'Intérieur figé à jamais, par ses adversaires, dans l'image de « l'ennemi de la classe ouvrière ». Mais il a aussi gagné, auprès de la majorité du pays, une réputation d'homme de fer à l'énergie inflexible. La droite, sans l'aimer, lui en donne acte. Huit ans plus tard, pendant la Première Guerre mondiale, après l'échec de l'offensive du Chemin des Dames et la crise morale qui s'ensuivit, Clemenceau sera appelé une nouvelle fois à la présidence du Conseil en novembre 1917. Et il deviendra le « Père la Victoire ».

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Le Figaro, no. 24915
Le Figaro Économie, mardi 1 octobre 2024 634 mots, p. 23

Économie

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30 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Une piste pour l'immense besoin en financement de l'innovation en Europe

Rapport après rapport, le constat reste le même : le financement des start-up innovantes en France et en Europe est très insuffisant pour espérer jouer dans la cour des grands acteurs technologiques mondiaux. Malgré les indéniables progrès réalisés depuis dix ans, l'écosystème européen de financement en capital-risque reste à des années-lumière de celui de l'Amérique. «La masse de financement privé par habitant est bien moins importante qu'aux États-Unis ou en Grande-Bretagne. C'est notamment lié au fait que leur système de retraite est basé sur la capitalisation, l'argent des retraités est dans des fonds de pension qui investissent fortement dans les start-up» , explique le député Renaissance Paul Midy, auteur d'un rapport remis en juin 2023, qui plaidait pour renforcer de plusieurs milliards d'euros le financement dans les start-up et les PME innovantes.

L'intelligence artificielle creuse encore ce fossé. En 2022, les investissements sur ce seul secteur se sont élevés à 2,8 milliards de dollars en France contre 56,8 milliards de dollars aux États-Unis, indiquait le rapport de la commission IA remis l'an dernier au président Macron. «Pour avoir un investissement comparable à celui des États-Unis, il faudrait que la France investisse entre 8,4 et 10milliards de dollars par an, soit au moins entre 5,6 et 7,2milliards de dollars supplémentaires chaque année» ,chiffrait-il.

Autre constat : les grands fonds étrangers, notamment anglo-saxons, sont de plus en plus présents dans le financement des start-up européennes. Selon la Banque de France, les investisseurs européens représentaient encore 54 % des investisseurs leads (principaux) pour l'ensemble des levées de plus de 10 millions d'euros dans l'UE en 2017, mais seulement 46 % en 2021. À l'inverse, la part des investisseurs leads américains passait de 23 % à 31 %. «Les fonds de pension sont moins présents en Europe que dans d'autres pays où ils jouent un rôle important pour financer la croissance des start-up» ,soulignait l'institution.

Cette fragilité a des conséquences économiques plus larges : si les financements sont apportés par des acteurs extraeuropéens, la valeur et les emplois des activités créés risquent aussi d'être exploités en dehors de l'Union. De même que les talents. Or, les start-up jouent un rôle de plus en plus important dans le développement de nouveaux secteurs économiques et d'industries d'avenir. Il y va donc de l'avenir du continent.

Des initiatives ont bien été lancées, notamment en France, pour mobiliser différemment une partie de l'épargne privée et pousser les investisseurs institutionnels à financer davantage de jeunes sociétés innovantes, au lieu de privilégier des placements liquides et sûrs. Ainsi les plans Tibi 1 et 2 (du nom de l'économiste Philippe Tibi) devraient permettre d'engager une quinzaine de milliards d'euros dans des fonds de capital-investissement sur six ans. Mais cela ne suffira pas.

Pour espérer changer d'échelle dans ce domaine, la piste des fonds de pension revient régulièrement, jusque-là sans succès. «La France pourrait faire évoluer la gestion des retraites complémentaires pour assumer des investissements plus risqués et dans le temps long» ,évoque le rapport de la commission de l'IA.

L'exemple américain pousse à s'y intéresser. «La force des États-Unis et l'une des raisons de leur domination actuelle dans le secteur technologique sont qu'ils ont un système structurel de financement de l'innovation. Les fonds de pension y ont joué un rôle central» ,insiste Gilles Babinet, entrepreneur et coprésident du Conseil national du numérique. Dans son ouvrage The Code. La Silicon Valley et la reconstruction de l'Amérique, l'historienne américaine Margaret O'Mara montrait comment leur développement à partir du milieu des années 1970 a joué un rôle clé dans le développement du capital-risque outre-Atlantique. «Il peut y avoir un autre bénéfice, c'est de permettre aux retraités de se sentir impliqués dans le financement de l'économie moderne, comme on peut le constater aux États-Unis» , ajoute Gilles Babinet. INGRID VERGARA

Le Monde
France, mardi 1 octobre 2024 1263 mots, p. 13
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28 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Un secret gardé d’Emmaüs au PCF

Les archives laissent entendre que différents acteurs étaient au courant de longue date des actes du prêtre, même s’il est difficile de savoir lesquels

Claire Ané et Ga. S.

Je réaffirme ici le travail de l’Eglise en France pour que la vérité soit faite sur les faits d’agressions et de violences sexuelles(…) . J’appelle toutes les autres institutions et organisations à en faire autant. Nous devons cela aux personnes victimes », écrivait, le 16 septembre, le président de la Conférence des évêques de France (CEF), Eric de Moulins-Beaufort, dans une tribune sur l’abbé Pierre publiée dans Le Monde.Quelques jours auparavant, il avait annoncé l’ouverture aux journalistes et aux chercheurs des archives épiscopales concernant le prêtre fondateur d’Emmaüs, aujourd’hui accusé de violences sexuelles.

De fait, les documents (principalement des courriers envoyés ou reçus par des prélats), que Le Monde a consultés, témoignent d’une prise de conscience progressive, dès les années 1950, de comportements déviants de la part de l’abbé Pierre – même s’ils ne sont jamais vraiment qualifiés – ainsi que de la volonté de l’épiscopat français d’éviter à tout prix qu’ils ne soient révélés. Mais les archives suggèrent aussi que le secret était gardé dans un périmètre allant au-delà de la sphère ecclésiale.

Sa « maladie »,ses « nombreux accidents d’ordre moral » : « Tout cela préoccupait vivement les responsables d’Emmaüs, qui ne souhaitaient pas voir revenir le fondateur », écrit par exemple Jean-Marie Villot, alors secrétaire général de l’Assemblée des cardinaux et archevêques de France (ancêtre de la CEF), à l’archevêque de Besançon, en 1958, peu après l’internement de l’abbé Pierre dans une clinique psychiatrique en Suisse – internement décidé d’un commun accord avec Emmaüs.

Que savaient précisément les responsables d’Emmaüs ? A quelle époque ? Les archives de l’Eglise, du moins celles qu’il a été possible de consulter à ce stade, ne nous le disent pas. Quant à celles d’Emmaüs, conservées aux Archives nationales du monde du travail à Roubaix (Nord), elles représentent environ 330 mètres linéaires, avec, d’une part, les archives personnelles de l’abbé Pierre et, de l’autre, celles de l’organisation, « qui ont été beaucoup moins explorées », selon Adrien Chaboche, délégué général d’Emmaüs International, légataire des deux fonds.

« La documentation y est immense, c’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin. Et il y a des trous énormes, des mois entiers sont manquants », relate auprès du Mondel’historienne Axelle Brodiez-Dolino, qui les a consultées pour son ouvrage Emmaüs et l’abbé Pierre (Presses de Sciences Po, 2009). Elle soupçonne aujourd’hui les équipes du mouvement d’y avoir fait un « très gros ménage dans les années 1950 ; tout a été méthodiquement expurgé ». Des soupçons qu’Adrien Chaboche se dit incapable de confirmer ou d’infirmer.

« Une ample documentation »

Le mouvement Emmaüs, lorsqu’il a rendu publiques, début septembre, de nouvelles accusations d’agressions sexuelles visant l’abbé Pierre, a annoncé la nomination prochaine d’une commission d’experts indépendants, chargée de faire la lumière sur les dysfonctionnements passés. Cette commission pourra accéder à l’intégralité des archives – y compris aux 4 % de documents sensibles ou intimes qui nécessitent un accord préalable d’Emmaüs International. « Nous nous engageons à communiquer tout document en lien avec les violences commises par l’abbé Pierre, sous réserve de la protection de la vie privée des personnes concernées, tout particulièrement des potentielles victimes », promet Adrien Chaboche.

Côté politique, on savait, depuis la biographie de Sophie Doudet (L’Abbé Pierre, Gallimard, 2022), que le cardinal Maurice Feltin – alors archevêque de Paris – avait envoyé, en 1958, une lettre au ministre des anciens combattants, Edmond Michelet, afin de le convaincre de ne pas attribuer de décoration à l’abbé Pierre : « Laissez-moi vous assurer qu’à l’heure présente, cette distinction est fort inopportune, car l’intéressé est un grand malade, traité en Suisse, dans une clinique psychiatrique, et je pense qu’en raison de ces circonstances fort pénibles, il vaut mieux ne pas parler de cet abbé. »

Les archives de l’Eglise apportent une nouvelle information troublante, puisqu’il est question, dans deux courriers de Jean-Marie Villot, d’un dossier constitué par le Parti communiste français (PCF). « Je ne voudrais pas avoir à me reprocher les conséquences d’un abandon de cette affaire alors que je sais par ailleurs de quelle gravité sont les faits qui pourraient revenir à la surface et sur lesquels le Parti communiste lui-même possède une ample documentation », écrit-il par exemple à l’évêque de Grenoble, en 1958.

« Tous les milieux à la fois »

« Je ne connais, au sein du parti, personne de vivant ayant entendu parler de cette affaire », jure, pour sa part, Guillaume Roubaud-Quashie, historien et porte-parole du PCF, qui assure que l’ensemble des archives du bureau politique et du secrétariat général, les deux plus hautes instances, sont déjà en ligne et ne contiennent aucune référence auxviolences sexuelles ni même à des relations sexuellesde l’abbé Pierre – une recherche avec les mots-clés « abbé Pierre » ou « Henri Grouès » ne donne rien. « Pourtant, même si un document a été supprimé, on en trouve toujours une mention quelque part dans ces archives. Et je peine à croire qu’un dossier aussi important ne soit pas remonté au bureau politique ou au secrétariat général », explique-t-il.

Guillaume Roubaud-Quashie émet l’ « hypothèse » queRoger Garaudy(1913-2012), ancien responsable de la relation entre le parti et les religions et ami de l’abbé Pierre – ce dernier ira jusqu’à le soutenir, en 1996, malgré un tollé national, après ses propos niant l’existence des chambres à gaz –, ait emporté les éventuels documents avec lui, au moment de son éviction du PCF, en 1968.

Quid des médias ? « Certains savaient, mais n’ont rien dit, car l’icône rendait davantage service sur son piédestal », écrivait Axelle Brodiez-Dolino, le 1er août, dans une tribune au Monde, reconnaissant, là encore, qu’il est difficile de savoir précisément ce qui était su. Les archives de l’Eglise nous montrent notamment un télex de 1958, provenant d’un responsable de La Maison de la bonne presse, alors éditeur, entre autres, du journal La Croix, demandant à des confrères danois, qui l’interrogent sur l’éviction de l’abbé Pierre de la direction d’Emmaüs, de faire preuve de « la plus grande prudence »sur ce sujet, et de ne pas « ébruiter la nouvelle ».

« Il me semble que, pour la première fois, nous sommes face à quelqu’un qui appartenait à tous les milieux à la fois : l’Eglise, le milieu associatif, la politique, le “star système” médiatique… Au fur et à mesure de ce que nous découvrons à travers les archives, il apparaît que ce qui est en train de se jouer interpelle sans doute toutes les franges de la société », souligne Diane Pilotaz, responsable de la communication de la CEF, assurant que l’ouverture des archives n’est pas une manière pour l’Eglise de « se dédouaner ».

« L’abbé Pierre était résistant dans le maquis, il a été élu député… Autant de milieux[l’armée et la politique] où les scandales étaient monnaie courante dans ces années 1940-1950. Nous étions à des années-lumière de #metoo et des interrogations sur le consentement, et pas uniquement au sein de l’Eglise », décrypte, quant à lui, l’historien André Paul. Qui précise néanmoins : « Même si le fait qu’il soit prêtre, donc censé représenter une certaine éthique morale, a certainement renforcé l’omerta. A l’époque, un prêtre n’allait pas en prison, c’était impensable, encore moins pour ce type d’affaire. »

Libération
lundi 30 septembre 2024 1750 mots, p. 10,8,9

france

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29 septembre 2024 - Libération (site web)

Le procès qui pourrait faire toucher le fond à Marine Le Pen

Tristan Berteloot

france

Après neuf ans d'instruction, l'ex-patronne du parti, sa formation et 27 membres ou ex-membres, soupçonnés de détournements massifs de fonds publics européens, arrivent devant la justice ce lundi. De quoi fragiliser le RN et, en cas de condamnation, réduire à néant les ambitions présidentielles de la députée pour 2027.

V oilà Marine Le Pen devant les juges. Rattrapée par l'affaire la plus menaçante de sa carrière politique. Le procès du Front national, devenu le Rassemblement national, s'ouvre ce lundi devant le tribunal correctionnel de Paris, après neuf ans d'instruction. L'ancienne députée européenne, ainsi que 27 membres ou ex-membres de sa formation, et le parti lui-même, sont soupçonnés de détournements massifs de fonds publics. La patronne de l'extrême droite française risque, comme la plupart des prévenus, jusqu'à dix ans d'emprisonnement, 1 million d'euros d'amende et une peine d'inéligibilité de cinq ans. De quoi réduire à néant ses ambitions pré- sidentielles et lui coller à jamais l'étiquette de délinquante. Situation explosive : alors que le RN est aux portes du pouvoir, devenu le principal bénéficiaire de la recomposition politique en cours, tout pourrait s'écrouler à l'issue des deux mois de procès. En tout cas pour Marine Le Pen.

Elle est accusée d'être au coeur d'un système centralisé de gestion des enveloppes d'assistances parlementaires des députés européens, pilotée par les dirigeants successifs du FN, notamment par elle. Les faits s'étalent sur des années, et trois mandatures européennes, dont la plus importante, la VIIIe (de 2014 à 2019), où la majeure partie de l'argent public est soupçonnée d'avoir été détournée. Marine Le Pen était alors à la fois présidente du FN et députée européenne. Des «assistants» FN, présumés fictifs, ont été payés par Bruxelles pour travailler en réalité pour son mouvement, sous son commandement. Douze heures Avocate de formation, entrée au service juridique du Front en 1998, elle ne pouvait ignorer la mécanique, pratiquée avant elle par son père, quand il faisait prendre en charge par le Parlement son propre personnel, y compris domestique, déguisé en assistance parlementaire. De la même manière, la fille est renvoyée pour avoir employé comme assistants parlementaires deux personnes travaillant en réalité à son service. La première est son ancienne directrice de cabinet, aujourd'hui députée européenne, Catherine Griset. Assistante parlementaire accréditée à Bruxelles pendant toute la période de ses contrats, elle n'a passé que douze heures dans les locaux du Parlement européen, d'octobre 2014 à août 2015. L'autre «assistant» de Marine Le Pen mis en examen est son ancien garde du corps, Thierry Légier, après avoir été pendant des années celui de Jean- Marie Le Pen. Le concernant, les juges notent que dans son ouvrage autobiographique Mission Le Pen (éd. du Toucan, 2012), retraçant sa carrière, aucune mention ne fait état de son rôle d'assistant parlementaire. Alors qu'il a enchaîné les contrats, l'homme semble ne pas se souvenir d'avoir occupé ce poste. Malgré tout cela, Marine Le Pen va se draper dès ce lundi dans ses habits habituels de victime, celle d'un prétendu «procès politique», réé- crivant les faits, remixant à sa guise le règlement du Parlement européen. Non, les assistants du FN de l'époque n'étaient pas «fictifs», affirme-t-elle, puisque, sur leur temps de travail, ils faisaient quand même quelque chose, «de la politique» pour le parti d'extrême droite – même son garde du corps ? Une façon de minimiser la gravité des faits. De nombreux témoignages et documents saisis par la justice incriminent directement celle devenue députée du Pas-de-Calais : d'anciens députés européens racontent comment, lors d'une réunion des nouveaux eurodéputés frontistes, le 4 juin 2014, elle leur aurait ordonné de mettre à disposition de sa formation la majeure partie de leur enveloppe dédiée à employer des assistants. Elle est ensuite «tenue régulièrement informée du suivi des enveloppes», écrit le parquet dans son réquisitoire en septembre 2023.

En cas de condamnation, elle ne sera pourtant pas la seule à tomber : Marine Le Pen emmène au tribunal la plupart des cadres ou ex-cadres du Front national des années 2010, tous ou presque sur la même ligne de défense. Le RN est une machine à discipline, de militants dévoués et assujettis aux ordres venus d'en haut. Un ancien élu, interrogé par les enquêteurs en 2017, aura ces mots pour eux : «Il y a dans la liste des députés et assistants des gens disposant de moins de discernement que la direction quant aux conséquences des fautes commises. Les décisionnaires de ce système me paraissent d'autant plus coupables qu'ils ont abusé de la confiance d'élus soumis, obéissants, et qui n'avaient pas toujours les capacités de comprendre les conséquences de leurs choix.» Eléments de langage L'affaire éclate en mars 2015 après la saisine de l'Organisme européen de lutte anti-fraude (Olaf) par le président du Parlement européen d'alors, Martin Schulz. Le Front national vient de publier un organigramme présentant les noms des personnes travaillant au cabinet de la présidente Marine Le Pen, des vice-présidents ou du secrétariat général… Figurent dessus, parmi la centaine de noms, ceux d'assistants parlementaires censés occuper des fonctions auprès d'élus européens. Ce qui laisse supposer qu'ils sont en réalité affectés à d'autres tâches au sein du parti d'extrême droite. Tout l'état-major du FN se met alors en ordre de marche pour contrer la méchante institution, accusée de «persécuter» le parti. Les élus et leurs assistants Suite page 10 Suite de la page 8 vont tous – ou presque – faire front contre le Parlement, considéré comme un ennemi. En 2016, une note interne à la délégation frontiste, intitulée «De nos avocats», est envoyée à tous les eurodéputés. On y trouve les éléments de langage qui ne quitteront plus leur bouche ensuite : «Pour la seule raison qu'ils sont essentiellement nationaux, les partis politiques sont très mal considérés par les institutions européennes qui souhaitent nécessairement leur disparition. La manière dont le député détermine la nature du travail politique qui lui sera le plus utile devrait constituer une liberté inviolable.» Généreux salaires Dès lors, l'affaire est primordiale pour comprendre le fonctionnement du mouvement et son rapport aux institutions. Elle raconte comment le parti lepéniste se serait servi de l'Europe pour se refaire une santé financière, en détournant l'argent public qui lui était alloué dans le seul but de faire tourner sa boutique : rémunérer ses collaborateurs, faire avancer sa cause et l'ascension de Marine Le Pen. Pendant des années, la formation lepé- niste aurait agi ainsi : lourdement endettée, parce qu'elle a longtemps vécu au-dessus de ses moyens, elle a cherché de façon continue à fausser le système à son avantage, faisant fi des règles ou les violant dans son seul intérêt, celui de faire arriver ses idées au pouvoir.

L'intérêt de la France est ici en deçà du secondaire. La logique est d'accaparer le plus de ressources disponibles possible, et en tirer le maximum de profit politique. Endetté à l'époque à près de 9,1 millions d'euros, le parti dirigé par Marine Le Pen aurait ainsi mis en place à une échelle industrielle le système de gestion censé soulager ses finances en berne, une machine bien huilée, où les «assistants» vont enchaîner les contrats, souvent en CDD, parfois avec des eurodéputés différents, selon la disponibilité de leur enveloppe dédiée à les employer, d'un montant de 21 209 euros mensuels. C'est ainsi que, par exemple, une certaine Micheline Bruna, en réalité secrétaire au cabinet de Jean- Marie Le Pen, a été successivement l'assistante parlementaire de plusieurs eurodéputés comme Fernand Le Rachinel, Bruno Gollnisch ou Marine Le Pen. En fait, beaucoup de ces assistants n'ont aucun lien professionnel avec le député auquel ils sont censés être rattachés. Souvent ils ne se parlent pas, il arrive même qu'ils ne se soient jamais rencontrés. Parfois, les contrats se chevauchent. Et quand ça n'est pas le cas, le parti profite des périodes électorales pour faire travailler les mêmes personnes sur les campagnes (départementales, régionales). Leurs salaires sont alors reversés par l'Etat français, dans le cadre des remboursements de frais de campagne. Ce stratagème bénéficie ainsi, entre autres, à Julien Odoul, aujourd'hui député à l'Assemblée nationale et porte-parole du RN, déchargé au moment de la campagne des régionales 2015 de son contrat d'assistant parlementaire de l'eurodéputée Mylène Troszczynski, pour laquelle il avoue pourtant lui-même n'avoir jamais travaillé. Au FN, on se dope à l'argent public. C'est ainsi que le parti survit, grossit et paie ses cadres. A l'époque, il compte, certes, sur ses nombreuses campagnes de dons et d'emprunts à ses sympathisants, mais elles ne sont pas si rentables. Le nombre de ses adhérents ne suffit pas à remplir les caisses. Les opérations de communication, les réceptions, congrès, dîners, voyages coûtent cher, sans compter les généreux salaires et extras des dirigeants lepénistes, à mille lieues du «peuple» qu'ils assurent représenter. Philosophie En 2014, Marine Le Pen est prévenue que les comptes de sa formation dérapent par son trésorier Wallerand de Saint-Just, qui lui explique que «dans les années à venir et dans tous les cas de figure, nous ne nous en sortirons que si nous faisons des économies importantes grâce au Parlement européen et si nous obtenons des reversements supplémentaires». Voilà pour le mobile. Marine Le Pen reconnaîtra elle-même sans ambages la façon dont son mouvement s'est servi des fonds européens pour son ambition nationale, le 17 avril 2019, lors de l'une de ses auditions devant les magistrats en charge d'instruire l'affaire des assistants fictifs. Les juges : «En fin d'année, il y avait des contrats, notamment des CDD, mis en place pour épuiser les budgets restants.» Réponse de Marine Le Pen : «Effectivement, les députés n'aiment pas beaucoup laisser l'argent de leurs électeurs au Parlement européen.» De fait, il n'y a rien de ponctuel là-dedans. Ce n'est pas le résultat d'une accumulation d'erreurs individuelles, mais bien l'application pure et simple de la philosophie du parti lepéniste qui est soumise à la justice, dans une gestion structurée et pilotée par la dirigeante du FN dans sa quête de pouvoir. L'affaire impressionne parce qu'elle est d'une ampleur inédite – le Parlement européen évalue son préjudice à 6,8 millions d'euros. Mais il ne s'agit que de la mise en pratique de la volonté commune des élus du mouvement : prospérer aux dépens de l'Union européenne, comme une excroissance parasite.•

«Les décisionnaires de ce système […] ont abusé de la confiance d'élus soumis, obéissants, et qui n'avaient pas toujours les capacités de comprendre les conséquences de leurs choix.» Un ancien élu RN «En fin d'année, il y avait des contrats, notamment des CDD, mis en place pour épuiser les budgets restants.» Un juge lors d'une audition de Marine Le Pen

Le Monde
France, lundi 30 septembre 2024 1085 mots, p. 15
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28 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Attal et Darmanin serrent les rangs

L’ex-premier ministre devait se rendre à la rentrée politique du député du Nord, dimanche

Robin D’Angelo

Les hasards du calendrier font parfois bien les choses. A l’origine prévu dimanche 15 septembre à Tourcoing (Nord), le report de la rentrée politique de Gérald Darmanin (Renaissance) au dimanche 29 septembre a permis au député du Nord d’inscrire un nom de plus à sa liste d’invités : celui de Gabriel Attal. Sous les verrières du jardin botanique, l’ancien premier ministre devait donc prendre la parole devant plusieurs centaines de convives, parmi lesquels ses prédécesseurs Edouard Philippe et Elisabeth Borne, le ministre des armées, Sébastien Lecornu, ou encore le président de la région des Hauts-de-France, Xavier Bertrand (divers droite).

La venue de l’ancien locataire de la Rue de Varenne n’avait encore rien d’une évidence au début du mois de septembre. M. Attal avait d’ailleurs prévenu qu’il ne pourrait pas se rendre à l’événement à cause d’ « un engagement à l’international ».A savoir une invitation au YES Forum, à Kiev, une convention réunissant des leaders occidentaux en soutien à l’Ukraine. Le prétexte était opportun alors que la relation entre les deux hommes était devenue glaciale après que M. Darmanin s’était opposé, en juillet, à l’élection de son rival comme président du groupe Ensemble pour la République (EPR) à l’Assemblée nationale.

Mais, en quinze jours, de l’eau a coulé sous les ponts et « l’élégance républicaine élémentaire », invoquée par M. Darmanin pour justifier le report de sa rentrée, afin de ne pas parasiter Michel Barnier dans le choix de ses ministres, a pris tout son sens.

Désormais au clair sur sa position – en dehors du gouvernement alors qu’il espérait être reconduit –, Gérald Darmanin est maintenant aligné sur celle de son président de groupe au Palais-Bourbon, qui, dès la nomination de Michel Barnier, le 5 septembre, s’était montré offensif à l’égard du nouveau premier ministre en rappelant qu’il n’accorderait pas de « chèque en blanc ». Les journées parlementaires d’EPR, le 10 septembre à Rosny-sur-Seine (Yvelines), ont officialisé le rapprochement des deux hommes.

Affaiblissement respectif

Pendant que les proches de Gabriel Attal se félicitaient que Gérald Darmanin « jou[e] l’unité », le député du Nord improvisait un point presse officieux pour s’épancher sur la fluidité de sa relation avec son président de groupe. Le lendemain, à la fin d’un bureau exécutif de Renaissance, ils célébraient cette entente en compagnie du secrétaire général du parti, Stéphane Séjourné, lors d’un dîner dans une brasserie, à Paris. Les trois figures du camp présidentiel rivalisaient ce soir-là d’anecdotes sur Michel Barnier, le catalyseur de leur association, dont ils se sont amusés des manœuvres pour entretenir des liens avec le camp Macron depuis 2017.

Le rapprochement de circonstance intervient au moment où les deux hommes partagent le constat de leur affaiblissement respectif. Sans maroquin ministériel, ni levier sur les troupes présidentielles, hormis sa surface médiatique, Gérald Darmanin est contraint de faire le dos rond. Gabriel Attal, lui, se retrouve à la tête d’un camp en pleine crise existentielle depuis qu’il partage le pouvoir avec le parti Les Républicains, avec l’assentiment de Marine Le Pen.

Dernier épisode en date, la démission, jeudi, du député européen Pascal Canfin (Renew) du bureau exécutif de Renaissance, pour exprimer son « désaccord profond avec la stratégie politique suivie au niveau national ». « Aujourd’hui, Renaissance soutient un gouvernement largement orienté à droite et dont la survie dépend du bon vouloir du Rassemblement national[RN] », a dénoncé l’ex-dirigeant écologiste, dans une lettre adressée à Stéphane Séjourné.

La semaine précédente, la députée de Loire-Atlantique Sophie Errante quittait le groupe EPR pour siéger en non-inscrite, invoquant peu ou prou les mêmes raisons. Tandis que son homologue de la Moselle Ludovic Mendes faisait le tour des plateaux de télévision pour s’offusquer des gages donnés par le nouveau gouvernement à la formation de Marine Le Pen, agitant l’hypothèse de s’inscrire dans l’opposition.

Pendant que les ministres Renaissance de Michel Barnier s’essaient à la solidarité gouvernementale, MM. Attal et Darmanin tentent de ressouder leur groupe face au nouveau premier ministre, saisissant chacune de ses sorties pour mieux s’en distinguer et réaffirmer « leurs valeurs ».

Gabriel Attal lui demande ainsi des garanties sur le respect des droits des personnes LGBT, après la nomination de plusieurs membres du gouvernement qui s’étaient opposés au mariage pour tous. Et quand le nouveau ministre de l’économie, Antoine Armand, se fait recadrer par Michel Barnier pour avoir exclu le RN de « l’arc républicain », le président du groupe EPR laisse toute la liberté à ses députés de défendre leur collègue. Non sans un certain sens du retournement, puisque, à peine nommé premier ministre, en janvier, il avait lui-même inclus la formation d’extrême droite dans « l’arc républicain ».

Soucieux d’apparaître constructif, Gérald Darmanin devait épargner, dans son discours dimanche, le nouveau premier ministre dont il s’estime, en privé, le plus proche idéologiquement parmi tous les députés EPR. Mais ses soutiens prédisent qu’il « aura peut-être un mot » sur son successeur au ministère de l’intérieur, Bruno Retailleau. En réunion de groupe, mardi, la députée du Calvados Elisabeth Borne s’était amusée que les déclarations de M. Retailleau sur le prétendu laxisme de la justice fassent passer le Valenciennois pour « un affreux gauchiste ».

Un recentrage par la gauche bienvenu pour M. Darmanin, identifié comme le plus droitier des anciens ministres du camp présidentiel, et qu’il a déjà mis en pratique lors de sa passation des pouvoirs à Beauvau, assurant que s’il s’était appelé « Moussa » (son deuxième prénom), il « n’aurait pas été élu maire et député ».

Pour la XVIIe législature, MM. Attal et Darmanin siégeront côte à côte dans l’Hémicycle. Avant peut-être un nouveau partage des tâches au cas où le premier prendrait la direction de Renaissance, qui doit élire son nouveau secrétaire général d’ici au 30 novembre. Plusieurs soutiens de l’ex-premier ministre plaident ainsi pour qu’il cède sa place de président de groupe à Gérald Darmanin, s’il était amené à occuper les deux fonctions. De quoi maintenir un équilibre entre les deux hommes, alors que Gabriel Attal a fait un pas vers une candidature à la présidentielle de 2027, déclarant, le 18 septembre, dans un entretien au Pointavoir « une histoire à écrire avec les Français ». Des ambitions que se garde d’évoquer publiquement Gérald Darmanin.

Le Figaro, no. 24914
Le Figaro, lundi 30 septembre 2024 900 mots, p. 11

Politique

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29 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Censure : les doutes du Nouveau Front populaire

Si la coalition du NFP entend renverser le plus rapidement possible le gouvernement, elle peine à définir une stratégie claire pour récupérer Matignon.

Lepelletier, Pierre

Un député écologiste se penche au-dessus de sa tasse de café et murmure : « Si ce gouvernement dure un peu, pour nous, c'est très bien. » À contre-courant des différents responsables du Nouveau Front populaire qui ne cessent de réclamer la démission de l'équipe de Michel Barnier. Cet exécutif, ancré à droite, reste à leurs yeux « illégitime » compte tenu du résultat des élections législatives qui avaient placé le NFP en tête en juillet. Les députés de gauche prévoient d'ailleurs de déposer une première motion de censure début octobre, tout en sachant que ses chances d'être adoptées sont quasi nulles puisque le RN ne devrait pas la soutenir. Un sursis pour le gouvernement, donc, que certains à gauche considèrent presque comme bienvenu tant la stratégie du NFP pour récupérer Matignon, le jour d'après, reste floue.

« L'après-Barnier a déjà commencé. Le problème, c'est que nous ne sommes pas prêts », admet un responsable du groupe socialiste. « Ce n'est pas plus mal d'être sur la touche quand la partie est jouée par d'autres et de manière peu glorieuse », confirme un autre. En réalité, deux lignes traversent la coalition. La première : remonter les pendules du temps et rejouer le film de l'été en tentant d'imposer, cette fois pour de bon, Lucie Castet. La seconde : repartir d'une page blanche et réfléchir à de nouvelles alliances, et donc à un nouveau nom pour Matignon.

L'inquiétude et la colère grandissantes dans les rangs de l'aile gauche de la macronie, et notamment au MoDem, font croire à certains qu'un autre chemin se dégage pour consolider une majorité plus solide que le chef de l'État ne pourra ignorer. « Certains macronistes commencent à se réveiller. Le discours de politique générale de Michel Barnier, mardi, peut achever de les convaincre », veut croire une députée écologiste. Pour les séduire, certains au NFP estiment qu'il y a urgence à réajuster le barycentre de la coalition, et estiment qu'il est temps de désigner un nouveau représentant plus modéré.

« Il faut embarquer le NFP et des macronistes, et donc trouver un nom qui ne fait pas peur », estime un député socialiste. « Ne refaisons pas les mêmes erreurs. En refusant de soutenir un autre candidat de gauche, on savait qu'on aurait un premier ministre de droite, soutenu par le RN », regrette encore Nicolas Mayer-Rossignol, maire socialiste de Rouen et opposant interne à la direction d'Olivier Faure. Mercredi dernier sur BFMTV, le premier secrétaire semblait lui-même parler de Lucie Castets au passé.

Jouer le blocage total

Pourtant, aucun nouveau nom pour Matignon ne semble faire consensus. Certes, celui de Bernard Cazeneuve revient avec insistance depuis plusieurs semaines. Sa capacité à parler à l'aile gauche de la macronie est un atout : il était encore ce week-end à la rentrée du MoDem à Guidel (Morbihan). Mais à son évocation, beaucoup à gauche font la grimace, rappelant que l'ancien premier ministre de François Hollande n'est jamais monté dans le train du Nouveau Front populaire. Même au PS, certains ont la dent dure. « Il était où pendant la campagne des européennes de Glucksmann, alors que toute la famille socialiste était rassemblée ? », interroge Sébastien Vincini, président de la Haute-Garonne et membre de la direction du parti. Loin d'être gagné. balaie un de ses soutiens.

Au sein du NFP, ils restent pourtant nombreux à considérer que la stratégie estivale était la bonne. Que Lucie Castets doit toujours être présentée comme la seule candidate du NFP pour Matignon. « Les macronistes ont perdu, donc ce ne sont pas à eux de nous imposer quoi que ce soit ! Ils doivent prendre leurs responsabilités : soit ils soutiennent un gouvernement soutenu par l'extrême droite, soit ils soutiennent le Nouveau Front populaire » ,tranche un responsable écologiste. Les Insoumis partagent cette ligne. Jean-Luc Mélenchon ne croit pas en une majorité de gauche, gonflée par le renfort de certains députés de l'ex-majorité présidentielle. « Arrêtez de vous exciter sur les états d'âme des macronistes. Ils avaleront tout comme d'habitude. Ils n'ont ni conviction, ni conscience. Pire que les RN, il y a les passe-plats du RN », a raillé l'ex-candidat à la présidentielle sur X mardi dernier. Le chef des Insoumis ne compte donc pas lâcher Lucie Castets, qu'il reçoit et avec qui il échange régulièrement.

À gauche, ils sont nombreux à considérer que les Insoumis ne feront rien pour trouver un chemin vers une nouvelle majorité. Leur idée fixe d'appliquer « tout le programme, rien que le programme » du NFP démontre, pour beaucoup, qu'ils préfèrent jouer le blocage total dans l'espoir de pousser Emmanuel Macron à la démission.

« Jean-Luc Mélenchon n'est que sur sa stratégie personnelle de 2027. Le reste, il s'en tape », fustige un cadre socialiste. Le scénario d'une présidentielle anticipée prend en attendant des airs de cauchemar pour le reste de la gauche qui refuse de se ranger derrière l'Insoumis. « En cas de présidentielle, Marine Le Pen est prête, Édouard Philippe est prêt, Jean-Luc Mélenchon est prêt. Quant à nous, le reste de la gauche, on se prendrait une taule monumentale » , redoute un député opposé à l'ex et sans doute futur candidat LFI à la présidentielle. P.L.

Le Monde
France, lundi 30 septembre 2024 1363 mots, p. 13
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30 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Le procès d’un système au service du FN

La justice soupçonne le parti d’avoir organisé un mécanisme destiné à financer les salaires de ses permanents avec l’argent du Parlement européen

Samuel Laurent

C’est un procès décisif à plus d’un titre qui s’ouvre lundi 30 septembre devant le tribunal judiciaire de Paris : durant sept semaines, la justice se penche sur l’affaire des assistants parlementaires des eurodéputés du Front national (FN, devenu depuis 2018 Rassemblement national, RN), un dossier d’emplois fictifs et de financement déguisé du parti, au travers d’un mécanisme par lequel le RN est soupçonné d’avoir salarié des permanents de sa formation sur les crédits dévolus par le Parlement européen à l’emploi des assistants d’eurodéputés.

Sur les bancs des prévenus défileront une bonne partie des cadres dirigeants de la formation de Marine Le Pen, à commencer par cette dernière. Mais pas seulement : si on note deux absents de taille, Jean-Marie Le Pen et l’ex-vice-président du parti Jean-François Jalkh – dont le dossier a été disjoint –, la liste des prévenus retrace l’histoire du FN, avec ses fidèles historiques, comme le maire de Perpignan, Louis Aliot, l’ancien eurodéputé Fernand Le Rachinel ou l’avocat Wallerand de Saint-Just ; ses jeunes espoirs, comme le député Julien Odoul ; et même ses « traîtres », qui l’ont quitté à la suite de désaccords, comme Marion Maréchal, l’eurodéputé Nicolas Bay ou Bruno Gollnisch. 

Tous sont poursuivis pour « détournements de fonds publics », « recel » de ce délit, ou encore « complicité », autant de chefs qui peuvent déboucher sur des peines d’inéligibilité, un écueil majeur pour un parti qui se présente comme aux portes du pouvoir.

« On va se faire allumer »

L’affaire éclate en 2014, lorsque l’Office européen de lutte antifraude, l’organe de contrôle du Parlement européen, reçoit des informations sur de possibles irrégularités dans les contrats des assistants parlementaires du FN. En février 2015, ces soupçons se renforcent avec la publication d’un organigramme officiel du parti frontiste, dans lequel figurent 16 députés européens et 20 assistants parlementaires dotés de responsabilités partisanes. Or les statuts du Parlement européen interdisent explicitement que les crédits versés aux eurodéputés pour employer des assistants servent à financer une activité politique nationale. Le 9 mars, Martin Schulz, président du Parlement, écrit au ministère de la justice français, qui saisit le procureur de la République de Paris.

Des perquisitions sont menées en février 2016 au siège du parti, au domicile de plusieurs assistants, mais aussi au sein du cabinet Amboise Audit, dirigé par Nicolas Crochet, comptable historique du FN, déjà mis en cause dans un autre dossier de financement illégal qui concerne le parti frontiste, l’affaire « Jeanne-Riwal ». Ce cabinet joue le rôle de « tiers payant » pour les eurodéputés FN : il se charge du suivi des contrats des assistants et du paiement de leurs cotisations sociales.

Les perquisitions révèlent notamment un mail capital, adressé à Marine Le Pen par Wallerand de Saint-Just, alors trésorier du parti : « Dans les années à venir et dans tous les cas de figure, nous ne nous en sortirons que si nous faisons des économies importantes grâce au Parlement européen et si nous obtenons des reversements supplémentaires. »

Le parti, qui cumulealors une dette de plus de vingt millions d’euros, est financièrement aux abois. Comme le note le Parlement européen, qui se porte partie civile dans la procédure française, les frais d’assistants parlementaires de ses 23 eurodéputés, soit environ 6,8 millions d’euros, représentent plus du double de la masse salariale du FN. Le 15 décembre 2016, une information judiciaire est ouverte contre X des chefs d’« abus de confiance », « recel d’abus de confiance », « escroquerie en bande organisée », « faux et usage de faux » et « travail dissimulé ».

Les mises en examen se succèdent en 2017. Catherine Griset, assistante parlementaire de Marine Le Pen, mais surtout cheffe de son cabinet au siège du parti, à Nanterre ; Charles-Henri Hourcade, employé six mois comme assistant parlementaire de Marie-Christine Boutonnet tout en occupant des fonctions de graphiste au siège du FN ; Thierry Légier, garde du corps de Jean-Marie Le Pen, ou Micheline Bruna, sa secrétaire particulière, tous deux également bénéficiaires de contrats d’assistants parlementaires… Malgré une guérilla juridique du FN et de ses cadres – Marine Le Pen refuse à plusieurs reprises de se rendre aux convocations policières et judiciaires –, la valse des mises en examen se poursuit en 2018 et 2019.

Les assistants parlementaires assurent,pour la plupart, avoir effectué des tâches certes d’ordre politique, mais relevant à leur sens d’une activité légitime d’assistants. Catherine Griset, secrétaire particulière de Marine Le Pen, se place ainsi dans une continuité : « Je travaille pour Marine Le Pen, qui est députée européenne mais aussi femme politique. Je ne fais pas la distinction. » Une version reprise par la patronne du parti, qui estime, lors d’un interrogatoire, que « les assistants parlementaires ne travaillent pas pour le Parlement. Ils sont des assistants parlementaires politiques d’élus, par définition, politiques ».

Mais cette défense va être fragilisée par les témoignages de plusieurs protagonistes en conflit ouvert avec le parti, notamment Aymeric Chauprade, ancien chef de la délégation frontiste au Parlement européen. En 2017, il relate, dans un témoignage au Monde, qu’en juin 2014, Marine Le Pen a réuni les eurodéputés venant d’être élus. « Elle nous explique(…) qu’il faut accepter de n’embaucher soi-même qu’un seul assistant pour nos activités d’élu. Elle nous dit : C’est moi qui vais contrôler l’enveloppe des assistants(…) Tout le monde comprend(…) que l’on est dans une logique d’emplois fictifs. »

Au-delà des cas individuels, tout l’enjeu du procès sera de déterminer s’il existait un système organisé et centralisé par le parti et sa présidente, et si ce systèmeavait bien pour but de réaliser des économies au détriment du Parlement européen. De nombreux éléments découverts lors de l’enquête tendent dans cette direction, notamment des échanges dans lesquels plusieurs cadres évoquent le « transfert » de tel ou tel assistant vers un eurodéputé, en fonction du niveau de crédit restant dans son enveloppe de frais, selon un principe de « vases communicants » – terme mentionné dans un échange.

De nouvelles révélations

Plusieurs indices vont dans ce sens. Les tableaux comptables de Wallerand de Saint-Just comportent ainsi une ligne « économies avec les européennes ». Dans un échange de courriels explicite, Jean-Luc Schaffhauser, autre ex-eurodéputé FN, s’inquiète, en 2014, auprès du trésorier : « Ce que Marine nous demande équivaut qu’on signe pour des emplois fictifs(…) on va se faire allumer. » Son interlocuteur lui répond quelques minutes plus tard : « Je crois bien que Marine sait tout cela. »

De fait, les échanges comme les témoignages recueillis lors de l’enquête tendent à démontrer que la présidente du parti suivait personnellement les dépenses et les « enveloppes ». Elle expliquera aux enquêteurs qu’elle souhaitait « être attentive à ce que les assistants embauchés ne puissent pas nuire à notre mouvement ». Un argument jugé peu convaincant par les juges d’instruction, qui estiment dans leur ordonnance de renvoi qu’elle « apparaît comme l’une des principales responsables du système ainsi mis en place ».

Dans l’attente de ce procès décisif, le RN en a suivi de près un autre, qui s’est tenu fin 2023 : celui des assistants parlementaires du MoDem, accusé d’avoir peu ou prou mis en place un système similaire. Si le dossier s’est soldé par la relaxe, en février, du président du parti centriste, François Bayrou, au bénéfice du doute – relaxe dont le parquet a fait appel –, le tribunal correctionnel de Paris a condamné le parti et son prédécesseur, l’UDF, ainsi que plusieurs de ses responsables pour « détournement de fonds publics », « complicité » ou « recel » de ce délit.

Avant même le début de l’audience, de nouvelles révélations ont mis à mal le Rassemblement national. Selon le journaliste de Libération Tristan Berteloot, dans un livre paru le 13 septembre (La Machine à gagner,Seuil, 240 pages, 19,50 euros), Jordan Bardella, actuel président du RN, qui n’est pas poursuivi dans le dossier, aurait produit de fausses preuves afin de justifier de son emploi d’assistant parlementaire auprès de Jean-François Jalkh. Une « grossière tentative de déstabilisation », conteste l’intéressé.

Libération
lundi 30 septembre 2024 856 mots, p. 11

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30 septembre 2024 - Libération (site web)

Entre Marine Le Pen et le RN, un rapport amour-haine

Nicolas Massol

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I l n'y a jamais bien loin du Capitole à la roche Tarpéienne. Ou, dans le cas de Marine Le Pen, de l'effarante influence dont elle jouit, en ce moment, sur le jeu politique français, à la possible condamnation en inéligibilité à laquelle l'expose le procès des assistants parlementaires du Front national (devenu Rassemblement national), qui s'ouvre ce lundi à Paris. La patronne du RN y est mise en cause pour détournements de fonds publics, et complicité du même délit. Elle comparait aux côtés de 27 autres membres ou ex-membres frontistes, pour des faits s'étalant de 2004 à 2016. Lundi sur le banc des prévenus ; mardi sur ceux du Palais-Bourbon, pour écouter avec les 125 députés de son groupe parlementaire la déclaration de politique générale de Michel Barnier, dont elle tient le sort entre ses mains.

Modernisatrice. Toute puissante à l'Assemblée, Marine Le Pen en aurait presque oublié son passé de cheffe de parti. Car c'est bien le procès du FN-RN qui s'ouvre ce lundi, et d'un système mis en place par Jean-Marie Le Pen et dont a hérité, puis qu'elle a industrialisé au service de sa carrière politique. «Une gestion pilotée par les dirigeants successifs du FN et peu à peu structurée […] en véritable système centralisé organisé pour lui bénéficier», décrit le réquisitoire, qui met bien en lumière le rôle central de l'ex-présidente du «Front». Un parti qui est pour Marine Le Pen autant une marque qu'un stigmate, une machine de guerre mais aussi une structure jamais vraiment professionnalisée, dont elle n'a eu de cesse, depuis trois présidentielles, de se détacher tout en profitant de sa rente. Et qui, dans la période où le Premier ministre en personne appelle la cheffe de parti pour lui demander de bien vouloir excuser les propos à son endroit du ministre de l'Economie, vient se rappeler à elle, au tribunal correctionnel de Paris. L'actuelle députée du Pas-de-Calais a toujours nourri des relations ambivalentes avec l'entreprise paternelle, qui le lui a souvent bien rendu. Au début des an- nées 2000, la jeune femme a beau être la fille de son père, elle doit composer avec la vieille garde des lepénistes qui tiennent l'appareil et voient d'un mauvais oeil ses ambitions personnelles et sa volonté modernisatrice. Elle regroupe donc une bande de trentenaires au sein de «Générations Le Pen», une association qui permet de contourner l'appareil et, déjà, de jouir d'une plus grande liberté de ton. Le parti se venge aussitôt : à l'élection du comité central, qui mesure la popularité des cadres, au congrès de Nice, en 2003, Le Pen est reléguée à la 34e place, loin derrière Bruno Gollnisch, qui représente l'orthodoxie frontiste. C'est lui que l'héritière affronte pour prendre la présidence du FN, en 2011. Malgré son nom et les faveurs du père, rien n'est gagné pour la jeune femme, qui est moins la candidate de son parti que des médias. Juste avant la clôture des adhésions pour voter, Arlette Chabot l'invite à son émission politique A vous de juger, où Le Pen lance un appel à prendre sa carte pour la faire gagner. «Il n'y aurait pas eu les 4 000 ou 5 000 adhérents à la suite de ce passage télé, le résultat aurait été serré», se rappelle le député Bruno Bilde, déjà très proche de la nouvelle patronne. Aussitôt élue, Marine Le Pen s'empresse… de se débarrasser du parti en créant en 2012 le «Rassemblement bleu Marine», une coalition électorale destinée à élargir le spectre du FN. C'est un échec. Retour au parti, donc, endetté, infesté de radicaux qui contredisent son nouveau récit de la dédiabolisation. En 2017, elle en quitte la présidence entre les deux tours, change son nom l'année suivante et finit, pour de bon, par le laisser entre les mains de Jordan Bardella, au début de la présidentielle de 2022. Elle met alors en scène son bonheur d'être libérée du carcan partisan. «Je ne suis plus présidente du RN. Ça change énormément les choses», avoue-t-elle, un jour, pour justifier l'abandon du dogme frontiste de la suppression de la double nationalité.

Commando. A la tête de son groupe parlementaire, Le Pen se constitue un commando de cadres peu ou pas liés au RN : le secrétaire général, Renaud Labaye, revendique de n'en avoir pas la carte ; Jean-Philippe Tanguy ne l'a prise qu'en 2022 ; Ambroise de Rancourt, son nouveau directeur de cabinet, n'est pas militant frontiste. Ses principaux conseillers, au premier rang desquels François Durvye, bras droit du milliardaire catholique Pierre-Edouard Stérin, n'en viennent pas non plus. La cheffe de groupe a l'air d'aimer ça. «Je ne l'ai jamais sentie aussi libre, elle prend plaisir à la vie parlementaire. C'est une découverte», admirait Sébastien Chenu, l'année dernière. «C'est vrai que je prends du plaisir, c'est un nouvel exercice où les marges de manoeuvre sont moins rigides que dans un parti», assumait l'intéressée de son côté. Le banc des prévenus, pendant deux mois, pourrait se charger de lui en rappeler les rigueurs.

Un parti qui est pour Marine Le Pen autant une marque qu'un stigmate, une machine de guerre mais aussi une structure jamais vraiment professionnalisée.

L'Humanité
lundi 30 septembre 2024 798 mots, p. 24

Bérenger Cernon, un cheminot à l'Assemblée

Margot Bonnéry

Le conducteur de train et syndicaliste CGT a été élu député FI de l'Essonne, où il a battu Nicolas Dupont-Aignan et François Durovray, qui vient d'être nommé ministre des Transports.

Qui aurait cru qu'un cheminot encarté à la CGT détrônerait Nicolas Dupont-Aignan ? Avec son profil atypique et « la force militante du Nouveau Front populaire », Bérenger Cernon est pourtant parvenu à renverser la table lors des dernières législatives, s'imposant face au fondateur de Debout la France dans la 8e circonscription de l'Essonne, à droite depuis vingt-sept ans. Convaincre les électeurs du député sortant, qui avait appelé à voter Marine Le Pen en 2017 et 2022, ne faisait pas partie de son objectif. Pour gagner, le candidat de la France insoumise est allé chercher le vote de ceux qui ne croyaient plus en la politique. « Nous avons fait campagne là où le taux d'abstention était le plus fort, dans les quartiers populaires », raconte l'élu de 36 ans qui a surpris son monde : « J'étais un ovni, mon profil de cheminot a plu. »

« La SNCF est un merveilleux collectif de travailleurs »

Bérenger Cernon a également bénéficié d'une triangulaire pour l'emporter, puisqu'il a obtenu 40,52 % des voix, contre 37,48 % pour Nicolas Dupont-Aignan et 22 % pour le candidat de droite François Durovray. Et, là encore, surprise ! Bien que battu, ce dernier vient d'être nommé ministre des Transports dans le gouvernement Barnier. « Un ancien cheminot et un nouveau ministre des Transports... C'est presque une fable », sourit le député au sujet de ce duel, avant de reprendre son sérieux pour rappeler que « ce gouvernement de perdants est illégitime ». Il n'entend donc rien lui laisser passer, en puisant dans son expérience de syndicaliste pour mener la lutte sur les services publics et sur les transports.

« À partir du 1er  janvier 2025, le plan de discontinuité de Fret SNCF, orchestré par le gouvernement, va s'appliquer. Mais il en est hors de question. L'ancien ministre Clément Beaune n'est plus là, donc j'espère que le nouveau ministre prendra la question au sérieux. » Pour l'insoumis passé par le PCF, l'ouverture à la concurrence n'est pas la solution. Des moyens humains, financiers et matériels sont indispensables pour redévelopper au maximum un service de qualité répondant aux attentes et aux besoins des usagers. « Les syndicats et la mobilisation seront déterminants » dans les semaines à venir, estime Bérenger Cernon.

Fils de syndicalistes et petit-fils de cheminot, le député ne pensait pas franchir un jour les portes du Palais Bourbon. Les défenseurs du monde du travail y ont pourtant toute leur place. Et l'élu promet qu'il n'oubliera pas d'où il vient, qu'il ne passera pas de l'autre côté de la barricade, là où carrière politique rime avec compromission et trahison. Il se dit sûr, aussi, de conserver sa liberté d'esprit. « Mes parents ont toujours souhaité me protéger de ce monde. Même si on parlait d'actualité politique et syndicale, et qu'on lisait l'Humanité à la maison, ils avaient envie que je me forge ma propre opinion », raconte-t-il.

Devenu conducteur sur les lignes de RER D et R en 2008, le jeune Bérenger Cernon se syndique aussitôt. « De fil en aiguille, j'ai pris des responsabilités et j'ai été élu délégué du personnel en 2009 », relate celui qui a aussi été secrétaire du CHSCT et secrétaire général de la CGT cheminots à Paris gare de Lyon. « Même si certains s'échinent à la casser, la SNCF reste une belle entreprise. C'est un merveilleux collectif de travailleurs », fait-il valoir. De ces dix-sept années passées à conduire des trains, Bérenger Cernon retient aussi la lutte et la solidarité entre cheminots. Surtout au cours de la mobilisation contre la réforme des retraites de Nicolas Sarkozy, en 2010 : « C'était un moment particulier et intense car j'étais nouveau dans l'entreprise. On dormait tous au syndicat. Et, le matin, on tenait les piquets de grève pour expliquer les enjeux et convaincre ceux qui continuaient d'aller au travail. »

2014, 2016, 2018, 2019... toujours mobilisé

Puis il y a eu les protestations contre la réforme ferroviaire de 2014, les luttes contre la loi El Khomri en 2016 et celles contre le pacte ferroviaire en 2018. Sans oublier la réforme des retraites portée par Édouard Philippe en 2019. Bérenger Cernon s'en souvient comme si c'était hier. « Notre grève était d'une longueur hallucinante, presque un mois et demi. Même si la pandémie du coronavirus et le confinement ont permis que cette réforme ne voie jamais le jour, on s'est saignés. Sans notre mobilisation, nous n'y serions pas parvenus. Grâce aux camarades de la RATP, la région parisienne était presque à l'arrêt. » Face à un gouvernement d'union des droites constitué avec l'aval du Rassemblement national, les luttes à venir s'annoncent plus intenses encore, et déterminantes pour l'avenir du pays. Bérenger Cernon entend y prendre sa part, à l'Assemblée comme dans la rue.

Le Figaro, no. 24914
Le Figaro, lundi 30 septembre 2024 699 mots, p. 10

Politique

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29 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Darmanin, une rentrée dans ses nouveaux habits de député vigilant

Mis à l'écart de l'exécutif, le député du Nord lance un mouvement de réflexion politique. Et attend au tournant Michel Barnier.

Quinault-Maupoil, Tristan

Michel Barnier n'a pas joué à la bourle, dimanche, laissant sans réponse l'invitation de Gérald Darmanin à s'essayer aux traditions de son fief de Tourcoing à l'occasion de sa rentrée politique. Une semaine auparavant, le premier ministre n'avait pas davantage prévenu l'ancien ministre de l'Intérieur de sa mise à l'écart de l'exécutif. Une méthode de management, ou plutôt un affront, dont le député du Nord entend se souvenir. Celui qui plaidait depuis longtemps pour une coalition entre LR et les macronistes attend dorénavant le nouveau gouvernement... au tournant. Tout en reprenant sa liberté. «L'avenir commence. C'est le premier jour du reste de notre vie», a-t-il dit à ses troupes en annonçant la création de son mouvement de réflexion politique, nommé Populaires. «Maintenant que ma parole est totalement libre, maintenant que nous sommes quelques-uns à n'avoir de solidarité qu'avec nos convictions, notre devoir est d'utiliser ce temps de liberté pour écrire. Pour réfléchir. Pour bousculer parfois. Pour rassembler de la manière la plus large possible comme nous le sommes aujourd'hui, pour construire l'avenir» , a indiqué Gérald Darmanin lors de ce raout où sont apparus les ferments d'une vengeance préparée contre Michel Barnier.

À bientôt 42 ans, plus de sept ans après être devenu ministre, Gérald Darmanin se prépare à se réinventer. Le parterre de militants et d'élus venus l'écouter au jardin botanique de Tourcoing est resté modeste. Pas davantage de 500 chaises étaient occupées et l'ambiance n'était pas à l'euphorie. Longtemps rival, l'ex-locataire de Matignon Gabriel Attal a fait un crochet furtif pour partager une saucisse-frites avec son ancien ministre. Élisabeth Borne, qui avait fait sensation l'an passé en lui volant la vedette lors du même rassemblement, a préféré venir assister au discours de clôture. Comme Édouard Philippe, le président d'Horizons, dont il est proche malgré l'éventualité d'une concurrence en 2027. Tous trois observent, comme Gérald Darmanin, le nouvel exécutif avec circonspection. «Mesdames, Messieurs les ministres, les parlementaires, les futurs ministres - il peut y en avoir», a d'ailleurs ironisé le maire du Havre en introduisant sa prise de parole. Sous entendant que le bail de Michel Barnier pourrait rapidement tourner court.

« Préférence aux travailleurs »

Après la déclaration de politique générale du premier ministre, mardi, viendront très vite les récifs du budget. À l'évidence, Gérald Darmanin ne facilitera pas la tâche de celui qui l'a mis à l'écart. «Je le dis ici, je soutiens le gouvernement de Michel Barnier nommé par le président de la République, car sa réussite sera la réussite de mon pays que j'aime plus que tout. Mais je sais que nous serons nombreux à ne pas pouvoir soutenir un gouvernement qui augmenterait les impôts», a prévenu l'ancien ministre. Une telle hausse serait une «facilité» , a tancé Darmanin, qui s'étonne en privé qu'un gouvernement de droite fasse sienne cette idée habituellement portée à gauche.

« Quand on commence par augmenter les impôts de quelques-uns, on finit par augmenter les impôts de tous, et les perdants sont toujours les travailleurs» , a-t-il dit, alors qu'il avait déjà éventé le projet de Michel Barnier, à l'issue de discussions préparatoires avec l'intéressé, lors de l'élaboration du gouvernement. Le député du Nord, qui a fait le choix de ne pas briguer cet automne la tête du parti présidentiel, compte néanmoins faire avancer des propositions dans le débat. Un 1 % handicap, à l'image du 1 % logement, en échange d'une baisse des impôts de production ; la mise en place d'un versement unique de toutes les prestations sociales, plafonné à 75 % du smic ; le concept de la « préférence aux travailleurs » pour obtenir un logement ou certaines aides en opposition à la « préférence nationale » du Rassemblement national... Si Michel Barnier n'était pas inspiré de retenir ses idées, Gérald Darmanin pourrait déposer des amendements dédiés maintenant qu'il est redevenu parlementaire dans une configuration où chaque voix compte. T.Q.-M.

Libération
lundi 30 septembre 2024 732 mots, p. 9

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30 septembre 2024 - Libération (site web)

Les fausses preuves, grandes absentes des débats

T.B

AUTRE

A l'heure où s'ouvre le procès des assistants du RN, les révélations de Libération sur la fabrication par Jordan Bardella de fausses preuves de travail pour camoufler son activité fictive, de l'époque où il était lui-même assistant parlementaire à Bruxelles, ont mis une lumière crue sur les méthodes de dissimulation qui ont pu être développées par le mouvement tout au long de l'enquête. Pour rappel : l'actuel président de la formation lepéniste n'a jamais été entendu dans le dossier qui va être étudié à partir de ce lundi devant le tribunal correctionnel de Paris, mais il a bien été lui aussi «assistant», de février à juin 2015, auprès du député européen Jean-François Jalkh. Son nom figure d'ailleurs comme celui d'autres sur le fameux organigramme du FN, publié en février 2015, qui a motivé le Parlement européen à saisir la justice française. Il y apparaît comme «chargé de mission» auprès du vice-président du FN de l'époque, son exmentor Florian Philippot, alors qu'il était censé travailler pour Jalkh, une fonction qu'il n'a semble-t-il jamais exercée, mais pour laquelle il a perçu un salaire de 1 200 euros net mensuels.

Selon nos informations, une revue de presse confectionnée avec un logiciel plus de deux ans après son contrat, ainsi qu'un calendrier 2015, annoté de sa main, mais acheté en 2018 et livré au siège du RN, ont été confectionnés pour fabriquer l'illusion, au cas où Bardella serait un jour inquiété, d'avoir vraiment travaillé pour son eurodéputé.

Compilation de copiés-collés Combien de fausses preuves de travail les cadres du FN, devenu RN, ont-ils produit pour tenter de justifier l'activité inexistante de leurs collaborateurs, rémunérés par l'Europe ? Les chefs d'inculpation de faux et usage de faux sont absents de l'ordonnance de renvoi rendue en 2023 par les juges chargés de l'instruction de cette affaire, pourtant présents au tout début de l'enquête, après l'ouverture d'une information judiciaire contre X par le parquet de Paris, en 2016. Il y aurait eu de quoi faire : en 2019, Libération avait déjà révélé la production d'un faux rapport, depuis versé au dossier, par les équipes de l'ex-numéro 2 frontiste Florian Philippot, pour maquiller l'emploi présumé fictif de l'une de ses collaboratrices, Ferial Mostefai. Les deux ont été ensuite placés sous le statut de témoin assisté. Dans ce cas, il s'agissait d'un dossier de 52 pages sur les perspectives d'échange entre l'Union européenne et le Maghreb, signé par l'assistante, et daté du 6 mars 2015. Se cachait derrière en réalité une compilation de copiés-collés d'introductions de pages Wikipédia, dont une partie n'existaient pas à la date où le rapport avait prétendument été rendu. Certaines avaient d'ailleurs été créées après la fin du contrat de Mostefai. Récemment, France Info et l'émission Complément d'enquête ont révélé que le député européen Nicolas Bay, ancien secrétaire général du FN, avait quant à lui remis aux juges de fausses revues de presse, des documents antidatés à 2015, mais fabriqués en 2018. Il les a présentés comme ayant été réalisés par son ancien assistant parlementaire, Timothée Houssin, aujourd'hui député de l'Eure, mais embauché par Bruxelles de juillet 2014 à mars 2015. Tous deux sont mis en examen dans l'affaire des assistants fictifs. Entendu par les juges le 7 septembre 2018, Bay leur a donné un document de 112 pages d'articles de journaux publiés entre le 1er septembre 2014 et le 27 février 2015. En bas de chaque page, apparaît l'inscription «revue de presse par T. Houssin». Or selon France Info, plusieurs des articles de presse présents dans cette revue ont été compilés a minima fin mars 2018.

Documents «antidatés» ou «falsifiés» La justice va-t-elle ouvrir une enquête sur ces nouveaux éléments ? Contacté par Libération, le parquet de Paris affirme en tout cas n'être, «à ce jour», pas saisi de l'affaire des faux de Bardella. Mais il n'y a pas que ça : selon Mediapart, d'autres documents du dossier ont été soupçonnés lors de l'enquête d'avoir été «antidatés» ou «falsifiés». Le site d'informations évoque les contrats du bras droit de Florian Philippot, Joffrey Bollée ainsi qu'un certain Michel Guiniot, tous deux ayant été assistants parlementaires. «Des avenants à leurs contrats auprès du FN avaient été établis en 2014 et 2015 pour passer d'un temps plein à un temps partiel, étant donné le cumul de leurs postes. Mais des mails retrouvés par les enquêteurs laissent penser qu'ils ont été antidatés», écrit Mediapart. Pour combien d'autres ?

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Faits divers, lundi 30 septembre 2024 678 mots, p. AUJM16
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30 septembre 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

RiposteiLa communication millimétrée du RN

Alors que Marine Le Pen joue gros politiquement, les élus RN sont tenus d'afficher leur « sérénité » face à un procès qui aurait été initié « au bénéfice » de leurs adversaires.

Alexandre Sulzer

Marine Le Pen s'adressera au mur de caméras. Ce mardi à l'Assemblée nationale lors de la déclaration de politique générale ? Non, dès ce lundi au palais de justice de Paris alors que s'ouvre le procès des emplois présumés fictifs des assistants parlementaires du RN. Un jour surligné depuis longtemps dans son agenda, elle qui y joue gros, et qui a décidé de tenter de transformer ce boulet judiciaire en tribune. D'où sa présence annoncée, à raison de trois après-midi par semaine durant deux mois, à l'audience. « Elle a beaucoup travaillé, elle n'a pas l'intention de se laisser découper en rondelles. Le procureur a intérêt à bien s'accrocher à sa robe ! », fanfaronne M e Alexandre Varaut, eurodéputé RN et seule personnalité habilitée à répondre à la presse en amont de l'audience.

Au parti, on fait mine de minimiser la portée du procès. « On parle de l'affaire depuis trop longtemps. Le fond n'intéresse personne à partir du moment où il n'y a pas d'enrichissement personnel. Les Français veulent savoir comment on résout leurs problèmes, pas savoir si untel travaillait au parti ou au Parlement européen », veut croire un membre du premier cercle de Marine Le Pen. Nombreux sont ceux qui écartent d'un revers de main la possibilité d'une inéligibilité de la cheffe, au regard de la « responsabilité politique » que prendraient les juges.

Pointe de sarcasme

Pourtant, signe de l'ultra-sensibilité du sujet, une « note argumentaire » que nous nous sommes procurée a été envoyée aux parlementaires RN pour cadrer leur communication sur le sujet. « La presse couvrira largement ce procès et vous serez probablement amenés, dans des médias nationaux comme locaux, à répondre aux questions qui vous seront posées sur cette affaire complexe », prévient le document. « Il ne faut pas parler de procès politique mais d'un procès fait à un parti politique à l'initiative et au bénéfice de ses adversaires », prescrit la note. « Parler de procès politique signifierait que les juges sont politiques alors que nous les croyons impartiaux... », explique, non sans une pointe de sarcasme, M e Alexandre Varaut, soucieux de ne pas braquer les magistrats.

Le cas Bardella

Pour expliquer pourquoi le travail des assistants parlementaires européens était parfois sans lien avec le travail des eurodéputés, la note juge « utile de rappeler que le travail d'un député d'opposition (et par conséquent celui de ses collaborateurs) n'est pas le même que celui d'un député de la majorité ». « Si le député d'opposition intervient dans des propositions [sic] minimes dans le processus législatif, une partie essentielle de son mandat consiste à faire triompher ses idées en ayant une fonction essentiellement tribunitienne. Tout le piège de ce procès réside dans ce constat », ajoute la note qui revient aussi sur le rôle de Marine Le Pen, elle qui a exigé un droit de regard sur les embauches des assistants : « L'intention n'était pas économique mais bien sûr politique. Il est impossible d'imaginer avoir des collaborateurs qui ne soient pas alignés politiquement [...]. »

Les éléments de langage concoctés pour les élus évoquent également le cas de Jordan Bardella, qui a aussi été assistant parlementaire mais n'est pas poursuivi. « Il n'est pas tolérable qu'il soit mis en cause dix ans plus tard », dit le document, « à l'aune de la notoriété qu'il a acquise ». Une référence à une enquête de « Libération » selon laquelle le président du RN aurait antidaté des documents afin d'échapper à des poursuites. Ce que l'intéressé conteste vivement.

Dernier point : « l'état d'esprit avant le début du procès ». « Nous abordons donc ce procès de manière sereine », apprend la note aux élus RN. « Ça va être deux mois où l'on va en prendre plein la gueule », grimace pourtant un cadre. « On s'en serait bien passé », complète un autre, le regard déjà tourné vers le week-end prochain, avec le meeting de dimanche à Nice : « Ce n'est pas innocent. On veut montrer que le procès ne nous atteint pas. » Ce sera aux juges d'en décider.

Libération
lundi 30 septembre 2024 743 mots, p. 23

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28 septembre 2024 - Libération (site web)

Un silence coupable d'Antoine Armand

Daniel Schneidermann

AUTRE

«M onsieur Armand, vous êtes sous la tutelle de Marine Le Pen, désormais ?» Assis à un bureau, le ministre de l'Economie, Antoine Armand, attend le début de la séance de la commission des finances de l'Assemblée nationale. Dans ces minutes, équipes de radio et de télévision sont admises à poser quelques questions à la volée, et à réaliser quelques vues du ministre qui, assis, ne peut guère leur échapper. Les journa- listes se pressent autour de leur captif. «Vous êtes sous la tutelle de Marine Le Pen ?» Aucune réponse. La veille, Antoine Armand a gaffé, donnant naissance à ce que la plupart des journalistes politiques ont dénommé un «couac». Il a d'abord expliqué au micro de France Inter qu'il ne recevrait pas le RN dans le cadre de la préparation du budget 2025, ce mouvement se situant, selon lui, hors de l'arc républicain. Fureur de ladite Marine Le Pen. Le Premier ministre s'est empressé de recadrer son ministre. Et, a-t-on appris, s'est aussi empressé d'appeler la cheffe de file du Rassemblement national pour s'excuser de l'affront ainsi fait à son parti. Et le ministre s'est incliné. Dans un communiqué, il a finalement expliqué qu'il recevrait tous les mouvements politiques représentés à l'Assemblée nationale. Soit dit en passant, on peut se demander si Antoine Armand avait bien lu la presse dans les jours qui ont précédé et suivi sa nomination, et si oui, pourquoi il n'avait pas compris que son gouvernement se trouverait sous surveillance du RN. C'est une autre question. Et le harcèlement continue. «Que vous a dit le Premier ministre hier exactement ?» Silence. Sourire «Est-ce que vous pensez que le Rassemblement national est dans l'arc républicain ?» Silence. «Est-ce que vous tournerez désormais sept fois votre langue dans votre bouche avant de parler dans une matinale radio ?» «Vous avez remarqué qu'il n'est peut-être pas venu pour ça ?» tente mollement de le défendre Eric Coquerel, président (LFI) de la commission des finances. Sans succès.

«Est-ce que vous considérez avoir fait une erreur ou pas du tout ?» Silence. «Est-ce que Marine Le Pen contrôle Michel Barnier ?» Silence. Le niveau d'exigence des questionneurs baisse un peu : «Vous voulez pas faire juste une petite décla- ration monsieur Armand avant le début de la commission ?» Non. Même pas une petite déclaration. «Monsieur le ministre, juste un petit mot ?» Et enfin, «Vous avez des regrets ce matin ? Quel est votre état d'esprit ?» «Je vous remercie, Mesdames Messieurs.» Ce pourrait être une séance habituelle de micro-harcèlement médiatique, une bagarre pour décrocher la petite phrase qui fera le buzz de la journée. C'est une pratique classique, par exemple de l'émission Quotidien. Mais une image, ou une séquence de télévision, n'est rien en elle-même. C'est son contexte, qui lui donne sa signification. On la regarde, on la ressent dans ce contexte. Et le contexte, quel est-il ? Outre les cris de joie des députés du RN qui ont accueilli, la veille, l'humiliation du ministre et son recadrage par le Premier ministre («si sa porte reste fermée, c'est lui qui risque de la prendre assez rapidement avec tout son gouvernement», a réagi le député Thomas Ménagé. «On attend qu'il revienne à plat ventre, sinon, ça va pas durer», a glissé un député RN en off à l'AFP), le contrôle du gouvernement par le RN est apparu à travers plusieurs autres épisodes, parfois tragicomiques.

On a vu par exemple le ministre de l'Intérieur proclamer son intention de porter plainte contre un député LFI pour un tweet dénonçant «l'assassinat de Kanak par les forces policières envoyées spécialement à 17 000 kilomètres», juste après y avoir été incité pu- bliquement par un porte-parole du RN, croisé dans les couloirs de TF1. La laisse est apparue serrée.

Au début du mois de septembre, avant sa nomination, Antoine Armand rappelait sur Europe 1 qu'il n'était pas question de former «un gouvernement qui dépendrait des voix du RN». L'image de ce silence-là traduit bien davantage que l'embarras habituel des ministres gaffeurs, ou des trans- fuges reniant un jour leurs proclamations de la veille. C'est l'image cruelle de celui qui prend conscience de la laisse autour de son cou, et comprend soudain que ce «couac» n'était pas un couac dans la partition, mais la nouvelle partition elle-même, qu'il va devoir interpréter. Il se sait au coeur d'une bascule historique dans la honte, il sait que nous le voyons, et que nous savons qu'il la voit luimême. Il sait qu'aucun mot ne peut exprimer ce moment.•

L'Humanité
lundi 30 septembre 2024 1617 mots, p. 9

Un procès à hauts risques pour Marine Le Pen et le RN

Florent LE DU

Justice Pour huit semaines, le Rassemblent national et 28 de ses membres, actuels ou passés, comparaissent devant le tribunal correctionnel, accusés d'avoir détourné l'enveloppe destinée aux assistants des eurodéputés pour payer des employés du parti.

L'avenir politique de Marine Le Pen pourrait se décider entre les murs du tribunal correctionnel de Paris. À partir de ce lundi et pendant huit semaines d'audience, elle et 28 autres prévenus (13 ex-assistants parlementaires, 10 élus, 4 membres de la direction du Front national et le Rassemblement national en tant que personne morale) font face à un procès historique. Il leur est reproché d'avoir détourné 6,8 millions d'euros, entre 2004 et 2016, via l'embauche comme collaborateurs de parlementaires européens de personnes travaillant en réalité pour le parti. Dans ce dossier, Marine Le Pen y est décrite comme le cerveau, avec son père. « L'enquête a montré qu'elle était co-décisionnaire, avec Jean-Marie Le Pen, des choix d'équilibrage des enveloppes budgétaires (...) et agissait dès lors délibérément, en toute conscience de détourner les fonds publics de leur affectation initiale », écrivent Cécile Meyer-Fabre et Marie-Catherine Idiart, vice-présidentes chargées de l'instruction, dans leur ordonnance de renvoi.

Ces deux mois de procès vont-ils fragiliser la patronne de l'extrême droite ? « Plus son électorat s'élargit, plus il intègre des citoyens moins fidèles et plus soucieux de la probité des politiques », avance le politiste Luc Rouban. Mais surtout, le tribunal pourrait décider de prononcer de lourdes peines : jusqu'à dix ans de prison pour détournement de fonds publics et une peine d'inéligibilité pouvant allant jusqu'à cinq ans. Voilà qui pourrait l'empêcher de se présenter à la prochaine présidentielle. Il s'agirait tout de même d'un coup de tonnerre. Et ce, malgré une enquête accablante, tant il existe de témoignages et de documents à charge.

Une fraude à grande échelle ?

Pour l'instruction, le parti lepéniste a mis en place un « système centralisé de gestion des enveloppes de frais d'assistance parlementaire des députés européens du Front national, permettant que soient affectées et rémunérées sur ces enveloppes des personnes travaillant en réalité pour le Front national ». Le chauffeur de Jean-Marie Le Pen, son garde du corps, l'assistante personnelle de Marine Le Pen, le graphiste du parti... sont devenus collaborateurs parlementaires, sans en exercer le rôle, selon l'ordonnance de renvoi.

Pendant les deux mois, le tribunal cherchera à voir si les missions des douze anciens assistants parlementaires consistaient bien en « l'assistance nécessaire et directement liée à l'exercice du mandat parlementaire des députés », malgré de nombreux éléments semblant prouver le contraire.

Les juges devront aussi interroger la version des enquêtrices, pour qui les eurodéputés du FN mettaient à disposition du chef (Jean-Marie Le Pen, puis Marine Le Pen) une grande partie de leur enveloppe pour qu'il décide qui serait embauché. Selon plusieurs témoignages, ce système aurait été présenté par Marine Le Pen à son groupe de parlementaires en juin 2014, au premier jour de leur mandature. Lors de cette réunion de groupe, elle aurait demandé à chaque eurodéputé FN de ne prendre qu'un seul assistant parlementaire, le reste de l'enveloppe de chacun devant être mis à disposition du parti, qu'elle dirige alors.

Dans un second temps, et comme pendant les précédentes mandatures, chaque élu a dû signer une procuration auprès de Charles Van Houtte (ou Christophe Moreau avant 2011), pour que cet homme de confiance de Marine Le Pen gère lui-même les contrats d'assistants parlementaires. En perquisitionnant son ordinateur, les enquêtrices ont trouvé un tableau consignant précisément quels collaborateurs était rattaché à quel député et pour quel montant... Et devant le nom de certains assistants, la mention « fn » avait été ajoutée, indiquant selon l'investigation que cette personne devait travailler en réalité pour le parti. Pour se défendre, Marine Le Pen explique que sa mainmise sur les contrats de collaborateurs était due au besoin d'opposer son veto quant au choix de tel ou tel profil. Mais d'autres éléments encore remettent en cause sa version.

Une foule d'éléments accablants

Le 22 juin 2014, quelques jours après la fameuse réunion entre Marine Le Pen et les eurodéputés du parti, Jean-Luc Schaffhauser, parlementaire européen, alerte le trésorier du RN, Wallerand de Saint-Just, par mail : « Ce que nous demande Marine équivaut à ce qu'on signe pour des emplois fictifs », s'inquiète-t-il. Réponse lacunaire du second : « Je pense que Marine sait tout cela. » Le même Wallerand de Saint-Just, six jours plus tôt, indiquait à Marine Le Pen : « Nous ne nous en sortirons que si nous faisons des économies importantes grâce au Parlement européen. »

Les nombreux échanges de mails et de SMS restitués dans l'ordonnance de renvoi constituent les principaux éléments censés prouver la réalité du système frauduleux mis en place par le FN. S'y ajoutent des agendas vides, des preuves d'un travail effectif pour le parti mais pas pour l'eurodéputé employeur, ou des contrats, à temps plein, qui se cumulent. Certains sont même passés aux aveux. Alors qu'il travaillait sur la campagne présidentielle de Marine Le Pen, Gaël Nofri se voit signer, en mars 2012, un nouveau contrat, non plus de conseiller mais de collaborateur de l'eurodéputé Jean-Marie Le Pen. « J'ai été rémunéré par des fonds européens alors que je travaillais comme conseiller sur la campagne de Marine Le Pen », a-t-il avoué en 2017. Plus grave, un contrat d'assistant parlementaire liait déjà Gaël Nofri à Jean-Marie Le Pen entre octobre et décembre 2011, alors même qu'il pensait être salarié du parti. L'intéressé affirme que « les paraphes et la signature finale attribués à (lui) n'étaient pas de (s)a main ».

D'autres échanges de textos sont particulièrement explicites. Comme quand Mickaël Ehrminger, collaborateur de Florian Philippot, s'inquiète en 2015 d'entendre que le Parlement surveillerait de plus en plus l'activité des assistants européens : « Si c'est le cas, je suis dans la merde, je n'ai aucune " preuve de travail". »

L'exemple du garde du corps des Le Pen

Depuis trente-deux ans, le visage de ce grand barbu apparaît sur les photos aux côtés de Jean-Marie Le Pen, puis de Marine Le Pen et Jordan Bardella lors de leurs déplacements. L'agent de protection principal du parti est emblématique de l'affaire : selon l'accusation, il a toujours exercé comme garde du corps, y compris entre 2005 et 2012 alors qu'il était, sur le papier, assistant parlementaire de trois eurodéputés différents. D'abord auprès de Fernand Le Rachinel, lequel a déclaré lors de son interrogatoire : « C'est Jean-Marie Le Pen qui affectait les assistants sur les enveloppes budgétaires des députés européens (...) Dans ce cadre, monsieur Thierry Légier m'a été affecté, ainsi que madame Bruna, mais ils ne travaillaient pas sur mes dossiers propres dans le cadre de mon mandat européen. » Celui-ci ajoute qu'en 2008, « monsieur Légier a continué d'être rémunéré sur (m)on enveloppe parlementaire alors même que nous n'avions plus aucune relation, ni aucun rapport ». Il est ensuite baladé de contrat en contrat, « au gré des crédits », indique l'ordonnance de renvoi.

Problème pour le FN : en janvier 2011, le contrat le rattachant désormais à Marine Le Pen est invalidé (un autre sera accepté en octobre) par le Parlement européen, son plafond de dépenses étant atteint. Alors, pour continuer à le payer, le parti aurait imaginé un tour de passe-passe. Au même moment, Jean-Claude Surbeck, chauffeur de Marine Le Pen et, officiellement, son assistant parlementaire, est en arrêt de travail. Or, l'élue ne le déclare pas au Parlement, continuant à toucher les fonds européens prévus pour sa rémunération. Ceux-ci auraient donc été affectés à Thierry Légier, comme semblent le confirmer des échanges de mails entre dirigeants du parti. Cela prouverait, selon l'accusation, que le FN était déterminé à se servir de toutes les failles possibles pour rémunérer ses salariés avec l'argent public du Parlement européen.

Le coup du « procès politique »

Ce lundi, le procès va s'ouvrir par une « question préjudicielle », la défense du RN demandant à saisir la Cour de justice de l'Union européenne pour que celle-ci donne « une définition précise du travail d'assistant » et si l'interdiction de travailler pour un parti ne doit pas s'entendre « uniquement au niveau européen ». Un aveu, en creux, que les assistants parlementaires travaillaient bien pour le FN et non pour leur député ? La démarche a en tout cas peu de chance d'aboutir, la réglementation du Parlement européen et la jurisprudence étant suffisamment claires. Ce qu'a montré le procès du Modem : si François Bayrou a été relaxé, faute de preuves, plusieurs autres élus ont été condamnés dans un dossier qui comportait, a priori, bien moins d'éléments à charge.

Certains pourraient alors jouer la carte de l'ignorance. « Si cela posait problème, il appartenait à l'administration compétente de nous dire " là, c'est une activité trop extérieure" », s'est justifié Bruno Gollnisch, ancien eurodéputé FN, dans l'émission Complément d'enquête de France 2.

Dernière option : faire le coup du procès à charge, « politique ». Une ligne choisie par Marine Le Pen dès la révélation de l'affaire, en 2017 : « Les Français savent faire la différence entre de véritables affaires et une cabale politique. » Et toujours d'actualité : « Notre ligne de défense, elle est simple, c'est que tout cela est faux, c'est une machination de nos adversaires socialistes, a soutenu le député Jean-Philippe Tanguy, sur France Inter, la semaine dernière. Cette mascarade cible les trois partis qui contestaient l'organisation de Bruxelles : le Modem de François Bayrou, les insoumis de Jean-Luc Mélenchon et le Rassemblement national. » Patrick Maisonneuve, avocat de la partie civile, s'attend à être attiré sur ce terrain : « Cela risque d'être deux mois très tendus, c'est en tout cas ce qu'ils nous laissent entendre. » Jouer les victimes d'une machination politico-judiciaire pourrait surtout servir de porte de sortie pour le RN en cas de condamnation, afin de limiter les dégâts dans les urnes. Marine Le Pen sait que chanter l'éternel refrain de la justice « incompétente » et « aux ordres » peut lui rapporter, et ne compte pas s'en priver.

Le Monde
France, lundi 30 septembre 2024 1705 mots, p. 12,13
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29 septembre 2024 - Le Monde (site web)
30 septembre 2024 - La Matinale du Monde

assistants parlementaires du FN

Assistants parlementaires : la défense politique de Marine Le Pen

Le procès pour « détournement de fonds publics » au détriment du Parlement européen s’ouvre lundi à Paris. Pour limiter son impact, l’ex-cheffe du parti veut en faire une tribune

Clément Guillou

Il est des lectures de vacances plus propices à la déconnexion. Cet été, dans la résidence familiale de La Trinité-sur-Mer (Morbihan),Le Pen Marion, dite « Marine », a renoué avec son passé d’avocate ; et étudié l’affaire qui lui vaut d’encourir jusqu’à dix ans de prison, 1 million d’euros d’amende et une peine d’inéligibilité de cinq à dix ans susceptible d’entraver ses ambitions présidentielles en 2027. C’est un épais dossier et une mèche lente qui menace d’exploser au visage de l’extrême droite à l’heure où elle entrevoit le pouvoir.

Voilà dix ans que Marine Le Pen voit progresserl’enquête judiciaire portant sur les assistants parlementaires du Front national (FN, devenu Rassemblement national, RN) au Parlement européen. Le procès, qui doit s’ouvrir lundi 30 septembre, est prévu jusqu’au 27 novembre et la visera au premier chef.La cheffe de file du parti d’extrême droite est jugée avec vingt-quatre autres personnes, ainsi que le Front national (devenu Rassemblement national), en tant que personne morale pour « détournement de fonds publics », « recel » de ce délit, ou encore « complicité ». Tous sont soupçonnés d’avoir participé à un système visant à financer des dépenses du FN grâce au Parlement européen, entre 2004 et 2016, à travers l’embauche d’assistants parlementaires travaillant de fait pour le parti.

Dans son réquisitoire rendu le 18 septembre 2023, le parquet de Paris estimait que les détournements de fonds publics qu’aurait commis le Front national sont le fruit d’un « véritable système centralisé ». Le préjudice de ce « système », chiffré sur la période 2009-2017, a été évalué à 6,8 millions d’euros par le Parlement européen.

Ce dossier l’aura accompagnée durant toute sa vie de présidente du mouvement, de 2011 à 2021, à force de manœuvres dilatoires de la part du RN. Et l’ironie veut que l’héritière lepéniste se retrouve aujourd’hui empêchée d’incarner pleinement son rôle d’arbitre du sort gouvernemental, alors que le procès démarre la veille de la rentrée à l’Assemblée nationale et de la déclaration de politique générale du premier ministre, Michel Barnier.

« Elle regarde tout, tout, tout »

« Le calendrier est épouvantable. Mais elle pense avoir beaucoup de choses à dire et pense que c’est à elle de les dire. »L’homme qui prononce ces mots, dans le canapé design d’un appartement bourgeois, est la clé de voûte de la défense du RN. Me Alexandre Varaut l’a imaginée, avec Marine Le Pen, depuis l’origine ; mais quand est venu le procès, l’avocat a pris la tangente. Il a demandé à Marine Le Pen une place en position éligible sur la liste aux européennes. A l’issue de ce pacte qui questionne, voilà Me Varaut, homme courtois issu d’une lignée de droite maurrassienne, devenu Alexandre Varaut, député européen et porte-parole du RN.

Les journalistes défilent dans son salon pour recevoir la parole officielle lepéniste. Du récit médiatique et de la décision du tribunal peuvent dépendre les chances de la cheffe de file du RN d’accéder en 2027 à l’Elysée. Depuis qu’Alexandre Varaut a dû renoncer à plaider en vertu du code électoral, c’est avec l’un de ses camarades de promotion que Marine Le Pen travaille sa défense : Me Rodolphe Bosselut, l’un des avocats réguliers du RN.

La cheffe de file de l’extrême droite fait dire qu’elle est impatiente de se jeter dans ce procès, après avoir longtemps feint de se désintéresser de ce qu’elle qualifie de « vieille affaire, instrumentalisée au maximum de ce qui pouvait l’être ». « Elle regarde tout, tout, tout », certifie Louis Aliot, lui aussi poursuivi pour « détournement de fonds publics ». Le maire de Perpignan, numéro deux du parti, promet « des preuves supplémentaires[pour contrer les accusations portées contre le RN] . Il y a du grain à moudre, on va pas arriver comme un troupeau de moutons pour se faire tondre ».

Ce n’est, de fait, pas dans le caractère de Marine Le Pen, et les deux mois de procès prévus diront si l’orgueil de la triple candidate à l’élection présidentielle lui a dicté une stratégie gagnante. Durant deux mois, une moitié de sa semaine sera rythmée par les allers-retours entre son bureau de cheffe du premier groupe à l’Assemblée nationale et le Palais de justice, dans le nord de Paris. Trois demi-journées par semaine, du lundi au mercredi, auxquelles elle entend se rendre autant que possible, sans entrer par une porte dérobée.

Le Parlement européen l’a conduite à la barre ? Elle en fera une tribune, comme elle l’a toujours fait, à Strasbourg,en privilégiant la mise en scène de son affrontement avec « l’empire européiste ». Comme son père avant elle, comme Jordan Bardella aujourd’hui. C’est elle, et non ses avocats, qui commentera l’audience du jour, devant le mur de caméras dans le cadre glacial du tribunal des Batignolles. Si le procès doit être un show, elle préfère en être l’animatrice. « Elle est combative par nature, elle a saisi l’importance médiatique de ce procès, et il y a des enjeux politiques et financiers,commente Alexandre Varaut. Se cacher n’a pas porté chance à Nicolas Sarkozy. Donc elle va s’impliquer dans le match. » Avec une tactique consistant à monter au filet dès que possible.

Le risque de revers est élevé, tant le dossier comporte pour elle et le parti des éléments accablants. « On ne va pas contester factuellement, à quelques exceptions près. Sa défense, c’est de la science politique, et c’est cela qui va commander la manière d’interpréter le juridique. »Une stratégie qui laisse perplexe l’un des communicants de sa campagne présidentielle de 2022, Arnaud Stéphan : « En gestion de crise, il faut laisser communiquer les avocats sur le judiciaire et faire comme si de rien sur le politique. Dans le cas contraire, on s’expose énormément. »

Peu d’illusions pour une relaxe

En choisissant d’incarner la défense de son parti, Marine Le Pen peut espérer solidariser sa base autour d’elle, « comme Donald Trump et Jean-Marie Le Pen », souligne un ancien cadre du parti. En interne, on admet volontiers « un moment emmerdant, qu’il faut tenter de transformer en élément positif ». Les plus expérimentés tentent de convaincre leurs interlocuteurs d’un impact nul auprès de l’opinion, voire positif auprès de son socle électoral. Mais le RN n’est plus le parti poil à gratter qu’il était, à l’écart des institutions, agrégeant un électorat radical à des électeurs intermittents.

Comment l’électorat retraité ou les notables séduits lors des élections de 2024, sensibles à la probité des élus peuvent-ils réagir ? « Evidemment qu’une partie du socle des électeurs du RN sera confortée par le procès. Mais ce n’est jamais une bonne chose, elle ne peut que limiter les effets négatifs,juge Brice Teinturier, directeur général délégué de l’institut Ipsos. Un procès n’a pas d’effet immédiat et puissant, mais cela crée un halo négatif qui finit toujours pas abîmer. »

Les cadres lepénistes espèrent un relatif désintérêt médiatique, mais la présence fréquente de Marine Le Pen à l’audience pourrait renforcer l’intérêt des Français pour le procès. Les électeurs y découvriront un parti accusé de se répartir la manne financière du Parlement européen, financé par leurs impôts, pour subvenir à ses besoins ou à ceux des membres du clan Le Pen. Le tout sous le regard permanent de Marine Le Pen, ici rattrapée pour avoir voulu se tenir informée durant dix ans des détails organisationnels du FN/RN.

Comme un nouvel indice de la mise au rebut de la dimension populiste du RN, les éléments de langage écartent la notion de « procès politique » ou de « gouvernement des juges », jadis un grand classique lepéniste.

Déjà condamnée deux fois pour diffamation, relaxée dans d’autres affaires mineures, passée entre les gouttes d’un procès pour financement illégal de campagnes électorales (l’affaire « Jeanne-Riwal »), Marine Le Pen risque là sa plus grave condamnation. Il y a un an encore, ses avocats lorgnaient le procès du MoDem, poursuivi pour des faits similaires, et surtout la décision de la Cour de cassation dans l’affaire Penelope Fillon, où était interrogé le lien entre député et assistant parlementaire. Espoirs déçus.

La Cour de cassation a confirmé la condamnation des époux Fillon, et la justice a condamné en première instance plusieurs assistants parlementaires du mouvement de François Bayrou. Sa relaxe personnelle n’était motivée que par l’absence de caractère systématique des emplois fictifs et de preuve d’une implication personnelle. Au soir du jugement du procès du MoDem, Marine Le Pen semblait acter elle-même la défaite, par avance, de sa future stratégie de défense : « Je note que la justice semble, en tout cas dans l’affaire de M. Bayrou, avoir penché pour la vision européenne [du rôle de l’assistant parlementaire] , avait-elle déclaré. Et je ne peux pas m’en réjouir, parce que je considère que c’est attentatoire à la liberté du député de pouvoir mener son activité au bénéfice des Français, comme il le souhaite. »Avocat du Parlement européen, Me Patrick Maisonneuve considérait que le jugement « aggrav[ait] [la] situation » du RN.

Les proches de la leader d’extrême droite ne se font guère d’illusions sur les chances d’une relaxe. Cependant, dans l’entourage de la cheffe de file, personne n’ose croire à une inéligibilité, pour des raisons plus politiques que juridiques. Tous tentent de se convaincre que les juges n’oseront pas empêcherMarine Le Pen de se présenter à l’élection présidentielle.

En cas de condamnation sans peine d’inéligibilité – la décision est attendue début 2025 –, les avocats de Marine Le Pen auraient à se poser la question d’un appel. Il pourrait provoquer un procès, pas forcément opportun, au début de sa quatrième campagne présidentielle, en 2026. Mais le calendrier politique, à cette heure, semble encore plus imprévisible que le judiciaire.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, lundi 30 septembre 2024 599 mots, p. AUJM5
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30 septembre 2024 - Le Parisien

Avant la rentrée parlementaire, le spleen de la gauche

Après l'espoir des législatives, le retour du NFP à l'Assemblée nationale s'annonce plus amer...

Pierre Maurer

Déprimés. Ennuyés. Ou impatients. C'est l'état d'esprit d'une bonne partie des députés de la gauche en cette rentrée, après un été animé par la course à Matignon de la candidate du NFP, Lucie Castets. Mais avec Michel Barnier Premier ministre, la victoire de la gauche au soir du 7 juillet, arrivée en tête des législatives, semble déjà bien loin. S'en est suivie une interminable attente, où s'est évanouie, pour le moment, la possibilité qu'une de leurs personnalités accède à la tête du gouvernement.

« Ce qui n'est pas motivant, c'est qu'on n'a pas de perspective, souffle un député Insoumis. Sur un plan logistique, si on est dissous dans un an, on sait que nos travaux ne servent à rien. Tu sais que si tu déposes un texte, tu n'as aucune chance que ça passe. On va devenir des députés de représentation... » En somme, un retour à la case de simples opposants.

Mais l'opportunité de gouverner pourrait réapparaître ces prochains mois, si le gouvernement Barnier venait à tomber. Outre Lucie Castets, l'ancien Premier ministre Bernard Cazeneuve entretient son hypothèse. Dimanche, il s'est ainsi rendu aux journées du MoDem, où François Bayrou, allié d'Emmanuel Macron, lui a exprimé son soutien. « Sa présence est un message », a souligné le patron des centristes. « Je suis venu vers vous comme sont venus Jacques Delors ou Michel Rocard avant moi pour rappeler que PS ne voulait pas dire Posture sectaire », y a martelé Cazeneuve, jouant l'ouverture. Samedi, il était déjà aux Rencontres de la gauche de Carole Delga, à Bram (Aude).

2027 dans le viseur

Encore faudrait-il qu'il obtienne le soutien des siens. Car son nom crispe une partie des socialistes, quand il ne hérisse pas le poil des Insoumis et des écologistes. « Le seul en capacité d'avoir une majorité de la gauche et du centre, c'est Cazeneuve, estime un député PS. Mais il y a un sentiment de rendez-vous manqué. Son enjeu dans les prochaines semaines, c'est donc de donner des gages à la gauche pour créer les conditions d'un soutien. »

Car celle-ci semble déjà avoir en tête 2027, retombant dans son éternel questionnement : faut-il une candidature unique à la présidentielle ? Réactivant au sein du NFP un clivage entre LFI, défavorable à une primaire, et les autres, plus enclins à un processus de désignation collectif. En témoigne l'affrontement par médias interposés ce week-end. Samedi, dans « Ouest-France », le patron du PS, Olivier Faure, a plaidé pour « un candidat commun » qui pourrait être choisi lors d'« une primaire, un conseil des sages, une convention citoyenne, un mélange de plusieurs procédés ». Et il ajoute que « Jean-Luc Mélenchon ne peut pas être le candidat de toute la gauche ». Réponse de Manuel Bompard, coordinateur national de LFI, ce dimanche dans l'émission « Questions politiques » : « Les primaires, ça crée des divisions et, au lendemain, vous avez les opposants au candidat finalement désigné qui vont en soutenir un autre. » Pour lui, Mélenchon reste « la personne la mieux placée s'il devait y avoir une présidentielle demain ».

Mais le tribun fait de moins en moins consensus au sein des partis, où émergent des potentiels candidats en opposition avec la ligne de Mélenchon : Raphaël Glucksmann, Carole Delga, Bernard Cazeneuve, François Hollande... qui espèrent tous surfer sur le bon résultat de la « social-démocratie » aux européennes. Une divergence de fond et stratégique fragilisant la cohésion du NFP...

Le Monde
Le Monde l'époque, lundi 30 septembre 2024 2598 mots, p. EPH2,EPH3
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29 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

enquête

La bataille des noms de rue

Promener son chien rue Alain-Delon, sortir ses poubelles allée Abbé-Pierre… Loin d’être neutres, les noms de voie sont porteurs de valeurs et leur baptême vire souvent à la foire d’empoigne

Par Olivier Razemon

Cela faisait visiblement partie des urgences à traiter. Début septembre, en quelques jours à peine, des villages aux métropoles, du nord au sud du pays, dans des municipalités dirigées par la gauche ou par la droite, des maires ont annoncé le décrochage imminent des plaques de rues portant le nom de l’abbé Pierre. Plus encore que les premières révélations datant de la mi-juillet, la note du mouvement Emmaüs publiée le 6 septembre, relatant les agressions sexuelles commises par cette figure jusque-là unanimement respectée, a déclenché un mouvement inédit.

A Grande-Synthe (Nord), cité industrielle de 20 000 habitants bordant la mer du Nord, le maire (socialiste), Martial Beyaert, a annoncé, le 10 septembre, la débaptisation de la place de l’Abbé-Pierre. Le nom du prêtre avait été choisi pour honorer la place principale d’un quartier populaire rénové en 2015, comme un hommage à ses combats contre le mal-logement. Mais, compte tenu des témoignages accablants désormais publics, « il était difficile de conserver ce nom ». « Nous avons une politique très affirmée contre les violences faites aux femmes et le harcèlement scolaire », justifie l’élu, qui se dit particulièrement choqué par l’ « omerta » dont a bénéficié le religieux. Pour autant, Martial Beyaert ne veut « pas agir dans la précipitation » , et la délibération sera soumise au conseil municipal, le 15 octobre.

L’Agence France-Presse a dénombré en France 150 voies nommées « Abbé-Pierre » ou « Henri-Grouès », son nom de naissance, sans compter les écoles, jardins, salles polyvalentes et autres statues. L’une d’entre elles, au moins, sera déboulonnée (à Alfortville, dans le Val-de-Marne), tandis que des portraits doivent être décrochés, des stèles descellées, des images peut-être effacées, comme celle de l’homme à cape et béret qui figure sur la Fresque des Lyonnais, dans le 1er arrondissement de Lyon, ainsi que le souhaiterait une association luttant contre les violences faites aux enfants.

Il semble bien que, pour la première fois, en France, la « culture de l’effacement », ou « cancel culture », qui vise à ostraciser une personne en raison de ses actes réprouvés, s’applique massivement, et sans susciter d’opposition outrée. La célérité avec laquelle l’abbé Pierre disparaît des rues contraste ainsi avec les longues années nécessaires à la débaptisation des avenues ou boulevards honorant Thomas Bugeaud (1784-1849), maréchal auquel on doit une implacable et cruelle répression de la population locale lors de la conquête de l’Algérie par la France, dans les années 1840.

Anne Hidalgo, la maire (socialiste) de Paris, proposait dès 2021 de renommer l’avenue Bugeaud, une artère bordée d’immeubles bourgeois qui mène au bois de Boulogne, dans le 16e arrondissement. Le Conseil de Paris n’a acté cette décision que début juillet, près de trois ans plus tard. Le maréchal honni a cédé la place à Hubert Germain (1920-2021), dernier compagnon de la Libération, député gaulliste et même ministre (postes et télécommunications, puis relations avec le Parlement) dans les années 1970.

La biographie honorable du nouvel impétrant n’avait pas empêché le sénateur Francis Szpiner (Les Républicains) de juger, en séance du Conseil de Paris, que « Bugeaud était un soldat de son temps », demandant à la gauche, majoritaire à Paris, de « ne pas réécrire l’histoire ». « Débaptiser les rues ou déboulonner les statues »serait « céder au wokisme », avait ajouté, sur le réseau social X, celui qui fut maire du 16e . « Mais il n’est pas question de réécrire l’histoire !, réagit le journaliste politique Jean-Michel Aphatie, passionné par la question. En revanche, il faut se demander pourquoi on honore tel ou tel personnage. Cela dit nos valeurs d’aujourd’hui », poursuit-il.

La plaque de la rue Bugeaud serait-elle moins repoussoir que celle de la rue Henri-Grouès ? « Bugeaud, c’est plus ancien, son nom est inscrit dans la toponymie, et il faut bien dire que l’ampleur des massacres coloniaux n’atteint pas encore la conscience nationale », réagit la géographe Myriam Houssay-Holzschuch, enseignante à l’université de Grenoble. Sans compter que, contrairement à l’abbé Pierre, Thomas Bugeaud ne fut jamais la « personnalité préférée des Français » plusieurs années de suite.

Possédant un potentiel polémique insoupçonné, l’odonymie, cette branche de la toponymie qui s’intéresse aux noms des voies, est une discipline assise sur de sérieuses publications universitaires, qui fascine des milliers d’amateurs anonymes, prompts à alimenter Wikipédia. La matière consiste à associer des voies par définition immobiles à des personnes pour la plupart mortes. Voilà qui, en théorie, devrait inspirer de sages décisions compatibles avec l’inscription dans l’histoire, loin des polémiques virevoltantes de la vie politique. Mais l’affaire mémorielle suscite des indignations presque automatiques, et le plus souvent sélectives.

Ainsi, en octobre 2022, alors que le maire de Nice, Christian Estrosi (Horizons), incitait à la féminisation de la voirie de sa ville, son conseil municipal avait rayé le nom de Gisèle Halimi. La célèbre avocate, morte en 2020, était accusée d’avoir « soutenu le Front de libération nationale » en Algérie, une faute impardonnable dans une ville où vivent de nombreux rapatriés.

Et que dire d’Alain Delon, qui, bien que star internationale, n’avait à son nom, lors de son décès le 18 août, qu’une modeste rue à Cholet (Maine-et-Loire), au milieu d’une zone d’aménagement concertée ? Est-ce parce qu’il était encore vivant, ou en raison de ses amitiés d’extrême droite (mais Brigitte Bardot a déjà plusieurs rues à son nom), que son patronyme ne fut pas associé massivement à des bouts de bitume ?

Même dans un minuscule village des Alpes-de-Haute-Provence, coincé entre les montagnes, on craint les remous. Une conseillère municipale, qui ne veut pas dire son nom, ni celui de la localité, proposait que l’institutrice de l’école communale, tuée par un bombardement pendant la dernière guerre, fût honorée par une plaque de rue. Ses collègues ont refusé. « Les conflits de familles, à fleur de peau depuis des générations, allaient ressurgir, chacun se demandant pourquoi cette personne aurait droit à une rue et pas telle autre, tout aussi méritante », rapporte l’élue. Bref, comme l’a dit le maire : « Cela va faire des histoires… »

Car il faut bien se rendre à l’évidence : d’ordinaire, la dénomination des rues fait plus souvent débat que consensus. Notre époque n’a aucunement la primeur de ces foires d’empoigne ; ce sont juste les controverses qui changent. Le communisme et l’URSS ont ainsi longtemps occupé les tombeurs de plaques. A Villejuif (Val-de-Marne), le parvis Georges-Marchais, supprimé en 2014 par le maire de droite nouvellement élu, n’avait été sauvé que par une décision du tribunal administratif de Melun, en janvier 2016. Depuis les années 1980, Maurice Thorez (1900-1964), Marcel Cachin (1869-1958) ou Karl Marx (1818-1883) étaient détrônés à mesure que la banlieue rouge de Paris passait à droite. Joseph Staline avait connu le même sort après sa mort, en 1953.

Plus loin dans le passé, on se souvient des rues Pétain et des avenues De Gaulle, de l’offensive des maires radicaux-socialistes contre les places Sainte-Marie ou Notre-Dame. Ou des régimes du XIXe siècle prenant leur revanche odonymique sur leurs prédécesseurs. A Paris, le boulevard du Prince-Eugène, oncle de Napoléon III, percé en 1857, a pris le nom de Voltaire (1694-1778) en 1870. Avant 1830, les quais de Valmy et de Jemmapes célébraient les rois Louis XVIII et Charles X. Myriam Houssay-Holzschuch date le premier odonyme de l’Egypte antique : « Ceci est le domaine d’Horus », inscrit en hiéroglyphes.

Les discussions mémorielles ne sont pas une particularité franco-française, comme en témoignent les écoles rebaptisées à San Francisco pour éliminer les noms liés à l’esclavage, la décolonisation des noms en Côte d’Ivoire et au Maroc, voire dans le « quartier africain de Berlin ». Mais pourquoi cette obsession pour le baptême engagé ? « L’édification des masses », tranche le géographe Frédéric Giraut, qui enseigne à l’université de Genève. A la Révolution, l’abbé Grégoire (1750-1831) rédigea « le premier traité de dénomination des lieux », qui devait « mettre en valeur des vertus et hauts faits en lieu et place des références religieuses et aristocratiques », précise-t-il. Le choix d’un nom « marque dans l’espace les modèles politiques et moraux », renchérit Myriam Houssay-Holzschuch, en prenant l’exemple de Paris, qui cherche à « célébrer des militants à travers le monde, tel le Tunisien Mohamed Bouazizi », héros des révolutions arabes, mort en janvier 2011 après s’être immolé par le feu. Il a, depuis, sa place dans le 14e arrondissement.

Depuis le début de ce millénaire, des minorités jusque-là invisibilisées trouvent enfin leur voie. Aiguillonnées par des collages féministes qui rebaptisent, de nuit, les avenues et les boulevards trop virils, les grandes villes annoncent par communiquésla proportion de femmes dans leurs noms de rues : 17 % à Rennes, 12 % à Paris, 11 % à Lyon, 9 % à Bordeaux. Quelques rares localités ont même féminisé toutes leurs voies, La Ville-aux-Dames, dans la banlieue de Tours, ou Seestadt, un quartier nouveau de Vienne, en Autriche.

Si les femmes sont moins rares qu’autrefois sur les murs, ces derniers ne reflètent pas encore l’histoire des migrations ou de l’outre-mer. « Une partie de l’histoire de France est liée à l’esclavage et aux discriminations », observe Aïssata Seck, directrice de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage. « La plupart des gens veulent voir dans les rues un peu de leur propre histoire, et ce n’est pas seulement une affaire de couleur de peau. C’est un peu comme la présence médiatique ou les mentions dans les manuels scolaires », assure l’historien et documentariste Pascal Blanchard. Le spécialiste a présidé, en 2021, une mission chargée d’établir un référentiel de noms, au service des élus. Jusque-là, les municipalités « pensaient s’en sortir avec Nelson Mandela[1918-2013] , Martin Luther King[1929-1968] ou Rosa Parks[1913-2005] . Cela évitait de mettre en lumière des personnes issues de l’immigration », précise l’historien.

Parmi les personnalités les plus célébrées de ce référentiel figurent le résistant Addi Bâ (1916-1943), l’écrivain René Maran (1887-1960), l’artiste et résistante Joséphine Baker (1906-1975) ou le chanteur Rachid Taha (1958-2018). L’opération fait consensus. La mairie du 16e arrondissement de Paris a choisi, dans la liste, Do Huu Vi (1883-1916), un aviateur d’origine vietnamienne tué pendant la première guerre mondiale, pour désigner une place, à quelques encablures de l’ex-avenue Bugeaud.

Aucun mouvement politique ou social n’échappe à la tentation de l’éducation par l’odonymie. Les mairies tenues par le Rassemblement national (RN) se montrent plus subtiles qu’à l’époque où, à Vitrolles (Bouches-du-Rhône), en 1997, Bruno Mégret évinçait l’indépendantiste kanak Jean-Marie Tjibaou (1936-1989) au profit du dirigeant du Front national Jean-Pierre Stirbois, une décision annulée, pour vice de forme, par le tribunal administratif de Marseille, en 1999. Les municipalités d’extrême droite préfèrent désormais honorer des personnes qui ont passé la guerre « dans le bon camp », quitte à avoir ensuite dévoilé leurs convictions.

A Béziers, Robert Ménard avait choisi, dès 2015, l’officier et écrivain Hélie de Saint-Marc (1922-2013), déporté à Buchenwald puis acteur du putsch des généraux contre de Gaulle, en 1961. La municipalité d’Hénin-Beaumont consacrait, en novembre 2023, Michel de Camaret (1915-1987), résistant puis député européen FN, dans les années 1980.

Mais, quelles que soient les intentions politiques de leurs élus, les riverains sont rarement ravis. « C’est compliqué, ça va faire des frais », rapporte la géographe Myriam Houssay-Holzschuch. Pour couper la poire en deux, des municipalités préfèrent ajouter, sous un nom contesté, une « contextualisation ». En mai, Le Havre (Seine-Maritime) a fait poser des textes explicatifs sur les plaques honorant les personnalités ayant participé à la traite des esclaves. Comme la préface qui accompagne désormais les nouvelles publications de Tintin au Congo.

Ces chicanes odonymiques font émerger une question bête : reste-t-il suffisamment de rues à baptiser, à une époque où les communes sont priées de moins artificialiser, et donc de moins construire ? « On inaugure plusieurs milliers de rues par an », tranche l’historien Pascal Blanchard. Et la réserve semble inépuisable. Les plaques fleurissent le long de promenades piétonnes où n’habite aucun râleur, sur les façades des médiathèques, des salles de classe ou des résidences sociales. On baptise des courts de tennis, des pistes de ski, les porte-avions, et même une aire d’autoroute Pierre-Perret sur l’autoroute Bordeaux-Toulouse, que le chanteur est venu inaugurer en septembre 2023 à la demande du concessionnaire Vinci.

Au-delà des polémiques qui occupent l’attention, il ne faudrait pas oublier tous ces endroits où la chose se passe plutôt bien, comme à Ennezat (Puy-de-Dôme), où le maire (divers centre), Fabrice Magnet, s’est appuyé sur une association d’historiens pour distinguer un instituteur ou un médecin. Lorsqu’il a fallu donner aux voies publiques des noms officiels, pour faciliter la vie des livreurs et des services de secours, dans la perspective de la loi 3DS applicable depuis le 1er juin, la commune de Saint-Jean-d’Heurs (Puy-de-Dôme), 700 habitants dispersés entre plusieurs hameaux, n’a pas hésité longtemps. « J’ai proposé qu’on nomme les rues en fonction de musiciens. Ça change des rues De La Fontaine et des rues de l’Eglise qu’on voit partout. C’est original, ludique, et en plus c’est consensuel », raconte Boris Luciany, adjoint à la culture. Le conseil municipal a validé. « Nous avons fait du porte-à-porte en demandant aux habitants de nous proposer chacun trois noms ; 95 % d’entre eux ont accepté », raconte celui qui, chaque mois de juillet, organise le festival Saint Jean de Rock, sur un terrain derrière la mairie.

Mozart, Bob Marley, Charles Aznavour, Céline Dion, cités à maintes reprises par les habitants, ont eu leur voie. Plus généralement, les choix de la population ont fait émerger une plaisante harmonie, d’Elvis Presley (une route) à Janis Joplin (un chemin), en passant par Francis Cabrel (une impasse). « Nous avons autant de femmes que d’hommes, des morts et des vivants. A part une quinzaine de râleurs, les retours sont excellents », confie Boris Luciany. La municipalité propose même des reproductions de ses plaques de rues mélomanes, 30 euros pièce, au profit du comité des fêtes. « On a dû en vendre une cinquantaine. »

La seule fausse note, reconnaît l’élu, porte sur le rappeur Jul, qui n’a pas été retenu. « Contrairement à ce que des journaux ont écrit, il n’a pas été écarté pour de mauvaises raisons. Mais seuls deux habitants avaient proposé son nom. Et puis, si on peut étudier les chansons de Stromae ou de MC Solaar à l’école, on n’imagine pas trop les textes de Jul en cours de français. » Même lorsque le thème se veut fédérateur, les dénominations des voies publiques finissent toujours par attiser quelque querelle. Voilà pourquoi certains édiles ont choisi de mettre leur énergie ailleurs, comme à Coren-les-Eaux (Cantal), où la maire (sans étiquette), Patricia Rochès, préfère « se battre pour davantage de femmes au conseil municipal que sur des plaques ».

Pour finir, osons une autre interrogation iconoclaste : et si les noms désignant la topographie, telle la rue d’En-Bas, sujette aux inondations, ou les bâtiments historiques, comme la place du Marché-aux-Foins, racontaient un autre rapport aux lieux ? « Nos conseils municipaux ont malheureusement débaptisé de nombreuses rues dont le nom parlait aux Troyens, comme la rue des Six-Petits-Ecus ou du Pied-de-Cochon » , regrettait sur son blog, avant sa mort à 97 ans, un ancien élu de Troyes, Jacques Schweitzer. Quand l’histoire s’insinue partout, n’est-ce pas la géographie qui disparaît ?

Le Figaro, no. 24914
Le Figaro, lundi 30 septembre 2024 1895 mots, p. 19

Enquête

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30 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Clientélisme, menaces... à Magny-les-Hameaux, la mosquée de la discorde

La mairie reste silencieuse sur un projet de lieu de culte musulman qu'elle favorise. Une famille, menacée pour s'être intéressée de trop près au projet, a fui la commune en décembre.

Pierson, Elisabeth

Je vous accueille dans les cartons, pardonnez-moi... » Dans sa coquette maison pavillonnaire de Magny-les-Hameaux, dans les Yvelines, qu'elle s'apprête à vendre, Marie-Claude*, en chaussons, se laisse tomber sur une chaise en paille. Bien sûr qu'elle a des choses à dire sur cette histoire de mosquée, souffle-t-elle. L'octogénaire a été saisie par cette famille qui vivait à deux rues de chez elle, et qui a dû fuir du jour au lendemain sous les menaces. C'est par une amie que Marie-Claude a été mise au courant, un jour, en décembre 2024. « Tu sais que tu vas avoir une mosquée à Magny ? » « Une mosquée ? » , s'est étonnée l'octogénaire. Il y en a déjà à Guyancourt, Trappes et La Verrière. Pourquoi, dans son quartier du Buisson qui déjà, en cinquante ans, a tant changé ?

Dans cette commune des Yvelines de 10 000 habitants entourée de forêts et de champs jouxtant l'ancienne abbaye de Port-Royal, un projet de « centre cultuel et culturel » musulman, promu par l'Association des musulmans de Magny-les-Hameaux (A2MH) et poussé par la mairie, sans aucune information préalable, s'est inséré dans la commune comme un poison. « Le projet aurait pu très bien se dérouler. Mais le passer sous le tapis suscite un questionnement légitime » , glisse une autre habitante de Magny, qui tient à l'anonymat.

En janvier en effet, la presse nationale, dont Le Figaro, s'était fait l'écho du sort d'un jeune Magnycois, Pierre-Louis Brière qui, après avoir posé des questions sur le projet, a reçu un flot d'insultes de racisme et d'islamophobie sur les réseaux sociaux. L'agglomération de Saint-Quentin-en-Yvelines avait alors prévenu qu'elle se laissait la possibilité de ne pas céder le terrain à la ville. Ainsi, lorsque six mois après, en juin, la mairie organise une réunion de « transparence » sur le projet, c'est avec surprise que les habitants apprennent la relocalisation du chantier sur une parcelle appartenant, cette fois-ci, à la commune. Pour la cessation de ce lieu situé dans le centre-bourg, le conseil municipal doit délibérer « en septembre-octobre », a promis le maire.

Dans l'ordre du jour du conseil municipal qui est prévu ce lundi 30 septembre, pourtant, nulle mention de la mosquée. Contacté, le maire n'a pas fait suite à nos demandes. Un groupe de 350 habitants, réunis dans l'association Citoyens de Magny en novembre 2023, déplore une « parfaite omerta ». « Sans l'intervention des riverains, ce projet serait resté secret » , tance Éric Petreto, propriétaire à Magny depuis vingt-cinq ans et vice-président de l'association.

Voilà dix ans que la communauté musulmane déplore avoir recours, à la fête de l'Aïd, à des tentes sur un terrain privé pour abriter les quelque 250 familles musulmanes. Le maire divers gauche, Bertrand Houillon, en fonction depuis douze ans, proche de Jean-Luc Mélenchon et de Ali Rabeh, le maire de Trappes, se porte acquéreur en novembre 2023 d'une parcelle située dans le quartier du Buisson. Les riverains se cabrent face à une localisation jugée inappropriée, dans une impasse, proche d'une école primaire, sur une parcelle qui accueille déjà une « Maison des ados ». Fédérés en collectif, Magny Tranquille, ils lancent une pétition et font du porte-à-porte.

Les riverains de Magny regrettent de n'avoir jamais été mis au courant ni d'avoir été consultés. Nombre d'entre eux ont appris le projet par le tract du collectif monté par Pierre-Louis Brière, qui travaille au cabinet du président d'agglomération. Quand Magny Tranquille pointe des problèmes pratiques, Citoyens de Magny soulèvent les questions de fond. De quelle obédience sera l'imam ? Quel sera le financement ? Sur des groupes Facebook locaux, ils sondent les Magnycois. Les réactions sont violentes. « Vous pouvez chialer, bande de gros halouffes (porcs en arabe) consanguins, on va vous remplacer » , peut-on lire dans les commentaires. « Juste une bande de vieux débris qui ont peur des musulmans » , « Faudrait juste rappelez (sic) que la colonisation française se PAYE. »

Le groupe WhatsApp de l'association est infiltré. Le numéro de Pierre-Louis fuite. Les menaces de mort tombent. Parmi les réactions les plus vives, l'une vient du président du collectif Autre Monde, « pour l'Humain et le développement durable » , qui compte 13 élus dans la majorité du maire. Depuis un compte sous pseudo, ce dernier moque un « affolement chez les paranos islamophobes » , « un drame pour les crypto-fachos » , traités d' « aryens ». La diatribe est relayée par la première adjointe au maire, Frédérique Dulac.

La réaction du maire, elle, vient huit jours plus tard. Dans un tract qu'il distribue à son tour dans les boîtes aux lettres, Bertrand Houillon déplore « un déferlement de propos haineux et xénophobes », une « haine » orchestrée par une « opposition très politique » qui cherche à « attiser les peurs ». « C'était comme s'il nous mettait une cible sur la tête », avait confié, désemparé, le jeune Pierre-Louis au Figaro. La nuit suivante, il quittait sa maison avec sa femme et ses deux enfants. Il n'est plus jamais revenu.

« Leur demande d'avoir un lieu de culte pour les musulmans m'a toujours paru légitime. Mais est-ce au pouvoir public de la favoriser à ce point ? » , soulève auprès du Figaro un conseiller municipal du parti Nouvelle Énergie, Lionel Lindemann. « Je préférerais dans ce cas que ce soit quelque chose de multiculturel. Pas que cela favorise les musulmans plutôt que les autres religions. » Des soupçons de clientélisme ont déjà fait des remous à Magny. En 2020, Lionel Lindemann, qui a mené une liste pour les municipales, s'est vu lui-même proposer par un acteur influent du quartier du Buisson de contacter l'A2MH, afin de troquer le vote des musulmans contre une promesse de nouveau lieu de culte.

Plus tôt, en 2014, l'ancienne ministre Aurore Bergé, aujourd'hui députée des Yvelines et qui brigua aussi la mairie de Magny, fut accusée par ses adversaires d'avoir donné des gages à l'A2MH durant sa campagne. Interrogée par Le Figaro, l'intéressée dément catégoriquement, évoquant « des rumeurs ». C'est un de ses colistiers, Salem Labrag, qui dénonça cet « engagement » dans une tribune publique un an plus tard. S'interrogeant sur une « manoeuvre politique pour récupérer le vote des musulmans » , le conseiller municipal annonçait claquer la porte de son camp pour rejoindre... le parti adverse, Génération.s. Celui de Bertrand Houillon. L'adresse de ce même Salem Labrag figurait jusqu'en décembre sur le site de la mairie comme lieu de domiciliation officielle de l'A2MH. Après les événements de décembre, l'adresse a été mystérieusement modifiée.

« Si demain j'ai la garantie que c'est l'islam modéré, que ces gens vont à la mosquée le vendredi comme d'autres à l'église le dimanche, d'accord. Mais on est dans l'islam politique qui tisse sa toile dans les Yvelines, et tout le monde le sait » , nous confie une riveraine de la Croix aux Buis, membre de Citoyens de Magny. Les habitants qui ont pu assister à la réunion de juin, qui se voulait opération de transparence, confient au Figaro être restés sur leur faim. Prévenus trop tard (près de 48 heures avant le jour J), certains n'ont pu s'y rendre. D'autres se sont abstenus, puisqu'il était requis une inscription préalable avec nom et prénom - « peu encourageant après ce qu'il s'est passé cet hiver », déplore un Magnycois. L'assemblée était composée à environ 80 % de membres de l'A2MH, selon plusieurs témoins. « Quand on posait une question, on se prenait des regards noirs. »

En présence du président de l'A2MH, Vincent Théry, un natif de Magny converti à l'âge adulte, les habitants demandent des éclaircissements. Revendiquant son indépendance à tout État étranger, l'A2MH a lancé une cagnotte en ligne qui, à ce jour, cumule 490 000 euros. Mais qui sont les contributeurs, combien sont-ils ? L'association botte en touche. Autre point, le bâtiment est conçu pour être d'environ 250 m², or, le président de l'A2MH assure qu'environ 250 familles à ce jour seraient concernées pour une venue « régulière » sur le lieu en question. Cela suffira-t-il demain ? Les habitants rappellent que de multiples lieux de culte existent déjà aux alentours. Selon le site trouvetamosquee, le département des Yvelines en compte au moins 74 - contre 75 paroisses catholiques. À Montigny-le-Bretonneux, une mosquée est aussi en construction, alors que l'actuelle est devenue trop petite. À Coignières, ou encore à Guyancourt, la communauté musulmane réclame aussi une mosquée.

L'A2MH assure être de l' « islam modéré ». Et leur accointance avec l'imam Mourad Dali, l'ex-président du collectif des associations musulmanes (CAM78) de Saint-Quentin-en-Yvelines, dont faisait partie l'A2MH jusqu'à sa dissolution en janvier ? Cette figure de l'islam des Yvelines serait suivie par les services du renseignement pour « néo-salafisme » , selon le journal La Croix. Face aux riverains, l'A2MH nie tout lien avec Mourad Sali et estime qu'il « n'y a pas de sujet ».

Après cette réunion pourtant, le collectif relève que la nouvelle adresse de l'A2MH, mentionnée sur le site municipal, est la même que celle figurant sur le décret de dissolution du CAM78 en janvier 2024. Le Figaro s'est rendu à cette adresse, située au Buisson. Elle se révèle être celle de Vincent Théry. Interrogé, le président de l'A2MH s'étonne et évoque une « erreur ». « Mourad Dali ? Je l'ai déjà côtoyé de par nos postes respectifs », reconnaît néanmoins notre interlocuteur. Il déplore le « fantasme autour de ce personnage » , qu'il présente comme « quelqu'un de cultivé, de brillant, un des fers de lance de l'interreligieux ».

L'atmosphère est devenue pesante à Magny. Une résidente du Buisson, Carole*, 51 ans, dit se sentir « en insécurité totale » depuis l'affaire de décembre. « Sur Facebook, j'ai écrit des commentaires pour défendre Pierre-Louis. Ils ont commencé à me prendre à partie, comme lui. Il ne faut pas faire trop de vague ici. » Une élue d'opposition avec qui Le Figaroavait échangé en janvier, ne répond plus à nos sollicitations - selon nos informations, ses enfants auraient reçu des intimidations à l'école. « Si vous n'adhérez pas à ce projet, vous êtes un fachiste en puissance qui veut empêcher les musulmans d'avoir un lieu de culte. Donc les deux tiers de cette commune sont fascistes ! », résume Sophie*. Quand, voilà deux ans, cette Parisienne est venue s'installer ici avec mari et enfants pour profiter d'un cadre plus vert, elle ne s'attendait pas à ce genre d'atmosphère. « Les gens ici ne sont pas extrêmes. Mais en privant les citoyens d'informations sur un sujet qui méritait discussion, on est en train de creuser un grand fossé. »

Carole, pour sa part, se dit soulagée du déplacement du projet. Dans son quartier du Buisson, les sorties d'écoles sont peuplées de femmes voilées. C'est aussi le quartier des incivilités, des rixes, des voitures cassées au mois de juin. « Que la mosquée soit plus proche du centre va peut-être rappeler la réalité à la population de l'autre côté. Ils vont voir ce que ça fait » , glisse la quinquagénaire qui a voté Bertrand Houillon et se dit « déçue ». Au Buisson, « tout le quartier en a marre », souffle Carole.

Quant au club de tennis qui pourrait accueillir le chantier dans les semaines à venir, un responsable du centre se dit circonspect. Lui pensait plutôt à un terrain de paddle. Et déplore « une décision unilatérale ». Quant à l'Intermarché, ils craignent un projet de parking de seulement 12 places qui amènera forcément les fidèles à empiéter sur le leur. L'A2MH, elle, se dit « satisfaite ». « On a voulu un lieu qui soit le plus accessible possible. Celui-ci attirera du monde », se félicite le président Vincent Théry.

*Par mesure de sécurité, l'anonymat a été observé pour la plupart des interlocuteurs.

Libération
lundi 30 septembre 2024 1297 mots, p. 22

Idées/

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26 septembre 2024 - Libération (site web)

Caroline Fourest ou le vertige réactionnaire

Clémentine Autain

Idées/

C omment casser la tête du mouvement #MeToo en faisant mine de le défendre ? Rendons hommage à Caroline Fourest pour sa performance. Invitée de tous les plateaux par des journalistes béats et acritiques, c'est avec le sourire et le ton posé que l'essayiste remet en cause quasiment tous les apports de cette vague féministe planétaire. Mais qui s'en rend compte ? Il faut dire que son livre le Vertige Me Too, en tête des ventes, part d'une question légitime : «Comment défendre nos principes féministes, favoriser la libération de la parole, sans accuser à tort et jeter en pâture des innocents ?». La réponse n'a rien d'évident et, oui, il peut arriver qu'une femme mente. Mais une chose est sûre : la façon de tenir tous les principes émancipateurs ne peut pas se traduire par une nouvelle chape de plomb et le retour de la défiance à l'égard des victimes. Or, dans son livre, Caroline Fourest met à terre tous les soubassements de la parole libérée et de la honte changeant de camp.

Un vocabulaire minimisant D'abord, son parti pris masque la réalité : dans l'écrasante majorité des cas, la justice n'est pas rendue. Non, nous ne sommes pas passés «d'une société de l'honneur imposant le bâillon à celle de la pureté magnant le bûcher et la délation». En France, on estime à moins de 2 % le nombre de viols qui aboutit à une condamnation. Le taux de classement sans suite des affaires de violences sexuelles atteint 86 %. C'est pourquoi, en tant que féministes, notre devoir, notre urgence, c'est de pousser la réflexion et les propositions pour que la justice, et avec elle la France entière, soit à la hauteur de la vague de la libération de la parole. Je vois des millions de femmes en souffrance, car confrontées à la non-reconnaissance de ce qu'elles ont subi. Où sont les millions, voire les milliers, voire les centaines ou même les dizaines d'hommes déshonorés sur des bûchers ? Si l'outil des réseaux sociaux a été mobilisé, c'est précisément en raison de cette justice dysfonctionnelle. Le travail des journalistes, qui ne reprennent pas tout ce qui circule sur les réseaux, mais enquêtent, étayent, prennent de nombreuses précautions, est décisif quand les tribunaux font défaut. Or, Caroline Fourest s'en prend notamment, et de manière obsessionnelle à Mediapart, soit l'un des médias les plus en pointe sur les VSS [violences sexistes et sexuelles, ndlr]. En réalité, à partir du sujet #MeToo, l'essayiste mène une croisade politique en ravivant le spectre des «deux gauches irréconciliables», sorte de masque de son virage à droite.

Comment une féministe qui prétend sauver #MeToo peut-elle emprunter un vocabulaire minimisant les violences ? Caroline Fourest utilise des mots tels que se comporter «de façon déplacée», «abuser», «avoir mal agi»… Et elle contourne la réalité. C'est un grand musicien qui ne présenterait aucun risque parce qu'il aurait reconnu s'être mis dans une «situation nauséabonde» en embrassant sa stagiaire de 14 ans. Caroline Fourest omet les termes de la plaignante qui fait état d'agression sexuelle. C'est un homme politique bien connu qui aurait été condamné, selon elle, pour une «gifle isolée», ce qui est faux. Et elle évoque un «conflit privé». Si on suit son raisonnement, les violences commises par des personnalités publiques qui se dérouleraient au sein du couple ne seraient pas légitimes à être connues du grand public ? Caroline Fourest nous dit qu'il aurait dû être sanctionné dans les urnes et non par son mouvement politique. Mais si ces violences restent tues parce que privées, comment les électeurs et électrices auraientils pu juger ? C'est encore un réalisateur de renom dont elle mentionne le comportement lié à la prise d'alcool – comme si l'état d'ivresse était une circonstance atténuante alors que, même dans le droit, c'est une circonstance aggravante. Utilisant un doux euphémisme, Fourest écrit que des femmes l'accusent de «mal se comporter en soirée». Pas de mention de l'enquête préliminaire pour harcèlement et agression sexuelle qui doit être jugée ces jours-ci. Le livre de Fourest est un festival d'approximations et de réécriture des faits.

Il y a également dans sa réflexion un énorme paradoxe. Si Fourest nous dit tout au long de son livre qu'il faut se baser sur les faits, rien que les faits, et s'en remettre à la justice, elle ne cesse de juger elle-même les faits. Pour apprécier la légitimité d'une accusation, elle utilise un test : «J'essaie de me demander si je serais monte´e dans un ascenseur, seule avec lui, l'esprit tranquille, lorsque j'avais 20 ans (sic)» ? Il va sans dire que ce ressenti ne prouve rien – je n'ai jamais craint de monter seule dans un ascenseur avec DSK… voyez le résultat ! Elle s'intéresse ensuite au nombre d'accusations portées de même gravité envers l'accusé. S'il n'y a qu'une seule accusation, nous devons donc la balayer d'un revers de la main ? Ce n'est pas sérieux. On pourrait au moins attendre en retour de Fourest qu'elle-même cite les faits, rien que les faits. Mais non. Je ne donnerai qu'un seul exemple, édifiant. Sur un plateau de BFM TV, l'essayiste dit plusieurs fois que Judith Godrèche avait été mariée à Benoît Jacquot, ce qui est faux – et Benjamin Duhamel la laisse tranquillement répéter cette erreur. Plus grave encore, elle met en accusation le père de l'actrice, qu'elle qualifie de «pédocriminel». Renvoyons-lui l'ascenseur, la cohérence de ses propos : sur la base de quels témoignages met-elle sur la place publique une telle accusation ? bonnes, mauvaises victimes ? En insistant sur le fait que toutes les violences n'ont pas la même gravité, Caroline Fourest semble nier le continuum à l'oeuvre, c'est-à-dire le lien entre le harcèlement, l'agression sexuelle et le viol qui, ensemble, constituent un système. Faire un lien entre ces violences ne veut pas dire qu'elles sont équivalentes, de même gravité. Cela permet de comprendre qu'elles ne sont pas des irruptions isolées, mais prennent racine dans des comportements balisés. En faisant comme s'il y avait des actes simplement déplacés, de petites violences sans gravité qui relèveraient du privé, et le viol en bonne et due forme, elle remet en cause ce que les féministes ont mis en lumière depuis les années 1968. D'ailleurs, elle conteste même le concept de VSS, conquête s'il en est du mouvement #MeToo.

Enfin, Fourest classe les bonnes et les mauvaises victimes : il y aurait d'un côté les femmes «courageuses» et «résilientes», et de l'autre, les «plaintives» et «victimaires». Comme si l'on pouvait se libérer sans passer par la phase de reconnaissance de son statut de victime. Comme si les femmes devaient avoir un comportement bien défini pour être crues et respectées. Comme si l'on devait donner des bons et des mauvais points sur la façon dont une femme violentée réagit. Chacune le fait comme elle peut, comme elle est. Dire aux victimes quel comportement mérite ou non le respect est extrêmement violent. Il faut d'ailleurs bien écouter la réponse qu'a donnée Fourest à l'auditrice de France Inter qui exprimait, en tant que victime, sa douleur à l'écoute de ses propos qui «réembrayent sur le doute» à l'égard des femmes. Caroline Fourest la renvoie dans ses cordes : voilà tout le mal de notre société dans laquelle on ne pourrait plus opposer «un propos intellectuel» (le sien) au «ressenti des victimes» (celui de l'auditrice). Le prétendu cercle de la raison a encore frappé. La victime est renvoyée à son statut, comme si elle n'était de ce fait pas légitime à participer à la réflexion commune. Tout le mouvement des femmes a pourtant démontré la pertinence à construire du politique à partir de l'expérience vécue. Mais décidément, ce n'est plus l'histoire de Caroline Fourest.•

En insistant sur le fait que toutes les violences n'ont pas la même gravité, Fourest semble nier le lien entre le harcèlement, l'agression sexuelle et le viol qui, ensemble, constituent un système.

Libération
lundi 30 septembre 2024 939 mots, p. 16

Expresso

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29 septembre 2024 - Libération (site web)

A Tourcoing, Gérald Darmanin se rêve «populaire»

Stéphanie Maurice

Expresso

S on avenir sera «populaire». Gérald Darmanin l'a annoncé dimanche à Tourcoing, lors de sa rentrée politique : il crée un espace de réflexion, qui portera ce nom, au pluriel : «Populaires», ni vraiment think tank ni parti. C'est l'avantage de la liberté retrouvée, sans ministère dans le gouvernement Barnier, il a les coudées franches. Même si Elisabeth Borne, tout sourire, lui a rappelé qu'elle trouvait l'ambiance «plus sereine» cette année. En 2023, lors de la précédente édition, elle avait été envoyée en catastrophe à Tourcoing, pour resserrer la bride aux ambitions de l'alors ministre de l'Intérieur. Depuis, l'eau a coulé sous les ponts.

Rescapés. La brochette des anciens Premiers ministres était belle : outre Elisabeth Borne, il y avait Gabriel Attal et Edouard Philippe. Le premier a cédé aux charmes de l'américain, nom du sandwich nordiste saucisse-fritesmayo, mais s'est éclipsé en début d'après-midi sans prendre la parole. Le deuxième a failli voler la vedette à l'hôte du jour, au nombre de caméras agglutinées et de selfies demandés. Mais au micro, il a, en bon camarade, préparé les esprits au discours de Gérald Darmanin, en reprenant la même thématique, la question sociale : «C'est un mouvement puissant qui affecte toutes les démocraties occidentales. La classe moyenne populaire, la partie la plus fragile de la classe moyenne, se paupérise.» Il y a nécessité, dit-il, de se saisir du sujet : «On a besoin de préparer les grandes victoires de demain.» Gérald Darmanin, chemise blanche sans cravate, n'a plus qu'à enchaîner : «Notre responsabilité est d'écrire pour l'avenir le récit social du bloc central.» Il l'estime «en rupture avec les personnes modestes», et argumente : «6 % seulement des ouvriers et des employés ont voté pour nous aux élections européennes.» Alors, réfléchir pour contrer ce qu'il appelle les extrêmes et ne pas laisser «le petit blanc voter Le Pen et le petit beur voter Gaza». Sur la pelouse du jardin botanique, ils sont quelque 500 à l'écouter. Les ministres ne sont pas aussi nombreux que l'année dernière. Deux rescapés Renaissance du gou- vernement Barnier sont cependant venus : le fidèle Sébastien Lecornu, ministre des Armées, et Agnès Pannier-Runacher, députée du Pas-de-Calais et ministre de la Transition écologique. Xavier Bertrand, le président LR du conseil régional des Hauts-de-France, a passé une tête, au repas.

Gérald Darmanin a déjà son «quatuor gagnant». Il égrène : «le partage des richesses, l'empathie, le mérite et l'autorité.» Partager, oui, mais sans augmenter les impôts. Il est dans la ligne du coup de pression paru dimanche matin dans la Tribune, signé de 27 députés Ensemble pour la République. «Nous serons nombreux à ne pas soutenir un gouvernement qui augmenterait les impôts. Cela serait contraire à tout ce que nous avons fait de positif pour des millions de travailleurs et d'entrepreneurs.» Une allusion à la politique fiscale menée du temps d'Edouard Philippe, que celui-ci a aussi rappelé : baisse des charges sociales, de l'imposition des entre- prises et révision de l'ISF. Gérald Darmanin était alors ministre du Budget et des Comptes publics : «Pendant ces trois années, le déficit a baissé, les impôts ont baissé, la dépense publique a baissé», affirme-t-il. Il fustige : «J'entends que cette hausse ne concernerait que les plus aisés des Français. Mais l'argent des plus aisés doit aller dans la création d'emplois, pas dans les caisses publiques.» Voilà qui a dû combler d'aise Barthélémy Guislain, l'habituel discret dirigeant de l'AFM, l'association de la famille Mulliez, qui regroupe des mastodontes comme Auchan, Decathlon ou Kiabi.

Eloge. C'était un joli coup que de le convaincre de prendre la parole à la tribune de cet après-midi tourquennois. Le grand patron le dit d'emblée, sa parole est rare. Il est venu vendre son modèle social, participation et intéressement, teinté de pater- nalisme, dans la grande tradition du Nord. Il a aussi une liste d'idées où piocher, une TVA accrue sur les importations non stratégiques, pour financer une baisse des charges salariales, a dans son viseur les Gafam et leurs livraisons carbonées tous azi- muts, et les émoluments trop indécents de certains grands patrons. «A l'époque, dans le textile, le salaire le plus important était trente fois celui de l'ouvrier», rappelle-t-il. Bien loin de ce qui se pratique aujourd'hui. Gérald Darmanin le martèle, le travail doit payer. Comme s'il découvrait la précarité, les temps partiels et l'intérim. Il propose un nouveau pacte avec les entreprises : pas d'augmentation de l'imposition, et elles s'engagent à tenir leur rôle social. Avec la création d'un 1 % handicap, comme il y a un 1 % logement. L'ancien ministre de l'Intérieur envisage également la suppression de la prime d'activité, pour financer une baisse des charges sociales, et augmenter ainsi le smic. Le voilà qui s'enflamme, dézingue la préférence nationale chère au RN pour lui privilégier une préférence du travailleur, sur les places en crèche, les logements, les aides aux transports. Il insiste, «quelle que soit sa nationalité». Il dresse un éloge vibrant aux femmes de ménage, agents de sécurité, fonctionnaires, qui ont fait, dit-il, le succès des Jeux olympiques. Et, thème nouveau pour l'ancien ministre de l'Intérieur, il se fait héraut, à l'instar de son discours lors de la passation de pouvoir en début de semaine, de la lutte contre les discriminations : «La reproduction sociale est l'ennemie de la République. Et ce déterminisme social est encore plus inacceptable lorsqu'il se double de discriminations fondées sur la religion supposée, le prénom ou la couleur de peau.» Sandrine, responsable marketing, venue de Paris l'écouter, ne s'y attendait pas : «Je ne le savais pas autant contre le racisme.»•

L'ex-ministre le martèle, le travail doit payer. Comme s'il découvrait la précarité, les temps partiels et l'intérim.

Le Figaro, no. 24914
Le Figaro, lundi 30 septembre 2024 1092 mots, p. 3

International

Le monde divisé face à ce nouveau conflit au Proche-Orient

En chiffes. 58 parachutistes français et 241 soldats américains qui participaient à la force multinationale pendant la guerre du Liban, tués dans les attentats du Drakkar, en octobre 1983. 12 morts et d'innombrables blessés dans 12 attentats commis en France en 1985 et 1986, dont celui de la rue de Rennes. Des otages occidentaux, dont Michel Seurat, mort en captivité en 1986. De nombreux assassinats d'hommes politiques, dont l'ancien premier ministre libanais Rafic Hariri en 2005. Des meurtres à la pelle de dissidents et d'opposants. 8 500 missiles, roquettes et drones tirés contre Israël depuis un an. Des capacités militaires colossales, en partie fournies par l'Iran, tournées contre l'État hébreu, considéré comme une « tumeur cancéreuse » destinée à être « extirpée ». Voilà la liste, à peine ébauchée, des faits d'armes du Hezbollah.

Avait-elle été oubliée par les États-Unis, la France et le secrétaire général des Nations unies Antonio Guterres, quand ils ont tenté de forcer un cessez-le-feu, à l'issue d'une réunion d'urgence du Conseil de sécurité vendredi, pour stopper « l'escalade » au Liban ? À la tribune de l'ONU, Benyamin Netanyahou a chassé d'un revers de la main cette ouverture diplomatique, rappelant à ses alliés occidentaux le caractère existentiel de sa guerre contre le Hezbollah. « Nous n'accepterons plus aucune armée terroriste le long de nos frontières. Nous n'accepterons plus le Hezbollah à nos frontières. Nous continuerons à le combattre jusqu'à ce que nous ayons atteint notre objectif. »

Depuis la destruction du QG du Hezbollah, Joe Biden n'a plus mentionné de cessez-le-feu. Il a rappelé que la milice avait été responsable de la mort de centaines de soldats américains, et que la disparition de son chef rendait « justice » aux victimes. Il a aussi rappelé qu'Israël avait le droit de « se défendre » contre le Hezbollah, le Hamas, les houthistes et les autres affidés de l'Iran dans la région. Du côté des États-Unis, allié indéfectible d'Israël, les pressions n'avaient été que verbales. En même temps que les responsables américains exhortaient les Israéliens à « cesser de tirer » , Washington libérait une nouvelle aide financière de 8,7 milliards pour l'État hébreu.

Emmanuel Macron, lui, est resté silencieux. Mi-septembre, après l'explosion des bipers des miliciens du Hezbollah, il avait regretté « la confusion et le chagrin » dont était victime le peuple libanais, en s'accrochant à un illusoire « chemin diplomatique ». À la tribune de l'ONU, il a répété la méthode du « en même temps » , longtemps appliquée avec insuccès à la Russie, renvoyant dos à dos Israël et le Hezbollah, priés de cesser leurs hostilités, considérant que « l'escalade » était le « risque principal » pour la stabilité mondiale et que l'État hébreu ne pouvait « sans conséquences, étendre ses opérations ». Depuis l'élimination d'Hassan Nasrallah, le président français n'a pas fait de déclaration, ni rappelé le nombre de victimes françaises du Hezbollah. L'Allemagne, quant à elle, a pointé le risque d'une « spirale de violence absolue ». La Chine s'est dite « profondément inquiète » et la Russie a condamné « une démonstration de force lourde de conséquences » , affirmant que la région était au bord du « précipice total ».

Les hésitations européennes ont choqué la députée européenne Nathalie Loiseau. En 2011, rappelle-t-elle sur X, l'ONU s'était félicitée de la mort de Ben Laden et du fait « qu'il ne pourrait plus commettre des attentats terroristes ». « Soit nous avons la mémoire courte et avons oublié que le Hezbollah a du sang sur les mains, y compris du sang de nos compatriotes. Soit il est permis aux États-Unis et à peu près à tout le monde de lutter contre le terrorisme, mais pas à Israël. Et il y a là un gros problème ».

Comme pour les Américains au lendemain des attentats contre le World Trade Center, le 11 septembre 2001, Israël considère que son combat contre le Hezbollah et le Hamas est essentiel pour rétablir sa dissuasion et restaurer, au moins pour un temps, sa sécurité. Benyamin Netanyahou l'a promis à la tribune des Nations unies : « Israël gagnera cette bataille. Il gagnera, car nous n'avons pas le choix. » Au Proche-Orient, le temps de la diplomatie n'a plus sa place. Il reviendra quand les armes auront changé les rapports de force. « Il ne peut y avoir de paix dans la région avant que la menace du Hezbollah et du Hamas n'ait été démantelée. Trouvez le courage, une fois pour toutes, de nommer et de condamner les responsables de ce cycle de violence » , a exhorté l'ambassadeur d'Israël aux États-Unis, Dany Danon.

Le combat d'Israël contre le Hezbollah s'inscrit dans la légalité internationale, bafouée partout dans le monde y compris par l'État hébreu sur d'autres sujets, mais qui sur le front libanais ne souffre guère d'opposition. En tant qu'État souverain, Israël a le droit de se défendre si le pays est agressé, ce qui est le cas à sa frontière nord, où les attaques du Hezbollah sont quotidiennes depuis les pogroms du 7 octobre 2023. Ouvert par le Hezbollah en solidarité avec le Hamas, le front nord a provoqué la fuite d'environ 80 000 Israéliens, qui ont dû se réfugier plus au sud. Le premier ministre israélien a fait de leur retour l'un des objectifs de sa guerre. Depuis 2006, la résolution 1701 du Conseil de sécurité de l'ONU exige de la milice chiite qu'elle se retire au nord du fleuve Litani au Liban. En vain. Tous les efforts des États-Unis pour forcer le Hezbollah à retirer ses troupes de la frontière et à cesser de bombarder les localités israéliennes sont également restés sans réponse. Depuis octobre 2023, Israël, occupé à Gaza, avait repoussé le moment de s'attaquer au front nord. Mais il était logique que la voie militaire s'impose le jour où les objectifs militaires de Tsahal contre le Hamas seraient considérés comme atteints.

Il reste des questions auxquelles personne ne peut aujourd'hui répondre. Les blessures sans précédent infligées par Israël au Hezbollah ont-elles un potentiel de déstabilisation générale pour la région, comme le pense le secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres, qui évoque « l'enfer qui se déchaîne au Liban ? ». Sachant qu'on ne détruit pas une idéologie, que le Hezbollah est infiltré dans l'État libanais, et qu'il est plus puissant que ne l'était le Hamas, aura-t-il la capacité de se reconstituer et de revenir plus fort et plus dangereux encore dans quelques années ? Ou bien l'opération israélienne peut-elle au contraire permettre au Liban de se libérer du Hezbollah, qui le retenait en otage depuis si longtemps ? Créera-t-il un espace suffisant pour que les forces démocratiques libanaises débarrassent le pays de sa tutelle étrangère en repoussant l'influence iranienne ? Le cas échéant, la communauté internationale sera-t-elle capable d'accompagner ce processus ? ISABELLE LASSERRE

La Croix, no. 43034
France, lundi 30 septembre 2024 108 mots, p. 9

Gouvernement Une nouvelle ministre en charge des personnes en situation de handicap

Le gouvernement Barnier est au complet depuis la nomination, vendredi 27 septembre, de deux nouveaux membres. La députée Horizons du Nord Charlotte Parmentier-Lecocq a ainsi été nommée ministre déléguée au handicap. Cette annonce a été accueillie avec soulagement par le secteur, heurté de ne pas se voir représenter dans la première version de l’équipe. À l’Assemblée, elle avait notamment porté le dossier de la réforme de l’allocation adulte handicapé, destinée à garantir plus d’autonomie financière au bénéficiaire qui vit en couple. Jean-Louis Thiériot devient, de son côté, ministre délégué aux anciens combattants.

L'Humanité
lundi 30 septembre 2024 777 mots, p. 11

À Paris, les identitaires étalent leur xénophobie

Margot Bonnéry

Affaire Philippine En hommage à la jeune étudiante assassinée, le collectif d'extrême droite Némésis a organisé, dans la capitale, un rassemblement qui s'est vite mué en déversement de racisme.

L'extrême droite ne peut cacher ses militants racistes et xénophobes. Sur la place Denfert-Rochereau à Paris, une femme hurle : « Aujourd'hui, l'immigration nous tue ! » Organisé par le groupe identitaire Némésis, un rassemblement s'est tenu ce dimanche 29 octobre pour rendre hommage à Philippine, 19 ans, violée et tuée, dont le corps a été retrouvé le 21 septembre. Le principal suspect de ce féminicide s'appelle Taha O., un Marocain de 22 ans, déjà condamné pour viol et sous le coup d'une obligation de quitter le territoire français (OQTF). Un profil qui en fait le coupable parfait pour l'extrême droite. « Donnez-moi une seule victime qui a été violée par un Jean-François ou par un Éric. C'est toujours dans ce sens ! crie la manifestante. Les OQTF violent uniquement des Blanches, des Occidentales françaises. J'aimerais bien qu'un jour on aille en Algérie violer. C'est dans leurs coutumes. »

Haine décomplexée

Malgré la volonté officielle de rester « calme et digne », Némésis est rattrapée par le racisme décomplexé des manifestants, qui mettent à mal son opération de communication. L'extrême droite reste l'extrême droite. Dans la foule, deux femmes d'une soixantaine d'années s'interrogent quant aux phrases à scander : « La France aux Français ! » ou « Les prédateurs étrangers tuent nos petites Françaises ! » À quelques mètres, Annie en vient à regretter la colonisation : « Ils nous volent et nous tuent. Nous avons été en Afrique du Nord pour construire mais, du jour au lendemain, ils nous ont foutus à la porte. Nous devons en faire tout autant. » Au bout de quelques minutes, l'hommage à la jeune femme tuée vire au déversement de haine. En travers de la route, quelques personnes brandissent des pancartes barrées d'un « Tuée par un migrant », à côté d'une illustration de Philippine.

Le meurtre de la jeune femme n'est qu'un prétexte pour répandre des horreurs. Sur le trottoir, Ève regrette de ne pas voir plus de monde à cette manifestation (environ 500 personnes, selon la police). « Au moins, nous sommes des gens bien élevés, qui respectent les lois, contrairement aux rassemblements non autorisés comme pour Nahel Merzouk (tué à 17 ans, le 27 juin 2023, lors d'un contrôle routier à Nanterre dans les Hauts-de-Seine - NDLR) ou Adama Traoré (mort à 24 ans, le 19 juillet 2016, dans la gendarmerie de Persan, dans le Val-d'Oise, après son interpellation à Beaumont-sur-Oise - NDLR). Eux, ils peuvent tout casser sans problème. Et puis, le jeune Traoré aurait soi-disant été menacé de sodomie par la police, mais je sais que c'est faux », dit-elle.

Sandrine Rousseau ciblée

Sur l'estrade, les mots des organisateurs sont plus policés. Moins frontalement racistes, en quelque sorte. « Nous ne nous tairons plus ! » gronde au micro Alice Cordier, présidente du collectif Némésis. Pour cette dernière, et au mépris des statistiques, l'insécurité ne cesse de croître : « Les OQTF doivent être appliquées, nous exigeons une véritable politique contre les violences sexistes et sexuelles, et nous devons revoir la politique migratoire française. » À peine a-t-elle terminé sa phrase que la foule lance la Marseillaise en brandissant des pancartes « Ils viennent violer nos filles et nos compagnes/Violeurs étrangers dehors ».

Au milieu du rendez-vous, l'ex-sénateur RN Stéphane Ravier et l'ancien eurodéputé FN Florian Philippot. « Le droit européen désarme l'État français. En l'état actuel, nous ne pouvons pas appliquer les OQTF car la France appartient à l'Union européenne. Mais nous devons agir, et vite ! avance le second, jamais le dernier pour récupérer un drame. Il faut écouter les familles des victimes, respecter enfin les gens qui souffrent, qui sont en colère et appliquer la loi. » L'extrême droite cherche des boucs émissaires : les étrangers et la gauche.

Pour faire lever la foule, Némésis vise la députée écologique Sandrine Rousseau, laquelle écrivait sur X : « Je m'inquiète quand même du fait que nous n'ayons aucune espèce de considération sur le fait que ce type est dangereux, manifestement, puisqu'il a tué Philippine, et que s'il était dans un autre pays, il (serait) tout aussi dangereux et mettrait en danger d'autres femmes, donc, en fait, la question c'est pas tant l'OQTF. » Pour « les prétendues féministes de gauche, la question de la soi-disant récupération politique est plus grave que le meurtre ! » s'écrie Mathilda, militante du collectif xénophobe, rose blanche en main sur une estrade. À ces mots, des hommes, drapeaux français en main et barres de fer dans les poches, applaudissent.

Pour les 103 autres victimes de féminicides en 2024, les identitaires n'ont eu aucun mot. Les féministes, elles, sont toujours là, dans les rues. Que le meurtrier soit étranger ou non.

L'Humanité
lundi 30 septembre 2024 96 mots, p. 8

[Poupée Le travail n'est pas rose...]

Poupée Le travail n'est pas rose chez Barbie. Dans un rapport publié vendredi 27 septembre, l'association ActionAid et l'ONG China Labor Watch dénoncent les mauvaises conditions de travail et les violences sexistes et sexuelles subies par des ouvrières dans une usine chinoise de fabrication de la célèbre poupée. Retrouvez l'article complet sur notre site.

Citoyenneté Que veulent les quartiers populaires ? Pour en discuter, l'Humanité.fr a invité sur son plateau Twitch l'ancienne députée Rachel Keke, Émilie Lecroq, présidente du groupe Communistes, insoumis et citoyens au conseil départemental de Seine-Saint-Denis, et Olivier Corzani, maire PCF à Fleury-Mérogis.

L'Humanité
lundi 30 septembre 2024 1019 mots, p. 12

En Martinique, la colère se « giletjaunise »

Naïm Sakhi

Caraïbe Impulsé par le RPPRAC, le mouvement contre la vie chère se durcit. La CGTM a appelé à la grève générale à partir du 26 septembre et table sur une nouvelle mobilisation pour les salaires, le 1er octobre.

Fort-de-France (Martinique), envoyé spécial.

La situation est tendue à l'entrée d'un supermarché Carrefour à Fort-de-France, peu après 11 heures, ce samedi 28 septembre. Des agents de sécurité privée, appuyés par une dizaine de policiers, empêchent clients et manifestants d'y pénétrer. À l'intérieur comme à l'extérieur, des groupes de protestataires, tout de rouge vêtu, lancent à tout rompre : « Baissez les prix ! »

Voilà maintenant un mois que le mouvement contre la vie chère s'est emparé de l'île. La collectivité connaît une situation économique complexe. Au second semestre, le ralentissement de la croissance s'est confirmé et le nombre de demandeurs d'emploi est en hausse (+ 0,6 %), pour la première fois depuis quatre ans. De quoi embraser la colère de la population, alors que les prix de l'alimentaire sont 40 % supérieurs à ceux pratiqués dans la métropole.

« Nous aussi, on va manier les lois. S'il faut bloquer l'économie, nous bloquerons ! » assène, mégaphone à la main, Rodrigue Petitot. À 42 ans, celui qu'on surnomme le « R » est le leader du Rassemblement pour la protection des peuples et des ressources afro-caribéens (RPPRAC). « Le peuple n'accepte plus le vol, la soumission, le pillage, la colonisation », poursuit celui qui compte 55 000 abonnés sur TikTok. Alors que la soixantaine de manifestants dévale les allées du supermarché, les membres du RPPRAC alimentent les réseaux sociaux. La plupart des personnes venues faire leurs courses reprennent les chants. Certains employés aussi.

Les prix ont de quoi révolter : 5,35 euros le litre d'huile de maïs Lesieur, 25 euros le kilo de mâche, 6,50 euros les 500 grammes de fromage râpé... Ric, 52 ans, insiste : « Nous visons les responsables des prix : les distributeurs et les politiques. » Le restaurateur gagne tout juste le Smic. « J'ai une famille à charge et je n'arrive pas à finir les fins de mois. Les loisirs ? L'argent part dans les boîtes de steaks et les merguez. » La principale revendication du RPPRAC ? L'égalité des prix avec ceux de la métropole, au nom de la continuité territoriale.

Après quatre semaines, la mobilisation a évolué. En Martinique, les nombreux blocages et affrontements ont laissé place à des actions de désobéissance. Près du Carrefour, le McDonald's, incendié le 18 septembre, a baissé le rideau. Les stigmates sont encore visibles de l'extérieur. Rien que dans le quartier de Sainte-Thérèse, la collectivité territoriale de Martinique estime le montant des réparations à au moins 500 000 euros. Dans la semaine, des CRS spécialisées dans les violences urbaines ont été dépêchées.

« Nous ne sommes pas violents. Oui, nous sommes devant ce Carrefour. Mais nous ne sommes pas devant Leader Price ! Allez chez les concurrents et faites vivre les petits commerçants ! » lance Rodrigue Petitot à la foule. Les militants, eux, montent dans les voitures, direction une nouvelle cible. Un autre supermarché Carrefour. Il faut dire que ces enseignes appartiennent au Groupe Bernard Hayot (GBH), puissant conglomérat, vestige de la colonisation quand l'île était un comptoir marchand. À leur arrivée, les activistes du RPPRAC sont attendus par une voiture de gendarmerie. Les manifestants s'engouffrent dans les rayons, panier à la main, sélectionnant des produits ultrafrais ou surgelés. Entre deux selfies avec des consommateurs, Rodrigue Petitot précise la stratégie : « Nous allons rester longtemps avec ces produits hors des rayons. Ce n'est pas du vol. Une fois en caisse, nous dirons que nous sommes dans l'incapacité de payer et nous abandonnerons les produits. La salariée devra multiplier les procédures d'abandon avec ses supérieurs. » L'objectif ? « Briser la chaîne du froid, donc rendre des produits impropres à la vente, mais aussi décourager les consommateurs, qui partiront d'eux-mêmes. »

En Martinique, s'appuyant sur une présence massive sur les réseaux sociaux, le RPPRAC a pris de court les partis et les syndicats. « Il faut reconnaître qu'ils ont flairé le bon créneau. Si les syndicats avaient été plus sérieux, on n'aurait pas vu ce mouvement émerger », analyse Gabriel Jean-Marie, secrétaire général de la CGT Martinique. L'association, dont les statuts ont été déposés en préfecture durant l'été, est pilotée par trois têtes : son président, Rodrigue Petitot, grutier de profession, Gladys Roger, la médiatique trésorière, et Aude Goussard, à l'organisation, candidate aux législatives face au député NFP Jean-Philippe Nilor.

Une dépendance délétère aux importations

« Ils se disent apolitiques mais leurs profils sont politiques. Il y a une ressemblance entre la popularité du RPPRAC et le mouvement des gilets jaunes, note Gabriel Jean-Marie. Ils ont une défiance vis-à-vis des syndicats. Pour le RPPRAC, l'union, oui, mais derrière eux, avec leurs mots d'ordre, et sans bannière syndicale. Ce qui n'est pas entendable. » Dans la matinée de ce samedi, une réunion s'est d'ailleurs tenue à la Maison des syndicats. « La CGTM est bien implantée dans six des sept hypermarchés de l'île. Les salariés font un gros travail face à la direction pour obtenir des augmentations de salaire », mesure le syndicaliste. Désormais, la CGTM s'active, elle aussi, le week-end, dans les zones commerciales, auprès des consommateurs. Un appel à la grève a été lancé jeudi et reconduit vendredi. Des actions sont prévues le 1er octobre, dans le cadre de la journée de mobilisation nationale pour les salaires, contre l'austérité et la réforme des retraites.

La popularité du RPPRAC se fait sentir sur l'île. Au coeur du marché populaire de la place José-Marti, près de la mairie de Fort-de-France, Claire, 36 ans, s'insurge : « Je dépense pour manger et dormir, et c'est tout ! » Cette femme seule, avec deux enfants à charge, ne peut qu'exercer un mi-temps : « Je gagne 1 161 euros. Et j'ai un découvert de 700 euros. Le "R" parle bien, l'égalité des prix avec la France est une mesure juste. » Reste que les problèmes structurels de la vie chère en Martinique tiennent à des causes profondes : le sous-développement de l'île et sa dépendance, comme ex-colonie, aux importations des marchés français et européen. Et enfin, la multiplication des acteurs dans la « fabrication » du prix, notamment dans les transports (CMA-CGM), et des grossistes, du fait de ces importations.

Le Figaro, no. 24914
Le Figaro, lundi 30 septembre 2024 535 mots, p. 10

Politique

CHRONIQUE CONTRE-POINT

L'ancien ministre de l'Intérieur désormais à son compte

Tabard, Guillaume

Sous la menace de ses adversaires, Michel Barnier est aussi sous la surveillance de ses alliés. Les rentrées de Gérald Darmanin et de François Bayrou lui ont montré que tous ceux qui se préparent pour la suite n'entendent pas lui faire de cadeau pour le présent.

À la veille de la présentation de son budget, voilà le premier ministre prévenu que ses premiers soutiens n'accepteront pas sans broncher les hausses d'impôt qu'il prépare. L'ancien ministre de l'Intérieur a dénoncé une « facilité » et 25 députés Renaissance ont signé un texte de leurs collègues Mathieu Lefèvre et Charles Rodwell mettant en garde, dans La Tribune Dimanche, contre le «défouloir fiscal». Le paradoxe est qu'avec Antoine Armand et Laurent Saint-Martin, les cordons de la bourse France ont été confiés à des macronistes pur sucre. La fronde anti-impôts sera d'autant plus forte qu'elle sera portée par tous les poids lourds du « socle commun » , de LR à Horizons, dont Barnier n'a pas voulu dans son gouvernement ou qui n'ont pas voulu en être. Et qui n'auront pas à porter l'impopularité de ces choix fiscaux.

Il est significatif que Gérald Darmanin ait accueilli à Tourcoing Xavier Bertrand, l'un des recalés de Matignon, et que François Bayrou ait reçu à Guidel Bernard Cazeneuve, l'autre recalé de Matignon, lequel a également participé aux rencontres social-démocrates organisées par Carole Delga. Comme si chacun travaillait déjà aux contours d'une majorité élargie par rapport à l'assise du gouvernement Barnier.

Que Darmanin, en particulier, pense à la suite n'est pas une surprise. Faute d'avoir obtenu le quai d'Orsay, il se sent libre pour faire entendre sa singularité. Pour «bousculer parfois», a-t-il prévenu. Le lancement de son propre mouvement confirme qu'à près de 42 ans le député de Tourcoing se met bel et bien à son compte, même s'il prend soin de reconnaître à Édouard Philippe une forme de préséance pour 2027.

Le nom de ce mouvement, « Populaires » , est en soi un programme. Ce n'est pas nouveau que l'ancien ministre de Macron cultive cette fibre sociale et mette en garde le « bloc central » contre la perte quasi totale de l'électorat populaire. 6 % seulement des ouvriers et des employés, a-t-il rappelé, ont voté pour la liste macroniste aux Européennes. Quand, comme il le dit, «les petits blancs votent pour l'extrême droite, et les petits beurs votent Gaza», il n'est pas étonnant que ce bloc central se réduise aux retraités et aux catégories les plus favorisées. D'où cet appel à la «préférence aux travailleurs» - antidote à ses yeux à la « préférence nationale » du RN - et son adresse aux victimes de «la lutte des places».

En 1981, François Mitterrand s'était réjoui que, par sa victoire, «la majorité politique s'identifie enfin à la majorité sociale du pays». Du MoDem à LR, tous savent qu'ils ne deviendront une majorité politique que le jour où ils sauront fédérer une nouvelle majorité sociale. Ce qui suppose que, de Bayrou à Darmanin, de Philippe à Wauquiez, personne ne s'imagine pas le faire sans, voire contre les autres. Et ce qui suppose aussi que, préalablement, l'expérience Barnier n'échoue pas. Sinon, même de l'extérieur, personne du « bloc central » ne sortira vainqueur. G. T.

L'Humanité
lundi 30 septembre 2024 520 mots, p. 5

« Personne ici ne va pleurer Nasrallah »

Christophe Deroubaix

L'état d'esprit des Israéliens semble aligné sur la rhétorique de Benyamin Netanyahou, qui reçoit par ailleurs le soutien de la quasi-totalité des dirigeants politiques.

Tel-Aviv (Israël), envoyé spécial.

C 'est « l'un des assassinats les plus importants de l'histoire d'Israël », selon l'expression du ministre israélien de la Défense, Yoav Gallant, et la quasi-totalité des dirigeants politiques s'en félicitent. Les membres de la coalition d'extrême droite dirigée par Benyamin Netanyahou ont rivalisé de superlatifs pour accueillir l'élimination de l'un des « plus grands oppresseurs du peuple d'Israël », selon le ministre de la Communication, Shlomo Karhi, pour qui ce jour devrait devenir « férié ». Aucune dissonance du côté de l'opposition officielle. « Que tous nos ennemis sachent que quiconque s'attaque à Israël est un homme mort. Il s'agit d'une réalisation importante pour la dissuasion et la sécurité d'Israël », a écrit sur X Yaïr Lapid, que Washington considérerait comme une alternative à Benyamin Netanyahou. Benny Gantz, chef du parti d'opposition Unité nationale et ancien chef d'état-major de l'armée, a salué un « un événement décisif ». Même Merav Michaeli, la dirigeante du Parti travailliste jadis dominant et désormais marginalisé, ne trouve rien à redire. Elle appelle simplement le pays « à ne pas se laisser distraire » par les succès militaires.

Il faut se tourner vers le Hadash, coalition autour du Parti communiste israélien, pour entendre un son de cloche différent. « Les gouvernements israéliens procèdent à des assassinats depuis des décennies, y compris contre les plus hauts dirigeants du peuple palestinien. Ces assassinats n'ont pas favorisé la sécurité et n'ont pas mis fin à la guerre, bien au contraire », a ainsi déclaré le député Ayman Odeh.

L'état d'esprit du pays semble pourtant plutôt aligné sur la rhétorique de Benyamin Netanyahou selon laquelle « Nasrallah n'était pas seulement un terroriste de plus, mais était LE terroriste ».

À Yehiam, un kibboutz situé à une dizaine de kilomètres de la frontière libanaise, plusieurs habitants ont réagi avec soulagement. « Le Hezbollah nous faisait vivre depuis des années dans une crainte constante. La mort de Nasrallah et de son état-major ne fait que nous rassurer un peu plus et nous permet d'espérer un avenir plus calme », commente Ouri. Depuis onze mois, le climat de peur a poussé de nombreux résidents à construire des chambres fortes. Presque tous ont téléchargé une application qui recense en temps réel les roquettes lancées par le Hezbollah. Jusqu'ici, aucune n'a touché ce kibboutz. Ce qui n'est pas le cas de villages de la Haute Galilée. Comme le rappelle Einat, consultante pour des ONG à Jérusalem et pourtant opposante farouche à la coalition au pouvoir, « cela fait onze mois que le Hezbollah détruit des villages maison par maison, roquette après roquette. Cela ne pouvait plus durer ». « Personne ici ne va pleurer Nasrallah, ajoute son mari, Barak, investi dans le monde de la musique. Il a tué des dizaines de milliers de Syriens mais aussi des Américains et des Français. »

Lors du traditionnel rassemblement du samedi soir à Tel-Aviv, les familles d'otages ont demandé qu' « on profite de l'élan donné dans le Nord et que l'on parvienne à un accord dans le Sud pour libérer les personnes enlevées ».

L'Humanité
lundi 30 septembre 2024 165 mots, p. 10

Audiences 29 prévenus et de grands absents

Dans ce procès du RN, plusieurs acteurs vont manquer. Notamment son fondateur, Jean-Marie Le Pen, dispensé d'audition pour raisons de santé, et l'actuel président, Jordan Bardella. Celui-ci a pourtant été l'assistant parlementaire d'un des prévenus, Jean-François Jalkh, en 2015, mais n'a pas été inquiété par la justice. Du moins, pour l'instant. Dans un livre paru le 13 septembre, la Machine à gagner (Seuil), Tristan Berteloot, journaliste à Libération, révèle que Jordan Bardella aurait aidé, en 2018, à fabriquer de fausses preuves censées justifier la réalité de son travail de collaborateur : une revue de presse de l'année 2014, un agenda de la même année, acheté et rempli quatre ans plus tard... Autre absent : Carl Lang. Député européen entre 1994 et 2009, il aurait lui aussi embauché comme collaborateurs parlementaires des personnes travaillant en fait pour le FN. Et même, selon Politis, avant 2004, ce qui signifierait que le système aurait existé au-delà de la période concernée par le procès.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Faits divers, lundi 30 septembre 2024 355 mots, p. AUJM14,AUJM15,AUJM15,AUJM16
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29 septembre 2024 - Le Parisien (site web)
30 septembre 2024 - Le Parisien

Sanctions Le risque de l'inéligibilité

C'est l'un des enjeux majeurs de ce procès, notamment pour Marine Le Pen, car les conséquences pourraient être lourdes pour les élus ou les futurs candidats du parti, s'ils étaient condamnés.

P.E.

Le « 131-26-2 ». C'est l'article du Code pénal redouté des élu(e)s ayant affaire à la justice. Car il rend obligatoire le prononcé d'une peine complémentaire d'inéligibilité pouvant aller jusqu'à cinq ans (parfois dix) à l'encontre de toute personne jugée coupable... d'une liste de délits, dont le détournement de fonds publics. Sa seule limite, liée à l'exigence d'individualisation de la peine : l'appréciation du juge qui peut, « par décision spécialement motivée », décider de ne pas la prononcer ou de la prononcer avec sursis. L'un des enjeux majeurs du procès est cette épée de Damoclès judiciaire... aux conséquences politiques. Triple candidate à l'Élysée, Marine Le Pen pourrait-elle se voir, si elle était déclarée coupable, empêchée de se présenter en 2027 ? « Le calendrier le permettrait si cette peine complémentaire était prononcée par le tribunal ou en appel, sans sursis et surtout avec exécution provisoire », c'est-à-dire immédiatement applicable, indique une source judiciaire. « L'enjeu est d'abord celui de la culpabilité », balaye l'eurodéputé RN et avocat Alexandre Varaut, refusant d'envisager cette hypothèse. Dans le cas du dossier des assistants parlementaires du MoDem, jugé fin 2023, les huit condamnés (François Bayrou avait été relaxé au bénéfice du doute) avaient écopé, en sus de leurs peines, de deux ans d'inéligibilité avec sursis. Parmi les circonstances ayant conduit à « mitiger les sanctions », le tribunal avait notamment relevé que « les détournements de fonds [n'avaient] pas été systématiques » et que « les indemnités d'assistance parlementaire mises à la disposition de chaque député européen [n'avaient] pas été intégralement détournées ». Or, dans le dossier RN, les juges d'instruction ne cessent d'évoquer « un système » et une multiplication des contrats visant à « vider » les enveloppes... Les peines d'inéligibilité fermes ne sont pas rares; celles avec « exécution provisoire » davantage. Condamnés à trois ans de prison ferme pour fraude fiscale en 2020, les époux Balkany, élus de Levallois-Perret (Hauts- de-Seine), avaient écopé de dix ans d'inéligibilité avec exécution provisoire et s'étaient vu démettre d'office par le préfet.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, lundi 30 septembre 2024 865 mots, p. AUJM4
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29 septembre 2024 - Le Parisien (site web)
30 septembre 2024 - Le Parisien

Avec « Populaires », Darmanin s'affranchit

L'ex-ministre de l'Intérieur se prononce contre toute hausse d'impôt. Lui qui se dit désormais « libre » lance aussi son propre mouvement politique.

Marion Mourgue avec Olivier Beaumont

En politique,un carnivore devient rarement végétarien. Gérald Darmanin l'a encore prouvé ce dimanche pour sa rentrée politique à Tourcoing (Nord). Huit jours après sa sortie du gouvernement, qu'il n'a pas souhaité quitter et qui ne lui a jamais été formellement énoncée par Michel Barnier (seul le chef de l'État l'a prévenu par téléphone), l'ex-ministre de l'Intérieur reprend la parole pour « débattre et réfléchir ». « Voilà bien ce qui fait l'intérêt de la politique », commence-t-il d'emblée devant des élus issus de chaque groupe du bloc central, des Renaissance, des Horizons, des centristes, des LR.

Les anciens Premiers ministres Gabriel Attal, Élisabeth Borne, Édouard Philippe comme le patron des sénateurs centristes, Hervé Marseille, ont fait le déplacement. Des ministres aussi, comme Sébastien Lecornu, Maud Bregeon ou Valérie Létard. Quant à Michel Barnier, il a bien été invité... « mais il n'a pas répondu », regrette un soutien de Gérald Darmanin. Pas grave, l'ex de Beauvau entend désormais tracer sa route.

« Gérald, c'est un animal politique. Il a horreur du vide », glisse un de ses amis. « Les mois qui viennent vont être délicats pour lui. Mais il a une capacité de rebond phénoménale, un réseau incroyable, il suffit de voir le casting de sa rentrée à Tourcoing. Et il sait qu'il peut jouer placé dans pas mal de configurations en 2027. »

Construire « le récit social du bloc central »

Gérald Darmanin, qui prévoit d'écrire un livre pour début 2025, se dit donc désormais « libre », avec la ferme intention de peser dans le débat. Mais pas pour commenter la politique régalienne du gouvernement, ni l'action de son successeur, Bruno Retailleau. Si le désormais député prend la parole, dit-il à la tribune, c'est pour construire « le récit social du bloc central », jugeant que c'est bien ce qui a manqué ces dernières années à l'ex-majorité présidentielle.

« Le bloc central que nous représentons est en rupture avec les personnes modestes, les Français populaires, les travailleurs. 6 % seulement des ouvriers et employés ont voté pour nous aux élections européennes », regrette l'élu de Tourcoing, pour qui « on ne peut pas faire de politique sans le peuple ». Un petit coup de griffe à la macronie... Au risque sinon, rappelle-t-il, d'assister, impuissant, au « naufrage démocratique de la France populaire » et de laisser « le petit Blanc voter pour Le Pen et le petit Beur voter pour Gaza ».

Ce dimanche, Gérald Darmanin, qui hésitait encore cet été à se lancer à l'assaut du parti Renaissance, a donc annoncé créer « un nouveau lieu de réflexion, que tout le monde peut rejoindre » pour « prendre le temps de penser à l'avenir ». Son nom ? « Populaires » : « Comme pour nous rappeler chaque jour que seules les inspirations du peuple comptent », fait-il valoir. « Populaires, c'est aussi pour ne pas laisser Attal avoir un boulevard, alors qu'il risque de prendre les clés de Renaissance cet automne, lors du congrès », précise avec malice un soutien de l'ex-ministre. Même si, ces derniers jours, Gérald Darmanin et Gabriel Attal, autrefois rivaux, se sont rapprochés dans leur opposition au nouveau Premier ministre.

À deux jours de son discours de politique générale, mardi à l'Assemblée, Michel Barnier est donc prévenu : ses alliés du bloc central ne lui laisseront pas les mains libres, surtout avec un groupe de 97 députés dans l'hémicycle. Si Gérald Darmanin dit soutenir son gouvernement, il ne s'interdit pas de fixer ses lignes rouges. Notamment contre toute hausse d'impôt : « Augmenter les impôts, c'est la facilité. Augmenter les impôts, c'est décourager l'initiative. Augmenter les impôts, c'est ouvrir des usines à chômage. Augmenter les impôts, c'est ne pas respecter le travail », a martelé ce dimanche celui fut aussi ministre des Comptes publics.

Limiter les aides sociales à 75 % du smic

Car Darmanin le sait : la situation budgétaire du pays est très mauvaise, voire « extrêmement grave », selon les mots de Barnier, avec un déficit qui pourrait atteindre 6 % du PIB en fin d'année. Il faudra donc trouver des économies et engager des réformes structurelles pour retrouver des marges de manoeuvre. Pour lui, il faut donc déjà que le « travail paie » : « Supprimons la prime d'activité et transformons-la en baisse de charges pour contribuer à une augmentation raisonnable du smic », propose-t-il en souhaitant l'organisation prochaine d'une grande conférence sociale.

Ensuite, pour répondre au Rassemblement national qui milite pour la préférence nationale (un emploi, une prestation réservée aux Français), il suggère « la préférence aux travailleurs », avec un accès prioritairement au logement, aux places en crèche, aux aides pour les transports. Enfin, Gérald Darmanin presse le gouvernement de créer au plus vite le « versement unique social ». Soit le versement des aides sociales en une seule fois, mais limitée à 75 % du smic « pour que jamais plus ne pas travailler rapporte autant que de l'effort de travailler ! », appuie-t-il.

On l'aura compris, si Gérald Darmanin aurait aimé rester peser de l'Intérieur, désormais il se fera entendre à l'extérieur : dans l'hémicycle et dans les médias. Car « défendre un bilan, c'est utile. Mais cela ne prépare pas l'avenir », conclut-il définissant le « futur projet collectif » qu'il entend porter par ce slogan : « partage, empathie, mérite, autorité ». Avec l'idée que tout commence...

Le Monde
France, lundi 30 septembre 2024 879 mots, p. 14
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28 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Marie-Claire Carrère-Gée, une ministre au rôle inédit

Son portefeuille dédié à la « coordination gouvernementale », insolite, déconcerte l’administration. Matignon la voit en « cheffe d’orchestre »

Nathalie Segaunes

C’est la surprise du chef. Michel Barnier a créé de toutes pièces, le 21 septembre, un portefeuille insolite, celui de la « coordination gouvernementale ». Et l’a confié à une fidèle parmi les fidèles, Marie-Claire Carrère-Gée, conseillère de Paris et sénatrice Les Républicains (LR). « A situation inédite, intitulé inédit », justifie l’intéressée, tout en jugeant qu’ « une telle mission de coordination sous l’autorité du premier ministre s’imposerait pour tout gouvernement ». La ministre déléguée aura la lourde tâche, formule-t-on à Matignon, de « fluidifier, coordonner et rendre compte de l’action gouvernementale » au chef du gouvernement.

Devant les présidents des groupes du « socle commun », réunis mercredi 25 septembre à Matignon, Michel Barnier a vanté les mérites de cette innovation, censée permettre que le « ballon tourne » entre des ministres qui viennent d’horizons différents, quand ils n’ont pas été des adversaires politiques.

Si la fonction crée l’organe, elle reste toutefois à inventer. « Mon rôle va être d’aider le premier ministre à faire aboutir ses projets de manière rapide, fluide et efficace, pour répondre aux attentes des Français », résume Marie-Claire Carrère-Gée, sexagénaire au caractère affirmé, qui a posé ses cartons, peut-être provisoirement, rue Saint-Dominique, dans les anciens locaux du secrétariat d’Etat à l’égalité entre les femmes et les hommes. Alors que ses quarante collègues auront le nez sur leur feuille de route, cette haut fonctionnaire sera, dit-on Rue de Varenne, la « cheffe d’orchestre » du gouvernement, chargée d’ « injecter du collectif » dans cet attelage bigarré de macronistes et de Républicains, entre lesquels les premières dissensions sont déjà apparues.

Rattachée, comme la ministre chargée des relations avec le Parlement, Nathalie Delattre, et la porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, au seul premier ministre, Marie-Claire Carrère-Gée est, contrairement à ses deux collègues, une intime de Michel Barnier, dont elle a dirigé la campagne à la primaire de la droite en 2021.

Un rôle « politique »

Ancienne secrétaire générale adjointe de l’Elysée sous Jacques Chirac, aux côtés duquel elle a participé à la mise en place des politiques publiques en faveur du handicap et de la sécurité routière, elle se définit comme une « gaulliste sociale ». Son dévouement indéfectible à l’égard de l’ancien président lui a valu de se voir barrer la route aux élections législatives de 2007 en Seine-et-Marne par les amis de Nicolas Sarkozy. Aussi les élus de droite n’ont-ils pas été surpris de la voir nommée au gouvernement. « Barnier est un homme qui marche à la loyauté et à la fidélité », rappelle l’un d’entre eux.

Ni secrétaire générale du gouvernement ni directrice de cabinet du premier ministre, la ministre déléguée à la coordination gouvernementale, qui connaît l’appareil d’Etat et peut s’appuyer sur un solide réseau, « devra fixer elle-même sa feuille de route », dit-on à Matignon, où l’on précise qu’elle jouera un rôle « politique ». Mais ses moyens semblent limités. Sans administration sous ses ordres ni autorité sur les ministres, elle n’est pas là pour produire de la décision. Mais devra tout de même éviter que les chantiers ne se perdent dans les sables.

Son directeur de cabinet, Edouard Solier, ancien, notamment, du cabinet d’Edouard Philippe à Matignon, sera présent au rendez-vous hebdomadaire des directeurs de cabinet, mais elle-même ne se rendra qu’aux réunions auxquelles le premier ministre lui demandera de participer. Ainsi n’était-elle pas conviée, jeudi matin, à l’entretien qui réunissait, autour du premier ministre, le ministre de l’intérieur, Bruno Retailleau, et celui de la justice, Didier Migaud, qui ont exposé leurs divergences de vues dès leur entrée en fonctions.

La création de ce ministère intrigue la haute administration, où certains pronostiquent une fonction « génératrice de conflits » avec la direction de cabinet de Matignon. L’intéressée rappelle qu’elle est là pour « mettre du liant » et se dit rompue à l’exercice, pour avoir représenté la France au G20 sur les questions du travail et de l’emploi (2011-2018) ou pour avoir présidé le Conseil d’orientation pour l’emploi (2007-2018).

Mais, à ce stade, la définition nébuleuse de sa mission évoque surtout ces ministres sans portefeuille, qui participent au conseil des ministres mais ne supervisent aucun ministère. Un schéma peu usité en France, mais courant dans les pays dirigés par un gouvernement de coalition. La position de l’élue parisienne rappelle aussi la situation singulière de Tony Dreyfus (1939-2023), qui fut secrétaire d’Etat auprès du premier ministre Michel Rocard entre 1988 et 1991, électron libre remplissant en réalité le rôle de conseiller politique.

Michel Barnier a, de fait, choisi de s’entourer de proches à Matignon, faisant de l’ancien eurodéputé Arnaud Danjean son conseiller spécial et de l’ex-député de la Haute-Marne François Cornut-Gentille le chef du pôle de la défense au sein de son cabinet. En donnant à son amie de trente ans le statut de ministre déléguée, sans doute a-t-il voulu la conforter. A charge pour elle de trouver sa place dans l’exécutif. « Une configuration gouvernementale atypique, juge le consultant Gaspard Gantzer, ancien conseiller de François Hollande. Mais aucun organigramme ne viendra à bout des difficultés politiques auxquelles ce gouvernement est confronté. »

La Croix, no. 43034
France, lundi 30 septembre 2024 1076 mots, p. 8,9
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30 septembre 2024 - La Croix (site web)

Le procès hors norme des assistants parlementaires du RN

Lauriane Clément

Lundi 30 septembre débute devant le tribunal correctionnel de Paris

le procès des assistants parlementaires du RN (ex-FN).

Vingt-sept personnes, dont Marine Le Pen,

sont soupçonnées d’avoir détourné des fonds européens pour financer le parti. Un procès à l’ampleur inédite, qui doit durer deux mois.

Qu’est-il reproché au Front national ?

Vingt-sept personnes, dont Marine et Jean-Marie Le Pen, ainsi que le Front national (FN, devenu Rassemblement national en 2018) en tant que personne morale, sont jugées à partir du 30 septembre par le tribunal correctionnel de Paris pour détournement de fonds publics et complicité de détournement. Dans le détail, il s’agit de onze eurodéputés, douze assistants parlementaires et quatre collaborateurs du FN, dont des cadres actuels comme le maire de Perpignan Louis Aliot et le député de l’Yonne Julien Odoul.

Ils sont soupçonnés d’avoir participé à un vaste système de détournement des enveloppes (21 000 € mensuels) allouées par le Parlement européen à chaque eurodéputé pour rémunérer ses assistants parlementaires. En réalité, ceux-ci auraient travaillé pour le compte du FN, permettant au parti, endetté de plusieurs millions d’euros, de faire des économies de salaire. Environ 6,8 millions d’euros provenant de fonds européens auraient ainsi été détournés entre 2004 et 2016, dont une grande partie après l’élection de 24 eurodéputés frontistes en 2014.

Les prévenus risquent dix ans de prison et un million d’euros d’amende, assortis d’une peine d’inéligibilité pouvant aller jusqu’à dix ans. « Ce procès est hors norme au vu des sommes et du nombre de personnes en jeu, mais aussi parce qu’il touche un parti politique de premier plan », analyse Jean-Marie Brigant, maître de conférences en droit privé à Le Mans Université.

Quel est le cadre juridique autour des assistants parlementaires ?

Pour Marine Le Pen, qui conteste tout emploi fictif, « les assistants d’un élu ne sont pas des salariés du Parlement européen, mais des assistants d’élus d’un parti politique ». « Par conséquent, ils ont évidemment vocation, pour un certain nombre d’entre eux, à faire de la politique »,a-t-elle assuré le 19 septembre dans Le Parisien.

Ce n’est pas ce qu’indique le statut des députés, instauré à partir du 14 juillet 2009 et consultable par tous les eurodéputés. Il précise que le Parlement européen prend en charge uniquement « les frais correspondant à l’activité nécessaire et directement liée à l’exercice du mandat parlementaire des députés ». Au cours de l’enquête, le Parlement européen, porté partie civile, a rappelé qu’un assistant parlementaire a le droit d’exercer des activités de militantisme, mais que cela ne doit pas entraver l’exercice de ses fonctions.

Tout l’enjeu de ce procès sera donc de déterminer la part de travail réalisée par chacun pour le compte du Parlement européen et pour le FN. Car selon les témoignages recueillis par la justice, certains n’auraient en fait jamais travaillé pour leurs eurodéputés.

Ces cas

sont-ils isolés ?

C’est l’autre grande question qui sera examinée lors de ce procès. Selon le parquet, il ne serait pas seulement question d’individus ayant détourné de l’argent, mais d’un « véritable système centralisé »avec « une gestion pilotée par les dirigeants successifs du FN ». « Les situations considérées n’avaient rien d’accidentel ni de ponctuel »,affirme-t-il dans son réquisitoire.

Lors d’une réunion datant du 4 juin 2014, Marine Le Pen aurait ainsi ordonné aux eurodéputés fraîchement élus de mettre à disposition du parti la majeure partie de l’enveloppe consacrée à l’emploi de leurs assistants. Les enquêteurs ont retrouvé un e-mail de l’ex-eurodéputé Jean-Luc Schaffhauser, qui s’en était inquiété auprès du trésorier du FN : « Ce que Marine nous demande équivaut qu’on signe pour des emplois fictifs… Je comprends ses raisons, mais on va se faire allumer. »

Des accusations que récuse l’eurodéputé Alexandre Varaut, porte-parole du parti pour le procès : « Il n’y a aucun système, car seules quelques personnes ne travaillaient pas uniquement pour le Parlement européen. Et on n’est pas le seul parti à l’avoir fait, on pensait tous que c’était légal ! »

Marine Le Pen risque-t-elle l’inéligibilité ?

Oui, car elle est au cœur de cette affaire, étant à la fois présidente du FN et eurodéputée pour une partie de la mandature concernée. « Pour elle, le plus grand risque serait une peine d’inéligibilité de dix ans avec exécution provisoire. Cela s’appliquerait immédiatement, l’empêchant de se présenter aux prochaines élections et à la présidentielle de 2027 »,précise Jean-Marie Brigant .

Un verdict qui tomberait au plus mauvais moment pour le parti, qui mise toute sa stratégie sur un scrutin anticipé. « Mais avant d’aboutir à cela, il faudra démontrer l’infraction de détournement des fonds publics, puis prouver qu’elle avait donné des instructions en connaissance de cause », poursuit le juriste.

Marine Le Pen pourrait bénéficier de la « jurisprudence Bayrou », telle que la surnomme Virginie Martin, professeure et chercheuse à Kedge Business School : « Le président du MoDem a été mis en cause dans une affaire similaire, avant d’être relaxé en février dernier au bénéfice du doute. On ne peut pas imaginer qu’il ne savait pas, mais on n’a pas les preuves matérielles qu’il le savait… »

Ce procès peut-il avoir

un effet sur le RN ?

Pour Virginie Martin, c’est certain : « Cette affaire va éclabousser le processus de légitimation et de professionnalisation mis en place par le parti ». « Cela pourrait surtout impacter l’électorat récent du RN, qui a voté pour lui une première fois aux dernières élections législatives, et se montre plus compatible avec le système que l’électorat frontiste originel. »

Mais Jean-Yves Camus, directeur de l’Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean-Jaurès, est plus dubitatif : « Le RN a une résilience extraordinaire. Aucun des précédents épisodes judiciaires liés au parti n’a entaché sa crédibilité envers ses sympathisants, qui pensent que le système se venge de ses succès électoraux avec ces procédures. »Le parti sait d’ailleurs bien en jouer. « Il a acquis l’expérience de se poser en victime d’une persécution politique et de retourner ainsi toutes sortes de situations », pointe Jean-Yves Camus. Le RN a donc tout intérêt à faire passer cette affaire pour un procès politique afin d’en sortir gagnant, quelle qu’en soit l’issue.

L'Humanité
lundi 30 septembre 2024 159 mots, p. 8

Panique

Mon pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami ! on m'a privé de toi... La simple hypothèse d'une hausse temporaire de l'imposition des plus riches et des superprofits semble être à l'origine, comme chez Molière, de crises de panique. Pour Éric Woerth, député macroniste et ancien ministre du Budget de Nicolas Sarkozy, c'est un cri dans la Tribune dimanche, « Impôts, ne touchons surtout à rien » ! Ça marche tellement bien, en effet, quand le montant global des 500 premières fortunes a doublé avec la présidence d'Emmanuel Macron à plus de 1 200 milliards d'euros. Mais voilà, nous affirment 25 autres députés de la même formation, dont Aurore Bergé ou Sylvain Maillard qui n'en ratent pas une, dans une tribune : « Trop d'impôt tue l'impôt ! » On aimerait comprendre. Une chroniqueuse économique dans le même journal argumente. Il paraît difficile, dit-elle, d'augmenter l'impôt sur le revenu au sommet quand 45 % de la population en est dispensée. Les pauvres ont un sacré culot !

Le Figaro, no. 24914
Le Figaro Économie, lundi 30 septembre 2024 952 mots, p. 25

Économie

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29 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Pourquoi les gouvernements ne respectent jamais leurs trajectoires budgétaires

Alors que le budget 2025 doit être présenté la semaine prochaine, l'objectif de déficit de 2024 devra une nouvelle fois être revu à la hausse.

Ruiz Perez, Julie

Que ce soit une crise, des difficultés techniques, la conjoncture politique, les gouvernements ont toujours une bonne raison de passer à côté des objectifs de réduction du déficit public qu'ils fixent eux-mêmes. À peine arrivé à son poste, le nouveau ministre des Comptes publics n'a pu que le constater. « Laurent Saint-Martin ne nous a dit qu'une seule chose pour l'instant: le déficit de cette année pourrait dépasser les 6% » , se désole un membre de la commission des finances à l'Assemblée nationale. Le ministre a effectivement détaillé la semaine dernière devant les députés les deux principales raisons du dérapage massif du déficit public en 2024 : « Les dépenses des collectivités territoriales ont été plus élevées que la trajectoire ne le prévoyait, de l'ordre de 16milliards d'euros pour 2024. » Surtout, l'accident serait dû à des recettes fiscales « moins importantes que ce qui était attendu ».

Or, en 2023, le déficit avait déjà dérapé (à 5,5 % contre les 4,9 % prévus) et c'était déjà du fait de prévisions de recettes trop généreuses du propre aveu du ministre de l'Économie de l'époque. « Nous avons peut-être sous-estimé le fait que l'inflation baisse plus vite que ce à quoi nous nous étions attendus: ça fait moins de recettes » , expliquait alors Bruno Le Maire. Suite à ce dérapage-là, la France a déjà dû réviser en cours d'année son objectif de déficit pour 2024, le rehaussant de 4,4 % du PIB au début de l'année, à 5,1 %. Début septembre, un document du Trésor alertait sur les risques d'un déficit public à 5,6 % du PIB. Mais, les mauvaises nouvelles, notamment sur le front des recettes, ont encore noirci un tableau budgétaire déjà morose, faisant culminer la prévision de déficit pour 2024 au taux mirobolant de 6 %.

Pour le gardien des comptes, cette dégradation de la situation des finances publiques en 2024 est « inquiétante » car « elle rend impossible la trajectoire pluriannuelle du programme de stabilité - à laquelle, il est vrai, peu de gens croyaient » , a souligné dans un euphémisme le premier président de la Cour des comptes, Pierre Moscovici. En effet, depuis la création des pactes de stabilité - ces documents que les pays membres de l'Union européenne envoient à Bruxelles pour s'engager à atteindre certaines cibles budgétaires - la France n'a jamais respecté aucune de ses propres trajectoires (voir graphique). La faute, successivement, à une crise financière économique, sanitaire ou énergétique... Mais pas seulement. En effet, les prévisions inscrites dans la trajectoire budgétaire relèvent en partie d'un choix politique. En clair, un ministre sera souvent plus enclin à pécher par optimisme en promettant une bonne croissance et une réduction rapide des déficits. Ainsi, entre 2004 et 2023 (hors années de crise), la prévision annuelle de croissance de Bercy a dépassé en moyenne de 0,4 point de pourcentage la croissance réellement constatée, selon une étude du Haut Conseil des finances publiques (HCFP), une institution rattachée à la Cour des comptes et chargée d'évaluer la crédibilité des projections de l'exécutif.

Plus de droit à l'erreur

Mais le rythme de péremption des engagements budgétaires s'est accéléré cette année. « Je dis avec gravité qu'il est préoccupant pour la France que ses deux dernières trajectoires pluriannuelles (...) soient devenues caduques avant même d'avoir connu un début de mise en oeuvre», a déploré Pierre Moscovici. « Encore une fois, que cela nous plaise ou non, nous sommes dans la position du débiteur qui revient à chaque fois devant son créancier en promettant que, cette fois, c'est du solide, et que, c'est sûr, il tiendra ses engagements » , reprend l'ancien ministre des Finances, qui sait d'ailleurs de quoi il parle. Pendant son passage à Bercy, en 2013, il s'était engagé à porter le déficit sous les 3 % en 2014. Cette année-là qui était celle de son départ, ce déficit s'était finalement établi à 4 %.

Désormais, le gouvernement Barnier n'a tout simplement plus le droit à l'erreur sur ses prévisions de déficit. Une tâche d'autant plus difficile que les outils utilisés par Bercy pour réaliser lesdites prévisions sont désormais remis en question. La Direction générale du Trésor, qui se charge d'élaborer les prévisions de croissance, d'inflation ou encore de déficit a reconnu dans une note que « la succession de crises en 2020-2023 » (Covid-19, inflation) avait pu fragiliser « la performance des modèles de prévision de la croissance française à court terme ». Ces dernières années, « l'évolution de l'économie française a surtout été influencée par des facteurs d'offre » , alors que les modèles de prévision traditionnels tendent à donner plus de poids aux facteurs de demande, analyse le Trésor. Bercy teste donc des modèles « alternatifs » pour remédier à cette difficulté.

En attendant, le gouvernement semble décidé à prendre le temps de la réflexion. La prévision de déficit « fera partie des derniers arbitrages qui seront décidés avant envoi du texte au HCFP » , explique une source dans l'entourage de Laurent Saint-Martin. Le Haut Conseil doit rendre son avis en amont de la présentation du projet de loi de finances, prévue la semaine prochaine. Un choix de calendrier qui n'est pas du goût de tout le monde dans l'ancienne majorité. « Il faut agir d'urgence encore pour 2024, on ne peut pas laisser le déficit filer au-dessus de 6% » , martèle Charles Sitzenstuhl, député Ensemble pour la République (EPR). Lui, comme d'autres élus dont Éric Coquerel, président Insoumis de la commission des finances, plaide pour que le gouvernement dépose un projet de loi de finances rectificative (PLFR) afin d'amender le budget 2024 - et contrôler ainsi le dérapage en cours -, avant de s'attaquer au budget 2025. J. R. P.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_ActuD, dimanche 29 septembre 2024 583 mots, p. AUJM10
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29 septembre 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Réformei « Le gouvernement doit reprendre plus de propositions des députés »

Antoine Vermorel-Marques, député Droite républicaine de la Loire.

Propos recueillis par Ludwig Gallet

Le député LR Antoine Vermorel-Marques propose une redéfinition de l'activité parlementaire. Ce proche de Michel Barnier prône une nouvelle lecture de l'article 48 de la Constitution, qui régit l'ordre du jour parlementaire, afin que le gouvernement inscrive lui-même à l'agenda des textes venus des oppositions pour éviter les blocages.

Pourquoi changer la pratique parlementaire ?

ANTOINE VERMOREL. La question que tout le monde se pose est de savoir si cette Assemblée va servir à quelque chose. Est-ce qu'elle pourra s'occuper des Français (sécurité, pouvoir d'achat, handicap, environnement, santé et grand âge) ? Ou est-ce que ce sera la chambre des motions de censure, des invectives, du bordel généralisé ? Trouvons une troisième voie entre l'inaction et le chaos, en changeant la lecture de l'article 48.

Comment cela se traduirait-il ?

Depuis l'avènement de la V e République, le gouvernement décide des textes qui sont discutés à l'Assemblée. Quand les députés proposent une loi, sauf exception sur des niches ou des semaines transpartisanes, la proposition de loi n'est quasiment jamais étudiée. Inversons cette logique. Pour éviter le blocage, le gouvernement doit reprendre plus de propositions de loi des députés. La Constitution n'interdit en rien au gouvernement d'inscrire à l'agenda un texte déposé par des députés. Avec l'avantage de la rapidité : il n'y a pas de passage préalable en Conseil des ministres ou devant le Conseil d'État.

Cela ne nécessite aucune modification législative ?

Non. De grandes lois ont été déposées à l'initiative de parlementaires. Je pense à la loi sur la contraception, la loi Claeys-Leonetti sur la fin de vie, ou encore la loi organique sur les finances publiques, qui avait été proposée par deux députés, dont Didier Migaud !

Qu'en pense M. Barnier ?

Je pense que c'est dans sa logique de fonctionnement. Mardi, il dévoilera ses priorités. Il peut y avoir des propositions issues de tous les bords politiques. Il serait bon que les présidents de groupe discutent avec les députés des propositions de lois qu'ils souhaitent voir adopter. Le gouvernement pourra les reprendre.

Ce n'est pas la coutume de la V e République...

Aujourd'hui, le gouvernement décide et l'Assemblée discute. Je propose que l'Assemblée propose et discute avec le gouvernement. Avec un président qui préside, un gouvernement qui gouverne mais aussi un Parlement qui légifère. C'est une logique de partenariat, de confiance et de respect qui change en effet les habitudes. Avant 1958, les députés décidaient des textes devant être discutés. Je ne préconise qu'un rééquilibrage, un partenariat entre le gouvernement et le Parlement.

C'est le signe de l'impuissance de l'exécutif ?

Tout texte du gouvernement, au vu de la composition de l'Assemblée, est en danger de mort le jour de son arrivée au Palais-Bourbon. Faire preuve d'humilité, ce n'est jamais un aveu de faiblesse. Le sectarisme n'est pas une solution. À l'Assemblée, il y a des bonnes idées, partout, qui méritent d'être discutées et votées. Il y a 2 000 propositions de loi en attente. Seulement 5 % de celles-ci sont étudiées.

Craignez-vous de voir l'Assemblée totalement bloquée ?

Au minimum, on a un an à vivre ensemble. Est-ce que l'on passe ce temps à ne rien faire ou est-ce que l'on essaie de rendre ce temps-là utile pour trouver des consensus ? J'aimerais que l'on se dise, quoi qu'il arrive au bout de cette année, que l'on a été fier d'être député. C'est ça notre rôle, pas de mettre le bazar en attendant que le temps passe.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_ActuD, dimanche 29 septembre 2024 575 mots, p. AUJM10
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28 septembre 2024 - Le Parisien (site web)
29 septembre 2024 - Le Parisien

AllianceiAttal maintient la pression sur Barnier

Redevenu simple député, l'ancien Premier ministre s'efforce de peser sur les équilibres gouvernementaux, en jouant du rapport de force.

L.G.

Jusqu'au sein de ses propres rangs, Gabriel Attal suscite toujours cette interrogation : que pense-t-il vraiment, lui qui évolue d'un espace politique à l'autre avec tant d'aisance ? L'éphémère Premier ministre, qui commença au PS, était classé au centre droit de son camp politique, avec une déclaration de politique générale aux accents parfois sarkozystes.

Le député et président du groupe Ensemble pour la République (EPR) semble depuis avoir modifié sa ligne. À peine le gouvernement Barnier nommé, il a demandé au Premier ministre des garanties sur « la PMA, le droit à l'IVG, les droits LGBT ». Peu importe que son successeur n'ait jamais laissé entrevoir la possibilité de revenir sur ces acquis. Michel Barnier a dû prendre la parole pour calmer le jeu. « On a retourné le récit sur le sujet, se félicite un proche d'Attal. Au final, ce sont eux qui se sont alignés sur nous. On a obtenu cela parce qu'on a mis Michel Barnier au pied du mur. »

Des échanges réguliers avec Laurent Wauquiez...

Officiellement, tout se passe à merveille entre les deux hommes, qui se « tutoient et se connaissent depuis plusieurs années », dixit l'entourage. Dans les faits, ils peinent toutefois à masquer une certaine tension. « Je préférerais que tu viennes parler à mon groupe avant de boire des coups », a-t-il balancé au Premier ministre mercredi à la fin d'une réunion du « socle commun », alors que ce dernier évoquait l'idée d'un pot à venir.

« Nous ne serons comptables que de ce que nous soutenons », prévient un intime, laissant entrevoir un appui du groupe EPR texte par texte à l'Assemblée nationale. Fort de son statut de président du « premier groupe » de la coalition Barnier, Gabriel Attal cherche à influer sur les choix de l'exécutif. Et à tisser sa toile. Il échange régulièrement avec Laurent Wauquiez.

Mardi, seuls deux ministres issus des rangs d'EPR ont assisté à la réunion de groupe. Attal a prévenu : sauf empêchement lié aux fonctions ministérielles, les membres du gouvernement issus d'EPR sont tenus d'assister aux prochaines, pour parler d'une seule voix et porter les idées du groupe au sein de l'exécutif.

... et un rapprochement avec Gérald Darmanin

Certains cadres de la coalition jugent ce positionnement un peu risqué. « En général, les Premiers ministres n'aiment pas leurs successeurs, relève un cadre du socle commun. Sa haine de Michel Barnier risque de lui jouer des tours. Si Barnier avait démissionné, et je pense que ça ne s'est pas joué à grand-chose avant l'annonce du gouvernement, on lui aurait tout mis sur la gueule. »

En dépit d'un comportement toujours jugé « clanique » par certains députés de son groupe, Gabriel Attal a gagné du terrain au sein d'EPR. D'autant qu'il s'est rapproché de Gérald Darmanin. L'alliance, qu'elle soit de circonstance ou non, est à l'oeuvre. Attal sera d'ailleurs présent ce dimanche à Tourcoing (Nord) pour la rentrée politique de l'ex-ministre de l'Intérieur.

Au sein d'EPR, ils sont nombreux à le remercier d'avoir mouillé la chemise lors des dernières législatives. Alors, pourquoi ne prendrait-il pas la présidence du parti, d'ici à la fin du mois de novembre ? À ce stade, seule Élisabeth Borne s'est officiellement déclarée candidate. Mais son entourage prévient : « Gabriel pense qu'il faut tout reconstruire et il a envie de le faire. »

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_ActuD, dimanche 29 septembre 2024 789 mots, p. AUJM6
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28 septembre 2024 - Le Parisien (site web)
29 septembre 2024 - Le Parisien

À Bram, les opposants à Olivier Faure montrent leurs muscles

Parti socialiste|Pour les 4es Rencontres de la gauche, dans l'Aude, la présidente PS de la région Occitanie, Carole Delga, a réuni tous ceux qui contestent le cap tenu par le premier secrétaire du parti.

Pierre Maurer Envoyé Spécial À Bram (aude)

Le cassoulet bramais dégage un fort fumet de congrès du Parti socialiste. Déversé par kilos à près de 2 200 personnes réunies ce samedi à l'appel de Carole Delga, il leste les conversations, ou plutôt les multiples combinaisons, autour de l'avenir de la social-démocratie. Pour la 4 e édition de ses Rencontres de la gauche, la puissante présidente PS de la région Occitanie a réussi à asseoir autour d'assiettes de haricots blancs rien moins que François Hollande, Bernard Cazeneuve, les maires Nicolas Mayer-Rossignol (Rouen), Michaël Delafosse (Montpellier) et Benoît Payan (Marseille), le député Philippe Brun et le sénateur Patrick Kanner, ou encore, plus tard dans l'après-midi, Raphaël Glucksmann.

Tous ont un point commun : ils sont en désaccord ouvert, si ce n'est en conflit, avec le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, partisan d'une stratégie d'ancrage du parti à gauche. Ses opposants, eux, l'accusent de trop « coller » à Jean-Luc Mélenchon. C'est pourquoi ils lui réclament la tenue d'un congrès au plus vite, en vertu d'un article des statuts du PS qui stipule qu'un congrès doit être tenu dans les six mois suivant des élections législatives. Mais la direction est bien moins pressée et joue sur le flou du règlement pour gagner du temps. « La ligne d'Olivier est une ligne qui mène Mélenchon à la présidentielle. Nous, nous serons unis face à lui », assure déjà Nicolas Mayer-Rossignol.

Les invitations refusées, Delga ne les digère pas

Celui qui avait déjà affronté le patron du parti à la rose en 2023, récoltant une défaite serrée et très contestée, se verrait bien à nouveau en lice. « Il y aura un candidat ou une candidate [contre Olivier Faure]. Il faut un projet, rappeler comment le PS doit se renouveler et incarner la gauche de gouvernement », avait lancé dès jeudi Carole Delga. « Nous le convoquerons l'année prochaine, conformément à nos statuts », leur rétorque Olivier Faure dans un entretien donné ce samedi à « Ouest-France ».

Dès lors, ses opposants affûtent leurs armes. « Je veux une gauche qui ne se parle pas à elle-même, qui aille vers les gens, qui leur ressemble et les rassemble. Stop au buzz médiatique à n'en plus finir et aux outrances », a lancé la présidente de région ce samedi aux journalistes. Olivier Faure, grand absent de l'événement mais invité, n'aurait pas trouvé d'accord avec les organisateurs sur les modalités de son intervention.

« Cela fait quatre ans qu'il est invité en tant que premier secrétaire, il a toujours refusé, raconte Carole Delga. Cette année, il voulait une carte blanche en conclusion de l'événement. Je lui ai proposé plutôt un échange avec moi. La réponse a été non. » Et d'ajouter : « Olivier Faure est pour le moins étonnant, il ne m'appelle même pas. Il n'y en a pourtant pas beaucoup des socialistes qui dirigent un territoire de 6 millions d'habitants... » Une ambiance... de « précongrès ».

Profusion de micro-partis

D'autant que, dans le même temps, ils sont nombreux à créer leur propre micro-parti. Fin août, le député Philippe Brun a fondé son mouvement, la Ligne populaire. Jeudi prochain, c'est au tour du maire de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), Karim Bouamrane, de lancer la France humaine et forte. Deux jours plus tard, Raphaël Glucksmann veut faire passer un cap à son propre mouvement, Place publique, en réunissant ses adhérents.

Bernard Cazeneuve, lui, poursuit sa route avec la Convention et prévoit de prendre la parole dans la semaine. « Il y a une conscience que la domination de LFI est un énorme obstacle à l'avènement de la gauche au pouvoir. Il faut faire la clarté », estime-t-il. Une profusion de velléités qui n'a pas échappé au premier secrétaire. « Chacun fait désormais sa propre rentrée politique. Ces rendez-vous séparés ne font qu'ajouter des courants aux courants et affaiblissent le collectif », tacle Olivier Faure dans « Ouest-France ».

« Nous sommes réunis pour construire une grande force socialiste. C'est l'objectif. On nous dit : Vous voulez vous séparer des autres, lui répond François Hollande sur la scène de Bram. Mais nous voulons les emmener sur notre ligne, l'union par la social-démocratie. La gauche radicale est influente seulement parce que nous ne sommes pas là. »

Il reste toutefois à toutes ces personnalités à converger. D'accord sur le fond, elles demeurent pour l'heure séparées en de multiples courants ou mouvements externes au parti. « Nous sommes venus, nous sommes tous là, maintenant on fait quoi ? » interroge Jean-Christophe Cambadélis, l'ancien patron du PS. Un autre résume : « Le vent tourne en notre faveur. Mais il n'y a pas encore de précipité. »

Libération
samedi 28 septembre 2024 1426 mots, p. 8,9

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27 septembre 2024 - Libération (site web)

Macronie Darmanin garde le pouvoir dans un Tourcoing de la tête

Jean-Baptiste Daoulas ; Laure Equy

France

Projets avortés, ligne incertaine… L'ex-ministre de l'Intérieur et député, qui fait sa rentrée ce dimanche dans la ville du Nord, cherche sa place dans un parti présidentiel en recomposition, sur fond de concurrence avec Gabriel Attal et Elisabeth Borne.

E ntre deux bureaux, entre deux eaux. Ces dernières semaines, avant d'être fixé sur son sort gouvernemental, Gérald Darmanin est discrètement venu investir son nouveau bureau de député, à quelques rues de l'Assemblée. Pour «régler quelques affaires», précise son entourage. Sans doute aussi pour se réacclimater, au cas où. «Elle est où, Elisabeth ?» s'enquiert l'alors ministre de l'Intérieur démissionnaire à la porte de la députée Ensemble pour la République (EPR) du Calvados, Elisabeth Borne, dont le bureau est aussi logé dans l'Hôtel de Broglie. Entretenir ses relations de voisinage à l'Assemblée, tout en rêvant encore de rebondir au Quai d'Orsay. Lorsque ses plans ne sont pas clairs, Gérald Darmanin a l'habitude de s'en remettre à ces mots de Talleyrand : «Je me suis mis à la disposition des événements.» Dans le camp présidentiel, on le voit qui «tâtonne», «se cherche». «Il digère, je le sens hésitant, je ne sais pas ce qu'il veut», remarque un patron de groupe parlementaire. Un député EPR, dont il est proche, le décrit «extrêmement partagé entre sa passion d'exercer des fonctions exécutives et le goût de sa liberté». «L'aventure n'est pas finie» Quel Darmanin les accueillera dimanche, dans son fief de Tourcoing, où il tient sa rentrée politique ? Les ex- Premiers ministres Edouard Philippe, Elisabeth Borne et Gabriel Attal, le président des Hauts-de-France, Xavier Bertrand, son ami ministre de la Défense, Sébastien Lecornu, figurent parmi le petit millier d'invités. Peu après la nomination de Michel Barnier, le député du Nord avait repoussé le raout, le temps pour le Premier ministre de composer son équipe. Darmanin est fixé, il n'en fait pas partie. Sait-il pour autant sur quel pied danser ? Ses proches assurent que l'hôte n'est pas d'humeur à mettre les pieds dans le plat de frites. Au menu, «hauteur de vue» et «prises de position fortes sur la question sociale», notamment le pouvoir d'achat et le logement. Après quatre ans à l'Intérieur, l'ex-premier flic de France s'attache à réinvestir son créneau, une droite sociale censée renouer avec des classes populaires délaissées par le macronisme. Il avait déjà creusé ce sillon l'an dernier, déjà à Tourcoing, et annoncé au printemps qu'il cogitait autour du concept du «partage». «Il va se positionner en gaulliste social», prévoit le sénateur UDI Hervé Marseille qui se rendra à Tourcoing.

L'occasion aussi, pour Darmanin, de se démarquer de son successeur, Bruno Retailleau. Lundi, lui cédant les clés du «ministère le plus social qui soit», il a rappelé, s'attaquant un peu tard au racisme, qu'il avait failli porter le prénom de son grand-père, tirailleur algérien : «Si je m'appelais Moussa Darmanin, je n'aurais pas été élu maire et député et sans doute n'aurais-je pas été ministre de l'Intérieur du premier coup.» Une pique à l'ex-sénateur LR, pour signifier «que lui n'est pas de la droite qui parle de “Français de papier”», décrypte le député darmaniste Mathieu Lefèvre (EPR). L'ancien ministre a quitté les lieux la gorge nouée, avant de réunir dans un café place Beauvau ses proches collaborateurs, quelques élus, d'anciens ministres sous sa tutelle, comme Marlène Schiappa, son amie Marie Tonnerre-Desmet, maire de Neuville-en-Ferrain (Nord), et de tracer pour Tourcoing avec sa famille. La veille, il avait dîné avec son équipe : «Il faut être fiers de ce qu'on a fait, leur a-t-il glissé. L'aventure n'est pas finie.» Epilogue d'un été erratique. Le 16 juillet, Darmanin retire ostensiblement sa cravate à la fin du dernier Conseil des ministres de l'équipe Attal. Il moque ce «bout de tissu devenu, pour beaucoup de Français, le symbole d'une élite à laquelle ils ne s'identifient plus». Le geste – «insincère !» s'étrangle un de ses collègues – met en scène un engagement pris par le ministre pendant la campagne des législatives : il ne participera plus au gouvernement. «Il faut réfléchir, construire, écouter, comprendre où on n'a pas été bon, pour construire un projet», s'épanchait-il auprès de Libération en juin. C'est pourtant le même Darmanin que l'on retrouve en septembre, espérant intégrer l'équipe Barnier. Macron le soutient mais le nouveau taulier de Matignon n'est pas chaud. Le ministre éconduit joue le rapport de force. En réunion de groupe des députés macronistes, le 17 septembre, il accuse Barnier de réfléchir à «augmenter les impôts». Le lendemain, il claironne sur France 2 qu'il est «hors de question» de soutenir ou de rejoindre un gouvernement qui alourdirait la fiscalité. «Ça n'a pas plu du tout à notre ami Michel», se gondole un proche de Macron. Barnier en fait une affaire de principe. Attal a beau proposer un atterrissage de Darmanin au ministère des Armées, le Premier ministre ne veut plus en entendre parler. «Manifestement, j'étais trop à gauche pour eux», grincera Darmanin auprès d'un ancien ministre.

«Tout lui glisse dessus» Le Nordiste avait déjà vu tous ses projets se vautrer en juillet. Après les législatives, il a cru pouvoir emmener une partie de l'aile droite macroniste vers le groupe Horizons, qu'il aurait présidé. Les troupes philippistes sont restées de marbre. Puis il a tenté d'empêcher Gabriel Attal de prendre la présidence du groupe macroniste avec la complicité de l'Elysée et d'Elisabeth Borne. Encore raté. Les députés rescapés étaient trop reconnaissants à Attal d'avoir mouillé la chemise pendant la campagne. Qu'importent les échecs et les errements, Darmanin est toujours là. «Il a quand même un talent pour que tout glisse sur lui», admirait au printemps une collègue du gouvernement Attal, énumérant ses fiascos : le naufrage sécuritaire du Liverpool-Real Madrid au Stade de France au printemps 2022, le psychodrame de la loi immigration qu'il se disait capable de faire adopter sans 49.3… «Mais pourquoi il garde toujours un tel crédit ?» éructait Elisabeth Borne à l'époque où Darmanin assurait avoir assez de voix LR dans sa manche pour voter la réforme des retraites sans passage en force. Question de fidélité au Président, dont il est aujourd'hui plus proche que nombre de macronistes historiques. Une histoire de séduction, aussi. Dans l'ex-majorité, même les tenants de l'aile gauche n'arrivent pas à détester Darmanin. Qui les a cajolés mieux que lui quand ils ont été éjectés du gouvernement Borne en janvier ? Clément Beaune, qui ne l'a jamais ménagé dans la presse depuis son ministère des Transports, reçoit un appel amical. Roland Lescure, pas encore renommé à l'Industrie, interrompt en janvier son coup de fil avec Rima Abdul-Malak, virée de la Culture : «Je te rappelle, Gérald m'appelle.» Elle : «C'est marrant, il m'a téléphoné juste avant toi !» Pour Elisabeth Borne, à qui il a méthodiquement savonné la planche à Matignon, il sort le grand jeu quand elle est limogée : immense bouquet de fleurs, invitation à dîner dans un restaurant de fruits de mer du XVII arrondissement. En avril, les deux sont réunis dans le Calvados, terre d'élection de Borne, pour une cérémonie d'hommage à un gendarme mort en service. Darmanin fait fi du protocole et la laisse remettre la médaille de la sécurité intérieure à titre posthume. En août 2023, la même Borne, alors Première ministre avait été dépêchée à Tourcoing par l'Elysée pour recadrer un Darmanin tenté de se rebeller. Cette fois, elle vient en amie. Quand elle s'est déclarée, cet été, candidate à la tête de Renaissance, a-t-elle compté un peu trop rapidement sur son appui ? S'ils se sont alliés pour contrer les plans d'un Attal très gourmand, Darmanin juge qu'il est trop tôt pour se prononcer sans savoir où seront ses intérêts en novembre, quand doit se tenir le congrès. «Il a poussé Elisabeth sous le bus !» accuse un député, soutien de Gabriel Attal, soufflé par la «capacité de Gérald à marabouter le monde entier avec, par ailleurs, une vraie sympathie». L'entourage de Borne assure, de son côté, que l'ex- Première ministre n'est dupe de rien. Avec la nomination de Barnier, le trio a surtout dû revoir ses calculs. Montrer au nouvel arrivant, peu coopératif, qu'il lui faudra partager le pouvoir avec EPR, premier groupe de son fragile «socle commun», a rapproché les anciens concurrents. Pour un temps. Certains imaginent un accord entre les deux hommes, qui offrirait la présidence du groupe à Darmanin, une fois Attal élu au parti. D'autres voient mal l'ex-Premier ministre lui céder des responsabilités. De retour dans le bouillon du Palais-Bourbon, ils auront le temps d'en discuter. Le président du groupe EPR a réservé à son meilleur rival la place juste à sa gauche sur les bancs de l'hémicycle.•

Le Figaro, no. 24913
Le Figaro, samedi 28 septembre 2024 837 mots, p. 6

Politique

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27 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Le MoDem de Bayrou s'impose comme la remuante aile gauche de l'alliance avec LR

Boichot, Loris

Sur les plages de Guidel (Morbihan), ce samedi 28 septembre, les passants qui s'attendent à croiser un premier ministre devraient finir déçus. Cette année, pour leur traditionnelle rentrée au bord de l'Atlantique, François Bayrou et ses militants du Mouvement démocrate (MoDem) ont choisi de se retrouver entre eux. Pas de discours de Michel Barnier annoncé, ni de déambulation de ministre de Renaissance ou des Républicains (LR), ce parti avec lequel ils se sont alliés dans la douleur pour gouverner. À leur place, les centristes s'apprêtent à accueillir un « ex » de Matignon : Bernard Cazeneuve. De l'art de la contre-programmation.

Une partie des troupes bayrouistes auraient préféré voir cet ancien socialiste retourner à la tête du gouvernement. «Le président de la République a manqué de courage» , a récemment tranché le député (MoDem) Erwan Balanant dans Mediapart, en écho à la déception exprimée par ses collègues. Passé cet épisode, les parlementaires centristes se sont émus de voir le gouvernement glisser vers la droite, avec la nomination de 13 Républicains parmi ses 42 membres. Les 19 et 20 septembre, il leur a fallu pas moins de trois réunions pour acter leur participation à l'équipe de Michel Barnier.

Malgré sa bienveillance envers l'ancien commissaire européen, qu'il connaît depuis près de cinquante ans, François Bayrou lui-même aurait préféré que le gouvernement incarnât davantage une forme d' « union nationale ». Sans quoi, selon lui, la menace d'une censure se rapproche. Mais «on ne peut pas ne pas prendre nos responsabilités», a-t-il plaidé auprès de ses soutiens. Faute d'avoir été nommé à la tête du gouvernement, il a tenu à y placer ses ministres - Jean-Noël Barrot a été promu aux Affaires étrangères, Geneviève Darrieussecq, nommée à la Santé, et Marina Ferrari, transférée au Tourisme.

Ce n'est pas la première fois qu'une grande part des 36 députés MoDem partagent les avertissements de l'aile gauche du camp présidentiel. Soutien exprimé à Bernard Cazeneuve, alertes contre une « droitisation » du pouvoir, défense d'une hausse d'impôts pour les plus aisés... Les troupes de François Bayrou s'associent volontiers aux initiatives des macronistes venus de la gauche. Même si se ranger dans un camp reviendrait à renoncer à cette appartenance au centre qu'ils revendiquent jalousement. «On ne se positionne pas entre « aile gauche » et « aile droite » , mais au centre, comme on le fait depuis des décennies», insiste Maud Gatel, la secrétaire générale du parti.

« On garde notre liberté »

Dans cette période d'incertitude, le MoDem se raccroche à ses points de repère : l'Europe, la défense de l'État de droit, la «justice sociale». Longtemps présenté comme la « vigie sociale » du camp Macron, le parti plaide toujours pour des améliorations de la réforme des retraites ou une surtaxation des grandes entreprises. Ces derniers jours, c'est sur l'immigration que les alertes se sont multipliées. Plusieurs députés MoDem ont dit leur opposition aux propositions fermes du nouveau ministre LR de l'Intérieur, Bruno Retailleau, favorable à un rétablissement du « délit de séjour irrégulier » ou à une limitation de l'aide médicale d'État (AME). «On ne partagera pas nécessairement tous les projets de loi, admet la députée MoDem Perrine Goulet. On garde notre liberté.» Les élus centristes rappellent volontiers leur scepticisme face à la loi immigration, en décembre dernier, quand 20 élus sur 51 ont voté contre ou se sont abstenus. Au risque de brouiller la ligne. «Le MoDem ne sait pas où il est», regrette un membre de l'état-major, hors micro.

Il faut dire que la formation centriste, fondée en 2007 à la suite de l'UDF pour sceller le refus de se voir automatiquement associée à la droite, s'est élargie à des personnalités venues de la gauche. L'une des inflexions les plus spectaculaires - outre le soutien de François Bayrou à François Hollande au second tour de la présidentielle de 2012 - porte sur les questions dites « sociétales ». Le parti centriste ne revendique quasiment plus son identité démocrate-chrétienne. Au MoDem, à part le chef des députés, Marc Fesneau, et le ministre Jean-Noël Barrot - fils de Jacques Barrot, chantre d'un «humanisme d'inspiration chrétienne» -, peu d'élus s'inscrivent dans cette filiation. Les députés ont presque tous voté en novembre dernier pour l'inscription du droit à l'avortement dans la Constitution, à rebours de la retenue de François Bayrou. Sur la fin de vie, au nom du respect des consciences, aucune consigne n'est donnée. «La ligne démocrate-chrétienne s'effiloche au MoDem, parce que les croyants s'effilochent en France», résume le chrétien Richard Ramos, secrétaire général adjoint du parti.

À entendre les dirigeants centristes, cette impression d'ancrage à gauche est accentuée par la droitisation du parti d'Emmanuel Macron. «Depuis 2022, on a le sentiment que le centre de gravité de Renaissance a glissé vers la droite. Nous, on ne bouge pas», explique Maud Gatel. Comme si François Bayrou restait l'un des garants du « dépassement droite-gauche » , que beaucoup décrivent en danger. L'allié historique du chef de l'État, qui n'a pas renoncé à la présidentielle malgré ses trois défaites, veut toujours y croire : «Le dépassement est indépassable.» L.B.

Libération
samedi 28 septembre 2024 116 mots, p. 9

AUTRE

Deux ministres nommés vendredi

D.Al.

AUTRE

Leur absence dans la première mouture du gouvernement Barnier avait été remarquée. Les personnes handicapées et les anciens combattents disposent désormais de ministres attitrés. Le premier portefeuille, rattaché au ministère des Solidarités, échoit à une macroniste de la première heure, la députée (Horizons) du Nord Charlotte Parmentier-Lecocq. Le second, rattaché au ministère des Armées, revient au député (LR) de Seine-et-Marne Jean-Louis Thiériot. C'est pour l'une et l'autre la première participation à un gouvernement. L'association APF-France Handicap «se félicite que la voix des personnes en situation de handicap et des associations ait été entendue après cet “oubli” incompréhensible». Avec ces deux nominations, le gouvernement de Michel Barnier compte 41 membres. D.

Al.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, samedi 28 septembre 2024 631 mots, p. AUJM5
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28 septembre 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Le grand flou du RN sur la censure

Alors que se profile une motion déposée par la gauche, la semaine prochaine à l'Assemblée nationale, les députés frontistes se montrent évasifs sur les critères qui les mèneraient à la voter.

Alexandre Sulzer

Lors d'un débat à l'Assemblée nationale sur l'aide française à l'Ukraine, le 12 mars, Marine Le Pen lançait à la tribune : « La meilleure ambiguïté stratégique, c'est le silence qui plonge l'adversaire dans l'incertitude. » Dans un Palais-Bourbon actuellement chauffé à blanc, la présidente du groupe Rassemblement national a l'occasion de passer aux travaux pratiques.

Alors que l'addition des voix de ses troupes à celles du Nouveau Front populaire (NFP) suffirait à faire tomber le gouvernement de Michel Barnier, elle se plaît à entretenir une incertitude sur une éventuelle motion de censure. « Le fait de ne pas avoir posé de censure préalable ne nous prive pas de la possibilité, en fonction du budget, de voter [une telle décision] si nous considérons que le peuple français est bafoué dans ses intérêts supérieurs », expliquait Marine Le Pen dans nos colonnes, le 18 septembre dernier.

Mais quels sont-ils, ces « intérêts supérieurs » ? « Pouvoir d'achat, sécurité, immigration », répondent en choeur les frontistes, de façon évasive. « Menace-t-on de censurer en fonction de choses que l'on veut voir dans la déclaration de politique générale ou en fonction de choses que l'on ne veut pas y voir ? » s'interroge un lieutenant du RN, sans apporter, volontairement, de réponse. Ces derniers temps, la cheffe n'a d'ailleurs accordé aucune interview audiovisuelle pour préciser sa pensée. « Pourquoi faire des médias quand tout le monde s'excite à dire que l'on tient Barnier par les c... ? » se félicite un cadre.

L'ambiguïté n'est pas que stratégique. Elle traduit une hésitation au RN. Les troupes sont partagées, craignant d'être accusées de complaisance vis-à-vis du pouvoir ou, au contraire, de participer à l'instabilité du pays. « Le pop-corn voudrait qu'on laisse durer Barnier le plus longtemps possible. Mais plus on attend, moins c'est bon », estime un influent député RN, qui aimerait que son groupe censure sans même attendre la discussion budgétaire. « Il ne faut pas laisser le gouvernement, et en particulier Bruno Retailleau (ministre de l'Intérieur), installer une musique de fermeté », ajoute le même, soucieux de ne pas se faire doubler en ce qui concerne le domaine sécuritaire et migratoire.

« On laisse sa chance au produit »

« Attention à ne pas être associés à des décisions pourries ! » met en garde un autre, qui craint le procès en complicité avec Barnier. « François Hollande sort déjà la grosse caisse lorsqu'il affirme que le gouvernement dépend de M me Le Pen. L'avantage, c'est que le budget arrive vite », ajoute le même, soucieux visiblement de ne pas laisser survivre le nouveau gouvernement au-delà de l'examen du projet de loi de finances (PLF).

« Mais Marine Le Pen ne veut pas apparaître comme celle qui sanctionne immédiatement, pour des raisons de crédibilité et de différenciation avec LFI », glisse un proche de la patronne. « C'est une décision grave, ce n'est pas pour se faire plaisir. Si elle devient nécessaire, c'est que le chemin choisi par le gouvernement serait pire [pour la France] que la censure elle-même », temporisait mercredi en conférence de presse Jean-Philippe Tanguy, président délégué du groupe.

« On laisse sa chance au produit », ironise la députée Edwige Diaz. « Une partie de notre électorat est chaude pour censurer, même pour destituer Macron ! Mais si on censure, ça participe à l'instabilité du pays. Et ça peut froisser les électeurs que l'on cherche à conquérir », réfléchit à voix haute un stratège RN. « De toute façon, se rassure un autre, aux yeux de l'opinion, s'il y a censure et instabilité, ce sera toujours Macron l'agent provocateur ! »

Le Monde
France, samedi 28 septembre 2024 1039 mots, p. 7
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27 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Le retour inespéré de la droite au pouvoir

Le nouveau gouvernement constitue une occasion rêvée pour LR de revenir au cœur du jeu politique

Alexandre Pedro

Quand Laurent Wauquiez s’adresse aux députés Les Républicains (LR), le 12 septembre, lors de leurs journées parlementaires, à Annecy, il le fait en tant que chef de file de son groupe, mais aussi avec sa casquette d’agrégé d’histoire. Dans sa bouche, les 47 députés de son camp à l’Assemblée nationale élus lors des législatives (30 juin et 7 juillet) deviennent les héritiers de Jules Ferry, de Jules Grévy ou de Pierre Waldeck-Rousseau, ces républicains minoritaires dans une chambre à majorité monarchiste, en 1871. « Au départ, ils ont un mouvement de retrait, mais ils voient très bien que le pays danse au-dessus d’un volcan et ils décident de s’engager, raconte Laurent Wauquiez. Ils prennent leurs responsabilités et vont contribuer à l’extraordinaire redressement du pays. »

En 2024, la France ne sort pas d’une défaite humiliante contre la Prusse, mais le député de la Haute-Loire promet des jours glorieux à ses troupes. Une manière de justifier l’entrée en force de la droite au gouvernement, qui occupe le quart des ministères sur trente-neuf (dont celui très sensible de l’intérieur avec Bruno Retailleau). Et ainsi tenter de contrer le récit d’un retour aux affaires effectué par effraction.

Si Michel Barnier est devenu premier ministre, il ne le doit pas seulement à son étiquette LR ou à l’aide de Laurent Wauquiez dans la dernière ligne droite. Ce serait parce que la droite « dispose du logiciel idéologique qu’attendent une majorité des Français », veut croire le secrétaire général délégué du parti, Geoffroy Didier. Avant de mettre en garde : « Le défi que nous avons devant nous relève en fait surtout du contenant plus que du contenu. »Soit la mise en application des idées du parti.

A l’ombre de sa splendeur électorale passée, la droite française avait pourtant appris à se satisfaire de peu. En juin, François-Xavier Bellamy a même eu droit aux félicitations du jury LR pour ses 7,3 % aux élections européennes. « Dans nos études, on voit que l’incarnation de François-Xavier Bellamy a plutôt aidé par rapport à la marque LR, qui est en perte de vitesse au niveau national depuis plusieurs années », note Frédéric Dabi, directeur général opinion de l’IFOP. « En 2013, 23 % des Français se déclaraient proches de l’UMP, ce qui en faisait le premier parti pour ce qui est de l’affiliation », rappelle-t-il.

Objet politique flou

Les Républicains en sont très loin aujourd’hui, mais l’enthousiasme prédomine dans leurs rangs avec ce retour aux responsabilités douze ans après le départ de Nicolas Sarkozy de l’Elysée ; et cela même dans le cadre d’une cohabitation aux allures de colocation improvisée avec le bloc central (Renaissance, MoDem, Horizons…). Le sentiment d’euphorie actuel ne dissipe pas les doutes existentiels. En privé, certains membres du bureau politique jugent le parti « mort », avec des élus qui y restent car ils ne sauraient pas où aller.

Fin juin, l’ex-numéro deux de LR, Aurélien Pradié, livrait le même constat à La Dépêche du Midi, avant de prendre ses distances avec sa formation. « Le parti est réformable, mais pas la marque. Elle survit par des malentendus électoraux, mais plus par adhésion », tranchait le député du Lot non inscrit, qui plaide pour un changement de nom.

LR serait devenu un objet politique flou, coincé entre le bloc macroniste et l’extrême droite. Un parti de gouvernement qui ne gouvernait plus, fier d’une indépendance surjouée mais perçu comme la « béquille » de l’ancienne majorité depuis deux ans. Puis tout s’est accéléré, avec la dissolution, l’annonce fracassante de l’alliance d’Eric Ciotti (encore président de LR jusqu’au 1er octobre) avec le Rassemblement national (RN), et finalement l’arrivée de Michel Barnier comme locataire surprise de Matignon.

« Dans un sens, Eric Ciotti a tranché un premier nœud gordien. Personne ou presque ne l’a suivi dans son aventure, note Frédéric Dabi. Et la semaine dernière, l’entrée de ministres LR dans ce gouvernement a coupé l’autre nœud gordien : celui d’une coalition avec la Macronie. »L’aboutissement, à ses yeux, du rapprochement progressif des électeurs macronistes et de LR, ces dernières années.

Dans cette confrontation des trois blocs (gauche, Macronie, RN), la droite aurait cessé de jouer les non-alignés. « Les LR ont le choix entre s’accommoder un peu trop du macronisme ou disparaître », prévenait en mars le député Renaissance de Haute-Savoie Antoine Armand, énervé par les coups de menton de la droite avec la menace de censurer le gouvernement de Gabriel Attal. Six mois plus tard, Antoine Armand est le ministre de l’économie du premier ministre issu de LR, Michel Barnier.

Dans les rangs de la droite, l’heure est encore au soutien sans faille à l’égard du chef du gouvernement, malgré une certaine susceptibilité du personnage, bien connue à droite et entrevue lors des négociations pour composer le gouvernement. « On doit être à fond derrière Michel Barnier et oublier 2027 [l’élection présidentielle], prévient le député LR du Lot-et-Garonne, Guillaume Lepers . Avec une possible dissolution [à venir] , on a peut-être quelques mois pour agir et faire avancer nos propositions. »

Même imparfaite, fragile et périssable, cette coalition a l’avantage de remettre les Républicains au cœur du jeu . « On doit essayer d’aller à fond sur trois ou quatre mesures pour exister, observe l’ancien député LR du Pas-de-Calais, Pierre-Henri Dumont . En politique, il n’y a rien de pire que de ne jamais débattre de vos idées. » Des propositions regroupées dans le pacte législatif présenté en juillet par les parlementaires LR, mais dont on ignore dans quelle mesure Michel Barnier s’en servira comme pense-bête lors de son discours de politique générale, prévu mardi 1er octobre.

De la réussite du premier ministre peut-elle naître un retour de flamme pour LR ? « Je ne vois pas la popularité éventuelle de Michel Barnier ricocher sur le parti, s’avance Frédéric Dabi. Sauf si c’est lui-même qui relève le flambeau et participe à la compétition du bloc central pour être candidat, ce qui n’est pas annoncé pour l’instant. »

Le Figaro, no. 24913
Le Figaro, samedi 28 septembre 2024 2174 mots, p. 4

Politique

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28 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Entre Éric Ciotti et Marine Le Pen, la possibilité d'une idylle

En scellant une alliance au lendemain de la dissolution, l'ancien patron des Républicains et l'ex-candidate à la présidentielle ont noué une relation de confiance et d'intérêts mutuels.

Conruyt, Claire, Laubacher, Paul

Qui se souvient de ce qu'il faisait le 9 septembre 2011 ? Pas grand monde, sauf peut-être Marine Le Pen et Éric Ciotti. Ce jour-là, le journal Nice-Matin les invite à débattre. La première a été élue, à 43 ans, présidente du Front national. Elle prépare sa première campagne présidentielle (et pas la dernière). Le second, 45 ans, député des Alpes-Maritimes, président du département, est encore un proche de Christian Estrosi, son futur pire ennemi. Il est déjà une étoile montante de l'aile droite de l'UMP.

Ce jour-là, ils n'ont pas grand-chose en commun, et c'est un euphémisme. La première dénonce la «naïveté» du second, ce dernier l'accuse de «tromperie». «Il ne parle pas avec son ventre», poursuit la présidente du FN. «Elle n'aime pas la France», rétorque-t-il. Et dans dix ans, alors ? Où seront-ils ? «J'espère que je suis à l'Élysée en train de finir de remettre droite la France», sourit en coin de la première. «Et vous serez le ministre de l'Intérieur de Marine LePen?», lance le journaliste à Éric Ciotti. «Certainement pas» , répond-il. Comme quoi, on peut insulter l'avenir.

Treize ans plus tard, «la vie a plus d'imagination que nous», répète souvent Marine Le Pen. Éric Ciotti n'est pas devenu le ministre de l'Intérieur de l'ancienne présidente du Rassemblement national (RN). Il est aujourd'hui son meilleur allié. À eux deux, ils ont provoqué un tremblement de terre comme rarement la politique française en a connu. L'épicentre a eu lieu sur le plateau du journal télévisé du « 13 Heures » de TF1, mardi 11 juin, quand Éric Ciotti, alors encore président des Républicains (LR), lâche, devant des millions de téléspectateurs, dont Marine Le Pen et Jordan Bardella, qu'il veut une alliance avec le RN pour les législatives. C'était seulement quarante-huit heures après un autre séisme de la Ve République : la dissolution surprise de l'Assemblée nationale par Emmanuel Macron.

La poussière des élections retombées, il y a eu des déceptions. Jordan Bardella n'est pas à Matignon. Les LR n'ont pas suivi Éric Ciotti. Marine Le Pen règne à la tête d'un groupe de 126 élus. Pas très loin d'elle dans l'Hémicycle, Éric Ciotti a réussi à emmener avec lui 16 députés, presque tous néophytes. Il s'est créé un nouveau parti, l'Union des droites pour la République (UDR), 12 000 adhérents revendiqués, après avoir été exclu de son ancienne maison. Mais l'idylle entre les deux nouveaux alliés, elle, continue. À la vie, à la mort ?

Le triste automne grise les murs du nouveau bureau d'Éric Ciotti. Au sol, un cadre que l'on n'a pas encore accroché. Meubles style Empire, étagères à peine garnies - quelques photos de famille, des livres et son écharpe de député. Loin de l'opulence des quartiers du questeur, poste qu'il occupait il y a encore deux mois. Mais est-ce si grave ? Si Éric Ciotti se penchait à la fenêtre, il apercevrait presque le siège de son ancienne famille politique, place du Palais-Bourbon, face à l'Assemblée nationale. «Marine LePen est quelqu'un de très cash et de clair. Une femme politique qui respecte sa parole, qui respecte les deals. Ce qui est très rare», raconte-t-il, trois jours après avoir annoncé au Figaro qu'il quittait LR.

Marine Le Pen, elle, occupe toujours le même bureau au Palais Bourbon depuis 2022. C'est vrai qu'en y repensant, médite-t-elle, «j'étais sévère avec Éric Ciotti, mais c'est parce qu'il y avait une différence entre ce qu'il disait et ce que votait son parti». Aujourd'hui, la candidate naturelle du RN pour la prochaine présidentielle l'admet volontiers, à propos de son attelage avec son nouveau partenaire, en riant : tout cela est nouveau pour elle. «Je n'ai pas une grande expérience dans ce domaine», assure-t-elle, avant d'ajouter : «J'ai une très bonne relation avec lui, très franche, très directe, très loyale. On fait ce que l'on dit, on dit ce que l'on fait.» Ce genre de relation, Marine Le Pen l'avait déjà tentée avec Nicolas Dupont-Aignan et son mouvement, Debout la France. Sans succès. Au fond, elle est encore surprise que ce soit Éric Ciotti lui-même qui ait décidé de briser le plus grand tabou de la droite française : l'alliance avec la droite nationaliste.

Comment devient-on alliés après avoir été ennemis si longtemps ? L'union a lentement germé. En 2017, Marine Le Pen n'a pas de groupe et siège pour la première fois à l'Assemblée nationale. Éric Ciotti, lui, réélu à Nice, est l'un des membres de la deuxième force de la législature. De temps à autre, ils se croisent. Au détour d'un couloir, ils se saluent. Sans plus. «En réalité, je ne la connaissais pas», se souvient Éric Ciotti. C'est après juin 2022 que l'histoire se poursuit. Il est questeur, elle est présidente d'un groupe qui connaît une percée historique, fort de ses 89 députés quand LR ne parvient qu'à sauver deux tiers de son groupe. Ils échangent dans le cadre de leurs fonctions réciproques. Éric Ciotti, qui s'inscrit dès lors dans une franche opposition au camp présidentiel, observe les députés RN, ses voisins dans l'Hémicycle.

«Nous avions deux groupes qui passaient leur temps à s'épier. Souvent, j'avais envie d'applaudir après leurs interventions», raconte le président de l'UDR. «Eux n'hésitaient pas pour moi», ajoute-t-il, en souriant. Mais LR, en véritable funambule, avance alors sur une ligne de crête, refusant à la fois un pacte avec Emmanuel Macron et tout rapprochement avec le parti de Marine Le Pen. Aux yeux d'Éric Ciotti, et pour tant d'autres chez LR, la droite suffoque, oppressée par cette infernale mâchoire. Dans les échanges entre celui qui est alors président LR et Marine Le Pen, jusqu'ici très institutionnels, se glisse régulièrement le sujet de la motion de censure et du vote des LR. Elle n'hésite pas à moquer ses adversaires de la droite. De beaux parleurs, fustige-t-elle. «Des gens qui bombent le torse mais qui n'agissent pas. LR, c'est « retiens-moi ou je fais un malheur ».» Pas entièrement faux, pas totalement vrai, pense Éric Ciotti.

Tout se cristallise quand arrive le projet de loi sur l'immigration. Éric Ciotti et Marine Le Pen se concertent sur le vote d'une motion de rejet pour faire tomber le texte de Gérald Darmanin. «Je lui ai clairement dit que je souhaitais la voter», se souvient Éric Ciotti. La patronne des députés RN reste sceptique quant à sa capacité à entraîner une majorité d'élus LR. «On aura 40voix», lui assure pourtant le député des Alpes-Maritimes. «Et on l'a fait. La motion de rejet a été adoptée.» Le texte est alors renvoyé au Sénat, permettant à la droite de réécrire le texte du gouvernement à sa guise. Et de le durcir considérablement.

Entre les deux députés, leaders de leur camp, la confiance s'installe. «Éric Ciotti a compris en deux ans que je n'étais pas dans la manipulation, que je lui ai toujours dit la vérité», veut croire Marine Le Pen. Rétrospectivement, elle y voit un «des effets de l'entrée significative du RN à l'Assemblée nationale. Tout le monde apprend à se connaître. Avec 89députés, il était simple pour nous de nous montrer tel que nous sommes». Et donc, de désamorcer les réticences de la droite à propos du parti national populiste. La « stratégie de la cravate » , adoptée par les parlementaires RN pour normaliser leur mouvement, semble fonctionner.

Tout cela va plus loin qu'on ne le pense. Au point que le RN et LR puissent voter ensemble une motion de censure en juin 2024, juste avant le scrutin des européennes ? «Nous étions divisés, rapporte Éric Ciotti. Marleix était favorable mais pas avant les européennes, Bellamy était très favorable et Wauquiez y était très hostile.»C'est que, à droite, l'on craint une dissolution. En réalité, de dissolution, Marine Le Pen et Éric Ciotti en ont déjà discuté. Et c'est sûrement là que naît l'idée d'un accord électoral.

Ce 9 juin, il est un peu plus de 20 heures quand Éric Ciotti s'apprête à entrer sur le plateau de TF1. Coup de fil de Gérard Larcher qui lui annonce la dissolution. Texto de Marine Le Pen. «Parlons-nous.» Dans la soirée, ils s'entretiennent. Rien de précis. Mais, dans le plus grand secret, la machine est lancée. Ciotti échange aussi avec Laurent Wauquiez. «On parle juste de la dissolution, et il me dit: « Nous sommes partis pour la gloire ».» Parallèlement, le Nouveau Front populaire se formait. «Cela a été l'élément le plus déclencheur, pour moi», affirme Éric Ciotti. «Face à la gauche unie, alors que personne ne croyait le PS capable de s'allier à LFI, je ne voyais aucune raison d'écarter l'alliance des droites. Pour moi, c'était une évidence et c'est cela qui a fait basculer ma décision.»

Au lendemain de l'annonce de la dissolution, il a rendez-vous avec Bruno Retailleau et Gérard Larcher. De sa réflexion, le député ne dit rien. Le patron des sénateurs LR et le président de la Haute Chambre le trouvent fort mutique. «Je sentais depuis des mois que Larcher voulait un accord avec Macron, je n'avais aucune confiance. Objectivement, à cette heure précise, je n'avais pas encore pris ma décision», assure Ciotti. Le 11 juin, il est invité au journal de 13 heures. L'annonce de l'alliance est imminente. Le Figarola révèle dans la matinée. Celui qui est encore président LR entre enfin sur le plateau de TF1. Marine Le Pen immortalise l'instant, et prend une photo de Jordan Bardella devant la télévision - elle enverra le cliché à son nouvel allié bien plus tard. Après son passage, et tandis que la tempête gagne les rangs de la droite, Éric Ciotti joint Nicolas Sarkozy. «J'ai trouvé normal de l'appeler. Il ne m'a ni condamné ni soutenu.»

Commencent alors les négociations avec le RN. Un ministère de l'Intérieur, la répartition des circonscriptions, une plateforme programmatique et surtout, la garantie de l'indépendance d'Éric Ciotti. «Je suis un allié du RN, pas rallié au RN», insiste-t-il aujourd'hui. Et depuis, jure-t-il, «les relations sont fluides, nous avons tenu notre parole». Dans son premier cercle, l'on ironise : «Cela change des cadres LR. Tu peux discuter trois heures avec Larcher qui te dit à la fin: « Bon, on fait ce qu'on a dit, hein. »... Mais comme on ne sait pas ce qu'on a dit, à la fin on ne fait rien.»

Éric Ciotti, qui avait l'habitude de la multiplication des «barons LR» tels qu'il les surnomme, découvre le système pyramidal du RN. «C'est Marine LePen, la chef, c'est tout. Ça nous rappelle l'époque du RPR...», illustre l'un de ses proches. En plus d'obtenir la liberté de vote de son groupe, Éric Ciotti se voit promettre sa liberté de penser. Exemple éloquent : il ne votera pas l'abrogation de la réforme des retraites, comme doit le proposer le groupe RN lors de sa niche parlementaire. «Il a une vision radicalement différente de nous sur ce sujet, a confirmé Marine Le Pen au Parisien. Être un allié, ce n'est pas être un clone.»

Fin juillet, Éric Ciotti l'informe de la création de son parti de l'UDR. «Elle a trouvé le nom malin. C'est mon double ADN: l'union des droites et le côté gaulliste du RPR. Nous avons convenu que nous aurions un intergroupes mais que nos formations politiques seraient autonomes et indépendantes. C'est ce qui assure notre complémentarité.» Même si Marine Le Pen n'a jamais cru, pour elle-même, à l'union des droites...

Et maintenant ? Marine Le Pen est toute concentrée à la préparation de sa prochaine campagne présidentielle. «On ne mesure pas encore les conséquences, ni les secousses restantes, du tremblement de terre», dit ce proche de Marine Le Pen, en évoquant l'alliance avec Éric Ciotti, mais aussi l'entrée au gouvernement de LR. «Pour ceux qui auront été, de près ou de loin, les acteurs du bilan de Macron et qui seront en compétition en 2027, ça va être compliqué», présage-t-on dans le camp Ciotti. «Après, se pose la question de l'examen de conscience du RN. Il y a encore des obstacles: le nom LePen, notamment...» D'autant que, souffle-t-on, «la droite de Wauquiez, la droite de Ciotti... Il n'est pas exclu que tout ce beau monde se retrouve un jour.»

Dans l'entourage du député maralpin, on nuance : «Wauquiez est toujours à 5%, moins que le potentiel de base de LR. A priori, Éric Ciotti a une autre trajectoire.»Qui, espère-t-il, le mènera jusqu'à la mairie de Nice. À la lecture des derniers résultats aux législatives, poursuit-on côté Ciotti, «la ville ne peut quasiment plus lui échapper. Il faut conduire une liste de rassemblement des droites face à la gauche qui, elle, sera unie et puissante». Pour Marine Le Pen, une chose est certaine, elle soutiendra son allié pour la mairie de Nice. «Il est le candidat naturel», assure-t-elle. Quitte à faire la une de Nice-Matin , bras dessus, bras dessous. ET P. L.

Le Monde
France, samedi 28 septembre 2024 1299 mots, p. 8
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Outre-mer : la vie chère, un problème de longue date

Alors que la Martinique et La Réunion restent mobilisées, les réformes structurelles font défaut

Nathalie Guibert

La mobilisation des citoyens contre la vie chère se poursuit à la Martinique, où un troisième round de négociations sur les prix a eu lieu avec le préfet, jeudi 26 septembre, dans les locaux de la collectivité territoriale. Les syndicats sont entrés dans le mouvement, la CGT appelant jeudi à la grève reconductible. A La Réunion, une intersyndicale (sans la CFDT) a annoncé mercredi une grève générale pour le 1er octobre, en faisant référence à 2009, année où le mouvement social antillais avait été relayé dans l’île par un large collectif contre la vie chère.

Ce sujet de colère secoue depuis longtemps les territoires d’outre-mer, de manière différenciée et souvent asynchrone. Mais il les réunit face à l’Etat qui, entre dirigisme économique, fiscalité adaptée et mesures de soutien aux revenus, n’apporte toujours pas de réponse jugée convaincante par les Français ultramarins.

Sénateur de la Guadeloupe, Victorin Lurel, ancien ministre socialiste des outre-mer, a porté la dernière loi générale contre la vie chère, en 2012. Ses avancées – interdiction des accords exclusifs d’importation, pouvoir d’injonction de l’Autorité de la concurrence sur les entreprises, création d’un bouclier qualité-prix (un panier de produits au prix négocié chaque année), régulation des tarifs bancaires – sont demeurées insuffisantes.

Le 13 septembre, dans un courrier adressé au premier ministre, M. Lurel a appelé Michel Barnier à « retrouver un volontarisme politique » sur le sujet. Il lui suggère pêle-mêle de relancer des négociations sur les prix sous l’égide de l’Etat, de réguler les coûts du transport maritime « dont les taux de fret ont été multipliés par 4,3 depuis 2018 », ou encore de mettre fin au monopole des constructeurs automobile sur les pièces détachées, un sujet irritant du quotidien. « Aucune rustine ne pourra durablement éteindre le sentiment d’injustice » qui s’exprime de nouveau, selon le parlementaire.

« Economie de comptoir »

La résurgence des mobilisations intervient dans une conjoncture morose et une hausse des prix persistante. Selon l’Institut d’émission d’outre-mer, la Martinique a subi une inflation de 3,2 % entre juin 2023 et juin 2024. Et « le nombre de demandeurs d’emploi est en hausse au deuxième trimestre (+ 0,6 %) pour la première fois depuis quatre ans ». A La Réunion, « tous les secteurs de l’économie sont concernés par le fléchissement de l’activité »et les dossiers de surendettement ont explosé « de 16,9 % en un an ».L’Insee ajoute de son côté que « les prix y sont plus élevés de 9 % par rapport à la France métropolitaine » et que cet écart s’aggrave depuis 2015, où il était de 7 %.

« L’Etat est resté sourd à nos recommandations », dénonce l’ancien député (du groupe socialistes et apparentés) de Martinique Johnny Hajjar. « Il faut légiférer pour obliger les grands groupes à plus de transparence sur leurs marges, mais agir aussi sur le niveau des revenus salariés, par la fiscalité », plaide celui qui fut, en 2023, rapporteur de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur la vie chère. Dénonçant un « modèle d’économie de comptoir, en place depuis la période de la colonisation », l’élu avait insisté sur le rôle des intermédiaires qui maîtrisent le commerce entre l’Hexagone et les outre-mer, au premier rang desquels le Groupe Bernard Hayot (GBH, 15 900 salariés, 3 milliards d’euros de chiffre d’affaires). « Nous ne sommes en position dominante nulle part. Il y a de la concurrence outre-mer, les marchés sont très bataillés », s’était défendu Stéphane Hayot, directeur général de GBH, en mai 2023, devant la commission d’enquête.

Le président de cette commission, le désormais ex-député (Val-d’Oise) Guillaume Vuilletet, issu de la majorité Renaissance de l’époque, avait appelé plutôt à se pencher sur la surrémunération des fonctionnaires d’Etat et sur le rôle des normes européennes.

Reste que les deux parlementaires s’étaient rejoints sur un constat : ni l’insularité, l’isolement, ou l’étroitesse des marchés locaux, ne peuvent justifier les écarts de prix constatés avec l’Hexagone – soit jusqu’à 40 % dans l’alimentaire. MM. Hajjar et Vuilletet avaient aussi réfuté « le rôle prépondérant de l’octroi de mer dans la cherté de la vie », ce qui n’a pas empêché le gouvernement à l’été 2023 d’annoncer une réforme de cette taxe. Perçue sur les biens importés, elle rapporte 1,5 milliard d’euros par an aux collectivités locales. Ce chantier sensible reste en friche.

Le 17 septembre, la présidente de la délégation aux outre-mer du Sénat, Micheline Jacques (Saint-Barthélémy, Les Républicains), a jugé, à l’occasion de la présentation d’un rapport, que l’insertion régionale des territoires était une des pistes les plus prometteuses pour réduire les coûts de la vie. La Réunion, par exemple, continue d’avoir pour principaux fournisseurs la France (58 % des approvisionnements) et l’Europe (14 %), loin devant l’Asie (18 %) et l’Afrique (14 %).

Déclarations sans lendemain

L’Etat n’est pas resté inactif puisque les mécanismes de soutien au pouvoir d’achat outre-mer s’élèvent à 7 milliards d’euros par an, avec la TVA réduite, les tarifs réglementés de l’électricité, et la détaxe des carburants, selon Bercy.

Mais les réformes structurelles manquent. Emmanuel Macron a pourtant critiqué à plusieurs reprises la surrémunération des fonctionnaires, ou les monopoles jugés responsables d’une concurrence faussée. « Quelques-uns s’enrichissent beaucoup en entretenant la vie chère pour le reste de la population », déclarait-il même en octobre 2017 en Guyane, lors de son premier grand discours consacré aux outre-mer.

En août 2023, en Polynésie, Gérald Darmanin, alors ministre de l’intérieur et des outre-mer, promettait encore « une mission » sur les monopoles. Début 2024, lors d’un colloque organisé par Le Point, il a de nouveau évoqué des « monopoles capitalistiques insupportables » de la part de « quelques familles qui organisent la non-concurrence », notamment aux Antilles. Il n’a suscité qu’un bref débat avec le Medef et ses déclarations sont restées sans lendemain.

« Il y a bien une catégorie sociale qui, dans ces territoires, a continué à profiter du statu quo », dénonce ainsi Max Dubois, conseiller du ministre des outre-mer entre 2022 et 2023, et un temps proche de M. Macron. Dans Le Mondedu 27 mars, cet expert a cité le rachat par GBH, en 2020, de Vindémia, filiale de Casino à La Réunion : « Une étude pour l’Observatoire des prix, des marges et des revenus a pointé fin 2022 “la forte concentration du marché” qui en résultait et rendait la situation “préjudiciable aux intérêts des consommateurs” », précise-t-il.

Le contrôle des pratiques anticoncurrentielles continue ainsi de manquer cruellement de moyens, en dépit du renforcement de 10 % des effectifs de ces services annoncés pour 2024. Le bouclier qualité-prix créé par la loi Lurel, lui, a été généralisé en 2022 et s’est montré utile face à l’urgence sociale. Mais il s’applique à peu de produits (3 % des références d’un hypermarché à La Réunion) et a peu d’impact sur l’inflation.

En 2022 et 2023, l’Etat avait promis d’agir sur le coût des carburants. Le sujet a déjà provoqué plusieurs mobilisations sociales en Guyane et aux Antilles, où les prix sont largement administrés mais où la Société anonyme de la raffinerie des Antilles (SARA) dispose d’un monopole. Prévu pour mars 2022, le rapport de l’inspection générale des finances sur la SARA n’a été rendu public que le 4 septembre.

Il note que la société privée coûte fort cher à l’Etat, avec « une rémunération garantie » de 23 millions d’euros par an « quelles que soient ses performances ».Avant d’émettre « un doute sérieux sur les capacités des services de l’Etat à réguler le secteur ».

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Notre Époque, samedi 28 septembre 2024 864 mots, p. AUJM9
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27 septembre 2024 - Le Parisien (site web)
28 septembre 2024 - Le Parisien

« Il a aimé sa vie, il voulait pouvoir choisir sa fin »

Après le décès de Loïc Résibois, atteint de la maladie de Charcot et défenseur de l'aide à mourir, sa femme, Caroline, évoque son mari, son courage et ses derniers instants.

Bérangère Lepetit

Sa peine est immense mais sa volonté, intacte. Au lendemain des obsèques de son mari, ancien policier et Picard de 47 ans, décédé mardi, Caroline Résibois a accepté un entretien au téléphone. La voix claire, elle revient sur le dernier été de Loïc, lui rend hommage et jure d'oeuvrer pour qu'une future loi autorise le suicide assisté, voire l'euthanasie.

« Elle est à l'image de Loïc, admirable », assure le député (MoDem) Olivier Falorni, proche du couple et rapporteur général du projet de loi suspendu en raison de la dissolution de l'Assemblée nationale. Il a annoncé mi-juillet le dépôt d'une nouvelle proposition de loi reprenant intégralement le texte initial.

Comment vous sentez-vous ?

CAROLINE Résibois. Il y a bien sûr une grande tristesse de l'avoir perdu, mais aussi le soulagement qu'il soit parti sereinement là où il voulait, sur l'île de Ré. Cela atténue ma peine.

Quand il a appris il y a deux ans sa maladie, Loïc est devenu un militant actif de l'aide à mourir. En juin, la dissolution a stoppé net l'examen du texte à l'Assemblée. Quelle a été votre réaction ?

Cela a été un choc. Loïc l'a très mal vécu. Il savait que pour lui, l'application de la loi risquait d'arriver trop tard. Mais il pensait aux autres. Que tout s'arrête d'un coup, cela a été dur. Il pensait que le projet de loi allait tomber à l'eau.

Il a donc décidé cet été de se saisir de la loi Claeys-Leonetti, une « hypocrisie » disait-il. Pourquoi ?

Avec cette sédation, on vous endort et on arrête de vous alimenter. On vous donne la mort à petit feu. Cela peut prendre des jours, des semaines. Il était inquiet de souffrir et qu'on le voie souffrir. Nous étions plusieurs, avec sa soeur, ses parents pour affronter ça ensemble mais c'était effrayant.

Finalement, comment ça s'est passé ?

Ma fille et moi, on était assises près de son lit. L'infirmière était à son chevet en train de pousser la seringue doucement. On l'a vu s'endormir paisiblement. Il a tenu des paroles réconfortantes jusqu'au bout : « Je suis bien, je suis bien. » Il a aussi eu des pointes d'humour. Il nous a regardées et a dit : « Vous êtes belles. » Puis, en regardant l'infirmière, il a ajouté : « Et vous aussi ! » Tout le monde a ri.

Il voulait mourir sur l'île de Ré, un endroit qu'il chérissait...

Début août, il a senti que cela devenait de plus en plus compliqué, que son état se dégradait. Nous avons donc rencontré une équipe d'hospitalisation à domicile (HAD) pour leur faire part de son souhait. Mais ils nous ont répondu que pour pouvoir bénéficier de la loi, il devait porter un masque de ventilation 24 heures sur 24. Cela l'a révolté. Il n'était plus maître de son corps mais il lui restait la parole. Or il devait être coupé de la possibilité de communiquer pour pouvoir partir.

Trouver un soignant pour réaliser cet acte n'a pas non plus été facile...

Cela a été un combat tout l'été. J'ai supplié le cabinet médical près de chez nous, aux Portes-en-Ré. Ils ont refusé et s'y sont tenus : ils étaient au bout de l'île, ils se sentaient seuls, il n'y avait pas de médecin traitant à proximité. On ne s'attendait pas à ça, en France. Trouver quelqu'un nous a pris une énergie folle et a donné des angoisses inutiles à Loïc. Un infirmier libéral de La Rochelle est finalement sorti de son secteur pour venir faire ce qu'il fallait.

Comptez-vous reprendre le flambeau ?

Nous allons continuer à alimenter son compte Instagram pour poursuivre son combat. Il recevait beaucoup de témoignages de malades démunis, abandonnés dans un lit à attendre qu'un médecin veuille bien décider à leur place que c'est le moment pour eux de partir. En ce qui concerne la loi, rien n'est fait. J'ai dit au député Olivier Falorni de ne pas hésiter à utiliser tous ces témoignages pour tenter de convaincre les indécis ou les opposants. On ne peut pas rester insensible aux messages de ces malades.

Quelle a été votre vie depuis deux ans ?

Quand on nous a annoncé sa maladie, j'ai trouvé ça très injuste. Je me suis mise à travailler à mi-temps. Mes collègues m'ont fait don de leurs congés. À la fin, le quotidien était très lourd. Manger, respirer, tout lui coûtait. Mais notre vie était paradoxalement joyeuse. Nous profitions de chaque instant, Loïc dédramatisait tout. Cet été, on a eu beaucoup de visites, on s'est retrouvé à quinze autour de la table à jouer à Undercover, un jeu qu'il adorait. On contemplait la nature. Il a aimé sa vie, il voulait pouvoir choisir sa fin. Jusqu'au bout il me disait : « J'ai été tellement heureux pendant 47 ans, ce serait déplacé de me plaindre. Cette maladie, ce n'est pas injuste, ce n'est pas triste. C'est juste dommage. »

Libération
Supplement 1, samedi 28 septembre 2024 722 mots, p. Supplement_1_4

Forum

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28 septembre 2024 - Libération (site web)

«Ce n'est pas la technologie qui va nous sauver»

Nicolas Celnik

Forum

L'écologie est désormais la priorité du mathématicien et ex-député Cédric Villani. Qui milite pour un engagement politique fort et la modification des comportements.

I l paraît que les chats vivent neuf vies. Cédric Villani, lui, en est déjà à sa quatrième : d'abord mathématicien inconnu ; puis rock star de l'équation grâce à sa médaille Fields obtenue en 2010, sa capacité de vulgarisation et son allure atypique ; ensuite, député marcheur en 2017 ; enfin, démissionnaire du macronisme et conseiller à la mairie du XIVe arrondissement de Paris, le voilà qui soutient Les Ecologistes et prône la décroissance. Un chat retombe toujours sur ses pattes : lui aussi ? Quel écolo êtes-vous ? Celui qui roule en SUV électrique et trie ses déchets ou celui qui, comme vous l'avez fait en septembre 2023, grimpe dans un arbre face au ministère de la Transition écologique pour protester contre l'A69 ? Pour ce qui est du SUV, c'est facile : je ne conduis pas. Pour le reste, tout en ayant conscience que les changements personnels ne sont qu'une infime partie du chemin pour le changement de la société, il me semble important d'aligner mes comportements avec ce pour quoi on se bat : j'ai donc adopté la règle de ne jamais prendre l'avion à l'intérieur de l'Europe, et de l'utiliser une fois par an maximum. Mais surtout, je me suis converti au végétarisme pendant le confinement, car j'ai la conviction que tant qu'une personne n'a pas opéré de transition dans ses habitudes alimentaires, elle ne peut pas se considérer comme écolo.

Je suis entré à l'Assemblée nationale en pensant que les sujets les plus importants portaient sur la technique et l'informatique ; j'en suis ressorti persuadé que l'enjeu le plus important au monde est l'agriculture. C'est le premier contributeur mondial au changement climatique, à travers la déforestation, les conversions d'habitat, les émissions de gaz à effet de serre.

Quel modèle d'écologie politique prônez-vous à présent ? Face à une société qui existe déjà, il faut faire attention à ne pas confondre l'idéal – dans le bon sens du terme – avec le programme politique. Prenons l'exemple de la voiture électrique : la meilleure voiture, c'est le vélo à assistance électrique ; mais un monde dans lequel le parc de voitures est électrifié est mieux qu'un monde de voitures à moteur thermique. Donc, le combat actuel à mener, c'est bien celui de l'interdiction de la vente de voitures à moteur thermique [prévue par l'Union européenne d'ici à 2035, ndlr], tout en prônant un système avec moins de véhicules individuels.

Comment se mélangent sciences physiques et mathématiques, savoirs écologiques et organisation politique dans l'écologie que vous défendez ? Oh ! (Il prend une longue inspiration.) L'affaire est considérable. Il y a eu ces dernières années une abondance d'études sur l'articulation entre savoirs et savoir-faire, entre les décisions politiques et leurs mises en oeuvre. Par exemple, Jean-Baptiste Fressoz montre dans Sans transition [Seuil, 2024] que l'évolution technologique ne provoque pas une substitution d'une énergie pour une autre, mais plutôt une addition de toutes les sources d'énergie, ce qui remet en cause l'idée de transition énergétique. Une réflexion écolo de qualité doit donc prendre en compte sept dimensions : l'analyse de la situation ; l'élaboration d'un plan ; la volonté politique – en général, on s'arrête là, mais il faut poursuivre – ; l'organisation politique pour piloter la transition ; les ressources financières à mobiliser ; la modification des comportements ; la mobilisation des savoir-faire. Les deux derniers points impliquent, d'une part, de prendre en compte qu'après la rénovation thermique d'un bâtiment, ses habitants ont tendance à dépenser autant en chauffage mais à augmenter le thermostat, et qu'il y a donc un effet rebond qui vous fait perdre la moitié des économies réalisées ; et, d'autre part, qu'il faut avoir sous la main des personnes ayant les compétences pour effectuer cette rénovation thermique.

Enfin, mon message principal sur les questions scientifiques, c'est qu'il faut prendre en compte les sciences, mais sans excès : il faut avoir conscience que ce n'est pas la science ou la technologie qui vont nous sauver. Elles peuvent nous aider dans la transition, mais tant qu'il n'y a pas une volonté de mise en oeuvre de transformations politiques et sociales, et des changements de comportements individuels, le développement des technologies risque surtout de nous mener dans une impasse techno- solutionniste.

Le Monde
procès viols Mazan, samedi 28 septembre 2024 1488 mots, p. 12,13
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27 septembre 2024 - La Matinale du Monde

Le procès des viols de Mazan, un tournant ?

Au-delà de son large écho médiatique,des questions émergent sur la signification sociétale de cette affaire, dont les conséquences politiques et juridiques restent à écrire

Solène Cordier et Jérôme Lefilliâtre

Avec les premiers pas du gouvernement Barnier, c’est l’autre feuilleton médiatique de la rentrée. Depuis son ouverture, le 2 septembre à Avignon, le « procès des viols de Mazan », bénéficie d’une couvertu re très développée, dans la presse nationale et étrangère. Sur les sites Internet des journaux, sur les chaînes et radios d’information en continu, chaque journée d’audience est disséquée en direct, pour rendre compte des prises de paroles de la partie civile, Gisèle Pelicot, des soucis de santé et déclarations de son ex-mari et principal accusé, Dominique Pelicot, et des passages à la barre des cinquante autres accusés. Ce qui témoigne de l’intérêt du public pour cette affaire conjuguant l’ordinaire et l’extraordinaire, la banalité et l’horreur du mal. « Ce n’est pas un raz-de-marée d’audience, mais nous en parlons beaucoup et cela ne fait pas fuir les téléspectateurs », constate Philippe Corbé, directeur de la rédaction de BFM-TV.

Dans l’écho donné à l’événement, des questions émergent sur la signification sociétale de l’affaire. Des analyses inédites pénètrent les studios de télévision et de radio, en même temps que des concepts d’habitude cantonnés à des sphères plus réduites. Que juge ce procès, au-delà des individus renvoyés devant la cour criminelle du Vaucluse ? Notre manque de préoccupation collective face à l’ampleur des violences sexuelles, la domination patriarcale qui régit nos sociétés, la « culture du viol » qui imprègne nos imaginaires ou la « violence masculine » du quotidien ?

« Un miroir grossissant »

Plusieurs voix féministes ont saisi l’occasion pour formuler à nouveau, dans des tribunes, des idées qu’elles répètent depuis des années. « Si tous les hommes ne sont pas des violeurs, les violeurs peuvent apparemment être n’importe quel homme », relève, dans Libération, la romancière Lola Lafon, pour qui les accusés sont « d’une humanité médiocre ». « Ils n’allaient pas passer à côté d’un viol gratuit près de chez eux. Ils ont été biberonnés à la haine des femmes, au mépris qui s’excite de l’impuissance de l’autre », s’indigne, dans Le Monde, l’écrivaine Hélène Devynck.

Parce qu’il frappe les esprits et touche l’opinion publique, le procès des viols de Mazan est-il un tournant ? Au sein des collectifs féministes, on espère qu’il s’agit d’un moment de « conscientisation ». La militante Ernestine Ronai, responsable du premier observatoire des violences envers les femmes, en Seine-Saint-Denis, observe que « quelque chose est en train de cheminer, de progresser dans la compréhension du viol ». Au fil des audiences, elle voit s’incarner « cette jolie formule du Collectif féministe contre le viol : “La honte change de camp”. C’est un beau renversement. »

Pour l’historienne Victoria Vanneau, de l’Institut des études et de la recherche sur le droit et la justice et autrice de La Paix des ménages. Histoire des violences conjugales, XIXe-XXIe siècle(Anamosa, 2016), le renversement est aussi dans l’endroit où se montre la sérialité des faits. « On a pour une fois une seule victime face à une cinquantaine d’auteurs, quand on a habituellement un auteur et plusieurs victimes. »Autrice de La Fin de l’impunité (Stock, 194 pages, 19,50 euros) et ex-ministre de l’égalité entre les femmes et les hommes (2022-2023), la magistrate Isabelle Rome se veut toutefois prudente : « Le premier point d’intérêt pour ce procès est suscité par une forme d’effroi. Car l’horreur fascine. Si ce n’est que cela, c’est très superficiel. »La presse ne cesse de dire de ce procès qu’il est « hors normes », le renvoyant dans le champ de l’exceptionnel et de la monstruosité. Pourtant, « le profil des accusés, hormis celui de Dominique Pelicot, est très conforme à celui que l’on rencontre tout le temps,note l’avocate Anne Bouillon, autrice d’ Affaires de femmes (L’Iconoclaste, à paraître le 3 octobre). Il n’y a pas de profil type : pas tous les hommes, mais M. Tout le Monde. Le procès de Mazan est un miroir grossissant sur le crime de l’ordinaire qu’est le viol. »Et particulièrement sous une de ses formes les plus courantes, selon Isabelle Rome : «Ce procès fait prendre conscience à certaines personnes que le viol entre époux, qui est reconnu par la justice depuis 1990, existe. Le corps de la femme n’appartient pas à son conjoint. »

L’événement résonne aussi parce qu’il s’incarne dans une figure écrasant le reste des individus – avocats, magistrats, accusés, témoins – impliqués dans ce procès : celle de Gisèle Pelicot, saluée pour son courage et sa détermination. La femme de 71 ans offre à la lutte contre les violences sexuelles un visage à la fois commun et déjà brandi comme une icône. En dédiant son combat à « toutes les victimes des violences sexuelles », elle dépasse son histoire et provoque une « énorme identification », estime Anne-Cécile Mailfert, présidente de la Fondation des femmes.

Le geste fort de Gisèle Pelicot de demander la publicité des débats contribue aussi à rendre ce moment historique. Si elle n’avait pas refusé le huis clos, « la mémoire des faits aurait été vouée au silence,souligne, dans Le Monde,le magistrat Denis Salas. Alors que les accusés portent des masques, elle ne se dérobe pas. La victime devient ainsi l’épicentre d’un choc qui ébranle la société entière. »

En 1978, dans le célèbre procès dit « du viol »à Aix-en-Provence, c’était Gisèle Halimi, l’avocate des deux plaignantes, qui avait incarné une affaire devenue un combat politique. « A l’époque, les victimes se faisaient cracher dessus, rappelle Anne Bouillon. Aujourd’hui, il y a un renversement : la victime est admirée, tandis qu’on voue aux gémonies les accusés. Mais les crimes restent les mêmes. »

Reformulation de la loi

Quel sera l’impact de cette affaire sur le regard posé collectivement sur le viol ? Cela dépendra de la peine prononcée à l’égard des mis en cause, estiment plusieurs observateurs. « Ce sera aussi un verdict pour l’histoire et on attend un positionnement très clair de la justice », estime Victoria Vanneau. La dénonciation des violences sexuelles reste faible par rapport à la fréquence de commission de ces faits, qui concernent environ 217 000 femmes chaque année, selon l’enquête de victimation « Vécu et ressenti en matière de sécurité », conduite par le ministère de l’intérieur.

Le procès de 1978 avait abouti à la réécriture du code pénal, définissant le viol comme un « acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui, par violence, contrainte ou surprise » (la circonstance de menace sera ajoutée plus tard). La portée historique du procès des viols de Mazan se mesurera aussi à ses conséquences politiques et juridiques. Il intervient à un moment où se pose, une nouvelle fois, la question de la reformulation de la loi. Des universitaires, des spécialistes du droit et des personnalités défendent l’introduction de la notion de consentement dans l’article 222-23 du code pénal. C’est « la grande discussion latente depuis un certain nombre d’années, et ce procès la relance, en illustrant les failles actuelles », soutient Carole Hardouin-Le Goff, maîtresse de conférences à Paris-Panthéon-Assas. Elle se dit favorable à une formulation « plus claire, qui dirait que le viol est un rapport sexuel non consenti ».

Cependant, le sujet divise les milieux féministes. « Le procès de Mazan montre que la surprise est un élément qui suffit à caractériser le viol », défend Ernestine Ronai. A l’instar du Collectif féministe contre le viol, elle craint « un retour en arrière » avec une telle modification, qui conduirait à « détourner le regard des moyens que l’agresseur met en œuvre pour le poser sur le comportement de la victime ». A la Fondation des femmes, on préfère soutenir l’idée d’une « loi intégrale contre les violences sexistes et sexuelles », dont les propositions seront bientôt présentées, pour répondre au taux élevé de classement sans suite des viols.

« Ce procès peut être le point de départ d’un changement culturel. Mais c’est au monde politique d’en faire la maïeutique », estime la députée écologiste Marie-Charlotte Garin. Avec sa collègue Véronique Riotton (Renaissance), elle a mené, ces derniers mois, une mission sur la « définition pénale du viol » , interrompue par la dissolution. Sa conclusion devait être de recommander l’introduction du consentement dans la loi. Une idée à laquelle Emmanuel Macron s’est dit favorable. Mais la composition du nouveau gouvernement rebat les cartes. La disparition d’un ministère délégué aux droits des femmes, remplacé par un simple secrétariat d’Etat, envoie un signal peu favorable. Toutefois, à la question de savoir s’il était favorable à l’inscription du consentement dans le droit, le ministre de la justice, Didier Migaud, a répondu « oui », vendredi 27 septembre, sur France Inter.

Le Monde
France, samedi 28 septembre 2024 582 mots, p. 11
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27 septembre 2024 - Le Monde (site web)

« Je n’ai pas de baguette magique », prévient M me Létard

Vé. Ch. (Montpellier, envoyée spéciale) Vé. Ch. (Montpellier, envoyée spéciale)

Il est peu de dire que la nouvelle ministre du logement, Valérie Létard, a reçu un accueil enthousiaste et chaleureux de la part de tous les acteurs du secteur réunis, du mardi 24 au jeudi 26 septembre, à l’occasion du congrès du mouvement HLM, à Montpellier, grand-messe annuelle de la profession. Happée par chacun, lors de ses déambulations de stand en stand, tutoyée par beaucoup, elle a pu mesurer l’attente d’un monde du logement en proie à une crise profonde depuis plus de deux ans.

Des « visages amis » avec lesquels elle a déjà souvent travaillé, elle qui revendique avoir « passé vingt ans à défendre au Parlement le monde du logement ». « Tu es une femme politique de grande qualité, tu es experte du logement, nous savons qu’avec toi la compréhension sera mutuelle et la détermination intacte », l’a gratifiée Emmanuelle Cosse, présidente de l’Union sociale pour l’habitat, qui fédère les organismes HLM.

Jean-Louis Borloo, son mentor

« A chaque heure qui passe dans ce congrès, j’ai l’impression de perdre des centimètres », a plaisanté l’ancienne vice-présidente du Sénat, mimant le poids sur ses épaules, « tant la confiance est immense, c’est encore plus terrible ». Sur fond de situation financière très dégradée, Mme Létard a pris l’engagement, auprès des acteurs du logement, d’être « toujours à[leurs] côtés pour[les] défendre », avant d’ajouter : « Bien sûr, on ne gagnera pas tous les combats, je n’ai pas de baguette magique. Mais nous réussirons à convaincre que le logement est une priorité. »

Son prédécesseur, le très libéral Guillaume Kasbarian, homme de la controversée proposition de loi « antisquat » et dont un autre projet de loi, stoppé net par la dissolution de l’Assemblée nationale, visait à assouplir la loi relative à la solidarité et au renouvellement urbain en faveur du logement social, avait, lui, suscité de nombreuses réserves.

Figure centriste, implantée dans le Nord, responsablede la politique de la ville à Valenciennes, aux côtés de son mentor, Jean-Louis Borloo, Mme Létard avait annoncé qu’elle quittait la politique à l’issue de son mandat de sénatrice, en septembre 2023. L’ancienne assistante sociale s’est finalement jetée dans la bataille pour les législatives, cette année, face à l’extrême droite. Elle a été élue députée UDI du Nord, le 7 juillet, en battant sa concurrente Rassemblement national, grâce au désistement du candidat La France insoumise.

« Elle avait un autre projet de vie, elle voulait s’occuper de ses parents âgés, de sa famille,se concentrer sur le conseil départemental du Nord[où elle était conseillère depuis 2021] ,note son ancienne et proche collègue Dominique Estrosi Sassone, sénatrice des Alpes-Maritimes. La dissolution l’a amenée à se représenter pour ne pas perdre cette circonscription, celle de Jean-Louis Borloo. »

Pour entrer au gouvernement, elle avait posé comme condition d’obtenir un ministère de plein exercice, ce qui n’était plus le cas depuis 2017. Et l’a obtenu. « Pour s’engager dans une bataille comme celle-là, l’incontournable, c’était le plein exercice, parce que ça vous donne une administration, une capacité à agir, à peser », a souligné la nouvelle ministre. Elle n’a toutefois donné que peu d’indices sur la suite, dans l’attente du discours de politique générale du premier ministre, mardi 1er octobre, si ce n’est sa conviction qu’il faut « produire du logement social ». Ce qui promet un bras de fer avec Bercy.

Le Figaro, no. 24913
Le Figaro, samedi 28 septembre 2024 538 mots, p. 5

Politique

CHRONIQUE CONTRE-POINT

Un parti qui se veut à la fois constructif et opposant

Tabard, Guillaume

Où sera Marine Le Pen la semaine prochaine ? Dans l'Hémicycle ou devant le prétoire ? Le procès relatif aux assistants parlementaires du RN au Parlement européen commence en même temps que la session à l'Assemblée nationale. Là, son sort est entre les mains de la justice ; ici, c'est elle qui tient entre ses mains le sort du gouvernement. Sera-t-elle condamnée ? Va-t-elle censurer le premier ministre ?

Auprès de la présidente du groupe RN, on reconnaît que les trois demi-journées d'audience hebdomadaires pourront créer un conflit d'emploi du temps, d'autant que la députée du Pas-de-Calais a décidé d'être la plus assidue possible à son procès. Mais on s'interdit d'y voir une entrave politique. «On ne va pas se mettre en apnée sous prétexte du procès» , prévient un dirigeant lepéniste. Au contraire, l'idée est de montrer que l'action du premier parti de France n'est pas contrainte par l'agenda judiciaire. Paradoxalement, l'enjeu est faible en termes d'image. Ceux pour qui le RN n'est pas recommandable n'attendent pas le jugement pour vilipender le parti. Ceux pour qui il est victime d'un acharnement judiciaire ont tout autant leur opinion établie d'avance.

Sur le plan politique, Marine Le Pen s'est remise au centre du jeu. L'appel téléphonique de Michel Barnier après le refus exprimé par Antoine Armand de recevoir le RN à Bercy a non seulement rappelé que le chef du gouvernement n'avait pas les moyens de braquer la double finaliste de la présidentielle, mais aussi semé la discorde dans le camp macroniste. De même, la « niche parlementaire » réservée le 31 octobre à son groupe lui permet d'embarrasser et la gauche et la droite. La première sur l'abrogation des retraites, la seconde sur le retour des peines planchers et le durcissement des règles contre les délinquants étrangers. Dans les deux cas, un même piège : reprendre la proposition phare d'un camp afin de l'obliger soit à lui accorder le point soit à admettre que les postures politiques l'emportent sur le fond.

Mais le Rassemblement national doit aussi trouver le ton face au gouvernement Barnier. Jusqu'aux dernières législatives, il apparaissait, et de loin, comme la première opposition à Emmanuel Macron. Depuis qu'elle a construit le Nouveau Front populaire et depuis que la droite s'est installée à Matignon et au gouvernement, la gauche tente de reprendre ce leadership-là. Le RN doit donc garder une position suffisamment critique pour être toujours perçue comme la seule alternative. Mais il doit simultanément prouver qu'il est capable d'obtenir du gouvernement des avancées dans son sens. Le parti de Jordan Bardella s'est fixé trois thèmes sur lesquels il compte revendiquer un bilan acquis sous sa contrainte : l'immigration, la sécurité et le pouvoir d'achat. Constructif et opposant à la fois, tel se veut le Rassemblement national.

Et dans l'équipe Barnier, il y en a un que le RN va observer avec attention : Bruno Retailleau. Difficile pour les lepénistes de dénoncer en lui une « fausse droite ». Le ministre de l'Intérieur est celui qui, dans l'immédiat, leur offre le moins de prise. Mais, prévient un proche de Marine Le Pen, «si lui aussi déçoit, ce sera la preuve qu'une rupture plus générale s'impose pour vraiment faire bouger les choses». G. T.

Le Figaro, no. 24913
Le Figaro, samedi 28 septembre 2024 1463 mots, p. 2

Société

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27 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Aux obsèques de Philippine, une foi déchirante teintée de colère

Près de 3 000 personnes ont accompagné, ce vendredi, la famille de l'étudiante tuée une semaine plus tôt par un Marocain en situation irrégulière.

Paolini, Esther, Sugy, Paul

Dans le Transilien qui quitte la gare Montparnasse ce vendredi midi, une grappe d'étudiants s'entassent dans un wagon, vêtus de noir, certains un bouquet de fleurs à la main. Ils ont à peine 20 ans, des traits d'enfants. « Et toi t'as déjà assisté à un enterrement? » , demande l'une. À leur arrivée à Versailles, ils traversent à la hâte les quelques rues qui les séparent de la cathédrale Saint-Louis et se fondent dans la foule compacte présente sur le parvis. Ils n'auraient jamais dû se trouver ici, à rendre hommage à l'une de leurs camarades de l'université Paris-Dauphine retrouvée morte au bois de Boulogne samedi dernier. Ils n'auraient jamais dû verser ces larmes à la sortie du corbillard du cercueil de Philippine, 19 ans. À cet instant, un silence écrasant s'empare de la place. Des larmes coulent sur d'innombrables visages anonymes. La famille de Philippine, avec une puissante dignité, accompagne le linceul de l'étudiante et pénètre dans la cathédrale, noire de monde. « Nous avons perdu Philippine et notre coeur est transpercé » , a écrit la famille dans le livret de messe, garni de photos de la jeune fille éclatant de rire, posant aux côtés de son cheval ou fixant l'objectif de ses yeux bleus. Son père et ses amis prennent la parole, suivis de son fiancé. Il narre son rêve d'une messe où il aurait dû retrouver Philippine devant l'autel, en robe blanche. Les gorges se serrent.

« La force de notre amour »

« Pourquoi sommes-nous là? Si nombreux, si différents, si douloureux, serrés les uns contre les autres? » , s'interroge en préambule de son homélie l'abbé Pierre-Hervé Grosjean. « Devant le mystère du mal, devant l'injustice insupportable et la violence qui s'est déchaînée, nous sommes sidérés, comme écrasés, poursuit-il. Bien sûr, la justice des hommes sera nécessaire. Son temps viendra. Mais aujourd'hui, nous avons besoin de pleurer, de partager et de déposer ensemble notre douleur, notre colère, notre incompréhension. Nous pouvons la déposer ici, au pied de la Croix, car nous croyons que Dieu comprend tout cela. » Rendant hommage à Philippine qui venait chaque dimanche dans cette paroisse, l'abbé Grosjean a salué cette jeune fille qui « aimait venir au groupe de prière paroissial » et vivait sa « foi en acte avec ses amies en particulier ». Enfin, il a appelé chacun à « pleurer, prier et agir » : « Nous ne voulons pas que le Mal ait le dernier mot. (...) Nous voulons opposer au Mal, à sa violence et à sa laideur, la force de notre amour, de notre espérance, de notre foi et la beauté de notre unité. »

Près de 3 000 personnes se recueillent dans et à l'extérieur de la cathédrale. Sur le parvis, elles se serrent sous des parapluies, entre les gerbes de roses et d'hortensia blanches. Un couple s'enlace, un chapelet à la main tandis que les voix du choeur s'échappent de la cathédrale. « Je suis mère de famille et ça aurait pu être ma fille » , nous dit-on à plusieurs reprises. Des dizaines de jeunes, chemises et foulards de couleurs s'étreignent, les visages abattus. Ce sont les scouts et guides de France auxquels appartenait Philippine. Ils ont dû dire au revoir à l'une des leurs. « On est là pour la famille, on est de tout coeur avec eux, c'était une messe pleine d'espérance » , confie l'une d'elles à l'issue de la cérémonie.

Parmi les anonymes, nombreux sont ceux qui ne peuvent contenir leur colère. « Cette demoiselle était brillante, généreuse. Un modèle. Des criminels nous enlèvent des personnes d'une grande valeur » , s'étrangle un père d'étudiant de Dauphine, les yeux embués. « Quand Nahel est mort, ils ont fait des émeutes dans tout le pays. Nous, on allume des bougies. Qu'est-ce qu'on attend pour faire la révolte nous aussi » , fustige Jacques, versaillais depuis toujours.

Les polémiques fusent de toutes parts

Des responsables politiques ont aussi fait le déplacement, dont la présidente de la région Île-de-France, Valérie Pécresse, interpellée par une croyante en pleurs qui laisse exploser sa colère : « Il faut qu'il paie! » Lui, c'est le suspect du meurtre de la jeune femme, Taha O., 22 ans, interpellé mardi en Suisse. Il n'a pas encore été transféré en France et n'a donc pas encore été entendu par les enquêteurs de la brigade criminelle. Le parquet de Paris, qui a ouvert une information pour homicide volontaire et viol, n'a pas communiqué sur les causes de la mort et très peu d'informations ont filtré de l'enquête. Mais l'on sait désormais que ce récidiviste déjà condamné pour viol, et de surcroît étranger en situation irrégulière, était visé par une obligation de quitter le territoire français (OQTF). Il avait successivement bénéficié d'une remise de peine, puis d'une libération du centre de rétention administrative où il était retenu en attente de son expulsion, avant de fausser compagnie aux autorités malgré son assignation à résidence.

Les révélations sur le profil du suspect ont inévitablement ravivé deux inquiétudes fermement ancrées dans l'opinion : celle d'un laxisme judiciaire et d'un grave manque de maîtrise de l'immigration, et de l'immigration clandestine en particulier. Cette inquiétude semble avoir suffisamment pris d'ampleur pour inciter le président de la République à y répondre, malgré la distance, depuis Montréal au Canada où il était en déplacement : « Il faut chaque jour mieux protéger les Français, mais le faire, le faire, le faire... et moins dire » , a déclaré jeudi Emmanuel Macron, assurant que « la justice fera son travail » , tout comme « le gouvernement ». Le chef de l'État a tenu néanmoins à rester en surplomb des polémiques, affirmant seulement entendre « l'émotion de toute la nation et de tous les Français ».

Et pourtant les polémiques fusent de toutes parts. Sans surprise, elles viennent pour partie de la droite identitaire : à l'appel notamment de Claire Geronimi, une jeune femme victime d'un viol commis par un étranger sous OQTF, et des militantes féministes du collectif Némésis qui entendent « dénoncer l'impact dangereux de l'immigration de masse sur les femmes occidentales afin que ce sujet devienne un débat public » , un rassemblement d'hommage à Philippine est annoncé dimanche après-midi à Paris. Mais, au-delà, l'indignation a gagné toute la droite. Le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, a accusé l'État d'avoir « failli » et la justice d'être «irresponsable». S'en prenant notamment aux déclarations du tout nouveau garde des Sceaux, Didier Migaud, selon qui « le laxisme judiciaire n'existe pas » car «le taux d'exécution des peines n'a jamais été aussi élevé ». Rétrospectivement, les propos tenus mardi par le ministre de la Justice et ancien socialiste résonnent curieusement. Les députés du RN, annonce Jordan Bardella, proposeront du reste « dans quelques jours » le «rétablissement de la double peine», c'est-à-dire de l'expulsion systématique des étrangers condamnés pour certaines catégories de crimes et délits.

« Faire évoluer notre arsenal juridique »

Colère aussi chez Les Républicains, bien que plusieurs membres du parti aient intégré les rangs du gouvernement de Michel Barnier. Désireux que soit faite « toute la lumière sur les dysfonctionnements judiciaires et administratifs » qui ont rendu possible la mort de Philippine, Laurent Wauquiez réclame une mission flash des députés. Le président des députés de la Droite républicaine (ex-LR) à l'Assemblée nationale et son collègue Fabien Di Filippo ont déposé une proposition de loi visant à prolonger la durée maximale de rétention autorisée pour les étrangers visés par une OQTF de 90 à 135 jours, voire à 210 pour ceux condamnés pour un crime. Ils semblent y avoir été encouragés par la teneur de la réaction de Bruno Retailleau, ministre de l'Intérieur, qui affirmait dans un communiqué en réaction à la mort de Philippine vouloir « refuser la fatalité et faire évoluer notre arsenal juridique, pour protéger les Français ».

Ces réactions ne sont toutefois pas du goût d'une partie de la gauche, où plusieurs voix se sont élevées pour dénoncer une « récupération politique » , à l'instar de Manuel Bompard qui fustige « une instrumentalisation ignoble et honteuse ». Même anxiété, chez Sandrine Rousseau, non face aux failles judiciaires et administratives mais face à l'expression de la colère d'une partie de l'opinion : la députée EELV se dit « inquiète du fait que l'extrême droite utilise quelques faits divers comme ça et en fasse un sujet de société ». Selon elle, le fait que le meurtrier de Philippine soit un étranger visé par une procédure d'expulsion ne devrait pas être pris en considération, car «si (le suspect) était dans un autre pays il (serait) tout aussi dangereux et mettrait en danger d'autres femmes, donc en fait la question ce n'est pas tant l'OQTF ». EP ET

Le Monde
Culture, samedi 28 septembre 2024 1140 mots, p. 23
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26 septembre 2024 - Le Monde (site web)

A Tunis, Rima Hassan en artiste politique

L’exposition photo de l’eurodéputée sur les réfugiés palestiniens au festival Jaou crée le malaise

Roxana Azimi et Sandrine Cassini

Des visages entièrement camouflés par des keffiehs, ces tissus à carreaux noirs et blancs symboles du nationalisme palestinien. Puis, juste à côté, ces mêmes visages, à découvert cette fois, dévoilant un nom, une histoire. Une juxtaposition et une intention, celle de « faire vivre l’enfermement du camp, faire ressentir la coupure, la distance avec le monde », explique Rima Hassan, 32 ans, qui exposera du 9 octobre au 9 novembre, à Tunis, les portraits de six réfugiés palestiniens, à l’occasion de Jaou, la biennale d’art contemporain financée par la fondation de l’homme d’affaires tuniso-suisse Kamel Lazaar.

Une première pour la militante franco-palestinienne et eurodéputée La France insoumise (LFI), qui livre là le volet artistique de Nakba Survivor, son projet au long cours destiné à « visibiliser les réfugiés palestiniens » , ces descendants de la Nakba, l’exode de 1948 qui a obligé les Palestiniens à quitter leur terre pour s’installer dans des camps en Syrie, au Liban ou en Jordanie, au moment de la naissance d’Israël. Après avoir contemplé les portraits, le visiteur plongera dans l’ambiance de ces camps grâce à des capsules vidéo tournées sur place. Enfin, une mosaïque de photos prises par les habitants eux-mêmes montrera un visage plus brut, désesthétisé, du quotidien de ces apatrides au statut unique au monde.

A Tunis, l’eurodéputée, qui s’est fait connaître en France en devenant la figure de proue de la campagne européenne de LFI, centrée sur la guerre à Gaza, arrive en terrain conquis. La cause palestinienne fait consensus dans toute la classe politique, au point que le Parlement tunisien a failli voter, en novembre 2023, une loi criminalisant toute relation avec Israël. Le chef de l’Etat, Kaïs Saïed, a toujours revendiqué son antisionisme, rejoint en cela par une grande partie de la jeunesse, qui a appelé à boycotter les marques ou les produits liés à l’Etat hébreu.

En France, la jeune femme avait multiplié les prises de position clivantes, qualifiant Israël de « monstruosité sans nom », fin mai. « En dehors de la pensée hégémonique occidentale, personne ne considère le 7 octobre comme un acte de terrorisme », écrivait-elle, en août, sur le réseau social X, suscitant l’indignation jusque dans les rangs du Nouveau Front populaire.

Fébrilité

Rima Hassan revendique un projet avant tout artistique. Il est aussi éminemment politique. Elle a eu envie, dit-elle, d’expérimenter une « autre manière d’embrasser l’activité militante ».« Ces 5,8 millions de réfugiés sont une composante du peuple palestinien. Or, personne ne parle de leur histoire, de leur quotidien dans les camps, de leurs espérances. Il y a cinq générations qui attendent une solution politique », justifie-t-elle. Elle-même a grandi dans le camp de Nayrab, en Syrie, avant d’émigrer en France avec sa mère, à l’âge de 10 ans.

C’est d’ailleurs sur ce combat qu’elle a rencontré, voilà deux ans, Lina Lazaar, la fille de Kamel Lazaar et dirigeante de la fondation qui porte son nom. En novembre 2023, peu après le massacre perpétré par le Hamas le 7 octobre et la répression sanglante de Benyamin Nétanyahou, la Fondation Lazaar accueillait une conférence intitulée « Peut-on encore défendre les Palestiniens en France ? ». Outre Rima Hassan, le journaliste militant, ancien proche de LFI, Taha Bouhafs et le député LFI David Guiraud avaient été conviés. Ce dernier y a tenu des propos antisémites et complotistes. « Les bébés dans le four, ça a été fait, en effet, par Israël. (…) Je crois que c’était à Sabra et Chatila », proclamait-il, sans émouvoir la salle, mais créant le scandale en France. Il reviendra quelques jours plus tard sur ses positions.

« Des phrases sorties de leur contexte », relativise Lina Lazaar, qui pilote depuis Londres la fondation paternelle, rappelant que, en parallèle de la table ronde, le centre d’art accueillait une exposition de Rafram Chaddad, racontant l’histoire de la communauté juive tunisienne réduite à peau de chagrin. « Au lendemain du 7 octobre, face aux guerres de tranchées idéologiques et aux amalgames entre judaïsme et sionisme, nous avons pris la décision de maintenir et prolonger cette exposition, poursuit Lina Lazaar. Notre fierté de la culture juive tunisienne est une part authentique et légitime de ce que nous sommes, ce qui ne nous prive pas d’illustrer et de défendre notre soutien à la juste cause palestinienne, qui mobilise une bonne part de l’humanité. »

Dans la foulée du débat, les deux femmes gardent le contact. La juriste palestinienne ne fait pas encore officiellement de politique. Elle vit à Amman, en Jordanie, où elle a entamé un travail d’écriture. Elle a aussi commencé à prendre des photos d’elle-même ou de proches en keffieh. Elle caresse l’envie d’aller à la rencontre des habitants des différents camps et des derniers témoins de la Nakba. « Nous avons souhaité la soutenir à travers une résidence d’écriture car, à nos yeux, Rima est une intellectuelle palestinienne avec un vrai propos », raconte Lina Lazaar.

La Fondation Lazaar octroie une bourse de 10 000 euros pour cinq mois de travail, une somme pour payer les déplacements en Jordanie, en Syrie ou au Liban. « Mais, au moment où Rima a décidé de se présenter au Parlement européen, nous avons ensemble décidé de faire un avenant au contrat de mécénat pour mettre en pause notre financement », poursuit Lina Lazaar, assurant « ne pas avoir pour objectif de pousser des agendas politiques ni en Tunisie ni en France ».

La France, justement, est bien embarrassée par le pedigree de la nouvelle artiste. Selon les informations du Monde, l’Institut français de Tunisie, partenaire de longue date de Jaou, aurait exigé (mais sans encore l’obtenir) que son logo ne figure pas sur l’exposition de Rima Hassan. « Les photos ne posent pas de problème, mais le rôle de l’Institut français n’est pas de faire la promotion des œuvres d’une parlementaire française », fait valoir un observateur local.

Une certaine fébrilité a aussi gagné une partie de la petite communauté juive de Tunis. L’exposition de Rima Hassan se tient symboliquement rue de la Palestine, à 200 mètres de la synagogue de Tunis, non loin d’une école juive. « Toutes les rues ici ont été débaptisées dans les années 1960. Ce n’est pas un hasard si l’exposition se tient là où une grande partie de la présence juive a été effacée » , raconte un habitant du quartier, qui préfère garder l’anonymat en raison du climat d’insécurité. Le 17 octobre 2023, une centaine d’individus ont incendié le mausolée du rabbin Yossef Maarabi, à El Hamma, dans le sud du pays. En février, c’est la synagogue abandonnée de Sfax qui était prise pour cible par un individu en colère.

Le Monde
International, samedi 28 septembre 2024 1044 mots, p. 3
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27 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Les méthodes de mobilisation de Kiev de plus en plus contestées

Des critiques se font entendre notamment sur la brutalité des agents recruteurs et la violence qui entoure l’enrôlement des jeunes soldats

Thomas d’Istria

Kiev - correspondant - Il est 7 heures du matin, l’air est encore frais, des dizaines de civils patientent déjà devant le centre de recrutement de l’armée. Les gardes ouvrent les lourdes portes sur des grappes d’hommes et de femmes au visage fermé, souvent des mères avec leurs enfants, qu’elles traînent par le bras. Certaines ont le visage déchiré par les sanglots. « On l’appelle la place des larmes » , souffle Iouri Nesterenko, un ancien soldat de première ligne de 49 ans, réaffecté, depuis une blessure, au sein de ce centre de recrutement de la périphérie de Kiev. Depuis plusieurs mois, la cadence d’enrôlement de nouveaux soldats s’est accrue.

Tous ont répondu à l’appel de leurs proches, arrêtés la veille par des agents recruteurs alors qu’ils vaquaient à leurs occupations dans la ville de Kiev. Derrière les murs du grand complexe, ils sont, mardi 24 septembre, une centaine à attendre de voir leurs familles une dernière fois avant le départ.

Parmi eux, Oleg, 25 ans, un double diplômé en ingénierie. Le garçon a été arrêté alors qu’il se trouvait dans le métro. Ses documents militaires n’ayant pas été mis à jour, les recruteurs l’ont emmené. « Il était heureux de nous voir », assure Volodymyr Valovyi, 21 ans, qui a fait le déplacement avec une partie de la famille pour voir son cousin. « Il était inquiet de ne pas pouvoir voir ses proches avant de partir », souffle encore l’étudiant, prévenu par un texto. La famille lui avait préparé quelques affaires : « Des médicaments, des vêtements, des serviettes, des sous-vêtements », énumère un autre cousin, Nazar Zakordonets, 21 ans.

« Busification »

« C’était inattendu, reprend Volodymyr, Oleg ne voulait pas servir. »Salarié dans une usine de la ville, il espérait éviter la mobilisation en raison de son rôle crucial dans l’entreprise. Dans quelques heures, Oleg partira, avec les dizaines d’autres hommes arrêtés la veille, dans un des centres d’entraînement du pays. Ces enrôlements en plein jour dans les rues des villes et des villages portent un nom en Ukraine : la « busification », une mobilisation après avoir été arrêté et emmené dans un bus. « Il faut bien que l’Etat mobilise des hommes », souffle Volodymyr Valovyi devant le centre de recrutement. « Mais ce serait mieux autrement », ajoute-t-il.

Ce rythme s’est accéléré après le passage, vécu comme très douloureux au sein de la société ,de plusieurs paquets de lois visant à améliorer la mobilisation. En avril, l’âge légal pour être mobilisé est ainsi passé de 27 à 25 ans, les hommes précédemment considérés comme ayant une « aptitude limitée » pour servir ont été appelés à repasser devant des commissions médicales. En mai, le Parlement du pays a aussi voté une loi allouant un délai de soixante jours aux conscrits âgés de 18 à 60 ans pour enregistrer leurs documents militaires afin de fluidifier les procédures. Les réfractaires risquent des amendes allant jusqu’à des centaines d’euros, ou de se voir retirer leurs permis de conduire. A la mi-juillet, le ministère de la défense annonçait que 4,7 millions d’Ukrainiens avaient mis leurs données à jour.

Mais si les paquets de lois s’accompagnent d’incitations financières et administratives et d’une plus grande transparence, l’armée peine toujours à convaincre les civils de s’engager volontairement. L’absence d’une clause sur la démobilisation des militaires, impossible selon l’état-major en raison du manque de soldats sur le front, est une des raisons souvent avancée par ceux qui refusent de rejoindre l’armée, selon une enquête publiée fin juillet par le centre de recherches ukrainien Public Interest Journalism Lab.

Une autre problématique, dévoilée par cette étude réalisée avec des experts internationaux sur la base d’entretiens avec des civils et des militaires, tient à un sentiment d’injustice dans la manière dont la mobilisation est menée. Les Ukrainiens ressentent en effet une « inégalité entre les nantis et les démunis », entre ceux qui peuvent se permettre financièrement, par « le biais de relations et de pots-de-vin », d’éviter la mobilisation, et les autres, qui n’ont pas le choix. Pour éviter l’armée, de nombreux mobilisables n’hésitent pas à traverser illégalement les frontières ou à payer pour de faux documents. Depuis le début de la guerre et l’instauration de la loi martiale, les hommes âgés de 18 à 60 ans n’ont pas le droit de quitter le pays, à de rares exceptions près.

Manque d’installations

« Quatre-vingts pour cent des gens qu’on attrape dans la rue ne veulent pas combattre », assure Iouri Nesterenko, persuadé que les méthodes employées par les agents de l’Etat font aussi partie des raisons pour lesquelles l’armée peine à mobiliser. « Ceux qui viennent volontairement représentent une très faible quantité », dit-il. La mauvaise réputation des agents des centres de recrutement, pour certains d’anciens militaires, régulièrement accusés pour des affaires de corruption et de violences lors des arrestations, constitue un problème supplémentaire.

Ces derniers temps, les critiques se sont aussi concentrées sur la qualité des entraînements des nouvelles recrues. Si les autorités ukrainiennes se disent désormais satisfaites du rythme de recrutement, que les experts estiment autour de 30 000 par mois, cela ne permet toutefois pas, pour le moment, de retenir les assauts russes sur le front du Donbass. « L’Ukraine a besoin de trois mois supplémentaires pour que les nouveaux mobilisés aient un impact sur les actions de combat au front », a récemment assuré au  Financial Times le député du parti présidentiel Oleksandr Zavitnevych, à la tête de la commission de la défense du Parlement.

Et, si le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, assurait, dès la mi-juillet, que la mobilisation se déroulait « selon le plan » prévu, il déplorait aussi un manque d’installations pour les entraînements des nouveaux soldats. Or le problème demeure encore aujourd’hui. Lors d’une interview à la chaîne américaine CNN, le 5 septembre, le commandant en chef des forces armées, Oleksandr Syrsky, reconnaissait toujours un manque de qualité dans ces entraînements : « La dynamique du front nous oblige à impliquer au plus vite les militaires enrôlés. »

Le Monde
France, samedi 28 septembre 2024 1301 mots, p. 9
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27 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Macron se replie sur l’international

Au Canada, jeudi, le chef de l’Etat s’est efforcé de se tenir éloigné de Michel Barnier, comme pour se mettre à l’abri des critiques

Claire Gatinois (à Paris) et Philippe Ricard

Montréal, New York, Ottawa - envoyé spécial - Le voici seul, ou presque. Loin des tracas politiques franco-français, Emmanuel Macron se consacre, ce jeudi 26 septembre, depuis Ottawa puis Montréal, au Canada, à son « domaine réservé », au dire de l’Elysée, celui des questions internationales. Endossant son costume de « président qui préside » et non plus de « président qui gouverne », comme le martèle son entourage, le chef de l’Etat converse avec le premier ministre canadien, Justin Trudeau, de l’Ukraine, de défense, de francophonie, et des défis de l’intelligence artificielle.

Quelques heures plus tôt, il était à la tribune de l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies, à New York, pour s’émouvoir, dans un discours sans élan, de « la guerre qu’Israël mène à Gaza », après avoir accusé la Russie de s’être rendue coupable « de graves manquements au droit, à l’éthique, à l’honneur même », tout en pointant « le danger d’une parole sans effet et d’une diplomatie impuissante ».« C’est le moment du président » , salue-t-on à l’Elysée, alors qu’Emmanuel Macron s’associe à Joe Biden pour exiger, sans grand succès à ce stade, une trêve de vingt et un jours entre Israël et le Hezbollah, au Liban.

Mais à l’entame de sa visite express à Ottawa, le chef de l’Etat est songeur. Aux côtés de figures locales de la francophonie, il observe, dans un grand salon de la résidence de l’ambassadeur de France au Canada, la fresque baptisée La France heureuse, qui orne la pièce. « Je ne sais pas si la France est heureuse, mais la francophonie l’est à coup sûr », soupire-t-il avant de se taire pendant quatre-vingt-dix minutes, laissant la parole aux invités, parmi lesquels l’écrivain Dany Laferrière.

Emmanuel Macron peut-il se résigner à n’être plus « que » président, regardant de loin le gouvernement contredire la politique qu’il a menée ? Quel sera son rôle dans cette situation inédite qui n’est ni une cohabitation ni une collaboration avec le premier ministre de droite, Michel Barnier ? Une sorte de coexistence du « nouveau monde » avec l’ancien. Le locataire de Matignon, ex-commissaire européen, a déjà prévenu, lors de sa prise de fonctions, que le « domaine réservé » de l’international est, à ses yeux, un « domaine partagé », en particulier sur les sujets européens, cruciaux pour aborder la question migratoire, ou le rétablissement des comptes publics, au cœur de ses priorités.

« Un président influenceur »

« Le rôle du président, à la fin, c’est beaucoup de “paroles et paroles” », cingle le socialiste Michel Sapin, qui a pu observer la présidence de François Mitterrand, lorsqu’il était ministre délégué à la justice de 1991 à 1992. « Vox populi, vox dei », répond-on à l’Elysée pour signifier que le chef de l’Etat n’a d’autre choix que de se plier à la volonté des Français, qui ont sanctionné son camp lors des législatives anticipées du 7 juillet. En fin de journée, au cœur de Montréal, des manifestants d’extrême gauche le prennent d’ailleurs à partie, casseroles et drapeau de La France insoumise en main : « Macron démission ! » Ce qui ne l’empêchera pas de lâcher, un peu plus tard devant la communauté française, toujours au côté de Justin Trudeau : « Heureux comme un Français au Canada ! »

Depuis le Canada, le chef de l’Etat s’en tient à son rôle d’arbitre, soucieux de laisser « le gouvernement faire son travail. Chaque ministre, dans ses compétences », dit-il. « Le faire, le faire, le faire et moins dire », glisse encore aux journalistes celui qui a souvent été accusé d’incarnerune présidence « bavarde ». Tout juste suggère-t-il d’ « arriver à mieux faire, chaque jour, pour protéger les Français », prenant soin de rester éloigné des conflits internes au gouvernement. « Emmanuel Macron est passé d’un président exécutif à un président influenceur », résume le député Renaissance des Yvelines Karl Olive, fidèle du chef de l’Etat.

Actif tout l’été, désireux de ne laisser personne d’autre que lui choisir le premier ministre, le chef de l’Etat fait mine de se tenir à distance du gouvernement. A ceux qui le questionnent sur les tourments du camp présidentiel, partie prenante d’une équipe mêlant les macronistes à des représentants de la droite dure, tel Bruno Retailleau à l’intérieur, Emmanuel Macron répond : « Ce gouvernement n’est pas le mien, c’est celui de Michel Barnier. » « Qu’ils se démerdent », lance-t-il encore à un confident, en observant les premières dissensions entre ministres. L’Elysée, théorise-t-on dans l’entourage du chef de l’Etat, est devenu un « sleeping partner », un partenaire dormant, laissant toute la « liberté » nécessaire à son premier ministre.

Emmanuel Macron a certifié, lors du premier conseil des ministres, le 23 septembre, qu’il ferait tout « pour aider » ce gouvernement. Mais les conseillers élyséens laissent entendre que l’équipe de Michel Barnier pourrait ne durer que quelques mois. « Les gouvernements naissent, vivent et meurent… c’est un rythme général, relativise un proche du chef de l’Etat, semblant minorer l’importance d’un éventuel échec. La fin de la série, c’est 2027. Là, nous ouvrons la saison 8. Il y en aura 10. » Curieux pronostic lorsqu’on sait que toute crise politique pourrait se répercuter, in fine, sur le président de la République lui-même. Au point, espèrent ses contempteurs, de le pousser à quitter son poste avant l’échéance prévue de 2027. Edouard Philippe, patron du parti Horizons et candidat officiel à la présidentielle, a même osé effleurer cette éventualité dans un entretien au Point, rendu public le 3 septembre.

En se tenant éloigné des choix de son premier ministre, Emmanuel Macron chercherait-il à minimiser sa responsabilité dans le cas où le gouvernement vendrait à être renversé ? Lors de la constitution de l’équipe Barnier, l’Elysée n’a pas manqué de faire savoir que le casting final n’était pas du goût d’Emmanuel Macron. Certes, ce dernier est parvenu à biffer des noms. S’il a échoué à faire sortir la sénatrice LR de Loire-Atlantique Laurence Garnier de l’équipe, il a su convaincre Michel Barnier de ne pas faire entrer au gouvernement le sénateur LR de la Manche Philippe Bas, et l’ancien chef de file des députés LR Olivier Marleix, l’un de ses farouches opposants. « J’aurais l’air de ne pas me faire respecter », avait-il expliqué au premier ministre.

Malgré ces petites victoires, le chef de l’Etat aurait, à la fin, préféré un gouvernement moins marqué à droite, fait savoir son entourage. « C’est un gouvernement où il manque une pièce, celle de la gauche sociale-démocrate. J’imagine qu’Emmanuel Macron est déçu », veut croire Loïc Signor, porte-parole du parti présidentiel Renaissance, semblant oublier qu’il a délibérément refusé de nommer à Matignon une personnalité de centre gauche qui aurait eu plus de chances de séduire les socialistes.

En mettant en scène cette contrariété présidentielle, les conseillers du chef de l’Etat pensent le mettre à l’abri des critiques visant le gouvernement et l’imaginent déjà regagner son aura d’antan. « Pour la première fois depuis sept ans,Emmanuel Macron a un fusible », théorise Loïc Signor. Un doux rêve ? « Il aura du mal à faire croire qu’il n’a rien à voir avec ce gouvernement où on retrouve son témoin de mariage », raille Olivier Marleix, évoquant Marc Ferracci, ministre délégué à l’industrie. « Ce gouvernement est macroniste. Il est fait, voulu, manipulé par M. Macron du début à la fin » , appuie Eric Ciotti, le chef des députés de l’Union des droites pour la République, jeudi sur BFM-TV. Ses détracteursn’entendent pas perdre de vue leur adversaire préféré : Emmanuel Macron.

Libération
Supplement 1, samedi 28 septembre 2024 1647 mots, p. Supplement_1_2,3

Forum

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27 septembre 2024 - Libération (site web)

Repenser nos territoires grâce aux savoirs indigènes

Nicolas Celnik

Forum

A l'invitation d'un groupe de chercheurs français, des autochtones de Colombie ont été invités à «analyser» des territoires de la métropole. Une approche différente du monde, des connaissances et des croyances qui sera discutée lors du Parlement des Liens.

ne drôle de délégation arpentait la U Drôme, dans les dernières heures de l'été, en septembre 2018. Quatre Kogis, membres d'un peuple autochtone vivant dans le nord de la Colombie, sillonnent les routes du Haut-Diois, sous l'oeil émerveillé d'une trentaine de scientifiques. Les trois «chamanes» et leur traducteur ont été invités à réaliser un «diagnostic du territoire» ; alors les voilà qui auscultent les lieux, posent des questions, pondèrent. Ils s'arrêtent devant un captage de source, dont l'accès est protégé par des barbelés. «Qui a décidé de prendre toute l'eau pour lui ? demandent-ils, inter- pellés. Si les renards et les cerfs ne peuvent plus boire, il n'y aura plus de forêt !» Si des chamanes colombiens ont été amenés au chevet d'un ru drômois, c'est grâce à Eric Julien, invité du Parlement des Liens, organisé par les éditions Les liens qui libèrent et Libé à Uzès ce samedi. «Ils sont venus chez nous et ils nous ont appris notre territoire. Ce n'est quand même pas banal !» s'enthousiasme ce géographe de formation devenu consultant en entreprises. En 1985, il est sauvé d'un oedème pulmonaire par les Kogis alors qu'il crapahute dans la Sierra Nevada de Santa Marta, en Colombie. Depuis, il s'improvise passeur de mondes.

«La venue des Kogis dans la Drôme permettait de poser trois questions : ont-ils des choses à nous dire d'un territoire dont ils ignorent tout ? Ont-ils des connaissances que nous ignorons ? Et enfin, notre paradigme scientifique est-il capable de dialoguer avec ces gens que nous détruisons depuis cinq siècles ?» Ebauches de réponses, dans l'ordre : oui ; peutêtre, en tout cas ils semblent intarissables sur la tectonique des plaques et la radioactivité de l'uranium (découvertes en Occident au début du XXe siècle) ; et, enfin : vaste programme. Car le savoir autochtone infaillible ne s'acquiert pas en un claquement de doigts. Tout comme il faut plus qu'un intérêt pour d'au- tres manières de voir le monde pour transformer profondément notre rapport aux connaissances et notre société.

«Sidération» Les échanges culturels avec les Kogis vont, toutefois, au-delà de la recherche du frisson de l'inconnu. En 2023, Eric Julien emmène une délégation de scientifiques passer une semaine en territoire kogi. Parmi eux, l'ancien député macroniste, à présent conseiller à la mairie du XIVe arrondissement de Paris, Cédric Villani, qui a profité du confinement pour se convertir à l'écologie (lire page IV). Le mathématicien, homme de sciences avant d'entrer en politique, reste émerveillé par cette «rencontre prolongée avec une culture orale, une vision holistique du monde qui pense une interconnexion de tous les êtres et les choses, une culture qui voit en images et en incarnations, pour laquelle le sens commun est que les pierres sont vivantes et que les lieux ont une âme». On imagine le scientifique se réveiller parfois la nuit, hanté par une question que lui ont posée les Kogis : qui sont le père et la mère du plastique ? Il a aussi fallu apprendre au groupe de scientifiques français ce que signifiait partager des connaissances dans une culture orale : préparer la discussion lors de longues cérémonies ; s'adonner à un art oratoire qui n'est pas leur marque de fabrique ; mais aussi, interagir avec un autre mode d'organisation du savoir. Villani se souvient : «Un jour, à leur demande, je leur ai fait – à l'arrache – un cours sur l'histoire de la chimie depuis Lavoisier. Et ils me demandent : mais qui détient ce savoir ?» Moment de solitude du mathématicien quand il doit expliquer que ces connaissances sont morcelées entre des milliers de bibliothèques, universités et data centers. «Pour les Kogis, un savoir c'est ce qu'un cerveau humain peut retenir et, de manière plus importante encore, raconter, observe-t-il. L'idée d'un savoir partagé entre des ensembles d'institutions, c'est presque choquant pour eux.» Que lui reste-t-il de cette expérience, une fois sorti de la forêt co- lll lll lombienne ? D'abord, un «moment de sidération lors du retour dans la civilisation et son projet exponentiel», se souvient le mathématicien. Côté positif, cette expérience lui a permis de ressentir «avec le coeur» le regard critique qu'il portait déjà sur la société. Le marcheur repenti continue aujourd'hui de s'inspirer du «travail spirituel» que font les Kogis avant chaque tâche importante – une rencontre, un chantier de construction de pont ou de maison. «Cette insistance à vouloir passer autant de temps à réfléchir à la chose qu'à faire la chose elle-même, j'essaie de me l'appliquer», note-t-il. Autre moment d'échange, raconté cette fois par Eric Julien : au cours de la longue cérémonie d'adieu réunissant Kogis et chercheurs, Cédric Villani se lève et déclame, théâtral : «Vous nous avez offert l'accueil et initié à des mondes auxquelles nous ne comprenions rien. J'aimerais à mon tour vous offrir quelques équations auxquelles vous ne comprendrez rien.» Quelques mois après la visite en Colombie, c'est au tour des Kogis de traverser l'océan. Céline Leandri, archéologue qui avait été membre de l'expédition outre-Atlantique, les a suivis lors de leur exploration d'un site archéologique en Corse. Son expérience avec le peuple autochtone est un voyage dans le temps : «C'est un peu comme si les hommes qui vivaient là il y a quatre mille ans revenaient nous voir et nous parler», s'émeut-elle, un an plus tard. Là où les archéologues s'échinent à faire parler des pierres désespérément mutiques, voilà que débarque une troupe qui vit «en accordant la même importance à la dimension immatérielle et symbolique» que les constructeurs du site.

Le principal enseignement qu'elle retient de leur visite, c'est leur manière de prendre connaissance du lieu. Plutôt que d'inspecter les pétroglyphes gravés dans les roches, ils étudient son environnement : tournant le dos aux archéologues pressés d'exposer menhirs et gravures aux formes humaines, les voilà qui observent les montagnes alentour. «On révise, et après on discute», explique l'un d'eux. Puis : «Tiens, voilà une carte», note-t-il à propos d'une pierre couverte d'inscriptions. Après avoir arpenté le site, ils livrent leur interprétation, que Céline Leandri a consignée dans son carnet et qu'elle relit avec émotion : «Chaque pierre a ses fonctions, leur alignement donne la direction vers d'autres sites identiques. Certaines pierres ont une énergie féminine, d'autres une énergie masculine. Elles donnent les directions vers lesquelles dialoguer avec la montagne.» La chercheuse marque une pause. «Ce qui est important, dans cette rencontre, c'est que les Kogis redonnent leur fonction d'usage au lieu, puisqu'ils possèdent chez eux d'autres sites similaires et qu'ils continuent de les utiliser.» «Dialogue» Observer comment les Kogis utilisent leurs propres sites sacrés lui a fait comprendre que ces lieux étaient pour eux «une sorte d'encyclopédie» dans laquelle ils gravent des connaissances liées à leur territoire, les manières de le gérer, les vallées, les ressources. Or, pointe Céline Leandri, on retrouve les mêmes symboles en Nouvelle-Calédonie, où ils ont la même signification, et sur le site visité en Corse, où leur sens n'est pas encore établi. Pour que les sciences occidentales, engoncées dans leur cartésianisme et cloisonnées par disciplines, puissent accueillir le type de connaissances que proposent les Kogis, la chercheuse plaide pour plus d'interdisciplinarité et de transversalité. Elle-même a vu ses pratiques évoluer, défend fermement la protection des lieux sacrés face au tourisme et réfléchit à monter un projet croisant archéologie et sagesses autochtones. Une question demeure : que faire du rapport au territoire que proposent les Kogis dans la France de 2024 ? Sans le savoir, l'ethnologue et essayiste Marin Schaffner s'était déjà inséré dans cette question en réalisant, avec le collectif d'enquête Hydromondes, des diagnostics de territoire. Au cours de leurs enquêtes de terrain, les membres du collectif se sont posé plusieurs questions, inspirées notamment par le courant philosophique du biorégionalisme : «Quel est l'état de santé d'un corpsterritoire, d'un territoire vivant ? Comment les énergies circulent en lui, quels sont ses lieux en bonne ou mauvaise santé [comme le seraient des organes, ndlr] ? Où sont les points névralgiques ? énumère Marin Schaffner. Pour nous, le diagnostic biorégional, c'est un peu comme de l'acupuncture écologique.» Déconstruction L'ethnologue se réjouit lorsqu'il évoque la venue des Kogis dans la Drôme : «On a retrouvé dans leur manière de regarder un territoire une grande partie des principes et conclusions qu'on avait mis en place avec Hydromondes. Ça nous laisse penser qu'on n'est pas complètement à côté de la plaque dans notre démarche.» Il tire deux convictions de cette découverte : d'abord, qu'un travail de déconstruction est nécessaire pour faire ressurgir ce qu'il y a de vivant dans les territoires ; ensuite, que le dialogue multiculturel, pour éviter l'écueil de l'exotisme, doit se faire d'égal à égal. Suite logique de la réflexion : Marin Schaffner s'est rendu en Colombie, indépendamment des voyages organisés par les scientifiques, pour effectuer un diagnostic du Rio Magdalena avec les méthodes d'Hydromondes. Son attention aux grands barrages lui a permis de repérer que l'essentiel de l'hydroélectricité du pays était produit dans les environs, ce qui menace la rivière et son biome. De son côté, il continue d'essayer d'imaginer ce que les habitants voulaient lui dire quand ils lui expliquaient vivre dans une zone «amphibie», un territoire parfois sur l'eau, parfois sous l'eau… Enfiler d'autres lunettes pour apposer de nouveaux diagnostics sur nos territoires ne suffira sans doute pas à enrayer les émissions de gaz à effet de serre, l'artificialisation des sols, l'érosion de la biodiversité. Cédric Villani préfère s'inspirer du film d'animation Princesse Mono- noké pour rappeler que la réunification des humains avec la nature, qui est aussi une réconciliation des humains entre eux, ne se fait que «parce que le héros est un guerrier qui sait se battre quand c'est nécessaire». Marin Schaffner, lui, rappelle le rôle des enquêtes de terrain : «Refaire émerger, depuis l'intérieur des lieux, tout ce qu'ils ont de vivant, pour que ça vienne chuchoter à l'oreille des gens : faites gaffe, c'est vivant, calmez-vous un peu.»•

Le Figaro, no. 24913
Le Figaro, samedi 28 septembre 2024 495 mots, p. 8

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27 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Tunisie : Kaïs Saïed bricole la loi électorale

L'Assemblée favorable au président veut écarter le tribunal administratif qui a pris des décisions en faveur de l'opposition.

Dumas, Maryline

Modifier la loi électorale à 10 jours de la présidentielle, c'est l'exercice auquel devaient se prêter les députés vendredi. Le projet vise à confier les litiges électoraux à la cour d'appel et à la Cour de cassation et non plus au tribunal administratif et à la Cour des comptes. Cette initiative parlementaire a été rendue publique la semaine dernière, alors qu'il devenait de plus en plus probable que l'opposition déposerait des recours pour faire annuler le scrutin du 6 octobre.

Ce transfert de compétences est devenu indispensable pour les partisans du président Kaïs Saïed, lequel espère se faire réélire dès le premier tour. Or, fin août, le tribunal administratif avait demandé la réintégration dans la course à la présidentielle de trois candidats, ce que l'Isie (l'instance électorale) a finalement refusé. La décision du tribunal administratif a été jugée politique par les proches du président. Mais surtout, la bataille juridique engagée avec l'Isie laissait envisager des contestations qui auraient entaché la très probable future victoire de Kaïs Saïed, que l'opposition accuse d'avoir remis en place un régime autocratique.

« Des menaces existent »

Pour Youssef Tarchoun, un des députés à l'origine de cette initiative parlementaire, il fallait agir face au «danger» qui guette la Tunisie : «Des menaces existent en provenance du tribunal administratif qui dit en substance « Vous n'avez pas pris en compte nos premières demandes? Eh bien, sachez dès à présent que les résultats de la présidentielle ne seront pas reconnus. » Vous savez ce que signifie ne pas reconnaître d'emblée les résultats? Vous n'avez pas conscience que cela fait courir au pays un risque de guerre?»

Beaucoup de voix ce sont élevées pour critiquer le changement des règles du jeu alors que la campagne électorale a débuté le 14 septembre. Lors de la séance plénière, ce vendredi 27 septembre, le député Bilel el-Mechri a fait raisonner la voix du président de la République : en 2019, celui qui était alors candidat avait fustigé l'idée de modifier la loi électorale à quelques mois du scrutin. Pour lui, il s'agissait alors d' « un assassinat de la démocratie et d'un assassinat de la République.»

Également parmi les députés qui ont poussé cette initiative, Syrine Mrabet reconnaît qu'un amendement sur la loi électorale pendant l'année du scrutin est « éthiquement incorrect», mais «la réalité a imposé la nécessité de l'intervention des députés. » Pour elle, «les décisions du tribunal administratif étaient politiques et elles déviaient du principe d'impartialité.» Membre du bureau de l'Assemblée et active dans la campagne électorale de Kaïs Saïed, elle assure que l'initiative parlementaire ne vise pas à défendre un candidat. Les députés n'avaient pas encore procédé au vote, en fin d'après-midi, mais les observateurs avaient peu de doute sur la validation de cette loi. Élus en 2023 avec 12 % de participation, les parlementaires sont en grande majorité acquis au régime de Kaïs Saïed. M. D.

Le Figaro, no. 24913
Le Figaro, samedi 28 septembre 2024 578 mots, p. 6

Politique

Cazeneuve, un week-end pour renouer avec le terrain

Flurin, Richard

À défaut d'occuper les fonctions de premier ministre, Bernard Cazeneuve pourrait bien s'imposer comme son premier opposant. Recours pour certains, arme politique pour d'autres, il apparaît comme un contrepoids au nouveau gouvernement. Y compris dans les rangs du «socle commun»que forment ensemble le centre macroniste et la droite républicaine. Ainsi, l'ex-socialiste s'affichera aux côtés de François Bayrou, président du MoDem, lors du discours de clôture de l'université de rentrée du parti dans le Morbihan, dimanche. Une différence notable avec Renaissance, Horizons, et même Les Républicains, qui avaient tous préféré inviter Michel Barnier.

Tout un symbole alors que, comme Élisabeth Borne en coulisses, François Bayrou, partenaire historique du président Emmanuel Macron, a lui aussi poussé l'avantage de l'homme de gauche lors des tractations sur la désignation du premier ministre. «Bernard Cazeneuve ferait un bon premier ministre», avait-il même soutenu publiquement à la télévision, ce qui n'a pas échappé à l'intéressé. La présence de l'ancien premier ministre de François Hollande est un signe également qu'il entend bien poursuivre son projet de «rassemblement», initié en 2022 au lancement de son parti La Convention, qu'il présentait alors comme un «un mouvement qui, s'il rassemble, pourra à terme constituer une force» en vue de la présidentielle de 2027.

Le maire PS de Saint-Nazaire, David Samzun, proche de l'ex-socialiste, ne cache pas que ce rassemblement politique doit comprendre «une partie du MoDem», qui s'est illustrée ces derniers jours par des positions critiques vis-à-vis d'un gouvernement qui penche à droite. Dans l'entourage de Bernard Cazeneuve, le nom d'Olivier Falorni, ancien socialiste qui siège désormais avec le MoDem à l'Assemblée nationale, revient par exemple sans cesse comme un point d'accroche. «La gauche a la responsabilité de se préparer au plus vite à gouverner et cela passe par un programme et des accords avec le centre», assume David Samzun, qui a soutenu haut et fort l'hypothèse de l'ancien socialiste à Matignon, et le recevra à Saint-Nazaire pour une réunion publique début novembre.

Un retour inespéré

Avant son escapade bretonne aux côtés de François Bayrou dimanche, Bernard Cazeneuve se rendra la veille à 900 kilomètres de là, à Bram (Aude), pour la rentrée politique de la présidente socialiste de la région Occitanie, Carole Delga. Impossible pour lui de rater ce grand raout de la gauche antimélenchoniste, dont il a été l'un des premiers instigateurs au moment où le Parti socialiste pactisait avec Jean-Luc Mélenchon pour former la Nupes. L'ancien premier ministre retrouvera son ami François Hollande, ainsi que les sociaux-démocrates Raphaël Glucksmann, Karim Bouamrane ou encore Laurence Tubiana. En revanche, il n'a pas souhaité prendre la parole, pas même lors d'une table ronde, à la différence des autres invités de marque. Une photo de famille et puis s'en va.

Bernard Cazeneuve, l'homme de «gauche responsable», veut se montrer soucieux d'envoyer dimanche un message sur sa droite et samedi sur sa gauche : il se tient prêt. Après un retour inespéré sur le devant de la scène politique à la faveur des récents pourparlers pour Matignon, pas question de retomber dans l'oubli. «Il a la stature et il serait capable d'avoir un spectre beaucoup plus large que Michel Barnier» , vante le député ex-PS David Habib. Ce dernier a fait le compte au moment où Bernard Cazeneuve était évoqué pour Matignon : au moins 32 députés socialistes et apparentés ne l'auraient pas censuré. Il en faudra plus si l'ancien premier ministre socialiste veut retrouver le chemin de Matignon. R.F.

Libération
samedi 28 septembre 2024 638 mots, p. 21

AUTRE

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27 septembre 2024 - Libération (site web)

«Crétines, crétins, je vous ai compris»

Mathieu Lindon

AUTRE

S i j'ai bien compris, personne ne saisit quoi que ce soit de la stratégie, si le mot n'est pas trop fort, d'Emmanuel Macron depuis le soir des européennes jusqu'à la nomination de Bruno Retailleau à l'Intérieur et la mau- vaise odeur flottant autour de divers ministres auprès de qui le Rassemblement national passerait presque pour un parti en pointe, question sociétale. Comme si, pour en finir avec le clivage gauchedroite, il suffisait de supprimer la gauche : plus de gauche, plus de clivage. Mais les faits risquent d'être plus têtus encore que le Président dont le raisonnement et la psychologie semblent être les suivants : «Les Françaises et les Français croyaient que c'était bien pour eux que la Constitution m'empêche de me représenter encore ? Mais c'est bien pour moi. Ils vont enfin comprendre ce que je pense d'elles et d'eux, les Françaises et les Français. Je n'ai plus à me laisser aller à je ne sais quelle bassesse dans l'espoir toujours déçu de regagner un éphémère chouïa de popularité. Moi, je ne suis pas un démagogue s'en remettant à l'envie des électeurs ou aux messages qu'ils auraient envoyés et que certains prétendent décrypter mieux que moi. J'ai du courage, j'ai de l'audace. Qu'est-ce qu'ils ont à vouloir m'expliquer la démocratie, ces mauvais perdants ou mauvais gagnants. Si ce gouvernement est censuré, c'est la démocratie. S'il ne l'est pas, c'est la démocratie. Il est où, le déni ? Dans la tête des dénieurs. On me reproche que ce gouvernement que je n'ai pas constitué soit un peu trop fillonesque ? Mais, en 2017, ils auraient eu François Fillon lui-même, et triomphant, si je n'avais pas été là – ni Penelope non plus, d'accord. Et maintenant ? Tout le monde me traîne dans la boue et on ne peut pourtant pas dire que la France se lève comme une seule femme pour regretter François Hollande. Alors j'ai pensé que le seul moyen de me faire regretter, c'était de faire élire Marine Le Pen à la présidence. Là, on verra peut-être mes mandats sous un jour un peu plus positif. A moins, au contraire, les Fran- çaises et Français sont si bêtes et imprévisibles, qu'on m'en veuille alors de lui avoir ouvert la route – je ne suis pourtant pas le seul –, comme si c'était ça qu'on ne pardonnait pas à François Hollande : avoir contribué, fût-ce malgré lui, à me faire élire.

«On me calomnie de toutes parts. Il paraîtrait que je reste sur une série de désastres électoraux. Mais je n'ai jamais perdu une élection. Je ne me suis présenté qu'à deux présidentielles et je les ai gagnées toutes les deux, qui peut en dire autant ? Que des êtres ou des partis se réclamant de moi n'aient à l'occasion pas rencontré les mêmes succès, je le concède volontiers. Si le monde était de bonne foi, cela devrait augmenter ma gloire et mon talent plutôt que les minorer. Quand je fais les choses personnellement, le triomphe est au rendezvous. Quand je délègue, la défaite peut être au coin de la rue qu'il s'agit d'habitude de traverser pour trouver du travail – quoique pour celui de député, ça ne marche pas à tous les coups. Pendant sept ans, on s'est démené pour me compliquer la vie, des gilets jaunes à la minorité absolue en passant par le Covid-19 et l'Ukraine. Des Françaises et des Français se réjouissaient de chacune de mes difficultés, manifestaient sans fin. Eh bien, vous toutes et vous tous, je vous rends la monnaie de vos grèves. Les cinéphiles saisiront le sel d'une expression qui peut sembler triviale alors qu'elle n'est que le retour des bâtons qu'on m'a mis dans les roues : la France d'aujourd'hui, c'est l'emmerdeuse emmerdée.» Si j'ai bien compris, il n'est toujours pas près de s'excuser, le Président de toutes les Françaises et tous les Français.•

Le Figaro, no. 24913
Le Figaro Économie, samedi 28 septembre 2024 777 mots, p. 26

Médias & Tech

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27 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

La tentation des médias saisit de nombreux politiques britanniques

Pour les directions des chaînes et journaux, l'arrivée de fortes personnalités est souvent synonyme d'audience et d'influence.

Cohen, Claudia

Guess Who's Back» (« Devinez qui est de retour »). La célèbre musique du rappeur américain Eminem retentit et le visage souriant de Nigel Farage fait soudainement son apparition... Quelques jours après avoir remporté pour la première fois son siège au Parlement, en plein coeur de l'été, le chef de file du parti d'extrême droite Reform UK faisait son grand retour à la télévision comme présentateur de « Farage » sur GB News. Nulle question pour l'homme politique, connu comme l'un des principaux artisans du Brexit, de renoncer à l'émission quotidienne d'actualité en prime time, assortie d'un généreux salaire, que lui confiait il y a quelques mois la chaîne conservatrice.

En cette rentrée de septembre, c'est au tour de l'influent ancien cadre conservateur Michael Gove, qui a été plusieurs fois ministre sous les gouvernements des tories David Cameron, Theresa May, Boris Johnson et Rishi Sunak, de prendre un siège très prisé dans l'univers des médias. Le 4 octobre prochain, moins de cinq mois après son annonce de quitter son parti politique, l'Écossais de 57 ans prendra la direction de la rédaction du magazine The Spectator.Influent outre-Manche, ce titre a été récemment racheté pour 100 millions de livres (soit 119 millions d'euros) par le tycoon du capital-risque sir Paul Marshall, également actionnaire de GB News.

«À bien des égards, Michael apparaît comme un successeur naturel. C'est un journaliste de premier ordre qui a fait un détour par la politique et non l'inverse (comme c'est souvent le cas)», écrivait dans un communiqué, publié jeudi, l'actuel directeur de The Spectator, Fraser Nelson, pour annoncer l'arrivée imminente de l'ex-homme politique.

Comme Boris Johnson, passé par les colonnes du Daily Mail avec ces «Euromyths» et qui avait lui-même occupé la fonction de directeur de la rédaction de The Spectator,Michael Gove retourne finalement à ses premiers amours. À la sortie de la prestigieuse université d'Oxford, il avait d'abord embrassé une carrière de journaliste avant de prendre le chemin de la politique pendant dix-sept ans.

«Au Royaume-Uni, il n'y a rien de particulièrement inhabituel à ce que des membres des médias utilisent leur plateforme comme rampe de lancement pour une carrière politique», analyse auprès du Figaro un professeur du département Media et Communication de la London School of Economics (LSE). «Les journalistes qui se lancent dans la politique sont souvent ceux qui écrivent dans les colonnes Opinion des journaux ou des éditorialistes, issus de médias situés plutôt à droite de l'échiquier politique», poursuit-il.

Les médias sont considérés comme des plateformes d'influence, capables de propulser des individus sur le devant de la scène politique. Il y a quelques années, le journaliste présentateur de télévision David Bull avait mis moins d'un an pour devenir député européen du Parti du Brexit, avant que son pays ne quitte l'Union européenne.

Casquette de journaliste

De 2017 à 2020, c'est l'ancien chancelier George Osborne qui prenait la tête de la rédaction du quotidien The Evening Strandard. «Les anciennes personnalités politiques sont très sollicitées sur les plateaux de télévision pour partager leur avis sur tous les sujets d'actualité... Certains se disent finalement que ce serait plus intéressant d'être payé pour le faire en s'octroyant la casquette officielle de journalistes!», sourit Rachel Bernhard, professeur de sciences politiques à Oxford. Pour les patrons des médias, une telle prise est souvent synonyme d'audience garantie...

Qui de mieux qu'un ancien premier ministre pour raconter les coulisses du 10 Downing Street ? C'est sur ce slogan aguicheur qu'ouvrait, par exemple, fin 2023 GB News, où officie déjà le conservateur Jacob Rees-Mogg, pour annoncer l'arrivée de Boris Johnson comme présentateur d'une série d'émissions autour de la place du Royaume-Uni sur la scène mondiale. Mais si la plume du trublion de la politique a été aperçue ces derniers mois dans son ancien journal de coeur, les Anglais attendent toujours son arrivée sur la chaîne qui se revendique «anti-woke, pro-Brexit et anti-immigration».

Au Royaume-Uni, l'Advisory Committee on Business Appointments (Acoba), l'équivalent britannique de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP), chargée de traquer d'éventuels conflits d'intérêts pour les politiciens souhaitant se reconvertir dans le privé, a du pain sur la planche. «Michael Gove a reçu l'autorisation d'occuper le poste de directeur de la rédaction deThe Spectator , à condition qu'il ne fasse pas de lobbying auprès du gouvernement au nom du magazine», indique sur son site l'Acoba. «Pour le cas des cumuls de fonctions comme Nigel Farage, cette autorité indépendante mais également l'Ofcom (l'équivalent britannique de l'Arcom) pourraient éventuellement se montrer moins souples», conclut le professeur de LSE. CC

Le Monde
France, samedi 28 septembre 2024 337 mots, p. 10

Le RN recrute un collaborateur parlementaire néofasciste

Corentin Lesueur

Côté vitrine, le Rassemblement national (RN) jure avoir coupé les ponts avec l’extrême droite française la plus radicale. Côté coulisses, le parti fondé par Jean-Marie Le Pen conserve des liens avec plusieurs groupuscules partisans de l’action violente ou relais de théories racialistes. Et ce, au cœur même du lieu où l’ex-Front national poursuit son entreprise de notabilisation : l’Assemblée nationale.

Pour son deuxième mandat de député du Var, Philippe Schreck a recruté un certain Rafael Ferron parmi ses collaborateurs. Un jeune homme qui, comme l’a révélé le journal Libération jeu di 26 septembre, est plus défavorablement connu sous son pseudonyme, Raphaël Ayma. Celui sous lequel il occupe la fonction de « porte-parole » de l’association identitaire Tenesoun, issue de la dissolution en 2019 du mouvement nationaliste révolutionnaire Bastion social.

Piochant ses inspirations dans les courants identitaire et royaliste, cette organisation provençale dit avoir pour objectif de lutter « contre le “grand remplacement”[une théorie complotiste et raciste, popularisée par l’écrivain Renaud Camus] et le grand effacement qui mettent en péril l’existence charnelle de notre peuple ». Présent au défilé néofasciste organisé chaque année dans les rues de Paris à l’appel du Comité du 9 mai, Tenesoun se veut « loin de la démagogie politicienne et des partis obsolètes ». Sauf du RN, donc.

Sollicité par Le Monde, M. Schreck a rétorqué qu’il « n’a[vait] pas le temps » de répondre. Auprès de L’Obs, il a évoqué une « plainte pour diffamation» devant être déposée par son collaborateur.

Le RN ne compte pourtant pas laisser la justice trancher le cas de cet associé encombrant. Selon nos informations, la direction du groupe parlementaire, via son secrétaire général, Renaud Labaye, a imposé à M. Schreck de rompre dans les meilleurs délais avec M. Ferron. L’entreprise de dédiabolisation du parti d’extrême droite ne peut s’encombrer – publiquement – de la moindre affinité avec des groupuscules radicaux, viviers historiques de main-d’œuvre et de futurs cadres pour le parti lepéniste.

Le Monde
France, samedi 28 septembre 2024 990 mots, p. 10
Aussi paru dans
27 septembre 2024 - Le Monde (site web)

L’opération déminage de Vautrin auprès des élus locaux

La nouvelle ministre de la décentralisation s’est efforcée d’apaiser les relations avec les présidents de région, jeudi

Benoît Floc’h

Strasbourg - envoyé spécial - Après des semaines de tensions avec le gouvernement de Gabriel Attal et sept années d’incompréhension avec Emmanuel Macron, le premier ministre, Michel Barnier, propose aux élus locaux de faire la paix. La nouvelle ministre du partenariat avec les territoires et de la décentralisation, Catherine Vautrin, a passé la journée de jeudi avec les présidents de région, réunis les 25 et 26 septembre à Strasbourg pour le congrès de leur association, Régions de France. Et tout le monde a fait assaut d’amabilité. « Une opération séduction », sourit le président socialiste de Nouvelle-Aquitaine, Alain Rousset.

Etre à Strasbourg est « une présence de cœur, a confié Mme Vautrin aux élus, parce que, comme vous, je partage la passion des territoires ». Mais sans « exclure la raison », a-t-elle cependant prévenu. Elue locale de longue date, elle a assuré : « Je suis des vôtres, et je suis donc à même d’entendre et de comprendre les besoins qui sont les vôtres », proposant une méthode « de l’écoute et du suivi, jamais l’un sans l’autre ».

A cinq jours du discours de politique générale de Michel Barnier, prévu mardi, la ministre n’était pas venue avec des annonces. C’est prématuré. Tout juste a-t-elle promis que le rapport sur la décentralisation remis en mai par le maire de Charleville-Mézières, le divers droite Boris Ravignon, ne servirait pas « à maintenir l’équilibre de nos étagères », mais serait mis en œuvre. M. Ravignon chiffre l’enchevêtrement des responsabilités et des compétences (entre l’Etat et les collectivités et entre celles-ci) à 7,5 milliards d’euros par an.

Autre annonce : Mme Vautrin a indiqué en privé que sa priorité n’était pas de porter une grande loi de décentralisation. Après l’avoir promise pendant sept ans, le chef de l’Etat avait confié, à l’automne 2023, une mission au député (Renaissance) de l’Oise Eric Woerth pour préparer une réforme. Mais le blocage parlementaire est tel que son rapport, rendu en mai, devrait, lui, servir à caler l’étagère de la ministre.

Grande colère

A Strasbourg, la priorité de Catherine Vautrin était de convaincre les élus locaux qu’ « un nouveau chapitre » s’ouvre dans leurs relations avec l’Etat. Le 6 septembre, Michel Barnier a considéré qu’il fallait « respecter » les élus locaux, car ils ont « une grande partie des solutions, si on veut bien leur faire confiance ». Catherine Vautrin est numéro trois dans le gouvernement. « La création de ce grand ministère confié à Catherine Vautrin, qui connaît bien l’action territoriale, c’est un signal plutôt positif », a estimé Carole Delga, présidente socialiste de l’Occitanie et à la tête de Régions de France. Laquelle soutient néanmoins, dans L’Alsace, le vote d’une motion de censure contre l’équipe de M. Barnier.

Si le gouvernement ne lésine pas sur les mots doux à l’égard des élus locaux, c’est que la colère est grande. Début septembre, les anciens ministres Bruno Le Maire (économie) et Thomas Cazenave (comptes publics) ont considéré que l’ « augmentation extrêmement rapide des dépenses des collectivités » allait plomber les finances du pays de 16 milliards d’euros en 2024. Ce chiffon rouge agité devant le nez des élus locaux a eu l’effet attendu : une bronca.

La plaie est toujours à vif. Les accusations de Bercy, « cela s’apparente à la politique de la terre brûlée avant de partir, attaque Fabrice Pannekoucke, nouveau président (Les Républicains) d’Auvergne-Rhône-Alpes . C’est gratuit et destructeur ». Pour le président (Renaissance) de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, Renaud Muselier, c’est « un acte d’agression que l’on ne mérite pas ». S’il y a un déficit, « ce n’est pas nous, les collectivités, les responsables », a-t-il dit à Mme Vautrin, jeudi.

C’est en équilibriste que la ministre a abordé le sujet. Elle a d’abord loué le « souci exemplaire de la bonne gestion des deniers publics » des élus locaux, « excellents gestionnaires » qui investissent « en gardant une charge maîtrisée de[leur] dette ». « Cela devait être dit », a-t-elle ajouté sous les applaudissements, en dénonçant « ces chiffons rouges qui ne sont pas constructifs ». Une pierre dans le jardin de Bruno Le Maire.

Mais, a-t-elle cependant rappelé, « c’est ensemble que nous devons travailler au redressement des finances publiques de la France », reprenant le mantra de Bercy. « Les efforts seront importants, a-t-elle prévenu . Nous devrons tous y prendre notre juste part. Mais pour qu’elle soit juste, cette part doit être discutée sereinement. » Inquiets à l’idée de faire les frais des choix budgétaires drastiques auxquels le gouvernement se prépare, les présidents de région mettent en garde : « Nous ne pouvons voir nos dotations baisser, parce que c’est notre capacité à agir et à investir qui est en question », a souligné Mme Delga.

Ceci dit, ils veulent se montrer constructifs, soucieux de l’intérêt général. « Je me raccroche aux signaux que je vois, parce que je veux un avenir positif pour le pays et que je lutte contre le déclin, indique Loïg Chesnais-Girard, président de gauche de la région Bretagne . On ne peut pas parier sur le chaos. Mais je suis d’une grande lucidité. Nous ne sommes pas des perdreaux de l’année. » Si, au niveau national, l’avenir du gouvernement est incertain, les régions sont « un pôle de stabilité », fait valoir Renaud Muselier. Et « oui, la décentralisation, ça marche ; oui, nos régions fonctionnent », appuie le président divers droite du Grand-Est, Franck Leroy.

Et les élus de pousser l’avantage. Ils demandent plus de pouvoir, comme le transfert de l’orientation scolaire. Ils attendent des réponses sur l’organisation et le financement des transports, ou sur les appels à projets lancés depuis Paris qui, disent-ils, ne tiennent pas compte de ce qui se fait déjà localement. Message reçu : Catherine Vautrin a proposé d’en discuter sans attendre.

Libération
vendredi 27 septembre 2024 4122 mots, p. 2,3,4,5

Événement

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26 septembre 2024 - Libération (site web)

Gauche Glucksmann veut sa Place au soleil

Sophie des Déserts

Événement

I l a déçu, il le sait. Son «cap clair», martelé durant la campagne des européennes, a paru brumeux, le 9 juin. Raphaël Glucksmann a tangué après la dissolution, qui a balayé en une petite heure son honorable score de 13,8 %. «Quel con, Macron donne le pays à Le Pen», lâcha-t-il, devant son équipe, sidéré. Il mit cinq jours à soutenir le Nouveau Front populaire, voix grave sur France Inter, pointant la «faute immense» du Président, «le moment de bascule dans l'histoire de notre démocratie», avant de prôner l'union des gauches, pour éviter Jordan Bardella à Matignon. «Le sujet aujourd'hui n'est pas Jean-Luc Mélenchon», disait-il après n'avoir cessé de s'opposer à lui. L'eurodéputé est reparti tracter pour les législatives au côté des candidats de gauche – sauf ceux de LFI. Ligne de crête, qui lui valut, de tous côtés, des accusations d'avoir «trahi». «Quelle honte, vous êtes passé à côté de l'histoire en vous alliant avec les insoumis», se désolaient ses électeurs de la gauche modérée, les mélenchonistes, eux, conspuant le «social-traître». «Glucks», comme l'appellent ses proches, a morflé. «C'est le moment le plus dur de ma vie», soufflait-il, avec son éternel sourire d'enfant en paravent qui le rend si difficilement saisissable. La pugnacité, en lui, semble toujours teintée d'évanescence. Une fois le danger RN écarté, il a disparu des radars. Il a fêté les JO, pris des vacances en famille avec sa compagne, Léa Salamé, dans la maison héritée de ses parents à lui, au cap Corse. Baignades, jeux, siestes, et des échanges, sans cesse, avec les amis de son mouvement, Place publique, ceux du PS, l'ancien dirigeant de la CFDT, Laurent Berger ; sans compter quelques macronistes en déroute soudain venus à lui, dont Clément Beaune, Olivier Véran et Gilles Le Gendre, qui l'a invité à dîner chez lui, à Saint-Florent, avec l'ancien fidèle du Président, Philippe Grangeon. Glucksmann a passé l'été à lire et phosphorer. Il s'est tenu loin du bal des prétendants à Matignon, ne soutenant ni Lucie Castets ni Bernard Cazeneuve, pas un coup de fil.

Bobo perché Personne n'a compris son silence. Le barnum politique tourne de nouveau à plein régime, chacun, d'Edouard Philippe à François Ruffin, a fait sa rentrée. Et le voilà enfin Glucksmann, retour annoncé le 4, 5 et 6 octobre, avec Place publique, à la Réole (Gironde), près de Marmande, avec quelques soutiens de poids à gauche, Anne Hidalgo, Carole Delga, Boris Vallaud, Yannick Jadot, Cécile Duflot… Il s'est longuement confié à Libé, soucieux de prendre le temps, même quand l'actualité s'est emballée, voilant son regard gris clair, entre deux poussées de fièvre. Il ne tourne plus autour du pot : il se pré- pare pour la présidentielle de 2027. «Je travaille à une reconstruction de la social-démocratie, une gauche sociale, européenne, humaniste, écologiste et féministe.» Six ans qu'il l'annonce. A 45 ans bientôt, il se dit déterminé : «J'y mettrai toutes mes forces. Et je ne crois qu'à une chose : le travail, le travail.» Rupture assumée avec LFI : «Contrairement à Olivier Faure, j'ai une conviction : si la gauche veut gouverner, elle doit se libérer de Mélenchon et de ses affidés.» Glucksmann l'a compris au soir du 9 juin : «Sans appareil, on n'est rien.» Fini l'ambiguïté, les grands discours se targuant d'être libre quand on a été élu, par deux fois, grâce au soutien logistique et financier du PS. Place publique est une structure lâche, certes riche de 200 000 sympathisants (cinq fois plus si l'on comptait les abonnés de Glucksmann sur LinkedIn et Instagram) mais seulement 10 000 adhérents, pas de siège, pas d'employé, un seul député, l'ex-ministre de la Santé macroniste, Aurélien Rousseau. «On ne fonctionne qu'avec des bénévoles», confie le mandataire financier de Place publique, Morgan Valette, qui est prof d'économie dans un lycée d'Amiens, cousin chéri de Glucksmann. Tout est à bâtir. Et le leader tâtonne un peu quand on lui demande s'il a déjà des mécènes, un commando prêt à oeuvrer, un programme de levée de fonds : «On va s'y coller.» Au moins a-t-il en tête un modèle, celui de son ennemi : «Il faut faire ce que Mélenchon a fait : renouveler la doctrine, former des cadres, des militants… Lui, il travaille, il lit, il écrit, il est capable de tenir une heure et demie sur la Sécurité sociale, l'immigration ou la mer. C'est ainsi qu'il a imposé son magistère sur la gauche.» Entendre : le PS, lui, n'a rien fichu. Glucksmann s'est trouvé à Bruxelles une mission sur mesure, sur la social- démocratie, inaugurée par un tête-à-tête récent, avec le chancelier allemand, Olaf Scholz, avant d'autres leaders européens. Il annonce aussi un tour de France, à la rencontre du pays, pour casser son image de bobo qui ne sait pas conduire, perché à Bruxelles, loin du peuple. C'est son point faible. Il le sait. François Ruffin a refusé ses mains tendues, avant d'étriller, en janvier, dans une lettre, son «élitisme déconnecté du peuple». Au PS aussi, certains s'en amusent, mais pas ceux qui ont vu Glucksmann sillonner l'Hexagone durant la campagne. «Ce gars-là a de la sincérité, note Bruno Marty, le maire divers gauche de la Réole, où s'enkyste le chômage. J'ai vu les gens retrouver de la fierté avec lui, de l'espoir, même des électeurs de gauche tentés par le RN.» Glucksmann se souvient de ceux qui, là ou ailleurs, disaient : «Vous avez l'air sympa, mais on votera Bardella.» Il reprend son bâton de pèlerin : «On va faire remonter les idées partout et proposer, dans neuf mois, des propositions sur le logement, le travail, la sécurité, la santé…» Quelle mue. Il y a encore cinq ans, Glucksmann était un essayiste en vogue, mi-journaliste mi-militant, des airs d'éternel ado en baskets, avec ses groupies, ses idéaux, ses lubies. Il se lançait en politique, à l'aube de la quarantaine, après s'être beaucoup cherché. Pas facile de grandir dans la lumière complexe des parents Glucksmann. Entre André, ce fils de déporté, issu d'une famille communiste, un agrégé de philo, follement doux et engagé, du maoïsme à l'atlantisme, jusqu'à soutenir, en 2007, Sarkozy. Et Fanfan, la fille de Jeannette Colombel, une rouge philosophe, proche de Sartre, une pétroleuse, elle aussi, qui fut scripte, mannequin pour Agnès b., peintre, diablement maoïste, dans l'ombre, puis enragée contre la gauche mitterrandienne. Chez eux, tout était intense, le vaste appartement bohème du Faubourg- Poissonnière, toujours ouvert aux discussions d'intellos, aux réfugiés d'Europe de l'Est et d'ailleurs.

Sur une idée de Léa Salamé Raphaël, l'enfant unique, devait être à la hauteur. Il a créé au lycée une association pour les étudiants tchétchènes, et intégré, après un échec à Normale sup, Sciences-Po Paris – avec l'envie, comme il disait, déjà lyrique, de «se frotter au tragique de l'histoire». Ce fut Alger, stage au quotidien le Soir, puis le Rwanda, pour un documentaire cinglant pour la mitterrandie, financé par Michel Hazanavicius, le futur réalisateur de The Artist. Une réfugiée rwandaise, Annick Kayitesi-Jozan, devenue une amie chère, lui servait de guide : «On avait 22 ans, on allait dans les fosses communes, les cimetières… Raphaël avait épluché toutes les archives, retenu les noms de tous les militaires.» Puis il partit humer les vents nouveaux dans les ex-républiques soviétiques, en Ukraine en 2004, puis en Géorgie, porté par l'aura de son père. Le trentenaire fut plume, puis conseiller – sur l'Europe notamment – du président pro-américain, très anti-Poutine, Mikheil Saakachvili, et de sa jeune ministre Eka Zgouladze, une interprète ayant étudié dans l'Oklahoma, qu'il épousa enceinte à Tbilissi, en 2011. Cet exil géorgien n'a cessé de nourrir les fantasmes, pointé à nouveau durant la campagne, de Jordan Bardella à Jean-Luc Mélenchon, accusant Glucksmann d'avoir «servi un dictateur», terminologie aussi utilisée par le Kremlin. Saakachvili, actuellement incarcéré en Géorgie pour des faits d'«abus de pouvoir» et de corruption, est considéré comme un prisonnier politique par le Conseil de l'Europe, qui demande sa libération.

C'est l'époque où le jeune Raphaël était reçu à l'Elysée par Nicolas Sarkozy, qu'il avait applaudi en 2007, avec son père, après avoir brièvement adhéré à Alternative libérale ; l'époque où la DGSE le disait «pris en main par les Américains», voire «agent de la CIA», selon un ponte des services. Son corps longiligne se redresse à l'évocation de cette thèse, sourire éberlué : «Vraiment, n'importe quoi !» Saakachvili battu, «Glucks» est reparti en 2014 à Kyiv, au côté des révolutionnaires de Maidan, avec sa femme qui prit la nationalité ukrainienne, devint vice-ministre des Affaires intérieures, et leur fils, Alexandre. «On luttait avec les potes contre Poutine et l'extrême droite naissante alors qu'elle flambait en France. J'ai décidé de rentrer.» Cette année 2015, il s'est attelé à son premier essai, sidéré par les succès en librairie d'Eric Zemmour et Philippe de Villiers. «La réflexion de Raphaël est partie de là, rappelle son éditeur, Guillaume Allary. Il voit que les intellos de gauche, son père et son copain BHL ne vendent plus, que la droite réac s'impose dans le champ des idées, et ne s'y résout pas.» Son livre, Génération gueule de bois, paraît au moment où le cancer emporte son père, inhumé au Père-Lachaise, devant une foule d'amis et quelques célébrités – dont Nicolas Sarkozy et Isabelle Adjani. La veillée chez les Glucksmann, le 13 novembre 2015, fut encore assombrie par la nouvelle d'un attentat tout près, au Bataclan. Le lendemain, le fils en deuil rejoignait le plateau d'On n'est pas couché, invité, au milieu d'un curieux aréopage, entre Jean-Luc Mélenchon, Gérard Jugnot et Michel Drucker… sur une idée de Léa Salamé. Coup de foudre quasiment en direct. Glucksmann confia à quelques proches, tout troublé, qu'il avait rencontré quelqu'un de «connue», différente de ses inclinations précédentes. Paparazzade dévastatrice dans Voici, chacun étant en couple.

Depuis, ils protègent leur amour, leur fils, Gabriel, né en 2017, leur carrière. «Léa est ma meilleure amie», lâche seulement Glucksmann. Et elle, rien, soucieuse de cloisonner, de s'éclipser quand il vient au micro de France Inter, de n'apparaître dans aucun meeting, aucune réunion politique. «Mais Léa est évidemment capitale», insistent Suite page 4 Suite de la page 3 les proches, louant la solidité de la journaliste, son sens de la famille, sa faculté à challenger Glucksmann avec sa niaque, sa culture grand public, son logiciel «moins gauche morale» – voire parfois de droite –, capable d'asséner : «Eh oh, tu planes», ou «tu as été naze». Elle lui décrypte évidemment comme personne la classe politique et les jeux de pouvoir, peut l'introduire auprès de quelques personnalités, dont le chevaleresque avocat-académicien François Sureau, longtemps intime de Macron et devenu fan de Glucksmann, après quelques balades dans Paris achevées par de longs whiskys. «J'aime sa sincérité, dit-il, son dégoût profond des ragots et de la politicaille. C'est un littéraire, qui pense que tout n'est pas joué ici.» Dans ses rares interviews où elle aborde leur couple, Léa Salamé dit : «J'ai connu Raphaël quand il n'était pas un homme politique.» «Une vache» A l'époque, il flirtait seulement avec le PS, le nez bouché. En 2017, le directeur de campagne de Benoît Hamon, Jean-Marc Germain, époux d'Anne Hidalgo, aujourd'hui eurodéputé, l'avait sollicité pour écrire un grand discours : «C'était formidable, se souvient-il, mais Raphaël ne voulait pas apparaître.» Il jugeait le parti has been, sans croire à l'épopée En Marche, malgré la ferveur de ses parrains, ex-copains soixante-huitards de son père, Romain Goupil et Daniel Cohn-Bendit, qui tenait à lui présenter Macron. Ce dernier, entre les deux tours de 2017, fit donc appeler Raphaël Glucksmann, alors en route vers la Normandie avec sa compagne, qui suggéra de ne pas fermer la porte. En vain. «J'ai vu mon père, la personne la plus intelligente, la plus morale, se faire avoir par une bête politique [Sarkozy, ndlr]. Ça m'a vacciné.» Pause clope : «Et puis je sentais déjà un décalage entre la promesse de Macron et ce qui transparaissait de son être.» Devenu, fin 2017, directeur du Nouveau Magazine littéraire, «Glucks» n'a pas épargné Jupiter, tout en louant sa fibre européenne. «C'est une promesse d'aube qui cache de plus en plus un crépuscule», déclarait-il à l'époque sur Quotidien, au grand dam de l'actionnaire de la revue, Claude Perdriel, le fondateur du Nouvel Observateur. «Vous vous êtes radicalisé», trépigna l'octogénaire, pointant soudain les mauvaises ventes. Fin de l'aventure au bout de neuf mois. Glucksmann «Junior» se retira d'un simple : «Claude, nous n'avons pas la même gauche.» Pas d'éclat de voix, jamais, ce grand doux déteste le conflit. Il s'est enfermé pour écrire les Enfants du vide (2018), critique ciselée du néolibéralisme. «Partout, l'Homo oeconomicus s'est imposé comme le principe et la finalité de la pensée politique… L'épanouissement de l'individu est devenu l'horizon du débat public… Tout se voit ramené à l'intime. Cela permet de traiter sous l'angle de la psychologie et de la responsabilité individuelle les déficits structurels… Le travail est devenu une affaire de projets personnels, de créativité et d'entrepreneuriat, l'éducation une affaire de compétences individuelles… Nous sommes devenus des individus. Et rien d'autre», s'angoisse-t-il dans cet ouvrage vendu à plus de 75 000 exemplaires. Il appelait alors à un «réveil citoyen», avec Place publique, créé avec l'économiste Thomas Porcher et l'écologiste Claire Nouvian, qui ont vite claqué la porte. Trop de tergiversations, d'incantations. «Ton truc, c'est la gauche gazeuse», avait moqué Jean-Luc Mélenchon du temps où il leur est arrivé – notamment une fois au hasard d'une rencontre en 2020 dans un train – de disserter sur Machiavel, Bodin, la souveraineté, l'Europe, l'Otan, avant de constater qu'ils n'étaient à peu près d'accord sur rien. Sauf que le PS était «mort». «C'est bien beau de commenter…» disaient à Glucksmann des lecteurs rencontrés au fil de ses conférences. «Tu vas finir en Finkielkraut de gau- che», taclait Pierre Natnaël Bussiere, son ex-complice du Nouveau Magazine littéraire, embauché à la sortie d'une émission, C Polémique. Glucksmann avait été scotché par ce militant de 22 ans, si percutant contre le RN, un petit génie né en Ethiopie, adopté près de Clermont-Ferrand, aspirant footballeur, étudiant en droit, engagé à Réseau Education sans frontières puis au PS. Naissance d'un duo inébranlable. «Mon petit frère», s'attendrit Glucksmann, devenu quasi dépendant de ce Jiminy Cricket curieux, lettré, vif, ultra-connecté, qui le pique sans cesse, et repousse éternellement, pour lui, sa thèse à l'EHESS. Et Bussière, si reconnaissant : «Raphaël n'a pas de faille narcissique, il est pur et déterminé. Seul défaut : sa crainte de blesser.» C'est lui qui l'a convaincu d'être tête de liste aux européennes en 2019, quand Olivier Faure cherchait désespérément de nouvelles têtes pour relever le PS. Glucksmann avait d'abord refusé, de peur d'être ringardisé, moqué, après avoir tant répété : «Le PS est mort.» Mais enfin, c'était l'Europe, son grand combat, un mandat assez lointain pour ne pas porter ombrage à sa compagne. Le voilà ainsi pris en main par Eric Andrieu, un vieux socialiste pur jus de Narbonne, alors eurodéputé, qui en rit encore : «Je vois arriver ce dandy avec son staff très parisien, je me dis, il va pas tenir longtemps… Ils planaient. Je leur dis : hey, les mecs, une campagne, c'est un électeur, un bulletin, une urne.» Glucksmann se laisse porter, voix à la traîne et regard souvent paumé en meeting : «J'avais l'impression d'être une marionnette, grand sentiment d'illégitimité.» Il prit ses marques au Parlement européen, à son rythme. «Je suis une vache, j'ai besoin de ruminer avec mon équipe. C'est long de rentrer dans la machine bruxelloise, la plomberie législative, les négociations. J'ai pris goût au côté technique des choses, au jeu des rapports de force et du compromis.» Il a demandé une commission sur les in- gérences étrangères, porté la cause des Ouïghours, avant de faire voter une loi contre les produits issus du travail forcé, un devoir de vigilance des entreprises, en mobilisant sur les réseaux sociaux. L'eurodéputé s'est mis à l'économie, avec Aurore Lalucq, chercheuse formée à Dauphine, inspirée par John Galbraith, ce grand sage keynésien avec qui elle a correspondu dans sa vieillesse. «Raphaël rentre, via la géopolitique, dans les mécanismes du commerce international, les questions de tarifs douaniers, de taxation…» dit la députée européenne récemment élue à la tête de la commission Econ (Affaires économiques et monétaires). Le Covid puis la guerre en Ukraine mettent à nu les faiblesses de l'Europe, en matière d'énergie, d'industries. Glucksmann s'est aussi intéressé à la défense, secteur appréhendé en Géorgie, où il avait croisé un ancien de la DGSE, Arnaud Danjean, retrouvé au Parlement européen. «Raphaël est fin, solide, ouvert au dialogue malgré nos désaccords notamment sur les questions d'immigration», observe l'ancien député LR, tout juste nommé conseiller spécial de Michel Barnier. Même respect entendu chez les macronistes, de l'ex-commissaire Thierry Breton aux députés Bernard Guetta et Nathalie Loiseau. Au groupe socialiste européen, le frenchie est devenu un pilier. «Il nous a surtout aidés à bâtir un récit sur l'Europe, et à nous mettre en cohérence», loue la députée Nora Mebarek.

Plus la marionnette Un second mandat fut une évidence pour Glucksmann. «Mais si tu fais moins de 10 %, tu arrêtes», charriait Léa Salamé. Sa mère, Fanfan, en rajoutait, ivre d'amour et provoc, disant qu'il fallait oser davantage, comme son chouchou, François Ruffin. Elle s'est éteinte d'un cancer, en août 2023, accompagnée par son fils jusqu'au dernier souffle. Glucksmann a gardé l'appartement de ses parents, ce mausolée de photos et de livres, qu'il vide peu à peu, avec l'idée d'y vivre. «Je ne crois pas en l'au-delà, confie-t-il. Mais, bizarrement, depuis que ma mère est partie, je la sens là, avec moi.» Qu'elle fût sombre cette campagne, lancée à l'Elysée-Montmartre le 8 octobre, lendemain des massacres du Hamas en Israël. «Sentiment d'ébranlement absolu. Et on me renvoie une identité que je n'ai jamais considérée comme centrale, jamais mise en avant. Après la création du NFP, certains me diront : comment pouvez-vous faire ça en tant que juif ? Mais, moi, je suis un citoyen français.» Ses parents, athées, ne l'ont pas élevé dans la culture juive, et c'est lui qui, à 13 ans, a traîné en Israël André Glucksmann, dont le père, communiste, fut envoyé par Moscou dans l'entre-deux-guerres pour espionner le mouvement sioniste. Le 7 Octobre, l'eurodéputé s'est évidemment indigné que LFI refuse de qualifier le Hamas de mouvement terroriste. Il a pleuré les morts des kibboutz, comme ceux de Gaza, dénonçant le «carnage», échangeant avec son ami, Raphaël Pitti, ce médecin humanitaire parti soigner les Palestiniens sous les bombes, et votant la résolution européenne pour un cessez-lefeu immédiat, contre «la politique criminelle de Nétanyahou». Cela ne l'a pas préservé des insultes antisémites – issues de l'extrême droite et de l'extrême gauche – des étoiles de David et des croix gammées sur ses affiches, des menaces sur les réseaux sociaux qui ont notamment flambé quand la future députée européenne insoumise d'origine palestinienne Rima Hassan, lui a reproché d'employer le terme génocide pour les Ouighours, mais pas pour les Palestiniens. Le 1er mai, à Saint-Etienne, des jets de peinture et de bouteilles se mêlaient aux cris immondes : «sale sioniste, c'est pas ta terre ici», «socialtraître». Glucksmann dut être exfiltré, placé sous protection policière. Il dit calmement à ses proches : «J'ai vu la haine dans leurs yeux, pour ce que je suis.» Toute la classe politique lui a exprimé son soutien. Jean-Luc Mélenchon, d'un tweet soulignant aussi les «attaques fascistes» subies par Rima Hassan : «Les indignations à géométrie variable, ça suffit.» Olivier Faure, lui, relativisait, notant qu'il avait lui-même, par le passé, enduré des jets de canettes, des insultes, le lot de la vie politique… «Raphaël a chargé LFI, qui n'a pas organisé les débordements de Saint-Etienne, soutient-il. J'ai pris sa défense et lui ai également dit : on a besoin de toutes les gauches.» Soit : arrête de taper sur LFI. «Gaza, ça monte», textotait le chef du PS, chaque matin, dans la boucle Whats- App de la campagne. La confiance s'est fissurée. Faure le dit étrangement : «Saint-Etienne, c'est game changer. Ça devient une ligne de fracture béante.» Glucksmann a tracé sa route. Il n'est plus la marionnette de 2019. Il s'est aguerri, par son mandat, l'adversité, les tentatives de déstabilisation menées contre lui par la Russie et la Chine où il est interdit d'entrer. Il a gagné en densité, entouré de ses piliers de toujours, Michel Hazanavicius, Guillaume Allary… et les plus récents, d'Anne Sinclair à David Djaïz, cette énarque-normalien surdoué, mal employé par Macron au Conseil de la refondation, les amis du PS, Anne Hidalgo, Jean-Marc Germain, Jérôme Guedj, Carole Delga… Même Lionel Jospin qui, pour lui, accepte de dire trois mots : «J'apprécie ce garçon sérieux dans son approche des choses, authentique et travailleur.» Cette fois, Glucksmann a fait campagne avec son équipe, dirigée par Pierre Natnaël Bussière et Eric Andrieu, sorti de sa retraite pour mobiliser le PS. Au discours, la plume fiévreuse de Milo Lévy-Bruhl, ce jeune philosophe spécialiste de Léon Blum. En coulisses, un metteur en scène, prof de théâtre, Jonathan Châtel, copain de maternelle, assez libre, donc, pour lui asséner : «Ce que tu dis, c'est super, mais tu le dis tellement mal», et le faire progresser : vocalises, exercices de maintien, de respiration, régime sans chips ni bonbecs. Le coach l'a suivi partout, martelant «pense à la clarté de ton regard», moulinant des gestes au pied de l'estrade, à la stupeur de socialistes croyant à un «gourou».

L'espoir Partout, de Tournefeuille à Charleroi, l'eurodéputé a plaidé pour «une Europe plus forte, réindustrialiser, instaurer un protectionnisme écologique européen». L'espoir au micro, toujours, mezzo sur l'immigration pour éviter les pièges du RN, tout en proposant des voies contrôlées, avec des quotas selon les besoins des pays. Il stoppait les huées contre ses adversaires, dénonçant partout la brutalisation du débat. Et ce souhait de «faire de la politique autrement», lui valut bien des sarcasmes, dont ce tweet de Manuel Bompard : «Quelle est la différence entre Glucksmann et Macron en 2016 ?» La tête de liste Renaissance, Valérie Hayer, avait elle-même noté la filiation, d'un «Raphaël Glucksmann devrait être avec nous !» L'eurodéputé a pourtant cogné sur la diplomatie du Président, ses choix économiques, scandé «On va taxer les riches, et ils n'iront pas à Dubaï», renvoyant à l'initiative citoyenne, lancée avec Aurore Lalucq, pour imposer au niveau européen les grandes fortunes. Glucksmann, lui, ne les fréquente pas, et tient ses distances avec les ex-faiseurs de roi qui l'affectionnent, tels Jacques Attali ou Bernard-Henri Lévy. «Ne vous y trompez pas, Raphaël n'est pas un social-démocrate mou, il est prêt à aller aux points de rupture», soutient Pierre Natnaël Bussière, qui n'a cessé de présidentialiser la campagne. «Dans la dernière ligne droite, Glucksmann s'est envolé en solo, déplore un cacique du PS. Je lui dis : “Tu vas te planter.” Il a souri.» Résultat : 13,8 %, un petit point derrière Renaissance, juste devant LFI. «Nouveau rapport de force», jubilait bien vite le leader de Place publique, poing levé, à la Bellevilloise. Et puis, appel de Léa Salamé : «Macron va dissoudre !» Sidération. Ses soutiens poussaient Glucksmann à s'imposer. Mais Ruffin a dégainé en premier l'idée d'un Front Populaire, Mélenchon reprenait la lumière. Et les appareils politiques, eux, s'activaient devant la carte des circonscriptions, les verts négociant déjà avec LFI. Olivier Faure galvanisé, à la fureur de ses colistiers de Place publique, pestant : «On l'a remis en selle avec nos 14 % et il va nous bouffer.» Le premier secrétaire du PS pressait Glucksmann de rejoindre le NFP : «Je lui dis, se souvient-il, que sa place est au premier rang de ce moment fondateur. Je lui dis : viens l'annoncer avec moi devant les caméras. Il ne veut pas.» L'eurodéputé a aussi refusé de participer aux négociations, envoyant ses fidèles Lalucq et Bussière, avec des points non négociables, notamment sur le soutien à l'Ukraine et la lutte contre l'antisémitisme, au-delà du consensus pour abroger la loi sur l'immigration, sur les retraites, et augmenter le smic. Glucksmann suivait les tractations sur son iPhone. Des heures pour que figurent dans la même phrase les mots «Hamas» et «terroriste». Il a songé à jeter l'éponge quand il a rejoint‚ le mardi soir, Bussière à la porte du QG des verts, où se scellait l'accord. Balade le long du canal Saint-Martin et ce cri soudain d'une fille à vélo : «Dingue, il y a Glucksmann et Mélenchon.» Le chef insoumis – qui habite non loin, dans le X arrondissement de Paris – était sur le trottoir opposé avec sa fidèle, Sophia Chikirou. Voilà, dans la nuit noire, face à face, les éternelles gauches irréconciliables. Glucksmann a regagné l'appartement qu'il loue dans le IX arrondissement, où son voisin du dessous, Thierry Solère, quasi au même moment, invitait Edouard Philippe et Marine le Pen. Tout était fou, irréel. Et ça continue, l'Ukraine, Gaza, le Liban, les menaces nucléaires de Poutine, et le RN désormais en arbitre à l'Assemblée… «Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve», répète inlassablement Glucksmann, citant le poète allemand Hölderlin. Ses amis se demandent s'il saura être, dans ce monde brûlant, suffisamment rassembleur et résistant. Léa Salamé, toujours confiante, leur répète : «Step by step.»•

L'Humanité
vendredi 27 septembre 2024 1052 mots, p. 6

« Les Républicains », clé de voûte de l'union des droites

Léa Petit Scalogna et Gaël De Santis

LR Le parti de Laurent Wauquiez sort de douze années d'opposition et s'impose comme le trait d'union entre les macronistes et le RN. Avec deux objectifs : redevenir central et faire barrage à un gouvernement de gauche.

Ils ont pleinement franchi le Rubicon. Depuis 2017, les dirigeants du parti « Les Républicains » juraient les uns après les autres qu'ils ne rejoindraient jamais ni Macron ni Le Pen. Pris en étau et peu à peu aspirés par Renaissance et par le Rassemblement national (RN), les LR vantaient leur originalité et assuraient ne vouloir se compromettre avec aucun de leurs rivaux. Mais d'une défaite électorale à l'autre, en 2012, 2017, 2022 et 2024, les élus LR ont cette année assumé un virage stratégique total en devenant le meilleur trait d'union entre la Macronie et le RN. Les arrivées de Michel Barnier à Matignon et de Bruno Retailleau à Beauvau constituent ainsi la clé de voûte d'un bloc bourgeois unifié. Le parti dit « gaulliste » est devenu le point d'équilibre entre les deux familles politiques qu'il assurait combattre : les libéraux et l'extrême droite. Le tout, alors qu'ils n'ont obtenu que 47 députés cette année...

« Nous avons un rôle pivot, libre et exigeant », justifie Thibault Bazin, député Droite républicaine, le nouveau nom du groupe où siègent les élus LR. « Nous avons toujours dit que nous ne souhaitions pas le chaos, que nous ne souhaitions pas bloquer, mais débloquer. » Le député ne parle pas en termes de « coalition », de « majorité », ou de « cohabitation ». « On est en soutien de Michel Barnier, en espérant qu'il va réussir ! » lance-t-il. D'autres vont plus loin dans le travail avec les macronistes. « Je le conçois comme un accord politique à l'allemande. Je n'ai jamais affirmé que je ne souhaitais pas de coalition gouvernementale », explique Philippe Juvin, député LR qui, dès juin 2022, prônait une alliance avec le camp présidentiel. « Le problème de la vie politique actuelle est qu'on ne sait pas gouverner ensemble quand nous ne sommes pas du même parti. Pourtant, les compromis apaisent les passions », souffle-t-il.

Le rapprochement, malgré les postures, s'est opéré d'année en année. Édouard Philippe, Gérald Darmanin, Bruno Le Maire ont d'emblée rejoint Emmanuel Macron en 2017. Qualifiés de traîtres par LR, ils ont souvent été imités et suivis, jusqu'à Rachida Dati en janvier dernier. De l'autre côté, des cadres de LR comme Thierry Mariani, Franck Allisio ou même le président du parti LR, Éric Ciotti, sont allés s'allier avec Marine Le Pen. À force de prendre l'eau des deux côtés, les élus LR ont finalement saisi l'opportunité d'un paysage politique éclaté cette année pour se poser au centre du jeu. « On n'a pas signé de grand mariage », insiste toutefois Thibault Bazin, qui préfère parler de « concubinage temporaire » et pense qu'il y aura une candidature de droite à l'élection présidentielle. « Nous ne sommes pas dans la logique de coalition qui est celle du Nouveau Front populaire (NFP). Dans un régime présidentiel, il serait étrange de ne pas avoir de candidature à l'élection présidentielle », souligne-t-il.

Mais, qu'il s'agisse d'un mariage ou d'un concubinage, le grand témoin et garant de cette nouvelle union reste le RN. Le cordon sanitaire, à force de convergences et d'obsessions sur l'immigration et l'islam, a fini par être jeté aux oubliettes. La loi immigration votée cette année par les macronistes, et largement composée de mesures piochées par les parlementaires LR dans le programme de Marine Le Pen, annonçait déjà cet alignement qui se fait également sur le front économique, l'hostilité au NFP rassemblant ce bloc bourgeois. « Notre ligne n'empêche jamais le pays d'avancer. On ne veut pas que les institutions soient bloquées. Sur le dernier mandat, nous avons voté 57 à 58 % des textes qui nous ont été proposés », rappelle d'ailleurs Thibault Bazin.

« un pacte législatif d'urgence nationale »

Si aucun accord de coalition n'a été signé, comme cela se fait dans les autres pays européens, chacun y voit son intérêt : la Macronie cherche à survivre et à garder un bout de pouvoir ; les LR veulent redevenir centraux à droite ; le RN espère se normaliser toujours plus et aspirer tout le monde à lui. « Je ne pense pas que l'on soit solubles. La droite républicaine a ses points de vue », assure le député LR Hubert Brigand. Et Thibault Bazin de tenter de souligner des différences : « Nous étions contre la suppression des prêts à taux zéro hors des métropoles. Les macronistes ne se préoccupent pas de l'accès à la propriété. On doit pouvoir devenir propriétaire sur l'ensemble du territoire. Contrairement aux macronistes, nous sommes pour l'universalité des allocations familiales, de la prime d'accueil du jeune enfant, qui est soumise à condition de ressources. » Reste que les différences globales en termes de projet économique et fiscal sont des plus maigres. Macronistes et LR s'entendent sur une fiscalité très avantageuse pour les plus riches, des bas salaires pour les autres, avec comme axe la réduction de la dépense publique pour combler la dette générée par la perte de recettes.

Le 23 juillet, les deux poids lourds du parti de droite, Bruno Retailleau et Laurent Wauquiez, s'étaient ainsi targués d'avoir constitué un « pacte législatif d'urgence nationale », supposé mettre fin aux « blocages » du pays. Treize propositions de loi y figurent, qui prévoient de lutter notamment contre la dette, « l'assistanat » et le « laxisme de la justice ». « Tout exécutif qui se saisirait de ce pacte législatif, nous, nous nous engageons de notre côté à voter les lois qui sont à l'intérieur », déclarait Laurent Wauquiez, chef de file des députés LR.

Quant aux différences avec le RN, dont ils reprennent de plus en plus les propositions, notamment sur la laïcité, l'immigration et l'islam, les députés LR tentent de faire diversion. « Le RN a toujours été sur la même position que la Nupes : il refuse de différencier les revenus du travail et ceux de la solidarité. Par exemple, le RN a voté contre les contreparties au RSA », dénonce Thibault Bazin. Les programmes du RN et du NFP sont pourtant aux antipodes. Et il n'y a d'ailleurs qu'avec le RN que les LR acceptent de gouverner... « Nous avons une colonne vertébrale, mais il faut rester ouverts aux autres sensibilités politiques », explique ainsi la députée LR Véronique Louwagie, au sujet de votes en commun avec l'extrême droite. « Ce qui importe, prévient-elle, ce sont les idées et les solutions que l'on apporte. »

Libération
Supplement 1, vendredi 27 septembre 2024 776 mots, p. Supplement_1_8,9

territoires et imaginaires

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27 septembre 2024 - Libération (site web)

A Cognac, la manne de l'or brun

Didier Arnaud

territoires et imaginaires

C' est une zone où le cognac est omniprésent. Mais, à l'entrée du village, une pancarte annonce : «Ici, vente de cagouilles [escargots, ndlr]». Autre spécialité locale, qui est pourtant loin de concurrencer la boisson ambrée… Merpins jouxte Cognac, la ville qui porte le nom de l'eau-de-vie de vin mondialement connue. Un joli bourg : 11 kilomètres carrés, 1 100 habitants, une abbaye bénédictine... On s'installe dans la voiture d'Hubert Demenier, 75 ans, le maire du village, qui va nous conduire dans ce bout de la «Spirit Valley», un terme qui n'est pas sans faire sourire quand on sait que l'élu a eu de grosses responsabilités dans l'enseignement catholique. Mais il précise, d'emblée, avec humour, qu'il ne souhaite pas «faire une Joe Biden», et se représenter… Il connaît pourtant sa zone sur le bout des doigts.

Ici, on fabrique des alambics, là de la chaudronnerie, des cuves en inox… La marque de cognac Prulho détient tous les immeubles de la surface et en assure la location. A côté des entrepôts, le vignoble, tout de même. On est dans l'appellation «Grande Champagne». Il s'étend en jolies rangées, peu vallonnées. Les grappes attendent les vendanges, prévues autour du 23 septembre. Le soleil brille.

Emplois. Voilà un tonnelier (Taran- saud), un transporteur (Jacky Perrenot), un fabricant de bouchons, un autre de chais du cognac, Rémy Martin, qui fait également sa mise en bouteille. Et puis, une verrerie, une chaudronnerie, la Distillerie de la tour qui vient de la ville de Pons, en Charente-Maritime, et s'est installée ici pendant le Covid. Encore un transporteur, des chais de stockage… Pas mal pour un village de 1 100 habitants. Mais tout n'est pas rose dans cette zone.

Menaces de surtaxe en Chine, récoltes prévues en baisse de 35 % par rapport à celle de l'an dernier. Printemps humide, qui a favorisé les assauts du mildiou (maladie fongique)… «La pulvéri- sation dans les vignes fait aussi grincer des dents. Les camions défoncent joyeusement la route. Une entreprise qui stocke du verre concassé fait couler les yeux des riverains…» détaille le maire. Qui a commandé des études, pour en avoir le coeur net.

DEUX SÈVRES On arrive chez Eazy Pack, entreprise d'emballages plastiques innovants, les sirops Pecner, une société qui fabrique du caramel pour «teinter» le cognac, une autre tonnellerie et puis la maison Villevert, avec Jean-Sébastien Robicquet, entrepreneur rusé, venu faire du whisky, du gin et de la vodka au pays du cognac… en profitant des infrastructures. «La zone est gérée par Grand Cognac, et je n'ai pas à intervenir dans l'aménagement», précise Hubert Demenier, qui peut tout de même se frotter les mains : le cognac et ses dérivés rapportent CHARENTE MARITIME Cognac 10 environ 800 000 euros de taxe professionnelle à sa commune. Une manne qui permet de faire baisser les impôts locaux à 30 euros par habitant, quand la moyenne départementale est à 300… Satisfaction partagée par la députée Sandra Marsaud (Ensemble pour la République) qui n'oublie pas que le secteur génère 44 000 emplois dans les deux départements charentais.

Les vignes ont pourtant changé. Elles évoluent sans cesse. Transition écologique du vignoble, rangs plus labourés, traitements notablement réduits. La députée souligne ce «changement de physionomie, avec des distilleries qui se sont rénovées et construites. Il s'agit d'une belle dynamique, VIENNE dotée d'un lien entre la filière et le territoire». Lien. Mais la manne est-elle équitablement répartie ? Et les habitants de la région s'y retrouvent-ils ? Comment concilier terroir et mondialisation ? C'est tout le travail de Sylvaine Boulanger, chercheuse à Sorbonne-Université qui, pour Popsu, s'est attachée à décrire le lien entre ce produit phare, l'écosystème qu'il a créé et la manière dont il peut évoluer. Du lien. Et du liant ! «Nous allons analyser une filière d'abord via ses liens avec la ville. Tenter de comprendre les besoins de la filière du cognac, en termes d'aménagement spatial pour continuer son essor.» Et de souligner combien il est «compliqué de trouver du foncier, de faire accepter de nouvelles constructions à forte emprise spatiale (chais de vieillissement, industries connexes). Il peut exister quelques tiraillements entre les filières, les élus et les habitants, qui ont l'impression de ne pas voir ni compter directement toutes les retombées positives». D'autant que deux éléments clés, la loi climat résilience et le ZAN CHARENTE HAUTE VIENNE DORDOGNE km (zéro artificialisation nette) sont venus compliquer la donne. «Les maires connaissent une pression supplémentaire, se retrouvent face à un tiraillement. Il faut ressouder le territoire aux habitants», conclut la chercheuse. Alors le cognac, à consommer avec plus de modération ? Sans doute si l'on souhaite que la région continue à vivre au rythme de ses vendanges.

Libération
vendredi 27 septembre 2024 379 mots, p. 15

autre

Le RN recrute un militant néofasciste à l'Assemblée

Nicolas Massol

autre

Peut-on célébrer la mémoire du très fasciste Léon Degrelle, admirateur belge de Hitler ayant combattu sous uniforme nazi sur le front de l'Est, tout en étant salarié d'un député du très normalisé RN ? Chez les Le Pen, cela s'est déjà vu. Frédéric Chatillon, important prestataire du parti jusqu'en 2021, et Axel Loustau, ex-conseiller régional frontiste ont passé leur jeunesse à aller baiser les bottes du nazi belge en Espagne, où il s'était retiré. Cela se fait encore. Le député du Var Philippe Schreck vient d'engager comme assistant parle- mentaire un certain Rafael Ferron. Mieux connu sous le Info pseudonyme de Raphaël Ayma, le jeune homme est le chef de file du mouvement néofasciste provençal Tenesoun («ce qui tient», en provençal). Il était aussi un invité d'honneur, en juin 2023 de l'«association culturelle des amis de Léon Degrelle», en Espagne. A l'époque, Ayma n'avait pas trop fait la publicité de son intervention. Il ne semblait pour autant guère gêné de s'afficher aux côtés du groupe local Bastion frontal. Quand il ne se balade pas avec ses copains du bras tendu en Espagne, Ayma milite comme leader de Tenesoun donc qui, selon ses libé mots, affirme «l'autochtonat des populations européennes» contre «le grand remplacement et le grand effacement». Racialiste et opposée à l'assimilation des populations extra-européennes, la structure est très liée à la mouvance identitaire. Quant au patron de Ayma, le député de Draguignan, Philippe Schreck, il n'est pas n'importe qui au RN puisqu'il est le référent de la prestigieuse commission des lois. Ayma n'est pas non plus un inconnu pour le parti frontiste puisque Libé l'avait déjà repéré l'an dernier tractant aux côtés de Pierre-Romain Thionnet, directeur du RN de la jeunesse. Tenesoun participe aussi régulièrement à la manifestation organisée chaque année par le Comité du 9 mai, dont le RN prétend désirer l'interdiction. De quoi battre en brèche les professions de foi républicaines du parti d'extrême droite, qui jure n'avoir aucun lien avec les mouvances radicales sur le terrain, et assure qu'une fois au pouvoir, aucun Français ne se verra retirer le moindre droit, mais travaille main dans la main avec des indi- vidus qui pensent tout l'inverse. Contactés, ni Philippe Schreck ni Raphaël Ayma n'ont répondu à Libération.

La Croix, no. 43032
France, vendredi 27 septembre 2024 802 mots, p. 20
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26 septembre 2024 - La Croix (site web)

Le gouvernement cherche la martingale pour expulser plus

Nathalie Birchem

Après le meurtre de Philippine Le Noir de Carlan, le nouveau ministre de l’intérieur a annoncé une évolution de « l’arsenal juridique » pour améliorer l’efficacité des mesures d’expulsion des étrangers.

Moins d’une semaine après le meurtre de Philippine Le Noir de Carlan et l’arrestation en Suisse du suspect, un jeune Marocain sortant de prison et sous le coup d’une obligation de quitter le territoire non exécutée, le nouveau ministre de l’intérieur Bruno Retailleau a promis une évolution de « l’arsenal juridique ».

Mais que peut faire le gouvernement pour éviter ce genre de tragédies ? Pour trouver des pistes d’amélioration, le ministre, qui a réuni hier les directeurs des services des étrangers, va rencontrer mardi 1er octobre les 21 préfets les plus concernés par les mesures d’éloignement. « Cela doit nous conduire à questionner le système dans son ensemble, il n’y aura pas de tabou », assure-t-on dans l’entourage du ministre de l’intérieur.

« Certaines choses, qui relèvent de la parole politique, vont pouvoir aller assez vite,poursuit-on. Quand un ministre demande à ses troupes que la fermeté devienne la règle dans l’application de la loi, ça a des conséquences concrètes. » Pour le reste, Bruno Retailleau envisage des changements tous azimuts, qui, pour certains, relèveront du réglementaire, pour d’autres de la diplomatie, et pour d’autres d’une éventuelle nouvelle loi. Mais il n’a pas pour l’heure précisé ses intentions.

Alors que, depuis 2020, les sortants de prison sans papiers sont prioritairement visés par une mesure d’éloignement, la Cour des comptes préconisait en janvier 2024 d’améliorer la communication entre l’administration pénitentiaire et les préfectures. Dans le cas du suspect du meurtre de Philippine, une « commission d’expulsion », dont la réunion est obligatoire pour demander un arrêté préfectoral d’expulsion, a bien été saisie par la préfecture de l’Yonne, mais trop tardivement pour avoir lieu avant la levée d’écrou le 20 juin.

« Si la préfecture avait saisi la commission plus tôt, ils auraient pu prendre un arrêté d’expulsion plus tôt et auraient pu demander un laissez-passer consulaire au consulat marocain plus tôt », estime Stéphane Maugendre, avocat en droit pénal et droit des étrangers. Hors délai, la préfecture s’est rabattue sur une OQTF, mesure assortie de plus de protections que l’arrêté d’expulsion.

Certains, comme le député centriste Philippe Bonnecarrère, recommandent de prononcer plus souvent à l’encontre des délinquants une autre mesure d’éloignement, les « interdictions du territoire français », « qui sont plus efficaces car il n’y a pas autant de recours ». De fait, parmi les 47 000 personnes placées en 2023 en centre de rétention, le temps d’obtenir du pays d’origine un laissez-passer consulaire permettant l’éloignement, 53 % ont été libérées sur décision du juge. Raison pour laquelle la droite propose régulièrement de diminuer les pouvoirs du juge des libertés. Car, actuellement, la loi prévoit qu’il statue de nombreuses fois au cours de la rétention sur la légitimité d’une prolongation de la privation de liberté.

Dans le cas présent, la juge a autorisé la sortie le 3 septembre. Depuis la loi Darmanin adoptée début 2024, l’article 742-5 du code des étrangers a été réécrit pour que les auteurs de menaces à l’ordre public puissent être enfermés au-delà de 60 jours. « Mais ça a été très mal rédigé, car, contrairement à l’intention du législateur, il faut pour cela que ce trouble ait lieu pendant les quinze derniers jours ! », explique l’avocat Ruben Garcia. Nul doute dans ce cas que le ministre de l’intérieur souhaitera corriger cette bévue.

Reviendra sans aucun doute aussi sur le tapis la question de la durée de rétention, déjà portée de 45 à 90 jours en 2018. De fait, désormais, près de 20 % des retenus le sont plus de 45 jours. Sans beaucoup de résultats, semble-t-il : en 2020, seuls 55,9 % des laissez-passer consulaires ont été obtenus dans les délais, beaucoup de pays ne voyant aucun intérêt à reprendre leurs ressortissants.

Pour forcer les pays d’origine à coopérer, des accords ont été signés, comme en 2019 avec le Maroc qui, dans le cas de l’homme suspecté du meurtre de Philippine, a d’ailleurs fini par envoyer un laissez-passer consulaire… deux jours après sa sortie de rétention. Un retard dû semble-t-il à une erreur de l’administration qui, contrairement à cet accord de 2019, n’est pas passée par la plateforme dédiée pour faire sa demande.

Mais, pour Philippe Bonnecarrère, « le sujet des laissez-passer consulaires reste majeur ». Contrairement au précédent gouvernement, qui a tenté un chantage aux visas avec l’Algérie, le député recommande plutôt « de remettre en cause les passeports dits de services administratifs dont disposent les familles de la nomenklatura algérienne ».

L'Humanité
vendredi 27 septembre 2024 110 mots, p. 5

[Addictions De plus en plus d'adolescents européens...]

Addictions De plus en plus d'adolescents européens développent un rapport problématique au numérique « qui se caractérise par des symptômes similaires à ceux de l'addiction », met en garde l'Organisation mondiale de la santé dans un rapport. En quatre ans, la part de jeunes utilisateurs devenus accros aux réseaux sociaux est passée de 7 % à 11 %.

VSS Le sénateur Joël Guerriau, soupçonné d'avoir drogué la députée Sandrine Josso afin de l'agresser sexuellement, l'an dernier, se met finalement « en retrait » des travaux parlementaires. La veille, il avait été interrogé au tribunal de Paris, notamment sur des recherches suspectes retrouvées dans son téléphone telles que « Drogue et viol » ou encore « effets de l'ecstasy GHB ».

Le Monde
France, vendredi 27 septembre 2024 581 mots, p. 11
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25 septembre 2024 - Le Monde (site web)
26 septembre 2024 - La Matinale du Monde

La vidéosurveillance algorithmique pourrait être pérennisée

Le préfet de police de Paris a évoqué un « bilan positif » du recours à l’IA pour analyser les images des caméras durant les Jeux

Philippe Le Coeur

Le recours, à titre expérimental, à la vidéosurveillance algorithmique cet été durant les Jeux olympiques et paralympiques « a démontré son utilité » et, compte tenu d’un « bilan »qu’il a qualifié de « positif », le préfet de police de Paris, Laurent Nuñez, considère qu’il y a lieu de « proroger » cette utilisation de l’intelligence artificielle pour analyser les images.

« Nous présenterons le bilan au comité d’évaluation et au gouvernement. A titre personnel, et c’est la proposition que nous allons pousser [à la préfecture], nous sommes très favorables [à une prolongation] », a déclaré M. Nuñez lors d’une audition devant la commission des lois de l’Assemblée nationale, mercredi 25 septembre, tout en ajoutant que « c’est le gouvernement qui proposera ou pas la reconduction de ce dispositif. Je ne peux pas m’engager plus que cela ».

L’expérimentation de la vidéosurveillance algorithmique avait été autorisée par une « loi JO », adoptée en mai 2023, donnant lieu à de vifs débats, tout particulièrement sur le respect des libertés individuelles. Elle avait été circonscrite à la détection de différents comportements ou événements prédéfinis comme « anormaux » (objets abandonnés, chutes, mouvements de foule, etc.), excluant officiellement toute reconnaissance faciale.

Dérives sécuritaires

Sa durée avait été étendue au-delà des seuls Jeux, jusqu’au 31 mars 2025, un rapport devant toutefois être remis par le gouvernement au Parlement au plus tard le 31 décembre cette année. Ces derniers mois, la Quadrature du Net, association de défense des libertés numériques, avait dit craindre que les pouvoirs publics « utilisent un moment exceptionnel »,en l’occurrence les Jeux, « pour rendre une technologie acceptable »et que se normalise un dispositif dont elle estime qu’il peut conduire à des dérives sécuritaires.

Durant les Jeux, l’utilisation de cette technique d’analyse des images s’est faite, au niveau de la Préfecture de police, « sur une dizaine de sites », a expliqué M. Nuñez, précisant que, si « pendant les JO, nous avons expérimenté beaucoup de choses », « les dispositifs étaient beaucoup plus opérationnels »pendant les Jeux. La RATP et la SNCF ont, elles aussi, expérimenté la même technologie cet été dans les transports.

« Nous les avons utilisés plus souvent[lors des Jeux paralympiques] , notamment lors de la cérémonie d’ouverture », a-t-il ajouté, précisant que cela avait donné lieu à « un certain nombre d’alertes dans les cas prévus par la loi, et uniquement ça ». Mais sans induire d’interpellations : « Je n’ai pas connaissance que nous en ayons fait. Ce n’était pas le but. Le but était de détecter un flux ou un mouvement anormal. Et, en ce sens, c’est un outil d’aide très utile. Je ne demande pas plus », a déclaré le préfet, réfutant tout objectif de « surveillance généralisée », évoqué par la députée (La France insoumise) Elisa Martin.

A l’appui de l’expression de son souhait de prolongation de l’utilisation de la vidéosurveillance algorithmique, le préfet de police a fait valoir que cette dernière serait plus utile pour des événements de moindre dimension que les Jeux olympiques et paralympiques. « Pour des manifestations sportives ou culturelles isolées – des concerts par exemple –, nous n’avons pas les mêmes renforts sur le terrain que ceux que nous avons eus pendant les JO,a souligné M. Nuñez. Et donc cette assistance aux opérateurs de vidéosurveillance revêt un caractère plus important. »

Libération
vendredi 27 septembre 2024 99 mots, p. 15

autre

LR Enquête ouverte contre Vincent Jeanbrun pour prise illégale d'intérêts

autre

Le parquet de Créteil a annoncé jeudi l'ouverture d'une enquête contre Vincent Jeanbrun, maire de L'Haÿ-les-Roses (Val-de-Marne) et élu député le 7 juillet, pour prise illégale d'intérêts et recel de prise illégale d'intérêts, confirmant des informations de Mediapart. Le LR, qui n'a toujours pas de successeur à la mairie, est soupçonné d'avoir attribué des maisons appartenant à un syndicat intercommunal qu'il présidait à deux de ses collaborateurs pour un loyer «cinq fois inférieur au prix du marché». L'élu plaide «une pratique déjà en oeuvre avant son arrivée».

Le Monde
France, vendredi 27 septembre 2024 929 mots, p. 8
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25 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Les élus calédoniens à Paris pour avancer sur la reconstruction

Les représentants du Congrès calédonien veulent alerter sur la situation d’urgence de l’archipel et obtenir un engagement de l’Etat

Nathalie Guibert

C’est à l’Etat, d’abord, que leurs demandes s’adressent, après quatre mois et demi de chaos en Nouvelle-Calédonie : les représentants des groupes politiques du Congrès calédonien sont à Paris pour réclamer un plan massif de reconstruction et pour alerter sur la situation d’urgence vitale qui frappe le territoire, à quelques jours de la déclaration de politique générale du premier ministre, Michel Barnier.

Après avoir voté en faveur d’un tel plan à la fin d’août à Nouméa, ces élus ont surmonté leurs divisions pour alerter l’Assemblée nationale et le Sénat sur les risques d’un effondrement total de l’économie et de la société calédoniennes. Ils parlent presque à l’unisson, depuis l’Union calédonienne (UC), membre du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS), jusqu’au Rassemblement-Les Républicains (LR). Ne manquent, à Paris, que les Loyalistes de Sonia Backès (qui a préféré jouer en solo début septembre), mais ils ont voté pour le plan. Et l’Union nationale indépendantiste-Palika, qui s’est abstenue de le faire mais ne s’y oppose pas. Ce plan de reconstruction souhaité, 4,2 milliards d’euros sur cinq ans, se veut comparable à celui déployé à Saint-Martin et Saint-Barthélemy en 2017 après le cyclone Irma, soit un effort équivalent à la moitié du produit intérieur brut local.

Rendez-vous a été pris avec tous les chefs des groupes parlementaires d’ici au 3 octobre. Pour la première fois, le président du Sénat, Gérard Larcher, a préféré à son tête-à-tête avec les Calédoniens une réunion incluant les présidents de groupe, le rapporteur général du budget, la délégation aux outre-mer et le sénateur (LR) Philippe Bas au titre de la commission des lois. D’un autre côté, les trois fonctionnaires mandatés par Emmanuel Macron, fin mai, ont rendu compte, à huis clos, au « groupe de contact Nouvelle-Calédonie » de la présidente de l’Assemblée, Yaël Braun-Pivet.

« Il faut agir ! »

« Ce groupe d’élus que tout oppose vient nous faire comprendre que la Nouvelle-Calédonie est au bord du gouffre, réagit le député Stéphane Lenormand (Saint-Pierre-et-Miquelon), président du groupe Libertés, indépendants, outre-mer et territoires, à l’issue de la rencontre mercredi. Notre premier gros dossier sera le budget, et la situation de la France n’est pas non plus florissante. Mais c’est un des sujets, avec Mayotte, sur lesquels on ne peut pas attendre. »

« La solution est à Paris, il faut agir ! », presse Jean-Jacques Urvoas, qui échangera à son tour avec la délégation dans quelques jours, en compagnie de Manuel Valls et Dominique Bussereau (ils sont tous trois anciens présidents de la mission sur l’avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie à l’Assemblée).

« Nous demandons à l’Etat qu’il rétablisse l’ordre républicain, qu’il renoue le dialogue avec les indépendantistes et les partisans de la France, et qu’il reconstruise la Nouvelle-Calédonie, car il a une responsabilité morale et matérielle, et il est le seul à pouvoir réparer aujourd’hui », a estimé mercredi Virginie Ruffenach, cheffe de file du Rassemblement.

« Le territoire aura 400 millions d’euros de recettes fiscales en moins sur l’année. La crise n’est pas terminée, nous sommes toujours sous couvre-feu et nous n’avons aucune visibilité, car les aides de l’Etat s’arrêtent au mois d’octobre », a ajouté Milakulo Tukumuli, pour l’Eveil océanien, le parti qui vient de ravir la présidence du Congrès de Nouvelle-Calédonie aux indépendantistes de l’UC-FLNKS. « Le sujet doit être traité au plus haut niveau avec un comité interministériel, pour un engagement politique fort, ferme, et dans la durée », estime Philippe Gomès (Calédonie ensemble, droite non indépendantiste modérée). Tous espèrent que la déclaration de politique générale comporte des assurances « claires » et « fermes ».

« On sait pouvoir être entendus, car la France a déjà été dans le passé à la hauteur de la solidarité ultramarine », souligne l’indépendantiste Pierre-Chanel Tutugoro (UC). Il ajoute : « Nous ne pouvons pas nous limiter à demander que joue la solidarité nationale. Le premier ministre doit dire qu’il nous a compris. Il doit aussi indiquer comment on construit la suite, c’est la question du lien entre la Nouvelle-Calédonie et la France. »

Mais les discussions politiques sur le statut du territoire demeurent incertaines après l’insurrection. D’abord parce que l’UC-FLNKS a intégré au mouvement indépendantiste la cellule de coordination des actions de terrain, accusée d’être à l’origine des destructions, contre l’avis de ses composantes modérées. L’UC n’a pas totalement clarifié ses positions quant aux conditions d’une reprise du dialogue ni choisi les interlocuteurs capables de le mener. « Les choses ont été engagées, la désescalade a été commandée pour permettre de lancer les discussions politiques »,affirme cependant Pierre-Chanel Tutugoro.

A l’Elysée comme dans le camp du nouveau premier ministre, on veut d’abord traiter l’urgence économique et sociale, moyennant des réformes que le gouvernement calédonien a commencé à lancer. « Aujourd’hui, nous essayons de défendre une solidarité nationale pour la reconstruction ; le débat politique, on verra après », indique ainsi le sénateur (LR) Georges Naturel. « Après », c’est-à-dire « quand l’Etat prendra sa décision sur la date des élections provinciales calédoniennes ». Sur ce sujet inflammable, Michel Barnier a déjà sollicité l’avis des quatre parlementaires de la Nouvelle-Calédonie comme des élus de son Congrès. En attendant, son gouvernement, même éphémère, est attendu, selon M. Naturel, pour délivrer « un message rassurant aux Calédoniens ».

Le Figaro, no. 24912
Le Figaro, vendredi 27 septembre 2024 1008 mots, p. 4

Politique

La galaxie Barnier, fruit de cinquante années de vie politique

Le premier ministre s'est appuyé sur un large réseau d'ex-collaborateurs et de connaissances pour s'entourer à Matignon.

Galiero, Emmanuel, Data, Fig

Lancé dans la vie politique en 1973, avec un mandat de conseiller général de Savoie sous le bras, Michel Barnier n'a cessé d'élargir son réseau de relations depuis plus d'un demi-siècle. Il a toujours soigné ses contacts avec une régularité de métronome, priant ses secrétaires particulières de bien tenir à jour son précieux fichier, de veiller sur les voeux immanquables et de soigner des missives toujours signées à la main avec petits mots personnalisés.

Le soir du 4 septembre, quand l'ex-négociateur en chef du Brexit comprend que son nom est fixé pour Matignon, il invite aussitôt quelques membres de son cercle rapproché à le rejoindre dès le lendemain matin. « Soyez en forme » , les prévient-il sur la boucle WhatsApp des fidèles intitulée « Pros et sympas ».

Michel Barnier les reçoit à 7 heures pétantes, dans son appartement parisien du 7e arrondissement, à deux pas de l'Assemblée nationale. Autour de lui, on retrouve notamment la sénatrice Marie-Claire Carrère-Gée, l'ex-collaborateur Simon Dufeigneux, les jeunes communicants Antoine Lévêque et Erwan de Rancourt... Sans oublier les membres de sa famille, très impliqués dans l'aventure. L'heure est à la fois incroyablement motivante et grave. Le futur premier ministre veut aller vite et anticiper. Il sait qu'il va falloir poser les fondations d'un cabinet solide pour affronter une séquence compliquée, cernée par les urgences. C'est pour cela qu'il se concentre d'abord sur le choix des profils rompus aux questions budgétaires et régaliennes. Pour aborder sa mission dans les meilleures conditions possibles, il nomme donc Jérôme Fournel au poste de directeur de cabinet, puis le préfet Michel Cadot à celui de conseiller territoires, régalien et outre-mer.

Grâce à ce fichier d'ex-collaborateurs, ses conseillers ont pu travailler de manière autonome pour trouver des bras prêts à aider. Ce vivier avait beaucoup servi durant la primaire LR et cette fois, les équipes ont pioché dedans une fois encore. Le nouveau premier ministre avait besoin d'expertises rapides pour réactualiser sa vision des circuits de l'État et pour préparer son discours de politique générale.

Le réseau, Michel Barnier l'a toujours cultivé. Certains se souviennent de ces réunions de « famille » auxquelles il a toujours tenu. Des moments réguliers de partage réunissant parfois 400 personnes, comme ce fut le cas dans les salons de la délégation Wallonie-Bruxelles, boulevard Saint-Germain à Paris. Ces liens tissés avec des chefs d'entreprise, des hauts fonctionnaires, des personnalités politiques ou issues de la société civile, constituent la rançon de cinquante années de vie publique. « Il est sans doute l'un des politiques dotés du plus beau carnet d'adresses de Paris! » , estime un proche qui se souvient de son microparti Nouvelle République. Lancé en 2002, il fut conçu comme un club de réflexion visant à éclairer les problèmes de la société française. Michel Barnier en avait fait un carrefour de grands débats dans les théâtres, avec des personnalités internationales.

«Il n'aime pas le conflit, ni les gens qui cloisonnent. Il aime le collectif » , raconte l'un de ses amis en soulignant la capacité du Savoyard à s'entourer de jeunes. Michel Barnier mise aussi sur la confiance, comme celle qui le lie par exemple à son nouveau conseiller spécial Arnaud Danjean, ex-député européen proche de François-Xavier Bellamy. Il a sollicité sa présence à Matignon mais quand cet expert de l'intelligence stratégique issu de la DGSE lui a dit qu'il était sorti de la politique, le premier ministre à peine nommé lui a offert un poste d'éclaireur, en lien direct avec lui. La nouvelle directrice adjointe Valérie Bros, ex-conseillère de Barnier aux Affaires étrangères, est aussi une experte venue de l'Union européenne. Cette fidèle est appréciée pour le regard « différent » qu'elle est capable de porter sur les fonctionnaires de Bercy. Michel Barnier, qui n'aurait eu que trois secrétaires particulières en quarante ans, a également sollicité la dernière d'entre elles, Isabelle Misrachi. Cette collaboratrice historique le connaît depuis 1999 et occupe désormais un poste de chef de cabinet adjointe. Polyglotte, fonctionnaire européen ayant exercé ses talents au sein des services généraux de la « task force Brexit » de 130 personnes, elle était jusqu'alors responsable du protocole auprès d'Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne.

Cette fidélité, on la retrouve également au coeur du dispositif diplomatique de Michel Barnier. Il a fait appel à Olivier Guersent, son ex-directeur de cabinet à la Commission européenne comme à Christine Roger, qui fut aussi sa directrice de cabinet à Bruxelles. On sait que le premier ministre est un féru de relations internationales. Éric Ciotti lui avait d'ailleurs confié la gestion du dossier au sein des Républicains. Il a toujours nourri avec attention ses relais et ce n'est pas un hasard si aujourd'hui, il sait qu'il peut compter sur quelques personnalités reconnues dans ce domaine.

Par exemple, les diplomates Philippe Étienne et Pierre Vimont sont considérés comme des éminences morales qui ont formé des générations de diplomates. Mais dans ce cercle, nourri par une carrière européenne bien remplie, on peut aussi croiser des profils comme celui du Norvégien Georg Riekeles, ex-conseiller stratégique de Michel Barnier entre 2009 à 2020. Le spécialiste est aussi directeur délégué d'un think-tank considéré comme le plus influent de Bruxelles, l'European Policy Centre. Il entretient aussi des liens particuliers avec plusieurs figures politiques européennes, d'Angela Merkel à Mario Draghi en passant par Roberta Metsola, Antonio Tajani ou Elisa Ferreira...

Mobilisés dans l'urgence, les alliés de Michel Barnier sont entrés dans la danse de Matignon en mesurant l'ampleur du défi. Il savait que cela risquait de «tirer dans tous les sens». Certains ont préféré rester à l'extérieur mais beaucoup ont voulu monter sur le bateau. L'un d'eux se dit ravi de pouvoir aider le premier ministre dans cette mission que beaucoup jugent impossible. «Il s'est engagé pour servir le pays. Il s'est lancé dans cette aventure avec fierté et la conscience extrêmement libérée. Il veut simplement répondre à un moment particulier. Il n'a plus rien à prouver. » E.G. ET FIG DATA

Le Monde
France, vendredi 27 septembre 2024 1202 mots, p. 10
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26 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Un appel à l’Etat pour aider et réformer des Ehpad

Dix-huit fédérations et organisations professionnelles demandent de faire du grand âge une « priorité »

Béatrice Jérôme

Jamais les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) n’ont connu un tel marasme financier. Jamais le contexte politique et budgétaire n’a été aussi peu propice à des mesures de sauvetage. Mardi 24 septembre, 18 organisations professionnelles du secteur lançaient un appel au nouveau gouvernement. « On veut provoquer une prise de conscience des politiques pour qu’ils prennent des décisions », explique Jean-Pierre Riso, président de la Fnadepa, fédération de 1 600 établissements et services à domicile, cheville ouvrière de l’opération.

Le déficit des Ehpad s’est également invité à l’agenda du Sénat, mercredi 25 septembre, avec la remise d’un rapport qui alerte sur leur situation budgétaire « catastrophique ».

Au terme d’une mission d’information lancée au printemps, le rapport a été coécrit par trois sénatrices, Anne Souyris (Les Ecologistes, Paris), Solanges Nadille (Rassemblement des démocrates, progressistes et indépendants, Guadeloupe) et Chantal Deseyne (Les Républicains, LR, Eure-et-Loir). Il énonce dix-huit propositions qui visent « à assainir la situation des Ehpad mais aussi à engager une réforme structurelle »,a expliqué Mme Deseyne lors de sa présentation à la presse. « Entre 2020 et 2023, la part des Ehpad déficitaires est passée de 27 % à 66 % », indique le rapport des sénatrices. Pour les seuls Ehpad publics, rattachés à un hôpital, le déficit est aujourd’hui estimé à près de 800 millions d’euros.

L’ « asphyxie » financière résulte de l’inflation, des revalorisations salariales des personnels, mal compensées par l’Etat et les départements – cofinanceurs des Ehpad – et d’une trop faible augmentation des prix de séjour s’agissant des établissements publics et associatifs. Quant aux Ehpad privés, lucratifs (un quart du parc en France), ils ne sont pas ou rarement en déficit. Mais leur résultat net a « été pratiquement divisé par deux entre 2017 et 2023 »,selon le rapport.

Une autre journée de solidarité ?

Pour économiser les crédits de la Sécurité sociale, les Ehpad renoncent à embaucher alors que le nombre de soignants est déjà notoirement insuffisant pour prendre soin au mieux des résidents. Aussi, les bâtiments se dégradent. Leur modernisation et surtout leur adaptation au changement climatique prennent du retard.

La situation est particulièrement critique en Guadeloupe, en Martinique et à La Réunion. « Le nombre de places en Ehpad y est trois fois inférieur à la moyenne hexagonale alors que les territoires ultramarins seront parmi[ceux qui compteront le plus de personnes âgées en moyenne] d’ici à 2050 », souligne Solanges Nadille.

Unanimes sur le constat, les trois sénatrices divergent en revanche sur les solutions. Mmes Deseyne et Nadille militent pour l’instauration d’une « deuxième journée de solidarité » pour le grand âge, sur le modèle du lundi de Pentecôte. Elle rapporterait jusqu’à 3,3 milliards d’euros, calculent-elles. Les deux sénatrices promeuvent aussi l’instauration d’une « assurance dépendance obligatoire » .Chaque personne ayant cotisé disposerait ainsi d’une aide financière en cas de perte d’autonomie.

Dans une contribution personnelle au rapport, leur collègue Anne Souyris estime qu’une seconde « journée de solidarité » dévolue à l’autonomie serait « injuste », car elle ferait peser le financement uniquement sur les salariés .Une « assurance dépendance » serait tout aussi inadéquate à ses yeux puisque « déconnectée du niveau de revenu ».La sénatrice écologiste préconise plutôt « une faible augmentation de la CSG[contribution sociale généralisée] de 0,1 point à 0,2 point pour toutes les catégories de revenus ». « Une hausse de 0,1 point de CSG permettrait d’augmenter les recettes de la branche autonomie de 1,7 milliard d’euros,plaide-t-elle. Pour une personne payée au smic, cela représenterait un prélèvement de 2 euros par mois. » Anne Souyris suggère également de créer un « impôt sur les successions »pour les transmissions par tranche de patrimoine qui seraient supérieures à 100 000 euros.

Sans prendre position sur ces différentes pistes, les dix-huit fédérations impliquées dans la mobilisation du 24 septembre réclament aussi de nouvelles recettes. « Il faut avoir le courage de poser la question politique des ressources et pas seulement se contenter de parler des besoins, sinon on ne s’en sortira pas », assume Marc Bourquin, conseiller stratégie de la Fédération hospitalière de France.

Excédent de la Sécu

Doutant des marges de manœuvre du nouvel exécutif, les acteurs du secteur comme les trois sénatrices exigent dans l’immédiat des mesures pour éviter les « faillites ».Les dix-huit fédérations réclament ainsi pour l’année 2025 un fonds d’urgence de 1,4 milliard d’euros pour les Ehpad et les services à domicile. « Le gouvernement s’est moqué de nous avec un fonds d’urgence de 100 millions d’euros débloqué fin 2023 », tempête Marie-Reine Tillon, présidente de l’UNA, fédération de services à domicile. « Il y a le feu au lac ! Il faut que le gouvernement mette le paquet sur les structures existantes plutôt que sur des créations de places en Ehpad », considère pour sa part Jean-Christophe Amarantinis, président du Synerpa, le syndicat des Ehpad lucratifs.

Les trois sénatrices fondent de leur côté l’espoir que la branche autonomie de la Sécurité sociale aura bien un excédent de 1,2 milliard d’euros fin 2024, comme prévu dans le projet de loi de financement voté en 2023. Les recettes de la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie ont été « abondées en 2024 de 2,6 milliards d’euros par l’affectation de 0,15 point de CSG », écrivent-elles. Le précédent ministère de la solidarité estimait que ce nouvel apport de CSG permettait de dégager 1,2 milliard d’euros de crédits à affecter à des mesures nouvelles.

« On a besoin de savoir si on aura vraiment cet excédent de 1,2 milliard d’euros en 2025 dont une partie pourrait être attribuée aux structures en grande difficulté »,décryptait, mercredi, Philippe Mouiller, président (LR) de la commission des affaires sociales du Sénat, aux côtés des trois sénatrices.

L’arrivée de Paul Christophe au poste de ministre des solidarités, de l’autonomie et de l’égalité entre les femmes et les hommes est-il de bon augure ? Celui qui était député (Horizons) du Nord jusqu’à sa nomination fut à l’origine de la création, en 2020, de la cinquième branche de la Sécurité sociale, consacrée à la couverture du risque de perte d’autonomie. Le 10 septembre, Luc Broussy, organisateur des Assises nationales des Ehpad, s’était amusé à demander à M. Christophe, invité à prendre la parole à cet événement, les mesures qu’il engagerait si d’aventure il entrait au gouvernement… Ce proche d’Edouard Philippe – ignorant alors qu’il deviendrait ministre le 21 septembre – avait répondu : « Il y a une réflexion à avoir sur la capacité à financer ce mur[démographique] de 2030. Il n’est pas infranchissable. Je pense qu’il suffit de se retrousser les manches. »

En 2020, interrogé par Le Monde, M. Christophe se disait convaincu de la nécessité d’avoir un débat « avec les Français pour trouver les moyens de relever le défi du vieillissement et de la perte d’autonomie sachant qu’on n’a pas des finances publiques extensives ». Quatre ans plus tard, le même se voit pressé d’ouvrir ce débat.

Le Monde
Planète, vendredi 27 septembre 2024 773 mots, p. 13

L’Union européenne s’entend pour restreindre la protection du loup

Bruxelles invoque la défense des éleveurs pour demander la rétrogradation du statut du canidé, qui a frôlé l’extinction totale

Perrine Mouterde

Le processus enclenché pour abaisser le niveau de protection du loup au sein de l’Union européenne (UE) a franchi une étape décisive, mercredi. Réunis à Bruxelles, les représentants permanents des Etats membres se sont prononcés en faveur de la proposition de la Commission de faire du Canis lupus une espèce « protégée », et non plus « strictement protégée »,ce qui facilitera les tirs contre ces prédateurs.

Ce vote constitue une victoire pour les représentants des éleveurs et pour un certain nombre d’Etats favorables à cette révision, dont la France. La principale organisation européenne d’agriculteurs et de coopératives agricoles, la COPA-Cogeca, a ainsi salué « un grand pas en avant ». Les associations de protection de la nature dénoncent au contraire « une décision scandaleuse et un jour honteux pour l’UE ». « Ce vote sape des décennies d’efforts et représente un revers important pour ce qui a été salué comme l’un des succès les plus remarquables de l’UE en matière de conservation de la faune sauvage » , écrit une coalition d’organisations.

La proposition de changement de statut devrait être formellement adoptée lors du Conseil de l’UE, jeudi, à temps pour que la Commission européenne puisse la soumettre au comité permanent de la convention de Berne sur la conservation de la vie sauvage, qui doit se réunir début décembre. Ce traité, signé en 1979, comporte quatre annexes listant le degré de protection des espèces : sa révision, pour faire passer le loup de l’annexe 2 (strictement protégé) à l’annexe 3 (protégé), devrait être approuvée sans difficulté. La directive européenne « Habitats » devrait ensuite être amendée, une première depuis son adoption, il y a trente ans.

« Raisons injustifiées »

Cette initiative visant le loup a été lancée fin 2023 par la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, membre du Parti populaire européen, dans un contexte de bataille politique autour des enjeux agricoles. Pour ses promoteurs, cet assouplissement de la protection se justifie par la hausse du nombre de loups sur le continent, passé d’environ 11 200 à 20 300 en une décennie, et par le poids de la prédation sur les filières agricoles.

Si les attaques contre les troupeaux – qui concernent chaque année 0,065 % du cheptel ovin de l’UE – peuvent être pénalisantes et traumatisantes pour les éleveurs, les associations environnementales plaident en faveur d’un renforcement des mesures de protection plutôt que d’une augmentation des tirs, dont l’efficacité reste à prouver.

Malgré la hausse des effectifs, les populations de loups sont encore loin d’avoir atteint un état de conservation satisfaisant au sein de l’UE. « La science montre que le rétablissement du loup est toujours en cours et que les objectifs-clés de la convention de Berne et de la directive “Habitats” – restaurer les espèces menacées – restent non atteints », répètent les associations dans leur communiqué.

« En visant le loup, l’Europe s’est tiré une balle dans le pied, ajoute Sofie Ruysschaert, responsable de la politique de restauration de la nature chez BirdLife Europe. L’affaiblissement d’une législation efficace pour des raisons injustifiées mine totalement la confiance dans le processus décisionnel. »

Mercredi, une quinzaine d’Etats ont soutenu la proposition de révision. L’Allemagne, qui s’était jusque-là abstenue, s’est finalement prononcée pour, faisant basculer le vote. « La population de loups s’est tellement développée ces dernières années que cette décision » est « nécessaire pour les éleveurs », a affirmé la ministre de l’environnement allemande, Steffi Lemke, membre du parti les Verts.

Les opposants à ce changement de statut craignent que la révision de la directive « Habitats » pour le loup n’ouvre une boîte de Pandore. « Le loup ne sera pas la seule espèce concernée par cette décision, combien d’espèces sommes-nous prêts à mettre en danger si nous ouvrons les directives “Oiseaux” et “Habitats” ? », a mis en garde, mardi, le député européen slovaque Michal Wiezik (Renew Europe).

A moins d’un mois de la 16e conférence mondiale pour la biodiversité (COP16), qui se tiendra du 21 octobre au 1er novembre en Colombie, la responsable des questions de biodiversité au bureau politique européen du Fonds mondial pour la nature dénonce un signal « désastreux » envoyé par l’UE. « Comment demander à d’autres régions de protéger leur biodiversité et de vivre avec des espèces comme les tigres, les lions ou les éléphants, alors que nous ne pouvons pas cohabiter avec le loup ?,s’interroge Sabien Leemans. Le message venant aujourd’hui de l’UE est véritablement embarrassant. »

Le Monde
Idées, vendredi 27 septembre 2024 553 mots, p. 28
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29 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Livre

Enquête sur les malversations du RN

Franck Johannès

Le Rassemblement national (RN) a fabriqué de fausses preuves pour éviter à Jordan Bardella d’être poursuivi dans l’affaire des assistants parlementaires du Front national, assure Tristan Berteloot, journaliste à Libération, dans La Machine à gagner. Révélations sur le RN en marche vers l’Elysée(Seuil, 240 pages, 19,50 euros). Cela n’aura pas été nécessaire, le jeune assistant, prometteur, mais encore étudiant, de l’ancien eurodéputé RN Jean-François Jalkh n’ayant été convoqué ni par la police ni par les juges.

Probablement parce qu’il n’était, à l’époque, qu’un mince personnage et que son contrat à mi-temps n’a duré, en 2015, que quatre mois et demi – à 1 200 euros net par mois, ce qui est assurément confortable pour un mi-temps. Si le dossier Bardella n’occupe qu’un chapitre du livre qui vise à minutieusement détailler la lourde marche du RN vers le pouvoir, il est d’une importance majeure. Le journaliste explique que l’un des avocats de Marine Le Pen, Ghislain Dubois, a été chargé de centraliser les documents censés prouver le travail des assistants, soupçonnés d’emplois fictifs – le procès de 27 parlementaires et assistants du RN doit s’ouvrir à Paris le 30 septembre. Jordan Bardella, en 2015, a 20 ans et est à la fois « chargé de mission » à Paris du numéro deux du parti, Florian Philippot, et assistant parlementaire de Jean-François Jalkh.

Dates effacées

Me Dubois charge un jeune stagiaire, Paul D., du « montage du dossier de Jordan Bardella » dans un e-mail du 20 décembre 2017. Le stagiaire se rend sur le site Global Factiva, à la disposition des europarlementaires, qui propose des revues de presse en ligne. Il se charge de collecter des articles publiés deux ans plus tôt, en effaçant sous chaque document la date de la recherche et son copyright.

Au dossier s’ajoute un agenda calendaire 2015, avec des photos d’avions de chasse, sur lequel Jordan Bardella est censé avoir griffonné des événements de l’année liés au mandat de son député. Il a répliqué à Libération, après une première publication de ces révélations dans le quotidien début septembre, qu’il s’agissait d’ « une grossière tentative de déstabilisation ». Puis, le journal a publié un fac-similé du fameux calendrier et sa facture d’achat, envoyée au siège du RN le 16 mai 2018, alors que le jeune assistant était censé l’avoir rempli trois ans plus tôt…

Me Alexandre Varaut, porte-parole du parti dans l’affaire des assistants, admet aujourd’hui, et à l’évidence, que l’agenda est un faux, mais il assure que Jordan Bardella n’y est pour rien et n’a jamais rien écrit dessus : « Cela ressemble à son écriture, mais ce n’est pas la sienne, assure l’avocat. Ces documents n’ont d’ailleurs jamais été produits à quiconque. » Franceinfo et l’émission de France 2 « Complément d’enquête » ont prouvé, de leur côté, que Timothée Houssin, l’ex-assistant de l’eurodéputé Nicolas Bay, parti un temps à Reconquête !, a présenté à la justice des revues de presse éditées en 2018 sur l’activité de son assistant trois ans plus tôt.

Libération
jeudi 26 septembre 2024 441 mots, p. 34

CLIMATE TOUR

«Cinq ans après, il est urgent de tirer les conclusions de ce grave incendie»

CLIMATE TOUR

Edouard Bénard Député de Seine-Maritime Christophe Bouillon Ancien député de la Seine-Maritime Gérard Leseul Député de la Seine- Maritime et vice-président de la commission du Développement durable Florence Hérouin-Léautey Députée de la Seine-Maritime Nicolas Mayer-Rossignol Maire de Rouen et président de la métropole Rouen- Normandie A u lendemain du grave incendie qui s'est déclenché au sein de l'usine Lubrizol à Rouen, le 26 septembre 2019, l'Assemblée nationale a mené, sous la direction de Christophe Bouillon, député de la Seine-Maritime, une mission d'information parlementaire permettant de renforcer la sécurité des populations et de l'environnement. Dès le 17 décembre 2019, une première proposition, puis une seconde déposée le 20 mars suivant ont affirmé la nécessité de créer une autorité de sûreté des sites Seveso, mais aussi de renforcer les moyens de contrôle et de surveillance de ces lieux, ou encore d'inviter à plus de transparence sur la communication des informations dans le cas de la survenance d'un accident.

A plusieurs reprises dans les débats parlementaires, les députés socialistes sont intervenus pour réclamer la création d'une telle autorité. Cinq ans après, aucune leçon n'a été tirée pour la sécurité et la sûreté des sites Seveso. Il a fallu attendre 2022 pour voir, au niveau national, la mise en place du système FR-Alert, qui permet d'informer les populations en cas d'accident ou de menace. Cette première réponse permet certes d'améliorer le niveau d'information et d'alerte des populations, toutefois elle n'est utile qu'après la survenue d'un accident.

Il est aujourd'hui nécessaire de créer les conditions qui permettent de réduire la probabilité de nouvelles catastrophes industrielles, aux conséquences dramatiques sur les populations et l'environnement, à court et long terme.

Cinq ans après l'accident de Lubrizol, nous considérons qu'il est urgent d'agir pour éviter un nouveau «Lubrizol». C'est pourquoi nous avons pris la décision, avec nos collègues du groupe Socialistes et apparentés, de redéposer la proposition faite. Face à des industries exceptionnelles, de par leurs poids économiques et la dangerosité de leurs activités, il est temps de mettre en place des moyens exceptionnels pour assurer une transparence totale et rebâtir le lien de confiance avec la population largement ébranlée par l'accident de Lubrizol. La création d'une autorité administrative indépendante en charge du contrôle des sites Seveso apporterait des réponses concrètes pour assurer la protection des populations et de l'environnement, ainsi qu'à toute la chaîne de gestion du risque industriel : prévention, sécurité, sanction. Pour renouer la confiance entre la popu - lation et ses industries, il est nécessaire d'avoir un haut niveau d'exigence en matière de sécurité et de transparence. C'est notre objectif.

Le Monde
France, jeudi 26 septembre 2024 1245 mots, p. 7
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25 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Premières dissonances au gouvernement

Des divergences de vues entre ministres, mardi, ont révélé l’emprise de l’extrême droite sur le nouvel exécutif

Nathalie Segaunes

Dès ses premiers pas, le gouvernement Barnier s’est pris les pieds dans le tapis, mardi 24 septembre. Le nouveau ministre de l’intérieur, Bruno Retailleau, a tenu des propos sur l’immigration ou sur la justice que Marine Le Pen ne renierait pas, mais contre lesquels deux de ses collègues se sont élevés. Quant au ministre de l’économie, Antoine Armand, il a jugé que le Rassemblement national (RN) ne s’inscrivait pas dans l’ « arc républicain » , ce qui lui a valu les remontrances de la même Marine Le Pen et un rappel à l’ordre de Michel Barnier. Deux couacs qui disent l’emprise de l’extrême droite sur ce nouvel exécutif.

S’affranchissant de la règle commune édictée par le premier ministre en direction de son gouvernement, celle d’ « agir avant de communiquer », Bruno Retailleau est omniprésent dans les médias depuis son arrivée Place Beauvau. Donnant le ton de la période qui s’ouvre : il n’aura qu’ « un seul mot d’ordre : rétablir l’ordre », et veut, dit-il, « prendre tous les moyens » pour faire « baisser l’immigration en France ». Nouvelle loi en la matière, réforme de l’aide médicale de l’Etat (AME), rétablissement du « délit de séjour irrégulier » supprimé sous François Hollande, contrôles aléatoires aux frontières… « On va aller voir jusqu’où on peut aller », a-t-il lancé, lundi soir, sur TF1.

Les convictions du sénateur vendéen sont parfaitement connues de la classe politique, mais les entendre martelées depuis le ministère de l’intérieur révulse non seulement la gauche, mais aussi une partie de la Macronie. « Retailleau ferait passer Sarkozy pour un gauchiste, persifle le député (non inscrit) de la Vienne Sacha Houlié, ancien président (Renaissance) de la commission des lois de l’Assemblée nationale. C’est le retour de la droite Trocadéro ! [place parisienne où Nicolas Sarkozy en 2012, puis François Fillon en 2017, ont organisé certains de leurs meetings politiques] »

« C’est très dur pour nous »

Plus ennuyeux pour la cohésion gouvernementale, le Vendéen a ciblé la justice, appelant à « changer une politique pénale qui, depuis très longtemps, a laissé s’installer ce droit à l’inexécution des peines ». Une pierre dans le jardin de son collègue garde des sceaux, Didier Migaud. M. Retailleau « doit savoir que la justice est indépendante dans notre pays » et « ça n’est pas toujours exact »de prétendre qu’elle « est lente ou ne condamne pas suffisamment », a répliqué l’ancien député socialiste de l’Isère, se disant « prêt »à avoir « un certain nombre d’échanges avec Bruno Retailleau ».

Si l’affrontement entre justice et intérieur est un classique de la vie des cabinets, la passe d’armes entre les deux hommes fait mauvais effet, alors que le gouvernement est à peine installé et que Michel Barnier appelait, dimanche soir, à la « cohésion »et à la « fraternité »au sein de son équipe .

« Bruno Retailleau a commencé par attaquer la justice parce qu’il n’a pas envie d’attaquer ses policiers et ne veut pas dire qu’on a un taux d’élucidation calamiteux »(6 % pour les vols, 7 % pour les cambriolages en 2022, selon les statistiques du ministère de l’intérieur), raille l’ancien ministre de la justice socialiste Jean-Jacques Urvoas .

Les propos de M. Retailleau ont également fait réagir l’aile gauche de la Macronie. « La suppression de l’aide médicale de l’Etat ne serait pas acceptable »,a prévenu la ministre de la transition écologique, Agnès Pannier-Runacher, sur France Bleu Nord, mardi, soulignant que l’AME « n’est pas du tout, comme on le fantasme, un dispositif qui financerait des soins de confort ». A l’Assemblée nationale, au sein du groupe Ensemble pour la république (EPR), présidé par l’ancien premier ministre Gabriel Attal, les propos du locataire de la Place Beauvau ont été reçus « négativement », confie le député Ludovic Mendès. D’autant, souligne l’élu de Moselle, que « les députés RN s’en gargarisent. C’est très dur pour nous ».

La porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, a tenté de minimiser, mardi, les divergences de vues au sein de l’équipe exécutive. « Ce n’est pas un gouvernement de clones, on ne pense pas tous pareil », a relativisé cette proche de Gérald Darmanin, venue de la droite .

Mais l’entrée en scène très calculée du Vendéen a également indisposé au Palais-Bourbon. Car l’ancien sénateur a répété, mardi, qu’il « ne s’interdisait pas de prendre, notamment par la voie réglementaire, un certain nombre de dispositions ». La présidente (EPR) de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, l’a mis en garde contre un « contournement » du Parlement si le gouvernement choisissait de réformer par décret l’AME pour les étrangers en situation irrégulière.

« Faire recadrer un ministre »

Une autre boulette a mis au jour les contradictions de ce gouvernement placé « sous surveillance » du Rassemblement national. Le nouveau ministre de l’économie, Antoine Armand, s’est dit prêt, mardi matin sur France Inter, à collaborer avec tous les partis politiques, « pour peu qu’ils soient dans l’“arc républicain” ». « C’est-à-dire que le Rassemblement national, contre lequel nous avons été élus, face auquel nous avons fait un front républicain, n’y appartient pas, il faut être très clair dessus », a-t-il ajouté.

Outrée, Marine Le Pen en a appelé publiquement à Michel Barnier. « Quand j’entends M. Armand ce matin qui explique que sa porte sera toujours fermée aux députés du RN, alors que nous avons juste le budget qui arrive, je pense que le premier ministre doit aller expliquer à l’ensemble de ses ministres quelle est la philosophie de son gouvernement, car il semblerait que certains n’aient pas encore totalement compris », a grondé la multicandidate à l’élection présidentielle devant les micros, depuis le Palais-Bourbon.

Aussi, Michel Barnier a-t-il appelé son ministre de l’économie « pour lui rappeler les règles », « à savoir le respect des électeurs »et « des responsables politiques représentés à l’Assemblée nationale et au Sénat », selon son entourage .Le locataire de Matignon a également décroché son téléphone pour rassurer Marine Le Pen . « On a le pouvoir de faire recadrer un ministre qui dit n’importe quoi », a applaudi sur BFM-TV la députée lepéniste des Alpes-Maritimes Alexandra Masson. M. Armand a été contraint de rectifier le tir en promettant, dans un communiqué, de recevoir « prochainement »tous les partis représentés au Parlement, dont le RN.

Les propos de Bruno Retailleau comme le recadrage de son jeune collègue, une semaine avant la déclaration de politique générale, posent la question de la ligne de l’attelage gouvernemental. « Menons la politique que veulent les Français, c’est le meilleur bouclier » contre une victoire du RN, préconise le ministre de l’intérieur, jugeant qu’ils souhaitent « plus de sécurité et moins d’immigration ».

Ce coup de barre à droite, « c’est la condition de la survie du gouvernement Barnier, pronostique Sacha Houlié . Elle lui garantit la non-censure de l’extrême droite et d’une large partie de la coalition gouvernementale ». Une logique dans laquelle son ancien camarade d’En marche ! David Amiel, député Renaissance de Paris, refuse d’entrer : «Si on essaie d’anticiper ce que fera le RN pour se positionner, on aura à la fois et le déshonneur et la défaite. » La réunion des chefs des groupes parlementaires (LR, Renaissance, Horizons, MoDem) qui soutiennent l’exécutif autour du premier ministre, prévue mercredi après-midi à Matignon, permettra peut-être d’en débattre.

Le Figaro, no. 24911
Le Figaro, jeudi 26 septembre 2024 774 mots, p. 7

Politique

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26 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

La bataille pour les postes clés au Palais Bourbon a déjà repris

Bordas, Wally

Les couteaux sont de sortie, et les stratégies s'aiguisent. Après la nomination au gouvernement de plusieurs personnalités qui détenaient jusqu'ici des postes clés à l'Assemblée, la question de leur remplacement se pose déjà au Palais Bourbon. La présidence de la commission des affaires économiques a été laissée vacante par Antoine Armand (Renaissance), désormais ministre de l'Économie. Même chose pour celle des affaires sociales, abandonnée par Paul Christophe (Horizons), nommé ministre des Solidarités, et pour celle de la commission des affaires étrangères, désertée par Jean-Noël Barrot (MoDem), nouveau patron du Quai d'Orsay. Surtout, le poste de vice-présidente de l'Assemblée nationale, obtenu par la députée LR Annie Genevard en juillet dernier, est également inoccupé, après sa promotion au ministère de l'Agriculture.

En vue des élections à venir, les appétits s'aiguisent déjà. Plus particulièrement pour la vice-présidence, poste très convoité. En juillet dernier, les macronistes et la gauche avaient décidé de priver les députés du Rassemblement national, pourtant très largement représentés dans l'Hémicycle - 127 élus -, de tous ces postes clés. En sera-t-il de même alors que, désormais, le gouvernement de Michel Barnier est soumis aux menaces continuelles des troupes de Marine Le Pen ? Les troupes marinistes envisagent en tout cas de présenter un candidat. En coulisses, l'ancien vice-président RN, Sébastien Chenu, mène une campagne à bas bruit pour compter les soutiens qu'il pourrait obtenir au sein de l'Hémicycle. «Il est prudent, il ne veut pas y aller pour perdre», confie l'un de ses proches.

Mercredi matin, à la buvette de l'Assemblée, Sébastien Chenu a évoqué le sujet avec quelques députés Horizons, parti d'Édouard Philippe, membre de la majorité. Ces derniers lui ont assuré qu'ils estimaient «légitime» et «normal» que le RN soit représenté au sein de cette instance. Des discussions qui pourraient pousser Sébastien Chenu à se lancer dans la bataille, d'autant qu'il pourrait également trouver quelques soutiens chez Les Républicains ou le MoDem. Le parti de François Bayrou a par exemple toujours plaidé pour que le RN, qui possède de nombreux élus à la Chambre basse, soit représenté au sein des hautes instances de l'Assemblée. Une parlementaire MoDem appuie : «Sébastien Chenu est un bon président de séance. Cela ne me dérangerait pas qu'il puisse retrouver sa place.»

« Ce ne sont pas des pestiférés »

Chez Les Républicains, aussi, la réflexion est en cours. Au vu du «deal» passé avec les macronistes en juillet et confirmé par la coalition gouvernementale mise en place par Michel Barnier, le poste d'Annie Genevard devrait revenir à un député du groupe de Laurent Wauquiez. Comme les présidences de commission devraient également revenir à un député du groupe qui l'avait emporté en janvier (Renaissance pour les affaires économiques, Horizons pour les affaires sociales et MoDem pour les affaires étrangères). Sauf qu'au sein du groupe de la Droite républicaine, plusieurs députés plaident pour aider le RN Sébastien Chenu à retrouver son poste de vice-président.

«Ce poste doit revenir au RN. Nos concitoyens ont été choqués que le parti de Marine LePen soit évincé. Je les combattrai toute ma vie, mais, démocratiquement, on ne peut pas nier la représentativité de 11millions d'électeurs dans les instances de l'Assemblée», plaide par exemple Émilie Bonnivard. «Cela a été une erreur d'exclure le RN du bureau. Ce ne sont pas des pestiférés», juge également Philippe Juvin.

Sauf que Les Républicains savent qu'ils ne sont pas assez nombreux pour permettre à Sébastien Chenu d'être élu. Ils présenteront donc vraisemblablement un candidat pour remplacer Annie Genevard. «La macronie est très opposée à un vice-président RN, et, si nous ne faisons pas bloc, on pourrait se retrouver avec un troisième vice-président Insoumis», craint Émilie Bonnivard. Au sein du groupe, un appel aux candidatures a donc été lancé. Et selon nos informations, deux députées LR ont à ce jour fait savoir leur intérêt. Virginie Duby-Muller et Frédérique Meunier. Elles seront départagées par un vote interne qui aura lieu la semaine prochaine. «Il faut s'en tenir à l'accord global tel qu'il avait été négocié au mois de juillet. Cette vice-présidence doit rester dans notre groupe politique», plaide Virginie Duby-Muller.

Un avis partagé par le président des députés Renaissance, l'ancien premier ministre Gabriel Attal. Mais au sein du groupe MoDem, certains se verraient bien tenter leur chance pour laver l'affront qui leur avait été fait en juillet dernier, lorsque aucun de leur candidat n'avait été élu au bureau de l'Assemblée. Le député MoDem Romain Daubié, lui, préfère tempérer : «Ce serait une raison de se fâcher avec LR pour pas cher. Vu la fragilité de notre coalition, ce serait une vraie folie de faire ça.» W B

L'Humanité
jeudi 26 septembre 2024 797 mots, p. 8

Sous Michel Barnier, un RN intouchable

Cyprien Caddeo

Exécutif Le chef du gouvernement a admonesté le ministre de l'Économie, Antoine Armand, coupable d'avoir exclu le parti lepéniste de « l'arc républicain ». De quoi susciter la colère de certains députés macronistes qui constatent ici l'influence sidérante de Marine Le Pen.

C'est un premier cas concret de ce que suppose l'accord tacite noué entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen autour du nouveau gouvernement. Et un pas vertigineux de franchi : il est désormais interdit de dire du mal du RN au sommet de l'État, sous peine de se prendre une soufflante. Le premier ministre Michel Barnier a ainsi suscité une vive émotion jusque dans ses propres rangs, le 24 septembre, pour avoir admonesté Antoine Armand, le nouveau ministre de l'Économie. La faute de ce dernier ? Avoir déclaré que la porte de Bercy, son ministère, était ouverte à tous les partis, « pour peu qu'ils fassent partie de l'arc républicain », dont il exclut le RN.

Une déclaration somme toute classique il y a quelques mois encore, Emmanuel Macron ayant tenu des propos identiques pas plus tard qu'en février dans l'Humanité. Mais c'était avant : maintenant, il faut se maintenir au pouvoir. Ces propos sont devenus intenables en Macronie aujourd'hui, alors que le gouvernement ne doit sa survie qu'à la promesse de non-censure de l'extrême droite. Un état de fait politique, conséquence du pacte faustien consenti par Emmanuel Macron, ce que n'a pas manqué de rappeler implicitement Marine Le Pen depuis l'Assemblée nationale : « Il semblerait que tous les ministres n'aient pas compris la philosophie de ce gouvernement. » Résultat : Michel Barnier a appelé Antoine Armand pour qu'il rectifie ses propos. Mais aussi Marine Le Pen, comme l'a révélé le Figaro, pour l'assurer qu'elle serait bien reçue à Bercy si elle le souhaite. Dans un communiqué, le ministère de l'Économie a indiqué quelques heures plus tard que « le ministre recevra toutes les forces représentées au Parlement ».

fractures entre le camp présidentiel et « les républicains »

Un camouflet pour lui, et une victoire pour l'extrême droite. « On a le pouvoir de faire recadrer un ministre qui dit n'importe quoi et qui n'a pas bien compris la feuille de route », s'en est félicitée la députée RN Alexandra Masson, mercredi, sur BFM. Une « feuille de route » qui impliquerait donc pour les macronistes de toujours veiller à cajoler le parti lepéniste. Ce qui les expose, sans surprise, à l'ire de la gauche : « Michel Barnier bafoue le barrage républicain pour lequel nous nous sommes toutes et tous mobilisés il y a peu », a réagi Lucie Castets, toujours candidate à Matignon pour le Nouveau Front populaire.

Au sein du groupe macroniste, aussi, ce basculement inquiète, alors que certains n'ont toujours pas digéré le casting très droitier de la nouvelle équipe ministérielle. « A-t-on fait barrage au RN pour finalement y être soumis ? » fait mine de s'interroger le député du Maine-et-Loire Denis Masséglia. D'autres parlementaires du groupe Ensemble pour la République ont soutenu la première déclaration du nouveau locataire de Bercy, comme Marie-Pierre Rixain : « Non, le RN n'est pas dans l'arc républicain », écrit-elle sur X, tandis que son collègue Éric Bothorel a republié une vidéo datée du 3 septembre dans laquelle Antoine Armand expliquait pourquoi le RN « n'est pas un parti républicain » : « C'est un parti qui a été fondé par des anciens collaborateurs du nazisme », rappelait-il vingt jours avant d'être nommé au gouvernement.

Son recadrage illustre aussi les fractures appelées à se creuser entre, d'un côté, le camp présidentiel, qui fournit le plus gros contingent de députés à la nouvelle majorité relative d'Emmanuel Macron (165 députés sur 212), de l'autre, « Les Républicains » (47 députés). Les premiers ont pour la plupart appelé au barrage républicain lors des législatives, les seconds n'y ont pas participé. Pas étonnant, donc, que des LR soient montés au créneau pour fustiger la position du ministre de l'Économie : «   La déclaration d'Antoine Armand est une contradiction insoutenable, absurde et inutilement provocatrice. On ne peut pas insulter 11 millions d'électeurs », a ainsi déclaré le maire de Cannes, David Lisnard, dont le nom avait un temps circulé pour Matignon.

À noter que ce n'est pas le premier cap franchi dans la normalisation des relations entre le bloc central et le RN. En octobre 2022, au nom de « l'attitude respectueuse à avoir les uns avec les autres », Yaël Braun-Pivet avait sanctionné une de ses collègues, la députée Renaissance Astrid Panosyan-Bouvet, car celle-ci avait qualifié le RN de  «   xénophobe » dans l'Hémicycle. Désormais ministre du Travail de Michel Barnier, elle ne devrait pas se risquer à emboîter le pas à Antoine Armand. Les macronistes peuvent pour cela remercier leur « patron ». À force de petits arrangements avec les institutions pour éviter d'admettre sa défaite, celui qui a passé sept ans à construire son récit politique sur « la lutte contre les extrêmes » ne les autorise désormais plus qu'à cogner sur la gauche.

Le Figaro, no. 24911
Le Figaro, jeudi 26 septembre 2024 707 mots, p. 5

Société

L'autonomie des universités, credo de Patrick Hetzel

Le nouveau ministre de l'Enseignement supérieur est aussi un pourfendeur des dérives islamo-gauchistes.

Beyer, Caroline

C'est Patrick Hetzel, 60 ans, discret député LR du Bas-Rhin depuis 2012 et proche du premier ministre Michel Barnier, qui a officiellement pris les rênes, le 23 septembre, du ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche. Si les syndicats du secteur et la gauche n'ont pas manqué d'épingler son appartenance politique au camp Les Républicains, ainsi que ses positions contre le « mariage pour tous » , la PMA pour les couples de femmes et femmes seules ou encore la constitutionnalisation de l'IVG, les acteurs du monde de la recherche et de l'enseignement supérieur saluent l'arrivée d'un expert et d'un fin connaisseur.

« Patrick Hetzel a toujours promu les initiatives d'excellence et soutenu la recherche. Son discours est clair là-dessus, et correspond à ce que nous souhaitons» , a estimé Michel Deneken, patron de l'université de Strasbourg et président d'Udice, cette alliance de treize grandes universités françaises qui milite pour une recherche d'excellence. «C'est quelqu'un qui connaît à la fois la dimension politique et la dimension opérationnelle et technique de son poste» , ajoute Michel Deneken, rappelant que le nouveau ministre a été enseignant-chercheur, recteur et directeur de l'enseignement supérieur et de l'insertion professionnelle (Dgesip). Mêmes échos positifs du côté du monde des grandes écoles, par les voix de la Conférence des grandes écoles et de la Conférence des directeurs d'école d'ingénieurs.

Alors que le budget 2025 s'annonce contraint, que plusieurs universités sont en déficit et que la précarité étudiante est une réalité, le nouveau ministre a clairement annoncé la couleur, lors de la passation de pouvoirs. « Non», a-t-il martelé, l'enseignement supérieur et la recherche, «ce n'est pas une dépense, c'est un investissement». L'université «doit absolument jouer un rôle essentiel comme ascenseur social»et son accès « ne doit pas être l'apanage des grandes métropoles» ,a-t-il aussi fait valoir. Sur « l'attractivité de la recherche » , Patrick Hetzel a enfin insisté sur la nécessité de « coopérer à l'échelle internationale en général et à l'échelle européenne en particulier».

« Je suis alsacien, et lorsque l'on est alsacien, on peut être de droite et avoir l'Europe chevillée au corps. Les deux ne sont absolument pas inconciliables » , a-t-il rappelé le 23 septembre. Venant d'un milieu modeste, c'est à l'école que ce luthérien, fils de restaurateurs, a appris le français. Diplômé de l'EM Strasbourg, docteur et agrégé en sciences de gestion, l'homme vient du sérail. Professeur des universités à Paris-II Panthéon-Assas, puis recteur de Limoges, il fut conseiller éducation du premier ministre François Fillon, avant d'être directeur général de l'enseignement supérieur, entre 2008 et 2012. À ce titre, comme numéro deux de Valérie Pécresse, alors locataire de la Rue Descartes, il a oeuvré à la loi sur l'autonomie des universités (LRU), promulguée en 2007 par l'actuelle présidente LR de la région Île-de-France.

« Vision libérale »

En 2022, dans le magazine Action universitaire, Patrick Hetzel appelait à franchir une nouvelle marche dans cette autonomie, plaidant pour «débureaucratiser»le système, donner plus d' «autonomie pédagogique et budgétaire aux établissements» et permettre d' «expérimenter des dispositifs de gouvernance nouveaux». Alors qu'en décembre 2023, le président Macron a justement promis « un acteII de l'autonomie des universités» ,les détracteurs de cette politique, nombreux dans les rangs des syndicats enseignants et étudiants, dénoncent d'ores et déjà la «vision libérale» du nouveau venu.

Ses opposants ne manquent pas non plus de rappeler ses combats contre l'islamo-gauchisme et le wokisme à l'université. En avril 2024, alors que des mobilisations étudiantes propalestiniennes agitaient Sciences Po, il avait porté, en tant que député, une proposition de résolution destinée à créer «une commission d'enquête relative à l'entrisme idéologique et aux dérives islamo-gauchistes dans l'enseignement supérieur».

« L'idéologie islamo-gauchiste est de plus en plus décomplexée. Elle est désormais clairement observable et nous mesurons chaque jour un peu plus son emprise dans les milieux universitaires, mais aussi les associations et la vie étudiantes» ,écrivait-il aux côtés de Michèle Tabarot, autre députée LR .Ensemble, ils rappelaient que l'enquête, promise en 2021 par la ministre de l'Enseignement supérieur de l'époque, Frédérique Vidal, pour «distinguer ce qui relève de la recherche académique et ce qui relève du militantisme et de l'opinion» , n'avait finalement pas été commandée. Faut-il s'attendre à une suite ? C. B.

Le Figaro, no. 24911
Le Figaro, jeudi 26 septembre 2024 676 mots, p. 4

Politique

Meurtre de Philippine : RN et droite dénoncent le « laxisme » de la justice

Le profil du suspect interpellé ce mardi en Suisse a mis la classe politique en ébullition.

Timsit, John, Dubernet de Boscq, Maxime

Les détails entourant le meurtre de Philippine font grand bruit. Et réactivent déjà la bataille sous-jacente entre l'Intérieur et la Justice. Trois jours après la découverte du corps de l'étudiante parisienne de 19 ans dans le bois de Boulogne, un suspect marocain a été interpellé mardi en Suisse. À peine dévoilé, son profil (sous le coup d'une obligation de quitter le territoire français, condamné pour viol, libéré début septembre...) défraie la chronique. Alors que le nouveau premier flic de France, Bruno Retailleau, avait pris mardi matin l'engagement sur Europe 1 et CNews «d'augmenter considérablement le taux d'exécution des OQTF», actuellement sous les 10 %, le drame ressemble à un baptême du feu pour le Vendéen. Lequel a appelé le lendemain à «faire évoluer notre arsenal juridique».

L'hôte de la place Beauvau a beau «refuser la fatalité», le drame donne du grain à moudre au Rassemblement national et à la droite, qui ont aussitôt vilipendé l'action des pouvoirs publics, considérés comme trop tolérants. Sur X, le président du RN, Jordan Bardella, a jugé que ce «migrant n'avait rien à faire sur notre sol, mais a pu récidiver dans la plus totale impunité». «Notre justice est laxiste, notre État dysfonctionne, nos dirigeants laissent les Français vivre avec des bombes humaines,a cinglé l'eurodéputé . Il est temps que ce gouvernement agisse: nos compatriotes sont en colère et ne vont pas se payer de mots.»

La présidente des députés RN, Marine Le Pen, a assuré partager le « sentiment de colère » des Français face à un « laxisme, devenu idéologie d'État ». Marion Maréchal, elle, n'a pas mâché ses mots : «Encore un migrant, encore un clandestin, encore une OQTF non exécutée, encore un criminel récidiviste, encore un violeur laissé en liberté» , a tempêté la parlementaire européenne. Qui va jusqu'à accuser l'État «d'avoir livré» Philippine à «un prédateur importé».

Une fermeté à laquelle s'est joint l'ancien président de LR, Éric Ciotti. Opposé, comme il l'a indiqué au Figaro, à «la dissolution de l'état-major des Républicains dans la macronie» , le député des Alpes-Maritimes a publiquement demandé à son ancien camarade Michel Barnier de laisser «place aux actes face à tant d'irresponsabilité». « Combien de temps encore?»Sur France Inter, le président LR du Sénat, Gérard Larcher, s'est, lui, interrogé sur le fonctionnement de la chaîne pénale, «une des urgences» à traiter. Face à l'activisme de la droite et du RN, le bloc central se fait discret. «Pour la sécurité des Français, l'expulsion systématique des délinquants et criminels étrangers est un impératif», a timidement martelé le député macroniste Charles Rodwell.

Du côté de la gauche, la première réaction est venue de la députée écologiste Sandrine Rousseau, qui a joué un numéro d'équilibriste. Dénonçant, selon sa grille de lecture, un «féminicide» qui «mérite d'être jugé et sévèrement puni» ,et dans le même temps «l'extrême droite» qui «va tenter d'en profiter pour répandre sa haine raciste et xénophobe». Et l'élue de Paris d'espérer : «Nous sommes plus forts que cette récupération.»

Un grand écart que n'a pas réalisé François Hollande. Invité de Franceinfo mercredi matin, l'ancien président de la République a estimé que les OQTF doivent aller «vite, le plus vite possible».Avant de mettre en cause, comme Gérard Larcher, les failles de la «chaîne pénale et administrative». Quant au patron des communistes Fabien Roussel, il a été encore plus sévère, fustigeant un «État défaillant»qui , «privé de ses moyens» , «recule».Devant le silence des Insoumis, Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste, est lui aussi monté au créneau sur BFMTV : «Quand on a quelqu'un qui est en détention, qui est un individu dont on peut penser qu'il est une menace pour la société française, on ne devrait pas avoir à le libérer avant même qu'on ait l'assurance qu'il pourra repartir.» Manière de dénoncer la décision du juge qui avait validé la sortie du ressortissant marocain d'un centre de rétention à Metz. T. J. ET M. D.

Le Figaro, no. 24911
Le Figaro, jeudi 26 septembre 2024 1048 mots, p. 6

Politique

Aussi paru dans
25 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Immigration, Rassemblement national... La macronie en crise existentielle dans la coalition Barnier

Le nouveau premier ministre, qui doit présenter sa feuille de route le 1er octobre au Parlement, voit déjà s'effriter son pilier macroniste.

Boichot, Loris

Un tour de table pour tenter de resserrer ses rangs. Mercredi, Michel Barnier a reçu à Matignon les responsables de sa coalition gouvernementale - renommée en « socle commun » par son entourage -, dont Gabriel Attal pour Renaissance et Laurent Wauquiez pour Les Républicains (LR). À l'ordre du jour : la rédaction d'une feuille de route commune. Pouvoir d'achat, immigration, dette, éducation... Pressé par ses partenaires de préciser ses intentions, le premier ministre de 73 ans veut créer le consensus maximal autour de son discours de politique générale, attendu mardi prochain à l'Assemblée nationale.

Lui, qui revendique le soutien de « 220 à 230députés»- sur 289 nécessaires pour dégager une majorité absolue -, veut éteindre autant que possible la cacophonie de ces derniers jours. Pendant les soixante-douze heures qui ont suivi la nomination de son gouvernement, Michel Barnier a vu une partie du camp Macron prendre ses distances avec sa méthode sur trois sujets : une éventuelle hausse d'impôts pour les plus aisés, la politique d'immigration et le rapport au Rassemblement national (RN). Au point de fragiliser une assise déjà réduite et de mettre à mal l'objectif de « cohésion » fixé par le chef du gouvernement. «Ça va être compliqué, ça va être difficile,a admis mercredi sur TF1 la macroniste Agnès Pannier-Runacher, ministre de la Transition écologique. On aura des frottements.»

Déjà secoué par un gouvernement droitisé, un large pan du parti présidentiel s'inquiète d'un virage durable. L'offensive du nouveau ministre de l'Intérieur, Bruno Retailleau, concentre les méfiances. L'ancien sénateur LR de Vendée fait passer son prédécesseur, Gérald Darmanin, pour « un affreux gauchiste » , a ironisé mardi l'ex-première ministre Élisabeth Borne, en réunion des députés Renaissance. Le président de la commission des lois de l'Assemblée, le macroniste Florent Boudié, lui a proposé d'être auditionné mercredi prochain à l'Assemblée nationale.

Connu pour sa ligne libérale-conservatrice, Bruno Retailleau a promis dès lundi dans Le Figaro de mener une « politique de rupture » sur l'immigration, à grand renfort de mesures de fermeté. « Tous les moyens » seront mis en oeuvre pour « baisser l'immigration en France » , a-t-il enchéri lundi sur TF1, en évoquant un rétablissement du « délit de séjour irrégulier » ou une limitation de l'aide médicale d'État (AME). Le scénario d'une réforme de ce dispositif, destiné aux clandestins, a provoqué la stupeur de plusieurs hauts gradés de la macronie. « L'AME n'est pas un sujet d'attractivité pour l'immigration, mais bien un enjeu de santé publique » , a pointé sur X l'ancienne ministre de la Santé, Agnès Firmin Le Bodo.

En matière de politique pénale, le ministre de la Justice, l'ancien socialiste Didier Migaud, a lui-même répondu à son collègue de l'Intérieur, qui a déploré l' « inexécution des peines ». « Le sentiment que la justice est lente ou ne condamne pas suffisamment » n'est « pas toujours exact » , a répliqué lundi le garde des Sceaux, au « 20 Heures » de France 2.

Principal objet de tensions en macronie, dès la nomination de Michel Barnier : sa dépendance du RN, qui dispose du pouvoir inédit de renverser le gouvernement en votant la censure défendue par la gauche. Mardi, le premier ministre a appelé Marine Le Pen pour la rassurer et a recadré son ministre de l'Économie, Antoine Armand, après qu'il a affirmé exclure le parti nationaliste de l' « arc républicain ». Le nouveau patron de Bercy a ensuite dû rectifier ses propos et préciser qu'il recevra «toutes les forces politiques représentées au Parlement».

Cette mise au point venue de Matignon a crispé de nombreux soutiens d'Emmanuel Macron, qui y ont vu une soumission aux desiderata de la dirigeante lepéniste. « Une faute » , ont déploré une série de députés, à l'image des députés Ludovic Mendes (Renaissance) et Erwan Balanant (MoDem), pour qui « le premier ministre doit s'expliquer ». « On ne négocie pas son programme avec le RN. Cela doit être simple et net » , a écrit sur X leur collègue David Amiel.

« Le RN, c'est 11millions d'électeurs, ils sont députés comme les autres députés, il est logique et même légitime que le premier ministre et le gouvernement s'adressent à l'ensemble des parlementaires » , a pour sa part fait valoir sur France Inter le président LR du Sénat, Gérard Larcher. Une position partagée jusqu'à l'aile droite de Renaissance et à Horizons, le parti d'Édouard Philippe.

Au-delà de ces débats de ligne, le chamboule-tout provoqué par l'alliance avec LR provoque une crise existentielle en macronie. Il faut dire que, vis-à-vis des LR, le ressentiment reste fort dans le coeur de nombreux partisans du chef de l'État. Beaucoup n'ont pas oublié que leurs nouveaux partenaires de droite sont les mêmes qui les menaçaient d'une éventuelle censure pendant les débats sur le budget, à l'automne. Et que ce sont ceux qui ont poussé Élisabeth Borne à recourir au 49.3 pour faire adopter sans vote la réforme des retraites, faute de certitude sur leur soutien.

« Ce qui manque, c'est un contrepoids dans l'architecture gouvernementale, appuie le porte-parole du parti Renaissance, Loïc Signor. Le PS a décidé de rester sur le bas-côté et est responsable du cavalier seul que s'apprête à faire Retailleau. » Plusieurs redoutent une emprise des LR sur la formation présidentielle, au risque de l'affaiblir. « On ne doit pas épouser ou juste répondre au récit des autres, estime l'ex-ministre Aurore Bergé, députée Renaissance. Le risque, sinon, c'est le délitement progressif. Tout notre enjeu, c'est de réinstaller notre propre récit politique. »

De leur côté, les LR n'hésitent pas à fustiger le bilan de sept ans d'un macronisme jugé conquérant. La nouvelle coalition est mal née, sur fond de défiance mutuelle, juge le député (ex-Renaissance) Sacha Houlié, en quête de déçus pour consister un groupe parlementaire. « Barnier n'a qu'une chose en tête, explique-t-il, dire que nous avons été des amateurs pendant sept ans et que c'est maintenant le retour des pros, de la bonne vieille droite conservatrice qui sait gérer. »

Mardi, Michel Barnier a appelé David Lisnard « pour s'excuser » , selon le récit du maire de Cannes (Alpes-Maritimes), après des propos controversés de la ministre Agnès Pannier-Runacher sur les inondations survenues dans sa ville. Une fois de plus, cette mise au point a agacé ses nouveaux alliés. L.B.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, jeudi 26 septembre 2024 636 mots, p. AUJM4
Aussi paru dans
25 septembre 2024 - Le Parisien (site web)
26 septembre 2024 - Le Parisien

DissensionsiComment cette affaire percute la classe politique

Le ministre de l'Intérieur appelle à faire évoluer « l'arsenal juridique » alors que le suspect du meurtre de l'étudiante est un ressortissant marocain visé par une obligation de quitter le territoire français.

Alexandre Sulzer

Mardi, le cabinet de Bruno Retailleau assurait qu'inévitablement, des « événements » s'inviteraient dans l'actualité pour donner raison au ministre de l'Intérieur dans son bras de fer sur la sécurité avec son collègue de la Justice, Didier Migaud. C'était juste avant que l'on apprenne que le principal suspect dans le meurtre de Philippine au bois de Boulogne était un ressortissant marocain, déjà condamné pour viol et sous le coup d'une obligation de quitter le territoire (OQTF).

Une mort violente provoquée par un étranger : le drame de Philippine ne pouvait pas ne pas s'inviter dans le débat politique. « Il est temps que ce gouvernement agisse : nos compatriotes sont en colère et ne vont pas se payer de mots », a réagi sur X le président du RN, Jordan Bardella, alors que les premiers pas du gouvernement Barnier sont scrutés attentivement par sa formation politique.

Ne surtout pas froisser la Place Vendôme

« C'est à nous, responsables publics, de refuser la fatalité et de faire évoluer notre arsenal juridique pour protéger les Français. [...] S'il faut changer les règles, changeons-les », a justement rebondi mercredi matin sur X le ministre de l'Intérieur, comme il l'appelait déjà de ses voeux quand il était président de groupe des sénateurs LR.

« Cette affaire soulève plein de sujets : la question des mineurs isolés, l'application des peines, l'excuse de minorité... », explique l'entourage du nouveau ministre en jugeant qu'il est beaucoup trop tôt pour détailler les évolutions législatives ou réglementaires auxquelles Bruno Retailleau semble faire référence.

« Nous n'avons pas en tête de projet de loi particulier. Mais il y a un consensus pour durcir la législation sur l'immigration et la sécurité. Nous prendrons le temps parce que quand les lois sont mal faites, elles tapent à côté de leur objectif. Et s'il y a loi, ce sera le fruit d'un compromis, d'un débat au sein du gouvernement », ajoute-t-on Place Beauvau, soucieux de ne pas froisser la Place Vendôme. Ce mercredi après-midi, Matignon se refusait à tout commentaire sur ce sujet.

Le RN, lui, a bien en tête une proposition de loi (PPL) déjà prête. Le parti de Marine Le Pen veut expulser automatiquement, à l'issue de leur peine, les étrangers condamnés à une peine d'au moins trois ans de prison. « Je redoutais de devoir illustrer ma PPL (proposition de loi) par un exemple récent », a déclaré la députée (RN) Edwige Diaz ce mercredi, lors de la présentation de la « niche » parlementaire RN du 31 octobre, journée au cours de laquelle le parti a la main sur l'ordre du jour de l'Assemblée nationale.

À gauche, le sujet divise

Le lien est donc établi entre l'affaire Philippine et la PPL que le RN devrait faire remonter dans l'ordre de passage de sa niche afin de lui donner plus de résonance médiatique. « Toute personne qui veut appliquer le programme du RN aura le soutien du RN », a précisé à cette occasion le président délégué du groupe RN, Jean-Philippe Tanguy, interrogé sur « l'arsenal juridique » que veut faire évoluer Bruno Retailleau.

À gauche, le sujet divise aussi. « La non-application de l'OQTF est liée à un problème de moyens, pas à une question de cadre légal », veut croire par exemple le député (PS) Arthur Delaporte qui évoque une « instrumentalisation sordide de l'extrême droite et du gouvernement »... Pourtant, ce mercredi matin, le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, a jugé sur BFMTV que « quand on a quelqu'un [...] qui est un individu dont on peut penser qu'il est une menace pour la société française, on ne devrait pas avoir à le libérer avant même qu'on ait l'assurance qu'il pourra repartir ». Le sujet n'a pas fini de diviser.

Le Monde
France, jeudi 26 septembre 2024 750 mots, p. 12

Campagne de LFI en 2017 : la députée Sophia Chikirou mise en examen

Cette proche de Mélenchon, alors directrice de la communication, est suspectée d’avoir facturé des marges très supérieures à la normale

Laura Motet

Alors que la rentrée parlementaire se profile, Sophia Chikirou avait rendez-vous avec les juges d’instruction, ainsi que l’a constaté Le Monde, mardi 24 septembre. Au terme de son audition, la députée de Paris, réélue dès le premier tour à la fin de juin, a été mise en examen pour « escroquerie aggravée », « abus de biens sociaux » et « recel d’abus de confiance » dans l’affaire des comptes de campagne de La France insoumise (LFI) de 2017, selon les informations de l’Agence France-Presse (AFP), confirmées par Le Monde.

La justice lui reproche à titre principal d’avoir facturé, par le biais de sa société Mediascop, des prestations avec des marges très supérieures aux autres professionnels du secteur. Or, toute facturation supérieure au prix du marché est illégale, car les prestations effectuées dans le cadre des campagnes font l’objet d’un remboursement par l’Etat, parfois modulé à la suite du contrôle de la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques. Lors de son interrogatoire, « Sophia Chikirou a fait une déclaration dans laquelle elle a dénoncé l’acharnement dont elle fait l’objet depuis sept ans, les fuites à répétition dans la presse et le fait qu’elle estimait qu’elle n’avait rien à se reprocher » , a déclaré à l’AFP l’un de ses deux avocats, Me Dominique Tricaud. Ce dernier a sollicité le placement de sa cliente sous le statut moins incriminant de témoin assisté.

«Pas une seule de ces accusations n’a le moindre fondement concret », a pour sa part affirmé Jean-Luc Mélenchon à l’AFP. Le chef de file de LFI était convoqué ce même jour par la police, dans le cadre d’une enquête ouverte sur ses propos dressant un parallèle entre le président de l’université de Lille et le nazi Adolf Eichmann.

Sophia Chikirou avait déjà été convoquée à des fins de mise en examen en août 2022, mais le rendez-vous avait été reporté par la défense : l’élue « insoumise » venait d’être élue députée de Paris. Sauf à demander la levée de son immunité parlementaire, la justice ne pouvait la contraindre à se rendre à ces rendez-vous.

Exception parmi les prestataires

La facturation – dans la fourchette la plus haute du prix du marché – du travail de bénévoles ou de salariés peu payés a longtemps été utilisée par les partis de gauche afin de se financer en l’absence de grands donateurs. Le remboursement par l’Etat de ces prestations venait abonder une caisse noire.

Lors de la campagne de 2017, Mediascop, deuxième plus gros prestataire de la campagne avec 1,16 million d’euros facturés, a fait figure d’exception parmi les prestataires des « insoumis ». Selon une expertise comptable commandée par la justice, Sophia Chikirou s’est versé à elle-même, en plus de sa rémunération de dirigeante de Mediascop, la quasi-totalité des bénéfices de cette campagne en primes et dividendes, soit 64 000 euros de dividendes bruts sur les 76 000 euros de bénéfices dégagés par sa société en 2016 et 65 000 euros pour l’année 2017.

Cette exception peut-elle s’expliquer par les multiples casquettes de Sophia Chikirou lors de cette campagne ? L’« insoumise » était à la fois dirigeante du prestataire Mediascop, mais aussi directrice de la communication de la campagne – et donc cliente de sa société – et très proche du chef de file des « insoumis », Jean-Luc Mélenchon. Leur relation sentimentale intermittente – connue des cadres du parti depuis 2011 – était ignorée par le grand public jusqu’au 16 octobre 2018, lorsque les enquêteurs venus perquisitionner à l’aube le domicile de Jean-Luc Mélenchon l’y avaient trouvée.

La justice s’interroge d’autant plus que la facture importante de Mediascop ne s’explique ni par les salaires des employés – six de ces salariés sur treize étaient payés au smic, trois autres touchaient 12,50 euros de l’heure – ni par des coûts fixes importants. Des bureaux ont ainsi été mis gracieusement à disposition de Mediascop au sein du siège de campagne. D’autres prestataires proches du candidat, comme l’association L’Ere du peuple, se sont, eux, acquittés d’un loyer. Sur la campagne de 2017, Mediascop a ainsi dégagé une marge nette de 18 %, bien au-dessus de ses concurrents étudiés par les experts judiciaires, qui se situaient entre 1 % et 8 %.

Le Monde
France, jeudi 26 septembre 2024 1107 mots, p. 8
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25 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Le périlleux dilemme de la gauche sur la réforme des retraites

Le PS ne votera pas la proposition d’abrogation portée par l’extrême droite. Les partenaires du NFP n’ont pas encore arrêté leur position

Sandrine Cassini et Laurent Telo

C’est une date que le Nouveau Front populaire (NFP) a cochée avec une «légère » anxiété : le 31 octobre, lors de sa niche parlementaire, le groupe Rassemblement national (RN) à l’Assemblée nationale va déposer une proposition de loi pour abolir la réforme des retraites adoptée sous le gouvernement d’Elisabeth Borne et rétablir un taux plein au bout de quarante-deux annuités.

Périlleux dilemme : faut-il se cramponner à une position de principe en ne votant aucune proposition de loi qui émane du RN ? Ou soutenir une abrogation promise par le NFP, réclamée par, notamment, le peuple de gauche, qui avait déclenché un mouvement social d’ampleur en 2023, au risque de poursuivre l’entreprise de dédiabolisation et de banalisation du parti d’extrême droite ? Avec un « post-scriptum » associé à cette seconde option : voter avec le RN, c’est autoriser celui-ci à reprendre le flambeau d’un combat qu’il n’a soutenu ni à l’Assemblée nationale ni dans la rue.

Comme redouté, le cas de conscience n’a pas encore été réglé par l’intégralité des membres de l’alliance. Seul le Parti socialiste (PS) a arrêté sa position, mardi 24 septembre : il ne votera pas le texte du RN, alors que « le RN a tergiversé pendant toute la campagne des législatives sur ce sujet,[le président du mouvement] Jordan Bardella allant jusqu’à proposer la retraite à 66 ans ». Mais le parti à la rose ne dit pas qu’il votera contre. « Ce n’est pas encore arbitré. Il y a aussi la possibilité de ne pas prendre part au vote », précise le député du Calvados Arthur Delaporte.

Marine Le Pen a aussitôt réagi à la décision du PS en jugeant que « les Français, qui se sont massivement mobilisés pour l’abrogation d’une réforme, socialement injuste et économiquement inutile, sont une fois encore les otages du sectarisme, de la duplicité et de l’insincérité d’une gauche multirécidiviste du coup de poignard dans le dos des travailleurs français ».

Espérant prendre le RN de court, le PS va proposer « en octobre, une abrogation de cette réforme lors de l’examen du budget de la Sécurité sociale », qui intervient avant la niche RN. Une procédure complexe et incertaine. « Cette décision concilie notre désir d’abroger une réforme qui est un marqueur fort pour notre électorat, avec le maintien d’une position de principe ancienne consistant à maintenir un cordon sanitaire autour du RN », analyse Laurent Baumel, député (PS) d’Indre-et-Loire.

Les autres partenaires du NFP demeurent taraudés par une interrogation majuscule. « On n’a pas tranché notre position, admet Stéphane Peu, député communiste de Seine-Saint-Denis. Car on voit l’inconvénient : créditer le RN d’une victoire sociale. Mais je veux aussi pouvoir regarder mes électeurs en face. Et ce qui compte pour eux, c’est l’abrogation de la réforme des retraites, le plus vite possible… »

Les écologistes sont tout aussi tiraillés en leur sein. « La seule coalition qui peut obtenir l’abrogation de la réforme, c’est la gauche, qui compte des sénateurs, contrairement au RN. Le RN le sait. Son seul objectif n’est pas d’abroger la loi retraite, mais de nous mettre en difficulté. Alors, forcément, on réfléchit, justifie Cyrielle Chatelain, présidente du groupe Ecologiste et social à l’Assemblée, pour expliquer l’indécision de ses troupes.  En déposant leur texte, le RN se réapproprie un combat de gauche. C’est un piège bien ficelé. Parce que ceux qui sont clairs sur l’abrogation, c’est le NFP. » Alexis Corbière, le député – ex-« insoumis » – de Seine-Saint-Denis, est plus ferme : « J’irai jusqu’en enfer et je voterai avec le diable pour abroger la réforme. Mais je suis attentif à ce que nous dirons les organisations syndicales et je serai favorable pour que le NFP ait une position commune. »

Astuce parlementaire

Interpellé depuis des semaines, le coordinateur de La France insoumise (LFI), Manuel Bompard, refusait, il y a encore quelques jours, de répondre à la question. Jusque-là, le bras droit de Jean-Luc Mélenchon essayait de trouver des subterfuges pour éviter d’être confronté à ce choix cornélien. Car, au sein de son groupe, les avis varient, notamment en fonction de la sociologie des circonscriptions et du profil de la base militante.

Tout en se disant conscient du « coup médiatique » du RN, Christophe Bex, élu LFI de Haute-Garonne, est, « en son for intérieur, partisan de voter le texte ». « Cela dépend de quelle société on veut : je suis pour la retraite à 60 ans et à 37,5 annuités », ajoute l’ancien syndicaliste, qui attend les débats au sein de son groupe pour se prononcer. Sur le terrain, une partie des électeurs le pressent pour ne pas « regarder le véhicule », mais l’objectif à atteindre.

A contrario, Andy Kerbrat, élu (LFI) de Loire-Atlantique, est farouchement opposé au texte du RN. « On ne veut pas[lui] donner cette victoire », dit-il, tout en précisant qu’il ne sert à rien de voter un texte qui ne serait pas repris de toute façon au Sénat. Le jeune député n’est pas confronté à la même typologie électorale : sa circonscription est un vieux bastion de gauche où les syndicats sont très présents. L’argumentaire d’opposition à l’extrême droite y est plus facilement compris.

Mardi 24 septembre, LFI a fini par laisser entrevoir une tendance qui devrait se confirmer dans les jours à venir : pour se distinguer du RN, les députés « insoumis » défendront leur « propre proposition de loi d’abrogation », le 28 novembre, date fixée pour leur niche parlementaire, a indiqué leur cheffe de file, Mathilde Panot ; un texte que le PS s’est également engagé à voter. En revanche, elle n’a pas précisé quel serait leur vote sur le texte du RN.

En attendant, les communistes réfléchissent à une astuce parlementaire : « Il y a une dernière hypothèse, précise Stéphane Peu. Puisque nous avons dépassé le délai d’un an après la promulgation de la loi, on réfléchit à initier un référendum d’initiative partagée… » A l’issue très incertaine, tant les obstacles institutionnels sont nombreux. Finalement, se torturer les méninges pour se dépêtrer du « piège RN » agace Cyrielle Chatelain : « Ils déposent ce texte uniquement pour que l’on parle d’eux. C’est parce qu’ils ont soutenu la nomination de Michel Barnier que la réforme des retraites n’est pas déjà abrogée ! Il ne faut pas, à mon avis, dépenser notre énergie à se concentrer sur cette niche RN. »

Le Figaro, no. 24911
Le Figaro, jeudi 26 septembre 2024 839 mots, p. 6

Politique

Antoine Armand, la bourde politique d'un jeune homme pressé

Gentilhomme, Célestine, Hausalter, Louis

Il est le premier membre du nouveau gouvernement à s'être exprimé dans la presse, en un temps record. Quelques minutes seulement après l'annonce des noms des ministres, le JDD publiait une interview d'Antoine Armand, nouveau titulaire de l'Économie, des Finances et de l'Industrie. Mais cet appétit médiatique a aussi valu à l'équipe de Michel Barnier sa première secousse politique. En déclarant mardi sur France Inter qu'il refusait de travailler avec le Rassemblement national car ce dernier «n'appartient pas» à «l'arc républicain» , Antoine Armand s'est attiré les foudres de Marine Le Pen et un recadrage public du premier ministre. Michel Barnier se serait bien passé de cette sortie intempestive à une heure de grande écoute, d'autant que son coup de fil passé à Marine Le Pen pour la rassurer n'améliore pas ses relations tendues avec le camp présidentiel, gêné de voir la figure de proue du RN se donner le rôle de surveillante générale de la coalition gouvernementale.

Les déclarations de soutien à Antoine Armand sont d'ailleurs plutôt venues de membres de l'aile gauche du groupe Ensemble de la République (EPR) présidé par Gabriel Attal. Celui qui est député sous les couleurs macronistes depuis 2022 n'est pourtant pas de cette sensibilité, au contraire. «Localement, il tient un discours assez droitier. Il a un comportement aux antipodes de sa sortie sur France Inter», glisse une élue de Haute-Savoie, sa terre d'élection. Une vidéo exhumée sur les réseaux sociaux le montre, au cours d'une réunion publique, tenir des propos fermes en faveur de l'expulsion de tout «étranger délinquant multirécidiviste».

Dans les rangs du RN, on a d'ailleurs été surpris de la sortie de l'intéressé, avec lesquels les contacts ont toujours été bons, voire très bons. «Antoine Armand était ce qu'on appelle un député « contact » entre nous et la macronie. Dès qu'on avait un problème, il faisait partie de ces élus vers qui on se tournait pour trouver une solution», confie un député RN. Comment les troupes marinistes expliquent-elles les propos du ministre sur la matinale radio la plus écoutée du pays ? «Il s'est laissé embarquer et avait envie de plaire à France Inter», raille le même.

Antoine Armand n'était pas habitué à stigmatiser ainsi les élus de Marine Le Pen. «Vouloir continuer à battre le RN et l'affaiblir ça passe par regarder en face les problèmes sur lesquels ils prospèrent et les régler: sécurité, autorité et justice sociale», assénait-il en juillet dans L'Essor savoyard, après sa réélection postdissolution, tout en se réclamant d'une «sensibilité de centre droit et humaniste». Même si deux semaines avant sa nomination, il se fendait de cette mise en garde sur Europe 1 : «On s'est mis ensemble pour battre le RN, ce n'est pas pour proposer un gouvernement qui dépendrait de ses voix.»

Où habite politiquement Antoine Armand, dans ce magma idéologique qu'est la macronie ? «Je suis un écologiste de droite», aimait à dire ce spécialiste des questions d'énergie quand il a publié, au début de l'année, un livre intitulé Le Mur énergétique français (Éditions Stock), qu'il a notamment présenté à Nicolas Sarkozy lors d'une entrevue. «Il a copié les conclusions de la commission d'enquête sur la souveraineté énergétique pour en tirer des royalties médiatiques», grince le député Les Républicains Raphaël Schellenberger, qui a présidé ladite commission. Et d'enfoncer le clou sur ses déclarations polémiques : «Il a peut-être été happé par la volonté de devenir un politicien plutôt qu'un homme d'État, avec une incompréhension de la situation politique. Le temps n'est plus aux leçons de morale, mais à chercher comment on travaille dans l'Hémicycle pour adopter des textes.»

L'arrière-petit-fils du résistant et haut fonctionnaire Louis Armand, grande figure de la SNCF, n'est donc peut-être pas parti sur les meilleurs rails. Ce Parisien de naissance, passé par le lycée Henri-IV, Normale Sup, l'ENA et l'Inspection des finances, est un homme vif et jovial, à l'humour parfois féroce. Mais son CV en or est-il suffisant pour prendre la tête du paquebot de Bercy à 33 ans, ce qui en fait le plus jeune ministre de l'Économie de la Ve République ? «C'est un garçon excessivement brillant, très bosseur. Il est jeune mais il a une tête bien faite», le défend l'ex-député MoDem Bruno Millienne, qui l'a côtoyé en commission d'enquête. Un autre ex-collègue est beaucoup moins bienveillant : « Il faisait un peu grande gueule, un peu arrogant. Le costume est peut-être trop grand pour lui. »

Investi par le parti macroniste aux législatives de 2022, Antoine Armand a bénéficié du précieux soutien de Bernard Accoyer, figure de la droite haut-savoyarde avec lequel il partage un fervent positionnement pronucléaire. La circonscription voisine, côté Savoie, a par le passé été détenue par un certain Michel Barnier. Une connexion qui a clairement favorisé son entrée au gouvernement. «Barnier le connaissait depuis plusieurs années» , confirme un cadre de Renaissance. Antoine Armand, qui s'était rapproché de Gabriel Attal avant la dissolution, était aussi sur la liste des noms poussés par l'ex-premier ministre. De l'art de placer ses pions. C.G. ET L.H.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, jeudi 26 septembre 2024 857 mots, p. AUJM8,AUJM9
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26 septembre 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Les députés pensent déjà aux (prochaines) législatives

Michel Barnier n'a pas encore dévoilé le détail de son action politique que bon nombre de parlementaires se préparent à des législatives anticipées.

Ludwig Gallet

Au Palais-Bourbon, le temps est comme suspendu. Seuls les travaux en commission s'y déroulent en attendant la « vraie » reprise, la semaine prochaine, et il n'y a guère que les quelques auditions et les réunions de groupes pour occuper les députés. Officiellement, les hostilités sont censées reprendre début octobre, avec le discours de politique générale, le 1 er, l'examen de la demande de destitution d'Emmanuel Macron le 2 en commission des Lois (même si elle a peu de probabilités d'aboutir) et l'arrivée du budget, le 9.

Mais même cette perspective ne séduit pas vraiment les députés. « À la fin, il y aura un 49.3. La situation est difficile. Du point de vue du respect du Parlement, on n'y est pas », déplore un député du groupe Ensemble pour la République. Voilà le prix à payer, sans doute, de l'absence de majorité. Certains s'interrogent même sur la capacité de l'Assemblée à faire passer des lois. « Ce gouvernement n'est pas conçu pour tenir sur la durée. Les têtes d'affiche n'y sont pas », promet l'élu cité plus haut. « Poser la question de la dissolution, c'est déjà y répondre », continue un cadre Horizons.

D'autant plus que mi-septembre, à Fréjus pour sa rentrée politique, Marine Le Pen, forte de ses 126 députés, se montrait très claire : « Ça ne peut pas tenir », jugeait-elle, indiquant « qu'il y aura à l'issue de ces dix mois, ou au printemps ou à l'automne (2025), des nouvelles élections législatives ».

« Ça va être une campagne d'un an »

Les parlementaires, dont certains ont sauvé leur peau de très peu lors des dernières élections législatives, ont donc bien intégré que cette législature peut brutalement s'arrêter dans quelques mois en cas de nouvelle dissolution. De l'aveu de plusieurs députés, Gabriel Attal aurait à plusieurs reprises invité ses troupes à se tenir prêtes à de nouvelles élections. Il n'est pas le seul à avoir cette perspective en tête.

« Ça va être une campagne d'un an », anticipe un président de groupe du « socle commun Barnier ». « Cela fait sept ans que je quadrille ma circonscription, je n'avais que 1,5 point d'avance face au RN au premier tour des législatives, rappelle le chef des députés socialistes Boris Vallaud. Aller en circo, ça rend modeste, mais ça reste indispensable. C'est là qu'on est à l'écoute de ses concitoyens. »

Un ministre démissionnaire va plus loin : « Dans dix mois, on repart sur des élections. » Au point qu'un certain nombre de députés ont d'ores et déjà prévu de passer bien plus de temps dans leur circonscription, ces prochains mois. « Venir le vendredi pour voter une loi de Bruno Retailleau, ça ne fait pas rêver. Je sens que beaucoup chez nous vont avoir piscine ou dentiste », pointe un élu du camp présidentiel.

Surtout, tous veulent « être prêts », au cas où. « Clairement, on ne l'était pas au soir de la dissolution, confirme un élu Horizons. Là, on ne se fera plus prendre par surprise. » Même topo côté Droite républicaine, « on a dû tout faire dans l'urgence, cette fois, il faudra être dans la situation de ne plus avoir qu'à appuyer sur le bouton ».

Privilégier la circonscription à l'hémicycle va donc s'avérer tentant. « Une personne qu'un député rencontre sur le terrain peut faire partie des électeurs qui vont lui faire gagner le petit point qui lui permettra de sauver sa peau la prochaine fois », explique le député MoDem du Loiret Richard Ramos. « Les députés ont une épée de Damoclès, celle d'une future dissolution, au-dessus de la tête, ce qui pèse sur le moral des parlementaires », détaille Boris Vallaud.

Le patron des députés socialistes estime cependant qu'il serait bon de ne pas trop s'éloigner des bancs de l'hémicycle. « Certaines majorités peuvent se jouer à rien », explique-t-il. À condition de les trouver, ces majorités : « C'est une situation épouvantable, personne n'a les clés. Et il n'y a qu'un seul ingénieur de ce chaos, c'est Emmanuel Macron. »

« Être constructif tout en préparant l'alternance »

Tous les députés, pour autant, ne partagent pas ce sentiment. D'autres se disent plutôt que cette nouvelle Assemblée, faute de majorité, peut espérer construire des lois de compromis. « Ce ne sera peut-être pas des grandes lois, mais quand une loi change la vie de quelqu'un, il faut la faire. Nous aurons des marges de manoeuvre », souligne Richard Ramos.

Au RN, Julien Odoul reste sur la ligne de la respectabilité promue par Marine Le Pen. « Nous avons été élus par le peuple pour le représenter, c'est un honneur, attaque-t-il. Nous soutiendrons tout ce qui ira dans le bon sens. J'espère que ce ne sera pas une année blanche, parce que le pays doit faire passer des réformes. » Soutenir... jusqu'à une certaine limite. « La dissolution dans un an est un scénario à forte probabilité, poursuit le député RN. Il faut être constructif tout en préparant l'alternance. » Être constructif, en anticipant l'échec. Un objectif contradictoire.

Libération
jeudi 26 septembre 2024 371 mots, p. 15

AUTRE

Soupçons de soumission chimique : Joël Guerriau «en retrait» du Sénat

AFP

AUTRE

Il ne siégera «plus jusqu'à nouvel ordre». Le sénateur Joël Guerriau, soupçonné d'avoir drogué à son insu la députée Sandrine Josso afin de l'agresser sexuellement en novembre, a annoncé mercredi se mettre «en retrait de la participation aux travaux parlementaires» pour «préserver la sérénité» de la chambre haute. Le matin même, le président de l'instance, Gérard Larcher, avait affirmé sur France Inter que «sa place [n'était] plus au Sénat» et appelé à sa démission, avant de rencontrer l'élu de Loire-Atlantique dans la journée. Ce dernier, qui conteste les faits, avait été entendu par le tribunal de Paris, mardi, pour la première fois depuis sa mise en examen, le 17 novembre 2023, pour «administration à l'insu de [Sandrine Josso] d'une substance de nature à altérer son discernement ou le contrôle de ses actes afin de commettre un viol ou une agression sexuelle», ainsi que «détention et usage» de stupéfiants.

Il a notamment été interrogé sur des recherches internet suspectes, réalisées un mois avant la tentative présumée de soumission chimique sur l'élue Modem, qui a déposé plainte contre lui. L'expertise du téléphone de Joël Guerriau a en effet révélé une vingtaine de recherches telles que «GHB effets lendemain», «drogue et viol» ou «point de vente GHB». En mars, Sandrine Josso avait raconté aux juges d'instruction avoir été invitée chez le sénateur Horizons (depuis suspendu du parti), qui l'avait incitée à «boire vite» et avait adopté un «comportement bizarre». Prise de «sortes de décharges» dans le coeur, Sandrine Josso avait dit avoir vu Joël Guerriau avec «un sachet blanc dans la main». «Terrorisée», la députée avait commandé un taxi, sans qu'il n'y ait eu de contact physique. D'après un rapport policier, elle présentait, en sortant de chez le sénateur, un important taux d'ecstasy dans le sang. Lors de sa garde à vue, en novembre, Joël Guerriau avait argué d'épreuves personnelles qui l'auraient incité à se procurer un «euphorisant». «Il est possible qu'il y en ait eu au fond du verre que je lui ai servi», avait-il avancé, évoquant une «erreur de manipulation» des coupes de champagne. Mercredi, ses avocats ont indiqué à l'Agence France-Presse qu'il «réserv[ait] uniquement ses explications à la justice».

Le Figaro, no. 24911
Le Figaro, jeudi 26 septembre 2024 779 mots, p. 7

Politique

À l'Assemblée, Marine Le Pen prépare sa revanche

Laubacher, Paul

Alors, quelle est la durée de vie du gouvernement de Michel Barnier ? «Oh... Quelques minutes, quelques heures, quelques jours, quelques semaines...», répond un proche de Marine Le Pen, hilare et fier de sa formule. Dans cette suite temporelle, il manque « quelques mois ». Et ce n'est pas anodin, tant les proches de Marine Le Pen estiment que leur patronne tient l'avenir du gouvernement dans ses mains.

En ce mois de septembre, le Rassemblement national (RN), fort de 126 députés, se sent tout puissant à l'Assemblée nationale. Traduit en « éléments de langage » , cela donne : «incontournable», selon Jordan Bardella, son président. «Le Rassemblement national a un positionnement plus central et plus important que jamais» , assène même Marine Le Pen, lors de la rentrée parlementaire du parti, mi-septembre.

Victime hier, lors des élections législatives anticipées, du « front républicain » , voilà le mouvement nationaliste qui veut prendre sa revanche et qui a décidé d'être plus offensif sur son nouveau terrain de jeu : les travées du Palais Bourbon. « On a effacé le front républicain en trois mois», jubile aujourd'hui Jean-Philippe Tanguy. Le coup de fil du premier ministre, Michel Barnier, à Marine Le Pen, la veille, pour désavouer le nouveau ministre de l'Économie, Antoine Armand, qui avait déclaré ne pas vouloir discuter avec les élus RN, est le dernier exemple en date, et surtout le plus frappant.

La niche parlementaire du RN, qui aura lieu le jeudi 31 octobre, est une nouvelle preuve de ce que Marine Le Pen et ses 126 députés veulent faire. Il y a bien sûr la proposition de loi visant à abroger, en partie, la réforme des retraites d'Élisabeth Borne, mais aussi celle de la socialiste Marisol Touraine, censée être un piège à destination de la gauche. Marine Le Pen s'en est déjà pris aux socialistes, qui ont décidé de ne pas voter le texte du RN. «Les électeurs de gauche, et au-delà les Français (...) sont une fois encore les otages du sectarisme, de la duplicité et de l'insincérité d'une gauche, multirécidiviste du coup de poignard dans le dos des travailleurs français», écrit-elle sur X (ex-Twitter).

Deux autres textes de la niche RN pourraient, eux, embarrasser Les Républicains (LR), que ce soit le président du groupe parlementaire, Laurent Wauquiez, ou le nouveau ministre de l'Intérieur, Bruno Retailleau. Le premier, porté par la députée RN du Gard Pascale Bordes, veut rétablir des peines planchers pour les récidivistes auteurs de crimes et délits, quand ces derniers relèvent du trafic de drogue ou sont «commis contre une personne dépositaire de l'autorité publique». La seconde proposition de loi, de la députée de Gironde Edwige Diaz, entend systématiser les expulsions d'étrangers majeurs définitivement condamnés pour un crime ou délit «puni d'une peine d'au moins trois ans d'emprisonnement», et des mineurs de plus de 16 ans, portant atteinte «aux intérêts fondamentaux de l'État, ou liés à des activités à caractère terroriste».

Clairement, les proches de Marine Le Pen s'attendent à ce que Bruno Retailleau et le gouvernement de Michel Barnier donnent un avis favorable à ces deux textes. «Je ne vois pas comment le gouvernement pourrait s'y opposer. Je ne vois pas d'argument venant ni de M.Retailleau ni de M.Barnier par rapport à leur parcours politique» , affirme en conférence de presse Jean-Philippe Tanguy, qui décrit la niche parlementaire du RN comme «la troisième épreuve du feu» du gouvernement, «après la déclaration de politique générale et le budget».

« Mobile » et « insaisissable »

Reste une question que tout le monde se pose, et même certains députés RN : quand, et pour quelles raisons, Marine Le Pen décidera-t-elle de censurer Michel Barnier ? La chef de file des députés RN laisse planer le flou sur cette décision qui aura de lourdes conséquences. «La censure, ce n'est jamais, comme diraient certains parmi nous, pour se faire plaisir. C'est une décision grave», proclame un proche de Marine Le Pen, alors que l'examen du budget approche.

Pour comprendre la nouvelle doctrine du RN sur ce sujet, il faut revenir au vote de la loi immigration, en décembre dernier. Cette loi, qui a provoqué une importante fracture au sein du camp présidentiel, est considérée comme un modèle de victoire tactique, politique et idéologique par les troupes de Marine Le Pen. «Le matin même, Bardella disait qu'on n'allait pas la voter, et c'était vrai. Pendant la journée, Marine LePen a vu que la donne politique avait changé. Elle a donc décidé qu'on allait finalement la voter, au regard des gains idéologiques», décrypte un cadre mariniste. Selon ses proches, la grande qualité de Marine Le Pen est avant tout d'être «mobile», et donc «insaisissable» pour ses adversaires. Et souvent même pour ses troupes. P. L.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Faits divers, jeudi 26 septembre 2024 318 mots, p. AUJM15
Aussi paru dans
26 septembre 2024 - Le Parisien

Justice Trois hommes condamnés dans l'affaire Magali

Justice

Trois hommes condamnés dans l'affaire Magali Blandin

Un Géorgien de 34 ans a été condamné mardi à Rennes à quatre ans de prison pour n'avoir pas prévenu la police que Jérôme Gaillard (qui s'est suicidé depuis) avait le projet de tuer son épouse Magali Blandin en 2021, puis tenté de le faire chanter. Plusieurs mois avant l'assassinat, Jérôme Gaillard avait fait part à Giorgi Z. de sa volonté de supprimer sa femme. Selon ses déclarations, le Géorgien, auquel il louait des garages, lui aurait dit pouvoir trouver un professionnel pour « régler le problème », moyennant 20 000 €. « On n'a jamais eu de discussion sur un tueur à gages », a affirmé le Géorgien à la barre. « Si j'avais cru que Jérôme Gaillard pouvait faire ça, je ne l'aurais pas laissé », a assuré Giorgi Z., des sanglots dans la voix. Alors que Magali Blandin avait disparu, Giorgi Z. et Severiani T., jugés à ses côtés mardi pour la seule tentative de chantage, avaient tenté de faire chanter Jérôme Gaillard. Severiani T., toxicomane multirécidiviste, a été condamné à deux ans de prison et cinq ans d'interdiction du territoire. Un troisième Géorgien, absent à l'audience, a été condamné à un an de prison pour avoir fait disparaître la voiture dans laquelle Jérôme Gaillard avait transporté le cadavre de sa femme.

députée droguée

Le sénateur conteste les faits

Le sénateur centriste Joël Guerriau, soupçonné d'avoir drogué la députée Sandrine Josso afin de l'agresser sexuellement, a affirmé mercredi dans un communiqué qu'il « contest[ait] les faits » mais tenait à « préserver la sérénité » du Sénat en se mettant « en retrait de la participation aux travaux parlementaires ». « À la demande du président Larcher, je démissionne ce jour de la vice-présidence de la commission des Affaires étrangères et de la Défense », a écrit le sénateur, disant « regretter le non-respect des grands principes de la République tels que la présomption d'innocence ».

L'Humanité
jeudi 26 septembre 2024 864 mots, p. 9

« Personne n'a vu les 120 millions d'euros pour les enfants à la rue »

Entretien réalisé par Léa Petit Scalogna

Solidarité Selon la députée écologiste Marie-Charlotte Garin, le gouvernement n'a pas tenu sa promesse d'investissement dans les hébergements d'urgence.

Le 8 janvier, le ministre délégué au Logement, Patrice Vergriete, promettait un investissement de l'État à hauteur de 120 millions d'euros, soit 10 000 places d'hébergement d'urgence. Qu'en est-il ? Cet engagement a été réaffirmé par deux fois dans l'Hémicycle. Comment expliquer que rien ne se soit concrétisé ? Quelles actions envisagez-vous ? Vous aviez proposé un budget de 160 millions d'euros, en novembre 2023.

Deux ans après l'engagement « zéro enfant dans la rue », ils n'y ont jamais été si nombreux. Le baromètre 2024 de l'Unicef et de la Fédération des acteurs de la solidarité (FAS) recense une augmentation de 120 % des enfants sans toit en quatre ans. Pourtant, un investissement d'une centaine de millions d'euros avait été promis par le gouvernement, en janvier. Mais, huit mois après, ils n'ont toujours pas été injectés dans les structures associatives. Un manquement que dénonce Marie-Charlotte Garin. La députée Les Écologistes réclame donc de connaître la répartition de la somme d'argent prévue entre les différents acteurs associatifs et institutionnels, les échéances de mise en place et le nombre de places d'hébergement effectivement créées. Au sein de sa circonscription du Rhône, neuf écoles se transforment la nuit en refuges pour les jeunes et leurs parents sans domicile, faute de mieux.

Le 8 janvier, le ministre délégué au Logement, Patrice Vergriete, promettait un investissement de l'État à hauteur de 120 millions d'euros, soit 10 000 places d'hébergement d'urgence. Qu'en est-il ?

Avec les autres forces de gauche, nous avons gagné plusieurs batailles à ce sujet. D'abord, nous avons empêché le recul du nombre de places dans le parc d'hébergement d'urgence. L'année suivante, nous avons obtenu une promesse d'investissement de 120 millions d'euros. Nous avons appuyé de multiples demandes pour comprendre comment le découpage de cette somme serait effectué et sa temporalité de versement. Mais, gros hic : personne n'en a jamais vu la couleur. Les associations de terrain lancent une alerte à ce sujet. À titre d'exemple, le Samu social de Lyon n'a pas reçu un centime. Les travailleurs sociaux se retrouvent en grande difficulté, sans moyen pour répondre aux besoins du public. La profession fait face à une grande détresse et est dans une grave fragilité budgétaire.

Le baromètre de l'Unicef indique des chiffres dramatiques : à la veille de la rentrée scolaire, ils sont 2 043 enfants à dormir dans la rue. Ce chiffre est sous-estimé car les jeunes concernés par cette enquête sont ceux pour qui le Samu social n'a pas trouvé de solution d'hébergement. Or, un grand nombre de familles ne composent plus le 115 car elles savent qu'elles n'auront pas de possibilité de logement.

Cet engagement a été réaffirmé par deux fois dans l'Hémicycle. Comment expliquer que rien ne se soit concrétisé ?

Les ministres sont démagogiques à souhait. Lorsque le sujet des enfants à la rue est abordé, ils savent que les réactions sont unanimes : c'est inadmissible. Cette situation choque. Ils s'achètent alors une bonne conscience en promettant des moyens. On sait très bien que les 120 millions ne sont qu'un pansement, une goutte d'eau face au tsunami. Il est aussi nécessaire de les accueillir convenablement, ce qui n'est vraiment pas la direction prise par le gouvernement Barnier. Ce qui se passe vient complètement désavouer la promesse d'Emmanuel Macron de « zéro enfant dans la rue ». La hausse de la précarisation des populations est d'ailleurs causée par ses politiques ultralibérales.

Selon la doctrine macroniste, tout se déroule comme prévu : un pouvoir d'achat en baisse, de plus en plus de personnes qui se retrouvent dans la rue et des expulsions facilitées par la loi Kasbarian. Le cocktail est explosif et les premiers à trinquer sont les enfants et les femmes qui dorment dehors.

Quelles actions envisagez-vous ?

Nous devons nous mobiliser de manière transpartisane et réfléchir à une stratégie commune pour faire bouger le gouvernement à ce sujet. Il nous faut acter un dépassement des clivages politiques et travailler à une proposition de résolution sur le sujet. Il faudrait déclarer la question du sans-abrisme comme grande cause nationale. Et obtenir enfin une politique efficace en termes de logement. Or, nous savons que l'exécutif Barnier souhaite faire des économies budgétaires considérables. Les personnes les plus vulnérables ne sont clairement pas sa priorité.

Vous aviez proposé un budget de 160 millions d'euros, en novembre 2023.

La concertation avec les associations nous a permis de définir cette somme de 160 millions d'euros. Même si le gouvernement a réduit cette somme initiale, nous sommes face à une situation tellement désespérée qu'il s'agissait d'une énorme victoire d'obtenir encore 120 millions d'euros ! Cette victoire s'est transformée en peau de chagrin... Et pourtant, sur le terrain, de plus en plus d'enfants dorment à même la rue.

Le Figaro, no. 24911
Le Figaro, jeudi 26 septembre 2024 777 mots, p. 7

Politique

Retraites : la gauche veut éviter de tomber dans le piège tendu par le RN

Sur l'échelle du risque politique à gauche, la proposition de loi RN d'abrogation de la réforme des retraites clignote rouge. Les députés du Nouveau Front populaire, qui ont fait de cette mesure leur principal totem programmatique, sont pris au piège de ce dilemme depuis que le parti à la flamme a inscrit le texte à l'ordre du jour de sa niche parlementaire, le 31 octobre. De fait, le NFP est confronté à deux solutions inconfortables : mêler ses voix à celles des nationalistes, quitte à renoncer au principe de ne jamais soutenir les initiatives lepénistes ; ou ne pas voter le texte, et donc donner le sentiment de délaisser cette lutte pour des intérêts partisans. Bref, un casse-tête.

Même si le débat se poursuit, la deuxième option est pour l'instant considérée comme la moins mauvaise. Au PS, la décision a en tout cas été tranchée en ce sens mardi, en réunion de groupe : «En juillet dernier, nous avons toutes et tous été élus dans le cadre du front républicain. Nous restons fidèles à notre ligne de conduite et aux conditions de notre élection.» En privé, Boris Vallaud, le patron des députés socialistes, considérait que voter ce texte du RN revenait à « faire sauter une digue».

«Il faut de la constance. On ne peut pas dire que nous ne voterons jamais rien avec l'extrême droite et d'un coup se mettre à le faire. Ce n'est pas ce que souhaitent les gens de gauche», estime également un député Insoumis, qui fait part d'une position «personnelle». Car certains à gauche estiment que le débat mérite d'être posé sur ce texte si particulier. « Quand on dit que nous voulons tout faire pour que cette réforme des retraites injuste faite dans le dos des Français soit abrogée, il faut être cohérent, et donc on doit tout faire pour qu'elle soit abrogée» ,jugeait par exemple Fabien Roussel, le secrétaire national et ex-député du PCF, depuis la Fête de L'Humanité mi-septembre.

De son côté, Marine Le Pen maintient opportunément la pression. Sur X, elle a interpellé «les électeurs de gauche» qui se «sont massivement mobilisés pendant des semaines» pour empêcher l'adoption de la réforme des retraites. «Ils sont une fois encore les otages du sectarisme, de la duplicité et de l'insincérité d'une gauche multirécidiviste du coup de poignard dans le dos des travailleurs français», a-t-elle dénoncé. «Nous n'allons pas convaincre les Français que sur des arguments moraux. Il faut leur démontrer que la proposition du RN n'est pas adaptée, ni sur la forme, ni sur le fond» ,répond un député Insoumis.

Pédagogie parlementaire

Pour déjouer ces procès, qui menacent d'empoisonner l'automne de la gauche, les responsables du NFP dénoncent « l'imposture » de Marine Le Pen, qui refuse pour l'instant de renverser le gouvernement de Michel Barnier. «J'ai l'impression que, jusqu'alors, le RN ne souhaite pas le censurer», a relevé Mathilde Panot, la présidente du groupe LFI, lors d'une conférence de presse mardi à l'Assemblée nationale. «Si Marine LePen était vraiment fidèle à ce qu'elle dit, alors elle voterait la motion de censure, car ce gouvernement va mettre en oeuvre la réforme des retraites», a insisté Olivier Faure, le premier secrétaire du PS, mercredi matin sur BFMTV.

En parallèle, les chefs du Nouveau Front populaire s'appliquent à faire de la pédagogie parlementaire pour démontrer que le texte du RN n'a aucune chance d'aller au bout. Ils rappellent que, même si la proposition de loi lepéniste était adoptée à l'Assemblée, elle ne pourrait de toute façon pas passer l'étape du Sénat puisque le Rassemblement national n'y compte pas de groupe, et ne pourrait donc pas l'inscrire à l'ordre du jour dans le cadre d'une niche parlementaire. Contrairement à la gauche, qui peut compter sur les socialistes, Les Écologistes et les communistes.

Voici donc le contre-plan du NFP : profiter de la niche parlementaire du groupe LFI, le 28 novembre, pour soumettre sa propre proposition d'abrogation à l'Assemblée, avant qu'elle soit récupérée «au début de l'année 2025»par le Sénat, dans la niche d'un des trois groupes de gauche. À majorité de droite, la Chambre haute rejetterait probablement le texte, mais la navette parlementaire est ainsi faite que le dernier mot reviendrait à l'Assemblée, au terme des différentes lectures. «Seule la gauche peut permettre à une proposition de loi abrogeant la réforme des retraites d'entrer définitivement en vigueur » , en conclut le PS. Dans le doute, le NFP ne néglige pas les autres leviers dont il dispose pour, a minima, détricoter les mesures d'application de la réforme contestée : ils entendent notamment s'appuyer sur l'examen du budget de la Sécurité sociale (PLFSS) pour déposer des amendements. PIERRE LEPELLETIER

Libération
jeudi 26 septembre 2024 873 mots, p. 14

EXPRESSO

Antoine Armand et Laurent Saint-Martin, compères austères

Par ANNE-SOPHIE LECHEVALLIER

EXPRESSO

Auditionnés par la commission des finances mercredi, les nouveaux ministres de l'Economie et du Budget ont annoncé plusieurs mesures d'austérité face au déficit public.

U ne affaire de sym- bole. C'est aux dépu- tés que Laurent Saint-Martin a réservé sa première prise de parole publique mercredi après- midi en tant que ministre du Budget et des Comptes pu- blics, lors d'une audition par la commission des finances. Un exercice dont cet ancien député connaît les codes et les chausse-trappes pour avoir été dans cette même en- ceinte rappor- teur général du budget de 2020 à 2022. Aux côtés d'Antoine Armand, qui, lui, avait choisi le JDD de Vincent Bolloré pour sa pre- DU mière intervention dès le soir de sa nomination, ils ont pendant plus de deux heures un petit peu éclairci le grand flou qui entoure les finances publiques du pays. La situation budgétaire empire. Une rafale de déconvenues ces derniers mois avait déjà conduit le gouvernement Attal à dégrader l'objectif de déficit L'HISTOIRE JOUR public. Ce dernier n'était plus attendu qu'à 5,1 % du produit intérieur brut pour cette an- née. Ce serait plus grave encore. «La vérité, c'est qu'en 2024, le déficit public risque de dépasser les 6 % du PIB», a annoncé d'emblée Lau- rent Saint-Martin. Il a exposé deux raisons à cet énième dérapage : des recettes fisca- les moindres que prévu (tout comme l'an dernier) et des dépenses des collectivités territoriales plus élevées, d'environ 16 milliards d'euros.

Effet récessif. Cet avenir s'annonce bien austère. Les deux ministres ont entretenu le suspense sur la plupart des arbitrages dans l'attente du 1er octobre, jour de la déclaration de politique gé- nérale de Michel Barnier, au- quel Laurent Saint-Martin est directement rattaché. Des grandes lignes ont été don- nées : pour redresser les comptes publics, ils ont l'in- tention de surtout couper dans les dépenses plutôt que de lever de nouvelles recettes fiscales. Ils ne le feront pas «bêtement, uniquement par le seul rabot», a promis Lau- rent Saint-Martin. Une ving- taine de milliards d'euros étant à trouver pour l'an pro- chain, le ministre a été inter- rogé sur l'effet récessif des politiques austéritaires dé- montré par les économistes. Il a assuré que la dépense publique devait être baissée «sans casser les outils de croissance». Quand la gauche attribue le creusement du déficit aux baisses d'impôts (leur impact est estimé à 62 milliards d'euros en 2023 par la Cour des comptes), Laurent Saint-Martin préfère rappeler le soutien public massif pendant les crises passées. Il passe sous silence que plusieurs autres pays eu- ropéens, qui ont dépensé au- tant lors des crises, sont au- jourd'hui dans une bien meilleure situation budgé- taire. Le dogme macroniste consis- tant à ne pas augmenter les impôts ne sera pas complète- ment déboulonné par le gou- vernement Barnier. Laurent Saint-Martin a indiqué que le levier fiscal ne participerait pas au rétablissement des comptes : «Nous sommes déjà l'un des pays d'Europe qui taxe le plus, il serait irresponsable et injuste d'en demander davantage.» Et la justice fiscale promise par Michel Barnier, alors ? Il y aura bien des «contributions ciblées pour un effort de solidarité nationale». Le ministre considère que, parmi les multiples pistes mises dans le débat, il y a des «mauvaises idées», faisant comprendre que l'expression s'appliquait à l'hypothèse de ne pas in- dexer sur l'inflation les tran- ches supérieures du barème de l'impôt sur le revenu. A l'issue de l'audition, dans la salle des quatre colonnes, le président de la commission des finances, le député in- soumis Eric Coquerel, a dé- ploré que, «le ministre ayant dit qu'il n'attendait pas de rendement de ces mesures», il comprenait que celles-ci se- raient «homéopathiques».

Chemin de croix. Le ca- lendrier budgétaire a, lui, été donné officiellement. Le projet de loi de finances pour 2025, tout comme le projet de loi de financement de la Sécurité sociale, sera dé- posé à l'Assemblée dans la se- maine du 9 octobre (il aurait dû l'être le 1er octobre). D'ici là, aucune lettre plafond ne sera envoyée aux ministres, mais un nouveau tiré à part, qui récapitule ces plafonds, de dépenses sera donné. En clair, ce n'est pas le document préparé par le gouvernement Attal et transmis aux parle- mentaires qui reflétera le budget et le montant de 492 milliards d'euros n'est plus d'actualité. Autre date que la France ne respecte pas, celle de la trans- mission à la Commission européenne de sa nouvelle trajectoire des finances pu- bliques. Fixée initialement au 20 septembre, elle a été re- portée au 31 octobre. Sur les comptes de cette année, tou- jours pas au clair, le gouver- nement hésite entre se con- tenter du projet de loi de fin de gestion en décembre, ou écrire un projet de loi de fi- nances rectificative, qui lui permettrait d'insérer des dis- positions fiscales mais qui lui demanderait de passer une fois de plus devant le Parle- ment. Un chemin de croix. Questionné à plusieurs reprises sur un recours au 49.3 pour faire passer le PLF, Laurent Saint-Martin a esquivé : «Je veux que le débat ait lieu le plus possible, c'est cela qui est important.»

L'Humanité
jeudi 26 septembre 2024 327 mots, p. 2

Tutelle

En quelques heures, les pires craintes à propos de l'influence de l'extrême droite sur le nouveau gouvernement ont été confirmées. Au matin du 24 septembre, un député RN demande à Bruno Retailleau de porter plainte contre un député de gauche. Le ministre de l'Intérieur tout juste investi s'exécute, avant de multiplier les propositions piochées dans les programmes de Zemmour et de Le Pen. Plus grave encore, quand le ministre de l'Économie expliquait vouloir recevoir à Bercy les forces politiques issues du front républicain ayant empêché l'extrême droite d'arriver au pouvoir, Le Pen s'agace. « Il va falloir que le premier ministre explique à ses ministres la philosophie de son gouvernement, certains ont l'air de n'avoir pas encore compris ! » menace-t-elle.

Aussitôt, Michel Barnier, à Matignon, décroche son téléphone, désavoue son ministre et, pire encore, appelle la cheffe de file de l'extrême droite pour la « rassurer ». Sur tous les plateaux de télévision, les cadres du RN pavoisent. Ils ont dicté le casting, ils peuvent désormais faire désavouer un ministre. Le gouvernement est sous tutelle. Le premier ministre va-t-il, dans quelques jours, prononcer son discours de politique générale en scrutant du coin de l'oeil les réactions de l'extrême droite ? C'est aussi scandaleux qu'intenable.

Michel Barnier invoque le respect de tous les électeurs. Que fait-il des deux Français sur trois qui ont choisi un autre candidat que celui du RN au second tour des législatives anticipées, précisément pour contenir l'influence de l'extrême droite ? Celle-ci ne se contente pas d'hystériser le débat politique, elle utilise le pouvoir dont l'a investie Emmanuel Macron pour valider la purge budgétaire annoncée. Michel Barnier est un pantin et Marine Le Pen une illusionniste qui bafouent de concert les aspirations sociales et démocratiques exprimées par les Français. Dans ce champ de ruines, on croit rêver de trouver un peu de lucidité dans la parole d'Éric Woerth, macroniste et ancien sarkozyste, qui voit dans le fait de gouverner sous la menace du RN un « piège mortel ». Allô, Barnier ?

Le Monde
France, jeudi 26 septembre 2024 787 mots, p. 7
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24 septembre 2024 - Le Monde (site web)

La suppression de l’aide médicale de l’Etat, une pomme de discorde

Le ministre de l’intérieur, Bruno Retailleau, a replacé dans le débat politique, lundi, ce panier de soins accessible aux étrangers

Julia Pascual

Il est des symboles tenaces. Au chapitre immigration, l’aide médicale de l’Etat (AME) en est un. Ce dispositif clive l’arène politique et pourrait rapidement donner à voir les divisions au sein du nouveau gouvernement.

Tout juste nommé ministre de l’intérieur, poids lourd de l’exécutif et figure conservatrice des Républicains (LR), Bruno Retailleau a déclaré sur TF1, lundi 23 septembre, qu’il souhaitait s’attaquer à ce panier de soins pour les étrangers sans papiers gagnant moins de 10 000 euros par an, et qui bénéficiait, fin 2023, à environ 450 000 personnes. « Je ne veux pas(…) que la France soit le pays le plus attractif d’Europe pour un certain nombre de prestations sociales, d’accès aux soins » , a-t-il déclaré. Le nouveau locataire de la Place Beauvau peut a priori bénéficier sur ce sujet d’une bienveillance du premier ministre, Michel Barnier, qui défendait en 2021, lors de sa campagne pour la primaire LR, la suppression de l’AME.

« Dispositif de santé publique »

Des membres du gouvernement pourraient en revanche grincer des dents. La ministre de la transition écologique, Agnès Pannier-Runacher, plutôt rétive à la droitisation du macronisme, a réagi dès le lendemain sur France Bleu Nord : « Nous avons été clairs. Une suppression ne serait pas acceptable parce que l’aide médicale de l’Etat, au-delà[du fait qu’elle vient] en aide aux étrangers sur le territoire, est un dispositif de santé publique », a-t-elle opposé, en écho aux discussions qui ont traversé la Macronie au moment des débats sur le projet de loi sur l’immigration porté par Gérald Darmanin, à l’automne 2023.

La ministre de la santé, Geneviève Darrieussecq, est restée silencieuse sur le sujet mais elle avait, en novembre 2023 et avec vingt-cinq autres députés MoDem, signé un texte publié par La Croix et intitulé : « Aide médicale de l’Etat, oui à l’exception sanitaire française ! » Cette tribune s’opposait à la suppression de l’AME.

A l’époque, la droite sénatoriale, majoritaire, Bruno Retailleau étant président du groupe LR, avait réussi à introduire la suppression du dispositif, avant que l’article ne soit retiré de la loi. Le gouvernement avait néanmoins promis de se pencher sur une réforme et une mission d’évaluation avait été confiée à l’ancien ministre socialiste de la santé Claude Evin et à l’ancien préfet et homme de droite Patrick Stefanini.

Ses conclusions, publiées le 4 décembre 2023, confirmaient « l’utilité sanitaire »de l’AME et mettaient en garde contre le « risque important de renoncement aux soins »que comporterait son remplacement par une aide médicale d’urgence, qui « aurait pour triple impact une dégradation de l’état de la santé des personnes concernées, des conséquences possibles sur la santé publique et une pression accentuée sur les établissements de santé ».

Le rapport rappelait en outre l’important taux de non-recours à l’AME (51 %, selon une étude de 2019) et, contrairement à une idée avancée par M. Retailleau sur le plateau de TF1, les rapporteurs ne confirmaient pas que l’AME attire des flux migratoires. Gabriel Attal, alors premier ministre, avait promis des réformes d’ordre réglementaire sur la base de ce rapport, mais la dissolution de l’Assemblée a empêché ce chantier. Pour Christian Reboul, de Médecins du monde, « le rapport Evin-Stefanini a tranché le débat. Il est regrettable de voir le ministre de l’intérieur se transformer en ministre de la santé ». « Je pense que le gouvernement n’aura pas de majorité parlementaire sur l’AME », estime un cadre de la Place Beauvau.

Si elle suscite l’unanimité contre elle au sein du corps médical, la suppression de l’AME – ou la restriction de sa portée – est un leitmotiv politique. En 2019, le gouvernement d’Edouard Philippe avait instauré un délai de carence de neuf mois avant que les bénéficiaires de l’AME puissent accéder à certains soins non urgents. Sous la présidence de Nicolas Sarkozy, un droit de timbre de 30 euros avait été instauré, puis supprimé par la gauche en 2012.

Le 17 septembre, un groupe de députés LR emmenés par la députée de l’Orne Véronique Louwagie a déposé une proposition de loi sur l’AME. Elle vise à exclure de la qualité d’ayant droit les conjoints des bénéficiaires, ainsi que « les personnes frappées d’une mesure d’éloignement du territoire » , ou à élargir les soins soumis à un délai de carence de neuf mois et à empêcher l’obtention de réductions tarifaires dans les transports pour les bénéficiaires de l’AME.

Libération
jeudi 26 septembre 2024 279 mots, p. 36

CLIMATE TOUR

PROGRAMME

CLIMATE TOUR

JEUDI 26 SEPTEMBRE Une journée de débats et d'échanges, cinq ans, jour pour jour, après la catastrophe de Lubrizol. Avec Corinne Lepage, ancienne ministre de l'Environnement ; François Gemenne, professeur à HEC, membre du Giec ; Audrey Pulvar, adjointe à la maire de Paris ; Nicolas Mayer-Rossignol, maire de Rouen et président de la métropole Rouen- Normandie ; Marc-André Selosse, biologiste ; Sandrine Rousseau, députée Les Ecologistes ; Gaspard Koenig, auteur ; Bertrand Périer, avocat ; Marine Tondelier, secrétaire nationale Les Ecologistes ; Thomas Legrand, éditorialiste à Libération ; Cyril Dion, écrivain, réalisateur, militant écologiste ; Barbara Carlotti, autrice, compositrice ; Le Jeune engagé (Johan Reboul), créateur de contenu ; Michel Bussi, écrivain et géographe...

De 10 heures à 10 h 15 Inauguration avec Alexandra Schwartzbrod, directrice adjointe de la rédaction de Libération et Nicolas Mayer- Rossignol.

De 10 h 15 à 11 heures Rencontre. Après une catastrophe, à quoi tenons-nous vraiment ? De 11 heures à 13 heures Débats. Catastrophe écologique : comment s'en remettre ? De 14 heures à 15 heures Stand-up avec l'humoriste Certe Mathurin. De 14 heures à 15 h 15 Session de formation avec Le Lierre (réseau écologiste). De 15 h 30 à 17 heures Ecologie : qui est légitime à prendre la parole ? De 17 heures à 18 heures Pour une alimentation saine : quels choix collectifs ? De 18 heures à 19 heures Carte blanche avec Gaspard Koenig.

De 19 heures à 20 h 30 Innovation : audace ou lâcheté face à l'urgence écologique ? De 20 h 30 à 21 h 45 «Voyage Voyage», une proposition musicale et littéraire de Barbara Carlotti. Toute la journée Le Parlement Génération transition, les ateliers (la Fresque de l'argent du Crédit coopératif, l'application FAR, l'Atelier autonome de Rouen, l'équipe de La Belle Tech).

Aujourd'hui en France
Edition Principale
Notre Époque, jeudi 26 septembre 2024 702 mots, p. AUJM13
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26 septembre 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Ici, les parents solos comptent

Alors que la création d'un statut pour les familles monoparentales est au point mort au niveau national, des communes ont décidé de prendre les devants et de lancer des services spécifiques pour elles.

Bérangère Lepetit

Y aura-t-il un jour un statut du « parent isolé » au niveau national avec carte et droits spécifiques ? Certaines villes militent pour cela et ont décidé de faciliter au niveau local le quotidien des familles monoparentales.L'objectif : accorder aux « mamans solos » (dans plus de 80 % des cas, c'est une femme qui s'occupe seule des enfants) des droits spécifiques, comme des aides au logement, la possibilité de partir en week-end plus facilement, ou encore un soutien économique concernant la cantine, les activités culturelles et sportives des enfants.

Un véritable enjeu pour ces familles, plus pauvres que la moyenne, qui représentent aujourd'hui une famille sur quatre d'après l'Insee.

Après Ris-Orangis (Essonne), la première ville à avoir adopté un statut spécial pour les parents isolés en mai, créant 21 droits spécifiques, d'autres ont suivi, comme Montpellier (Hérault) ou encore Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis). « De nombreuses femmes se sont présentées à la mairie cet été pour se saisir de ces nouveaux droits, assure le maire de Ris-Orangis, ville de 30 000 habitants, Stéphane Raffalli (PS). Nous avons aussi été contactés par des communes partout en France, comme Marseille ou Grenoble, qui envisagent elles aussi d'agir pour ces mères et pères isolés. Nombreuses sont les familles, après une séparation, qui basculent dans la précarité. La situation devient de plus en plus urgente. »

Crèche à horaires décalés, gratuité des transports...

À Ris-Orangis, sur 5 536 familles avec enfants, 1 707 sont qualifiées de monoparentales selon les chiffres de l'Insee de 2020, ce qui représente près de 30 % des ménages. Dans cette ville de la banlieue sud, ce statut offre notamment des points supplémentaires dans les critères d'attribution des places en crèche municipale, un parcours santé spécifique ou encore la création d'une carte « famille monoparentale » avec l'agglomération Grand Paris Sud pour avoir des réductions dans les cinémas, salles culturelles ou piscines. L'intérêt pour le maire est aussi d'ouvrir une brèche.

La mission semble en passe d'être accomplie. À quelque 700 km de là, la ville de Montpellier (Hérault), où 40 % des familles sont monoparentales, a aussi adopté le 11 juillet une délibération en ce sens. Séjours de répit pour les femmes seules, réductions sur les activités socioculturelles dans la ville, gratuité dans les transports publics ou ouverture d'une crèche à horaire atypique font partie de l'arsenal de mesures qui ont été réfléchies avec l'antenne locale de l'association la Collective des mères isolées. « Nous essayons de faire de ce sujet une priorité au niveau local en espérant que, lors des prochaines élections municipales, en 2026, cela serve d'exemple », assure le maire, Michaël Delafosse (PS).

Soutien scolaire et aide juridictionnelle

« C'est pour l'instant un angle mort des politiques nationales, qui s'appuient sur des logiques familialistes issues de l'après-guerre », dénonce aussi le maire. Plus au nord, à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), le maire, Karim Bouamrane (PS), dont le nom a un temps été cité pour Matignon, a aussi mis en place début septembre un bureau dédié à la mairie, « guichet unique » où les parents isolés peuvent se rendre afin de recueillir des informations sur les dispositifs qui leur sont destinés.

Aides au déménagement et au stockage de meubles, au soutien scolaire et au mode de garde pour les enfants ou encore aide juridictionnelle en cas de divorce : là aussi, l'objectif est de contribuer de façon concrète à la vie quotidienne de ces familles. À l'origine d'une proposition de loi transpartisane visant à lutter contre leur précarité, le député de l'Eure Philippe Brun (PS) se « réjouit » de voir autant de villes se saisir du sujet. Selon lui, certaines petites communes comme Pont-de-l'Arche (Eure) ou encore Frangy-en-Bresse (Saône-et-Loire) devraient embrayer prochainement.

« En matière sociale, c'est au niveau local qu'on invente les choses. Ensuite, certains dispositifs sont généralisés à l'échelle du pays. Il en a été ainsi pour le RMI (revenu minimum d'insertion) créé à l'origine dans certaines collectivités locales au milieu des années 1980, rappelle-t-il. La loi a été mise en pause depuis la dissolution, mais nous allons vite reprendre les travaux. »

L'Humanité
jeudi 26 septembre 2024 803 mots, p. 10

EDF veut enterrer le projet de conversion à Cordemais

Pauline Achard

Énergie La direction du groupe a annoncé, mardi, « envisager » un arrêt de la centrale à charbon pour 2027, bien que le dispositif Ecocombust 2, porté par les salariés ait été entériné par Emmanuel Macron en septembre 2023. Un préavis de grève a été voté.

Depuis plusieurs années, ils se savaient menacés, EDF leur a donné raison, mardi soir. Les 340 agents et 120 prestataires travaillant à la centrale de Cordemais (Loire-Atlantique) pourraient bel et bien se retrouver sur le carreau dans trois ans à peine. En effet, dans un communiqué publié le 24 septembre, la direction du groupe, détenu à 100 % par l'État, a fait savoir qu'elle « envisage d'arrêter la centrale thermique de Cordemais en 2027 ». Cette décision implique l'abandon du projet de conversion Ecocombust 2, visant à remplacer le charbon par des déchets de bois, « les conditions technico-économiques de réalisation n'étant pas réunies », explique l'électricien. Prévenu lundi 16 septembre par son PDG, Luc Rémont, le représentant du personnel, Fabien Deschamps, est tombé de haut. « C'est une trahison ! EDF nous met un coup de poignard en plein flou politique ! » assène le cégétiste. Pour la FNME CGT, cet « abandon de la part d'EDF, soi-disant entreprise 100% publique, pose la question de qui prend réellement les décisions ? » Le syndicat estime que « les travailleuses et travailleurs de l'énergie, ainsi que les citoyens, méritent une planification où le projet Ecocombust prendrait toute sa place. »

Pour rappel, la saga a commencé il y a presque neuf ans, lorsque les salariés de la centrale, prévoyant la fin des énergies fossiles, ont élaboré un projet permettant de décarboner leur production et de garantir la pérennité des emplois. Le dispositif Ecocombust a ainsi vu le jour, proposant de substituer au charbon des granulés noirs, du black pellet (un biocombustible tiré du bois de classe B). Cela faisait suite à une promesse de campagne tenue en 2017 par le candidat Emmanuel Macron, prévoyant la fermeture des deux dernières centrales à charbon d'ici à la fin de son premier quinquennat. Avec celle de Saint-Avold, en Moselle, la centrale de Cordemais, mise en service en 1970, était vouée à disparaître à l'horizon 2022.

L'expérimentation s'accélère donc et le plan de transition obtient le soutien d'EDF, avant que Suez (Veolia), partenaire de l'opération, ne jette l'éponge en juillet 2021, invoquant des raisons de rentabilité. Une deuxième version du projet reçoit en 2022 l'aval de l'exécutif. EDF espère alors que 80 % du fonctionnement de la centrale puissent être assurés. Si le géant de l'électricité offre alors des garanties aux salariés, ceux-ci ne sont pas dupes face au mutisme de leur employeur, qui estime le coût de la conversion à 1 milliard d'euros, quand la CGT, elle, table sur un montant n'excédant pas 200 millions.

« aucune commande d'EPR 2 n'a été passée »

En janvier 2023, la préfecture de Loire-Atlantique autorise l'industriel du recyclage, Paprec Energy From Waste, à exploiter ce site pour reconvertir la centrale électrique en usine de production de black pellet. Emmanuel Macron annonce ensuite, le 24 septembre de la même année, la conversion du site à la biomasse. Le permis de construire a même été signé en février 2024.

Mais, à la place du projet de conversion, EDF entend, à travers sa filiale Framatome, créer sur le site de Cordemais une usine de préfabrication de tuyauteries du circuit secondaire principal destinées aux EPR2 et pouvant « employer une centaine de personnes à sa création pour atteindre environ 200 à son pic d'activité ». Dans un communiqué, le sénateur communiste, Fabien Gay, estime, lui, que « les gaziers et électriciens, sous statut, ne sont pas des métallos et (que) la future usine n'embaucherait initialement que 100 personnes ». Fabien Deschamps fustige également cette alternative : « Pour l'heure, aucune commande d'EPR 2 n'a été passée, on a un peu de mal à y croire. »

Le sénateur Ronan Dantec et la sénatrice Karine Daniel, tous deux écologistes, exhortent EDF à revenir sur sa décision. Dans un communiqué commun, ils rappellent que : « Le projet d'Ecocombust s'inscrit dans une logique de sécurisation du réseau électrique de l'ouest de la France. » Les deux élus ajoutent que « se priver de cette usine, c'est se dépouiller d'une filière d'avenir, en particulier à l'international où les centrales à charbon sont encore trop nombreuses et les gisements de bois de classe B importants ». De même pour le député NFP Matthias Tavel, qui « souhaite que le nouveau gouvernement et le président de la République fassent obéir EDF ».

Comme depuis près d'une décennie, les salariés de Cordemais n'ont pas l'intention de se laisser faire. Réunis en assemblée générale mercredi, ils ont voté un préavis de grève à l'unanimité, jusqu'à la fin de l'hiver électrique, le 21 mars 2025. Un maintien des essais a également été décidé. Les représentants du personnel doivent rencontrer la présidente Horizons de la région, Christelle Morançais, ce jeudi.

Le Monde
France, jeudi 26 septembre 2024 439 mots, p. 8

Le RN se prépare à l’obstruction des députés macronistes

Clément Guillou

La proposition de loi soutenue par le député Rassemblement national (RN) du Loiret Thomas Ménagé, « visant à restaurer un système de retraite plus juste en annulant les dernières réformes portant sur l’âge de départ et le nombre d’annuités », s’inspire grandement de celle proposée par le groupe LIOT, en juin 2023. Celle-ci revient sur la réforme adoptée en 2023, ainsi que, partiellement, sur la réforme Touraine de 2014, allongeant la durée de cotisation nécessaire pour une retraite à taux plein, le rétablissant à quarante-deux annuités.

Du côté du RN, on se plaît à observer la gauche se dépêtrer de la situation. Tout en soulignant que, même en cas d’abstention massive du Nouveau Front populaire, le texte aurait ses chances en fonction du degré de mobilisation respective du bloc macroniste, des Républicains et de l’Union des droites pour la République d’Eric Ciotti. Si tous ont soutenu la réforme en 2023, le RN fait le pari qu’un certain nombre de députés de droite, élus dans des circonscriptions populaires, préféreront « avoir piscine » au moment du vote.

Mais y aura-t-il vote ? Rien n’est moins sûr, admet-on au RN, qui craint l’obstruction parlementaire de la majorité gouvernementale et promet des représailles éventuelles sur la future niche d’Ensemble pour la République. Dans ce cas, le groupe retirerait son texte, afin de donner une chance au reste de ses propositions de loi. L’obstruction macroniste serait ainsi, pour la gauche, le meilleur moyen de ne pas étaler ses divisions.

Texte en balance

Au sein du parti d’extrême droite, on n’est par ailleurs pas certain de faire figurer ce texte sur les retraites tout en haut de sa niche. Il est en balance avec une proposition de résolution parlementaire appelant le gouvernement à rejeter l’accord de libre-échange avec l’Amérique du Sud. Ce texte, sur lequel aucun amendement n’est possible, pourrait en effet être voté rapidement. Un autre piège pour la gauche, qui partage les convictions du RN en la matière. Une résolution similaire – quoique exprimée en des termes moins définitifs – a déjà été adoptée par l’Assemblée en 2023, puis par le Sénat en janvier.

Enfin, un troisième texte pourrait en décaler l’examen : une proposition de loi instaurant des seuils minimaux d’emprisonnement pour certains crimes et délits commis en état de récidive. Si le RN constatait, en commission, qu’une adoption de sa proposition de loi est possible avec les voix de la droite et d’une partie du camp macroniste, il pourrait choisir de la faire figurer en première position.

Le Monde
France, jeudi 26 septembre 2024 152 mots, p. 9

La procédure de destitution de Macron en commission des lois à l’Assemblée

La commission des lois de l’Assemblée nationale va bien se saisir de la procédure de destitution du président de la République déposée par La France insoumise. Une semaine après que le bureau de l’Assemblée l’a jugée recevable se posait la question de savoir si le camp macroniste allait invoquer la procédure pour éviter le débat. Il n’en est rien : mercredi 25 septembre, la commission devait même désigner un rapporteur sur le sujet, ce qu’elle n’était pas obligée de faire. Alors que l’idée d’un binôme avait été évoquée, voire que le président de la commission, Florent Boudié (Renaissance, Gironde), s’en saisisse lui-même, c’est finalement l’écologiste Jérémie Iordanoff (Isère) qui devrait être désigné. Le député est très critique des institutions de la Ve République… mais aussi très critique des « insoumis ».

La Croix, no. 43031
Monde, jeudi 26 septembre 2024 536 mots, p. 8
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25 septembre 2024 - La Croix (site web)
26 septembre 2024 - La Croix International (web site)

Les Italiens se mobilisent en masse pour demander une réforme de la citoyenneté

Laure Giuily

Le texte propose de réduire de dix à cinq ans la durée de résidence légale nécessaire pour l’obtention de la citoyenneté des résidents étrangers hors Union européenne.

Une mesure qui concernerait 2,5 millions de personnes en Italie.

Rome (Italie)

De notre correspondante

L’annonce est tombée mardi 24 septembre dans l’après-midi. Après une mobilisation citoyenne inédite, les 500 000 signatures nécessaires pour demander l’organisation d’un référendum ont été atteintes et ce malgré les pannes nombreuses dues au fort nombre de connexions sur la plateforme de signatures en ligne. Si la campagne se clôture officiellement lundi 30 septembre, cette nouvelle sonne déjà comme une première victoire pour les organisateurs de la campagne. « C’est un soulagement, on était très contents », confie Daniela Ionita, présidente du comité Italiens sans citoyenneté.

À l’initiative du député centriste du parti +Europa Riccardo Magi, rejoint par de nombreuses associations dont Italiens sans citoyenneté, cette campagne a été lancée début septembre. Son objectif : réduire de dix à cinq ans le temps de résidence légale nécessaire pour l’obtention de la citoyenneté des résidents étrangers hors UE, qui pourraient transmettre automatiquement leur nationalité à leurs enfants. Une mesure qui concernerait 2,5 millions de personnes étrangères résidentes dans le pays, dont près d’un million d’enfants.

En Italie, c’est le droit du sang qui prévaut. Il faut être né de parents italiens ou vivre et travailler sur le territoire pendant au moins quatre ans pour les membres de l’Union européenne et pendant dix ans pour les autres. Les enfants nés en Italie de parents étrangers peuvent demander la nationalité à 18 ans, à condition d’avoir vécu sans discontinuer dans le pays. « C’est une loi discriminatoire, on autorise des personnes à être sur notre territoire, à travailler, produire des richesses, mais on ne leur accorde pas les droits qui vont avec »,dénonce Daniela Ionita, qui ajoute : « Cela coûte de l’argent de faire renouveler son permis de séjour, et c’est injuste. » La citoyenneté, elle, permet de voter, de se déplacer librement en dehors du pays, de participer aux concours de la fonction publique.

La réforme de la citoyenneté, vieux serpent de mer de la politique italienne, resurgit depuis qu’aux Jeux olympiques de Paris des sportifs nés de parents étrangers – dont la volleyeuse et championne olympique Paola Egonu, de parents nigériens – ont raflé des médailles sous la bannière de l’Italie, alors que les politiques, eux, s’écharpaient sur la réforme de la citoyenneté. Depuis des années, la gauche plaide pour la mise en place du droit du sol, la droite s’y oppose. Mais cette fois-ci, la question divise la coalition gouvernementale.

Si Giorgia Meloni, en faveur du droit du sang, est restée assez discrète sur le sujet, elle a dû gérer les différends entre Matteo Salvini, chef de la Ligue, fervent défenseur du droit du sang, et Antonio Tajani, secrétaire général de Forza Italia, favorable à une réforme liant naturalisation et parcours scolaire. Une fois les signatures examinées par la Cour de cassation, puis par la Cour Constitutionnelle, l’organisation du référendum pourrait se tenir au printemps 2025.

Le Monde
France, jeudi 26 septembre 2024 885 mots, p. 10
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25 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

A Marseille, le procès des procurations frauduleuses

Lors des municipales de 2020, la droite avait été éclaboussée entre les deux tours par cette affaire

Luc Leroux

Marseille - correspondant - Des petites secrétaires de mairie qui mettent les mains dans le cambouis, des responsables associatifs faisant office de rabatteurs de procurations, un directeur d’Ehpad « grisé » par le tutoiement accordé par un maire d’arrondissement, un commandant de police devenu agent électoral zélé… Le tribunal correctionnel de Marseille arpente, depuis lundi 23 septembre, les coulisses de la campagne des municipales des 15 mars et 28 juin 2020 dans deux fiefs Les Républicains (LR) de la cité phocéenne.

Emmenée par Martine Vassal, actuelle présidente de la Métropole Aix-Marseille-Provence et du département des Bouches-du-Rhône, la droite marseillaise avait été éclaboussée entre les deux tours par cette sale affaire de procurations. Treize prévenus dont deux anciens maires de secteur, Julien Ravier (11e et 12e arrondissements) et Yves Moraine (6e et 8e) sont jugés, jusqu’à vendredi, pour des manœuvres frauduleuses et des faux destinés à établir 194 procurations illégales.

« Ça s’est toujours fait en mairie »

« Tout le monde est malade, dans cette procédure », a relevé le président du tribunal Pascal Gand à l’ouverture des débats. L’ancien commandant de police Roland Chervet, qui avait apposé sa signature sur toutes les procurations litigieuses, connaît « une aggravation de son état de santé mentale incompatible avec sa comparution » ; Richard Omiros, l’ancien directeur de cabinet et de campagne de Julien Ravier, que les enquêteurs ont qualifié de « chef d’orchestre amnésique » de la fraude, est hospitalisé en psychiatrie ; Claudine Hernandez, directrice générale des services de la mairie des 11e et 12e arrondissements fait elle aussi faux bond.

Les petites mains de la fraude, elles, font face. A l’image de Joëlle Di Quirico, 64 ans, secrétaire de mairie pendant quarante-deux ans, mais aussi colistière de Julien Ravier, une 24e place sur la liste obtenue après le versement de 5 000 euros à l’association des Amis de Martine Vassal. Avec Valérie Deconi, ces deux agentes municipales au salaire de 1 700 euros fabriquaient des procurations.

Installées avant le premier tour dans le bureau de Claudine Hernandez, directrice générale des services, ces deux femmes piochaient un nom de mandant dans une liste de personnes souhaitant voter par procuration et un nom de mandataire, bien souvent des cadres de la mairie de secteur ou du conseil départemental – présidé par Martine Vassal –, leurs conjoints, voire des militants qui attendaient en retour un poste de vacataire ou du piston.

Cinquante et une procurations avaient été rédigées pour les pensionnaires de l’Ehpad Saint-Barnabé, alors que l’immense majorité d’entre eux, atteints de la maladie d’Alzheimer ou de forts troubles cognitifs, n’étaient pas en mesure d’exprimer une demande de vote. Joëlle Di Quirico ne s’estime « pas benête », c’est pourquoi elle avait questionné Richard Omiros, le patron de la campagne, sur l’enveloppe qu’elle était allée récupérer à la maison de retraite. A l’intérieur, une cinquantaine de photocopies de cartes d’identité sorties de dossiers administratifs des résidents. « Richard, c’est quoi là, il n'y a ni mandant ni mandataire ? », avait-elle questionné pour s’entendre opposer sèchement : « C’est légal, ça s’est toujours fait en mairie et c’est vous qui imiterez les signatures. » Lorsqu’un petit tas de procurations était prêt, « le commandant Chervet venait les tamponner dans le bureau de Mme Hernandez » puis les emmenait au commissariat, raconte la secrétaire. « Un schéma très artisanal et très éloigné du code électoral », cingle le président Gand.

« C’est abject et je ne l’aurais jamais toléré si je l’avais su. » Julien Ravier, élu maire de secteur, puis député des Bouches-du-Rhône, en 2020, en remplacement de Valérie Boyer (LR), devenue sénatrice du département, affiche la position de l’élu trahi par son homme de confiance, Richard Omiros. « Quand on est en campagne, on va chercher des voix y compris dans les maisons de retraite, mais je ne me suis jamais douté que des procurations illégales puissent être faites dans un Ehpad. Je n’ai jamais donné d’instructions mais j’ai parlé d’un accompagnement, comme fournir un Cerfa, un mandataire s’il y en a besoin », concède-t-il.

Des SMS accablants

Le président Pascal Gand lui oppose des e-mails que Julien Ravier a reçus en copie dans lesquels M. Omiros le tient au courant de la récupération d’une liste de dizaines de noms de résidents de la maison de retraite et des cartes d’identité pour les procurations.

Les échanges de SMS s’affichent sur les écrans du tribunal et sont accablants aux yeux de l’accusation. Dans un message de janvier 2020 adressé à Richard Omiros, Mohamed El Khemiri, un ancien directeur de l’Ehpad, annonce : « On va pouvoir avoir 91 électeurs. » Celui-ci conteste avoir « collaboré ». Il maintient que les seuls liens entretenus avec MM. Omiros et Ravier visaient à permettre l’inscription des pensionnaires sur les listes électorales. « Par sens civique », avance-t-il.

Lors d’une visite de l’Ehpad en juin 2020 alors que le scandale fait la une des journaux, Joëlle Di Quirico s’était pour la première fois rendue dans des chambres de « personnes privées de leurs facultés ». « C’est là que je me suis rendu compte de ce que j’avais fait » , lâche-t-elle, en pleurs.

Le Monde
France, jeudi 26 septembre 2024 627 mots, p. 9
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25 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Au Parlement, l’autre remaniement

Au Sénat comme à l’Assemblée, des présidences et vice-présidences stratégiques sont vacantes après la nomination du gouvernement

Rachel Garrat-Valcarcel

Voilà les députés contraints de se pencher sur la distribution des postes-clés de l’Assemblée, si chaotique en juillet. Quatre des députés nommés ministres en occupaient : Jean-Noël Barrot (MoDem), devenu ministre des affaires étrangères, était président de la commission des affaires étrangères ; Paul Christophe (Horizons), devenu ministre des solidarités, était président de la commission des affaires sociales ; Antoine Armand (Renaissance), devenu ministre de l’économie, était président de la commission des affaires économiques ; Annie Genevard (Les Républicains, LR) était vice-présidente de l’Assemblée.

Vu comment les élections à ces postes se sont déroulées en juillet, il y a quelque chose de la réouverture de la boîte de Pandore dans la gestion de ces successions. D’ailleurs, chaque groupe reste pour le moment très prudent sur sa stratégie. Il n’y a de toute façon pour l’instant aucun calendrier pour les contraindre.

Dans l’entourage de Gabriel Attal, président du groupe macroniste, on affirme simplement que « ça discute », sous-entendant que l’accord sur les postes-clés de cet été avec LR n’est pas si évident. C’est pourtant aujourd’hui le bloc de soutien au gouvernement Barnier. Sur le papier, l’entente peut réduire le suspense, bien qu’elle n’ait pas évité la perte de la majorité au bureau au profit du Nouveau Front populaire (NFP).

Le MoDem y avait perdu toute représentation, les centristes pourraient donc profiter de la vacance à la vice-présidence pour y faire leur retour. Au groupe, on assure que, pour l’instant, rien n’a été discuté, encore moins arrêté, mais on laisse entendre que les quatre postes pourraient se négocier d’un bloc. Chez Horizons, on ne se prononce pas sur la vice-présidence, mais on présente d’ores et déjà l’ancien ministre Frédéric Valletoux (député de Seine-et-Marne) pour la présidence de la commission des affaires sociales. Une candidature moins susceptible de susciter l’opposition du Rassemblement national (RN), toujours en position de faiseur de roi.

Tout est encore mouvant

Pas de décision non plus à droite (Droite républicaine, DR), même si on voit mal le groupe de Laurent Wauquiez lâcher la vice-présidence. Sans entente, le NFP a plus de voix (193). Et même avec l’entente, pour un mois, LR et le bloc central perdent 18 voix avec les députés nommés au gouvernement pas encore remplacés. Cela réduit l’avance de la coalition gouvernementale sur le NFP à… une voix. De quoi attirer l’attention de la gauche qui, en juillet, n’avait pas réclamé plus que les deux vice-présidences qu’elle avait obtenues.

Là non plus, rien d’acté. « C’est une discussion qu’on doit avoir avec le Nouveau Front populaire, avec lequel nous nous réunissons bientôt », a déclaré, mardi matin, Mathilde Panot, la présidente du groupe La France insoumise à l’Assemblée nationale. Mais cela fait planer dans l’air la possibilité d’une candidature commune qui, sur un malentendu, pourrait tirer les marrons du feu. Qui plus est si, comme en juillet, le RN reste dans son couloir et présente Sébastien Chenu (Nord), qui paraît avoir peu de chances de victoire. Enfin, quid des voix du groupe Libertés, indépendants, outre-mer et territoires (LIOT) ? A cette heure, tout est encore particulièrement mouvant.

Au Sénat aussi, l’entrée au gouvernement de Sophie Primas a laissé vacante une vice-présidence, celle de François-Noël Buffet, la présidence de la commission des lois, et il faudra un nouveau président au groupe LR pour remplacer Bruno Retailleau. A la commission des lois, Muriel Jourda (Morbihan) semble tenir la corde. Elle avait été corapporteuse de la loi immigration. Roger Karoutchi (Hauts-de-Seine) paraît, lui, favori pour la tête du groupe LR.

La Croix, no. 43031
Monde, jeudi 26 septembre 2024 76 mots, p. 8

Iran Le Parlement refuse un vice-président sunnite

Le Parlement iranien a bloqué mercredi 25 septembre la nomination du sunnite Abdolkarim Hosseinzadeh, député réformateur de 44 ans, au poste de vice-président chargé du développement rural, a annoncé un média officiel. Les sunnites représentent environ 10 % de la population de l’Iran, où les chiites sont majoritaires. Mais le président iranien réformiste Massoud Pezeshkian, défenseur des minorités, l’avait désigné en août comme son adjoint, à ce poste.

L'Humanité
jeudi 26 septembre 2024 764 mots, p. 13

Le Sri Lanka voit rouge et espère un changement

Axel Nodinot

ASIE La population de l'île, en grande difficulté économique, attend beaucoup d'Anura Kumara Dissanayaka, son nouveau président communiste, malgré l'ampleur du chantier qui l'attend.

Le peuple sri-lankais veut sortir la tête de l'eau. En juillet 2022, les manifestants envahissaient la résidence du président Gotabaya Rajapaksa, le poussant à la démission, et plongeaient dans sa piscine - des scènes qui ont fait le tour du monde. Deux ans plus tard, les citoyens ont choisi comme président le progressiste Anura Kumara Dissanayaka (42,3 % des voix), à la tête de la coalition de gauche du National People's Power (NPP), samedi 21 septembre. « Cette victoire nous appartient à tous ! a-t-il réagi sur X. Notre parcours a jusqu'ici été pavé du sacrifice de tant de personnes qui ont donné leur sueur, leurs larmes et même leur vie pour cette cause. »

Issu du Janatha Vimukthi Peramuna (JVP, Front de libération du peuple, communiste), qu'il dirige depuis 2014, Anura Kumara Dissanayaka vise la « renaissance » du pays, avec la « contribution » du peuple. De quoi rassurer Swasthika Arulingam, présidente de l'United Federation of Labour : « C'est un vote contre le statu quo et les deux partis qui ont dirigé le Sri Lanka depuis son indépendance (en 1948 - NDLR). » La syndicaliste espère « la fin du système exécutif présidentiel » annoncée par Dissanayaka. « Ce système fait du président le chef du gouvernement et du pouvoir judiciaire, puisqu'il nomme les hauts magistrats, et lui donne un certain contrôle sur le Parlement, ainsi que sur l'armée », précise-t-elle.

Le nouveau président a dissous, ce mardi, le Parlement sri-lankais, où le NPP ne disposait que de 3 sièges sur 225. Les législatives anticipées auront lieu le 14 novembre et Anura Kumara Dissanayaka espère le même élan populaire pour conforter sa victoire. La population attend beaucoup de lui, dans un pays tenaillé par la pauvreté - l'inflation a grimpé à 70 % - et un endettement de 83 milliards de dollars, largement dû aux taux du Fonds monétaire international (FMI).

« Sur le terrain, on voit que le FMI n'a pas été de bonne foi, affirme la syndicaliste, Swasthika Arulingam. Il a restructuré notre dette dans l'intérêt des créanciers, pas de celui du peuple qui souffre de cette crise économique et des taxes draconiennes. Malheureusement, Wickremesinghe faisait tout ce que le FMI lui demandait de faire, donc nous espérons un virage radical par rapport à lui et aux Rajapaksa. » Ranil Wickremesinghe, qui présidait le pays depuis la crise de 2022, a largement été désavoué lors de l'élection (17,3 %). Même constat pour le très influent clan Rajapaksa qui l'a dirigé de nombreuses années et termine avec 2,5 %.

refonder L'unité des Sri-Lankais

Seul Sajith Premadasa, du Parti national uni (droite), émerge à 32,8 %. Le candidat d'opposition fait le plein dans les districts nord et est de l'île, majoritairement peuplés de Tamouls. Ces derniers n'oublient pas la posture historique du JVP, opposé à leur lutte malgré le génocide perpétré par la majorité singhalaise de l'île. Les leaders de la minorité accueillent, certes, avec soulagement, l'élection d'Anura Kumara Dissanayaka, pour ses promesses de lutte contre la corruption et sa campagne réalisée « sans recours au chauvinisme racial ou religieux », comme l'écrit le député tamoul M.A. Sumanthiran sur X. Mais ils attendent désormais une « décentralisation du pouvoir, qui sera cruciale pour gagner la confiance de la minorité tamoule », affirme Mahendran Thiruvarangan, professeur à l'université de Jaffna, dans le Nord.

« L'unité des Singhalais, des Tamouls, des musulmans et de tous les Sri-Lankais est le fondement de ce nouveau départ », leur a répondu Dissanayaka, avant de prêter serment et de nommer une défenseure des Tamouls comme première ministre intérimaire, Harini Amarasuriya. Sur le plan extérieur, le nouveau président semble vouloir mener une politique de non-alignement, chère à l'île depuis les années 1960-1970. Mais il pourrait malgré tout pencher vers la Chine plus que vers l'Inde. Dans le cadre des nouvelles routes de la soie, le Sri Lanka a construit deux ports, à Colombo et Hambantota, et l'île pourrait chercher à attirer d'autres investisseurs chinois.

Le tout au service du peuple. « Nous attendons la mise en oeuvre de mesures sociales basiques, telles que la baisse des prix de l'électricité, de l'alimentaire ou des transports, lesquels ont fortement impacté les travailleurs du pays », liste Swasthika Arulingam. La présidente du syndicat pense même que ces mesures sont vitales pour le jeune président. « Les élites politiques ont d'ores et déjà annoncé qu'elles formeraient une coalition d'opposition pour repousser les éventuelles réformes de Dissanayaka, prévient-elle. Il est donc dans l'obligation de penser à la classe ouvrière s'il veut contrer cette réaction politique. »

Le Monde
France, jeudi 26 septembre 2024 1052 mots, p. 8
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25 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Une bataille juridique en perspective sur les retraites

Même avec un vote à l’Assemblée, rétablir l’âge légal de départ à 62 ans serait compliqué

Bertrand Bissuel

Un an et demi après avoir été promulguée, la réforme des retraites va, de nouveau, être contestée par des parlementaires. Sauf coup de théâtre, deux propositions de loi devraient être soumises cet automne à la représentation nationale dans le but de supprimer le report à 64 ans de l’âge légal de départ et l’augmentation de la durée de cotisation requise pour une pension à taux plein, pour certaines générations. L’une, portée par le Rassemblement national (RN), est programmée pour le 31 octobre ; l’autre, émanant de La France insoumise (LFI), sera débattue, en principe, le 28 novembre. La probabilité est forte que le cheminement de ces textes ressemble à une éprouvante course de haies, avec des perspectives de succès très fragiles, même si une majorité de députés y sont favorables.

A l’heure actuelle, il y a au moins deux forces politiques à l’Assemblée qui veulent torpiller les articles de la loi du 14 avril 2023 durcissant les règles d’obtention de la retraite : le RN et toutes les composantes du Nouveau Front populaire (NFP). S’y ajoutent, sans doute, plusieurs membres du groupe Libertés, indépendants, outre-mer et territoires (LIOT) au Palais-Bourbon – qui avaient tenté, sans succès, de tordre le cou à la réforme, en juin 2023. Soit, au total, plus de trois cents élus, en nette supériorité numérique sur ceux qui sont partisans du maintien des mesures d’âge.

Il pourrait donc sembler logique de considérer que l’abrogation de la retraite à 64 ans ne soit qu’une formalité. La réalité est, toutefois, pleine de chausse-trapes, d’abord pour des raisons politiques. Rien ne dit, en effet, que la gauche donnera sa bénédiction au texte du RN, le Parti socialiste ayant même annoncé, mardi 24 septembre, qu’il ne votera pas pour celui-ci. En revanche, plusieurs députés d’extrême droite ont assuré qu’ils apporteraient leur soutien à la démarche de LFI.

Irrecevabilité financière

Mais, même en supposant qu’au moins une des deux propositions de loi soit approuvée par une majorité de députés, des difficultés, d’ordre juridique, subsistent. « L’article 40 de la Constitution représente le plus gros obstacle aux textes du RN et de LFI, explique Emilien Quinart, maître de conférences en droit public à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne. En vertu de cette disposition, les propositions et amendements formulés par des parlementaires ne sont pas recevables, notamment s’ils ont pour effet de créer ou d’aggraver une charge publique, ce qui est le cas, en l’espèce, puisque la suppression du report de l’âge légal de départ entraînerait un surcroît de dépenses. »

Même si le texte prévoit des compensations financières, il ne peut pas être accepté, « en tout cas en droit », affirme M. Quinart. « Mais les choses peuvent se révéler plus compliquées qu’il n’y paraît, contrebalance-t-il. C’est, en effet, le bureau de l’Assemblée nationale qui apprécie la recevabilité financière d’une proposition de loi moment où celle-ci est déposée. En règle générale, il donne son “feu vert” à cette étape, en vertu d’une tradition, sous la Ve République, qui a pour but de ne pas vider de sa substance l’initiative parlementaire des lois. » C’est, d’ailleurs, ce qui s’est produit, le 18 septembre, avec le texte du RN.

Ensuite, l’irrecevabilité financière d’une proposition de loi peut être prononcée à tout moment de la procédure législative. « Dans cette hypothèse,explique M. Quinart, c’est le président de la commission des finances qui apprécie en dernier ressort. Cette fonction étant occupée par Eric Coquerel, député LFI, on peut concevoir qu’il n’invoquera pas l’irrecevabilité et que le texte, auquel il adhère, poursuivra sa route, entraînant un possible conflit d’interprétation entre organes de l’Assemblée – la présidence de celle-ci, notamment. »

Si la proposition de loi parvient à être examinée en séance, dans le cadre d’une niche parlementaire, un autre écueil surgit : « La discussion doit être achevée le jour même, à minuit au plus tard, rappelle Benjamin Morel, maître de conférences en droit public à Paris-II Panthéon-Assas. On peut imaginer que les députés hostiles à l’abrogation de la règle des 64 ans fassent obstruction de manière à ne pas tenir le délai. Cela s’est déjà produit, par exemple en novembre 2022, avec un texte visant à interdire la corrida, qui avait été bloqué sous une avalanche d’amendements. »

En admettant que l’Assemblée nationale avalise le texte, celui-ci sera confronté à un autre problème : l’opposition du Sénat. Au Palais du Luxembourg, les élus Les Républicains et Union centriste, qui sont majoritaires, veulent que les mesures d’âge de la réforme de 2023 soient préservées. Ils ne laisseront jamais prospérer une initiative qui remettrait en cause la retraite à 64 ans. Dès lors, il est presque acquis qu’une divergence apparaîtra entre les deux chambres. « Si elles n’arrivent pas à s’entendre en commission mixte paritaire, les députés n’ont pas forcément le dernier mot, souligne M. Morel. C’est en effet au gouvernement, et à lui seul, qu’il appartient de demander à l’Assemblée nationale de statuer définitivement. Mais il peut très bien ne pas le faire, auquel cas la navette entre le Palais-Bourbon et le Palais du Luxembourg est susceptible de durer indéfiniment, si le désaccord persiste entre les deux assemblées. » Un scénario plus que plausible, tant et aussi longtemps que le premier ministre, Michel Barnier, et son équipe tiennent les commandes, puisqu’ils sont pour la réforme de 2023.

En envisageant, malgré tout, l’adoption définitive par le Parlement d’une proposition de loi qui supprimerait la règle des 64 ans, le parcours du combattant ne serait pas pour autant terminé. Dans cette situation, « il est très probable qu’elle serait soumise au Conseil constitutionnel », décrypte Anne-Charlène Bezzina, maîtresse de conférences en droit public à l’université de Rouen-Normandie. « On voit mal comment celui-ci ne l’invaliderait pas, poursuit-elle, le texte ayant pour effet d’augmenter les dépenses de pension et de diminuer les rentrées de cotisation, ce qui est contraire à l’article 40 de la Constitution. » Seule certitude, dans ce contexte : la bataille s’annonce homérique.

Le Monde
Carnet, jeudi 26 septembre 2024 906 mots, p. 28
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24 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Amadou Mahtar Mbow

Ancien directeur général de l’Unesco

Pierre Lepidi

Par son érudition et sa traversée d’un siècle, Amadou Mahtar Mbow était l’une des bibliothèques vivantes les plus riches d’Afrique de l’Ouest. Il est mort, mardi 24 septembre, à Dakar, là où il était né cent trois ans plus tôt. Ardent défenseur des libertés, Amadou Mahtar Mbow a eu mille vies qui ont notamment fait de lui le premier Africain directeur général de l’Unesco. Né en mars 1921, Amadou Mahtar Mbow grandit à Louga, dans le nord-ouest du Sénégal. A la fin des années 1920, la région est frappée par la famine. Le gamin voit des gens mourir et ces images le marqueront à vie. « Il faut avoir vécu cela pour en comprendre l’angoisse » , disait-il.

La seconde guerre mondiale éclate, il a 18 ans. Amadou Mahtar Mbow s’engage en tant que volontaire dans l’armée de l’air et intègre l’Ecole des radiotélégraphistes de Saint-Malo (Ille-et-Vilaine). Dans la ville encerclée, il parvient régulièrement à franchir la ligne de démarcation. Il est démobilisé en 1940 et retourne au Sénégal, où il travaille au service économique de la circonscription de Dakar et dépendances.

La guerre devient mondiale et, en janvier 1943, Amadou Mahtar Mbow est rappelé sous les drapeaux puis affecté à la base aérienne de Thiès, près de Dakar. De là, il réussit le concours d’entrée à l’Ecole supérieure de tir aérien d’Agadir qui lui permet de servir, jusqu’en octobre 1945, au Maroc puis en France.

Grâce notamment à ses tirailleurs, à ses goumiers et à ses spahis lors du débarquement de Provence, auquel Amadou Mahtar Mbow participe, la France est libérée. Le jeune homme décide de rester dans un Paris bouillonnant où les désirs d’indépendance se renforcent chez les étudiants africains.

« Un jour, la gendarmerie est venue me signifier que je devais rentrer au Sénégal pour être démobilisé,déclarait-il dans Amadou Mahtar Mbow. Une vie, des combats (éd. Vives Voix, 2019). Je leur ai répondu : pour faire la guerre, je suis français et pour étudier, je ne le suis plus. Allez-vous faire voir ! » Il passe son baccalauréat et entre à la Sorbonne, où il s’inscrit en histoire et géographie.

Dans l’effervescence intellectuelle du Quartier latin, Amadou Mahtar Mbow s’engage dans le syndicalisme étudiant et milite pour une indépendance immédiate des colonies. Il rentre au Sénégal pour mener la lutte, s’intéresse à l’éducation, matière essentielle selon lui pour former les élites de demain. Il va consacrer quinze années de sa vie à l’enseignement.

En parallèle, il fait de la politique. Le 20 août 1960, lorsque le Sénégal proclame son indépendance, Leopold Sédar Senghor devient président de la République. Après un temps dans l’opposition, Amadou Mahtar Mbow est nommé ministre de l’éducation nationale (1966-1968) puis de la culture et de la jeunesse (1968-1970), et enfin député. Au cours de cette période, il se heurte à Léopold Sédar Senghor, car il déplore notamment l’existence d’accords franco-sénégalais qui confèrent encore à la France une tutelle sur l’université de Dakar. « Le recteur est alors nommé par la France,rappelle le journaliste Hamidou Anne, auteur d’ Amadou Mahtar Mbow. Une vie, des combats. L’ancienne puissance coloniale pouvait ainsi interférer dans le fonctionnement de l’enseignement supérieur. Contrairement à Senghor, Mbow voulait que l’université de Dakar soit une université africaine. »

Deux mandats

Le 15 novembre 1974, Amadou Mahtar Mbow est élu à l’unanimité directeur général de l’Unesco. Il devient la septième personnalité à accéder à ce poste prestigieux, le premier Noir à diriger une organisation onusienne. Il veut alors œuvrer pour un monde « plus fraternel » et s’atteler à la sauvegarde du patrimoine et évidemment de l’éducation. Sous son impulsion, les pays du Sud demandent un « rééquilibrage » des rapports dans le domaine de l’information, déplorant notamment que les grandes agences de presse soient aux mains des grandes puissances.

En 1977, Amadou Mahtar Mbow crée une Commission internationale qu’il confie à l’Irlandais Sean MacBride, fondateur d’Amnesty International et Prix Nobel de la paix (1974), et dans laquelle on retrouve aussi Hubert Beuve-Méry, fondateur du Monde.

En 1980, Amadou Mahtar Mbow est réélu, dans un climat alourdi par la guerre froide et les tensions entre pays du Nord et pays du Sud. Avec fracas, les Etats-Unis, plus grands contributeurs de l’Unesco, décident de se retirer de l’institution onusienne, qui se voit alors amputée de 25 % de son budget. «AmadouMahtar Mbow va très intelligemment réorganiser l’organisation et faire en sorte qu’aucun salarié ne soit licencié,se souvient Georges Kutukdjian, ancien responsable de l’éducation aux droits de l’homme et à la paix (1982-1991). C’était un homme intègre, méticuleux et juste. » Mais les tensions avec les Etats-Unis et le Royaume-Uni vont lui coûter sa réélection pour un troisième mandat.

Retiré au Maroc, il revient dans le jeu politique au Sénégal. Entre 2008 et 2009, Amadou Mahtar Mbow préside les assises nationales, une vaste coalition qui s’oppose à la réélection d’Abdoulaye Wade en 2012. A Dakar, où une université porte son nom, de nombreux visiteurs lui rendaient encore visite à la fin de sa vie. Il y avait des politiciens, des instituteurs, des enseignants… Ils venaient demander au « vieux » un conseil ou obtenir son appui. Amadou Mahtar Mbow vivait au milieu des livres de son immense bibliothèque.

Le Monde
Idées, jeudi 26 septembre 2024 1083 mots, p. 29
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25 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Mathieu Fulla Reconquérir un électorat hostile à la gauche implique un travail de terrain ardu

Les stratégies opposées de François Ruffin et de Jean-Luc Mélenchonpour faire gagner la gauche pourraient ne pas porter leurs fruitsd’ici à l’élection présidentielle de 2027, estime l’historien

Jean-Luc Mélenchon et François Ruffin ont exposé, à moins d’une semaine d’intervalle, sous des formes différentes, deux stratégies électorales pour la gauche. En marge d’une manifestation fustigeant le refus d’Emmanuel Macron de nommer Lucie Castets à Matignon, le chef de file de La France insoumise (LFI) a expliqué de manière crue à des militants l’intérêt de concentrer les énergies sur un segment particulier de l’électorat populaire, celui des quartiers. En rupture de ban avec LFI, le député de la Somme François Ruffin a dénoncé quant à lui cette lecture « spatiale » et « quasi raciale » des classes populaires se substituant à celle fondée sur les classes sociales constitutive de l’identité historique de la gauche. Contre cette approche segmentée, il prône la reconquête de l’ensemble des classes populaires dont le divorce avec sa famille politique est acté depuis longtemps.

Entre les lignes, il s’agirait de retrouver un paradis perdu, celui de l’union de la gauche des années 1970 entre le Parti socialiste (PS) et le Parti communiste (PCF), au cours duquel ces deux formations captent une large majorité du vote populaire. Au second tour de l’élection présidentielle de 1981, François Mitterrand recueille 72 % du vote des ouvriers et 62 % de celui des employés se rendant aux urnes.

Hémorragie

Dans les années 1980, le chômage de masse, très lié à l’accélération de la désindustrialisation, précipite la fragmentation du monde ouvrier en même temps qu’il affaiblit les syndicats, jusqu’alors vecteur privilégié de la politisation à gauche de ces couches sociales. La transformation du système de valeurs dominant en Occident, dont témoigne la place de plus en plus centrale accordée à l’épanouissement individuel et à la liberté de choix, rend moins audible le plaidoyer traditionnel des gauches pour la solidarité et l’entraide.

En se résignant rapidement à mettre en œuvre une politique d’austérité au nom des contraintes de la mondialisation libérale et de la construction de l’Europe, la gauche au pouvoir érode sérieusement son assise populaire. Le PS ne s’inquiète pas de cette hémorragie avant la défaite traumatique de Lionel Jospin au premier tour de l’élection présidentielle du 21 avril 2002. L’avertissement lancé au cours de la campagne par l’ancien premier ministre Pierre Mauroy, qui enjoint au candidat socialiste de ne pas considérer le terme « ouvrier » comme un « gros mot », reste sans effet : 13 % d’entre eux seulement lui accordent leur suffrage.

La rupture acide entre Jean-Luc Mélenchon et François Ruffin ne doit pas faire oublier que le premier a longtemps défendu la stratégie de reconquête prônée par le second. En 2005, le courant mélenchoniste Pour la République sociale signe avec les partisans de Laurent Fabius une motion commune dans la perspective du congrès tenu par le PS au Mans en novembre. Rassemblant les soutiens du non à la Constitution européenne, le texte appelle à renouer avec « la France populaire, celle des ouvriers, des employés, des petits agriculteurs et artisans qui voient leur statut et leur existence se dégrader ».

A la tête du Parti de gauche puis de LFI, Mélenchon s’efforce, jusqu’en 2019, de séduire les « fâchés pas fachos » des milieux populaires, réfugiés dans l’abstention ou ayant opéré un glissement vers la droite et, de plus en plus souvent, vers l’extrême droite. L’entreprise fait long feu. Elle contribue à expliquer la réorientation stratégique opérée depuis par la direction de LFI vers la « stratégie des tours » et de la jeunesse.

Ce glissement progressif, dont les effets sont déjà très visibles en 2022, ne peut se comprendre sans garder à l’esprit l’obsession, toute mitterrandienne, de Jean-Luc Mélenchon pour la conquête de la magistrature suprême. Le choix de s’adresser prioritairement à des électorats et à des territoires déjà largement acquis lui semble la voie la plus sûre pour accéder au second tour en 2027 et y affronter le candidat du Rassemblement national (RN).

Redynamisation des milieux syndicaux

Les « insoumis » ne sont cependant pas les premiers, à gauche, à envisager de « laisser tomber » une grande partie des classes populaires, notamment celles concentrées dans les territoires périurbains, aujourd’hui solides bastions du RN. En 2011, au nom de l’efficacité électorale, une note rédigée par un think tank proche du PS, Terra Nova, recommandait déjà au futur candidat socialiste à l’élection présidentielle non pas d’abandonner les classes populaires, comme cela est trop souvent affirmé, mais plutôt de cibler l’effort militant sur « la France de la diversité », présentée comme la composante la plus dynamique de la gauche. La direction de LFI s’est réapproprié cette grille d’analyse qui suscitait jusqu’à présent un fort embarras dans les milieux de gauche.

La « stratégie des bourgs » préconisée par François Ruffin s’accorde mal avec le temps court de la vie politique contemporaine. Réévangéliser des territoires et des couches sociales hostiles à la gauche implique un travail de terrain ardu et peu gratifiant. A long terme, l’entreprise peut néanmoins se révéler fructueuse. Avant même l’unité de 1905 donnant naissance à la Section française de l’Internationale ouvrière, ses leaders, de Guesde à Jaurès, comprennent qu’élargir l’audience des organisations socialistes passe par la « conquête des terroirs », la société française étant majoritairement rurale. Cette entreprise de longue haleine, menée par ceux que l’on appelle alors les « commis voyageurs de la Sociale », permet l’implantation du parti et de ses idées dans les mondes de la vigne en Bourgogne et dans le Midi (mais pas en Champagne, en Alsace et dans le Beaujolais).

La mise en œuvre aujourd’hui d’une telle stratégie, dont les premiers effets ne se feraient probablement sentir qu’après 2027, repose sur la redynamisation des milieux syndicaux et associatifs proches de la gauche et sur sa capacité à mobiliser un nombre suffisant de militants qui se consacrent à la cause. Un pari politiquement difficile à prendre à l’heure de la Ve République présidentialisée, où les formes de mobilisation de la jeunesse débordent et contournent largement les appareils partisans à l’égard desquels le degré de défiance n’a jamais été aussi fort.

Le Figaro, no. 24911
Le Figaro Économie, jeudi 26 septembre 2024 1208 mots, p. 21

Économie

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25 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

L'Allemagne se mobilise pour sauver son indus trie automobile

Les constructeurs voient leurs ventes baisser. Volkswagen devrait procéder à des licenciements économiques. Le gouvernement Scholz tâtonne sur la nature des aides à accorder à ces industriels.

Sur le ring de l'industrie automobile allemande, les constructeurs et le puissant syndicat IG Metall tantôt s'affrontent, tantôt se liguent face à l'État arbitre qui veille à la santé - chancelante - des deux combattants. Le dernier round en date a eu lieu mercredi 25 septembre, chez Volkswagen, avec l'ouverture d'un cycle de négociations salariales où les métallurgistes exigent des hausses de rémunération de 7 % en dépit d'un sévère plan d'économie préparé par la firme de Wolfsburg. Et menacent de grèves d'avertissement cet hiver.

«Le turbocapitalisme ne fera jamais son entrée chez Volkswagen» , a prévenu Daniela Cavallo, présidente du comité d'entreprise. Une manifestation a réuni 3 000 salariés devant le château des ducs de Hanovre, où se sont retrouvés les partenaires sociaux. Actionnaire à hauteur de 10 %, détenant 50 % des droits de vote au conseil de surveillance, l'État régional de Basse-Saxe, dirigé par les sociodémocrates, devrait s'opposer à toute fermeture de site en Allemagne, une mesure un temps évoquée par la direction du groupe Volkswagen. Le ministre-président du Land, Stephan Weil, en appelle à des «mesures intelligentes».

Le premier round s'est déroulé lundi lors d'un sommet de la filière (Autogipfel), où le ministre de l'Économie et du Climat, Robert Habeck, a prononcé l'engagement que tous ses interlocuteurs attendaient : «Nous avons besoin de signaux clairs et fiables pour le marché», a déclaré le dirigeant politique écologiste, sous-entendu un soutien financier de Berlin. Une partie de l'économie de 10 milliards d'euros de subventions réalisées par le gouvernement après le report par le fabricant de puces Intel de son implantation dans le Brandebourg pourrait être mise à contribution au profit de la voiture.

Après un coup de froid entre l'industrie et le pouvoir politique à la fin du gouvernement Merkel, lié au scandale du Dieselgate, l'auto retrouve progressivement son crédit politique auprès du nouveau gouvernement. Il est vrai que la filière emploie 780 000 personnes en Allemagne. Outre IG Metall, les constructeurs allemands et Tesla, les équipementiers Continental, Boch et ZF (qui a annoncé 14 000 suppressions d'emplois sur quatre ans) étaient présents lors du sommet de lundi. Aussi bien Mercedes que BMW accusent des chutes de leur rentabilité au premier semestre 2024. VW, de son côté, a déjà brisé un premier tabou en dénonçant un accord de garantie d'emplois censé courir jusqu'en 2029. La firme de Wolfsburg devrait, au moins dans un premier temps, recourir à des licenciements économiques.

Robert Habeck a néanmoins exclu toute «décision rapide» , semblant privilégier des réponses structurelles aux «feux de paille». «Nous ne sommes pas confrontés à une crise de l'automobile, mais à une crise du « made in Deutsch- land »» ,a appuyé la fédération patronale du secteur (VDMA), visant en particulier les coûts prohibitifs de l'énergie dans le pays. Pour l'heure, aucune mesure concrète n'a été annoncée.

Jusqu'à présent, pris entre plusieurs feux, Berlin a très largement tâtonné dans sa réponse aux difficultés de la filière, surtout depuis que celle-ci a abordé - avec retard - le virage électrique. Son objectif de mise en circulation de 15 millions de véhicules à batterie est remis en cause. L'infrastructure a également tendance à patiner. Lors d'un précédent sommet, à l'automne 2019, l'ex-chancelière Angela Merkel visait l'installation d'ici 2030 de 1 million de bornes de recharge. Cinq ans plus tard, au 1er mars 2024, le pays n'en comptait que 125 000 mais pointait néanmoins à la deuxième place en Europe à égalité avec la France, selon l'institut Statisa, qui mesure le ratio par véhicule. Une loi actuellement examinée au Bundestag prévoit la présence obligatoire de bornes à proximité de chaque station-service.

Pour sa part, l'effet du programme public d'aide à l'achat de véhicules électriques s'est révélé éphémère et controversé. Depuis son expiration, le 31 décembre dernier, le marché national accentue sa chute, faisant de Volkswagen, doté des prix les plus bas, la principale victime. La suppression de ce bonus «fut clairement une erreur», estime le ministre-président (SPD) de Basse-Saxe, qui appelle le gouvernement à corriger celle-ci. Mais sa réintroduction, demandée par IG Metall, ne fait pas partie des priorités. «Les aides publiques d'aujourd'hui sont toujours les impôts de demain», met en garde la fédération allemande des machines-outils (VDMA), appelant plutôt Berlin à investir dans la recherche.

Le gouvernement Scholz se révèle plus protectionniste. Sans craindre de heurter ses partenaires européens et de créer un nouvel accroc dans la coalition gouvernementale, le ministre libéral des Transports, Volker Wissing, avait imposé aux Vingt-Sept, au printemps 2023, l'usage des e-fuels (carburants de synthèse) au-delà de 2035, date à laquelle les moteurs à combustion sont censés être bannis de l'Union européenne (UE) pour les voitures neuves. À l'époque, à Bruxelles, «on ne s'était pas couvert de gloire» , a reconnu lundi Robert Habeck. Le leader écologiste n'exclut pas néanmoins une nouvelle révision de la directive.

À la demande du secteur, Berlin pourrait demander à nouveau aux États membres d'assouplir le calendrier (annuel) de réduction des émissions de CO2. Le chef de la fraction conservatrice au Parlement européen, Manfred Weber, député CSU de Bavière, exige la suppression des pénalités imposées aux constructeurs qui ne respectent pas les objectifs communautaires d'émissions. Pour sa part, le gouvernement Scholz envisage d'aider les contrevenants à effacer leur future ardoise.

De même, sous la pression de son industrie, l'Allemagne mène la fronde à Bruxelles contre le projet communautaire d'une hausse des droits de douane sur les véhicules chinois vendus à bas prix en Europe. Berlin s'oppose à la France sur le sujet. De fait, en partenariat avec des industriels locaux, les constructeurs allemands ont massivement localisé leur production en Chine, même si cette stratégie risque aujourd'hui de se retourner contre eux.

Volkswagen est soupçonné de complicité de travail forcé dans son usine du Xinjiang, où la minorité ouïgoure est persécutée. «L'influence exercée par les plus grands groupes allemands sur la politique chinoise du gouvernement devient inversement proportionnelle à leur poids respectif dans l'économie», critique Max Zenglein, chef économiste à l'institut Merics. Bien que favorable à un durcissement vis-à-vis de Pékin et du régime chinois, l'écologiste Robert Habeck a déclaré lors du sommet qu'il n'était «pas fan des droits de douane».

Ferdinand Dudenhöffer, le directeur du Centre de recherche sur l'automobile (CAR), voit dans ces contradictions, une faille de l'action publique allemande. «L'Allemagne, tout comme l'UE, n'a aucune stratégie industrielle, et la politique de Habeck est la plus chaotique. Un jour, il fait de l'acier vert, le lendemain, il soutient les usines de batteries et le troisième, il passe à la voiture elle-même» , critique cet expert. Son parti écologiste est en pleine crise après la démission, mercredi, de ses deux présidents.

Dans la crise qui secoue l'automobile allemande, Ferdinand Dudenhöffer distingue Volkswagen des autres constructeurs. Si les derniers souffrent d'un environnement défaillant et d'une compétitivité insuffisante, la firme de Wolfsburg aurait pour principal handicap d'être une quasi- «entreprise d'État» où IG Metall et les sociodémocrates, au pouvoir en Basse-Saxe, feraient la loi. «Cette situation capitaliste détruit la capacité d'adaptation de l'entreprise» , estime le directeur du CAR. À l'heure d'échafauder un plan d'aide, de l'actionnariat de Volkswagen, il ne sera néanmoins pas question. PIERRE AVRIL

Libération
mercredi 25 septembre 2024 677 mots, p. 9

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24 septembre 2024 - Libération (site web)

Le ministre de l'Economie gaffe,le RN piaffe

SACHA NELKEN

autre

Après avoir semblé refuser une réunion sur les finances publiques avec le parti d'extrême droite, Antoine Armand a finalement capitulé sous la pression de Marine Le Pen et de Matignon.

P remier jour, et déjà première capitulation. Installé à Bercy depuis lundi, le nouveau ministre de l'Economie, Antoine Armand, a déjà opéré mardi un virage à 180 degrés à propos de son rapport au Rassemblement national. Dans la matinale de France Inter, le benjamin du gouvernement – 33 ans – a assumé de ne pas recevoir le parti d'extrême droite à Bercy pour discuter des finances publiques, estimant que le RN ne faisait pas partie de «l'arc républicain». En début d'après-midi, l'entourage de l'ancien député de Haute-Savoie a finalement fait savoir que «toutes les forces politiques représentées au Parlement» seront reçues au ministère dans les prochains jours. Ce qui comprend donc la formation de Marine Le Pen. Ce rapide changement de pied est survenu après un coup de pression de Marine Le Pen et de ses troupes. Dans le courant de la matinée, plusieurs élus du RN ont allumé des mèches contre Antoine Armand. «Une insulte pour nos 11 millions d'électeurs ! Ça commence mal…» a notamment pesté la députée du Lotet-Garonne Hélène Laporte sur X.

«Rappel». C'est surtout la patronne du groupe et future candidate à la présidentielle qui a adressé des menaces à peine voilées à Michel Barnier. «Quand j'entends M. Armand ce matin qui explique que sa porte sera toujours fermée aux députés du RN alors que nous avons juste le budget qui arrive, je pense que le Premier ministre doit aller expliquer à l'ensemble de ses ministres quelle est la philosophie de son gouvernement, car il semblerait que certains n'aient pas encore totalement compris», a-t-elle lancé devant des caméras à l'Assemblée nationale. De quoi déclencher un recadrage en règle de Matignon à l'endroit d'Antoine Armand. Dans un communiqué, le ministère de l'Economie a finalement pris soin de préciser que «dans la ligne politique fixée par le Premier ministre, […] Antoine Armand conviera prochainement chaque président de groupe […] pour évoquer les enjeux économiques et financiers du pays». Michel Barnier a alors pris son téléphone pour «un rappel clair et ferme des règles et engagements du Premier ministre à savoir le respect des électeurs et le respect des présidents de groupes représentés au Parlement que le Premier ministre recevra dans les prochains jours ou semaines». Michel Barnier, fait aussi savoir Matignon, «a appelé Marine Le Pen à midi. [...] Il a rappelé l'engagement de tout son gouvernement de dialoguer avec toutes les forces politiques représentées au Parlement. Toutes, de LFI au RN».

Erreur. Pour tenter de minimiser le couac, l'entourage du jeune locataire de Bercy affirme que celui-ci et le Premier ministre «sont exactement sur la même ligne». «Lors de la passation, le ministre de l'Economie a rappelé que sa porte était ouverte à tous ceux qui veulent contribuer à l'équilibre économique», insiste-t-on à Bercy. Reste que selon le Figaro, le locataire de Matignon a été contraint de décrocher son téléphone pour assurer à la présidente du groupe RN à l'Assemblée qu'il s'agissait d'une erreur. Car Michel Barnier a tout intérêt à choyer la triple candidate à la présidentielle. Le Savoyard sait que sa longévité à la tête du gouvernement dépend uniquement du RN qui peut décider à tout moment de voter une motion de censure qui le ferait tomber. C'est même grâce au refus du RN de le censurer a priori que l'ancien négociateur du Brexit pour l'Union européenne a été désigné à Matignon. Priée de dire, mardi soir sur BFM TV, si «la vraie patronne c'est Marine Le Pen», la députée RN Alexandra Masson a commenté : «On a le pouvoir de faire recadrer un ministre qui dit n'importe quoi.» Côté macroniste, le député Denis Masséglia a déploré sur X «un très mauvais signal envoyé par le Premier ministre», ajoutant : «Un gouvernement soucieux d'appeler d'emblée Marine Le Pen pour la rassurer à la moindre contrariété ne représente pas mes valeurs. Faire barrage au RN pour au final lui être soumis ?»

Le Monde
France, mercredi 25 septembre 2024 998 mots, p. 12
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22 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Nouveau gouvernement Profil

Catherine Vautrin, de la « vie quotidienne » aux collectivités

Auparavant à la tête du ministère du travail, de la santé et des solidarités, la chiraquienne a été maintenue au gouvernement

Benoît Floc’h

Naviguer avec des vents contraires, Catherine Vautrin connaît. En 2006, elle est ministre déléguée à la cohésion sociale et à la parité dans le gouvernement de Dominique de Villepin. L’exécutif est impopulaire, laminé par la crise sociale du contrat première embauche, et s’achemine exsangue vers la présidentielle, moins d’un an plus tard. La France a perdu en finale de la Coupe du monde de football ; Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal occupent l’espace politique ; le gouvernement est inaudible. Dans le portrait que lui consacre alors Libération, la ministre lance, bravache : « Il faut jouer le match jusqu’au bout. Il y a encore des choses à faire. »

Nommée ministre du partenariat avec les territoires et de la décentralisation, Catherine Vautrin, 64 ans, retrouve un climat politique tout aussi précaire : un exécutif fragile, sans majorité et menacé à tout moment de la censure de l’Assemblée nationale. Et la course à la présidentielle de 2027 a débuté.

En 2004, Jean-Louis Borloo, ministre du travail, avait prévenu sa secrétaire d’Etat : « Le temps est compté, tu n’as pas une seconde, tu ne sais pas quand ça s’arrête, tu regretteras de toute façon de ne pas avoir été assez vite. »Catherine Vautrin sait qu’il ne faut pas traîner. Elle ne l’a jamais fait. Choquée par la victoire du socialiste François Mitterrand à la présidentielle de 1981, elle s’engage en politique en rejoignant, à 21 ans, le parti de Jacques Chirac, le Rassemblement pour la République (RPR). Deux ans plus tard, elle est déjà conseillère municipale à Reims (Marne), ville où elle est née en 1960. En parallèle, elle mène une carrière dans une compagnie d’assurances américaine, dont elle gravit rapidement les échelons pour devenir directrice du marketing et du développement.

Elle devient députée Union pour un mouvement populaire (UMP, devenue Les Républicains, LR, en 2015) de la Marne en 2002 contre le candidat désigné par son camp, puis tente de conquérir Reims en 2008 de la même manière – mais en vain, cette fois-ci. La droite chiraquienne manque de femmes, et l’on remarque vite cette députée réputée discrète, travailleuse et solide : elle entre dans le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin en 2004, comme secrétaire d’Etat à l’intégration, puis aux personnes âgées, avant d’être chargée de la cohésion sociale et de la parité sous le premier ministre Dominique de Villepin.

Elle que l’on dit « déterminée et volontaire » construit un parcours national (ministre, députée de 2002 à 2004, puis vice-présidente de l’Assemblée nationale de 2008 à 2017). Au gré des alternances, elle se replie à Reims, dont elle fait un fief. Présidente du Grand Reims de 2014 à 2024, présidente du conseil d’administration de l’Agence nationale pour la rénovation urbaine de 2022 à 2024. « Vautrin, c’est du carré. Elle avance façon char d’assaut », confiait en début d’année son ancien collègue LR à l’Assemblée nationale, Julien Aubert.

« Elue de terrain » revendiquée

Cet ancrage local devient un atout pour une Macronie considérée comme trop parisienne. Après avoir quitté LR en 2019, elle apporte son soutien à Emmanuel Macron deux mois avant sa réélection, en 2022. Puis elle appelle ses anciens camarades LR à s’allier avec le chef de l’Etat.

Le profil retient l’attention du chef de l’Etat qui, une fois réélu, lui propose de devenir sa première ministre. Mais les macronistes historiques dissuadent le chef de l’Etat de nommer à Matignon une femme de droite qui, en 2013, a voté contre le mariage pour tous et a participé à La Manif pour tous. « J’ai raté ce rendez-vous qui est aujourd’hui devenu une évidence », reconnaîtra-t-elle dix ans plus tard. Comme les femmes de droite de sa génération, elle est favorable à la parité et à l’avortement – puis à son inscription dans la Constitution.

L’échec de 2022 ne l’empêchera pas de revenir dans le jeu deux ans plus tard. En janvier, lorsque Gabriel Attal est nommé à Matignon, elle devient ministre du travail, de la santé et des solidarités. A la tête du « ministère de la vie quotidienne », ainsi qu’elle qualifie son portefeuille dans L’Union, elle trouve de nombreux dossiers sur son bureau : transformation du marché du travail, pénurie de médicaments, manque de personnels dans les hôpitaux, crise des urgences, les jeunes et les écrans, etc. Elle fait adopter la loi « bien vieillir » en mars. Puis elle défend la proposition de loi gouvernementale sur la fin de vie, dont l’examen a débuté le 27 mai à l’Assemblée nationale, quinze jours avant la dissolution.

Reconnaissant avoir cheminé sur la question, elle défend dans Le Monde« une approche plus globale et plus précoce » de l’accompagnement des malades en fin de vie, en développant l’offre de soins palliatifs et « l’aide à mourir ». Elle dont l’Elysée vante, au début de l’année, l’ « enracinement dans la vie réelle » va aborder un autre aspect du quotidien des Français : les collectivités locales. « Je suis arrivée dans ce gouvernement comme une élue de terrain et j’ai toujours revendiqué cette approche », confiait-elle au Figaro en mai.

En 2023, le gouvernement Borne lui a confié une mission sur le millefeuille administratif, avec le maire de Charleville-Mézières (Ardenne), Boris Ravignon (divers droite), qui a terminé le travail quand Catherine Vautrin a été nommée ministre. Le sujet est ardu, plombé par les relations exécrables qu’Emmanuel Macron entretient avec les collectivités locales depuis 2017. Le président a promis de réformer la décentralisation pendant six ans, sans y parvenir. En mai, le député Renaissance de l’Oise, Eric Woerth, lui a remis un rapport dans lequel il formule cinquante et une propositions pour réformer la décentralisation et la rendre plus efficace. Catherine Vautrin le trouvera sur son bureau en arrivant.

Le Monde
France, mercredi 25 septembre 2024 673 mots, p. 11
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23 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Profil

Inconnue à l’Assemblée, Nathalie Delattre devient ministre des relations avec le Parlement

La sénatrice de Gironde, issue du Parti radical, aura la lourde tâche d’anticiper le risque de chute du gouvernement, dans un contexte parlementaire tendu

Ma. De

C’est l’un des signes distinctifs du gouvernement de Michel Barnier : une forte présence de parlementaires et une place notable accordée au Sénat. Nathalie Delattre, sénatrice de la Gironde, issue du Parti radical (soutien du président de la République), est la nouvelle ministre des relations avec le Parlement. Elle succède à la députée des Yvelines Marie Lebec (Renaissance). Cette proche du premier ministre sortant, Gabriel Attal, était alors la première femme sous la Ve République à être nommée à cette fonction.

Agée de 55 ans, Nathalie Delattre siège au Sénat depuis 2017 au sein du groupe Rassemblement démocratique et social européen. Elle y a occupé d’importantes fonctions, de la vice-présidence du Palais du Luxembourg (2020-2023) à celle de la commission des lois. Mais, à l’Assemblée nationale, elle reste une inconnue, et nombreux sont ceux qui ont découvert son nom lors de sa nomination, samedi. Avant elle, seulement deux sénateurs en fonction avaient déjà été nommés à ce ministère : Roger Karoutchi (Les Républicains, LR), sénateur des Hauts-de-Seine, et Henri de Raincourt (LR), alors sénateur de l’Yonne, sous la présidence de Nicolas Sarkozy.

Dans un contexte parlementaire tendu, avec une Assemblée nationale où le gouvernement Barnier ne dispose pas de majorité et fait face au risque de la censure de la gauche et de l’extrême droite, le choix d’une sénatrice issue d’un parti ultraminoritaire interroge. Car Nathalie Delattre aura la lourde charge de suivre au plus près les dossiers législatifs du gouvernement et fluidifier les relations entre une Assemblée nationale éruptive et l’exécutif.

« Quelqu’un d’extérieur »

« Les us et coutumes du Sénat ne sont pas les us et coutumes de l’Assemblée. Et l’enjeu tactique et politique de Barnier se trouve d’abord à l’Assemblée », souligne Jean-Jacques Urvoas, ancien garde des sceaux de François Hollande. L’ex-député socialiste du Finistère estime que cette nomination peut être comprise de deux manières : soit le choix d’un premier ministre qui envisage de faire passer le moins de textes possible à l’Assemblée, ou, au contraire, la prise en charge des affaires parlementaires par Matignon.

Le fait d’être peu identifiée dans le paysage politique permet à la nouvelle ministre des relations au Parlement d’éviter de cristalliser d’emblée les critiques des oppositions. « [Ma nomination], c ’est le fruit du travail et de l’envie de ne pas avoir quelqu’un de l’Assemblée nationale, quelqu’un d’extérieur qui pourra plus facilement aller chercher les compromis », a-t-elle justifié dimanche, sur France 3 Aquitaine.

Dans la dernière ligne droite de la composition chaotique du gouvernement Barnier, le ministère des relations avec le Parlement a été l’un des points bloquants dans la répartition des portefeuilles entre les différents partis amenés à composer le socle parlementaire de l’exécutif. Ces derniers jours, plusieurs noms ont circulé, dont celui du député de l’Indre Nicolas Forissier (LR), l’ex-ministre et sénateur de l’Yonne Jean-Baptiste Lemoyne (Renaissance) ou encore celui du député d’Eure-et-Loir et ex-ministre délégué chargé du logement, Guillaume Kasbarian (Renaissance), finalement nommé sur le portefeuille de la fonction publique. Le profil de Nathalie Delattre – une femme, issue du Parti radical – a finalement été préféré à la candidature de la secrétaire générale du groupe MoDem à l’Assemblée, Séverine de Compreignac, proche du président du MoDem, François Bayrou.

Viticultrice de profession, Nathalie Delattre est aussi une élue locale expérimentée. Conseillère municipale d’opposition à Bordeaux, elle a également été adjointe d’Alain Juppé à la mairie de Bordeaux durant près de dix ans (2008-2017). Son nom revient d’ailleurs avec insistance dans la liste des potentiels candidats pour les municipales de 2026. D’ici là, sa mission au ministère des relations au Parlement consistera principalement à anticiper le risque de chute du gouvernement à l’Assemblée nationale.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mercredi 25 septembre 2024 893 mots, p. AUJM4,AUJM5
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24 septembre 2024 - Le Parisien (site web)
25 septembre 2024 - Le Parisien

Barnier-Le Pen : l'appel qui sème le trouble

Le Premier ministre a recadré son ministre de l'Économie qui excluait le RN de l'arc républicain puis s'en est expliqué par téléphone avec la cheffe des députés frontistes.

Pauline Théveniaud et Alexandre Sulzer

« On pose comme critère que le Premier ministre traite l'ensemble des forces politiques de manière courtoise et républicaine », prévenait la cheffe des 126 députés RN, Marine Le Pen, dans une interview au « Parisien » - « Aujourd'hui en France » la semaine dernière. Sans quoi, c'est la censure immédiate ? lui demandait-on. « Sans quoi, cela nous poserait d'immenses problèmes... », répondait-elle.

Michel Barnier, qui a bien en tête qu'elle peut faire tomber à tout moment son gouvernement, a visiblement reçu le message cinq sur cinq. En deux coups de fil, le Premier ministre a justement donné des gages de courtoisie républicaine à la députée du Pas-de-Calais. Quitte à faire tanguer sa fragile coalition.

L'histoire retiendra que le premier recadrage de son ère aura eu lieu moins de vingt-quatre heures après l'installation du gouvernement. Et aura porté sur la relation au RN. Le chef du gouvernement a ainsi passé un savon à son ministre de l'Économie, Antoine Armand, dans la matinée de mardi. En cause ? Dans la matinale de France Inter, le jeune locataire de Bercy s'est dit ouvert à collaborer avec tous les partis, « pour peu qu'ils soient dans l'arc républicain », ajoutant aussitôt qu'il n'incluait pas le RN dans cette catégorie.

Le plaisir du RN à faire monter la pression

Courroux de Barnier, rappelant son cadet à l'ordre et à ses déclarations : lui, Premier ministre, a fait du dialogue avec toutes les forces représentées au Parlement l'une de ses règles, et il faut que « le ministre Armand la fasse sienne » rapporte son entourage. Ce dernier s'exécute et rétropédale, Bercy annonçant que « toutes les forces politiques représentées au Parlement » seraient bien reçues au sujet de la situation très dégradée des finances publiques.

Une ligne partagée par Emmanuel Macron. « Je combats avec force les idées du RN lors des élections. Mais une fois l'élection passée, chaque élu doit être respecté », a coutume de répéter le président en privé. Le parti avait d'ailleurs sa place autour de la table lors de ses « rencontres de Saint-Denis ». « Beaucoup de nos compatriotes ont exprimé des voix divergentes. Il faut les entendre et les respecter », avait-il par ailleurs recommandé lundi, dès le premier Conseil des ministres.

Ce mardi, l'affaire aurait pu en rester là, cantonnée au statut de premier couac du gouvernement Barnier. Mais Marine Le Pen prend un malin plaisir à faire monter la pression. « Quand j'entends M. Armand ce matin qui explique que sa porte sera toujours fermée aux députés du RN alors que nous avons juste le budget qui arrive, je pense que le Premier ministre doit aller expliquer à l'ensemble de ses ministres quelle est la philosophie de son gouvernement, car il semblerait que certains n'aient pas encore totalement compris », tance-t-elle.

Et voilà que, aux environs de midi, Michel Barnier décroche donc à nouveau son téléphone. Cette fois, comme l'a révélé « le Figaro », pour appeler la présidente du groupe RN. Le chef du gouvernement répète à son interlocutrice les règles qu'il a déjà énoncées le matin lors de la conférence des présidents à laquelle elle participait. « Il faut dialoguer avec toutes les forces politiques représentées au Parlement », pose-t-il, insistant : « C'est le respect que nous devons aux Français. » Un « appel républicain », dit-on à Matignon, où l'on enfonce le clou : « C'est sa position, celle de son gouvernement aussi. »

« On ne peut pas bien travailler sous la menace »

De quoi semer le trouble parmi les Marcheurs et dans les rangs du MoDem, où l'on redoutait déjà que Michel Barnier ne soit tenté de chercher à plaire au RN pour sauver sa place. Il s'est d'ailleurs invité lors de la réunion de groupe des députés Ensemble pour la République (EPR, ex-Renaissance), ce mardi matin. « Le RN menace constamment. On ne peut pas bien travailler sous la menace, il faut donc l'ignorer », y a prévenu le député de l'Oise, Éric Woerth, qui y voit « un piège mortel ».

S'interrogeant sur le contenu de la déclaration de politique générale que Michel Barnier doit prononcer mardi prochain, l'élu de Gironde Thomas Cazenave enchaîne : « Le Premier ministre doit s'engager à ne pas négocier avec le RN sa non-censure. » À ses yeux, « une ligne rouge absolue », soutient l'ex-ministre des Comptes publics à notre journal : « On va être face à une question politique fondamentale dans les prochaines semaines. Recevoir le RN, pour quoi ? Pour leur demander ce qu'ils attendent du budget ? »

Mais c'est bien le coup de fil à Le Pen qui a fait monter la température d'un cran, et d'autant plus en flèche qu'au sein de l'ancienne majorité les esprits étaient déjà échauffés par les coups de boutoir de Bruno Retailleau. « Que le Premier ministre se mette à appeler Marine Le Pen pour la rassurer, ça ne me va pas du tout. S'il y a un accord entre eux, il faut qu'on nous le dise. Mais ce sera sans moi », tempête le député MoDem Erwan Balanant. Tandis qu'au sein du groupe EPR, d'autres soupiraient : « On ne peut pas s'habituer à rendre des comptes au RN, quand même. » Sans que l'on sache, en l'absence de réaction du président du groupe, Gabriel Attal, à cette heure, quelle suite serait donnée à tout cela. Ce n'était que le jour 2.

Le Figaro, no. 24910
Le Figaro, mercredi 25 septembre 2024 1088 mots, p. 9

International

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24 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

L'image d'un premier ministre intègre écornée par une affaire de cadeaux

de La Grange, Arnaud

Pour une poignée de vestons, voilà le premier ministre britannique dans les turbulences. Son image est écornée par des révélations sur des cadeaux de donateurs, notamment des vêtements pour lui et son épouse. Un épisode fâcheux pour celui qui cultivait une réputation d'intégrité et une polémique qui brouille sa grande rentrée politique, trois mois après son triomphe électoral.

L'affaire a été lancée par les révélations du Sunday Times , il y a dix jours. Selon le journal, le premier ministre a enfreint les règles parlementaires en omettant de déclarer qu'un riche homme d'affaires et donateur du parti avait acheté des vêtements haut de gamme pour son épouse, Victoria. Waheed Alli a pris en charge les frais d'un styliste personnel et l'achat de tenues pour un montant dépassant 5 000 livres.

Le premier ministre lui-même a été habillé par Alli, cette fois-ci en déclarant ces sommes - de manière toutefois incorrecte initialement -, comme les députés sont tenus de le faire. Cette année, il a ainsi reçu des «vêtements de travail» pour une valeur de 16 000 livres ainsi que des paires de lunettes pour un montant de 2 500 livres. Le riche donateur aurait aussi dépensé quelque 20 000 livres pour l'hébergement du candidat travailliste pendant la campagne électorale et une somme similaire pour des frais de «bureau privé».

La générosité dont a bénéficié Keir Starmer ne s'arrête pas là. Selon la presse, celui-ci a reçu pour plus de 107 000 livres (127 000 euros) de dons depuis décembre 2019, dont 40 000 livres venant de Waheed Ali. Soit bien plus que tous les autres membres du Parlement. La nature de ces cadeaux est variée. Les billets pour le concert de Taylor Swift auquel il a assisté avec son épouse en juin valaient quelque 4 000 livres. Fervent supporteur du club de football londonien d'Arsenal, Starmer a aussi bénéficié d'invitations pour assister à des matchs dans des loges, pour plus de 40 000 livres. Il s'est défendu sur ce sujet, expliquant qu'il ne pouvait s'asseoir dans les gradins pour des raisons de sécurité. «Et ne jamais aller à un match d'Arsenal parce que je ne peux pas accepter une invitation, cela va un peu trop loin» , a-t-il confié. La plupart de ces dons sont légaux et déclarés dans le registre du Parlement.

Waheed Alli est décidément très généreux. L'ancien patron du détaillant de mode en ligne Asos, devenu un acteur du monde médiatique audiovisuel, a une fortune estimée à 200 millions de livres. Cela fait longtemps qu'il est un ami et un bienfaiteur du Labour. Le jeune entrepreneur s'était lié d'amitié avec Tony Blair qui, une fois devenu premier ministre, l'a anobli à l'âge de 34 ans seulement. Avant de devenir le plus grand donateur personnel de Starmer, il a soutenu pas moins de huit candidats à la présidence du parti et sept membres de l'actuel gouvernement, selon le registre de Westminster. Depuis 2020, date à laquelle Keir Starmer a pris la tête du Labour, il a fait don de plus de 400 000 livres au parti et à ses députés.

Le donateur se défend de vouloir quoi que ce soit en retour, étant d'ailleurs déjà lord... Mais cette affaire des cadeaux a fait surface alors que Waheed Alli était au coeur d'une autre polémique, une histoire de « cash for access ». Le Sunday Times a, là encore, révélé que l'homme d'affaires disposait d'un laissez-passer de sécurité pour le 10, Downing Street, et qu'il l'utilisait pour des rendez-vous « réseau » dans les jardins de la résidence du premier ministre.

Ces révélations sont d'autant plus embarrassantes pour Starmer qu'il s'est engagé à assainir la vie politique et à éradiquer le «copinage». Lisa Nandy, sa ministre de la Culture, l'a surnommé « M.Règles». Quand il était dans l'opposition, Starmer avait pilonné Boris Johnson pour ses arrangements avec l'honnêteté et les règles. Il avait aussi brocardé son successeur Rishi Sunak pour sa «déconnexion» avec les Britanniques moyens. Plus généralement, les députés travaillistes n'ont eu de cesse de dénoncer la corruption et la vénalité de leurs homologues conservateurs. Pour que l'on découvre que les élus ayant le plus reçu de cadeaux ces dernières années sont deux membres du Labour... En deuxième position derrière Starmer, arrive une autre travailliste, Lucy Powell, avec plus de 40 000 livres de dons.

« Socialisme champagne »

La chancelière de l'Échiquier, Rachel Reeves, a admis avoir accepté 7 500 livres de dons pour des vêtements, qui ont été enregistrés comme «soutien» pour son bureau. La vice-première ministre, Angela Rayner, a pour sa part reçu 3 550 livres de la part d'Alli, des «dons en nature pour l'accomplissement de tâches parlementaires». Cette dernière s'est aussi fait accrocher pour un séjour new-yorkais durant les fêtes de fin d'année - avec un autre député travailliste - dans un appartement de 2,5 millions de dollars de Manhattan appartenant à lord Alli. Elle défend des «vacances personnelles».

La presse conservatrice fait des gorges chaudes de ces déboires et raille une gauche qui donne des leçons de morale... pour les autres. Le Daily Mail a surnommé le premier ministre « sir Freebie » (« M. Cadeau ») et parle d'un «socialisme champagne», version anglaise de la gauche caviar. De sensibilité de gauche, le Guardian titre, lui aussi, sur un Starmer qui a reçu «plus de cadeaux que tout autre dirigeant de parti de l'époque récente». La députée conservatrice, Kemi Badenoch, en course pour devenir patronne des tories, dénonce «l'hypocrisie» de Starmer. Pour ajouter au tableau, la découverte du généreux salaire octroyé par le premier ministre à sa directrice de cabinet, Sue Gray, a suscité incompréhension et colère jusque dans les rangs travaillistes. L'ancienne haute fonctionnaire, qui avait mené l'enquête sur le « Partygate » de Boris Johnson, a obtenu un salaire de 170 000 livres, soit plus que le premier ministre lui-même...

Face à ces remous, l'équipe au pouvoir a entrepris de corriger le tir. Starmer campait ferme sur le droit de recevoir ces cadeaux, à partir du moment où ils étaient déclarés. Mais ses proches lui ont fait comprendre que la «perception» de ces dons par l'opinion pouvait poser problème. Surtout à l'heure où le gouvernement a averti les Britanniques qu'ils devront faire de rudes efforts devant les contraintes budgétaires. L'équipe dirigeante a fait savoir qu'elle n'accepterait plus de dons de vêtements. Lisa Nandy a expliqué qu'ils ne voulaient pas que les gens croient que les ministres « mènent une vie très différente de la leur». L'expliquer, c'est déjà un peu en douter. A. L. G. (correspondant à Londres)

Le Monde
Idées, mercredi 25 septembre 2024 1106 mots, p. 30
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23 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Florence Haegel Le gouvernement Barnier allie libéralisme économique et conservatisme moral

La composition du nouveau gouvernement atteste un mouvement de parlementarisation, mais les proches du président y conservent des postes stratégiques, analyse la professeure à Sciences Po

L’étude de la question de la formation des gouvernements a fait l’objet de nombreuses études en science politique. Elles permettent d’établir quatre résultats qui peuvent être testés sur le cas inédit de la formation du gouvernement Barnier.

Premier résultat : les contraintes institutionnelles pèsent sur la formation des gouvernements. Il existe une différence entre régimes présidentiels, semi-présidentiels et parlementaires. Les premiers font une part belle à des ministres détachés des partis et à des proches du président alors que les gouvernements des derniers sont peuplés de personnalités liées à un parti. Quant à la catégorie des régimes semi-présidentiel − dont fait partie la Ve République –, elle se trouve entre les deux. Il a aussi été établi que les nominations non partisanes et de proches du président augmentaient avec le poids institutionnel de celui-ci.

A l’aune de cette grille, le gouvernement Barnier atteste un mouvement de parlementarisation : il est massivement composé d’acteurs liés à un parti. Seuls le premier et la dernière par ordre protocolaire échappent à cette logique : Didier Migaud, ancien président de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, comme garde des sceaux, et Clara Chappaz, ancienne directrice de la Mission French Tech, comme secrétaire d’Etat chargée de l’intelligence artificielle et du numérique. Mais si le poids présidentiel dans la formation gouvernementale a diminué, il n’a pas disparu. Le nouveau gouvernement n’inclut qu’un petit groupe engagé auprès de lui dès 2017. Cependant ce groupe occupe, à une large majorité, des postes de plein exercice dans des secteurs stratégiques (économie, budget, industrie, travail et emploi, éducation, fonction publique).

Deuxième résultat : les négociations pour former un gouvernement de coalition sont menées par ce qui est appelé un parti formateur qui doit engager les discussions avec les autres partis. C’est lui qui dispose de plus de sièges de députés et qui récolte généralement le plus grand nombre de postes gouvernementaux. Les Républicains (LR), parti de Michel Barnier, peuvent être considérés comme ce parti formateur mais sous certaines réserves.

Distance idéologique faible

La première réserve est qu’il n’occupe que la cinquième place à l’Assemblée nationale et ne représente que 8 % des parlementaires. En position minoritaire, LR a toutefois tiré les marrons du feu : il représente un quart des effectifs du gouvernement et si l’on y ajoute les anciens LR ralliés au macronisme ou passés à Horizons : le chiffre s’élève à environ la moitié. En bon parti formateur, LR et ses dissidents ont fait une belle moisson de postes gouvernementaux.

La deuxième réserve vient du fait qu’il n’a pas mené, à proprement parler, une négociation avec des chefs de partis qui n’ont pas été ses principaux interlocuteurs. Il est vrai que LR et Renaissance sont entrés dans la négociation sans leurs nouveaux leaders. Le premier ministre a surtoutdiscuté avec les présidents des assemblées et des groupes parlementaires, le Sénat occupant une place de choix dans le dispositif. Cette place a d’ailleurs été justifiée par Bruno Retailleau au motif que LR en représentait le premier groupe (131 sénateurs) qu’il préside depuis dix ans. Finalement, le gouvernement comprend dix sénateurs, un de plus si l’on y agrège Valérie Létard, ministre (Union des démocrates et indépendants, UDI) du logement et de la rénovation urbaine qui a fait de 2001 à 2023 toute sa carrière au Sénat et qui vient juste d’être élue députée. Enfin, la ministre déléguée aux relations avec le Parlement est une sénatrice du Parti radical, Nathalie Delattre. L’infléchissement vers un Sénat conservateur est patent.

Troisième résultat : la coalition gouvernementale a d’autant plus de chance d’exister que la distance idéologique entre les partenaires est faible. Une fois de plus, cette loi basique a été validée comme le montre le refus de toute personnalité de gauche d’y participer (Didier Migaud n’étant plus député socialiste depuis 2010). Le gouvernement Barnier s’inscrit à droite, dans un espace idéologique alliant libéralisme économique, conservatisme moral et appel à l’ordre et à l’autorité.

Double pression du MoDem et du RN

Dans cet espace, on trouve différentes nuances mais l’enjeu en interne demeure l’existence d’une double pression exercée en sens contraire par le MoDem et le RN. Le MoDem a menacé de ne pas y participer ; le RN s’est engagé à ne pas le censurer dans un premier temps et sous certaines garanties. Le premier ministre a donné des gages au MoDem en affichant trois de ses membres comme ministres de plein exercice, mais la trajectoire d’un grand nombre de nouveaux ministres et secrétaires d’Etat illustre le poids de la droite de la droite, gage offert au RN. En gros, les réseaux qui avaient été constitués autour de François Fillon, et plus marginalement de Nicolas Sarkozy, ainsi que ceux forgés à partir de 2012 à la suite de La Manif pour tous sont mieux représentés que l’ex-mouvance juppéiste.

Quatrième résultat : le choix de participer au gouvernement résulte des coûts et avantages que les acteurs politiques obtiennent. Cette grille de lecture est ici d’autant plus pertinente que l’on peut s’interroger sur l’intérêt à entrer dans un gouvernement minoritaire, peu légitime pour une large partie des électeurs, et dont on sait qu’il ne durera pas longtemps. De fait, pour les candidats déclarés ou potentiels à l’élection présidentielle, la réponse a été vite donnée : le coût d’une participation gouvernementale est perçu comme trop élevé en termes de popularité et chacun a dépêché un proche.

Cette situation explique pourquoi ce gouvernement est constitué de beaucoup d’inconnus à l’échelle nationale même s’ils sont parfois implantés localement. On peut célébrer leur présence au nom du renouvellement, mais celle-ci atteste aussi de la difficulté à convaincre les autres. Plus des trois quarts des ministres n’avaient jamais participé à un gouvernement et l’objectif n’était a priori pour eux pas facilement atteignable. Ils sont représentatifs d’une droite, composée de petits partis (UDI, Parti radical, Horizons) ou de formations qui se rétractent (LR), mais qui tirent leurs forces de leur ancrage territorial et de leur capacité à rétribuer leurs élus par des postes gouvernementaux.N’est-ce pas l’ADN de cette droite dite « de gouvernement » ?

Libération
mercredi 25 septembre 2024 544 mots, p. 17

AUTRE

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24 septembre 2024 - Libération (site web)

Comptes de campagne 2017 : la députéeLFI Sophia Chikirou mise en examen

AFP

AUTRE

Le rendez-vous devait se tenir en août 2022. Il a finalement eu lieu deux ans plus tard mais se termine de la pire des manières pour Sophia Chikirou. La députée La France insoumise (LFI) de Paris a été mise en examen mardi pour «escroquerie aggravée». Cela, dans le cadre de l'affaire des comptes de campagne 2017 du candidat à la présidentielle Jean-Luc Mélenchon dont elle est proche. Dans cette enquête ouverte en avril 2018 portant sur les infractions d'escroquerie et tentative d'escroquerie aggravée, faux et usage de faux ou encore prêt illicite de main-d'oeuvre, la justice soupçonne Mediascop, la société de conseil en communication de Chikirou, d'avoir surfacturé certaines prestations lors de la campagne de Jean-Luc Mélenchon en 2017. Ce que nie l'élue de 45 ans. «Il n'y a pas eu de surfacturation, Mediascop n'a pas surfacturé, il n'y a pas d'enrichissement personnel, il n'y a pas eu de détournement de fonds publics», avait-elle balayé quelques jours après. Sophia Chikirou avait déjà été entendue en audition libre sur deux jours, en octobre 2018, à Nanterre par la police anticorruption, l'Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales. Dans un communiqué publié mardi en début d'après-midi, LFI dénonce «une opération politico-judiciaire sans fin, commencée en 2018 ciblant l'entourage de Jean-Luc Mélenchon. En six ans, le dossier ne comporte pas une pièce supplémentaire depuis le premier jour. Tout cela a permis d'entretenir un climat de suspicion et d'alimenter un flot ininterrompu des pires injures racistes et sexistes sur les réseaux sociaux», écrit le mouvement. Et assure Chikirou «de son amical soutien et de toute sa confiance face aux accusations».

Une expertise comptable demandée par la justice avait révélé que Sophia Chikirou s'était versé la quasi-totalité des bénéfices de la campagne de 2017, soit 64 000 euros de dividendes bruts sur les 76 000 euros de bénéfices dégagés par sa société en 2016 et 65 000 euros pour l'année 2017, rappelle le Monde. Le document aboutissait surtout à des conclusions embarrassantes pour Sophia Chikirou, en décrivant Mediascop comme une coquille vide ne vivant qu'au moment des élections, pour un seul donneur d'ordre et pour assurer des prestations dont elle n'a pas les moyens. En 2018, la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques puis la cellule française de renseignement financier Tracfin avaient adressé des signalements au parquet de Paris, qui avait ouvert une enquête préliminaire confiée à des juges en novembre de la même année. Entre-temps, des perquisitions spectaculaires, notamment car une partie a été diffusée en direct sur la page Facebook de Jean-Luc Mélenchon, avaient été menées au siège du parti, chez le leader insoumis et de nombreux collaborateurs, déclenchant l'ire du parti de gauche. Si les juges d'instruction ont d'abord semblé écarter les principales accusations du dossier, ils ont finalement mis en examen en septembre 2021 le député LFI de Seine-Saint-Denis Bastien Lachaud, salarié en 2017 en tant que trésorier de l'association, pour «prêt illicite de main-d'oeuvre», «faux», «escroquerie» et «tentative d'escroquerie». Puis en février 2022, l'Ere du peuple, une structure associative, a été mise en examen pour «escroquerie et tentative d'escroquerie aggravée» et «faux et usage de faux».

L'Humanité
mercredi 25 septembre 2024 1017 mots, p. 6

L'écologie flambée au grand Barnier

Emilio Meslet

Gouvernement Le premier ministre fut l'un des pionniers de son camp sur les questions environnementales. Mais, au vu des équilibres ministériels et parlementaires comme des antécédents de sa famille politique, le locataire de Matignon ne sauvera sans doute pas la planète.

Il est des tirades qu'un chiraquien qui se respecte ne peut oublier. « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs » en est une. Michel Barnier va devoir, maintenant qu'il est à Matignon, prouver qu'il ne l'a pas effacée de sa mémoire. Lui, l'auteur de l'essai le Défi écologique (1990), que le Point vend comme « le plus écolo des premiers ministres », eu égard à son action de ministre de l'Environnement (1993-1995), puis de l'Agriculture (2007-2009). Instauration du principe de pollueur-payeur, création de la Commission nationale du débat public, plan Ecophyto de réduction des pesticides, instauration du « fonds Barnier » sur la prévention des risques naturels majeurs... Le nouveau premier ministre a en effet un bilan à défendre en la matière.

Mais depuis... plus rien. « Il était l'un des rares à droite à s'intéresser à l'écologie, mais il n'en parle quasiment plus, sauf pour critiquer l'éolien ou Greta Thunberg », relève la journaliste Justine Reix, autrice de la Poudre aux yeux, une enquête sur le ministère de l'Écologie. Quinze ans lors desquels Michel Barnier est resté plutôt muet sur le sujet, jusqu'à début septembre et la passation de pouvoir. Sur le perron de Matignon, il affirme vouloir « dire la vérité » sur « la dette financière et la dette écologique », sans autre explication ni développement. « C'est une façon de dire "je coche la case", mais il n'avait rien à dire dessus car ce n'est plus une priorité », perçoit Anne Bringault, directrice des programmes du Réseau Action Climat. Même critique du côté de France Nature Environnement : « Nous nous attachons aux actes plus qu'aux discours et aux formules, rappelle Antoine Gatet, président de l'association. La "dette écologique" relève du discours, la composition du cabinet relève des actes. » Une référence à la nouvelle configuration des équipes à Matignon, où le secrétaire général à la Planification écologique n'est plus membre du cabinet, comme c'était le cas depuis 2022. « C'était un vrai travail utile, notamment pour expliquer les politiques publiques et mettre en place la territorialisation de la planification. C'est dommage de perdre cette occasion », raille Jean-Marc Zulesi, ancien président de la commission Développement durable à l'Assemblée et ex-député Renaissance.

Plus largement, le casting chargé de mener la lutte contre le dérèglement climatique ne convainc pas. Liée à l'industrie pétrolière, Agnès Pannier-Runacher se voit confier le ministère de la Transition écologique (MTE), avec sous sa responsabilité une ministre déléguée à l'Énergie, Olga Givernet, ex-salariée du secteur de l'aviation, spécialisée dans le domaine des jets privés. Le MTE voit aussi disparaître le portefeuille biodiversité et perd la main sur la mer et la forêt, ainsi que sur les transports et le logement, deux secteurs parmi les plus émetteurs de gaz à effet de serre. « Pour gagner des arbitrages, il faut que le ministère ait le périmètre le plus large possible. Or, là, ça pose question... » euphémise Jean-Marc Zulesi. Sans parler de l'agriculture où la nouvelle titulaire du dossier, Annie Genevard, anti-écolo notoire dont le suppléant est un cadre local de la FNSEA du Doubs, sera la courroie de transmission de l'agro-industrie, allergique à tout changement de modèle.

« Nous voulons une politique en rupture avec ce qui a été fait jusqu'ici, et lorsqu'on regarde les parcours des ministres, ça n'en prend pas le chemin. On n'obtiendra rien sans mobilisation », assure Fabienne Rouchy, responsable des questions environnementales à la CGT. Comme seule source d'espérance, Anne Bringault met en avant la position d'Agnès Pannier-Runacher lors de son intronisation, « lorsqu'elle a redit que les quatre piliers de la politique énergétique sont le nucléaire - bien qu'il s'agisse d'un cul-de-sac pour nous -, la sobriété, l'efficacité énergétique et les énergies renouvelables, pour lesquelles nous avons de grandes attentes ».

Même si Michel Barnier et ses ministres voulaient mener une grande politique écologique, le pourraient-ils ? Déjà peu pro-écologie lors de la mandature 2022-2024, l'Assemblée a vu ses équilibres bouleversés après la dissolution. Et le gouvernement que soutient la majorité très relative, composée du camp présidentiel en cheville avec l'industrie et d'une droite à la limite du climatoscepticisme, compte sur la mansuétude du Rassemblement national, très hostile à l'écologie.

Le mirage de solutions miracles

D'où le rire nerveux que Cyrielle Chatelain, présidente du groupe Écologiste et social au Palais Bourbon, laisse s'échapper lorsqu'elle est questionnée sur ses potentiels espoirs pour la session parlementaire. « J'ai plutôt de grosses inquiétudes, corrige-t-elle. Les arbitrages iront du côté des économies budgétaires. Les macronistes prennent en compte la question climatique, mais sont dans le déni en pensant qu'on trouvera bientôt des solutions miracles, comme le carburant pour avion qui permettra de ne pas diminuer le nombre de vols. » Pour la députée, le salut pourrait venir de propositions de loi consensuelles, « comme cela a été le cas lors de la précédente mandature pour, par exemple, interdire les polluants éternels ou les aides à la rénovation à destination des propriétaires ». Rien qui « renverse la table », donc.

« Il n'y aura pas de transition écologique sans les salariés. Il faut transformer l'appareil productif et ce n'est pas dans l'ADN de la droite », rappelle Fabienne Rouchy. Et Justine Reix d'abonder : « Sous la droite, l'écologie - perçue comme forcément punitive - est souvent muselée par Bercy et le ministère de l'Agriculture. Les lobbies agricoles, de la chasse et des grosses industries se frottent alors les mains, car ils y voient un signe de stabilité, voire un champ des possibles. »

À court terme, le projet de loi de finances, présenté aux députés le 9 octobre, donnera une première indication sur l'ampleur des renoncements. « J'entends le sujet de la dette publique, mais la crise écologique est au-dessus : on ne devrait pas rogner sur ce budget », plaide Jean-Marc Zulesi. D'après la Tribune, l'écologie gagnerait 2,1 milliards d'euros de crédits par rapport à 2024. Une hausse en trompe-l'oeil, puisque l'exécutif avait, en début d'année, retiré 2,2 milliards d'euros au MTE par rapport au budget voté par l'Assemblée nationale. Notre maison brûle et Bercy regarde ailleurs.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mercredi 25 septembre 2024 529 mots, p. AUJM5
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25 septembre 2024 - Le Parisien

Sophia Chikirou mise en examen pour escroquerie aggravée

La députée Insoumise est visée dans l'enquête sur les comptes de la campagne 2017 de Mélenchon.

Pierre Maurer et Julien Duffé

Sophia Chikirou se savait sous une épée de Damoclès depuis plus d'un an. Après avoir été entendue ce mardi matin au tribunal judiciaire de Paris, la députée LFI a été mise en examen pour « escroquerie aggravée », « abus de biens sociaux » et « recel d'abus de confiance » dans l'enquête sur les comptes de la campagne présidentielle 2017 de Jean-Luc Mélenchon. Cette convocation avait été repoussée par deux fois ces dernières années.

Concrètement, la justice soupçonne Mediascop, la société de conseil en communication de la députée de Paris, d'avoir surfacturé certaines prestations lors de la deuxième campagne présidentielle du tribun, soit une possible escroquerie au préjudice de l'État s'agissant de dépenses de campagne remboursées par l'argent public.

Une attitude qui lui vaut beaucoup d'ennemis

Selon un rapport d'enquête de mai 2022 dévoilé par Mediapart, Mediascop avait vu sa rentabilité passer de 12% pour la présidentielle 2012 à 22% pour celle de 2017, un niveau « supérieur » à des entreprises similaires. Toujours d'après Mediapart, Sophia Chikirou aurait pu, grâce à ce cycle électoral 2017 et ses fonctions à Mediascop, se « verser à titre personnel plus de 135 000 € de salaires et dividendes avant impôts ».

D'après son avocat, M e Dominique Tricaud, Sophia Chikirou a, devant le juge, « dénoncé l'acharnement dont elle fait l'objet depuis sept ans, les fuites à répétition dans la presse et le fait qu'elle estimait qu'elle n'avait rien à se reprocher ». Dans l'après-midi, très remonté contre cette procédure depuis plusieurs années, Jean-Luc Mélenchon lui a apporté son soutien. « Pas une seule de ces accusations n'a le moindre fondement concret », a-t-il déclaré, quand LFI a éreinté dans un communiqué « une opération politico-judiciaire sans fin commencée en 2018 ».

Sur son site et ses réseaux sociaux, Sophia Chikirou a publié dans l'après-midi une note de 26 pages de ses avocats qui contestent en droit et en fait toute escroquerie, reprenant les déclarations dans l'enquête de nombre de cadres LFI dépeignant son rôle comme celui d'une simple « représentante de Mediascop », sans pouvoir de décision.

Les Insoumis font bloc autour de Sophia Chikirou, très proche de Jean-Luc Mélenchon, malgré son attitude très clivante. « On a un mouvement structuré, à chaque affaire judiciaire, on défend notre camarade et pas la justice, analyse un Insoumis historique. C'est le principe du law fare théorisé par Sophia Chikirou : il y a un acharnement judiciaire car nous sommes des opposants politiques. Mais pour les militants, les sympathisants et les cadres, c'est quand même assez choquant. »

L'année dernière, un conflit larvé a miné le groupe des députés Insoumis pris dans un affrontement permanent entre les « frondeurs » (Raquel Garrido, Clémentine Autain, Alexis Corbière, François Ruffin, Danielle Simonnet) d'un côté, et Sophia Chikirou et la direction de LFI de l'autre côté, à coups de mots assassins dont la députée de Paris a le secret. Une attitude qui lui vaut beaucoup d'ennemis. À l'un de ses proches, il y a longtemps, Jean-Luc Mélenchon avait ainsi confié : « Tu t'occuperas de Sophia quand je ne serai plus là, ils la détestent tous ici. »

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Économie, mercredi 25 septembre 2024 750 mots, p. AUJM8
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24 septembre 2024 - Le Parisien (site web)
25 septembre 2024 - Le Parisien

Hausses d'impôts pour les ménages : le gouvernement cherche le bon dosage

Pour boucler le budget 2025, des mesures pourraient concerner l'impôt sur le revenu et la taxation sur le capital. Mais elles sont loin de faire consensus à l'Assemblée nationale.

Erwan Benezet et Vincent Vérier

Le chemin vers des hausses d'impôts pour les particuliers s'annonce tortueux. Si, depuis la nomination de Michel Barnier comme Premier ministre, augmenter la fiscalité des particuliers n'appartient plus au vocabulaire honni de Bercy, la mise en oeuvre va s'avérer hautement compliquée.

Sur France 2, dimanche soir, le chef du gouvernement a tenté de dresser un cadre. « Non, je ne vais pas alourdir encore l'impôt sur l'ensemble des Français », a-t-il précisé. Mais des efforts pourront être demandés aux « Français les plus riches ». Oui mais lesquels ? Et surtout comment ?

Un constat partagé par de nombreux partis politiques

« Sur la fiscalité des particuliers, il n'y a plus de marge de manoeuvre, prévient Jean-René Cazeneuve, ancien rapporteur général au budget, député EPR du Gers, fermement opposé à toute augmentation de la fiscalité. Les prélèvements obligatoires, impôts et cotisations, sont à des niveaux records en France. 10 % des ménages les plus aisés paient 75 % de l'impôt sur le revenu. Par ailleurs, les taux marginaux, appliqués sur les classes les plus aisées, sont eux aussi déjà très élevés. On frôle la limite confiscatoire telle que définie par le Conseil constitutionnel. »

Un constat que partagent d'autres sensibilités politiques, pourtant parfois très éloignées. « Pas d'augmentation et pas de création d'impôt », avertit fermement Véronique Louwagie, député Droite républicaine de l'Orne, vice-présidente de la commission des Finances.

Au RN, le tir de barrage est tout aussi nourri. « Envisager de taxer plus les ménages en passant par une nouvelle hausse de l'impôt sur le revenu est une ligne rouge complète », alerte Franck Allisio, député des Bouches-du-Rhône et membre de la commission des Finances. Autant dire que la ligne de crête est étroite. L'une de pistes envisagées par le gouvernement consisterait à ne pas indexer complètement le barème de l'impôt sur le revenu. D'ordinaire, les cinq tranches sont ajustées au niveau l'inflation afin que les contribuables dont les salaires ont augmenté en même temps que les prix ne perdent pas de pouvoir d'achat. Et éviter que certains ne se mettent à payer des impôts.

L'idée pour l'année prochaine serait donc de ne pas indexer les deux tranches les plus importantes, celles à 41 % et 45 %. Mécaniquement, cette solution aurait l'avantage d'augmenter l'impôt des foyers fiscaux qui gagnent plus de 82 000 €, tout en épargnant les classes moyennes. « Je ne voterai pas cette mesure même si elle ne touche qu'une seule tranche, prévient Mathieu Lefèvre, député EPR du Val-de-Marne et qui a été pressenti pour devenir ministre du Budget. Après tout ce que nous avons fait depuis sept ans, je veux être cohérent. Je ne veux pas qu'on taxe les revenus du travail. Pour nous, c'est identitaire. »

Au Parti socialiste, notamment par la voix du député de l'Eure Philippe Brun, membre de la commission des Finances, on juge l'idée acceptable. « Mais avec une inflation à 2 %, c'est du gribouillage, comme sait parfois le faire Bercy. Ce n'est pas de la grande politique fiscale. »

Autre piste : revoir le prélèvement forfaitaire unique (PFU), appelé également « flat tax ». Créé en 2018, ce dispositif fiscal applique un taux unique de 30 % sur les revenus du capital, comme les dividendes. Certains, dont le MoDem, imagineraient bien relever son taux à 33 %, voire 34 %.

« Un inventaire à la Prévert »

D'autres, comme Éric Coquerel, vont plus loin : « Il faudrait la faire complètement disparaître, estime le député LFI, et revenir au régime fiscal précédent de l'impôt sur la fortune (ISF), bien plus profitable pour les caisses de l'État. » Il évoque également d'autres mesures, qu'il ne manquera pas de proposer en amendement au sein de la commission des Finances, comme une augmentation des taux sur les successions.

« On peut discuter de toutes ces pistes, faire un inventaire à la Prévert, analyse encore Éric Coquerel. Mais dans le fond, je crois que le gouvernement met sur la table plein de pistes, et vous verrez que, à la fin, très peu seront retenues. Et les principales mesures concerneront la baisse des dépenses publiques. » D'autant que, pour beaucoup, le budget sera adopté par 49.3. « C'est le gouvernement qui aura la main, résume un député EPR. La seule question qui se posera c'est : sera-t-il censuré ou pas ? »

La Croix, no. 43030
France, mercredi 25 septembre 2024 98 mots, p. 11

Justice La députée LFI Sophia Chikirou mise en examen pour escroquerie aggravée

La députée La France insoumise (LFI) Sophia Chikirou a été mise en examen, mardi 24 septembre à Paris, notamment pour escroquerie aggravée et abus de biens sociaux dans l’enquête sur les comptes de campagne 2017 du candidat à la présidentielle Jean-Luc Mélenchon, dont elle est proche. Dans cette enquête ouverte en avril 2018, la justice soupçonne Mediascop, la société de conseil en communication de la députée de Paris, d’avoir surfacturé certaines prestations lors de la campagne, ce que nie l’élue de 45 ans.

Le Monde
France, mercredi 25 septembre 2024 932 mots, p. 7
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24 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Nouveau gouvernement

Le « temps nouveau » de l’équipe Barnier

Le gouvernement, composé de 39 membres, a tenu son premier conseil des ministres, lundi

Claire Gatinois

Une pluie battante tombe dans la cour du palais de l’Elysée. « C’est l’automne », résume, dans un sourire figé, Bruno Retailleau, comme pour mieux signifier que l’été et la « trêve olympique » décrétée, en juillet, par Emmanuel Macron sont désormais révolus. Lundi 23 septembre, le nouveau ministre de l’intérieur vient de pénétrer dans le palais présidentiel pour assister au premier conseil des ministres du gouvernement de Michel Barnier. Autour de l’immense table rectangulaire installée dans le jardin d’hiver, l’équipe de 39 ministres est presque au complet. Seul le locataire du Quai d’Orsay, Jean-Noël Barrot, en route pour l’Assemblée générale de l’ONU, à New York, est excusé.

« Nous voici réunis pour ce premier conseil des ministres d’un temps nouveau de la vie de notre pays », lance le président de la République. Un « temps nouveau »qui fait se réunir au sommet de l’Etat des représentants du camp présidentiel et du parti Les Républicains (LR), dont certains ont parfois vivement critiqué Emmanuel Macron dans le passé. Décrit comme le poids lourd de cette nouvelle équipe, M. Retailleau ne jugeait-il pas, en tant que chef de file des sénateurs LR, que le président de la République avait « abîmé la France » ?

« Vous êtes là sur proposition du premier ministre, je vous ai nommés et vous aurez à agir au service de la France et des Français », lance le locataire de l’Elysée pour mieux signifier que ce gouvernement n’est pas tout à fait le sien, mais relève avant tout du choix de Michel Barnier, membre de LR. « Chacun autour de la table est dépositaire d’une mission plus grande que lui », insiste le chef de l’Etat, appelant les ministres à faire preuve d’ « audace »et d’ « ambition ». « De là où je suis, je vous aiderai », jure-t-il enfin, avant de laisser la parole au chef du gouvernement. De son côté, Michel Barnier a exhorté ses ministres à se montrer solidaires, « irréprochables », « modestes » et respectueux de tous les partis politiques, au sein d’un gouvernement « républicain, progressiste et européen ».

Moins de trente minutes plus tard, chacun s’engouffre dans sa berline, sans la joie et l’effusion coutumières des précédents remaniements. La photo de famille, pluie oblige, est remise à plus tard. Sans doute aura-t-elle lieu vendredi, à l’occasion d’un séminaire gouvernemental qui doit se tenir à Matignon.

Fait nouveau depuis l’arrivée au pouvoir de M. Macron en 2017, les troupes du chef de l’Etat doivent se faire à l’idée de partager le pouvoir. Voire de l’abandonner. Quelques heures plus tôt, les passations entre ministres se sont enchaînées, laissant poindre l’émotion des uns et la tristesse des autres. « On sentait de la fierté et de la nostalgie, c’est la fin d’une époque », observe l’ex-député de Paris et macroniste de la première heure Clément Beaune.

Depuis la place Vendôme, Eric Dupond-Moretti est parmi les premiers à égrener ses « regrets »après quatre années passées dans son ministère. « Je regrette, lance l’ancien avocat, d’avoir été trop souvent seul pour défendre la justice. » Figure honnie de l’extrême droite, il rappelle avoir eu « une vie avant »la politique et prévient qu’il aura « une vie après ». Mais, avant de quitter la scène, il plaide pour que son successeur, Didier Migaud, ne laisse personne remettre en cause la loi de programmation, qui prévoit une hausse des moyens de la justice jusqu’en 2027, avec notamment l’embauche massive de magistrats et de greffiers. « Une trahison de cette loi serait un signal dévastateur », met en garde M. Dupond-Moretti. Didier Migaud, ex-député socialiste de l’Isère et seule figure de gauche de ce gouvernement, acquiesce. « Je me battrai, oui », confirme-t-il dans la soirée au journal télévisé de France 2, avant de préciser : « Je ne sais pas ce que j’arriverai à obtenir. »

Ton très droitier

Place Beauvau, Gérald Darmanin, la voix étranglée, donne les clés du ministère de l’intérieur à Bruno Retailleau. Avant de partir, il rappelle que son père hésita à lui donner le prénom de son grand-père, Moussa, un « tirailleur algérien qui avait servi la France », dit-il. « Il est assez évident, si nous sommes honnêtes, que si je m’étais appelé Moussa Darmanin je n’aurais pas été élu maire et député, et sans doute n’aurais-je pas été ministre de l’intérieur. » Un propos déconcertant, de la part de l’auteur du projet de loi « immigration ». Le même qui avait jugé, en février 2021, que Marine Le Pen était « un peu molle».

La nomination à l’intérieur de Bruno Retailleau, qui parlait en 2022 de « Français de papier », une rhétorique de l’extrême droite, irrite dans le camp Macron. L’intéressé n’en a cure. Mettant ses pas dans ceux de Georges Clemenceau, il dénonce une « barbarie devenue presque quotidienne » en rappelant ses trois priorités : « Rétablir l’ordre, rétablir l’ordre, rétablir l’ordre. » Le soir, sur TF1, Bruno Retailleau s’en prendra à la justice, trop lente à ses yeux, créant de premières tensions avec le locataire de la place Vendôme.

Au sein du camp présidentiel, ce ton très droitier inquiète. « On est à l’affût » , prévient Ludovic Mendes, député Renaissance de Moselle, tout en reconnaissant ne pas savoir, encore, quelle sera la feuille de route du gouvernement. Une interrogation partagée par les différents groupes, qui espèrent des éclaircissements lors de la déclaration de politique générale du premier ministre, prévue le 1er octobre.

Le Monde
France, mercredi 25 septembre 2024 928 mots, p. 11
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24 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Face à la nouvelle ministre du travail, des syndicats bienveillants mais prudents

Astrid Panosyan-Bouvet a manifesté le désir « d’incarner un changement de méthode » à l’égard des corps intermédiaires, lundi

Bertrand Bissuel et Thibaud Métais

Au sein d’un gouvernement penchant clairement à droite, elle fait partie des rares personnalités affichant une sensibilité sociale-démocrate. Ex-membre du Parti socialiste et macroniste de la première heure, la nouvelle ministre du travail, Astrid Panosyan-Bouvet, a cherché à imprimer – prudemment – sa marque, lundi 23 septembre, dès la cérémonie de passation des pouvoirs avec sa prédécesseure Catherine Vautrin, devenue ministre du partenariat avec les territoires et de la décentralisation.

Pour exprimer sa singularité tout en veillant à ne froisser personne, l’ancienne députée de Paris a d’abord salué le caractère « indispensable » des « efforts » consentis depuis « sept ans » pour parvenir au plein-emploi. Cette « bataille » va continuer, a indiqué Mme Panosyan-Bouvet, mais elle « ne doit pas être la seule priorité », car ce serait méconnaître la « réalité individuelle et subjective » du travail, selon la ministre.

De telles déclarations confirment le positionnement qui était déjà le sien lorsqu’elle siégeait sur les bancs de l’Assemblée nationale, de juin 2022 jusqu’à aujourd’hui : voulant accorder davantage d’attention au quotidien des salariés quand ils sont à leur poste, elle pense que les chiffres du chômage, même en amélioration, ne suffisent pas pour combattre l’extrême droite. « Le travail, c’est un lieu de construction de l’estime de soi et du lien social. C’est le moyen d’une vie digne et décente », a-t-elle souligné.

« Relations constructives »

Mme Panosyan-Bouvet s’est également distinguée en manifestant le désir « d’incarner un changement de méthode » à l’égard des corps intermédiaires, malmenés depuis l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron en 2017. « Je crois en la démocratie sociale et en la légitimité de la société civile et des partenaires sociaux », a-t-elle assuré. Et d’ajouter : « Les liens se sont parfois distendus ces dernières années. Je m’emploierai à les restaurer et à les consolider. » Pour elle, « le compromis n’est pas la compromission ». Une petite phrase quasiment identique à celle que Laurent Berger, ex-secrétaire général de la CFDT, a prononcée dans un entretien à l’hebdomadaire Le 1, daté du 4 septembre. La ministre du travail manie ainsi une phraséologie susceptible de sonner agréablement aux oreilles des leaders syndicaux, en particulier ceux qui sont présentés comme « réformistes ».

Sans entrer dans les détails, Mme Panosyan-Bouvet a esquissé sa feuille de route pour les prochaines semaines. Premier objectif : le travail « doit payer ». « Le smic peut être un salaire d’entrée dans la vie active mais ne doit pas être un salaire à vie », a-t-elle complété.

Autre dossier brûlant : la réforme des retraites. Il faut la rendre « peut-être plus soutenable pour tous », a estimé la ministre. Une approche très similaire à celle de Michel Barnier, le chef du gouvernement, qui, dimanche sur France 2, a dit vouloir « prendre le temps d’améliorer » le texte tout en « préservant le cadre financier ». Sans remettre en cause le recul à 64 ans de l’âge légal de départ, Mme Panosyan-Bouvet a fait entendre la spécificité de son discours. « Travailler deux ans de plus dans un pays où, passé 55 ans, on a le sentiment qu’on n’a plus tout à fait sa place dans le monde du travail ou quand le métier qu’on exerce est pénible –[car] oui, il y a des métiers qui sont pénibles –, ça peut apparaître comme anxiogène », a-t-elle développé en utilisant une expression honnie du chef de l’Etat, celui-ci préférant parler d’ « usure professionnelle ».

Plusieurs dirigeants syndicaux posent un regard bienveillant sur la prise de fonction de la nouvelle ministre. « Nous avons eu des relations constructives avec elle, quand elle était députée, confie Marylise Léon, secrétaire générale de la CFDT. Elle animait à l’Assemblée nationale un groupe transpartisan de réflexion sur le travail. Sur ces enjeux, elle semble convaincue que l’on peut avancer dans le dialogue, ce qui constitue un point positif. »

« C’est une grosse bosseuse, qui a le dialogue social chevillé au corps. Son arrivée constitue une bonne nouvelle », abonde Cyril Chabanier, le numéro un de la CFTC, rappelant que son organisation a « échangé avec Mme Panosyan-Bouvet lorsqu’elle était parlementaire, notamment sur le dossier de la prévoyance pour tous les salariés ».

D’autres responsables confédéraux s’abstiennent de porter une appréciation, à l’image de Frédéric Souillot, le numéro un de FO : « Pas de réaction particulière par rapport à cette désignation », glisse-t-il, laconique. « Je n’ai aucun a priori à son égard car je ne la connais pas et peu de membres de nos équipes ont eu des échanges avec elle », enchaîne François Hommeril. Le président de la CFE-CGC se borne à constater la présence d’ « un halo autour d’elle suggérant qu’elle est très attachée au dialogue avec les organisations de salariés et d’employeurs ». « J’attends le ou la ministre du travail qui dirait l’inverse », ironise-t-il.

Plus sérieusement, le patron de la centrale représentant les cadres explique que « tout va dépendre de son mandat ». Un avis partagé par l’ensemble de ses homologues. « La question, désormais, est de savoir de quelle latitude elle disposera », considère ainsi M. Chabanier. « Il faut qu’elle ait des marges de manœuvre », renchérit Mme Léon. C’est nécessaire « pour imposer des priorités sociales », a lancé, dimanche sur BFM-TV, Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT. « Nous la jugerons sur son action,prévient M. Souillot. Notre organisation fait toujours très attention à la communication des ministres nommés qui ne se traduit pas toujours dans les faits. »

Libération
mercredi 25 septembre 2024 1050 mots, p. 8,9

FRANCE

MIGAUD-RETAILLEAU La Justice et l'Intérieur, deux ministèresamers

JEAN-BAPTISTE DAOULAS ; LAURE EQUY

FRANCE

Les avertissements de Michel Barnier n'y ont rien fait : sitôt installés, le garde des Sceaux, issu du PS, et le locataire de Beauvau, tendance droite dure, ont échangé de premières cartouches.

E ssoré par les éprouvantes tractations qui ont ponctué la quête de son gouvernement, Michel Barnier a probablement espéré, une fois le casting dévoilé, s'offrir quelques heures de répit. «Plus de travail, moins de communication», avait mis en garde lundi le Premier ministre, exigeant de ses ouailles qu'elles soient «modestes», «irréprochables»… et «évitent les petites phrases». Las. Sitôt sortis du premier Conseil des ministres, Bruno Retailleau et Didier Migaud, chacun invité sur un plateau de journal télévisé, ont offert en direct, lundi soir, aux téléspectateurs le spectacle des premières frictions. Parti bille en tête, le ministre de l'Intérieur réclame «l'ordre, l'ordre, l'ordre», mais manifestement pas au sein de l'équipe Barnier. Piétinant allègrement les platebandes de son collègue garde des Sceaux, il réclame, sur TF1, un durcissement de la politique pénale, déplore l'installation en France d'un «droit à l'inexécution des peines» et plaide pour la construction de places de prison. Invité de France 2, Didier Migaud le recadre fermement. «Il doit savoir que la justice est indépendante dans notre pays», rappelle-t-il, décidé à marquer son territoire. L'accrochage s'est poursuivi, mardi, toujours à distance. Retailleau ne lâche pas le morceau sur C News : «L'indépendance des juges, oui, mais il y a la souveraineté du Parlement et du peuple français. […] Ce n'est pas le problème des magistrats en tant que tel, pas le problème du garde des Sceaux en tant que tel, mais des textes qu'il faut changer.» En visite à la prison de la Santé (Paris), Migaud rappelle que le taux d'exécution des peines «n'a jamais été aussi élevé en 2023» et, mordant, se propose de «contribuer à l'information de [son] collègue» afin d'avoir, «à ce sujet, des échanges constructifs». Une mise au point à huis clos, plutôt que par médias interposés ? Judicieux… «CE SERA PAS STARSKY ET HUTCH» La friture sur la ligne entre ministères aux vues traditionnellement antagonistes (Intérieur-Justice, Ecologie-Agriculture) est un classique. Sous le quinquennat Hollande, Manuel Valls avait ainsi adressé une note à François Hollande pour torpiller la réforme pénale préparée par Christiane Taubira. Même s'il a rendu un hommage appuyé lundi à Gérald Darmanin, Eric Dupond-Moretti a commencé son bail place Vendôme à l'été 2020 en se démarquant de lui sur «l'ensauvagement d'une partie de la société» : «Je ne le reprends pas. C'est une question de sensibilité.» En 2021, Darmanin se rend à une manifestation de policiers qui réclament une réponse pénale plus sévère et s'en prennent à l'institution judiciaire. Lundi, l'ex-garde des Sceaux regrettait d'avoir été «trop souvent seul à défendre la justice de notre pays». Entre Migaud, unique recrue issue du PS, et le LR Retailleau, seul poids lourd du gouvernement et tenant d'une ligne sécuritaire et identitaire dure, la confrontation était prévisible. «Ça ne sera pas Starsky et Hutch !» se marre un interlocuteur du Président, qui parie que Barnier s'efforcera de choyer sa prise de gauche. «Je ne sais pas si je suis une caution mais en tout cas, je défendrai mes convictions», prévient Migaud. L'ex-sénateur LR, lui, tient pour acquis que le Premier ministre partage ses vues et le laissera imposer son corpus. «On peut critiquer Bruno Retailleau, mais il n'est pas tordu. C'est un homme profondément sincère, y compris dans ses pires convictions», le décrit la sénatrice PS Laurence Rossignol, qui relève qu'à droite, «ils ont tous dans la tête le mythe de Sarkozy ministre de l'Intérieur capable de briser tous les tabous, qui va ramener chez eux leur électorat parti au RN». En claironnant ses idées droitières, Retailleau ouvre un double front. «C'est très pensé, avec l'intention de mettre en tension le RN s'il devait faire la fine bouche devant des mesures qui pourraient presque s'apparenter à ce que défend l'extrême droite, décode un député macroniste. Et il envoie un avertissement au bloc central : “Si vous m'empêchez de faire, vous faites la démonstration de l'incapacité à agir.”» L'ex-majorité présidentielle fait pour l'instant bloc avec le nouveau garde des Sceaux sur la politique pénale. «Si c'est pour aller incarcérer ces personnes dans des maisons d'arrêt surpeuplées à 180 % de détention, ça ne marchera pas», a prévenu la présidente de l'Assemblée, Yaël Braun-Pivet sur BFM TV. «Les injonctions contradictoires entre un ministre de l'Intérieur jusqu'au-boutiste et un garde des Sceaux, à sa place quand il défend l'Etat de droit, créent le sentiment, pour le citoyen, que ce cadre ne peut pas répondre à ses préoccupations», s'alarme le député Modem Erwan Balanant.

BARNIER SE TIENT À DISTANCE Mardi matin, en réunion, les députés Ensemble pour la République (EPR, ex-Renaissance) se sont inquiétés de voir Retailleau rouvrir les plaies du débat sur l'immigration et ressurgir la suppression de l'aide médicale d'Etat. L'ex- Première ministre Elisabeth Borne a appelé à la vigilance. «Si le ministre de l'Intérieur ne projette dans le débat que des points sur lesquels il sait nous mettre en difficulté, ça va être compliqué», grogne un député EPR. A moins que le ministre de l'Intérieur ne se cogne contre le réel. «Bruno Retailleau est parti sabre au clair. Il a tort car ce sont des sujets très complexes, pointe la socialiste et ancienne ministre de la Justice Marylise Lebranchu. La façon dont il parle donne l'impression que tout sera réglé dans les semaines qui viennent. Il s'expose à une lecture de son bilan dans quinze jours.» Déjà occupé à recadrer le ministre de l'Economie, Antoine Armand, coupable d'avoir considéré mardi que le RN ne faisait pas partie de «l'arc républicain», Barnier se tient à distance du duel auquel se livre son duo régalien. «Il n'y a pas de sujet, esquive-t-on à Matignon. Ils ont prévu de se voir dans les prochains jours.» Quant à la position du Premier ministre sur une «inexécution des peines» ? «Vous la connaîtrez bientôt», temporise l'entourage de Barnier, renvoyant à sa déclaration de politique générale, mardi prochain. Pour tenter de combler le gouffre séparant les membres de son équipe, le Savoyard a eu l'idée baroque de confier un ministère délégué à la Coordination gouvernementale à son amie Marie- Claire Carrère-Gée. «Samedi, je me suis longuement interrogé sur le sens de ce ministère, ironise un pilier de l'Assemblée. J'ai la réponse !»

Le Figaro, no. 24910
Le Figaro Économie, mercredi 25 septembre 2024 959 mots, p. 19

Économie

Budget de la Sécu : les pistes pour endiguer la dérive des comptes

Yannick Neuder, rapporteur du budget de la Sécurité sociale, met en garde contre la tentation des « coups de rabot » .

Renault, Marie-Cécile

Je ne ferai pas de miracle, je ne suis pas une fée» ,a prévenu la nouvelle ministre de la Santé, la MoDem Geneviève Darrieussecq. Sixième ministre à s'installer Rue de Ségur en deux ans, cette médecin, député des Landes, va très vite affronter sa bataille du feu, avec l'examen à l'Assemblée du projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS).

Prépare activement par Bercy et la direction de la Sécurité sociale, ce texte devrait être présenté, le 9 octobre, en même temps que le budget de l'État. Mais il s'apparente déjà, lui aussi, à la quadrature du cercle. Geneviève Darrieussecq hérite d'un « trou » de la Sécurité sociale qui devrait atteindre 16,6 milliards d'euros en 2024, contre 10,8 milliards prévus initialement. D'une part, la branche vieillesse reste déséquilibrée, en raison d'une réforme des retraites moins ambitieuse que prévu. D'autre part, les dépenses de santé continuent de s'alourdir sous l'effet d'une population vieillissante et de l'explosion des maladies chroniques.

Surtout, la trajectoire ne laisse entrevoir aucune amélioration, le déficit promettant de se creuser jusqu'à 17,2 milliards en 2027. «Cette trajectoire est insoutenable» ,a alerté la Cour des comptes, en juin, rappelant l'urgente nécessité de faire des économies. Face à cette situation, Yannick Neuder, député LR de l'Isère, rapporteur général du PLFSS, a écrit à Michel Barnier pour lui demander les «hypothèses macroéconomiques et budgétaires»sur lesquelles repose la trajectoire de la Sécu, mais aussi le rapport des économistes Antoine Bozio et Étienne Wasmer sur les exonérations de charges sur les salaires, et le rapport de l'Inspection générale des affaires sociales (Igas) sur la Caisse nationale de retraite des agents des collectivités locales (CNRACL), lourdement déficitaire.

Mais comment faire des économies alors même que les oppositions veulent abroger la réforme des retraites et que les besoins de financement sur la santé sont immenses ? Les hôpitaux et les Ehpad publics accusent un déficit de 2 milliards d'euros et la situation est tout aussi inquiétante dans le privé, où 30 % des cliniques sont en déficit et menacent de fermer leurs portes. Quant aux médecins de ville, s'ils ont obtenu de haute lutte le passage à 30 euros du tarif de la consultation chez le généraliste à partir du 1er décembre, ils attendent toujours la revalorisation des actes des spécialistes, reportée à plus tard, quand la nouvelle nomenclature des actes sera finalisée, en 2025.

«Ce que je redoute le plus dans le prochain budget de la Sécurité sociale, c'est le coup de rabot, qui cherche à faire entrer des carrés dans des ronds» ,alerte Yannick Neuder. Cardiologue, exerçant à l'hôpital de Grenoble, il appelle à engager des «réformes structurelles»qui permettraient de soigner «aussi bien, voire mieux, avec pas forcément plus d'argent» , en renforçant «l'efficience des soins».Mais de telles réformes structurelles requièrent du temps, tandis que le gouvernement, pris en étau par le dérapage des comptes, cherche des économies immédiates.

Pour cela, Bercy devrait activer les outils classiques, utilisés chaque année, de rabot sur le prix des médicaments, de baisse des tarifs des biologistes - en grève du 20 au 24 septembre, en signe de protestation -, de lutte contre la fraude sociale ou de réduction du coût des transports sanitaires. Le patron de l'Assurance-maladie, Thomas Fatôme, est sorti de sa réserve pour enjoindre aux parlementaires de s'attaquer enfin à la flambée des arrêts maladie, dont une partie reste selon lui injustifiée. Un sujet mis sur la table dès 2018 par Édouard Philippe, mais qui n'a toujours pas été traité. La création d'un jour de carence d'ordre public - applicable à tous en cas de maladie, non remboursé par les employeurs ou les mutuelles - refait surface et pourrait être renvoyée à la négociation des partenaires sociaux.

Réforme de l'AME

Autre piste évoquée à Bercy, celle d'une refonte du dispositif des affections de longue durée (ALD), qui permet à 13,7 millions de personnes - près de 20 % de la population - d'être pris en charge à 100 % par la Sécurité sociale. « Je ne suis pas favorable à ce que les économies se fassent sur le dos de la santé des Français. Avant de faire sortir les patients des ALD, on pourrait surtout s'interroger sur la façon de ne pas les y faire entrer » , plaide Yannick Neuder, militant pour davantage de prévention, alors même que ce terme a disparu de l'intitulé du poste de Geneviève Darrieussecq. En revanche, des économies peuvent être trouvées en « débureaucratisant » la santé, estime Yannick Neuder. Il n'hésite pas à questionner l'utilité des communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS), créées pendant le premier quinquennat Macron pour obliger les professionnels de santé libéraux à se coordonner et à mieux travailler ensemble. Érigées depuis en totem, ces structures montrent leurs limites, car elles sont à la fois lourdes et coûteuses et lourdes. «Il faudra évaluer leur impact médico-économique» ,poursuit-il.

Enfin, sujet explosif - même s'il figure techniquement dans le budget de l'État et non dans celui de la Sécu -, celui de la réforme de l'aide médicale d'État (AME) accordée aux étrangers, qui pourrait être limitée aux soins urgents pour en réduire le coût (1,2 milliard d'euros par an). «Il faut regarder le statut médical des patients et le pays de provenance car certains soins peuvent être facturés au pays d'origine, avance Yannick Neuder. Que des personnes qui ont cotisé toute leur vie aient un reste à charge alors que d'autres qui n'ont jamais cotisé bénéficient gratuitement du même panier de soins pose un sujet de justice sociale.» Les débats promettent d'être enflammés, la bataille ne fait que commencer. M.-C. R.

La Croix, no. 43030
France, mercredi 25 septembre 2024 614 mots, p. 11
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24 septembre 2024 - La Croix (site web)

Loi sur la fin de vie, vers un retour du débat au Parlement

Laurent de Boissieu

Alors que l’examen parlementaire du projet de la loi sur la fin de vie a été interrompu par la dissolution de l’Assemblée, le débat pourrait revenir à l’initiative du député apparenté MoDem Olivier Falorni et avec le soutien de la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet (Renaissance).

La cohérence du gouvernement de Michel Barnier est surtout attendue à l’épreuve de la fiscalité et de l’immigration, mais un autre sujet pourrait diviser ministres et parlementaires de la nouvelle coalition entre le centre et la droite : la fin de vie.

L’examen du projet de loi relatif « à l’accompagnement des malades et de la fin de vie », déposé par le gouvernement de Gabriel Attal, avait été interrompu par la dissolution, le 9 juin. Mais la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet (Renaissance), a indiqué mardi 24 septembre sur BFMTV qu’elle souhaitait « qu’il soit réexaminé à l’Assemblée nationale avant la fin de l’année ». Selon Matignon, Michel Barnier « précisera les choses » lors de sa déclaration de politique générale, le 1er octobre.

Afin de « ne pas jeter aux orties tout le travail parlementaire, des auditions aux délibérations », le député de centre gauche Olivier Falorni – qui siège aux côtés du Modem – a déposé le 17 septembre une nouvelle proposition de loi. Celle-ci, précise-t-il, « reprend intégralement et scrupuleusement, au mot près, le texte amendé et voté par les députés de la commission spéciale, ainsi que tous les amendements adoptés en séance avant l’interruption définitive des débats. » Ceux-ci auraient dû redémarrer lundi 10 juin à 15 heures, pour un vote le 18 juin.

Le nouveau texte a été signé par 169 députés, dont Yaël Braun-Pivet et trois ministres actuels juste avant leur nomination : Agnès Pannier-Runacher (Renaissance), Marc Ferracci (Renaissance) et Paul Christophe (Horizons). À l’inverse, trois d’entre eux avaient, en juin, voté contre l’article clé définissant la future « aide à mourir » : Astrid Panosyan-Bouvet (Renaissance), Annie Genevard (LR) et Patrick Hetzel (LR). Même opposition pour le nouveau ministre de l’intérieur, Bruno Retailleau, en tant que président du groupe LR au Sénat. Bref, au gouvernement se côtoient « de fervents partisans et de farouches opposants », résume Olivier Falorni.

De toute façon, sur une telle question, la liberté de vote est de mise au sein de tous les groupes. Y compris au Rassemblement national, au sein duquel il y avait eu, lors du même scrutin public, beaucoup de votes contre, mais aussi quelques votes pour. Le projet de loi du gouvernement de Gabriel Attal n’ayant pas été voté par le Parlement en première lecture, il est réputé caduc. Juridiquement, la proposition de loi d’Olivier Falorni est donc un nouveau texte. « On repart du début, mais on ne repart pas de zéro », explique l’intéressé, tout en précisant que « ce n’est pas un sujet de niche parlementaire qui pourrait être voté en une journée ».

Le texte doit donc à nouveau être inscrit à l’ordre du jour. Or, sur les 22 membres du bureau de l’Assemblée nationale, dix ont d’emblée signé la proposition de loi. Tandis que parmi les membres non-signataires – ce qui ne vaut pas forcément opposition – figurent des élus de gauche potentiels soutiens. Autrement dit, le texte a toutes les chances de venir en commission, puis en séance.

S’agissant d’une proposition de loi, comme la loi Leonetti de 2005 puis la loi Claeys-Leonetti de 2016, le premier ministre pourra très bien ne pas s’engager en s’en remettant aux prérogatives et, selon la formule consacrée, à la « sagesse » du Parlement. C’est-à-dire, en réalité, à sa majorité.

Le Monde
France, mercredi 25 septembre 2024 709 mots, p. 12
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23 septembre 2024 - Le Monde (site web)

L’absence d’un portefeuille dévolu à la politique de la ville inquiète

Les maires de banlieue se disent « révoltés » par une décision d’« une violence inouïe »

Louise Couvelaire

Ils s’attendaient « au moins » à un secrétariat d’Etat. Face à l’absence, au sein du gouvernement de Michel Barnier, d’un portefeuille dévolu à la politique de la ville, les maires de banlieue se disent « révoltés », témoigne Gilles Leproust, maire (Parti communiste français) d’Allonnes (Sarthe) et président de l’Association des maires ville & banlieue de France (AMVBF) . « Cette suppression marque un nouveau tournant dans le mépris affiché par les gouvernements successifs d’Emmanuel Macron vis-à-vis des quartiers populaires » , juge-t-il. Une décision rare depuis la première nomination, en 1990, d’un ministre d’Etat chargé de la ville. En 1997, le gouvernement de Lionel Jospin avait fait l’impasse pendant un an avant de nommer Claude Bartolone ministre délégué.

En 1995, celui d’Alain Juppé avait simplement rebaptisé la fonction « secrétariat d’Etat aux quartiers en difficulté ». Tandis qu’en 2005, lorsque Jean-Louis Borloo prend la tête du super ministère de l’emploi, de la cohésion sociale et du logement, « tout le monde sait alors, même si cela ne figure pas dans l’intitulé, qu’il a la ville. C’est Borloo… », rappelle Michel Didier, le président du Comité d’histoire de la politique de la ville. Les décrets d’attribution le confirment quelques jours plus tard. Petit décalage également lorsque Richard Ferrand est nommé ministre de la cohésion des territoires en 2017, avant que Julien Denormandie ne s’en charge officiellement, en 2018.

Une volonté d’« invisibiliser »

Vendredi 20 septembre, alors que la liste de ministres potentiels présentée par Michel Barnier avait circulé, les élus de l’AMVBF déploraient dans un communiqué que les quartiers « restent à ce jour les angles morts des politiques publiques » et plaidaient pour que la politique de la ville soit « rattachée au premier ministre pour une mobilisation interministérielle de tous les pans du droit commun ». Ils n’ont, à l’évidence, pas été entendus.

La question des quartiers populaires, « par essence transversale, ne dispose donc plus de coordinateur, plus d’interlocuteur dédié », regrette Driss Ettazaoui, président de l’Association des élus de France, qui y voit une volonté « d’invisibiliser les 6 millions d’habitants de ces territoires alors qu’il s’agit d’un enjeu majeur de cohésion nationale ». « Cette décision, d’une portée hautement symbolique, est d’une violence inouïe », déplore-t-il.

La mise sous tutelle du ministère de l’intérieur du précédent secrétariat d’Etat à la ville avait déjà été vécue comme un « signal très négatif qui n’amenait rien de positif à l’image des banlieues », commente Aziz Senni, fondateur de l’association Quartiers d’affaires, qui œuvre pour le développement économique dans les quartiers populaires. Les 17 et 18 septembre, il organisait, à Paris, le premier Forum économique des banlieues, qui a rassemblé 2 000 participants et les représentants de chacun des groupes parlementaires. Seuls Les Républicains (LR) n’ont pas répondu à l’invitation.

Le sujet des quartiers populaires se partagerait, sans décret d’attribution précis dans les jours qui viennent, entre le ministère du partenariat avec les territoires, celui du logement et de la rénovation urbaine et le secrétariat d’Etat chargé de la citoyenneté et de la lutte contre les discriminations, placé sous la tutelle du ministère de l’intérieur. Si les nominations de Catherine Vautrin au premier et de Valérie Létard au deuxième rassurent une partie des acteurs de terrain, celle d’Othman Nasrou au troisième interroge.

Secrétaire d’Etat sous Nicolas Sarkozy, élue députée (Libertés, indépendants, outre-mer et territoires) du Nord aux législatives et proche de Jean-Louis Borloo, Valérie Létard « connaît le sujet », souligne Catherine Arenou, maire (divers droite) de Chanteloup-les-Vignes (Yvelines). En 2022, elle avait cosigné un rapport d’information intitulé « Politique de la ville, un tremplin pour les habitants ».

Premier secrétaire général délégué de LR, conseiller municipal d’opposition à Trappes (Yvelines) et vice-président de la région Ile-de-France, Othman Nasrou est un proche de la présidente de la région Valérie Pécresse et de Bruno Retailleau, le nouveau locataire de la Place Beauvau. Mais personne ne semble lui connaître de « réflexion particulière et aboutie sur la question des quartiers » , commente Driss Ettazaoui.

Le Monde
France, mercredi 25 septembre 2024 1054 mots, p. 10
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24 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

La Martinique panse ses plaies, après les émeutes

Des violences ont touché plusieurs communes de l’île, dans un contexte de mobilisation contre la vie chère

Jean-Michel Hauteville

Fort-de-France - correspondant - Un camion-grue soulève une carcasse de voiture calcinée à l’entrée d’un rond-point de l’avenue Maurice-Bishop, artère de Fort-de-France qui traverse le quartier populaire de Sainte-Thérèse. Une fois la Peugeot quasiment méconnaissable enlevée de la chaussée, il ne restera plus qu’à nettoyer les débris carbonisés qui jonchent encore l’asphalte, et l’intersection sera de nouveau praticable.

Après le début des opérations de nettoyage à Sainte-Thérèse, lundi 23 septembre, de nombreux stigmates témoignaient encore des violences urbaines qui, durant plusieurs nuits, ont semé la désolation dans ce secteur sensible du chef-lieu de la Martinique et dans quelques quartiers voisins, en marge d’un mouvement de protestation contre la vie chère.

Pour les riverains éprouvés, l’heure est au soulagement. « Ça fait du bien. On reprend espoir », se réjouit Jessica, 21 ans, en raccompagnant son frère collégien après la fin des cours. Depuis une semaine, cette habitante du quartier voisin de Dillon est contrainte de marcher sur cette longue avenue pour se rendre sur son lieu de travail. En raison des barrages mis en place par les émeutiers, les transports en commun sont à l’arrêt sur cet axe crucial qui mène vers l’autoroute et à l’aéroport. « Je comprends la colère, mais il y a une autre façon de s’exprimer », fait valoir la jeune femme.

Dans la journée de lundi, sur cette avenue, « une bonne dizaine de véhicules incendiés ont été retirés », déclare Didier Laguerre, maire de Fort-de-France (Parti progressiste martiniquais). Les services techniques de la municipalité et de plusieurs autres collectivités ont également retiré « des mâts d’éclairage et de feux de signalisation » disposés en travers de la chaussée, ajoute l’édile. Potentiellement source de nouvelles tensions, l’opération s’est finalement déroulée dans le calme, grâce à une « médiation » de la mairie auprès des habitants du quartier et de « l’ensemble des acteurs », poursuit M. Laguerre.

Les premières émeutes avaient éclaté à Sainte-Thérèse au lendemain du lancement d’un mouvement de protestation contre la vie chère en Martinique, à l’initiative du Rassemblement pour la protection des peuples et des ressources afro-caribéennes (RPPRAC). Ce collectif, très actif sur les réseaux sociaux, avait appelé à manifester devant des centres commerciaux dès le 1er septembre. Puis, après une période d’accalmie, les violences ont repris dans la soirée du 12 septembre et se sont aggravées les nuits suivantes, en s’étendant à plusieurs autres communes de l’île de 350 000 habitants. Une quarantaine de commerces ont subi des tentatives de pillage et autant de véhicules ont été incendiés, selon la préfecture.

Renforts de gendarmerie

Après plusieurs nuits émaillées d’affrontements entre émeutiers et forces de l’ordre, le préfet de la Martinique, Jean-Christophe Bouvier, annonçait, le 18 septembre, l’instauration d’un couvre-feu entre 21 heures et 5 heures dans les quartiers de Sainte-Thérèse, de Dillon et dans plusieurs autres zones d’activités de Fort-de-France et du Lamentin touchées par ces violences.

Ce couvre-feu a été prolongé jusqu’au jeudi 26 septembre, avec un horaire et un zonage légèrement modifiés, entre 21 h 30 et 5 heures, a annoncé la préfecture de la Martinique, lundi. Par un autre arrêté préfectoral également signé lundi, le représentant de l’Etat a aussi interdit l’achat et la vente aux particuliers de carburants et de produits chimiques corrosifs « dans tout récipient transportable », ainsi que d’articles pyrotechniques et de produits explosifs, pour une semaine, jusqu’au lundi 30 septembre à 18 heures, à Fort-de-France et dans les communes du Lamentin et de Schoelcher.

« Les forces de sécurité seront fortement mobilisées afin de garantir la sécurité des personnes et des biens », précise le préfet, dans un communiqué. Les interdictions de manifester, mises en place vendredi soir jusqu’à lundi matin dans le chef-lieu et dans trois autres communes, n’ont pas été reconduites. « Le week-end a été calme sur toute la Martinique », se félicite la préfecture.

Outre ces restrictions, il a été fait appel à des renforts. Un premier escadron de gendarmerie, soit une centaine de militaires, est déjà arrivé sur place. Un deuxième escadron devrait être envoyé de Guyane, selon une source proche de l’état-major de la gendarmerie, qui juge cette mesure inappropriée, car elle revient à déshabiller un territoire qui est déjà en sous-effectif et sur lequel l’Etat est en difficulté sur le plan sécuritaire.

« Champ de guerre »

L’arrivée, samedi, de la 8e compagnie républicaine de sécurité (CRS 8) a également suscité de nombreuses critiques. C’est la première fois depuis six décennies qu’une unité de CRS est déployée sur l’île. Les élus martiniquais avaient obtenu leur départ après les émeutes meurtrières de décembre 1959 à Fort-de-France. Dans un communiqué, la députée socialiste de la 3e circonscription de la Martinique, Béatrice Bellay, a fait part, dimanche, de sa « profonde stupéfaction » après l’annonce d’une mesure qui, au lieu de « répondre aux enjeux de la situation », ne ferait qu’ « aggraver les tensions et détourner l’attention des revendications légitimes » exprimées par la population, à savoir le coût de la vie. La décision du gouvernement de renvoyer « ce corps répressif » en Martinique « constitue une véritable provocation », a renchéri le conseiller territorial indépendantiste Francis Carole.

Mais ces positions sont loin de faire l’unanimité. « S’il faut passer par la CRS 8 pour rétablir l’ordre à Sainte-Thérèse, je ne vais pas m’y opposer », rétorque Rosette Jean-Louis, la présidente du conseil citoyen du quartier, qui dénonce les « postures » des élus alors que pendant une semaine, le secteur ressemblait à « un champ de guerre ».

La mobilisation contre la vie chère, quant à elle, se poursuit. Mardi matin, une opération escargot lancée par une organisation de transporteurs devait paralyser, dès l’aube, toute l’agglomération de Fort-de-France. Des préavis de grève ont été déposés par des syndicats en solidarité avec les militants du RPPRAC. « Le mouvement syndical s’est réveillé », se félicite Aude Goussard, la secrétaire du collectif contre la vie chère. « Le mot d’ordre reste le même : on maintient la pression et la mobilisation pacifiques autour des hypermarchés, poursuit la militante. Il faut que le préfet comprenne que c’est toute la Martinique qui est prête à mener ce combat. »

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, mercredi 25 septembre 2024 564 mots, p. AUJM4
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25 septembre 2024 - Le Parisien

Témoini « Le problème, c'est l'impuissance publique »

David Lisnard, maire (LR) de Cannes et président de l'Association des maires de France

Propos recueillis par Jean-Michel Décugis

David Lisnard (LR), maire de Cannes et président de l'Association des maires de France, alerte sur la situation intenable des villes confrontées au trafic de drogue.

Comment expliquer qu'on en arrive à une situation comme à Échirolles ?

David Lisnard. Le pays est totalement gangrené par le trafic de drogue. Un, il y a un phénomène de contamination de tout le territoire national, y compris de la ruralité. Deux, il y a un rajeunissement de la main-d'oeuvre du trafic. On voit des gamins de 12, 13 ans sur les terrains de deal, car ils ne risquent rien pénalement. C'est pour ça que, avec la députée Alexandra Martin, on propose de refonder le Code pénal des mineurs. Et trois, c'est la montée de la violence des trafiquants, avec davantage d'affrontements entre bandes pour tenir les territoires.

Mais n'y a-t-il pas un paradoxe, une dérive à évacuer des habitants pour déloger des dealers ?

Bien sûr, qu'il y en a un. Mais c'est parce que nous, les maires, sommes démunis en droit. Nous n'avons pas d'autorité judiciaire alors que l'on se doit de lutter contre le trafic qui a des conséquences sur la santé publique, l'éducation, la sécurité.

Est-ce le signe de l'impuissance de l'État ?

Le problème, c'est l'impuissance publique, celle de l'État à l'égard de ceux qui nuisent. Elle se traduit toujours par des mesures qui pénalisent ceux qui ne nuisent pas. Quand l'État est faible avec les forts, il devient fort avec les faibles. Les citoyens honnêtes respectent les règles qui sont de plus en plus contraignantes, avec des libertés qui se restreignent, pendant que les malveillants et malfaisants, eux, continuent leurs activités illicites.

Êtes-vous confronté, à Cannes, à une telle situation ?

Oui, et tous les maires de communes de taille identique le sont. Le problème du trafic de drogue est qu'il représente aussi un élément de stabilité dans un quartier. C'est toute l'histoire des mafias. En Sicile, au Mexique... Les mafias sont une forme d'ordre illégitime et ultra-violent. Dans les quartiers tenus par les trafiquants, il y a très peu de désordre. Sauf que si vous sortez des clous et n'êtes pas complices de ce trafic, vous vous faites violenter. C'est absolument abominable.

Quelles solutions ?

Il faut aider les maires à maîtriser le peuplement des logements sociaux. Il faudrait que nous ayons plus de capacité à agir en lien avec les autorités judiciaires pour virer les trafiquants. Aussi, lorsqu'on a une police municipale - soit 20 % des communes françaises - il faut que l'on ait un pouvoir de sanction sur les consommateurs de stupéfiants. Et il faut nous aider à lutter contre le blanchiment de la drogue à travers certains commerces qui fleurissent dans nos rues. Les établissements sont vides mais ont des chiffres d'affaires mirobolants. En réalité, ils organisent des livraisons de cannabis, de drogue.

Et pour le reste, cela dépend de l'autorité judiciaire ?

Oui, c'est aux pouvoirs policier et judiciaire de faire leur job. Et il faut dire les choses clairement : si on veut vraiment s'attaquer au trafic, il faut s'attaquer au flux de cannabis qui vient du Maroc et au flux de cocaïne qui vient d'Amérique centrale.

Libération
mercredi 25 septembre 2024 2028 mots, p. 12,13,14

MODES DE VIE

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24 septembre 2024 - Libération (site web)

NUTRISCORE La note qui fâche les mauvais élèves

FLORIAN BARDOU ; EMMA DONADA

MODES DE VIE

Plébiscitée par les consommateurs et les scientifiques, la notation de A à E des aliments s'est installée dans les habitudes. De nombreux industriels et lobbys s'opposent au projet de la rendre obligatoire. Le nouveau ministre de l'Economie est lui-même réfractaire.

D ans son panier, elle ne met jamais rien en dessous de «la lettre C». Hormis du chocolat. «Je le fais en conscience, mais ça reste soft», observe Laetitia, 47 ans. Depuis la mise en place en 2017 du Nutriscore, l'indice de référence sur la qualité nutritionnelle des aliments, cette prof de yoga parisienne, croisée au rayon céréales d'un grand supermarché du XIIIe arrondissement, prend ce logo facultatif – une lettre de A à E sur un fond coloré du vert au rouge – comme mètre étalon de ses courses. «Je faisais déjà attention aux compositions et je ne prenais rien de tout ce qui est plat préparé industriel ou ultrasalé. Ça a confirmé et précisé ma façon de faire», poursuit la quadra, «sensible à la nutrition» du fait de sa profession. Et d'avancer : «D'ailleurs, ça devrait être une information obligatoire pour les consommateurs, même s'il y a des disparités entre les produits.» Au rayon des oeufs, Brigitte (1), qui lâche son chariot, affiche, elle, une moue circonspecte.

«C'est génial que la qualité nutritionnelle d'un produit soit facile à voir sur les emballages mais l'indicateur actuel n'est pas satisfaisant», assène-t-elle, dubitative, ajoutant : «Vous voulez mon avis : ce n'est pas fiable pour tous les produits. Un steak Charal par exemple, c'est noté A alors que la viande rouge est mauvaise pour la santé», lorsqu'elle est surconsommée, comme l'affirment les spécialistes. Brigitte ne croit pas si bien dire. Depuis le début de l'année, une mise à jour européenne des règles de calcul du Nutriscore pénalise davantage la viande rouge, ainsi que les produits avec une forte teneur en sucre, en sel, ou pauvres en fibres. L'objectif est d'intégrer les nouvelles connaissances scientifiques sur notre alimentation. Cet algorithme révisé est entré en vigueur en Allemagne, en Belgique, aux Pays-Bas et en Suisse le 1er janvier. Mais en France, l'arrêté devant modifier officiellement les règles d'attribution du Nutriscore n'a toujours pas été pris par le ministère de la Santé. Attendue à l'été, sa publication a été repoussée aux calendes grecques après la dissolution de l'Assemblée nationale. Pire : le tout nouveau ministre de l'Economie, Antoine Armand, ne porte pas vraiment le nouvel algorithme dans son coeur. L'ex-député macroniste de Haute-Savoie s'est, au printemps, publiquement opposé aux «déclassements incohérents» du lait, des charcuteries et fromages AOP et IGP, qui se retrouvent ainsi aussi mal notés que les sodas américains. Avec 50 autres parlementaires, le locataire de Bercy, alors porte-parole des producteurs et éleveurs, appelait à «re- considérer cette classification pour ne pas compromettre la valorisation des qualités nutritionnelles des produits de qualité» et inciter les consommateurs à acheter français. En dépit des conséquences documentées pour la santé d'une consommation excessive de ces produits. Antoine Armand, qu'on imagine fort occupé par les tensions au sein du gouvernement, n'a pas répondu aux demandes de Libé qui souhaitait l'interroger sur sa position.

DES AFFICHAGES QUI DISPARAISSENT Anticipant le couperet, Danone, qui fut pourtant l'un des premiers soutiens du Nutriscore à son lancement, a annoncé début septembre retirer le logo de ses yaourts lactés (Actimel, Alpro, Danonino, Activia, etc.) désormais considérés comme des boissons trop sucrées. Six mois après le géant suédois du bio Bjorg, dont les biscuits ou boissons végétales auraient vu leur note dégradée. Danone comme Bjorg invoquent l'intérêt du consommateur. «La révision de l'algorithme […] nous semble contestable d'un point de vue méthodologique : cette évolution apporte une vision erronée de la qualité nutritionnelle des produits laitiers à boire, ne soutient pas les efforts et les investissements de reformulation, et entraîne donc de la confusion auprès des consommateurs», se défend ainsi Danone. «Ces yaourts à boire sont des produits Suite page 14 Suite de la page 12 très sucrés consommés par enfants et adolescents dans des quantités qui dépassent un simple yaourt», rétorque Audrey Morice, de l'association de défense des consommateurs Foodwatch. Pour la militante, «le cas de Danone montre le point faible du Nutriscore : c'est qu'il n'est pas obligatoire. Donc l'information est donnée à la carte. Quand la science va dans leur sens, elle est affichée, et retirée si elle leur donne tort.» Bjorg, de son côté, dément avoir supprimé le Nutriscore puisqu'il est toujours visible en scannant le codebarres du produit ou sur les drives, à défaut de figurer sur les emballages. Et met surtout en avant un autre indicateur : le «Planet Score», qui mesure «l'impact environnemental des produits». Pourquoi ne pas afficher les deux ? «Deux “scoring” sur un pack, quels qu'ils soient, devenaient inutiles car illisibles pour les consommateurs et consommatrices», répond Bjorg. La marque scandinave affirme que deux tiers de ses produits restent classés A, B ou C, avec la nouvelle méthodologie. Reste que ces initiatives ont été mal perçues par les consommateurs. «Je suis très énervé quand les marques le retirent ou ne l'utilisent que quand ça les arrange», tance Simon-Pierre, 34 ans. Ce directeur marketing parisien n'est pas un «obsédé» du Nutriscore mais s'en sert comme d'«un élément de réassurance» ou d'«un indice qu'[il] mange de la merde». «Quand je dois comparer entre un même produit de différentes marques, ça peut guider mon choix», estime ce consommateur averti, aussi adepte de l'application nutritionnelle Yuka qui donne une note aux produits. Son frigo est, à son grand désarroi, rempli de mets labellisés inférieur à C. Car, malgré ses imperfections, le Nutriscore est bien entré dans les habitudes de consommation des Français. «C'est un outil qui est utilisé et apprécié. Les consommateurs comprennent à quoi il sert, même s'il y a eu énormément d'efforts de la part de l'industrie pour le décrédibiliser», salue encore Audrey Morice, de Foodwatch. Dans une étude de juillet 2021, Santé publique France relevait que 95 % des consommateurs français interrogés avaient déjà entendu parler de cet étiquetage. Parmi ces connaisseurs, 45 % ont déjà privilégié un produit plutôt qu'un autre dans un même rayon en raison d'une meilleure note. Mieux : 44 % des sondés affirment que ce logo les pousse à limiter les articles avec un moins bon score et 43 % disent avoir changé durablement leurs habitudes alimentaires depuis son introduction. Et il en va peu ou prou de même pour les adolescents, considérés comme des «prescripteurs» auprès de leurs parents. Dans la même veine, les résultats d'un sondage réalisé fin 2023 par l'institut Nielsen IQ montrent que le Nutriscore «influence fortement» les achats de 39 % des Français et que 71 % des sondés estiment qu'il devrait être généralisé à l'ensemble des produits alimentaires. «Les produits sans Nutriscore me rendent méfiant : c'est qu'il y a an- guille sous roche», avance pour sa part Romain, 35 ans. Pour faire ses courses, le communicant nancéien se réfère systématiquement à l'indice nutritionnel depuis qu'il est apparu en rayon sur les chips, le beurre ou les biscuits. «Quand il n'y en a pas, je pars du principe que c'est du E, que le fabricant a peur d'afficher un Nutriscore mauvais», complète cet assidu. Un engouement encouragé par plusieurs études scientifiques récentes qui suggèrent que cet outil d'information nutritionnelle permet de choisir des aliments meilleurs pour la santé et d'éviter les maladies cardiovasculaires. Alors, à quand un Nutriscore obligatoire, comme l'exigent depuis le début les associations, à l'instar d'UFC-Que Choisir ? Tout se joue à l'échelle européenne. «La mesure est prévue dans la révision du règlement Inco [qui encadre l'étiquetage et les informations sur les denrées alimentaires, ndlr], mais le projet a été plus ou moins enterré l'année dernière par la Commission puis il y a eu la période préélectorale», regrette Audrey Morice.

TACTIQUE PAYANTE POUR LES VENTES Le projet pourrait revoir le jour à partir de 2025, mais encore faut-il le soutien des sept Etats qui recommandent son utilisation, et notamment de la France. «Cela démontre le faible poids de la science et de la santé publique face aux lobbys de l'industrie agroalimentaire qui arrivent à bloquer des mesures qui sont pourtant intéressantes pour réduire les risques de maladies comme l'obésité, le cancer ou les maladies cardiovasculaires», regrette l'épidémiologiste et nutritionniste Serge Hercberg, dont les travaux avec son équipe de la Sorbonne Paris Nord sont à l'origine de la conception du Nutriscore. Avant même sa mise en place il y a sept ans, les entreprises de l'agroalimentaire avaient ardemment bataillé pour empêcher la naissance de cet étiquetage, antinomique avec leurs intérêts économiques. Un lobbying, via des pressions politiques et des campagnes de discréditation du Nutriscore, largement documenté dans un livre de la journaliste Isabelle Saporta paru en 2017. Aujourd'hui, de grands groupes industriels, comme Coca-Cola, Ferrero, Bel ou Lactalis, qui y sont toujours opposés, mais aussi des syndicats agricoles (la Copa-Cogeca ou la FNSEA) et le gouvernement italien postfasciste de Giorgia Meloni poursuivent, parfois à grand renfort de fake news, le combat à Bruxelles auprès de l'exécutif européen. On est donc encore loin d'une généralisation. «C'est pourtant la seule façon de forcer la main aux industriels qui le refusent et d'empêcher les entreprises qui l'avaient adopté de remettre en cause les règles du jeu», fait encore valoir Serge Hercberg.

Selon le plus récent bilan annuel du suivi du Nutriscore, établi par l'Observatoire de l'alimentation (Oqali) et de Santé publique France, seules 1 197 entreprises de l'agroalimentaire affichent cet étiquetage. Cela représente 97 % du volume des ventes des marques de céréales pour le petit-déjeuner, mais seulement 38 % des sauces condimentaires ou 27 % des boissons sans alcool. En moyenne, seulement 26 % des produits alimentaires ont un Nutriscore apposé sur leur paquet (en progression de 2 % par rapport à 2022), d'après une étude de Nielsen IQ et Consotrust de juillet 2023. Deux stratégies se dessinent : «Les catégories de légumes, de snacking et de plats préparés affichent bien plus le Nutriscore sur l'emballage que la moyenne» car «les catégories saines veulent le faire savoir et celles typées snacking veulent rassurer les consommateurs avec des notes B ou C». Une tactique payante selon Nielsen IQ, puisque dans les «catégories au sein desquelles le Nutriscore est assez bien apposé, nous voyons que les produits les mieux notés (A, B, etc.) performent mieux (ou moins mal)». Par exemple, les ventes de pizzas, quiches et tartes avec un Nutriscore B ont augmenté de 8 % fin 2023 par rapport à l'année précédente, alors que dans l'ensemble ces produits ont vu leur vente baisser de 1 %. Parmi les jambons cuits et rôtis dont les ventes ont stagné l'année dernière, les ventes de produits avec un Nutriscore A ont augmenté de 12 %. L'effet est moindre pour les aliments déjà perçus comme sains par les clients. Une exception, les sandwichs, pour lesquels le Nutriscore ne semble pas avoir d'effet positif puisque les références notées A se sont moins vendues par rapport à 2023 que les produits notés C et D. Malgré le lobbying intensif des géants de l'alimentaire pour torpiller l'indicateur à son lancement, «le Nutriscore a entraîné un mouvement au sein de l'industrie qui a fait de gros efforts en recherche et développement pour réviser les recettes et avoir une meilleure note», observe Audrey Morice. Nestlé, réticent dans un premier temps à la mise en place du Nutriscore avant de l'adopter en 2019, affirme avoir amélioré la recette de 34 % de ses produits en réduisant notamment la teneur en sucre et en sel ou en ajoutant des céréales complètes, source de fibres. Et renouvelle son soutien au dispositif, «en déployant progressivement en France le nouvel algorithme» sur l'ensemble des références. Peut-être le levier le plus intéressant du dispositif : réduire au maximum la vente de produits alimentaires nocifs pour la santé. (1) Le prénom a été modifié.

LIBÉ.

FR Interview. La note attribuée aux aliments répond à une logique qui varie en fonction du type de produit et du mode de consommation auquel ils sont destinés, explique la chercheuse Mélanie Deschasaux-Tanguy, qui a examiné l'impact sur la santé des produits moins bien notés.

«C'est un outil qui est utilisé et apprécié. Les consommateurs comprennent à quoi il sert, même s'il y a eu énormément d'efforts de la part de l'industrie pour le décrédibiliser.» Audrey Morice Association Foodwatch

Libération
mercredi 25 septembre 2024 839 mots, p. 11

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24 septembre 2024 - Libération (site web)

L'économie au bordde l'effondrement

JEAN-CHRISTOPHE FÉRAUD

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Incertitudes sur le nickel, tourisme et BTP à l'arrêt, chômage… L'onde de choc des violences du printemps est sans précédent. Un plan d'urgence de 4,2 milliards d'euros a été demandé par les instances locales.

«U rgent Nouvelle-Calédonie» : c'est l'un des dossiers brûlants que le nouveau Premier ministre, Michel Barnier, a trouvé sur son bureau. Déjà bien fragile, l'économie du territoire français du Pacifique Sud menace de s'effondrer sans une intervention massive de l'Etat. A la veille de l'été, les émeutes déclenchées par les indépendantistes kanak contre une réforme du corps électoral jugée trop favorable aux non-indépendantistes ont laissé derrière elles de nombreuses destructions d'équipements et d'entreprises. Jusqu'à paralyser l'activité du territoire. Le gouvernement local a estimé le coût de ces événements à 2,2 milliards d'euros : 1,2 milliard pour le secteur privé avec environ 740 entreprises, 200 maisons et 3 000 voitures pillées, vandalisées ou incendiées, et 1 milliard pour le secteur public où l'on a compté 19 établissements scolaires partis en fumée et plusieurs locaux et équipements publics dégradés.

Récession. Le 28 août, le Congrès de Nouvelle-Calédonie a voté une résolution demandant un plan d'urgence de 4,2 milliards sur la période 2024-2029 pour «reconstruire» l'archipel et «éviter la mort économique et sociale du pays». Il faut dire que le montant des dégâts représente près d'un quart du PIB calédonien qui atteignait 9 milliards d'euros en 2022, selon le dernier rapport économique de l'Institut d'émission d'outre-mer (IEOM) à Nouméa. Du jamais-vu depuis la colonisation de l'archipel kanak par la France en 1853. Même après la prise d'otages d'Ouvéa en 1988, l'économie de la Nouvelle-Calédonie n'avait pas autant souffert. Et l'onde de choc de l'explosion politique et sociale des mois de mai et juin est encore en train de se propager dans tous les secteurs d'activité : selon la chambre de commerce et d'industrie à Nouméa, les 20 000 entreprises locales doivent faire face à «un environnement économique très dégradé où le taux d'activité est tombé sous 50 %». Près de 30 000 salariés, soit un sur deux du secteur privé qui en compte 68 000, sont aujourd'hui au chômage total ou partiel. Cela fait du monde pour un territoire avec 271 000 habitants et un taux de chômage de 15,3 % avant les événements, selon les chiffres de l'IEOM. Autant dire que le chômage va exploser, touchant en priorité les Kanak qui représentaient deux demandeurs d'emploi sur trois en 2022. Il y a aussi les départs : 6 000 résidents ont plié bagage depuis le début de l'année, et surtout depuis les émeutes. Les pertes de salaire influent déjà sur la consommation et la récession menace de s'installer. Avec la chute des rentrées fiscales et sociales, le risque d'une cessation de paiements plane aussi. «On va tout droit dans le trou. […] Des émeutes de la faim sont prévisibles avant la fin de l'année», alertait le 11 juillet l'ancien député local macroniste Philippe Dunoyer.

Asphyxie. La première victime de cette crise est le principal poumon économique, déjà bien malade de la Nouvelle-Calédonie : l'industrie du nickel, qui contribue pour 20 % de l'activité. En perdition face à la concurrence chinoise qui a cassé les prix avec ses mines indonésiennes, la filière du «métal du diable», comme l'appelaient les populations autochtones, est au bord de l'asphyxie. Avec le risque de voir s'arrêter, une à une, les trois grandes usines de transformation de nickel de la Grande Terre, toutes lourdement déficitaires mais qui font travailler 15 000 personnes. Lâchée par son actionnaire suisse Glencore, l'usine de Koniambo Nickel SAS dans le Nord, cogérée par les in - dépendantistes, a arrêté ses fours le 31 août et ses 1 200 salariés ont perdu leur travail en attendant un hypothétique repreneur. De son côté, l'usine du sud de Prony Resources, détenue en majeure partie par Trafigura, est à vendre avec l'espoir d'une reprise par le sud-africain Sibanye-Stillwater. Enfin, le site de la SLN à Doniambo, exploité par le français Eramet, aurait déjà fermé sans perfusion publique. Les autres secteurs ne vont pas mieux. Le commerce se relève tout doucement mais le BTP est à l'arrêt. Et le tourisme, qui faisait figure de moteur pour l'avenir, est complètement à terre, alors qu'en 2023 la Nouvelle-Calédonie avait attiré 126 000 voyageurs (Français, Australiens, Néo-Zélandais ou Japonais majoritairement). La compagnie aérienne Air Calédonie, qui assure les vols intérieurs, a licencié près d'un tiers de ses 350 salariés. Le Congrès a fait ses comptes : il faut de toute urgence 420 millions pour reconstruire les infrastructures détruites, 360 millions pour renflouer les finances publiques, 240 millions pour financer le chômage partiel. Or à ce jour, l'Etat n'a versé que 400 millions, sans parler des assureurs qui jouent la montre. «L'île la plus proche du paradis est devenue l'île la plus proche de l'enfer», alertaient les églises locales au plus fort des émeutes. Aujourd'hui, le feu qui couve dans cette ancienne colonie du bout du monde risque de reprendre, attisé par le marasme économique et social. Une bombe à retardement de plus pour le nouveau gouvernement Barnier.

Le Monde
France, mercredi 25 septembre 2024 397 mots, p. 7

Déficit : Bruxelles donne un mois de plus à la France

Denis Cosnard

L’étau financier se desserre très légèrement pour le nouveau premier ministre, Michel Barnier. Du moins à l’échelon européen. Cible d’une procédure pour déficit public excessif lancée par la Commission européenne, la France vient d’obtenir un délai pour lui soumettre un ensemble de mesures correctrices. En juillet, l’exécutif européen lui avait donné jusqu’au 20 septembre pour présenter un plan de réduction de son déficit. Un calendrier impossible à tenir pour un pays alors sans gouvernement. A la demande de Paris, Bruxelles a finalement accepté de patienter jusqu’à la fin octobre, ont indiqué, lundi 23 septembre, des responsables de l’Union européenne.

Ce gros mois supplémentaire ne sera pas de trop. La France n’est pas le seul pays membre de l’Union à enfreindre les traités européens, qui prévoient depuis 1992 que le déficit public de chaque Etat reste inférieur à 3 % du produit intérieur brut (PIB). En juillet, une procédure similaire a été lancée à l’égard de six autres pays, dont la Belgique, la Hongrie et l’Italie. Mais en France, la situation semble hors de contrôle.

Loin de refluer comme prévu, le déficit de l’ensemble des collectivités devrait se creuser encore cette année, pour atteindre 5,6 % du PIB, selon une note du Trésor établie en juillet, et dépasser 6 % en 2025. Plus personne ne croit à l’objectif officiel de moins de 3 % en 2027. « Il faut plutôt viser 2029, et rassurer tant Bruxelles que les marchés financiers en montrant qu’il y a un cap clair, avec des mesures crédibles pour stabiliser la dette », plaide le député macroniste de Paris David Amiel, membre de la commission des finances à l’Assemblée nationale.

Toute la difficulté consiste pour le gouvernement à retenir des mesures à la fois suffisantes pour redresser vraiment les comptes et susceptibles d’être validées par une Assemblée éclatée en trois blocs. Le nouveau ministre du budget, Laurent Saint-Martin, a promis des « choix forts », notamment pour « réduire les dépenses publiques ».

Dimanche, sur France 2, Michel Barnier, lui, a ouvert la porte à une augmentation des impôts sur « les plus fortunés » et « certaines grandes entreprises ». Le calendrier reste ultra-serré : pour respecter les délais légaux, le gouvernement aurait déjà dû envoyer son projet de budget au Haut Conseil des finances publiques depuis le 13 septembre.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mercredi 25 septembre 2024 766 mots, p. AUJM5
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25 septembre 2024 - Le Parisien

Bruno Retailleau secoue déjà la coalition gouvernementale

Le ministre de l'Intérieur, qui vante « l'ordre » régalien et migratoire, s'est affronté à distance avec son collègue de la Justice, Didier Migaud. Les deux hommes ont prévu de se voir prochainement.

Alexandre Sulzer avec L.G., V.H. et M.W.

« De l'ordre, de l'ordre, de l'ordre », clamait Bruno Retailleau lundi lors de la passation de pouvoir place Beauvau. Mais ses premières prises de position créent plutôt du désordre au sein de la coalition pro-Barnier et particulièrement avec le garde des Sceaux, Didier Migaud, ex-député PS. Lundi soir sur TF 1, le ministre de l'Intérieur a empiété sur les plates-bandes de son collègue en appelant à revoir « un certain nombre de cadres pour changer une politique pénale » qui aurait laissé s'installer un « droit à l'inexécution des peines ». Une pierre angulaire depuis des années du « retaillisme ».

Au même moment, sur France 2, Didier Migaud ne cachait pas une pointe d'agacement : « Il a ses convictions, il est ministre de l'Intérieur, je suis ministre de la Justice. Je dois moi aussi montrer de l'autorité, de la fermeté, faire en sorte qu'il n'y ait pas d'impunité tout en faisant en sorte que l'État de droit soit respecté. »

Rebelote mardi matin, Bruno Retailleau récidive. « Un policier n'est pas une assistante sociale, un délinquant n'est pas une victime, un pays n'est pas un hall de gare », édicte-t-il dans « le Figaro » avec des accents très sarkozystes avant de dénoncer sur CNews l'Aide médicale d'État (AME, dont bénéficient les étrangers en situation irrégulière), qu'il menace d'attaquer par voie réglementaire... Provoquant un rappel à l'ordre de la présidente de l'Assemblée, Yaël Braun-Pivet, qui s'est émue d'un potentiel « contournement » du Parlement.

Le Premier ministre en arbitre

Réponse de Didier Migaud mardi après-midi en direct sur les chaînes d'info depuis la prison de la Santé (Paris XIV e) : tout en rappelant que « le taux d'exécution des peines » n'avait « jamais été aussi élevé » (95 % en 2023 selon la chancellerie), il a lancé, grinçant : « Il faudra que je puisse contribuer à l'information de mon collègue et qu'on puisse avoir des échanges constructifs à ce sujet. » Les deux hommes ont d'ailleurs prévu de se voir dans les prochains jours. À Beauvau, on assure même vouloir mettre en place des « rendez-vous réguliers ». « Il faut de l'autorité. Il faut de la fermeté. Il faut bien évidemment des sanctions. Mais je crois que le laxisme de la justice n'existe pas », a-t-il ajouté, assurant vouloir faire « de la pédagogie vis-à-vis du citoyen ».

Place Beauvau, on nie toute crise entre deux hommes qui se respectent. Mais sur le fond, le désaccord est assumé. « Bruno Retailleau ne s'arrêtera pas de parler de laxisme judiciaire. Il y a évidemment un problème dans l'application des peines que tous les Français voient », indique-t-on au ministère de l'Intérieur, où l'on pense qu'il y aura au final trois arbitres. Premièrement, le Premier ministre « qui a mis la fermeté régalienne en haut de la pile de ses dossiers ». « L'acte de nommer Bruno Retailleau à l'Intérieur est l'expression de cette volonté », dit l'entourage du nouveau locataire de Beauvau quand la nomination de nommer Didier Migaud serait la simple « expression d'un nécessaire équilibre » dans un contexte particulier de coalition. Deuxièmement, l'opinion publique : « À part Léon Marchand, il n'y a pas de sujet plus consensuel pour les Français que des dispositions qui visent à réguler l'immigration ! », glisse un proche du ministre. Et troisièmement, les « événements » de l'actualité qui lui donneraient nécessairement raison.

Un cas évoqué par Élisabeth Borne

Mais au sein d'Ensemble pour la République (EPR), ça ne passe pas. En réunion de groupe mardi, le cas Retailleau a été évoqué, notamment par Élisabeth Borne. « Le groupe est très remonté contre le gouvernement », assure un participant. L'idée de convoquer le ministre de l'Intérieur et le garde des Sceaux devant la commission des lois est d'ailleurs sur les rails. Officiellement, il s'agirait simplement d'entendre les nouveaux ministres... mais ça serait aussi l'occasion de régler des comptes.

« Retailleau veut dire qu'il est la vedette du gouvernement. On comprend qu'il vient faire du Sarkozy, mais les LR n'ont que 47 députés, et on ne part pas d'une feuille blanche », pointe un ténor EPR. « Retailleau peut rouler les mécaniques, mais il y a des règles européennes... », soupire un cadre de la coalition gouvernementale. « Beaucoup de théâtre de la macronie, réplique-t-on à Beauvau, mais Gabriel Attal, Premier ministre, a lui-même porté une réforme de l'AME... »

Le Figaro, no. 24910
Le Figaro, mercredi 25 septembre 2024 1019 mots, p. 14

Débats

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23 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Immigration : que peut vraiment faire Bruno Retailleau sans modifier la loi?

S'il veut obtenir des résultats, le nouveau ministre de l'Intérieur devra piloter sérieusement les administrations placées sous son autorité et mener des actions conjointes avec les pays ayant une approche volontariste en matière d'immigration, explique le président* de l'institut La France demain (think-tank).

Larrivé, Guillaume

Des kantiens, Péguy a écrit qu'ils avaient les mains propres parce qu'ils n'avaient pas de mains. Bruno Retailleau n'a certes pas ce défaut. Il ne craint pas de s'engager avec ardeur, en tenant désormais dans ses mains les rênes de Beauvau. Des champs de mines parmi lesquels il doit désormais avancer, celui de l'immigration n'est pas le moindre. Pour réussir, avec la confiance du premier ministre, il devra éviter des pièges et tracer un chemin, en tâchant d'appliquer à sa manoeuvre les principes de la guerre selon Foch : liberté d'action, économie de moyens, concentration des efforts.

Le premier piège qui lui est tendu tient à la configuration parlementaire bigarrée du moment. Certes, le Sénat est un pôle de stabilité, sous la présidence sage et éclairée de Gérard Larcher. Mais l'Assemblée nationale est un terrain autrement périlleux, où s'ébrouent les faux frères et les demi-alliés. Certains députés seront maximalistes, qui feindront de ne pas comprendre pourquoi le nouveau gouvernement ne cherche pas à faire adopter illico presto un projet de loi constitutionnelle conforme à ce que Les Républicains avaient proposé au printemps 2023. Pour avoir coordonné l'écriture de ce texte, je reste convaincu de sa nécessité pour redonner des marges de manoeuvre à la puissance publique et réduire drastiquement l'immigration. Mais je mesure aussi qu'il n'y a pas aujourd'hui trois cinquièmes des membres du Congrès prêts à adopter ce nouveau cadre juridique. Il s'agit donc d'une voie sans issue jusqu'à la prochaine présidentielle.

Mais le second piège consisterait à devenir prisonnier de ceux qui, au sein de la coalition de la droite républicaine et des centres macronistes, semblent bizarrement mendier les applaudissements de la gauche. On sait pourtant que, en France, le sinistrisme est synonyme d'immigrationnisme. Alors que la plupart des gauches européennes ont parfaitement compris que la sauvegarde de l'État-providence ne pouvait pas aller de pair avec une immigration massive, la gauche française pseudo-progressiste persiste à renier les républicains laïcs qui, comme Manuel Valls, ont refusé de se soumettre à la préférence inconditionnelle pour l'étranger. Par conséquent, il n'y a évidemment aucune approbation à attendre, sur ce sujet, des groupes parlementaires, partis, associations ou collectivités gravitant autour du Nouveau Front populaire. Quant aux députés post-socialistes qui composent l'aile gauche du groupe macroniste, ils constituent une sensibilité dont le poids parlementaire n'est pas nul mais qui ne saurait dicter l'agenda du gouvernement en l'empêchant de répondre aux attentes de deux tiers des Français. Car sondage après sondage, élection après élection, une large majorité s'est exprimée, parmi le peuple français, pour exiger à la fois une diminution globale de l'immigration et un arrêt de l'importation de l'islam politique. C'est donc en s'appuyant directement sur l'opinion publique que Bruno Retailleau peut dégager une voie de passage.

Afin de produire des résultats aussi rapidement que possible, le chemin consistera, d'abord, à utiliser des leviers réglementaires et à piloter sérieusement les administrations placées sous l'autorité du ministre. Resserrer les critères d'accès à l'aide médicale de l'État et en diminuer le coût budgétaire, par exemple, peut se faire par décret. De même, rien n'oblige à délivrer autant de cartes de séjour et de visas que le précédent gouvernement, qui avait battu un record historique : des instructions quantitatives et qualitatives, précisément suivies, pourront être données aux préfets et aux consuls pour réguler intelligemment les flux d'immigration. La manière dont les services apprécient les conditions d'accès à la nationalité française mérite également d'être revue, pour ce qui est de la maîtrise de notre langue et, plus encore, du respect de nos principes républicains, comme la laïcité.

La seconde voie d'action sera diplomatique, afin de combiner les mesures nationales avec des actions menées au plan européen comme dans la relation bilatérale avec les pays tiers, d'origine ou de transit. À Bruxelles, les lignes bougent. Notre coopération opérationnelle avec l'agence Frontex peut être améliorée, notamment pour organiser des éloignements groupés de clandestins. Au-delà, une fenêtre d'opportunité existe, pour appliquer sans naïveté le pacte européen sur l'immigration et l'asile. Bâtissons une alliance avec les États membres assumant de diminuer l'immigration. Sachons nous rapprocher du « groupe des Quinze » qui, du Danemark à l'Italie, en passant par la Pologne, assume une approche volontariste, incluant l'externalisation des demandes d'asile. Les choix récents du chancelier allemand vont aussi dans la bonne direction. Le nouveau commissaire européen chargé des Affaires intérieures et de la Migration, le conservateur autrichien Magnus Brunner, peut également devenir un partenaire clé.

Sur le plan bilatéral, l'intérêt national commande de définir, pays par pays, une approche qui soit pleinement partagée par Beauvau et le Quai d'Orsay, c'est-à-dire validée au plus haut niveau de l'État, à Matignon mais aussi à l'Élysée. Dans bien des cas, la France aurait intérêt à mieux appliquer ce qu'on appelle la « conditionnalité » : moins de visas et moins d'aide au développement si le pays en cause ne reprend pas ses ressortissants clandestins et ne lutte pas vigoureusement contre les filières d'immigration illégale. De même, en cas de mauvaise volonté d'un pays tiers en matière de réadmission, des mesures de rétorsion peuvent être prises à l'échelle du continent européen. Enfin, le cas très particulier de notre relation bilatérale avec l'Algérie devrait être abordé sans tarder. La situation actuelle, qui consiste à accorder des privilèges aux ressortissants algériens et à leur délivrer plus de 200 000 visas chaque année, a-t-elle encore un sens ?

Bruno Retailleau entre à l'Intérieur avec la volonté de ne pas devenir un commentateur de faits divers, mais de s'affirmer en général vendéen et en admirateur de Clemenceau. Pour surmonter l'impuissance publique, la bataille sera rude. Sa victoire sera celle d'une droite française réconciliée avec le sérieux, la sincérité et le courage.

* Conseiller d'État et ancien député LR, Guillaume Larrivé est président de l'institut La France demain, le think-tank de la droite républicaine. Dernier ouvrage paru: «Immigrations. L'heure de la décision» (L'Observatoire, 2024).

Le Figaro, no. 24910
Le Figaro, mercredi 25 septembre 2024 796 mots, p. 7

Politique

À Bercy, Antoine Armand échoue à imposer sa ligne anti-RN

Laubacher, Paul, Bordas, Wally

La fragile neutralité du Rassemblement national vis-à-vis du gouvernement de Michel Barnier n'aura pas mis longtemps à vaciller. Invité de France Inter ce mardi, le nouveau ministre de l'Économie et des Finances, Antoine Armand, a maladroitement ouvert les hostilités en affirmant que les portes de Bercy seraient «toujours ouvertes » aux oppositions. Qu'il a ensuite énumérées comme allant du Parti socialiste au Parti communiste, en passant par Les Écologistes... Et même La France insoumise, ainsi qu'il l'a lui-même assuré. Reste une exception, donc : le RN, qu'il ne considère pas appartenir à « l'arc républicain ». «Le Rassemblement national, contre lequel nous avons été élus, face auquel nous avons faitun front républicain, n'y appartient pas, il faut être très clair là-dessus » , a martelé le jeune trentenaire, qui a profité du retrait des Verts pour l'emporter face à son adversaire lepéniste aux dernières législatives.

Il n'en fallait pas plus pour que les nationalistes montent immédiatement au créneau. «Quand j'entends Antoine Armand dire que sa porte est fermée au RNalors que le budget arrive, je pense que le premier ministre doit aller expliquer à ses ministresla philosophie de son gouvernement car il semblerait que certains n'aient pas encore totalement compris», assène aussitôt la double finaliste de la présidentielle, Marine Le Pen, interrogée par LCI depuis la salle des Quatre Colonnes de l'Assemblée.

Coup de téléphone surprise

Selon nos informations, le premier ministre, Michel Barnier, s'est lui-même empressé de rectifier le tir en appelant la patronne des députés RN pour la rassurer et lui rappeler que la position de son gouvernement n'avait pas changé. Autrement dit, lui réaffirmer qu'elle serait reçue dans les prochains jours par le ministre de l'Économie, au même titre que l'ensemble des autres formations politiques. «Tous les groupes seront reçus», lui a-t-il notamment affirmé. Un coup de téléphone surprise qui a déplu à certains macronistes canal historique, mécontents de voir leur camp « négocier » avec ce qu'ils considèrent être l'ennemi. D'autant que, l'appel ayant eu lieu pendant la réunion de groupe du Rassemblement national, il s'est fait au vu et au su des lepénistes, qui ont vu leur chef de file se mettre à l'écart pour discuter avec le premier ministre. Qu'elle venait d'ailleurs de croiser lors de la conférence des présidents de l'Assemblée, où Michel Barnier a présenté sa « méthode » mardi matin.

Dans la foulée de cet échange, le ministère de l'Économie et des Finances a été poussé à rédiger un communiqué aux allures de rétropédalage pour Antoine Armand. «La situation économique et financière de la France réclame une concertation large des élus de la nation, peut-on y lire. Dans la ligne politique fixée par le premier ministre et comme affirmé dans son discours de prise de fonction, Antoine Armand (...) recevra toutes les forces politiques représentées au Parlement.»

«Pour Antoine Armand, tous les députés se valent... Sauf ceux du RN. Il semble avoir oublié les lignes rouges, dont celle qui implique le respect. Si sa porte reste fermée, c'est lui qui risque de la prendre assez rapidement avec tout son gouvernement», avait tancé, plus tôt, le député RN Thomas Ménagé, dans un message publié sur X. «C'est un kamikaze (...) parce que j'ai l'impression qu'il met gravement en danger la survie de son gouvernement, et en même temps, il insulte 11millions d'électeurs», avait ajouté l'eurodéputé Matthieu Valet, sur Europe 1.

Tous pointaient la première des « lignes rouges » tracées par Marine Le Pen, avant même la nomination de Michel Barnier. Car pour accepter de ne pas joindre automatiquement ses voix à la première motion de censure visant à renverser le gouvernement, la nationaliste exigeait le «respect des 11millions d'électeurs » du Rassemblement national. Une position qui peut se traduire par le refus de tout front républicain ou cordon sanitaire anti-RN au sein de l'Assemblée nationale. Or, les déclarations d'Antoine Armand ont clairement ouvert une brèche aux yeux des lepénistes, leur permettant de remettre la pression sur l'exécutif. À la fois en vue de la déclaration de politique générale prévue le 1er octobre, mais surtout avant l'examen, à haut risque pour le gouvernement de Michel Barnier, du budget, attendu le 9 octobre. Une épreuve du feu dont très peu de proches de Marine Le Pen pensent que le gouvernement sortira indemne.

Pour ne rien arranger, avant même cette polémique, Antoine Armand avait déjà largement agacé au sein du RN lors de sa prise de fonction. L'état-major du RN n'a pas apprécié la passation de pouvoirs entre l'ancien ministre de l'Économie, Bruno Le Maire, et son successeur à Bercy. «Je mesure la chance d'hériter d'un tel bilan» , a notamment lancé ce dernier, sous les applaudissements de son auditoire. Preuve de la continuité du macronisme, selon les lieutenants lepénistes. P. L. ET W B

Le Figaro, no. 24910
Le Figaro, mercredi 25 septembre 2024 576 mots, p. 7

Politique

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24 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

CHRONIQUE CONTRE-POINT

Une coalition au risque des collisions

Tabard, Guillaume

C'est toute la difficulté d'un gouvernement de coalition : il doit faire travailler ensemble des personnalités aux sensibilités opposées. Bras de fer entre Bruno Retailleau et Didier Migaud sur la chaîne pénale, recadrage d'Antoine Armand sur l'exclusion du RN des discussions à Bercy... à peine son équipe constituée, Michel Barnier doit prouver sa capacité à imposer un cap unique ; et à éviter les collisions entre les siens.

Que le ministre de l'Intérieur et celui de la Justice se mesurent et se défient n'est pas étonnant. C'est même la règle dans tout gouvernement, y compris lorsqu'il est homogène sur le plan politique. Pasqua-Méhaignerie, Chevènement-Guigou, Valls-Taubira, Collomb-Belloubet : les clashs entre les places Beauvau et Vendôme sont une figure imposée de la vie de tout exécutif. Même si Gérald Darmanin et Éric Dupond-Moretti ont fait exception, le garde des Sceaux sortant ayant, lui aussi, incarné une ligne de fermeté.

Le nouveau duel Retailleau-Migaud est d'une autre nature. L'un vient d'une droite qui, il y a encore, s'interdisait de « pactiser » avec les macronistes, l'autre d'une gauche qui a refusé en bloc de participer au gouvernement. Les deux hommes qui ont accepté de jouer le jeu du compromis se doivent de signifier explicitement à leurs camps respectifs qu'en entrant dans une coalition ils n'ont pas renoncé à leurs convictions. Et ils devaient le faire sans tarder. Leur clash par « 20 Heures » interposé n'est donc pas un dérapage non maîtrisé mais une posture délibérée.

Cet affichage est important, notamment pour Bruno Retailleau. Il sait d'une part qu'il ne serait pas pardonné à la droite de renoncer sur les questions d'autorité, de sécurité et d'immigration, sauf à donner raison au Rassemblement national, qui n'attend que de pouvoir intenter à LR un ultime procès en trahison. Le ministre de l'Intérieur sait ensuite que l'opinion, de manière écrasante, est en attente d'une extrême fermeté en la matière. Et tant pis s'il doit essuyer pour cela les critiques internes à la nouvelle coalition. Être désigné d'emblée en cible politique et médiatique fait de Retailleau la figure la plus exposée mais aussi la plus identifiée du gouvernement. Un atout pour lui. Et l'ancien patron des sénateurs LR entend d'autant moins tempérer son discours qu'il se sait au diapason du premier ministre. Reste à Barnier à confirmer rapidement ce cap.

Le cas d'Antoine Armand est différent. Le ministre de l'Économie a voulu faire de la politique. En ouvrant les bras à LFI, qui, quoi que ce gouvernement fasse, le censurera, et en claquant la porte au nez du RN dont la neutralité est une condition de la longévité de l'équipe gouvernementale. Comme pour les députés de gauche ou Agnès Pannier-Runacher refusant de serrer la main d'un jeune député RN, on peut se demander si le sectarisme est la meilleure arme pour combattre l'extrémisme. Alors que le «respect» de toutes les formations politiques est la première règle énoncée par Michel Barnier, il n'était de surcroît pas très habile de commencer par énerver ceux qui détiennent la clé de la censure. Sans compter qu'à ses débuts, un ministre gagnerait à se faire remarquer par des initiatives dans son domaine de compétence plutôt que par des saillies politiciennes.

C'est aujourd'hui le défi du chef du gouvernement : préserver la diversité politique de son équipe en conjurant le « en même temps ». D'où l'urgence, dans tous les domaines, d'une ligne claire. C'est l'enjeu de la déclaration de politique générale de mardi prochain. G. T.

Le Figaro, no. 24910
Le Figaro, mercredi 25 septembre 2024 749 mots, p. 5

Politique

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24 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

À l'Assemblée, Michel Barnier s'offre une première visite « de courtoisie »

Une semaine avant son discours de politique générale, le premier ministre a exposé sa méthode aux chefs de groupe.

Bordas, Wally

La scène en a fait sourire plus d'un. Mardi, alors que Michel Barnier s'apprête à prendre la parole devant les présidents de groupe de l'Assemblée réunis à l'Hôtel de Lassay, Marine Le Pen finit par arriver avec un léger retard. La double finaliste de la présidentielle se présente alors, en serrant la main au nouveau premier ministre : «Bonjour, Marine LePen, présidente du groupe Rassemblement national.» Avant de s'asseoir juste à côté de lui. «Vous êtes à ma droite», observe l'hôte de Matignon, dans un sourire, pour lancer la réunion. Et s'exprimer, pour la toute première fois, devant les parlementaires.

Le chef du gouvernement tenait à cette visite «de courtoisie», qu'il doit reproduire ce mercredi après-midi avec les sénateurs. Un moyen d'exposer sa «méthode» avant sa déclaration de politique générale (DPG), prévue le 1er octobre prochain à 15 heures. Un discours qui «ne sera pas un catalogue de mesures», selon le premier ministre, qui entend plutôt lister ses grandes «priorités», parmi lesquelles la sécurité, l'immigration, la dette ou encore le fonctionnement des services publics. «Je n'ai pas le monopole des idées. Je prendrai les bonnes initiatives d'où qu'elles viennent» , a-t-il encore assuré, rapportent plusieurs participants.

«Un discours assez classique et convenu. Il sera jugé aux actes. Ce qu'il a dit, tout le monde aurait pu le dire», juge Éric Ciotti auprès du Figaro, présent en sa qualité de président du groupe Union des droites pour la République. Car, autour de la table, toutes les forces politiques revendiquant au moins 15 élus au Palais Bourbon sont représentées. C'est notamment le cas de Mathilde Panot, patronne des députés Insoumis, ainsi que son homologue socialiste Boris Vallaud, ou encore l'ancien premier ministre macroniste Gabriel Attal et le chef de La Droite républicaine Laurent Wauquiez. Sans oublier les présidents des différentes commissions, comme l'Insoumis Éric Coquerel (finances).

Contrairement au rendez-vous de juillet dernier, où la première réunion des présidents de l'Assemblée de la législature avait viré à la foire d'empoignes, la rencontre de mardi s'est déroulée «sans véritable incident particulier». Résultat, le nouveau premier ministre n'a pas jugé utile d'ouvrir un temps de débat avec ses interlocuteurs, comme Gabriel Attal ou Édouard Philippe avant lui. S'il imite ses prédécesseurs jusqu'au bout, Michel Barnier pourrait d'ailleurs, à l'avenir, se faire représenter dans ce cénacle par sa ministre des relations avec le Parlement, Nathalie Delattre.

Un RN dans l'attente

En réalité, la première épreuve du feu parlementaire du premier ministre aura lieu dans une semaine. Car les oppositions l'attendent au tournant pour sa « DPG ». Particulièrement la gauche, qui pourrait bien lui réserver un accueil sonore. «Je pense que ça va être chaud», anticipe un écologiste. «Je crains le pire. Les Insoumis vont être remontés comme des coucous, il va falloir préparer les boules Quies», abonde un macroniste.

Le chef du gouvernement devrait, sauf surprise, faire face à une motion de censure seulement quelques jours après sa déclaration de politique générale. Le Nouveau Front populaire a d'ores et déjà annoncé son intention d'en déposer au moins une. «En fonction de ce que Michel Barnier annoncera devant l'Assemblée nationale (lors de son discours de politique générale, NDLR) il y aura sûrement une censure à établir», a notamment prévenu l'ancien président François Hollande, redevenu député PS de Corrèze. «Le choix de ce premier ministre et de son gouvernement vont à rebours des résultats politiques des législatives. Il paraît donc logique que nous tentions de censurer cet alliage des perdants», justifie l'écologiste Sophie Taillé-Polian.

Le Rassemblement national votera- t-il cette motion déposée par la gauche, faisant ainsi tomber immédiatement le gouvernement Barnier ? Pour l'heure, le parti de Marine Le Pen est dans l'attente. «S'il y a des impôts qui frappent les Français», alors les nationalistes ne se priveront pas de censurer l'exécutif, a notamment prévenu Sébastien Chenu. Ce d'autant que les premiers pas du nouveau patron de Bercy, Antoine Armand (Économie et Finances), n'ont pas été de nature à rassurer le parti à la flamme. Les orientations prises par Michel Barnier lors de sa prise de parole seront donc capitales. Optimiste, une ministre entrante veut croire que «la censure est plus difficile aujourd'hui qu'hier ». « Le pays est fracturé. Si le RN fait ce choix, ils devront en assumer les conséquences » , prévient-on. W. B.

L'Humanité
mercredi 25 septembre 2024 793 mots, p. 10

Face à Kasbarian, des syndicats inquiets

Hayet Kechit

Fonctionnaires À peine nommé au ministère de la Fonction publique, le macroniste et ultralibéral Guillaume Kasbarian suscite la méfiance des syndicats, qui voient derrière sa feuille de route la menace de nouvelles restrictions budgétaires pour les agents et les services publics.

S'il est d'usage de laisser le bénéfice du doute à un ministre fraîchement nommé, le profil de Guillaume Kasbarian, qui vient de récupérer le portefeuille de la Fonction et de la Transformation publiques, n'est pas de nature à rassurer les syndicats de fonctionnaires. Ex-consultant dans des cabinets de conseil, notamment chez Monitor Deloitte (du même acabit que McKinsey), et libéral décomplexé, auteur à l'époque où il était député Renaissance de la loi dite « anti-squat » - considérée comme la plus répressive sur les expulsions depuis des décennies -, ce macroniste de la première heure avait hérité, à la sidération générale des associations, du portefeuille ministériel dédié au logement lors du remaniement de février. La stupéfaction n'est aujourd'hui pas moindre chez les organisations syndicales, même si, raille Natacha Pommet, la secrétaire fédérale CGT de la fonction publique, « Nous n'attendions pas grand-chose d'un ministre issu du gouvernement de Michel Barnier. »

Quelques heures après l'annonce du nouveau gouvernement, le successeur de Stanislas Guerini, qui n'a jamais affiché au cours de sa carrière la moindre appétence pour les services publics, s'est tout de même fendu d'un court message sur X, en guise d'ébauche de feuille de route pour ce ministère dans lequel il va présider aux destinées de 5,7 millions d'agents publics. Elle tient en quelques mots : « Simplifier à tous les étages et ramener les services publics sur le terrain. »

Au-delà de cet engagement à « ramener les services publics sur le terrain », qui apparaît peu crédible au regard de la politique macroniste de baisse continue des impôts et des recettes, la promesse de simplification n'est pas non plus de nature à rassurer. « Nous attendons de voir ce qu'il entend par ce terme. Mais tout ce qui a pu complexifier la fonction publique au cours des dernières années est issu des réformes entreprises par les gouvernements successifs sous couvert de simplification », pointe Natacha Pommet.

Claire Lemercier, coautrice de l'ouvrage La Haine des fonctionnaires (1), paru en septembre 2024, partage cette méfiance : « Toutes les mesures ayant conduit au massacre des services publics, opérées depuis les années 2000, ont été imposées au nom de la simplification, un slogan en apparence consensuel mais dont les conséquences ont échaudé les fonctionnaires », pointe l'historienne, spécialiste des relations entre l'État et les entreprises.

Elle en veut pour preuve « la numérisation, menée au nom de l'idée de simplification, et qui a, en réalité, compliqué la vie de nombre d'usagers dont le besoin était d'avoir accès à une personne physique ou au moins par téléphone ». En témoignent aussi, selon elle, plusieurs rapports de la Défenseure des droits soulignant combien ces réformes visant « à simplifier » ont, au contraire, représenté des entraves pour les usagers les plus vulnérables qui demandent l'accès à leurs droits.

La reprise de ce mantra de « la simplification » par Guillaume Kasbarian n'est pas un hasard pour l'historienne : « Il représente une constante chez les macronistes historiques, souvent issus d'écoles de commerce, passés par l'entreprise, qui ont cette idée très identitaire que le public devrait fonctionner comme le privé, en particulier du point de vue de la gestion des ressources humaines. »

Les huit syndicats représentatifs de la fonction publique, qui avaient adressé un courrier de mise en garde à Michel Barnier, il y a dix jours, et soumis leurs revendications, ne baissent pas la garde. « Si son but par cette simplification est de continuer à s'attaquer au statut des fonctionnaires et à précariser la fonction publique, il nous trouvera sur son chemin », avertit pour sa part Natacha Pommet.

nécessité de renoncer au projet de loi Guerini

Pour l'Union interfédérale des agents de la fonction publique de Force ouvrière, qui a publié un communiqué de presse le 23 septembre, « la simplification et la transformation de l'action publique ne doivent pas être synonymes de restriction budgétaire ». À l'unisson des autres, le syndicat pointe la nécessité de renoncer au projet de loi Guerini, considéré comme une atteinte à leur statut avec la menace, notamment, de faciliter les licenciements, de supprimer les catégories administratives (A, B et C) et de généraliser les primes au mérite. Ils exigent surtout d'ouvrir au plus vite des négociations sur les salaires.

Dans une étude publiée le 19 septembre, l'Insee révèle ainsi que, malgré l'augmentation générale de 3,5 % accordée par le gouvernement précédent, après plus d'une décennie de gel du point d'indice, les salaires net des fonctionnaires ont reculé en moyenne de 1,4 % en 2022, une fois prise en compte l'inflation.

La Croix, no. 43030
Une, mercredi 25 septembre 2024 320 mots, p. 1
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24 septembre 2024 - La Croix (site web)

L’ordre des priorités

Loup Besmond de Senneville

Une nouvelle proposition de loi sur la fin de vie a été déposée sur le bureau de l’Assemblée nationale, lundi P. 11

La proposition de loi sur « l’accompagnement des malades et de la fin de vie », déposée en juillet à l’Assemblée nationale, a été jugée recevable par le bureau du Palais-Bourbon lundi 23 septembre. Il faut reconnaître à son auteur, le député apparenté MoDem Olivier Falorni, une forme de constance dans son combat en faveur d’une « aide active à mourir ». Il avait été le rapporteur de la loi autorisant l’euthanasie et le suicide assisté, au printemps dernier, avant qu’Emmanuel Macron ne mette brutalement fin aux travaux des députés.

Cette fois-ci, le texte, qui met en danger les plus fragiles, est soutenu par une part non négligeable de l’hémicycle, 169 députés issus de neuf groupes politiques. La présidente de l’Assemblée, Yaël Braun-Pivet, a affirmé quant à elle, mardi 24 septembre, son souhait de voir le texte sur la fin de vie « réexaminé avant la fin de l’année ».

N’y avait-il pas plus urgent que de remettre ce texte à l’ordre du jour, faisant renaître des clivages dans une société qui a plus que jamais besoin d’apaisement ? Cette nouvelle proposition de loi n’est-elle pas le signe d’un fossé supplémentaire entre certains responsables politiques et nos compatriotes, alors qu’un sondage Harris Interactive-Toluna-LCI, publié le 5 septembre, identifie la fin de vie comme 15e sujet de préoccupation des Français, loin derrière le pouvoir d’achat ou les retraites ?

Sans compter le signal envoyé aux soignants, qui ne cachent pas une forme de lassitude à voir cette réforme sans cesse remise sur le métier. Autant de faits que le premier ministre Michel Barnier ne pourra pas ignorer, s’il choisit de s’exprimer sur le sujet lors de sa déclaration de politique générale, le 1er octobre prochain.

Le Figaro, no. 24910
Le Figaro, mercredi 25 septembre 2024 1297 mots, p. 6

Politique

Retailleau-Migaud, ou l'éternel duel entre l'Intérieur et la Justice

Conruyt, Claire, Gonzalès, Paule

Première sortie médiatique, premier duel. Voici donc le décor posé, celui du western. Depuis lundi, deux poids lourds du gouvernement, Didier Migaud, le garde des Sceaux, deuxième dans l'ordre protocolaire, et Bruno Retailleau, le ministre de l'Intérieur, s'affrontent par médias interposés, marquant déjà leur zone d'influence politique et campant leur territoire idéologique.

Le nouvel hôte de la Place Vendôme a donné d'emblée et en toute transparence le ton : «Le Didier Migaud d'aujourd'hui n'est pas si éloigné que ça du Didier Migaud qui était député socialiste et qui portait des convictions.» De son côté, Bruno Retailleau, lui, n'a pas changé de couleur en traversant la Seine, depuis le Sénat jusqu'à la place Beauvau. À peine son costume de premier flic de France enfilé, voilà sa «priorité» clairement énoncée : «Rétablir l'ordre.» Dans son entourage, on avance : «Nous ne sommes plus dans le « en même temps » macronien où les sensibilités ne s'exprimaient pas, ou peu. Avant, tout le monde s'alignait et Emmanuel Macron faisait la synthèse. Nous sommes désormais dans un mécanisme de coalition: ce ne sont pas des ministres de droite qui ont accepté de se fondre dans le macronisme, mais des ministres de droite à qui on a demandé d'apporter leur expérience et leur vision.»

Même si, à la Chancellerie, on promet que c'est pur «hasard si les deux ministres se sont retrouvés en même temps dans les « 20Heures »», les Français retiendront qu'il suffira de peu pour que l'affaire prenne des allures de Règlements de comptes à O.K. Corral.Il y aura quelques balles perdues dont la première sera pour la politique régalienne de la France qui a tant besoin de fluidité, d'unité et de continuité alors que l'opinion publique est en surchauffe après des mois de faits divers d'une extrême violence.

Mais alors que Bruno Retailleau veut dénoncer «l'inexécution des peines» et «changer la politique pénale» en passant par des «modifications législatives», Didier Migaud joue de son côté la stratégie de l'endiguement : «Bruno Retailleau doit savoir que la justice est indépendante dans notre pays et que c'est quelque chose qui est essentiel dans une démocratie. Il faut redonner confiance à nos concitoyens dans leur justice. Ils ont parfois le sentiment que la justice est lente, ne condamne pas suffisamment. Ce qui n'est pas toujours exact.»L'entourage du ministre de l'Intérieur rétorque : «Ce sont les juges qui sont indépendants. La justice, elle, se soumet à la loi. Il y aura des débats législatifs.» À la fermeté de l'un répondent les réserves de l'autre. «Je dois moi aussi montrer de l'autorité, de la fermeté, faire en sorte qu'il n'y ait pas de l'impunité, mais tout en faisant en sorte que l'État de droit et les procédures soient respectées», affirme Didier Migaud .Le nouveau garde des Sceaux contourne, l'air de rien, la feuille de route de Bruno Retailleau, ne prenant position ni sur les courtes peines ni sur la construction de places de prison, déjà au menu du ministre de l'Intérieur. Ou presque. «Le taux d'exécution des peines n'a jamais été aussi élevé qu'en 2023. Il faudra que je puisse contribuer à l'information de mon collègue, Bruno Retailleau, et que nous puissions avoir des échanges à ce sujet, des échanges constructifs», a glissé le ministre de la Justice, lors d'un déplacement à la prison de la Santé, à Paris. «Il joue au malin. C'est bien que la seule personne en France qui pense que tout va bien sur le plan de la justice soit justement garde des Sceaux...», réplique-t-on dans le premier cercle de Bruno Retailleau.

Cet art de l'évitement montre aussi combien le nouveau ministre de la Justice, à force de vivre dans les couloirs feutrés de la République, a oublié l'âpreté du combat parlementaire et politique. Déçus, plusieurs magistrats, sous couvert d'anonymat, regrettent le fait que «notre ministre (ait) quand même manqué de punch, même s'il défend l'indépendance de la justice et le pouvoir de décision des juges». Dans l'entourage de Bruno Retailleau, on veut relativiser cette première dissonance. «Il y a toujours eu des frictions entre Beauvau et Place Vendôme. Il y en aura encore, et ce n'est pas dramatique.» Un proche glisse : «Migaud a été heurté par la manière dont Retailleau a attaqué sur ces thèmes et a sans doute compris qu'il n'avait pas l'intention de se taire.» Simplement, précise-t-on, l'arbitre est, ici, «tout désigné». «Ce n'est pas Didier Migaud qui va conduire la politique de la nation. Ni Bruno Retailleau, d'ailleurs», rappelle-t-on à Beauvau, mais bien le premier ministre. Et sur le sujet de la sécurité comme sur celui de la politique migratoire, poursuit-on, «nous sommes sur la même ligne que Michel Barnier: une ligne de fermeté». Voilà pour la piqûre de rappel.

Il n'en demeure pas moins que les deux visions sont si éloignées l'une de l'autre que l'on se demande quelle mouche a piqué Michel Barnier de nommer, pour ces deux grands pans du régalien, deux personnalités politiques si diamétralement opposées et à qui échoient les principaux enjeux de cette fin de quinquennat : la sécurité, le traitement de la délinquance et l'immigration. «On croirait presque au retour du clivage gauche-droite!», ironise un sénateur, proche de Bruno Retailleau.

Chacun des deux poids lourds en appelle à l'arbitrage du premier ministre. Didier Migaud en prévenant déjà depuis son premier déplacement, mardi : «Je ne sais pas si je suis une caution mais, en tout cas, je défendrai mes convictions.»Jusqu'à participer à une forme de paralysie ? L'entourage du ministre de l'Intérieur promet : «Il n'y aura pas de paralysie. À la fin, c'est Michel Barnier, l'opinion publique et les majorités qui se dégageront qui trancheront.»La Chancellerie essaie de tempérer : «C'est la construction de ce gouvernement: il y a deux visions. C'est ainsi. Mais les deux hommes viennent du même monde parlementaire, ils sauront se parler. Didier Migaud est quelqu'un de pacifique.» «Il n'y a aucune raison pour que le dialogue se passe mal», veut-on se convaincre à Beauvau. Des deux côtés, on promet une rencontre prochaine mais sans ordre du jour précis.

Au-delà du duel politique, le risque est surtout de raviver puissance dix le conflit historique et la méfiance existentielle entre les deux ministères, entre la police et la justice. Et la guerre de tranchées a en partie commencé sur le terrain : «En matière d'exécution des peines, on n'a de leçons à recevoir de personne. Dans mon ressort, la moitié de mes écrous sont en attente d'exécution dans les commissariats et les gendarmeries.» Ludovic Friat, le président de l'Union syndicale des magistrats, qui appelle à un dialogue respectueux entre les deux ministères, affirme que «l'USM reste cependant attentive à ce que le ministère de l'Intérieur n'empiète pas sur les prérogatives de celui de la Justice».

Lors du quinquennat de François Hollande, cette opposition s'est avérée particulièrement toxique entre une Christiane Taubira arc-boutée sur sa vision victimaire de la délinquance et des ministres de l'Intérieur successifs, Manuel Valls puis Bernard Cazeneuve, confrontés à l'explosion de la délinquance, de l'immigration et de l'islamisme. Ces derniers eurent raison de la ministre quand, dans un mouvement parfaitement irrationnel, elle supprima le bureau du renseignement pénitentiaire, en pleine vague d'attentats. Ces rapports conflictuels auraient tout autant pu avoir raison d'Éric Dupond-Moretti. Pour mieux se protéger, il eut la sagacité de se «droitiser» face à un Gérald Darmanin qui portait le fer contre lui quand ses policiers se faisaient tuer dans la rue par des délinquants récidivistes, ou quand il s'agissait d'écrire la loi sur le séparatisme. C'est peut-être pour cela qu'à Unité Magistrats on estime qu' «il faudra peut-être que Vendôme fasse évoluer sa pensée sur l'exécution des peines, qui privilégie les alternatives à la détention et qui n'est plus en phase avec la criminalité de plus en plus violente». ET P. G.

L'Humanité
mercredi 25 septembre 2024 445 mots, p. 15

Les chefs kanak déclarent leur souveraineté

Benjamin König

Kanaky - Nouvelle-Calédonie À l'occasion de l'anniversaire de la prise de possession par la France, « jour de deuil » pour certains, des tensions étaient redoutées. La journée s'est déroulée dans le calme.

Ce 24 septembre 2024 marque une nouvelle étape de l'histoire de la Kanaky - Nouvelle-Calédonie : le Conseil national des chefs, Inaat ne Kanaky, a proclamé la souveraineté des chefferies sur leurs territoires, à l'occasion de l'Assemblée du peuple kanak. Elle représente les chefferies des huit aires coutumières de la Kanaky et se tient durant trois jours à La Roche, sur l'île de Maré, en présence de dignitaires maoris, vanuatais et fidjiens. En l'absence, a contrario, des représentants de l'État français, qui n'ont pas répondu à l'invitation.

Cent soixante et onze ans de colonisation et quarante ans depuis la création du Front de libération kanak et socialiste (FLNKS) : ce 24 septembre, date la plus symbolique sur l'archipel, présentait cette année, plus que d'autres, un enjeu de mémoire important. Méconnu en France, ce jour constitue en Kanaky - Nouvelle-Calédonie un objet politique à part entière, dont la signification est diamétralement opposée selon que l'on est indépendantiste ou non. Anniversaire de la « prise de possession » pour les partisans de la colonisation, « jour de deuil » pour les Kanak.

une date controversée

L'histoire du 24 septembre raconte celle du pays.L'anniversaire de cette année était particulièrement attendu - ou redouté, c'est selon. Depuis le 14 mai, le peuple kanak et les indépendantistes - qui appartiennent aussi à d'autres communautés - se sont levés pour dire non au projet de dégel du corps électoral et dénoncer la « néocolonisation » par la France, comme l'énonce le nouveau député Emmanuel Tjibaou, symbolisée par les 6 000 policiers et gendarmes déployés pour maintenir l'ordre. Treize personnes sont déjà mortes, dont deux gendarmes et plusieurs Kanak tués par les balles du GIGN. La journée s'est déroulée dans le calme, marquée par un défilé anti-indépendantiste à Nouméa aux couleurs bleu-blanc-rouge, et d'autres, indépendantistes, un peu partout sur le territoire.

À l'origine, le 24 septembre célèbre la prise de possession officielle du territoire pour la France, en 1853, par l'amiral Auguste Febvrier-Despointes, sur ordre de Napoléon III. Dès l'année suivante, le gouverneur des colonies du Pacifique instituait un code pour interdire aux Kanak la « coutume », c'est-à-dire l'ensemble des traditions culturelles et sociales. Férié depuis 1953, il célébrait jusqu'en 1974 le début de la colonisation, la prise de possession. Cette année-là, les premiers militants indépendantistes manifestent contre ces célébrations. Parmi eux, la jeune Déwé Gorodey, poétesse et militante kanak, emprisonnée pour cette raison. C'est elle qui est à l'origine, en 2004, de la transformation du 24 septembre en Fête de la citoyenneté.

Le Figaro, no. 24910
Le Figaro, mercredi 25 septembre 2024 607 mots, p. 5

Politique

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24 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Face à des ministres inconnus, des députés poids lourds

Bordas, Wally

Il n'y aura pas d' « effet waouh ». La composition du gouvernement Barnier, nommé samedi après d'intenses tractations entre Les Républicains et les macronistes, ne compte que très peu de personnalités politiques à la stature nationale. Excepté le nouveau ministre de l'Intérieur, l'ex-patron des LR du Sénat, Bruno Retailleau, aucun nom ne semble sortir du lot. Laurent Wauquiez, potentiel candidat de la droite pour 2027, qui souhaitait Beauvau, a refusé le ministère de l'Économie. L'ancien premier ministre, Gabriel Attal, et l'ex-ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, ne sont pas non plus de la partie. Ce dernier a pourtant tout fait pour obtenir le ministère des Affaires étrangères, en vain.

Mais, au vu de la composition du nouveau gouvernement et surtout, de celle du Palais Bourbon, l'ancien hôte de Beauvau devrait se rassurer. Ces prochaines semaines, c'est bien à l'Assemblée nationale que la bataille devrait avoir lieu. C'est de la Chambre basse que devrait venir le véritable « effet waouh ». Il n'y a qu'à voir les noms qui la composent depuis juillet 2024 pour s'en rendre compte. François Hollande, ancien président de la République socialiste. Marine Le Pen, double finaliste des deux dernières élections présidentielles. Élisabeth Borne et Gabriel Attal, deux anciens premiers ministres macronistes. Laurent Wauquiez, Gérald Darmanin, Aurore Bergé, Yaël Braun-Pivet, Mathilde Panot, François Ruffin... et bien d'autres.

Il va y avoir de la politique dans l'Hémicycle. Pendant au moins un an, si le président de la République décide de dissoudre à nouveau l'Assemblée nationale. Peut-être plus, si, comme beaucoup le pensent, Emmanuel Macron laisse encore plus de temps à cette législature. Les poids lourds de l'Assemblée vont donc pouvoir être au coeur de l'actualité. Au barycentre de la vie politique française. Ils auront une visibilité accrue et, surtout, une liberté de ton inédite, puisque l'exécutif composé par Michel Barnier ne convient finalement « parfaitement » à personne. Le gouvernement, lui, va être en sursis permanent, soumis aux différentes motions de censure dont une finira immanquablement par le faire tomber.

Épée de Damoclès

Mieux vaut donc être au Palais Bourbon, ont estimé certains. La vice-présidente de l'Assemblée, Naïma Moutchou, qui espérait un ministère régalien, a par exemple refusé deux secrétariats d'État, celui de l'Économie sociale et solidaire et celui de l'Égalité femmes-hommes. «Je ne serai pas ministre pour être ministre. Je serai plus utile à mon poste de vice-présidente à l'Assemblée», a-t-elle expliqué à ses proches. Elle n'est pas la seule à avoir fait ce choix. À quoi bon être ministre dans un gouvernement dont la durée de vie dépend du bon vouloir de Marine Le Pen ? Cette dernière a déjà prouvé sa capacité à faire des coups politiques inattendus au Palais Bourbon : l'épée de Damoclès est donc bel et bien déjà au-dessus de la tête de Michel Barnier et de ses ministres.

Au vu de l'équation politique, il n'est d'ailleurs pas du tout impossible que le Parlement dicte sa loi à l'exécutif au cours de ces prochaines semaines. Certains parlementaires de tout bord ont d'ores et déjà fait comprendre à Michel Barnier qu'ils comptaient remettre sur la table le sujet sensible de la fin de vie via une proposition de loi du député MoDem Olivier Falorni. Un texte signé par François Hollande, Yaël Braun-Pivet, Élisabeth Borne, Cyrielle Chatelain et Mathilde Panot. Loin d'être anecdotique. Quant au budget, si son adoption ne peut, au vu de la donne politique, être adopté que par le biais d'un 49.3, le gouvernement Barnier devra peut-être donner des gages à certains députés d'opposition pour ne pas risquer la censure immédiate. À ceux de gauche ou à ceux du Rassemblement national. W B

Le Monde
France, mercredi 25 septembre 2024 1083 mots, p. 8
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24 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Nouveau gouvernement

Les positions dures de Retailleau sur l’immigration

Le Républicain envisage de rétablir les mesures de la loi censurées en janvier par le Conseil constitutionnel

Julia Pascual

C’est à la fin de la foire qu’on compte les bouses », déclarait Bruno Retailleau, alors président du groupe Les Républicains (LR) au Sénat, tandis que Gérald Darmanin se félicitait de l’adoption par les sénateurs de son texte de loi sur l’immigration. Le temps des comptes est arrivé.

Lundi 23 septembre, M. Retailleau est devenu ministre de l’intérieur à la place de M. Darmanin et, s’il n’a pas prononcé le mot « immigration » lors de la passation des pouvoirs, place Beauvau, il a, dès l’après-midi, affiché son objectif dans Le Figaro : « Mettre un coup d’arrêt aux entrées illégales » et « augmenter les sorties ».Le soir, sur TF1, il a précisé sa pensée – « Je pense que l’immigration massive, ça n’est pas une chance pour la France » – en empoignant le sujet sur lequel la droite a le plus cherché à marquer sa différence « identitaire » avec la Macronie, quitte à adopter la rhétorique de l’extrême droite.

Le premier ministre, Michel Barnier, avait déjà prévenu, dimanche, qu’ « il y aura beaucoup plus de rigueur, il y aura des ruptures », lui qui, lors de sa campagne pour la primaire LR, en 2021, défendait la suppression de l’aide médicale d’Etat (AME), un panier de soins pour les sans-papiers, ou un référendum pour instaurer un « bouclier constitutionnel » et s’affranchir des règles européennes.

Des positions en accord, donc, avec celles défendues par le nouveau patron de la Place Beauvau, selon le profil qui se dégage des archives publiées par l’Institut national de l’audiovisuel dimanche, portant sur « vingt-cinq ans de déclarations du nouveau ministre de l’intérieur, à propos de l’immigration ». On y entend M. Retailleau dire en 1997 de l’immigration africaine que « ce sont des gens qui n’ont pas la même culture que nous, ce sont des gens qui viennent, non pas pour être français, mais bien souvent pour profiter des droits sociaux ». Ardent partisan de l’assimilation, il est persuadé qu’ « une partie de l’immigration refuse d’entrer dans le récit national ». Plus récemment, il a dénoncé l’ « ensauvagement de la société française », liant l’ « immigration massive » et le nombre d’homicides. Il est, en outre, persuadé de la trop grande attractivité de la France en matière d’asile, d’accès aux soins, de regroupement familial et de naturalisation.

Au sein de LR, il a défendu des mesures contraires à la Constitution, telles que l’instauration d’une préférence nationale pour l’accès aux prestations sociales ou encore la limitation des dépôts de demande d’asile au sein des postes consulaires français à l’étranger.

Limiter l’accès à l’AME

Comme chef de file des sénateurs LR, M. Retailleau a été à la manœuvre pour durcir le projet de loi « immigration » porté par M. Darmanin, à l’automne 2023. La droite sénatoriale avait ainsi fait adopter des dispositions telles que la restriction du droit du sol, la suppression de l’AME, le durcissement des conditions du regroupement familial, la restriction de l’accès aux droits sociaux ou encore le rétablissement du délit de séjour irrégulier. Des ajouts qui avaient poussé l’extrême droite à voter le texte et revendiquer une « victoire idéologique », avant que le Conseil constitutionnel ne censure la loi Darmanin, en janvier, assimilant de nombreux ajouts à des cavaliers législatifs (sans lien avec l’objet initial du texte).

Le temps de la revanche est-il venu ? « Il ne faut pas s’interdire de faire une loi », a dit le ministre lundi sur TF1, citant parmi les mesures censurées par le Conseil constitutionnel qu’il pourrait remettre sur le métier le rétablissement du délit de séjour irrégulier. « Le gouvernement peut et doit légiférer », l’encourage Patrick Stefanini, ancien secrétaire général du ministère de l’immigration sous Nicolas Sarkozy. « Il peut y avoir des pistes législatives sur lesquelles nous pouvons arriver à un assez large accord », abonde Philippe Bonnecarrère, député du Tarn (sans étiquette) et corapporteur de la loi Darmanin au Sénat.

M. Retailleau s’est dit par ailleurs déterminé à « utiliser le pouvoir réglementaire pour aller au bout de ce qu’on peut faire : expulser plus, régulariser moins », dans une allusion au pouvoir des préfets de prononcer des obligations de quitter le territoire et aussi de limiter l’application de la circulaire dite « Valls », qui permet de régulariser chaque année quelque 30 000 personnes. M. Retailleau a aussi mentionné l’AME, dont il pourrait limiter l’accès par de simples décrets.

« Lourde inquiétude »

Il veut enfin profiter du durcissement des positions d’Etats européens comme l’Allemagne pour « constituer une sorte d’alliance », et, notamment, revoir la directive européenne dite « retour », qui fixe le cadre des expulsions (en obligeant, par exemple, à respecter un délai de départ volontaire).

« S’il légifère, il sera sous le contrôle du [Rassemblement national ] et il faudra qu’il s’appuie dessus pour faire adopter sa loi. S’il ne légifère pas, le RN lui demandera de le faire », résume un haut fonctionnaire, inquiet que le sujet de l’immigration « échappe à la rationalité »et qui note que, certainement soucieuse de ne pas se faire cannibaliser, l’extrême droite rehausse déjà le curseur de ses attentes. Ainsi, dans son fascicule programmatique destiné aux entreprises et présenté le 14 septembre, le RN a appelé à appliquer le principe de préférence nationale pour « l’ensemble des postes à pourvoir en France ».

Conscient de la dégradation des termes du débat public, le secteur associatif ne pérorait pas lundi. « Le vocabulaire de M. Retailleau est celui de l’extrême droite et les mesures envisagées, telles que réduire les régularisations, promettent un désordre généralisé dans la vie de femmes et d’hommes qui ne demandent qu’à travailler. Cela suscite une lourde inquiétude », confie Pascal Brice, ancien directeur de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides et aujourd’hui président de la Fédération des acteurs de la solidarité, qui regroupe des associations de lutte contre l’exclusion.

« On retrouve chez[M. Retailleau] la rhétorique de l’appel d’air[migratoire] et l’appel à un référendum pour passer outre le juge constitutionnel », se désole aussi la présidente de France terre d’asile et ancienne ministre socialiste, Najat Vallaud-Belkacem, qui espère « néanmoins que le nouveau gouvernement ne s’arrêtera pas à des mesures qui ne feront que cliver toujours plus la société ».

Le Monde
France, mardi 24 septembre 2024 820 mots, p. 10
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21 septembre 2024 - Le Monde (site web)
22 septembre 2024 - La Matinale du Monde

Anne Genetet, une novice à la tête du ministère de l’éducation

La députée Renaissance, qui n’a jamais travaillé sur les enjeux scolaires, sera accompagnée d’un ministre délégué proche de Laurent Wauquiez

Sylvie Lecherbonnier et Eléa Pommiers

L’éducation nationale change de visage pour la cinquième fois en quinze mois. La députée (Renaissance) des Français établis hors de France Anne Genetet a été nommée ministre de l’éducation nationale, samedi 21 septembre. Elle succède à Nicole Belloubet, ministre depuis février, elle-même précédée par Amélie Oudéa-Castéra, Gabriel Attal et Pap Ndiaye.

Elle sera accompagnée à la tête du plus gros ministère de l’Etat par Alexandre Portier, député (Les Républicains) du Rhône, nommé ministre délégué chargé de la réussite scolaire et de l’enseignement professionnel, un intitulé inédit.

Le choix de l’élue de 61 ans, connue à l’Assemblée nationale pour ses travaux sur la défense et la diplomatie, a tout pour surprendre. Médecin de formation et diplômée en journalisme médical et en communication, elle a exercé les deux professions avant de devenir consultante à Singapour, où elle a vécu plusieurs années à partir de 2005. Elle a également été bénévole pour plusieurs ONG travaillant auprès des employés de maison, et a fondé une entreprise de conseil en relations employeur-employée de maison pour des familles expatriées occidentales. Députée depuis 2017, elle a été membre de la commission des affaires étrangères au Palais-Bourbon durant le premier quinquennat d’Emmanuel Macron, puis de la commission de la défense entre 2022 et juillet 2024.

Mis à part un rapport sur la proposition de loi visant à faire évoluer la gouvernance de l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger, Anne Genetet n’a jamais travaillé sur les enjeux scolaires. Alexandre Portier, 34 ans, a, lui, brièvement été professeur de philosophie. Député depuis 2022, proche de Laurent Wauquiez, il s’est montré actif sur les questions éducatives au cours de son premier mandat et a notamment déposé une proposition de loi sur la formation des enseignants, l’un des dossiers phares à venir. Il a par ailleurs dénoncé les « procès d’intention » faits à l’enseignement privé sous contrat dans une tribune parue en mai dans le Figaro.Au regard de leur parcours, le duo semble tenir aux équilibres politiques à trouver.

« Consternant »

Parmi les acteurs de l’éducation la nomination d’Anne Genetet, qui leur était inconnue jusqu’à samedi soir, reçoit un accueil polaire. « On a l’impression qu’on a joué à pierre-feuille-ciseaux pour savoir qui allait être ministre de l’éducation nationale », fustige Sophie Vénétitay, secrétaire générale du SNES-FSU. Pour la première force syndicale parmi les enseignants, le choix opéré à la tête de l’Etat est « consternant ».

Le sentiment est partagé au SE-UNSA. « Si l’école était une priorité, elle ne serait pas une variable d’ajustement politique », dénonce sa secrétaire générale, Elisabeth Allain-Moreno. La responsable syndicale regrette l’arrivée à l’hôtel de Rochechouart d’une ministre qui marque « une continuité avec une politique largement désavouée dans les urnes ».

Quelle politique éducative sera celle du nouveau tandem à la tête de l’éducation nationale, dont le barycentre penche désormais clairement à droite ? Le faible poids politique d’Anne Genetet sur un sujet que le chef de l’Etat, Emmanuel Macron, a érigé en 2023 en « domaine réservé du président » et sur lequel l’ancien premier ministre, désormais chef de file des députés Renaissance, Gabriel Attal, a toujours dit vouloir continuer à peser, fait craindre au monde éducatif une poursuite des politiques menées jusqu’alors et massivement rejetées.

A commencer par les mesures du « choc des savoirs » tel que l’avait présenté Gabriel Attal– que Nicole Belloubet avait tenté d’édulcorer – et qu’Anne Genetet comme Alexandre Portier ont publiquement soutenues.

Les nouveaux ministres prennent leurs fonctions à la tête d’un ministère en crise, où les urgences à gérer sont aussi nombreuses que les sujets de fond à traiter. La crise du recrutement s’enracine un peu plus chaque année, le personnel est lassé de l’instabilité chronique à la tête du ministère et des réformes qui s’enchaînent sans cohérence, des ordres et contre-ordres qui minent la parole politique, et une partie des familles finit également par perdre confiance dans l’école publique. En outre, Anne Genetet sera très rapidement confrontée à une équation budgétaire complexe pour 2025, avec, d’un côté, un personnel en attente de revalorisations salariales et de meilleures conditions de travail, nécessaires à une meilleure attractivité, et, de l’autre, la recherche d’économies par Bercy.

Nicole Belloubet n’avait-elle pas alerté, lors de sa conférence de presse de rentrée, sur l’insuffisance des crédits prévus en l’état pour l’éducation nationale en 2025, et sur la nécessité de sanctuariser le budget de la Rue de Grenelle ? Les acteurs éducatifs s’interrogent déjà sur la capacité et la volonté d’Anne Genetet à peser face au rouleau compresseur de Bercy sur ce dossier crucial.

Le Monde
France, mardi 24 septembre 2024 1406 mots, p. 7
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22 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Nomination du nouveau gouvernement

Un gouvernement Barnier loin de l’« union nationale »

La lutte entre LR et Renaissance a abouti à un exécutif partagé à parts quasi égales entre le camp présidentiel et le parti de droite

Nathalie Segaunes

Chacun reconnaîtra les siens. Il y avait, samedi soir après 20 heures, deux types de ministres exprimant leur gratitude sur le réseau social X : ceux qui remerciaient le président de la République et le premier ministre de les avoir nommés et ceux qui rendaient grâce au seul premier ministre. Le quarante-cinquième gouvernement de la Ve République se divise déjà entre fidèles d’Emmanuel Macron et alliés de Michel Barnier.

D’abord annoncé sur le plateau de BFM-TV, puis par le secrétaire général de la présidence, Alexis Kohler, quelques minutes plus tard, du jardin d’hiver de l’Elysée, ce nouvel exécutif s’apparente à une armée d’inconnus, à l’exception de Rachida Dati. C’est « un gouvernement Barnier », commentait-on, laconique, à l’Elysée, comme pour prendre ses distances avec une formation sans éclat, qui acte la fin du dépassement prôné par Emmanuel Macron.

Il fallait, il est vrai, un nombre conséquent de nouveaux visages pour masquer la continuité : sept ministres du gouvernement Attal sont reconduits, en dépit de la défaite du camp présidentiel aux élections législatives. Il fallait aussi éconduire les vedettes susceptibles de s’engager dans la course à l’Elysée (Xavier Bertrand, Gérald Darmanin, Bruno Le Maire, David Lisnard, Valérie Pécresse, Laurent Wauquiez…) afin de tenir ce collectif fragile à l’écart des soubresauts de la prochaine présidentielle. Enfin, plusieurs personnalités ont tout simplement refusé de rentrer dans ce gouvernement de crise, à la durée de vie incertaine.

Cette « équipe »,selon le mot du premier ministre, accouchée dans la douleur après deux semaines d’intenses tractations, est, par ailleurs, fortement déséquilibrée. Emmanuel Macron avait fixé un objectif inatteignable à son premier ministre, « se rapprocher le plus possible de l’union nationale ». Mais côté gauche, seul l’ancien député socialiste Didier Migaud, président de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, a cédé aux sirènes du pouvoir exécutif… ce qui lui vaut la deuxième place dans l’ordre protocolaire.

Ce proche de Laurent Fabius, qui a quitté la vie politique en 2010, succède, à 72 ans, à Eric Dupond-Moretti au ministère de la justice. Où il devra s’accorder avec le nouveau ministre de l’intérieur, Bruno Retailleau. Ce dernier, incarnation de la droite conservatrice, dont la nomination annoncée a suscité l’indignation des macronistes et du MoDem, est mis au défi sur les questions d’immigration et de sécurité, alors qu’il n’a eu de cesse de dénoncer le « laxisme » de la Macronie sur ces questions. « Les Français n’attendent qu’une chose des responsables publics : des résultats. Je suis donc là pour agir, avec un seul mot d’ordre : rétablir l’ordre pour assurer la concorde », a affirmé l’élu sur X, après sa nomination.

« Profil délicat »

Bruno Retailleau a obtenu auprès de lui un ministre délégué à la sécurité du quotidien, Nicolas Daragon, maire Les Républicains (LR) de Valence. Ainsi qu’un secrétaire d’Etat chargé de la citoyenneté et de la lutte contre les discriminations, Othman Nasrou, Franco-Marocain, vice-président du conseil régional d’Ile-de-France. L’idée d’un ministère de l’immigration à part entière, un temps testée par Michel Barnier, n’a, en revanche, pas été retenue, face à la levée de boucliers à gauche.

Une autre élue proche de Bruno Retailleau, la sénatrice (LR) de Loire-Atlantique Laurence Garnier, pressentie pour le ministère de la famille et de la petite enfance, se voit finalement confier le secrétariat d’Etat à la consommation. Emmanuel Macron avait alerté Michel Barnier sur le « profil délicat » de cette opposante au mariage pour tous ou à la constitutionnalisation de l’interruption volontaire de grossesse (IVG).

Le bras de fer entre le camp présidentiel et LR, ces derniers jours, aboutit à un gouvernement à parts quasi égales entre Renaissance et le parti de droite. Les premiers, avec douze portefeuilles, conservent la main sur l’économie (Antoine Armand), le travail (Astrid Panosyan-Bouvet), l’éducation (Anne Genetet), la transition écologique (Agnès Pannier-Runacher), les territoires (Catherine Vautrin), les armées (Sébastien Lecornu) et la fonction publique (Guillaume Kasbarian). Tandis que les seconds raflent dix ministères sur trente-neuf, soit un quart du gouvernement. Dont ceux, très sensibles, de l’intérieur (Bruno Retailleau, donc), de l’agriculture (Annie Genevard) et des outre-mer (François-Noël Buffet).

Alors que sept membres du gouvernement Attal sont reconduits, sept députés Renaissance sont promus. Parmi eux, Benjamin Haddad (Europe) et Anne Genetet sont des proches de Gabriel Attal, président du groupe Ensemble pour la République (EPR) à l’Assemblée nationale, qui peut aussi compter sur le soutien de son ancien ministre du logement, Guillaume Kasbarian, qui prend en charge la fonction publique. La députée des Hauts-de-Seine Maud Bregeon, nommée porte-parole, est une intime de Gérald Darmanin. Marc Ferracci (industrie) et Astrid Panosyan-Bouvet sont des proches d’Emmanuel Macron. Le chef de l’Etat n’a pas réussi, en revanche, à imposer le maintien dans l’exécutif de Gérald Darmanin, qui souhaitait le Quai d’Orsay.

Ce poste prestigieux revient à Jean-Noël Barrot (MoDem), jusqu’ici ministre délégué chargé de l’Europe. Le parti de François Bayrou passe de quatre postes dans le précédent gouvernement à trois, avec la santé pour Geneviève Darrieussecq, ancienne ministre déléguée aux personnes handicapées dans le gouvernement Borne, et l’économie du tourisme pour Marina Ferrari, reconduite.

Horizons, le parti d’Edouard Philippe, obtient un ministère des solidarités, de l’autonomie et de l’égalité entre les femmes et les hommes pour le Dunkerquois Paul Christophe – qui a fait voter en tant que député du Nord, en 2023, une proposition de loi sur l’accompagnement des parents d’enfants malades et handicapés –, ainsi que l’économie sociale et solidaire pour la députée de Seine-Maritime Marie-Agnès Poussier-Winsback, qui a rejoint Edouard Philippe en 2021.

Une fantaisie

Les diverses sensibilités de la droite sont représentées dans cette équipe. Le Parti radical est incarné par Nathalie Delattre, ministre chargée des relations avec le Parlement, élue en 2008 dans l’équipe d’Alain Juppé, à Bordeaux. Et les deux secrétaires d’Etat étiquetées divers droite, Agnès Canayer (famille et petite enfance) et Salima Saa (égalité entre les femmes et les hommes), sont issues de l’UMP. Tandis que sous l’étiquette Union des démocrates et indépendants (UDI), Valérie Létard, proche de Jean-Louis Borloo, ancienne secrétaire d’Etat de Nicolas Sarkozy, prend en charge le logement et la rénovation urbaine.

Michel Barnier s’est offert une fantaisie : il aura à ses côtés une ministre déléguée chargée de la coordination gouvernementale, la sénatrice (LR) de Paris Marie-Claire Carrère-Gée, une fidèle. Une fonction a priori dévolue… au premier ministre. Le Savoyard s’est aussi permis une audace : il a scindé Bercy en deux, pour placer sous sa tutelle directe Laurent Saint-Martin, ministre du budget et des comptes publics. Matignon garde ainsi les finances publiques sous son étroit contrôle. Autre curiosité : le ministre délégué chargé de l’Europe, Benjamin Haddad, traditionnellement rattaché au seul ministre de l’Europe et des affaires étrangères, est ici également sous la tutelle du premier ministre. Preuve que l’ancien négociateur du Brexit entend garder un œil sur les affaires européennes.

Paritaire, le premier gouvernement de la « nouvelle ère » compte cependant onze hommes ministres de plein exercice sur dix-neuf, les femmes se trouvant reléguées en bas du tableau. Une quinzaine de ministres sont des élus locaux et assurent une large représentation territoriale. La société civile est représentée par Clara Chappaz, 35 ans, directrice de la French Tech jusqu’en juillet, désormais chargée de l’intelligence artificielle et du numérique. Pour la première fois, un Mahorais, le sénateur macroniste Thani Mohamed Soilihi, intègre le gouvernement : il sera chargé de la francophonie et des partenariats internationaux.

Ce nouveau gouvernement devait faire ses premiers pas lundi. Un « petit déjeuner gouvernemental » devait être offert par le premier ministre, avant les passations des pouvoirs dans la matinée et le conseil des ministres à l’Elysée, à 15 heures. Le leader de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, a appelé à se « débarrasser aussitôt que possible » de ce « gouvernement des perdants », qui n’a « ni légitimité ni futur ». Quant au président du Rassemblement national, Jordan Bardella, dont le parti détient à l’Assemblée la clé de la survie de la nouvelle équipe, il a taclé un gouvernement qui « n’a aucun avenir ».

Le Figaro, no. 24909
Le Figaro, mardi 24 septembre 2024 875 mots, p. 10

Société

La réussite scolaire, cette drôle de mission du ministère de l'Éducation

Proche de Laurent Wauquiez, Alexandre Portier hérite du poste de ministre délégué à « la réussite scolaire et l'enseignement professionnel » .

Beyer, Caroline

Nouvelle configuration à la tête de l'Éducation nationale. La macroniste Anne Genetet, 61 ans, nouvelle ministre nommée, est accompagnée du LR Alexandre Portier, 34 ans, proche de Laurent Wauquiez, qui hérite de la fonction de ministre délégué à «la réussite scolaire et l'enseignement professionnel».

Que recouvre cet intitulé inédit ? Et quelle sera la répartition des tâches ? «Si la réussite scolaire est dans le portefeuille d'Alexandre Portier, cela veut-il dire que la ministre s'occupera de l'échec scolaire?», ironise Sophie Vénétitay, au Snes-FSU, syndicat majoritaire dans les collèges et lycées. «Les choses se passent rarement bien avec un ministre délégué, prédit de son côté un cadre de la Rue de Grenelle. On se souvient bien de la rivalité Blanquer-Attal (lorsque ce dernier était en charge du SNU, de 2018 à 2020, NDLR). »

«À l'annonce du gouvernement, je me suis dit: « Tiens, je connais Alexandre Portier, mais alors elle, pas du tout! »», avoue un syndicaliste. Le nom de la nouvelle ministre de l'Éducation nationale, inconnue du grand public - comme la plupart des membres du gouvernement Barnier -, l'est tout autant du petit monde éducatif. Et pour cause, cette médecin de formation, expatriée à Singapour en 2005, entrée en politique en 2017 avec La République en marche, était députée des Français de l'étranger (Europe de l'Est, Russie, Asie et Océanie). Jusqu'ici, rien dans son parcours ne touche, de près ou de loin, à l'école.

Alexandre Portier, en revanche, est une personnalité identifiée. Député LR du Rhône - élu en 2022 et réélu en 2024 -, il fait partie de la commission éducation de l'Assemblée. En 2023, il avait déposé une proposition de loi sur le recrutement et la formation des enseignants, optant pour un concours placé à bac+3 (et non plus bac+5), que la commission avait rejetée.

Il a aussi travaillé sur le « choc des savoirs » , cette série de mesures autour des « fondamentaux » - le français et les maths - et de l'exigence, promises en décembre dernier par Gabriel Attal. Et restées pour la plupart au milieu du gué depuis la dissolution. Le 18 septembre, peu après l'annonce du report de la réforme du brevet - dont l'obtention devait devenir la condition pour entrer au lycée -, le député rappelait, sur le réseau social X, que l'organisation de ce brevet coûtait «plus de 3millions d'euros» et qu'il fallait donc «trancher» entre la réforme et la suppression. «Alexandre Portier va-t-il finalement hériter du « choc des savoirs » ? » s'interroge Guislaine David, au SNuipp, syndicat majoritaire à l'école primaire. Dans ce cas, nous aurions affaire à un duo.»

Politiquement, l'ex-conseiller au cabinet de Laurent Wauquiez, à la région Auvergne-Rhône-Alpes, n'est pas vraiment la tasse de thé des syndicats enseignants. Mais «il connaît bien les dossiers, résume un habitué de la commission éducation à l'Assemblée . Il est le futur M.Éducation des LR, et incarne la relève du sénateur Max Brisson». C'est précisément aux côtés de ce dernier et du député européen LR François-Xavier Bellamy qu'il a signé, en mai, une tribune dans Le Figaro pour défendre l'enseignement privé, après le rapport à charge du député Insoumis Paul Vannier sur le sujet.

« La réussite est le coeur du réacteur »

En avril, le nouveau ministre délégué avait jugé que ce rapport mettait de côté «tout ce que l'enseignement privé fait de positif dans notre pays», « les formidables aventures dans nos territoires», «toutes les situations de prise en charge du handicap». Et rappelait que la droite «défendra toujours la liberté pour les familles». Des positions qui, pour les syndicats, sont un casus belli. Depuis que Pap Ndiaye a remis le sujet sur le tapis lors de son court mandat à l'Éducation nationale, et qu'Amélie Oudéa-Castera, éphémère hôte de la Rue de Grenelle, a malencontreusement mis les pieds dans le plat, les tensions sont vives.

«L'intitulé « Réussite scolaire et enseignement professionnel », nous l'avons plutôt traduit par « enseignement professionnel » , et éventuellement « éducation prioritaire », estime de son côté Jean-Rémi Girard, au syndicat enseignant Snalc. Le reste, c'est de l'affichage. À l'Éducation nationale, la réussite est le coeur du réacteur. On voit mal comment elle pourrait être décorrélée.» Lors de la passation de pouvoirs, le 23 septembre, l'intéressé n'a pas précisé son périmètre d'action, évoquant à la fois la réforme de la voie professionnelle en cours et des résultats scolaires qui «ne sont pas à la hauteur de notre pays».

«De ma petite école communale à ce ministère, l'école républicaine a jalonné tout mon parcours», a expliqué Alexandre Portier en faisant valoir sa qualité de «fils d'artisan qui sait ce que notre pays doit à l'intelligence de la main». «Je suis un pur produit de la méritocratie républicaine», a ajouté ce diplômé d'un master de l'ENS-Ulm en philosophie et de Sciences Po, qui a fait sa scolarité dans un lycée catholique privé de Villefranche-sur-Saône.

Au cours de cette passation, la ministre Anne Genetet a quant à elle affiché «la continuité», affirmant que «le navire ne changera pas de cap». « Nous allons vite la ramener au réel. Elle n'a même pas évoqué le budget, alors que le mur est devant elle» , lâche-t-on au Snes.

Libération
mardi 24 septembre 2024 805 mots, p. 11

AUTRE

Pour leur rentrée, Michel Barnier pousse ses ministres à l'«humilité»

VICTOR BOITEAU

AUTRE

Réunis lundi pour un premier Conseil des ministres, Emmanuel Macron et le Premier ministre appellent leurs troupes à la «modestie», conscients de la fragilité d'une équipe penchant à droite toute.

A sa droite, le seul ministre issu de la gauche : Didier Migaud (Justice). A sa gauche, sans doute le plus droitier : Bruno Retailleau (Intérieur). Curieux attelage que ce tandem régalien entourant Emmanuel Macron, lundi après-midi, pour le premier Conseil des ministres du gouvernement Barnier… Un double symbole, d'une droitisation inédite du macronisme, et de l'échec d'un pack gouvernemental «équilibré, représentatif, pluriel», éphémère promesse de Michel Barnier. «Au travail !» communiquent désormais les nouveaux ministres, après un échange express dans le jardin d'hiver de l'Elysée, pour ce premier rendez-vous avec le Président. «Je serai là, garant de l'indépendance et de la stabilité comme du bon fonctionnement des pouvoirs publics, afin de vous aider à réussir dans cette mission», leur assure ce dernier, comme pour mieux mettre en scène sa prise de hauteur, désormais coltiné à une cohabitation avec un Premier ministre LR.

«Esbroufe». A cette équipe péniblement assemblée, onze semaines après les législatives anticipées, les deux têtes de l'exécutif réclament de l'«humilité», signe que l'ambiance n'est pas aux honneurs. «Beaucoup de nos compatriotes ont exprimé des voix divergentes, constate le chef de l'Etat, qui a refusé de nommer un Premier ministre de gauche, malgré la (courte) victoire du Nouveau Front populaire. Il faut les entendre et les respecter.» A Matignon, où ils étaient conviés plus tôt dans la journée pour un café croissant de rentrée, les membres du gouvernement entendent les mêmes consignes. Soyez «irréprochables et modestes», leur intime Barnier : «Pas d'esbroufe s'il vous plaît !» Même instruction de pudeur adressée aux perdants du scrutin de juin, à base de «respect pour tous nos concitoyens» et «pour tous les partis politiques». Devant ses troupes, le Savoyard plaide aussi pour un «gouvernement [qui] sera républicain, progressiste et européen». La gauche, et une partie des macronistes, devraient s'étouffer une seconde fois, eux qui ont déjà été ébouillantés par la liste des ministres LR ultra-conservateurs, connus pour leur opposition au mariage pour les couples de même sexe, la PMA ou l'inscription de l'IVG dans la Constitution. Symbole de gouvernement à la sauce «[François] Fillon 2017», dixit un député LR, Bruno Retailleau a donné le ton de son bail à l'Intérieur, lors de sa passation de pouvoir avec Gérald Darmanin. Dans la cour d'honneur de l'hôtel de Beauvau, le patron de la droite sénatoriale déboule avec son ministre et son secrétaire d'Etat de tutelle, Nicolas Daragon (Sécurité du quotidien) et Othman Nasrou (Citoyenneté et Lutte contre les discriminations). Sur l'estrade installée dehors, Darmanin lui confie le «ministère le plus social qui soit, celui de la protection de chacune et chacun». Quatre ans après son arrivée, le député de Tourcoing part avec le sentiment du devoir accompli, l'ambition en bandoulière, et une phrase en forme de contrition : «Je m'appelle Gérald Moussa Jean Darmanin. […] Si je m'étais appelé Moussa Darmanin, je n'aurais pas été élu maire et député. […] Il faut regarder les choses en face.» A son tour, Retailleau évoque ses racines vendéennes, cite son lointain prédécesseur Georges Clemenceau, et dégaine ses «trois priorités» : «Rétablir l'ordre, rétablir l'ordre, rétablir l'ordre.» «Face aux violences des uns, aux outrances des autres, vous n'avez jamais faibli», adresse-t-il à son prédécesseur, évoquant «l'honneur des forces de l'ordre» : «Cette ligne sera la mienne, je ne dévierai pas.» «Martial…» lâche un fonctionnaire du ministère. Auprès du Figaro, Retailleau a promis des «propositions précises» dans les prochaines semaines sur l'immigration, et a déjà livré un slogan qui ne ferait pas rougir Marine Le Pen : «Un policier n'est pas une assistance sociale, un délinquant n'est pas une victime, un pays n'est pas un hall de gare.» Sobre. Ses collègues plus modérés sont entrés dans la danse un décibel en dessous. Place Vendôme, Didier Migaud la joue sobre, souhaitant «renforcer la confiance des citoyens dans l'institution judiciaire». L'exdéputé socialiste, patron démissionnaire de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, insiste sur la nécessité d'un «effort collectif sur les comptes publics», malgré la mise en garde de son prédécesseur, Eric Dupond-Moretti, de «respecte[r]» la loi de programmation de justice, sous peine de «trahison». Rue de Grenelle, la députée macroniste Anne Genetet, remplaçante d'une Nicole Belloubet amère de partir sept petits mois après son arrivée, assure que le «navire» de l'Education nationale «ne changera pas de cap». Caution «de gauche» du gouvernement, la macroniste Agnès Pannier-Runacher, chargée de la Transition écologique, promet, elle, une «écologie populaire» et met en avant les «bénéfices concrets de l'écologie pour chacun». Tous attendent maintenant le discours de politique générale du Premier ministre, calé début octobre à l'Assemblée. Un séminaire gouvernemental, prévu vendredi après-midi, leur donnera un avant-goût de la feuille de route.

Le Monde
France, mardi 24 septembre 2024 1037 mots, p. 13
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22 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Le NFP retrouve son unité contre le gouvernement

Dans la rue, samedi, la mobilisation à l’initiative de La France insoumise contre le nouvel exécutif était faible

Sandrine Cassini

Film catastrophe », « gifle », « gouvernement zombie »… La gauche n’avait pas de mots assez durs, samedi 21 septembre, pour dire tout le mal qu’elle pensait du nouveau gouvernement très à droite composé par le premier ministre, Michel Barnier, alors même que la coalition du Nouveau Front populaire (NFP) est arrivée en tête du second tour des élections législatives anticipées de juillet. « Il faudra s’en débarrasser aussitôt que possible », a lancé Jean-Luc Mélenchon sur X, une fois connu « le casting du nouveau film catastrophe macroniste ».

« Le gouvernement des perdants des élections législatives est dans la main de l’inquiétant ministre de l’intérieur, président du groupe dominant du Sénat où se décidera donc désormais le contenu des textes supportés par LR» , a développé le fondateur de La France insoumise (LFI), en référence au sénateur du parti Les Républicains (LR) de Vendée Bruno Retailleau, fraîchement nommé ministre de l’intérieur. Un message repris en écho par la galaxie « insoumise ».

La présidente du groupe LFI à l’Assemblée, Mathilde Panot, a fustigé « un ministre de l’intérieur qui parle de “Français de papier” »et « un gouvernement sans légitimité qui tient grâce à l’appui de Le Pen ». « Définitivement, Macron rabougrit La France », a-t-elle conclu. « On est passé d’une victoire du front populaire au gouvernement d’un front réactionnaire, qui poursuivra la politique économique de Macron battue dans les urnes », a embrayé le président de la commission des finances de l’Assemblée nationale et député (LFI) de Seine-Saint-Denis, Eric Coquerel.

Le Parti socialiste (PS), qui s’était divisé au moment où l’Elysée laissait entendre qu’Emmanuel Macron pourrait nommer Bernard Cazeneuve – l’ancien premier ministre de François Hollande – à Matignon, a cette fois mis ses querelles internes de côté, du moins en apparence. Le premier secrétaire, Olivier Faure, a critiqué « un gouvernement réactionnaire en forme de bras d’honneur à la démocratie » et donné « rendez-vous pour le débat de censure ».

« Une restauration »

Sur France 3, dimanche, il a annoncé qu’il s’agirait d’un « texte vraisemblablement commun » du Nouveau Front populaire, mais qui serait défendu par les socialistes. « On est gâté, les droites en bande organisée !Pas un nouveau gouvernement, un remaniement », s’est énervé le président du groupe PS à l’Assemblée nationale, Boris Vallaud, pour lequel il s’agit là d’une « restauration ». « La continuation du macronisme… en pire », s’est-il désolé.

Opposante à Olivier Faure, la présidente de la région Occitanie, Carole Delga, a elle aussi pointé ce « nouvel orchestre » qui joue « la même musique », mais « encore plus à droite ». « Les Français demandaient plus de justice sociale et fiscale, une véritable transformation écologique. Ils auront un gouvernement de droite dure sur le social, libéral sur l’économie et faible sur l’environnement », a-t-elle ajouté. Mais cette ennemie farouche de Jean-Luc Mélenchon n’a pu s’empêcher de lancer une petite pique à Olivier Faure, en invitant « la gauche »à « prendre ses responsabilités »pour « préparer une alternative crédible, réparer et rassembler notre pays ». Comme si le NFP, composé des quatre partis de gauche et doté d’un programme commun, n’existait pas.

La socialiste passera d’ailleurs aux travaux pratiques, le 28 septembre, à Bram, dans l’Aude, où elle organise « les rencontres de la gauche », auxquelles se rendront une kyrielle de personnalités en désaccord avec la direction du PS, parmi lesquelles l’eurodéputé (Place publique) Raphaël Glucksmann, le maire (PS) de Saint-Ouen, ex-pressenti à Matignon, Karim Bouamrane, ou le député (PS) de l’Eure Philippe Brun.

En attendant, la gauche espère que le nouveau gouvernement ne durera pas. « Ce n’est pas une cohabitation. C’est une collaboration. Vite, tournons la page », implore le secrétaire national du Parti communiste, Fabien Roussel. « Ça bouge, mais politiquement c’est mort ! », a analysé sur France 5, l’ancien « insoumis » et député de Seine-Saint-Denis Alexis Corbière, qui conseille aux néoministres et à leurs collaborateurs « de ne pas défaire les cartons, car ils risquent de ne pas rester très longtemps ». Si la gauche a prévu de voter une première motion de censure, il lui faut tout de même les voix du Rassemblement national pour la faire adopter. Olivier Faure a d’ailleurs estimé dimanche qu’elle était probablement « vouée à l’échec », certain que Marine Le Pen ne la voterait pas.

Alors que la colère gronde fort au sein de la gauche, les « insoumis » espèrent bien voir avancer la procédure de destitution d’Emmanuel Macron qu’ils ont déposée à l’Assemblée nationale. Une première étape a été franchie avec le vote du bureau, mardi. Le texte doit maintenant être débattu en commission des lois, une occasion pour LFI d’exprimer publiquement ses arguments et de faire prospérer l’idée d’un départ anticipé du chef de l’Etat, même si la procédure en elle-même a peu de chances d’arriver à son terme.

« Coup de force de Macron »

Ils n’ont donc pas renoncé à faire changer d’avis les socialistes, qui ont déjà dit qu’ils voteraient contre la destitution du président de la République. « J’ose espérer qu’ils sont ouverts aux arguments d’un débat, et prêts à se dresser face au coup de force de Macron », lance le député « insoumis » du Val-d’Oise Paul Vannier, pour lequel « cela va devenir la solution à la crise de régime : on va s’apercevoir qu’il n’y a pas d’autre issue que l’expulsion de Macron lui-même ».

Sauf que le vent « dégagiste » perçu par LFI ne semble pas encore avoir pris dans la société. Samedi 21 septembre, la nouvelle journée de mobilisation « contre le gouvernement Macron-Barnier » lancée par les organisations de jeunesse et soutenue par le mouvement de Jean-Luc Mélenchon a été très peu suivie.

A Paris, seulement 3 200 personnes ont défilé, contre 26 000 lors de la journée du 7 septembre, selon la Préfecture de police, et 160 000 manifestants, selon LFI. A Marseille, où Jean-Luc Mélenchon défilait, ils étaient seulement 2 200, selon la préfecture, contre 3 500 le 7 septembre. La nouvelle configuration gouvernementale réveillera peut-être, comme en rêve LFI, « la pression populaire ».

Le Monde
France, mardi 24 septembre 2024 1274 mots, p. 12
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22 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Nomination du nouveau gouvernement Portrait

Bruno Retailleau, la droite conservatrice à l’intérieur

Les positions du sénateur de la Vendée sur l’immigration inquiètent les associations d’aide aux migrants

Antoine Albertini, Julia Pascual et Alexandre Pedro

Même ses détracteurs l’admettent, Bruno Retailleau est un homme cultivé, curieux et d’une courtoisie rare. Alors, quand le nouveau ministre de l’intérieur porte le fer, il le fait avec une élégance presque désuète. Avril 2017, le directeur de campagne de François Fillon débat face au candidat Emmanuel Macron, sur France 2, et compare son « en même temps » au vol en zigzag des bécassines à travers une anecdote de chasse chère à son grand-père : « Il me disait toujours que quand la bécassine partait dans le zig, il fallait tirer dans le zag. »

Sans fusil mais avec des mots toujours choisis, le président du groupe Les Républicains (LR) au Sénat a beaucoup tiré sur ce « nouveau monde », lui, l’homme de droite assumé. « Quand on mélange serviettes et torchons, au bout du compte, cela forme une impuissance. Cela sclérose la France et la conduit dans le mur », dénonçait-il encore en juillet.

Lundi 23 septembre, Bruno Retailleau va pourtant occuper la même table, au conseil des ministres, qu’une macroniste de la première heure comme Astrid Panosyan-Bouvet (travail), un transfuge de LR honni par son ancien camp comme Sébatien Lecornu (armées), ou encore apprendre à travailler avec l’ancien socialiste Didier Migaud, qui arrive place Vendôme, pour former un duo justice-intérieur très « en même temps ».

La gauche s’étrangle

A 63 ans, il était difficile de rester sur le quai à regarder passer ce train ministériel manqué en 2017, avec la défaite de François Fillon. Vendredi, M. Retailleau officialise la nouvelle devant son groupe au Palais du Luxembourg : « Il s’agit d’une question de responsabilité », défend-il. La sienne est d’ « aider un premier ministre qui vient de notre famille ».

Avec son arrivée à Beauvau, la gauche s’étrangle. « Sa nomination est un coup de barre à droite toute, un ministre réactionnaire au sens propre du terme, qui plus est placé sous la coupe et la surveillance du Rassemblement national »,dénonce Roger Vicot, député Parti socialiste (PS) du Nord et spécialiste des questions de sécurité . « C’est le retour de la vieille droite française », souffle, de son côté, Ludovic Mendes, député Renaissance de Moselle, au micro de BFM-TV.

Catholique, père de trois enfants, diplômé de Sciences Po Paris, Bruno Retailleau a été membre du Mouvement pour la France de Philippe de Villiers. Député de 1994 à 1997, il rejoint l’UMP en 2010, à la suite de sa brouille avec le créateur du Puy-du-Fou (il a participé pendant des années à la Cinéscénie, la fresque historique proposée par le parc, comme cavalier). A l’UMP, puis chez LR, Bruno Retailleau a longtemps été vu comme une pièce rapportée, un cousin éloigné, avant de gagner la confiance de François Fillon et d’incarner l’aile conservatrice du parti, celle de La Manif pour tous. Opposé au mariage homosexuel, le Vendéen a également voté contre la constitutionnalisation de l’IVG, en mars.

Fin 2022, son duel avec Eric Ciotti pour prendre la tête de LR achève de montrer la droitisation du parti. Battu par le Niçois, Bruno Retailleau incarne aux yeux du troisième homme de cette élection, Aurélien Pradié, « la droite doloriste », autrement dit libérale et austéritaire. Quand Bruno Retailleau évoque « une sorte de régression vers les origines ethniques » à propos des émeutiers de juin-juillet 2023, le député (ex-LR) du Lot lui reproche dans LeMondede «dévoyer[les] valeurs fondamentales »de la droite. Accusé d’emprunter les mots de l’extrême droite, Bruno Retailleau refusera pourtant l’alliance avec le Rassemblement national (RN) proposée par Eric Ciotti, qu’il qualifie de « trahison ». Un choix dont il ne peut que se satisfaire : c’est lui qui occupe le ministère dont son ancien rival a toujours rêvé.

Place Beauvau, le dirigeant LR devra défendre l’une des quatre priorités affichées par Michel Barnier : « Garantir la sécurité, maîtriser l’immigration et faire progresser l’intégration. »Il n’arrive pas les mains vides, avec le « pacte législatif » proposé par la droite parlementaire, en juillet. En matière sécuritaire, les mesures relèvent d’abord d’un catalogue d’intentions vagues : une énième « loi pour lutter contre le narcotrafic », la mise en œuvre d’ « un statut renforcé du repenti » ou la systématisation « des enquêtes patrimoniales dans les affaires de stupéfiants » afin de « faciliter la confiscation des patrimoines », soit une simple amélioration de dispositifs déjà en vigueur.

Seul projet nouveau, l’instauration d’une présomption de légitime défense en faveur des membres des forces de l’ordre ayant fait usage de leur arme. Mais cette revendication du syndicat de police Alliance, partagée par le RN, se heurterait à d’importantes difficultés juridiques.

En réalité, le nouveau ministre arrive avec moins d’idées en matière de sécurité que sur le plan judiciaire. La grande loi envisagée pour y donner corps porterait d’ailleurs l’intitulé « sécurité-justice ». Les propositions du « pacte législatif » dans le domaine de la justice ont de quoi séduire les syndicats de policiers : peines planchers, incarcérations pour les peines de moins d’un an, allongement de la durée de la détention provisoire. C’est cependant moins sur le volet programmatique que sur le plan budgétaire que M. Retailleau est attendu. Dans une lettre adressée aux policiers et aux gendarmes, vendredi, Gérald Darmanin a même fait passer le message à son successeur : les moyens obtenus depuis quatre ans, « il faudra absolument les sauvegarder ». « Nous ne transigerons pas avec le niveau des effectifs », prévient Grégory Joron, secrétaire général d’Un1té.

A défaut d’être un spécialiste des questions de police, Bruno Retailleau se targue de l’être en matière d’immigration. Sur le sujet, le nouveau ministre défend, depuis plusieurs années, des mesures contraires à la Constitution, telles que l’instauration d’une préférence nationale pour l’accès aux prestations sociales ou encore l’obligation de déposer les demandes d’asile au sein des postes consulaires français à l’étranger.

Ligne rouge

« Avec ses multiples déclarations faisant du migrant le bouc émissaire commode de tous les maux du pays, sa nomination ne rassure pas », confie Pierre Henry, président de l’association d’aide à l’insertion France Fraternités. « Il a été un des plus ardents défenseurs de la loi “immigration” dans sa version la plus dure au Sénat, rappelle, de son côté, Fanélie Carrey-Conte, secrétaire générale de la Cimade, association d’aide aux migrants et aux réfugiés. Il assimile immigration et délinquance. On craint une nouvelle séquence politique et législative de stigmatisation et des atteintes aux droits des migrants. »

Il y a quelques jours, Bruno Retailleau plaidait pour la reprise des articles de la loi « immigration » censurés par le Conseil constitutionnel en janvier. Des ajouts au texte initial apportés par le Sénat sous son impulsion. « Il suffit de reprendre ces articles dans un texte qui serait présenté d’un commun accord et il n’y aurait plus de problèmes de constitutionnalité », plaidait-il, début septembre, sur RMC. L’un de ses marqueurs reste la transformation de l’aide médicale d’Etat en aide médicale d’urgence, qui limiterait l’accès aux soins des personnes sans papiers. Une ligne rouge pour une partie du camp présidentiel.

L’homme est aussi présenté par certains comme plus souple que son image publique le laisse penser. Après tout, il a été un allié fiable pour l’ancienne majorité sur les retraites, quand Laurent Wauquiez avait assuré le service minimum. Michel Barnier ne l’a pas oublié – et Emmanuel Macron non plus – au moment de trancher en faveur du Vendéen dans ce duel entre Les Républicains pour la Place Beauvau.

Libération
mardi 24 septembre 2024 2845 mots, p. 1,12,13,14

FRANCE

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23 septembre 2024 - Libération (site web)

L'appartement grand luxe et à l'oeil de Rachida Dati

LAURENT LÉGER

FRANCE

PAGES 12-14 Alors qu'elle vient d'être reconduite dans un gouvernement sommé par Michel Barnier d'être «irréprochable», «Libé» révèle que la ministre de la Culture a bénéficié durant plusieurs années de moyens financiers conséquents ainsi que d'un fastueux appartement dans le VIe arrondissement de Paris, le tout aux frais de son ex-compagnon, l'ancien PDG de Veolia et EDF Henri Proglio.

D epuis le 1er août, un splendide appartement «familial et de réception» est en location au coeur de Paris. Du grand standing situé dans un ancien «hôtel particulier du XVIIIe siècle», précisent les diverses annonces visibles sur les sites d'immobilier de prestige : 225 m² rue Cassette, dans le VIe arrondissement, à deux pas du jardin du Luxembourg, un vaste séjour de près de 50 m², une «suite parentale», quatre autres chambres, un bureau, une petite terrasse, plus de 4 mètres de hauteur sous plafond… Installée confortablement au coin des deux façades de l'immeuble, à l'angle de la rue Cassette et de la rue Honoré-Chevalier, une statuette de la Vierge à l'enfant semble bénir les passants. Ce six pièces est aujourd'hui proposé à 12 500 euros mensuels par le propriétaire, un homme d'affaires jordanien installé à Dubaï, qui y conduit d'indispensables travaux de réfection. La ministre de la Culture – reconduite dans le gouvernement Barnier – y a vécu jusqu'à la fin du mois de juillet, date à laquelle le bail a été résilié. Mais, selon nos informations, sans jamais payer un centime de loyer. De quoi interroger, alors que le nouveau chef du gouvernement a demandé à ses ministres, réunis à Matignon lundi matin, d'être «irréprochables et modestes»...

LA COUPE EST PLEINE ? C'est en juin 2019 que Rachida Dati emménage rue Cassette avec Henri Proglio, l'ancien PDG de Veolia et d'EDF, un homme d'affaires toujours influent dans les sphères politiques et économiques, disposant de réseaux puissants et d'un copieux carnet d'adresses. A cette date, la maire du VIIe arrondissement de Paris se prépare, après deux mandats, à quitter le Parlement européen. Les premières informations sur le contrat qu'elle avait passé il y a près d'une décennie avec le groupe automobile Renault-Nissan ont déjà filtré dans la presse du monde entier ; d'autres suivront, relatives aux conventions d'avocat cher payées, passées avec de petites sociétés ou un groupe du CAC 40. Dati va devoir faire face à sa mise en examen, en juillet 2021, et à la menace d'un procès pour «corruption passive» et «recel d'abus de pouvoir». Mais Proglio, le titulaire du bail, règle alors rubis sur l'ongle quelque 10 000 euros de loyer mensuel.

L'ancien grand patron claque en tout cas la porte du logement familial le jour de l'entrée de Dati dans le gouvernement Attal, en janvier. Il n'apprécie pas le coup politique du président de la République, lui que François Hollande, chef de l'Etat, et un certain Emmanuel Macron, alors ministre de l'Economie, ont refusé de renouveler à la présidence d'EDF en 2014. Débauchée dans les rangs de LR, ultra identifiée des Français contrairement à nombre d'autres ministres, Dati, principale opposante à la maire de Paris, Anne Hidalgo, est perçue comme une «prise de guerre».

Quelques jours avant sa nomination, elle ne cachait pourtant pas son aversion à Macron. «Elle disait changer de chaîne quand elle le voyait apparaître à la télé», se souvient l'un de ses interlocuteurs. La coupe est pleine pour Henri Proglio ? Toujours influent et actif en France comme en Afrique ou en Russie, où il figure par exemple au board du holding de tête de la Banque Rossia (ABR Management, considérée comme particulièrement proche de Vladimir Poutine), sous sanctions internationales depuis 2014, l'ancien PDG a donc pris ses cliques et ses claques et résilié le bail afin de rendre l'appartement fin juillet. Dati et sa fille ont occupé la rue Cassette jusqu'à la fin, soit pendant plus de six mois, mais aux frais de Proglio : un beau cadeau d'une valeur de quelques dizaines de milliers d'euros. Curieusement, ce type d'avantage en nature n'a pas à figurer sur la déclaration de patrimoine ou d'intérêts remise par tout membre du gouvernement à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP), nous indique l'institution.

VÉRITABLE FORTUNE Si la «ministre SDF» – ainsi plaisantait-elle alors de sa situation cet été devant certains interlocuteurs – ne disposait pas d'un logement de fonction rue de Valois, elle n'est pourtant pas à plaindre. A lire sa dernière déclaration à la HATVP, établie le 17 juin 2024, Dati est propriétaire d'un appartement dans les Hauts-de-Seine, d'une maison en indivision en Saône-et-Loire, ainsi que d'une maison et d'un appartement au Maroc. Elle déclare par ailleurs comme résidence principale un duplex situé boulevard de La Tour-Maubourg, à côté du Champ-de-Mars, dans l'un des quartiers de Paris les plus cotés, dont elle n'est pas propriétaire. Son patrimoine financier est également plus que conséquent : elle a amassé ces dernières années une véritable fortune, plus de 5,2 millions d'euros en titres, assurances-vie, comptes courants et épargne. Découvrant lors de la publication dans la presse, en juillet, des patrimoines des ministres du gouvernement Attal, l'importance de celui de son ex, Proglio en serait resté coi, à entendre certains proches à qui ce dernier s'est confié.

La rupture a résonné dans Paris, jusqu'aux oreilles, par exemple, de personnalités des affaires ou de cet influent sénateur à qui Rachida Dati s'est plainte, au cours d'un déjeuner, d'avoir été fichue dehors, oubliant de signaler, à lui comme à d'autres, que Proglio avait continué de prendre en charge le paiement du loyer jusqu'à l'état des lieux de fin de bail. L'homme d'affaires s'est vu obligé de remettre l'appartement d'aplomb – des dressings et des placards, fixés aux murs mais qu'il a fallu ôter avant le déménagement de Dati, ont laissé de vilains trous rebouchés à la va-vite. Coût de la facture : plus de 25 000 euros. «Mais les lieux avaient besoin d'un rafraîchissement», tempère l'une des nombreuses agences chargées de relouer le bien. Quant à l'appartement acquis début 2023, un beau 200 m² boulevard Suchet, dans le XVIe arrondissement de la capitale, que l'ancien PDG avait, selon nos informations, prévu de laisser à la ministre au jour de son décès, il devrait être revendu. Sur ce sujet comme sur le reste, il n'a pas souhaité commenter pour Libération.

Proglio et Dati, c'est une vieille histoire, comme en atteste une photo mémorable, prise au soir de l'élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République, en 2007, au cours de la fameuse soirée du Fouquet's réunissant les proches du nouveau chef de l'Etat. Le cliché les dévoile aux premières loges de la victoire : la fidèle de Sarko a introduit ce chiraquien de longue date dans le clan du nouveau président. C'est Dominique Strauss-Kahn qui les avait présentés au mitan des années 90 et depuis, jusqu'à ces derniers mois, Proglio a très régulièrement été aux côtés de Dati. Financièrement en tout cas.

Après s'être séparé en 2010, le duo s'était reformé après le divorce de Proglio d'avec sa troisième femme en 2017. La presse et des livres se sont régulièrement fait l'écho des hauts et des bas de leur proximité.

C'est par exemple le cas de la récente enquête d'Elisabeth Chavelet, Rachida Dati, le pouvoir à tout prix (l'Archipel), qui raconte que le grand rêve de Dati a toujours été d'épouser Proglio. Selon la journaliste, «tous ceux qui aiment Henri Proglio» surnomment Dati «l'intrigante». Pour tous ceux-là, selon Chavelet, Proglio «s'attache aux gens», tandis que Dati «s'en sert». Pour obtenir avantages et faveurs ? PLUS DE CHÉQUIER D'incalculables moyens financiers ont été prodigués à l'élue par Henri Proglio pendant de nombreuses années, avant de se voir stopper début 2024. Par exemple, une carte bancaire lui a longtemps été remise par ce dernier pour ses achats courants, mais il y a eu d'autres manières de la financer. En 2006 par exemple, il propose à cette dernière de quitter son logement parisien de la rue du Faubourg-Poissonnière pour rejoindre un appartement dans un quartier bourgeois de la capitale, rue Théodore-de-Banville, dans le XVIIe arrondissement. Régulièrement, il vire 10 000 ou 15 000 euros sur son compte. Rachida Dati a intégré le gouvernement de Nicolas Sarkozy, s'affiche en robe de luxe à la une de maga - zines people, mais c'est toujours Henri Proglio qui gère son intendance, avec l'aide des petites mains de Veolia qui s'occupent au jour le jour des problèmes logistiques. Il lui faut de nouveaux rideaux dans l'appartement ? En deux temps trois mouvements, le logement du XVIIe est redécoré pour 5 200 euros, et l'alors PDG règle la note. Une fuite d'eau ? Branle-bas de combat chez Veolia, qui envoie un plombier daredare. Madame la ministre n'a plus de chéquier pour pouvoir payer une facture d'électricité en souffrance ? Cette dernière est adressée à Proglio, sur courrier à en-tête de la chancellerie – il s'agit de l'électricité de son ancien logement, toujours à son nom. Il y en a pour 21,05 euros seulement, mais c'est lui qui paie.

Quelques jours après, ce dernier ressort son chéquier et prête à la ministre de la Justice 50 000 euros, tirés de son compte BNP Paribas d'Antibes. Un mois plus tard, le 4 octobre 2007, Rachida Dati rédige une «reconnaissance de dettes» – un document consulté par Libération – correspondant à ce prêt «sans intérêt» consenti pour «une durée maximum de huit ans». «Je m'engage à rembourser Monsieur Henri Proglio du montant de la dette au plus tard le 5 septembre 2012», signe-t-elle. Selon nos informations, cette reconnaissance n'aurait pas été honorée par l'intéressée. Entre le prêt et la signature de la reconnaissance de dette, un nouveau virement de 15 000 euros a été effectué sur le compte bancaire de la garde des Sceaux. Suite page 14 Suite de la page 13 Et cette dette ne figure pas dans la déclaration des intérêts financiers qu'elle a remplie le 5 mars 2012 en tant que députée européenne, élue en 2009 : la rubrique «autre intérêt financier» susceptible d'«influencer» l'exercice de ses fonctions a été laissée en blanc. Membre suppléante de la commission de l'industrie, de la recherche et de l'énergie de 2009 à 2014, Dati intervient alors régulièrement dans l'enceinte parlementaire sur des questions relatives à l'énergie : elle pose des questions écrites, dans l'objectif constant de protéger les investissements gaziers par rapport au développement des énergies durables, dépose des amendements dans ce sens, ne ménage pas sa peine, au-delà même du Parlement européen, pour vanter publique- ment les mérites de l'Azerbaïdjian, une dictature dont les gisements de gaz ont fait l'immense richesse. La députée européenne n'aurait-elle pas dû déclarer à l'institution sa dette envers celui qui est alors le PDG du groupe électricien EDF ? Dati se contente de signaler son activité d'avocate ainsi que les fonctions occupées précédemment à son élection : conseillère du ministre de l'Intérieur, ministre de la Justice et porte-parole de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy.

«BELLES CHOSES» Du temps de sa présidence de Veolia ou d'EDF, Henri Proglio ne s'est pas privé de jouer à Pôle Emploi et a embauché plusieurs membres de la fratrie Dati, offrant également des stages à nombre de ses neveux et nièces. Rien qu'au sein de ce qui était alors le leader mondial de l'eau et des déchets, Libération a recensé au cours de son enquête quatre soeurs (la fratrie compte sept filles et quatre garçons) de Rachida Dati ayant bénéficié d'un emploi dans l'une ou l'autre de ses filiales, ainsi que deux de ses frères – l'un y a été embauché dès 1996. Une autre soeur a eu la chance de pouvoir faire un stage dans l'une des divisions du groupe à Hongkong en 2006, avec billets d'avion et logement pris en charge. Agée de 20 ans, une petitecousine a effectué son stage aux Etats-Unis, là encore tous fr ais payés.

Au sein d'EDF, ce sont deux soeurs qui seront recrutées. Sans que les compétences des uns et des autres soient remises en cause, est-ce que les conditions d'embauche relatives à ces huit jobs dont ont bénéficié sept des membres de la famille Dati ont été les mêmes que pour n'importe quel salarié ? En tout cas, l'une des soeurs se fend, un jour de l'été 2006, d'une belle lettre de remerciements à Proglio pour «toutes ces belles choses» qu'il nous a «offertes, à nous tous». Des «belles choses» qui ne devraient plus être d'actualité.

La rue Cassette a, ces derniers mois, été le théâtre des déconvenues de l'ex-PDG reconverti dans le conseil international et qui régulièrement intéresse la justice. Comme l'avait révélé Libération, celui qui en privé s'est toujours amusé de se voir comparer à un «bad boy» avait fait l'objet, le 14 septembre 2023, d'une perquisition à son bureau d'ancien patron d'EDF, des locaux appartenant à l'électricien et mis à sa disposition (une tradition réservée aux anciens présidents du groupe, remontant à 1946), ainsi qu'à son domicile de la rue Cassette, dans le cadre d'une enquête préliminaire ouverte par le Parquet national financier (PNF), notamment pour «corruption» et «blanchiment de corruption», ainsi que pour «abus de biens sociaux» et «blanchiment de fraude fiscale». Les activités de Proglio menées éventuellement depuis les bureaux d'EDF, ses contrats de consultant tout comme un coffre contenant quelque 300 000 euros d'argent liquide interrogent les enquêteurs du Service d'enquêtes judiciaires des finances, composé de douaniers relevant de Bercy. Les collaborateurs de l'ancien PDG ont eux aussi été visés par des perquisitions. Ni eux ni Henri Proglio n'ont souhaité répondre à Libération. Avocats de l'ancien PDG, Jean-Pierre Mignard et Pierre-Emmanuel Blard s'étonnent que la chambre de l'instruction n'ait pas encore examiné leur demande de restitution de contrats d'assurance-vie saisis par les enquêteurs, gelés. «Cela fait un an !» s'exclament-ils.

En sonnant à 6 heures du matin à son domicile, au deuxième étage de l'immeuble de la rue Cassette, les enquêteurs étaient accompagnés d'un délégué du bâtonnier de Paris – la présence dans les murs de Rachida Dati, pas encore redevenue ministre, maire du VIIe arrondissement de Paris mais surtout inscrite comme avocate au barreau jusqu'à son entrée au gouvernement, était donc connue. Comme le confirme sobrement une source judiciaire, la présence du délégué du bâtonnier ce jour-là est «effectivement liée au fait que les lieux concernés pouvaient être considérés comme le domicile ou le lieu de travail d'un avocat».

LA MAIRIE, SA BATAILLE Trois mois après cette perquisition, rebelote : cette fois-ci, selon nos informations, des policiers de la brigade de répression de la délinquance économique de Paris se sont présentés rue Cassette, dans le cadre d'une information judiciaire menée par une juge d'instruction de Nanterre pour «trafic d'influence sur /par agent public» et «abus de biens sociaux», entre 2014 et 2022, visant la filiale française du géant des télécoms Huawei. Pas de délégué du bâtonnier ce jour-là, alors que Dati est bel et bien présente dans l'appartement. Un contrat de conseil, accordé par le constructeur chinois à Proglio, suscite alors l'intérêt de la justice, qui vérifie que les dépenses de consulting de la firme chinoise en France sont restées dans les clous.

Henri Proglio sera bientôt fixé sur l'affaire qui lui colle à la peau depuis 2016 : celle des consultants recrutés par EDF sous son règne (2009-2014) et, pendant deux ans, sous celui de son successeur Jean- Bernard Lévy (curieusement, ce dernier n'a pas été jugé). Selon le PNF, qui a cité Proglio avec la personne morale EDF et onze personnes à comparaître en correctionnelle, les règles de passation des marchés publics ont été piétinées et leur valent des soupçons de «favoritisme» ou de «recel de favoritisme». Après le procès qui s'est déroulé au printemps et les réquisitions du PNF, soit deux ans de prison avec sursis et 200 000 euros d'amende demandés pour l'ex-PDG, le délibéré du tribunal judiciaire de Paris sera rendu le 30 septembre. Rachida Dati, elle, attend une décision de la Cour de cassation sur l'éventuelle prescription du dossier judiciaire ouvert après la chute de Carlos Ghosn, alors patron de Renault-Nissan. Elle espère ainsi mettre fin aux poursuites qui la visent, à la suite de la découverte de paiements reçus de l'Alliance Renault- Nissan, 900 000 euros touchés entre 2010 et 2012 contre des prestations qui interrogent les magistrats. Le PNF met la dernière main à son réquisitoire définitif et devrait bientôt se prononcer sur un éventuel non-lieu ou un renvoi en correctionnelle. A charge pour les juges d'instruction de trancher. L'hypothèse d'un procès et d'une éventuelle condamnation pèse sur les épaules de celle qui a fait de la conquête de la mairie de Paris sa prochaine grande bataille. «Ma cliente n'entend pas répondre à ces questions qui ressortent exclusivement de sa vie privée, passée comme présente, a répondu à Libération Basile Ader, l'avocat de Rachida Dati. Elle s'est toujours parfaitement conformée à ses obligations de transparence, que ce soit pour ses mandats nationaux ou européens.»

Du temps de sa présidence de Veolia ou d'EDF, Henri Proglio ne s'est pas privé de jouer à Pôle Emploi et a embauché plusieurs membres de la fratrie Dati. Rachida Dati attend une décision de la Cour de cassation sur l'éventuelle prescription du dossier judiciaire ouvert après la chute de Carlos Ghosn, alors patron de Renault-Nissan.

Le Figaro, no. 24909
Le Figaro, mardi 24 septembre 2024 989 mots, p. 7

International

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23 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Le tour de vis sécuritaire du gouvernement Meloni

Le Parlement italien s'apprête à voter un texte qui durcit les peines contre les rassemblements non autorisés, crée de nouveaux délits et renforce la protection des policiers.

Segond, Valerie

Àson arrivée au pouvoir, Giorgia Meloni avait promis de ne pas toucher à la liberté de manifester. Son ministre de la Justice, Carlo Nordio, s'était pour sa part engagé à réduire le nombre de délits réprimés par le code pénal. Deux ans plus tard, le Parlement s'apprête à voter une nouvelle loi « sécurité ». Celle-ci prévoit de contrôler plus strictement les manifestations. Quatorze de ses articles augmentent le nombre de délits ou élargissent les délits existants, tandis que treize autres durcissent sensiblement les peines encourues.

« Ce projet de loi confirme la tendance de ce gouvernement à résoudre les problèmes par la répression pénale, alors que la création de nouveaux délits n'a jamais eu d'effet préventif» , explique le professeur de droit constitutionnel et de droit public comparé Salvatore Curreri. De l'interdiction des rave parties à cette loi « sécurité » en passant par le décret Cutro (qui punit les passeurs de migrants de 20 à 30 ans de prison), le décret Caivano (qui punit les « baby gangs » et les parents qui n'envoient pas leurs enfants à l'école) et la loi qui durcit les amendes pour détérioration du patrimoine, l'arsenal répressif n'en finit par de s'étoffer.

Ces dernières années, les gouvernements de Giuseppe Conte et de Mario Draghi avaient, eux aussi, créé de nouveaux délits. Mais avec Giorgia Meloni, on assiste à une nette accélération : «Du 1erjuin 2018 à la mi-2024, 28 nouveaux délits et 45 durcissements de peine ont été introduits dans le code pénal italien» , selon la comptabilité tenue en août dernier par Carlo Canepa sur le site Pagella Politica. Il précise : «C'est le gouvernement Meloni qui a été un des plus actifs en la matière.»

La loi « sécurité » qui vient d'être votée à la Chambre, et doit encore l'être au Sénat, est un texte fourre-tout de 38 articles qui vise, selon son rapporteur Augusta Montaruli (Fratelli d'Italia), à «démontrer que la sécurité des citoyens est la priorité du gouvernement Meloni». Si elle crée le délit de «détention d'armes ou de substances à des fins terroristes» , ou encore celui «d'occupation arbitraire d'immeubles» , les sujets les plus sensibles sont ailleurs, avec des mesures vécues par la gauche et les syndicats comme portant atteinte à la liberté de manifester. Le texte crée notamment le délit de «blocage de routes ou de voies ferrées avec son corps». Ce qui relevait d'une contravention administrative, de 4 000 euros maximum, devient une infraction pénale dont l'auteur encourt jusqu'à un mois de prison. Une peine qui pourra être portée à deux années si le blocage est commis en réunion.

Les manifestations autorisées dans des lieux signalés à la préfecture restent protégées par l'article 17 de la Constitution. Mais les sit-in spontanés et autres barrages routiers par des activistes seront, désormais, durement réprimés. «Si quelques personnes sortent d'un cortège autorisé et bloquent une rue adjacente, même de façon non violente, elles risquent désormais une lourde sanction pénale» , dénonce Debora Serracchiani, députée du Parti démocrate et responsable des questions de justice au sein de son groupe parlementaire. «Or c'est un risque qui peut advenir dans n'importe quelle manifestation. »

La députée pointe le deux poids, deux mesures, qu'introduit la loi. «Si vous bloquez une voie avec un tracteur,dit-elle, vous encourez une sanction administrative, mais si c'est avec votre corps, ce sera une peine de prison. » Manifester contre la réalisation d'un ouvrage public, comme une voie de TGV ou un pont, constituera une circonstance aggravante.

Le gouvernement vise ainsi les activistes des mouvements environnementaux. «Réprimer par la prison des manifestants non violents est disproportionné, juge Salvatore Curreri. En tout état de cause, que le gouvernement tente ainsi de dissuader l'expression de désaccords est en soi très préoccupant. »

Le pénaliste s'inquiète notamment du durcissement de la répression prévue à l'encontre des manifestations en milieu carcéral, prisons ou lieux de détentions des migrants, à l'intérieur desquels éclatent souvent des émeutes. Au nom de la sécurité, la simple désobéissance ou résistance passive à un ordre sera sévèrement punie. Que trois détenus refusent d'obtempérer aux instructions des gardiens, et chacun d'eux encourra 2 à 8 ans de prison. «Réprimer durement ceux qui font de la résistance passive ne résoudra pas ce problème structurel, qui devrait être affronté avec une nouvelle politique pénitentiaire» , dit le professeur Curreri.

D'autres mesures, inspirées par des préoccupations identitaires, ont été adoptées à la demande du leader de la Ligue, Matteo Salvini, contre des catégories honnies de son électorat. C'est par exemple le cas des femmes roms, qu'il accuse de faire des enfants pour éviter la prison. La nouvelle loi lève l'interdiction d'incarcérer une femme durant sa grossesse ou lorsqu'elle élève un enfant de moins de 1 an. À l'encontre des pickpockets condamnés ou simplement soupçonnés d'atteintes aux personnes ou aux biens près des gares, une interdiction d'accéder à ces espaces pourra être prononcée. Les migrants en situation irrégulière auront interdiction d'acheter une carte SIM pour téléphone portable. Enfin, s'agissant des violeurs en série, la loi prévoit la création d'une table ronde chargée de réfléchir à l'adoption de la castration chimique.

Ce texte répond aussi à une forte demande des syndicats de police qui, après avoir été très critiqués pour quelques bavures récentes, réclamaient davantage de protection. Dorénavant, quiconque attaque un agent des forces de l'ordre s'exposera à une peine aggravée. Les policiers pourront s'équiper de caméras corporelles pour filmer leurs interventions. Ils pourront aussi porter des armes personnelles en dehors de leurs heures de service, et sans permis. Enfin, s'ils sont mis en cause, l'État couvrira leurs dépenses d'avocats jusqu'à 10 000 euros. Manière de dire haut et fort que le gouvernement couvre sa police.

Le Monde
France, mardi 24 septembre 2024 253 mots, p. 12

Annie Genevard à l’agriculture, chargée de dossiers sensibles

Laurence Girard

La députée Annie Genevard, codirigeante par intérim du parti Les Républicains (LR), a été nommée officiellement ministre de l’agriculture, de la souveraineté alimentaire et de la forêt, samedi 21 septembre. Cette ex-professeure de lettres classiques, à la longue carrière politique, d’abord comme maire de Morteau (Doubs) puis comme députée LR du Doubs, décroche ainsi son premier maroquin à 68 ans. Elle qui avait fait part de son intérêt pour l’éducation se sait très attendue par les agriculteurs.

De nombreux dossiers ultrasensibles se sont, en effet, empilés sur les bureaux des ministres démissionnaires pendant l’été : la crise sanitaire qui touche de plein fouet les élevages ovins et bovins, les conséquences sur les cultures céréalières et la viticulture des pluies continuelles qui se sont déversées sur presque tout le territoire et la crainte d’une hausse des taxes chinoises sur la filière cognac.

Surtout, Mme Genevard devra reprendre le fil du projet de loi d’orientation pour la souveraineté agricole et le renouvellement des générations en agriculture, adopté par l’Assemblée nationale en mai, puis suspendu à la suite de la dissolution.

De par son ancrage dans le Doubs et sa fonction de présidente de la commission permanente du Conseil national de la montagne, elle a une connaissance du monde rural. « Je travaille depuis vingt ans avec les agriculteurs. Je connais la diversité de leurs métiers (…) leurs difficultés et leurs attentes », a-t-elle affirmé sur X, ajoutant qu’elle rencontrerait « rapidement » leurs représentants.

L'Humanité
mardi 24 septembre 2024 1042 mots, p. 9

« Il faut réfléchir à l'après-Barnier »

entretien réalisé par Gaël De Santis

Gauche Philippe Brun, député PS de l'Eure, département où le RN est fort, vient de lancer le mouvement Ligne populaire, pour mener la bataille culturelle et parler à ceux que la gauche a oubliés.

Quel regard portez-vous sur le gouvernement de Michel Barnier ? Vous avez vous-même été approché par Michel Barnier. Pourquoi avoir refusé de rejoindre son équipe ? Pourquoi avoir lancé, cet été, l'initiative Ligne populaire ? Quelles seront les initiatives ? Vous parlez des « classes populaires » quand d'autres parlent de France périphérique. Pourquoi ? Il arrive que ceux qui portent l'idée de reconquête des classes populaires se voient accusés de mettre sous le boisseau la lutte antiraciste. Qu'en pensez-vous ?

Quel regard portez-vous sur le gouvernement de Michel Barnier ?

C'est un gouvernement de perdants, sous perfusion de l'extrême droite. Malgré les désaveux électoraux, le président parvient à maintenir sa politique. Ce gouvernement ne pourra rester qu'en faisant des concessions au RN. Cela se traduit par le choix de Bruno Retailleau, qui est un agent d'influence visant à donner des gages à l'extrême droite. On l'a vu avec ses déclarations sur l'aide médicale d'État ou sur le besoin d'une nouvelle loi immigration. Mais je pense que ce gouvernement sera censuré car les électeurs du RN ne sont pas favorables à cette alliance baroque. Si le RN persévère dans ce soutien, il se coupera de sa base populaire. Je crois qu'assez rapidement il décidera de censurer ce gouvernement. Il faut donc réfléchir à l'après-Barnier. Il pourrait tomber, peut-être dès le 10 novembre, au moment du vote sur la première partie du budget.

Vous avez vous-même été approché par Michel Barnier. Pourquoi avoir refusé de rejoindre son équipe ?

J'ai immédiatement refusé par téléphone. Puis j'ai été convié par le directeur de cabinet à venir à Matignon échanger sur la situation. À nouveau, la proposition m'a été faite d'intégrer le gouvernement, soit comme ministre des Finances, soit comme ministre de l'Économie et des Finances. J'ai à nouveau refusé. J'ai été frappé par le refus de discuter de la ligne politique. Je constate que je ne suis pas le seul : Gabriel Attal lui-même dit qu'il n'a pas eu de conversation sur le fond avec le premier ministre. Il est clair que personne de gauche ne peut rejoindre ce gouvernement.

Pourquoi avoir lancé, cet été, l'initiative Ligne populaire ?

Je suis le seul député de gauche à avoir augmenté son score face au RN entre 2022 et 2024. Je suis le seul député non-RN de mon département dans une circonscription qui a voté à 52 % pour l'extrême droite lors des européennes. Mais je reviens à l'Assemblée départi de beaucoup de mes amis et de ceux qui portaient la même ligne que moi : Fabien Roussel (PCF) battu dans le Nord, Bertrand Petit (PS) battu dans le Pas-de-Calais, Sébastien Jumel (PCF) battu en Seine-Maritime, Valérie Rabault (PS) battue dans le Tarn-et-Garonne, Cécile Untermaier (PS) battue en Saône-et-Loire. Je crois que nous avons péché de ne pas assez nous organiser entre ceux qui défendaient une réorientation de la gauche vis-à-vis des classes populaires. La Ligne populaire est justement un mouvement visant à agir dans la bataille culturelle sur la question fondamentale de notre rapport au peuple, pour créer des initiatives et parler directement à ceux que l'on a oubliés. Ce n'est pas un nouveau parti de gauche ou un courant du PS : je demeure socialiste et attaché à l'union de la gauche. Et nous avons besoin d'initiatives transpartisanes à gauche pour mener la bataille culturelle.

Quelles seront les initiatives ?

La Ligne populaire se traduit par l'École de l'engagement, qui est une école de formation politique pour promouvoir des candidatures d'ouvriers et d'employés. C'est aussi un service public populaire : nous allons ouvrir des guichets associatifs pour aider les gens à remplir leurs papiers dans les endroits où les services publics ont fermé. C'est encore Ascenseur en colère, que nous lançons cette semaine pour réparer les ascenseurs dans les copropriétés ou dans les immeubles dégradés. Au début du XIXe siècle, les ouvriers n'étaient pas de gauche. S'ils sont arrivés au socialisme et au communisme, c'est parce que nous avons créé des services pour eux : des coopératives ouvrières, des centres communaux d'action sociale, des mutuelles. On essaie de retrouver cet état d'esprit qui n'aurait jamais dû nous quitter.

Vous parlez des « classes populaires » quand d'autres parlent de France périphérique. Pourquoi ?

Je suis élu de la France périphérique, dans une circonscription de lotissements, de centres commerciaux et de gilets jaunes. Quand on regarde les choses très précisément, il y a une ruralité qui vote moins pour l'extrême droite, là où la pauvreté est moins forte. La géographie n'est que la conséquence de la sociologie. On aurait tort de nous axer sur un critère uniquement géographique.

Il arrive que ceux qui portent l'idée de reconquête des classes populaires se voient accusés de mettre sous le boisseau la lutte antiraciste. Qu'en pensez-vous ?

Je participe pleinement de la lutte antiraciste. C'est un mauvais procès fait à François Ruffin. Non, dire que les sujets de la désertification médicale, de la santé et des services publics sont oubliés dans le message de la gauche, dire qu'il faut se pencher sur le mode de vie des classes populaires, notamment en milieu rural, ce n'est pas mettre de côté la question antiraciste. Il existe une analyse erronée sur le succès allégué de la gauche dans les classes populaires des villes. Les gens qui habitent en Seine-Saint-Denis n'ont pas d'autre choix que de voter pour la gauche, surtout à un moment où l'extrême droite s'approche du pouvoir. Mais - je le constate dans les quartiers populaires de ma circonscription -, je ne suis pas certain que les gens soient particulièrement satisfaits de notre message. Je ne suis pas convaincu qu'un message plus englobant que celui que nous tenons aujourd'hui empêcherait les gens des quartiers populaires de voter pour nous.

Le Monde
France, mardi 24 septembre 2024 1326 mots, p. 11
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21 septembre 2024 - Le Monde (site web)
22 septembre 2024 - La Matinale du Monde

La « forteresse Bercy » scindée en deux

Antoine Armand prend l’économie, tandis que Laurent Saint-Martin va tenter de faire passer un budget

Denis Cosnard

La « forteresse Bercy » a éclaté. Pour son premier gouvernement, Michel Barnier a réparti entre deux ministres les clés de l’économie et des finances détenues, depuis sept ans, par un seul homme. Au puissant Bruno Le Maire, numéro deux du précédent gouvernement, succèdent deux trentenaires macronistes sans grande notoriété ni poids politique propre, mais avec une expérience de la vie parlementaire.

Antoine Armand, 33 ans, devient ministre de l’économie, des finances et de l’industrie, neuvième seulement dans le rang protocolaire. Laurent Saint-Martin, 39 ans, chargé du budget et des comptes publics, hérite de la plus délicate mission du moment : boucler un budget pour 2025 et stopper l’inquiétante dérive des finances publiques. Au-delà de ce redécoupage marquant, le choix du nouveau duo annonce surtout une grande stabilité politique. La ligne économique d’inspiration libérale, défendue depuis 2017, ne devrait pas bouger.

La modification des frontières de Bercy, objet de tractations jusqu’à la dernière minute, est officiellement justifiée par un souci d’efficacité. Au fil des ans, Bruno Le Maire était devenu responsable simultanément de l’économie, des finances, de l’industrie, du numérique, de l’énergie, du tourisme, du commerce extérieur, et s’appuyait sur pas moins de trois ministres délégués et une secrétaire d’Etat.

Durant la campagne des législatives, le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, avait annoncé son intention, s’il devenait premier ministre, de scinder Bercy de la même façon, afin de «renforcer le contrôle politique sur l’administration ». Séparer le ministre de l’économie, sollicité pour soutenir des entreprises ou des secteurs, de celui qui veille aux deniers publics pourrait aussi limiter certaines dépenses.

Après le refus de Laurent Wauquiez de succéder à Bruno Le Maire, l’éclatement de Bercy entre deux poids légers de la politique devrait surtout éviter à Michel Barnier de se heurter à un super-ministre. D’autant que les dossiers liés à l’énergie vont revenir, eux, à Agnès Pannier-Runacher, désormais ministre de la transition écologique et de l’énergie. Et que Laurent Saint-Martin est directement rattaché à Matignon. Avec son directeur de cabinet, Jérôme Fournel, qui dirigeait jusqu’à présent le cabinet de Bruno Le Maire, le premier ministre aura donc directement la main sur le sujet, crucial, du budget.

Politique de l’offre

Entre deux ministres aux périmètres plus restreints, le seul risque est bien sûr que le duo ne vire au duel, au moins médiatique, comme ce fut le cas entre Pierre Moscovici (économie et finances) et Arnaud Montebourg (redressement productif) entre 2012 et 2014. Sur le fond, aucune rupture n’est à attendre. Les priorités affichées par Michel Barnier, le 19 septembre, avaient donné le ton. Il affirmait notamment sa volonté d’ « encourager nos entreprises », de « conforter l’attractivité économique de la France »et de « maîtriser nos finances publiques ». Des mots déjà entendus mille fois dans les bouches d’Emmanuel Macron et de Bruno Le Maire.

Les profils des deux hommes sélectionnés pour Bercy confirment la tendance : la politique de l’offre soutenue par l’exécutif depuis sept ans est confortée. L’un comme l’autre sont des macronistes de stricte obédience.

Né en 1991 et Savoyard comme Michel Barnier, Antoine Armand porte un nom connu dans la haute administration. Son arrière-grand-père, Louis Armand (1905-1971), en mémoire duquel il a créé une association, était un grand résistant, ancien président de la SNCF, connu en particulier pour son plan, rédigé avec l’économiste et haut fonctionnaire Jacques Rueff en 1960, destiné à ouvrir la France à la concurrence et « supprimer les obstacles à l’expansion ». Du macronisme avant l’heure.

A l’issue de ses études à l’Ecole normale supérieure puis à l’Ecole nationale d’administration (remplacée par l’Institut national du service public depuis le 1er janvier 2022), Antoine Armand entame une carrière de haut fonctionnaire à Bercy, tout en s’engageant dans l’aventure En marche !. Après un échec aux départementales et aux régionales en 2021, il participe à la conception du projet d’Emmanuel Macron pour sa réélection en 2022 ; dans la foulée, il est élu député de Haute-Savoie.

A l’Assemblée, il travaille sur les questions de souveraineté énergétique et milite en faveur d’une relance du nucléaire. Réélu en 2024, il devient alors président de la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale. A Bercy, il aura, à ses côtés, trois ministres délégués, tous élus ou réélus députés en juin et soutiens d’Emmanuel Macron : Marc Ferracci (industrie), Marie-Agnès Poussier-Winsback (économie sociale et solidaire) et Marina Ferrari (tourisme).

Laurent Saint-Martin a, lui, été préféré pour le ministère du budget à Mathieu Lefèvre, député proche de Gérald Darmanin. Pour que le centre de gravité du gouvernement ne paraisse pas trop à droite, Michel Barnier a, sur la suggestion de Gabriel Attal, retenu dans la dernière ligne droite un macroniste passé par le Parti socialiste de 2009 à 2012.

Né à Toulouse en 1985, Laurent Saint-Martin a travaillé à la banque publique Bpifrance, avant d’être élu député La République en marche du Val-de-Marne en 2017, lors de la vague macroniste. Il devient vice-président de la commission des finances, puis rapporteur général du budget, une expérience qui ne peut qu’être utile pour son nouveau poste. Il perd les élections suivantes.

En 2021, il mène la liste macroniste aux élections régionales en Ile-de-France sans réussir à détrôner Valérie Pécresse. Puis il est battu aux législatives de 2022 par Louis Boyard (La France insoumise). Depuis 2023, il avait quitté la politique active pour diriger Business France, une agence publique chargée d’attirer les investisseurs étrangers.

Ces derniers mois, Antoine Armand et Laurent Saint-Martin n’ont cessé de défendre le bilan économique d’Emmanuel Macron. Alors que la France est sous le coup d’une procédure européenne pour déficit excessif, ils reconnaissent la nécessité d’effectuer des « choix courageux »pour redresser les comptes publics, mais se montrent très critiques sur le recours à l’impôt pour couvrir le déficit public.

Hors de tout contrôle

« On est le pays du monde qui taxe le plus, s’exclamait Antoine Armand, le 3 septembre, face à Cyril Hanouna, sur Europe 1. Si la solution c’était les impôts, on serait la première puissance mondiale ! »Discours similaire de la part de Laurent Saint-Martin : « N’envoyons pas de contre-signaux sur ce qui a bien marché, à savoir une fiscalité attractive qui n’est pas, loin s’en faut, paradisiaque », prônait-il, le 15 septembre, dans un entretien au Journal du dimanche, autre média appartenant au milliardaire Vincent Bolloré.

Il est probable que le dérapage des comptes publics force le nouveau duo à accepter des entorses à cette doctrine. Comme la crise due au Covid-19 avait amené l’exécutif à oublier un temps ses convictions pour ouvrir grand le robinet des dépenses publiques au nom du « quoi qu’il en coûte ».

Loin de se résorber comme promis, le déficit public de la France semble se creuser hors de tout contrôle. De 5,5 % du produit intérieur brut en 2023, il pourrait atteindre 6 % dès 2024, selon des prévisions de Bercy, citées, vendredi 20 septembre, par Les Echos, mais non confirmées par les pouvoirs publics. Pour redresser la situation, Michel Barnier a mentionné, dimanche, sur France 2, la nécessité de « maîtriser les dépenses », mais évoqué aussi la possibilité de procéder à des prélèvements ciblés sur « les plus fortunés » et « certaines grandes entreprises ».

« Il va falloir discuter avec Bruxelles pour reporter de 2027 à 2029 le retour du déficit sous la barre des 3 %, et agir vraiment, anticipe Charles de Courson, l’actuel rapporteur général du budget (Libertés, indépendants, outre-mer et territoires) à l’Assemblée nationale. Cela nécessite de trouver 20 milliards d’euros par an pendant quatre ans, essentiellement en faisant des économies. Mais on n’échappera sans doute pas à quelques augmentations de la fiscalité, notamment sur les Français les plus riches. »

L'Humanité
mardi 24 septembre 2024 1042 mots, p. 10

Bruno Retailleau, l'extrême gage

Florent LE DU

Gouvernement Le Vendéen est coutumier, depuis près de trente ans, de sorties xénophobes sur l'immigration et l'islam. Devenu ministre de l'Intérieur, il incarne

le symbole de l'entente cordiale entre la droite et son extrême.

C'est le ministre « parfait ». Parfait pour s'assurer le soutien de l'extrême droite. L'adjectif a même été choisi par Éric Ciotti, lundi sur RTL, pour qualifier la nomination de Bruno Retailleau à l'Assemblée. Comme le RN, celui qui quittera « Les Républicains » (LR) le 1er octobre fustige dans le discours la composition du gouvernement mais assure qu'il ne votera pas de « censure au préalable ». Cela dit bien ce que représente Bruno Retailleau dans ce nouvel exécutif. Un gage envoyé par Michel Barnier et Emmanuel Macron à l'extrême droite, à qui ils ont choisi de donner les clés de leur avenir. Le président de la République et son premier ministre ont ainsi nommé, avec l'ex-président du groupe LR au Sénat, le poids lourd politique (le seul, d'ailleurs, à faire son entrée au gouvernement) le plus à droite de l'échiquier politique hors RN et alliés.

À remonter le fil de la carrière de Bruno Retailleau, il est même difficile de le distinguer de l'extrême droite. Elle commence dans sa Vendée natale, à la fin des années 1980, lorsque l'économiste de formation intègre le Mouvement pour la France, le parti de Philippe de Villiers, dont il deviendra le « fils spirituel », selon les mots de l'ancien candidat à la présidentielle. Aux côtés de celui-ci, dont il partage les idées réactionnaires et l'héritage antirévolutionnaire, Bruno Retailleau participe à la création du Puy du Fou, parc qui diffuse une vision révisionniste, fantasmée et ultracatholique de l'histoire de France. Le nouveau ministre de l'Intérieur y fut même cavalier sur certains spectacles, avant d'être l'un des artisans de la triche mise en place dans l'émission Intervilles en 1997 pour permettre au Puy du Fou de l'emporter, en soufflant lui-même des réponses aux candidats.

il glorifie les « belles heures » de la colonisation

La suite de sa carrière, au conseil général de Vendée pendant vingt-sept ans, à l'Assemblée nationale (1994-1997), à la présidence du conseil régional des Pays de la Loire (2016-2017) ou au Sénat depuis 2014, a toujours été marquée par ses sorties teintées de xénophobie sur l'immigration ou sur l'islam. Lui qui a plusieurs fois tenté d'interdire le port de signes religieux dans l'espace public n'entend pas se renier à Beauvau. Lundi matin, le discours d'investiture de Bruno Retailleau tendait presque à faire passer Gérald Darmanin pour un laxiste. « J'ai trois priorités : la première, rétablir l'ordre, la deuxième, rétablir l'ordre, la troisième, rétablir l'ordre », a déclaré l'ancien lieutenant de François Fillon. Entre deux déclarations d'amour aux forces de police, il a aussi donné son point de vue sur l'insécurité : « La violence, ce n'est pas un vague sentiment, c'est une réalité. » « Ce sont des propos que nous tenons quasiment quotidiennement », a reconnu sur CNews le député RN Philippe Ballard.

Le discours de Bruno Retailleau sur l'immigration est également de nature à séduire l'extrême droite. À bien l'écouter, le ministre semble voir les exilés et les réfugiés comme des sauvages précipitant la France dans la régression et le chaos. Déjà, en 1997, il clamait qu'une « société multiculturelle serait forcément une société multiconflictuelle », puisque « les gens qui viennent, notamment l'immigration africaine, ce sont des gens qui n'ont pas la même culture que nous ». En 2023, pendant les révoltes consécutives au meurtre de Nahel Merzouk, il considère que « pour la deuxième, troisième génération il y a comme une sorte de régression vers les origines ethniques ». Celui qui glorifie les « belles heures » de la colonisation prône « l'assimilation plutôt que l'intégration », parle de « Français de papier », et même de « décivilisation »...

Depuis qu'il est devenu, il y a dix ans, le chef de file des sénateurs UMP-LR, le Vendéen est même le champion du concours Lépine des pires idées pour s'attaquer aux réfugiés. Suppression de l'aide médicale d'État (AME), du droit du sol, des subventions aux associations venant en aide aux migrants, instauration de la double peine, limitation des visas et du regroupement familial... C'est par lui et son groupe que les vieilles revendications de l'extrême droite ont franchi les frontières politiques. C'est aussi sous son impulsion que la loi immigration de décembre 2023 a tourné en victoire culturelle du RN, le chef des sénateurs LR ayant mis la pression pour y injecter une bonne dose de préférence nationale, concernant l'accès aux aides sociales en particulier. Des dispositions finalement censurées par le Conseil constitutionnel, mais que le nouveau ministre veut remettre sur la table. Sa nomination peut faire craindre le pire alors que l'extrême droite réclame de nouvelles mesures, sous menace de censure. « Suppression du droit du sol, fin des aides sociales aux migrants, expulsion des étrangers délinquants... Il est temps de prendre des décisions fortes », lui a explicitement demandé le député RN Laurent Jacobelli, lundi.

un partisan du tout-répressif

En matière de sécurité, son principal champ d'action, Bruno Retailleau reste un partisan du tout-répressif. Sur le « maintien de l'ordre » en manifestation, des régressions sont à craindre de la part de celui qui a déposé des textes pour conférer le pouvoir aux préfets d'interdire à une personne de manifester si elle représente une « menace pour l'ordre public » ou encore de réduire le droit de grève dans les transports. Au CV du ministre de l'Intérieur, il faut ajouter son vote contre l'interdiction des thérapies de conversion en 2021, ses violentes diatribes contre le mariage pour tous ou sa résistance à inscrire la constitutionnalisation de l'IVG à l'ordre du jour au Sénat.

Un épais catalogue qui en fait le symbole de ce gouvernement globalement réactionnaire, cristallisant les critiques, y compris dans le camp présidentiel. « C'est la vieille droite française, c'est la vieille France, ils ont voté contre tous les sujets sociétaux que nous avons fait avancer ! » s'emporte dans Mediapart le député macroniste Ludovic Mendes. Sans oublier que la nomination de Bruno Retailleau constitue aussi une insulte de plus aux électeurs et à leur message envoyé dans les urnes le 7 juillet, le barrage républicain, que Bruno Retailleau rejette depuis plusieurs années. Avant de se positionner contre le désistement de candidats LR lors du dernier scrutin, il a même refusé de donner toute consigne de vote pour le second tour de la présidentielle 2022...

Libération
mardi 24 septembre 2024 1078 mots, p. 10,11

FRANCE

Justice fiscale Beaucoup de pistes pourun sujet impôt sensible

ANNE-SOPHIE LECHEVALLIER

FRANCE

L es intentions fiscales de Michel Barnier commen- cent à s'éclaircir. Après les tensions de la semaine dernière dans la nouvelle coalition gou- vernementale entre l'ancienne majorité présidentielle et la Droite républicaine, le Premier ministre a expliqué sur France 2 dimanche ce qu'il entendait par cette «justice fiscale» mentionnée dès sa nomination. Il ne veut «pas alourdir encore l'impôt sur l'ensemble des Français […], ni sur les gens les plus modestes, ni sur les gens qui travaillent, ni sur les classes moyennes» mais envi- sage que «les personnes les plus fortunées» et «certaines grandes entreprises» participent «à l'effort national» avec des «prélèvements ciblés». Des propos accueillis avec cir- conspection dans les rangs ma- cronistes, où certains sont prêts à des compromis dans le projet de loi de finances pour l'an prochain, quand d'autres ne supportent pas le moindre accroc dans leur sacro-sainte politique de l'offre. Bruno Le Maire a ainsi glissé dans son discours de passation de pou- voirs dimanche à Bercy que les augmentations d'impôts repré- sentaient une «solution de facilité». Mathieu Lefèvre, député Ensemble tenant de l'aile droite de la macronie, dont le nom avait été cité pour le Budget, annonce la couleur : «Je m'opposerai à tout ce qui touche les Français qui travaillent et leurs entreprises et à toute remise en cause de ce qui a fonctionné ces sept dernières années.

» Dans les rangs du patronat, en revanche, le discours évolue : Patrick Martin, le président du Medef, a déclaré au Parisien être prêt à consentir une augmenta- tion des prélèvements sur les entreprises à condition que l'Etat fournisse «des efforts bien supérieurs» et que cela «n'enraye pas la dynamique d'investissement et de création d'emplois». Pour l'heure, le sujet n'a pas été abordé lundi, lors du premier Conseil des ministres, et le grand lancer de ballons d'essai de l'automne est ouvert.

Fiscalité des entreprises : les pistes du précédent gouvernement Bruno Le Maire a déclaré en quit- tant Bercy que son successeur, Antoine Armand, ne trouverait «aucune augmentation d'impôt» dans ses tiroirs. Ce n'est pas tout à fait exact. Bercy a planché sur la taxation des rentes. Une nouvelle version de la Crim, la contribu- tion sur la rente inframarginale des producteurs d'électricité, est sur la table. Pour éviter l'écueil de la version précédente, à savoir un rendement de 330 millions d'eu- ros en 2023, près de 40 fois infé- rieur à celui escompté, il s'agirait cette fois de taxer la puissance installée pour un rendement de 2 à 3 milliards d'euros. Le premier contributeur serait EDF, une entreprise publique. «Une opération poche droite, poche gauche pour l'Etat», grincent ses détracteurs. Matignon a fait part de son scepticisme à ses interlocuteurs.

Une autre taxe revient dans les discussions, celle sur les rachats d'actions des grandes entreprises, pratique qui consiste à racheter ses propres actions au lieu d'investir ou d'augmenter les salaires. Elle a été promise par le chef de l'Etat à la télévision en mars… 2023. Et n'a jamais vu le jour. Seul un mécanisme visant quelques entreprises pour qu'elles partagent mieux la valeur avait passé les fourches du 49-3 au dernier PLF. «Un sabre de bois», avait sifflé le député Charles de Courson.

Pas de quoi classer le sujet. En instaurant une taxe de 1 % sur les rachats des grandes entreprises cotées, le rendement serait de 200 à 300 millions d'euros. C'est ce qu'avaient calculé dans des propositions remises en mai à Gabriel Attal, et que Libération a pu consulter, les députés de l'ancienne majorité Jean-René Cazeneuve, Nadia Ha, Jean-Paul Mattei, et François Jolivet.

Plusieurs niches fiscales continuent d'être regardées de près : une révision du crédit impôt recherche, par exemple, ou du pacte Dutreil sur les successions, étudiées dans la revue de dépenses sur les aides aux entreprises. Celle sur les armateurs et leur taxe forfaitaire au tonnage aussi. Avec les colossaux superprofits engrangés par le fret maritime, le manque à gagner pour l'Etat a été de 5,6 milliards d'euros en 2023. Les parlementaires recommandaient d'y aller doucement en revalorisant les seuils en fonction de l'inflation. Jean-Paul Mattei (Modem) explique aujourd'hui qu'«il faut manier avec prudence cet avantage fiscal, mais il faut y réfléchir». Rodolphe Saadé, le patron de CMA-CGM, première entreprise française du secteur, n'a pas attendu l'arbitrage pour dire lundi devant la presse à quel point serait dommageable une suppression de ce régime fiscal, tout en précisant qu'il accepterait «une contribution exceptionnelle de solidarité des grosses entreprises».

Une contribution exceptionnelle des grandes entreprises ? Les contributions exceptionnelles sont un classique. «Il y en a eu déjà avec des modalités diverses, sous les gouvernements Juppé, Jospin, Raffarin, Fillon, Ayrault», rappelle le chercheur Arthur Guillouzouic, à l'Institut des politiques publiques. Cette fois, une surtaxe temporaire d'impôt sur les sociétés pour les très grandes entreprises est évoquée. A partir de quel seuil ? A quel taux ? Pour combien de temps ? Matignon n'a pas donné de détails aux interlocuteurs. Selon l'Insee, en 2021, 300 grandes entreprises ont été redevables de 23,5 milliards d'euros d'impôts sur les sociétés. Le taux était alors à 26 % (il a été abaissé de 33 % à 25 % depuis 2017). Cela rapporterait, en ignorant les changements de comportement, 900 millions par point d'impôt sur les sociétés. «C'est déraisonnable d'envoyer ce signal, cet instrument est aveugle et économiquement idiot», tonne Mathieu Lefèvre. Jean-Paul Mattei se dit lui «très réservé».

La fiscalité des «plus riches» : des hypothèses à foison Cette fois, la flat tax instaurée par Macron en 2018, qui limite à 30 % l'imposition des revenus du capital, pourrait être relevée. A 33 %, voire 35 % ? Cela rapporterait entre 200 et 400 millions d'euros, selon différentes estimations par point de pourcentage. «Il n'y aurait presque pas de réactions d'évitement possibles pour les revenus de 2024, puisque la plupart des décisions de versement de dividendes ont déjà été prises, de même qu'une grande partie des sorties d'assurance-vie, plus-values…», constate Arthur Guillouzouic, qui rappelle que «les actionnaires majoritaires souvent gérants d'entreprises peuvent arrêter de distribuer de dividendes». Selon les Echos, une hausse de l'impôt sur le revenu serait à l'étude pour les plus hauts revenus, en désindexant de l'inflation les tranches de 45 %, 41 %, voire 30 %. Le retour de l'ISF, supprimé par Macron, ne semble en revanche pas au programme. Ce qui n'empêche pas Jean-Paul Mattei de réfléchir à un ISF sur le patrimoine non productif : «Je ne vois pas pourquoi les oeuvres d'art sont mieux traitées fiscalement qu'un bien immobilier qui permet de se loger.» Vivement le débat parlementaire.

Le Monde
France, mardi 24 septembre 2024 974 mots, p. 9
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22 septembre 2024 - La Matinale du Monde

Le macronisme entérine son glissement à droite

L’équipe formée par Michel Barnier est bien loin de la social-démocratie des premiers fidèles du chef de l’Etat

Claire Gatinois

François Hollande avait été convié pour parler de la guerre en Ukraine. Mais mercredi 6 mars, depuis le premier étage du palais de l’Elysée, l’ancien président socialiste et Emmanuel Macron devisent surtout de politique française. Il est question de tactique. Le chef de l’Etat, inquiet, cherche désespérément à élargir sa majorité trop relative au Parlement. « Tu mènes une politique de droite. Il faut que tu fasses une alliance avec la droite », tranche l’ancien premier secrétaire du Parti socialiste (PS). « Je n’ai pas fait tout ça pour en arriver là », se désole Emmanuel Macron.

Six mois plus tard, l’ex-banquier d’affaires, brièvement encarté au PS, chantre du « en même temps » en est « arrivé là ». Après une dissolution de l’Assemblée à contretemps et un échec cuisant aux législatives, le président de la République a nommé, dans la soirée du samedi 21 septembre, un gouvernement de trente-neuf ministres mêlant une jeune garde macroniste à une dizaine d’élus représentant une droite des plus conservatrices. « Un gouvernement réactionnaire en forme de bras d’honneur à la démocratie », à en croire le premier secrétaire du PS, Olivier Faure.

« Vieille France »

Les Républicains (LR) présents dans la nouvelle équipe ne sont pas prédominants. Mais leur profil ressuscite la droite « filloniste ». Une droite catholique conservatrice incarnée par le sénateur de la Vendée, Bruno Retailleau, nommé au ministère de l’intérieur. Longtemps proche de Philippe de Villiers, avant de rompre avec le souverainiste, il a choqué en juillet 2023 en parlant, au sujet des jeunes des quartiers issus de l’immigration, d’une « régression vers les origines ethniques », ou en assumant, en février 2022, le terme emprunté à l’extrême droite de « Français de papier ». Cette droite opposée au mariage homosexuel est aussi représentée par des noms de ministres et de secrétaires d’Etat moins connus, comme Patrick Hetzel (enseignement supérieur) ou Laurence Garnier (consommation), une sénatrice LR, figure de La Manif pour tous. Comme si la politique avait fait un pas en arrière après la nomination de Gabriel Attal, plus jeune premier ministre de la V République, qui affirmait, lors de son discours de politique générale, en janvier : « Etre Français en 2024, c’est pouvoir être premier ministre en assumant son homosexualité. »« C’est comme si on avait plongé la droite dans le formol en 2012 et qu’on l’avait ressuscitée aujourd’hui. Il n’y a de leur part aucune rénovation du logiciel idéologique », observe le politologue Vincent Martigny, parlant d’un gouvernement « vieille France ».En déplacement en Normandie, samedi, le désormais président du groupe Ensemble pour la République, Gabriel Attal, a rappelé devant des militants que le rôle du parti sera d’être ferme et de dénoncer toute dérive ou atteinte aux valeurs macronistes. Quitte à en « tirer toutes les conséquences s’il le faut », a-t-il prévenu.

« Sentiment d’inutilité du vote »

« C’est le gouvernement de Michel Barnier », défend-on à l’Elysée, pour mieux se mettre à distance de ces élus de droite. Il s’agirait donc d’un mariage forcé ? Le chef de l’Etat, se drapant dans son nouveau rôle de président arbitre et non plus de président touche-à-tout, aurait laissé faire ce « gouvernement Frankenstein », aux dires d’un ancien conseiller spécial de l’Elysée, épouvanté. Ce serait oublier que Michel Barnier, ex-commissaire européen de 73 ans, appelé avec moquerie « Hibernatus » par certains cadres du parti présidentiel, est le choix délibéré du président de la République.

En dépit des conseils d’une partie de son entourage, comme l’eurodéputé Pascal Canfin, ancien patron de WWF France, ou Patrice Vergriete, ex-maire de Dunkerque (Nord) venu de la gauche, Emmanuel Macron a refusé, au lendemain du 7 juillet, de laisser au Nouveau Front populaire (NFP), arrivé en tête du scrutin, la possibilité de former un gouvernement. Une partie des macronistes d’origine imaginent que la formation de gauche, rétive à toute coalition hors du NFP, aurait échoué, se montrant incapable d’arracher une majorité. Le recours à une personnalité issue de LR ne serait pas apparu comme une volonté présidentielle.

« Il y a une réalité politique », remarque le constitutionnaliste Benjamin Morel, soulignant le glissement progressif du macronisme vers la droite. Mais cette droitisation, à rebours du dépassement défendu par M. Macron, ne signifie pas, à ses yeux, la disparition du macronisme. « L’ADN de la Macronie, c’est avant tout l’économie, quand le régalien fait figure de variable d’ajustement », dit-il.

Les « mormons », fidèles de la première heure du chef de l’Etat, issus pour la plupart de la social-démocratie, s’étranglent. Mais leur voix est-elle encore entendue ? « L’aile gauche de Renaissancecompte pour rien. Leur salut ne peut être que dans un groupe de centre gauche d’opposition à M. Barnier », cingle le député de la Vienne Sacha Houlié, qui fut longtemps la figure de proue de cette aile gauche avant de claquer la porte du groupe.

Si quelques figures macronistes rangées à gauche, comme Agnès Pannier-Runacher (écologie) ou Astrid Panosyan (travail), occupent des portefeuilles conséquents, les représentants du camp Macron sont, de plus en plus, issus des rangs LR, à l’image de l’ex-sarkozyste Rachida Dati (culture) ou de l’ancienne chiraquienne Catherine Vautrin (territoires). « A la fin on aboutit à un gouvernement UMP avec différentes tendances de droite », résume M. Martigny. « Cela me fait peur. Peur non pas de la colère populaire mais du sentiment d’inutilité du vote. Des retours désabusés », déplore Aurélien Rousseau, éphémère ministre de la santé désormais député Place publique. C’est un fait : quand bien même l’Elysée martèle que « la France est à droite » , ni les LR ni le camp présidentiel ne sont arrivés en tête des législatives du 7 juillet.

Le Monde
France, mardi 24 septembre 2024 718 mots, p. 11
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22 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Profil

Jean-Noël Barrot, un néophyte aux affaires étrangères

Le vice-président du MoDem, jusqu’ici ministre délégué chargé de l’Europe, remplace Stéphane Séjourné au Quai d’Orsay

Philippe Ricard

Peu connu du grand public et des diplomates voilà encore huit mois, Jean-Noël Barrot vient à peine de faire sa place comme ministre délégué à l’Europe qu’il est propulsé à la tête du ministère des affaires étrangères dans le gouvernement de Michel Barnier.

A 41 ans, ce vice-président du MoDem remplace Stéphane Séjourné, pressenti depuis lundi 16 septembre pour rejoindre la Commission européenne, à la suite de la démission retentissante de Thierry Breton pour cause de profondes mésententes avec sa présidente allemande, Ursula von der Leyen. M. Barrot est le quatrième chef de la diplomatie française depuis la première élection d’Emmanuel Macron, en 2017 ; le troisième depuis le début de son second mandat, en 2022, alors que la crise politique suscitée par la dissolution de l’Assemblée nationale inquiète les partenaires de la France, et brouille son message.

Si sa carrière est fulgurante, M. Barrot fait figure de néophyte sur le plan diplomatique. L’ancien élève de HEC, où il a enseigné l’économie après un passage au MIT de Boston, est titulaire d’un doctorat en sciences de gestion. Ses travaux de recherche ont entre autres porté sur le financement des entreprises. Il a d’ailleurs commencé son parcours ministériel dans le giron de Bercy comme ministre délégué chargé du numérique (de juillet 2022 à janvier 2024). Sans avoir vraiment percé médiatiquement, il avait alors œuvré pour renforcer la régulation du secteur, afin de protéger les mineurs contre la pornographie en ligne, et limiter la toute-puissance des multinationales.

Jean-Noël Barrot se présente comme un « Européen convaincu » et se dit très attaché à la force d’impulsion du tandem franco-allemand, en dépit des fortes tensions qui opposent Paris et Berlin, en particulier depuis la guerre en Ukraine. Petit-fils du résistant chrétien-démocrate Noël Barrot, il est le fils de l’ancien ministre centriste et commissaire européen Jacques Barrot, mort en 2014, alors qu’il siégeait au Conseil constitutionnel. Comme son père, qui fut député de Haute-Loire pendant plus de trois décennies, Jean-Noël Barrot a commencé sa carrière politique dans le canton d’Yssingeaux, mais c’est dans les Yvelines qu’il est élu à l’Assemblée nationale en 2017, un département où il s’est fait réélire en juillet, à la suite de la dissolution.

Baptême du feu à New York

La décision surprise du chef de l’Etat l’a pourtant pris de court à l’époque. Quelques semaines plus tard, en plein Jeux olympiques, le ministre démissionnaire confiera à l’occasion d’une réception organisée à Paris par l’ambassade d’Allemagne ne pas voir d’issue rapide à la crise politique. Il était encore loin de se douter qu’il pourrait remplacer M. Séjourné, qui ne cachait pas son intention de rester, après à peine huit mois à son poste.

Dans l’attente d’un nouveau gouvernement, M. Barrot a depuis succédé à Jean-Louis Bourlanges à la tête de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale. Ces derniers jours, alors que le MoDem menaçait de ne pas participer au gouvernement, jugé trop à droite, M. Barrot appelait à tout faire pour assurer la « réussite » de Michel Barnier.

Le nouveau ministre devrait connaître son baptême du feu dès cette semaine, lors de l’Assemblée générale des Nations unies, à New York. Il y accompagnera Emmanuel Macron, de passage, mardi et mercredi, avant de s’envoler pour le Canada. De la guerre en Ukraine au Proche-Orient, les dossiers brûlants ne manquent pas.

Le chef de l’Etat entend, en dépit de ses turpitudes politiques en France, continuer à exister sur la scène internationale. Il veut défendre le « domaine réservé », constitué, martèle l’Elysée, des affaires étrangères et de la défense – à ce dernier poste, un fidèle du président de la République, Sébastien Lecornu, est maintenu. Michel Barnier juge plutôt qu’il s’agit d’un « domaine partagé ».

Sur les questions européennes, Jean-Noël Barrot sera ainsi secondé par le député macroniste de Paris Benjamin Haddad, ex-HEC lui aussi, mais spécialiste des questions internationales et passé par différents laboratoires d’idées. Ce dernier sera d’ailleurs placé sous l’autorité conjointe de M. Barrot et du premier ministre.

Libération
mardi 24 septembre 2024 646 mots, p. 7

AUTRE

Pas de ministère du handicap : provocation ou mépris

SABRINA CHAMPENOIS

AUTRE

Dimanche soir, en regardant Michel Barnier au 20 heures de France 2, on a failli se réveiller. Au moment où Laurent Delahousse a demandé au nouveau Premier ministre si une cause lui tenait particulièrement à coeur. On s'est dit que l'impétrant des Alpes allait rattraper le coup, que ce serait déjà ça de gagné. Qu'il allait s'ériger, le regard grave et pénétré, en défenseur de l'inclusion, en particulier des personnes en situation de handicap. Et qu'il allait regretter, contrit, l'omission du handicap dans les intitulés ministériels de son gouvernement : le dossier fait juste partie du périmètre du député Horizons Paul Christophe, nommé ministre des Solidarités, de l'Autonomie et de l'Egalité entre les femmes et les hommes. Au lieu de quoi, Michel Barnier a évoqué la santé mentale, en soulignant la dimension personnelle, familiale, de sa sensibilité à cette cause, sa mère ayant été «pendant trente-cinq ans présidente en Savoie» de l'Union nationale de familles et amis de personnes malades et/ou handicapées psychiques. Crise systémique de la psychiatrie, hausse des troubles, notamment chez les jeunes et les enfants, alors même que l'offre de soins est saturée : personne n'ira contester que la santé mentale est un enjeu urgent. Il demeure que l'omission du handicap est inadmissible, et qu'elle a des airs de provocation ou de mépris, voire des deux, à l'égard des personnes concernées. Logiquement, Les associations ont immédiatement réagi. Post plein d'amertume du Collectif handicaps, qui regroupe 54 associations, sur X : «On nous parlait d'un héritage des Jeux. Il aura vite été enterré.» Communiqué de presse outré de l'Association pour la prise en compte du handicap dans les politiques publiques et privées, pour qui «la classe politique crache à la figure des 12 millions de personnes handicapées». Post révolté de Florian Deygas, ancien vice-président du Conseil national consultatif des personnes handicapées : «Je n'aurais imaginé qu'un gouvernement irait jusqu'à supprimer entièrement un ministère dédié aux personnes en situation de handicap pour les invisibiliser dans le portefeuille de l'autonomie.» Secrétaire d'Etat en charge des personnes handicapées de 2017 à 2022, Sophie Cluzel a directement interpellé le nouveau ministre sur X : «Je compte sur Paul Christophe pour que l'absence d'un ministère dédié ne soit pas le signe d'un désintérêt à l'issue de Jeux paralympiques si réussis.» Paul Christophe a répondu par la même voie aux uns et aux autres : «Comme président du conseil d'administration de l'institut Vancauwenberghe de Zuydcoote [dans le Nord, ndlr] en charge d'enfants en situation de polyhandicap, puis comme député et président de la commission des affaires sociales, j'ai toujours eu à coeur de défendre les droits fondamentaux des personnes handicapées et une société plus inclusive. Ce n'est pas demain que cela va changer ! Je m'y engage comme désormais ministre.» L'élu du Nord, 53 ans, a aussi été à l'origine en 2023 d'une proposition de loi sur l'accompagnement de parents d'enfants malades et handicapés, et rapporteur du texte pour favoriser le repérage et l'accompagnement des troubles du neurodéveloppement, dont l'autisme. Mais la question n'est pas celle du casting. Elle est celle de l'effacement. Avec ce gouvernement Barnier, alors que le précédent comptait une ministre déléguée chargée des personnes handicapées, le handicap disparaît ostensiblement de l'affiche. Des priorités, en clair. Le mouvement est d'autant plus choquant que l'«inclusion» a été le mantra de ces derniers mois, à la faveur des Jeux paralympiques. Succès populaire, la grand-messe sportive a été porteuse de l'espoir que la société française était vraiment en train de franchir un cap, de progresser. On entrevoyait un tremplin idéal pour des actions de fond, en faveur la visibilité, de l'accessibilité, du financement. Un boulevard s'ouvrait à une action publique qui ferait fructifier cet héritage, au-delà de la «bulle» idyllique momentanée. Mais au lieu d'embrayer, Michel Barnier fait avec ce gouvernement le choix de freiner, d'aller à contresens. Bien amer et déplorable revers de la médaille.

Le Monde
France, mardi 24 septembre 2024 842 mots, p. 8
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23 septembre 2024 - La Matinale du Monde

Analyse

La stratégie du RN pour mettre le gouvernement au service de ses idées

En capacité de censurer à tout moment le nouvel exécutif,Marine Le Pen veut en profiter pour arracher quelques victoires

Clément Guillou et Corentin Lesueur

Le Rassemblement national (RN) n’a pas attendu l’installation du gouvernement pour le juger indigeste. « Vous reprendrez bien un peu de ce plat avarié ? », a cinglé, le jeudi 19 septembre sur le réseau social X, le président délégué du groupe à l’Assemblée nationale, Sébastien Chenu, quand s’esquissait le casting mêlant Les Républicains (LR) et des représentants de l’ancienne majorité macroniste.

« Un gouvernement sans avenir » , a confirmé Jordan Bardella deux jours plus tard, au moment des nominations. Avec ses 126 députés, Marine Le Pen pourrait d’office renvoyer ce menu si peu à son goût, en s’associant à une censure frontale de la gauche – annoncée dès la déclaration de politique générale, le 1er octobre. Mais elle compte profiter de ce pouvoir inédit pour accroître la pression sur un gouvernement qui ne devra son sursis qu’aux concessions faites à l’extrême droite.

Depuis la nomination de Michel Barnier à Matignon, le 5 septembre, le RN s’est gardé de fixer trop précisément ses « lignes rouges ». L’ancien commissaire européen sait que, après avoir évité des personnes jugées « irrespectueuses » par le mouvement de Jordan Bardella, il devra donner des gages sur l’absence de hausses d’impôt et sur la lutte contre l’immigration et l’insécurité pour éviter la censure. Charge à lui de deviner les mesures susceptibles de satisfaire le RN.

Plusieurs cadres du parti parient que le premier ministre ne survivra pas à l’examen du budget 2025, auquel ils promettent « 49.3 » puis censure dans un Hémicycle paralysé par la « tripolarisation » issue des législatives des 30 juin et 7 juillet. Mais les frontistes comptent sur chaque échéance, pour pousser leurs pions idéologiques. Baisse de la TVA sur l’énergie, réforme de l’aide médicale d’Etat, hausse du budget consacré à l’expulsion des étrangers illégaux, suppression des autorités indépendantes : le RN distille en privé les engagements qui pourraient entraîner son indulgence. Sans aucune garantie ni limite.

« Pôle de stabilité »

Marine Le Pen sauvera le gouvernement tant qu’elle le jugera utile pour légitimer son programme et alimenter le récit de son influence croissante. « On va essayer d’en tirer un maximum sur les questions d’immigration et de sécurité : plus[Michel Barnier] donnera des gages, plus on le laissera durer », résume Matthias Renault, député (RN) de la Somme.

S’il se pose en « pôle de stabilité » de la mandature, à rebours d’une gauche qui promet de censurer le gouvernement sans condition, le RN ne lie le sort de Michel Barnier qu’à ses seuls intérêts. Avec deux boussoles en tête : son électorat, qui leur saura gré, juge le parti, de chaque victoire arrachée au gouvernement ; et le « récit » médiatique et politique. Marine Le Pen sera attentive à l’analyse faite des choix du nouveau premier ministre. « En politique n’existe que ce qui paraît exister », professe-t-elle devant ses élus. Le RN se satisfera moins des concessions faites par Michel Barnier que de ce qui apparaîtrait comme telles aux yeux de ses adversaires, des observateurs et des électeurs.

«Sans lui faire de liste à la Prévert, on laissera[Michel] Barnier proposer, explique Philippe Olivier, eurodéputé (RN) et conseiller de Marine Le Pen. A nous de juger, de faire preuve d’agilité et de voter ce qu’on considérera aller dans le bon sens. Tant qu’on obtiendra des choses, et que la gauche accusera le gouvernement d’être “dans les mains de Le Pen”, on sera les grands gagnants de la séquence, et on continuera. »

A ceux qui douteraient de leur opportunisme, le RN renvoie vers l’adoption de la dernière loi immigration, en décembre 2023. Après des mois passés à vilipender un texte qu’elle jugeait générateur d’une « nouvelle filière d’immigration », Marine Le Pen avait au dernier moment fait volte-face, en revendiquant une « victoire idéologique » : le vote d’un projet de loi entérinant une forme de « préférence nationale », clé de voûte historique du programme discriminatoire du parti à la flamme. « La force de Marine[Le Pen], c’est son instinct, sa capacité à voir dans un texte qui ne nous correspond pas, sur le fond, une occasion de réaliser un coup politique », loue Jean-Philippe Tanguy, député (RN) de la Somme.

Le projet de loi « immigration » a même servi de double « crash test ». Le RN n’y a pas seulement vu un accommodement possible d’une partie de ses adversaires sur ses fondamentaux les plus radicaux, il a aussi constaté que son choix à l’Assemblée n’avait que peu été assimilé, chez ses électeurs, à une « béquille » offerte à Emmanuel Macron. Un précédent précieux pour les troupes de Marine Le Pen, qui s’attendent à être accusées de soutenir un gouvernement qu’ils critiqueront sans le censurer. Au moins le temps de profiter de ce nouveau pouvoir. Celui de trouver son compte, même dans les « plats avariés ».

Le Figaro, no. 24909
Le Figaro, mardi 24 septembre 2024 1124 mots, p. 3

Politique

Rattrapé par le déficit, Michel Barnier relance le débat explosif sur la fiscalité des plus aisés

Le premier ministre se dit obligé de trouver des recettes en surtaxant les ménages et sociétés les plus riches. Une proposition contestée dans ses rangs.

Boichot, Loris, Conruyt, Claire, Laubacher, Paul

Le cauchemar de Michel Barnier a commencé. À peine installé à Matignon, à la tête d'un gouvernement qu'il a réuni pour la première fois ce lundi 23 septembre, le nouveau premier ministre entre dans le dur des arbitrages budgétaires. Dimanche, il a prévenu sa majorité mêlant macronistes et Républicains (LR), et en a dérouté une partie, en ouvrant la piste d'une hausse de la fiscalité pour les plus aisés. Dans son viseur, au nom d'un «effort de solidarité » : «les très grandes sociétés» et «les personnes les plus fortunées», a-t-il indiqué sur le plateau du « 20 Heures » de France 2. Mais hors de question d' «alourdir encore l'impôt sur l'ensemble des Français» , a-t-il cru bon de préciser.

Pour se justifier, le dirigeant de LR se dit l'héritier d'une situation financière qu'il qualifie de «très grave». Le déficit public - soit la différence annuelle entre les recettes et les dépenses - doit s'élever cette année à 5,6 % de la richesse nationale, bien au-delà du maximum de 3 % exigé par l'Union européenne (UE), qui a placé la France en procédure de déficit excessif.

Un casse-tête pour les deux nouveaux ministres de Bercy, les macronistes Antoine Armand (Économie et Industrie) et Laurent Saint-Martin (Budget et Comptes publics). Le gouvernement se retrouve contraint de préparer à la hâte un projet de budget pour 2025, en vue de le présenter début octobre - peut-être le 9 au lieu du 1er. Un retard inédit sous la Ve République, lié à la dissolution et aux atermoiements d'Emmanuel Macron pour nommer un nouveau premier ministre.

Dès ses premiers jours passés à Matignon, Michel Barnier a évoqué auprès de ses interlocuteurs le scénario d'une hausse de la fiscalité, au risque de se transformer en chef d'un « gouvernement des mauvaises nouvelles ». Reste dans le projet de budget la «justice fiscale» promise. Ce qui a provoqué une première crise avec une partie des responsables de Renaissance : Gabriel Attal a appelé à une «clarification», Gérald Darmanin s'est dit hostile à soutenir un gouvernement qui augmenterait les impôts.

Pourtant, dès le soir de sa nomination, samedi, dans Le Journal du dimanche, le ministre Antoine Armand a dévoilé ses intentions : écarter «d'office certains prélèvements exceptionnels et ciblés ne serait pas responsable». Dans le détail, certaines mesures sont sur la table. Du côté des ménages les plus aisés, une non-indexation sur l'inflation des tranches supérieures de l'impôt sur le revenu. Du côté des grandes entreprises, une hausse de l'impôt sur les sociétés.

Autre option, une augmentation du prélèvement forfaitaire unique (PFU) - ou « flat tax » -, cet impôt à 30 % qui vise les revenus de l'épargne et du capital (dividendes, intérêts...). Dimanche soir, sur France 2, Michel Barnier a refusé de se prononcer sur un éventuel rétablissement de l'impôt de solidarité sur la fortune (ISF), une hypothèse toutefois jugée peu efficace autour de lui.

Ces scénarios tranchent avec la ligne suivie par les gouvernements d'Emmanuel Macron : pas d'augmentations d'impôts. Un principe appliqué depuis 2017 - auquel a fait exception la taxation de la «rente» des producteurs d'électricité, enrichis sur fond de flambée des prix de l'énergie. La hausse de la fiscalité ? «Je refuse depuis sept ans cette facilité», a souligné lundi le ministre sortant de l'Économie, Bruno Le Maire, lors des passations de pouvoirs. Il a suggéré à son successeur de préférer les «propositions de réduction de dépenses» à «je ne sais quelle recette miracle».

Cette politique est rappelée à toutes fins utiles à l'Élysée, où l'on y tient. Tout comme dans les rangs des plus libéraux du camp présidentiel, notamment autour d'Édouard Philippe. «Attention à ne pas toucher aux impôts: changer la politique fiscale, ce serait ajouter de la confusion, notamment vis-à-vis des investisseurs», met en garde Arnaud Péricard, proche de l'ancien premier ministre et maire (Horizons) de Saint-Germain-en-Laye (Yvelines).

Avant les déclarations de Michel Barnier, plusieurs poids lourds du camp Macron, ces derniers mois, ont appelé à explorer l'option d'une hausse d'impôts ciblés, à l'image de Yaël Braun-Pivet. «Pourquoi pas?», a déclaré la présidente de l'Assemblée nationale le 18 septembre, sur RTL : «Il faut que l'effort soit partagé entre tous». Aujourd'hui à la tête de 96 députés Renaissance, Gabriel Attal s'est dit ouvert, en avril, à des propositions sur la «taxation des rentes»- sans exclure de mesures sur les rachats d'actions, les énergéticiens ou les entreprises de transport maritime.

Soucieux de prendre la température, Michel Barnier a prévu de rencontrer mardi les chefs de groupes politiques de l'Assemblée nationale, et mercredi ceux du Sénat. Il planche sur la feuille de route qu'il présentera mardi 1er octobre aux députés, lors de son discours de politique générale. Il entend détailler son plan pour le budget et la fiscalité.

Problème, dans sa majorité composite, même Les Républicains sont partagés entre leur aile « sociale » et leur aile « libérale ». «Les troupes ont été rassurées par les mots du premier ministre qui a certifié qu'il n'augmenterait pas les impôts de la classe moyenne», assure l'entourage du chef des 47 députés LR, Laurent Wauquiez. Il n'empêche que la hausse d'impôts pour les plus riches ne fait pas l'unanimité à droite. «Nous avons le niveau de prélèvements le plus important d'Europe. La hausse d'impôts n'est pas la solution aux difficultés budgétaires actuelles, c'est ma colonne vertébrale, appuie la députée LR Véronique Louwagie. La première des réponses est la rigueur budgétaire et une maîtrise de nos dépenses publiques. J'ai toute confiance en Michel Barnier, qui est un homme de conviction.»

Sous la surveillance du Rassemblement national (RN), qui se réserve la possibilité de voter une motion de censure avec la gauche, Michel Barnier s'est vu adresser les « lignes rouges » du parti à la flamme. Le 3 septembre dernier, déjà, Marine Le Pen avait averti qu'il ne doit «pas raser les classes populaires et modestes de son budget». Pas de gel général du barème de l'impôt sur le revenu, donc. Pour autant, le parti de Jordan Bardella pourrait rejoindre l'exécutif sur plusieurs points : une taxation supplémentaire des bénéfices extraordinaires des entreprises ou un alourdissement de la fiscalité sur les actifs financiers, lui qui propose de transformer l'impôt sur la fortune immobilière (IFI) en impôt sur la fortune financière (IFF).

Quant au Nouveau Front populaire (NFP), il dit vouloir en finir avec les «cadeaux fiscaux», tout à sa volonté de mettre à contribution les plus riches. Mais ses 193 députés refusent tout compromis avec le gouvernement de Barnier, qu'ils entendent renverser dès l'ouverture des travaux de l'Assemblée nationale, la semaine prochaine. L.B. ET ET P. L.

Libération
mardi 24 septembre 2024 180 mots, p. 17

AUTRE

«Je crains, au vu de la ligne de ce gouvernement, d'être contrainte à une censure.»

» J.-B.D.

AUTRE

Résister, censurer, rompre ? Ce qu'il reste de l'aile gauche macroniste a pris un nouveau coup avec la nomination d'une brochette de ministres LR aux positions réactionnaires sur les sujets de société dans le gouvernement de Michel Barnier. Ralliée en 2017, Sophie Errante a claqué vendredi la porte du groupe Ensemble pour la République. Sa collègue Stella Dupont, membre du parti En Commun et restée apparentée à EPR, n'en est pas encore tout à fait là mais appelle à la constitution d'un groupe social-démocrate («Aujourd'hui, nous sommes dispersés au PS, chez Liot, au Modem et à EPR») et menace de censurer le gouvernement, qui lui «reste en travers de la gorge». «En tant que femme de gauche, je ne peux pas soutenir la nomination de personnalités qui ont porté des positions rétrogrades sur l'homosexualité, la pénalisation des thérapies de conversion, le mariage pour tous ou l'IVG et sa constitutionnalisation.» J.-B.

D. Interview à lire en intégralité sur Libé.fr

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Économie, mardi 24 septembre 2024 1059 mots, p. AUJM6
Aussi paru dans
23 septembre 2024 - Le Parisien (site web)
24 septembre 2024 - Le Parisien

« Nous sommes prêts à discuter d'une hausse d'impôts des entreprises »

EXCLUSIF|Alors que le Premier ministre a évoqué une contribution des entreprises pour boucler le prochain budget de la France, Patrick Martin, le président du Medef, ouvre la porte à une augmentation des prélèvements. Mais à deux conditions.

Propos recueillis parerwan Benezet, Sébastien Lernould et Vincent Vérier

Le président du Medef, Patrick Martin, est prêt à consentir à une augmentation des prélèvements. Ce lundi, il nous précise ses conditions.

40 milliards d'euros sont à trouver pour revenir à 5 % de déficit l'an prochain. La priorité, c'est de tailler dans les dépenses publiques ?

PATRICK MARTIN. Il y a des baisses de dépenses, qui, sans altérer la qualité du service public, permettraient de faire des économies considérables. La Cour des comptes a chiffré que la fraude sociale coûtait 6 à 8 milliards d'euros (Mds€) par an. Autre sujet, le régime social des travailleurs frontaliers qui ne cotisent pas en France nous coûte 800 millions d'euros par an. Dans le système de santé, il y a 8 % d'effectifs administratifs de plus par rapport au système allemand qui est aussi bon que le nôtre. Quatrième exemple : la surréglementation qui nous coûte 60 Mds€. Si on cumule ces montants, c'est plus d'une dizaine de milliards d'euros d'économies qui pourraient être réalisées chaque année sans affecter les ménages ou les entreprises et sans freiner la croissance.

Faut-il augmenter la fiscalité des entreprises comme le suggère le gouvernement ?

Nous sommes dans une attitude constructive à l'égard de ce gouvernement car nous sommes conscients que la situation des finances publiques est très grave et l'équation politique fragile. Mais je rappelle que les entreprises françaises supportent le niveau de prélèvements obligatoires fiscaux et sociaux le plus élevé au monde, 364 Mds€ par an.

Donc, pas touche aux impôts ?

Nous sommes prêts à discuter d'une hausse d'impôts des entreprises à deux conditions. D'abord, si nous avons la démonstration que sur l'excès de dépenses publiques, l'État fait des efforts bien supérieurs à ce qu'il demande aux entreprises. Ensuite, que l'effort demandé n'enraye pas la dynamique d'investissement et de création d'emplois dans une conjoncture économique très fragile.

Vous êtes prêt à faire un effort, mais sur quoi ?

Il faut raisonner sur l'ensemble des mesures et regarder leur impact économique global.

Michel Barnier a évoqué une contribution exceptionnelle des grandes entreprises. OK pour en discuter ?

Seulement dans les conditions que je viens d'indiquer. Néanmoins, il y a déjà beaucoup de taxes et impôts qui touchent plus les grandes entreprises. Leur taux d'impôt sur les sociétés est supérieur, elles paient le 1 % logement, le versement mobilité qui leur coûte 8 Mds€ par an... Il ne faut pas trop tirer sur la corde.

Et taxer les rachats d'actions ?

La moitié de la capitalisation boursière est détenue par des investisseurs étrangers qui exigent un rendement. Taxer ces rachats pourrait les faire fuir et nous fragiliser. Telle que cette taxe est imaginée, en ciblant les grandes entreprises cotées, avec un taux raisonnable, on peut en parler mais le mieux serait d'encourager leurs investissements profitables.

Il y a un consensus politique sur les abus du crédit impôt recherche (CIR). Vous le partagez ?

C'est sans doute le dispositif le plus contrôlé de France. Il faut veiller à continuer à encourager la création de richesses dans notre pays et ça passe beaucoup par l'innovation. Or, on observe un écart de compétitivité grandissant avec d'autres pays. Même s'il est normal que l'État s'interroge sur l'efficience du dispositif et la bonne utilisation des fonds. On cite souvent le cas de Sanofi. Mais ce laboratoire réalise 4,5 % de son chiffre d'affaires en France et 25 % de ses dépenses d'investissement, avec 33 % de ses effectifs de chercheurs. Si demain on lui enlève le CIR, je ne suis pas sûr qu'il maintiendra ce niveau de recherche chez nous.

Craignez-vous la fin de la politique de l'offre ?

Le Premier ministre comme les nouveaux ministres des Comptes publics, de l'Économie ou du Travail sont parfaitement conscients que cela donne des bons résultats et que suspendre ou revenir sur cette politique de l'offre aurait des conséquences catastrophiques sur l'activité et l'emploi. Toute mesure prise aujourd'hui risque de nuire à la compétitivité des entreprises dans les prochaines années.

Le gouvernement veut revoir les allégements de charges sur les bas salaires...

Il y a deux sujets. Le premier, encore flou, constitue une vraie menace : c'est la réduction des allègements de charges de manière globale. On parle de près de 4 Mds€. C'est ultrasensible, notamment pour les métiers exposés à la concurrence internationale. Le second, c'est la répartition de ces aides par niveau de rémunération. Dans certains secteurs, comme la propreté, si vous touchez aux allègements de charges autour du smic alors que 60 % des effectifs sont rémunérés à moins de 1,2 fois le smic, vous aurez un effet dévastateur sur l'emploi.

La reforme de l'assurance chômage a été mise sur pause. Faut-il l'appliquer telle quelle ?

Nous avons tendu la main aux autres partenaires syndicaux et patronaux pour rouvrir la négociation sur l'emploi des seniors et si nous nous mettons d'accord cela validerait la convention sur l'assurance chômage signée par les partenaires sociaux en novembre dernier.

La nouvelle ministre du Travail s'est opposée à cette réforme. C'est un problème ?

Je ne crois pas me tromper en disant que ce que déclare une personne, en l'occurrence Astrid Panosyan-Bouvet, quand elle était députée, n'est pas forcément ce qu'elle dira et fera en tant que ministre. Si elle a accepté de rentrer dans ce gouvernement, c'est qu'elle est alignée avec ce que veut le Premier ministre.

Sur l'apprentissage, acceptez-vous que les aides baissent ?

Il faut prendre ce sujet avec des pincettes. Avant les aides, nous avions 350 000 apprentis. Aujourd'hui, nous sommes à 1 million. L'idée circule selon laquelle il faudrait rogner, voire supprimer, les aides pour les entreprises de plus 250 salariés qui emploieraient des apprentis de niveau licence et au-delà. Je le dis, elles baisseraient alors largement leurs effectifs d'apprentis. Plutôt que d'aller chercher quelques centaines de millions d'euros là-dessus, allons chercher quelques milliards d'euros sur l'optimisation de la sphère publique. Notamment sur les 493 agences publiques qui coûtent 91 Mds€ et dont, pour certaines, on ne sait plus très bien dire à quoi elles servent.

Le Monde
France, mardi 24 septembre 2024 249 mots, p. 12

Astrid Panosyan-Bouvet, une fibre plus sociale au travail

Thibaud Métais

Cette fois, c’est la bonne. Déjà pressentie pour occuper le poste lors du remaniement de janvier, Astrid Panosyan-Bouvet a été nommée ministre du travail et de l’emploi, samedi 21 septembre. Députée (Renaissance) de Paris depuis 2022, elle suivait particulièrement ces thématiques à l’Assemblée nationale.

C’est une première expérience gouvernementale pour cette proche d’Emmanuel Macron, diplômée de HEC, Sciences Po et de la Harvard Kennedy School of Government, à Boston. Ancienne adhérente du Parti socialiste, elle a cofondé, en 2016, En marche !, le mouvement d’Emmanuel Macron, dont elle avait été la conseillère à Bercy en 2014.

Alors que de gros dossiers l’attendent Rue de Grenelle, ses positions vont être scrutées. Car c’est aussi une voix qui a su se faire dissonante au sein de la Macronie sur l’orientation de la politique menée depuis plusieurs mois.

Elle devra tout d’abord s’occuper de l’assurance-chômage. Alors qu’une réforme avait été amorcée par l’ancien premier ministre Gabriel Attal, au printemps, un projet auquel elle s’était clairement opposée, celle-ci a été suspendue lors de l’entre-deux-tours des élections législatives. Les règles d’indemnisation des demandeurs d’emploi actuellement en vigueur arrivent à échéance le 31 octobre.

Astrid Panosyan-Bouvet devra également s’atteler à la question des bas salaires et des rémunérations. Attachée au dialogue social, elle a souvent essayé de porter ces thèmes au sein du pouvoir macroniste, sans être toujours entendue.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mardi 24 septembre 2024 1136 mots, p. AUJM5
Aussi paru dans
24 septembre 2024 - Le Parisien

Ces quelques jours où Wauquiez a vu Beauvau lui filer sous le nez

Si de nombreux Républicains sont entrés au gouvernement, ce n'est pas le cas de celui qui aspire à être leur candidat à la prochaine présidentielle. Récit de deux semaines de tractations.

Marion Mourgue avec A.S.

Laurent Wauquiez a-t-il perdu la partie ? Le président du groupe Droite républicaine à l'Assemblée était annoncé comme un poids lourd du gouvernement Barnier. Il espérait le portefeuille de l'Intérieur et un titre de ministre d'État; il restera finalement au Palais-Bourbon. Que s'est-il passé ?

Le mercredi 4 septembre, Laurent Wauquiez et Gérard Larcher évoquent le projet d'Emmanuel Macron de nommer Xavier Bertrand à Matignon. Le premier se montre surpris, alors que les élus du RN répètent publiquement qu'ils censureraient un gouvernement Bertrand. Mais l'idée fait son chemin à l'Élysée, où l'entretien, deux jours plus tôt, entre le président et le patron des Hauts-de-France s'est très bien passé. Alexis Kohler, le secrétaire général de l'Élysée, appelle Wauquiez pour vérifier que les Républicains - vu les rivalités qui s'y expriment - ne censureront pas un Premier ministre issu de leurs rangs.

« Est-ce que tu me confirmes qu'il n'y a pas d'opposition par rapport à la nomination de Xavier Bertrand ? », interroge le secrétaire général de l'Élysée. « Je te le confirme, répond Wauquiez, mais je m'étonne de cette option. Je constate qu'il sera censuré. » « Non, non, rétorque Kohler, Xavier Bertrand nous a donné des garanties. Il ne serait censuré ni par le PS ni par le RN. » Wauquiez reprend : « Mais avez-vous vérifié ? » Ces quelques mots vont sceller le sort de Bertrand. « Je te rappelle », conclut Kohler.

Coup de pouce contre retour d'ascenseur

Les téléphones continuent de sonner. La députée LR Michèle Tabarot raconte à Wauquiez avoir pris un petit-déjeuner, ce même mercredi, avec Michel Barnier et juge qu'il ferait un bon candidat à Matignon. Ce n'est pas tombé dans l'oreille d'un sourd. Wauquiez rappelle Barnier dans la foulée : « Il paraît que tu es candidat à Matignon. Est-ce que tu veux que je fasse passer le message ? » En échange, Wauquiez a une demande : si Barnier devient Premier ministre, il ne devra pas « faire ses courses » dans son dos pour constituer le gouvernement. Rien de compliqué à ce stade.

Wauquiez et Kohler se rappellent : le scénario Bertrand a pris l'eau. « Mais il y a une autre solution, poursuit le président de groupe, c'est Michel Barnier. À vous de tester s'il est censurable. » Ça tombe bien : Kohler et Macron doivent déjeuner ensemble ce mercredi, et Michel Barnier s'invite au menu des discussions. Quelques heures plus tard, le chef de l'État décide de le recevoir à l'Élysée. C'est fait, ce sera lui à Matignon. « Je n'oublierai pas ce que tu as fait », glisse le nouveau Premier ministre à Wauquiez.

Le vendredi 6 septembre, Barnier s'entretient avec Larcher, Wauquiez et Retailleau. Le président du Sénat pousse en faveur des sénateurs Sophie Primas et Mathieu Darnaud. Les présidents de groupe font passer une dizaine de noms à Barnier pour l'incarnation « d'une nouvelle droite » au sein du gouvernement. Wauquiez rappelle aussi ses lignes rouges, le pacte législatif de LR. Il est alors jugé cassant. Mais chacun commence à penser à l'après. Wauquiez souhaite Beauvau; Retailleau aussi.

Quelques jours plus tard, le lundi 9 septembre, Barnier s'entretient à nouveau avec Retailleau et Wauquiez, par visio cette fois. La tonalité a changé. Barnier rappelle clairement que c'est lui qui décidera du choix de ses ministres. Il n'entend pas se laisser imposer qui que ce soit. Encore moins un ministre d'État. « Je ne veux pas d'État dans l'État », fait-il valoir, ajoutant qu'il regardera les propositions de noms pour constituer son équipe. Il a surtout déjà choisi : ce sera Retailleau pour l'Intérieur.

Depuis le départ, ce dernier a le soutien de Larcher, qui l'a clairement dit à Barnier comme au président. « Retailleau est un type loyal avec lequel j'ai partagé beaucoup de combats. Il faut qu'il soit correctement traité. C'est important pour le Sénat. » Le message est passé. « Et pour moi ? », rebondit Wauquiez. Barnier ne répond pas. Un ange passe.

Le lendemain, le Premier ministre présente une copie à l'Élysée avec Wauquiez à Bercy et Retailleau à l'Intérieur. Le premier s'en étonne auprès de Matignon, qui lui rétorque que l'Élysée comme la macronie ont mis un veto à sa nomination à Beauvau. Wauquiez veut vérifier...

Ça tombe bien, il a désormais d'excellentes relations avec Attal et Kohler. Les deux hommes lui garantissent n'avoir mis aucun « stop » à sa nomination. Macron n'a-t-il pas répété qu'il ne s'en « mêlerait pas » ? Wauquiez se sent floué et estime que le Premier ministre lui a menti; Barnier est agacé que le premier ait jugé bon de vérifier. La tension est forte alors que, dans le même temps, il y a de la friture sur la ligne Macron-Barnier. Le chef du gouvernement se montre excédé par les ego et les ambitions de l'ex-majorité présidentielle.

« Il y a de la déception »

« Barnier va démissionner », prévient un ténor LR en appelant Wauquiez. Du moins, la lettre est prête. Barnier l'a glissée dans sa veste au cas où... L'Élysée s'en inquiète et indique au Premier ministre que, à part les domaines réservés, il n'y aura pas d'objection sur le casting mais fait comprendre que LR ne pourra pas, en plus de Matignon, avoir l'Intérieur et Bercy.

Jeudi, Barnier organise une réunion à Matignon puis poursuit en privé son échange avec Retailleau et Wauquiez. Le chef du gouvernement lui propose Bercy. « J'ai déjà refusé hier, ma réponse n'a pas changé », rétorque Wauquiez. Nouvelles tensions. « Je ne veux pas de présidentiable au gouvernement, c'est la raison pour laquelle j'ai refusé Attal », glisse Barnier. « Redis-moi les yeux dans les yeux qu'Attal veut entrer au gouvernement, s'agace Wauquiez. Maintenant, je le connais bien... » À ses proches, Wauquiez parle de « mensonge ». Ça ne l'empêche pas ensuite devant les députés DR d'appeler à oeuvrer au succès de Barnier. Mais la période va laisser des traces. « Le ministère de l'Intérieur a parfois été utilisé à des fins politiques, explique-t-on dans l'entourage de Barnier. Aujourd'hui, la situation est trop grave; les Français veulent des résultats. Le Premier ministre ne voulait pas de polémique; la sécurité et l'immigration sont des sujets trop sensibles pour les confier à un présidentiable. »

« Laurent Wauquiez ne jouera pas la politique du pire, explique son entourage, il soutient le gouvernement Barnier. Mais il y a eu de la déception car il se projetait sur Beauvau et parce qu'il a eu le sentiment qu'il n'y avait pas de franchise. Mais il a aussi une vraie satisfaction : il est maintenant entièrement libre. » Une promesse ou une menace ?

Le Monde
France, mardi 24 septembre 2024 148 mots, p. 9

Eric Ciotti quitte Les Républicains

Dans un entretien au Figaro, dimanche 22 septembre, Eric Ciotti a annoncé son départ du parti Les Républicains (LR), dont il était toujours le président officiellement. Le député des Alpes-Maritimes était devenu un paria dans sa famille politique, depuis son alliance avec le Rassemblement national, le 11 juin. La justice n’aura pas à statuer, le 14 octobre, sur le fond, au sujet de l’exclusion de M. Ciotti par le bureau politique de LR. Le nouvel allié de Marine Le Pen et de Jordan Bardella avait déjà tourné la page avec la création de son parti, fin août, l’Union des droites pour la République. Mais, pour marquer une rupture définitive, M. Ciotti dénonce l’alliance de son ancien parti avec le camp présidentiel. « C’est un gouvernement macroniste, avec quelques LR comme cautions et alibis », dit-il au sujet du gouvernement Barnier.

Le Monde
France, mardi 24 septembre 2024 1254 mots, p. 8
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23 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Nomination du nouveau gouvernement Chronique | Par Solenn de royer

Le grand retournement

Par Solenn de royer

Tellement de temps – marqué par une noria de péripéties, de jeux tactiques et d’ego – a passé depuis le second tour des législatives, à l’orée de l’été, qu’il apparaît utile de revenir au point de départ de cette séquence inédite, à la fois folle et troublante. Pourquoi Emmanuel Macron a-t-il voulu dissoudre l’Assemblée nationale, le 9 juin, au soir d’une défaite de son camp aux élections européennes ? Par souci de « clarification », avait avancé le président de la République, selon lequel un « retour au peuple » devait permettre de « dépressuriser » la vie politique.

Qu’ont dit les Français lors des législatives des 30 juin et 7 juillet ? Qu’ils voulaient l’alternance (le bloc central s’est vu sévèrement sanctionné). Et qu’ils ne voulaient pas du Rassemblement national, relégué en troisième position grâce au front républicain, sorti vainqueur du scrutin.

Plus de deux mois après le vote, quel est le point d’arrivée ? D’abord, une forme de clarification : en s’alliant avec la droite, le macronisme assume enfin une orientation idéologique amorcée lentement mais sûrement depuis 2017 ; ce qui met fin de facto à ce dépassement sans cesse invoqué, mais depuis longtemps factice.

Les Français héritent ensuite d’un gouvernement dominé par des macronistes et des élus du parti Les Républicains, qui a continué à s’éroder sur le plan électoral, obtenant 47 députés seulement, le 7 juillet. Un exécutif qui s’apprête à poursuivre la politique menée depuis sept ans, contrecarrant le désir de changement exprimé par les Français. Enfin, alors que deux tiers ont voté pour un candidat se réclamant du front républicain, la nouvelle équipe se retrouve sous l’étroite surveillance de Marine Le Pen, qui devient arbitre des élégances et d’éventuelles censures à venir. Bref, un grand retournement.

A quoi cela sert-il de voter, pourraient légitimement se demander les Français, même s’il est vrai que le résultat du 7 juillet manquait de clarté, composant une Assemblée nationale dépourvue de majorité, coupée en trois.

Quant à la gauche, qui fait mine aujourd’hui de se désoler du retour de la droite (« Au secours, la droite revient ! »comme le clamaient des affiches de campagne des législatives de 1986) ,elle a saboté la possibilité de retrouver le chemin du pouvoir. En expliquant, dimanche 7 juillet, dès 20 heures, que le Nouveau Front populaire (NFP) avait gagné les élections et appliquerait « tout son programme, rien que son programme », l’« insoumis » Jean-Luc Mélenchon, qui espère tirer profit du chaos, a torpillé les chances de la coalition de gauche de se voir proposer Matignon. De son côté, le Parti socialiste, qui préfère rester dans l’opposition plutôt que de se voir associé au bilan d’Emmanuel Macron dans trois ans, a savonné la planche à l’ex-premier ministre de François Hollande, Bernard Cazeneuve, que le chef de l’Etat préférait au NFP.

L’illusion de rester maître du jeu

Reste que la méthode choisie par M. Macron pour nommer un nouveau gouvernement pose de nombreuses questions, à la fois politiques, démocratiques et institutionnelles. En gagnant du temps avec son opportune « trêve olympique » –censée le « décontaminer » du résultat des élections législatives et européennes, deux défaites pour lui et son camp –, en pilotant les opérations personnellement plutôt que de jouer son rôle d’arbitre au-dessus de la mêlée, puis en refusant de donner sa chance par défaut à la coalition de gauche arrivée en tête, Emmanuel Macron a coupé le fil entre le vote des Français et la réponse qui leur est aujourd’hui apportée.

Lui, en revanche, a l’illusion de rester maître du jeu. Les siens dominent l’exécutif, notamment dans les ministères régaliens : alors que Michel Barnier voulait une équipe de « rupture », il a dû reprendre sept ministres sortants, comme dans un simple remaniement, tout en faisant entrer douze nouveaux macronistes, dont un intime d’Emmanuel Macron (son témoin de mariage), le député Renaissance Marc Ferracci, qui devient ministre délégué à l’industrie.

En nommant Michel Barnier, qui a hérité pour diriger son équipe de l’ex-directeur de cabinet de Bruno Le Maire à Bercy, Jérôme Fournel, Emmanuel Macron s’assure surtout d’une certaine continuité dans la politique menée. Le processus qui a conduit au choix de Michel Barnier pour Matignon mine d’emblée la légitimité de son équipe, affaiblie avant même d’avoir commencé à gouverner. Et ce d’autant plus que les questions de fond n’ont jamais été abordées, encore moins débattues, y compris au sein de la coalition désormais au pouvoir.

Le premier ministre, qui s’appuie sur le socle le plus fragile de l’histoire de la Ve République à l’Assemblée nationale, va donc devoir bâtir sa propre légitimité, à partir de zéro ou presque, tout comme il devra imposer son autorité sur une équipe hybride.

Ne supportant plus les pressions de l’Elysée et des macronistes (Gabriel Attal, Gérald Darmanin…), qui ont multiplié exigences et lignes rouges pour peser sur la composition du gouvernement, Michel Barnier a habilement su jouer du rapport de force. Mercredi 18 septembre, il s’est ainsi rendu à l’Elysée avec une nouvelle liste de ministres dans une poche et une lettre de démission dans l’autre, au cas où.

Fusil à un coup

Dans cette missive, dont Le Monde a été informé du contenu, Michel Barnier rappelait à Emmanuel Macron avoir accepté sa délicate mission, dans un contexte inédit, parce que ce dernier lui avait offert des garanties de totale liberté pour former son gouvernement, ainsi que l’assurance que les groupes politiques se réclamant du président de la République lui offriraient leur soutien. Observant que ces conditions n’étaient pas remplies, il invitait le chef de l’Etat à trouver une autre solution pour sortir le pays de l’ornière. « Je ne suis pas premier ministre à tout prix », a d’ailleurs répété M. Barnier, dimanche soir sur France 2, tout en assurant qu’il n’y aurait « pas de polémique » avec le président de la République, « dans l’intérêt du pays ».

Mais le premier ministre sait que cette menace à la démission, qui lui a permis de boucler sur le fil son casting gouvernemental, était un fusil à un coup. L’avenir dira s’il dispose de marges de manœuvre suffisantes pour tracer un chemin, pris en étau entre un Elysée qui n’a renoncé à rien, des présidentiables (Laurent Wauquiez, Gabriel Attal, Gérald Darmanin, Edouard Philippe…) qui voudront peser et des Français déboussolés, qui attendent qu’on réponde enfin à leurs attentes. « Ça va être un enfer », prédit un proche de M. Barnier, selon lequel ce dernier pourra « jouer l’opinion », tant que celle-ci le soutiendra, ce qui est le cas pour l’instant, d’après les sondages.

Traumatisés par la dissolution, les Français se montrent désireux de voir le pays sortir du chaos institutionnel et politique dans lequel la brutale décision présidentielle l’a plongé et qu’il retrouve une forme de stabilité.

Mais la séquence a laissé des traces. Au risque d’alimenter encore un peu plus la crise démocratique et la coupure entre les Français et leurs dirigeants, la petite société politique ayant donné le sentiment de tourner sur elle-même, préoccupée par des calculs et des combinaisons, loin des électeurs qui se sont pourtant déplacés en masse les 30 juin et 7 juillet. Or, les réceptacles de l’amertume et des frustrations sont toujours les mêmes, ce sont l’extrême droite et la gauche radicale

L'Humanité
mardi 24 septembre 2024 806 mots, p. 12

Pour les TUC, la retraite, c'est toujours pas du gâteau

Stéphane Guérard

Inégalités Les bénéficiaires de ces contrats aidés, dans les années 1980-1990, ont découvert que des décrets d'application de la réforme des 64 ans les empêchaient de partir en « carrière longue ». Leur collectif, l'association des Oubliés de la retraite, repart à l'assaut.

Paul Christophe sera-t-il le deus ex machina des TUC ? Comme au théâtre, où des divinités descendent parfois du ciel pour dénouer les plus inextricables tragédies humaines, la mise en scène de la nomination du gouvernement Barnier a réservé une surprise de taille aux anciens titulaires de ces « travaux d'utilité collective  ». Le ministre des Solidarités, de l'Autonomie et de l'Égalité entre les femmes et les hommes, qui a pris ses fonctions ce lundi, n'est autre que Paul Christophe. En 2022, le député Horizons du Nord avait mené avec, son homologue socialiste Arthur Delaporte, une mission flash pour permettre à ces travailleurs en contrat aidé de débloquer enfin leurs droits à la retraite.

Avant ce travail parlementaire, qui avait débouché dans la réforme des retraites de 2023 sur un article de loi censé réparer le scandale, les TUC, mais aussi toutes les personnes en stages en entreprise « d'initiation à la vie professionnelle » et « jeunes volontaires », selon le plan Barre, n'avaient droit à rien. Un deuxième effet pas cool pour ces 16-21 et 22-25 ans privés d'emploi de l'époque, à qui l'on avait proposé entre 1984 et 1990 ce genre de contrat dérogatoire au Code du travail qui, au titre du « traitement social du chômage », leur donnait accès à un travail dans une association, rémunéré par l'État à hauteur de 350 euros actuels par mois. Bien loin du Smic de l'époque.

une mission flash pour répondre à l'injustice

Parvenue à l'âge de départ, quarante ans plus tard, cette génération s'est vite rendu compte en parcourant son relevé de carrière que les deux années au maximum passées en travaux d'utilité collective ne validaient aucun trimestre. Un collectif s'est alors créé pour crier à l'injustice. La mission flash a ouvert le chemin à la reconnaissance de droits à pension que le ministre du travail Olivier Dussopt s'est fait fort de graver dans le marbre législatif, en glissant un article dans sa réforme des 64 ans. Une petite douceur pour faire passer ce recul social de brute.

Deux décrets publiés en août 2023 ont bien mis en musique cette contrepartie. Depuis, les trimestres passés en contrat aidé sont bien comptabilisés dans les 43 annuités, sésame pour le déclenchement des droits à retraite. Le montant de la pension peut aussi s'en trouver amélioré : autour de 57 euros par mois pour une personne ayant travaillé un an sous statut TUC avant de poursuivre sa carrière au Smic.

Mais un nouveau couac a retenti. Ces trimestres comptabilisés sont dits « assimilés » , non cotisés. Une différence administrative de taille qui éjecte les TUC de la possibilité de partir dans le cadre du dispositif « carrière longue ». Autrement dit, même s'il a commencé dès l'âge de 16 ans, un ancien TUC qui disposerait de ses 172 trimestres doit quand même attendre de souffler ses 64 bougies pour partir.

un recours devant le conseil d'état

De quoi faire bondir l'association TUC-les Oubliés de la retraite, qui mène depuis quatre ans le combat. « Plus de 70 % de nos adhérents ont été en contrat entre 16 et 20 ans. Si on globalise, ça fait aux alentours d'un million de personnes à qui l'on dit que leurs années passées au service de l'intérêt général ne comptent pour rien. C'est une belle injustice », dénonce Yves Coussement, trésorier du collectif.

On pourrait déceler derrière ce fâcheux oubli technocratique une mesure d'économie. La mission flash avait noté qu' « en fonction du taux de recours des personnes concernées, le coût total du dispositif de prise en compte des contrats aidés pourrait représenter entre 350 millions et 3,5 milliards d'euros, avec un pic annuel estimé entre 25 et 250 millions d'euros en 2030. » Yves Coussement repousse l'argument financier : « On sait que seules 10 % à 12 % des personnes concernées pourraient réclamer de passer en carrière longue. Au vu des 345 milliards d'euros de dépenses annuelles du système de retraite universel, ça passe. »

L'association des Oubliés de la retraite a déposé en juin un recours devant le Conseil d'État pour que les décrets d'application de la réforme de 2023 soient revus. Depuis la rentrée, elle a relancé sa campagne auprès des nouveaux députés. Elle a par ailleurs bien entendu dimanche Michel Barnier évoquer les carrières longues comme domaine amendable de la réforme Borne-Dussopt, ou ce lundi la ministre du Travail, Astrid Panosyan-Bouvet, expliquer vouloir « rendre la dernière réforme des retraites peut-être plus soutenable pour tous ». Son collègue aux Solidarités, Paul Christophe, plaidera-t-il auprès d'elle en faveur des TUC ? Une chose est sûre : toute modification de la réforme prendra du temps. Autant l'abroger, comme le revendiquent tous les syndicats.

La Croix, no. 43029
France, mardi 24 septembre 2024 781 mots, p. 6
Aussi paru dans
23 septembre 2024 - La Croix (site web)

Gouvernement Barnier, un conservatisme qui passe mal

Laurent de Boissieu

Sous la pression de la gauche et de Gabriel Attal (Renaissance), son prédécesseur à Matignon et désormais allié, Michel Barnier (LR) a assuré qu’il ne toucherait pas aux lois sociétales.

Mais cette thématique clivante entre le centre et la droite pourrait revenir autour du débat sur la fin de vie.

« Il n’y a aucune ambiguïté s’agissant des grandes lois de liberté et de progrès sociétal, qu’il s’agisse de la loi Veil, du mariage pour tous ou de la PMA pour toutes : le rôle du premier ministre, c’est d’être un rempart pour qu’on les préserve intégralement », a tranché Michel Barnier (LR), invité dimanche 22 septembre au journal télévisé de France 2. Le chef du gouvernement répondait indirectement à son prédécesseur Gabriel Attal (Renaissance), qui préside désormais à l’Assemblée nationale le premier groupe de la nouvelle coalition entre le centre et la droite. « Je demanderai au premier ministre d’affirmer clairement dans sa déclaration de politique générale qu’il n’y aura pas de retour en arrière sur la PMA, le droit à l’IVG, les droits LGBT », avait-il exposé devant ses amis au lendemain de la nomination des ministres.

Michel Barnier répondait également aux accusations de la gauche. C’est une évidente relation de cause à effet : un gouvernement de coalition entre le centre et la droite, avec un premier ministre de droite, est plus à droite qu’un gouvernement du centre seul. Mais une partie de la gauche ayant étiqueté Emmanuel Macron à droite et non au centre, par extension, elle peut être tentée de classer à l’extrême droite des ministres de droite.

« C’est pas un gouvernement, c’est la sortie de la messe à Saint-Nicolas-du-Chardonnet »,a conspué sur les réseaux sociaux l’historienne Mathilde Larrère, proche de La France insoumise. Une allusion à l’église parisienne illégalement occupée depuis 1977 par les intégristes de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X, davantage fréquentée par des personnalités politiques d’extrême droite que de droite.

Plus sérieuse est la dénonciation, répétée, d’un « retour de La Manif pour tous ». Les questions de société sont effectivement clivantes entre le centre macroniste et la droite. Au premier, un double libéralisme, à la fois économique et sociétal. Au second, un libéralisme économique similaire mais des positions conservatrices et non libérales sur les questions de société. Sans cette divergence idéologique, il n’y aurait plus qu’une éventuelle différence de degré, et non de nature, entre ces deux offres et blocs politiques.

D’où, depuis l’émergence du macronisme au centre, un renouveau du conservatisme à droite. Hier, avec la campagne présidentielle de François Fillon en 2017 et sa « droite Trocadéro ». Aujourd’hui, autour de François-Xavier Bellamy ou de l’ancien villiériste Bruno Retailleau, désormais ministre de l’intérieur.

Ce renouveau intellectuel ne doit toutefois pas être surinterprété. Dans sa grande masse, la droite a toujours défendu des positions conservatrices, sur l’école privée ou sur les questions de société. En avril 2013, l’écrasante majorité des députés UMP (devenue Les Républicains) avaient par exemple voté contre la loi Taubira. Il est donc logique qu’une participation de la droite au gouvernement inclue des ministres qui étaient opposés à l’ouverture du mariage et de l’adoption aux couples homosexuels.

S’ils n’ont pas quitté la vie politique, les sept députés UMP qui avaient voté pour ou qui s’étaient abstenus ont rallié dès 2017 le centre macroniste, à l’image d’Édouard Philippe, Bruno Le Maire et Franck Riester. Quant aux autres ex-LR ayant quitté la droite pour le centre, ils ont systématiquement été épinglés pour leur vote négatif, de Gérald Darmanin à Catherine Vautrin. Ce serait d’ailleurs la raison pour laquelle cette dernière est restée en 2022 à la porte de Matignon.

Rebelote avec les ministres LR dans le cadre de la nouvelle coalition gouvernementale. Ce qui est notamment le cas de Laurence Garnier, finalement secrétaire d’État chargée de la consommation après avoir été refusée par Emmanuel Macron à la famille. Mais ce qui n’est pas le cas de Michel Barnier, à l’époque commissaire européen. Le nouveau premier ministre n’échappera en revanche sans doute pas au débat sur la fin de vie, relancé par le député socialiste Olivier Falorni à travers le dépôt d’une nouvelle proposition de loi, annoncée ce lundi 23 septembre, et notamment signée par la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet (Renaissance).

Le Figaro, no. 24909
Le Figaro, mardi 24 septembre 2024 1060 mots, p. 5

Politique

Autour de Macron et de Barnier, le camp présidentiel et les LR prennent leurs marques

Le président de la République a réuni lundi le premier Conseil des ministres du nouveau gouvernement.

Hausalter, Louis, Galiero, Emmanuel

En accueillant le nouveau gouvernement de Michel Barnier sous la verrière du jardin d'hiver de l'Élysée, lundi après-midi, Emmanuel Macron avait-il en tête les images de François Mitterrand toisant Jacques Chirac et les ministres de droite, aux premiers jours de la première cohabitation, en 1986 ? L'ambiance de ce premier Conseil des ministres est apparue bien moins glaciale, mais la durée a été exactement la même : vingt-cinq petites minutes. «La comparaison s'arrête là» ,préfère trancher un proche du président, qui a déjà réfuté le terme de « cohabitation » pour préférer celui de «coopération exigeante».À la sortie de cette réunion expédiée, aucune déclaration, aucun compte rendu public. «C'était un Conseil des ministres d'installation» , justifie-t-on à Matignon. Manière de dire que les participants - pour la quasi-totalité inconnus du grand public - ont surtout eu le temps de se dévisager, et d'écouter les prises de parole du président et du premier ministre.

«Un temps nouveau s'ouvre pour la vie de notre pays» ,a déclaré Emmanuel Macron dans son propos liminaire. «Chacune et chacun autour de la table est dépositaire d'une mission plus grande que nous, au-delà de nos divergences» ,a-t-il solennisé. «Le pays a besoin d'audace, de projets et d'ambition» ,a-t-il ensuite vaguement posé, en invitant à avoir «une seule boussole: l'unité du pays et l'intérêt supérieur de la nation».

Le président « préside » , donc, sans entrer dans les détails. Le premier ministre n'a pas été tellement plus loquace. Aucun sujet de fond n'a été abordé, si l'on met à part le traditionnel point sur la situation internationale. Rappelant les «circonstances singulières du pays» ,Michel Barnier a simplement appelé ses subordonnés à «la solidarité et la simplicité»en mettant en garde contre toute «arrogance» ,selon des participants. Celui qui qualifie son gouvernement de «républicain, progressiste et européen»a aussi affirmé son attachement à «l'économie sociale de marché»en rappelant que «chacun des trois mots est important» ,lui qui avait indiqué dimanche qu'il n'excluait pas de mettre fiscalement à contribution «les personnes les plus fortunées»et «certaines grandes entreprises».

« Pas d'esbroufe, s'il vous plaît ! »

Un discours de la méthode déjà servi le matin même aux membres du gouvernement au cours d'un petit déjeuner à Matignon. «Nous avons besoin d'un nouveau style» ,a lancé Michel Barnier, qui a notamment demandé à ses ministres «d'agir plus que de communiquer, et d'agir avant de communiquer». «Pas d'esbroufe, s'il vous plaît!» ,a-t-il lancé. Pour certains présents, cette intervention a sonné comme un petit recadrage à l'endroit d'Antoine Armand, le nouveau ministre Renaissance de l'Économie et des Finances. Dimanche, lors de la passation de pouvoirs à Bercy, le trentenaire a salué le «bilan»de son prédécesseur Bruno Le Maire. Des propos perçus comment étant en contradiction avec le constat renouvelé par Michel Barnier d'une situation budgétaire «très grave».Selon nos informations, un échange téléphonique a eu lieu entre les deux hommes.

«Je compte sur vous pour faciliter la tâche de notre porte-parole Maud Bregeon» ,a aussi intimé Michel Barnier. Commentant la diversité de la nouvelle équipe, il a provoqué quelques rires lorsqu'il a évoqué celle du gouvernement d'Édouard Balladur (1993-1995) dans lequel siégeaient côte à côte Simone Veil aux Affaires sociales et Charles Pasqua à l'Intérieur. Bruno Retailleau, nouveau titulaire de la Place Beauvau, a provoqué de nouveaux sourires en disant qu'il était ravi de s'inscrire dans les pas de son «illustre prédécesseur».Laissant alors passer quelques secondes avant de nommer non pas Gérald Darmanin mais «Georges Clemenceau, un Vendéen».

Michel Barnier, qui participera mardi à la conférence des présidents de l'Assemblée nationale et mercredi à celle de Sénat, compte recevoir prochainement les présidents des groupes parlementaires. Il présidera vendredi après-midi un séminaire gouvernemental, avec en ligne de mire sa déclaration de politique générale, prévue le 1er octobre. Un exercice d'équilibriste s'annonce, puisqu'il lui faudra « traiter » toutes les composantes de sa fragile coalition. «On est en train de caler le mode de fonctionnement» ,assure un conseiller du premier ministre.

Preuve que le «temps nouveau»n'est pas dépourvu d'embûches, quelques piques ont déjà affleuré au cours des passations de pouvoirs qui se sont déroulées lundi matin. Plusieurs ministres sur le départ se sont fendus d'avertissements à leurs successeurs. Le garde des Sceaux sortant, Éric Dupond-Moretti, a ainsi appelé à préserver les embauches de magistrats prévues dans la loi de programmation pour la justice. «Une trahison»de ce texte serait «un signal dévastateur» ,a-t-il tonné face à son successeur, Didier Migaud.

Propos sentencieux

Gérald Darmanin, qui a quitté le ministère de l'Intérieur «avec beaucoup d'émotion» ,a conseillé à Bruno Retailleau de ne pas avoir seulement recours à «la fermeté». «Juste l'ordre n'a aucun sens» ,a-t-il déclaré, plaidant pour «l'ordre juste républicain».Et d'invoquer ses origines dans un couplet sur la lutte contre les discriminations : «Il est assez évident, si nous sommes honnêtes, que si je m'étais appelé Moussa Darmanin, je n'aurais pas été élu maire et député, et sans doute n'aurais-je pas été ministre de l'Intérieur du premier coup.»La porte-parole sortante, Prisca Thevenot, a elle aussi fait mention de ses origines pour asséner : «Il n'y a pas de Français de papier, mais des Français tout court.»Une allusion à la défense passée par Bruno Retailleau de l'emploi de l'expression «Français de papier» ,également entendue dans les rangs du Rassemblement national.

Des propos sentencieux par lesquels ces macronistes semblaient se démarquer de la nouvelle équipe, alors même que leur camp y est très bien représenté. Ainsi, environ 70 % des ministres de plein exercice sont issus du bloc central. Et sur quarante membres du gouvernement démissionnaire, sept ont tout de même été conservés, dont Rachida Dati (Culture), Sébastien Lecornu (Armées) et Catherine Vautrin (Territoires).

De son côté, Emmanuel Macron, qui s'envole mardi pour l'Assemblée générale de l'ONU à New York, préfère se tenir à distance, et le mettre en scène. De sources concordantes, le président ne compte pas poser pour la traditionnelle photo de famille, qui doit être prise vendredi à l'occasion du séminaire gouvernemental. Cela se passera à Matignon, pas à l'Élysée. L.H. ET E.G.

Le Monde
France, mardi 24 septembre 2024 1037 mots, p. 13
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21 septembre 2024 - Le Monde (site web)
22 septembre 2024 - La Matinale du Monde

Didier Migaud, un social-démocrate au ministère de la justice

L’ex-président de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, ancien du Parti socialiste, est connu pour sa rigueur budgétaire

Abel Mestre

Une chose est sûre : il va y avoir un changement de style radical Place Vendôme. Ce ne sera plus Eric Dupond-Moretti, 63 ans, ancien avocat pénaliste au tempérament sanguin, appréciant les joutes oratoires, qui occupera le siège de ministre de la justice. Le nouveau garde des sceaux – au profil très « finances publiques » – a moins d’aspérités : Didier Migaud, 72 ans, ancien socialiste, ancien président de la Cour des comptes, était, depuis 2020, président de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP).

L’union syndicale des magistrats (USM, majoritaire) a accueilli sans hostilité cette nomination, contrairement à celle de M. Dupond-Moretti en juillet 2020. Le syndicat avait alors qualifié l’arrivée de l’avocat à la Chancellerie de « déclaration de guerre ». « Didier Migaud a une idée du fonctionnement de la justice de par son ancienne fonction à la tête de la Cour des comptes. Sa place dans l’ordre protocolaire [il a été le premier cité] est un indice intéressant sur les priorités que le gouvernement entend donner à l’action judiciaire,explique Ludovic Friat, le président de l’USM. On a besoin de ces symboles car nous sommes inquiets de la constitution du cabinet du premier ministre où la justice n’a pas de pôle autonome. La crainte est que la justice soit l’accessoire de l’intérieur. »

Du côté du Syndicat de la magistrature (SM), l’accueil est prudent et un peu plus frais : « Didier Migaud est surtout connu comme un expert du budget, on ne sait rien de son projet pour la justice donc il est tôt pour réagir. Mais, au sein d’un tel gouvernement, avec Bruno Retailleau à l’intérieur particulièrement, on doute qu’une vision humaniste et progressiste de la justice puisse être portée, craint l’organisation de gauche. On a besoin d’un ministre qui défende l’Etat de droit face aux attaques et aux menaces et qui défende aussi une justice forte garantissant l’égalité de toutes et tous devant la loi. »

La rupture avec l’ancien garde des sceaux est, en réalité, multiple. Alors que M. Dupond-Moretti était un novice en politique, M. Migaud, lui, a un CV bien rempli. Député socialiste de l’Isère en 1988 (jusqu’en 2010), maire de Seyssins dans le même département (1995-2010), conseiller régional entre 1986 et 1988, président de Grenoble-Alpes Métropole de 1995 à 2010… Il a également occupé des fonctions importantes à l’Assemblée nationale (rapporteur général du budget entre 1997 et 2002 ; questeur entre 2002 et 2007 ; président de la commission des finances entre 2007 et 2010).

M. Dupond-Moretti avait réussi à avoir un réel poids politique, gagnant des arbitrages. Reste à savoir si M. Migaud parviendra, lui aussi, à peser dans le rapport de force gouvernemental. De même, M. Dupond-Moretti était un bon connaisseur du monde judiciaire : avocat pénaliste, il connaissait la réalité du manque de moyens de la justice, aussi bien dans les tribunaux que dans les prisons. M. Migaud a certes une formation en droit public (il est aussi diplômé de sciences politiques) et a présidé la Cour des comptes, mais cela ne lui a pas donné la même connaissance de la justice du quotidien.

Les prisons, un sujet urgent

Dernière différence, Eric Dupond-Moretti a défendu et obtenu une augmentation historique du budget de la justice (sa loi de programmation de 2023 prévoyait + 60 % sur les deux quinquennats d’Emmanuel Macron, permettant notamment 10 000 emplois supplémentaires, dont 1 500 magistrats et 1 800 greffiers). Didier Migaud devra faire, pour sa part, avec un budget en recul par rapport à ce qui était prévu dans la loi de programmation. Dans le texte porté par M. Dupond-Moretti, le budget de la justice pour 2025 devait être de 10,7 milliards d’euros. Or, il est prévu que le budget soit de 10,2 milliards d’euros.

Ce sera là le premier chantier pour le nouveau garde des sceaux : gérer ce recul de 500 millions d’euros, qui touchera aussi bien les recrutements que la construction de places de prison, la modernisation des tribunaux ou la transformation numérique.

Les syndicats de magistrats, s’ils ont eu des relations houleuses avec le ministre Dupond-Moretti, redoutaient l’arrivée d’un successeur qui ne défendrait pas autant les augmentations de budget. M. Migaud devra donc faire montre de beaucoup de pédagogie avec eux mais aussi avec les syndicats du personnel pénitentiaire. Tous réclament le maintien du budget à hauteur de ce qui était prévu. Ludovic Friat de l’USM veut donc « voir le ministre le plus rapidement possible. Les coupes budgétaires annoncées posent question ».Les craintes sont les mêmes au SM.

La prison est le deuxième chantier prioritaire de Didier Migaud. La baisse des crédits devrait aussi affecter l’achèvement de la construction de 15 000 nouvelles places à l’horizon 2027. Mais, avec une surpopulation endémique (78 397 personnes incarcérées pour 62 021 places disponibles soit une densité carcérale globale de 126,4 %), le sujet est urgent : les agressions contre les surveillants se multiplient (notamment dans les établissements les plus peuplés, comme à Bordeaux-Gradignan) mettant les personnels sous tension.

Troisième chantier : la lutte contre la criminalité organisée. Promis au printemps, le projet de loi sur le sujet ne pourra pas être défendu par M. Dupond-Moretti. Il devait le faire en octobre, mais la dissolution et la mise en place d’un nouveau gouvernement ont tout chamboulé.

Reste que les équipes de la chancellerie ont continué à travailler à une refonte profonde de la lutte contre les trafics. Le texte de loi prévoit ainsi la naissance d’un parquet national contre la criminalité organisée mais aussi la création de nouvelles infractions (comme celle punissant l’association de malfaiteurs en bande organisée), la mise en place d’une cour d’assises spécialement composée, la création du statut de repenti ou encore une réflexion sur la création d’établissements pénitentiaires spécialisés pour les condamnés les plus dangereux. Une politique qui nécessite également des moyens financiers et humains. La mission du nouveau garde des sceaux promet d’être complexe.

Libération
mardi 24 septembre 2024 782 mots, p. 3

AUTRE

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23 septembre 2024 - Libération (site web)

Les indépendantistes renforcés mais divisés

GILLES CAPRAIS

AUTRE

L'abandon du dégel du corps électoral et les législatives ont offert des victoires au camp indépendantiste. Mais de profonds clivages demeurent en interne sur la stratégie à suivre.

«I ls sont tellement radicalisés qu'ils n'écoutent plus.» Ancien président du Congrès de Nouvelle-Calédonie et chef de la tribu de Saint-Louis, Roch Wamytan avait «discuté pendant des heures ces dernières semaines» avec les deux jeunes tués le 19 septembre en banlieue de Nouméa lors d'un assaut du GIGN, dans le cadre d'une opération visant à interpeller plusieurs personnes. «On a des jeunes qui sont prêts à se battre jusqu'au bout. C'est Kanaky ou la mort», constate l'élu du parti indépendantiste Union calédonienne (UC), pour qui «l'indépendance passera par des négociations». Selon lui, les quatre derniers mois ont «confirmé son caractère inéluctable».

Victoire. Lancée le 13 mai par la Cellule de coordination des actions de terrain (CCAT), émanation de l'UC dont les principaux responsables sont actuellement en détention provisoire en métropole, l'insurrection a fait reculer Emmanuel Macron. Le 12 juin, le Président a suspendu la réforme constitutionnelle visant à donner aux personnes installées depuis dix ans en Nouvelle-Calédonie le droit de vote aux élections provinciales. Réclamé de longue date par le camp loyaliste (opposé à l'indépendance), le dégel du corps électoral était susceptible de sonner le glas des espoirs indépendantistes. Ces derniers ont finalement été renforcés par le retrait du texte, puis par une victoire inédite aux législatives : le 7 juillet, Emmanuel Tjibaou, fils de la figure indépendantiste Jean-Marie Tjibaou, a vaincu le redécoupage des circonscriptions savamment réalisé par Charles Pasqua en 1986 et siège désormais au Palais-Bourbon. Plus important encore : sur l'ensemble du pays, les indépendantistes ont récolté plus de voix que les loyalistes, dans un scrutin aux allures de sondage sur l'autodétermination et malgré un corps électoral complètement ouvert. Mais ces évolutions favorables ne sauraient éteindre les divergences internes.

Le camp du «oui» se déchire sur la question des moyens de parvenir à l'indépendance. Le Parti de libération Kanak (Palika), qui avait rapidement désapprouvé l'action de la CCAT, ne digère ni la radicalisation de la jeunesse, ni les écoles brûlées, ni les quelque 700 entreprises partiellement ou totalement détruites. Le 17 septembre, le deuxième grand parti indépendantiste a suspendu pendant deux mois sa participation au Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS). Cet avertissement répond au dernier coup de force de l'Union calédonienne, qui a incorporé la CCAT au Front, allant même jusqu'à nommer son meneur, Christian Tein, en détention provisoire à la prison de Mulhouse-Lutterbach (Haut-Rhin), à un poste de président du FLNKS qui n'existait plus depuis deux décennies.

La contestation s'est étendue jusqu'à l'Eveil océanien. Fondé en 2019 autour de la communauté wallisienne-et-futunienne, allié des indépendantistes, faiseur de roi au Congrès de la Nouvelle-Calédonie, le parti a signé deux coups d'éclat en deux jours. Le 28 août, Vaimu'a Muliava, chargé notamment de l'urbanisme et de la fonction publique, claque la porte du gouvernement collégial. Le lendemain, Veylma Falaeo subtilise la présidence du Congrès à Roch Wamytan pour devenir la première femme à la tête de cette institution. Un coup politique réalisé grâce… aux voix des partis loyalistes, ravis de sanctionner l'UC, leurs adversaires.

Crise. Au-delà de cette victoire symbolique, pour les partisans du maintien dans la République, la partie s'est grandement complexifiée ces derniers mois, notamment pour des raisons démographiques. La Nouvelle-Calédonie connaît une crise économique importante et une vague de départs, principalement, semble-t-il, de personnes d'origine européenne. Le 16 août, David Guyenne, président de la Chambre de commerce et d'industrie, gestionnaire de l'aéroport international, a donné l'alerte, avançant le nombre de 6 000 départs depuis le début de l'année. Dans une collectivité de 271 000 habitants où le «non» à l'indépendance l'avait emporté de peu (53 %) en 2020, une telle évolution serait de la plus haute importance. Chez les loyalistes radicaux, la tentation du repli stratégique ressurgit. Sonia Backès, présidente de la province Sud et ancienne secrétaire d'Etat à la Citoyenneté, a relancé l'idée d'une «autonomisation» des trois provinces. «Au même titre que l'huile et l'eau ne se mélangent pas, je constate à regret que le monde kanak et le monde occidental ont […] des antagonismes encore indépassables», a-t-elle déclaré le 14 juillet. Dans son sillage, le député néo-calédonien Nicolas Metzdorf (Générations NC) parle de «fédéralisme», dans un objectif séparatiste similaire. Les indépendantistes, rejoints par les loyalistes modérés de Calédonie ensemble, dénoncent un projet d'«apartheid». Dans la perspective d'une reprise des discussions en fin d'année, les représentants de l'Etat – que ce soit Emmanuel Macron ou le gouvernement de Michel Barnier – devront composer avec un paysage politique transformé, où la légitimité des interlocuteurs divise jusqu'au coeur du mouvement indépendantiste.

GILLES CAPRAIS Correspondant à Nouméa

Libération
mardi 24 septembre 2024 1221 mots, p. 28

AUTRE

Paternel arc-en-ciel

ADRIEN NASELLI

AUTRE

Hassan Jarfi Le professeur de religion islamique en Belgique célèbre la mémoire de son fils homosexuel assassiné.

«H assan ! Ils ont retrouvé son corps !» Le 1er mai 2012, la voix de Nancy déchire le silence d'une maison de la campagne liégeoise, en Belgique. Pour Nancy et Hassan Jarfi, c'est la fin de dix jours en apnée. Leur fils Ihsane, 32 ans, a été retrouvé mort dans un champ à 30 km de Liège. Le jeune homme avait été vu pour la dernière fois montant dans une voiture devant l'Open Bar, un lieu fréquenté par la communauté LGBT +. Sept cents personnes, «musulmanes et non-musulmanes», précise Hassan Jarfi, se rendent à ses obsèques. Quatre hommes sont arrêtés. Le procès glace la Belgique. Dans son livre, Ihsane Jarfi, le couloir du deuil, Hassan Jarfi écrit : «Telles des hyènes, chacun a arraché un morceau de la vie de mon enfant, ne laissant que sa dépouille, la cage thoracique aplatie, le crâne fracassé, le cou étranglé, le corps tailladé, déshabillé pour l'humilier.» Son agonie aura duré entre quatre et six heures. Le haut-le-coeur remonte jusqu'à l'ambassadeur du Maroc et au Premier ministre belge d'alors, Elio di Rupo. «L'onde de choc a été immense», se remémore ce dernier.

LE P Pour la première fois, le critère aggravant d'homophobie est retenu. Trois des assassins sont condamnés à la perpétuité, le quatrième à trente ans de réclusion. Hassan Jarfi ne prononce pas leurs noms. «Une sorte d'amnésie», dit-il. Le nom d'Ihsane Jarfi, lui, résonne dans le film que lui a consacré le cinéaste Nabil ben Yadir, Animals, comme lors des marches qui rassemblent chaque année quelques centaines de personnes devant son portrait dans une rue adjacente au quartier gay de Bruxelles.

ORTRAIT «Je lui ai promis que j'essaierais de lui rendre la dignité qu'il n'a pas eue quand il était vivant. Alors je vais partout, je dis comment il était.» Dix ans qu'Hassan Jarfi sillonne la Wallonie, après avoir créé une fondation en 2014. Les frères Dardenne, double-palmés d'or locaux, font partie du conseil d'administration. Jean-Paul Lacomble, président du Royal Football Club de Liège, en est le président. Chaque année, il organise le Challenge Jarfi, l'occasion de sensibiliser les jeunes footeux. «Tous n'acceptent pas de porter le brassard arc-en-ciel. En même temps, quand on voit l'attitude des pros…» Pour Lacomble, Hassan Jarfi adoucit les moeurs. «Sa méthode correspond à une vision de la démocratie qui se construit par le dialogue.» «Son rôle est important dans une religion qui a une branche fondamentaliste, ajoute Di Rupo, désormais député européen. Au-delà du combat pour son fils, il y a là une leçon politique au sens le plus noble du terme.» Après nous avoir récupéré à la gare de Fexhe-le-Haut-Clocher sous un ciel on ne peut plus belge, Hassan Jarfi fait un crochet par la boulangerie. «Il pleut bien. C'est une drache hein !» Lui est né à Casablanca, au Maroc. Père berbère, mère arabe, l'enfant pauvre se retrouve dans un lycée de riches français. Il obtient le bac mais sa famille l'envoie bosser aux chemins de fer. Pour émarger la feuille de présence, il signe «Karl Marx». Il se rêve étudiant, organise sa fuite vers les Pays-Bas puis les Etats- Unis. Une halte à Liège, poussée par la promesse d'un repas chaud, sera décisive. «Les premiers à m'avoir nourri et donné un travail sont Robert et Philippe, un couple d'homosexuels qui tenaient une maison de repos pour personnes âgées, raconte Hassan Jarfi. Avant ça, j'avais passé trois jours à la mosquée sans manger. C'est là que mes réflexions ont commencé : “Qui est le plus proche de Dieu ?”» C'est en faisant sa demande pour son titre de séjour au service de l'immigration qu'il rencontre Nancy, apprentie institutrice qui écrit un mémoire sur les immigrés.

A 26 ans, Hassan Jarfi réussit le concours de professeur de religion islamique. Dans l'enseignement public belge, un cours de religion ou de morale laïque est obligatoire. En 2003, il prend du galon en étant élu responsable du département des Mosquées en région wallonne. Il supervise 144 lieux de culte. «Pourtant, je n'étais pas très apprécié par l'Exécutif des musulmans de Belgique, l'interlocuteur officiel auprès des autorités. Je n'avais pas le profil type : mon épouse était belge, on avait fait une émission avec des rabbins…» Face à la pression, il démissionne en 2005 et adhère de plus en plus au soufisme : «Dieu est en nous. Il ne faut pas chercher un paradis ou un enfer. Dans le soufisme, on dit : il n'y a que nos actes qui resteront.» En veut-il aux dignitaires de l'Exécutif des musulmans qui lui ont fait payer ses idées progressistes ? «Pas du tout ! Ce qui me pose des problèmes de conscience, c'est d'avoir gardé le silence sur l'homosexualité d'Ihsane quand il était en vie.» Il hausse le ton, comme s'il se confrontait aux dévots dans son salon et s'adressait directement à eux au temps où Ihsane était encore de ce monde : «Vous vous en prenez aux pédés, mais vous savez que mon fils est homosexuel ? Et qu'il n'a rien fait pour l'être ? ! Et qu'il connaît la religion mieux que vous ? !» Et d'ajouter : «C'est le conseil que je donne aux parents. Dites à tout le monde : “Mon enfant est différent.” Faites-le maintenant avant qu'il ne soit mort.» Sa manière de tenir, à l'époque : le Xanax. Aujourd'hui : foncer. A 71 ans, le coeur toujours bien à gauche, Hassan Jarfi fait des traductions de textes arabes. Va donner un cours à l'université de Namur sur les discriminations et la religion. A créé un refuge à Liège pour de jeunes adultes LGBT + virés de chez eux. Enchaîne les interventions dans les écoles. En dix ans, il a rencontré un nombre incalculable d'élèves. «Je pourrais être leur grand-père. Je leur dis : “Je suis prof de religion islamique, j'ai les éléments pour discuter.” Je leur dis qu'Ihsane était efféminé, que je me posais des questions, qu'il a vécu avec un homme.» Nancy Jarfi rentre à la maison. Elle se mêle prudemment à notre discussion autour d'un sandwich thon-mayo. Si elle soutient le combat de son mari et l'accompagne parfois, elle ne partage pas son urgence à propulser leur histoire hors du cercle familial. Son deuil, elle le fait avec les quatre frères et soeurs d'Ihsane, et s'occupe de ses dix petits-enfants. Hassan Jarfi s'accorde une petite sieste. Pourquoi s'est-il lancé dans cette mission ? «Il veut rattraper ce qu'il n'a pas fait avant», avance-t-elle, inquiète de voir son mari «retourner le couteau dans la plaie» si souvent.

Le soleil entre en scène. La photographe sort son matériel. Hassan la prévient : «Parfois j'ai un spectre de tristesse qui passe sur tout mon visage. Mais je n'en suis pas conscient, il faudra me le dire.» Elle : «Moi je vois surtout ce regard pétillant !» «C'est l'intelligence», fanfaronne-t-il. Sa passion : écrire. Hassan Jarfi emplit des caisses de carnets. Il nous révèle le titre d'un premier roman en gestation : le Rituel des cinq profondeurs. L'héroïne ? «Une gitane qui vit dans un bidonville, sorte de Zarathoustra», le mystérieux prophète. Elle croisera dans ses aventures la route d'Ihsane. Qu'Hassan Jarfi passera le restant de ses jours à faire renaître. 1953 Naissance à Casablanca 2003 Responsable des mosquées de Wallonie 22 avril 2012 Assassinat de son fils 2014 Ihsane Jarfi, le couloir du deuil (éditions Luc Pire) 2024 Dix ans de la Fondation Ihsane Jarfi contre l'homophobie

Le Monde
France, mardi 24 septembre 2024 129 mots, p. 9

Pas d’intitulé ministériel pour le handicap

Plusieurs acteurs du secteur du handicap se sont inquiétés de ne pas voir apparaître le handicap dans l’intitulé d’un ministère, alors que le gouvernement précédent comptait une ministre déléguée chargée des personnes handicapées. Le député Horizons Paul Christophe, qui a hérité du ministère des solidarités, de l’autonomie et de l’égalité entre les femmes et les hommes, a souhaité les rassurer : « J’ai toujours eu à cœur de défendre les droits fondamentaux des personnes handicapées et une société plus inclusive. Ce n’est pas demain que cela va changer. Je m’y engage comme désormais ministre », a-t-il déclaré sur X. Michel Barnier a annoncé, dimanche, qu’il souhaitait faire de la « santé mentale » la « grande cause nationale » 2025.

Le Monde
International, mardi 24 septembre 2024 1041 mots, p. 4
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23 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Présidentielle au Sri Lanka : le choix de la rupture

Deux ans après la révolution citoyenne, Anura Kumara Dissanayake a promis un « changement complet »

Sophie Landrin

New Delhi - correspondante - La journée a été longue, dimanche 22 septembre, au Sri Lanka. Des heures de dépouillement ont été nécessaires pour connaître le nom du vainqueur de l’élection présidentielle. Les résultats sont tombés en début de soirée, alors qu’un couvre-feu avait été imposé par le président sortant, Ranil Wickremesinghe. Anura Kumara Dissanayake, 55 ans, devient le neuvième président de l’île de l’océan Indien et le premier d’obédience marxiste. Les Sri-Lankais se sont massivement mobilisés, optant pour la rupture. Le taux de participation s’élève à 77 %.

La proclamation des résultats a nécessité une procédure complexe. M. Dinassayake est arrivé en tête avec 42,3 % des voix, mais n’a pas franchi la barre des 50 % et une voix. La commission électorale a dû, pour la première fois de l’histoire du pays, procéder au comptage des « votes préférentiels ». Les électeurs du Sri Lanka peuvent choisir un prétendant ou classer trois premiers candidats par ordre de préférence. A l’issue de ce décompte, le vainqueur devance largement ses concurrents : le candidat de centre droit, Sajith Premadasa obtient 32,7 % des voix et le président sortant recueille seulement 17,2 % des suffrages. « Cette victoire est celle de tous,a affirmé l’élu dans un message sur X. Ensemble, nous sommes prêts pour réécrire l’histoire du Sri Lanka. »

Aucune expérience du pouvoir

L’homme qui accède aux plus hautes responsabilités, fils de paysans, diplômé en science, simple député, n’a aucune expérience du pouvoir, et son parti ne dispose que de trois sièges au Parlement. Mais, aux yeux des Sri-Lankais, excédés par la mainmise de quelques familles népotiques qui se succèdent au pouvoir depuis huit décennies, il incarne le renouveau.

A la tête du National People’s Power, une coalition de partis de gauche, de syndicats, de membres de la société civile, de groupes de femmes, d’étudiants, formée en 2019, « AKD », comme le surnomment ses partisans, a su capitaliser sur la colère des Sri-Lankais, frappés depuis cinq ans par une crise économique et financière historique. Cet admirateur de Che Guevara, et de Fidel Castro a réussi à faire oublier le passé violent de sa formation politique, le Janatha Vimukthi Peramuna, associé à deux insurrections armées contre l’Etat dans les années 1970 et 1980, qui ont fait des milliers de morts.

Sa victoire a un goût de revanche pour les hommes et les femmes qui avaient participé à la grande révolution citoyenne de 2022, exigeant le départ du chef de l’Etat de l’époque, Gotabaya Rajapaksa, en poste depuis 2019 et tenu responsable de la faillite du pays. A l’issue de ces mobilisations, beaucoup de participants ont eu le sentiment d’avoir été trahis. Ils avaient certes obtenu gain de cause, Gotabaya avait fui le pays, mais aucune véritable alternance politique n’avait suivi. Le Parlement avait désigné Ranil Wickremesinghe pour lui succéder, proche des Rajapaksa, qui s’est évertué à protéger cette famille. Toutes les revendications de l’« Aragalaya », nom donné au mouvement citoyen, ont été ignorées, qu’il s’agisse de l’abolition de la présidence exécutive, qui confère des pouvoirs exorbitants au chef de l’Etat, ou de la lutte contre la corruption.

Le nouveau chef de l’Etat porte ces aspirations et a promis un « changement complet », le retour au système parlementaire d’avant 1978, une transformation sociale, une lutte impitoyable contre la corruption, des enquêtes approfondies sur les crimes passés, les meurtres et les enlèvements de journalistes et de militants des droits de l’homme, survenus sous l’administration de Mahinda Rajapaksa (2005-2015) – frère de Gotabaya –, ainsi que sur les attentats terroristes de Pâques contre des églises et des hôtels de luxe, en 2019, qui avaient fait 290 morts et dont on ne connaît toujours pas les commanditaires.

Lors de son dernier meeting dans la banlieue de Colombo, mercredi 18 septembre, le candidat, excellent orateur, a fait vibrer la foule. « Vous votez pour nous en raison des espoirs et des rêves que vous avez pour l’avenir. Notre génération a mené une guerre, mais nous espérons que la génération de nos enfants construira un pays sans guerre. Nous pouvons certainement réaliser ce rêve », avait-il déclaré promettant un « gouvernement populaire » après le 21 septembre, « première étape d’un long voyage transformateur pour reconstruire et rajeunir le Sri Lanka ».

Il devrait dissoudre rapidement l’Assemblée, car il ne dispose que de trois sièges dans le Parlement sortant. Il hérite d’un pays fragile, surendetté, sous surveillance du Fonds monétaire international (FMI) et des créditeurs. Il va tenter d’obtenir des assouplissements au plan de sauvetage du FMI,sans remettre en question l’accord qui a permis au pays d’obtenir un prêt de 2,9 milliards de dollars à des conditions drastiques. Les Sri-lankais attendent une politique fiscale plus équitable.

Les Rajapaksa humiliés

Sévèrement battu, M. Wickremesinghe paie la brutalité de sa politique d’austérité imposée à la population qui s’est massivement appauvrie. Il a adressé un dernier message plein d’amertume pour se féliciter de son bilan. « Il y a deux ans, j’ai pris les rênes d’un pays en faillite et d’une économie effondrée à un moment d’extrême turbulence. J’ai accepté de relever le défi à un moment où personne d’autre n’avait le courage de le faire. J’ai assumé avec succès la responsabilité que l’histoire a fait peser sur mes épaules. J’ai pu sauver ma patrie de la faillite en l’espace de deux ans. »

Les électeurs ont également infligé une correction aux Rajapaksa qui, deux ans après avoir été chassés du pouvoir, avaient décidé d’être présents dans la course, avec la candidature de Namal, le fils de Mahinda. Ce dernier n’a recueilli que 2,6 % des suffrages. Une humiliation supplémentaire après la décision de la Cour suprême, en novembre 2023, de déclarer Mahinda et Gotabaya Rajapaksa, les deux frères qui se sont succédé au pouvoir et ont mené le pays à la faillite, coupables d’avoir violé les droits fondamentaux du peuple. Le nouveau président a prêté serment devant la Cour suprême lundi, dans la matinée.

Le Figaro, no. 24909
Le Figaro et vous, mardi 24 septembre 2024 1415 mots, p. 31

Culture

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23 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

LA LITUANIE, PETIT PAYS, GRANDE FAIM DE CULTURE

LA SAISON DE LA LITUANIE EN FRANCE MET EN LUMIÈRE DES ARTISTES DÉCIDÉS À CRÉER, MANIÈRE DE DÉFENDRE UNE IDENTITÉ PARFOIS MENACÉE.

Duponchelle, Valérie

Petit pays, grande ambition. La Lituanie mise sur sa jeunesse, elle « dont le basket est une religion, avec la musique », souligne son ambassadeur à Paris depuis 2019, Nerijus Aleksiejunas, désormais à Bruxelles. Cet été, aux JO de Paris 2024, ce plat pays qui rêve de montagnes a remporté deux médailles d'argent (athlétisme et breaking dance) et deux de bronze (aviron et basket). Le 19 août, la 77e édition du Festival de film de Locarno, en Suisse, décernait le Pardo d'Oro à Toxic, de la réalisatrice Saulé Bliuvaité, 30 ans, un récit sur la lutte intérieure des adolescentes face à leur corps. Et récompensait Seses , drame sur le deuil du réalisateur Laurynas Bareisa, 36 ans (prix de la mise en scène), et ses quatre actrices et acteurs (prix d'interprétation).

À la 17e Biennale de Lyon qui vient d'ouvrir, les artistes lituaniens sont présents avec leur monde souvent subliminal : Andrius Arutiunian, compositeur de formation né en 1991 à Vilnius, avec son installation Arizona Club au son hypnotique et au message ésotérique (il sera aussi au Palais de Tokyo et à Kadist Paris en octobre) ; Deimantas Narkevicius, né en 1964 à Utena, qui, avec Stains and Scratches raconte comment un groupe d'étudiants rejoua le 25 décembre 1971 au Vilnius Art Institute la comédie musicale interdite Jesus Christ superstar dont le vinyl circulait en douce jusque-là. La musique est en fil rouge de la contestation et de la mémoire, hier comme aujourd'hui.

« Une culture de la résilience »

La Lituanie ? Le plus méridional des pays Baltes s'était fait remarquer à la 58e Biennale de Venise en 2019 : un trio d'artistes inconnues de tous, Rugile Barzdziukaite (mise en scène), Vaiva Grainyte (livret) et Lina Lapelyte (musique) remportaient le lion d'or du meilleur pavillon avec Sun & Sea (Marina), chorale de vrais baigneurs qui se mettaient à chanter, l'un après l'autre, pour dénoncer le changement climatique et ses méfaits. Depuis, cet Opera-Performance for 13 voices, poème à l'image de ces terres de chants et de résilience face à l'adversité, a fait le tour du monde, en passant par la Villette en septembre 2023.

Avec cette première complètement originale qui a pris de court le monde de l'art, un vent frais de création faisait découvrir un pays qu'esquisse à peine dans La Promesse de l'aube(1960) Romain Gary, né Roman Kacew le 21 mai 1914 à Vilnius, alors chef-lieu de l'Empire russe. Il est resté souvent vague, voire affabulateur sur ses origines, préférant clamer haut et fort son amour pour la France libre. Il a pourtant aujourd'hui sa statue en garçonnet, amoureux à en manger sa chaussure, devant l'immeuble de Vilnius où il vécut avec sa mère Mina, tout près de l'actuel ministère de la Culture. Ce petit bronze assez académique est un haut point touristique de la ville où l'architecture gothique en briques rouges le dispute à la Renaissance et au baroque.

Hautement diplomatique, voulue par la Lituanie et son président de la République Gitanas Nauseda, portée par l'Institut français, cette saison culturelle est intense. Elle propose, jusqu'au 12 décembre, d'explorer en 200 projets plus de 500 artistes et experts, dans plus de 30 villes françaises, ce pays farouchement européen de 65 300 km2 et 2,8 millions d'habitants, classé en 19e position au World Happiness Report. Ce même classement enregistre les grands changements de l'histoire post-soviétique et désigne les Lituaniens nés après 2004 comme « les plus heureux du monde ». Et de fait, entre vélo, sporty wear et coupes de cheveux asymétriques, la jeunesse de Vilnius a l'air paisible. Et pourtant, la guerre avec l'Ukraine est omniprésente dans les esprits comme dans la ville dont les bus affichent « Vilnius loves Ukrainia » en guise de direction.

« Le lituanien a été banni des études pendant quarante ans, de 1864 à 1904, l'alphabet latin était interdit, on l'étudiait le soir à la chandelle. Les ouvrages passaient en contrebande. C'est toute une culture de la résilience et de la survie qui explique la place de l'utopie », souligne la rousse Virginija Vitkiene, née en 1975, commissaire générale de la Saison de la Lituanie en France (titre explicite, « Se voir en l'autre »). À l'image de celle qui dirigea la Biennale de Kaunas de 2010 à 2018, les femmes sont très présentes dans la culture lituanienne. La musicienne du trio de Venise, Lina Lapelyté, née à Kaunas en 1984, a ouvert le Festival d'automne avec The Speech à la Bourse de Commerce le 11 septembre, et elle sera en octobre au Théâtre du Rond-Point après Toulouse (Have a Good Day !), à la Fondation Fiminco de Romainville (Seine-Saint-Denis), et jusqu'au 5 janvier à la Biennale de Lyon (Study of Slope). Elle fait déjà l'événement, comme les performances très attendues de Hairy, de Dovydas Strimaitis, « dance artist » aux longs cheveux roux de 27 ans (il fait l'affiche de la saison dans le métro parisien).

« L'impact de la guerre en Ukraine est très grand en Lituanie », répète inlassablement, de Paris à Vilnius, son ministre de la Culture, Simonas Kairys, géant blond né en 1984 et qui fut maire et député de Kaunas, la ville synonyme d'art contemporain à l'énergie frappante et à la jeunesse reine. « Nous comprenons les raisons de cette guerre. Avec les déportations par les Soviétiques, ces réalités reviennent. Les pays Baltes ont une position spécifique. La guerre est toute proche, à quelques heures d'avion. » Son nom est inscrit sur la liste noire, publiée par un site russe, pour « atteinte au patrimoine russe », une « loi qui date de l'occupation soviétique », dit-il. Il est venu plusieurs fois à Paris pour préparer cette saison capitale en temps de Guerre et Paix, dit « faire attention quand il part en vacances, seulement dans des pays de l'Europe et de l'Otan. Sinon c'est sept ans de prison en Russie. Dans la Lettonie voisine, plus de 50 % des habitants sont désormais russes, en Estonie ou chez nous, c'est moins de 4 % », explique-t-il à la presse française réunie autour de sa grande table de réunion, formelle comme une survivante de l'Europe de l'Est au coeur de Vilnius.

Après le chapitre soviétique

L'entêtement à vivre et à créer est dans les gènes de ce pays aussi fier d'avoir créé Vinted que de son poète de l'image, Jonas Mekas (1922-2019), devenu figure de la contre-culture et du cinéma d'avant-garde américain (Reminiscences of a Journey to Lithuania, documentaire de 1972). Après le « Jonas Mekas Poetry Day » à Beaubourg le 15 septembre dernier, la galerie du jour agnès b. expose l'oeuvre de Jonas Mekas jusqu'au 20 octobre, la Maison de la poésie à Paris rendra hommage à sa poésie le 29 novembre. À Vilnius, la maison-musée du peintre Kazys Varnelis (1917-2010) est un condensé des rêves de grandeur et de beauté d'un exilé aux États-Unis de 1949 à 1998. Petits salons qui s'enchaînent, lustres, escaliers multiples qui partent à l'assaut du cadre historique, meubles habilement chinés après la guerre, c'est l'une des deux plus vieilles maisons de Vilnius. Ce bibliophile aux 10 000 livres et forgeron de la plus grande collection de cartes géographiques alors à Vilnius n'y revient qu'après le chapitre soviétique. Il y a vécu stoïquement, sans grand chauffage, dans un intérieur à 13 degrés, par amour de l'art. Il y est mort, dans son bureau. Une odyssée de l'intérieur qui rappelle celle du peintre et historien d'art letton, Imants Lancmanis, qui vécut la même austérité, de 1976 à 2019, dans le Rundale Palace, palais baroque des ducs de Courlande, et le protégea bec et ongles contre tous les mauvais usages soviétiques.

Tapissée de ses propres tableaux aux effets optiques qui ont recours au « shaped canvas » (une peinture dont la forme elle-même est signifiante), cette maison-musée Kazys Varnelis est devenue un département du Musée national de Lituanie en 2003. Beaubourg fait découvrir jusqu'au 6 janvier, et pour la première fois en France, « Kazys Varnelis, le classiciste op de Lituanie » à travers une quinzaine d'oeuvres, allant de 1956 à 1996, essentiellement centrées sur les années 1970. La Fondation Vasarely d'Aix-en-Provence le présentera à son tour dans « L'Op ethnographique » , du 2 octobre 2024 au 19 janvier 2025. Ce n'est qu'un maillon d'une longue chaîne que la Lituanie veut sceller avec la France.

Saison de la Lituanie en France,

jusqu'au 12 décembre. www.saisonlituanie.com

La Croix, no. 43029
France, mardi 24 septembre 2024 649 mots, p. 7
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23 septembre 2024 - La Croix (site web)

Le Rassemblement national sur une ligne de crête avec le gouvernement Barnier

Lauriane Clément

Le nouveau gouvernement a été décrié par le Rassemblement national pour sa proximité avec le centre macroniste.

Mais le parti d’extrême droite a encore un intérêt à ne pas le censurer, afin de faire pression sur ses sujets clés.

Un soutien plus que relatif, qui risque de ne pas durer.

À l’annonce de la nomination du gouvernement Barnier, samedi 21 septembre, deux sons de cloche ont été entendus du côté du Rassemblement national (RN). Le premier a été asséné sur le réseau social X (ex-Twitter) par le président du RN Jordan Bardella : « Ce “nouveau” gouvernement signe le retour du macronisme par une porte dérobée. Ceux que les Français ont démocratiquement sanctionnés, à deux reprises, ne peuvent revenir par de lamentables jeux d’appareils et calculs politiques. C’est donc un gouvernement qui n’a aucun avenir. »Plus mesurée, Marine Le Pen a quant à elle jugé que les Français se retrouvaient « avec un gouvernement remanié, éloigné du désir de changement et d’alternance exprimé en juin dernier.(…) La grande alternance que nous appelons de nos vœux, nous allons continuer de la préparer pour permettre à la France de se relever. »

Le gouvernement Barnier, promis à la censure par les 193 députés du Nouveau Front populaire, ne peut tenir qu’avec le soutien – ou au moins l’abstention – du parti d’extrême droite. La promesse frontiste de ne pas le faire tomber « dans l’immédiat »a-t-elle déjà fait long feu ? Marine Le Pen l’avait conditionnée à plusieurs lignes rouges. Tout d’abord l’absence de personnalités jugées « irrespectueuses » par le parti frontiste, comme Xavier Bertrand et Éric Dupond-Moretti. Michel Barnier ne s’y est pas risqué. Mieux, il a nommé en tant que ministre de l’intérieur Bruno Retailleau, le chef des sénateurs Les Républicains, connu pour ses prises de position très à droite. Un temps, il avait même été question de créer un ministère de l’immigration.

Autant de gages pour le RN ? Interrogé sur France info le 22 septembre, le vice-président du RN, Sébastien Chenu, n’a pas semblé convaincu. Bruno Retailleau « est escorté d’un garde des Sceaux(l’ex-député socialiste Didier Migaud, NDLR) qui a un logiciel absolument opposé au sien. C’est le “en même temps” macroniste qui ne permet jamais de traiter les sujets au fond », a-t-il résumé. Car l’autre ligne rouge du RN était la composition du gouvernement. Avec 23 ministres provenant de la macronie, ce dernier a, sans surprise, été décrié par le parti, dénonçant le prolongement de la politique menée par Emmanuel Macron.

Mais un point de rupture pourrait être atteint dès le discours de politique générale de Michel Barnier, le 1er octobre. Pour répondre aux attentes du RN, la liste de courses est longue. Celui-ci devra ouvrir un débat sur la proportionnelle et donner des gages sur le triptyque frontiste « sécurité, immigration, pouvoir d’achat » sans recourir à des hausses d’impôts, auxquelles le parti est opposé. L’autre exercice périlleux sera l’examen du budget courant octobre. Si les orientations choisies ne vont pas dans la direction voulue par le RN, celui-ci n’aura d’autres choix que de prendre position. « C’est nous qui déciderons si ce gouvernement a, oui ou non, un avenir »,a martelé le 23 septembre Jean-Philippe Tanguy, président délégué du groupe RN à l’Assemblée nationale, sur France Inter.

Qu’a-t-il à perdre et à gagner ? Côté pile, le RN dispose d’un moyen inédit lui permettant de faire pression sur les sujets qui lui sont chers. Côté face, son opportunisme envers le gouvernement pourrait finir par être taxé de complaisance par ses électeurs, en particulier si Michel Barnier n’apporte pas satisfaction. Mais le vote d’une motion de censure risquerait de lui donner l’image d’agent du chaos, préjudiciable à sa stratégie de normalisation.

Le Figaro, no. 24909
Le Figaro, mardi 24 septembre 2024 864 mots, p. 17

Opinions

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24 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Nouvelle-Calédonie : les ingérences étrangères à l'assaut de la France des outre-mer

Jour anniversaire du rattachement de la Nouvelle-Calédonie à la France, le 24 septembre s'annonce particulièrement tendu sur l'île. D'autant que des puissances étrangères essaient d'exploiter les ressentiments pour faire avancer leurs intérêts, analyse l'eurodéputé RN*.

Rougé, André

Malgré le ciment national assis sur des valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité, construisant au fil de siècles une culture et une façon communes de regarder le monde, la France des outre-mer traverse aujourd'hui une crise profonde. La tragédie calédonienne en marque à la fois le paroxysme et le symptôme. Crise sociale et politique, indubitablement, avec l'annonce d'une déclaration d'indépendance de la Nouvelle-Calédonie prévue le 24 septembre, date anniversaire du rattachement du territoire à la France en 1853. Mais crise entretenue par une offensive étrangère qui exploite l'arrogance des princes qui nous gouvernent à l'égard de cette France ultrapériphérique toujours sommée, comme le rappelait le poète Daniel Maximin, de justifier ce qu'elle coûte et ce qu'elle rapporte.

Derrière cette offensive, c'est d'une lutte géopolitique féroce entre grandes puissances pour le contrôle des ressources mondiales qu'il s'agit. Hydrocarbures au large de Mayotte, nickel calédonien, ressources halieutiques des îles Éparses, or de Guyane, terres rares des Antilles, courant océanique de La Réunion, la liste est longue des richesses de la France du grand large. Si l'on y rajoute son immense zone économique exclusive (ZEE), le contrôle du canal du Mozambique et le verrouillage de l'archipel séparant la mer de Chine de l'Australie, on mesure l'enjeu des stratégies étrangères où interagissent « acteurs de terrain » et « auteurs intellectuels » visant à l'hégémonie mondiale.

L'Azerbaïdjan, principal déstabilisateur, est d'autant mieux connu qu'il signe ses actions. La guerre hybride qu'il mène à la France depuis la guerre du Haut-Karabakh en 2020 exploite systématiquement nos faiblesses outre-mer. Ainsi, la crise franco-azerbaïdjanaise déteint-elle sur la tragédie calédonienne alors que 14 000 kilomètres séparent Bakou de Nouméa.

Depuis Bakou, des comptes Instagram, TikTok et autres X attisent l'hostilité antifrançaise sur fond de passé colonial. En avril, le Congrès de Calédonie et le Parlement d'Azerbaïdjan signaient un mémorandum pour « sensibiliser la communauté internationale au droit à l'autodétermination » du territoire, tandis que Bakou annonçait l'octroi de bourses universitaires à des étudiants ultramarins. En juillet, le « Groupe d'initiative de Bakou » , émanation des services azerbaïdjanais, accueillait le premier « Congrès des colonies françaises » , territoires dont la plupart ont été français avant Nice, la Savoie, la Franche-Comté ou la Corse. Outre la diffusion par des boucles WhatsApp reliant les militants indépendantistes de « protocoles pour la sécurité de la population en cas de répression » et autres « échanges de savoir-faire » semblant sortis de l'Université Patrice Lumumba sous la guerre froide, y furent posées les bases d'un « Front international de libération ». Enfin, Bakou n'a pas hésité à dépêcher à Nouméa des agents sous couverture lors de la visite du ministre de la Défense sur le territoire.

Comme le prouve le consortium de journalistes Forbidden Stories-Baku Connection, le régime Aliev ne sévit pas seulement en Calédonie. Le 30 avril, il signait un accord avec les indépendantistes polynésiens de Tavini Huiraatira. En Guyane et aux Antilles, au gré des crises sociales et de la violence des « manifestations contre la vie chère » , fleurissent désormais des revendications indépendantistes associées aux couleurs de l'Azerbaïdjan. Enfin, le Mouvement des non-alignés et le Comité spécial de décolonisation de l'ONU, qui a inscrit la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie française sur la liste des territoires à décoloniser en 1986 et 2013, sont instrumentalisés sans vergogne.

Agissant, comme Bakou, en « sous-traitant » d'autres intérêts, Madagascar s'est lancée, elle aussi, dans une revendication dénuée de légitimité historique sur les Îles Éparses. Celle-ci obéit à l'attrait exercé sur des flottes de pêche par cette zone vierge protégée par la France. Aux Comores, le colonel Azali, qui a signé des accords d'exploration offshore avec des majors américaines, entretient les revendications irrédentistes et le chaos migratoire à Mayotte.

Oscillant entre sidération, mauvaise conscience et inculture historique, Emmanuel Macron et son gouvernement ont été désarçonnés par ces offensives. Pourtant, malgré sa capacité à acheter les consciences, l'Azerbaïdjan demeure une puissance très moyenne. Quant à Madagascar et aux Comores, nos moyens de rétorsion, à commencer par l'aide publique au développement, les visas et le gel des transferts sont conséquents. Encore faut-il avoir le courage de les activer.

Au-delà de cette riposte, notre pays doit rappeler ce qu'il apporte aux régions du monde dans lesquels s'insèrent ses territoires. Qu'il s'agisse de coopération technique, éducative et humanitaire, de préservation de la biodiversité, de lutte contre les pêches illégales, d'appui aux petits États insulaires, la France du grand large fait beaucoup pour ses voisins. Alors que dans le Pacifique les indépendantistes calédoniens entendent confier les clés du territoire à une immense puissance hégémonique, la France a vocation à y constituer un pôle de stabilité en marge de l'affrontement entre les États-Unis et la Chine. Cette posture d'équilibre constitue le premier anneau de sécurité de nos intérêts nationaux contre les ingérences étrangères. Elle suppose naturellement l'affirmation solennelle de notre légitimité et de notre souveraineté nationale, digne de notre rang aux Nations unies, et une grande politique de prospérité et de sécurité pour les outre-mer.

* Député au Parlement européen, André Rougé est délégué national du RN à l'outre-mer.

Le Figaro, no. 24908
Le Figaro, lundi 23 septembre 2024 970 mots, p. 8

Politique

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22 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Éducation nationale : entre Anne Genetet et Alexandre Portier, un ministère pour deux

Députée macroniste et médecin, la nouvelle ministre de l'Éducation, Anne Genetet, n'a pas d'expertise dans le domaine. Elle pourra s'appuyer sur un ministre délégué à la Réussite scolaire, le LR Alexandre Portier, qui connaît bien le dossier.

Beyer, Caroline

Après moult rumeurs, qui avançaient le nom de Rachida Dati, puis celui de Violette Spillebout, députée macroniste venue du PS, c'est finalement, Anne Genetet, 61 ans, députée Renaissance des Français établis hors de France depuis 2017, et connue à l'Assemblée pour ses travaux sur la défense et la diplomatie, qui hérite du ministère de l'Éducation nationale.

Une inconnue du grand public. Et des professeurs surtout. Une surprise qui a déclenché les foudres des syndicats. Dès l'annonce de cette nomination dans la soirée du 21 septembre, ils ont tiré à boulets rouges sur la nouvelle venue. Avant d'entrer en politique, cette médecin de formation, diplômée en journalisme médical et communication, a été consultante à Singapour, où elle a travaillé pour plusieurs ONG, avant de créer en 2009 une société de conseil sur les relations entre employeurs et personnel de maison pour des familles expatriées.

« C'est Anne Genetet - experte de la gestion du personnel de maison - qui gagne le chifoumi pour être ministre de l'Éducation, a attaqué d'emblée le Snes, syndicat enseignant majoritaire dans les collèges et lycées. Elle a travaillé sur l'optimisation fiscale des expatriés et le conseil pour la gestion des personnels de maison,s'énerve Sophie Vénétitay, la représentante du syndicat . Pas les urgences et les enjeux de l'école ! Erreur de casting commeAmélie Oudéa-Castéra! Quel mépris pour les personnels, l'école et la démocratie. »

Reprendre la réforme du « choc des savoirs »

« Je veux travailler sur la dévalorisation du métier et la solitude des enseignants, ainsi que sur le besoin de formation continue » , a déclaré l'intéressée à l'AFP, après sa nomination .Le défi de l'attractivité du métier et de la pénurie de professeurs qui, depuis trois ans, s'est durablement installée dans le paysage éducatif, est le dossier numéro un. Mais, avec un budget promettant d'être contraint, la nouvelle ministre, qui devra défendre des arbitrages à Bercy, aura peu de marges de manoeuvre pour revaloriser la profession.

Elle devra aussi reprendre la réforme du « choc des savoirs » , restée au milieu du gué après la dissolution de l'Assemblée et les législatives. En dehors des groupes de niveau, qui se sont mis en place à la rentrée dans les classes de sixième et de cinquième, les promesses de Gabriel Attal autour de l'exigence et des fondamentaux n'ont pu être tenues. Les nouveaux programmes pour l'école primaire ont été repoussés d'un an, tout comme la réforme du concours des enseignants, présentée pourtant comme un levier de l'attractivité - en déplaçant ce concours de bac + 5 à bac + 3.

Le dernier coup porté au « choc des savoirs » remonte au 16 septembre, avec l'annonce par la Rue de Grenelle d'un brevet des collèges finalement inchangé cette année. Gabriel Attal avait promis d'en faire un examen plus exigeant et une condition pour passer en seconde.

Députée du camp macroniste, Anne Genetet devrait, en toute logique, continuer d'écrire la feuille de route fixée par le président Macron et les successifs (et nombreux) ministres de l'Éducation. Avec une opposition frontale de l'ensemble des syndicats à la série de mesures annoncées. «Même la macronie ne sait pas ce qu'Anne Genetet connaît vraiment des dossiers éducation. Mais ils sont contents, ils ont le poste», assène Sophie Vénétitay. Un « clone de Gabriel Attal pour continuer la politique engagée », lâche de son côté Guislaine David, au SNuip, le syndicat majoritaire à l'école primaire.

Pour les syndicats enseignants, cette nomination est le reflet du peu de cas fait à l'école, qu'Emmanuel Macron affiche pourtant comme une priorité. « L'école exige une réelle expertise et ne peut être un simple objet des équilibres politiques », estime Élisabeth Allain-Moreno, au SE-Unsa.

«J'ai pu voir à quel point notre école rayonne à l'étranger, a fait valoir de son côté la nouvelle ministre à l'AFP, qui voit dans ce ministère un marqueur du macronisme. Depuis sept ans, tout ce que nous portons se fait dans le souci de préparer la génération suivante. » Et de préciser qu'elle « n'a rien demandé » et « pas fait passer de CV ». Elle sera accompagnée dans sa mission par un ministre délégué chargé de la Réussite scolaire et de l'Enseignement professionnel, une nouveauté. C'est Alexandre Portier, député LR du Rhône et proche de Laurent Wauquiez, qui hérite de ce poste inédit.

Un défenseur de l'école privée

Diplômé d'un master de l'ENS-Ulm en philosophie contemporaine et de Sciences Po, brièvement professeur de philo en 2021 dans l'académie avant de devenir député, Alexandre Portier, 34 ans, est membre depuis deux ans du Conseil supérieur des programmes (CSP), l'instance chargée de rédiger les programmes scolaires. Très actif sur les questions éducatives, il a notamment déposé, en octobre 2023, une proposition de loi sur la formation des enseignants, afin de mettre en place « un plan d'urgence pour le recrutement », expliquait-il alors.

Alexandre Portier, qui a fait sa scolarité dans un lycée catholique privé de Villefranche-sur-Saône, est aussi un défenseur de l'enseignement privé sous contrat. En mai dernier, après la publication d'un rapport parlementaire, dans lequel le député Insoumis Paul Vannier étrillait les établissements sous contrat et leur financement, il avait cosigné, aux côtés du député européen LR François-Xavier Bellamy et du sénateur LR Max Brisson, une tribune dans Le Figaro pour défendre l'enseignement privé et dénoncer un « procès d'intention ». « Peut-on reprocher à l'enseignement privé de ne pas avoir abandonné tout ce qui a fait les beaux jours du public ? », interrogeaient les trois auteurs. La nomination au poste de ministre délégué à la Réussite scolaire de cet homme marqué à droite, qui contrairement à sa ministre de tutelle connaît bien l'éducation, sonne comme un message politique. C. B.

Le Monde
France, lundi 23 septembre 2024 1253 mots, p. 8,9
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21 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Gouvernement : des tensions avant le dénouement

La liste des ministres pressentis par Michel Barnier a causé une certaine effervescence au MoDem et irrité les macronistes. Une députée Renaissance a déjà annoncé son départ de son groupe, dénonçant un « virage à droite »

Nathalie Segaunes

Pas encore avenu, le gouvernement de Michel Barnier provoque déjà des crispations au sein de la coalition présidentielle. Si l’architecture globale de l’exécutif, présentée jeudi 19 septembre par le premier ministre au cours d’une réunion avec les chefs de parti à Matignon, est peu contestée, les noms ébruités depuis, qui annoncent un gouvernement fortement marqué à droite, ont provoqué des remous, vendredi, parmi les alliés de l’ancienne majorité.

La présence de Bruno Retailleau, figure de la droite conservatrice, ancien protégé du souverainiste Philippe de Villiers, auquel aurait été proposé le ministère de l’intérieur, hérisse particulièrement les macronistes. Le président du groupe Les Républicains (LR) au Sénat représente « la droite la plus dure », souligne le député Renaissance de Moselle Ludovic Mendes. « On peut travailler avec des gens de droite, assure cet ancien du Parti socialiste, citant en exemple les noms d’Annie Genevard (députée LR du Doubs, pressentie pour être ministre de l’agriculture), Julien Dive (député LR de l’Aisne, proche du président des Hauts-de-France, Xavier Bertrand) ou Philippe Juvin (député LR des Hauts-de-Seine), mais avec Retailleau, qui parle de “Français de papier”, ce n’est pas possible. De plus, ce n’est pas avec ce type de profil qu’on va attirer des gens de gauche au gouvernement. »

De fait, à gauche, seul l’ancien président socialiste de la commission des finances de l’Assemblée nationale Didier Migaud, président de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, aurait accepté les avances de Michel Barnier.

Autre profil jugé « clivant »dans le camp présidentiel, celui de la sénatrice LR de Loire-Atlantique Laurence Garnier, proche de Bruno Retailleau, qui s’était opposée au mariage pour tous ou à la constitutionnalisation de l’interruption volontaire de grossesse. Alors qu’elle était pressentie pour le portefeuille de la famille, son nom a fait bondir la gauche et une partie du camp présidentiel, qui ont dénoncé une « provocation ». Alerté par plusieurs cadres macronistes, Emmanuel Macron, qui lui-même ne connaissait pas l’élue, selon un proche, a à son tour attiré l’attention du premier ministre sur le « profil délicat »de la cheffe de file de l’opposition à la maire socialiste de Nantes, Johanna Rolland. La sénatrice devrait être déplacée sur un autre poste .Un procédé contesté du côté de la droite républicaine.

« Rupture profonde »

C’est dans ce contexte tendu que la députée de Loire-Atlantique Sophie Errante, l’une des premières députées socialistes à avoir rejoint Emmanuel Macron en 2017, a annoncé vendredi son départ du groupe Ensemble pour la République (EPR), qui rassemble les députés Renaissance. « La désignation de Michel Barnier et la composition du gouvernement marquent un virage net à droite », regrette-t-elle dans un communiqué, et « une rupture profonde avec les raisons pour lesquelles je me suis engagée aux côtés d’Emmanuel Macron en 2017. » Réélue au second tour des élections législatives, le 7 juillet, lors d’une triangulaire, l’élue espérait la constitution d’une « coalition centrale autour de Bernard Cazeneuve[ancien premier ministre socialiste] », dit-elle au Monde.Déçue, elle reprend sa « liberté de parole, de ton et de vote », et siégera désormais parmi les non-inscrits.

La droitisation du gouvernement a également provoqué une certaine effervescence au MoDem. Alors que deux postes de ministres de plein exercice leur ont été promis, dont celui des affaires étrangères, les députés centristes ont passé la journée de vendredi en réunion, afin de trancher leur participation au gouvernement de Michel Barnier. Un premier vote, en début de journée, donnait une écrasante majorité en faveur de la non-participation.

Selon plusieurs participants, la déception du ministre démissionnaire de l’agriculture Marc Fesneau, président du groupe MoDem à l’Assemblée nationale, qui devait quitter le gouvernement alors que son collègue Jean-Noël Barrot, ministre démissionnaire chargé de l’Europe, se voyait proposer le Quai d’Orsay, jouerait un rôle non négligeable dans les convulsions qui ont saisi vendredi le parti de François Bayrou.

Sur X, l’ancien député MoDem des Hauts-de-Seine Jean-Louis Bourlanges a «adjuré[ses] amis » de « surmonter leurs réserves», car « la situation politique, financière et internationale du pays est trop sérieuse ». « Il y a péril en la demeure, a insisté l’ancien président de la commission des affaires étrangères. Nous ne pouvons pas nous permettre de faire le jeu de Mme Le Pen[cheffe de file des députés Rassemblement national] ou de M. Mélenchon[leader de La France insoumise] . Il faut aider Michel Barnier à réussir. » Le vent de fronde centriste était retombé vendredi soir, le MoDem ayant l’habitude de se battre « jusqu’au premier sang », brocardait, hilare, un cadre d’un parti allié.

« Noms jetés en pâture »

En déplacement à Chartres vendredi, où il visitait, à la veille des Journées du patrimoine, le trésor de la cathédrale, Emmanuel Macron a lui aussi appelé ses partisans et alliés à « aider » le premier ministre à « former son gouvernement », « parce que c’est l’intérêt collectif ». « Il faut laisser travailler Michel Barnier », a ajouté le chef de l’Etat, assurant que le premier ministre composait son équipe en « pleine liberté ».

Vendredi matin cependant, l’hôte de Matignon cherchait toujours un ministre chargé des relations avec le Parlement. Michel Barnier appelle directement les personnalités convoitées, dont les noms lui ont parfois été soufflés par le chef de l’Etat, le président du Sénat, Gérard Larcher (LR), ou quelque autre personnalité. Une méthode peu appréciée par les chefs de parti.

Désormais président du groupe EPR à l’Assemblée nationale, Gabriel Attal est volontiers incisif avec son successeur à Matignon. Il a ainsi précisé, jeudi, lors de la réunion organisée rue de Varenne par le chef du gouvernement, qu’il le soutiendrait sans états d’âme, même s’il « vient d’une formation qui a fait trois fois moins de voix que nous aux élections législatives ». Au cours du bureau exécutif de Renaissance, le 11 septembre, les cadres du parti s’étaient étonnés d’entendre l’élu de Vanves, pas toujours tendre avec Emmanuel Macron, s’offusquer que Michel Barnier, dans son discours de passation de pouvoir, le 5 septembre, n’ait pas salué le président de la République.

Si une relation aigre-douce s’est installée entre les deux hommes, le Savoyard se garde de relever les piques de son cadet. « Les petites phrases, ce ne sera jamais la méthode Barnier », dit-on dans son entourage, où l’on déplore que les noms des ministres pressentis aient été « jetés en pâture »avant la finalisation du gouvernement. Au demeurant, l’ancien négociateur du Brexit n’a pas intérêt à affaiblir le chef de file des députés macronistes, compte tenu des divisions internes qui traversent le groupe EPR.

Vendredi soir, après de « derniers ajustements », « l’architecture et la composition finalisées du gouvernement ont été transmises à l’Elysée », a fait savoir l’entourage du premier ministre, vingt-quatre heures après que Michel Barnier avait déjà présenté une liste de trente-huit ministres à Emmanuel Macron. Les deux têtes de l’exécutif devaient avoir un échange téléphonique « dans la soirée »,selon l’entourage de M. Barnier, lequel entendait toujours présenter son gouvernement « avant dimanche ». Une réception était prévue dimanche soir à l’Hôtel de Matignon, à laquelle devait être conviée la nouvelle équipe gouvernementale. Histoire de permettre aux ministres de faire connaissance avant leur premier conseil, prévu lundi à l’Elysée.

Libération
lundi 23 septembre 2024 662 mots, p. 5

AUTRE

A l'Education, une novice et un réac

CÉCILE BOURGNEUF ; JULIETTE DEBORDE

AUTRE

Les représentants des enseignants se montrent inquiets des nominations de la députée des Français de l'étranger, Anne Genetet, «erreur de casting» selon eux, et du très droitier parlementaire LR Patrick Hetzel.

L a nouvelle ministre de l'Education nationale va-t-elle s'affranchir des sujets portés par Gabriel Attal ? Ce n'est pas ce que laisse présager le catapultage de la députée des Français de l'étranger, Anne Genetet, rue de Grenelle, en remplacement de Nicole Belloubet. Une nomination surprise, cette macroniste inconnue du grand public et des enseignants s'étant investie au cours de ses mandats sur les questions de diplomatie et de défense. Les syndicats enseignants ont fustigé «une erreur de casting», y voyant la marque d'un «mépris» de l'éducation nationale, réduite au rôle de «variable d'ajustement».

«Clone». Les représentants des enseignants ont interprété son arrivée comme le résultat d'un «marchandage politique», signe d'une volonté de l'exécutif de garder la main. Secrétaire générale de la FSU-Snuipp, Guislaine David a déploré la nomination d'un «clone de Gabriel Attal», dont la ministre est proche, «pour continuer la politique engagée», contestée par les enseignants. Les acteurs du secteur craignent le faible poids politique de cette médecin de formation, ancienne consultante à Singapour, qui n'a jamais manifesté d'intérêt pour les questions d'éducation. La ministre a tenté, sans grand succès, de rassurer, indiquant vouloir «travailler sur la dévalorisation du métier et la solitude des enseignants». Anne Genetet est la cinquième ministre à prendre la tête de la rue de Grenelle en l'espace d'un peu plus de deux ans. Une valse qui s'accompagne de réformes à tout-va. Dernière en date, celle du «choc des savoirs» dont s'est emparé Gabriel Attal en décembre. Censée relever le niveau des élèves, la réforme, que la nouvelle ministre avait publiquement soutenu, peine à se mettre en place. Les groupes de niveaux en français et en maths au collège ? Un échec. Rebaptisés «groupes de besoins» par Nicole Belloubet pour plus de souplesse, le dispositif censé s'appliquer aux sixièmes et aux cinquièmes a du mal à voir le jour. La modification du brevet ? Reportée à 2026 à cause de l'attente de la nomination du gouvernement. Les classes «prépa seconde», passerelles entre la troisième et la seconde pour les élèves ayant échoué au brevet ? Ouvertes aux élèves volontaires dans une centaine de lycées, ces classes peinent à se remplir.

Au sein de son ministère, Anne Genetet devra composer avec Alexandre Portier, député LR du Rhône, nommé ministre délégué chargé de la Réussite scolaire et de l'Enseignement professionnel, un portefeuille inédit. Ce découpage suscite la perplexité des professionnels : «Que signifie isoler la réussite scolaire du reste de la politique éducative ? Réussir à l'école ne serait plus un projet global de la ministre de l'Education nationale ?» a interrogé Jérôme Fournier, secrétaire national de SE-Unsa.

«Coup de grâce». Membre du Conseil supérieur des programmes, Portier s'est montré impliqué sur les questions éducatives. A l'initiative d'une proposition de loi sur la formation des enseignants et d'une mission d'information sur l'instruction des enfants en situation de handicap, ce proche de Wauquiez avait pris la défense de l'enseignement privé lors des polémiques du début d'année. Le binôme est attendu au tournant, alors que la profession réclame une orientation claire et plus de moyens, dans un contexte de crise d'attractivité du métier et de défiance à l'égard du pouvoir. Les personnels ont déjà prévu de se mettre en grève le 1er octobre, la réforme du choc des savoirs et pour réclamer des revalorisations salariales.

Profs de facs et étudiants s'inquiètent, eux, de la nomination du droitier député LR Patrick Hetzel à l'Enseignement supérieur et à la Recherche. Ce proche de François Fillon, défenseur de positions conservatrices sur le mariage pour tous, la PMA et l'IVG, est l'un des artisans de la très controversée loi LRU sur l'autonomie des universités, jugée responsable du sous-financement du supérieur. Un «coup de grâce» pour l'Unef, qui anticipe déjà «de nombreuses attaques libérales» sur les facs.

L'Humanité
lundi 23 septembre 2024 1172 mots, p. 2

Gouvernement Barnier : tout au fond, à droite

Cyprien Caddeo et Anthony Cortes

Exécutif Dans la nouvelle équipe gouvernementale se côtoient cadres macronistes recyclés ou promus et figures de la vieille garde sénatoriale de la droite aux positions ouvertement réactionnaires. Pour s'assurer l'aval du RN, le président de la République aura donc sacrifié les dernières traces de progressisme dont pouvait se targuer son camp.

S'il fallait chercher une cohérence à la composition du nouvel exécutif, en voici une première : en Macronie, il faut avoir perdu les élections pour pouvoir gouverner. Les statistiques sont sans appel. Dans l'équipe de Michel Barnier, dont les 39 noms ont été dévoilés samedi 21 septembre, après deux semaines de tergiversations et de tensions, dix ministres sont issus de LR. Soit d'un parti ayant réuni moins de 7 % des suffrages aux dernières législatives. Dix-sept proviennent des rangs de la Macronie (Renaissance, Modem ou Horizons), soit d'une coalition battue durant ces mêmes élections. Ainsi se résume la recette de Michel Barnier pour son gouvernement, forcément avalisée par Emmanuel Macron : des lieutenants macronistes, reconduits ou promus, côtoyant la vieille droite réactionnaire, anti-écolo, option Manif pour tous et croisade contre le « wokisme ». Avec la bénédiction - temporaire - du Rassemblement national.

Le nouveau gouvernement offre donc deux « clarifications » : primo, la démocratie n'intéresse le bloc bourgeois que lorsque les urnes vont dans son sens. Secundo, la Macronie est bien le faux nez de la droite la plus conservatrice. La dissipation des dernières illusions du « en même temps » est le seul véritable élément de rupture d'un gouvernement où, à bien y compter, la Macronie reste en force. Un tiers des 19 ministres de plein exercice ont déjà eu un portefeuille sous Gabriel Attal ou Élisabeth Borne : on retrouve entre autres Rachida Dati, confirmée à la Culture, Guillaume Kasbarian (transféré du Logement à la Fonction publique avec pour mission de faire la peau au statut des fonctionnaires), Sébastien Lecornu, inamovible aux Armées, ou encore Agnès Pannier-Runacher (qui passe de l'Agriculture à la Transition écologique, malgré ses liens financiers avec l'industrie pétrolière).

une ligne durcie sur l'immigration

Signe qu'Emmanuel Macron a toujours la main : ses jeunes lieutenants essaiment le gouvernement, à commencer par Maud Bregeon, jusqu'ici députée et porte-parole de Renaissance, désormais porte-parole du gouvernement. Marc Ferracci, témoin de mariage et ami du couple Macron, atterrit à l'Industrie. Mais c'est surtout du côté de Bercy que les signes ne trompent pas : Antoine Armand, 33 ans, succède à Bruno Le Maire à l'Économie, garantissant au parti présidentiel la mainmise sur les cordons de la bourse. D'autant qu'un revenant se voit confier le Budget, rattaché à Matignon : le macroniste Laurent Saint-Martin, qui avait perdu son siège de député en 2022, fait ainsi son retour en grande pompe. La défaite, décidément, est un plus sur un CV ministériel.

Résultats : si « Les Républicains » font une entrée en force dans le gouvernement - et notamment la droite sénatoriale, avec neuf sénateurs qui deviennent ministres -, ils semblent avoir été consciencieusement écartés des ministères clés. L'Économie et les Armées leur échappent, donc, mais aussi l'Éducation nationale (Anne Genetet, Renaissance), le Quai d'Orsay (Jean-Noël Barot, Modem) ou encore la Justice. Cette dernière a été confiée au président de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, Didier Migaud. Supposé incarner à lui seul la fameuse « ouverture » de Michel Barnier, l'ex-socialiste devra composer avec son collègue de l'Intérieur, l'ultradroitier Bruno Retailleau. Imposer le patron des sénateurs de droite à Beauvau constitue la plus grande victoire de LR. Et l'assurance d'une ligne encore durcie sur l'immigration : le Vendéen, ex-proche de Philippe de Villiers, avait déclaré, lors des soulèvements consécutifs à la mort de Nahel, que les « émeutiers » étaient dans « une sorte de régression vers les origines ethniques ». Bruno Retailleau est, enfin, l'un des architectes de la première mouture de la loi immigration, votée en janvier 2024, où figuraient entre autres la suppression de l'aide médicale d'État et de plusieurs aides sociales pour les étrangers, ainsi que la fin de l'automaticité du droit du sol - des mesures in fine retoquées par le Conseil constitutionnel.

Dans son sillage, de nombreux ministres très conservateurs, notamment sur les questions LGBT et sur les droits des femmes, font leur entrée au gouvernement - l'effort consenti par Emmanuel Macron pour leur trouver une place s'illustrant dans le nombre pléthorique de ministres et secrétaires d'État : 39, un record depuis 2017. Nombre d'entre eux, comme Annie Genevard (Agriculture), Laurence Garnier (Consommation), Patrick Hetzel (Recherche), François-Noël Buffet (Outre-mer), ont voté contre la constitutionnalisation de l'IVG en 2024 et contre la loi dite « PMA pour toutes » en 2021. Soit deux des rares marqueurs progressistes de l'ère Macron. À tel point que l'ex-premier ministre Gabriel Attal a promis aux députés macronistes qu'il réclamerait des « garanties » à Michel Barnier sur « la PMA, l'IVG et les droits LGBT ». « Il n'y a aucune ambiguïté s'agissant des grandes lois de liberté, de progrès sociétal, a assuré le premier ministre ce dimanche soir, au 20 heures de France 2. Elles seront intégralement préservées, je serai un rempart. »

certains macronistes s'agacent

Car le groupe Ensemble tangue depuis ces nominations. « C'est le chaos sur nos boucles de discussion », rapporte un député. Dès la fuite des premiers noms issus de la droite, il a même connu un départ. Celui de Sophie Errante, élue de Loire-Atlantique. « Nous étions censés représenter un monde nouveau libéré des carcans idéologiques, se désole-t-elle auprès de l'Humanité. Au lieu de cela, alors que les urnes ont exprimé une volonté d'apaisement et de refus de l'extrême droite, nous reculons de plusieurs décennies avec un gouvernement de droite dure. » Si elle a décidé de mettre les voiles, d'autres entendent désormais mener le combat à l'intérieur du groupe, même si la pilule est difficile à avaler. Député de la Manche, Bertrand Sorre déplore lui aussi un « retour dans le passé » à rebours des « valeurs » de sa famille politique. « J'attends la déclaration de politique générale, nuance-t-il cependant. Nous avons plusieurs lignes rouges. Si elles sont franchies, nous ne nous interdisons pas de voter la censure. » Un autre député, macroniste de la première heure, s'agace lui aussi : « Personne n'a voté pour se retrouver avec un gouvernement de droite extrême. »

Tous ont conscience du fait que les membres de ce gouvernement sont assis sur des sièges éjectables dont le bouton est à la portée de Marine Le Pen. Sans un vote du RN contre lui, le gouvernement ne pourra être censuré. Or, le parti d'extrême droite ne lâchera l'exécutif Barnier que lorsqu'il estimera le moment propice (quand une nouvelle dissolution sera possible, à l'été prochain). Pour le moment, le RN se satisfait donc de ses petites victoires (ses bêtes noires Xavier Bertrand et Éric Dupond-Moretti écartées du gouvernement, la promesse d'une ligne durcie sur l'immigration), tout en maintenant la pression. « C'est un gouvernement sans avenir », a réagi Jordan Bardella. Le RN entend ainsi organiser l'impopularité de l'exécutif, tout en lui donnant un sursis, avec pour objectif d'en tirer les meilleurs fruits à la prochaine échéance électorale. Un plan diablement rodé qui n'est possible que parce qu'Emmanuel Macron a décidé, en dernier recours, de contourner le verdict des urnes.

Le Figaro, no. 24908
Le Figaro, lundi 23 septembre 2024 322 mots, p. 7

Politique

Maud Bregeon, une « puncheuse » au porte-parolat

Timsit, John

Son visage n'est pas inconnu des chaînes télé d'information. Députée Renaissance depuis 2022, Maud Bregeon, 33 ans, devient la porte-parole du gouvernement Barnier. Fonction qui lui avait déjà échappé lors des deux précédents remaniements. Chargée de porter la parole du parti présidentiel depuis 2020, la macroniste s'est taillé une réputation de « puncheuse » médiatique en courant les plateaux de télévision. Covid, réforme des retraites, loi immigration... En quatre ans, elle s'est entraînée à défendre l'action de l'exécutif. Quelle que soit l'atmosphère politique.

Une pugnacité remarquée qui l'a amenée à être investie il y a deux ans dans la 13e circonscription des Hauts-de-Seine (Antony, Bourg-la-Reine, Châtenay-Malabry et Sceaux), terre traditionnellement à droite dont Patrick Devedjian fut le représentant de 1988 à 2017. Comment, dès lors, être l'incarnation d'un collectif ? « La clé, c'est le travail. Un des conseils qu'on m'a donnés, c'est : « Continue à parler comme les gens, sois qui tu es et communique simplement » », expliquait-elle début 2023 à la chaîne LCP. Et d'ajouter : « On ne parle pas des sujets sans connaître les chiffres, sans avoir mûri notre réflexion. L'objectif, c'est de ne pas copier des éléments de langage, mais d'avoir une approche personnelle des choses. » Une vision que Maud Bregeon devra certainement amoindrir dans ses nouvelles fonctions.

Avant son entrée à l'Assemblée, l'élue francilienne avait déjà essayé de s'implanter dans un autre fief de la droite : Levallois-Perret. Ville où elle s'était présentée aux municipales de 2020 pour succéder à Patrick Balkany mais elle avait été battue par l'actuelle maire, Agnès Pottier-Dumas. Originaire de Poitiers, cette ancienne ingénieur d'EDF a également pris du galon en macronie lors du projet de loi de relance du nucléaire, dont elle fut la rapporteur en 2023. Une spécialité qui l'a poussée à effectuer la même année un « tour de France de l'énergie » avec le député Renaissance Pierre Cazeneuve, en pleine crise énergétique.

Libération
lundi 23 septembre 2024 537 mots, p. 3

AUTRE

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22 septembre 2024 - Libération (site web)

Du côté du RN, une menace tenace

MAXIME MACÉ

AUTRE

Le parti d'extrême droite agite le spectre d'une potentielle motion de censure contre un gouvernement qu'il qualifie de «bourbier créé par des alliances contre-nature».

L e nouveau gouvernement de Michel Barnier a beau être le plus à droite depuis le mandat de Nicolas Sarkozy, il n'a pas réussi à convaincre le Rassemblement national. Le parti d'extrême droite, fort de ses 126 députés à l'Assemblée nationale, n'a pas manqué de faire part de son scepticisme dès l'annonce de la nouvelle équipe gouvernementale samedi soir, agitant la menace d'une participation à un vote de censure d'ores et déjà annoncé par la gauche.

Marine Le Pen avait d'ailleurs déjà posé un certain nombre de conditions en début de semaine quant au casting gouvernemental. La députée du Pas-de-Calais avait ainsi menacé de participer à une motion de censure si le désormais ex-ministre de la Justice Eric Dupond-Moretti était maintenu à son poste ou si son grand adversaire du nord, Xavier Bertrand, obtenait un maroquin. Le premier à dégainer a été Jordan Bardella sur X. «Ce nouveau gouvernement signe le retour du macronisme par une porte dérobée. Ce que les Français ont démocratiquement sanctionné, à deux reprises, ne peut revenir par de lamentables jeux d'appareils et calculs politiciens», a écrit le président du RN. Avant de conclure en brandissant, sans le dire, la menace de la censure : «C'est donc un gouvernement qui n'a aucun avenir.» Dans un style plus sibyllin, mais en se projetant déjà sur de nouvelles élections, Marine Le Pen a estimé que «ce gouvernement transitoire est la conséquence du bourbier créé par des alliances contre-nature nouées lors des élections législatives. La grande alternance que nous appelons de nos voeux, nous allons continuer de la préparer pour permettre à la France de se relever». La présidente du groupe RN à l'Assemblée poursuit donc sur la même ligne que ses déclarations du 14 septembre devant ses troupes, lors de la rentrée parlementaire de son parti : l'hypothèse d'une nouvelle dissolution l'été prochain. «Il reste dix mois et moi je suis convaincue qu'il y aura à l'issue de ces dix mois, ou au printemps ou à l'automne, des nouvelles élections législatives. Espérons que cette mandature soit la plus courte possible», prophétisait-elle.

Plus direct, le député du Nord Sébastien Chenu a expliqué sur France Info dimanche matin que le RN allait «écouter d'abord» et «voir ce que Michel Barnier nous dit et en fonction du budget qui sera construit, nous nous réservons évidemment la possibilité de censurer». Le 14 septembre, Marine Le Pen avait tracé une ligne rouge, celle d'une opposition catégorique à toute nouvelle hausse d'impôt. Le message a l'air d'avoir été entendu au gouvernement puisque le nouveau ministre de l'Economie, Antoine Armand (lire page 6), tout juste nommé s'est précipité auprès de l'hebdomadaire d'extrême droite le JDD pour assurer exclure toute hausse d'impôts pour les classes moyennes et les entreprises, mais tabler plutôt sur «des réductions de dépenses» et de possibles «prélèvements exceptionnels et ciblés» pour rétablir les comptes publics. Une première interview aux allures de pénitence de Canossa.

«Ce que les Français ont sanctionné, à deux reprises, ne peut revenir par de lamentables jeux d'appareils et calculs politiciens.» Jordan Bardella président du RN

Le Monde
France, lundi 23 septembre 2024 1614 mots, p. 7
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21 septembre 2024 - Le Monde (site web)

A gauche, le PS peine à s’imposer face à LFI

SI les socialistes ont doublé leur nombre de députés, les « insoumis » donnent toujours le tempo au sein du NFP

Sandrine Cassini et Laurent Telo

Agauche, on s’inquiète du gros torticolis contracté par le Parti socialiste (PS), qui a fait oui et non de la tête en même temps, ce qui peut s’avérer périlleux et douloureux. Il a dit oui, mardi 17 septembre, à La France insoumise (LFI), qui avait besoin de ses voix, au bureau de l’Assemblée nationale, pour que la spectaculaire motion de destitution du président de la République, pourtant initiée par LFI sans concertation avec ses partenaires, puisse être déclarée recevable. Même si le PS a pris soin, dans le même élan, d’annoncer qu’il dirait non lors de son éventuel examen parlementaire, le oui initial ravive l’impression tenace d’une soumission récurrente du PS à LFI, au sein du Nouveau Front populaire (NFP).

Presque un an après l’éclatement de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), l’équation semble avoir peu changé à gauche. LFI continue de donner le tempo de la coalition, au grand dam du PS. « La politique, c’est comme le vélo, pour avancer, faut pédaler, sinon tu tombes. Nous sommes dans une situation instable, il y a donc une guerre de mouvement et nous, on a un mouvement fait pour ça », justifie le coordinateur de LFI, Manuel Bompard. Samedi 21 septembre, LFI sera en première ligne d’une nouvelle mobilisation pour la destitution d’Emmanuel Macron et contre le gouvernement Barnier, qui va rassembler « tous les battus des dernières élections, selon Manuel Bompard. La plus grande arnaque de la Ve République ».

A l’Assemblée nationale, le débat autour du vote du bureau sur la résolution « insoumise » était pourtant légitime. « Ce qui nous a motivés, c’est que l’examen de la recevabilité n’est pas un contrôle politique d’opportunité, mais de légalité, justifie Laurent Baumel, député socialiste d’Indre-et-Loire, proche du premier secrétaire du PS, Olivier Faure . De la même façon, on a reconnu la recevabilité de la proposition d’abrogation des retraites déposée par le Rassemblement national[RN] . Cela signifie-t-il que nous sommes inféodés au RN ? »

Mais l’ancien président de la République François Hollande, réélu député PS de la Corrèze, estime qu’il fallait éviter le « juridisme » pour privilégier la « politique ». « Que comprennent les citoyens ?, s’interroge-t-il. Il fallait voter contre la recevabilité de cette procédure de destitution en considérant qu’elle était vouée à l’échec. A partir du moment où Jean-Luc Mélenchon[le leader de LFI] a demandé que les socialistes le fassent alors qu’ils avaient, dès le départ, dénoncé cette opération, il ne fallait pas céder. Et donner ainsi la main à LFI qui tente de mobiliser vainement la rue sur la destitution. »

Comme au temps de la Nupes, les opposants socialistes à Olivier Faure réclament davantage d’affirmation de soi ; surtout depuis que le groupe a doublé ses effectifs à l’Assemblée lors des élections législatives des 30 juin et 7 juillet – passant de 31 à 66 élus –, faisant quasiment jeu égal avec LFI – 72 élus – et alors qu’il s’est renforcé politiquement depuis le retour de François Hollande.

Mais cette séquence « destitution » est symptomatique d’un tiraillement existentiel au sein du PS, entre son refus de se fâcher avec LFI pour préserver l’unité – et pour de pures raisons électoralistes, souligneront ses contempteurs – et son envie de couper le cordon avec le radicalisme de Jean-Luc Mélenchon. « Les socialistes ont toujours la même crainte, celle d’être suspectés de trahison quand ils gouvernent, mais aussi de rompre l’union quand ils sont dans l’opposition », poursuit François Hollande. Alors, le PS fait des zigzags, pendant que l’encombrant partenaire, tout à son souci de conserver son hégémonie, multiplie les coups d’éclat.

Mi-août, quand LFI publie son texte dans La Tribune Dimanche, « Démettre le président plutôt que nous soumettre », personne, au sein du NFP, ne veut suivre LFI sur cette interprétation jugée très exagérée de l’article 68 de la Constitution. Tandis que le Parti communiste français (PCF), 17 députés, et les Ecologistes, 38, n’ont qu’une importance proportionnelle à leur nombre de représentants à l’Assemblée, le PS pèse bien plus lourd, et sa direction se montretrès dubitative quant àl’initiative solitaire de LFI.

« Vous vous couchez »

Alors quand, mardi, à l’issue d’une réunion, par 32 voix contre 28, les députés PS votent pour la recevabilité de la procédure, les « insoumis » jubilent. « Un fait politique majeur vient de se produire », se félicite Jean-Luc Mélenchon sur les réseaux sociaux. Au même moment, lors d’un bureau national, Hélène Geoffroy, maire de Vaulx-en-Velin (Rhône) et adversaire d’Olivier Faure, assène : « Vous restez toujours soumis à la pression de Mélenchon. Chaque fois, vous vous couchez. »

Depuis que la demande de destitution d’Emmanuel Macron a obtenu le feu vert, Paul Vannier, député LFI du Val-d’Oise, exulte, mais très calmement : « Bien sûr que c’est une victoire. » Sur les socialistes, aussi ? Il veut laisser à distance les « éternelles batailles internes du PS qui nous ralentissent, nous affaiblissent, alors que le NFP devrait se concentrer pour dénoncer l’autoritarisme d’Emmanuel Macron. Mais s’ils font le choix de l’indécision et de l’attentisme pour préserver leurs équilibres internes, notre sujet à nous, c’est de mobiliser l’électorat populaire et les abstentionnistes dans un contexte dégagiste. Et de ne pas rester les bras ballants alors que la crise de régime s’installe ».

Quand Jean-Luc Mélenchon prend la parole à 20 h 02 le soir du second tour des législatives, il court-circuite ses partenaires et verrouille la position du NFP : Emmanuel Macron doit appeler, à Matignon, la coalition de gauche pour appliquer « rien que le programme mais tout le programme du NFP ». Une aubaine pour le chef de l’Etat, qui n’a pas envie de laisser les rênes à la gauche, craignant qu’elle ne défasse les réformes de son gouvernement.

« Nos adversaires ont intérêt à faire croire que le NFP est une réplique de la Nupes, car ils se servent de LFI comme d’un épouvantail », analyse le sénateur communiste de Paris Ian Brossat. Finalement, les intérêts convergent entre Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron, aucun des deux ne voulant le retour des socialistes au pouvoir. « Le PS doit s’affirmer et ne pas se déterminer par rapport aux autres, mais par rapport à ce que nous pensons, invite François Hollande. Le NFP est la première force à l’Assemblée, mais il n’est pas majoritaire. Et si nous voulons gouverner, il ne faut pas dire “tout le programme, rien que le programme”, sinon on ne peut pas nouer de compromis. » La direction du PS se défend d’être dans une posture figée : « On a très vite dit que nous avions plutôt une majorité relative. Qu’il y aurait des compromis nécessaires à rechercher, texte par texte », rappelle Laurent Baumel.

C’est, ensuite, Jean-Luc Mélenchon lui-même qui suggère un soutien sans participation de LFI au gouvernement de Lucie Castets, la candidate du NFP pour le poste de premier ministre, quand le camp présidentiel met un veto à une présence « insoumise » à Matignon. « Mais seul Jean-Luc Mélenchon pouvait le dire, précise Laurent Baumel. Il était impossible de le dire à sa place sans imaginer, de notre part, un manque de loyauté à l’égard de la coalition que nous avons formée devant les électeurs. »

En réalité, Olivier Faure, qui n’a pas été consulté, est mal à l’aise : il craint que LFI, en restant en dehors d’un gouvernement de gauche, ne fasse pression en lançant des procès au moindre assouplissement programmatique.

Le chef de file du PS ne montre d’ailleurs pas une envie réelle de se démarquer des « insoumis ». Une fois nommé premier ministre, Michel Barnier invite toutes les formations politiques à discuter. Lors d’une réunion du groupe PS à l’Assemblée, François Hollande apprend incidemment que le PCF a accepté l’entrevue et demande : « On n’a pas été invités ? » Boris Vallaud, président du groupe, élude : « Moi, j’étais dans ma voiture. »

« On est en réaction »

Sans prévenir personne, Olivier Faure a décidé que le PS déclinerait : « On n’ira pas avant la déclaration de politique générale », bredouille-t-il aux députés mécontents. Avant même de recevoir le carton d’invitation, les « insoumis » avaient prévenu qu’ils n’iraient pas rencontrer le nouveau locataire de Matignon. L’ancien président de la République s’inquiète : « Pourquoi ne pas y aller ? L’avantage d’être reçu, c’est qu’après, on peut parler. » Les minorités socialistes voient dans la démarche une autre preuve de la volonté du premier secrétaire du PS de coller à LFI. « J’attends que le moment vienne où LFI ne dira plus ce qui est de gauche et ce qui ne l’est pas, soupire Dominique Potier, député PS de la Meurthe-et-Moselle. Et où les socialistes pourront exprimer leur singularité et leur force. »

Sur ce point, Jérôme Guedj, député socialiste de l’Essonne, est optimiste. « LFI a toujours eu cette agilité pour avoir un coup d’avance, reconnaît-il. Mais nous, à l’Assemblée, on est désormais soixante-six. Le groupe PS se renifle encore. Cela se met petit à petit en place. En attendant, fatalement, on est en réaction. Ne passons pas notre temps à commenter ce que fait LFI, mais faisons en sorte d’acquérir cette culture de l’agit-prop, mais enrichie de la nécessaire crédibilité, pour mettre en avant nos chantiers de fond. » Mais, samedi 21 septembre, le PS ne prendra pas part à la mobilisation contre Emmanuel Macron, laissant, encore une fois, LFI prendre toute la lumière.

Le Figaro, no. 24908
Le Figaro, lundi 23 septembre 2024 754 mots, p. 7

Politique

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21 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Antoine Armand, le pedigree et l'ambition au service de Bercy

Le député de Haute-Savoie est nommé ministre de l'Économie, des Finances et de l'Industrie.

Bayart, Bertille

Il y a dix ans, Emmanuel Macron débarquait à Bercy comme ministre de l'Économie à 37 ans seulement. Aujourd'hui, c'est un macroniste encore plus jeune, tout juste 33 ans, qui s'installe dans le fauteuil de ministre de l'Économie, des Finances et de l'Industrie, à la place de Bruno Le Maire.

La nomination d'Antoine Armand s'inscrit dans un parcours mené au pas de course. Il est entré à l'Assemblée nationale en 2022 (réélu en juillet 2024) comme député de Haute-Savoie, la terre de sa famille paternelle. Il appartient donc à la deuxième génération de la macronie, celle qui est peut-être un peu plus libre de sa pensée que la première. Cette élection a été le début d'un parcours politique que le nouveau ministre a très tôt voulu construire, sur la base d'un CV brillant : normalien et énarque, Antoine Armand a commencé sa carrière à l'Inspection générale des finances.

Dans l'Hémicycle, Antoine Armand a su saisir la bonne occasion de faire partie des têtes qui dépassent. À l'automne 2022, il est le rapporteur de la commission d'enquête sur les raisons de la perte de souveraineté énergétique de la France, créée à l'initiative des LR. Il forme à la tête de cette commission un duo efficace avec une autre jeune pousse, le député LR Raphaël Schellenberger. Leur travail approfondi, qui leur permet de faire défiler en auditions tout le ban et l'arrière-ban du secteur énergétique français et de nombreux responsables politiques, ministres et ex-ministres, première ministre (Élisabeth Borne) et ex-premiers ministres (Lionel Jospin, Manuel Valls), ainsi que deux ex-présidents de la République (Nicolas Sarkozy et François Hollande). Joli coup.

Et retentissement assuré sur un sujet qui a plongé la France dans la panique de la crise énergétique de 2022. En étirant le champ de l'étude jusqu'aux années 1990, le travail a aussi permis de « dézoomer » l'angle de vue, et de ne pas s'appesantir - sans l'éviter - sur le premier quinquennat zigzaguant d'Emmanuel Macron dans le domaine de l'énergie. Habile. Le rapport participe à la grande réhabilitation du nucléaire dans l'opinion. Et Antoine Armand a doublé la mise, avec un livre tiré de ces travaux (Le Mur énergétique français, Stock), publié début 2024.

En février dernier, le jeune député avait tenté de pousser son avantage pour prendre la présidence de la commission des affaires économiques libérée par le départ au gouvernement de Guillaume Kasbarian. Manqué, c'est l'expérience de Stéphane Travert qui l'avait emporté. Mais en juillet dernier, avec la nouvelle législature, il l'avait emporté. Les travaux viennent à peine de commencer, par exemple avec l'audition mercredi du patron de Michelin, Florent Menegaux. « La question socio-fiscale n'est toujours pas réglée en France et ce n'est pas un combat qu'il faut lâcher maintenant, j'y veillerai », avait lancé le député. Un clin d'oeil à sa nomination imminente ? La Savoie crée des liens. Le parcours d'Antoine Armand l'a d'évidence amené à croiser la route de Michel Barnier.

La macronie tendance pragmatique

Aujourd'hui, son implication dans le dossier de l'énergie en général et du nucléaire en particulier en fait un défenseur des ambitions de souveraineté et de réindustrialisation qui forment un des traits d'union entre la droite et le centre. Le nouveau ministre appartient aussi à la macronie tendance pragmatique, investie dans le chantier de la simplification et de la débureaucratisation, écologiste non dogmatique. Dans son livre, il promeut « une industrie réinventée (comme) antidote au catastrophisme ». « Qui a envie de suivre ceux qui jettent de la peinture sur nos institutions ? Qui a envie de suivre ceux qui bloquent les routes en s'asseyant par terre au nom de la rénovation énergétique ? Cette colère légitime mais stérile s'épuise elle-même », écrit-il en défendant une « écologie rationnelle, industrielle, qui obtient des résultats ».

Ce sera l'enjeu au ministère de l'Économie, des Finances et de l'Industrie. Le nouveau ministre y entre précédé de son nom. Il est en effet l'arrière-petit-fils de Louis Armand, compagnon de la Libération, qui fut président de la SNCF, artisan de l'électrification du réseau ferroviaire français et président d'Euratom. Louis Armand était aussi le coauteur du fameux rapport Armand-Rueff de 1960, un appel pressant à la libération de l'économie française au sortir de la cure de rigueur imposée deux ans plus tôt au moment du retour au pouvoir du général de Gaulle à la tête d'un pays en pleine crise financière. B. B.

Le Figaro, no. 24908
Le Figaro, lundi 23 septembre 2024 657 mots, p. 6

Politique

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22 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Laurent Saint-Martin, macroniste de la première heure, hérite du portefeuille épineux du Budget

Le patron de Business France, ex-député macroniste, prend la tête d'un ministère complexe.

Visot, Marie, Ruiz Perez, Julie

Dans les conversations avec Laurent Saint-Martin, le fond d'accent toulousain est chantant. Ces dernières années, celui qui vient d'être nommé ministre du Budget du gouvernement Barnier était surtout occupé à porter la voix de Business France, l'agence pour l'internationalisation de l'économie française. De voyages en Asie pour vanter les atouts de l'Hexagone en déplacements en province pour encourager les entreprises à exporter, il n'a pas ménagé sa peine. Il y a quelques jours encore, à la rentrée du Medef, il tenait lui-même le stand et la bonne parole auprès des chefs d'entreprise venus participer à l'événement. S'il n'a rien pu faire pour la balance commerciale française, toujours dans un état déplorable, au moins pourra-t-il mettre à son actif d'avoir participé à l'accession de la France à la première marche du podium européen de l'attractivité.

Direction aujourd'hui le budget, un sujet dont il est familier. Dans une nouvelle configuration, le ministère en charge des Comptes publics étant désormais rattaché à Matignon, et non plus à Bercy. Symbole de l'enjeu - et des difficultés ! - à venir. Cette semaine, Michel Barnier a indiqué avoir découvert une « situation budgétaire très grave ».

Pas suffisant pour effrayer Laurent Saint-Martin, du haut de ses 39 ans. Ce fils d'enseignants, diplômé d'un master de finances à l'École des hautes études commerciales (Edhec), s'était d'abord tourné vers le privé, dans une carrière dédiée à l'accompagnement des entreprises (notamment chez Oséo, devenu Bpifrance, et Euronext). Mais il se sent rapidement une fibre politique, et c'est vers le Parti socialiste (PS) qu'il se tourne ; il en est membre entre 2009 et 2012. Il s'engage ensuite en 2013 au sein du think-tank social-libéral En temps réel .C'est là qu'il croisera pour la première fois Emmanuel Macron. Dès 2016, il rejoint En marche, assumant d'être identifié comme faisant partie de l'aile gauche du camp Macron.

Cheville ouvrière de la campagne présidentielle de 2017, il est lui-même élu député du Val-de-Marne dans la foulée de la victoire d'Emmanuel Macron. Laurent Saint-Martin rejoint alors la commission des finances de l'Assemblée où il est désigné rapporteur général du budget (RGB) par les membres de son groupe. Il choisit alors de laisser le poste au plus expérimenté, Joël Giraud, mais endosse finalement le costume du RGB quand le député radical est appelé au gouvernement en 2020. Il détient toujours le record du plus jeune rapporteur général du budget de la Ve République.

Souvent qualifié de « macroniste fidèle », il suit, représente et tient la ligne économique centrale de son camp pendant ses deux années comme rapporteur. Il se positionne, entre autres, pour un débat parlementaire annuel sur la dette et plaide à plusieurs reprises pour une plus grande « lisibilité fiscale », c'est-à-dire une suppression des nombreuses « petites » taxes à faibles rendements. Pour « permettre à chacun de comprendre l'élaboration du budget et se réapproprier le fonctionnement des finances publiques », il publie à cette période La Fabrique de l'impôt (Alma Éditeur).

En 2021, il est tête de liste La République en marche (LREM) pour les élections régionales en Île-de-France. Une campagne qui a fait connaître son nom au grand public via un buzz sur les réseaux sociaux, autour d'une chanson entonnée par Marlène Schiappa lors d'un meeting, alors qu'elle joue la chauffeuse de salle. Sa liste finira quatrième... En 2022, il est candidat à sa réélection pour les législatives. Mais, sa circonscription lui échappera de peu - avec un score de 48 % au deuxième tour - et ira au très médiatique député de La France insoumise, Louis Boyard. Une défaite vite oubliée... M. VT. ET J. R. P.

Libération
lundi 23 septembre 2024 219 mots, p. 5

AUTRE

MINISTRE DE L'AGRICULTURE, DE LA SOUVERAINETÉ ALIMENTAIRE ET DE LA FORÊT

OLIVIER MONOD

AUTRE

ANNIE GENEVARD Une fidèle de François Fillon à l'Agriculture. La députée Les Républicains du Doubs Annie Genevard hérite, dans le nouveau casting gouvernemental, du ministère du centriste Marc Fesneau, avec un portefeuille regroupant l'Agriculture, la Souveraineté alimentaire et la Forêt. La vice-présidente de l'Assemblée nationale est une figure de l'aile conservatrice de LR, codirigeante par intérim du parti. Soutien de François Fillon pendant la primaire de la droite en 2016, elle avait publiquement fait part de son intérêt pour l'Education. Elle avait également indiqué qu'elle n'excluait pas de revenir sur la loi Taubira en cas de retour de son camp au pouvoir. En 2021, la députée du Doubs proposait un amendement pour réglementer les célébrations lors des mariages dans le cadre de l'examen du très décrié projet loi confortant le respect des principes de la République. Elle dénonçait à cette occasion à l'Assemblée «certaines familles, françaises ou non, d'origine étrangère [...] qui brandissent des drapeaux étrangers ou manifestent par des danses, des spectacles, les traditions qui sont les leurs». Une marotte pour Genevard, qui avait dénoncé en 2016 l'enseignement de l'arabe comme langue étrangère en primaire, considérant que «cette langue communautaire [...] encouragera le communautarisme qui mine la cohésion sociale nationale», évoquant carrément le risque d'un «véritable catéchisme islamique».

Libération
lundi 23 septembre 2024 1355 mots, p. 2,3,4

ÉVÉNEMENT

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22 septembre 2024 - Libération (site web)

GOUVERNEMENT BARNIER A peine accouché,déjà acculé

VICTOR BOITEAU ; LAURE EQUY

ÉVÉNEMENT

Agglomérat de conservateurs et de perdants des législatives, l'équipe formée au terme de pénibles tractations va devoir gérer une potentielle motion de censure ainsi que la crise budgétaire.

D éjà l'impasse, sans l'état de grâce. Ni les remous causés par la composition de son gouvernement ni le calvaire que devrait être son automne budgétaire au Parlement ne semblaient pourtant perturber Michel Barnier, dimanche soir. Invité du journal télévisé sur France 2, le Premier ministre ne semble pas surpris du bourbier dans lequel il a atterri. «Mon mandat est fragile, on va faire pour le mieux», «je savais que la tâche était difficile», convient celui qui rappelle ne pas s'être «roulé par terre» pour s'installer à Matignon. D'emblée il aborde très prudemment des sujets qui fâchent. Alors que l'ex-majorité présidentielle a fait le siège de son bureau pour contrer tout revirement fiscal, Barnier a promis de ne «pas alourdir les impôts sur l'ensemble des Français, ni sur les plus modestes, ni sur les gens qui travaillent, ni sur les classes moyennes». Mais placide toujours, il n'a pas exclu la piste de «prélèvements ciblés sur les plus fortunés» qui doivent, selon lui, «participer à l'effort de solidarité», tout comme «les très grandes sociétés multinationales qui marchent bien». Une pilule à avaler pour les macronistes, qui ont supprimé l'Impôt sur la fortune en 2017 et fait de la stabilité fiscale un totem. Déjà sur leurs gardes, les élus du bloc central ont été ulcérés en découvrant le profil réactionnaire de certains ministres LR. Sommé de les rassurer, Michel Barnier promet de préserver les «grandes lois» de «progrès social ou sociétal» comme celles sur l'interruption volontaire de grossesse ou la PMA pour toutes, et se présente en «rempart» pour maintenir «l'ensemble de ces droits acquis» en termes «de libertés, de progrès social». «Il n'y a aucune ambiguïté», insiste-t-il. Dimanche matin, en visio avec les députés Ensemble pour la République (EPR), leur chef de file, Gabriel Attal avait exigé de son prédécesseur qu'il «affirme clairement, dans sa déclaration de politique générale, qu'il n'y aura pas de retour en arrière sur la PMA, le droit à l'IVG, les droits LGBT». Sans les nommer, l'ex-Premier ministre vise les parlementaires LR devenus ministres dont l'opposition à la constitutionnalisation de l'IVG et à l'interdiction des thérapies de conversion pour les personnes LGBT le «heurte personnellement» : «Mais ce sont eux qui s'assoient sur leurs funestes projets, pas nous», juret-il, posant les bases d'une franche camaraderie entre l'équipe Barnier et le premier groupe censé l'appuyer au Palais-Bourbon.

«DU FILLON 2017» Avec Annie Genevard (Agriculture), Bruno Retailleau (Intérieur), Patrick Hetzel (Enseignement supérieur), Laurence Garnier, initialement prévue à la Famille mais, face à la bronca, transférée à la Consommation, «c'est assez monocolore, du Fillon 2017», convient un député LR quand un routard de la droite pouffe du «retour de la Manif pour tous, de Sens commun». Auparavant, les transfuges LR, en entrant au gouvernement, devaient faire acte de contrition, comme Catherine Vautrin, qui s'était excusée a posteriori d'un «rendez-vous raté» sur la loi Taubira en 2013… Les nouveaux promus assument désormais leur ultraconservatisme. «Devoir gouverner ensemble ne veut pas dire renoncer à nos valeurs. Ce n'est ni notre disparition ni notre dilution. Surtout quand il s'agit des droits des femmes et de leurs libertés», veut croire Aurore Bergé, ancienne ministre à l'Egalité entre les femmes et les hommes. Cerise sur ce gâteau passéiste, des macronistes se sont étouffés en apprenant la nomination à Matignon, comme chef de pôle «Travail», de Paul Bazin, frère de Madeleine, égérie de la jeune droite catho en 2013, alors à la tête de Sens commun… A ses interlocuteurs, Michel Barnier ne cache pas combien ont été laborieuses et pénibles les tractations avec les chefs de partis et de groupes du centre et de la droite. S'il s'emploie à afficher une équipe en ordre de marche, Michel Barnier connaît les embûches devant lui. Privé de majorité, il s'accroche à sa «culture du compromis», et promet, comme si les refus en cascade de figures de la gauche d'intégrer son gouvernement ne l'avaient qu'effleuré : «L'action du gouvernement restera ouverte.» «Au travail !», a-t-il pris l'habitude de lancer, comme pour se donner du courage. Celui-ci a convié son gouvernement ce lundi matin à Matignon, avant un premier Conseil des ministres avec un Emmanuel Macron ni en cohabitation ni en famille, qui, ostensiblement distant, n'a retouché qu'à la marge la liste de Michel Barnier. On peut s'attendre à de curieux attelages. Comme le tandem formé par Agnès Pannier-Runacher (Transition écologique), autoétiquetée «de gauche», et Annie Genevard, ex-filloniste. Ou le duo composé par le ministre de l'Intérieur, Bruno Retailleau, et le garde des Sceaux, Didier Migaud, seule recrue de gauche. Il faudra courage et abnégation à Marie-Claire Carrère-Gée, nommée à un inédit poste de «Coordination gouvernementale», à Nathalie Delattre (Relations avec le Parlement) et à la porte-parole Maud Bregeon, pour mettre en rang et donner une voix à cet équipage de l'impossible.

Décidément pas au bout de ses peines, Barnier doit mener de front deux urgences. Primo, un budget de crise à boucler, et vite, le retard déjà pris battant déjà un record sous la Ve République. Signe que le sujet est ultrabrûlant, le ministre chargé du Budget, Laurent Saint-Martin, sera sous tutelle de Matignon. Puis, début octobre, un premier rendez-vous parlementaire, pour sa déclaration de politique générale. Outre la fiscalité, il livre quelques pistes sur la politique migratoire, recyclant Suite page 4 Suite de la page 3 un diptyque macronien, «fermeté» et «humanité », défendant «capacité d'intégrer et de ne pas accepter tout le monde». Et assume n'avoir aucun «tabou» sur un sujet aussi sensible que l'Aide médicale d'Etat (AME). Concernant la réforme des retraites, le Savoyard ne s'interdit pas des «progrès» sur la pénibilité ou les pensions des mères.

«PAS DE CHIEURS, PAS DE PRÉSIDENTIABLE» Dans l'hémicycle, les oppositions ne manqueront pas de souligner l'illégitimité de son gouvernement, agglomérat des perdants du 7 juillet. Comment le Premier ministre, sans majorité, pourrait se dispenser de donner des gages au Rassemblement national qui, en votant la censure avec le NFP pourrait le renverser ? Le parti d'extrême droite laisse planer la menace pour exercer une «pression maximum», glisse le député RN Jean-Philippe Tanguy, sur LCI. Sans surprise, le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, a promis de déposer une motion de censure, un «texte vraisemblablement commun [au NFP] défendu par les socialistes». «Il faut le censurer», renchérit l'ex-président François Hollande, qui décrit sur France Bleu, un «gouvernement fragile», sans «poids lourd», «un attelage qui paraît déjà brinquebalant». L'ex-négociateur du Brexit pensait s'acheter un peu de répit en s'entourant de ministres peu connus du grand public (à part Rachida Dati, maintenue à la Culture) et sans assise (excepté Bruno Retailleau). «Des gens loyaux, qui n'ont pas d'agenda personnel, note un conseiller LR. ll n'y a pas de chieurs, pas de présidentiables, pas de grandes gueules qui prospèrent sur la dissidence.» A l'extérieur, ceux-là conservent leur pouvoir de nuisance, tout en jurant la main sur le coeur vouloir aider Barnier. Avec Gérald Darmanin, qui avait mis en ébullition les macronistes sur une hypothétique hausse d'impôt envisagée par Matignon, le Premier ministre a payé pour voir. Attal, qui doit voir Barnier cette semaine pour lui rappeler les «priorités [du groupe EPR] pour la déclaration de politique générale», ne compte pas laisser le chef du gouvernement tenir seul la plume : «La feuille de route doit partir de notre pacte d'action pour les Français et s'élargir à d'autres, pas l'inverse.» Dans un message aux députés Modem, qui ont hésité à participer au gouvernement, leur président, Marc Fesneau, refuse de «faire le pari de l'échec» ou de s'inscrire dans une «logique de chantage». Mais, se plaignant d'être laissé sans réponse sur le sort du texte sur la fin de vie et sur la proportionnelle, il entend «mener ces combats» au Parlement. Tout ce qui donne l'impression que le gouvernement est en sursis aura l'effet d'une prophétie autoréalisatrice. Il faut franchir les premières étapes, et créer un retour à la normale, pour donner l'idée que le gouvernement est là pour durer», suggérait ce député… qui a, depuis, été appelé au gouvernement.

Le Monde
France, lundi 23 septembre 2024 1278 mots, p. 9
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21 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Michel et Nicolas Barnier, une valse familiale entre LR et Macron

Le premier ministre a toujours veillé sur la carrière politique de son fils, qui avait tenté sans succès de se faire une place dans le camp présidentiel

Ariane Chemin et Ivanne Trippenbach

En prenant ses quartiers à Matignon, le 5 septembre, Michel Barnier a fait passer quelques messages personnels. Et le lendemain de sa nomination, un autre Barnier s’est chargé de les répéter presque mot pour mot. Dans un entretien à Paris Match, le fils, Nicolas Barnier, 39 ans, est venu dépoussiérer l’image un peu « coincée » du père, 73 ans, citant son film culte, Les bronzés font du ski, décrivant l’ « attention particulière » qu’il porte à son entourage, ressuscitant la figure d’une grand-mère, Denise, « chrétienne de gauche » ennemie du « sectarisme ». Et a ajouté cette phrase : « Il a toujours tenu son rôle de père. » Davantage qu’on ne le pense ?

Ancien étudiant en droit à l’université Panthéon-Assas, aujourd’hui directeur de l’Agence de la ruralité d’Ile-de-France, Nicolas Barnier n’est pas totalement étranger au groupe de presse où il s’est exprimé. Avant de rejoindre les équipes de la présidente du conseil régional d’Ile-de-France, Valérie Pécresse, où il aide depuis 2022 des communes rurales de la région à monter des projets,il a travaillé pour le groupe de Vincent Bolloré, capitaine d’industrie alors proche de la droite conservatrice. De 2011 à 2017, avant le cuisant échec des Autolib’, le jeune Barnier était le « VRP » chargé de trouver de nouveaux clients pour la filiale de batteries électriques Blue Solutions. C’est alors qu’il a tenté de se lancer en politique.

« Lui, c’est lui, et moi, c’est moi, a lâché, en mars 2019, Nicolas Barnier au Soir de Bruxelles, reprenant la formule fameuse de Laurent Fabius. Chacun a son parcours et le gère de façon indépendante et du mieux possible. » C’est à vrai dire un peu plus compliqué. Interrogé par Le Mondesur sa trajectoire politique, Nicolas Barnier nous renvoie d’ailleurs vers… le spin doctor de Matignon, Antoine Lévêque, nouveau conseiller stratégie et presse du premier ministre. Barnier père s’est souvent mêlé de la carrière du fils, à tel point que les relations entre le nouveau chef du gouvernement et certains pontes macronistes ont pu se lire ces derniers jours à l’aune de ce que chacun a pu faire, ou pas, pour « Nicolas ».

L’aventure politique du jeune homme commence en 2009 au parti Les Républicains (LR), lorsqu’il devient le collaborateur du sénateur LR du Haut-Rhin Hubert Haenel, puis chargé de mission de Jean Bizet, sénateur LR de la Manche. En 2017, après sa parenthèse dans le privé au sein du groupe Bolloré, Nicolas Barnier observe la vague macroniste qui s’annonce et jette son dévolu sur un « ami entrepreneur », Grégory Besson-Moreau, futur compagnon d’Aurore Bergé. A l’entendre, c’est lui qui le convainc de se faire élire député de l’Aube face au député LR sortant, le souverainiste Nicolas Dhuicq. « Une aventure incroyable », selon Nicolas Barnier, qui, au terme d’une campagne serrée, devient trois ans durant le collaborateur parlementaire de l’élu macroniste à l’Assemblée nationale.

Certains le devinent rancunier

Alors qu’Emmanuel Macron siphonne méthodiquement cette droite où Michel Barnier a grandi et fait carrière, le père se rapproche à son tour de la Macronie. En 2019, il rêve en grand et se voit mener la liste du camp présidentiel aux européennes. Il tâte le terrain auprès de Christophe Castaner, alors délégué général du parti présidentiel, puis de son successeur, Stanislas Guérini, et enfin de Stéphane Séjourné. Le plan avorte.

L’ancien négociateur du Brexit plaide alors pour placer son fils, qui postule en novembre 2019, en position éligible. A l’Elysée, à Matignon, il remue tout ce que la Macronie compte de chefs à plumes, mais le parti présidentiel écarte cette idée. De ce moment, Michel Barnier n’adresse plus guère la parole à ces anciens interlocuteurs devenus ministres démissionnaires, y compris depuis sa nomination à Matignon. Certains, qui le devinent rancunier, y voient l’une des raisons pour lesquelles le nouveau chef du gouvernement voulait évincer Stéphane Séjourné, désigné depuis commissaire européen pour la France par l’Elysée…

Changement de stratégie : même scrutin, même « bannière » Barnier, mais… autre pays et nouvelle génération. Alors que les européennes de 2019 se profilent à grands pas, Nicolas Barnier se retrouve en troisième place sur la liste du parti libéral belge francophone dirigé par le premier ministre de Belgique. « J’ai été appelé par Charles Michel, qui a demandé à me rencontrer, assure-t-il alors au Soirde Bruxelles. L’idée de ma candidature sur la liste était évidemment soutenue par lui et Emmanuel Macron », explique Nicolas Barnier au quotidien belge, jurant qu’il n’y a aucune raison de voir dans cette « opération Barnier fils » la main de son père. Nicolas Barnier échoue à se faire élire mais ne « renoncera jamais à la politique, il est mordu », assure un ami, et tente de se faire recruter dans un cabinet de lobbying.

L’offre de services se fait lors d’une partie de chasse à Chambord, l’ancien château de François Ier en Sologne, un cercle dans lequel on n’entre pas sans le piston d’amis haut placés. La famille Barnier possède d’ailleurs une propriété solognote nichée dans un bois près de La Ferté-Saint-Aubin, dans le Loiret, rappelle le socialiste Claude Bartolone, président de l’Association des amis de Chambord, dont Nicolas Barnier est membre.Entre deux battues, ce dernier postule auprès de Thierry Coste, alors conseiller officieux d’Emmanuel Macron sur la ruralité, qui connaît Barnier père depuis 1994. « Nicolas a joué la carte de son nom, s’amuse le roi du lobbying de la chasse. Mais le carnet d’adresses des parents, ce n’est pas suffisant. Je ne crois pas à la famille bien placée, je crois au talent. »

C’est donc au Palais du Luxembourg, au sein du cabinet du président (LR) du Sénat, Gérard Larcher, autre grand chasseur, qu’en 2021 Nicolas Barnier se retrouve chargé de mission du directeur de cabinet pour « l’agenda rural », passant de la majorité macroniste à l’opposition LR. Sans renoncer à briguer un mandat, régional cette fois, dans le berceau de la propriété familiale en Sologne, sur la liste LR de Nicolas Forissier – donc face au candidat de la majorité présidentielle Marc Fesneau, aujourd’hui ministre MoDem sortant de l’agriculture. En vain.

Rendez-vous manqués

Présidentielle 2022. Michel Barnier est candidat aux primaires de la droite. Revoilà son fils Nicolas dans les couloirs du local de cette fameuse campagne « droitière », à deux jets de pierre de la place Beauvau, avec le spin doctor Antoine Levêque mais aussi Romain Marleix (frère du député Olivier Marleix), aujourd’hui conseiller parlementaire de Michel Barnier, arrivé quasiment dans les valises du nouveau locataire de Matignon. Quand Valérie Pécresse l’emporte, Nicolas reste présent aux réunions que la candidate LR consacre à la chasse.

La droite a échoué à prendre l’Elysée, mais Michel Barnier ne se décourage pas : pour les législatives de juin 2022, il glisse le nom de son fils à un pilier de la Macronie pour une investiture en Bretagne ou ailleurs, mais fait chou blanc. Autour du chef de l’Etat, des parlementaires se souviennent de cette longue série de rendez-vous manqués entre l’ex-commissaire européen, son fils et le camp macroniste : toutes ces « avances de Michel » , sourit le sénateur Renaissance François Patriat, restées sans retour de l’Elysée, qui n’avait pas besoin de ce représentant de l’ancien monde, et qui, pour l’un au moins, ont fini par payer.

La Croix, no. 43028
Événement, lundi 23 septembre 2024 1193 mots, p. 4,5

Nouvelle-Calédonie, une date anniversaire inflammable

Pascal Charrier

Le 24 septembre 1853, la France prenait possession de la Nouvelle-Calédonie.

Cent soixante et onze ans plus tard, la commémoration de ce fait historique intervient dans un contexte toujours tendu sur place, quatre mois après le début de troubles qui ont fait 13 morts.

De la pointe sud à l’extrême nord de la Nouvelle-Calédonie, la mobilisation des forces de l’ordre est montée d’un cran ces derniers jours. Sept cents gendarmes viennent d’arriver en renfort, des engins de déblaiement se tiennent prêts à intervenir et le couvre-feu a été étendu. Représentant de l’État sur place, le haut-commissaire Louis Le Franc a annoncé le déploiement d’un dispositif « inédit », composé de « 6 000 hommes », à l’approche du 24 septembre.

Un peu plus de quatre mois après le début des troubles qui ont fait 13 morts, la date est éminemment sensible. Ce jour férié sur le Caillou marque l’anniversaire de l’annexion de l’archipel par la France. Le 24 septembre 1853, l’amiral Auguste Febvrier-Despointes en prenait « possession » au nom de Napoléon III, en hissant les couleurs françaises à Balade, sur la côte est de la Grande Terre, l’île principale.

Le geste a entériné l’annexion de cette terre des antipodes aux dépens de ses habitants autochtones, les Kanaks. « La France a imposé sa prise de possession, c’est un acte unilatéral, explique Luc Steinmetz, historien et juriste calédonien . Les quelques chefs kanaks qui ont signé un document à l’époque n’ont pas compris ce qui leur arrivait. Ils ne savaient ni lire, ni écrire. »

Pour les indépendantistes, c’est le point de départ d’une colonisation dont ils estiment qu’elle se terminera seulement avec une accession à la pleine souveraineté. « Notre histoire se transmet de manière orale, de génération en génération, on sait comment cela s’est passé le 24 septembre 1853 »,souligne le tout nouveau député indépendantiste Emmanuel Tjibaou, fils du leader kanak Jean-Marie Tjibaou assassiné en 1989 par un indépendantiste radical.

Le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) a d’ailleurs été lui-même fondé un 24 septembre, en 1984. Et l’Union calédonienne, une de ses composantes, a annoncé en juin dernier que l’indépendance serait proclamée le 24 septembre 2025. Aujourd’hui, une partie de la population redoute que cet anniversaire soit accompagné de heurts dans un contexte qui reste tendu, même si le FLNKS a appelé au calme.

Deux jeunes Kanaks, visés par un mandat d’arrêt, ont été tués par des tirs de la gendarmerie nationale la semaine dernière, et des incendies criminels sont toujours perpétrés. « Moi, j’ai tendance à penser qu’il ne se passera rien,confie un habitant de Nouméa, qui veut rester anonyme. Mais il y a une sorte de parano sur place, avec des gens affolés et obsédés par le 24 septembre. »Les festivités officielles ont en tout cas été annulées, tous les rassemblements étant interdits.

L’évolution des commémorations liées à cette date a d’ailleurs épousé les soubresauts de l’histoire de la Nouvelle-Calédonie. À la célébration de « la prise de possession »au temps du colonialisme triomphant a succédé l’évocation d’un « rattachement », une formule qui esquivait le fait colonial. « En 1953, pour les festivités du centenaire, c’était une fête totale, reprend Luc Steinmetz. Les indigènes, comme on disait à l’époque, avaient obtenu la citoyenneté française. Les Kanaks ont manifesté leur fierté d’être français. »

À partir des années 1970, avec l’émergence de la revendication indépendantiste, la perception de ce 14 juillet calédonien a totalement changé pour les représentants du peuple premier. « Pour nous, c’est le jour de deuil kanak, le jour où le drapeau français s’est mis devant notre soleil », résume Emmanuel Tjibaou. Puis, au début du XXIe siècle, les commémorations ont pris un nouveau tournant, plus consensuel.

À l’initiative de Déwé Gorodey, poétesse et militante indépendantiste, la date a été choisie par le gouvernement local pour célébrer la « citoyenneté calédonienne », une notion juridique issue des accords de Nouméa de 1998. Il s’agissait cette fois de fêter le « vivre-ensemble » et le « destin commun »de tous les habitants du territoire. Mais l’événement ne faisait pas non plus l’unanimité, peinant à véritablement rassembler les différentes communautés.

Devenue ces dernières années un festival culturel, la fête de la citoyenneté a fini par se déliter. « La date du 24 septembre reste clivante,commente Luc Steinmetz. Il va peut-être falloir en trouver une autre, qui puisse faire consensus. Si on y parvient, cela voudra dire que l’on a réussi à dialoguer. Dans le contexte actuel, on n’y est pas encore… Depuis le 13 mai, le vivre-ensemble a pris un sacré coup. »

Le FLNKS, lui-même, s’est fracturé entre radicaux et modérés. Les espoirs de rétablir des relations apaisées entre communautés ne sont pas pour autant abandonnés. « Il faut qu’on vive ensemble, il faut travailler ensemble, il ne faut pas que la revendication d’indépendance tourne à une revendication raciste », a lancé récemment Jean-Pierre Djaïwé, porte-parole du Palika, une des composantes du FLNKS, sur les ondes de RBB, une radio locale.

Métropolitain installé sur le Caillou depuis vingt-cinq ans, Raphaël Romano a écouté cette interview avec attention. « On ne peut que se satisfaire de ce type de propos, qui va dans le sens de l’apaisement », estime celui qui préside l’association Un cœur, une voix, créée pour soutenir l’élargissement du corps électoral à des populations récemment arrivées (lire ci-après). « Il ne faut absolument pas laisser la place aux délinquants et aux émeutiers qui dénaturent ce qu’est le 24 septembre, qui doit rester une fête du vivre-ensemble », plaide-t-il.

Le FLNKS, qui a mis la mobilisation en veille, entend toujours obtenir le retrait de la réforme du corps électoral, pour l’instant simplement suspendue. Défendu par les loyalistes anti-indépendantistes, le projet gouvernemental a déclenché les émeutes en mai. « C’est la mère de toutes les batailles », réaffirme Emmanuel Tjibaou. « On est toujours prêt à discuter, nous n’avons pas de problème avec les loyalistes, ils ne sont pas responsables de la colonisation, poursuit-il. Mais on sait ce qu’on veut, la pleine souveraineté. »

À l’opposé de l’échiquier politique, l’autre député de Nouvelle-Calédonie, le loyaliste Nicolas Metzdorf, attend d’abord que le nouveau gouvernement assure la sécurité sur place au-delà du 24 septembre. « C’est un territoire qu’il faut déjà sécuriser, avant de parler de reconstruction », insiste ce descendant d’une longue lignée de Caldoches, des Européens installés au milieu du Pacifique au XIXe siècle.

Le parlementaire, membre du groupe macroniste à l’Assemblée, tient à rappeler que nombre d’entreprises sont menacées de disparaître et que la libre circulation n’est pas garantie partout : « Il faut que l’État débloque tous les outils nécessaires pour la survie de la Nouvelle-Calédonie. » À Paris, à 17 000 kilomètres de dossier, François-Noël Buffet a été nommé ministre auprès du premier ministre chargé des outre-mer. Mais ce dossier brûlant devrait être directement géré par Michel Barnier.

Libération
lundi 23 septembre 2024 686 mots, p. 7

AUTRE

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21 septembre 2024 - Libération (site web)
22 septembre 2024 - MSN (France) (site web réf.)

Migaud en équilibreà la Justice

JULIETTE DELAGE ; COPPÉLIA PICCOLO

AUTRE

Succédant à Eric Dupond- Moretti comme garde des Sceaux, l'ex-socialiste qui présidait jusqu'alors la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique devra notamment résister aux surenchères sécuritaires des parlementaires LR.

C' était donc bien lui le «divers gauche» que les équipes de Michel Barnier nous annonçaient depuis plusieurs jours pour intégrer le gouvernement. A défaut d'avoir réussi à décrocher un socialiste, un écologiste – ou même un radical de gauche ! – encore en activité, le Premier ministre a donc réussi à convaincre Didier Migaud de replonger, à 72 ans, dans un bain politique que l'ancien député PS de l'Isère avait quitté il y a quatorze ans, après sa nomination comme premier président de la Cour des comptes, en 2010, par Nicolas Sarkozy en raison de la mort soudaine de son prédécesseur, Philippe Séguin.

Le prix à payer pour s'offrir celui qui avait migré en 2020 à la présidence de la Haute Autorité pour la transparence pour la vie publique (HATVP) est élevé : garde des Sceaux, numéro 2 du gouvernement, deux rangs devant le ministre de l'Intérieur, le LR Bruno Retailleau avec qui le duel risque de se révéler aussi musclé qu'à l'époque socialiste entre Manuel Valls et Christiane Taubira. Enfin peut-être… Car on sait ce que pense le sénateur de Vendée sur les peines planchers (il est pour). Beaucoup moins ce que pense l'ancien socialiste, puisqu'il est soumis à un devoir de réserve depuis plus d'une décennie.

Contre-pouvoir Le respecté Didier Migaud succède ainsi au tapageur Eric Dupond-Moretti. Beaucoup moins connu du grand public que son prédécesseur avocat, ce diplômé de l'IEP de Lyon et juriste de profession avait seulement 36 ans lorsqu'il a été élu pour la première fois député de la 4e circonscription d'Isère. Elu maire de Seyssins, commune située dans l'aire urbaine de Grenoble, il devient président de la communauté d'agglomération Grenoble-Alpes Métropole et le restera pendant près de quinze ans. En 2010, lorsque Sarkozy le nomme à la Cour des comptes, inaugurant alors l'idée d'offrir ce contre-pouvoir à l'opposition, il abandonne ses mandats et quitte par la même occasion le Parti socialiste. Parmi les premiers dossiers sur le bureau de Didier Migaud au ministère : la crise de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), la réforme de la justice des mineurs – actuellement mise sur pause –, ou encore la mise en place d'un vaste plan face aux mafias de la drogue et à la criminalité organisée. Il lui faudra aussi résister aux surenchères des parlementaires LR, poussés, notamment à l'Assemblée nationale, par leur nouveau patron, Laurent Wauquiez, qui devrait se lancer dans une course au plus «ferme» avec Eric Ciotti et Marine Le Pen à l'extrême droite.

Coup de tonnerre Avant lui, Eric Dupond-Moretti avait été nommé à ce poste en juillet 2020 sous le gouvernement de Jean Castex. Un coup de tonnerre, et certainement la plus grande surprise du premier quinquennat Macron. Le plus médiatique des ministres avait ensuite été reconduit dans tous les gouvernements successifs : en mai 2022 sous le gouvernement d'Elisabeth Borne, puis sous celui de Gabriel Attal en janvier. L'avocat pénaliste est à la fois respecté et craint par ses confrères, connu pour son acharnement dans les salles d'audience et ses coups de gueule dans les médias. Baptisé «l'ogre des prétoires» ou «Acquittator» – surnom qu'il abhorre –, Eric Dupond-Moretti n'a eu de cesse de sillonner la France des cours d'assises depuis ses débuts d'avocat, en 1984. Parmi ses plus célèbres dossiers : Bernard Tapie, Jérôme Cahuzac, Abdelkader Merah, Patrick Balkany… Sa nomination avait fait vivement réagir car l'avocat est soupçonné d'avoir profité de sa fonction pour régler des comptes avec des magistrats avec lesquels il avait eu maille à partir quand il était avocat dans deux dossiers. Il avait à ce titre été jugé par la Cour de justice de la République du 6 au 17 novembre 2023, pour «prises illégales d'intérêts». Dossier dans lequel il avait finalement été relaxé fin novembre, la CJR considérant dans ses motivations que «l'élément matériel» de la prise illégale d'intérêts était bien constitué, mais pas l'élément intentionnel.

JULIETTE DELAGE et COPPÉLIA PICCOLO

L'Humanité
lundi 23 septembre 2024 498 mots, p. 4

La gauche prête à dégainer sa motion de censure

Lisa Guillemin

Le PS a annoncé qu'il utiliserait ce levier à l'issue du discours de politique générale de Michel Barnier, même si la démarche a peu de chances d'aboutir dans l'immédiat.

Quatre-vingts jours d'attente, de tergiversations et de négation du verdict des urnes pour aboutir au gouvernement le plus conservateur depuis l'ère Sarkozy. Autant dire qu'à gauche, l'annonce des ministres du gouvernement Barnier, aux antipodes des espérances sociales et écologiques portés par le Nouveau Front populaire (NFP), a provoqué consternation et sidération. « Un gouvernement contre-nature et contre la nature... Qui aurait pu prédire ? » ironise, amère, Marine Tondelier, secrétaire nationale des Écologistes. « Ce n'est pas un nouveau gouvernement. C'est un remaniement. Ce n'est pas une cohabitation. C'est une collaboration », écrit de son côté le secrétaire national du PCF, Fabien Roussel.

Mais, trêve de lamentations, la gauche organise la riposte. Et pour cela elle dispose d'un atout de poids : sa position de force au Parlement. Le PS, sous l'égide de son chef de file Olivier Faure, a dès le lendemain de l'annonce du nouveau gouvernement annoncé que son groupe à l'Assemblée nationale allait déposer une motion de censure immédiatement après la déclaration de politique générale de Michel Barnier, le 1er octobre.

Mais le socialiste reconnaît auprès de l'Humanité « qu'il n'a aucune assurance qu'elle puisse aboutir, Marine Le Pen ayant donné suffisamment de gages à Emmanuel Macron pour laisser penser que son groupe ne suivrait pas ». Car s'il suffit que 58 parlementaires signent le projet de motion pour que celle-ci soit mise à l'ordre du jour de l'Assemblée, il faut qu'elle recueille la majorité absolue, soit 289 voix, pour aboutir. Un seuil bien supérieur aux 193 sièges du Nouveau Front populaire.

« Je ne crois pas non plus à la première motion de censure », renchérit Éric Coquerel, député FI et président de la commission des Finances. Selon lui, il faut juste s'armer d'un peu de patience, et attendre - paradoxalement - le dépôt du très austéritaire projet de loi de finances. « Cette année, les amendements de gauche ont beaucoup de chance d'être adoptés en commission, mais Macron ne voudra jamais les voir dans le projet de loi final », anticipe le député de Seine-Saint-Denis.

Le nouveau premier ministre pourrait donc, comme ses prédécesseurs, user pour la troisième année consécutive du 49.3, auquel cas les députés auront 24 heures pour censurer le gouvernement. Et cette fois-ci, la gauche pourrait tordre le bras à une partie des 126 élus du RN, et les pousser à voter la censure. En position de force dans ce contrat léonin noué avec la Macronie, le parti de Marine Le Pen fait en effet du chantage sur les lignes rouges à ne pas franchir dans l'adoption du budget, et sur les propositions à adopter, telles que la baisse de la TVA à 5,5 % sur l'énergie. « S'ils s'abstiennent, ils donneront la preuve que le RN ne suit en rien une ligne sociale et se satisfait d'une politique économique néolibérale », conclut Éric Coquerel.

Libération
lundi 23 septembre 2024 861 mots, p. 4

ÉVÉNEMENT

Aussi paru dans
21 septembre 2024 - Libération (site web)

Bruno Retailleau, un dur de chez durà l'Intérieur

VICTOR BOITEAU

ÉVÉNEMENT

Féroce contempteur du macronisme, la tête de pont LR de ce nouveau gouvernement a oeuvré à durcir la loi immigration et adopte des positions intransigeantes sur la sécurité.

U ne matinée de juin, quelques jours après la dissolution. Au Sénat, dans son vaste bureau donnant sur le jardin du Luxembourg, le patron de la droite sénatoriale parle d'un «caprice» du chef de l'Etat. Envoyer valdinguer les députés procède d'un «péché d'orgueil de quelqu'un qui a pris une gifle aux européennes», rumine le sénateur de la Vendée. Son camp, avec 7 % des voix, est lui aussi sorti en miettes des élections. Se relèvera-t-il d'une énième rouste ? «Notre organisation est morte, il va falloir la refaire. Ça peut aller vite ! Souvenez-vous du PS. En 1993, ils avaient 50 députés. Quatre ans plus tard, ils ont une majorité absolue et imposent une cohabitation avec Jospin à Matignon.» Frange conservatrice Trois mois et demi après le coup de théâtre macronien, Les Républicains ont décroché Matignon. C'est allé vite. A 63 ans, celui qui n'a jamais été ministre reçoit l'Intérieur – le plus gros maroquin décroché par la droite. Et le symbole d'une droitisation à marche forcée qui fait hurler la gauche, et crispe même les macronistes. Tête de pont LR dans ce futur gouvernement, Retailleau succède à Gérald Darmanin, ex-LR passé chez Renaissance, en poste depuis 2020. Féroce contempteur du macronisme, le séna- teur n'a jamais manqué de pilonner ses carences sur le terrain régalien. «Devenir ministre de l'Intérieur de Macron quand on s'est fait le chantre de son opposition…» persifle un ex-député LR. Avec Retailleau, rentre à Beauvau la frange la plus conservatrice de la droite. Début 2024, il a oeuvré à durcir sérieusement la loi immigration, introduisant des mesures de «préférence nationale», concept phare du logiciel lepéniste, ou défendu la suppression de l'aide médicale d'Etat (AME). Lors des émeutes de juin 2023, il faisait un lien entre les violences et «une sorte de régression vers les origines ethniques» de la part des «deuxième et troisième générations» issues de l'immigration. Tollé immédiat, y compris à droite. Intransigeant sur la sécurité, adoptera-t-il les mêmes postures à l'Intérieur ? «Retailleau, c'est un catholique, décrit un fin connaisseur de la droite. Cela lui permet d'espérer le paradis, mais aussi de confesser ses fautes. Il est plus plastique qu'on ne le pense.» Ses latitudes législatives, dans une Assemblée éclatée et sans majorité, seront, elles, limitées. Le même vieux routard LR : «Il pourra promettre la peine de mort pour vol de fruit à l'étalage, mais quelle loi pourra-t-il faire passer ?» Durcissement du regroupement familial, des critères pour obtenir la nationalité, création de «brigades anti-black bloc», interdiction du port des signes religieux ostentatoire pour les accompagnateurs scolaire… Son corpus régalien, lui, figure déjà dans de nombreuses propositions de loi déposées au Sénat.

«Il a fait un strike» Inoxydable encyclopédie de la Ve République, Alain Duhamel a résumé le personnage vendredi soir sur le plateau de C à vous (France 5) : «Bruno Retailleau est très intelligent, cultivé, mais c'est l'incarnation de la droite conser vatrice, cléricale et protectionniste des années 1890.» Sévère ? Chez LR, on loue les qualités du patron du groupe au Sénat, capable de faire la synthèse, jamais sectaire. En privé, l'homme est courtois, lettré et cultivé, pianiste à ses heures. Un proche : «Barnier et Retailleau ont la même façon de faire de la politique, en s'entourant de gens compétents, pointus.» Au palais du Luxembourg, son équipe de fidèles est la même depuis son élection à la tête du groupe en 2014.

Fervent soutien de François Fillon en 2017, Retailleau ne vient pas de la famille gaulliste. Il débute auprès de Philippe de Villiers, son mentor rencontré au Puy du Fou, à l'époque où le jeune homme, cavalier capé, est recruté comme bénévole au sein du parc d'attractions. Le vicomte souverainiste, à la tête du Mouvement pour la France (MPF), enverra Retailleau rafler un siège dans un canton du bocage en 1988. Premier mandat. En 1994, Villiers lui laisse sa circonscription lorsqu'il est élu au Parlement européen. Celui qui a grandi à Saint-Malô-du-Bois (Vendée) présidera son département, puis sa région, de 2016 à 2017 – il gardera son siège de sénateur après l'interdiction du cumul des mandats. La Vendée est son fief, son écrin d'une France provinciale, catholique, prospère, entretenant la mémoire «blanche», comme au Puy du Fou. Brouillé avec son mentor, Retailleau rejoint l'UMP en 2012, s'engage contre le mariage pour tous, tisse des ponts avec Sens commun, l'émanation politique de la Manif pour tous.

Seul véritable poids lourd LR de ce nouvel attelage gouvernemental, l'ex-candidat à la présidence de LR en 2021 va vite prendre la lumière à ce poste exposé, où sont passés avant lui Nicolas Sarkozy et les mammouths du RPR, Charles Pasqua en tête. «Retailleau a fait un strike, commente un conseiller. Il a réussi à éliminer Wauquiez.» Le député du Puy-en-Velay a refusé Bercy, ajoutant devant ses troupes qu'il aurait pu être «utile» à Beauvau. Le début d'une rivalité ? «Bruno [Retailleau] était prêt à laisser Beauvau à Wauquiez, assure un proche du Vendéen. Mais Barnier le voulait.»

Le Monde
International, lundi 23 septembre 2024 1647 mots, p. 2
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21 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Au Sri Lanka, l’espoir d’ouvrir un nouveau chapitre

Deux ans après le mouvement populaire qui avait chassé du pouvoir le président Rajapaksa, accusé d’avoir fait du pays le plus développé d’Asie du Sud un Etat en faillite, les citoyens sont appelés samedi à élire leur nouveau dirigeant

Sophie Landrin

Colombo - envoyée spéciale - La nuit est tombée sur Colombo, apportant un peu de fraîcheur. Depuis des heures, des milliers de Sri-Lankais attendent, dans la moiteur de la mousson, « AKD », le candidat de la gauche, favori inattendu de la course à l’élection présidentielle. Anura Kumara Dissanayake tient, mercredi 18 septembre, son dernier meeting de la campagne.

En arrière de la foule compacte, Priyantha Abeyratne a les yeux pleins d’espoir. « J’ai bientôt 70 ans, et c’est peut-être la dernière fois que je vote. J’ai l’intention de faire ce qu’il faut pour le pays » , confie cet avocat à la retraite. Sa vie, dit-il, est relativement confortable, mais ses revenus sont insuffisants pour répondre aux besoins quotidiens. Il souffre. Comme une majorité de Sri-Lankais après cinq ans d’une crise qui n’en finit pas. A Colombo, et dans tout le pays, des jeunes, des femmes, des vieux arborent des tee-shirts rouge bordeaux, aux couleurs de ce candidat d’obédience marxiste, très charismatique, qui a choisi, pour symbole de sa campagne, une boussole.

Deux ans après avoir chassé du pouvoir le clan des Rajapaksa, les citoyens sont appelés aux urnes, samedi 21 septembre, pour départager trente-huit candidats. L’île de vingt-deux millions d’habitants s’apprête, peut-être, à ouvrir un nouveau chapitre de sa révolution citoyenne.

En 2022, après des mois de pénurie de biens essentiels – essence, électricité, nourriture, médicaments –, un mouvement massif de contestation populaire, l’Aragalaya (« lutte »), s’était propagé dans toute l’île, pour réclamer le départ du président Gotabaya Rajapaksa, considéré comme le responsable de la faillite du pays le plus développé d’Asie du Sud, incapable de rembourser la dette abyssale accumulée en raison d’investissements erratiques et d’une gestion calamiteuse. Le 13 juillet 2022, le dirigeant avait dû fuir le pays, chassé par la rue. Il est, depuis, revenu, logé dans une résidence cossue de Colombo, mise à sa disposition par le gouvernement.

Plan de sauvetage avec le FMI

Son successeur, Ranil Wickremesinghe, 75 ans, désigné par le Parlement avec le soutien du camp des Rajapaksa, a conclu un plan de sauvetage avec le Fonds monétaire international (FMI), en mars 2023, pour un prêt de 2,9 milliards de dollars. Cet homme expérimenté, déjà six fois premier ministre, a stabilisé l’économie, l’inflation est passée sous la barre des 5 %, la croissance est revenue – 5,3 % au premier trimestre, 4,7 % au second –, après deux ans de forte contraction, les réserves de changes se reconstituent lentement, et le déficit public diminue.

Les files d’attente de plusieurs kilomètres, pour obtenir de l’essence ou une bouteille de gaz, font partie du passé, comme les interminables coupures d’électricité. Mais la politique d’austérité de Wickremesinghe, dictée par le FMI, a un coût social astronomique. Ceux qui pouvaient ont fui massivement le pays, 300 000 personnes, entre 2022 et 2023, des chefs d’entreprise, des médecins, des ingénieurs, des infirmières, des universitaires.

A Slave Island, quartier pauvre au nom sinistre, hérité de l’époque coloniale, le quotidien des habitants est rythmé par les privations. Phinnaya Beebee, 70 ans, revient du marché les mains vides, sans avoir pu s’acheter la noix de coco qu’elle venait y chercher. « J’avais en poche 130 roupies, le vendeur en voulait 150, je n’ai pas les moyens. »

Cette veuve reçoit une maigre pension de 2 000 roupies (environ 6 euros), ses enfants l’aident comme ils peuvent. Elle ne parvient plus à s’acheter de lait en poudre pour son thé, encore moins de viande ou de poisson pour ses currys. « C’est tellement difficile de vivre, souffle-t-elle. On a besoin d’un bon gouvernement. » Comme elle, près d’un tiers des Sri-Lankais sont en situation d’insécurité alimentaire.

Ranil Wickremesinghe a imposé taxes et impôts sans mécanisme de protection sociale. La TVA à 18 % vient grever le budget de la classe moyenne et des ménages modestes, déjà lourdement frappés par le triplement des prix de l’électricité, de l’essence et de la nourriture en quelques années. Le taux de pauvreté a bondi de 11,3 % à près de 30 % entre 2019 et 2023, entraînant une explosion de la malnutrition et de la déscolarisation des enfants. Environ 600 000 personnes ont perdu leur emploi.

Les opposants à Wickremesinghe lui reprochent d’avoir fait supporter le coût des erreurs du clan Rajapaksa par la grande masse de la population, en épargnant les riches. Très impopulaire, il a peu de chances d’être élu, mais il agite la peur. « Le peuple doit choisir entre construire une nation prospère, stable, et risquer de retourner à une époque de pénuries et de longues files d’attente», a-t-il mis en garde au dernier jour de la campagne.

Ses détracteurs l’accusent aussi d’avoir laissé prospérer la corruption, mal endémique de la nation insulaire. « Il protège les personnes corrompues, tance Patali Champika Ranawaka, soutien du chef de l’opposition Sajith Premadasa et parlementaire influent. Il y a eu récemment de nombreux scandales, dont celui des visas électroniques et des passeports, confiés à des sociétés douteuses, incapables d’assurer le fonctionnement du système. Il a accordé des nouvelles autorisations pour des casinos, sans régulation, alors qu’il s’agit d’un important trafic de blanchiment d’argent entre l’Inde et le Sri Lanka. »

La lutte contre la corruption et les questions économiques vont être les clés du scrutin. Le vainqueur héritera du fardeau de la dette (101,4 milliards de dollars, soit 110 % du PIB à la fin 2023) et du programme controversé du FMI, qui court jusqu’en 2026.

« Le FMI est désormais au centre de la restructuration de la dette, jouant le rôle d’arbitre, analyse Ahilan Kadirgamar, maître de conférences à l’université de Jaffna. Ses paramètres pour l’alléger sont tels qu’il est probable que le pays sera à nouveau en défaut de paiement malgré les mesures d’austérité sévères qui dévastent la population. Tout nouveau gouvernement devra renégocier l’accord avec le FMI et garantir un allègement plus important de la dette et moins d’austérité. »

Pourtant, les deux principaux concurrents du président sortant, Sajith Premadasa et le représentant de la gauche, Anura Kumara Dissanayake, se sont bien gardés de promettre une quelconque renégociation avec l’institution monétaire. Donné longtemps favori, Sajith Premadasa, 57 ans, fils de l’ancien premier ministre assassiné en 1993 par la guérilla tamoule est un piètre orateur, peu empathique, mais entouré d’une équipe d’experts et d’économistes reconnus. Incarnant la vieille garde, il a été rattrapé dans la dernière ligne droite par « AKD », candidat sans expérience du pouvoir, de deux ans plus jeune, à la tête du National People’s Power, une coalition de vingt et un partis de gauche.

Lors du précédent scrutin, en 2019, M. Dissanayake avait largement perdu, ne recueillant que 3 % des suffrages. Il a percé au moment de l’Aragalaya, organisant manifestations et grèves, dressant des tentes le long de l’esplanade du bord de mer à Colombo, Galle Face, près du palais présidentiel. Le député a presque réussi à faire oublier le passé de son parti, le Front de libération du peuple, une formation d’extrême gauche associée aux violentes insurrections des années 1970 et 1980 qui avaient fait 80 000 morts. Lorsqu’il en a pris la tête, en 2014, il s’est excusé pour les crimes commis et a promis de renoncer définitivement aux armes.

Né dans une famille rurale de la classe moyenne, diplômé en sciences, ce quinquagénaire, visage rond et barbe naissante, incarne l’espoir d’un changement face à l’ancien régime corrompu, aux élites et aux « fils de » qui se relaient au pouvoir depuis l’indépendance, en 1948. Le marxiste s’est rallié à l’économie de marché, et ses promesses de doper l’économie par la production, tout en assurant une protection sociale et la gratuité de services vitaux comme la santé ou l’éducation, ses vœux d’harmonie entre les communautés religieuses, de réconciliation avec les Tamouls séduisent largement, des pauvres aux universitaires et aux artistes, en passant par les militaires à la retraite.

« Reconstruire le pays »

« “AKD” n’est pas un plaisantin, c’est un homme éduqué qui est très sensible à la situation difficile de la population. Il entend gérer l’économie et développer le pays en attirant les investisseurs, il réduira les impôts des pauvres en collectant correctement ceux des super-riches, exonérés par l’actuel gouvernement et ses prédécesseurs », se félicite Faizan Ahamed, 31 ans, ingénieur, venu écouter le candidat, avec sa compagne.

Le candidat s’est appuyé sur une petite armée de volontaires, mobilisés jusqu’à la dernière minute. Dans la banlieue de Colombo, quelques jours avant le scrutin, Sunil Kumara Gamage, membre du conseil économique de la coalition, quadrille de porte en porte, avec une équipe d’une cinquantaine de personnes, les rues de Maharagama, pour convaincre les indécis. « Ce que nous proposons, plaide-t-il, c’est plus qu’une alternative économique et sociale, c’est la reconstruction du pays, un changement complet du système. » Devant sa maison, Manel Mangalika, 63 ans, ancienne supportrice des Rajapaksa, répond qu’elle va voter pour « AKD ». « Les Rajapaksa ont pris nos voix pour conduire le pays à la ruine », fulmine-t-elle.

Ces derniers, affaiblis politiquement, détestés par les Sri-Lankais, ont finalement décidé d’être présents dans la compétition avec la candidature de Namal, 38 ans, député et fils de Mahinda Rajapaksa, président puis premier ministre. Le rejeton n’a aucune chance, mais il s’agit de prendre date. L’histoire repasse souvent les plats au Sri Lanka.

Le Figaro, no. 24908
Le Figaro, lundi 23 septembre 2024 1530 mots, p. 3

Politique

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21 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

« En réalité, tout ce qui nous arrive est inespéré » : l'histoire secrète de la laborieuse formation du gouvernement

RÉCIT - L'Élysée a dévoilé samedi la liste de l'équipe de Michel Barnier, après plus de deux semaines de tractations entre Matignon et les différents partis associés. Le prélude d'une cohabitation compliquée entre gouvernement et Parlement.

Galiero, Emmanuel, Hausalter, Louis

Tout cela est tout de même précaire. » À l'un des multiples interlocuteurs qu'il a eus au bout de fil, samedi, à quelques heures de l'annonce officielle de son gouvernement, Michel Barnier n'a pas caché la fragilité de cet attelage inédit entre la droite et les différentes composantes du camp d'Emmanuel Macron. Plus de deux semaines de pénibles tractations ont été nécessaires pour aboutir à cette équipe pléthorique (quarante membres en comptant son chef) et composite, qui ne compte aucun nom connu du grand public, si l'on excepte Rachida Dati, maintenue à la Culture.

Des membres du gouvernement nommés par le président « sur la proposition du premier ministre», comme le veut l'article 8 de la Constitution. Un article dont la lettre - une fois n'est pas coutume - a été plutôt respectée, à en croire l'Élysée et Matignon : Emmanuel Macron ayant perdu les élections législatives consécutives à sa dissolution, il a dû se résoudre à laisser une grande marge de manoeuvre à Michel Barnier. Mais si la composition de l'équipe a pris autant de temps, c'est moins en raison des frictions - réelles - dans le duo exécutif que des tensions à ciel ouvert entre le nouveau premier ministre issu des Républicains et une ex-majorité macroniste qui s'est battue pour conserver au maximum les commandes. L'aboutissement de quinze jours chahutés en coulisses, pendant lesquels on a humé le parfum du « régime des partis » dont se plaignait le général de Gaulle en son temps.

Au moment de la nomination surprise de Michel Barnier, d'abord, Les Républicains, qui voient l'un des leurs retrouver le pouvoir pour la première fois depuis douze ans, se bousculent bien évidemment au portillon pour en être. De premières listes fantaisistes circulent rapidement sur les boucles de messagerie du parti, sur lesquelles tous les postes en vue sont occupés par des LR. Ce qui a le don d'agacer prodigieusement les macronistes, qui crient déjà au hold-up. Les germes du bras de fer sont rapidement là.

Méthodique, Michel Barnier entame rapidement le tour des interlocuteurs sur lesquels il devra s'appuyer. L'arc à bâtir va de sa famille politique d'origine LR aux députés Ensemble pour la République (EPR) emmenés par Gabriel Attal, en passant par le MoDem de François Bayrou et le parti Horizons d'Édouard Philippe. Dans une Assemblée aussi fragmentée, l'appui des 22 députés du groupe hétérogène Liot pourrait aussi s'avérer décisif. Le premier ministre reçoit à tour de bras et se rend à toutes les rentrées politiques auxquelles il est convié. Il est ovationné à celle des LR, qui visent finalement l'obtention d'un quart des postes ministériels.

Une compétition pour le ministère de l'Intérieur s'engage entre Bruno Retailleau et Laurent Wauquiez, et chaque courant LR se défend à sa manière. C'est finalement Michel Barnier qui tranchera, mais le poids du Sénat dans l'équation est une réalité visible quand on observe, dans le gouvernement, le nombre de profils proches de Bruno Retailleau, sénateur de la Vendée et chef de file de la droite sénatoriale. Les parlementaires du Palais du Luxembourg voient cela comme la rançon d'une position qui s'est progressivement consolidée au sein du Parlement depuis 2014, année de l'élection de Retailleau à la présidence du groupe. On avait presque oublié qu'il comptait aussi quelques fidèles à l'Assemblée, tels Annie Genevard et Patrick Hetzel, présents dans le nouveau gouvernement.

La droite mise désormais beaucoup sur l'axe Barnier-Retailleau pour peser face à l'Élysée et à la macronie. Et se félicite de ce retour aux manettes en passant par la fenêtre. « C'est tout de même pas mal », sourit un parlementaire. «Nous sommes contents parce, que par rapport aux résultats des législatives, notre présence n'est pas négligeable, poursuit un sénateur. Et ceux qui pensent que nous avons seulement Beauvau comme ministère important oublient que nous avons aussi Matignon, et celui qui conduit la politique de la nation, c'est bien le premier ministre. En réalité, tout ce qui nous arrive est inespéré.»

C'est au moment de négocier avec le camp présidentiel que Michel Barnier tombe sur un os. Un peu plus d'une semaine après sa nomination, l'ex-majorité commence à s'impatienter. « Il ne nous dit rien », pestent les troupes de Gabriel Attal, qui finit par hausser le ton auprès de Matignon en réclamant une clarification de la ligne politique. Même si c'est surtout la future répartition des postes qui inquiète le groupe de l'ex-premier ministre. Les oreilles de Michel Barnier sifflent. « Il s'est présenté comme un grand fédérateur, mais tout le monde ressort fâché de son bureau», se moque un vieux routier de la droite.

Le malentendu s'installe d'autant plus que même les ministres « démissionnaires » de poids n'ont aucune information sur leur sort. Quand Gérald Darmanin voit Michel Barnier, le 14 septembre, il n'entend de sa part que des félicitations pour la sécurisation réussie des Jeux olympiques. Rien sur son avenir au gouvernement. Le ministre de l'Intérieur comprend-il qu'il ne sera pas de la nouvelle équipe ? Toujours est-il qu'il décide de durcir soudainement le ton, en déclarant que Michel Barnier lui a indiqué qu'il allait augmenter les impôts, et que lui s'y opposera au nom du bilan d'Emmanuel Macron. Un coup de billard qui permet de souder les macronistes dans le dos du premier ministre, pris au dépourvu par une telle virulence. « Il croyait encore qu'en politique, on se battait au fleuret, alors que maintenant c'est du MMA ! », rigole un familier de l'Élysée. Auprès de Gabriel Attal, qui lui demande des clarifications, Michel Barnier s'agace : « Je ne vais pas faire ma DPG(déclaration de politique générale) avant ma DPG ! »

Le premier ministre multiplie alors les allers-retours au palais présidentiel pour tenter de mettre les choses au clair avec Emmanuel Macron. Mais la réalité, c'est que le président ne tient plus tellement ses troupes, émancipées depuis la dissolution. Alors qu'à peu près tous ses conseillers lui recommandent de se tenir à l'écart de la formation d'un gouvernement plus que précaire, le chef de l'État consent à se concentrer sur ses « domaines réservés », que Matignon préfère appeler « partagés ». Michel Barnier, qui fut commissaire européen à deux reprises, n'a d'ailleurs pas digéré la nomination surprise à la Commission de Bruxelles de Stéphane Séjourné, fidèle macroniste pur sucre qu'il juge peu compétent. Il tient à avoir son mot à dire sur le nom de son successeur aux Affaires étrangères. Gérald Darmanin s'y verrait bien, mais Michel Barnier s'y oppose : il ne veut pas dans son équipe d'ambitieux qui pensent à la présidentielle.

Laurent Wauquiez en fera aussi les frais. Pour le Quai d'Orsay, Macron et Barnier tomberont d'accord sur le nom du MoDem Jean-Noël Barrot qui, pas plus que ses prédécesseurs, ne fera d'ombre au président sur la scène internationale. Du côté des Armées, le maintien de l'ex-LR Sébastien Lecornu est acquis.

Mais tous les autres maroquins font l'objet d'une bataille rangée dans laquelle personne ne veut entendre raison. Alors Michel Barnier tente de solenniser le moment. Jeudi, il réunit l'ensemble des forces politiques associées aux discussions et leur présente une architecture de gouvernement, avec la clé de répartition des postes. Le sous-entendu est limpide : à prendre ou à laisser.

Bien servis, en conservant notamment le giron de Bercy, les partisans de Gabriel Attal font retomber la pression. À droite, les LR et les troupes d'Édouard Philippe sont toujours en soutien. Seul le MoDem est fort marri de voir des profils conservateurs pressentis et de n'avoir aucune garantie sur la proportionnelle. Un psychodrame éclate au sein du parti de François Bayrou, souvent traversé par des vents idéologiques et des ambitions contraires, mais ne dure qu'une journée. Les centristes demeureront au gouvernement.

Ne restent alors que quelques ajustements. Quand Michel Barnier lui présente une nouvelle fois sa liste, jeudi soir, Emmanuel Macron tique sur le nom de Laurence Garnier, préssentie pour s'occuper de la Famille. Critiquée pour son soutien à la Manif pour tous ou son vote contre la constitutionnalisation du droit à l'avortement, la sénatrice LR sera finalement bien présente dans le gouvernement, mais comme secrétaire d'Etat à la Consommation. Et c'est Agnès Canayer (apparentée LR), qui occupera le poste de chargée de la Famille et de la Petite enfance.

Une étrange incertitude pèse sur l'Éducation nationale, finalement attribuée à la députée Renaissance Anne Genetet, dépourvue d'expérience en la matière. Le premier ministre peine aussi à ajuster son choix pour le ministère des relations avec le Parlement, poste crucial alors que les braises pourront se transformer en brasier à tout moment à l'Assemblée nationale. «Entre ceux qui refusent et ceux qui le restent trois heures, ils vont bientôt passer une annonce», se gausse un interlocuteur d'Emmanuel Macron.

C'est finalement à la sénatrice girondine Nathalie Delattre, du Parti radical, qu'échoit la mission de faire dialoguer ce gouvernement hétéroclite avec un Parlement où s'est déplacé le centre de gravité du pouvoir. Les deux semaines écoulées ont donné un aperçu, en avant-première, de la difficulté de la tâche. E.G. ET L.H.

La Croix, no. 43028
La dernière page, lundi 23 septembre 2024 888 mots, p. 24
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23 septembre 2024 - La Croix (site web)

En public ou à huis clos

Geneviève Jurgensen

Décider que le procès des présumés violeurs de Mazan se tiendrait en public et non pas à huis clos a dû être difficile. Le vœu qu’il se tienne en public, exprimé par la principale victime comme par ses trois enfants, parties civiles, l’a emporté. L’accusation et plusieurs avocats de la défense avaient pourtant fait valoir le risque que ce procès, au terme duquel seront jugés plus de 50 individus, ne devait pas devenir un spectacle. Argument fort, à mes yeux ! Mais les avocats de la victime ont notamment souligné que cette dernière n’avait pas à se cacher, que ce procès dépassait les limites de l’enceinte du tribunal et qu’un huis clos équivaudrait à enfermer leur cliente avec ceux qui l’avaient agressée. L’un d’eux, Me Antoine Camus, a renchéri : « Les violences sexuelles dans ce pays s’honorent du silence. Alors ici pas de silence, et publicité totale des débats comme le demandent les parties civiles (1). » Les audiences, les débats sont donc publics, mais les images extraites des téléphones, ordinateurs et disques durs du principal accusé, quand elles doivent être projetées, ne le sont pas dans la salle où est cantonné le public qui vient assister au procès via de grands écrans, elles le sont exclusivement dans la salle où il se tient, à laquelle n’ont accès que ceux qui le doivent à un titre ou un autre.

J’ai un égal respect pour les arguments de l’accusation et pour ceux de la défense, et suis confiante dans le sérieux avec lequel aura été prise la décision très délicate de renoncer au huis clos et de préférer prendre le risque d’autoriser la présence du public et des journalistes. D’autant plus que les avocats qui ont préparé ce procès avec la victime ont eu tout le temps de mesurer sa force, et d’acquérir la conviction qu’elle et ses enfants étaient de taille à supporter la publicité donnée aux débats d’un procès devant durer quatre mois.

Il m’arrive, quand je lis certains comptes rendus d’audience, d’en être si accablée que je m’interroge sur la pertinence de leur publicité. Est-ce que connaître la nature des crimes n’aurait pas suffi ? Les faits reprochés à l’ex-mari de la victime et le nombre des coaccusés ne parlent-ils pas d’eux-mêmes ? Ces applaudissements quotidiens à l’arrivée de la victime, ces huées à l’arrivée des accusés, ces pancartes, ces slogans… Quand je pense que la victime elle-même a dû exiger qu’on ferme les cagnottes ouvertes à son intention par de bonnes âmes à qui personne n’avait rien demandé ! Elle doit faire face non seulement à certains avocats de la défense qui n’hésitent pas à tenter de la discréditer voire la salir, mais à des inconnus qui, au prétexte de lui manifester leur solidarité, font n’importe quoi. Comme ces personnes qui, sur les réseaux sociaux, font tourner les noms et les photos des accusés. Si ce n’est pas du spectacle, tout ça…

Il n’empêche, puisque la victime l’a clairement demandé, puisque son entourage l’a sentie déterminée et capable d’y faire face, puisque le président du tribunal a accédé à sa demande, je peux comprendre la décision prise.

Cela commence par se rappeler que les parties civiles ne sont pas les seules victimes de ce qui est reproché aux accusés. C’est le cas dans tous les procès : au-delà de sanctionner l’auteur du crime ou du délit, le propos à chaque fois est de réparer la société. C’est particulièrement flagrant dans ce procès où les complicités vont au-delà des mis en cause, pourtant exceptionnellement nombreux. La députée écologiste Sandrine Rousseau le faisait remarquer avec pertinence mercredi soir sur France Info : dans une petite ville de 6 000 âmes, à une annonce aussi sordide que celle-là, une centaine d’hommes ont répondu présent. Une foule ! Et ce n’est pas tout : la complicité est aussi le fait d’individus qui ont su ce qu’un mari imposait à son épouse, puisqu’ils se sont vu proposer d’y participer eux-mêmes, et s’ils n’ont pas donné suite ils n’ont pas pour autant ressenti l’obligation de dénoncer le crime en cours. Ils ont abandonné la victime à son bourreau. Qu’est-ce que l’attitude de ces inconnus dit de nous tous, leurs semblables ?

C’est un adage anglais célèbre, issu d’un procès vieux d’un siècle : « La justice doit être rendue et perçue comme rendue. »Sans cette perception, rien n’est réparé. Un procès à huis clos aurait été plus confortable pour les accusés, pour la victime et les parties civiles. Il l’aurait surtout été pour nous tous, qui aurions su la justice rendue, nous dérobant à l’exigence de la percevoir comme rendue. Un procès public tend un miroir. Nous nous y reconnaissons, et nous ne nous y aimons pas ? Pas étonnant que par réaction nous nous donnions en spectacle. Mais c’est comme ça : changer, ça fait mal. Surtout au début, quand on croit qu’on a encore le choix.

(1) www.huffingtonpost.fr, 2 septembre 2024.

Lire aussi p. 7

Libération
lundi 23 septembre 2024 605 mots, p. 7

AUTRE

Pannier-Runacher, un contre-poids plume à l'Ecologie

MARGAUX LACROUX

AUTRE

Un temps sur la sellette, la macroniste tendance «aile gauche» hérite de la Transition écologique. Il lui faudra s'imposer pour éviter de nouvelles coupes budgétaires.

U ne rescapée. Il y a neuf mois, lors de la composition du gouvernement Attal, Agnès Pannier-Runacher avait failli sauter pour avoir côtoyé, dans les appartements de Clément Beaune, certains collègues ministres qui menaçaient de claquer la porte car en opposition avec la loi immigration et ses ajouts droitiers. L'ex-ministre de la Transition énergétique avait été repêchée in extremis et posé sur un strapontin à l'Agriculture, sous tutelle du Modem Marc Fesneau.

La résurrection est rapide : dans ce gouvernement Barnier, Agnès Pannier- Runacher est propulsée à la Transition écologique, l'Energie, le Climat et la Prévention des risques en remplacement de Christophe Béchu. L'élu Horizons n'aura pas pu défendre l'objet politique qu'il s'était choisi, à savoir le troisième plan d'adaptation au changement climatique, censé préparer la France à affronter une hausse de 4 °C à la fin du siècle. Ce dossier, bouclé mais jamais présenté aux Français, «sera sur le dessus de la pile pour mon successeur», a espéré Béchu dans un entretien au Courrier de l'Ouest.

Arbitrages. Celle qui se dit «de gauche» est censée, comme Didier Migaud à la Justice (lire ci-contre), rééquilibrer l'aspect très droitier de ce nouveau gouvernement. Dans ses interventions récentes, «APR» a rappelé son opposition à la suppression de l'aide médicale d'Etat (AME), comme le veut LR, ainsi qu'à une taxation supplémentaire d'EDF : «Quel intérêt pour le climat ?» s'interrogeait-elle sur TF1 le 13 septembre.

A voir donc si la députée du Pas-de-Calais, élue en duel face au RN grâce au désistement d'un écologiste, aura assez de poids politique pour contrer les volontés extrémistes de ses nouveaux camarades de banc dans les domaines de l'éducation ou vis-à-vis des immigrés.

Au gouvernement depuis 2018 (elle a commencé par un poste de secrétaire d'Etat non défini à Bercy), Pannier-Runacher retourne donc à Roquelaure, où elle avait fait un premier passage en tant que ministre de la Transition énergétique, en duo avec Béchu, dans ce qui était un grand ministère bicéphale. Seule aux commandes, avec l'Energie dans son portefeuille, l'énarque va devoir s'atteler à des dossiers aux arbitrages décisifs.

Maillons faibles. La ministre, qui a la réputation de savoir faire avancer ses dossiers et s'était donné pour mission en 2022 de «sortir la France des énergies fossiles», aura quelques jours pour tenter d'empêcher de nouvelles coupes budgétaires vertes avant la présentation du projet de loi finances pour 2025. Parviendra-t-elle à convaincre Michel Barnier de s'atteler à la «dette écologique» de la France comme il l'avait déclaré le soir de son arrivée à Matignon ? Ou sera-t-elle condamnée par la rigueur à être l'un des maillons faibles d'un gouvernement oublieux du péril écologique ? Le reste de l'agenda vert sera tout aussi chargé. Pannier-Runacher devra s'atteler à la programmation pluriannuelle de l'énergie (qui fixe les objectifs de développement des énergies renouvelables et du nucléaire par exemple) et à la troisième stratégie nationale bas carbone, deux feuilles de route essentielles. Le nouvel exécutif voudra-t-il faire voter une grande loi de programmation énergie climat comprenant tous les objectifs du pays ou le projet sera-t-il définitivement abandonné ? Samedi, lors des Rencontres de la sociale écologie à Beaucouzé (Maine-et-Loire), Agnès Pannier- Runacher a esquissé sa feuille de route : «Il faut arriver à construire ce discours et ce narratif qui réconcilie fin du monde et fin du mois», «montrer le pouvoir d'achat peut coïncider avec l'écologie.» Avec des collègues dont certains flirtent avec le climatoscepticisme, il va falloir plus que des mots.

MARGAUX LACROUX

Le Figaro, no. 24908
Le Figaro, lundi 23 septembre 2024 960 mots, p. 7

Politique

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21 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Astrid Panosyan-Bouvet, une ministre du Travail concernée

Engrand, Thomas

Il y a quelque chose d'ironique à voir celle qui est peut-être la plus pure incarnation du macronisme originel arriver aux responsabilités au moment même où ce dernier entame son déclin. Astrid Panosyan-Bouvet, nommée ce samedi au poste de ministre du Travail et de l'Emploi, incarne dans sa vie comme dans ses positions, ce à quoi ressemblait le macronisme vendu par le jeune ministre de l'Économie en 2016. Dès son plus jeune âge, elle symbolise la mondialisation heureuse : père arménien, mère norvégienne, le tout parfaitement intégré. Une « première de cordée » également, le fruit d'un parcours académique sans fausse note : Sciences Po puis HEC, complétés par un diplôme de Harvard.

Le CV va lui permettre d'entamer une prestigieuse carrière de plus de vingt-cinq ans dans le privé qui va l'amener jusqu'aux plus hautes fonctions. D'abord chez Groupama, en tant que secrétaire générale de 2011 à 2014. Puis au sein d'Unibail-Rodamco, où elle restera directrice générale en charge des ressources humaines entre 2015 et 2022, année où elle quitte le monde de l'entreprise pour passer à plein-temps en politique. Astrid Panosyan-Bouvet fait donc partie de ces ministres venus du privé, comme Emmanuel Macron en a largement intégré dans ses premiers gouvernements. Avec un succès très inégal.

Toutefois, peu de chance que la nouvelle ministre ajoute son nom à la liste des membres de la société civile qui se sont cassé les dents. La nouvelle locataire de la Rue de Grenelle baigne en fait depuis de nombreuses années dans le monde politique. Son premier mandat électif date de 2001, lorsqu'elle devient conseillère municipale du 9e arrondissement de Paris sous l'étiquette socialiste. Une origine à gauche, dont elle ne va cesser de s'éloigner. Une autre ressemblance avec le locataire de l'Élysée. « En privé, les socialistes reconnaissaient la nécessité de produire des richesses et de croire en l'entreprise quand, en public, ils agitaient la rhétorique du « grand soir ». Ce fossé me dérangeait profondément » , déclarait-elle dans Libération il y a quelques années.

Parcours atypique

S'ensuit un long chemin vers le centre. Hasard de l'histoire, elle intègre en 2014 pour quelques mois le cabinet d'un jeune ministre de l'Économie : Emmanuel Macron. Elle y est chargée de l'attractivité économique et des investissements internationaux. Le courant va bien passer entre les deux personnalités puisque deux ans plus tard elle est l'une des cofondatrices d'En marche.

Au fil des années, elle occupera plusieurs postes de responsabilité dans le parti. Ce n'est qu'en fin d'année 2021 qu'elle décide de passer à plein-temps en politique et devient députée de la 4e circonscription de Paris (16e et 17e arrondissements) l'année suivante. La date ne doit rien au hasard : en décembre, son mari, le politologue Laurent Bouvet, décède de la maladie de Charcot. Un drame qui renforce son intérêt pour la question de la dépendance, de la vieillesse ou encore de la fin de vie et qui la pousse à rejoindre la commission des affaires sociales de l'Assemblée nationale.

Ce parcours atypique va se retrouver dans les positions parfois frondeuses qu'elle adopte au cours de ses deux années au sein de la Chambre basse du Parlement. Élue depuis moins d'un an, elle n'hésite pas à faire entendre sa voix sur la question des retraites. Sans s'opposer au report de l'âge, elle reprend largement le vocable de Laurent Berger, alors secrétaire général de la CFDT, premier opposant à la réforme, pour critiquer le fait que la question du travail n'ait pas été abordée avant celle de la retraite. En somme que l'urgence est davantage de rendre le travail soutenable tout au long de la vie, avant de prolonger sa durée. Dans une tribune publiée dans Le Figaroen février 2023, elle appelle ainsi à plus de considération pour « la première et la deuxième ligne de la crise sanitaire ». Déjà à ce moment-là, elle s'inquiète également du développement des « trappes à bas salaires » :la stagnation des rémunérations au niveau du smic, en partie due à la fiscalité. Un problème qui n'a cessé de se renforcer depuis.

Le dossier devrait d'ailleurs se trouver tout en haut de la pile sur son bureau. De même, elle s'est à plusieurs reprises montrée très critique sur la réforme de l'assurance-chômage voulue par l'ancienne majorité. Si celle-ci doit normalement entrer en vigueur le 31 octobre après plusieurs reports, cette issue paraît de plus en plus fragile. Une prolongation des règles existantes et un nouvel accord entre syndicats et patronats paraissent plus probables, surtout depuis sa nomination Rue de Grenelle. En décembre 2023, elle va plus loin en ne votant pas la loi immigration. Dans un communiqué publié dans la foulée, elle se dit pourtant attachée à « l'expulsion facilitée des étrangers délinquants, le resserrement du regroupement familial ou encore la fermeté redoublée contre l'immigration irrégulière ». Elle regrette en revanche que la majorité centriste ait abdiqué devant Les Républicains sur la régularisation des travailleurs sans papier. Dernier pas de côté en date : la loi sur la fin de vie.

En mai, elle s'inquiétait dans Le Figarod'une dérive du texte vers une aide à mourir trop facilitée par rapport aux autres options disponibles comme les soins palliatifs. Suffisant pour « ne pas voter le texte en l'état ». Un coup à droite, un coup à gauche. Le jeune Emmanuel Macron n'aurait pas renié la posture. Mais lors de la campagne législative de juillet, la tête du chef de l'État a disparu de ses affiches. C'est Gabriel Attal qui représente la majorité. Mais il n'est pas seul. Le parti de la majorité cohabite dorénavant avec Horizons, formation de l'ex-premier ministre Édouard Philippe. Une personnalité qu'elle a connue à Science Po et qu'elle apprécie... et inversement. Il avait songé à la faire entrer plus tôt au gouvernement, sans que cela n'aboutisse. C'est désormais chose faite. T.E.

L'Humanité
lundi 23 septembre 2024 550 mots, p. 6

Les syndicats ne baissent pas la garde

Les confédérations accueillent fraîchement le nouvel exécutif et s'attendent ces prochaines semaines à des négociations tendues sur l'assurance-chômage comme sur les retraites.

«Une phrase qui revient beaucoup parmi les salariés, c'est "tout ça pour ça". » Sur le plateau de BFMTV, ce dimanche 22 septembre, les mots de la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, donnent le ton. Les semaines d'atermoiements autour de la nomination d'un premier ministre, puis de la formation d'un gouvernement n'auront guère permis de prendre en considération les revendications des syndicats, estime la représentante de la centrale. En choisissant surtout des ministres issus de la droite, bien que les électeurs aient placé le NFP en tête des élections législatives, Emmanuel Macron et Michel Barnier s'adonnent à un « déni de démocratie », estime-t-elle. Même avis chez Solidaires. La composition du gouvernement « confirme le choix d'Emmanuel Macron de poursuivre envers et contre tout sa politique antisociale, combattue par de nombreuses grèves et largement minoritaire dans les urnes », fustigent les deux codéléguées de l'organisation, Murielle Guilbert et Julie Ferrua.

Au-delà du profil général très à droite du gouvernement, le détail de la photo de classe semble aussi loin de ravir les syndicats. La nomination d'Anne Genetet au ministère de l'Éducation nationale (lire page 3) fait par exemple grincer des dents à la FSU-Snuipp, majoritaire parmi les enseignants du premier degré. Ghislaine David estime ainsi que la nouvelle ministre est un « clone de Gabriel Attal pour continuer la politique engagée », avec en prime l'inexpérience de la nouvelle venue sur les questions d'éducation.

La prétendue « fibre sociale » de Panosyan-Bouvet

Parmi les nouveaux nommés, Astrid Panosyan-Bouvet (lire page 3) attire également l'attention des représentants des salariés. En tant que ministre du Travail, la macroniste devra vite se frotter à la difficile question des règles de l'assurance-chômage, qui expirent au 31 octobre. Elle aura aussi à prendre à bras-le-corps la question des bas salaires ou de l'emploi de seniors. Dans la presse, la députée de Paris n'a cessé de tenter de donner des gages sur sa prétendue « fibre sociale », faisant valoir son intérêt pour les conditions de travail.

Si les syndicats ne lui intentent pas encore de procès en insincérité, ils ne s'attendent pas à un revirement de politique. « Elle s'est beaucoup penchée sur les questions de travail et nous a régulièrement consultés, c'est donc quelqu'un de connu qui sait parler avec les partenaires sociaux. Ceci étant dit, tout dépendra des marges budgétaires qu'elle aura », estime la CFDT. Cyril Chabanier, de la CFTC, abonde : sa nomination est « une bonne nouvelle pour le dialogue social, mais il faudra voir ses marges de manoeuvre ».

Sa capacité d'écoute risque vite de manquer lorsque les syndicats lui parleront de la réforme des retraites. « L'objectif de la CGT et de toutes les organisations syndicales est que cette réforme ne s'applique pas, qu'elle soit abrogée, et qu'on s'engouffre dans toutes les discussions possibles pour faire entendre nos revendications et le côté injuste de cette réforme », a rappelé Sophie Binet. La centrale de Montreuil, au côté de la FSU et de Solidaires, entend envoyer un message clair au nouveau gouvernement et renouvelle son appel à manifester le 1er octobre pour « gagner l'abrogation de la réforme des retraites, l'augmentation des salaires et pensions, l'égalité entre femmes et hommes, le renforcement des services publics ».

Marie Toulgoat

L'Humanité
lundi 23 septembre 2024 104 mots, p. 6

Annie Genevard Ministre de l'Agriculture, de la Souveraineté alimentaire et de la Forêt

Soutien de François Fillon lors de la primaire de LR en 2016, la députée du Doubs est une vraie conservatrice. En 2015, elle propose une loi visant à durcir les conditions d'accueil des gens du voyage. En 2021, elle dépose un recours devant le Conseil constitutionnel contre la loi ouvrant la PMA à toutes les femmes et tente de faire interdire les drapeaux étrangers lors des mariages civils. Elle reste sensible aux discriminations, mais pas à toutes. Elle s'est investie en 2019 pour l'ouverture d'une commission d'enquête contre les actes « antichrétiens ».

Le Figaro, no. 24908
Le Figaro et vous, lundi 23 septembre 2024 2066 mots, p. 30

Culture

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21 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

LE FANTÔME DE L'OPÉRA RÔDE TOUJOURS

LONGTEMPS DIRECTRICE DE LA BIBLIOTHÈQUE-MUSÉE DE L'OPÉRA DE PARIS, MARTINE KAHANE A ENQUÊTÉ SUR LE PERSONNAGE DE GASTON LEROUX CRÉÉ EN 1909. UNE FIGURE QUI CONTINUE DE HANTER LE PALAIS GARNIER...

Bavelier, Ariane

Les visiteurs du Palais Garnier peuvent en jurer : en collant l'oreille à la porte d'un palier, on entend le Fantôme de l'Opéra. Auparavant, on aura suivi entre salle et couloirs la légende de ce fascinant musicien, auquel Gaston Leroux a dédié un feuilleton en 1909, devenu en 1910 un roman au succès mondial, par la suite décliné en films et comédies musicale. Le Fantôme au visage si laid qu'il le cache sous un masque est fou d'amour pour Christine Daaé, jeune cantatrice qu'il fait travailler. Il vit retranché sous le Palais Garnier dans le domaine souterrain, « au bord d'un lac dont les eaux de plomb se perdaient au loin dans le noir ».Il y dort dans un « cercueil sous un dais drapé de rideaux couleur sang » , entouré d'un rassurant mobilier Louis-Philippe avec bibelots et napperons de dentelle, et met faux nez et moustache pour aller dehors faire ses courses. Il exige d'avoir l'usage exclusif de la loge numéro 5, et envoie ses ordres à la direction dans de petits billets signés « F. de l'O ». Elle lui résiste ? On chantera à décrocher le lustre...

Le Fantôme est-il mort ? « On se rappelle que, dernièrement, en creusant le sous-sol de l'Opéra pour y enterrer les voix phonographiées des artistes, le pic des ouvriers a mis à nu un cadavre ; or j'ai tout de suite eu la preuve que ce cadavre était celui du Fantôme de l'Opéra », écrit Gaston Leroux au début de son roman, recommandant que ce squelette finisse « aux archives de l'Académie nationale de musique, car ce n'est pas un squelette ordinaire ». Le squelette n'y est pas, et Leroux se garde bien d'ailleurs d'expliciter en quoi il serait celui du Fantôme. Car le Fantôme tient toujours le Palais Garnier. Les locataires de la loge de l'empereur proposée sur Airbnb n'ont pas dit s'il leur avait chanté une berceuse de sa voix d'ange. Mais un texte tout juste paru aux Classiques Garnier est capital pour s'en convaincre : Enquête sur « Le Fantôme de l'Opéra » de Gaston Leroux, 528 pages et un millier de notes. Il est signé Martine Kahane, longtemps directrice de la Bibliothèque-musée de l'Opéra de Paris. Une source indiscutable. « J'ai vécu pendant plus de trente ans de ma vie professionnelle dans le décor du Fantôme de l'Opéra et parcouru des milliers de fois le Palais Garnier des caves aux toits. Cette découverte date de 1972 avec pour guide Hugues R. Gall, alors jeune secrétaire général de l'Opéra avant d'en devenir quelques dizaines d'années plus tard le directeur. C'est ainsi que Charles Garnier, entré dans ma vie, est devenu un de mes héros, me valant dans la maison le joli surnom de « veuve Garnier » », écrit-elle.

Le Fantôme tient l'Opéra, et c'est tout le génie de Leroux, qui appuie avec lui là où ça fait mal dans le fonctionnement de la grande boutique. Depuis 1911, on a construit Bastille, remplacé le cahier des charges originel par des conventions collectives, multiplié le nombre de productions qui naguère se résumaient à une quinzaine chantées par les mêmes artistes et dans les mêmes décors... Mais rien n'a changé. L'Opéra manque d'argent depuis sa construction en 1875 : au début parce que son gigantisme l'empêche de fonctionner sur la seule billetterie de la salle, ensuite parce que le coût des productions lyriques, conjugué à un système de conventions collectives d'un autre âge, chaque métier ayant la sienne, plombe les comptes. Malgré une subvention et un mécénat aujourd'hui importants, l'Opéra reste sur le fil.

À l'époque de Leroux, « les candidats à sa direction, poste envié, doivent, grâce à plusieurs financeurs réunis en commandite, disposer d'une somme importante qui leur servira de caution. Moyennant quoi, s'ils sont nommés, ils dirigeront l'Opéra », note Martine Kahane pour l'époque Leroux. Le romancier, avocat et journaliste qui fait du Palais Garnier le personnage principal de son livre, met le manque d'argent au centre de l'intrigue. Si le torchon brûle entre la direction de l'Opéra et le Fantôme, c'est qu'il exige 20 000 francs, rente versée par les directeurs conformément au cahier des charges. La somme est conséquente. « En outre, le Fantôme se fait attribuer la loge n° 5. Dans les tarifs des places, la location des premières loges représente la plus forte somme, d'où un manque à gagner important », explique Martine Kahane. Les loges restent une source convoitée de revenus. En 2015, Stéphane Lissner, nouveau directeur, faisait scandale en voulant rendre les cloisons des loges de face amovibles pour ajouter des places.

La maison étant délicate, les débats liés au choix du directeur font déjà rage dans Le Fantôme. « Dans les années qui nous intéressent, entre 1875 et 1909, tout donne lieu à d'âpres débats, qu'il s'agisse du choix des hommes, du contenu du cahier des charges, du mode de gouvernance », raconte Martine Kahane, rappelant la formule de Nérée Desarbres. « L'Opéra est le pays des surprises et des changements à vue. Dans les bureaux de l'administration, comme sur la scène, il semble qu'il y ait de nombreuses trappes par lesquelles paraissent et disparaissent les administrateurs. » Gaston Leroux se gausse du mauvais choix de M. Moncharmin, le directeur dans son roman : « Il ne connaissait pas une note de musique, mais il tutoyait le ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, avait fait un peu de journalisme sur le boulevard et jouissait d'une assez grosse fortune. » Les intrigues ont perduré et alimenté des débats nationaux, voire internationaux. Il fallait obtenir des soutiens. Au tournant des années 2000, un candidat qui n'aurait pas été adoubé par Hugues Gall ou Pierre Bergé - ennemis jurés mais anciens patrons de l'Opéra, et l'un et l'autre faiseurs de roi - n'avait aucune chance d'être nommé par le président de la République. Emmanuel Macron a voulu couper court en instaurant un jury devant lequel les candidats défendent leur projet. Ceux qui ont défendu leur dossier ont trouvé l'exercice pesant et le jury peu compétent. Les candidats retenus ont été entendus à l'Élysée, et Alexander Neef choisi.

L'argent fuit, le Palais Garnier bruit de mille rumeurs, le Fantôme s'épanouit en son domaine. L'impossibilité de mettre la maison au carré et la peur que les débordements inopinés surgissent en présence de témoins gênants - journalistes, politiques et VIP - hantent les nuits des directeurs. Leroux décrit le pire qui puisse arriver. Nonobstant les instructions du Fantôme, Moncharmin loue la loge n° 5 qu'il a fallu faire évacuer, ses occupants troublant la représentation par des actes et des paroles incongrus. « Avant de quitter le théâtre, ils ont donné leurs noms. Parmi eux il y avait un journaliste. Qui a déclaré qu'il ferait un article.

- Allons, voilà les ennuis qui commencent ! (...)

- Et M. Malpertuy.

- Malpertuy, s'écrièrent les deux directeurs, pourvu que ce ne soit pas le Malpertuy des Beaux-Arts !

- Non, il aurait demandé un fauteuil ou une loge. Malpertuy ne paie jamais sa place nulle part », s'amuse Gaston Leroux. Reste à étourdir ces personnages dangereux dans des petites fêtes qui laissent croire à un entre-soi : « La finance, la noblesse, les lettres, le journalisme boulevardier, la politique, représentée par un député de gauche, deux sénateurs de droite et quelques secrétaires particuliers de ministres, chuchotaient, riaient, bavardaient autour des plus belles jambes de notre académie nationale de musique. » Hormis qu'elles n'ont plus lieu au Foyer de la danse, d'où Serge Lifar a chassé les abonnés, mais dans la Rotonde du glacier, la Grande Galerie ou à la Bibliothèque-musée, rien n'a changé.

« L'actualité de l'Opéra sous-tend le récit duFantôme, et Gaston Leroux possède une parfaite connaissance des lieux et des êtres », dit Martine Kahane. Les artistes sont à l'honneur. Sous prétexte d'une histoire d'amour, Leroux met en scène la rivalité de Christine Daaé et de Carlotta, la cantatrice préférée du public et des directeurs que le Fantôme cherche à détrôner. La vie en troupe attise ce genre de guerre. Or, jusqu'en 1972, les chanteurs vivent, comme le Ballet, en troupe. Entre les danseurs, la rivalité reste vive. Dans son N'oublie pas pourquoi tu danses, Aurélie Dupont, étoile puis directrice du Ballet de l'Opéra, se souvient de morceaux de verre glissés dans ses chaussons. Et François Alu détaille, dans Le Prix de l'étoile, la manière dont on se détraque à ce genre de course. «Le Fantôme est un roman d'enfermement, tout se passe à Garnier, et les artistes vivent une histoire d'enfermement », analyse Martine Kahane. Les mères sont là pour réconforter. Mme Giry, ouvreuse et mère de la petite Meg, « des yeux pruneaux, des cheveux d'encre, un teint de bistre, sa pauvre petite peau sur ses pauvres petits os », rat dans le Ballet, chérit le Fantôme : il lui a promis que sa fille finirait impératrice. Comment ne pas le croire ? L'autre versant de la rivalité est les superstitions. Alors qu'on découvre un pendu dans les dessous, Moncharmin se précipite pour le décrocher. Trop tard ! Tous les artistes du théâtre se sont partagé des morceaux de sa corde. On dit que cela porte bonheur. Patrick Dupond ne pouvait pas entrer en scène sans un rituel secret à sa table de maquillage, « et Pavarotti, chanter avant d'avoir trouvé sur scène un clou porte-bonheur. Un machiniste était chargé de cacher pas trop bien quelques gros clous sur scène pour que Pavarotti en trouve un », s'amuse Martine Kahane.

L'attente, l'illusion, les bruits familiers du Palais Garnier, les miroirs, les loges ouvrant sur des escaliers, des dessous, des couloirs qui galopent dans l'ombre jusqu'au lac souterrain, dédale et véritable voyage au centre de la terre, relié aux marais d'antan et aux morts de la commune, les rues bordées de sculptures ouvertes sur le toit, les 7 593 portes et autant de clés, qui pouvaient être jusqu'à peu ouvertes par un unique passe-partout (remplacé par un code à chiffres), chaque détail de ce Palais Garnier dont Leroux reste encore aujourd'hui le meilleur guide rend palpable la présence de ce Fantôme qu'on ne voit jamais, mais qu'on perçoit sans cesse. « Parce qu'on attend à l'Opéra : l'accès à son fauteuil, la lumière qui s'éteint, l'arrivée de l'orchestre, le lever du rideau, les moments d'émotion les morceaux de bravoure, un acte puis l'autre, l'entracte..., raconte Martine Kahane. Il y a aussi un ensemble de bruits propres à Garnier et qu'on ne trouve pas à Bastille : les bribes de musique qui flottent, les pas, les frottements, les portes des loges qui claquent. »

Leroux s'attarde aussi sur des figures qui traversent le temps, ce petit peuple de l'Opéra, qui le tient et le fait marcher. Parmi elles, le personnage des concierges est considérable : longtemps Pavarotti prenait un plat de pâtes avec le maître des lieux, natif de son village. L'étoile Élisabeth Maurin a vécu un temps sous la protection des concierges de Garnier lorsqu'elle était arrivée, petite fille timide et perdue, à l'école de danse. Leroux a une prédilection pour la concierge. Celle de l'entrée du lac où loge le Fantôme est une sirène. Et qui sait si, avec la chute du lustre, acmé du roman, il ne rend pas encore hommage à la mémoire d'une concierge ? Le 20 mai 1896, pendant une représentation d' Hellé, un contrepoids du lustre traverse le plafond et s'effondre sur Claudine Rispal, épouse Chaumet, 56 ans, concierge rue de Rochechouart qui assistait au spectacle en loge de galerie : « Accident à l'Opéra. Cinq cent kilos sur la tête d'une concierge. »

Le Palais Garnier, qu'on a longtemps pris pour une pâtisserie Napoléon III, est une architecture onirique, forêt enchantée qui relie passé et futur, cauchemars et rédemption. Le Fantôme auquel « il n'a manqué que d'être aimé pour être bon » y fera souffler son étrange génie pour longtemps. « Moi qui vis aujourd'hui à Carantec, en Bretagne, j'ai compris que l'Opéra est comme la mer ; pour en être un bon directeur, il faut être un bon marin, prendre en compte tout ce qui est extérieur au bateau pour tracer sa route, grains ou calames », conclut Martine Kahane.

Enquête sur « Le Fantôme de l'opéra » de Gaston Leroux, de Martine Kahane, Classiques Garnier, 528 p., 48 euros.

Le Figaro, no. 24908
Le Figaro, lundi 23 septembre 2024 704 mots, p. 8

Politique

Les chantiers diplomatiques du nouveau gouvernement

Lasserre, Isabelle

Sur la table, le nouveau tandem de la diplomatie française, constitué par Jean-Noël Barrot et Benjamin Haddad, devra s'emparer dès lundi de deux dossiers brûlants, l'Ukraine et le Moyen-Orient. Le premier sera au coeur des discussions de l'Assemblée générale de l'ONU, où Volodymyr Zelensky présentera, vendredi, à Joe Biden son « plan pour la victoire ». L'enjeu, pour le nouveau ministre des Affaires étrangères et son ministre délégué à l'Europe, sera de pousser l'Europe à la table d'éventuelles négociations, afin qu'elle « fasse partie de l'équation » , selon les mots d'un diplomate, au cas où une « fin de partie » commencerait à se dessiner avant l'élection américaine. Si Emmanuel Macron a changé sa politique russe depuis le début de la guerre en Ukraine, estimant d'abord qu'il ne fallait « pas humilier la Russie » avant d'évoquer la possibilité d'envoyer des troupes occidentales sur le terrain, elle s'est stabilisée depuis 2023 et les nouveaux ministres s'inscriront dans la continuité de l'aide à l'Ukraine. Mais ils devront faire le forcing pour porter la voix de l'Europe à Washington, où le résultat de l'élection présidentielle pèsera sans doute très lourd sur le destin de l'Ukraine et où le sujet sensible d'un éventuel rapprochement de l'Ukraine avec l'Otan est en grande partie décidé.

Depuis la dissolution de l'Assemblée nationale, la politique internationale a été mise entre parenthèses à l'Élysée, concentré sur les affaires de politique intérieure, même si le Quai d'Orsay a continué à travailler. Même phénomène en Allemagne, où les difficultés de la coalition, les problèmes de politique intérieure et le coup de frein donné à l'aide l'Ukraine, ont contribué à affaiblir la voix de l'Europe. « Aujourd'hui, il faut relancer la machine, en prenant des initiatives » , commente un diplomate. Ce sera également le cas sur le dossier du Moyen-Orient, où la France et l'Europe ne pèsent qu'à la marge et où les deux ministres devront redoubler d'efforts pour relancer les initiatives politiques et contribuer à une désescalade du conflit.

« Retrouver » l'influence française

Après plusieurs mois de flottement, l'objectif est de « retrouver » l'influence française, y compris en Afrique où la France a dû se retirer du Mali, du Niger et du Burkina Faso ces dernières années. Mais aussi d'accélérer la réindustrialisation de l'Europe et de construire sa souveraineté, dans une période de plus en plus contrainte, en France en tout cas, par les restrictions budgétaires.

L'autre défi du tandem Barrot-Haddad sera de gérer la relation avec Emmanuel Macron. Le président français va sans doute s'engager à nouveau dans les grandes crises internationales pour retrouver son « domaine réservé » , les Affaires étrangères et la Défense, et s'éloigner des critiques qui fusent à l'intérieur depuis sa décision de dissoudre l'Assemblée nationale. Le nouveau premier ministre, Michel Barnier, sera, dans un premier temps, accaparé par le vote du budget et la nécessité de consolider les équilibres de politique intérieure. Mais la politique internationale a toujours été son coeur de métier, au Quai d'Orsay où il a été ministre et à Bruxelles où il a été vice-président de la Commission européenne et négociateur du Brexit. Il considère que le « domaine réservé » du président devrait être un « domaine partagé » avec Matignon.

Pour marquer son territoire face à Emmanuel Macron, notamment sur les questions européennes, Michel Barnier s'est entouré d'une équipe solide et soudée. Jean-Noël Barrot est considéré comme un professionnel sérieux par ceux qui l'ont côtoyé. Il devrait effectuer son baptême du feu dès ce début de semaine à l'Assemblée générale de l'ONU, où Emmanuel Macron se rendra également. Benjamin Haddad est le premier ministre délégué des deux mandats Macron à avoir une double tutelle, le Quai d'Orsay et Matignon. Autour du premier ministre, l'équipe internationale travaillera avec le « conseiller spécial » Arnaud Danjean, dont les compétences sont unanimement appréciées. Et avec l'ancien député LR, François Cornut-Gentille, un très bon connaisseur des sujets de défense. Le maintien de Sébastien Lecornu à l'Hôtel de Brienne jouera aussi pour le maintien de la continuité sur les grands dossiers internationaux, à un moment de grand danger pour le monde, alors que les Ukrainiens peinent à contenir les Russes dans le Donbass, que le Moyen-Orient menace de s'embraser et que l'incertitude entourant les élections américaines ajoute à l'instabilité mondiale. I. L.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Faits divers, lundi 23 septembre 2024 1814 mots, p. AUJM14,AUJM15,AUJM15,AUJM16
Aussi paru dans
22 septembre 2024 - Le Parisien (site web)
23 septembre 2024 - Le Parisien

« Je veux me battre pour celles qui ont peur de parler »

Maria, qui accuse les deux rugbymen français Jegou et Auradou de viol aggravé en réunion, réaffirme sa version des faits auprès du « Parisien » - « Aujourd'hui en France » et dit vouloir « être un exemple » pour les victimes « qui n'osent pas porter plainte ».

Propos recueillis par Thomas Brogginienvoyé Spécialà Mendoza (argentine)

Maria a 39 ans, est mère de deux enfants et vit, dit-elle, « un cauchemar sans fin ». Cette Argentine a porté plainte contre les rugbymen français Hugo Auradou et Oscar Jegou pour viol aggravé en réunion. Alors que les deux joueurs de 21 ans, toujours mis en examen mais autorisés par la justice argentine à rentrer en France, nient catégoriquement les faits, qui se seraient produits dans la nuit du 6 au 7 juillet à Mendoza, la victime présumée a accepté de se confier au « Parisien » - « Aujourd'hui en France » pendant près d'une heure, jeudi, dans le cabinet de son avocate, Natacha Romano.

Comment allez-vous ?

Maria. Mal. Je suis démoralisée, angoissée. Je souffre d'attaques de panique, je fais des cauchemars toutes les nuits, me réveille en pleurant et criant. Je ne dors plus. Ma vie s'est arrêtée le 7 juillet 2024. Mes deux enfants sont mon seul moteur, l'unique raison pour laquelle je suis encore en vie. Je ne comprends toujours pas comment ces joueurs ont pu être libérés et autorisés à rentrer en France (le 3 septembre). C'est une injustice. Ce sont deux violeurs, deux pommes pourries qui ne devraient plus jamais avoir le droit de jouer au rugby.

Pourquoi avoir finalement accepté de prendre la parole ?

Parce que la justice m'abandonne. Et pour répondre aux avocats des joueurs, Rafael Cuneo Libarona et Antoine Vey, qui mentent, m'humilient, me discréditent et m'insultent. Je parle aussi pour que la société sache ce qu'il s'est passé et pour toutes les victimes de viol qui n'osent pas porter plainte. J'ai fait plusieurs tentatives de suicide. Être internée (dans un hôpital psychiatrique) m'a aidée à voir les choses d'une manière différente. J'étais coupée des médias, isolée avec deux autres personnes en pire état que moi. Je les ai vues lutter avec acharnement pour rester en vie. Ça m'a inspirée et fait réfléchir. J'ai commencé à redonner de la valeur à ma vie. Ça m'a convaincue de prendre la parole. Je vais continuer à me battre. Être un exemple pour celles qui ont peur de parler. Beaucoup de femmes me soutiennent et me donnent de la force, surtout en France. Avant, je voulais me cacher. Ce n'est plus le cas, mais je ne veux pas dévoiler mon identité, car je ne me sens pas encore prête à ce que mes enfants sachent la vérité. J'espère désormais que la société condamnera ces joueurs.

Antoine Vey considère que ses clients sont « victimes d'une fausse accusation ». Que répondez-vous ?

(Ferme.) Qu'il n'était pas dans la chambre et qu'il ne devrait donc pas émettre d'opinion. Il parle d'une vidéo Snapchat dans laquelle j'apparaîtrais (filmée par Hugo Auradou dans la chambre où se seraient déroulés les faits). Où est cette vidéo ? J'aimerais bien la voir. (Elle insiste.) Cette vidéo n'existe pas.

Les procureurs en charge de l'affaire mentionnent des « inconsistances » et des « incohérences » dans votre récit...

Ils se basent sur ce que j'ai dit le jour de mon dépôt de plainte (le 7 juillet, quelques heures après les faits présumés), quand j'étais encore sous l'effet des médicaments et de l'alcool. Il n'y a pas de faille dans mon récit. J'ai simplement apporté des précisions lors de ma deuxième audition (le 6 août). Je souffre de stress post-traumatique. Les images de cette nuit me reviennent par flashs à mesure que le temps passe. Je me souviens de ces moments par séquences. Les joueurs étaient totalement alcoolisés. Moi aussi.

Le ministère public de Mendoza émet également l'hypothèse d'une « réinterprétation » ou « redéfinition des faits » de votre part.

(Catégorique.) Les faits se sont déroulés exactement tel que je les ai décrits (plusieurs viols accompagnés de coups, morsures, griffures, étranglements et séquestration). Je maintiens tout ce que j'ai dit. Je ne mens pas. Il (Auradou) a essayé de m'emmener dans les toilettes à trois reprises dans la boîte de nuit. J'ai refusé. Devant la chambre, il a baissé son pantalon. Je l'ai remonté par pudeur, parce que ça me gênait. J'ai accepté de le suivre à l'hôtel car je voulais boire un verre avec lui, pas nécessairement avoir une relation sexuelle. Ça aurait pu arriver, oui. Sans violence. C'était une possibilité, mais pas mon but. Quand je suis entrée dans la chambre, Hugo (Auradou) m'a prise par les cheveux et m'a jetée sur le lit. Je n'ai consenti à aucun acte qui s'est déroulé dans cette chambre. J'ai voulu partir tout de suite. Je lui ai dit clairement à plusieurs reprises. Il m'a répondu non de la tête puis m'a violée. Il s'est passé la même chose quand le deuxième (Oscar Jegou) est entré dans la chambre. Au lieu de m'aider, il s'est déshabillé, alors que je répétais « Please, no, no, I am going to my house ». Hugo m'a attrapée brutalement par les cheveux, m'a traînée vers le lit d'Oscar et m'a forcée à lui faire une fellation pendant qu'il se masturbait. (Sa voix s'étrangle).J'ai encore l'image en tête.

Oscar Jegou affirme que vous êtes allée le rejoindre dans son lit de vous-même...

C'est un mensonge. Je ne comprenais pas ce qu'il faisait dans cette chambre, car Hugo ne m'avait pas prévenue qu'il la partageait avec quelqu'un (il a déclaré le contraire devant le ministère public). Il est entré dans la chambre et m'a violée. Ils m'ont rouée de coups.

À quel moment avez-vous pris totalement conscience de la gravité des faits ?

Quelques heures après, quand les effets de l'alcool ont commencé à s'estomper un peu, en parlant avec mon amie (via des messages audio envoyés sur WhatsApp). Sans ses relances, j'aurais sans doute raconté l'histoire de manière différente. J'aurais sûrement gardé la vérité pour moi. Je me serais levée, je serais allée me doucher et j'aurais continué ma vie sans porter plainte. Car c'est humiliant et extrêmement difficile à raconter. Des amis se sont éloignés de moi depuis ce jour. Je ne sors plus, je reste enfermée chez moi avec mes parents. Je m'occupe de ma fille. Je bénéficie d'un suivi psychologique et psychiatrique. Je prends encore beaucoup de médicaments. J'ai de nombreux problèmes physiques en raison des violences que m'ont fait subir ces animaux.

Le rapport médico-légal établi le jour du dépôt de plainte fait état de quinze lésions sur votre corps...

J'en souffre encore aujourd'hui. On m'a dit que j'avais besoin d'au moins soixante séances de rééducation. J'ai si mal aux genoux que je ne peux pas m'accroupir ni rester très longtemps debout. Je n'ai plus de force musculaire dans les jambes. Les avocats des joueurs essayent de faire croire que ces blessures sont la conséquence d'une maladie (le syndrome de Willebrand) qui générerait des marques pour de simples contacts avec la peau. Mais comment ils expliquent les douleurs ? J'avais tellement mal partout que j'ai fait une surdose de médicaments le 11 juillet et que j'ai fini à l'hôpital pour un ulcère. Je fais 1,73 m pour 72 kg. Eux presque 2 m pour 100 kg. Je suis forte, je me suis débattue, j'ai crié, mais je n'ai pas pu les arrêter.

Qu'avez-vous ressenti en sortant de la chambre ?

J'étais totalement sous le choc. Et encore alcoolisée. Je ne voulais qu'une seule chose : rentrer chez moi. J'ai été mannequin. Je viens d'une famille d'avocats de la classe moyenne supérieure. Je n'aurais jamais fait un scandale à la réception de l'hôtel. J'ai juste appelé un taxi pour rentrer à la maison. C'était peut-être l'effet de sidération aussi (qui touche de nombreuses victimes de viol). J'ai pris des médicaments parce que j'avais mal partout et je suis allée dormir sans même me laver.

Avez-vous hésité à porter plainte ?

À aucun moment, même si j'avais peur. La justice a agi rapidement en les arrêtant (à Buenos Aires, le 8 juillet, au lendemain du dépôt de plainte). Tout a changé lorsque (Rafael) Cuneo Libarona a été engagé (par les joueurs). Il a dévoilé mon nom de famille à la presse (le 8 août). C'était intentionnel (il a plaidé une maladresse). Après ça, on a essayé de rentrer par effraction dans mon domicile. Des véhicules ont commencé à me suivre. Je ne bénéficie d'aucune protection. J'ai peur pour ma vie et celle de ma famille. Il y a des personnes puissantes et beaucoup d'intérêts politiques impliqués dans l'affaire. Je me sens impuissante, car je ne peux pas lutter contre les moyens financiers de ces joueurs. Cuneo Libarona est le frère de l'actuel ministre de la Justice. Ce n'est pas un détail. Beaucoup de choses étranges se sont passées. C'est pour cette raison que je vais me présenter (ce jeudi) devant la Commission des droits et garanties constitutionnelles de l'Assemblée législative de la province de Mendoza.

Dans quel but ?

Pour me donner plus de tranquillité. Je demande la vérité et la transparence. Je veux que cette Commission analyse la manière dont a travaillé la justice. Je ne fais pas confiance au ministère public de Mendoza, qui manque d'objectivité. (Natacha Romano, l'avocate de la plaignante, intervient : "Le député José Luis Ramon, à la tête de cette Commission, peut demander des explications par écrit au parquet pour s'assurer qu'il n'y a pas eu d'irrégularités dans l'instruction du dossier. Ma cliente a souffert d'une violence institutionnelle, d'un manque d'impartialité et n'a pas bénéficié de la protection normalement accordée aux victimes.")

Pourquoi avoir refusé de remettre votre téléphone au ministère public ?

Parce que c'est le seul moyen de communication que je possède avec mon fils aîné, qui vit à Buenos Aires. J'ai toutes les photos de mes enfants et ma famille dedans, et les jeux préférés de ma fille. Je n'ai rien à cacher. Mais je ne vais pas laisser mon téléphone à Cuneo Libarona pour qu'il enquête sur des choses qui n'ont rien à voir avec les faits et divulgue des informations sur ma vie personnelle.

Les avocats des accusés prennent pour acquise l'annonce imminente d'un non-lieu par la justice argentine. Croyez-vous encore en la tenue d'un procès ?

Oui. Je veux qu'ils soient condamnés. Ils m'ont violée, violentée et traitée comme un morceau de viande. Un non-lieu est possible puisque l'argent permet d'acheter le silence. Je n'ai pas peur qu'ils m'attaquent à leur tour en justice (en diffamation), car ce sont eux les coupables. Le mal qu'ils m'ont fait est irréparable.

Comment voyez-vous l'avenir ?

Je prends les jours les uns après les autres. Un jour, je suis bien, le suivant, mal. Je ne peux pas retourner travailler pour le moment. Je ne peux me consacrer qu'à ma fille. C'est dur. Je continue de croire en Dieu. Des gens prient pour moi. Parler m'aide. Mais je ne peux pas penser au futur.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, lundi 23 septembre 2024 170 mots, p. AUJM4
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23 septembre 2024 - Le Parisien

Ciotti quitte LR La fin d'un feuilleton

Ciotti quitte LR

La fin d'un feuilleton politico-judiciaire. Dans une interview au « Figaro », le député des Alpes-Maritimes Éric Ciotti, que les Républicains tentaient en vain d'exclure depuis son alliance, en juin, avec le RN aux législatives, a annoncé dimanche qu'il quittait le parti. « Ma décision [...] va permettre de refonder une grande famille politique dans la clarté et l'indépendance », estime-t-il. Cette décision intervient après l'annonce du gouvernement Barnier, qu'il a qualifié de « gouvernement macroniste, avec quelques LR comme cautions et alibis ». « Je quitte une équipe compromise mais je ne romps pas avec mon histoire personnelle », assure celui qui a créé en août son propre parti (Union des droites pour la République). Ce départ intervient avant l'audience prévue le 14 octobre durant laquelle la justice devait statuer sur l'exclusion par les dirigeants de LR de leur président. « J'ai gagné trois fois (devant la justice) et je n'avais aucune inquiétude sur l'audience du 14 octobre », insiste Ciotti. Laurent Wauquiez pourrait désormais briguer la présidence du parti.

La Croix, no. 43028
Événement, lundi 23 septembre 2024 866 mots, p. 2,3
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20 septembre 2024 - La Croix (site web)

Gouvernement Barnier, le procès en légitimité

Lauriane Clément

Le gouvernement de Michel Barnier a été constitué par Les Républicains et les macronistes, qui ont pourtant subi des revers électoraux lors des dernières élections.

L’opposition crie à la trahison des électeurs. Analyse.

Rapide retour en arrière. Le 7 juillet, à l’issue du second tour des élections législatives et de la formation des groupes, le Nouveau Front populaire (NFP) obtenait 193 sièges, suivi par la majorité présidentielle Ensemble (166) puis par le Rassemblement national et ses alliés ciottistes (143). Les Républicains, eux, arrivaient très loin derrière, avec 47 sièges. Onze semaines plus tard, le premier ministre Michel Barnier (LR) a désigné, samedi 21 septembre, un gouvernement composé de quatre ministres de plein exercice de droite et de treize macronistes. Depuis, la gauche crie à la trahison des électeurs, alors même que la nouvelle coalition gouvernementale dépasse la gauche en nombre de députés.

« J’envie ceux qui ont réussi à comprendre ce que veulent les Français », répond Benjamin Morel, maître de conférences en droit public à l’université Paris Panthéon-Assas. « Peut-on même parler d’une volonté ? Pour ces législatives, il y avait trois épouvantails de taille équivalente : le Rassemblement national, le camp macroniste et le Nouveau Front populaire. Chacun des camps a voté contre les deux autres. Puis ils se sont alliés au second tour contre l’épouvantail en chef, l’extrême droite. Cela n’a pas été un vote de motivation, mais d’opposition. » Selon lui, c’est un « tropisme de la Ve République »d’imaginer que les électeurs vont se prononcer de manière claire sur l’orientation qu’ils veulent pour le pays, débouchant sur une majorité légitimement fondée à l’appliquer. « Cela avait du sens quand il y avait une bipolarisation de la vie politique, mais cette époque est révolue. Les Français ont désormais du mal à se situer sur l’échelle gauche-droite, d’où le tripartisme actuel. »

Pour le constitutionnaliste, on ne peut d’ailleurs pas dire que la France soit de droite ou de gauche . « Quand on regarde les enquêtes d’opinion, on voit que les Français sont plutôt à droite sur les sujets régaliens, comme l’immigration, et qu’ils penchent à gauche sur les questions sociales, comme la réforme des retraites », décrypte-t-il. Ceci étant dit, ce gouvernement n’est qu’un « reflet partiel » des résultats des législatives, selon Bruno Cautrès, enseignant à Sciences Po et chercheur au CNRS. « D’une part, car le NFP est le bloc qui a obtenu le plus de sièges, d’autre part, car la coalition des macronistes et de la droite, qui va maintenant gouverner, n’a pas présenté ensemble aux électeurs son programme lors des législatives. Le gouvernement ne repose donc pas sur un mandat populaire clair. »

Une autre configuration aurait-elle pu refléter plus équitablement les trois blocs ? « Dans un régime parlementaire avec une représentation proportionnelle, chaque parti pèse en fonction de ses résultats, et construit des coalitions avec les autres en marchandant pour les sujets les plus importants pour son électorat »,rappelle Benjamin Morel. Dans cette logique, chacun des blocs aurait pu figurer dans le gouvernement. « Mais le mode de scrutin actuel et le concours d’épouvantails n’ont pas rendu cela possible», déplore le constitutionnaliste. « Le problème a été pris à l’envers depuis le début,abonde Bruno Cautrès. Personne n’avait envie de rentrer dans une vraie négociation avec les autres partis. La seule méthode était pourtant celle-ci mais à une condition : que chacun accepte de faire de très importantes concessions pour construire un gouvernement représentatif du front républicain. »

Pour le député PS Dominique Potier, il revenait au centre gauche de porter une telle coalition. « Le NFP aurait dû comprendre que faire un compromis en 2024 au nom de la responsabilité n’est pas renoncer à ses convictions pour 2027, regrette-t-il. À cause de son refus de le faire, et de la position d’Emmanuel Macron de ne pas infléchir sa politique sur les questions sociales, on aboutit à un gouvernement dont l’existence repose sur l’acceptation de l’extrême droite. »

L’autre problème du gouvernement Barnier est qu’il ne donne pas lieu à une réelle cohabitation, selon Dorian Dreuil, politologue et expert associé à la Fondation Jean-Jaurès. « Les résultats des législatives laissaient planer l’attente d’une cohabitation, ou en tout cas d’une alternance. Ce nouveau gouvernement ressemble davantage à un remaniement », dénonce-t-il.

« Face à toute une partie de l’électorat qui a le sentiment que son vote n’a pas été écouté, l’activation du front républicain sera plus difficile à l’avenir »,s’inquiète-t-il. « De béton armé, on risque de passer d’ici à la prochaine élection à un front républicain en carton-pâte,renchérit Benjamin Morel. C’est principalement l’électorat de gauche qui a fait barrage contre le RN. »Et Dominique Potier de conclure : « Les Français ont été admirables d’accepter de voter pour un arc républicain aussi large. Aujourd’hui, ce gouvernement n’en est pas issu. J’espère que cela ne signe pas la fin de ce front qui reste, malgré toutes ses limites, un garant de la démocratie. »

Le Figaro, no. 24908
Le Figaro, lundi 23 septembre 2024 1414 mots, p. 3

Politique

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22 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Pour Michel Barnier et son gouvernement, le plus dur reste à faire

Au lendemain de la présentation de son équipe ministérielle depuis l'Élysée, le premier ministre a reçu les encouragements de nombreux visiteurs, dimanche, à Matignon, lors des Journées du patrimoine. Avant une intervention le soir sur France 2.

Galiero, Emmanuel

Le gouvernement de Michel Barnier, dévoilé officiellement samedi soir, va enfin pouvoir se mettre au travail. Dimanche soir, le premier ministre a pris la parole sur France 2 pour rappeler sa méthode et souligner la gravité de la situation budgétaire de la France, appelant à veiller à la « crédibilité » du pays sur les marchés internationaux. Il a également éteint la polémique sur les lois sociétales, qui venait d'être ouverte par le président du groupe EPR Gabriel Attal. « Ce qui est important, c'est que les gens sachent qu'il n'y a aucune ambiguïté sur les grandes lois sociales ou sociétales... Elles seront intégralement préservées », s'est-il engagé, en se qualifiant de « rempart ». Le premier ministre a dit aussi sa volonté de ne pas alourdir l'impôt des Français mais sans écarter la possibilité de réclamer un effort national de la part des « personnes les plus fortunées » et des « très grandes sociétés ». Enfin, sur la question de l'immigration, il s'est montré ferme en estimant qu'elle devait être traitée « avec beaucoup plus de rigueur ».

La veille, il avait lancé un appel à la mobilisation générale de ses 39 ministres. « Maintenant, au travail! », écrivait-il sur les réseaux sociaux alors que son équipe composite se retrouvait immédiatement plongée au coeur des urgences et que beaucoup se demandent comment elle pourra surmonter les obstacles, tant ceux-ci sont nombreux.

Pourtant, dimanche, le chef du gouvernement, qui serre des mains dans les jardins et les salles de Matignon, à l'occasion des Journées du patrimoine, n'affiche aucun signe de nervosité. Peut-être une légère fatigue, à peine perceptible, mais la détermination semble intacte. Il salue chaque personne présente, échange quelques paroles, accepte volontiers des selfies... toujours en souriant. « Il faut être calme, serein, déterminé », confie-t-il entre deux photographies prises à la volée. Il évoque la « morale de l'action », selon Pompidou mais sait qu'elle repose sur un gouvernement pléthorique et hétérogène. Trente-neuf membres dont 12 EPR, 10 LR, 4 DVD, 3 MoDem, 2 UDI, 2 Horizons, 2 Liot, 1 DVG, 1 radical et 2 experts, soit 17 ministres de plein exercice, 6 ministres auprès du PM et 16 ministres délégués et secrétaires d'État.

Dans l'allée des Tilleuls alignée sur Matignon, un jeune Néerlandais en sandales lui souhaite «bon courage!». «On serre les doigts» ,lui glisse une mère de famille quinquagénaire, quand une jeune Canadienne qui vit en France depuis plus de vingt ans l'encourage elle aussi. Durant plus d'une heure, une multitude de messages bienveillants sont adressés furtivement au premier ministre, qui les reçoit en rassurant ses interlocuteurs. «Je suis plein d'énergie.»

L'unité de son gouvernement est le premier défi qu'il aura à relever. Mais Michel Barnier replace ce constat à la hauteur des enjeux. «On ne vient pas du même endroit et nous n'irons pas au même endroit en 2027. Mais il faut bien comprendre qu'il s'agit d'une tâche d'urgence collective et nationale. Nous devrons faire le mieux possible et faire bien» ,prévient-il. La forte représentation des territoires dans ce gouvernement n'est pas un hasard. Le premier ministre compte s'appuyer sur eux et reconnaît d'ailleurs qu'il aurait voulu l'élargir davantage. Il vante l'esprit de volontariat et de bénévolat sans lequel les Jeux olympiques, notamment ceux d'Albertville, n'auraient pas été possibles.

Au-delà des défis internes, Michel Barnier sait aussi qu'il doit composer avec une instabilité politique née de la dissolution et de l'explosion des forces parlementaires en trois blocs à l'Assemblée. Une Chambre où l'absence de majorité le place dans une situation très fragile, déjà en sursis.

Il n'est pas très surpris par la pluie de critiques qui pleuvent depuis samedi. La gauche a annoncé qu'elle voterait la censure du gouvernement à l'Assemblée (il lui faudra trouver 289 voix) et le député de Corrèze François Hollande l'a dit lui-même dès samedi soir sur TF1. On l'accuse d'avoir réalisé un «remaniement», une «restauration» ,la «continuation du macronisme»...Michel Barnier, qui a peiné à trouver des ministres venus de la gauche, regrette encore la «posture politique et idéologique»du PS et considère que les résistances socialistes qui ont empêché certains élus de le rejoindre sont surtout liées à l'organisation du Nouveau Front populaire.

De son côté, Marine Le Pen attendra le discours de politique générale du premier ministre, prévu le 1er ou le 2 octobre, mais elle a déjà critiqué un gouvernement «transitoire» , «éloigné du désir de changement».Combien de temps ce gouvernement tiendra-t-il ? Dans quel état sortira-t-il de la première épreuve du débat parlementaire prévu en octobre sur les finances publiques 2025 ?

Pour l'heure, ce gouvernement existe. Et c'est un premier soulagement pour Michel Barnier, qui veut lundi demander à ses ministres de rester concentrés et de prendre le temps d'évaluer la situation. Il n'aurait pas hésité à rendre son tablier si les conditions d'une action «collective» et «responsable» n'avaient pas été réunies. Il assure vouloir trouver les moyens d'une endurance pour donner à la France les moyens de réaliser rapidement des «progrès», à défaut de «miracles». Dimanche, dans les jardins de Matignon, il a répété qu'il ne pourrait pas «tout faire».Il a même dessiné les contours d'un avenir politique forcément compliqué. «Il y aura des décisions graves et difficiles. Mais même si des Français n'y adhèrent pas, je souhaite qu'ils les respectent.»

Après sa nomination, il avait insisté sur sa méthode (écoute, respect, rupture, travail collectif...) et souligné plusieurs fois la gravité de la période. Il avait échafaudé son équipe de pilotage en fonction des urgences. Pour cette raison, conscient du péril budgétaire, il avait très vite accepté de recruter une figure de Bercy poussée par l'Élysée, Jérôme Fournel, pour la direction de son cabinet. Le recrutement du préfet Michel Cadot, mobilisé aussitôt sur les dossiers régaliens, devait répondre à la même volonté de s'entourer de gens immédiatement opérationnels.

Mais les choses ne se sont pas déroulées exactement comme il l'avait prévu. Il a été obligé de livrer une première bataille contre ses partenaires et contre l'Élysée pour imposer ses choix. Quand il décide de convoquer tous les représentants politiques jeudi à Matignon pour une dernière réunion, sa position est très claire. Elle est le fruit d'une réflexion personnelle à laquelle des proches ont été associés : il poursuivra sa mission seulement s'il sent que tous ceux qu'il veut rassembler sur les urgences de la France sont réellement prêts à sortir le pays de l'ornière, sans penser à 2027. À ce moment précis, sa détermination est très forte, mais, en cas d'impasse, il est prêt à prendre les Français à témoin en allant sur un plateau de télévision pour leur «dire la vérité».

Lors de cette passation de pouvoirs, jouant la carte de l'expérience, l'ex-négociateur du Brexit avait affiché sa différence avec son jeune prédécesseur. Il a ensuite cherché à élargir son socle, en multipliant les contacts et en acceptant de participer à toutes les rentrées politiques auxquelles il était convié. Il a été salué partout et la droite lui a même offert une petite ovation à Annecy, le 12 septembre. Sans doute cette journée résonnait-elle aussi comme une petite revanche personnelle pour celui que certains, même au sein des Républicains, avaient parfois qualifié de «Joe Biden de la politique française». Ironie de l'histoire, la présence aujourd'hui à Matignon de l'élu qui fut cinq fois ministre, et qui récolte de bons sondages dans l'opinion, apparaît comme une valeur refuge par gros temps.

Tous ses ministres, placés sous l'étroite surveillance du RN et de la gauche radicale, n'ont plus le choix. Non seulement il leur faudra apporter des preuves de cohésion et d'efficacité très rapidement, mais les résultats des législatives les obligent à assumer sans tarder un changement de cap politique très attendu. Quant à Michel Barnier, ses amis lui conseillent de ne pas lâcher une once d'indépendance vis-à-vis de la deuxième tête de l'exécutif. «C'est son assurance-vie», préviennent-ils.

Dimanche soir sur France 2, il a convoqué le poète Aragon et l'esprit de « fraternité » comme boussole de sa gouvernance. « Nous ne sommes pas en cohabitation », a-t-il en prévenu, avant de placer un objectif mathématique : s'appuyer sur un socle de « 220 à 230 députés » pour permettre au pays de se réformer. « Ce socle restera ouvert, l'action du gouvernement restera ouverte » , a promis Michel Barnier. E.G.

Libération
lundi 23 septembre 2024 1149 mots, p. 6

ÉVÉNEMENT

A Bercy, deux jeunes macronistesen quête de crédit

ANNE-SOPHIE LECHEVALLIER

ÉVÉNEMENT

Le Premier ministre a nommé l'énarque Antoine Armand à l'Economie et le conseiller régional Laurent Saint-Martin au Budget, un portefeuille crucial qui sera sous la supervision directe de Matignon.

A la passation de pouvoirs dimanche soir à Bercy, Bruno Le Maire a offert un cadeau de bienvenue rapporté du Pays basque à son successeur, Antoine Armand, le nouveau ministre de l'Economie, des Finances et de l'Industrie. Un makila, «à la fois bâton de marche et arme de défense», qui pourrait lui être utile pour surmonter les «obstacles»… Ambiance. Le Bercy version Barnier ne compte toujours pas davantage de femmes, mais deux macronistes plus jeunes et au plus faible calibre politique. Deux trentenaires, qui n'ont jamais participé à un gouvernement. L'un, Antoine Armand, 33 ans, est député de Haute-Savoie, élu pour la première fois en 2022 et réélu en juillet. L'autre, Laurent Saint-Martin, 39 ans, directeur général de Business France et conseiller régional, a échoué en 2022 à conserver sa circonscription du Val-de- Marne face au candidat infiant soumis Louis Boyard – une défaite sous forme d'humiliation pour la macronie. Antoine Armand quitte la présidence de la commission des affaires économiques de l'Assemblée pour retrouver Bercy. Cet énarque, ancien de l'Inspection générale des finances, connaît les questions industrielles et énergétiques. Il leur a consacré un livre, le Mur énergétique (Stock) recensant «trente ans d'erreurs politiques» après avoir été rapporteur de la commission d'enquête sur la perte de souveraineté énergétique. Il sera le colocataire de Laurent Saint-Martin, à qui revient le délicat dossier du Budget. Encarté un temps au PS, marcheur des premières heures, ce diplômé d'école de commerce a été rapporteur général du Budget de 2020 à 2022. Laurent Saint-Martin a aussi en 2021 été propulsé tête de liste macroniste aux régionales en Ile-de-France puis était devenu le trésorier de la cam - d'Emmanuel Macron en 2022. En récompense de sa fidélité, le président de la République le nomme en janvier 2023 à la direction de Business France.

Saint-Martin et Armand, avec trois ministres délégués dont Marc Ferracci (cet intime d'Emmanuel Macron s'occupera de l'Industrie) et une secrétaire d'Etat, héritent des prérogatives que Le Maire a détenues pendant plus de sept ans, à un détail près, et non des moindres : Laurent Saint-Martin référera à Michel Barnier, avec le titre de «ministre auprès du Premier ministre chargé du Budget et des comptes publics».

DOSSIER INFLAMMABLE Une légère sensation de téléportation dans les années 70 sous Giscard, quand Raymond Barre, cas unique dans la Ve République, a cumulé les postes de Premier ministre et de ministre de l'Economie et des Finances. De là à en déduire que Michel Barnier imitera son lointain prédécesseur, en menant une politique d'austérité, c'est à voir. En tout cas, il est fini le temps d'un ministre prééminent à Bercy, Bruno Le Maire ayant fini par se hisser au gré des remaniements devant ses : dans le rang protocolaire, Antoine Armand et Laurent Saint-Martin pointent aux 9e et 19e places. Le Premier ministre ne laissera donc personne jouer sa propre partition sur le dossier budgétaire, inflammable autant politiquement qu'économiquement. Le premier sur lequel il doit agir, et qui pourrait lui coûter son poste au terme d'un débat parlementaire qui s'annonce dantesque. Il ne pourra pas compter sur sa seule coalition entre les élus de la Droite républicaine et les macronistes, totalisant 213 députés, pour s'épargner un recours au 49.3. Michel Barnier a déjà préparé le terrain, en qualipagne mercredi la situation budgétaire de «très grave» en précisant qu'il la «découvrait». Il est permis de douter du dernier point. Que les finances publiques dérapent depuis l'an dernier, avec un enchaînement de nouvelles toutes plus mauvaises les unes que les autres, tant sur les recettes que sur les dépenses des collectivités, n'est plus un secret pour personne. Le Premier ministre a par ailleurs fait venir le directeur de cabinet de Bruno Le Maire pour diriger le sien à Matignon, Jérôme Fournel, l'un des hommes les mieux informés de l'état des comptes du pays (il était jusqu'en janvier le directeur général des finances publiques).

Laurent Saint-Martin ne va pas avoir le loisir de s'attarder sur l'exacte étendue de son pouvoir. Son urgence sera la finalisation du projet de loi de finances (PLF) pour 2025, qu'il doit transmettre dans les prochains jours au Conseil d'Etat et au Haut Conseil des finances publiques et déposer à l'Assemblée le 1er octobre. En théorie, car Matignon a déjà fait part aux parlementaires de son intention de s'affranchir de cette obligation légale. Le PLF ne serait présenté que le 9 octocollègues bre, après sa déclaration de politique générale.

CRÉDITS GELÉS Pour l'instant, sur le fond, Michel Barnier n'a rendu public qu'un arbitrage : il reprend le brouillon de PLF laissé par Gabriel Attal, soit la partie dépenses. Ces dernières sont stables en valeur par rapport à la dernière loi de finances (ne pas intégrer l'inflation représente déjà 10 à 15 milliards d'euros d'économies). Les dotations prévues pour chaque ministère, récapitulées dans un tiré à part «intermédiaire», ont été transmises jeudi aux parlementaires. Pour les recettes, rien n'a été décidé, comme l'ont montré les récentes secousses entre la macronie et la droite autour des impôts. Avec Laurent Saint- Martin, connu pour sa défense des baisses d'impôts, il ne faut pas s'attendre à ce que la promesse de Barnier d'instaurer davantage de justice fiscale se matérialise par de grands changements. Avec Antoine Armand non plus : à peine nommé, il a déclaré dans le JDD qu'il ne serait pas le ministre de la «confiscation fiscale». Leurs discours lors de la passation ont confirmé que Bercy ne changerait pas de logiciel. Laurent Saint-Martin, avec Antoine Armand qui prendrait en charge des négociations avec la Commission européenne, devra aussi inscrire dans le PLF la nouvelle trajectoire des finances publiques, qui aurait dû déjà être envoyée à Bruxelles vendredi. Sachant que plus personne, hormis Le Maire, ne pense réaliste de repasser le déficit public sous les 3 % du PIB en 2027, comme le gouvernement Attal s'y est engagé. Il n'aura non plus pas d'autre choix que de clarifier la situation budgétaire de cette année de plus en plus en vrac. L'objectif d'un déficit à 5,1 % inscrit dans le programme de stabilité semblait déjà inatteignable au printemps, il ne tient plus aujourd'hui. Laurent Saint-Martin devra aussi décider de ce qu'il fait des crédits gelés : transformer les 16,7 milliards d'euros en coupes ou seulement une partie, avec les conséquences sur des politiques publiques déjà rabotées de 10 milliards par décret en février. Il ne pourra s'exonérer de l'aval du Parlement pour mettre en ordre les comptes de 2024. Ce passionné de rugby passera donc ses prochaines semaines dans la mêlée du Palais- Bourbon à tenter d'arracher des compromis de plus en plus improbables.

ANNE-SOPHIE LECHEVALLIER Photo DENIS ALLARD LIBÉ.

FR Retrouvez la composition complète du gouverne- ment Barnier et nos analy- ses sur Libération.fr.

Libération
lundi 23 septembre 2024 378 mots, p. 15

AUTRE

Allemagne : le SPD devance de justesse l'AfD dans le Brandebourg

AFP

AUTRE

Le parti d'extrême droite allemand Alternative für Deutschland (AfD) a échoué à remporter une nouvelle victoire électorale dimanche, cette fois-ci dans le Brandebourg, le fief du parti du chancelier Olaf Scholz, trois semaines après deux succès électoraux, en Thuringe et en Saxe. Le Parti social-démocrate (SPD) est en effet arrivé en tête du scrutin, selon les premières projections, publiées à 18 heures. Le Brandebourg est un bastion du parti centre gauche et cette élection régionale était considérée comme cruciale, notamment pour Olaf Scholz, très impopulaire à un an des élections générales.

Le SPD remporterait entre 32 % et 31 % des voix. L'AfD entre 30 % et 29 %. Bien qu'il ait sa circonscription de député à Potsdam, la capitale de ce Land, où il réside également, Scholz s'était très peu impliqué dans ce scrutin. Le très populaire chef du gouvernement du Bran debourg, le social-démocrate Dietmar Woidke avait tenté de se démarquer le plus possible du SPD et du chancelier. Cette courte victoire représente un ballon d'oxygène pour Scholtz, avant les prochaines législatives, en septembre 2025. Sa candidature est de plus en plus contestée et le nom de son populaire ministre de la Défense, Boris Pistorius, revient régulièrement dans les débats comme une hypothèse de remplacement pour la candidature à la chancellerie.

La coalition tripartite associant aussi des écologistes et des libéraux (FDP) est très fragilisée par des positions opposées sur plusieurs sujets. Le président du FDP, Christian Lindner, n'a d'ailleurs pas exclu d'en sortir cette semaine si les trois partis ne parviennent pas cet automne à se mettre d'accord sur des priorités communes. Dans l'opposition, les conservateurs, favoris des sondages au niveau fédéral, ont déjà leur candidat, ayant désigné cette semaine le chef de la CDU, Friedrich Merz. Surfant sur le mécontentement des habitants d'ex-RDA, l'AfD est portée par le retour des débats sur la sécurité et l'immigration. Une série d'attaques à motif islamiste présumé a choqué le pays, dont un triple meurtre au couteau commis à Solingen. Dans le Brandebourg, l'immigration est, selon un sondage, le premier sujet de préoccupation des électeurs. Même si l'AfD est sortie victorieuse des votes en Saxe et Thuringe, elle ne dirige pas les gouvernements régionaux, les partis refusant toute coalition avec elle.

Le Monde
France, lundi 23 septembre 2024 724 mots, p. 8
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20 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Wauquiez, de l’« intérieur » vers l’extérieur sans passer par Bercy

Le président du groupe des députés de droite espérait atterrir Place Beauvau, au point de dire non au ministère de l’économie

Alexandre Pedro

Quel est le point commun entre Philippe Brun, Valérie Rabault, Stéphane Le Foll et Laurent Wauquiez ? Les quatre ont décliné un poste de ministre dans le gouvernement de Michel Barnier, mais seul le dernier nommé n’a pas sa carte au Parti socialiste.

Jeudi 19 septembre au soir, le patron du groupe des députés Les Républicains (LR) annonçait à ses élus avoir refusé le portefeuille de l’économie : « Depuis le début, j’ai dit qu’entrer au gouvernement n’était pas mon obsession. »Mais d’ajouter plus loin une exception : le ministère de l’intérieur, où le député de Haute-Loire pensait « pouvoir être utile ». Les parlementaires connectés à distance n’ont pas vécu l’annonce comme une révélation. Tous sont au courant des ambitions de leur chef.

Une ambition récente. La rentrée 2024 devait marquer une rupture très progressive avec sa stratégie de la rareté du désormais ex-président de la région Auvergne-Rhône-Alpes. La dissolution surprise du 6 juin a accéléré le calendrier du prétendant à l’Elysée entre les élections législatives des 30 juin et 7 juillet, le retour à l’Assemblée nationale et la prise du groupe. D’abord opposé à toute coalition gouvernementale, Laurent Wauquiez perçoit les retours du terrain. Le peuple de droite plébiscite une participation de personnalités LR à un gouvernement Barnier.

Cela tombe bien, les volontaires ne manquent pas. Comme souvent, l’ancien ministre de l’enseignement supérieur soupèse toutes les options avant de jeter son dévolu sur l’intérieur. Dans l’optique de 2027, Beauvau est perçu comme la rampe de lancement la moins glissante. Là-bas, il pourra incarner l’autorité (de droite), marcher sur les traces de Nicolas Sarkozy entre 2005 et 2007, et éviter de trop diluer son offre politique dans le « en même temps » macroniste.

Mais M. Wauquiez peut toujours prévenir que cela « sera l’intérieur ou rien », Michel Barnier a un autre projet pour celui dont l’aide s’est révélée précieuse, pour coiffer au poteau le président LR des Hauts-de-France, Xavier Bertrand, dans la course à Matignon. La semaine dernière, le premier ministre lui propose l’économie, sans le budget, mais avec un périmètre élargi à la finance et à l’emploi, à l’image de Christine Lagarde, entre 2007 et 2011. D’autres auraient signé des deux mains, mais accepter Bercy, c’est aussi endosser le costume de « père la rigueur », pas l’habit le plus confortable avec un déficit public attendu à 4,6 % du produit intérieur brut pour 2024.

Nouveau refus d’obstacle

Jeudi, rien n’est encore décidé quand Laurent Wauquiez traverse la cour de Matignon aux côtés de Bruno Retailleau, président du groupe LR au Sénat, pour une réunion avec les autres composantes de la nouvelle majorité. Depuis le début, Michel Barnier a noté pour l’intérieur le nom du sénateur de Vendée en qui « il a toute confiance », indique un proche. Malgré un antimacronisme souvent flamboyant, M. Retailleau a été jugé comme un allié fiable lors de la réforme des retraites par la Macronie. Michel Barnier propose une dernière fois Bercy (avec l’emploi) à Laurent Wauquiez. Nouveau refus. Bruno Retailleau est même prêt à laisser l’intérieur « à Laurent »,pour débloquer la situation, comme le révélait Le Point,vendredi, et comme le confirme un proche de Laurent Wauquiez au Monde. Un geste chevaleresque de le part de ce cavalier émérite, mais le chef des députés LR préfère finalement renoncer à entrer au gouvernement.

Les détracteurs de l’ancien président de LR y verront un nouveau refus d’obstacle. Plusieurs élus LR s’étonnent aussi de l’absence de ses proches dans un gouvernement. « Laurent Wauquiez a suggéré certains noms qui n’ont pas été retenus, mais cela fait partie de la constitution d’un gouvernement,note son entourage. Par ailleurs, des personnes comme Annie Genevard, Patrick Hetzel et Othman Nasrou[pressentis respectivement pour l’agriculture, l’enseignement supérieur et la laïcité] entretiennent des relations de proximité avec lui. »Des noms toujours en attente de confirmation. Laurent Wauquiez, lui, n’en sera pas mais encourage ses députés à « aider Michel[Barnier] dans sa difficile mission ». Un soutien fort, mais sans participation dans son cas.

Le Monde
lundi 23 septembre 2024 986 mots, p. 31
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22 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Planète | chronique

Le Barnier de 2024 n’est plus celui de 1990

par Stéphane Foucart

Immédiatement après sa nomination à Matignon, Michel Barnier a fait une déclaration qui a surpris tout le monde. Dans la même phrase, il a prononcé les mots « vérité » et « dette écologique ». Il faut, a-t-il dit le 7 septembre, « dire la vérité » sur « la dette financière et la dette écologique ». A l’instant même où elle s’est échappée de la bouche du nouveau premier ministre, cette sortie a été commentée par des observateurs décontenancés par un tel propos. Mais qu’a-t-il bien pu se passer pour que cette brève déclaration, qui relève pourtant du truisme, paraisse aussi incongrue et inattendue dans la bouche d’un responsable politique de la droite républicaine ?

Les commentateurs ont fini par s’y accoutumer, par l’accepter comme si c’était le fruit d’une loi de la nature : tout l’espace politique compris entre le centre et les droites extrêmes est, du point de vue de la question environnementale, une terra nullius. Marginalisées, les rares figures conservatrices qui portaient une vision, ou au moins affichaient une sensibilité sur le sujet, se sont effacées. De rares députés du parti Les Républicains s’en désolent, en vain.

Pour saisir dans toute sa magnitude ce phénomène – la disparition de l’écologie du logiciel moral et politique de la droite –, il suffit là encore de se référer à Michel Barnier. Sa vision de la question environnementale a été consignée dans un livre dense et précis mais il est hélas difficile de se le procurer en librairie, puisqu’il a été écrit il y a près de trente-cinq ans.

Chacun pour tous. Le défi écologique (Stock, 1990) est le fruit d’une enquête parlementaire conduite par Michel Barnier alors jeune député, dont la carrière avait commencé quelques années auparavant auprès de Robert Poujade (1928-2020), un gaulliste, qui fut le premier ministre de l’environnement. On l’oublie souvent, mais c’est un homme de droite qui a été la première incarnation de l’écologie au gouvernement – et c’est aussi lui qui, une fois congédié, avait eu ce bon mot que chacun connaît, faisant de l’hôtel de Roquelaure le « ministère de l’impossible ».

Des enjeux bien documentés

Lu trente-cinq ans plus tard, le livre de Michel Barnier a quelque chose de fascinant. Au moment où il est rédigé, le Sommet de la Terre à Rio ne s’est pas tenu et les grandes conventions environnementales n’ont pas été signées, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat n’a pas rendu sont premier rapport, la convention de Stockholm sur les polluants persistants ne sera signée que onze ans plus tard… Pourtant, tous ces enjeux sont déjà bien documentés, fidèlement rapportés et analysés dans Le défi écologique et, pour le lecteur des années 2020, la surprise provient autant de la précision des connaissances déjà disponibles à l’époque que de ce qu’elles avaient percolé à droite de l’échiquier politique.

Comme l’a montré mon collègue Matthieu Goar dans le portrait qu’il lui a consacré, le Michel Barnier de 1990 n’est plus celui de 2024 ; ses prises de position récentes sont d’autres indices de l’érosion des préoccupations environnementales dans son camp politique. Et ce même si quelques marqueurs – l’inscription du principe de précaution dans la Constitution (2005), le Grenelle de l’environnement (2007) – suggèrent que les derniers feux ne se sont éteints que récemment. Ils sont toutefois bel et bien morts. L’idée qu’il faille conserver un patrimoine précieux – celui de la nature –, socle moral de l’écologie du camp conservateur dans les années 1970-1980, a complètement disparu à la droite de l’échiquier politique. Une disparition qui est survenue des deux côtés de l’Atlantique.

Pour les historiens Naomi Oreskes et Erik Conway, le point de bascule remonte à l’effondrement de l’Union soviétique, lorsque l’écologie politique a commencé à être considérée comme l’héritière du socialisme, secrètement mue par la même volonté d’entraver la liberté d’entreprendre, donc la liberté tout court. C’est ainsi vers le milieu des années 1980 que la défiance à l’égard de la question environnementale gagne le camp conservateur américain, entraînant par capillarité, et avec une décennie de latence, le basculement des droites occidentales.

Ce n’était pas écrit. En 1970, par exemple, à l’appui de sa volonté d’étendre considérablement les zones naturelles protégées sur le territoire des Etats-Unis, le président républicain Richard Nixon s’était lancé dans un vibrant plaidoyer : « Partout dans le monde, les gens prennent conscience de la nécessité urgente de protéger le fragile équilibre de la vie et de préserver pour l’avenir ce qui nous reste aujourd’hui de la nature sauvage et de sa beauté. »

La même année, Georges Pompidou écrivait à son premier ministre une lettre extraordinaire contre une circulaire permettant l’abattage d’arbres au bord des routes. Elle est reproduite dans le livre de M. Barnier. « Bien que j’aie plusieurs fois en conseil des ministres exprimé ma volonté de sauvegarder “partout” les arbres, cette circulaire témoigne de la plus profonde indifférence à l’égard des souhaits du président de la République(…) , écrit-il. Il est à noter que l’on n’envisage qu’avec beaucoup de prudence le déplacement des poteaux électriques. C’est que là, il y a des administrations pour se défendre. Les arbres, eux, n’ont semble-t-il d’autres défenseurs que moi-même(…) . »

La sauvegarde des arbres, poursuit le président Pompidou, par ailleurs grand bétonneur devant l’éternel, « est essentielle pour la beauté de notre pays, pour la sauvegarde de la nature, pour la préservation d’un milieu humain ». A ceux qui se demandent ce que ferait M. Pompidou s’il revenait parmi nous, on peut se risquer à répondre qu’il serait peut-être sur la ZAD du chantier de l’A69, perché dans les arbres avec des « écoterroristes ».

Le Figaro, no. 24908
Le Figaro Économie, lundi 23 septembre 2024 1436 mots, p. 23

Économie

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22 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

En Ukraine, la guerre vide les entreprises de leur main-d'oeuvre

Des PME de la tech aux grandes entreprises industrielles, les pénuries touchent tous les secteurs.

Marchaud, Clara

À

écouter Kateryna Zaloznykh, être DRH, aujourd'hui, en Ukraine, c'est un peu comme tenter de faire un puzzle avec des pièces manquantes. À l'image de la plupart des entreprises ukrainiennes, l'aciérie ArcelorMittal de Kryvyï Rih, où cette directrice des ressources humaines travaille, peine à remplacer ses employés partis au front. Avant l'invasion, 20 000 employés faisaient tourner cette usine métallurgique, la plus grande du pays. Mais avec la guerre, « près de 3 000 employés ont été mobilisés, 48 sont portés disparus, 3 ont été faits prisonniers de guerre, et 180 sont morts et ne reviendront jamais » ,souffle Kateryna.

Derrière les tragédies individuelles, l'économie ukrainienne est exsangue. Près de 60 % des entreprises manquent de main-d'oeuvre à cause de la mobilisation, mais aussi des départs à l'étranger. Un tiers des 11 millions d'actifs que l'Ukraine comptait avant l'invasion ne travaillent plus, selon le ministère de la Politique sociale. « Nous estimons qu'environ 1,5 million de femmes actives ont quitté le pays en 2022 et à peu près le même nombre d'hommes ont été mobilisé, on été tués au combat ou ont émigré, légalement ou non » , rapporte Hlib Vyshlinsky, directeur du think-tank ukrainien Centre pour la stratégie économique. Si la baisse d'activité au début de l'invasion et le déplacement d'une partie de la population à l'ouest du pays ont permis d'atténuer la situation, le manque de main-d'oeuvre masculine devient le principal handicap pour l'économie ukrainienne, autant, voire plus, que les bombardements ou les coupures d'électricité, estime l'économiste.

Située à une centaine de kilomètres de la ligne de front sur le fleuve Dniepr, l'aciérie d'ArcelorMittal a tourné au ralenti jusqu'en 2023. « Lorsqu'on a recommencé la production, nous avions près de mille postes non pourvus. Malgré le fait que nous n'avons pas licencié depuis 2022, et même si on a continué à payer les employés qui ne travaillent pas en attendant que la production reprenne, la pénurie nous a rattrapés » ,raconte Kateryna Zaloznykh. Électricien, soudeur, ingénieur, technicien : les postes les plus en demande sont les plus nécessaires à la fois pour l'armée et pour l'économie, explique la DRH.

Hausse du salaire moyen

Mais comme la mobilisation touche tous les hommes de 18 à 60 ans, la pénurie de main-d'oeuvre se fait sentir dans tous les secteurs, encore plus depuis le début de 2024 et la nouvelle vague de mobilisation, rapportent experts et patrons. Partout, les bras manquent. Dans les rues de Kiev, nombre de petites affiches sont apparues : « Recherche vendeur » , « Besoin d'un cuisinier » , « Recherche administrateur ».Conséquence de la pénurie, le salaire moyen a augmenté de 22,5 % au premier trimestre 2024 par rapport à la même période en 2023 et le gouvernement estime qu'il passera même de 19 000 hryvnias (441 euros) à 21 800 hryvnias (506 euros) d'ici à la fin de l'année.

La pénurie est encore plus difficile à gérer pour les petites entreprises. Le bureau de traduction de Iouri Nejourbida demeure par exemple bien vide. Sur quatre employés, il ne reste plus que Iouri. Sa traductrice est partie en Allemagne au début de l'invasion. Et puis, à l'été 2023, un des employés, Roman, a décidé de rejoindre l'armée. Le dernier, Guennadiy, a été mobilisé il y a deux mois. « Un jour, mon traducteur n'est pas venu au travail. Il m'a appelé deux jours plus tard depuis le centre d'entraînement, il avait été réquisitionné dans la rue » , raconte Iouri. Son employé a tenté tant bien que mal de communiquer avec lui en grimpant sur un arbre du camp d'entraînement pour avoir un peu de réseau.

Afin de faciliter la conscription, l'armée a ordonné à tous les hommes de mettre à jour leurs coordonnées. Si certains Ukrainiens ont joué le jeu et se sont rendus au centre de recrutement, ce n'est toujours pas suffisant. Les recruteurs ont parfois recours à ces pratiques illégales de réquisition sauvage pour remplir les quotas. L'employé de Iouri s'était d'ailleurs présenté plusieurs fois de lui-même au centre de recrutement, qui l'avait déclaré « pas apte »à cause d'un problème de pied. Mais le quadragénaire est tout de même dans le Donbass dans une unité spécialisée sur le maniement du lance-grenades. « Le problème est qu'il fait toujours partie de mon effectif. Je ne peux pas le licencier car il est militaire, c'est la législation ukrainienne. Je paye encore des charges patronales,rapporte Iouri. Si on avait su avant, on aurait pu au moins s'organiser. »

Une taxe militaire

Au-delà du manque de main-d'oeuvre, les entreprises se plaignent de l'incertitude liée à la mobilisation. « Je ne sais jamais si mon employé va venir au travail demain car il est peut-être déjà sur la base militaire » ,s'insurge un imprimeur. Tous les hommes de sa PME ont été mobilisés, les trois derniers qu'il a embauchés ont été pris par les recruteurs. Même si les horaires s'allongent pour compenser, l'entreprise doit refuser des commandes.

Face au manque de main-d'oeuvre, Kiev avait déjà dressé la liste des entreprises stratégiques qui peuvent « réserver » jusqu'à 50 % de leurs employés de la mobilisation. Mais le système demeure complexe et exclut souvent les PME. Kateryna, elle, a réservé la moitié de ses employés, le maximum possible, même si ce n'est pas suffisant pour travailler à pleine capacité et que la procédure ne fonctionne pas toujours. « Si l'employé a ne serait-ce qu'une petite irrégularité dans son dossier, il doit se rendre au centre de recrutement. Et là, comme il n'a pas encore d'exemption, il est immédiatement mobilisé » ,explique Hlib Vyshlinsky.

Pour trouver une solution à ce dilemme entre l'économie et le front, des députés ont déposé un projet de loi qui permettrait aux entreprises de payer une taxe militaire de 20 000 hryvnias (465 euros) par travailleur et par mois pour protéger leurs employés de la conscription. Un deuxième projet de loi propose d'exempter tous les hommes ukrainiens dont le salaire est supérieur à 36 500 hryvnias (848 euros). « Nous comprenons que l'armée a besoin de bras, mais les soldats doivent être payés, les armes doivent être achetées, le pays doit continuer de tourner. Si les boîtes mettent la clé sous la porte faute d'employés, elles ne paieront plus d'impôts » ,prévient Anna Derevianko, directrice exécutive du groupe European Business Association, qui représente les intérêts de 900 grandes entreprises.

« Les gens qui ont les moyens payent des pots-de-vin pour éviter d'être mobilisés et l'argent ne va pas au budget de l'État mais directement dans les poches» de fonctionnaires corrompus, ajoute-t-elle. Près de 800 000 hommes auraient par ailleurs quitté leur emploi pour travailler au noir et rester sous le radar des centres de recrutement, selon le député rapporteur de la loi. Cela signifie qu'ils ne paient pas d'impôts mais aussi que les entreprises qui respectent la loi sont plus susceptibles d'être visées.

Le projet de loi a suscité un débat intense sur ce qui constituerait un système de conscription juste et comment trouver l'équilibre entre l'effort de guerre et l'économie. Si le gouvernement avait balayé cette proposition, celle-ci revient sur la table face au besoin de financement de l'État. « Les entreprises comprennent que le pays traverse une période difficile, notamment en raison de la nécessité de financer la guerre. En même temps, le soutien aux entreprises est l'un des principaux moyens de garantir une base économique solide. Dans la tech, moins de 1 % des employés sont réservés, cela handicape le secteur pourtant très important pour l'Ukraine » ,explique Olga Ksonzenko, chargée des relations publiques chez Sigma Software, une entreprise de 1 000 employés spécialisée dans l'outsourcing en informatique. Impossible pour eux de réserver ces salariés car la tech n'est pas considérée comme un secteur stratégique. S'il est adopté, le projet de loi autorisant les entreprises à payer exempterait environ 895 000 hommes du service militaire et rapporterait environ 200 milliards de hryvnias (4,3 milliards d'euros) à l'armée, selon les rapporteurs de la loi.

En attendant, Sigma comme ArcelorMittal et toutes les grandes entreprises ukrainiennes cherchent des alternatives : stages, féminisation de la main-d'oeuvre, accords avec les universités voire invitation de travailleurs étrangers. De son côté, Iouri tente tant bien que mal de faire tourner son entreprise, en augmentant les délais et en appelant à l'aide des collègues à la retraite. En attendant son tour : « J'ai 60 ans mais peut-être qu'ils augmenteront l'âge, on m'a déjà refusé en 2022. J'ai servi dans le Caucase pendant la guerre d'Afghanistan, j'ai encore de bons restes. S'il faut, j'irai. »

Le Figaro, no. 24908
Le Figaro, lundi 23 septembre 2024 558 mots, p. 4

Société

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21 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Cet anti-Dupond-Moretti devenu ministre de la Justice

Gonzalès, Paule

C'est un père la rigueur, un homme austère, caractérisé par la sobriété, avec un grand sang-froid, qui arrive à la Chancellerie. Didier Migaud est désormais garde des Sceaux en lieu et place de son exact contraire, l'ex-avocat Éric Dupond-Moretti, fort en gueule, émotionnel, disruptif et... champion des budgets historiques de la Justice.

Ironie du sort, on se souvient qu'à l'automne 2020, la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) qu'il dirigeait, avait fait basculer le sort judiciaire de « Dupond » devant la Cour de justice de la République en lui demandant, par un courrier qui avait opportunément fuité, des «précisions»sur de «possibles conflits d'intérêts». En juillet 2020, lors de la nomination de l'ancien pénaliste Place Vendôme, les deux hommes s'étaient déjà affrontés par médias interposés, l'un qualifiant la HATVP «de truc populiste», pour son exigence de transparence, l'autre trouvant, sans surprise, ces propos parfaitement «infamants». Autant dire que la passation de pouvoirs sera tendue.

Le monde judiciaire rassuré

La nomination de Didier Migaud, anciennement « pure gauche » , ex-proche de Laurent Fabius et grand connaisseur de la machine de l'État, va entraîner une révolution à 180 degrés à la Chancellerie. Né le 6 juin 1952 à Tours, il a d'abord été un élu, député au long cours de la 4e circonscription de l'Isère, constamment réélu à partir de 1988. Rapporteur général de la commission des finances à l'Assemblée nationale de 1997 à juin 2002, il devient l'un des experts des questions budgétaires, au point que celui qui est ensuite devenu questeur de l'Assemblée nationale sera le « conseiller budgétaire » de la candidate Ségolène Royal à l'élection présidentielle de 2007.

Sa fiche biographique sur Wikipédia note que «le 8février 2010, Didier Migaud révèle l'existence d'une niche fiscale de plus de 20milliards d'euros consentie aux grandes entreprises». Ce qui ne manque pas de résonner aujourd'hui, en ces temps de rigueur budgétaire. C'est étrangement Nicolas Sarkozy qui va lui offrir une nouvelle virginité politique en le nommant président à la Cour des comptes en février 2010, après le décès de Philippe Seguin. Une fonction dans laquelle il va se fondre à la perfection jusqu'en 2020 et sa nomination à la HATVP. L'homme politique se coule dans la robe de magistrat, au point de faire oublier son socialisme et de devenir le défenseur absolu de la rigueur budgétaire.

Changement de décor en février 2020. Emmanuel Macron le nomme président de la HATVP, créée en 2013 dans le sillage du scandale Cahuzac. Sa nomination n'est pas neutre. Celui qui a rodé la nouvelle institution n'est autre que Jean-Louis Nadal, haut magistrat marqué à gauche et qui constituera un binôme de choc avec Éliane Houlette, nommée premier procureur national financier, au cours de ces années d'hécatombe d'affaires politico-financières où la droite était aux premières loges.

L'arrivée, Place Vendôme, de Didier Migaud ne devrait pas déranger la magistrature si polie, violentée pendant quatre ans par un garde des Sceaux qu'elle n'avait appris qu'à tolérer. Elle réjouira tout autant celle de gauche. Et devrait rassurer tout le monde judiciaire, qui redoutait la nomination d'un poids plume politique incapable de résister au rouleau compresseur de Bercy, désormais obsédé par les économies. C'est déjà presque 400 millions d'euros auxquels la Justice a dû renoncer en 2024, renouant avec un régime pénurique qu'elle connaît bien. P. G.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_ActuD, dimanche 22 septembre 2024 395 mots, p. AUJM16
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21 septembre 2024 - Le Parisien (site web)
22 septembre 2024 - Le Parisien

Maud Bregeon, une spécialiste de la com de crise

Habituée des plateaux télé, la députée de 33 ans est nommée porte-parole.

Marcelo Wesfreid avec Tom Hollman et Anne-Sophie Damecour

À 33 ans, la députée macroniste des Hauts-de-Seine rodée aux plateaux des chaînes télé se retrouve propulsée au poste de porte-parole du gouvernement, un poste aussi exposé que sensible. Covid, retraites, immigration... : Maud Bregeon s'est souvent portée volontaire, ces dernières années, pour aller aux avant-postes. Une ténacité qui a payé.

« C'est à la fois vertigineux et très enthousiasmant. Mais c'est aussi le job de porte-parole le plus dur de ces sept dernières années, car ce gouvernement est plus large que celui de ma famille politique. Mais les Français attendent de nous que l'on s'entende malgré nos divergences passées », réagit Maud Bregeon auprès du « Parisien » - « Aujourd'hui en France ». Et d'ajouter : « C'est une mission difficile dans un contexte extraordinaire. Je n'aurai peut-être pas toujours réponse à tout, mais je prendrai le risque de l'honnêteté. »

Classée au centre droit

Le plus dur pourtant commence. « C'est une boxeuse, une battante qui ne se planque pas dans les médias dans les moments difficiles. Elle est toujours prête à défendre nos positions », souligne le député de Paris Sylvain Maillard, ex-patron du groupe des députés macronistes. Spécialité de Maud Bregeon ? Justement, la com de crise.

Diplômée de l'école polytechnique universitaire de Nantes, cette ingénieure de formation née à Poitiers (Vienne) d'une famille vendéenne se rode d'abord à la gestion des accidents au sein de la division production nucléaire d'EDF, où elle a commencé sa carrière professionnelle. À l'époque, il s'agit de revoir à la hausse le niveau de sécurité, après le drame de Fukushima. Elle fait la tournée des centrales nucléaires.

Classée au centre droit (elle vote pour Nicolas Sarkozy en 2012), proche de Gérald Darmanin et de Bruno Le Maire, elle se lance (sans succès) aux municipales de 2020 à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine) où elle affronte Patrick Balkany (LR). Élue députée en 2022, l'ex-porte-parole d'En Marche se spécialise sur les dossiers énergétiques et intervient sur les sujets régaliens. Son nom avait déjà circulé lors des remaniements précédents. Sans que cela se concrétise par une entrée au gouvernement.

Au porte-parolat, placé sous la responsabilité directe de Matignon, elle devra trouver sa place dans un gouvernement aux équilibres complexes. Et nouer une relation de confiance avec Michel Barnier, qu'elle connaît peu.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_ActuD, dimanche 22 septembre 2024 522 mots, p. AUJM24
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22 septembre 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Pauline Déroulède, une vie de battante

Amputée après un accident, la championne de tennis fauteuil se bat contre le permis à vie.

« Combat », c'est le mot qui guide la vie de Pauline Déroulède. Des cheveux blonds mi-longs toujours attachés, des yeux bleus perçants, et une énergie communicative qu'elle met au service d'une lutte qu'elle s'est imposée elle-même. En octobre 2018, elle a 28 ans quand une voiture la percute à 80 km/h sur un trottoir parisien. Sa jambe gauche est amputée. Au volant, un homme de 92 ans qui en a perdu le contrôle. Depuis, elle se bat pour rendre obligatoire en France des visites médicales régulières aux détenteurs du permis.

Pauline Déroulède tient un discours à la fois percutant et rassurant sur le sujet, avec la conscience de ce à quoi elle s'attaque : « Je sais que je touche à quelque chose de sacré en France : la voiture. Une partie de ma famille vit en Dordogne, dans un coin isolé, ils seraient les premiers à être pénalisés s'ils ne pouvaient plus conduire. » Elle est saisissante lorsqu'elle parle de l'homme qui l'a renversée, décédé depuis. « Ma vie a changé, la sienne aussi. Personne n'a envie de se retrouver à sa place. C'était un brave monsieur. Et cela peut nous arriver à tous, cela ne concerne pas que les seniors. »

Une majorité d'élus convaincue

Ce combat, elle le mène entre autres aux côtés de l'ancienne députée européenne Karima Delli. « J'ai contacté Pauline après avoir découvert qu'elle avait suivi toute ma conférence au Parlement européen quand je militais pour en finir avec le permis de conduire acquis à vie, glisse l'ex-députée écolo. Des jeunes de la société civile qui écoutent les discours au Parlement européen, il n'y en a peu. »

Le regard déjà tourné vers les JO de Los Angeles 2028

En février, Pauline vit son premier échec en même temps qu'elle découvre les rouages de la politique : « J'étais allée parler aux députés, un par un. En off, ils étaient tous de mon côté. » Pourtant, la loi ne passe pas. Mais elle repart tout de même avec une victoire : la majorité des élus français est convaincue. Les deux femmes espèrent faire passer la loi en France avant la fin du second mandat Macron.

Juste après le drame, Pauline s'est lancée à corps perdu dans le sport. Elle est aujourd'hui championne de France de tennis fauteuil. Tout juste sortie d'une session olympique décevante avec une élimination en simple dès le premier tour, elle a le regard déjà tourné vers les Jeux de Los Angeles 2028. Une détermination qu'elle décrit dans son autobiographie « (Im) possible » qui paraît le 25 septembre chez HarperCollins.

Sa compagne, Typhaine, ne peut que confirmer cette détermination sans limites. « Les combats et les objectifs sont ses moteurs. Celui qu'elle mène pour la sécurité routière l'anime depuis l'accident, elle ne le lâchera jamais. Pauline se bat pour que ça n'arrive plus, et que son accident puisse être utile. » Typhaine confie : « Elle a un grand sens de la famille, et est complètement fan de celle qu'on forme depuis deux ans avec notre petite Ava. » Un grand sens de la famille, et de la citoyenneté.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_LoisirsD, dimanche 22 septembre 2024 961 mots, p. AUJM54
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22 septembre 2024 - Le Parisien

« Chaque livre vient d'une blessure »

Élisabeth Borne est une inconditionnelle de Sorj Chalandon. L'ex-Première ministre profite de ce numéro spécial pour questionner en profondeur cette figure littéraire qui a longtemps été journaliste.

Sorj Chalandon est l'un de mes auteurs contemporains favoris. Je dévore chacun de ses romans. La première fois que je l'ai rencontré, c'est lors des Soirées lectures de Matignon, que j'avais lancées pour permettre à des élèves de rencontrer un auteur de renom et d'écouter la lecture de passages par un acteur, en l'occurrence Lambert Wilson. Un soir d'automne 2023, nous découvrons son dernier roman, « l'Enragé ». Une jeune fille lui demande comment canaliser sa colère. Il lui répond : « Prends un crayon, écris sur une page blanche. » Cela m'a marquée. Ce lundi, je retrouve un homme joyeux et farceur. Je lui exprime ma perplexité à me transformer en journaliste. Je connais l'exercice, mais dans le rôle de l'interviewée. C'est un homme que l'on pourrait écouter des heures parce qu'il est authentique, sincère et que, dans un monde où l'on ne doit pas exprimer ses faiblesses, il ose le faire.

ÉLISABETH BORNE. Devenir écrivain, c'était un rêve de gosse ?

SORJ CHALANDON. Enfant, j'étais bègue, et on m'a laissé croire que l'oralité m'était interdite. Alors, je me suis réfugié dans l'écriture et je suis devenu journaliste. Reporter de guerre, pour étouffer la violence de mon père... Mais, dans un reportage, on ne peut pas passer ses émotions. Quand j'écris mes articles, je parle de ce que je vois, pas de ce que je ressens. En 1982, quand je suis entré dans les camps de Sabra et Chatila, que j'ai découvert le massacre des réfugiés palestiniens, j'ai raconté dans « Libé » la colère et la douleur des autres. Mais, de mes larmes, j'en fais quoi ? Reporter, j'avais toujours un petit carnet à spirale. Sur les pages de droite, je note l'information pure et, sur celles de gauche, mon ressenti, mes peurs, mes douleurs. Il y a une telle liberté dans l'écriture d'un roman.

Votre premier roman sort en 2005. Pourquoi si tard ?

J'ai mis du temps à me l'autoriser. La frontière entre journaliste et écrivain est parfois floue. Si c'est grâce au journalisme que je suis devenu écrivain, c'est le bégaiement et la colère qui ont fait de moi un romancier. Mon premier livre « le Petit Bonzi » porte sur la douleur d'un enfant bègue qui n'a pas, ou plutôt trop, de mots pour s'exprimer.

Vos romans traitent tous de sujets graves. Sont-ils tous autobiographiques ?

Chacun de mes livres vient d'une blessure intime. J'aurais aimé ne jamais écrire de livres, avoir eu un père formidable, ne pas avoir eu de cancer... Malheureusement, ce n'est pas le cas. Dans un roman, je suis un personnage, et je peux enfin vivre mes douleurs, mes émotions, mes tristesses. La complexité, c'est que le journaliste que je suis empêche l'écrivain Chalandon d'écrire n'importe quoi !

Vous enquêtez beaucoup ?

Avant de commencer une fiction, je me renseigne énormément, car ce que je vais écrire doit être exact. Pour mon dernier roman, « l'Enragé », publié il y a un an, j'ai fait un travail de journaliste en enquêtant sur la colonie pénitentiaire de Belle-Île (Morbihan) où étaient enfermés les 55 enfants qui se sont sauvés. Mais ce n'est pas une enquête, cela s'est passé en 1934, et je ne suis pas si vieux (rires) ! Un seul enfant n'a jamais été retrouvé, et j'ai pu m'approprier son histoire en créant son personnage. Car la violence que vivent ces enfants, c'est celle que j'ai vécue avec mon père.

Vous avez été enfant battu ?

On ne peut écrire la morsure de la ceinture d'un père sur son dos d'enfant si on ne l'a pas vécue. Je me suis enfui à 16 ans et demi de chez moi. J'ai connu la même peur et la même douleur que ces enfants emprisonnés.

Vous abordez des thèmes très différents...

Ils sont variés mais ont tous en commun la fraternité, la sororité. Je suis incapable d'écrire sur l'amour. Je sais raconter une main sur l'épaule en temps de souffrance, mais deux personnes qui s'embrassent, je ne sais pas. Ce qui me touche, ce sont les sans-grade et les sans-voix. Ceux qui ne peuvent s'exprimer. La douleur, c'est ma marque de fabrique. Quand ma femme et moi avons eu notre cancer en même temps, j'ai gardé le mien six mois de plus pour rédiger mon roman. Il y a urgence quand on a peur de mourir.

« Le Jour d'avant » parle d'un fait de 1974 mais a été publié en 2017...

Ce livre, c'est ma colère. J'étais journaliste à « Libération » depuis un an quand a eu lieu cette dramatique catastrophe minière de France. J'entends alors en boucle que c'est la fatalité, et ça m'a rendu dingue. Quand j'ai appris que, sur les dernières fiches de paye de mineurs décédés, on a soustrait le prix de leur équipement, je suis devenu fou. On n'était pas chez Émile Zola mais sous Giscard d'Estaing ! Je savais alors qu'un jour je rendrais grâce à ces hommes.

Écrire vous a-t-il réparé ?

Non. Je déteste l'expression « tourner la page ». À 72 ans, je suis toujours moi, avec mes douleurs, mes cicatrices et mes blessures. Je me suis construit à partir d'elles, j'en ai fait une force, mais je ne veux pas effacer ce que j'ai vécu.

À quand un prochain livre ?

Je suis en train de l'écrire, et cela racontera encore une de mes blessures. J'avais 16 ans et demi quand je suis parti de chez moi et 20 ans quand je suis entré à « Libé », en 1973. Que s'est-il passé durant ces trois ans ? J'ai connu la rue, la tentation de la violence... Je n'en avais jamais parlé dans un roman.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_ActuD, dimanche 22 septembre 2024 756 mots, p. AUJM16,AUJM17
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22 septembre 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Les ténors en embuscade

Le retour de nombreuses têtes d'affiche à l'Assemblée promet des séances animées. D'autant que le Premier ministre ne s'est pas mis tout le monde dans la poche.

Ludwig Gallet et M.M.

Qu'il est loin, le temps où les gouvernements bénéficiaient de larges majorités à l'Assemblée nationale, leur donnant les coudées franches pour mettre en oeuvre leur programme et faire adopter les textes sans embûche ! Si l'entourage de Michel Barnier se félicite de travailler avec plusieurs familles politiques, il est d'ores et déjà acté que le Premier ministre ne bénéficiera d'aucun passe-droit. Ce gouvernement, en réalité, sera sous la surveillance des ténors de l'Assemblée.

Celle de son prédécesseur, tout d'abord, qui mise sur le fait qu'il préside le premier groupe de députés de la coalition Barnier, avec 97 membres. Dans l'entourage de Gabriel Attal, on met en avant que Barnier et lui « se tutoient et se connaissent depuis plusieurs années »... Tout en mentionnant une certaine « différence de style ». Nombreux sont ceux qui gardent en mémoire les frictions qui ont transparu lors de la passation des pouvoirs à Matignon. Au point de transformer son prédécesseur en rival politique ?

Une partie des troupes d'Attal a été marquée par la coloration jugée très droitière du nouveau gouvernement. « On met dans le groupe le sens de la responsabilité au-dessus de l'enthousiasme », concède d'ailleurs un proche de l'ancien Premier ministre. « Gabriel estime que le centre du pouvoir s'est déplacé au Parlement. Que sur certains textes, ce sera le Parlement qui décide et le gouvernement qui exécute, poursuit le même. Il est en train de travailler à la meilleure méthode pour que cette vigilance soit opérationnelle. »

Coups de fil réguliers

Longtemps, Laurent Wauquiez a, de son côté, espéré prendre à Gérald Darmanin les clés du ministère de l'Intérieur. Dans son esprit, tout était très clair : c'était Beauvau ou rien. Le Premier ministre lui a proposé Bercy et préféré Bruno Retailleau, ce ne sera donc rien. Aurait-il subi un veto de la macronie ? Lui n'en est pas pleinement convaincu et juge que c'est le choix exclusif du Premier ministre. Si le président du groupe DR a indiqué que le chef du gouvernement pourrait « compter sur son soutien », certains jugent qu'il n'a pas digéré cet épisode. Au point de faire un point commun avec Gabriel Attal ? Entre l'ancien président de région et l'ex-Premier ministre, le canal de communication est fluide; les coups de fil réguliers depuis que les deux hommes s'étaient mis d'accord en juillet dernier sur la répartition des postes clés à l'Assemblée.

C'est encore ce binôme qui a pesé pour que le Premier ministre organise jeudi après-midi la réunion collective de tous les représentants de la coalition. Chez Wauquiez comme chez Attal, on confirme d'ailleurs des relations de travail « très fluides et indispensables », à en croire l'entourage du second. Si les deux devaient s'entendre dans un avenir proche, ils sauront comment se trouver.

Gérald Darmanin a, quant à lui, longtemps espéré récupérer le portefeuille des Affaires étrangères. « La seule chose qui aurait un sens » pour poursuivre l'aventure au sein du gouvernement, confiait-il encore le 18 septembre au « Parisien » - « Aujourd'hui en France ». Avec le chef du gouvernement, les relations se sont tendues, notamment sur la volonté attribuée à Barnier d'augmenter les impôts. Une mauvaise manière qui a fortement déplu au nouveau chef du gouvernement.

En macronie, nombreux sont ceux qui estiment que le locataire de Matignon aurait mieux fait pourtant de le garder près de lui. « Il vaut mieux avoir Gérald dans sa tente en train de pisser dehors que l'inverse », prévient un fin connaisseur de l'ex-majorité. « Je ne vois pas comment ça va bien se passer avec Darmanin dehors », appuie une ministre sortante.

« Ça va être la fosse aux lions »

Attal, Wauquiez et Darmanin, pour des raisons différentes, semblent donc prêts à peser de tout leur poids à l'Assemblée. Michel Barnier comme un trait d'union entre les trois hommes ? En politique, l'agacement et la revanche peuvent constituer des éléments fédérateurs puissants.

Il faudra ajouter à ce trio les oppositions féroces des députés du NFP mais aussi de Marine Le Pen. « La présidente du conseil de surveillance » au Palais-Bourbon, comme l'appelle le député MoDem Richard Ramos, est déjà prête à agiter le chiffon rouge de la censure pour porter ses exigences. Un conseiller de l'ancienne majorité résume : « Normalement, dans un gouvernement, tu prends les plus forts. Tu gardes les crocodiles autour de toi. Lui, le seul crocodile qu'il a nommé, c'est Retailleau, qui vient du Sénat. Ça va être la fosse aux lions, dans l'hémicycle. »

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_ActuD, dimanche 22 septembre 2024 953 mots, p. AUJM32,AUJM33,AUJM33,AUJM34
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21 septembre 2024 - Le Parisien (site web)
22 septembre 2024 - Le Parisien

« Il est bien mon papier ? » Les coulisses d'un journal historique

À l'occasion des 80 ans du « Parisien », nous avons convié des personnalités de la politique, du sport, des spectacles, de l'économie à se mettre dans la peau de journalistes.

Yves Jaeglé

Il paraît que les Jeux olympiques sont terminés, mais ce samedi, « le Parisien » - « Aujourd'hui en France », pour ses 80 bougies, a vécu un marathon olympique, une journée historique, humoristique parfois. Un retour de flamme. Une folie douce. Tony Estanguet arrive à 9 heures dans nos bureaux comme s'il visitait un site Paris 2024. Notre éditorialiste d'un jour a mis autant de temps à rejoindre le buffet du petit-déjeuner qu'un médaillé à finir son tour d'honneur.

Ses fans, c'étaient des stars. « Comment ça va beau gosse ? » lui lance Nikos Aliagas, promu, lui, photographe du jour du making of. Michel Drucker moins fatigué que jamais fonce sur lui : « Vous êtes l'homme de l'année. Vous viendrez dans mon émission. » Camille Combal, nouvelle star de TF 1, accourt : « Je voudrais vous présenter ma mère. » Cette dernière rosit en nous confiant son admiration pour le héros de l'été, entouré, enlacé, salué, remercié.

Au coeur d'une équipe de plus de 70 personnalités qui forment une sorte de Club France, avec tout le sérieux, le bouillonnement et le grain de dinguerie que cette expression suscite désormais. L'animateur de « The Voice », photographe officiel de cette journée pas comme les autres, se contorsionne avec ses deux appareils pour saisir ses pairs : « Je suis le meilleur paparazzi du monde », rigole-t-il. Il ne manque que le tapis rouge. Gad Elmaleh commence son (one man) show et ne veut pas enlever ses lunettes de soleil : « Comme je viens de les acheter, je voudrais les amortir. Je me suis fait une coupe spéciale Vincent Cassel, comme il ne pouvait pas venir, avec moi, vous aurez les deux. » Le député des Yvelines Karl Olive se met carrément torse nu pour enfiler le tee-shirt spécial du « Parisien ».

« Tu me fais une belle attaque »

C'est pas tout ça, jour spécial ou pas, il y a un journal à faire. L'épreuve, pas simple, consiste à le réaliser entièrement avec des non-journalistes, à l'exception de trois pages politiques ajoutées au dernier moment pour décrypter la composition du nouveau gouvernement. Il tombe bien celui-là, depuis qu'on l'attend. Chaque célébrité est flanquée d'un rédacteur du « Parisien » avec qui il va officier. Une course en tandem. Chacun cherche son coin tranquille pour bosser : Pascal Obispo se glisse à la cafèt' déserte avec le chef du service culture Emmanuel Marolle pour parler de son papier sur son hospitalisation. Il n'aperçoit pas Michel Cymes, ultraconcentré, assis à une petite table avec le spécialiste maison du PSG Laurent Perrin.

La conférence de rédaction, d'abord rieuse, est vite devenue studieuse : « Qu'est-ce qu'on fait de ce moment de fraternité ? », questionne Patrick Bruel au sujet des Jeux. Gad Elmaleh retrouve son sérieux pour expliquer que « l'humour peut désamorcer la haine ». Elsa Zylberstein ne joue pas la comédie en confiant sa fierté de rendre hommage à Paris et au « Parisien » « que je lis depuis toujours ». Élisabeth Borne est déjà repartie - dans sa circonscription du Calvados - et Rachida Dati pas encore arrivée - la maire du VII e célèbre un mariage - mais chaque minute compte et la photo de cette famille formidable d'un samedi réunit tout le monde devant notre site.

Nous, les rédacteurs, on a vraiment l'impression de les faire entrer dans nos maisons. C'est bien mon collègue Bertrand Métayer qui lance à Karine Le Marchand, chargée d'un article sur la sexualité : « Tu me fais une belle attaque. » Mon voisin de bureau quotidien Charles de Saint Sauveur qui parle construction d'un article avec l'académicien et prix Goncourt Jean-Christophe Rufin ? Elsa Zylberstein qui demande humblement à Florent Hélaine, responsable de l'édition de Paris : « Il est bien mon papier ? » La basketteuse Paoline Ekambi qui s'est enfermée avec son carnet pour réaliser une interview.

Michel Drucker régale d'anecdotes

Si vous glissez un pied au service des sports en fin de matinée, vous ne pouvez plus repartir. Michel Drucker, qui rappelle avoir débuté comme reporter sportif, régale d'anecdotes qui commencent toutes par « Écoute bien ce que je vais te raconter ».

À Guadalajara, lors du mythique France - Brésil 1986 qu'il a commenté, Pelé dormait dans la chambre voisine de la sienne. « Il m'a fait marquer deux buts aussi quand je jouais dans l'équipe des Polymusclés avec Belmondo. » Kopa et Puskas jouaient aussi dans l'équipe ce jour-là. Il n'a pas pour rien traversé le siècle. L'animateur de « Vivement dimanche » a rendez-vous pour déjeuner avec la maman de Patrick Bruel : « J'aime les parents des artistes. » Elle attendra encore un peu. Le parrain du PAF demande à son confrère Michel Cymes si « 13 de tension, c'est bien ? ». « 13 combien ? » « 13. » « Non mais le deuxième chiffre ? » « Je sais pas. » « Michel, depuis le temps que tu es cardiologue, tu le sais. » Cymes le chambre comme un gamin : « Tu peux écrire Comment garder la forme à 98 ans. »

Après le buffet déjeuner, ça rigole moins. Évelyne Dhéliat, aidée par notre confrère Aymeric Renou, avoue sa « peur » d'écrire. Vers 17 heures, même Nikos soupire : « Je bugge. » Assis depuis trois heures dans un open space -le nôtre - un peu chaud, il trie parmi ses près de 1 900 photos prises le matin. « Allez, une de plus », souffle-t-il. Il est là depuis 9 heures du matin. « Pourquoi je suis flou ? » Il doute, lui aussi, notre photographe d'un merveilleux samedi. Le doute des pros. Jusqu'au cou dans son « taf ». Bleu de chauffe. Beaucoup d'invités sont partis depuis un moment. Le Franco-Grec symbolise jusqu'au bout ce marathon. Ma médaille ? Qu'elle soit d'or ou de bronze, vous l'avez entre les mains.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_ActuD, dimanche 22 septembre 2024 479 mots, p. AUJM16
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22 septembre 2024 - Le Parisien

JusticeiUn« pragmatique » place Vendôme

Désormais numéro 2 du gouvernement Barnier, l'ancien premier président de la Cour des comptes, de 2010 à 2020, quitte la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique et fait son entrée dans un ministère soucieux de ne pas avoir son budget amputé.

Christel Brigaudeau

Le nom de Didier Migaud court depuis plus de trente ans dans la vie publique. Mais jamais il ne s'était imprimé à la tête d'un ministère. L'ex-député socialiste, spécialiste des comptes publics et à la tête de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP), entame à 72 ans sa première expérience dans un gouvernement, comme numéro 2. Son prédécesseur, Éric Dupond-Moretti, était arrivé Place Vendôme précédé de sa réputation de tribun redoutable, acquise dans les prétoires. Le CV de Didier Migaud l'assoit en homme de dossiers, de chiffres plus que de mots.

Ce proche de Laurent Fabius, quand les deux hommes militaient au PS, s'est forgé une solide expertise des deniers publics, d'abord comme président de la commission des Finances, nommé sous la présidence Sarkozy, puis comme patron de la Cour des comptes pendant dix ans.

Didier Migaud est né en politique dans l'ombre tutélaire de François Mitterrand - le maire de Château-Chinon (Nièvre), futur président de la République, était un ami de son père, notaire, et venait dîner chez lui. Puis le diplômé de Sciences-po Lyon a gagné au fil de ses fonctions le respect dans toutes les formations politiques, à l'Assemblée, et en Isère, dans la région de Michel Barnier.

Le LR Gilles Carrez, spécialiste du budget qui l'a longtemps côtoyé à l'Assemblée, loue un collègue « d'une grande honnêteté intellectuelle, un très gros travailleur » et un élu local « qui a rencontré beaucoup de Français, et qui a un sens de l'écoute et du dialogue ».

Un ministère amer

Didier Migaud arrive dans un ministère inquiet. Selon les annonces du précédent garde des Sceaux, 10 000 nouveaux emplois devaient être créés pour la justice d'ici à 2027, dont 1 500 postes de juge, en plus des quelque 9 300 en exercice. Mais depuis l'été, la belle affiche se craquelle. La Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), en première ligne dans la prévention de la délinquance des mineurs, connaît un vaste mouvement social destiné à sauver des centaines de contrats d'éducateurs, supprimés faute de moyens. Même incertitude sur la création d'un parquet national spécialiste du crime organisé, sur le modèle du Parquet national antiterroriste, dont la naissance nécessite elle aussi d'être financée.

« Migaud a la réputation d'un pragmatique, réfléchit Jérôme Pauzat, premier vice-président en charge de l'application des peines au tribunal de Nancy, et président de l'association Amour de la justice. J'espère qu'il aura le courage de faire la transparence nécessaire sur les véritables carences de la justice. » Décrocher les arbitrages pour les combler est une autre bataille...

Libération
samedi 21 septembre 2024 1156 mots, p. 1,10,11

FRANCE

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20 septembre 2024 - Libération (site web)

Le retour des fillonistes

JEAN-BAPTISTE DAOULAS ; LAURE EQUY

FRANCE

PAGES 10-11 Loin du collectif «équilibré, représentatif, pluriel» promis, le gouvernement proposé par le Premier ministre, Michel Barnier, marque une étape inédite de la droitisation des gouvernements macronistes depuis 2017. Et scandalise la gauche.

«S ur proposition du Premier ministre…» En pleines journées du patrimoine ces samedi et dimanche, les visiteurs de l'Elysée pourraient avoir la surprise de voir le secrétaire général, Alexis Kohler, s'avancer sur le perron pour annoncer la composition du gouvernement de Michel Barnier. Deux semaines après sa nomination, le Premier ministre a transmis vendredi soir à Emmanuel Macron la liste définitive, avec «trois ou quatre ajustements», avant un échange téléphonique. L'objectif reste de présenter son équipe aux Français au plus tard dimanche. Sur le fil, Barnier honorerait ainsi son engagement de composer son gouvernement avant la fin de la semaine.

Pour le reste, on est loin du collectif «équilibré, représentatif, pluriel» promis par le Savoyard. Sur les 38 postes âprement négociés avec sa famille d'origine, LR, et l'ex-majorité présidentielle, la balance penche brutalement à droite. Les neuf ministères obtenus par LR, dont trois de plein exercice, ne sont compensés par aucune prise à gauche. Sauf l'ex-député PS Didier Migaud, sorti du jeu partisan depuis quinze ans, aujourd'hui président de la Haute autorité pour la transparence de la vie publique, annoncé à la Justice. Et dire qu'Emmanuel Macron souhaitait un «gouvernement de rassemblement» après sa dissolution ratée et la première place obtenue par le Nouveau Front populaire. «Mais qu'est-ce que ce serait si la droite avait gagné les élections», ironise sur X le député (apparenté PS) Aurélien Rousseau. «Le gouvernement va donc rassembler l'ensemble des perdants des dernières élections et avoir le soutien sans participation de ceux contre qui nous avons fait le barrage républicain. Intéressant concept», moque la députée écologiste Sandrine Rousseau.

«RUMEURS INQUIÉTANTES» Le casting marque une étape inédite dans la droitisation des gouvernements macronistes depuis 2017. Après le juppéisme d'Edouard Philippe, le libéralisme de Bruno Le Maire, la droite «sociale» autoproclamée de Gérald Darmanin, et même le sarkozysme de Rachida Dati en janvier, place à la frange la plus conservatrice de LR. Ancien proche de Philippe de Villiers, le patron des sénateurs Bruno Retailleau est pressenti à l'Intérieur. D'autres opposants forcenés au mariage pour tous, le député Patrick Hetzel ou la sénatrice Laurence Garnier, étaient fléchés vers l'Enseignement supérieur et la Famille dans la liste provisoire de Barnier. Même des macronistes s'étranglent. «Bruno Retailleau et Laurence Garnier, c'est Fillon-Balladur, c'est la France rance contre le mariage pour tous, ce sont les sénateurs qui votent pour des thérapies de conversion pour les homosexuels», s'indigne le député (apparenté Ensemble pour la République) Stéphane Travert. «Les rumeurs sur les noms qui circulent sont inquiétantes pour les droits des femmes et des LGBTQI. Le Premier ministre doit clarifier sa position sur ces combats. Nous serons intransigeants, prévient son collègue Guillaume Gouffier Valente. Bruno Retailleau, on va l'attendre de pied ferme à la commission des lois. Je voterai contre toute nouvelle mesure en matière d'immigration.» Le cas Garnier s'est invité jeudi soir dans le tête à tête entre Barnier et Macron. Si l'Elysée assure que le Président ne prononce «ni oukase, ni blocage», il a conseillé au Premier ministre de changer de choix pour le portefeuille de la Famille. «Barnier a l'air d'entendre l'alerte», se réjouissait vendredi un proche du chef de l'Etat. La sénatrice de Loire-Atlantique pourrait toutefois hériter d'un autre maroquin. «Ça va être le gouvernement de la “Manif pour tous”», pilonne la présidente des députés LFI, Mathilde Panot. Macron n'a en revanche pas obtenu le maintien de Gérald Darmanin. «Barnier a mis un no go», regrette un interlocuteur du Président. «Il est important que tous les groupes politiques, avec engagement, sens des responsabilités aident [Michel Barnier] à former un gouvernement», a déclaré le chef de l'Etat, en marge d'un déplacement à Chartres. Après avoir refusé d'appeler à Matignon Lucie Castets, proposée par le NFP, celui-ci veut désormais respecter son rôle d'arbitre. Pour justifier le rabougrissement du futur gouvernement, son camp aura beau jeu de faire porter le chapeau aux socialistes qui n'ont pas voulu intégrer cet improbable attelage. «On va de la droite conservatrice à la gauche avec Migaud», ose tout de même un proche du Président.

SCEPTIQUES SUR LE CASTING Même les députés macronistes pressentis pour intégrer l'exécutif viennent en nombre de l'aile droite d'EPR. Ainsi Maud Bregeon pourrait devenir porte-parole, et Benjamin Haddad, ex-secrétaire national de l'UMP potentiel ministre délégué à l'Europe. Si elle a milité un temps au PS, Violette Spillebout, dont le nom circule pour l'Education, est proche de Gérald Darmanin. Quant aux sortants qui pourraient rempiler, et sont comptabilisés sur le quota des sept ministères de plein exercice revenant à EPR, trois viennent de LR : Rachida Dati, Catherine Vautrin qui pourrait récupérer un ministère des Territoires et Sébastien Lecornu maintenu aux Armées. Pour donner un semblant de coloration sociale, Barnier songerait à nommer Astrid Panosyan-Bouvet au Travail. L'ex-conseillère de Macron à Bercy avait critiqué la réforme de l'assurance-chômage et, sans s'opposer à la réforme des retraites, s'était montrée attentive aux questions d'emploi des seniors et de qualité de vie au travail. Approchée pour l'Ecologie, Agnès Pannier-Runacher, qui se revendique «de gauche», réservait sa réponse. «Et ça ne la gêne pas de devenir ministre à côté de Hetzel et de Retailleau ?» grince une députée EPR. L'ex-ministre de l'Agriculture s'en remettait à la décision de son groupe et s'inquiétait vendredi, sur la boucle Telegram des députés EPR : «Je ne vois pas bien comment on peut rentrer au gouvernement si le Modem ne soutient pas. J'ai tort ?» Très sceptiques sur le casting, les députés Modem se sont réunis en visio à trois reprises en vingtquatre heures, pour savoir si malgré les deux postes de plein exercice promis – dont le Quai d'Orsay pour Jean-Noël Barrot – il fallait rejoindre l'équipe Barnier. «On est très loin d'un équilibre satisfaisant. On a tout intérêt à ne pas y aller, ce serait un acte fondateur», a plaidé l'un d'eux tandis que l'exdéputé Jean-Louis Bourlanges priait ses «amis de surmonter leurs réserves». Les centristes sont rentrés dans le rang, tout en se disant vigilants. Peinant à avaler la pilule, les derniers macronistes de l'«aile gauche» scruteront la déclaration de poli - tique générale prévue le 1er octobre… comme si Barnier allait soudain changer de bord. Si Horizons, plus à l'aise sur le fond, s'attend à hériter d'un seul gros ministère, probablement les Solidarités, Edouard Philippe a, lui, demandé jeudi à ses troupes de soutenir le gouvernement Barnier, quelle que soit leur représentation. Avec de tels alliés… Sous surveillance à l'Assemblée où Laurent Wauquiez (LR), Gérald Darmanin et Gabriel Attal (EPR) l'attendent au tournant, le Premier ministre a préféré ne pas promouvoir de poids lourds. «Barnier veut que les décisions se prennent à Matignon, observe un ancien ministre. Il a blindé son cabinet de fidèles mais n'a nommé aucun de ses proches. Il met des nains politiques qui seront ses exécutants.»

Libération
samedi 21 septembre 2024 688 mots, p. 11

AUTRE

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20 septembre 2024 - Libération (site web)

Un retour en grâce pour lesfillonistes

VICTOR BOITEAU

AUTRE

Le contingent LR de potentiels futurs ministres fait la part belle à des anciens soutiens de François Fillon et à la droite sénatoriale, menée par Bruno Retailleau, la plus conservatrice.

C arbonisés après 2017, les fillonistes bougent encore ! Pire, grincent déjà la gauche et une partie des macronistes, les fidèles de l'ex-candidat à la présidentielle sont en passe de décrocher des maroquins de premier plan dans le futur gouvernement. Après avoir été reçu par Michel Barnier à Matignon jeudi, Laurent Wauquiez a dévoilé devant ses troupes un casting aux airs de résurrection. Neuf sièges, dont trois ministres de plein exercice, seraient réservés à LR. Bruno Retailleau, Annie Genevard, Laurence Garnier, Patrick Hetzel… La liste des ministres filée par Wauquiez est garantie 100 % conservateurs. Trop marquée politiquement à la sauce libérale-réac ? «C'est le retour de la Manif pour tous, de Sens commun», lâche un vieux routier de la droite. Les positions de certains profils, sur le mariage pour les couples de même sexe ou l'IVG, obligent Matignon à temporiser. Rien n'est définitif d'ici à dimanche, date à laquelle la composition finale est promise, glisse un conseiller : «Il y a un accord global, des noms sont verrouillés, mais ça peut bouger.» Puy-du-Fou. Côté LR, on défend la copie sans sourciller. «Macron nomme un mec de droite, ce n'est pas anormal d'avoir des gens de droite au gouvernement. Et Barnier, ce n'est pas un progressiste…» De là à voir la frange la plus raide des Républicains émarger aux côtés des macronistes, il n'y avait plus qu'un pas. Le même conseiller : «Les juppéistes sont déjà au gouvernement. Les sarkozystes, avec Dati, ont franchi eux aussi le Rubicon.» Restaient les fillonistes. Tête de pont LR dans l'hypothétique futur gouvernement, Bruno Retailleau pourrait décrocher l'Intérieur. Fervent soutien de Fillon en 2017, le chef des sénateurs LR n'est pas le plus modéré de son camp. Ancien cavalier au Puy-du-Fou, où il rencontre son mentor Philippe de Villiers, avant de se brouiller avec lui, le sénateur de la Vendée manifestait en 2013, écharpe tricolore en bandoulière, contre la loi Taubira. Venu du Mouvement pour la France (MPF), il rejoint l'UMP en 2012 et tisse alors des ponts avec Sens commun, l'émanation politique de la «Manif pour tous». Au Sénat, il a défendu lors de l'examen de loi immigration des positions applaudies par le RN, comme la suppression de l'Aide médicale d'Etat (AME). Lors des émeutes de juin 2023, il faisait un lien entre les violences et «une sorte de régression vers les origines ethniques» de la part des «deuxième et troisième générations» issues de l'immigration. Tollé immédiat, y compris au sein de LR.

«Cathos rigides». Autre filloniste de choc, Laurence Garnier, sénatrice de la Loire-Atlantique, était donnée au ministère de la Famille avant d'essuyer une bronca de la gauche. En cause, son opposition au mariage pour les couples homosexuels, son vote contre la pénalisation des thérapies de conversion ou son refus d'inscrire l'IVG dans la Constitution. «Retailleau et Garnier, glisse un conseiller LR, ce sont des cathos rigides de l'Ouest…» A l'Est, les autres figures de l'aile conservatrice LR s'appellent Patrick Hetzel et Annie Genevard. Porte-parole de Fillon en 2017, le député du Haut- Rhin pourrait atterrir à l'Enseignement supérieur. Cet ancien recteur était conseiller «éducation» de Fillon à Matignon. A l'Assemblée, Hetzel excelle dans l'obstruction parlementaire visant les textes sociétaux, comme la fin de vie ou la PMA. Députée du Doubs, Genevard est, elle, pressentie à l'Agriculture. Soutien de Fillon pendant la primaire de 2016, elle n'excluait pas de revenir sur la loi Taubira si son camp revenait au pouvoir. LR bruisse également de l'influence du président du Sénat, Gérard Larcher. Une fidèle de son département des Yvelines, Sophie Primas, est annoncée au Commerce extérieur. Et le patron de la commission des lois au Sénat, François-Noël Buffet, pourrait récupérer les Outre-Mer. «Le tempérament sénatorial colle avec le tempérament de Barnier», plaide un conseiller LR au Sénat. Outre le député Jean-Louis Thiériot, annoncé aux Anciens Combattants, Retailleau caserait aussi un fidèle, Othman Nasrou, fléché vers la Laïcité. Un autre conservateur pur jus, lui aussi ennemi du mariage pour tous.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, samedi 21 septembre 2024 857 mots, p. AUJM2,AUJM3,AUJM3,AUJM4
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20 septembre 2024 - Le Parisien (site web)
21 septembre 2024 - Le Parisien

Un casting qui créé des remous

Alors que Matignon a envoyé une liste finalisée ce vendredi soir, avec une annonce peut-être ce samedi, des voix grincent dans l'ex-majorité, dénonçant un déséquilibre vers la droite.

Alexandre Sulzer et Pauline Théveniaud

« L'air de la montagne que l'on respire à chaque fois qu'on voit Michel Barnier nous rend apaisés », se marrait un ami du président, jeudi, alors que le dénouement de la formation du gouvernement semblait proche. Las, pour l'apaisement, il faudra repasser. « C'est un accouchement dans la douleur », convient un cadre de l'ex-majorité, avec un regain de crispations, renvoyant vraisemblablement à ce samedi l'annonce de la composition gouvernementale.

C'est aussi bien la clé de répartition entre les différences forces politiques - seize ministres de plein exercice dont sept macronistes, trois LR, deux MoDem, un Horizons, un UDI, un divers droite et un divers gauche - que les profils des ministres qui font grincer des dents. En particulier au sein du camp présidentiel où l'on juge que le gouvernement penche beaucoup trop à droite.

Le cas de Laurence Garnier « crispe » les macronistes

Non seulement LR récupère trois ministères de plein exercice, dont le très emblématique Beauvau, mais nombre de ministres issus de ces rangs incarnent une droite « filloniste », de Bruno Retailleau (lire ci-contre) à Annie Genevard en passant par Patrick Hetzel, sans oublier la sénatrice Laurence Garnier, ex-militante de la Manif pour tous, annoncée à la Famille.

Un casus belli pour l'ex-majorité. « Ce n'est pas possible », a fait savoir le président du groupe Ensemble pour la République (EPR), Gabriel Attal, à Michel Barnier. « Je ne vais pas faire de commentaire de commentaires », a balayé ce vendredi Emmanuel Macron, interrogé lors d'un déplacement à Chartres (Eure-et-Loir) sur le cas de la sénatrice. Mais en coulisses, le président a « alerté » le Premier ministre dès jeudi soir en disant « attention, un tel profil à la Famille, ça peut crisper ».

Au sein même de la macronie, nombreux sont les ministres pressentis venus de l'ex-UMP, comme les sortants Sébastien Lecornu, Rachida Dati, Catherine Vautrin, ou le député Benjamin Haddad. Certains, au sein du groupe, vont jusqu'à y voir « une petite purge des macronistes historiques », même si la Marcheuse Astrid Panosyan-Bouvet devrait hériter du Travail et qu'Antoine Armand (proche de Gabriel Attal) va probablement poser ses valises à l'Économie.

Mais c'est surtout le profil des ministres LR choisis qui crée du trouble. « L'enjeu, c'est de mettre la responsabilité au-dessus de l'enthousiasme car personne n'a intérêt à ce que ça plante, résume froidement un cadre. Mais au sein du groupe, il y a encore des questions, des doutes, des craintes. » Et même plus encore sur son aile gauche. « C'est un gouvernement très à droite, très conservateur. On n'est pas là pour faire Fillon II. Quand on vient de la gauche, on n'a rien à faire dans un gouvernement comme celui-là », regrette le Marcheur Stéphane Travert. Son départ était dans les tuyaux, mais ce virage a poussé la députée Sophie Errante, ex-PS et un des premiers soutiens d'Emmanuel Macron en 2017, à annoncer ce vendredi à Mediapart qu'elle claquait la porte.

Même le groupe Horizons grince des dents

Le feu couve aussi chez les autres partenaires de la macronie. La crise ouverte au MoDem mettant en cause sa participation à un gouvernement qu'il juge trop droitier a provoqué des sueurs froides (lire en p. 5). « Je ne vois pas bien comment on peut rentrer au gouvernement si le MoDem ne soutient pas. J'ai tort ? » s'interroge alors sur la boucle des députés Renaissance Agnès Pannier-Runacher, pourtant en discussion pour le portefeuille de l'Écologie. Au final, le MoDem devrait récupérer le ministère des Relations avec le Parlement pour Séverine de Compreignac, à la place du LR Nicolas Forissier.

Même le groupe Horizons, qui était pourtant le plus enthousiaste au sein du « bloc central », grince des dents. La formation d'Édouard Philippe s'est vue proposer deux postes : un ministère de plein exercice, aux Solidarités, pour Paul Christophe, et un portefeuille de ministre déléguée pour Naïma Moutchou. « Nous sommes déçus, mais on ne va pas se plaindre car nous voulons défendre la stabilité de notre vie politique », lâche le patron du groupe, Laurent Marcangeli. La crise est telle que ce vendredi dans l'après-midi, même le président a tenté de siffler la fin de la récré depuis Chartres, appelant « tous les groupes politiques » à aider Michel Barnier à former un gouvernement.

Des tensions qui énervent en parallèle chez les Républicains où, malgré les critiques, on s'estime sous-représenté par rapport au poids au Parlement (Sénat compris). « On n'avait pas compris que la macronie avait un droit de veto sur les ministres LR. Est-ce que l'inverse est vrai ? » renvoie-t-on dans l'entourage de Laurent Wauquiez, où l'on rumine : « La seule nouveauté de ce gouvernement, ce sont les LR. Or, nous sommes à la portion congrue. Le sentiment qui domine, c'est celui de la continuité. Ce gouvernement n'incarne pas le changement. Ils n'ont pas compris ce qui s'est passé lors des dernières élections. » Les macronistes ne disent pas autre chose... mais des LR.

Le Monde
France, samedi 21 septembre 2024 523 mots, p. 11
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20 septembre 2024 - Le Monde (site web)

La gauche dénonce un « mépris des urnes », le RN moque un « parti unique »

Le NFP critique l’équipe, présentée jeudi, où ne figure aucune personnalité issue de ses rangs

Corentin Lesueur et Laurent Telo

Dans l’attente d’une officialisation du casting gouvernemental, alors même qu’aucune fumée blanche ne s’est échappée de Matignon, les oppositions critiquent l’ébauche de gouvernement, présentée jeudi 19 septembre au soir, qui ferait la part belle au parti Les Républicains (LR) et au camp présidentiel.

Une composition dénoncée par le Nouveau Front populaire (NFP), alors même que l’alliance de la gauche est arrivée en tête du second tour des législatives. D’autant plus que, pour l’instant, aucune personnalité du NFP n’y figure.

« En France, sous Macron, ce sont tous les battus des dernières élections qui vont composer le gouvernement », a fustigé, jeudi 19 septembre, sur X, le coordinateur de La France insoumise (LFI), Manuel Bompard, avant d’appeler à manifester, samedi, « partout en France contre la plus grande arnaque de la Ve République ». «Emmanuel Macron perd sévèrement les élections européennes puis les législatives, a abondé Arthur Delaporte, député (Parti socialiste) du Calvados. Allié avec la droite la plus rance, son parti récupérerait la moitié des ministres de plein exercice. Quel mépris des urnes ! »

« Rien ne change »

Jeudi après-midi, Eric Coquerel, président (LFI) de la commission des finances de l’Assemblée nationale, a, lui aussi, déploré un casting sans « le NFP, qui est la principale coalition à l’Assemblée, et le RN[Rassemblement national] , qui compte quand même certaines troupes, mais avec les minorités qui ont été battues aux dernières élections. »

De son côté, le RN s’est contenté de moquer cet alliage pressenti, en le présentant comme une émanation du « parti unique ». Soit les forces politiques accusées par le président du RN, Jordan Bardella, d’avoir noué une alliance « contre-nature » lors des dernières législatives pour empêcher l’extrême droite d’obtenir la majorité.

« Rien ne change ! L’alibi[Bruno] Retailleau[sénateur (LR) de la Vendée, annoncé ministre de l’intérieur] n’est que le cache-sexe de la continuité du pouvoir, a tancé, sur X, la députée (RN) de l’Hérault Stéphanie Galzy.  Ce même pouvoir qui a fait tant de mal au peuple français. »

Des noms publiés pour intégrer le prochain gouvernement, Marine Le Pen retiendra surtout l’absence des sortants Gérald Darmanin (intérieur) et Eric Dupond-Moretti (justice), et celle du président des Hauts-de-France, Xavier Bertrand : trois hommes jugés par le RN « irrespectueux » de ses électeurs par le passé. Leur nomination « nous poserait d’immenses problèmes », avait prévenu Mme Le Pen, le 18 septembre dans Le Parisien. Le fait qu’ils ne soient pas au casting écarte a priori tout risque de censure préalable du RN sur la seule base de la composition du gouvernement.

D’ici à la déclaration de politique générale de Michel Barnier, attendue le 1er octobre, le parti d’extrême droite ne manquera pas de rappeler ses « lignes rouges », parmi lesquelles la lutte contre l’immigration et l’absence de hausse d’impôts. « Si le gouvernement est le prête-nom ou le faux nez du macronisme, alors il tombera » , répète à l’envi M. Bardella.

Le Figaro, no. 24907
Le Figaro, samedi 21 septembre 2024 1364 mots, p. 2

Politique

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20 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Derniers ajustements entre Barnier et Macron avant l'annonce du gouvernement

« Trois ou quatre cas » restaient au coeur des discussions vendredi, alors qu'une annonce est attendue ce week-end.

Boichot, Loris, Hausalter, Louis, Galiero, Emmanuel

Après les consultations de la dernière chance, les réglages de la dernière heure. Vendredi en fin de journée, la composition du nouveau gouvernement restait suspendue à une énième discussion entre Emmanuel Macron et Michel Barnier. Un échange similaire à celui de la veille, lorsque le premier ministre s'est rendu à l'Élysée, jeudi soir, pour soumettre à la validation du président une première liste de ministres. «Nous sortons d'une journée d'ajustements sur quelques profils et un certain nombre de postes. Le premier ministre est toujours au travail, guidé par la volonté d'avoir les bonnes personnes aux bonnes places et, toujours, de respecter les équilibres» , expliquait-on à Matignon. Où l'on précise que la réflexion est partagée avec les différentes responsables des groupes parlementaires, mais qu'en aucun cas, les correctifs apportés ne remettront en cause l'architecture prévue. «Michel Barnier est confiant, assure-t-on, il veut aller vite. Il souhaite que la stabilisation soit actée le plus tôt possible pour que le gouvernement puisse se mettre au travail.» La dernière hypothèse sur la table de l'exécutif, avant le week-end, prévoyait que l'équipe ministérielle soit dévoilée samedi en fin d'après-midi, pour permettre à Michel Barnier d'ouvrir les portes de Matignon aux Français dans le cadre des Journées du patrimoine dimanche, avant peut-être de s'expliquer dans le journal de 20 heures. Si tout se passe comme prévu, un petit déjeuner du gouvernement au complet aura lieu autour du premier ministre lundi matin, avant les différentes passations de pouvoirs, puis un premier Conseil des ministres à l'Élysée.

Ce programme est longtemps resté suspendu à quelques complications apparues dans la dernière ligne droite. «Trois ou quatre» cas sont au coeur des discussions, glissait-on à Matignon. L'aile gauche du camp Macron a très vite pris pour cible Laurence Garnier, sénatrice Les Républicains pressentie au ministère de la Famille. Cette élue nantaise est critiquée pour son opposition au mariage pour tous et à l'inscription de l'IVG dans la Constitution. Ce qui a fait hurler la droite, surprise de constater que le macroniste Gérald Darmanin n'avait pas subi le même traitement alors que, dix ans plus tôt, il avait pris position contre la loi Taubira, avant de faire marche arrière en 2023 pour dire qu'il s'était «trompé». Du côté de Laurent Wauquiez, qui a refusé le portefeuille de l'Économie pour rester à l'Assemblée où il dirige la Droite républicaine , on juge la polémique «dommageable» au moment où le premier ministre essaye de mettre en route son gouvernement « composite » : «Des ajustements, il y a en toujours eu, mais il est préférable d'éviter les listes noires. Les oukases ne sont pas acceptables.»

Mais d'aucuns estiment que s'attaquer à Laurence Garnier était aussi une manière d'atteindre Bruno Retailleau, dont elle est une proche collègue au Sénat, et qui est fléché vers le ministère de l'Intérieur. «Qu'il y ait des personnalités de droite dans le gouvernement, c'est normal. Mais pourquoi va-t-on chercher des personnes qui représentent la ligne la plus dure?» , s'est indigné sur BFMTV le député Renaissance Ludovic Mendes, allant jusqu'à reprocher au futur patron de Beauvau d'avoir un jour posé pour une photo «avec un prie-Dieu dans son bureau».

En déplacement à Chartres (Eure-et-Loir), vendredi, Emmanuel Macron a refusé de commenter ces péripéties. Michel Barnier « a pleine liberté, c'est son gouvernement, a affirmé le chef de l'État. Il faut que tout le monde l'aide à réussir. » À l'Élysée, on assure que le président n'a posé « veto» sur aucun nom soumis par Michel Barnier. Mais «il peut alerter dans la discussion» ,complète-t-on. «Barnier doit régler ce problème, observe un interlocuteur récent du chef de l'État. Mais le président ne compte pas intervenir, et il est satisfait des personnalités proposées pour son secteur à lui.»Autrement dit, pour les ministères qu'il considère comme ses « domaines réservés » , le maintien aux Armées de l'ex-LR Sébastien Lecornu et la nomination aux Affaires étrangères du MoDem Jean-Noël Barrot lui conviendraient.

Mais le MoDem, justement, a traversé une zone de turbulences quand Michel Barnier a acté jeudi la répartition des postes lors d'une réunion avec toutes les forces politiques partenaires. «L'équilibre de l'Assemblée n'est pas respecté» ,pointait en sortant l'élue de Paris Maud Gatel, secrétaire générale du parti centriste. Le mouvement de François Bayrou obtiendrait pourtant deux ministères de plein exercice : le prestigieux Quai d'Orsay pour Jean-Noël Barrot et la Santé pour Geneviève Darrieussecq. François Bayrou s'en est d'ailleurs dit satisfait, jeudi, auprès de plusieurs interlocuteurs. Mais nombre de ses députés s'inquiètent d'une droitisation trop forte du gouvernement. Vendredi, le MoDem a donc enchaîné les réunions de crise, menaçant de retirer sa participation. «Les centristes et la droite, ça ne fait pas l'Assemblée nationale. Il en manque un bout» , s'est alarmée la députée Perrine Goulet. «On veut des signes et des gages sur le flotteur gauche,a abondé Bruno Millienne, porte-parole du parti. Si c'est une pirogue tahitienne avec seulement un flotteur droit, ça ne passera pas l'hiver; il faut tenir compte des résultats des premiers tours.» Finalement, les troupes de François Bayrou sont rentrées dans le rang. Certains mauvais esprits voyant, dans cet épisode, l'effet de rivalités internes, notamment entre le président du groupe MoDem, Marc Fesneau, et Jean-Noël Barrot, tous deux vice-présidents du parti et héritiers putatifs de François Bayrou. «Fesneau a beaucoup de mal à avaler que Barrot reste au gouvernement avec une promotion» , interprétait, de l'extérieur, un proche de Gabriel Attal.

L'ex-premier ministre, lui, se montre au contraire satisfait des équilibres, qu'il présente comme des victoires arrachées à un Michel Barnier qu'il soupçonnait de vouloir composer un gouvernement dominé par LR. De fait, l'ex-majorité macroniste conserverait des postes clés tels que l'Économie et le Budget, l'Éducation nationale ou encore le Travail. Édouard Philippe a, lui aussi, approuvé la répartition. «Les noms, il s'en fout. Il voulait simplement être représenté, avec un ministère de plein exercice» ,confie un proche. Jeudi soir, lors d'un bureau politique de son parti Horizons, le maire du Havre a commenté l'avenir incertain de cet attelage. «Aucun n'a intérêt à débrancher la prise en premier» ,a-t-il observé, en référence aux chefs de file des forces politiques associées à la coalition.

«Michel Barnier ne voulait pas dans son gouvernement de personnes qui ont des ambitions présidentielles» , a aussi lâché Édouard Philippe. En allusion à Laurent Wauquiez, qui a présenté son absence du gouvernement comme un refus de sa part d'aller à Bercy, ainsi que Gérald Darmanin, qui briguait ouvertement les Affaires étrangères mais n'a pas réussi à convaincre Emmanuel Macron d'aller au bras de fer pour le garder. Ce qui fait deux grenades dégoupillées dans la nature, entend-on dans l'entourage philippiste : «Darmanin et surtout Wauquiez vont tirer sur Barnier dès qu'il sera impopulaire. Quand tu n'es pas bien servi au premier service, tu attends le second!»

Il est vrai qu'avant de connaître la mouture finale, les LR ont fait observer que leur présence dans l'équipe Barnier ne dépassait pas les 20 %. Laurent Wauquiez a estimé que cela ne correspondait pas au poids parlementaire de la droite - en cumulant le Sénat et l'Assemblée -, même si d'autres ne voyaient pas comment le premier ministre, confronté à l'obligation de créer le moins d'hostilités possible, aurait pu faire autrement. On a entendu aussi quelques débats internes à la droite sur le poids des « retaillistes » dans ce gouvernement, comme si l'option choisie se rapprochait davantage du profil « majorité sénatoriale » , incarnée par l'alliance parlementaire de la droite et des centristes. Pas de quoi convaincre ce LR du Sud-Est haussant les épaules en voyant se dessiner un gouvernement «beaucoup trop centriste» à ses yeux.

Combien de temps l'attelage tiendra-t-il ? Sur le fond, beaucoup craignent que des malentendus sur une ligne politique encore peu précise ne deviennent rapidement des conflits. «Ce qui peut poser problème, c'est l'immigration et la fin de vie, décrypte un familier de l'Élysée. Et sur la fiscalité, l'échange entre le premier ministre et les partis, jeudi, a été léger. On a l'impression qu'ils ont mis la poussière sous le tapis.» L.B. ET L.H. ET E.G.

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_Le Fait du jour, samedi 21 septembre 2024 767 mots, p. AUJM4
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21 septembre 2024 - Le Parisien

Des « bleus » à Bercy

Inconnus du grand public, Antoine Armand, député de Haute-Savoie (EPR), et Laurent Saint-Martin, patron de Business France et ex-député Renaissance, sont pressentis à l'Économie et aux Finances.

Vincent Vérier, Olivier Beaumont et Erwan Benezet

Les douze travaux d'Hercule devraient finalement échoir à des novices à la tête de Bercy. La mission - presque impossible - de faire adopter, sans majorité à l'Assemblée nationale, le budget 2025 allégé d'une trentaine de milliards d'euros d'économies pour redresser les comptes publics, devrait être confiée notamment à Antoine Armand et à Laurent Saint-Martin, tous les deux sans expérience ministérielle. Le premier, qui devrait être nommé ministre de l'Économie, est un jeune député Ensemble pour la République (EPR), 33 ans, élu depuis 2022 sur la deuxième circonscription de la Haute-Savoie.

Un élu montagnard comme le fut un certain Michel Barnier, nouveau Premier ministre : « Avec Barnier, c'est une relation de Savoyard à Savoyard qui s'est créée au fil du temps, à force de se croiser, raconte un proche des deux hommes. Ils ont notamment un intérêt commun pour les sujets d'énergie et de souveraineté industrielle. » « En choisissant Antoine Armand, qui a été rapporteur d'une commission d'enquête sur la souveraineté, le Premier ministre prend certes une personnalité qui ne vient pas de sa famille politique, mais ils ont un corpus idéologique similaire », ajoute un autre.

Passé par le lycée Henri-IV et l'ENA, comme Emmanuel Macron, ce normalien a rejoint ensuite l'Inspection générale des finances (IGF). Autant dire que Bercy, il connaît. Un technocrate ? « Il ne se pense pas plus malin que les autres, confie une ancienne conseillère ministérielle. Il ne s'inscrit pas dans une arrogance toute macronienne. Il en est même totalement à rebours. Cela va constituer un vrai atout, dans un moment où on va avoir une coalition. »

« Le ministère des mauvaises nouvelles »

À Bercy, celui qui est actuellement président de la prestigieuse commission des Affaires économiques devrait être épaulé par Laurent Saint-Martin, 39 ans, aux Finances. Si le nom de Mathieu Lefèvre, député EPR du Val-de-Marne, continue de circuler, le directeur général de Business France possède un double avantage. Déjà, son positionnement politique : « Laurent vient du PS. Mathieu, lui, représente l'hémisphère droit de la macronie, déjà bien représenté », résume un parlementaire de la majorité sortante. Autre atout : « Il n'est plus député depuis sa défaite aux législatives de 2022, confie un autre élu EPR. L'arrivée du suppléant de Mathieu Lefèvre peut prendre du temps. Compte tenu de la composition de l'Assemblée, nous aurons besoin de toutes nos forces rapidement. »

En tout cas, les deux hommes ont occupé des fonctions importantes à la commission des Finances de l'Assemblée nationale, notamment comme rapporteur du Budget. « Le problème de Laurent Saint-Martin, c'est qu'il a été aux manettes des Finances quand l'argent coulait à flots et qu'on distribuait les chèques, grince un conseiller ministériel. Là, on va lui demander de couper le robinet. »

Au point qu'un autre conseiller s'interroge : « Qu'est-ce qu'il viendrait faire dans cette galère ? Il s'est immolé pour Macron lors des régionales en Île-de-France, en 2021 (9,2 % des suffrages au second tour). En retour, il occupe actuellement un poste prestigieux, reconnu, bien payé. Déjà que Bercy, traditionnellement, ce n'est pas tous les jours la joie, là, ça va être le ministère des mauvaises nouvelles. »

Pas étonnant que Laurent Wauquiez, président du groupe LR à l'Assemblée, ait poliment décliné le ministère de l'Économie. Pour Antoine Armand et Laurent Saint-Martin, il faudra trouver dès 2024 au moins une vingtaine de milliards d'euros d'économie pour atteindre les 5,1 % de déficit cette année. Alors que Bercy a déjà indiqué en août que le dérapage pourrait atteindre, sans mesures correctives, 5,6 % en 2024, selon « les Échos », le taux devrait glisser jusqu'à 6 %.

Sous la « tutelle » du Premier ministre

Et quid de 2025 ? Si Michel Barnier, comme nous le révélions, envisage d'augmenter les impôts, pour récupérer la trentaine de milliards d'euros nécessaires pour tenter de respecter la trajectoire budgétaire de 2025 (4,1 % de déficit), la confidence a crispé l'ensemble du bloc majoritaire, notamment chez EPR.

Pas d'augmentation d'impôts à droite, ou seulement très ciblée comme sur le rachat d'actions. Pas de baisse de dépenses à gauche, ou seulement à la marge. L'équation est insoluble. « Bercy va avoir deux proches de l'Élysée, c'est bien la preuve de la fausse cohabitation absolue, tacle Philippe Brun, député PS de la commission des Finances de l'Assemblée. L'économie va rester dans les mains d'Alexis Kohler (le secrétaire général de l'Élysée). » Et que dire de Jérôme Fournel, directeur de cabinet de Michel Barnier après avoir été celui de Bruno Le Maire. Commentaire d'un ancien macroniste : « Bercy sera sous tutelle. »

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Edition Principale
_Le Fait du jour, samedi 21 septembre 2024 473 mots, p. AUJM4
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21 septembre 2024 - Le Parisien

Une opposante à la réforme de l'assurance chômage au Travail

La députée macroniste Astrid Panosyan-Bouvet, devrait succéder succéder à Catherine Vautrin.

Catherine Gasté

Inconnue au bataillon ! Dans les rangs syndicaux, au simple énoncé du nom de celle qui pourrait succéder à Catherine Vautrin, beaucoup sortent le joker. La députée macroniste de la 4 e circonscription de Paris (qui a gagné le duel contre un LR), Astrid Panosyan-Bouvet, 53 ans, est pressentie dans l'équipe de Michel Barnier (LR) au poste de ministre du Travail.

Un CV (diplômée d'HEC, Harvard, Sciences-po) qui ne coule pas de source pour le poste. Ancienne adhérente du PS dans le sillage des strauss-kahniens, élue locale dès 2001, elle a fait une bonne partie de sa carrière dans le privé (Axa, Groupama). Avec des allers-retours comme en 2014 où elle a rejoint le cabinet d'Emmanuel Macron au ministère de l'Économie, avant de rejoindre Unibail-Rodamco, groupe où sont passés Emmanuel Macron et Benjamin Griveaux.

« Un peu frondeuse »

« Elle incarnera le en même temps avec la fibre sociale de la gauche de la macronie », glisse une conseillère gouvernementale, rappelant qu'« elle faisait partie des Marcheurs de la première heure, impliquée dans la campagne de 2017 ». « Une proche de Macron et quelqu'un d'assez déterminé pour affirmer ses convictions », souligne-t-elle.

Prendre ses distances, elle a su le faire quand Gabriel Attal, notamment, répétait que durcir les conditions de l'accès au chômage favoriserait le retour au plein-emploi. À contre-courant, la députée rétorquait sur Franceinfo le 29 mars : « Je ne le pense pas. » Le même jour dans un tweet, elle écrivait que « réduire la durée de l'indemnisation chômage des seniors serait injuste et passerait à côté d'une grande partie du problème qui va de l'âgisme [...] à la formation professionnelle ».

C'est d'ailleurs à l'occasion de ses sorties sur la réforme de l'assurance chômage que certains responsables syndicaux disent l'avoir repérée. « Elle a été un peu frondeuse, si j'en crois ses expressions dissidentes sur le sujet », se souvient Sophie Binet, de la CGT, qui raconte avoir été contactée par elle plusieurs fois, sans donner suite, « mais à un moment où personne ne s'intéressait aux syndicats ». « C'est aussi sur l'assurance chômage que je l'avais remarquée. On l'a aperçue dans les couloirs, dans certains colloques, mais rien de plus », ajoute une responsable de la CFE-CGC. De là à en faire une alliée sur ce dossier explosif ? Les syndicats, qui réclament l'abrogation de la réforme, comme la gauche et le RN, l'espèrent.

L'autre chantier sur lequel les syndicats (notamment) l'attendent, c'est la retraite. « Sur le sujet, les macronistes sont alignés, en phase avec les LR. Si on la met là, c'est pour qu'elle tienne la ligne : on ne bouge pas d'un iota sur la réforme des 64 ans, hormis sur la question des seniors avec certains sujets laissés en jachère comme le CDI seniors », observe un fin connaisseur.

Libération
samedi 21 septembre 2024 1151 mots, p. 44

AUTRE

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20 septembre 2024 - Libération (site web)

Député affiché S

MAÏTÉ DARNAULT

AUTRE

Raphaël Arnault Le nouvel élu LFI, qui a battu le RN dans le Vaucluse, s'est récemment confronté à François Ruffin à la Fête de l'Huma.

L LE P e diable s'habille en parka. Ajustée et bleu marine, passée sur une chemise claire et un jean. Une feuille de laurier se profile au-dessus de l'oreille droite. Un papillon vole sur le dos de la main gauche. Des choix «esthétiques» quand, parmi sa vingtaine de tatouages, d'autres motifs sont «plus politiques». Raphaël Arnault n'est pas du style hoodie noir et foulard sur le nez. Tête de gondole d'une nouvelle génération de l'antifascisme, le grand blond jure n'avoir «jamais participé à un black bloc» et préférer «être au mégaphone en tête de cortège». Celui qui «aime beaucoup la couleur» assume de rompre avec l'aura semi-clandestine de la mouvance anarcho-autonome et son sombre vestiaire. «L'antifascisme ne peut pas se résumer à ça et ça peut effrayer plein de gens de notre camp social.» En manif, il s'agit d'être visible et accessible. Lui aime «les chants, cette espèce d'osmose, de démonstration joyeuse». Encore «en stage découverte» à l'Assemblée nationale, ce fan de foot a intégré la commission des affaires culturelles pour se focaliser sur le sport, la jeunesse et la vie associative.

A la Fête de l'Huma, il a dit au micro ce qu'il pensait des accusations de François Ruffin, assis à ses côtés : «Une faute politique », qui a «blessé énormément de camarades», une manière de «diviser les classes populaires». Ruffin a concédé des «maladresses» avant d'acter son «désaccord moral et électoral profond et dans la durée» avec LFI.

ORTRAIT Né en 1995 à Lyon, le député du Vaucluse est aussi un épouvantail providentiel de la droite dure et du Rassemblement national, à qui il a repris une vieille terre d'élection. Cofondateur en 2018 de la Jeune Garde, collectif antifa lyonnais qui a essaimé à Paris, Strasbourg, Lille ou Montpellier, Raphaël Arnault en est toujours le porte-parole, hâbleur et disponible. Arnault est son «nom de scène», adopté pour protéger sa vie privée et se prémunir d'éventuelles représailles. A Lyon, il a dû déménager quatre fois «car ils ont trouvé mon adresse». «C'est une grosse charge de travail de sécuriser tous les événements où il apparaît», explique une cadre de la Jeune Garde, qui salue un camarade habité par ses «convictions». En 2021, des nervis du groupuscule des Zouaves l'ont cueilli à son arrivée à Paris. Il s'en est sorti avec l'arcade sourcilière en sang.

La même année, il est accusé d'avoir participé à l'agression d'un membre supposé d'une organisation identitaire. L'antifa a été condamné en février 2022 à quatre mois de prison avec sursis. Il a fait appel. Il ne commente pas mais «pose la question de l'autodéfense» : «Quand il y a une descente de milices fascistes, on répond. Certains ont pu présenter notre lutte comme une guerre de bandes, dépolitisée. Jamais on ne tombera dans ce piège-là.» A l'annonce de sa candidature aux législatives dans le Vaucluse pour le NFP, en vertu d'un accord entre la Jeune Garde et La France insoumise, Arnault a écopé d'une nouvelle étiquette, collée par le JDD canal Bolloré : le candidat «fiché S». «Si je le suis, ça ridiculise les services de renseignement, on met des alertes et le gars se retrouve député.» Le doute continue de planer. Réponse laconique du ministère de l'Intérieur à Libération en juin : «C'est un document administratif qui n'a pas vocation à être rendu public.» La polémique a surtout nourri les amalgames. «C'est un précédent grave, qui s'inscrit dans la logique de brutalisation des rapports de force politiques que souhaite LFI», dégaine Mathieu Lefèvre, porte-flingue de l'aile droite de la macronie. En réalité, une fiche S permet au renseignement intérieur de documenter les déplacements et les rencontres d'une personne, mais n'est ni synonyme d'antécédents judiciaires ni une preuve de culpabilité. «Ça a joué pour lui dans les quartiers, ça l'a boosté», s'agace le socialiste Philippe Pascal, candidat dissident à Avignon, une «ville de gauche modérée, pas radicale». Au lendemain du 7 Octobre, Arnault a publié un tweet, rapidement supprimé, qui a renforcé les accusations d'antisémitisme et d'apologie du terrorisme à son encontre, pour avoir qualifié l'attaque du Hamas d'offensive de la «résistance palestinienne contre l'Etat colonial d'Israël». Aucune poursuite n'a eu lieu. Le député reconnaît un message «pas top» et «un communiqué de presse pas bon, rédigé à l'arrache» par son collectif, d'après des informations parcellaires. Le 27 juin, huit membres de son collectif, la Jeune Garde, ont été mis en examen pour «violences en réunion à caractère antisémite» sur un adolescent de 15 ans dans le métro parisien. Me Tristan Soulard, l'avocat des prévenus, affirme qu'il s'agissait d'une agression verbale, pas d'une altercation physique. Parmi les militants placés sous contrôle judiciaire, leur conseil indique qu'il n'y a «aucun Lyonnais». Donc, selon eux, pas raphaël Arnault, qui renvoie à un communiqué de la Jeune Garde : «Nous rejetons en bloc ces accusations», explique l'organisation, qui «s'est toujours engagée contre l'antisémitisme et continuera à le faire». L'été, Raphaël Arnault, «très Méditerranée», assouvit d'ordinaire son «besoin de mer et de soleil» à Marseille ou Naples. En août, il s'est rendu à Londres pour manifester contre des émeutes racistes. Son mandat s'inscrit, selon lui, «dans la continuité» de son militantisme. «On a besoin d'avoir une gauche de rupture qui tient ses engagements, souligne la cadre de la Jeune Garde. On ne le voit pas retourner sa veste, ça ne veut pas dire qu'on lui fait confiance aveuglément.» La mère du jeune élu applaudit «la réussite d'un collectif» mais confie une «peur» permanente pour son fils. Invoquant des raisons «de sécurité», Raphaël Arnault reste vague sur la profession de ses parents (cadres, séparés, «marqués à gauche»), tait d'éventuels frères et soeurs et le fait qu'il soit en couple ou non.

Pour préparer sa rentrée parlementaire, celui qui «de base, n'aime pas lire» s'est «recoltiné Salaire, Prix et Profit de Marx». Avant de siéger dans l'hémicycle, il a fait des petits boulots en parallèle de ses études – poissonnier ou ouvreur de cinéma. Après une licence de science politique, il a été assistant d'éducation, payé au smic, dans deux lycées de quartiers prioritaires. Estelle, prof de lettres «dans un établissement pas facile», vante un collègue «très discret au travail sur ses engagements», «toujours très pro», «dans la déconstruction des préjugés». La pose en pleine rue face à l'objectif – sur laquelle peu d'Avignonnais se retournent – s'achève quand on reçoit une alerte. On s'écrie : «Barnier !» Arnault capte illico de quoi il retourne. Ce 5 septembre, Matignon a enfin un nouveau locataire. Aucun juron n'affleure, mais Raphaël Arnault cogite à toute vitesse, évaluant les calculs politiques de Jupiter et son obligé. Petit, le tacticien rêvait de devenir éboueur. «Pour s'accrocher derrière le camion en marche.» 8 janvier 1995 Naissance à Lyon. 2010 Manifestation contre la réforme des retraites de Sarkozy. 2018 Création de la Jeune Garde. 2024 Elu député du Vaucluse.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, samedi 21 septembre 2024 281 mots, p. AUJM5
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20 septembre 2024 - Le Parisien (site web) MSN (France) (site web réf.)
21 septembre 2024 - Le Parisien

La surprise Genetet à l'Éducation nationale

Sa probable nomination va surprendre même en macronie.

Marion Mourgue

(avec Olivier Beaumont et Pauline Theveniaud)

Comme dans chaque remaniement, il y a ses surprises de dernière minute. Jusqu'à ce vendredi, la députée macroniste du Nord Violette Spillebout était pressentie pour l'Éducation. Ce sera finalement la députée des Français de l'étranger, Anne Genetet qui devrait récupérer ce portefeuille, désigné par le chef de l'État, en 2023, comme un domaine réservé.

Ce coup de théâtre de dernière minute est directement lié à l'intervention de Gabriel Attal, selon nos informations. L'ancien Premier ministre et ancien ministre de l'Éducation a plaidé en sa faveur. À l'Assemblée nationale, cette mère de quatre enfants était membre de la Commission Défense. De quoi laisser sceptique... même en macronie. « À part le fait d'avoir vécu à Singapour qui est un pays référence en matière de modèle éducatif, je ne lui connais pas de compétences particulières sur le sujet de l'éducation », s'interroge un cadre macroniste.

Ses critiques sur les Républicains

Elle aura pourtant fort à faire pour construire une relation de confiance avec le monde enseignant, agacé d'avoir vu en quelques mois plusieurs ministres se succéder : Gabriel Attal, Amélie Oudéa-Castéra puis Nicole Belloubet qui aurait souhaité rester plus longtemps.

Ces dernières heures, celle qui devrait s'asseoir à la table du Conseil des ministres aux côtés de nombreux LR se montrait très sceptique sur les élus Les Républicains. « Les LR n'ont jamais voulu travailler avec nous, ce n'est pas faute de leur avoir tendu la main, ils nous ont tapé dessus », critiquait-elle sur le plateau de BFM TV. Mais sa nomination sonne pour la macronie comme une victoire : « On a au moins obtenu ça ! »

Le Figaro, no. 24907
Le Figaro, samedi 21 septembre 2024 921 mots, p. 6

Politique

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20 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Gérald Darmanin, quatre ans à Beauvau et les yeux sur l'après

L'ambitieux quarantenaire, au bilan contrasté, se projette dans un rôle clé à l'Assemblée.

Boichot, Loris

Gérald Darmanin préfère prendre les devants plutôt que subir. Vendredi, il n'a pas attendu d'être officiellement démis de ses fonctions de ministre de l'Intérieur et des Outre-mer pour annoncer son départ à ses équipes, après plus de quatre ans passés à l'Hôtel de Beauvau. Lui qui qualifiait ces derniers mois de « morte » la « marque » Les Républicains (LR), se prépare à céder ce puissant portefeuille à Bruno Retailleau, le chef de file des sénateurs du parti de droite, son ancienne formation de retour au pouvoir.

L'ambitieux député Renaissance de Tourcoing (Nord) n'a pas apprécié de ne pas figurer parmi les 16 ministres de plein exercice proposés à Emmanuel Macron par Michel Barnier, jeudi soir. Il a bénéficié du soutien du chef de l'État, en coulisses, dans sa volonté de ravir le ministère des Affaires étrangères. Mais il s'est heurté au nouveau premier ministre, agacé par ses manières fortes.

Le chef du gouvernement, méfiant envers ce protégé du président LR des Hauts-de-France, Xavier Bertrand, n'a pas supporté qu'il ébruite l'une de leurs récentes conversations. En glissant aux députés Renaissance, mardi, que son interlocuteur lui avait dit vouloir « augmenter les impôts » , Gérald Darmanin a dérouté son camp et provoqué une première crise avec Matignon.

À 41 ans, le numéro trois du gouvernement sortant rejoint désormais un club très restreint : il est devenu le titulaire de l'Intérieur resté à son poste le plus longtemps sans interruption, derrière les gaullistes Roger Frey et Raymond Marcellin. Ce ministère, « c'est un cheval d'arçons, a-t-il plusieurs fois raconté à ses proches. Ce n'est pas tellement le style qui compte, c'est combien de temps au chronomètre vous restez sur le cheval. L'important, c'est que les gens voient que vous vous battez. »

En première ligne

Tout à sa volonté d'inscrire ses pas dans ceux de son mentor Nicolas Sarkozy, Gérald Darmanin a multiplié les coups de communication et les signes d'activisme. De la loi sur le séparatisme jusqu'à des Jeux olympiques (JO) jugés réussis, en passant par sa gestion des émeutes de l'été 2023 et son plan antistupéfiants. À l'Intérieur, il revendique 15 milliards d'euros de plus d'ici à 2027, avec 8 500 postes de policiers et gendarmes en plus, inscrits dans une vaste loi d'orientation.

Ses opposants, à droite et au Rassemblement national (RN), lui reprochent un bilan insuffisant. Sur le front de l'immigration, avec une hausse des régularisations de clandestins depuis 2021 et des expulsions inférieures à leur niveau d'avant-Covid, malgré leur augmentation. En matière de sécurité, avec une hausse des principaux crimes et délits, comme les homicides et les tentatives d'homicide.

À ce poste exposé, où il dit avoir passé « les plus belles et les plus intenses années de sa vie » , Gérald Darmanin a soigné ses liens avec les syndicats de policiers. Tout comme avec Emmanuel Macron, cet homme pour lequel il a quitté son parti, LR, dès mai 2017, pour rejoindre le ministère des Comptes publics. Mais c'est à l'Intérieur qu'il a pu fortifier sa relation avec le chef de l'État, en gérant avec lui plusieurs dossiers institutionnels de premier plan, comme l'autonomie de la Corse et la grave crise en Nouvelle-Calédonie.

C'est à leur retour de Nouméa, le 24 mai, qu'il évoque auprès du président de la République l'hypothèse d'une dissolution de l'Assemblée nationale, après les élections européennes. Une option chamboule-tout qu'il imaginait en privé un an plus tôt, en pleine mobilisation sur les retraites.

Son assise s'est toutefois fragilisée à plusieurs reprises, à son grand dam. Le fiasco de la finale de la Ligue des champions au Stade de France, en mai 2022, l'a temporairement affaibli. Au Parlement, l'adoption de la loi immigration avec le soutien du RN, au prix d'un accord avec la droite et d'une fracturation du camp présidentiel, reste l'une de ses plus importantes épreuves.

En première ligne dans les médias, ce fils d'une famille aux origines modestes a aussi tenu à travailler son image de chantre d'une « droite sociale » , attaché à garder une « boussole populaire ». Une manière de se différencier de ses rivaux « bien-nés » , comme Bruno Le Maire et Gabriel Attal.

« Joueur de poker »

Du fait de sa proximité avec Édouard Philippe, plusieurs soutiens de l'ex-premier ministre espèrent obtenir son ralliement en vue de 2027. À condition qu'il y trouve son compte. « Gérald est un joueur de poker, avance un proche du maire du Havrais. Il regarde constamment le coup d'après. » L'intéressé l'admettait lui-même dans Le Figaro, en août 2023 : « Ce qui m'intéresse, ce n'est plus de regarder ce qu'il s'est passé en 2017 et 2022. Ce qui m'inquiète maintenant, c'est ce qui se passera en 2027. »

Réélu en juin député grâce aux voix de la gauche, bientôt libéré de ses contraintes ministérielles, Gérald Darmanin s'apprête à retrouver l'Hémicycle de l'Assemblée nationale. Là où il s'attend à retrouver ses adversaires Insoumis, mais aussi les présidentiables Laurent Wauquiez et Marine Le Pen. Certains députés Renaissance le projettent à la tête de leur groupe, si Gabriel Attal se hisse à la direction du parti présidentiel.

Lui promet de rester fidèle au chef de l'État et nourrit le projet d'écrire un livre. Sans jamais renoncer à s'adapter aux changements. Il a fait sienne cette citation de Talleyrand, l'une de ses préférées : « En politique, il n'y a pas de convictions, il n'y a que des circonstances. » L.B.

Le Figaro, no. 24907
Le Figaro, samedi 21 septembre 2024 577 mots, p. 6

Politique

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20 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Les frontières de Bercy rectifiées en vue d'un budget impossible

Bayart, Bertille

Il n'y aura plus un seul maître à Bercy. Dans les tractations préalables à la formation de son gouvernement, Michel Barnier semble en effet faire le choix de redécouper la forteresse de l'Économie et des Finances, dont Bruno Le Maire a été depuis 2017 le seul ministre de plein exercice, épaulé de ministres délégués et de secrétaires d'État. Comme pendant le quinquennat de François Hollande, le nouveau gouvernement devrait compter dans ses rangs un ministre de l'Économie d'une part, et un ministre des Finances et des comptes publics d'autre part. L'hypothèse d'un rattachement direct du poste de ministre du Budget au premier ministre est très sérieusement envisagée, ce qui marquerait l'urgence et l'enjeu tout particulier que recouvre l'élaboration du prochain projet de loi de finances.

Selon les indiscrétions de ces dernières heures, le poste de ministre de l'Économie pourrait revenir à Antoine Armand, député (EPR) de Haute-Savoie et président de la commission des affaires économiques à l'Assemblée nationale. Pour le ministère des Finances et/ou du Budget, les noms de deux autres macronistes sont cités : Mathieu Lefevre, député du Val-de-Marne et membre de la commission des finances, et Laurent Saint-Martin, ancien député du Val-de-Marne et ex-rapporteur du Budget, devenu début 2023 le directeur général de Business France, l'agence de promotion économique de la France. Mais une surprise reste possible. Pour convaincre à la fois Bruxelles et les marchés financiers du sérieux de la nouvelle trajectoire de redressement des comptes publics sur laquelle le gouvernement va s'engager, un profil de poids lourd, sachant parler aux investisseurs, renforcerait utilement l'équipe Barnier.

La pente actuelle entraîne les comptes publics vers plus de 6 % de déficit l'an prochain. De vigoureuses décisions d'économies, et peut-être d'augmentation des impôts et des taxes, seront nécessaires pour un volume d'au moins 20 milliards d'euros, voire une trentaine de milliards. Cet effort important menacera immanquablement le fragile équilibre politique du gouvernement et le soutien dont il pourra s'assurer à l'Assemblée nationale.

Attribution des tutelles

En distribuant le portefeuille de Bruno Le Maire à plusieurs ministres de plein exercice, Michel Barnier s'évite la constitution d'une citadelle puissante à l'intérieur même de son propre gouvernement. Seul Laurent Wauquiez, à qui ce Bercy unique a été proposé, aurait pu l'obtenir, mais le patron des LR à l'Assemblée a préféré refuser. Retour donc à l'architecture qui prévalait pendant le quinquennat Hollande, pendant lequel se sont succédé des duos comme ceux formés par Pierre Moscovici et Arnaud Montebourg ou Michel Sapin et Emmanuel Macron. Il faudra, comme à l'époque, lire en détail l'attribution des tutelles sur les puissantes directions du ministère, comme celle du Trésor.

Le risque d'un tel schéma est évidemment de faire éclore des conflits de plates-bandes. Michel Sapin, ministre des Finances, avait peu goûté qu'Emmanuel Macron parle dettes souveraines avec les journalistes à peine installé à Bercy en 2014. Inversement, séparer le ministre de l'Économie, sollicité pour signer des chèques en soutien aux secteurs d'activité ou à la réindustrialisation, du ministre qui tient les cordons de la bourse, peut être le gage d'une meilleure tenue des comptes.

Un autre point devra aussi être tranché d'ici l'annonce du nouveau gouvernement : la tutelle de l'énergie. Elle est revenue début 2024 après quinze ans d'absence à Bercy, dans le portefeuille du ministre délégué à l'Industrie, Roland Lescure. Si Agnès Pannier-Runacher, ex-ministre de la Transition énergétique, devait obtenir le ministère de l'Écologie, elle pourrait reprendre cette compétence. B. B.

Le Figaro, no. 24907
Le Figaro, samedi 21 septembre 2024 666 mots, p. 6

Politique

Sébastien Lecornu maintenu aux Armées

Barotte, Nicolas

S'il part, qui pour le remplacer ? Des noms de poids lourds politiques ont un temps circulé. Celui de l'ancien premier ministre Bernard Cazeneuve a été testé après avoir été évoqué pour Matignon. Lors du précédent remaniement, en janvier, le poste avait aussi été proposé à l'ancienne première ministre Élisabeth Borne. Elle avait refusé. Finalement, le portefeuille des Armées ne se joue pas au bonneteau politique quand le risque de guerre se fait entendre dans le monde. Alors, au bout de l'interminable feuilleton pour former le gouvernement Barnier, l'exécutif s'est entendu pour maintenir Sébastien Lecornu au poste qu'il occupe depuis la réélection d'Emmanuel Macron en 2022.

«Il n'a jamais été réellement remis en question», croit savoir un député bien informé. Depuis la dissolution, le ministre démissionnaire gère les affaires courantes et urgentes. Ces derniers jours, il a remercié les militaires qui ont participé aux Jeux olympiques. Il a reçu son homologue ukrainien. Il s'est aussi rendu à Rome pour une conférence sur la défense antimissile de l'Europe... «Sébastien Lecornu n'est pas clivant pour les autres formations, il a bonne réputation parmi les militaires. N'importe quel premier ministre aurait eu intérêt à le garder dans son gouvernement», ajoute-t-on de même source. Formé au sein de l'UMP et de LR, Sébastien Lecornu est un pur politique. Michel Barnier et lui se connaissent par ailleurs : ils avaient tous deux soutenu Bruno Le Maire durant la primaire de la droite en 2016.

À 38 ans, Sébastien Lecornu a su construire sa légitimité. Militant, élu local devenu sénateur, ministre des Collectivités territoriales, ministre des Outre-mer... L'institution militaire l'avait accueilli il y a deux ans avec une pointe d'interrogation. Dans ses discours, le nouveau ministre citait un peu trop souvent les territoires ultramarins. Son audition au Sénat en octobre 2022 avait surpris : il s'était présenté accompagné de l'état-major au complet. Puis il a «montré qu'il travaillait ses dossiers», observe un gradé.

Un fidèle à Brienne

Les militaires ont fini par apprécier Sébastien Lecornu, féru d'histoire et passionné des armées. Il est lui-même réserviste. Le ministre sait comment manoeuvrer dans un paysage politique fragmenté. Il accorde du temps et de la considération aux élus. Pour faire adopter la loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030, alors que le gouvernement Borne ne disposait déjà pas de majorité, il avait fait le tour des régiments situés dans les circonscriptions les plus sensibles tenues par le Rassemblement national.

L'Élysée, en état de siège depuis la dissolution, est rassuré de pouvoir conserver un fidèle à Brienne. Le chef de l'État, qui est aussi chef des armées, est soucieux de garder la main sur son domaine réservé. Dans un contexte géopolitique de plus en plus tendu, c'est aussi un signal de stabilité adressé à l'institution militaire, inquiète de faire les frais des aléas politiques.

Depuis la dissolution, les militaires sont inquiets. L'instabilité politique ne leur plaît pas. Surtout, ils surveillent dans les détails l'application des décisions budgétaires. En accordant aux armées 400 milliards d'euros, puis 13 milliards d'euros de recettes extrabudgétaires, la LPM est à peine suffisante pour reconstruire des capacités, juge-t-on au sein de l'institution. Mais cette manne est susceptible d'intéresser Matignon et Bercy en quête des moindres économies. Les experts de la commission de la défense à l'Assemblée observent par exemple que les crédits d'aide à l'Ukraine pour 2024 seront bien financés en interministériel, comme prévu, ou sur le budget des armées. « Nous serons vigilants mais nous sommes confiants » , assure le président de la commission, le député Jean-Michel Jacques.

«Ne pas respecter la loi de programmation militaire telle qu'elle a été votée voudrait dire la rayer purement et simplement et jouer avec la sécurité de la France», prévient le sénateur Cédric Perrin, président de la commission des affaires étrangères et de la défense. «Si aujourd'hui on décidait d'étaler la LPM sur une plus longue période, cela signifierait que les besoins capacitaires des armées ne seraient pas comblés», dit-il. La reconduction annoncée de Sébastien Lecornu devrait écarter ce risque. N. B.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, samedi 21 septembre 2024 478 mots, p. AUJM4
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21 septembre 2024 - Le Parisien

Au ModemiLe coup de pression avant l'apaisement

Les députés du parti de François Bayrou se sont longuement réunis ce vendredi pour discuter de la participation au gouvernement. Après de longs débats, ils y entreront bien.

Ludwig Gallet et Olivier Beaumont

« Ceux qui parlent à la presse, ça nous arrangerait qu'ils ferment leur gueule. » La colère de Marc Fesneau était vive, ce vendredi, face aux députés du MoDem et de ses principales têtes d'affiche, dont François Bayrou. Le président du groupe à l'Assemblée a vu rouge en découvrant des fuites qui annonçaient l'opposition d'une majorité de ses élus au gouvernement de Michel Barnier, telle que la composition a été proposée la veille à Emmanuel Macron.

Matin, midi et soir... Les députés du parti centriste ont multiplié les réunions après l'annonce des principaux noms, en s'effrayant de la coloration jugée très droitière. À l'instar du député du Finistère Erwan Balanant, qui selon un participant « s'est fritté avec Bayrou », sur cette question. Mais les positions ont évolué. « Il est bon, Bayrou, dans cet exercice. Il a renversé la tendance », dit un autre. Le patron du parti a argumenté qu'il était difficile de s'extirper seul de cette coalition et, en creux, de devenir responsable de son échec. « Nous n'avons pas les moyens de ne pas y aller, pointe un participant. Si on part, c'est quoi notre avenir ? Les LR ne s'associeront plus à nous. Et le PS ne nous fera pas de cadeaux. »

« Il y a une guerre Fesneau - Barrot à fond »

Sur X, l'ex-député Jean-Louis Bourlanges avait appelé les siens à la raison, les « adjurant » de surmonter leurs réserves. « Je les connais, je pense que leur opposition ne durera pas », pronostiquait-il juste avant la fin de l'ultime réunion. Banco. Le MoDem participera bien au gouvernement. « Le MoDem, c'est toujours l'engueulade en famille au déjeuner du dimanche. Mais on finit toujours par tout pardonner », dit en rigolant un parlementaire.

Certains y ont vu aussi les effets de rivalités internes. « Il y a une guerre Fesneau - Barrot à fond, appuie un ministre promu. Fesneau est vexé que Barrot aille au Quai d'Orsay. Résultat, pendant qu'il y en a un qui s'en va de l'Agriculture en laissant une crise qui n'est pas résolue, l'autre s'apprête à entrer dans un prestigieux ministère qui va lui permettre de rencontrer des chefs d'État étrangers. »

La stratégie du coup de pression est bien connue au MoDem. Et elle semble avoir fonctionné puisque, dans cette affaire, il devrait même gagner un poste de plus, à savoir le ministère des Relations avec le Parlement. Ce qui devrait lui faire trois portefeuilles, avec la Santé et les Affaires étrangères. « Le MoDem, c'est une action fiable, se vante un cadre du parti. Il faut toujours l'acheter au-dessus de sa valeur. »

Le Figaro, no. 24907
Le Figaro, samedi 21 septembre 2024 802 mots, p. 4

Politique

Laurent Wauquiez veut peser à l'Assemblée nationale plutôt qu'au sein du gouvernement

Galiero, Emmanuel

C'était Beauvau ou rien. Laurent Wauquiez n'a pas souhaité rejoindre le gouvernement de Michel Barnier et il s'en est expliqué devant les députés de son groupe à l'Assemblée, jeudi soir, après la dernière réunion organisée par le premier ministre et les chefs de parti à Matignon. «J'avais dit que j'irai uniquement si je pouvais être utile au ministère de l'Intérieur. Michel Barnier m'a proposé Bercy et j'ai donc décliné pour rester à la tête du groupe», a annoncé le chef de file des parlementaires de la Droite républicaine, tout en assurant que ses troupes restaient mobilisées derrière le premier ministre pour «faire en sorte que ça marche».

Sans remettre en question les qualités de Michel Barnier pour piloter ce gouvernement, le député LR de la Haute-Loire est toujours resté très prudent face aux marges de manoeuvre existantes pour mener «une vraie politique de droite». On avait observé un décalage entre sa position et celle de ses amis jusqu'aux journées parlementaires d'Aix-les-Bains et Annecy en Savoie, où le premier ministre avait été convié. Chez LR, et notamment parmi les députés, on avait entendu les regrets de ceux qui lui reprochaient de ne pas se réjouir plus fortement de l'accession d'un premier ministre LR à Matignon. Il est vrai aussi qu'avant la nomination de Michel Barnier, l'élu avait théorisé l'impossibilité de bâtir une coalition avec des gens qui «ne pensent pas la même chose». Car pour lui, l'addition des contraires ne peut que condamner la possibilité d'agir. À charge pour le nouveau gouvernement de prouver qu'il sera possible de trouver des compromis pour réformer.

Jeudi soir, Laurent Wauquiez a voulu partager deux observations. Une première sur la représentation de la droite dans cette équipe ministérielle - 20 % de LR et 80 % de macronistes, selon lui -, qui lui semble «largement en dessous» du poids politique parlementaire de la droite. Il a également relevé qu'une «forte pression» de la macronie était déjà perceptible sur l'immigration et la fin de vie.

Le refus d'un portefeuille majeur comme celui de Bercy peut d'autant plus surprendre que la situation budgétaire est au coeur des urgences nationales, avant un débat parlementaire sur le budget 2025 qui s'annonce très compliqué. Mais il était compliqué aussi pour Laurent Wauquiez d'aller sur ce terrain, soutiennent ses proches. «Au cours de la semaine, il a senti un flou sur la question des impôts et il était hors de question pour lui de se renier. Il est obsédé par une chose: ne pas poursuivre la politique du « en même temps »», souligne son entourage, en expliquant qu'il aurait accepté le ministère de l'Intérieur parce qu'il avait moins de doutes sur la volonté de Michel Barnier de conduire une «vraie politique de fermeté» sur la question de la sécurité. S'il reconnaît un choix «politique», il le défend comme relevant simplement de la «liberté de penser».

Mais certains à droite ont perçu le recul de Laurent Wauquiez sur Bercy comme un «artifice», en soutenant qu'il aurait lui-même sollicité un «grand Bercy» quand la piste Xavier Bertrand à Matignon était dans les tuyaux. «Ridicule», répond-on du côté du parlementaire, où l'on dément aussi les bruits de couloirs sur la dégradation prétendue de ses relations avec Michel Barnier au cours des dernières semaines. «Laurent a toujours été clair auprès de lui. Il s'est toujours projeté à l'Intérieur, là où il se sentait le plus utile et le plus efficace pour agir.» On juge tout aussi infondées les rumeurs d'une levée de boucliers macroniste contre sa présence au sein du gouvernement. «Il n'y a eu aucun veto de l'Élysée et de la macronie contre lui. Ce gouvernement est le fruit des choix de Michel Barnier», soutient-on au sein du groupe DR.

Le retrait de Laurent Wauquiez peut-il bousculer les équilibres internes à la droite ? En observant l'architecture de l'équipe annoncée, certains ont noté que les « retaillistes » - Jean-Louis Thiériot, Patrick Hetzel, François-Noël Buffet, Sophie Primas, autant de noms de parlementaires en ligne directe avec le président du groupe LR au Sénat - y sont beaucoup mieux servis que les « wauquiézistes ». «Laurent a d'excellentes relations avec Bruno, qui n'est en rien responsable de son absence au sein de ce gouvernement, bâti pour former une majorité composite» ,tempère-t-on dans l'entourage de l'ex-président de région.

Face à ses troupes, Laurent Wauquiez a défendu la nécessité «d'aider» un premier ministre confronté à une situation «difficile». Mais pour soutenir la politique de rupture qu'il préconise depuis la dissolution, le député identifie le Parlement comme le centre névralgique des prochaines batailles. C'est à la tête de son groupe qu'il entend défendre, désormais, le chemin d'une alternative à droite pour le pays. «Les groupes parlementaires vont avoir un rôle essentiel. Ce sera notre responsabilité de peser» , a prévenu Laurent Wauquiez. E.G.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, samedi 21 septembre 2024 488 mots, p. AUJM5
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21 septembre 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Un européen au Quai d'Orsay

Ministre sortant chargé de l'Europe, le centriste Jean-Noël Barrot est promu ministre des Affaires étrangères. Domaine réservé du président, reste à savoir quelle marge de manoeuvre il lui laissera.

Henri Vernet

Si sa nomination à la tête du Quai d'Orsay, domaine réservé du président par excellence, est confirmée, Jean-Noël Barrot, 41 ans, aura réussi une ascension fulgurante en macronie.

Député MoDem des Yvelines depuis 2017, réélu après la dissolution, cet économiste diplômé de HEC, un temps enseignant au MIT à Boston, n'est devenu ministre - délégué à la Transition numérique - qu'en 2022, avant de passer aux Affaires européennes dans le gouvernement Attal, en janvier. La sensibilité européenne est affaire de famille pour le fils de feu Jacques Barrot, figure centriste qui fut vice-président de la Commission de Bruxelles dans les années 2000.

Des dossiers brûlants et quasi tous prioritaires

Pédagogue, posé, un peu lisse selon ses détracteurs, l'homme a de l'entregent. « C'est l'un des rares dans le camp présidentiel avec qui j'ai réussi à travailler, confie le député LFI Aurélien Taché, membre de la commission des Affaires étrangères de l'Assemblée que préside Barrot. Il est très politique, à l'écoute, pas sectaire, pas gaga de Macron, et ne traite pas les Insoumis comme des parias. » Comme son collègue Sébastien Lecornu qui reste ministre des Armées, Jean-Noël Barrot doit en bonne part son maintien au gouvernement - et même sa promotion - à ses bonnes relations avec LR.

Reste que la marge de manoeuvre dont il disposera au Quai est incertaine, lui qui succède à deux titulaires effacés, Catherine Colonna puis Stéphane Séjourné. « J'ai du mal à croire que Macron va lâcher les rênes », ironise Taché. Le chef de l'État s'envole d'ailleurs mardi vers New York pour son grand retour à l'international à l'Assemblée générale de l'ONU. « La tendance du président est décidément de placer au Quai quelqu'un qui ne peut pas rivaliser avec lui, tranche Bertrand Badie, professeur émérite à Sciences-po et fin connaisseur de notre diplomatie. Résultat, ces personnalités sont plutôt mal vues par le corps diplomatique, qui ne s'est toujours pas remis de sa dissolution par Emmanuel Macron. »

Dans ce monde en ébullition, les dossiers qui attendent Jean-Noël Barrot sont presque tous prioritaires. De la guerre à Gaza, où Paris - comme les autres chancelleries occidentales - plaide en vain pour un cessez-le-feu entre Israël et le Hamas, au conflit en Ukraine en passant par les revers français en Afrique. « On vient d'auditionner à l'Assemblée l'envoyé spécial du président pour la reconstruction en Ukraine, très bien. Mais il faudrait déjà trouver une solution diplomatique entre les Russes et les Ukrainiens », presse Aurélien Taché. « Le problème est que nombre d'initiatives françaises, des coups de fil du début à Poutine, aux récents propos sur l'envoi de troupes, ont avorté », constate Bertrand Badie. Lequel se demande « quelle est la vision du monde, au-delà de l'Europe » du nouveau ministre. La réponse dépend aussi de Macron.

Le Figaro, no. 24907
Le Figaro, samedi 21 septembre 2024 916 mots, p. 16

Débats

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20 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Après la renaissance de Notre-Dame de Paris, sauvons le reste de notre patrimoine

À l'occasion des Journées européennes du patrimoine qui se tiennent samedi et dimanche, le député du Calvados et coprésident du groupe d'études patrimoine et tourisme de l'Assemblée nationale* rappelle l'importance de protéger les monuments qui font la fierté de la France.

Patrier-Leitus, Jérémie

L

e 8 décembre prochain, après un chantier exceptionnel qui aura duré cinq ans, les Français retrouveront « leur » cathédrale : la cathédrale Notre-Dame de Paris. En attendant, ils seront des millions, ce week-end encore, à (re)découvrir les joyaux de notre patrimoine à l'occasion de la 41e édition des Journées européennes du patrimoine.

Cependant, à l'ombre des tours de Notre-Dame qui a pu renaître grâce à un élan de générosité sans précédent et au travail d'orfèvre mené par des artisans d'art venus de tout le pays, notre patrimoine local et notamment religieux continue de souffrir, malgré les moyens sans précédent mobilisés par les acteurs publics (État, collectivités locales) ou privés (Fondation du patrimoine, loto du patrimoine, mécènes privés).

Sur les presque 45 000 édifices religieux encore ouverts au culte, plus de la moitié seraient menacés. 75 % d'entre eux se trouvent dans des communes de moins de 3 000 habitants qui n'ont plus les moyens de les entretenir. Et d'ici à 2030, entre 2 000 et 5 000 églises pourraient être abandonnées, vendues ou détruites, en particulier des églises du XIXe siècle. Par ailleurs, un quart des 46 463 monuments historiques protégés sont en mauvais état ou en état de péril. Le 2 septembre dernier, le spectacle funeste de l'incendie criminel de l'église de l'Immaculée Conception à Saint-Omer nous a rappelé, s'il le fallait, la fragilité de notre patrimoine et les différentes menaces qui pèsent sur lui.

Façonné au fil des siècles par le génie des hommes, notre patrimoine est pourtant notre héritage commun le plus précieux, ce qui nous rassemble et nous unit malgré les ferments de haine et de division qui traversent notre société. Si nos chefs-d'oeuvre patrimoniaux sont des lieux qui disent ce que nous sommes, notre héritage, notre identité, ils sont avant tout des lieux qui nous lient et relient, des lieux qui permettent de faire nation. De tout temps, c'est au chevet de nos monuments, que les Français se sont rassemblés dès qu'ils sentaient le besoin de retrouver ce qui faisait leur unité, « leur destin commun ».

«Il faut des monuments aux cités de l'homme, autrement où serait la différence entre la ville et la fourmilière?» , insistait Victor Hugo, ardent défenseur du patrimoine français. Une nation qui laisse son patrimoine se déliter est une nation qui s'oublie et se perd.

Alors que notre pays cherche un grand projet politique, son récit national, faire de la sauvegarde de notre patrimoine une grande cause nationale permettrait d'unir les Français autour d'une ambition fédératrice et universelle. Témoin de notre histoire, âme de notre pays, mémorial de notre nation, le patrimoine est un trésor symbolique et politique pour celles et ceux qui cherchent à dépasser les croyances individuelles et les clivages partisans, pour bâtir un projet de société universaliste qui rassemble les Français et répare les fractures sociales et territoriales.

La préservation et la valorisation de notre patrimoine doivent être au coeur des priorités politiques de notre pays car elles permettront :

D'abord, de redonner aux habitants des territoires ruraux leur fierté et de lutter ainsi contre le sentiment d'abandon. Une église en état de péril, un monument qui se délite contribuent au sentiment de relégation d'une France périphérique qui se sent abandonnée.

Ensuite, de contribuer à la vitalité économique de nos territoires à travers la préservation et la transmission des 231 métiers d'art et du patrimoine qui sont autant d'emplois non délocalisables. Chaque euro engagé dans un chantier de restauration patrimoniale génère jusqu'à 21 euros de retombées économiques. Restaurer un lieu patrimonial permet d'employer la main-d'oeuvre locale, de développer des filières professionnelles et de préserver nos savoir-faire.

Mais aussi de renforcer le rayonnement et l'attractivité touristique de la France, première destination touristique au monde. Sur les 100 millions de touristes qui viennent en France chaque année, la moitié visite au moins un site culturel et patrimonial. Notre patrimoine est le pilier de l'attractivité touristique de notre pays qui représente près de 2 millions d'emplois sur le territoire et de peser pour près de 8 % du PIB dans le monde.

Et enfin, d'offrir aux jeunes de France des lieux pluriséculaires où ils peuvent prendre la mesure du temps long, éprouver physiquement l'histoire de notre pays. Quitter, le temps d'une visite, le monde virtuel, les écrans et les torrents d'informations et d'images charriées par les réseaux sociaux pour faire l'expérience, matérielle d'une identité enracinée et d'une histoire commune, d'une mémoire collective. Le patrimoine contribue à former des citoyens éclairés qui ont un passé en partage et peuvent ainsi forger une communauté de destins.

«Ce qui constitue une nation, ce n'est pas de parler la même langue, ou d'appartenir à un groupe ethnographique commun, c'est d'avoir fait ensemble de grandes choses dans le passé et de vouloir en faire encore dans l'avenir» , nous rappelait Ernest Renan. Le patrimoine est bien ce trait d'union entre un héritage en partage et un avenir en commun, un projet politique pour faire nation.

*Député du Calvados et rapporteur du budget 2025 de l'État pour le patrimoine, Jérémie Patrier-Leitus copréside le groupe d'études patrimoine et tourisme de l'Assemblée nationale. De 2019 à 2022, il a été directeur au sein de l'établissement public chargé de la restauration de la cathédrale Notre-Dame de Paris.

Le Monde
Planète, samedi 21 septembre 2024 1489 mots, p. 9
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20 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Sur l’écologie, les deux visages de Michel Barnier

Pionnier à droite sur les questions d’environnement, le premier ministre a quasi cessé d’évoquer le sujet

Matthieu Goar

Qui a pris les commandes de la planification écologique à Matignon ? Michel Barnier, l’ancien ministre de l’environnement, chef d’orchestre d’une loi majeure au mitan des années 1990 ? Michel Barnier, le candidat à la primaire de la droite qui dénonçait, en 2021, l’énergie éolienne ? Ou encore un autre Michel Barnier, nouveau premier ministre, mis sous pression par « la situation(…) très grave » des finances publiques, soutenu par une minorité déjà agitée et surveillé par une extrême droite climatosceptique ?

Pour tenter de se rassurer, les acteurs de la cause environnementale se sont d’abord raccrochés au passé du chef du gouvernement et à ses trois mots sur « la dette écologique » lors de la passation des pouvoirs, le 5 septembre.

Depuis, ses silences sur ce défi n’ont fait qu’alimenter leurs doutes. « Nous jugerons sur pièces, car nous avons connu beaucoup de responsables politiques qui emploient des termes forts, mais ne font rien ensuite, détaille Morgane Créach, directrice générale de Réseau Action Climat. Oui, il a été ministre de l’environnement, mais, depuis des années, il a des positions critiques sur la transition. Nous verrons bien s’il revient sur les coupes dans les crédits. Son budget devra être vu comme un acte politique. »

« Il a su résister aux pressions »

Longtemps, Michel Barnier a été le représentant d’une espèce très rare à droite. « Ils se battaient tous pour l’intérieur, la défense ou Bercy. Lui, il a voulu aller à l’environnement. Ça définit bien le personnage, quand même », résume Antoine Vermorel-Marques, député (Les Républicains, LR) de la Loire, qui a fait sa connaissance en 2013 lorsque le commissaire européen avait chargé le jeune étudiant à Sciences Po de mettre de l’ordre dans ses archives. Selon ses proches, qui le répètent à l’envi, ce tropisme « vert » du chef du gouvernement remonte à son enfance iséroise passée au pied des massifs alpins. Chargé de mission à 22 ans auprès de Robert Poujade, premier ministre de l’environnement en France, entre 1971 et 1974, cette singularité va en tout cas marquer le début de sa longue carrière de professionnel de la politique.

Après avoir rédigé un rapport parlementaire en tant que député de la Savoie, il en tire un livre, Chacun pour tous. Le défi écologique(Stock, 1990). Nombre de passages ne seraient pas reniés, aujourd’hui, par les militants de l’écologie politique. Il y évoque « les limites qui existent dans la capacité de la Terre à nous soutenir »; il s’y désole de la baisse de la biodiversité, « le dégât biologique le plus important de notre époque, car il est totalement irréversible » ; il y critique les « démarches guidées avant tout par le profit économique ». « L’abondance énergétique découlant d’un parc nucléaire largement surdimensionné et la baisse relative du prix des matières premières »ont « entraîné la promotion effrénée du “tout-électrique” », écrit-il. Michel Barnier, un décroissant camouflé au sein de la droite gaulliste ? « La croissance peut être harmonisée avec l’environnement », précise-t-il en prônant des mesures fortes de protection de la nature.

Ce travail lui ouvre les portes du gouvernement Balladur, où il est nommé ministre de l’environnement, en 1993, au milieu des bataillons d’ambitieux, balladuriens et chiraquiens. « Balladur l’aimait bien et il avait une grande propension à ne pas déranger, tout en sachant dialoguer et en étant opiniâtre », se souvient Brice Hortefeux, à l’époque chef de cabinet de Nicolas Sarkozy au budget. Entouré de jeunes conseillers, dont Brigitte Kuster, future maire du 17e arrondissement de Paris, le ministre sent l’air du temps.

Au Sommet de la Terre, à Rio en 1992, les nations se sont mises d’accord sur un texte ambitieux. La loi Barnier de février 1995 grave certains de ses principes dans le droit français. Principe de précaution, de prévention, de pollueur-payeur, participation des citoyens avec le lancement de la Commisison nationale du débat public, prévention des risques naturels majeurs avec, notamment, le lancement du fonds Barnier…

« C’est une loi très importante, analyse Arnaud Gossement, juriste et spécialiste en droit de l’environnement. Jusque-là, les règles liées à l’environnement étaient éparpillées. Ce texte structure l’échafaudage juridique de l’écologie. C’est fondamental, car toutes les lois devront s’y conformer. »En 2005, la Charte de l’environnement de Jacques Chirac s’inspirera des mots choisis par M. Barnier et sa directrice de cabinet, Michèle Pappalardo.

C’est une entreprise menée à bas bruit, loin des affrontements fratricides de la droite. « A l’époque, nous avions travaillé sur d’autres sujets compliqués : le désensablement de la baie du Mont-Saint-Michel, le plan Loire grandeur nature, les premières réunions sur la réintroduction de l’ours dans les Pyrénées, se souvient Mme Kuster. Il arrivait à mettre tout le monde autour de la table. » Une méthode qu’il a réemployée au ministère de l’agriculture, entre 2007 et 2009, réussissant même à lancer le plan Ecophyto. « Il a su résister aux pressions, notamment celles de la FNSEA[Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles] », a estimé l’ONG Générations futures, le jour de sa nomination.

Mais, passé sa longue parenthèse européenne, entre 2009 et 2021, un autre Michel Barnier réapparaît. Candidat à la primaire du parti LR pour la présidentielle de 2022, un scrutin qui se joue devant les sympathisants de droite, il axe sa campagne sur un référendum contre l’immigration ou tonne contre l’excès de réglementation européenne. « Un comble pour celui qui a transcrit le droit environnemental européen dans le droit français », soupire Me Gossement.

Ne pas « singer la gauche »

Et, malgré les demandes insistantes de certains de ses proches, il n’évoque quasiment plus l’écologie, sauf en termes très généraux ou très critiques. « Le changement climatique a bouleversé toutes nos habitudes », glisse-t-il dans une interview au Point, où il se prononce pour une relance du nucléaire, pour le photovoltaïque, mais contre l’énergie éolienne, qui « fait beaucoup de dégâts ». « L’écologie n’appartient pas aux écologistes ! », conclut-il.

Revenu sur la scène politique française, l’ex-ministre de l’environnement s’est banalisé, comme s’il redoutait de brusquer sa famille politique. « Il y croit toujours et est sincère dans sa démarche. Mais il n’a jamais voulu singer la gauche. Il croit qu’il peut y avoir un pragmatisme de droite sur ce sujet, une écologie qui est dans la transmission et dans la protection pour ne pas détruire ce qui ne peut pas être reconstruit », analyse M. Vermorel-Marques, qui a signé avec lui une tribune dans Le Monde, le 23 septembre 2023, dans laquelle les deux hommes mettaient en garde contre « l’emballement technocratique » et « le caractère punitif »du pacte vert européen.

Alors, quel Michel Barnier vient de s’installer à Matignon ? Celui des années 1990, qui a nettement amélioré le droit environnemental, ou l’ancien candidat, attentif à son image et persuadé que la majorité des Français est rétive aux mesures écologistes ?

« Lors de la passation des pouvoirs, mettre au même plan la dette écologique et la dette financière, deux fardeaux que nous allons léguer à nos enfants, montre que cet enjeu est toujours une préoccupation très forte chez lui », affirme son entourage.

Cependant, dans les jours qui ont suivi sa nomination, le premier ministre a pris des décisions inquiétantes pour les défenseurs de la cause climatique. Il s’est choisi comme directeur de cabinet Jérôme Fournel, l’ancien directeur du cabinet du ministre de l’économie démissionnaire, Bruno Le Maire, un homme qui n’a jamais hésité à sabrer les crédits du budget « vert ». Le nouveau chef du gouvernement a aussi coupé un des fils de la transition en ne retenant pas Antoine Pellion, le secrétaire général à la planification écologique, à son cabinet.

Même s’il avait la volonté d’agir fortement sur les questions écologiques, quelle sera la marge de manœuvre de Michel Barnier ? Le chef du gouvernement est pris en tenailles, d’un côté, par la situation financière, et, de l’autre, par une alliance hétéroclite au sein de laquelle les macronistes ne veulent pas entendre parler d’augmentation des impôts, quand la droite et l’extrême droite refuseront toute contrainte écologique sur les ménages et les entreprises.

Difficile, dans ces conditions, de verdir le budget de façon encore plus nette qu’il y a un an ou de concocter une stratégie pluriannuelle de financement de la transition écologique ambitieuse, un document qui doit être présenté cet automne.

A moins qu’il ne trouve d’autres alliés sur ces dossiers… En 1990, dans son livre, M. Barnier disait croire à une politique environnementale transpartisane. « Il est possible de placer ce débat(…) au-dessus des clivages partisans et des querelles habituelles » , écrivait-il. Qui aurait pu prédire qu’en 2024 la situation politique lui offrirait l’occasion de passer aux travaux pratiques ? p

Le Monde
France, samedi 21 septembre 2024 732 mots, p. 12
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21 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Le parti lepéniste veut interdire l’embauche d’un étranger si un Français postule

Pour appliquer la « préférence nationale », clé de voûte de son programme depuis des décennies, le RN veut imposer un critère de nationalité à l’ouverture de chaque emploi privé

Cl. Gu. et C. L.

Réserver les emplois aux Français : la promesse figure en bonne place dans le programme du Front national, devenu le Rassemblement national (RN), depuis plus de quarante ans. « Un million de chômeurs, c’est un million d’immigrés de trop ! La France et les Français d’abord ! », affichaient, dès 1978, les troupes de Jean-Marie Le Pen. Sa fille Marine a, depuis, pris les rênes et renommé le parti d’extrême droite, sans renoncer à l’application de la « préférence nationale » au monde du travail.

Si le RN propose cette mesure de longue date, jamais la discrimination à l’embauche n’avait été aussi explicitée par ses promoteurs que lors de la rentrée 2024. Le fascicule programmatique du RN destiné aux entreprises, présenté le 14 septembre, ne se contente pas de rappeler un principe : « Appliquer la priorité nationale, à compétences égales, pour l’ensemble des postes à pourvoir en France. » Le document en précise les modalités d’application : « Il sera nécessaire d’inscrire la nationalité parmi les critères de choix d’un candidat, sachant que la règle de nationalité s’applique déjà dans une large part de la fonction publique d’Etat. » Le RN précise que l’embauche d’étrangers ne serait « naturellement » pas interdite s’agissant d’ « étrangers présentant des compétences rares et nécessaires à la prospérité de l’économie française ».

Logique inversée

En 2017, Marine Le Pen comptait favoriser le recrutement des Français par la création d’une « taxe additionnelle sur tout nouveau contrat d’employé étranger ». Une idée reprise dans une proposition de loi déposée en janvier par le député de l’Oise Alexandre Sabatou, signée par la quasi-totalité des parlementaires RN, visant à majorer les cotisations patronales afférentes au contrat de travail d’un étranger, hors ressortissant de l’Union européenne (UE).

Le parti ne vise désormais plus la dissuasion, par l’augmentation du coût de travail d’un extracommunautaire, mais la contrainte, par l’insertion d’un critère de nationalité à l’ouverture de chaque emploi privé. « A compétences égales, l’employeur devra recruter le Français plutôt que l’étranger », résume Jean-Philippe Tanguy, auteur du programme économique. Le député de la Somme confirme le caractère obligatoire de la « priorité nationale ». Le Français s’estimant lésé lors du recrutement bénéficierait d’une forme de « droit opposable ». « L’administration ne fera pas d’enquête sur chaque embauche, précise le parlementaire. Mais une personne pourra saisir la justice pour discrimination si elle juge qu’un étranger a été injustement recruté à sa place. L’employeur devra prouver qu’aucun Français ne s’est proposé. »

Comme depuis des décennies, le RN justifie cette discrimination par le nombre de chômeurs français – privés d’emploi, selon l’extrême droite, par les immigrés –, les exigences trop faibles de la main-d’œuvre étrangère et sa moindre capacité à contester l’employeur. « L’immigration est aujourd’hui utilisée par les grands groupes pour peser à la baisse sur les salaires », répétait le président du RN, Jordan Bardella, en février 2023 . « C’est un phénomène complexe, mais il est facile de documenter qu’une personne de nationalité française, éduquée en France, avec un enracinement culturel, a plus de facilité à se syndiquer », développe M. Tanguy. Une étude, publiée en 2019 par France Stratégie, une institution de prospective attachée à Matignon, rapportait pourtant l’ « impact de faible ampleur » de la population immigrée sur le niveau d’emploi et de salaires des non-immigrés.

Le RN, en cas d’accession au pouvoir, inverserait donc la logique sanctionnant les discriminations professionnelles, la nationalité comptant parmi les critères interdits. Selon Alexandre Fabre, professeur de droit à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne, de nombreux textes et conventions empêchent aujourd’hui de pratiquer une telle discrimination : Constitution de 1958, traité sur le fonctionnement de l’UE, convention de l’Organisation internationale du travail… Autant d’obstacles que le RN veut balayer en excluant les ressortissants européens de cette discrimination, et en révisant la Constitution pour y insérer sa « priorité nationale » en matière d’emploi, de logement et de prestations sociales. Mais la liberté d’entreprendre et de choisir ses collaborateurs, elle aussi protégée par la Constitution, pourrait se mettre en travers de son projet.

Libération
samedi 21 septembre 2024 1311 mots, p. 18,19

IDÉES/

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20 septembre 2024 - Libération (site web)

«Le désir anglais naît des rêves de transgressions de classe et de genre»

AGNÈS GIARD

IDÉES/

Dans sa passionnante «Histoire érotique de l'Angleterre», le chercheur explore les paradoxes d'un pays partagé entre pudibonderie affichée et liberté sexuelle souterraine.

L e chercheur indépendant Grégoire Ming, diplômé d'Oxford, signe une magistrale Histoire érotique de l'Angleterre (Payot) parue mercredi. L'occasion pour lui de brosser, en 28 chapitres, l'étonnante fresque d'un pays «ouvert» autant que corseté. Un pays qui accueille toutes les minorités, où 10 % des députés sont queers, est aussi celui qui a réprimé longtemps le SM ou le porno. Pratiques, lieux, personnalités, tout y passe : la première lesbienne moderne, les drag queens pionnières de l'histoire, les fuck les plus retentissants de la presse à scandale, les ragots sexuels concernant la famille royale… Grégoire Ming raconte tout, avec un enthousiasme qui force le lecteur à réviser ses positions. L'Angleterre, pas si puritaine, finalement ? Pourquoi un livre sur l'érotisme anglais ? Je suis à moitié anglais, et à moitié suisse. J'avais envie de parler de mon pays, mais à l'envers, c'està-dire par le biais de ses corps, ses trous de serrure et ses dark rooms. En tant que millennial queer, j'avais aussi envie d'inscrire mon expérience vécue, celle d'un pays festif, inclusif, hédoniste… Car c'est cela la réalité au XXIe siècle. Personnellement, je n'ai jamais rencontré d'Anglais coincé.

Votre ouvrage part d'une énigme… L'Angleterre compte parmi les pays où la vie sexuelle commence le plus tôt. Comment l'expliquer ? Cette société jouisseuse tire ses excès du combat qu'elle livre contre un appareil judiciaire historiquement répressif. Je voulais sonder ce gouffre qui sépare les pratiques et les lois, montrer l'évolution des moeurs au cours des deux derniers siècles. Pour écrire ce livre, qui représente un an de travail à temps plein, j'ai compulsé les archives parlementaires, les revues médicales du XIXe siècle, les guides du monde de la nuit, les journaux intimes. Je me suis perdu dans le labyrinthe des annales judiciaires. J'ai aussi longuement épluché les petites annonces victo - riennes par colonnes entières. Dans mon livre, ces voix hésitantes ou résignées, coquines ou fluettes, revoient le jour pour la première fois, cent cinquante ans plus tard.

L'érotisme britannique trouverait son origine dans l'expansion de l'empire colonial.

Je commence au début de l'ère victorienne, car c'est à ce moment que tout se configure. Dès les années 1850, l'expansion du réseau ferroviaire favorise la construction de banlieues infinies. A la faveur de cette distinction qui s'opère entre domicile et travail, une solide classe moyenne s'affirme, avec son ennui et ses désirs potentiels de vies doubles. L'anonymat des villes est porteur de promesses. Le brassage des corps, le trafic des biens boostent des fantasmes mais cristallisent aussi des tensions. Il faut penser l'érotisme anglais comme une insubordination dans un pays, hier comme aujourd'hui, fortement marqué par le positionnement de l'individu selon les classes sociales. Le désir anglais naît des rêves de transgressions de classe et de genre. En témoigne l'histoire d'amour qui lia un avocat de la gentry et sa bonne, Hannah Cullwick, dont les photographies furent jugées si scandaleuses qu'elles furent placées sous scellés pendant cinquante ans.

A vous croire, il existe un quiproquo concernant l'ère victorienne. Elle n'était pas si guindée que ça ? Les observateurs de l'époque étaient pris de court, voire choqués par la liberté des passantes. On rapporte qu'en 1860, un touriste à Londres pouvait être accosté jusqu'à 17 fois alors qu'il faisait à peine un demimile (800 mètres) dans le centreville. Soit une «dame galante» tous les 50 mètres. Dans les pubs, les casernes ou les jardins publics, les hommes étaient tout aussi disponibles. Cela en dit long sur la pauvreté et la demande. N'oublions pas qu'au moins 75 % des Victoriens appartenaient à la classe ouvrière. Les familles vivaient entassées dans une seule pièce. Je cite longuement le témoignage d'une prostituée. Document rarissime, cette femme explique, avec pudeur, que, dès l'âge de 13 ans, «les mystères du sexe» n'en étaient plus pour elle. Sous Victoria, les librairies de romans X, les étalages de photographies osées avaient pignon sur rue dans les recoins les plus chauds des centres urbains. Quid de cette phrase connue pour inciter les femmes à remplir le devoir conjugal : «Allongetoi et pense à l'Angleterre» ? Les clichés les plus tenaces sur les victoriennes relèvent de la farce. Concernant cette fameuse formule – lie back and think of England – il se trouve qu'elle date de… 1954. Son auteur est un écrivain-humoriste français, Pierre Daninos. Il l'inventa de toutes pièces dans les Carnets du major W. Marmaduke Thompson. Idem pour l'abracadabrantesque anecdote des pieds de piano couverts, soi-disant par pudibonderie.

Cette histoire, cousue de fil blanc, nous vient d'un romancier et commodore anglais, Frederick Marryat, qui l'improvisa lors d'un voyage aux Etats-Unis comme gag pour épater ses interlocuteurs américains. Elle n'a rien d'une réalité historique.

Le puritanisme anglais est-il pourtant bien réel ? Je pense que l'image que se font les étrangers de l'Angleterre est fortement influencée par leur fréquentation des classes dominantes qui, non sans hypocrisie, écrivent l'histoire et les lois. Mais les valeurs imposées par l'élite sont-elles réellement partagées ? J'ai voulu écrire une histoire du désir qui passe par celles et ceux que l'on entend beaucoup moins, les femmes, les personnes queers, racisées, les pauvres. Prenons la baignade sous les victoriens : la grande bourgeoise anglicane se cachait, effectivement, dans des chariots balnéaires pour faire trempette au bout des plages. Ce qu'on ignore souvent, en revanche, c'est que les ouvriers, eux, se baignaient nus à la mer. On le voit sur les photos. Par ailleurs, la nudité des hommes est aussi attestée dans les piscines municipales anglaises jusqu'à la fin du XIXe siècle. Chose amusante : mettre un costume de bain s'appelait «baignade à la française». Autre exemple fascinant, j'évoque le cas de Norma Jackson en 1931 qui offre un rare aperçu de l'acceptation d'une femme trans dans les milieux ouvriers du nordouest du pays. Idem pour les female husbands, ces hommes trans qui vivaient au coeur de la vie sociale populaire au début du XIXe siècle, en tant que bistrotiers, scieurs ou matelots. Ou encore l'étendue de la culture drag, pétillante et insolente, en pleine rue dans la Londres canaille des années 1870.

Les punitions corporelles fontelles partie de cette culture érotique ? La question est très intéressante, car la Londres victorienne était la capitale mondiale du SM, avec ses bordels spécialisés. Beaucoup d'étrangers s'en émouvaient. Les Français avaient baptisé la flagellation le «vice anglais». Il faut penser ces pratiques à l'aune du châtiment corporel dans les internats. Le coup de canne (caning) était chose courante jusque dans les années 60. Dans le cadre scolaire, il fut officiellement interdit en 1987 pour l'école publique et en 1999 pour le privé. Mais, ne l'oublions pas, la culture anglaise reste celle des plaisirs. Il faut faire un petit tour dans n'importe quelle ville anglaise de nuit : mêlées de corps dénudés, ivres, hilares, bruyants.

Vu d'ici, l'Angleterre est le pays de l'extravagance, des perversions… Quels exemples pouvezvous en donner ? Le 8e duc de Bridgewater, Francis Henry Egerton, ne dînait, par misanthropie, qu'en compagnie de ses chiens en frac ; par un grand matin de 1994, la secrétaire d'un député de droite découvrit qu'il était mort, en lingerie féminine, auto-asphyxié par un sac de supermarché ; Joe Carstairs, détentrice de plusieurs records mondiaux en course de horsbord, multimilliardaire des années 20, largua tout pour s'offrir une île au large des Bahamas, dont elle fit un paradis pour ses innombrables amantes, choisies parmi les jeunes femmes du Gotha et du star system ; en 1936, le père Harold Davidson, prêtre anglican marié, affirma avoir aimé plus de 2 000 femmes avant de mourir, avalé tout cru par un lion en cage nommé Freddie ; Tom Driberg, député travailliste, passait sa vie dans les toilettes publiques car il aimait les fellations. Il fut piégé dans les pissoirs de Moscou par l'un des agents les plus craquants du KGB…

Le Figaro, no. 24907
Le Figaro, samedi 21 septembre 2024 956 mots, p. 4

Politique

Bruno Retailleau à l'Intérieur, un symbole de fermeté Place Beauvau

Le patron des sénateurs LR a accepté de rejoindre le gouvernement de Michel Barnier pour succéder à Gérald Darmanin.

Conruyt, Claire

Je suis un marin, je ne saute pas du bateau quand ça va mal; au contraire, j'ai plutôt tendance à m'accrocher au bastingage. Si on ne donne pas un grand coup de barre dans la bonne direction, on sera mal.» Ces mots sont ceux de Bruno Retailleau. Mais ils datent de juin 2019. Nul doute les trouverait-il, rétrospectivement, quelque peu prémonitoires. Après trente ans de vie politique, au cours desquels il fut notamment président du conseil général de Vendée, conseiller régional des Pays de la Loire, unique député villiériste en 1994 et, depuis 2014, chef de file des sénateurs Les Républicains (LR), ce fidèle soutien de François Fillon s'apprête à entrer au gouvernement Barnier, au poste de ministre de l'Intérieur.

L'un des hommes clés de la Haute Chambre, très proche de son président, Gérard Larcher, quitte donc la rive gauche parisienne pour rejoindre Beauvau, succédant à l'ancien LR Gérald Darmanin, et héritant ainsi de l'un des plus importants portefeuilles. Nouvelle qu'il a lui-même confirmée devant son groupe au Sénat, vendredi en début d'après-midi, estimant que cette participation était une « question de responsabilité » et « parce que le premier ministre vient de notre famille » , rapporte l'un des participants. Un premier « point d'étape » avant une nouvelle réunion, prévue mardi prochain.

Depuis la campagne chaotique de François Fillon en 2017, puis la débâcle de Valérie Pécresse à la dernière présidentielle, le sénateur aura vécu, comme tant à droite, des années fort tumultueuses. Qu'à cela ne tienne, en 2022, et après avoir longuement hésité, le Vendéen se décide à se lancer dans la course à la présidence du parti. Soutenu par 110 parlementaires, il se hisse en finale face à Éric Ciotti. «Je ne suis pas en manque de responsabilités, mais je ne suis pas homme à me dérober», avait-il alors déclaré au Figaro, assumant un projet de «rupture», un discours davantage souverainiste, et une prise de distance avec Nicolas Sarkozy. «Je veux créer un nouveau parti parce que je considère que LR est une marque morte » , déclarait-il à l'époque. Ce que, depuis, il n'a de cesse de marteler. Au point d'avoir mis en chantier un changement de nom du groupe « Les Républicains » qu'il dirige au Sénat.

Avant cela, LR avait continué de faire face aux vents contraires, avançant avec difficulté face à une macronie et un Rassemblement national rognant peu à peu l'espace électoral de la droite. Lors des négociations de décembre dernier autour de la loi immigration - objet d'un véritable bras de fer avec la première ministre de l'époque Élisabeth Borne -, Bruno Retailleau fut l'un des artisans d'un coup de force. Négociant jusqu'à la dernière minute pour y inclure des mesures de la droite, jusqu'à faire plier le gouvernement. «Il fallait être inflexibles, nous l'avons été», s'était-il alors réjoui.

Souvent qualifié de pudique, le sénateur s'est forgé une réputation d'homme politique à la «rigueur implacable». «Ce qui le distingue, c'est le sérieux et l'exigence intellectuelle. Tous reconnaissent sa constance et sa loyauté, même parmi ceux qui ont pu parfois être des opposants», loue l'eurodéputé François-Xavier Bellamy, très proche de l'élu de Vendée. Un député renchérit : «S'il y a un ministère qu'il nous fallait, c'était bien celui de l'Intérieur... Que ce soit Retailleau, c'est très bien, cela envoie un signal d'inflexibilité.» À l'heure où la droite sent bien que le camp Macron compte maintenir la pression sur certains sujets brûlants, comme l'immigration, «il est important d'avoir quelqu'un comme Bruno, qui est le contraire des petits coups politiques » , résume Bellamy.

Bruno Retailleau fut de ceux que le choix solitaire d'Éric Ciotti de nouer une « alliance avec le Rassemblement national » a particulièrement atteints. Ce matin-là de juin, quelques jours après une dissolution surprise qui a profondément fragilisé le parti, le sénateur accuse le coup. Malgré un doux soleil d'été qui vient dorer son bureau du Palais du Luxembourg, le sénateur est fort contrarié. À mi-voix, il constate, effaré, «la capricieuse bouffée d'orgueil» d'Emmanuel Macron, et son choix «anti-gaulliste» qui, décidé «au pire moment», fait courir le risque d'une «crise de régime». Encore sous le choc de la «trahison» d'Éric Ciotti, il souffle : «Comment peut-on faire ça? Je veux dire, humainement, comment a-t-il pu nous faire ça?»Cette figure de la droite conservatrice en est convaincue : «Avec le RN, on ne s'associe pas; on se soumet. La droite a sa singularité: son approche libérale et sa fermeté. Nous sommes les seuls à tenir ce discours.»

Le drame passé, la droite doit se remettre en ordre de marche et, surtout, tente d'apparaître unie. Les législatives anticipées approchent et LR ne pense qu'à survivre. Bruno Retailleau est l'un de ceux qui encouragent Laurent Wauquiez à se présenter en Haute-Loire, estimant que « ceux qui ont à coeur le destin de la France doivent monter au front ». Malgré tout, LR résiste tant bien que mal et envoie 47 députés estampillés Droite Républicaine à l'Assemblée, derrière le présidentiable Laurent Wauquiez. Place alors à la suite. Et le plus dur commence.

Emmanuel Macron cherche un premier ministre. Aux côtés de Gérard Larcher et de Laurent Wauquiez, Bruno Retailleau fait bloc, met en garde le chef de l'État contre les «débauchages individuels» tant redoutés, martèle le refus par la droite d'entrer au gouvernement ni dans une coalition. Avant que les ténors LR ne tempèrent leur position, avançant leur constat d'un «blocage» persistant du pays. Souvent, Bruno Retailleau a vanté l'indépendance et le pôle de stabilité du Sénat. À bon entendeur... Car nul doute que l'homme de 63 ans, qui écrit peut-être une nouvelle page de la droite, compte adopter la même attitude au ministère de l'Intérieur.

Libération
samedi 21 septembre 2024 262 mots, p. 38

LIVRES/

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21 septembre 2024 - Libération (site web)

VENTES

C.G.-D.

LIVRES/

Classement datalib des meilleures ventes de livres (semaine du 13 au 19 septembre) Sur le bandeau ceinturant Tata, le dernier roman de Valérie Perrin à la 7e place du classement, on peut lire qu'«il n'y a pas de gens sans histoire». En ce qui concerne le Vertige MeToo (10e) de Caroline Fourest, il n'y a pas d'essai sans polémique. La journaliste revient sur le mouvement de libération de la parole en énumérant certaines affaires médiatisées dans le milieu du cinéma, des médias ou de la politique pour y soulever, selon elle, ses «excès». Elle écrit : «De nos jours, il suffit d'une seule rumeur devenue publique pour salir un être à jamais.» Le sujet, rendu clivant, fait réagir après ses apparitions télévisuelles et radiophoniques. Clémentine Autain, députée, l'interpelle sur son compte Instagram : Caroline Fourest «flingue en règle ce qu'a été l'apport du mouvement MeToo» et pour Judith Godrèche, actrice mentionnée dans le livre, il y a des «portraits à charge, les victimes, et des portraits à décharge, les accusés». Mais force est de constater que le thème fait vendre – depuis sa sortie, 18 000 exemplaires se sont écoulés. C.

G.-D.

Source : Datalib et l'Adelc, d'après un panel de 343 librairies indépendantes de premier niveau. Classement des nouveautés relevé (hors poche, scolaire, guides, jeux, etc.) sur un total de 94 646 titres différents. Entre parenthèses, le rang tenu par le livre la semaine précédente. En gras : les ventes du livre rapportées, en base 100, à celles du leader. Exemple : les ventes de l'Impossible retour représentent 47 % de celles de Jacaranda.

Le Figaro, no. 24907
Le Figaro, samedi 21 septembre 2024 1004 mots, p. 8

International

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20 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Brandebourg : le SPD désemparé face à l'AfD

L'extrême droite pourrait remporter dimanche cette région proche de Berlin, tenue depuis trente ans par les sociaux-démocrates.

Pierre, Avril

Entre canapés et eau minérale, une poignée de militants sociaux-démocrates refait le monde dans un rez-de-chaussée plongé dans la pénombre. Après deux heures de discussion et un retour au buffet, force est de constater qu'au sein de parti du chancelier Olaf Scholz, l'atmosphère n'est guère réjouissante. L'exercice, baptisé en parfaite langue de bois « Update für die demokratie » (« Mise à jour pour la démocratie »), se déroule mardi soir à Potsdam dans un centre culturel de la Französische Strasse, à la veille des élections régionales du Brandebourg où, pour la première fois depuis la réunification, le SPD pourrait perdre et céder la première place à l'AfD, son ennemi juré de l'extrême droite. Le land du Brandebourg est frontalier de Berlin.

Le coprésident du parti, Lars Klingbeil, s'est déplacé pour soutenir la tête de liste dans cette circonscription du centre-ville, Manja Schüle. Loin des estrades, tous deux sont venus chercher «le dialogue» et se lamentent sur la montée de l'extrême droite. «Pour une personne comme moi qui a commencé à faire de la politique en luttant contre les néonazis, quand l'AfD obtient 30%, c'est la pire chose qui puisse arriver», entame Lars Klingbeil, 46 ans.

Ce rez-de-jardin de l'ancien quartier français de Potsdam forme aujourd'hui un îlot au milieu d'une région que la capitale, qui elle-même semble étrangère à sa périphérie, n'est pas loin de juger hostile. Après Hambourg, Potsdam est le fief politique d'Olaf Scholz, où le député-chancelier avait recueilli 34 % des voix en 2021. Son épouse était ministre du gouvernement régional avant qu'il n'accède au pouvoir. Le siège de sa circonscription est installé dans un palais à colonnades du quartier huppé de l'Alleestrasse.

Trente-cinq ans après la réunification, la ville fermée de la guerre froide est redevenue l'ancienne capitale des rois de Prusse. Les touristes s'y pressent pour visiter le palais Sanssouci de Frédéric le Grand. Dans la rue Karl-Marx, les demeures où logeait l'élite du KGB sont occupées par des nouveaux multimillionnaires de l'Ouest, avec accès direct sur le lac de Griebnitz.

Parmi les récentes préoccupations publiques du maire SPD, Christian Schubert, figure la future localisation du marché de Noël... 2026. Le 10 septembre, l'élu a convoqué la presse pour délivrer les résultats d'un sondage populaire attribuant l'événement à un nouveau quartier. Mardi, il a distribué un message de soutien à la communauté LGBT qui se réunissait à l'occasion d'une journée parlementaire arc-en-ciel. À cette occasion, un activiste a expliqué comment celle-ci est parvenue à organiser une parade à Cottbus, et a osé défier «les fascistes» dans cette cité où l'extrême droite a pignon sur rue. «Là-bas» ,toujours dans le Brandebourg mais à 100 kilomètres au sud-ouest de la douce Potsdam, «être homosexuel, c'est prendre le risque de perdre son emploi et d'être mis à la porte de chez soi» ,résume ce militant, Christian Müller.

Il suffit de sortir de Berlin pour découvrir une autre Allemagne, où les rues des gros bourgs, dépourvus de commerces de proximité, sont désertes le samedi après-midi. C'est cette «réalité parallèle»que la petite assemblée sociale-démocrate de Potsdam tente justement d'appréhender. «Les transports publics ont été délaissés, aucun médecin à la campagne et à Potsdam, aucun logement abordable. Qu'a fait le SPD durant ces trente-cinq ans?» , interpelle une sexagénaire.

Face à de telles critiques, la candidate Manja Schüle, ministre régionale de l'Éducation et de la Culture, a rôdé son argumentaire et parle d'un Land « pionnier » en matière d'innovations et d'énergies renouvelables. Elle reconnaît des retards en matière médicale mais assure que le rattrapage s'effectue à «un rythme effréné». «Aujourd'hui, quand je me promène dans ma ville, je suis franchement assez contente de tout ce qui a été créé.»

Ce genre de répliques, qui renvoient à l'assurance de plomb manifestée par le chancelier Scholz malgré des taux d'impopularité record, peinent à convaincre les électeurs. «Le président SPD(Dietmar Woidke) lui aussi est persuadé d'avoir tout bien fait. La vérité est qu'il est incapable de faire son autocritique» , tempête Norbert, un ancien militaire de l'armée est-allemande, supporteur de la gauche radicale. Pour ce dernier, la social-démocratie a perdu ses repères et ne sait plus «se projeter dans le futur». En grand péril dans les sondages au début de l'été, le même Dietmar Woidke a menacé de quitter la vie politique si l'AfD arrivait en tête dimanche soir.

À l'Est, le SPD aux racines pacifistes est attaqué pour son soutien militaire à l'Ukraine et souffre des rivalités incessantes au sein de la coalition fédérale. Mais le malaise est plus profond. «La démocratie se décompose et la frontière entre le pensable et le dicible s'estompe. Il y a cinq ans seulement, le fait de tenir des propos racistes ou chauvins à propos de l'immigration était sanctionné. Aujourd'hui, le curseur se déplace et ça fait peur», s'inquiète Manja Schüle. Elle et son parti s'estiment désarmés face à la suprématie acquise par l'extrême droite sur les réseaux sociaux et dont une manifestation a récemment enflammé la classe politique.

Au cours d'une visite scolaire du Parlement régional, le secrétaire général de la fraction AfD, Dennis Hohloch, a expliqué, ceci dans un but pédagogique assumé par l'intéressé, à des élèves de 10 ans que les «réfugiés» se prêtaient à des «viols collectifs». Des enseignants et parents d'élèves, dont les échanges sur la messagerie WhatsApp ont fuité sur les réseaux sociaux, se sont plaints de ces propos. Par la suite, l'un d'eux a essuyé une violente campagne sur internet et a été menacé de mort.

Le SPD ne sait plus quoi faire de ces électeurs radicalisés. «Que faisons-nous pour sortir de notre bulle politique et être compris par la population?» , questionne Joe, l'ancien chef de la branche jeunesse régionale du parti. Le coprésident Lars Klingbeil affirme s'y employer, mais entend ne s'intéresser qu'aux «gens honnêtes» et aux thèmes politiques «pertinents».Au bout du compte, pense-t-il, les électeurs égarés finiront par revenir. «J'en suis convaincu» , dit-il.

Le Monde
France, samedi 21 septembre 2024 1493 mots, p. 10,11
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20 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Gouvernement

Les macronistes et LR en position de force dans l’équipe de Michel Barnier

Après des négociations difficiles, le premier ministre a établi, jeudi soir, une liste, pas encore officielle, de trente-huit ministres. Ses choix confirment la droitisation du mandat d’Emmanuel Macron

Claire Gatinois et Alexandre Pedro

Il est un peu moins de 20 heures, jeudi 19 septembre, quand la berline de Michel Barnier pénètre dans la cour de l’Elysée. Enfin. Après quinze jours d’intenses tractations en coulisses ponctuées de coups de sang, de portes qui claquent et de menace de démission, le premier ministre, lèvres pincées, vient remettre à Emmanuel Macron la liste des ministres de son futur gouvernement.

Respectant l’échéance qu’il s’était fixée, l’ancien commissaire européen de 73 ans, décrit comme sûr de lui, pense avoir abouti à une équipe « paritaire », reflet des grands équilibres d’une Assemblée nationale bigarrée. Rue de Varenne, on se satisfait de la nomination de gens « compétents ». Trente-huit ministres, dont seize de plein exercice, sont prévus, aux dires des éléments éventés par les chefs de groupe et de parti représentés dans la future coalition.

Aux postes-clés se trouveraient sept représentants de Renaissance, le camp macroniste, trois membres du parti Les Républicains (LR), deux Mouvement démocrate (MoDem), la formation de François Bayrou, et un Horizons, celle d’Edouard Philippe. En plus de trois ministères de plein exercice, LR hériterait de six autres portefeuilles, dont celui de la laïcité pour le conseiller régional d’Ile-de-France Othman Nasrou et l’outre-mer pour le sénateur du Rhône François-Noël Buffet. Une équipe « prête à agir », clame Matignon, chargeant le président de la République de « prendre ses responsabilités » pour avaliser la liste soumise.

Ni « blocage » ni « oukase »

Ces premiers éléments montrent que Michel Barnier a pioché essentiellement dans l’ancienne majorité et à droite pour arrêter son casting. Si le premier ministre revendique une « rupture », le profil de son équipe ressemble diablement à la précédente, en étant essentiellement composée de macronistes et d’élus LR. Comme une confirmation de la droitisation du mandat d’Emmanuel Macron. Seule différence par rapport aux précédents gouvernements constitués depuis 2017 : cette fois, l’alliance entre le camp présidentiel et la droite est totalement assumée, avec la présence de membres de LR en force.

L’absence de personnalités du Nouveau Front populaire, pour l’instant, participe à l’impression de déséquilibre de la nouvelle équipe, alors même que l’alliance de la gauche est arrivée en tête du second tour des législatives. « En France, sous Macron, ce sont tous les battus des dernières élections qui vont composer le gouvernement », a d’ailleurs dénoncé, sur X, le coordinateur de La France insoumise, Manuel Bompard, avant d’appeler à manifester, samedi 21 septembre, « partout en France contre la plus grande arnaque de la Ve République ».

Aucune annonce officielle n’a été faite dans la soirée de jeudi. Mais l’Elysée laisse entendre qu’Emmanuel Macron, qui promet de ne plus s’immiscer dans les moindres détails de l’exercice du pouvoir, validera la copie déposée sur son bureau. Il n’y aura ni « blocage » ni « oukase », assure-t-on rue du Faubourg-Saint-Honoré. Sauf coup de théâtre, l’annonce du prochain gouvernement n’est donc qu’une question d’heures . « Il sera présenté avant dimanche », a fait savoir Matignon, après l’échange qualifié de « constructif » entre le premier ministre et le président de la République. Le dernier obstacle concerne les « vérifications déontologiques habituelles ». Soit le feu vert de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique à la nomination des futurs ministres.

Mais, dès jeudi soir, le suspense n’était plus de mise. Sans craindre de briser le protocole républicain, les équipes de Laurent Wauquiez, le président du groupe Droite républicaine à l’Assemblée nationale, et celles de Gabriel Attal, à la tête des députés Ensemble pour la République, ont ébruité les noms des membres de leur camp appelés à siéger au gouvernement.

Darmanin serait remercié

Selon l’entourage de Gabriel Attal, Sébastien Lecornu conserverait son poste aux armées. En revanche, Gérald Darmanin, ancien ministre de l’intérieur, qui bataillait pour rafler le Quai d’Orsay, devrait être remercié. C’est le représentant du MoDem Jean-Noël Barrot, ancien ministre délégué à l’Europe, qui devrait occuper, dit-onà Renaissance, le poste de ministre des affaires étrangères laissé vacant par le départ de Stéphane Séjourné, nommé commissaire européen, le 16 septembre, en remplacement de Thierry Breton.

Chez Les Républicains, le sénateur de la Vendée Bruno Retailleau, figure de la droite catholique conservatrice, s’apprête à s’emparer du ministère très convoité de l’intérieur, indique-t-on à LR. Tandis qu’Annie Genevard, patronne par intérim du parti, obtiendrait le portefeuille de l’agriculture.

Laurent Wauquiez, qui lorgne la présidentielle de 2027, a fait savoir aux députés LR, jeudi soir, qu’il ne serait pas du gouvernement Barnier. « Depuis le début, j’ai dit qu’entrer au gouvernement n’était pas mon obsession. J’avais dit que j’irais uniquement si je pouvais être utile au ministère de l’intérieur. Michel Barnier m’a proposé Bercy et j’ai donc décliné pour rester à la tête du groupe », a confié l’élu de la Haute-Loire. Antoine Armand, ancien inspecteur des finances, député (Renaissance) de la Haute-Savoie, a été approché pour occuper le ministère de l’économie, dit-on chez les proches de Gabriel Attal.

Ni véritable rupture ni totale continuité, le gouvernement pressenti témoigne des contraintes qui pèsent sur le nouveau locataire de Matignon, privé d’une majorité claire à l’Assemblée nationale. Cette équipe, dont le principal défi sera de résister à une motion de censure, a été arrachée dans la douleur par l’ancien négociateur du Brexit.

Le camp présidentiel, habitué à tenir les rênes du pouvoir depuis sept ans, s’est montré furieux d’être tenu à l’écart des grandes tractations. La culture du secret du septuagénaire, décidé à ne pas dévoiler son programme avant sa déclaration de politique générale, prévue le 1er octobre, a agacé. « On ne va pas monter dans un BlaBlaCar sans connaître la route », s’époumonaient aussi les proches de M. Attal, remettant en question leur soutien au premier ministre.

Théâtre de boulevard

Le camp présidentiel s’est affolé, en particulier, de l’appétit des Républicains, la famille politique du premier ministre, prête à accaparer la plupart des portefeuilles. « Les premières esquisses du gouvernement étaient assez inquiétantes. Les LR étaient d’abord dans un soutien sans participation. Puis ça a été l’invasion », observe Hervé Marseille, président de l’Union des démocrates et indépendants, rappelant le faible poids de la droite au Palais-Bourbon, avec 47 députés.

Au fil des jours, le ton est monté si haut que Michel Barnier a laissé entendre, dans la soirée de mercredi, qu’il pourrait jeter l’éponge. « Oui, il y a un moment où il devient tout rouge », glisse un proche du locataire de Matignon. Pendant ce temps, Les Républicains ont préféré regarder les balles passer, de peur d’être tenus pour coresponsables d’une démission fracassante du premier ministre. Consigne était donnée aux porte-parole de LR de « rester soft », sans donner trop d’importance à l’offensive de Gabriel Attal.

Le théâtre de boulevard s’est finalement apaisé, jeudi peu après 15 heures, et l’organisation par Matignon d’une « dernière » réunion, avec toutes les parties prenantes. Une convocation aux allures d’ultimatum pour forcer chacun à « converger », selon l’équipe du premier ministre. Voilà donc la « méthode Barnier », vantée par Matignon : « Il écoute chaque personne. Puis il réunit tout le monde pour dire “et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?” ». Pour se parler, une table ronde avait été installée, dans le salon jaune du rez-de-chaussée de l’hôtel de Matignon. Allait-on signer le futur contrat de coalition gouvernementale aux airs de colocation ? « Le dénouement approche dans un sens comme dans l’autre », s’inquiétait le sénateur Bruno Retailleau, peu avant de prendre place.

Aux dires de l’entourage de Gabriel Attal, c’est l’ex-premier ministre de 35 ans qui aurait soufflé à son aîné l’idée de changer le format des entretiens, jusqu’ici réalisés exclusivement en petit comité. « Ecoute, Michel, il faut que tu nous mettes tous autour de la table », aurait suggéré l’élu des Hauts-de-Seine à l’ancien commissaire européen.

A Matignon, une telle affirmation fait lever les yeux au ciel. Mais Michel Barnier laisse dire, tout comme il encaisse les critiques et moqueries du « nouveau monde » à son encontre, refusant de se prêter au jeu des « petites phrases ». Une fois la photo de famille connue, il faudra faire travailler tout ce petit monde ensemble. « Ça va être difficile », soupire Edouard Philippe devant son successeur, recommandant au septuagénaire de « faire peu, mais de faire bien ». « On va aider Michel dans sa difficile mission, promet Laurent Wauquiez, jeudi, devant ses députés. Mais ce ne peut pas être la continuité du “en même temps”, il faut une rupture avec les années écoulées. » Une rupture avec de futurs voisins de banc au conseil des ministres.

Le Monde
France, samedi 21 septembre 2024 730 mots, p. 10
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20 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Pour les prétendants à l’Elysée, la stratégie de l’extérieur

Gabriel Attal, Laurent Wauquiez, Gérald Darmanin et Edouard Philippe ne devraient pas devenir ministres, une manière de cultiver leur liberté

Nathalie Segaunes

La France devrait avoir un gouvernement « avant dimanche », a fait savoir Matignon, jeudi 19 septembre au soir, après avoir soumis au chef de l’Etat une liste de 38 ministres. Il aura donc fallu pas moins de onze semaines, depuis le second tour des élections législatives anticipées, le 7 juillet, pour que les partis politiques parviennent à trouver une issue – au moins provisoire – à la crise politique déclenchée par l’absence de majorité à l’Assemblée nationale.

La proximité de l’échéance présidentielle a largement contribué à retarder ce dénouement, chacun ayant déjà en tête la prochaine « mère des batailles ». A cet égard, il est frappant de constater qu’aucun des quatre prétendants pour l’élection présidentielle de 2027 issus de la future coalition gouvernementale ne devrait figurer dans le gouvernement de Michel Barnier, selon les premières informations divulguées jeudi soir.

Le président du groupe des députés Les Républicains à l’Assemblée nationale, Laurent Wauquiez, longtemps hostile à toute coalition avec les macronistes, a fini ces derniers jours par envisager de participer au gouvernement Barnier, à condition d’avoir le ministère de l’intérieur.

Au-dessus de la mêlée

Dans les fonctions régaliennes, l’ancien président de la région Auvergne-Rhône-Alpes, éloigné du gouvernement depuis 2012, aurait pu asseoir son autorité, dans la perspective d’un duel avec Marine Le Pen, la leader du Rassemblement national (RN). Mais le premier ministre lui a proposé Bercy, où des décisions impopulaires devront être prises à l’automne. Le chef de file de la Droite républicaine a préféré rester à l’Assemblée.

Même choix pour Gabriel Attal. Après une brève expérience à Matignon, l’ex-premier ministre a fait le choix de revenir à l’Assemblée nationale au lendemain de la défaite du camp présidentiel aux élections législatives. Lui aussi a exclu de participer au gouvernement Barnier, à la durée de vie très incertaine, préférant se faire élire à la tête du groupe macroniste à l’Assemblée. Il s’érige en opposant au premier ministre, alors même que son groupe est la principale composante de la coalition gouvernementale.

Gérald Darmanin, en revanche, convoitait le Quai d’Orsay. Un poste stratégique pour un prétendant à l’Elysée, qui permet de prendre de la hauteur. Mais il semble que Michel Barnier ne l’ait pas proposé au ministre de l’intérieur démissionnaire. Redevenu député Renaissance du Nord, M. Darmanin n’a d’autre choix désormais, pour exister, que de jouer les trouble-fêtes. Ce qu’il a entrepris dès mardi matin, en dénonçant les projets de hausse d’impôts de Michel Barnier.

De son côté, l’ancien premier ministre Edouard Philippe, redevenu maire du Havre (Seine-Maritime), a accueilli très positivement la nomination de Michel Barnier, mais souhaite rester au-dessus de la mêlée. Le président du parti Horizons se dit d’ores et déjà prêt pour la course à l’Elysée, y compris en cas de présidentielle anticipée.

Eviter les « irritants »

Le nouveau premier ministre, Michel Barnier, dont la principale mission est d’échapper à une motion de censure, avait le devoir de nommer des ministres qui ne soient pas des «irritants » pour les forces politiques représentées à l’Assemblée nationale. « Or les quatre prétendants peuvent être des irritants, note le politiste Benjamin Morel, maître de conférences en droit public à l’université Paris-Panthéon-Assas. Nommer Laurent Wauquiez, c’est un irritant pour les députés MoDem et pour une partie des élus Renaissance. »

Tout comme nommer Gérald Darmanin, qui a fait de la lutte contre le RN un étendard, est un irritant pour Marine Le Pen, dont le chef du gouvernement attend la neutralité.

Mais l’absence des prétendants à la succession d’Emmanuel Macron dans le prochain gouvernement indique surtout que le vrai pouvoir est passé de l’exécutif à l’Assemblée nationale. « Le jour où le président de groupe parle, c’est lui qui a raison, ce n’est pas le premier ministre ou les ministres » , prévient M. Morel. C’est à l’extérieur du gouvernement que les prétendants seront libres de se distinguer, voire de s’opposer, bien davantage que dans un gouvernement où ils auraient été sommés de rendre des comptes. Et auraient pris le risque d’être balayés de façon peu glorieuse dans quelques mois.

Le Figaro, no. 24907
Le Figaro Économie, samedi 21 septembre 2024 1166 mots, p. 20,21

Économie

Usure professionnelle, emploi des seniors... comment Barnier pourrait modifier les règles

Renault, Marie-Cécile

Ce sera le premier grand dossier politique du gouvernement. Le RN va utiliser sa niche parlementaire le 31 octobre pour tenter d'abroger la réforme des retraites de 2023 portant l'âge de départ à 64 ans, mais aussi la réforme Touraine votée par la gauche en 2014 fixant à 43 annuités la durée nécessaire pour toucher sa retraite à taux plein. Logiquement, la gauche ne devrait pas voter l'abrogation d'une loi qu'elle a elle-même instaurée, d'autant qu'elle ne souhaite pas soutenir un texte porté par le RN. Mais, hostiles aux 64 ans, certains s'interrogent. Ce qui place Michel Barnier face à une « menace atomique » , s'alarme-t-on dans les couloirs du pouvoir.

Cherchant à calmer le jeu, le premier ministre a déclaré dès sa première allocution au « 20 Heures » de TF1 vouloir « ouvrir le débat » pour une « amélioration » de la réforme des retraites, sans pour autant « tout remettre en cause » , et tout en « respectant le cadre budgétaire ». Mais ses marges de manoeuvre sont étroites. Revenir sur l'âge est impossible. Ce serait un désaveu majeur pour Emmanuel Macron qui détricoterait sa seule réforme d'ampleur. Mais aussi, en plein dérapage des finances publiques, un très mauvais signal envoyé à Bruxelles et aux agences de notation - à l'heure où tous les autres pays augmentent l'âge de départ, de l'Allemagne à l'Italie en passant même par la Chine. Car le report de l'âge rapporte des cotisations supplémentaires en faisant travailler les Français deux ans de plus et évite des dépenses en retardant d'autant le paiement des pensions.

Sans compter que la réforme des retraites, à force de concessions sociales imposées par le Parlement, est déjà bien peu ambitieuse. Elle ne permettra pas d'atteindre l'équilibre en 2030 comme prévu, a d'ores et déjà averti le Conseil d'orientation des retraites (COR) : le système accusera encore un déficit d'environ 10 milliards d'euros. « Quand on regarde l'évolution démographique, on sait déjà qu'il va falloir revisiter la réforme en place. Si on veut partir deux ans plus tôt, il faut dire aux Français avec quel montant de retraite! Le jeu politique est dangereux car il s'affranchit de tout principe de réalité » , observe François Asselin, président de la CPME. « Seul Édouard Philippe a le courage de dire que l'âge de départ devrait être relevé à 67 ans » , conforte un député Horizons.

« Mais s'il veut renouer avec les syndicats, le gouvernement est obligé de distribuer quelques gâteries. Il devra faire un geste, il ne pourra pas y échapper, car il n'a pas de majorité » , affirme Raymond Soubie, ex-conseiller social de Nicolas Sarkozy et président du cabinet Alixio. Quelles mesures pourraient alors être envisagées ? Les petites pensions ont déjà été revalorisées et le dispositif carrières longues - pourtant jugé « injuste et coûteux » par la Cour des comptes - a déjà été élargi sous la pression du Parlement. Au point que 30 % des Français partent aujourd'hui avant l'âge légal, du simple fait d'avoir commencé à travailler avant 20 ans.

En revanche, le sujet de l'usure professionnelle pourrait être rouvert, c'est-à-dire des carrières pénibles - à ne pas confondre avec les carrières longues. «La pénibilité est un vrai problème dans le bâtiment, les travaux publics, par exemple. En revanche, quelqu'un qui est entré à 18ans dans la fonction publique territoriale, à 65ans il n'est pas usé, avec les jours du maire, les RTT, moins de 35heures » , observe un chef d'entreprise. « On n'est pas allé au bout du sujet de l'usure professionnelle, on l'a laissé en plan» , reconnaît Éric Chevée, vice-président de la CPME. Les partenaires sociaux s'étaient en effet emparés du sujet mais n'ont pas trouvé d'accord. « L'idée n'est pas de faire partir des salariés plus tôt mais d'éviter qu'ils terminent en inaptitude, en suivant mieux leur parcours professionnel ou en facilitant les reconversions» , poursuit Éric Chevée. Une mesure qui aurait le mérite de ne pas être dispendieuse : au contraire, elle éviterait des dépenses supplémentaires et augmenterait le taux d'emploi des seniors. Mais les branches professionnelles sont frileuses à l'idée de rouvrir ce dossier qui s'était transformé en usine à gaz sous le quinquennat Hollande.

L'emploi des seniors est un autre levier qui pourrait être activé, avec incitations ou obligations pour les entreprises à conserver leurs travailleurs âgés. Cela pourrait signer le retour de l'index senior, obligeant à publier des indicateurs sur le modèle de l'index égalité hommes-femmes, ou du CDI senior imaginé par la droite sénatoriale, deux dispositifs introduits dans la réforme des retraites avant d'être censurés par le Conseil constitutionnel, non sur le fond mais car ils n'avaient pas leur place dans un texte financier, en l'occurrence une loi de financement rectificative de la Sécurité sociale.

Autre piste : les retraites des femmes. « Si Michel Barnier veut faire du petit replâtrage, il peut éventuellement agir sur la carrière des femmes, les périodes de maternité. Il y a peut-être des voies et moyens mais c'est marginal » , indique un expert des retraites. Grandes perdantes de la réforme, les mères de famille qui pouvaient - grâce à leurs trimestres pour enfant - prendre leur retraite à 62 ans doivent désormais attendre 64 ans, leurs trimestres ne leur servant plus à rien. Pour compenser, le gouvernement leur a concédé un petit bonus de 5 %. Quant au sujet plus large, et ultrasensible, des droits familiaux - majoration de pension pour les parents de trois enfants, pension de réversion etc. -, il est au programme de travail du COR, avec un rapport attendu à l'automne... 2025.

Mais vu la tension politique du moment, est-il judicieux de rouvrir l'explosif dossier des retraites, même à la marge ? « Le gouvernement ne peut pas faire autrement. C'est l'occasion de renouer avec les syndicats qui sont en attente » , affirme Raymond Soubie. S'ils sont prêts à prendre toute amélioration de la réforme, les syndicats ne désarmeront pas sur leur opposition aux 64 ans. « On ne veut pas parler des retraites sans parler d'âge légal. Il faut tout mettre sur la table: l'âge, la durée de cotisation, les exonérations de cotisation dont bénéficient les entreprises» ,martèle Dominique Corona, représentant Unsa. De son côté, la CFDT demande « a minima » une suspension de la réforme avant de « discuter ».

En voulant donner quelques gages pour un gain incertain, le risque est fort pour Michel Barnier de rouvrir la boîte de Pandore. « Il cherche à raccrocher la gauche mais il n'aura pas les syndicats, pas même la CFDT. Il ne pourra faire tout au plus que des mesurettes qui ne serviront à rien», conclut un fin connaisseur du sujet. Alors qu'Emmanuel Macron n'a jamais fait le deuil de sa première réforme des retraites avortée, l'exécutif pourrait aussi se projeter sur un horizon plus lointain, en relançant le sujet d'un système par points, par exemple, ou en engageant une réflexion sur l'introduction d'une dose de capitalisation. « On peut lancer un chantier dont on sait qu'il n'aboutira pas dans les deux-trois prochaines années. Lancer un processus d'étude permet de montrer qu'on est ambitieux, sans prendre de risques » , conclut Raymond Soubie. M.-C. R.

Le Figaro, no. 24907
Le Figaro et vous, samedi 21 septembre 2024 894 mots, p. 41

der ; Portrait

MIEL ABITBOL, INFLUENCEUSE AU GRAND COEUR

LA JEUNE FEMME DE 17 ANS, QUI COMPTE 1,7 MILLION D'ABONNÉS SUR TIKTOK, LANCE LYYNK, UNE APPLI DÉDIÉE À LA SANTÉ MENTALE DES JEUNES. ELLE A CONÇU LA PLATEFORME, QUI COMPTE PLUS DE 200 000 TÉLÉCHARGEMENTS, AVEC L'AIDE D'UNE PSYCHIATRE.

Lentschner, Keren

Elle arrive quelques minutes en retard au rendez-vous, commande un diabolo fraise et démarre l'entretien, très pro, d'une voix douce et assurée, rodée à l'exercice. Miel Abitbol, 17 ans, influenceuse très suivie par les ados, qui compte 1,7 million d'abonnés sur TikTok, assume depuis quelques jours son rôle de chef d'entreprise. Avec son père et sa psychiatre, Claire Morin, elle a cofondé Lyynk, une appli dédiée à la santé mentale des jeunes. Vingt-quatre heures après son lancement, elle comptait déjà plus de 100 000 téléchargements. « J'ai toujours eu envie d'aider les autres,explique la jeune femme, brushing impeccable, un top bleu assorti à ses ongles. Je suis fière d'y être parvenue car je reviens de loin. »

Miel s'est inspirée de son histoire pour concevoir l'appli, gratuite pour les jeunes. Il y a trois ans, elle se retrouve à l'hôpital après une tentative de suicide. Elle enchaîne dépression et troubles alimentaires. Elle peine à se remettre de plusieurs années noires pendant lesquelles elle a été victime de harcèlement scolaire et sexuel, et d'un viol. Miel s'est murée dans le silence, incapable d'en parler à ses parents.

La jeune femme ne s'en cache pas. Depuis l'âge de 10 ans, elle a pris l'habitude de raconter son quotidien sur TikTok. Elle considère le réseau social comme son « journal intime ». « Je n'ai pas de tabou » , lâche-t-elle. Miel a documenté sa descente aux enfers, publié des photos d'elle sur son lit d'hôpital, livré ses états d'âme, ses difficultés à remonter la pente, et raconté son retour à la vie. « Je me sentais moins seule parce que les gens commentaient mes vidéos » ,confie-t-elle. Elle encourage aussi les jeunes victimes d'agressions à porter plainte, dépitée que son propre cas ait été classé sans suite.

Son ton lui a permis de séduire une vaste communauté et de prendre conscience de l'ampleur du fléau. Chaque jour, Miel reçoit des centaines de messages de ses fans. Y compris de nombreux témoignages de filles et de garçons qui la remercient de leur avoir « sauvé la vie ». « Lorsqu'ils sont en souffrance, je leur conseille d'en parler à un adulte ou à un professionnel de santé,explique-t-elle. J'essaie de me protéger un minimum. » La jeune femme, qui a passé une partie de son enfance aux États-Unis, parle aussi de sa famille, de ses tenues et de maquillage sur TikTok et Instagram.

Pas un jour ne passe sans qu'elle ne poste de contenu. « Certains se forcent à le faire. Pour moi, c'est une passion » ,confie-t-elle. Sans prendre à la légère l'impact qu'elle a auprès de sa communauté. « Je me suis rendu compte de la responsabilité que j'avais en tant que personnalité publique sur les réseaux sociaux » ,déclare la jeune femme, souvent reconnue dans la rue par des fans « toujours bienveillants ».Sur Instagram, elle n'hésite pas à apparaître au naturel, mais sur TikTok, elle se départit rarement de ses filtres. « Je suis plus jolie avec, ça rend les ombres plus belles » ,sourit-elle.

L'idée de l'appli a germé en août 2023, alors qu'elle n'était pas encore tout à fait guérie. Miel décide de concevoir une appli dédiée à la prévention. Son père, avec lequel elle entretient une relation fusionnelle, l'accompagne dans la gestation du projet. L'ancien chef d'entreprise dans la tech finance également la société. Parmi les outils proposés par Lyynk, un calendrier émotionnel pour auto-évaluer son humeur, un compteur de sobriété pour les addictions... L'appli propose aussi des vidéos de sensibilisation à destination des jeunes et des adultes. Un psy répond aux questions. « L'appli ne peut remplacer le suivi par un psy. Lorsqu'on fait une dépression, il faut un accompagnement médical » ,poursuit la jeune femme.

L'ambition de Lyynk est de fournir une « safe place » aux jeunes, en lien - s'ils le souhaitent - avec un parent ou un adulte de confiance. Un moyen aussi de faciliter le dialogue qui peut parfois s'avérer difficile.

L'appli s'accompagne de la création d'une fondation dont le but est de sensibiliser le public et les politiques en matière de santé mentale. Miel, qui rêve d'un ministère dédié au bien-être des jeunes et d'un système scolaire plus bienveillant qui empêche les phobies scolaires, a pris la parole en février dernier à l'Assemblée nationale. Elle a planché pendant plusieurs semaines avec un député sur une proposition de loi visant à réguler les réseaux sociaux. Mais la dissolution y a mis un coup d'arrêt. La jeune femme est convaincue qu'il ne sert à rien d'interdire les réseaux sociaux et que la responsabilité doit être partagée. Elle rêve de mettre en place des cours à destination des collégiens pour un usage plus responsable.

Il y a deux semaines, Miel a emménagé seule. Une victoire pour la jeune femme qui consacre son temps libre à ses amis ainsi qu'à la peinture et au dessin. Admise dans une école de commerce, elle a finalement décidé de décaler le début de ses études et de prendre une année sabbatique pour se consacrer à Lyynk. Et prendre un nouveau départ.

Le Monde
France, samedi 21 septembre 2024 1238 mots, p. 11
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20 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Les ministres changent, la « bande des quatre » reste au pouvoir

Depuis 2017, ces hauts fonctionnaires restent aux commandes de l’Etat et assurent la continuité de la politique économique

Nathalie Segaunes

Dans la cour de Bercy, ce 12 septembre, Bruno Le Maire remercie ceux sans lesquels « rien n’aurait été possible » durant ses sept années à la tête du ministère de l’économie et des finances. Ses ministres délégués d’abord, qui recueillent les applaudissements polis des quelque 500 fonctionnaires présents. Les membres de ses cabinets successifs ensuite, « qui se sont sacrifiés, qui se sont épuisés à la tâche, avec un sens de l’engagement pour le service de l’Etat exceptionnel », appuie le ministre démissionnaire.

Emmanuel Moulin, qui fut son directeur de cabinet (2017-2020), notamment pendant la crise du Covid-19, est acclamé. Bertrand Dumont, qui lui a succédé à ce poste en 2020, est applaudi, en dépit de son absence. Jérôme Fournel enfin, qui a remplacé M. Dumont début 2024, est le troisième héros de « cette belle et grande aventure », comme l’a décrite M. Le Maire au moment des adieux. Au premier rang, MM. Moulin et Fournel savourent l’ovation de la « maison Bercy ».

Depuis 2017, ces trois hauts fonctionnaires se partagent les avant-postes de la haute administration : la direction du Trésor, la direction du cabinet du ministre de l’économie et la direction du cabinet du premier ministre. Quand l’un quitte une fonction, l’un des deux autres prend sa place. Un ballet orchestré, depuis l’Elysée, par le puissant secrétaire général de la présidence, Alexis Kohler. Car, comme dans le roman d’Alexandre Dumas, les trois mousquetaires sont quatre.

L’école de commerce Essec et l’Ecole nationale d’administration (ENA) pour Alexis Kohler et Emmanuel Moulin, HEC et l’ENA pour Jérôme Fournel, Normale-Sup et l’ENA pour Bertrand Dumont… Ces « amis de trente ans » incarnent l’élite administrative du pays, même si aucun n’est sorti de l’ENA dans la « botte », qui donne accès aux grands corps. Ils se sont connus à Bercy dans les années 1990, et ne se sont jamais perdus de vue.

Trente ans plus tard, alors qu’ils ont atteint la cinquantaine, Alexis Kohler, Emmanuel Moulin et Bertrand Dumont sont toujours amis, se voient en dehors du travail. Avec Jérôme Fournel, la connexion se fait essentiellement par le travail. « C’est une reconstitution de ligue dissoute », s’est exclamé Jean-Pierre Jouyet, ex-secrétaire général de l’Elysée, lorsque Emmanuel Moulin a pris la direction du cabinet de Gabriel Attal à Matignon, en janvier, en lien permanent avec Alexis Kohler à l’Elysée.

Un ancien locataire de Bercy décrit « une bande, solidement assise sur le pouvoir depuis sept ans », avec l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Elysée. Emmanuel Moulin invoque une « succession de hasards » pour justifier la constitution de cette « bande des quatre » au sommet de l’Etat macronien. Bruno Le Maire, qui avait croisé Jérôme Fournel au cabinet du premier ministre Dominique de Villepin entre 2005 et 2007, puis Emmanuel Moulin et Bertrand Dumont dans les cabinets sarkozystes, les a introduits dans la sphère macroniste dès 2017. « Des gens qui ont passé beaucoup de temps dans l’administration et qui acceptent des postes de directeur de cabinet très contraignants, il n’y en a pas beaucoup », vante M. Moulin, las du procès en endogamie.

« Convictions assez proches »

Si Alexis Kohler, ancien des cabinets Hollande, vient de la gauche, les trois autres ont donc vu leur carrière décoller dans les cabinets de droite. M. Moulin s’est ainsi retrouvé en première ligne pendant la crise financière de 2008. Mais tous partagent, atteste un ancien haut fonctionnaire du gouvernement Borne, « la même approche en termes de politique économique ». « On a tous les quatre des convictions assez proches, mais on a tous évolué depuis 2012 », tempère M. Moulin, qui fut rocardien dans ses jeunes années. « Leurs invariants tiennent en deux points : rassurer Bruxelles et placer la dette à de bonnes conditions, quels que soient les aléas. Ils savent faire, ils ont tous les réseaux et contacts pour cela », décrit un ex-ministre. Ce qui n’a pas empêché le déficit public de dépasser les 5,5 % du produit intérieur brut (PIB) en 2023, loin des 3 % demandés par l’Union européenne, et la dette de s’envoler à un niveau record de 3 160 milliards d’euros.

Qu’importe.Si M. Le Maire quittera Bercy dès que son successeur sera nommé, les mousquetaires, eux, resteront aux commandes de l’appareil d’Etat. Ils sont déjà au service du gouvernement Barnier. Jérôme Fournel a pris début septembre la direction du cabinet du premier ministre, et s’entretient quotidiennement avec Alexis Kohler. Bertrand Dumont, directeur général du Trésor, qui a travaillé aux côtés du Savoyard dans les années 2010, lorsque ce dernier était commissaire européen, aurait pu prendre la place, mais Jérôme Fournel, qui a préparé le budget 2025 à Bercy, a été jugé, à l’Elysée comme à Matignon, « immédiatement opérationnel ».

M. Moulin, enfin, qui prend quelques jours de vacances, cherche un nouveau point de chute. « Je le verrais bien revenir diriger le cabinet du futur ministre de l’économie », s’amuse son ex-camarade de l’ENA Jérôme Guedj, député socialiste de l’Essonne. Revenir boucler la boucle, « c’est pas terrible, objecte Moulin . Il faut avancer ». Il ira, dit-il, où il sera « le plus utile ».

La longévité de cette « bande » à la tête de l’Etat contraste avec la valse de certains ministres depuis l’élection de M. Macron – sept en sept ans à la santé, par exemple. Les ministres de M. Macron, le plus souvent passés par l’université ou les instituts d’études politiques, se caractérisent en outre par un niveau d’études certes convenable, mais relativement modeste, observe l’historien et sociologue Pierre Birnbaum : « On n’est pas du tout dans la lignée des cabinets gaullistes ou socialistes, de Mitterrand à Jospin, où les grands ministres étaient pratiquement tous énarques. »

Pouvoir hypercentralisé

Peu ancrés dans l’Etat, interchangeables, sélectionnés pour leur docilité, les ministres « sont devenus, avec Macron, des attachés de presse de décisions prises à l’Elysée », constate un ex-ministre de François Hollande. Et sont confrontés, à la tête de leur administration, à des hauts fonctionnaires chevronnés. « Le macronisme, c’est le triomphe de la haute fonction publique, qui prend en charge toutes les fonctions de l’Etat, y compris les fonctions politiques », résume Pierre Birnbaum, auteur d’ Où va l’Etat ? (Seuil, 2018).

Le chef de l’Etat, ex-inspecteur des finances, qui a manifesté à de nombreuses reprises sa défiance à l’égard de la politique et de ses représentants, a instauré au fil des ans un pouvoir hypercentralisé, concentré entre ses mains pour l’impulsion politique, entre celles de la haute fonction publique pour la mise en œuvre. « Les ministres savent qu’on essaie de ne pas trop se mettre en valeur, ni à leur place, fait valoir M. Moulin. On est loyaux et on leur dit la vérité. »

Du fait de sa longévité exceptionnelle au secrétariat général de l’Elysée (un septennat), M. Kohler a nommé tous les directeurs d’administrations centrales aujourd’hui en place. L’Elysée assure que, depuis l’arrivée de M. Barnier à Matignon, le secrétaire général ne donne plus d’instructions à l’administration. Mais le réseau construit depuis sept ans au sein de la haute fonction publique, dont la « bande de Bercy » est la pointe avancée, reste en place.

Le Monde
Idées, samedi 21 septembre 2024 933 mots, p. 29
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20 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Analyse

Election présidentielle au Venezuela : le dilemme occidental

Angeline Montoya(service international) Angeline Montoya(service international)

Ne pas reconnaître la victoire de Nicolas Maduro à la présidentielle du 28 juillet sans pour autant décréter que le candidat de l’opposition, Edmundo Gonzalez, est le président élu : c’est le difficile numéro d’équilibriste auquel sont confrontés la plupart des pays occidentaux face à la crise postélectorale au Venezuela.

Jeudi 19 septembre, le Parlement européen a voté une résolution non contraignante proposée par la droite et l’extrême droite reconnaissant Edmundo Gonzalez comme « président légitime et démocratiquement élu du pays ». Pour l’heure, aucun pays européen n’a fait ce pas. Si, en Espagne, les deux Chambres ont aussi voté une résolution en ce sens, elles n’ont pas été suivies par le premier ministre, Pedro Sanchez.

A part une quarantaine de pays d’Amérique, d’Asie et d’Afrique, menés par la Russie et la Chine, qui ont, à l’inverse, salué Nicolas Maduro comme le gagnant du scrutin, dans le reste de la communauté internationale, la majorité des pays, Etats-Unis en tête, reconnaissent les « preuves accablantes » de la victoire dans les urnes du candidat de l’opposition, exilé à Madrid depuis le 8 septembre. Mais, hormis l’Argentine et le Panama, personne n’utilise le terme de « président élu ».

Les communiqués du Conseil de l’Union européenne (UE) se contentent de noter que « des copies des procès-verbaux des bureaux de vote publiées par l’opposition(…) indiquent qu’Edmundo Gonzalez Urrutia aurait remporté l’élection présidentielle avec une large majorité ».Début août, Washington précisait que prendre acte de sa victoire ne signifiait pas le reconnaître comme président élu. De fait, le Parlement européen a refusé de voter, jeudi, une phrase qui exigeait de l’UE et des pays membres de le faire.

La différence est subtile, mais de taille. Cela impliquerait, à partir du 10 janvier, jour de l’investiture, de nouer des liens diplomatiques, politiques, commerciaux avec un gouvernement en exil. « En Europe, pratiquement personne ne veut le faire, car ils ne veulent pas commettre la même erreur qu’avec Juan Guaido », explique une haut diplomate espagnole.

« Enorme pression »

En  2019, alors que Nicolas Maduro était investi pour un deuxième mandat après une réélection déjà contestée, l’opposition déclarait un « vide de pouvoir » et proclamait « président par intérim » celui qui dirigeait alors l’Assemblée nationale : Juan Guaido. A peine dix minutes plus tard, le président américain, Donald Trump, annonçait qu’il reconnaissait le jeune député comme le président légitime. Emmanuel Macron et une soixantaine de dirigeants, dont ceux des autres pays européens, lui emboîtaient le pas.

« En 2019, le gouvernement américain avait exercé une énorme pression sur les Européens pour qu’ils reconnaissent Guaido, et pour faire tomber le régime de Maduro, retrace la diplomate espagnole. Cette décision a été favorisée par le contexte régional, avec la Colombie, le Brésil et le Chili qui étaient gouvernés par la droite. Mais le “gouvernement” de Guaido, malgré ses ambassadeurs, ses représentants auprès des organismes internationaux, c’était du carton-pâte. »

Une vision partagée par un diplomate français : « C’était une incongruité totale », estime-t-il, insistant sur le fait que la France « ne reconnaît jamais les gouvernements, mais les Etats, et cela est la base de la coexistence pacifique, comme l’avait rappelé le ministre français des affaires étrangères Michel Jobert en 1973, après le coup d’Etat au Chili ».Le fait de n’avoir pas coupé les ponts avec le régime de Pinochet avait notamment permis d’accueillir à l’ambassade de Santiago des centaines d’opposants et de les exfiltrer en France.

L’expérience Guaido a fait long feu. « Elle n’a produit aucun des effets escomptés comme la mise en place d’un gouvernement de transition ou des élections libres », rappelle Santiago Rodriguez, professeur d’histoire politique à l’université de Carabobo. Dès janvier 2021, l’UE faisait comprendre qu’elle reconnaissait en Guaido un membre important de l’opposition, mais évitait de l’appeler « président par intérim » comme elle l’avait fait jusque-là.

En novembre 2022, Emmanuel Macron s’était adressé à Nicolas Maduro, croisé dans les couloirs de la COP27, en Egypte, en lui donnant du « président »,actant ainsi la fin de l’expérience Guaido, entré entre-temps en disgrâce après des soupçons de corruption touchant son entourage. Aujourd’hui, le contexte international est différent de celui de 2019. Washington ne cherche plus à expulser Nicolas Maduro par la force. Si le Chili, la Colombie et le Brésil, désormais gouvernés par la gauche, ne reconnaissent pas non plus sa victoire, Brasilia et Bogota cherchent une solution négociée à la crise.

Une vague de reconnaissance d’Edmundo Gonzalez ne serait pas plus souhaitable que la « grave erreur diplomatique » qu’a été celle de Juan Guaido, car cela fermerait « toute possibilité d’une transition négociée », considère Santiago Rodriguez. « Cela ne doit se faire que si cela a un impact réel sur la possibilité d’un retour de la démocratie au Venezuela, abonde l’analyste politique Nicmer Evans. Mais si cela doit compliquer davantage la situation, il faudra se poser la question de reconnaître un gouvernement de facto, et trouver d’autres mécanismes de pression. »

Si rien ne change d’ici au 10 janvier, M. Maduro « entamera son troisième mandat constitutionnel et une nouvelle étape d’incertitude commencera » , souligne M. Rodriguez. Et les pays ne reconnaissant pas sa victoire n’auront pourtant pas d’autre choix, pense le diplomate français, que de prendre acte de sa nouvelle investiture, comme l’a fait Paris de la réélection contestée de Nayib Bukele au Salvador, le 4 février, ou de celle de Vladimir Poutine, le 17 mars.

Le Monde
France, samedi 21 septembre 2024 1061 mots, p. 12
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20 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Le RN courtise les patrons avec un programme libéral mais coûteux

La synthèse des propositions du parti d’extrême droite dessine une politique « probusiness », avec un « Etat au service de l’économie »

Clément Guillou et Corentin Lesueur

Dans le chemin qui emmène le Rassemblement national (RN) du social-populisme vers les rives du libéral-conservatisme, la leader du parti d’extrême droite, Marine Le Pen, a laissé tomber un caillou de sa poche : la synthèse de ses propositions économiques à destination du monde du travail. Un document détaillé en quatre parties qui n’est ni vraiment une clarification ni un reniement, mais dont la lecture d’ensemble – et, surtout, les absences – dessine une façon de penser.

Sa publication, samedi 14 septembre, en ouverture du séminaire de rentrée des députés RN à l’Assemblée nationale, permet au parti d’afficher une apparence de sérieux, après que le document a été ébauché à l’automne 2023, ficelé au printemps 2024 et dissimulé durant la période électorale des élections législatives des 30 juin et 7 juillet. Le publier, expliquait alors le parti d’extrême droite, consistait à s’exposer à d’inévitables critiques.

Le livret semble avoir le souci de répondre à une large partie des demandes des organisations patronales, à qui il est destiné. « Une partie des réserves des chefs d’entreprise à notre égard est liée à la méconnaissance de notre programme », déplore Marine Le Pen. Cette remise en forme de ses propositions pour l’élection présidentielle de 2022 ne propose pas de nouveauté.

Des propositions coûteuses liées au pouvoir d’achat des ménages – réduction de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) sur les énergies, TVA à 0 % sur les produits de première nécessité – n’y figurent pas, mais restent au programme. Elles étaient inscrites dans une première version plus longue, mais le parti a choisi d’enlever « les mesures dont on avait parlé deux cents fois et qui n’étaient pas liées au monde de l’entreprise, afin de mettre en avant nos autres mesures », explique son rédacteur, Jean-Philippe Tanguy, député RN de la Somme.

Ont également disparu d’autres propositions susceptibles de froisser les milieux patronaux et économiques. Ne figurent ni taxe sur les rachats d’actions, ni taxe sur les dividendes « excessifs », ni le plafonnement de la « flat tax », instaurée par Emmanuel Macron pour limiter la ponction des revenus du capital financier – en 2022, Marine Le Pen prévoyait de supprimer cet avantage si les revenus du capital dépassaient 60 000 euros. Ces trois taxes constituent, argue pourtant régulièrement M. Tanguy, le socle d’un « rééquilibrage fiscal vers les plus fortunés ».Interrogé sur ce point, ce dernier dit qu’il n’est pas question d’y renoncer, tout en s’étonnant de leur absence dans le livret. Sollicité, Renaud Labaye, secrétaire général du groupe RN à l’Assemblée nationale, assure à son tour que Marine Le Pen « n’abandonne pas ces mesures ».

Intervenir le moins possible

Mais François Durvye, autre conseiller économique de la triple candidate à la présidentielle, qui a validé le document en compagnie du cabinet de cette dernière, assume leur disparition : « Ces éléments ont été “challengés”[réexaminés], dit-il au sujet de la taxe sur les super-dividendes, sur les rachats d’action et du plafonnement de la « flat tax ». D’une façon générale, ce livret a vocation à être l’état du programme économique du RN. »François Durvye, bras droit du milliardaire conservateur Pierre-Edouard Stérin, décrit ainsi la vision économique qu’a voulu expliciter le RN avec ce livret : « C’est la réconciliation de la défense des intérêts nationaux avec la liberté d’action de l’entreprise. L’Etat doit être au service de l’économie et pas l’inverse. Aujourd’hui, la structure étatique a plus d’objectifs pour elle-même que pour son bénéficiaire, qu’il s’agisse du citoyen ou de l’entreprise. »Une vision d’ensemble mâtinée de mesures xénophobes – « priorité nationale » à l’emploi ou au logement – et d’attaques au modèle syndical qui ne diffère pas du logiciel macroniste : l’Etat doit avant tout soutenir la compétitivité des entreprises et intervenir le moins possible dans leurs pratiques ou le marché.

La lecture de cette compilation fait dire à l’économiste Alain Trannoy qu’ « il y a un alignement du programme du RN sur celui de LR[Les Républicains] ou des conservateurs anglais ». Le professeur à l’école d’économie d’Aix-Marseille y voit « un programme classiquement libéral avec diminution des dépenses de l’Etat, des impôts – avec l’objectif de passer de 46 % à 40 % –, des normes. Le retour d’un micro-impôt sur la fortune tombe comme un cheveu sur la soupe, un petit héritage du passé, purement symbolique puisque la résidence principale ou les œuvres d’art ne sont pas touchées. »

Aussi le livret reprend-il l’idée, développée durant la campagne des européennes, d’une remise à plat totale des normes et réglementations, ébauchée par « les partenaires sociaux et entreprises »,puis soumise au gouvernement et au Parlement. Le RN entend également poursuivre la baisse drastique des impôts de production entamée par Emmanuel Macron.

Le RN ne souhaite pas toucher aux aides aux entreprises, à commencer par le crédit impôt recherche – sauf dans l’éventualité où une entreprise bénéficiaire délocaliserait sa production –, et compte même créer pour elles de nouvelles niches fiscales. Il veut, par exemple, élargir le pacte Dutreil, niche coûteuse et très prisée des fondateurs d’entreprise, soupçonnée d’être utilisée à des fins d’optimisation fiscale sur les transmissions. La fiscalité sur la transmission des entreprises jusqu’à 5 000 salariés, à condition que l’héritier la conserve dix ans, serait purement et simplement supprimée, dans « tous les secteurs dont le maintien de la production en France est jugé critique », ainsi que dans l’agriculture.

Les créateurs d’entreprise âgés de moins de 30 ans seraient par ailleurs exonérés d’impôt sur les sociétés – et d’impôt sur le revenu, comme tout Français de moins de 30 ans. Le but affiché de ces dispositions est d’éviter une émigration des cerveaux, thème que Marine Le Pen entend faire monter d’ici à l’élection présidentielle de 2027.

L’ensemble de ces propositions dessine une longue liste de recettes évaporées pour les comptes publics, assez peu conforme au sérieux budgétaire promis par ailleurs. Mais le RN compte prioritairement sur une relance de la croissance pour réduire progressivement le déficit. A l’image d’un certain Emmanuel Macron.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, vendredi 20 septembre 2024 790 mots, p. AUJM4
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20 septembre 2024 - Le Parisien

CastingiLes noms que Michel Barnier a proposés à Emmanuel Macron

C'est avec un « gouvernement » qui sera « prêt à agir au service des Français » que Michel Barnier s'est rendu à l'Élysée ce jeudi soir, pour le proposer à Emmanuel Macron. « Le Parisien » dévoile les principaux noms.

Marion Mourgue, Alexandre Sulzer, Mathilde Durand, Tom Hollmann et Aubin Laratte

Tout peut se jouer jusqu'à la dernière minute. Pour autant, ce jeudi soir, le Premier ministre avait une trame déjà bien avancée de sa future équipe. C'est avec un « gouvernement » qui sera « prêt à agir au service des Français » qu'il est allé rencontrer Emmanuel Macron à l'Élysée, à l'issue de ce qui devait être sa « dernière journée » de consultations, deux semaines après sa nomination à Matignon.

« Il y aura des gens de ma famille politique, naturellement des hommes et des femmes de bonne volonté qui appartiennent à la majorité sortante », avait promis Michel Barnier, quelques heures après sa nomination il y a deux semaines. Dans les faits, son gouvernement - tel qu'il comptait le proposer à Emmanuel Macron ce jeudi soir - penche à droite.

Ceux qui entrent

Ce gouvernement accueillera de nouveaux entrants du groupe LR. Le président du groupe des Républicains au Sénat, Bruno Retailleau, était pressenti ce jeudi soir pour le ministère de l'Intérieur et succéder ainsi à Gérald Darmanin. Autre sénateur LR à entrer au gouvernement : celui du Rhône François-Noël Buffet, rattaché directement au Premier ministre, devrait lui être en charge des Outre-mer. Mais dans l'après-midi, ce jeudi, il n'avait pas encore dit à Michel Barnier s'il acceptait ou non ce poste.

Le député de la 7 e circonscription du Bas-Rhin, Patrick Hetzel (LR), pourrait hériter du portefeuille de l'Enseignement supérieur. Il a notamment été recteur d'académie et conseiller éducation de François Fillon à Matignon.

Othman Nasrou, membre du parti Libres ! de Valérie Pécresse, conseiller régional d'Île-de-France, devrait, lui, obtenir un portefeuille ministériel, en charge de la Discrimination et de la Laïcité.

La députée de la 5 e circonscription du Doubs et vice-présidente de l'Assemblée nationale, Annie Genevard (LR), est pressentie pour hériter du ministère de l'Agriculture. Cette cadre historique de LR, formation qu'elle a présidée durant cinq mois en 2022, succéderait à Marc Fesneau, président du groupe des députés MoDem, à la tête de l'Hôtel de Villeroy depuis deux ans. La sénatrice LR de Loire-Atlantique Laurence Garnier, proche de Michel Barnier et Bruno Retailleau, devrait quant à elle être nommée ministre déléguée chargée de l'Enfance, de la Jeunesse et des Familles. Ancienne vice-présidente du conseil régional des Pays de la Loire, elle prendrait la place de la centriste Sarah El Haïry, en poste depuis février 2024.

La sénatrice des Yvelines Sophie Primas, issue des Républicains, devrait hériter du Commerce extérieur et du Tourisme. Elle avait annoncé quitter son parti après l'accord d'Éric Ciotti avec le RN lors des dernières élections législatives. Bercy verrait arriver entre ses murs deux ministres issus d'Ensemble pour la République. Le député Renaissance de Haute-Savoie Antoine Armand se concentrerait sur l'économie, les entreprises et l'industrie. À ses côtés, le député du Val-de-Marne Mathieu Lefèvre, en charge des Comptes publics. Le chef de file des députés LR, Laurent Wauquiez, a en fin de journée indiqué à ses députés avoir refusé Bercy.

C'est la figure « divers gauche » de ce gouvernement. Didier Migaud, président de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, ancien juge et député socialiste jusqu'en 2010, devrait succéder à Éric Dupond-Moretti en tant que garde des Sceaux. L'ancienne conseillère d'Emmanuel Macron, et députée de la 4 e circonscription de Paris depuis 2022, Astrid Panosyan-Bouvet, cofondatrice d'En marche, obtiendrait pour sa part le ministère du Travail.

Benjamin Haddad, ex-UMP passé dans le camp présidentiel et député de Paris, obtiendrait le portefeuille de l'Europe. Une autre figure du camp présidentiel, Maud Bregeon, députée des Hauts-de-Seine, devrait quant à elle hériter du porte-parolat. Enfin, l'ex-ministre Geneviève Darrieussecq, MoDem, reviendrait au gouvernement, en charge de la Santé.

Ceux qui restent

Rachida Dati, figure de la droite parisienne, serait maintenue au ministère de la Culture. Selon nos informations, Michel Barnier l'en a personnellement informée ce jeudi. L'ancienne maire du VII e arrondissement avait été nommée à la tête de ce ministère en janvier dernier par Gabriel Attal.

Ministre délégué chargé de l'Europe, le MoDem Jean-Noël Barrot est pressenti pour les Affaires étrangères. Sébastien Lecornu, comme attendu, devrait également être maintenu au ministère des Armées. Il serait toutefois accompagné d'un LR, en la personne du député de Seine-et-Marne Jean-Louis Thiériot, à la Défense. Catherine Vautrin, ministre du Travail, de la Santé et des Solidarités depuis le mois de janvier et venue de la droite, resterait dans le gouvernement mais pour occuper un nouveau ministère, celui des Territoires. Agnès Pannier-Runacher, ministre déléguée à l'Agriculture, est désormais pressentie à l'Écologie.

L'Humanité
vendredi 20 septembre 2024 1027 mots, p. 9

(Page 9) LR-Macronie : bras de fer entre fragiles partenaires

Gouvernement Alors que Michel Barnier peine à constituer un gouvernement qui satisfasse autant ses troupes que le président et son camp, la gauche se mobilise, ce samedi, pour protester contre ce moment de « crise démocratique majeure ».

L'ère Barnier n'a pas encore commencé qu'elle sent déjà le roussi. Lors de sa passation de pouvoir sur le perron de Matignon avec Gabriel Attal, il y a déjà quinze jours, l'ancien commissaire européen avait pourtant promis l'ouverture d'une nouvelle ère. Celle de « l'écoute » et du « respect » à l'égard de « toutes les forces politiques » pour sortir le pays de l'impasse. « Nous allons davantage agir que parler », avait-il même assuré, sûr de lui. Malgré ces intentions, quinze jours plus tard, l'heure est toujours aux discussions et aux bavardages... Et la France n'a toujours pas de gouvernement. Une liste de 39 noms accolés à des portefeuilles ministériels bien précis a pourtant été proposée par Michel Barnier à Emmanuel Macron, ce mardi. Réponse du chef de l'État : « Ce n'est pas l'idée que je me fais d'un gouvernement d'union nationale. »

En cause, la trop grande part de personnalités issues des « Républicains », formation du nouveau locataire de Matignon. Sur cette feuille posée sur le bureau d'Emmanuel Macron, on trouvait Laurent Wauquiez à Bercy ou encore Bruno Retailleau à l'Intérieur. « C'est trop ! » aurait objecté le président. Au grand soulagement de ses troupes, désireuses de ne pas « se faire putscher par un groupe de 41 pauvres députés », peste une députée macroniste. Ce jeudi, à l'issue d'un énième round de concertation, elles criaient quasiment victoire. En réunion de groupe, Gabriel Attal a affirmé « avoir eu des réponses » de Michel Barnier lors de leur entrevue. Et des garanties, avec 7 ministères de plein exercice sur 16. Mais lesquels ? Auront-ils les premiers rôles ?

Dans l'entourage de l'ancien premier ministre, la colère gronde contre le successeur de l'ancien enfant chéri de la Macronie. « C'est quoi, ce cirque ? s'interroge un cadre du groupe présidentiel auprès de l'Humanité. Un bal de LR et de has been de la gauche ? Et ensuite ? Nous ne sommes pas dans la crainte, mais dans la vigilance. Un équilibre doit être respecté, nous y veillons, et nous saurons réagir si ce n'est pas le cas. » Dans un entretien accordé au Point, mercredi, Gabriel Attal s'est d'ailleurs échiné à maintenir la pression sur l'exécutif, avec des mots plus policés : « Il me semble que c'est moins l'identité politique du premier ministre qui compte que le large rassemblement qui doit s'opérer autour de lui. Nous sommes constructifs. Nous voulons que Michel Barnier et son gouvernement puissent réussir, pour le pays. » Tout en précisant : « Il n'y a pas de soutien automatique. »

Un risque de censure du premier ministre par les parlementaires de l'ancienne majorité présidentielle plane-t-il ? Marc Ferracci, député Ensemble, hausse lui aussi le ton : « Ceux qui pensent qu'on ne pourrait pas censurer, on peut leur répondre que le mandat qui a été donné par Macron à Barnier, c'est de rassembler. S'il s'éloignait de ce mandat politique, s'opposer à Barnier reviendrait à respecter la démarche du chef de l'État. » Un pressing intense appliqué au premier ministre qui ne fait pas l'unanimité dans le groupe parlementaire. « Je ne comprends vraiment pas cette volonté d'affaiblir Barnier, se désole un macroniste de la première heure. Se désolidariser du premier ministre, c'est le faire échouer. Mais qui peut croire que son échec ne sera pas aussi le nôtre ? Ce serait un suicide collectif ! » Un autre surenchérit : « Depuis le 7 juillet, il n'y a rien qui va. On a commencé par ignorer le désir d'alternance en nommant Barnier. Et désormais, on mène une bataille de casting alors que les Français, dont pas un seul n'a voté pour une coalition Ensemble-LR, attendent une transparence totale sur ce que seront les orientations du gouvernement. On devrait tracer les contours d'une politique commune, la présenter aux Français, et ensuite se poser la question des personnes. »

Reçu par le premier ministre pour se voir proposer le ministère du Budget, le député PS Philippe Brun, qui a refusé l'offre, a pu constater de près l'absence de cap de Michel Barnier. « Avec lui, c'est le casting avant le fond, c'était très frappant, raconte-t-il. Il règne, autour de sa gouvernance, une impréparation totale. » Sans être aussi sévère, Constance Le Grip, députée Ensemble, avoue attendre impatiemment « les grands axes de la politique que souhaite mener Barnier » : « Tout ce qu'il a dit, c'est qu'il devait y avoir davantage de justice fiscale. Mais qu'est-ce que ça veut dire concrètement ? Le seul point qui n'est pas négociable, c'est que sa politique soit cohérente avec ce que nous avons fait jusque-là. S'il entend alourdir la fiscalité des ménages et des entreprises, c'est non. Mais nous ne sommes pas dogmatiques, nous pouvons réfléchir à d'autres pistes : une taxe sur le rachat d'actions, ou un réajustement de la contribution sur la rente inframarginale... »

Le seul indice sur la politique envisagée par le nouveau premier ministre est à trouver du côté du document (enfin) envoyé par Bercy ce jeudi à Éric Coquerel et Charles de Courson. Il donne de premières indications sur la répartition des budgets alloués aux ministères et, verdict, le nouveau premier ministre entend (ô surprise !) poursuivre la politique austéritaire menée depuis 2017. « Quinze milliards de baisses des dépenses » sont même à prévoir, selon Éric Coquerel, président de la commission des Finances de l'Assemblée nationale.

Dans ce contexte de continuité de la politique macronienne, alors même que celle-ci a largement été rejetée dans les urnes, le 7 juillet, le député PCF Stéphane Peu alerte : « Nous sommes face à une situation qui ouvre une crise institutionnelle et démocratique grave. » Ce samedi, des manifestations auront lieu dans toute la France pour protester contre le coup de force du camp présidentiel et rassembleront partis du Nouveau Front populaire (NFP) et organisations de jeunesse. « Dans ce moment d'effondrement démocratique majeur, où le président veut monter une majorité avec une force minoritaire, seule une mobilisation populaire peut sortir le pays de la paralysie », assure Aurélie Trouvé, députée FI. Pour préparer l'après-Barnier, dont l'ère devrait commencer par l'annonce d'un nouveau gouvernement en cette fin de semaine, et dont la fin pourrait se révéler plus proche qu'annoncé.

Anthony Cortes

Le Monde
France, vendredi 20 septembre 2024 875 mots, p. 10
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19 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Le jeu délicat de Gérald Darmanin pour assurer ses lendemains

Le ministre de l’intérieur démissionnaire s’est offusqué de la possibilité d’une hausse d’impôt par le nouveau gouvernement, alors même qu’il souhaiterait en être

Claire Gatinois

Gérald Darmanin aime claquer les portes, avant même qu’elles ne s’ouvrent à lui. Mercredi 18 septembre encore, sur France 2, l’élu de Tourcoing, ministre de l’intérieur démissionnaire, le jure : il est « hors de question », pour lui, d’intégrer un gouvernement qui augmenterait les impôts. Lors de son entretien en tête-à-tête avec le premier ministre, Michel Barnier, le week-end précédent, le locataire de Matignon aurait glissé son souhait de durcir la fiscalité. Inadmissible pour Gérald Darmanin, tandis que Matignon s’étrangle. « La situation mérite mieux que des petites phrases. Elle exige de la responsabilité » , tonne-t-on, rue de Varenne, en soulignant que les finances publiques du pays sont au bord de l’abîme.

Celui qui reste, pour quelque temps encore, le « premier flic de France » vient de lancer une grenade dégoupillée sur les genoux de Michel Barnier. Le soutien du poids lourd du camp macroniste n’est plus acquis au premier ministre, membre du parti Les Républicains (LR). Pas plus que son accord pour intégrer le prochain gouvernement. Ironie du destin, l’ancien sarkozyste fait ici cause commune avec Gabriel Attal, le chef des députés Renaissance au Parlement, qui était, hier encore, son grand rival. L’ancien locataire de Matignon, froissé par sa passation de pouvoir grinçante avec Michel Barnier, entend bien, comme Gérald Darmanin, se faire respecter et faire respecter les voix des députés du groupe Ensemble pour la République. Il n’est pas question que le septuagénaire se comporte comme s’il était le nouveau maître à bord, tournant la page de l’ère macroniste en ne laissant que des « miettes »au gouvernement, fait-on valoir dans l’entourage de Gabriel Attal.

« Il soigne sa sortie »

Mais Gérald Darmanin agit-il au nom du collectif ou par orgueil ? C’est un « fin politique, toujours dans le coup d’après », observe Stella Dupont, députée En Commun ! du Maine-et-Loire, ignorant ce que le locataire de la place Beauvau peut avoir derrière la tête. Au sein du camp présidentiel, on s’étonne que le ministre démissionnaire, défenseur d’une droite sociale, qui vantait, dans un entretien à Paris Match, en février, la valeur « partage », s’offusque d’une hausse de la taxation des plus riches. « Il soigne sa sortie », imagine un élu macroniste, persuadé, comme d’autres, que cette affaire de hausse des impôts n’est qu’un prétexte pour que le ministère de l’intérieur fasse entendre sa voix. « Gérald Darmanin fait de la politique avec un petit p. Ce type d’attitude n’est pas à la hauteur de la situation du pays », cingle le député LR Olivier Marleix (Eure-et-Loir). Voilà des mois que le quadragénaire mûrit son départ de la place Beauvau. Dès les premiers jours de janvier, il laisse entendre qu’il est temps, pour lui, de quitter le ministère de l’intérieur. Mi-juin, il promet de démissionner « le soir même » s’il échoue aux législatives. Il remporte son scrutin dans le Nord, mais prévient, avant les Jeux olympiques, qu’un « cycle »s’achèvera pour lui une fois les épreuves sportives terminées. De l’art de théâtraliser sa sortie de scène pour laisser penser que son départ est volontaire ?

Face caméra, Gérald Darmanin assure qu’il prendra plaisir à redevenir un simple député, heureux d’arpenter le terrain, en écoutant les préoccupations de monsieur et madame Tout-le-Monde. Mais, hors des projecteurs, le même confie rêver d’être du prochain gouvernement. L’ambitieux, qui caressa un temps l’idée d’occuper Matignon, lorgne le ministère des affaires étrangères. Le poste, qui vient de se libérer après le départ de Stéphane Séjourné, nommé commissaire européen en remplacement de Thierry Breton, lui permettrait d’étoffer sa stature en gagnant des galons à l’international. Assez, peut-être, pour le rendre présidentiable en 2027. Oubliant le fiasco du projet de loi « immigration », en décembre 2023, qui manqua faire imploser la majorité, comme la dissolution ratée qu’il défendit auprès du chef de l’Etat, Gérald Darmanin imagine avoir droit à une gratification après l’organisation impeccable des Jeux olympiques.

Mais, lors de son entrevue avec Michel Barnier, le premier ministre, soucieux d’incarner une « rupture » avec le précédent gouvernement, ne lui fait aucune allusion ni promesse. L’ancien commissaire européen serait-il inquiet des propos tenus par le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, lundi, sur RTL, menaçant de faire tomber son gouvernement s’il lui venait l’envie de « recycler M. Darmanin, M. Dupond-Moretti et les pontes de la Macronie jusqu’à Xavier Bertrand » ?

Quelles que soient les motivations profondes de son irritation, Gérald Darmanin vient de démontrer son pouvoir de nuisance tout en se présentant comme le gardien du temple de l’héritage fiscal macroniste. « Il est dans la loyauté absolue » au chef de l’Etat, relève-t-on à l’Elysée où l’on décrit les « très bonnes» relations entre Gérald Darmanin et le président de la République. Cette proximité sera-t-elle suffisante pour qu’Emmanuel Macron se batte afin que Gérald Darmanin occupe le quai d’Orsay, un portefeuille qui relève du « domaine réservé » du président de la République ?

Le Figaro, no. 24906
Le Figaro, vendredi 20 septembre 2024 736 mots, p. 4

Politique

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19 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Le RN maintient la pression sur l'exécutif

Alors que Michel Barnier peaufine les derniers détails de son gouvernement, Marine Le Pen laisse planer la menace d'une motion de censure.

Lagrave, Martin

C'est un étonnant retournement de situation. Après la claque surprise des législatives anticipées, qui lui a barré la route de Matignon, le Rassemblement national (RN) jouit désormais d'un poste d'arbitre du jeu politique, prêt à siffler la fin du match quand bon lui semblera. En assurant que ses 126 députés ne censureraient pas d'office le premier ministre, Marine Le Pen a, dans un premier temps, accordé sa bénédiction à Michel Barnier. Sauf que la double finaliste de la présidentielle menace de lever ce sursis indéfini. «Ils vont nous faire danser comme jamais» ,craint un député Ensemble pour la République (EPR). Et pour cause, Marine Le Pen a notamment agité mercredi le spectre d'une motion de censure, dans une interview au Parisien.

Considérant que la future équipe de Michel Barnier serait «un gouvernement de compatibilité macroniste», la « candidate naturelle » pour 2027 a mis son veto à la reconduction de certains ministres. Pour elle, la présence des sortants Gérald Darmanin (Intérieur) ou Éric Dupond-Moretti (Justice) «poserait d'immenses problèmes», de même que l'entrée de son meilleur ennemi Xavier Bertrand (LR). Or, dans la configuration actuelle de l'Assemblée nationale, si les troupes lepénistes décidaient de voter une motion de censure avec les près de 200 députés du Nouveau Front populaire, le gouvernement ne pourrait pas résister.

Canon pointé sur l'exécutif, Marine Le Pen fixe donc ses lignes rouges. «Proposer des hausses d'impôts sans couper dans les dépenses nocives de l'État, ce n'est pas sérieux», professe-t-elle. Hasard du calendrier, le RN va pouvoir profiter de la première - et seule programmée à ce jour - niche parlementaire de la législature, le 31 octobre prochain, pour conforter sa place de première force de l'Hémicycle. Le parti à la flamme, qui entend faire abroger la réforme des retraites, sait déjà qu'il tient un « coup » politique garanti, quelle que soit l'issue du scrutin. Soit les députés NFP votent en faveur de la proposition de loi, et le RN pourra mettre à son crédit l'annulation de la seule réforme d'envergure du second quinquennat Macron. Soit les parlementaires Nouveau Front populaire refusent de mêler leurs voix aux siennes, et le Rassemblement national pourra alimenter sa thèse d'un «parti unique». «Le parti de ceux qui veulent conserver leur place en réalité, qui veulent conserver le pouvoir contre la volonté du peuple» ,dénonçait Marine Le Pen début juillet.

Marginalisé par le « front républicain » , le RN réclame désormais une nouvelle dissolution dans dix mois pour sortir de l'impasse politique actuelle. Persuadé que la situation sera intenable sur le moyen-long terme, le duo Bardella-Le Pen a ainsi lancé la stratégie de la «campagne permanente» le week-end dernier. «Il y aura plusieurs échelons, explique Laurent Jacobelli, l'un des rares parlementaires du parti autorisé à s'exprimer dans la presse. Une première strate avec les députés et les élus locaux qui seront très présents en circonscription.»Ces derniers seront alimentés en tracts et affiches par l'équipe de campagne parisienne, puis «un second échelon avec Marine et Jordan qui vont faire un meeting par mois dans toutes les régions» ,poursuit-il.

Contrairement aux dernières législatives, les caciques du RN sont persuadés que le parti sortirait vainqueur en cas de nouvelles législatives. «Premièrement nous demandons la mise en place de la proportionnelle pour que les Français soient fidèlement représentés à l'Assemblée», expose le député de Moselle. «Aussi, je pense que le front républicain ne marchera pas deux fois» , conclu Laurent Jacobelli. Un écueil pourrait toutefois se dresser sur la route de Marine Le Pen et ses troupes. Le 30 septembre prochain, la députée et 26 autres élus et cadres du parti seront jugés pour « détournements de fonds publics » dans l'affaire des emplois présumés fictifs des collaborateurs au Parlement européen. Celle qui fut trois fois eurodéputée risque jusqu'à dix ans de prison et 1 million d'euros d'amende, assortis d'une peine d'inéligibilité pouvant aller jusqu'à cinq ans. Marine Le Pen va donc passer l'automne avec une épée de Damoclès judiciaire au-dessus de la tête, et un pistolet politique braqué sur la tempe du gouvernement. ML

Le Figaro, no. 24906
Le Figaro, vendredi 20 septembre 2024 1572 mots, p. 3

Politique

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19 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Barnier surmonte les tensions avec la macronie et finalise son gouvernement

Après avoir consulté les chefs de sa future majorité, le premier ministre a proposé jeudi au président une liste de 38 ministres, dominée par les macronistes et par LR.

Galiero, Emmanuel, Hausalter, Louis, Boichot, Loris

Une journée pour faire redescendre la pression, après un interminable psychodrame. En réunissant les responsables de sa future majorité, jeudi après-midi à Matignon, Michel Barnier a défini devant eux les contours de la politique qu'il entend mener et de l'équipe dont il veut s'entourer.

Il a ensuite renouvelé l'exercice pendant environ une heure devant Emmanuel Macron, à l'Élysée, lors d'un échange qualifié de « constructif » par l'entourage du premier ministre. Au chef de l'État, il a proposé « un gouvernement prêt à agir au service des Français » , « qui respecte les équilibres » , a fait valoir son cabinet.

Plus tôt, c'est un aréopage inédit qui a répondu à son invitation à Matignon. Face à lui se sont notamment installés deux de ses prédécesseurs, Gabriel Attal pour Renaissance et Édouard Philippe pour Horizons ; les ténors de son parti, Les Républicains (LR), Laurent Wauquiez et Bruno Retailleau ; et les représentants du Mouvement démocrate (MoDem), Marc Fesneau et Maud Gatel. Ainsi que le ministre démissionnaire Franck Riester et des représentants de la galaxie centriste - Hervé Morin (Les Centristes), Hervé Marseille (UDI) et Laurent Hénart (Parti radical).

Devant eux, le chef du gouvernement a détaillé le projet que mènerait son « gouvernement de rassemblement » , conformément à la lettre de mission fixée par Emmanuel Macron à sa nomination. Résultat, il envisage d'installer une équipe paritaire dominée par les macronistes et LR. Parmi ses 38 membres proposés, 16 sont des ministres de plein exercice.

Leur répartition a été annoncée ainsi : sept membres de Renaissance, trois de LR, deux du MoDem, un d'Horizons, un « divers droite » , un « divers gauche » et un de l'UDI. De quoi s'assurer le soutien, au mieux, d'environ 235 députés. Loin de la majorité absolue fixée à 289 élus de l'Assemblée, ce qui adosserait ce gouvernement à la majorité la plus étriquée de la Ve République.

Prêts à revenir aux affaires après douze ans passés loin du pouvoir, Les Républicains se préparaient, jeudi soir, à la promotion à l'Intérieur du patron des sénateurs LR, Bruno Retailleau, à la place de Gérald Darmanin. Tout comme ils s'apprêtaient à envoyer à l'Enseignement supérieur le député Patrick Hetzel, leur secrétaire générale Annie Genevard à l'Agriculture, ou encore le sénateur François-Noël Buffet aux Outre-mer, selon le plan suggéré par Michel Barnier à Emmanuel Macron.

Devant ses troupes, le chef de file des députés LR, Laurent Wauquiez, a annoncé dans la soirée renoncer à un ministère après avoir refusé les Finances. « Depuis le début, j'ai dit qu'entrer au gouvernement n'était pas mon obsession, j'avais dit que j'irais uniquement si je pouvais être utile au ministère de l'Intérieur » , a expliqué l'élu de Haute-Loire.

S'agissant de l'ex-majorité, elle prévoyait de conserver notamment Bercy, avec la nomination annoncée d'Antoine Armand, président de la commission des Affaires économiques de l'Assemblée nationale; les Affaires étrangères, avec l'ex-ministre de l'Europe Jean-Noël Barrot; le Travail, avec la députée Astrid Panosyan-Bouvet; ainsi que les Armées, où pourrait se maintenir Sébastien Lecornu, l'un des rares sortants appelés à rester au gouvernement.

Quant à la feuille de route de Michel Barnier, elle pourrait être présentée devant l'Assemblée nationale le 1er octobre, lors d'un discours de politique générale. Devant ses interlocuteurs, jeudi, l'ancien négociateur du Brexit en a déjà exposé trois axes prioritaires : l'ordre régalien, la maîtrise de la dette et des dépenses, et les préoccupations quotidiennes des Français, à commencer par l'éducation et la santé.

« Nous avons eu des réponses aux questions sur le fond » , s'est enthousiasmé Gabriel Attal jeudi soir, devant ses députés convoqués en visioconférence, en affirmant que son successeur a exclu toute hausse d'impôts pour les Français des « classes moyennes ». Un changement de ton par rapport aux avertissements de ces derniers jours, et à son agacement exprimé mardi, lorsque le chef de file des députés macronistes a demandé des comptes sur la fiscalité et les équilibres gouvernementaux, au point de provoquer de premières tensions avec Matignon. « Gabriel Attal a senti un changement de méthode, plus de souplesse et de prise en compte de la réalité parlementaire, expose l'un de ses conseillers. On reste vigilants, mais ça va dans le bon sens. »

À l'inverse, le son de cloche est apparu moins enthousiaste du côté d'Horizons et du MoDem. « Il ne faut pas cacher ce sur quoi nous ne sommes pas d'accord » , a lancé au cours de la réunion le président des députés centristes, Marc Fesneau, en listant les sujets de discorde : l'immigration, l'insécurité, l'introduction de la proportionnelle aux élections législatives et la fiscalité. « Nous n'avons pas eu de réponses à ces questions, notamment sur la proportionnelle et sur ce que le premier ministre entend par justice fiscale » , explique avec dépit un proche du centriste François Bayrou.

Les dirigeants du parti sont surtout mécontents de ne se voir proposer que deux ministères de plein exercice - la Santé, avec le retour attendu de l'ex-ministre Geneviève Darrieussecq -, et les Affaires étrangères. « L'équilibre de l'Assemblée n'est pas respecté » , tranche-t-on dans les rangs de la formation aux 36 députés.

Sur fond de tiraillements persistants dans sa future coalition gouvernementale, Michel Barnier sait que son assise est fragile. « Chacun veut que ça réussisse. Mais les revolvers sont sous la table » , mettait en garde Hervé Morin, président de la région Normandie, au sortir de Matignon, jeudi après-midi.

Il faut dire que la réunion cruciale s'est tenue après deux jours de montée de tensions entre Michel Barnier et le camp d'Emmanuel Macron. Interrogé jeudi matin sur la formation du gouvernement, en marge d'une inauguration à Nanterre (Hauts-de-Seine), le chef de l'État a esquivé : « Je ne sais pas, moi... ».

Depuis le début, il cultive des airs de ne pas y toucher et fait mine de laisser les mains libres à son premier ministre. C'est d'ailleurs à la demande de Michel Barnier que les deux hommes se sont vus, mardi puis mercredi, pour aborder la composition du gouvernement. Des entrevues sous tension, alors que les députés macronistes s'échauffaient contre la méthode du premier ministre et que Gérald Darmanin lançait une polémique sur les possibles hausses d'impôts à venir.

Michel Barnier a-t-il pensé qu'Emmanuel Macron était le commanditaire de ce qu'il voit comme des opérations de déstabilisation ? L'hypothèse est jugée hautement improbable, vu l'affaiblissement du président et l'autonomisation de ses troupes, Gabriel Attal en tête, depuis la dissolution.

En revanche, les discussions sur les ministères des Armées et des Affaires étrangères ont causé des crispations directes entre le président et le premier ministre, qui tient à avoir son mot à dire sur ce qu'Emmanuel Macron considère comme son pré carré. « Le fond du sujet, c'est moins le casting que la notion de domaine partagé » , interprète un conseiller ministériel.

Michel Barnier a très mal digéré d'avoir été mis devant le fait accompli, le week-end dernier, lors de la nomination comme commissaire européen de Stéphane Séjourné, patron du parti Renaissance et macroniste historique, à la place de Thierry Breton. D'autant que lui-même a occupé le poste à deux reprises dans sa longue carrière.

Reste qu'à l'Élysée, on assure que le premier ministre a une grande latitude, non sans ambiguïtés. « Le président ne raye aucun nom » , jure-t-on dans son entourage, où l'on admet tout de même qu'il a tiqué sur la première liste présentée par Michel Barnier. Les « équilibres » n'auraient pas été suffisamment respectés. « Quand on voit François-Xavier Bellamy fléché vers l'Éducation, c'est le rôle du président de faire une remarque, compte tenu de l'état d'esprit des profs » , glisse un familier de l'Élysée.

Depuis mercredi, en fin de journée, l'heure était toutefois à l'apaisement entre les deux rives de la Seine. Ce soir-là, le président LR du Sénat, Gérard Larcher, a échangé avec Emmanuel Macron. Un interlocuteur du chef de l'État se veut philosophe sur les tensions : « C'est normal, c'est la rançon de la « coexistence exigeante », terme théorisé par le président lui-même pour éviter de parler de « cohabitation » avec Michel Barnier. Mais les deux n'ont aucun intérêt à ce que ça capot. Ils sont liés: la survie de l'un dépend de l'autre. » Dans l'entourage du nouveau premier ministre, on ne manque pas de faire opportunément remarquer son entrée fracassante en tête des baromètres de popularité : « Michel Barnier ne renoncera à rien s'il a l'opinion avec lui. »

Jeudi matin, la droite était largement mobilisée derrière le premier ministre. Lequel s'est entretenu à son tour avec Gérard Larcher, et la présidente macroniste de l'Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, qu'il a reçus tous deux à Matignon. « Il poursuit sa dernière journée de consultations » , a expliqué son cabinet. « Son objectif, prévenait l'un de ses proches avant la réunion de 15 heures, est de mettre les partis devant leurs responsabilités, imposer sa méthode et dire la vérité aux Français. »

Finalement, l'urgence faisant loi, les affaires semblaient bien engagées jeudi soir. « Ça va aller vite » , prévenait-on dans les couloirs élyséens, où une officialisation de l'équipe gouvernementale est attendue pour vendredi au plus tôt. « Avant dimanche, au regard des vérifications déontologiques habituelles » , a certifié Matignon, avec en ligne de mire un premier Conseil des ministres lundi.

Le lendemain, Emmanuel Macron a prévu de s'envoler pour l'assemblée générale de l'Organisation des nations unies (ONU), à New York. Pour vaquer à ses « domaines réservés » , laissant le premier ministre au front pour aborder les brûlants sujets de fond. Enfin. E.G. ET L.H. ET L.B.

L'Humanité
vendredi 20 septembre 2024 581 mots, p. 22

Les langues régionales, un acquis pour la République

D ans le cadre de la niche parlementaire du groupe Gauche démocratique et républicaine (GDR), l'Assemblée a adopté, le 30 mai, une pro-position de loi rapportée par Steve Chailloux, « pour une meilleure réussite scolaire des jeunes Ultramarins grâce à l'apprentissage des langues régionales » (82 voix pour, zéro contre). « Dans les académies d'outre-mer, les langues régionales sont une matière enseignée dans tous les établissements scolaires tout au long de la scolarité. » En commission des Affaires culturelles, le député GDR Frédéric Maillot avait rappelé : « Réfléchir dans la culture de l'autre, on sera toujours l'idiot, le décrocheur. Chaque décrocheur est potentiellement raccrocheur, nos langues créoles peuvent être ce raccrocheur. »

De Cachin en 1938 à aujourd'hui, il faut rappeler le combat du PCF pour les langues régionales. Ainsi, dès 1930, les communistes réclamaient le bilinguisme en Corse. En 1938, à Pont-l'Abbé, dans le Finistère, fête du Parti communiste : 10 000 Bretons et Cachin avaient entonné l'Internationale... en breton.

Les parlementaires communistes ont été en permanence au combat. En 1948, le député communiste André Tourné déposait deux propositions de loi reconnaissant la valeur des langues régionales, organisant leur enseignement, aboutissant en 1951 à la loi Deixonne : « Instructions adressées aux recteurs pour autoriser les maîtres à recourir aux parlers locaux dans les écoles primaires et maternelles. »

En Corse, en 1985, les communistes revendiquaient la coofficialité des deux langues. En 1986 et 1988, Guy Hermier, député communiste des Bouches-du-Rhône, déposait deux propositions de loi, jamais examinées.

En 2008, à l'Assemblée, Michel Vaxès, député PCF des Bouches-du-Rhône, réclamait « une loi qui donne aux langues de France un statut et leur promotion. Les parlementaires communistes soutiennent des propositions élaborées avec les associations pour la prise en compte de la diversité linguistique et culturelle dans notre patrimoine national ».

En 1995, la France signait la Charte européenne des langues régionales. Encore fallait-il la ratifier ! Lors de la présidentielle de 2012, les communistes se sont prononcés pour que soit mise à jour la loi Deixonne et que la Constitution soit révisée pour permettre la ratification. En 2013, Marie-George Buffet rappelait cet engagement. Le 21 janvier 2014, dans une déclaration nationale, « Oui à la ratification de la Charte européenne des langues régionales », le PCF rappelait que « les langues et cultures de France sont une composante de notre patrimoine national. Le reconnaître officiellement est un impératif démocratique ».

Le conseil des ministres décidait de soumettre cette décision au Parlement, basée sur un texte adopté le 28 janvier 2014 par l'Assemblée. Les 11 députés communistes votaient favorablement. Le député du Puy-de-Dôme André Chassaigne l'a rappelé : « Ces langues doivent prendre davantage de place dans l'espace public, sinon elles disparaîtront. Il faut faire avancer notre législation et s'appuyer sur cette charte. » En 2015, le Conseil d'État s'y opposait : « En y adhérant, la France méconnaîtrait les principes constitutionnels d'indivisibilité de la République, d'égalité devant la loi, d'unicité du peuple français et d'usage officiel de la langue française. »

Le 17 mai 2013, l'Assemblée de Corse, présidée par le communiste Dominique Bucchini, adoptait le projet de statut de coofficialité de la langue corse. « Nous pourrons édifier une société bilingue, dans laquelle les institutions, l'enseignement, les entreprises, les médias utiliseront paritairement les deux langues. Les citoyens pourront les employer indistinctement et sans discrimination dans toutes leurs activités. » Il garantissait l'emploi officiel du français et du corse à parité sur le territoire insulaire, l'accès à la connaissance et à la pratique du corse, les pouvoirs publics ayant le devoir de le faire respecter. Le combat continue.

L'Humanité
vendredi 20 septembre 2024 818 mots, p. 28

Steevy Gustave, de pupille à député de la nation

Anthony Cortes

L'élu écologiste de la 3e circonscription de l'Essonne a toute sa vie combattu le racisme pour se faire une place dans la vie de la cité. À l'échelon municipal, d'abord, puis national. Une persévérance qu'il explique par son parcours personnel.

Il a 54 ans et presque autant de vies. Danseur, producteur de concerts, engagé dans l'associatif, membre du cabinet de Christiane Taubira au ministère de la Justice... Et depuis le 7 juillet, après un intense duel face à l'extrême droite, Steevy Gustave est député de la nation, élu dans la 3e circonscription de l'Essonne. À deux pas de la station de RER Saint-Michel-Notre-Dame, d'où il débarque de sa ville de toujours, Brétigny-sur-Orge, l'écologiste se penche sur son thé déjà froid, puis cite le rappeur Kery James : «   On n'est pas condamné à l'échec ! » Ce sont pourtant des mots chantés par France Gall - dont il a été le chorégraphe pendant près de dix ans - qui semblent les mieux adaptés pour décrire son itinéraire. « Plus on avance, plus il nous faut d'espace/ À force de manquer d'air/ Il nous faut le paradis pour oublier l'enfer » (1).

Car, pour lui, tout a commencé par « l'enfer ». Le 29 septembre 1983, à seulement 13 ans, il perd son père, militaire à Djibouti, tué en opération. Ce père qui promenait les siens autour de tous les champs d'opération. Et qui, lorsque le jeune Steevy chantait à l'arrière de la voiture familiale, l'invitait à continuer malgré les plaintes de ses cinq frères et soeurs. L'adolescent devient alors pupille de la nation. « Ce jour-là, je ne dirais pas que ma vie s'est arrêtée, lâche-t-il, très ému.  Mais, si jeune, il me fallait déjà me reconstruire. »

Le hip-hop, un premier amour

Son guide vers la résurrection n'est ni un gourou ni un livre sacré. C'est une émission de télévision, la première à être entièrement consacrée au rap et à la breakdance, H.I.P. H.O.P., diffusée entre janvier et décembre 1984 sur TF1 et présentée par Sidney, premier animateur noir de la télévision française. « Cette émission a sauvé ma vie, confie-t-il.  J'étais déjà familier de cette culture et j'avais par ailleurs une grande passion pour les arts martiaux. Je rêvais d'être ninja ! Alors, quand j'ai vu ces gens qui me ressemblaient faire des acrobaties sur du hip-hop, j'ai vu la lumière. Sans ça, j'aurais mal tourné. »

Dès lors, tout s'enchaîne. Avec l'assentiment de sa mère, il rejoint Paris et sa proche banlieue, intègre plusieurs groupes de danse et se frotte à des « super-héros » de la discipline, qu'il ramène à Brétigny pour inspirer les jeunes qu'il encadre dans l'association culturelle qu'il vient de monter. Puis, à l'occasion d'une audition au Théâtre Mogador à Paris, il fait la rencontre de France Gall qu'il accompagnera de nombreuses années, sur et en dehors de la scène. Avec, sous le bras, de jeunes choristes issus de son association. « Elle nous appelait les"gosses-beaux", se souvient-il.  Nous sortions tous ensemble en boîte de nuit, on refaisait les pas de nos dix-sept Bercy ! »

Fort de cette notoriété et de son engagement local, il est approché en 1995 pour faire partie d'une liste de gauche pour les élections municipales de sa commune. Il se lance dans l'aventure, mais fait immédiatement face à un racisme décomplexé. Dans un livre, le maire de l'époque et futur secrétaire d'État à l'Enseignement supérieur de Jacques Chirac, Jean de Boishue, s'en prend à son père sous les traits d'un personnage fictif, Tom - référence à peine voilée à l'oncle Tom. Le maire sortant sera réélu. Sa condamnation par le tribunal correctionnel de Paris pour « complicité de diffamation raciale » n'y changera rien. « À ce moment-là, comme asphyxié, je me suis dit : la politique, c'est terminé ! »

Secoué, il fait le choix de revenir à ses premières amours : la danse, l'associatif. Mais, finalement décidé à prendre ce droit de siéger qu'on lui a refusé, il revient à la charge en 2001. Il est élu conseiller municipal avant de devenir, en 2008, adjoint au maire socialiste Bernard Decaux. Engagé auprès de SOS Racisme, il organise d'immenses concerts revendicatifs. En 2020, à la veille de nouvelles élections municipales, des individus s'introduisent chez lui pour taguer sur ses murs : « Sale négro, tu ne seras pas maire. »

Quatre ans plus tard, après deux tentatives infructueuses en 2012 et 2022, il rejoint l'Assemblée nationale, dont il souhaite que « ses bancs ressemblent enfin davantage à ceux des écoles », même si cela dérange. Le mardi 9 juillet, pour son premier jour en tant que parlementaire, un député s'adresse à lui en pointant ses dreadlocks : « T'es député, toi ? Faut te couper les cheveux ! » « Cette énième expression de racisme, c'est la preuve de préjugés tenaces, analyse-t-il.  Il faut les combattre avec calme et détermination, pas à pas, d'où qu'ils viennent. C'est tout le sens de mon engagement. » Résister, tenter d'exister, avancer. Et désormais légiférer.

Le Monde
France, vendredi 20 septembre 2024 1273 mots, p. 9
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19 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Premières frictions entre Barnier et Macron

Les deux hommes s’affrontent sur la composition du gouvernement et certaines orientations politiques

Alexandre Pedro et Nathalie Segaunes

Le gouvernement n’est pas encore nommé que, déjà, la « coexistence exigeante » théorisée à l’Elysée au lendemain de la nomination de Michel Barnier au poste de premier ministre prend des airs de cohabitation dure.

Ainsi, la composition du gouvernement a altéré sensiblement, ces derniers jours, les relations entre le chef de l’Etat et le premier ministre. Michel Barnier a présenté, mardi 17 septembre, une première ébauche à Emmanuel Macron. Une première liste de ministres potentiels retoquée par le chef de l’Etat, qui l’a jugée « monocolore » devant ses proches. Et dont les élus du camp présidentiel ont eu connaissance, alors que rien ne fuite de Matignon. Cette liste se caractériserait par une présence déraisonnable d’élus Les Républicains (LR), dénoncent-ils.

Abonnés aux défaites électorales et fatigués par leur cure d’opposition depuis 2012, LR a en effet retrouvé un appétit vorace, malgré ses 47 députés, contre 97 pour le camp du chef de l’Etat. Au point de réclamer entre un quart et un tiers des ministères, dont ceux dits « régaliens » (intérieur, justice et économie). « Nous sommes le premier groupe quand vous additionnez les sénateurs (131) et les députés », répète à l’envi le chef des sénateurs LR, Bruno Retailleau, souvent cité pour Beauvau.

Une quinzaine de députés Renaissance, MoDem et Horizons étaient reçus à déjeuner, mercredi, par le chef de l’Etat. Particulièrement remontés et inquiets à la perspective d’un « gouvernement LR », dans lequel le camp présidentiel devrait se contenter de postes subalternes, ils ont prévenu que si tel était le cas, ils ne pourraient pas soutenir le gouvernement Barnier. Emmanuel Macron a « approuvé fortement », selon plusieurs convives, encourageant ses hôtes à « exprimer le fait que cela ne[leur] convient pas ».

Ce mercredi, en début d’après-midi, le chef de l’Etat recevait de nouveau, pour la deuxième fois en deux jours, le premier ministre. Peu après cette entrevue, on apprenait que le rendez-vous de Michel Barnier avec les responsables LR Gérard Larcher, Bruno Retailleau et Laurent Wauquiez, prévu à 18 heures, était annulé. Pour ne pas accroître l’impression que le premier ministre privilégie sa famille politique, alors qu’il a annulé, mercredi matin, officiellement pour des raisons d’agenda, la rencontre avec une délégation du camp présidentiel ? Ou bien parce que le chef de l’Etat lui a demandé une nouvelle fois de revoir sa copie ? L’entourage de Michel Barnier se gardait d’avancer la moindre raison, et démentait les « informations inexactes » qui circulent, « notamment sur les noms » et sur « l’équilibre des sensibilités ». « Cela ne représente en rien le projet de gouvernement souhaité par le premier ministre », dément l’équipe du chef du gouvernement.

En dépit de ces discordances, l’Elysée jure que le chef de l’Etat « laisse la main au premier ministre » pour la composition du gouvernement. Mais lui fixe l’objectif de « se rapprocher le plus possible de l’union nationale et du respect des équilibres » entre les forces politiques. Tétanisé, selon l’un de ses interlocuteurs réguliers, à l’idée qu’une motion de censure renverse le premier ministre, l’entraînant probablement dans sa chute, Emmanuel Macron veut le gouvernement le plus large et le plus consensuel possible.

Mise à l’écart

Le premier ministre a bien tenté d’attirer des figures de gauche ces derniers jours, sollicitant notamment Cécile Helle, maire (Parti socialiste, PS) d’Avignon, Valérie Rabault, ancienne première vice-présidente (PS) de l’Assemblée nationale, Philippe Brun, député (PS) de l’Eure, ou Stéphane Le Foll, maire (PS) du Mans. Mais il a essuyé autant de refus. « Il faut avoir sa carte au PS pour que Barnier vous appelle » est la plaisanterie du moment dans les discussions entre élus LR.

Michel Barnier se voit décliner ses offres à droite aussi. Le maire (ex-LR) de Toulouse, Jean-Luc Moudenc, a ainsi refusé, mercredi, le portefeuille du logement et de la ville que lui proposait le premier ministre, préférant, lui a-t-il expliqué, se concentrer sur les municipales de 2026. La mise en œuvre du gouvernement Barnier « n’attire pas les foules, ironise la cheffe de file des députés du Rassemblement national, Marine Le Pen, dans Le Parisien mercredi. Et la manière dont LR, qui a pourtant très lourdement perdu les législatives, fanfaronne matin, midi et soir, ne doit pas véritablement rendre la tâche facile à Michel Barnier. »

De fait, longtemps hostile à toute coalition gouvernementale, le patron des députés LR, Laurent Wauquiez, est désormais un soutien enthousiaste de Michel Barnier. Mais il se montre exigeant, se disant attentif « sur les garanties pour une vraie politique de droite sur les sujets que nous jugeons fondamentaux ». Hors de question de diluer son offre politique dans un consensus trop « macroniste » à la fin.

Pas plus en direction de sa famille politique qu’en direction du camp présidentiel, M. Barnier ne laisse filtrer d’informations sur la future architecture gouvernementale. Cela a le don, admet l’un de ses soutiens, « d’électriser les macronistes qui ne le connaissent pas » mais aussi son propre camp, où certains s’agacent de l’absence de garanties sur le casting gouvernemental et d’une feuille de route claire.

Avant même ces tensions autour de la formation du gouvernement, Michel Barnier a déjà dû, le week-end du 14 et du 15 septembre, subir une première mise à l’écart de la part du président de la République, qui ne l’a pas associé à la décision de proposer son fidèle lieutenant Stéphane Séjourné à la Commission européenne. Alors qu’il déjeunait samedi avec son ami Thierry Breton, ancien commissaire européen désavoué par la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, Michel Barnier n’a été informé que dimanche, en fin de journée, du choix du chef de l’Etat. Or, l’ancien négociateur du Brexit, qui dispose d’un important réseau à Bruxelles, et est partisan du « domaine partagé » sur les questions internationales, n’entend pas se désintéresser des affaires européennes.

Autre sujet de friction entre le président de la République et le chef du gouvernement, l’hypothèse, esquissée par Michel Barnier, de hausses d’impôts, qui ferait tomber un totem présidentiel. Le chef de l’Etat a redit, mercredi, devant les députés de son camp, que le premier ministre n’était pas là pour « détricoter ce qui a été fait ».

La pression monte

En attendant, quinze jours après sa nomination, Michel Barnier, doyen des locataires de Matignon, a battu un nouveau record, dimanche, celui du premier ministre qui aura mis le plus de temps à composer son gouvernement, même s’il avait fallu à son prédécesseur Gabriel Attal quatre semaines pour présenter un gouvernement au complet.

« Je ne l’ai pas senti sur le point de débloquer la situation rapidement », confie le député (Parti communiste français, PCF) de la Seine-Saint-Denis Stéphane Peu, reçu mardi par Michel Barnier aux côtés du secrétaire national du PCF, Fabien Roussel. Tandis que le président de l’Union des démocrates et indépendants, Hervé Marseille, envisage, lui, non pas que tout cela finisse mal, mais que « cela ne commence pas ».

Alors que la pression monte sur le locataire de Matignon, « Michel doit garder le calme des vieilles troupes, déclare Antoine Vermorel-Marques, député (LR) de la Loire et proche du premier ministre. Depuis sa nomination, il a la légitimité de l’opinion, et personne n’a intérêt à jouer le pourrissement. L’élu ligérien vise surtout Gabriel Attal, pour lequel il ne voit pas l’intérêt « d’aller au clash ». Une façon de suggérer que faire tomber Michel Barnier reviendrait à renverser Emmanuel Macron lui-même.

Libération
vendredi 20 septembre 2024 1834 mots, p. 18,19

IDÉES/

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19 septembre 2024 - Libération (site web)

«Jean Jaurès est l'un des premiers à entrecroiser la question sociale, la laïcité et la République»

SIMON BLIN

IDÉES/

Le tribun socialiste, qui était aussi professeur, député et journaliste, a toujours conjugué la défense des luttes sociales à la pratique parlementaire, détaille l'historien Jean-Numa Ducange dans une biographie.

J ean Jaurès demeure une référence dans l'imaginaire poli - tique à gauche. Mort en martyr au début de la guerre de 1914 et panthéonisé dix ans après, il «est l'inventeur d'une certaine idée du socialisme et de la gauche, et ses prises de position ont suscité des débats qui sont encore, en partie, les nôtres», soutient Jean-Numa Ducange, professeur d'histoire contemporaine à l'université de Rouen et membre de l'Institut universitaire de France (IUF), dans une biographie, Jean Jaurès (Perrin). Ce spécialiste d'histoire sociale et politique retrace le parcours complexe de ce philo - sophe en politique : le député du Tarn, orateur charisma tique, défenseur du parlemen tarisme et des alliances à gauche, fut d'abord un personnage clivant, voire haï, avant de devenir un mythe consensuel convoité ces dernières années par la droite.

L'une des préoccupations de Jean Jaurès a été l'unification de la gauche, ce qui est également l'un des enjeux politiques du moment avec l'émergence du Nouveau Front populaire. Quel est votre regard sur la séquence actuelle à gauche ? Avant la dissolution, se dessinait déjà une recomposition de la gauche autour de deux pôles, avec d'un côté la renaissance – toute relative – des sociaux-démocrates, un camp proeuropéen, modéré mais solidement ancré sur la question sociale, et dans lequel on retrouve un certain nombre d'élus locaux. Et de l'autre, la gauche de rupture autour de Jean- Luc Mélenchon, qui a fait dispa raître électoralement ce qu'étaient l'extrême gauche et le PCF, en parvenant à agréger une partie des populations des banlieues autrefois encadrées par le Parti communiste. Mais les ambiguïtés de son leader avec l'antisémitisme ou la Russie, son style populiste, rebutent nombre d'électeurs. Et puis, il y a un pôle plus incertain autour de François Ruffin qui ne fait pas l'impasse sur la social-démocratie tout en prenant en compte une partie des aspirations des électeurs du Rassemblement national pour les ramener vers la gauche. Assurément, c'est du côté de ce pôle que vit probablement le plus l'esprit de Jaurès. Mais la qualité d'un grand homme de gauche a été à chaque période de l'histoire de fédérer différentes composantes, tout en neutralisant une partie de la droite. On en est loin… Comment Jean Jaurès a-t-il oeuvré à cette union des gauches, en son temps ? Jean Jaurès est très hostile à Georges Clemenceau, notamment sur la question sociale et la répression des grèves, mais il s'abstient au moment de voter contre son investiture à l'Assemblée nationale. Il vient du républicanisme «opportuniste», comme on dit à l'époque, il est proche des idées de I Jules Ferry. Il reste libéral au sens politique du terme, défend la liberté de la presse, la liberté d'expression et la pratique parlementaire. Pour lui, être républicain, cela a un sens, même s'il condamne la répression contre le mouvement ouvrier. Sans vouloir établir des parallèles superficiels entre aujourd'hui et le début du XXe siècle, son rôle idéologique a été de conjuguer une sensibilité à la radicalité sociale avec les institutions républicaines. Aujourd'hui, on dirait qu'il est «réformiste», terme parfois connoté péjorativement. En fait, il est l'un des premiers à entrecroiser la question sociale, la laïcité et la Répub - lique, trois piliers de ce que deviendra la gauche.

Face à la droite qui réduit la République à sa composante conservatrice à l'époque, il appelle de ses voeux à une «République sociale». Quel est son logiciel intellectuel ? Dans les années 1880, il y a un courant monarchiste qui joue le jeu des institutions républicaines pour avancer un agenda conservateur et, à l'opposé, une gauche socialiste qui estime se situer en dehors du champ républicain, car elle considère que c'est une grille de lecture bourgeoise. Jaurès, lui, s'inscrit dans la dynamique d'une gauche socialiste et républicaine. S'il est répu - blicain avant d'être marxiste, il est rompu aux lectures de Marx, car il a fait une thèse de philosophie sur les origines du socialisme allemand. En 1892, il fait donc le choix de se rapprocher des socialistes et du parti ouvrier de Jules Guesde et de Paul Lafargue, les introducteurs du marxisme en France.

DR A sa droite, on ne cessera jamais de lui reprocher de parler avec les marxistes, tandis qu'à sa gauche, on lui en voudra de vouloir faire des compromis et des gouvernements d'alliances larges. Que l'on ne s'y méprenne pas cependant : ce n'est pas qu'à son art du consensus qu'il doit son succès, mais aussi et surtout à son charisme et à son talent oratoire. Philosophe, intellectuel en politique, Jaurès, c'est aussi une prestance, une voix et un phrasé. De multiples réalités, dont certaines sont souvent minorées, et que je cherche à restituer dans mon livre pour mieux comprendre le tribun. Avec Léon Blum, Jean Jaurès est l'une des principales références historiques de la gauche, alors qu'il n'a jamais gouverné. Pourquoi est-il si important ? Jaurès a proposé une synthèse entre mouvement ouvrier et République, une lecture marxisante de la réalité sociale tout en prônant des alliances politiques larges. Ce n'est pas rien, car les uns et les autres s'opposent plus souvent qu'ils ne s'accordent. Comparé à l'imaginaire politique de la droite, occupé par la figure de De Gaulle qui a tant gouverné, il n'y a, certes, pas photo : Jaurès n'a jamais été ministre ! Reste qu'il y a un certain nombre de grandes lois sociales qui sont le fruit d'alliances parlementaires auxquelles Jaurès a pris une part active.

La première grande loi sur les retraites ouvrières et paysannes en 1910, qui prévoit le versement d'une pension, lui doit beaucoup. Il s'agit d'une veille idée portée par la frange la plus sociale du camp républicain, mais sans cesse bloquée par le Sénat. Une partie des socialistes, qui estime le projet de loi insuffisant, ne veut pas non plus la voter. Sous l'impulsion de Jaurès, et d'autres, un texte parvient finalement à être voté. Pour la première fois dans l'histoire du pays, une loi permet de créer un système de retraite général et obligatoire.

On pourrait également citer l'impôt sur le revenu pour lequel le nor - malien a beaucoup bataillé. Aujourd'hui, cette mesure est une évidence, mais elle a été le fruit d'un très long combat politique. Enfin, il s'intéresse beaucoup aux institutions. Pour lui, la démocratie n'est pas réductible au seul principe du suffrage universel. Comme le Clemenceau des origines, il veut réformer le Sénat, Chambre conservatrice qui bride les intérêts du peuple et dont une partie des membres étaient au départ élus à vie. Il planche sur l'idée d'un Sénat sociolo gique dont les élus représenteraient les différentes catégories sociales, une sorte de société civile. Le projet sera repris, mais déformé par Vichy avec un système corporatiste. Et puis, il y a la loi de 1905… C'est l'un des tournants de sa vie. Jaurès est laïque avant d'être socialiste. En tant que républicain modéré, l'un des grands clivages qui le sépare de la droite conservatrice est le projet de laïcisation de l'Etat. A l'époque, ce projet est loin de faire consensus, même au sein du mouvement ouvrier où certains considèrent que c'est une préoccupation de bourgeois. Jaurès est professeur, passé par l'Ecole normale supérieure, et s'il y a une chose sur laquelle il est intransigeant, c'est l'Ecole laïque. Pour lui, il est indispensable de former la jeunesse aux valeurs de la République pour lutter contre les préjugés des nationalistes et d'une partie des catho - liques.

Il défend l'idée que, pour convaincre les ouvriers de la prédominance des intérêts de classe, il faut se défaire de l'emprise de l'Eglise.

En même temps, comme d'autres à l'époque, il voit le socialisme comme un christianisme laïcisé. En faire un conciliateur serait malgré tout, sur ce point, erroné. Parlerait-on de «laïcité ouverte» aujourd'hui ? Je ne crois pas. Dans le contexte politique de l'époque, il prône une laïcité de fermeté face à une Eglise puissante et une Action française qui mène des campagnes pour empêcher les inventaires des biens des établissements cultuels. Quel était son rapport à la colo- nisation, thème qui agite au- jourd'hui la gauche intellec- tuelle ? Jaurès partage longtemps la mys - tique républicaine pour l'oeuvre coloniale à un moment où celle-ci est déjà contestée dans l'opinion pub - lique. Il est parfois plus enthousiaste pour les conquêtes coloniales que la droite qui considère que la priorité est la reconquête de l'Alsace-Lorraine. En 1885, il soutient Jules Ferry, alors président du Conseil, dans le projet d'expédition militaire à Tonkin (au nord de l'actuel Vietnam). Il défend avec la même ardeur la politique coloniale en Algérie. Il fait partie de ceux qui pensent que «ces peuples sont des enfants».

Il devient par la suite critique de l'ordre colonial. Son ouverture à l'international et son universalisme, qui loin de la rabougrir l'ouvre au monde. Par exemple, alors que beaucoup de ses contem - porains écrivent sur la Révolution de 1789 sans jamais évoquer autre chose que la métropole, Jaurès remarque et prend en considération les mouvements de lutte dans les colonies françaises. Il fait partie de ceux qui, partis d'un préjugé très fort de supériorité civilisationnelle, appelleront à réformer en profondeur l'Empire colonial, à l'«humaniser». Une immense avancée par rapport à ce que pense beaucoup de monde à l'époque… Dans votre ouvrage, vous évo- quez longuement la question de l'héritage de Jaurès. Aujour - d'hui, il est convoité même à droite. Pourquoi ? Durant l'entre-deux-guerres, ce sont les socialistes et les communistes qui se déchirent sur son héritage. Sa panthéonisation en 1924, sous l'impulsion du Cartel des gauches et alors que la droite s'y oppose, contribue à en faire une grande figure nationale, d'autant que son assassinat en 1914 en fait un martyr. Progressivement, son nom, autrefois très clivant, devient consensuel. Même une partie de Vichy s'en réclame après que des socialistes ont rallié le régime. Sa défense du rôle des coopératives dans le mouvement ouvrier devient pour les besoins de l'heure une justification du corporatisme et de la charte du travail du 4 octobre 1941. Sa recherche de conciliation entre la nation et l'internationalisme est également instrumentalisée par le maréchal Pétain pour justifier sa poignée de main avec Hitler. Plus tard à droite, c'est Henri Guaino, plume de Nicolas Sarkozy, qui brouille les repères en multipliant les références au député de Carmaux (Tarn). En faisant appel à Jaurès, il cherche à démontrer que la gauche de 1968 a abandonné le travail au nom d'un «Jouir sans entraves» mortifère. Lors de son discours prononcé le 12 avril 2007 à Toulouse, Nicolas Sarkozy, candidat à la présidentielle, le cite à vingtsept reprises ! La gauche s'indigne face à ce qu'elle estime être une «captation d'héritage». Quant à Jean-Marie Le Pen, il se réfère à son patriotisme qu'il oppose aux élites mondialisées de gauche ou de droite. Depuis Emmanuel Macron s'y est mis. Et son nom continue d'agiter l'imaginaire politique.

Le Figaro, no. 24906
Le Figaro, vendredi 20 septembre 2024 989 mots, p. 3

Politique

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19 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

« Il deviendra premier ministre dans les prochains mois » : Caze neuve n'a pas jeté l'éponge

Flurin, Richard

Ne rien prévoir, c'est courir à sa perte. Un homme d'expérience comme Bernard Cazeneuve le sait. Alors, certes, son nom n'a pas été retenu pour occuper l'hôtel de Matignon, écarté il y a quinze jours au profit de l'homme de droite Michel Barnier. Ce n'est pourtant pas l'envie qui manquait. L'ancien premier ministre s'attache à nier toute ambition personnelle dans ses rares expressions publiques, mais ses proches confessent qu'il avait très envie de s'atteler à la tâche. C'est du passé, n'en parlons plus ; il s'agit désormais d'anticiper la suite. Car si le nouveau premier ministre apporte enfin la touche finale à son futur gouvernement, les derniers jours ont montré que sa situation était fragile. Et le plus dur n'a pas encore commencé.

La gauche a déjà prévenu qu'elle le censurera comme un seul homme à la première occasion, c'est-à-dire immédiatement après sa déclaration de politique générale, début octobre. Le Rassemblement national, soucieux de se poser en partie d'opposition plutôt que d'obstruction, se montre plus clément : sa censure ne sera pas automatique. Un répit qui risque toutefois d'être de courte durée. «Qui peut imaginer que le RN votera le budget du gouvernement Barnier? Cela reviendrait à dire qu'ils font partie de la majorité! Ils n'auront pas d'autres choix que de voter la motion de censure qui sera déposée à ce moment-là et le gouvernement Barnier sera renversé» , analyse un député socialiste de premier plan. Sans compter que l'état «inquiétant» des finances publiques contraint à une rigueur budgétaire qui sera difficile à endosser politiquement.

Beaucoup à gauche estiment qu'Emmanuel Macron, qui n'a manifestement ni intérêt ni envie de démissionner, se trouvera alors contraint et forcé de se tourner vers le Nouveau Front populaire pour former un nouveau gouvernement. À ce moment-là, l'hypothèse de l'ancien baron socialiste devrait revenir sur la table. «Je suis convaincu que Bernard Cazeneuve deviendra premier ministre dans les prochains mois» , assume sans ambages un autre député PS. Cet élu a travaillé tout l'été aux côtés de l'intéressé pour affiner son projet. «Même s'il n'a jamais donné l'impression d'en avoir envie, il était très préparé. Il avait même toute son architecture gouvernementale en tête» , confie cette source.

Bernard Cazeneuve le premier ne s'y trompe pas. On ne peut évidemment pas être « candidat» à la fonction de premier ministre. C'est le président de la République, constitutionnellement, qui décide seul. Mais on peut renforcer son assise politique, mettre ses réseaux en branle, recueillir des soutiens, exister dans le paysage. L'ancien ministre hollandais, loin de s'être résigné après la désignation de Michel Barnier, y travaille avec force détermination. Quelques jours seulement après la prise de fonction du nouveau premier ministre, il a convoqué une réunion des cadres de son mouvement La Convention - fondé à la suite de son départ du PS - pour les inviter à monter en puissance. Plusieurs grands élus étaient présents, dont le président de la région Bretagne, Loïg Chesnais-Girard, ou le maire de Paris Centre, Ariel Weil.

Son entourage déclare qu'il s'apprête à entamer «un tour de France». En commençant par la Bretagne. Selon nos informations, Bernard Cazeneuve a été convié à l'université de rentrée du Mouvement démocrate (MoDem) à Guidel (Morbihan) les 27, 28 et 29 septembre, où il se rendra. Comme d'autres parmi les partenaires historiques d'Emmanuel Macron, le président du MoDem, François Bayrou, avait poussé l'avantage de l'ancien socialiste. «Bernard Cazeneuve ferait un bon premier ministre» , avait même affiché le maire de Pau sur LCI. La nomination de Michel Barnier n'a pas interrompu le lobbying pro-Cazeneuve dans l'entourage du président. Lors d'un déjeuner à l'Élysée, mercredi, Emmanuel Macron a été interrogé sur le cas de l'ancien premier ministre socialiste par plusieurs députés de son camp. Son aile gauche et ses alliés du MoDem ont rappelé qu'ils espéraient le voir nommé. Le chef de l'État leur a répondu qu'il ne voulait pas «prendre ce risque» , craignant que le gouvernement soit renversé faute de soutien des députés socialistes.

D'autres déplacements de Bernard Cazeneuve sont prévus chez ses amis restés au PS mais alignés sur son hostilité vis-à-vis de Jean-Luc Mélenchon. Ainsi prendra-t-il la parole aux Rencontres de la gauche, organisées par la présidente de la région Occitanie, Carole Delga, à Bram (Aude), fin septembre, puis lors du lancement du mouvement politique du maire de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), Karim Bouamrane, le 3 octobre. Ces deux cadres avaient soutenu l'hypothèse Cazeneuve à la fin de l'été. «Il a toujours à coeur de rassembler la gauche de gouvernement» , commente sobrement un proche conseiller, qui refuse de s'épancher sur Matignon.

Reste que son « tour de France» marquera aussi un arrêt au Palais Bourbon, où plusieurs rencontres sont prévues avec des parlementaires socialistes au mois d'octobre. Ces derniers ont d'ailleurs déjà évoqué la question de l'après-Barnier lors de leur séminaire de rentrée, pressés notamment par François Hollande et Philippe Brun, sans qu'une position claire n'ait émergé pour l'instant. La décision prise par le bureau national du parti de ne pas apporter son soutien à Bernard Cazeneuve continue de créer du remous en interne. Certains députés jurent pourtant que le groupe parlementaire n'est pas divisé. «Aucun d'entre nous n'aurait voté une motion de censure contre lui» , indique un cadre.

Pour bâtir une majorité relativement solide, il lui faudra convaincre au-delà des rangs socialistes et du camp présidentiel. «Il peut réussir à embarquer les communistes et les écologistes» , veut croire, optimiste, un soutien parmi les députés socialistes. Pourtant, les Verts n'avaient pas tardé à annoncer une censure immédiate de Bernard Cazeneuve en cas de nomination, à l'unisson de La France insoumise. «L'équation ne se posera pas de la même manière après un renversement du gouvernement Barnier» , insiste ce socialiste. À l'inverse, un conseiller du Parti à la rose assure que l'unité de la gauche reste la priorité et que Bernard Cazeneuve est de nature à la fracturer. Preuve que le chemin reste semé d'embûches. R.F.

Le Monde
France, vendredi 20 septembre 2024 1262 mots, p. 11
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19 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Bataille de chiffres autour des finances des collectivités locales

Les élus locaux sont régulièrement accusés de plomber les dépenses publiques et de dépenser trop, ce qu’ils réfutent vigoureusement

Benoît Floc’h

Coupables ou pas coupables ? Cela fait des années que l’Etat et les collectivités locales se mènent une guerre d’usure sur les finances : chacun accuse l’autre de jeter les milliards par les fenêtres. La guérilla est repartie de plus belle, début septembre, lorsque les deux ministres démissionnaires Bruno Le Maire (économie) et Thomas Cazenave (comptes publics) avertissent les parlementaires que l’ « augmentation extrêmement rapide des dépenses des collectivités » devrait plomber les finances du pays de 16 milliards d’euros en 2024.

Les deux ministres ne font que reprendre ce qu’Emmanuel Macron a déclaré en mai. Qu’importe. Le tollé est immédiat. « Grossière opération d’enfumage », dénonce la présidente socialiste de Meurthe-et-Moselle, Chaynesse Khirouni, appelant Bruno Le Maire « Joe l’embrouille ». « Manœuvre agressive et dilatoire », dénonce le président de l’Association des maires de France, David Lisnard, maire (Les Républicains) de Cannes (Alpes-Maritimes). « Mensonge populiste » , lance la présidente de Régions de France, Carole Delga, également présidente (Parti socialiste) de l’Occitanie. Qu’en est-il vraiment ?

Quelles sont les sommes en jeu ? Les collectivités locales ne représentent que 18 % des 1 608 milliards d’euros dépensés par les administrations publiques en 2023, selon l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) : 43 % l’ont été au titre de la Sécurité sociale, et 39 % par l’Etat. Pour les collectivités, cela représente 316 milliards d’euros (avant consolidation comptable) : 250 milliards d’euros de fonctionnement, 66 milliards d’investissements. C’est à peu près 4 700 euros par Français.

Les recettes (306 milliards) qui permettent aux collectivités d’assumer ces dépenses sont de deux ordres. Il y a, pour moitié, celles qu’elles perçoivent elles-mêmes (impôts locaux, tickets d’entrée à la piscine ou repas à la cantine). L’autre moitié est versée par l’Etat : la dotation globale de fonctionnement (27 milliards d’euros) ou les transferts de fiscalité (comme la TVA, à hauteur de 52 milliards d’euros), par exemple.

Les collectivités peuvent-elles être en déficit ? Pour les dépenses de fonctionnement (les salaires des agents, l’achat d’énergie, l’entretien, les subventions, etc.), c’est impossible. Contrairement à l’Etat et à la Sécurité sociale, les collectivités n’ont pas le droit d’emprunter pour financer le quotidien. Elles doivent donc construire, sous l’œil vigilant du préfet et de la chambre régionale des comptes, des budgets à l’équilibre, voire « suréquilibrés » : les élus, en général prudents dans leur gestion, dépensent moins que ce qu’ils perçoivent et mettent de l’argent de côté.

Pour l’investissement, c’est différent. Là, les collectivités peuvent être en déficit. Elles sont très actives : elles représentaient 64 % de l’investissement public en 2022. L’Etat le leur demande, notamment pour préparer la transition écologique.

Dans ce domaine, une étude récente de l’Institut de l’économie pour le climat (I4CE) et de La Banque postale montre qu’entre 2017 et 2022 leurs investissements ont augmenté de 44 %. Ils étaient attendus à 10 milliards d’euros en 2023. Mais, pour atteindre la neutralité carbone en 2050, elles devront chaque année « plus que doubler » l’effort d’ici à 2030.

Pour financer ces investissements, les collectivités locales puisent dans leur bas de laine et empruntent. C’est là qu’apparaît le « déficit » : la différence entre le total des dépenses et le total des recettes. Alors que cette différence était positive de 3 milliards en 2022, elle a plongé à – 5,5 milliards d’euros en 2023, et Bercy l’évalue à – 20 milliards d’euros en 2024. Ce déficit contribue à celui du pays. Mais ce sont les collectivités locales qui l’assument. Elles doivent économiser, emprunter, et les difficultés d’une année sont reportées sur l’année suivante. L’Etat n’intervient qu’en cas de dérapage caractérisé.

Dépensent-elles trop ? Globalement, les fondamentaux financiers des collectivités locales sont sains. Leur dette ne représente qu’un dixième de celle de l’Etat. La situation est stable depuis des années, quand la dette de l’Etat « a été multipliée par 2,5 depuis trente ans », relève M. Lisnard. Selon l’Insee, la France devait 3 101,4 milliards d’euros fin 2023, dont 250,4 milliards d’euros au titre des collectivités locales. Un endettement « parfaitement soutenable », juge la Cour des comptes. Ce qui n’empêche pas quelques cas problématiques. Mais ils sont rares : le nombre de communes dont les dépenses dérapent dangereusement en cours d’exercice a baissé de 25 % entre 2019 et 2023, pour s’établir à moins de 1 500 sur 35 000 communes. En 2024, les dépenses de fonctionnement devraient augmenter de 7 %. Les investissements sont attendus à + 15 %, ce qui s’explique entre autres par le calendrier électoral : à deux ans des prochaines municipales, beaucoup de maires sont en pleins travaux.

Les collectivités locales dépensent trop pour les argentiers de Bercy, qui rappellent que l’inflation reflue et que les dépenses de l’Etat « sont en baisse entre 2023 et 2024 ». Mais « trop » par rapport à quoi ? Essentiellement des critères définis par le gouvernement lui-même, sans s’être mis d’accord avec les élus locaux ni avec les parlementaires. La loi de programmation des finances publiques 2023-2027 prévoit que les collectivités limitent leurs dépenses à 0,5 point sous l’inflation, soit 2 % en 2024. Mais ce texte a été adopté fin 2023 par la procédure sans vote prévue par l’article 49.3 de la Constitution.

« Trop » par rapport à leurs ressources ? Si les collectivités dépensent plus, c’est aussi parce que leurs recettes augmentent : + 3,4 % en 2023, après 5,2 % en 2022. La situation est certes délicate pour les départements, qui encaissent une chute brutale des « frais de notaire ». Mais elle est florissante pour les communes et leurs regroupements, qui ont vu leurs ressources progresser de 5,8 % en 2023. « Trop » par rapport à la qualité du service rendu ? En mai, dans un rapport, le député (Renaissance) de l’Oise Eric Woerth soulignait les « améliorations substantielles dans la qualité des services publics » que la décentralisation a entraînées. Reste que, tout le monde en convient, les données manquent pour jauger de la qualité des investissements.

Enfin, si les dépenses augmentent, c’est aussi le fait d’un contexte que les collectivités ne maîtrisent pas. L’inflation a fait flamber le coût des matières premières. La remontée des taux d’intérêt renchérit la dette. L’augmentation de la rémunération des agents publics, décidée par l’Etat, est assumée par les collectivités locales pour ceux qu’elles emploient. Les frais de personnel représentent 2,5 milliards d’euros en plus, reconnaît l’ancien rapporteur général du budget, le député du Gers (Renaissance), Jean-René Cazeneuve, dans un entretien à Challenges, publié début septembre. Mais il y a aussi, souligne-t-il, des « embauches de fonctionnaires ». Il reconnaît cependant : « Le déficit des finances publiques n’est pas dû aux collectivités. »

Personne ne veut du mistigri. Si la France perd la confiance de l’Union européenne et des marchés financiers (qui regardent les comptes dans leur ensemble, y compris, donc, ceux des collectivités locales), la situation pourrait devenir très périlleuse. Dans ce cas : qui en portera la responsabilité devant les Français ? C’est l’un des enjeux. Un autre est de savoir sur qui doit porter les efforts ? Tout le monde, exige le gouvernement. L’Etat d’abord, rétorquent les élus locaux, car c’est de lui que vient le problème, considèrent-ils.

Le Monde
France, vendredi 20 septembre 2024 535 mots, p. 9
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19 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Le coup de pression de Gabriel Attal pour peser face à LR

Robin D’Angelo

La partie de poker menteur continue. Après avoir agité l’hypothèse de ne pas participer au gouvernement Barnier, Gabriel Attal maintient la pression sur le premier ministre, dans une interview au Point,mercredi 18 septembre. « A l’Assemblée, nous sommes le premier groupe de gouvernement. Rien ne pourra se faire sans nous», rappelle le président du groupe Ensemble pour la République (EPR) pour qui, « il n’y a pas de soutien automatique ». « Et si nous parvenons à des compromis, alors ce sera : “Le Parlement décide, et le gouvernement exécute” »,ajoute-t-il, subordonnant M. Barnier aux députés.

A l’intérieur du groupe EPR, les parlementaires serrent les rangs autour de leur président. Ce dernier peut aussi compter sur Gérald Darmanin et sur Elisabeth Borne, après plusieurs semaines de tensions sur fond de concurrence pour la prise de contrôle du parti Renaissance, qui doit élire son nouveau secrétaire général d’ici le 30 novembre.Mercredi matin, M. Darmanin est ainsi monté au créneau, dans la roue du député des Hauts-de-Seine, sur France 2, expliquant qu’il était « hors de question » d’ « entrer »dans le gouvernement de Michel Barnier, ou même de le « soutenir » à l’Assemblée, en cas d’augmentation des impôts. Mme Borne devait, elle, accompagner Gabriel Attal et le ministre de l’intérieur démissionnaire à un rendez-vous à Matignon, mercredi, finalement annulé à la dernière minute par Michel Barnier, officiellement pour des raisons d’agenda.

Rumeurs

Mais, derrière cet alignement des poids lourds du groupe, des fractures apparaissent. Après une réunion mercredi après-midi, les députés les plus à droite du groupe – rassemblés sous le groupe informel « Solféri-no » – s’opposent à ce que leur non-participation au gouvernement soit mise dans la balance. « Nous avons le devoir que l’action de Michel Barnier réussisse, et donc nous ne voulons pas jouer la politique du pire », affirme le député Charles Rodwell (Yvelines), l’un des porte-parole du groupe, qui ajoute : « On est prêt à soutenir très fortement Michel Barnier sur la ligne régalienne, c’est-à-dire l’immigration et la sécurité. »L’ouverture de ces dossiers est hautement inflammable, puisqu’elle risquerait d’entraîner l’explosion du groupe, et même du bloc central, selon des parlementaires du camp présidentiel.

Le coup de pression de Gabriel Attal est aussi un message adressé à ses troupes. EPR bruisse de rumeurs concernant des « débauchages individuels » entrepris par Michel Barnier, afin de diviser le groupe et nuire à son poids. M. Attal n’a pas apprécié que Michel Barnier prenne contact directement avec certaines personnalités du groupe sans l’en avertir, faisant fi de la liste de ministrables qu’il lui avait transmis. Tout comme les ministres démissionnaires ont peu goûté que le locataire de Matignon ne leur donne aucune indication sur leur sort.

Mais la stratégie de Gabriel Attal pourrait tout autant se retourner contre le groupe. « Nous avons besoin de Michel Barnier, et Michel Barnier a besoin de nous » , ne cessent de répéter les troupes présidentielles. Le premier ministre pourrait sortir fragilisé par l’escalade des tensions. A tel point que certains craignent qu’il puisse déjà démissionner, faisant apparaître M. Attal et ses soutiens comme les ingénieurs du chaos.

Le Monde
France, vendredi 20 septembre 2024 1180 mots, p. 10
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19 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Le sujet inflammable des hausses d’impôts

Face au déficit record, Barnier envisage d’augmenter la fiscalité. Les macronistes s’insurgent

Denis Cosnard

Il aura suffi de trois mots, et tout s’est enflammé. « Augmenter les impôts. »A peine lâchée dans la presse, l’hypothèse testée par Michel Barnier, lors de ses consultations, a suscité un afflux de propositions à gauche, semé le trouble à droite, provoqué des haut-le-cœur chez les macronistes et tendu les tractations pour composer le gouvernement. Au point que le premier ministre a publié une mise au point visiblement destinée à calmer le jeu. « Nous sommes déjà le pays où la charge des impôts est la plus forte » , y souligne le nouveau locataire de Matignon. Sans se dévoiler davantage.

Trois petits mots et puis c’est tout ? La levée de boucliers a, de fait, été impressionnante, tant les impôts constituent un marqueur politique majeur. Pour les macronistes, qui veulent continuer à participer au gouvernement malgré leur échec aux élections, relever la fiscalité semble inimaginable. Ce serait renier leur action passée.

Gérald Darmanin s’est montré catégorique : « Il est hors de question que nous rentrions dans un gouvernement ou que nous soutenions un gouvernement qui augmente les impôts », a prévenu le ministre de l’intérieur démissionnaire, mercredi 18 septembre, sur France 2. « Je me battrai(…) pour protéger les Français des hausses d’impôts », a enchaîné Gabriel Attal, désormais chef de file des députés macronistes, dans l’hebdomadaire Le Point.

« La baisse massive des impôts sur les entreprises et les ménages depuis sept ans a constitué une clé de notre succès économique, elle a en partie permis l’ouverture de nouvelles usines et la création de plus de deux millions d’emplois, appuie, auprès du Monde, le député (Renaissance) des Yvelines Charles Rodwell. Remettre en cause cette politique de l’offre de façon généralisée serait une erreur. »Pas de hausse d’impôts, c’est aussi la « ligne rouge » du parti Les Républicains (LR), répétée, mercredi encore, par sa vice-présidente Valérie Boyer.

Pour autant, un alourdissement, au moins temporaire, de la fiscalité est désormais jugé inéluctable par nombre d’économistes et de responsables politiques, même à droite, tant l’argent manque dans les caisses. Il faut « lever le tabou sur les hausses d’impôts », a ainsi plaidé le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, mardi. Dans un entretien au Parisien, il suggère « un effort exceptionnel et raisonnable sur certaines grandes entreprises et certains gros contribuables ».

Face à la « bérézina dans les comptes publics », il faudra « peut-être accepter quelques efforts supplémentaires inédits et temporaires » en matière fiscale, a aussi affirmé, à l’Agence France-Presse, le rapporteur général du budget au Sénat, Jean-François Husson, qui a pris récemment ses distances avec LR. Quant au Rassemblement national, s’il est hostile à une hausse des prélèvements obligatoires, ses responsables n’excluent pas de voter certaines taxes, pour peu que les classes moyennes et les PME soient préservées.

Dérapage

En déclarant qu’il « découvre »une « situation budgétaire très grave », Michel Barnier pourrait bien préparer l’opinion à des mesures de ce type. « J’ai demandé tous les éléments pour apprécier l’exacte réalité » de la dégradation des comptes, précise le premier ministre dans son message.

Les prévisions établies mi-juillet par Bercy, et gardées secrètes pendant un mois et demi par le ministre démissionnaire, Bruno Le Maire, ont effectivement de quoi alarmer l’ancien commissaire européen. En raison de recettes décevantes, alors que les dépenses progressent plus vite que prévu, le déficit des comptes publics n’est plus sous contrôle.

Après un dérapage à 5,5 % du produit intérieur brut (PIB) en 2023, il devait en principe revenir à 5,1 % du PIB en 2024, pour passer sous le seuil des 3 % en 2027, conformément aux engagements pris vis-à-vis de l’Union européenne. Or, selon les estimations du Trésor, ce déficit public a, en réalité, toutes les chances de se creuser encore. Il pourrait atteindre 5,6 % en 2024 et 6,2 % en 2025. Quant à l’objectif de 3 % en 2027, plus personne n’y croit, si ce n’est, officiellement, Bruno Le Maire. Le viser pour 2029 serait plus raisonnable, a convenu Pierre Moscovici, le président de la Cour des comptes, entendu mercredi par l’Assemblée nationale.

Face à cette dérive, Bruno Le Maire avait lui-même préconisé, au printemps, d’augmenter quelques impôts, en complément du gel de certaines dépenses. Il souhaitait relever la fiscalité sur les compagnies d’électricité, taxer les rachats d’actions et avait suscité un relatif consensus sur le sujet. Les turbulences politiques ont eu raison de ce projet. Faute de loi en préparation sur ces deux taxes, « on peut déjà les biffer[pour 2024] », estime Pierre Moscovici.

L’enjeu consiste maintenant à fixer un cap budgétaire crédible pour 2025 et les prochaines années. L’idée qu’il faut contenir le déficit public ne semble guère discutée. Sinon, les intérêts de la dette risquent de coûter de plus en plus cher, amputant d’autant les possibilités d’investir dans l’éducation, la santé, la lutte contre le dérèglement climatique, etc. Le remboursement des intérêts représente déjà le deuxième poste du budget de l’Etat, derrière l’enseignement.

Mais jusqu’où aller dans la réduction du déficit, à quel rythme, et comment ? Ces trois questions restent très débattues. François Villeroy de Galhau a fait ses calculs. Ramener le déficit public français à 3 % du PIB nécessite un effort de 100 milliards d’euros par rapport à l’ensemble des dépenses et des recettes publiques. Impossible d’y arriver d’ici à 2027. La cure d’austérité serait trop violente, injouable politiquement, inacceptable socialement. Elle risquerait d’entraîner le pays dans la récession, juge également Pierre Moscovici. Etalé sur cinq ans, à raison de 20 milliards d’euros par an, l’effort serait plus supportable. Il pourrait être réalisé aux trois quarts par des économies dans les dépenses, et pour un quart par de nouveaux impôts, selon le gouverneur de la Banque de France.

Nombreuses pistes

D’autres prônent une répartition différente. Durant la campagne des législatives, le Nouveau Front populaire avait proposé 150 milliards d’euros de dépenses supplémentaires. Ses dirigeants préconisent logiquement d’augmenter les impôts plutôt que de tailler dans les dépenses. « Il faut taxer les très gros patrimoines, grandes fortunes et superprofits qui n’ont cessé de croître », a affirmé le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure, mercredi, sur X.

Les économistes Anne-Laure Delatte et Elise Huillery ont aussi fourni, dans une tribune au Monde , une liste de mesures susceptibles d’accroître les recettes publiques de façon efficace. Par exemple, en réduisant le crédit d’impôt recherche, en réformant la taxe sur les transactions financières ou en réinstaurant un impôt sur le patrimoine financier. Il serait possible de récupérer de 10 à 15 milliards d’euros sur les plus fortunés, tout en respectant la jurisprudence et les traités, avance de son côté le think tank Terra Nova, dans une nouvelle note. Pas sûr que Michel Barnier suive toutes ces pistes, même au nom de la « justice fiscale » qu’il envisage de renforcer.

Le Monde
International, vendredi 20 septembre 2024 675 mots, p. 2
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19 septembre 2024 - Le Monde (site web)

La société libanaise choquée et indignée

Laure Stephan (Beyrouth, correspondance) Laure Stephan (Beyrouth, correspondance)

Dans les hôpitauxde Beyrouth, les équipes qui ont assisté à l’afflux des blessés des attaques ciblant des membres du Hezbollah, mardi 17 septembre, par le biais des explosions simultanées de bipeurs, suivies par une nouvelle série de déflagrations le lendemain, attribuées à Israël, sont sous le choc face aux lésions et aux mutilations qu’elles ont vues. « Les blessures les plus fréquentes ont touché les yeux et les mains. Quand un œil est blessé, quand il est traumatisé, il est irrécupérable. Dans certains cas, les deux yeux ont été touchés. Toute la nuit, les patients ont subi une première opération. Des jeunes ne verront plus : c’est très lourd » , confie mercredi, le docteur Elie Gharios, directeur médical de l’hôpital universitaire Mont-Liban, en lisière de Beyrouth.

Une centaine de patients ont été reçus mardi dans cet établissement, dont la plupart sont affiliés au Hezbollah, le parti milice allié de Téhéran. Le bilan provisoire des deux attaques est de trente-deux morts et de plus de trois mille blessés. Le docteur Gharios manifeste son écœurement : « Ce qui se passe est ignoble, inacceptable. Même dans les guerres, il y a méthode et méthode. Ceux qui ont mené de telles attaques sont des sauvages. Médecin, chrétien, je souffre des divisions politiques dans mon pays, mais je ne peux pas accepter ce qui se passe. »

Des hommes du Hezbollah étaient visés par ces attaques inédites et de grande ampleur. Mais le fait que les explosions aient eu lieu en divers endroits – marchés, rues animées… –, avec le risque de victimes collatérales, suscite l’indignation de nombreux Libanais. Mercredi, l’une des explosions a eu lieu lors de funérailles de quatre membres du Hezbollah tués la veille, rassemblant une vaste foule dans la banlieue sud de Beyrouth.

Appel à la « solidarité nationale »

Parmi ces morts figure un fils du député du Hezbollah Ali Ammar. Lors des condoléances, mardi soir, dans la banlieue de Beyrouth, l’heure était à l’unité. Gebran Bassil, le président du Courant patriotique libre (formation chrétienne), qui a pris ses distances avec le Hezbollah après en avoir été un allié, s’est rendu sur place et a dénoncé une « agression contre tout le Liban. (…) En ce moment où Israël nous attaque, nous devons montrer notre force par notre unité, qui seule nous protège. »Le chef druze Walid Joumblatt, propalestinien, qui a plusieurs fois exprimé son soutien au parti chiite depuis le début de la guerre à Gaza, après en avoir longtemps été un adversaire, avait envoyé un de ses proches. M. Joumblatt a exprimé sa « solidarité totale avec la résistance[contre Israël, terme qui désigne le Hezbollah et ses alliés] » et appelé à la « solidarité nationale ». Les critiques contre les combats menés par le Hezbollah à la frontière avec Israël depuis octobre, en « soutien » à Gaza, portées sur l’échiquier politique principalement par le parti chrétien des Forces libanaises, sont mises, temporairement, en sourdine.

Les attaques ont ravivé le sentiment de vulnérabilité des Libanais. La brutalité de l’offensive menée dans la bande de Gaza par l’armée israélienne suscite la sidération. Un sondage réalisé avant l’été par le réseau Arab Barometer concluait que les divisions au sein de la population perduraient autour de la question du Hezbollah et de ses armes, mais aussi que 78 % des Libanais considéraient la guerre à Gaza comme un « acte terroriste ».

Dans la banlieue sud de Beyrouth, quartier chiite fief du Hezbollah, des écoles privées sont restées fermées, mercredi. « La direction nous a dit qu’elle ne voulait pas prendre le risque d’accueillir les enfants, qu’elle préférait voir comment les choses évoluaient. On se sent en danger permanent », témoigne une mère, sous le couvert de l’anonymat. Dans sa quincaillerie où des employés s’activent, Mohammed évoque la « fatigue psychologique » dans le quartier. Mais, dit-il, « au Liban, nous sommes habitués à ce genre d’événements. Les gens ont repris le travail ». La résilience libanaise est une nouvelle fois mise à l’épreuve, sur fond de risque d’une extension du conflit.

Le Monde
International, vendredi 20 septembre 2024 934 mots, p. 5
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18 septembre 2024 - Le Monde (site web)

En Autriche, l’extrême droite reste alignée sur les intérêts de Moscou

Tandis qu’une percée du FPÖ est attendue aux législatives fin septembre,le chef du parti nationaliste exprime ouvertement ses idées prorusses

Jean-Baptiste Chastand

Vienne - correspondant régional - A dix jours d’un scrutin législatif crucial en Autriche avec une percée annoncée de l’extrême droite, le Parlement débattait, mercredi 18 septembre, d’une pétition d’initiative populaire signée par plus de 100 000 électeurs demandant l’adoption « d’une disposition constitutionnelle interdisant explicitement à la République d’Autriche d’adhérer à l’OTAN ». Si la plupart des partis représentés au Conseil national ont rappelé à cette occasion leur attachement à la neutralité historique de ce petit pays alpin, un seul en a profité pour reprendre aussi mot pour mot la propagande russe.

« Nous ne voulons pas que les jeunes Autrichiens soient obligés de partir à la guerre(…) pour le gendarme mondial autoproclamé que sont les Etats-Unis [ou] pour les intérêts géopolitiques d’Ursula von der Leyen », a fustigé le député du Parti de la liberté d’Autriche (FPÖ) chargé des questions de défense, Volker Reifenberger, sans une critique sur le rôle de la Russie dans la réapparition de la guerre en Europe. Crédité d’environ 27 % des voix dans les sondages, le parti d’extrême droite pourrait faire sensation au scrutin du 29 septembre en arrivant, pour la première fois de son histoire, en tête.

Or son chef actuel, Herbert Kickl, 55 ans, fait campagne depuis des mois en assurant que, s’il devient chancelier, il compte bien faire revenir son pays de 9 millions d’habitants à une vision très stricte de sa neutralité. « L’Autriche doit rester neutre », martèle-t-il ainsi en répétant qu’il s’opposera aux sanctions européennes contre Moscou ou qu’il fera tout pour conserver les approvisionnements de gaz venant de Russie, en dépit de l’engagement européen de sortir du gaz russe d’ici à 2027. Si l’Autriche n’a jamais livré aucune arme à l’Ukraine en vertu de sa neutralité, le FPÖ veut y ajouter l’interdiction de laisser passer sur son territoire les armes des autres pays européens à destination de Kiev.

Aligné sur la position hongroise

« Nous exigeons que l’Autriche soit une zone de non-transport d’armes », a ainsi rappelé M. Reifenberger, le 11 septembre, lors d’une conférence de presse visant à dénoncer la nouvelle stratégie de sécurité nationale présentée par l’actuel gouvernement écolo-conservateur qui estime que, face à la menace russe, il est « essentiel de renforcer les possibilités de coopération avec l’OTAN ». Le FPÖ refuse également la participation de l’Autriche au projet de bouclier antimissile européen Sky Shield actuellement développé par l’Allemagne, en y voyant « une adhésion masquée à l’OTAN ».

Même si rien n’assure que M. Kickl arrivera à devenir chancelier en raison, entre autres, du vaste rejet que suscitent ses positions prorusses dans le reste du paysage politique autrichien, une participation du FPÖ au futur gouvernement n’est pas exclue. Depuis qu’il a été désigné chef du FPÖ en 2021, Herbert Kickl a certes pris ses distances avec les éléments les plus flagrants de l’alignement de ses prédécesseurs avec Moscou. « C’est un nationaliste à l’esprit étroit », note Anton Shekhovtsov, spécialiste des liens entre la Russie et les extrêmes droites européennes à l’université d’Europe centrale de Vienne, au sujet de ce dirigeant de parti qui sort très rarement de son pays. Cela ne l’empêche pas « d’entretenir une rhétorique profondément anti-Ukraine et techniquement prorusse, avec une vision de l’Autriche qui coïncide avec les orientations de la politique étrangère russe », estime le chercheur. Le FPÖ a été ainsi un des seuls partis politiques en Europe à critiqué dès 2022 l’accueil de réfugiés ukrainiens, au nom de sa profonde hostilité au droit d’asile. « Kickl ne s’intéresse au conflit qu’avec une vision de politique intérieure, il dit qu’il veut “la paix” quoi que cela puisse vouloir dire car c’est une opinion très répandue en Autriche », confirme Robert Treichler, coauteur d’une biographie du dirigeant du FPÖ (Kickl und die Zerstörung Europas, « Kickl et la destruction de l’Europe », non traduit).

Sur le fond, le FPÖ n’a d’ailleurs pas changé ses positions sur la Russie après l’invasion de l’Ukraine en 2022. En ce sens, il est totalement aligné sur la position hongroise de Viktor Orban, ce qui le différencie de certains de ses alliés politiques européens, comme le Rassemblement national de Marine Le Pen, qui ont fini par soutenir les livraisons d’armes. Par ailleurs, le mandat de M. Kickl au ministère de l’intérieur entre 2017 et 2019 avait laissé un goût amer aux services de renseignement autrichiens victimes alors d’une tentative de déstabilisation interne menée par des agents manipulés par Moscou et d’une exclusion des échanges d’information avec les alliés occidentaux, inquiets des risques de fuite.

M. Kickl a toujours affirmé qu’il n’avait jamais rencontré directement ces agents doubles pilotés en sous-main par Jan Marsalek, l’ex-patron de l’entreprise de paiement en ligne Wirecard, en fuite en Russie après avoir espionné pendant des années pour Moscou. « Je n’ai personnellement aucun lien avec la Russie », s’est encore défendu M. Kickl devant une commission d’enquête parlementaire au printemps. Cet épisode vaut toutefois toujours au leader du FPÖ d’être qualifié « de risque absolu pour la sécurité » du pays par le Parti populaire d’Autriche (conservateur), la seule formation qui pourrait en théorie lui permettre d’accéder au pouvoir en formant une coalition avec lui.

Le Figaro, no. 24906
Le Figaro Économie, vendredi 20 septembre 2024 700 mots, p. 24

Économie

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19 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Le déficit public hors de tout contrôle

de Guigné, Anne

Traditionnellement, Paris n'a jamais brillé par son respect de ses trajectoires budgétaires. Les gouvernements successifs n'ont cessé de promettre monts et merveilles sur ce volet avant de revoir à la baisse leurs ambitions. La tendance a toutefois dangereusement empiré ces dernières années. En 2023, le déficit public, annoncé initialement à 4,9 % du produit intérieur brut (PIB), a dérapé de 0,6 point, soit 13 milliards d'euros. 2024 s'annonce du même acabit. «L'objectif de déficit pour l'année 2024 (...) ne sera pas atteint» , a ainsi déclaré Pierre Moscovici, auditionné devant la commission des finances de l'Assemblée nationale, mercredi. La Direction du Trésor, à Bercy, avait prévenu avant lui : selon un document divulgué début septembre, le pays s'apprêterait à clore ses comptes cette année sur un déficit de 5,6 % du PIB contre les 5,1 % prévus. D'après nos informations, suite aux remontées fiscales d'août, le chiffre de 5,7 % serait même dorénavant avancé.

Un tel décalage semble aberrant, surtout quand il se répète deux années d'affilée, qui plus est dans une conjoncture économique stable. L'erreur de 2023 avait été attribuée à des remontées d'impôt en fin d'année plus modestes que prévu. L'impôt sur les sociétés (IS), la TVA, les frais de notaire mais aussi les prélèvements sociaux avaient surpris. Sans parler de la nouvelle taxe sur les profits des énergéticiens, particulièrement mal calibrée, qui n'aura rapporté que 300 millions d'euros à Bercy, contre une prévision de 4 milliards. Pour 2024, Bruno Le Maire, le ministre démissionnaire des Finances, a désigné comme responsables les collectivités locales.

Dans un courrier aux députés en charge des débats budgétaires, il a pointé «l'augmentation extrêmement rapide des dépenses des collectivités».L'envolée de leurs dépenses pouvant grever de « 16milliards d'euros»la trajectoire de déficit présentée par la France à Bruxelles pour l'année 2024, écrivait-il. Lors de l'audition de Bruno Le Maire et de Thomas Cazenave, en charge des Comptes publics, le rapporteur général du budget, Charles de Courson, avait toutefois remis en cause cette affirmation pour estimer le décalage des comptes des régions, départements, communes... à seulement 3 milliards d'euros.

Les impôts rentreraient en revanche à nouveau très mal. Les prévisions de recettes de TVA pour l'État, prévues en loi de finances à 100 milliards d'euros, ne cessent ainsi d'être rabotées. Lors de la publication du programme de stabilité, un document portant sur la trajectoire des comptes publics envoyé chaque année en avril à Bruxelles, elles étaient déjà diminuées de 2 milliards. Fin juillet, les rentrées affichaient un retard de 4,5 milliards par rapport au programme. Le décalage pourrait grimper jusqu'à 8 milliards d'ici la fin de l'année. À écouter le député, le choc est encore plus violent sur l'impôt sur les sociétés (IS). Attendues initialement à 72 milliards d'euros, les recettes seraient inférieures de 12 milliards.

Dans ces conditions, c'est toute la trajectoire budgétaire française qui se retrouve fragilisée. Le Trésor table ainsi sur un déficit de 6,2 % en 2025 si aucune mesure n'était prise. Dans son programme de stabilité, Bercy s'avançait sur un retour du déficit sous les 3 % en 2027. L'objectif paraît aujourd'hui inatteignable. Le gouvernement devrait annoncer prochainement ses nouvelles prévisions. Michel Barnier envisagerait d'ailleurs un déplacement prochain à Bruxelles pour rassurer la Commission sur le sérieux de la France. Le pays a en effet été placé au début de l'été sous procédure pour déficit excessif, ce qui implique une action correctrice rapide pour assainir la situation et revenir dans les clous bruxellois : un déficit de 3 % et une dette de 60 %. L'effort attendu représente environ 20 milliards d'euros d'efforts par an.

Paris devait envoyer le 20 septembre son plan budgétaire structurel, un document décrivant la trajectoire des finances publiques sur quatre ans. Compte tenu de la situation politique nationale, un délai a été demandé par Paris. Quelques semaines supplémentaires devraient être octroyées pour laisser du temps au prochain ministre des Finances d'affiner ses plans. Compte tenu de cette instabilité sur le volet des recettes, la prochaine équipe n'aura d'autre choix que d'acter des économies importantes. On parle déjà de la piste d'un décalage dans le temps des lois de programmation des grands ministères : Défense, Justice, Intérieur... A DE G

L'Humanité
vendredi 20 septembre 2024 2389 mots, p. 24

Judith Godrèche

Entretien réalisé par Kareen Janselme et Michaël Mélinard

féminisme Après avoir révélé les violences sexuelles subies lorsqu'elle était enfant et porté plainte contre les cinéastes Benoît Jacquot et Jacques Doillon, l'actrice et réalisatrice est devenue une figure du mouvement #MeToo.

Dans les manifestations auxquelles vous participez, de nombreuses personnes, notamment les jeunes, vous interpellent car vous incarnez un combat, un espoir. Comment ne pas les décevoir ? Il est compliqué pour une femme de prendre la parole dans la société, à plus forte raison lorsqu'elle dénonce des violences sexuelles. Vous dites souvent que mener un combat a un prix. Ressentez-vous un retour de bâton ? Vous avez remis en cause la sanctification de l'auteur en France. Comment l'extrême hiérarchisation du cinéma français a-t-elle concouru à l'impunité des agresseurs ? Quel impact le 7e art a-t-il sur la société ? Quel regard neuf le féminisme peut-il apporter au cinéma ? Après trente-cinq années de silence, vous parlez désormais et on vous croit. Qu'attendez-vous des politiques ? La situation politique est inquiétante, avec la présence de 143 députés d'extrême droite à l'Assemblée. La gauche unie est arrivée en tête aux législatives, mais un homme de droite a été nommé premier ministre. Comment convaincre les électeurs pour qu'ils maintiennent la pression ?

Pour sa première venue à la Fête de l'Humanité, Judith Godrèche a présenté son court métrage Moi aussi à l'espace Jack Ralite. Elle y a été accueillie par la manifestation féministe organisée en hommage à une autre militante iconique, Angela Davis, mais aussi pour soutenir Gisèle Pelicot, victime de viols et dont le procès a un écho retentissant tant il accuse le patriarcat. La réalisatrice, qui a réussi à obtenir une commission d'enquête parlementaire contre les violences sexuelles, depuis dissoute, était l'invitée de l'Agora, le samedi 14 septembre, où elle s'est exprimée devant un public nombreux. Une carte blanche intime, franche et combative.

Dans les manifestations auxquelles vous participez, de nombreuses personnes, notamment les jeunes, vous interpellent car vous incarnez un combat, un espoir. Comment ne pas les décevoir ?

On fait d'abord les choses pour soi. On donne parce qu'on a besoin de donner. On se sent alors moins seule. Par moments, je me dis : si j'arrête de me battre, comment vais-je faire pour rester debout ? C'est devenu mon moteur. Avec ce combat, cette énergie, ce mouvement en avant, je n'ai même pas le temps de m'asseoir et de sentir l'anéantissement d'un vécu, d'une réalité ou d'une solitude. J'ai sûrement très peur d'arrêter d'agir. Il est très angoissant de se retrouver dans l'espèce de vide intersidéral de sa chambre et de sa réalité. Les personnes qui sont là, qui m'écoutent, c'est à moi qu'elles donnent. J'ai ce privilège. Il est compliqué d'imaginer que les gens font des choses par abnégation et don de soi. Le soutien de toutes les personnes anonymes qui, à travers ma parole, se retrouvent l'espace d'un instant est d'une importance vitale pour moi.

Il est compliqué pour une femme de prendre la parole dans la société, à plus forte raison lorsqu'elle dénonce des violences sexuelles. Vous dites souvent que mener un combat a un prix. Ressentez-vous un retour de bâton ?

Oui, évidemment. À partir du moment où l'on prend la parole publiquement, on fait d'abord face à de l'adversité. Ensuite, on est dans une demande de reconnaissance. On n'en finit pas de demander aux autres de vous dire « je te crois ». On s'adresse aux personnes importantes de notre enfance, à nos parents, aux personnes qui vivaient dans le même milieu social ; on leur demande de nous dire « je te crois » ou « je savais ». Ce besoin de reconnaissance crée une colère, une tristesse, un désir de continuer de se battre, de parler. Face à notre demande d'être entendue, on se prend aussi une défense. Et la défense de certaines personnes, c'est l'attaque. Certaines attaquent parce qu'on les accuse ; d'autres parce qu'elles étaient les témoins muets et qu'elles n'ont rien fait. D'autres attaquent parce qu'elles se sentent complices et qu'elles sont remises en question, parce qu'on prend trop la lumière ou parce qu'on la leur vole. Forcément, nous sommes sujets d'attaques. La force des petites filles qui ont été agressées est de se jeter dans le combat la tête baissée, sans regarder. Si on commence à se poser des questions comme « Est-ce que je vais travailler ? », « Est-ce qu'il y a des réalisateurs qui vont encore m'aimer ? », « Est-ce que je vais encore avoir des amis dans ce milieu ? », alors je comprends qu'on puisse être paralysée. Je sais ce que cela coûte de parler. Mais j'ai un certain âge, je suis maman de deux enfants. La vie m'a beaucoup donné, j'ai beaucoup reçu. Il est temps de devenir quelqu'un de bien.

Vous avez remis en cause la sanctification de l'auteur en France. Comment l'extrême hiérarchisation du cinéma français a-t-elle concouru à l'impunité des agresseurs ?

À la Fête de l'Humanité - un joli nom -, je trouve intéressant de parler du milieu social du cinéma. C'est un drôle d'endroit, où continuent de se jouer les mêmes règles que dans le milieu aristocratique. Il y a le haut de la pyramide et, plus on la descend, moins les gens ont de valeur. Ce système hiérarchique de pouvoir a un impact à tous les niveaux : sur la manière dont quelqu'un est traité sur un tournage, sur les VSS (violences sexistes et sexuelles - NDLR). En tant que réalisatrice, je travaille avec un chef opérateur ou une cheffe opératrice, une personne qui fait les décors, une autre qui s'occupe des costumes, etc. C'est un travail collectif. Le système hiérarchique qui place le réalisateur, l'auteur, sur un piédestal, comme une espèce de dieu vivant, puis, au-dessous, des gens qui ont de moins en moins d'importance suivant leur place dans la pyramide, doit se réinventer. Ce système ne fonctionne pas. Un réalisateur, une réalisatrice ne sont rien sans leur équipe. De la même manière, il est extrêmement compliqué de réagir dans ce milieu quand, sur un tournage, il arrive quelque chose à une ouvrière, à une technicienne, à une petite main du cinéma. Elle est encore bien plus en danger qu'une actrice, qui possède un autre statut social et une forme de pouvoir. Ce petit milieu ne fonctionne pas par CV mais par bouche-à-oreille. Quand on se fait griller dans une production importante, on est bien embêté. On vit de boulot en boulot, on a besoin de l'intermittence. Si, tout à coup, on se fait griller en dénonçant, par exemple, ce qui est arrivé sur un tournage, le bruit court vite qu'on est une emmerdeuse. Je n'en rajoute pas. Je vous parle du quotidien de beaucoup de techniciennes de cinéma. C'est pour cela qu'il est important de mettre son pied dans la porte et de dire : « Il faut que les choses changent. »

Quel impact le 7e art a-t-il sur la société ?

Je suis devenue actrice très tôt, à l'âge de 8 ans. J'ai joué des rôles de très jeune fille désirée par des hommes bien plus âgés. Les scénarios étaient inventés par les auteurs de cette époque, la crème de la crème du cinéma français. Le cinéma a, de tout temps, eu un impact sur la société. Il influe, oriente nos désirs. Je me souviens de Béatrice Dalle dans 37,2° le matin, une actrice pulpeuse, voluptueuse. D'un coup, son style était devenu à la mode et on n'avait plus besoin de s'affamer pour être super maigre. Jeune, je me rendais bien compte que des jeunes filles pensaient que ce que je vivais dans les films était cool. Parce que ma vie était mise en valeur, parce que j'étais jolie. Je faisais la couverture d'un magazine. Aujourd'hui, ma parole s'est libérée et j'ai dû raconter un versant des choses - la réalité - qui n'a rien à voir avec cette image glamour donnée par la représentation de ces histoires. La réalité est sordide. Malheureusement, dans le cinéma français d'une certaine époque et dans l'écriture de réalisateurs, d'auteurs, certains sujets étaient mis en valeur comme l'inceste, la différence d'âge phénoménale entre une fille mineure et un homme plus âgé, sans que personne, pas même un journaliste, ne trouve bizarres tous ces films qui valorisent le viol. C'est une question qu'il faut se poser aujourd'hui dans l'écriture des films. Nous ne sommes pas obligés d'être des donneurs de leçon, ou de faire des films consensuels qui ne soulèvent pas des problèmes importants. Mais il faut se poser des questions sur ce que nous a raconté un certain cinéma d'auteur pendant des années.

Quel regard neuf le féminisme peut-il apporter au cinéma ?

C'est compliqué pour les femmes dans le cinéma, en tout cas pour moi. Mon expérience est celle d'une personne qui a vécu toute sa vie et a grandi dans ce milieu. Dans mon rapport à l'autre, celui qui a le pouvoir, généralement, est un homme. Il est cinéaste, producteur. Il dirige un organisme qui peut me donner de l'argent pour réaliser mon film, il est à la tête d'une institution. Dans mon environnement proche, on m'a toujours dit implicitement : « Si tu veux ça, tu dois séduire, tu dois sourire. » Tu dois rigoler aux blagues, même celles qui ne sont pas drôles ; tu dois faire un sourire émerveillé quand le mec va dire un truc complètement con qui n'a pas d'intérêt. Quand tu vas rencontrer un réalisateur et que tu passes un casting, tu te mets dans cette position, que tu le veuilles ou non. Tu te demandes si tu as été assez souriante, si tu lui as fait assez de compliments sur son oeuvre. Tu as le sentiment que, pour pouvoir travailler, avoir de l'argent, pour réaliser ce que tu as envie de faire, il faut passer par le biais d'un homme. Dans le fond, on perd alors notre propre langage, notre vérité et notre identité. On se transforme en fille qui sourit, légère. J'ai navigué dans cet univers d'hommes et d'adultes. Après avoir réalisé Icon of French Cinema (une série coproduite par Arte - NDLR), j'ai passé mon temps à dire à mon attachée de presse qu'il fallait prévenir les journalistes de ne pas révéler le nom de Benoît Jacquot. J'avais peur qu'on reconnaisse Jacques Doillon dans une scène. Le fait qu'il fallait se taire et sourire s'est imprimé en moi comme un tatouage indélébile. Je souris encore, mais je ne me tais plus.

Après trente-cinq années de silence, vous parlez désormais et on vous croit. Qu'attendez-vous des politiques ?

Les politiques doivent prendre les devants et s'emparer du problème des VSS et des questions féministes. Il ne faut plus que ce soit un sujet parallèle, ni un sujet qui épuise celles et ceux qui se battent pour faire avancer les choses. En ce qui me concerne, je me suis retrouvée projetée dans un univers que je ne connaissais pas. Au fond, pour moi, la politique c'était le « truc » des grands, le « truc » des hommes. C'était aussi le « truc » de ceux qui ont fait des études, car moi j'ai arrêté l'école à 14 ans et demi, conseillée par toutes sortes d'adultes qui trouvaient que je n'étais pas assez disponible pour eux. Mais j'ai compris qu'il y avait un endroit où les choses se jouent : l'Assemblée nationale, là où les lois sont votées. Je suis allée parler au Sénat, à l'Assemblée nationale, et je leur ai demandé de créer une commission d'enquête sur les VSS dans le milieu du cinéma. Pour moi, parler sous serment est très important. C'est peut-être enfantin, mais je me dis qu'ainsi, on ne peut pas mentir. Je trouvais important de faire venir à l'Assemblée nationale les personnes qui font la pluie et le beau temps dans le cinéma, et qu'elles répondent à des questions sous serment. Ce cadre, qui est censé vous protéger, devait aussi permettre à des ouvrières du cinéma, à des techniciennes, à de jeunes actrices ou de plus âgées, de tout raconter au grand jour. Lors des auditions, les députés se sont rendu compte en direct de ce qu'était l'omerta. Ils ont vu des personnes terrorisées. Malheureusement, cette commission d'enquête est mort-née, puisqu'elle s'est arrêtée lorsque l'Assemblée nationale a été dissoute. Je suis donc allée aux universités d'été pour dire aux politiques de prendre les choses en main, d'utiliser leur droit de tirage pour la remettre en place. Une proposition de résolution a déjà été déposée. L'ex-président de la commission d'enquête, le député Erwan Balanant, le Parti socialiste et les Écologistes m'ont garanti d'essayer de la remettre à l'ordre du jour.

La situation politique est inquiétante, avec la présence de 143 députés d'extrême droite à l'Assemblée. La gauche unie est arrivée en tête aux législatives, mais un homme de droite a été nommé premier ministre. Comment convaincre les électeurs pour qu'ils maintiennent la pression ?

Je suis persuadée que de nombreuses personnes ont un espoir assez abîmé. J'ai été extrêmement impressionnée par la force populaire réunie place de la République (le 3 juillet, rassemblement organisé par les médias indépendants - NDLR), la manière dont tout le monde s'est investi pour que le RN ne soit pas au pouvoir. Aujourd'hui, toutes ces personnes qui ont donné de leur humanité se demandent ce que vaut leur vote. On a l'impression d'être tout le temps ramené à une forme de silence. Que faut-il faire si notre vote n'a pas de valeur ? Je vivais aux États-Unis et, là-bas, les Français ont la réputation d'être tout le temps en train de manifester. Mais, honnêtement, qu'est-ce qu'on a d'autre ?

Le Monde
Idées, vendredi 20 septembre 2024 971 mots, p. 27
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19 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

ANALYSE

Faire de la France un pays plus sportif, un défi pour l’après-JO

Nicolas Lepeltier (service sports)

La France a réussi « ses » Jeux. Les images du Grand Palais, écrin de l’escrime et du taekwondo, de la tour Eiffel, théâtre du beach-volley et du cécifoot, ou de la rue Lepic, pareille à un tableau de Monet lors des épreuves de cyclisme, ont fait le tour du monde. Comme, celles, inoubliables, de la cérémonie d’ouverture le 26 juillet. Le tout dans des stades pleins et une ferveur inattendue. Quant aux sportifs français, éternels perdants magnifiques, ils se sont mis à gagner. Très exactement soixante-quatre médailles aux Jeux olympiques (JO) et soixante-quinze lors des Jeux paralympiques. Un bilan historique pour les premiers, inédit depuis vingt ans pour les seconds.

La situation actuelle tranche avec celle dans laquelle se trouvait le sport français, qui, il y a encore dix-huit mois, brillait davantage pour ses crises et ses affaires (fédérations de rugby et de football, Comité national olympique et sportif français) que par ses podiums internationaux. La situation s’est depuis assainie, et des moyens sans précédent ont été accordés, sous le patronage de l’Agence nationale du sport, à la haute performance et au développement des pratiques. Avec les résultats que l’on sait. La France serait devenue avec les Jeux de Paris 2024 une puissance sportive compétitive.

Affirmer cela reviendrait toutefois à passer sous silence le fait qu’elle l’était déjà, voire qu’elle l’a toujours été. L’historien du sport Patrick Clastres rappelle dans Le Monde que « la France oscille depuis un siècle entrela cinquième et la huitième place[au classement des médailles aux JO] , ce qui correspond à son rang économique et militaire ». Ses excellents résultats dans les sports collectifs (handball, basket, volley, etc.) depuis plusieurs années montrent qu’elle n’a rien à envier à ses voisins, comme l’Allemagne, frappée par le déclassement depuis la réunification.

La France peut s’enorgueillir de son modèle sportif, qui s’appuie sur le maillage territorial des associations sportives. Les clubs croulent déjà sous les demandes d’inscription de garçons et filles rêvant d’imiter Léon Marchand (natation), Teddy Riner (judo), Pauline Ferrand-Prévot (VTT) ou Manon Apithy-Brunet (escrime), leurs idoles couvertes d’or à Paris cet été.

Afflux de nouveaux licenciés

Amélie Oudéa-Castéra, ministre démissionnaire des sports et des Jeux olympiques et paralympiques, estime la hausse du nombre de licenciés entre 15 % et 18 % à la rentrée, soit un bond de quelque 2,5 millions de pratiquants. Sans compter ceux tentés par une activité non encadrée (running, salles de sport, de futsal, d’escalade, etc.). Le président du Comité olympique français, David Lappartient, applaudit, mais demande à voir. « Ce serait fabuleux si on atteignait ces chiffres-là, mais tous les clubs ne sont pas forcément dimensionnés pour. Il faut se donner rendez-vous dans un an, trois, cinq, dix ans pour voir s’il y a un effet Jeux », a-t-il jugé, le 14 septembre, jour de la parade des athlètes sur les Champs-Elysées.

Car faire de la France une nation sportive ne se décrète pas. Comment accueillir les millions de néolicenciés sans construire de nouveaux gymnases et de nouvelles piscines ? Les plans Macron qui doivent doter le pays de dix mille équipements sportifs de proximité d’ici à la fin de l’année 2026 vont dans le bon sens. Mais ils ne répondent pas aux besoins plus structurants d’un parc vieillissant et bien souvent inadapté aux enjeux de transition énergétique. Et comment accueillir cet afflux de nouveaux pratiquants sans éducateurs supplémentaires, sans encadrants formés, alors que le secteur souffre déjà d’une crise du bénévolat ?

Faire de la France une nation sportive se construit aussi et surtout dans les cours d’école, dès le plus jeune âge. Or, dans les emplois du temps, le sport est trop souvent relégué sur le banc. Ce n’est pas le dispositif gouvernemental « trente minutes d’activité physique quotidienne », dont la mise en œuvre est difficile à vérifier, qui va donner le goût du sport aux enfants.

De l’ancien député Génération. s Régis Juanico à l’élu communiste de Paris Nicolas Bonnet-Oulaldj en passant par les députés Stéphane Peu (Gauche démocrate et républicaine) et Stéphane Mazars (Renaissance), auteurs en juillet 2023 d’un rapport sur les retombées des Jeux, tous appellent à faire du sport une priorité. Ils réclament plus d’activité physique – quatre à cinq heures hebdomadaires – du CP à la terminale, et jusque dans le supérieur. Ce qui suppose de recruter davantage de profs d’EPS, revendication défendue de longue date par les syndicats d’enseignants. Plus que de nation sportive, il s’agit là de santé publique, tant les Français – et les plus jeunes en particulier – sont gagnés par les ravages de la sédentarité et de l’inactivité physique (obésité, dépression, maladies chroniques…).

Or, la baisse de 11 % des crédits en faveur du sport, figurant dans le projet de loi de programmation des finances publiques pour la période 2023-2027, adopté fin 2023, ne rassure pas sur la volonté de faire du sport une priorité nationale et – si elle devait être confirmée par le nouveau gouvernement – montrerait que les Jeux n’auront été qu’une parenthèse, aussi enchantée soit-elle. « Il faut que les moyens alloués aux fédérations – qui ne sont pas si énormes même s’ils ont augmenté ces dernières années – soient maintenus », a prévenu David Lappartient.

Paris 2024 constitue pourtant un formidable levier pour accélérer le développement des pratiques, notamment pour les personnes en situation de handicap, dont l’accès au sport est très souvent entravé. Les responsables politiques ne doivent pas dilapider l’héritage de l’été, qu’ils n’ont pas cessé de vanter. L’euphorie de l’été ne doit pas non plus les rendre amnésiques : dans le sport, le plus dur est de rester au sommet le jour d’après.

Le Figaro, no. 24906
Le Figaro, vendredi 20 septembre 2024 554 mots, p. 9

Société

La maire de Paris laisse planer le doute sur sa candidature aux municipales

Flurin, Richard

Encore une fois, Anne Hidalgo se targue d'avoir eu raison avant tout le monde, contre tout le monde. En l'occurrence ceux, nombreux, qui vilipendaient ces Jeux olympiques qu'elle a portés de toutes ses forces. La maire de Paris n'a été alarmiste qu'une seule fois, sur le sujet des transports, en novembre 2023, en réalité pour détourner l'attention médiatique qui se portait alors sur son voyage polémique à Tahiti. Aujourd'hui, elle fait un lien entre le « JO-bashing » et l' « offensive idéologique » qui la vise « depuis longtemps », venue aussi bien des « réseaux sociaux », de « Rachida Dati et son trumpisme » que des « macronistes (qui) considéraient que Paris était à eux » après les excellents scores d'Emmanuel Macron dans la capitale en 2017.

Les adversaires sont tout désignés. Anne Hidalgo semble remontée à bloc. Reste à savoir si elle repartira en campagne pour un troisième mandat. La maire de Paris avait renvoyé sa décision à l'après-JO, mais aucune information officielle ne fuite pour l'instant de l'Hôtel de Ville. Seuls quelques détails frappent l'esprit. La fédération parisienne du Parti socialiste, aux mains de sa très proche Lamia El Aaraje, a lancé une grande consultation intitulée « Paris 2030 ». Une date qui renvoie bien au-delà des élections municipales de 2026. Le but de la manoeuvre est parfaitement assumé : « Il s'agit de se préparer aux prochaines municipales », déclare Lamia El Aaraje dans Le Nouvel Obs.

Pas question d'assumer pour l'instant qu'il s'agit d'une rampe de lancement pour Anne Hidalgo. La plateforme « Paris en commun » qui l'a portée lors de la dernière campagne en 2020 reste tout de même étroitement associée à l'initiative. « Cette consultation est un outil pour le collectif, pas pour une personnalité », veut croire Emmanuel Grégoire, ancien premier adjoint devenu député PS de Paris cet été. Ce dernier expose en privé son « intuition » qu'Anne Hidalgo n'y retournera pas et fait savoir qu'il travaille pour 2026. « Elle a déjà beaucoup accompli et ce doit être difficile de se projeter encore plus », confie-t-il, dithyrambique sur son bilan, mais manifestement désireux de prendre le relais.

« Nous avons toutes les chances de gagner »

Emmanuel Grégoire reconnaît toutefois qu'il lui serait difficile de présenter une candidature dissidente face à celle qui domine la vie municipale parisienne depuis une décennie. « C'est la seule qui entraverait ma détermination », souffle-t-il. Des partenaires de l'actuelle majorité municipale en conviennent : ils laisseraient le champ libre à Anne Hidalgo si celle-ci décidait de repartir en campagne. Au cas où elle jetterait l'éponge, en revanche, le socialiste « se tient prêt ». Force est de constater que celle qui a pris le relais de Bertrand Delanoë, si elle ne s'est pas encore prononcée sur son avenir politique, n'a en tout cas pas du tout préparé sa succession. Un autre détail qui prête à penser qu'elle ne veut pas passer la main tout de suite.

Les résultats électoraux des européennes puis des législatives confortent en outre une candidature de centre gauche. La liste de Raphaël Glucksmann (PS-Place publique, deux partis de la majorité municipale) est arrivée en tête dans une majorité d'arrondissements de la capitale. La gauche a ravi quelques semaines plus tard trois circonscriptions aux macronistes. « Nous avons toutes les chances de gagner » , indique un proche d'Anne Hidalgo. Il reste à la maire de sortir du bois. R.F.

Le Figaro, no. 24906
Le Figaro, vendredi 20 septembre 2024 1731 mots, p. 18

Enquête

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19 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Les îles Chagos, objet de convoitise au beau milieu de l'océan Indien

À qui doit revenir la souveraineté sur la « dernière colonie britannique d'Afrique » , qui abrite la base américaine de Diego Garcia ? L'île Maurice espère récupérer l'archipel, mais les enjeux stratégiques abondent.

de La Grange, Arnaud

Un sombre jour de mars 2014, une bonne partie du monde découvrait l'existence d'un obscur archipel, au coeur de l'océan Indien. Soudain, les îles Chagos apparaissaient sur les cartes. Peu connaissaient ce territoire britannique perdu au milieu du grand bleu. Et savaient que ces îlots coralliens abritaient une implantation militaire américaine stratégique, la base de Diego Garcia.

C'est elle qui était dans le faisceau du projecteur. Le vol MH 370 de Malaysia Airlines venait de disparaître alors qu'il avait décollé de Kuala Lumpur pour Pékin, avec 239 personnes à bord. S'ouvrait l'un des plus invraisemblables mystères de l'histoire aéronautique. La planète entière spéculait sur le drame. Parmi les pistes avancées, celle d'un détournement du Boeing 777 par des terroristes, pour mener une attaque de style « 11 Septembre » contre la base américaine. L'US Navy aurait alors abattu l'avion pour éviter qu'il ne se transforme en bombe volante.

Dix ans plus tard, Diego Garcia et les Chagos sont de nouveau dans la lumière, alors que de nouvelles discussions se profilent sur la souveraineté de l'archipel, revendiquée par l'île Maurice. Un défi pour Londres, mais aussi pour Washington.

L'affaire est suffisamment sérieuse pour que le Royaume-Uni vienne de nommer un négociateur de haut vol comme envoyé spécial du premier ministre Keir Starmer, pour ces négociations avec l'île Maurice. C'est le chef de cabinet de l'ancien premier ministre Tony Blair qui va être à la manoeuvre. Le nouveau ministre britannique des Affaires étrangères, David Lammy, s'est dit persuadé que Jonathan Powell était l'homme de la situation. Ce dernier avait participé aux difficiles négociations pour un accord de paix en Irlande du Nord, après trente ans de conflit sanglant. « Je me réjouis de travailler avec lui pour parvenir à un accord qui protège les intérêts du Royaume-Uni et ceux de nos partenaires » ,a déclaré David Lammy. Le patron du Foreign Office a ajouté qu'il était déterminé à protéger le fonctionnement « à long terme »de la base militaire de Diego Garcia.

Durant ces joutes diplomatiques, il sera beaucoup question d'histoire et de géopolitique. L'archipel des Chagos compte une soixantaine d'îles réparties entre sept atolls, celui de Diego Garcia étant le plus méridional. Il se situe au sud du sous-continent indien, dans le prolongement du même relief sous-marin que les Maldives, un millier de kilomètres plus au nord. Les Chagos se trouvent ainsi à quelque 2 000 kilomètres au nord-est de l'île Maurice, environ à mi-chemin entre les côtes d'Afrique et l'Indonésie.

Longtemps inhabitées, découvertes au XVIe siècle par des marins portugais, ces îles auraient pu être françaises. Dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, des planteurs de l'île de France (aujourd'hui l'île Maurice) s'y lancent dans l'exploitation de l'huile de coco et du coprah, sur les îles de Diego Garcia et Peros Banhos. Ils font venir des esclaves, qui forment la majorité d'une population ne dépassant pas les 500 habitants. Français et Anglais y isolent aussi des lépreux, dans l'espoir que la consommation de viande de tortue les soigne... À l'issue des guerres napoléoniennes, les Chagos sont cédées à l'Angleterre par le traité de Paris de mai 1814. Les îles sont rattachées d'abord aux Seychelles, sous le nom d'Oil Islands, avant de passer sous dépendance de l'île Maurice en 1903. Entre-temps, l'abolition de l'esclavage dans les territoires britanniques en 1833 a suscité un afflux de nouvelle main-d'oeuvre indienne.

À l'heure de la décolonisation, Londres n'entend pas renoncer à cet archipel, qui a pris une valeur stratégique avec la guerre froide. Fin 1965, soit trois ans avant l'indépendance de la colonie de l'île Maurice, les Britanniques en détachent les Chagos pour former un territoire d'outre-mer, le BIOT (British Indian Ocean Territory). Le gouvernement mauricien se voit imposer la décision, en échange d'une compensation financière de 3 millions de livres. À l'époque, le grand cousin américain s'intéresse de près à Diego Garcia, qui permet de contrôler les grandes routes maritimes par où transitent hydrocarbures et matières premières et d'intervenir militairement dans toute la région. Londres et Washington signent fin 1966 un accord mettant Diego Garcia à disposition des États-Unis pour une durée de cinquante ans. Le vaste lagon offre un port naturel pouvant accueillir les plus gros bâtiments, y compris des porte-avions. L'éviction d'Asie du Sud-Est après la guerre du Vietnam renforce l'intérêt des Chagos. La base comporte aussi une grande piste d'aviation. Après la fin de la guerre froide, elle se trouve une nouvelle raison d'être avec la guerre du Golfe de 1991, le conflit d'Afghanistan à partir de 2001 et la guerre en Irak de 2003. Des bombardiers lourds B-52 comme des avions furtifs B-2 Spirit peuvent y recevoir un soutien. Des sous-marins, lanceurs de missiles de croisière notamment, y ont régulièrement fait escale ces dernières années. En 2016, le bail stratégique a été renouvelé pour vingt ans, assurant une présence américaine jusqu'en 2036.

Mais l'arrangement américano-britannique s'est fait sur le dos des Chagossiens. Les autorités américaines ayant demandé une présence exclusive aux Chagos, Londres a entrepris d'expulser quelque 1 500 autochtones, en direction des Seychelles et de l'île Maurice. Impossibilité de revenir dans l'archipel après un voyage, restrictions d'approvisionnement, tout est fait pour pousser au départ, avant que les derniers habitants soient mis dans des bateaux et des centaines de chiens gazés...

Ce « nettoyage » est terminé en 1973. À l'époque, un diplomate britannique avait qualifié les habitants de l'île de « quelques Tarzan ou Vendredi aux origines obscures »...Plus tard, le gouvernement britannique a mis en place un fonds pour aider financièrement les Chagossiens à s'installer dans leurs nouveaux pays. En 2002, les Chagossiens se sont vu accorder la nationalité britannique et nombre d'entre eux se sont installés au Royaume-Uni. En 2022, cette mesure a été étendue à leurs descendants.

Dès la fin des années 1990, une série de recours en justice est lancée, tant devant les tribunaux britanniques qu'internationaux. Les Chagossiens attaquent le gouvernement britannique, mais sont déboutés par la Chambre des lords en 2008. Celle-ci ne laisse aucune possibilité de retour pour les anciens autochtones. La suite se joue à l'ONU. En 2017, l'Assemblée générale demande à la Cour internationale de justice de plancher sur le cas. En 2019, dans un avis non contraignant, celle-ci estime que Londres a détaché de manière « illicite »les Chagos de l'île Maurice, sans « expression libre et authentique de la population concernée ». « Le Royaume-Uni a l'obligation de mettre fin à son administration de l'archipel des Chagos aussi rapidement que possible » ,déclarent les juges du principal organe judiciaire de l'ONU dans un vote à treize voix contre une. « Il est maintenant temps que le soleil se couche sur la dernière colonie britannique d'Afrique » ,déclare alors le premier ministre de l'île Maurice, Pravind Jugnauth. Quatre mois plus tard, en mai 2019, l'Assemblée générale de l'ONU adopte une résolution demandant à Londres de retirer son « administration coloniale »de l'archipel et de restituer dans les six mois l'archipel des Chagos à la République mauricienne. Les États-Unis ont voté contre et la France s'est abstenue. L'année suivante, une nouvelle carte publiée par les Nations unies fait apparaître l'archipel comme un territoire mauricien.

Bien qu'il ne s'agisse que d'un avis, la décision de la Cour internationale a mis un peu plus de pression sur Londres. L'année dernière, le gouvernement britannique a accepté des discussions avec l'île Maurice et une étude gouvernementale a été lancée. Le Foreign Office aurait ainsi travaillé sur un projet d'accord « à la chypriote » ,visant à accorder la souveraineté à l'île Maurice tout en permettant à la Grande-Bretagne de garder le contrôle de la base militaire. Mais le ministre de la Défense, Grant Shapps, se serait opposé à toute idée de restitution, mettant en avant les ambitions de la Chine dans la région et les relations étroites de Pékin avec l'île Maurice.

L'arrivée au pouvoir des travaillistes à Londres a relancé les spéculations sur une éventuelle restitution. Le prédécesseur de Keir Starmer à la tête du Labour, le très à gauche Jeremy Corbyn, avait promis en 2019 de renoncer à la souveraineté britannique sur les îles Chagos pour « réparer l'une des erreurs de l'histoire ».Starmer est plus prudent. Après avoir rencontré le premier ministre mauricien en juillet, il a fait savoir qu'il était « trop tôt »pour prédire le résultat des négociations. Mais selon la presse britannique, la « porte est ouverte »à un mouvement sur le sujet.

« Ce différend n'a rien de marginal,estime Robert Buckland, député conservateur, ancien lord chancelier et ministre de la Justice. Il soulève des questions profondes sur la contribution vitale du Royaume-Uni et des États-Unis pour la sécurité internationale, l'influence croissante de la Chine dans la région Indo-Pacifique et l'utilisation abusive de la loi par un pays du Commonwealth pour des raisons politiques. »La dispute sur les Chagos est d'autant plus fâcheuse qu'elle met aux prises Londres avec un membre de la « grande famille de nations »si chère à la Couronne britannique. Buckland, qui a représenté Londres devant la Cour internationale de justice, estime que les îles n'avaient été rattachées à l'ancien territoire britannique de Maurice « que pour des raisons administratives et qu'il n'existe aucun lien culturel entre elles ».En conséquence, la création du BIOT en 1965 était « parfaitement légale ».

Il rappelle aussi que le Royaume-Uni a toujours signifié qu'il pourrait céder le contrôle des îles « lorsqu'elles ne seront plus nécessaires à des fins de défense ».Or, cette justification stratégique est plus forte que jamais. De leur côté, les diplomates mauriciens s'évertuent à rassurer Washington. Ils assurent que leur pays ne relogera pas les Chagossiens à Diego Garcia, mais uniquement dans d'autres îles, distantes d'au moins 100 milles nautiques. Et qu'ils offriront aux Américains - ou à un tandem États-Unis et Royaume-Uni - un bail de 99 ans pour maintenir la base militaire.

Les Chagos ne sont pas les Malouines. On ne fera pas la guerre pour l'archipel. Mais, par un étrange héritage du passé, un chapelet de lagons paradisiaques se retrouve au milieu d'un bras de fer entre deux grandes puissances. Américains et Chinois voient dans la « dernière colonie britannique d'Afrique » bien plus que des zones de pêche et des cocoteraies.

Libération
vendredi 20 septembre 2024 234 mots, p. 17

autre

Affaire Bardella «Libé» publie une partie des documents fabriqués

T.B

autre

Depuis nos révélations selon lesquelles Jordan Bardella a participé à la création de fausses preuves de travail pour camoufler son activité fictive, à l'époque où il était assistant parlementaire à Bruxelles, l'actuel président du Rassemblement national n'a de cesse de remettre en cause l'honnêteté de notre enquête. Libération est pourtant en mesure d'affirmer que Jordan Bardella a fabriqué des fausses preuves de travail, dont nous publions une partie. Un membre de l'équipe du député européen Jean-François Jalkh a commandé sur Internet un agenda calendrier 2015, «avions d'exception» (avec des photos d'avions de chasse), dont nous avons obtenu une copie. Sur celui-ci, Jordan Bardella a gribouillé de façon sommaire quelques événements liés au mandat de Jean-François Jalkh entre février 2015 et juin de la même année, de l'époque où il était son assistant parlementaire local. Surtout des dates de réunions plénières, des déplacements à Bruxelles. Cela pour faire croire qu'il suivait son agenda ou l'accompagnait à des événements. Son écriture y apparaît sur douze pages. «On lui a dicté ce qu'il fallait mettre dans l'agenda», raconte une source proche de l'eurodéputé à l'époque. Libération a aussi récupéré le bon de commande du calendrier, indiquant qu'il a été acheté le 15 mai 2018, avant d'être livré au siège du Rassemblement national de l'époque, à Nanterre. T.

B. PHOTO DR A lire en intégralité sur Libération.fr

Le Figaro, no. 24905
Le Figaro, jeudi 19 septembre 2024 1082 mots, p. 13

Société

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18 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Ministre sur le départ, réformes remisées, pénurie de profs... « Quinze jours après la rentrée, c'est le vide total »

Sans cap politique, l'Éducation nationale patine, les dossiers, même prioritaires, étant en suspens. Parents comme enseignants s'inquiètent pour leur école.

Beyer, Caroline

Les rares messages venus de la Rue de Grenelle - où Nicole Belloubet et son cabinet ont (vraiment) fait leurs cartons cette semaine - se suivent et se ressemblent depuis les législatives de cet été, qui ont laissé la vie politique en suspens. Le 16 septembre, le ministère de l'Éducation a fait savoir que le brevet des collèges, dont les règles devaient être revues dès cette rentrée, ne serait finalement pas modifié pour l'année 2024-2025. Les textes officiels n'ont pas été publiés à temps.

Au placard donc, cette réforme annoncée en 2023 par un Gabriel Attal alors ministre de l'Éducation, qui promettait de rendre l'examen plus exigeant et d'en faire une condition pour accéder au lycée. Elle rejoint les dossiers, également remisés, de la réforme des enseignants et des nouveaux programmes pour l'école primaire. «Il ne reste pas grand-chose du « choc des savoirs ». Et c'est tant mieux» , assène Élisabeth Allain-Moreno au SE-Unsa.

La rentrée scolaire 2024 promettait une petite révolution, avec la déclinaison du «choc des savoirs», annoncé en décembre par Gabriel Attal. L'ex-premier ministre, qui préside aujourd'hui le groupe Renaissance à l'Assemblée nationale, avait vendu du rêve à l'opinion, en promettant tout à la fois un recentrage sur les fondamentaux - le français et les maths -, une exigence relevée, un retour de l'autorité. Des mesures structurelles, comme les groupes de niveau ou la réforme du brevet, côtoyaient des annonces plus « gadgets » autour de l'uniforme et des cours d'empathie. Ne subsistent en cette rentrée que les fameux groupes de niveau - mis en place en sixième et en cinquième en français et en maths -, que Nicole Belloubet, à l'issue d'une passe d'armes avec Gabriel Attal, a rebaptisés « de besoins » dans les textes officiels. À cela s'ajoutent quelques expérimentations « paillettes » : l'uniforme et la pause numérique.

Dans l'Éducation nationale, on se satisferait presque de ce temps politique suspendu. Pas d'annonces tonitruantes, mais le train-train déjà chargé de la rentrée, avec 13 800 élèves toujours sans affectation - essentiellement en lycée professionnel, mais aussi en seconde STMG - et des enseignants qui manquent, un peu partout. «Une absence de ministre, une absence de dialogue. Quinze jours après la rentrée, c'est le vide total, résume-t-on au SE-Unsa. Les personnels ont pris leurs distances. Au vu de ce qui s'est passé, ils accorderont peu de crédit aux futures annonces politiques.» Ils se demandent pourtant, alors que la formation du futur gouvernement n'en finit pas d'être imminente, à quelle sauce ils vont être mangés. La nomination, le 5 septembre, du LR Michel Barnier à Matignon leur a déjà donné un indice. «Ses idées sont assez proches du « choc des savoirs ». On va être dans la continuité», résume Sophie Vénétitay au Snes-FSU, syndicat du second degré.

«L'éducation restera la priorité du gouvernement», a assuré Michel Barnier lors de sa passation de pouvoirs avec Gabriel Attal. Quelles sont ses idées en la matière ? Si l'on en croit ses propositions, formulées en 2021 lorsqu'il était candidat à la primaire du parti LR, elles vont plus loin que le « choc des savoirs ». Au programme : le retour aux fondamentaux, la mise en place d'un examen d'entrée en sixième, l'apprentissage rendu possible dès 14 ans et la fin du collège unique. En toute logique, il pourrait donc vouloir la poursuite des groupes de niveau au collège. Partisan d'une autonomie accrue pour les chefs d'établissement, Michel Barnier voulait notamment leur donner la possibilité de recruter les équipes éducatives les plus adaptées à leurs élèves. Pour répondre à la crise d'attractivité du métier d'enseignant, il plaidait aussi pour des rémunérations alignées sur le niveau des autres grands pays. C'est sur cet unique point que les syndicats enseignants, qui rejettent en bloc et d'une même voix le « choc des savoirs » , peuvent tomber d'accord avec lui. Sauf qu'ils ont bien en tête, à l'approche du budget 2025, «la petite musique d'austérité». «Il n'y a pas d'argent. C'est la seule chose qui pourrait nous sauver de réformes inapplicables, comme la mise en place des groupes de niveau, prévue en septembre 2025 en classes de quatrième et de troisième», lâche, un brin ironique, Bruno Bobkiewicz, au SNPDEN-Unsa, le premier syndicat des chefs d'établissement.

«Une candidature lors d'une primaire est un exercice très particulier, qui amène à figer des postures», tempère-t-on au Snes, où l'on estime que la feuille de route du futur ministre de l'Éducation sera «dans la continuité». Mais qui sera heureux d'hériter de ce ministère réputé à haut risque, dans un contexte politique qui sera, de fait, instable ? Emmanuel Macron a habitué les Français à ne plus se risquer aux pronostics. Mais les noms circulent. Parmi eux, Annie Genevard, députée LR du Doubs et membre de la commission éducation à l'Assemblée. Le 11 septembre, sur Sud Radio, cette ancienne professeur de lettres classiques, a expliqué qu'elle «accepterait certainement», tout en précisant qu'elle n'avait pas reçu de proposition formelle. Le nom de François-Xavier Bellamy, député LR européen et agrégé de philosophie, agite aussi le petit milieu de l'éducation, tout comme celui d'Astrid Panosyan-Bouvet, députée de Paris Renaissance et ancienne conseillère d'Emmanuel Macron, ou encore celui de Rachida Dati. «C'est du grand n'importe quoi,lâche un syndicaliste. On a besoin de quelqu'un qui connaît le job et qui ne soit pas trop éloigné du milieu. On redoute un nouveau ministre qui voudrait encore laisser sa trace, avec ses lubies et ses gadgets.»

«On commence 2024 avec une ministre démissionnaire. L'an dernier, on en a vu trois se succéder. Potentiellement, nous pourrions être dans la même configuration, avec des ministres qui se suivent au rythme des censures et des remaniements» , estime, pessimiste, Sophie Vénétitay. Pourtant, les dossiers qui attendent le futur hôte de la Rue de Grenelle sont de taille : l'attractivité du métier et la pénurie de professeurs, la réforme du concours et de la formation d'enseignants - restée au milieu du gué - ou encore la question de l'école inclusive et du handicap, qui n'a pas été traitée. C. B.

Le Monde
France, jeudi 19 septembre 2024 745 mots, p. 10
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17 septembre 2024 - Le Monde (site web)
18 septembre 2024 - La Matinale du Monde

La motion de destitution de Macron jugée recevable à l’Assemblée

Sur fond de tensions, le bureau de l’institution, où la gauche est majoritaire, a validé l’initiative de La France insoumise

Rachel Garrat-Valcarcel

Comme attendu, le bureau de l’Assemblée nationale, la plus haute instance collégiale de l’institution, a jugé recevable la procédure de destitution du président de la République lancée par La France insoumise (LFI). Le suspense était mince, alors que le Nouveau Front populaire (NFP) est majoritaire au bureau (12 voix sur 22) et que le groupe socialiste avait annoncé que ses trois membres allaient voter en faveur de la recevabilité « en droit », bien que le groupe s’oppose sur le fond à la destitution d’Emmanuel Macron.

Yaël Braun-Pivet, la présidente de l’Assemblée nationale, voit dans cette décision un « détournement de la règle de droit ». La députée (Renaissance) des Yvelines argue notamment de la position de son prédécesseur socialiste Claude Bartolone, lors de la précédente motion de destitution, déposée par le parti Les Républicains (LR) en 2016, contre François Hollande : « Il est de la responsabilité des membres du bureau de juger du caractère sérieux des motifs invoqués et de vérifier s’ils sont susceptibles de caractériser un manquement au sens de l’article 68 de la Constitution. »

Les socialistes, mais aussi certains spécialistes de la Constitution, s’appuient sur les débats parlementaires qui ont abouti à la loi organique de 2014 précisant les modalités d’application de la procédure de destitution. Et le député socialiste du Calvados Arthur Delaporte de citer le président de la commission des lois d’alors, Jean-Jacques Urvoas : « La recevabilité confiée au bureau ne doit pas être un contrôle de l’opportunité. »

« Déclaration de guerre »

Alors que la question, mardi matin, était d’autoriser ou pas un débat sur une procédure prévue par la Constitution, le camp macroniste y a vu « une déclaration de guerre à nos institutions », d’après les mots de Gabriel Attal, présent à la réunion comme chef de file des députés Renaissance. D’après d’autres participants, l’ex-premier ministre a vu dans l’initiative de LFI « la volonté de déstabiliser non pas un homme mais la République ». Il a aussi pilonné le Parti socialiste : « Je trouve grave, sidérant et triste que le Parti socialiste soit à ce point sous l’emprise d’un de ses alliés pour tourner ainsi le dos à son histoire et à ses valeurs. »

Désormais, la procédure de destitution est transmise à la commission des lois, mais sans assurance qu’elle y soit examinée, tant les textes sont ambigus et les jurisprudences contradictoires en la matière. La question est, en fait, de savoir si les macronistes s’engageront dans une longue bataille de procédure pour éviter cet examen ou, au contraire, le mettront à l’ordre du jour pour évacuer rapidement la motion, qui n’a à peu près aucune chance d’être votée.

Un autre point à l’ordre du jour a été l’occasion de surligner les débuts difficiles de cette cohabitation entre Yaël Braun-Pivet et la majorité de gauche au sein du bureau : l’attribution des délégations à chaque vice-président. Deux sont particulièrement cruciales, à commencer par celle des activités internationales. L’usage veut que ce soit le premier vice-président qui obtienne cette délégation. En l’occurrence, l’« insoumise » Clémence Guetté (Val-de-Marne). Mais la députée LR du Doubs Annie Genevard est aussi candidate. La gauche a réclamé un vote, qu’elle était sûre de gagner, sans l’obtenir.

Il faut dire qu’il n’y a jamais eu de vote pour ces délégations, l’attribution se faisant le plus souvent par consensus ou, plus prosaïquement, au fait majoritaire. Aucune décision n’a été prise, le temps que Yaël Braun-Pivet réunisse les vice-présidents pour tenter de parvenir à un consensus. Si non ? On ne sait pas. Yaël Braun-Pivet peut-elle décider seule ? Le règlement ne le précise pas. Mais il paraît difficilement tenable qu’elle prenne une décision sans revenir devant le bureau. La prochaine réunion est prévue le 9 octobre.

Autre délégation-clé : celle chargée d’examiner la recevabilité financière des propositions de loi. C’est normalement un vice-président qui s’en occupe, mais, dans la précédente législature, la chose avait été confiée à deux secrétaires. Dans l’attente d’une décision, Xavier Breton (LR, Ain) et Nadège Abomangoli (LFI, Seine-Saint-Denis) se partageront provisoirement la tâche. Sans que l’on sache, une nouvelle fois, ce qui se passerait en cas de désaccord entre les deux vice-présidents.

Le Monde
France, jeudi 19 septembre 2024 1255 mots, p. 8
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18 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Gouvernement

Les députés macronistes défient Barnier

Les élus Renaissance exigent du premier ministre plus de transparence sur la politique qu’il entend mener

Robin D’Angelo, Mariama Darame, Claire Gatinois et Nathalie Segaunes

Michel Barnier a préféré décaler ce rendez-vous qui a tout d’unrappel à l’ordre. Sur les coups de 10 h 30, mercredi 18 septembre, le nouveau premier ministre devait recevoir à Matignon son prédécesseur, Gabriel Attal, désormais président du groupe Ensemble pour la République, qui rassemble les députés Renaissance. Le député des Hauts-de-Seine aurait dû être accompagné de ses cinq vice-présidents, Marc Ferracci (Français de l’étranger), Stéphanie Rist (Loiret), Julie Delpech (Sarthe), Olga Givernet (Ain) et Pierre Cazeneuve (Hauts-de-Seine), ainsi que du ministre de l’intérieur démissionnaire, Gérald Darmanin, et de l’ancienne première ministre Elisabeth Borne.

La rencontre, exigée la veille au soir par Gabriel Attal et ses troupes, devait permettre de jauger les intentions de l’ancien commissaire européen. Michel Barnier, issu du parti Les Républicains (LR), entend-il réellement faire une place de choix aux élus Renaissance dans son dispositif politique ? Treize jours après sa nomination à Matignon, les plans de ce premier ministre de droite qui s’efforce de mettre en scène sa distance avec le chef de l’Etat restent impénétrables pour le camp présidentiel. « On ne comprend pas sa méthode. C’est totalement opaque, on ne sait rien », tance la députée Renaissance des Français de l’étranger Anne Genetet.

Dans un message adressé, mardi soir, à ses députés, Gabriel Attal a déploré le manque de « visibilité claire sur la ligne politique – notamment sur d’éventuelles hausses d’impôts – et sur les grands équilibres gouvernementaux »de Michel Barnier, remettant en cause la participation de son groupe au gouvernement. « Le mandat qui a été donné par Emmanuel Macron à Michel Barnier, c’est de rassembler. S’il s’éloignait de ce mandat politique, s’opposer à Michel Barnier et à son gouvernement reviendrait à respecter la démarche du chef de l’Etat », prévient Marc Ferracci.

Inquiétudes et agacements

Pourtant, les 97 députés Renaissance constituent la principale force sur laquelle Michel Barnier peut espérer s’appuyer dans une Assemblée fracturée, où les 193 élus du Nouveau Front populaire et les 126 élus du Rassemblement national (RN) et leurs 16 alliés du groupe Union des droites pour la République d’Eric Ciotti (Alpes-Maritimes) menacent de le renverser tôt ou tard. « Nous ne sommes pas des Playmobil. Et nous ne serons pas les exécutants ni les faire-valoir de M. Barnier. S’il nous prend de haut, il lui manquera des voix, il ne faut pas qu’il l’oublie », enfonce Anne Genetet.

Lors de la réunion de groupe, mardi matin, les députés Renaissance ont fait part de leurs inquiétudes et de leur agacement, à commencer par Gérald Darmanin, qui, durant une longue intervention, s’est interrogé tout haut : « S’il y a un désaccord de notre groupe avec un certain nombre de choix du gouvernement, comment on se comporte ? »Le député du Nord, qui espère encore pouvoir rester au gouvernement, en a profité pour exposer à ses collègues la réflexion de Michel Barnier sur une éventuelle augmentation des impôts. Un casus belli pour les macronistes, fervents défenseurs de la politique de l’offre. Ce scénario a relancé la défiance à l’égard de Michel Barnier. Finalement, Matignon a infirmé, mardi soir, « les rumeurs sur la fiscalité », assurant « qu’aucune option n’est arrêtée ». Gabriel Attal a, lui aussi, rapporté le contenu de ses échanges avec Michel Barnier. « Je ne vais pas faire ma déclaration de politique générale avant ma déclaration de politique générale », lui a rétorqué à plusieurs reprises le premier ministre, mutique sur sa ligne politique lors de leurs deux entrevues successives. L’hôte de Matignon se raccroche à l’échéance du 1er octobre, date à laquelle il devrait prononcer ce discours de début de mandat devant la représentation nationale.

Mais, au cœur des tensions entre Michel Barnier et Gabriel Attal, figure aussi la répartition des postes au sein du gouvernement. L’ex-majorité présidentielle, qui aurait voulu récupérer dans son escarcelle certains portefeuilles ministériels (écologie, travail, éducation, santé…), redoute que ceux-ci aient été déjà attribués à des figures de droite. Les macronistes soupçonnent ainsi Michel Barnier de vouloir donner la majorité des ministères de plein exercice à des membres de son camp et de reléguer les élus Renaissance ou MoDem à des postes de ministres délégués ou de secrétaires d’Etat.

Liberté de vote

Lundi soir, Marc Ferracci s’est vu proposer un poste de ministre délégué avant de décliner l’offre car le périmètre du portefeuille ne lui convenait pas. Sa collègue Stéphanie Rist a été approchée pour le secrétariat d’Etat aux personnes handicapées, alors qu’elle visait le ministère de la santé. Faute d’informations fiables, les moindres indices émanant de Matignon sont scrutés par les macronistes. L’entourage de Gabriel Attal s’émeut que Michel Barnier reçoive individuellement les responsables de l’ex-majorité présidentielle, quand les représentants de LR sont reçus en groupe.

En attendant, Gabriel Attal durcit le ton. Il a précisé, mardi, qu’il était « évident » que ses députés auraient la liberté de vote dans l’Hémicycle face aux textes du gouvernement Barnier, fixant comme seule limite à cette liberté le vote d’une motion de censure. « La priorité, c’est la stabilité, mais cela ne peut pas se faire au prix d’un certain nombre de réformes que nous avons déjà faites, au prix du renoncement à certaines valeurs que nous portons et ça ne peut pas se faire au prix d’un déséquilibre et d’une dérive vers la droite, voire l’extrême droite », plante Marc Ferracci, qui, comme d’autres élus du bloc central, craint un raidissement de la politique migratoire sous l’impulsion d’un gouvernement de droite, encouragé par la bienveillance du RN.

A Matignon, on temporise, préférant voir dans l’expression des états d’âme de l’ex-majorité macroniste le jeu habituel des tractations autour de la formation d’un nouveau gouvernement. « C’est de la politique, donc c’est normal qu’il y ait ce genre de négociations, voire de potentielles orchestrations,explique-t-on dans l’entourage du premier ministre. Ce qui est important, c’est qu’il y ait de la sérénité dans ces échanges. En tout cas, c’est la volonté du premier ministre, qui, depuis le début, est dans une méthode de dialogue, d’ouverture et d’échanges avec les différentes sensibilités politiques. »

Pour mieux accentuer la pression sur Michel Barnier, Gabriel Attal peut compter sur le soutien tacite de Marc Fesneau, son homologue du groupe MoDem, avec lequel il a déjeuné mardi midi. Si le parti centriste n’a pas publié de communiqué, Marc Fesneau n’en partage pas moins le constat dressé par Gabriel Attal, s’alarmant, lui aussi, d’une possible razzia de LR sur les ministères régaliens. Dimanche, il avait prévenu dans un entretien à La Tribune : « Avec 47 députés, LR ne peut pas imposer sa politique. »

S’interrogeant encore sur la pertinence d’une participation au gouvernement, le MoDem exclut cependant de voter une motion de censure. Mais les troupes de François Bayrou agitent l’idée de ne pas voter les textes proposés par le futur gouvernement pour laisser la Droite républicaine assumer seule ses orientations. Néanmoins, elle pourra toujours compter sur l’ancien premier ministre Edouard Philippe et son groupe de 33 députés. A contre-courant de ses alliés de l’ancienne majorité macroniste, Horizons affiche son soutien à Michel Barnier, sans remettre en cause sa participation à un futur gouvernement, espérant ancrer à droite le bloc central.

L'Humanité
jeudi 19 septembre 2024 507 mots, p. 7

Députés et sénateurs PCF organisent la riposte

Gaël de Santis

Assemblée nationale Les communistes se retrouvent, ce jeudi, à Paris, pour leurs journées parlementaires. L'objectif : préparer la résistance face à Emmanuel Macron et Marine Le Pen, en lien avec le Nouveau Front populaire.

Ils sont 17, et plus que jamais au combat. Les députés du groupe de la Gauche démocrate et républicaine (GDR) tiennent leurs traditionnelles journées parlementaires, ce jeudi, à l'Assemblée nationale, aux côtés des sénateurs communistes du groupe CRCE-K. L'événement ne devait pas se tenir à Paris, mais la dissolution en a décidé autrement. Les députés GDR ont enregistré des pertes, passant de 22 à 17 élus, sans que ne pointe pour autant un quelconque découragement. « Nous avons déjà démontré dans les batailles passées qu'on peut peser malgré notre taille », souligne Émeline K/Bidi, députée de La Réunion et coprésidente du groupe avec André Chassaigne. Une première qui confirme les liens que les communistes tissent avec les Ultramarins.

« Nous n'avons pas de difficulté à exister dans les combats parlementaires », ajoute l'élue, qui souligne qu'André Chassaigne a failli être élu président de l'Assemblée nationale, en juillet, au nom de tous les députés du Nouveau Front populaire (NFP). « Notre groupe a toujours été petit et cela n'a jamais posé de difficulté insurmontable. Il est écouté et respecté », abonde le député PCF du Puy-de-Dôme. Aujourd'hui, sa taille est « d'autant moins » un problème insurmontable que « nous appartenons à une coalition, la première de l'Assemblée », souligne-t-il.

Mais, contrairement à la précédente législature, les députés de gauche ne sont pas partis pour constituer un intergroupe. Si le lien est souple, « la volonté est que le NFP puisse, mieux qu'il ne l'a fait pendant la période de la Nupes, prendre des décisions rapidement », assure Émeline K/Bidi, qui vante un « dialogue resserré » à gauche, quand André Chassaigne rappelle que les députés de gauche ont « toujours eu pour habitude de travailler ensemble » dans les commissions et l'Hémicycle. Leur cohésion sera scrutée de près au moment de la reprise des travaux, notamment sur la question du budget. « Il est essentiel de réarmer budgétairement l'État en augmentant la fiscalité après sept années de baisses d'impôts. Elles ont représenté 60 milliards d'euros par an, soit 2 points de PIB. Plus de justice fiscale est un impératif. Dans le viseur : l'imposition du patrimoine, tant sur le stock que sur les successions », estime André Chassaigne. « Parmi les mesures annoncées, il y a la baisse de dotation des collectivités, déplore Émeline K/Bidi. Dans les outre-mer, cela aura des conséquences importantes pour l'emploi et l'habitat. Les collectivités se portent caution des opérations de logement social. »

Les députés du groupe GDR, qui auraient participé au gouvernement si Lucie Castets avait été nommée à Matignon, s'apprêtent à se serrer les coudes face à Michel Barnier. Ils incarnent la seule opposition à Emmanuel Macron, désormais tacitement soutenu par le Rassemblement national. Entre la crise démocratique, la crise sociale et écologique, la résistance face à l'exécutif et la bataille culturelle contre l'extrême droite, l'année s'annonce chargée. Et les parlementaires PCF sont décidés à relever le défi.

Le Monde
France, jeudi 19 septembre 2024 1380 mots, p. 9
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18 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Sur l’immigration, le premier ministre sous la pression du RN et de LR

Michel Barnier, qui a pris par le passé des positions très droitières sur la question migratoire, tarde à se dévoiler, soucieux de se poser en rassembleur

Claire Gatinois et Julia Pascual

Le « pas à pas » plutôt que l’ « esbroufe ». Sur la question migratoire, comme sur le reste, Michel Barnier joue la force tranquille, promettant de traiter ce sujet passionnel « avec de la rigueur et de la ténacité », sans dévoiler ses cartes. Faut-il un ministère ad hoc, au risque de rappeler le temps des controverses du « ministère de l’immigration et de l’identité nationale », mis en place sous Nicolas Sarkozy après son élection, en 2007 ? « Vous verrez », se dérobe l’ex-commissaire européen, interrogé jeudi 12 septembre, refusant de démentir frontalement l’information de Franceinfo, dévoilée trois jours plus tôt.

Tout entier consacré à sa délicate mission de former un gouvernement capable de résister à une motion de censure, le locataire de Matignon tâche d’éviter les sujets de crispation politique. Placé « sous surveillance » du Rassemblement national (RN), selon les mots du chef du parti lepéniste, Jordan Bardella, Michel Barnier sait que la question migratoire est, après le sujet budgétaire, en haut de la pile de ses priorités. « Aucune force politique ne peut faire d’impasse sur ce sujet » , juge Frédéric Dabi, président de l’institut de sondage IFOP, décrivant une opinion angoissée, dit-il, à l’idée d’un Etat perdant le contrôle des flux migratoires.

Le premier ministre, qui entend incarner une « rupture » avec la ligne d’Emmanuel Macron, accusé d’angélisme par le RN, cherche à imposer son style, alors qu’en Europe les tabous tombent. L’Allemagne, dirigée par un chancelier social-démocrate, a décidé de rétablir, pour six mois, les contrôles aux frontières. Outre-Manche, le premier ministre travailliste, Keir Starmer, compte s’inspirer de la politique de la dirigeante d’extrême droite italienne, Giorgia Meloni, qui a fait du migrant une victime « désespérée » des puissances extérieures.

LR veut une ligne clivante

Pour aborder ce sujet, marqueur d’une division profonde entre gauche et droite, le locataire de Matignon cherche le bon ton. Mais se contente, pour l’heure, de vanter la « fermeté » et l’ « humanisme », un diptyque classique revendiqué par tous les gouvernements. « Il veut des solutions pratiques, s’entourer de professionnels sur ce sujet sensible, pas d’idéologues », pousse-t-on rue de Varenne, dans une référence à Patrick Buisson, l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, défenseur d’une « droite décomplexée », à l’origine de la création du ministère de l’immigration et de l’identité nationale. « Il y a des réflexions sur les mesures et les solutions sur ce sujet extrêmement important pour les Français », appuie un conseiller du premier ministre, précisant que « ce n’est pas un intitulé que les gens attendent ».

Faisant mine de se moquer de la mise en place, ou non, d’un ministère ad hoc, la famille politique du premier ministre, Les Républicains (LR), le presse d’adopter une ligne clivante sur la question migratoire. La droite, qui convoite le stratégique ministère de l’intérieur, plaide pour que les mesures censurées par le Conseil constitutionnel après le vote de la loi sur l’immigration, de décembre 2023, soient remises sur la table.

Peu importe que le président du Conseil constitutionnel, Laurent Fabius, ait signifié, dans un entretien au Monde, le 6 mai, que « la préférence nationale, appliquée de façon systématique, était contraire à la Constitution », l’entourage du président du Sénat, Gérard Larcher, bataille pour la suppression de prestations sociales octroyées aux étrangers et réclame la transformation de l’aide médicale d’Etat (AME) en aide médicale d’urgence. Au dire de l’entourage du président du Palais du Luxembourg, il faut supprimer les « pompes aspirantes » de l’immigration pour « se donner une chance de ne pas avoir Marine Le Pen à l’Elysée ».

Textes votés dans la douleur

Michel Barnier n’a guère de raisons de s’offusquer de ce plaidoyer, lui qui défendait, lors de sa campagne pour la primaire LR, en 2021, la suppression de l’AME, et soutenait un « moratoire de trois à cinq ans » sur l’immigration, ainsi qu’un référendum pour instaurer un « bouclier constitutionnel » et s’affranchir des règles européennes. Dès le lendemain de sa prise de fonctions, n’a-t-il pas relayé sur le plateau de TF1, le 6 septembre, l’idée que les « frontières sont des passoires » ? « Michel Barnier semble avoir, sur l’immigration, le même constat que le nôtre », savoure la leader d’extrême droite, Marine Le Pen, dans un entretien à La Tribune Dimanche, le 8 septembre.

Las. Quand bien même le septuagénaire aurait des convictions, il devra arracher une majorité solide pour les faire appliquer. Un énième projet de loi « immigration » serait, il le sait, une occasion en or pour le renverser. « Le RN jugera toujours que les mesures proposées ne vont pas assez loin, et la gauche hurlera », alerte un conseiller du gouvernement démissionnaire, alors que les troupes d’Emmanuel Macron se sont déjà abîmées sur deux textes : la loi dite « Collomb », en 2018, et la loi portée par le ministre de l’intérieur démissionnaire, Gérald Darmanin, promulguée il y a moins de huit mois. Ces deux textes, votés dans la douleur – avec les voix du RN pour le dernier – n’ont, reconnaît-on en Macronie, guère permis de contenter l’opinion ni fait baisser significativement l’immigration illégale. A quoi bon réitérer ?

« Que la droite veuille lancer des signaux aux électeurs qui l’ont quittée pour l’extrême droite, c’est une chose, mais ce n’est pas un sujet capable de rassembler une majorité à l’Assemblée, fait remarquer Stella Dupont, députée Renaissance du Maine-et-Loire et figure de l’aile gauche des macronistes. La droite veut-elle que le gouvernement Barnier tienne ? »Le porte-parole du parti présidentiel, Loïc Signor, précise, lui : « Si les LR s’imaginent propriétaires du programme, on leur rappellera que le tango se danse à deux. » Avant même que l’équipe Barnier ne soit formée, Gérald Darmanin brandit la menace d’une démission collective des ministres étiquetés Renaissance, en cas de désaccord sur la ligne.

« Ministre des OQTF »

Pour les troupes du chef de l’Etat, un ministère de l’immigration, à condition qu’il n’obéisse pas à la logique sarkozyste, serait presque un moindre mal. « Si c’est pour mettre en place des réflexions et des discussions apaisées, pourquoi pas ? », argumente le ministre démissionnaire délégué à l’industrie et à l’énergie, Roland Lescure, sur Franceinfo, le 9 septembre, rappelant l’expérience au Canada, « où il y a un ministère de l’immigration, on y présente des budgets de l’intégration économique, on y discute des besoins de main-d’œuvre, des critères de régularisation, du volume d’immigration qu’on souhaite avoir tous les ans ».

L’initiative pourrait « aider à gagner des arbitrages budgétaires », selon Mathieu Lefèvre, député Renaissance du Val-de-Marne et corapporteur du budget sur le volet « asile et immigration ». « On n’a aucun intérêt à jeter un voile pudique sur le sujet », plaide-t-il, rêvant de créer un statut de repenti pour lutter contre les réseaux de passeurs, la création d’un permis de séjour à points ou encore l’exclusion de l’hébergement des demandeurs d’asile déjà enregistrés dans un autre pays de l’Union européenne. « Il peut y avoir un secrétariat d’Etat ou un ministre délégué qui rassemble des administrations sous son autorité. La coordination d’une politique est plus facile quand il n’y a qu’un seul chef »,abonde un préfet, sous le couvert de l’anonymat.

Pourquoi ne pas aller plus loin en faisant sortir le sujet migratoire du giron de la Place Beauvau, où il figure depuis 2007 ? « Nicolas Sarkozy a transformé le ministre de l’immigration en ministre des OQTF[obligation de quitter le territoire français]. Il serait sain d’en finir avec cette logique policière pour que ce sujet retrouve sa dimension interministérielle, comprenant la diplomatie, le travail, la santé, l’éducation… », souligne l’historien Patrick Weil, ancien membre du Haut Conseil à l’intégration. « L’immigration, constate-t-il, est devenue un sujet d’identité politique. Créer un ministère dédié rattaché à Matignon peut permettre de sortir de l’idéologie pour entrer dans le pragmatisme. » Une façon de contenter droite et extrême droite à moindre coût ?

Libération
jeudi 19 septembre 2024 788 mots, p. 4

ÉVÉNEMENT

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18 septembre 2024 - Libération (site web)

LR s'arc-boute sur sa doctrine

VICTOR BOITEAU

ÉVÉNEMENT

La droite maintient sa ligne en refusant toute hausse des impôts, alors que la volonté d'une plus grande «justice fiscale» évoquée par Barnier agite les macronistes.

L a petite souris de Matignon s'appelle Gérald Darmanin. Reçu par Michel Barnier samedi, l'ex-ministre de l'Intérieur a rapporté, après son rendez-vous, devant ses collègues macronistes que le nouveau Premier ministre aurait évoqué devant lui l'hypothèse d'augmenter les impôts. Du bluff ? «Darmanin, c'est l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'ours, tique Jean-Didier Berger, député (LR) des Hauts-de-Seine. Pour l'instant, Matignon dément.» La confidence du député de Tourcoing a en effet obligé l'entourage du Premier ministre à balayer de «pures spéculations». «Mon objectif est de retrouver le chemin de la croissance et de faire progresser le niveau de vie des Français, alors que nous sommes déjà le pays où la charge des impôts est la plus forte», a lui-même déclaré Barnier mercredi. Rusé, Darmanin sait que ses ex-amis Les Républicains ont fait d'une éventuelle hausse de la fiscalité une ligne rouge «écarlate», dixit une sénatrice LR.

Déjà arrêté lors de la présentation de leur «pacte législatif» en juillet, ce casus belli a été rappelé par Laurent Wauquiez, le patron du groupe à l'Assemblée, lors de la rentrée de ses troupes, la semaine dernière en Haute-Savoie. L'ex-ministre plaidait pour une «politique de droite» qui ne comprenne, notamment, «pas de hausse d'impôts». Invité mercredi matin sur France 2, Darmanin a de son côté exclu une participation à un gouvernement qui augmenterait la fiscalité. Chez LR, personne n'est dupe. «Renaissance joue le rapport de force pour les postes, commente un député. Ce n'est pas un débat politique, c'est de la négociation.» Le casting pour la future équipe gouvernementale se prête à d'autres suspicions… Mardi, c'était au tour de David Lisnard d'échanger avec le Premier ministre. Selon un cadre LR, le maire de Cannes «a suggéré des hausses d'impôts sur les ménages les plus aisés avec un retour de l'ISF et sur les entreprises les plus profitables». «Zéro commentaire», évacuet-on dans l'entourage du Cannois.

«Fromage et dessert». Passé ces bisbilles partisanes, la droite sait que le sujet de la fiscalité va vite revenir dans le débat, à l'approche de l'examen du projet de loi finances à l'Assemblée. La doctrine LR s'arcboute toujours sur la réduction de la dette, qui frôle 3 160 milliards d'euros (près de 111 % du PIB) et la diminution du déficit (5,6 % en 2024). «La pression fiscale n'est pas la solution miracle pour réduire la dette», estime Jean-Didier Berger.

Notre objectif est de voir les dépenses publiques diminuer. Mais en face des efforts demandés, il faut des contreparties. Ça ne peut pas être fromage et dessert… C'est invendable.» Réunis en visio mardi, les députés ont bûché sur un Power- Point présenté par Véronique Louwagie, spécialiste des finances publiques au sein du groupe. Au menu : des économies de l'ordre de 30 milliards d'euros, dont une partie serait «redistribuée aux Français» sous forme de baisses d'impôts, selon Vincent Jeanbrun, porte-parole du groupe. «Et notamment à ceux qui travaillent et créent de la richesse», insiste-t-il. Face au désir d'une «plus grande justice fiscale» exprimée par Barnier lors de sa nomination, Wauquiez et ses troupes bougeront-ils un orteil ? La droite s'interroge déjà sur la capacité du Premier ministre à toucher aux vaches sacrées du macronisme, comme la baisse de l'impôt sur les sociétés ou la suppression de l'impôt de solidarité sur la fortune. «Personne ne touchera à l'impôt sur le revenu, à la TVA, à la CSG ou à la CVAE, liste un député LR. Donc il n'y a pas beaucoup de leviers significatifs. Mais il y en a des symboliques…» Comme taxer le patrimoine, les plus hauts revenus, ou les profits XXL ? «Les efforts doivent être partagés par tous, avance un député de la maison. Bruno Le Maire ne voulait toucher à rien. Mais il y a beaucoup de pistes.» ADN. «La priorité, argue Corentin Le Fur, député des Côtes-d'Armor, c'est évidemment de baisser les impôts des Français alors qu'on a déjà les prélèvements obligatoires les plus élevés d'Europe. Mais ça ne doit pas nous interdire de réfléchir à la question de la justice fiscale.» Le Breton cite par exemple le retour de l'exit tax, qui cible depuis 2011 les contribuables détenant plus de 800 000 euros de titres, ou la moitié du capital d'une société, et qui seraient tentés par l'optimisation fiscale. Reste que, cramponnée à son ADN, la droite tortille à l'idée de taxer davantage les grandes fortunes ou les sociétés encaissant des profits records. Un député concède : «On est en train de reconstruire notre image, donc on n'a pas envie de la brouiller.»

L'Humanité
jeudi 19 septembre 2024 750 mots, p. 8

La colère sociale déborde en Martinique

Margot Bonnéry

Outre-mer Avec un chômage criant et la hausse des prix, la population peine à vivre. Pour le député GDR Marcellin Nadeau, la colère ne risque pas de faiblir si aucune mesure concrète n'est prise.

Depuis plusieurs nuits, la violence éclate à Fort-de-France, en Martinique. Alors que la population se paupérise, des mobilisations ont eu lieu pour dénoncer la hausse des prix dans les grandes surfaces (12 euros pour du papier toilette, 11 euros pour un pack d'eau. Les prix sont 40 % plus élevés qu'en métropole, selon l'Insee). Face à ce sentiment d'injustice, la colère s'est même embrasée : magasins pillés, voitures, poubelles et barricades incendiées, affrontements avec la police (six agents ont été grièvement blessés par des tirs de plomb). Sur place, la situation rappelle celle des grandes grèves de 2009, auxquelles très peu de réponses avaient été apportées.

Comme un cri du coeur, la question des prix a très vite débouché sur d'autres revendications. La santé et l'école sont mises à mal, la répression syndicale s'accélère, le travail manque et bon nombre de jeunes n'ont d'autre ressource que le RSA. À cette précarité criante s'ajoute le sentiment de ne pas être compris et entendu. Comme un appel à une redistribution des richesses, le slogan « Nous avons l'argent, nous ne pouvons pas manger » résonne partout. Depuis quinze ans, le gouvernement « a la possibilité de prendre un décret sur le blocage des prix, mais rien n'est fait », dénonce Marcellin Nadeau, député GDR de la 2e circonscription de la Martinique. «   La question du pouvoir d'achat est posée dans l'Hexagone, mais elle n'est pas évoquée chez nous. C'est caricatural : il y a une forte dimension coloniale qui caractérise la situation de notre pays », poursuit-il. Par ailleurs, les Martiniquais dénoncent l'absence de volonté des groupes de la grande distribution concernant une baisse de leurs marges. « Nous sommes en droit d'attendre un effort substantiel de leur part parce que ce sont des oligopoles qui fabriquent des prix, avec des conséquences désastreuses sur le pouvoir d'achat », déclare le député, qui ajoute : « Il faut baisser les prix des produits de première nécessité, certes, c'est une urgence sociale. Mais il ne faut pas négliger le niveau des revenus. C'est le chaos partout. » Les inégalités se creusent et l'augmentation de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté est particulièrement inquiétante. Selon l'Insee, le chômage touche 11 % de la population active et 24 % des moins de 30 ans. Une solution aurait pourtant pu être trouvée : si le programme du Nouveau Front populaire (NFP) avait été appliqué, « nous aurions pu obtenir l'augmentation des minima sociaux, des pensions de retraite ou du Smic et ainsi améliorer la situation », mesure Marcellin Nadeau. Mais Emmanuel Macron a préféré, contre le résultat des urnes, nommer Michel Barnier à Matignon. Pour le député, la Martinique doit sortir de la logique de « l'économie de comptoir » pour répondre à l'urgence sociale. « Nous devons aussi travailler sur la restructuration de nos filières agricoles et de pêche. Il est indispensable de protéger notre production locale, qui reste fragile et qui ne peut supporter la concurrence européenne », explique-t-il. Pour seule réponse, le gouvernement a proposé une baisse des prix de 20 à 25 % sur 2 500 produits. Mais les acteurs de la grande distribution ne se sont toujours pas entendus sur la liste de produits concernés. Et l'exécutif laisse la situation se dégrader.

Pourquoi la TVA à taux zéro ne s'applique -t-elle pas ?

« J'ai peur que la grande distribution ne soit en train de pratiquer une forme de dumping. L'État doit prendre la mesure de la gravité de la situation », insiste Marcellin Nadeau. Le parlementaire se demande aussi pourquoi l'État, qui « pratique un taux de TVA à zéro à Mayotte et en Guyane, ne le fait pas ici aussi ». Sur place, la collectivité territoriale de Martinique souhaite supprimer les taux d'octroi de mer, une taxe appliquée aux biens importés en outre-mer. Et les pratiques anticoncurrentielles de la métropole sont également dénoncées.

Dans un communiqué, les députés Béatrice Bellay et Jiovanny William, qui siègent au sein du groupe socialiste à l'Assemblée nationale, tentent d'apaiser leur colère : « Nos compatriotes attendent désormais de la transparence pour retrouver une confiance abîmée par le temps et par des résultats de politiques publiques insatisfaisants. Ne laissons pas l'exaspération et la violence dominer notre expression démocratique, notre dialogue et une unité martiniquaise qui, plus que jamais, ne doit pas nous faire défaut. » Pour l'heure, les violences se poursuivent. « Pour que le calme revienne, des mesures concrètes doivent avoir lieu », assure Marcellin Nadeau.

Libération
jeudi 19 septembre 2024 165 mots, p. 15

autre

«C'est mon devoir […] de secouer mon camp, de le remettre en cause.»

autre

Dans un long billet de blog pour conclure la polémique née de son passage à la fête de l'Humanité, le député répond aux insoumis qui le critiquent. «Après une semaine de folie, d'emballement politique et médiatique, je m'en vais remettre les points sur les i», ouvre-t-il son texte. «J'ai, je le répète, un désaccord électoral et moral avec Mélenchon, avec la direction de LFI», poursuit-il, accusant «leur stratégie» d'ouvrir «un boulevard au RN» en lui «abandonnant la majeure partie du pays». Le «choix de la défaite», fustige-t-il, enjoignant le leader insoumis à «sortir de Paris» et livrant ce conseil : «Moins de riposteurs sur Twitter, plus d'engagement aux Restos du coeur !» Et de conclure sur la fête de l'Huma : «C'est mon devoir […] de secouer mon camp, de le remettre en cause, de ne pas toujours gagner à l'applau dimètre.» Extrait de notre newsletter politique quotidienne Chez Pol

Le Figaro, no. 24905
Le Figaro Économie, jeudi 19 septembre 2024 1048 mots, p. 27

Économie

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18 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Les députés s'intéressent aux recettes de Michelin pour mettre en place un « salaire décent »

En quête de solutions pour « désmicardiser » la France, les députés ont auditionné mercredi Florent Menegaux, PDG du fabricant de pneus, pour comprendre comment il a pu augmenter les salaires sans pénaliser son entreprise.

Renault, Marie-Cécile

Il est rare que les questions salariales soient évoquées dans l'enceinte du Parlement. C'était pourtant le cas mercredi matin, alors que les députés de la commission des affaires économiques recevaient Florent Menegaux, PDG de Michelin. Les députés étaient curieux de percer les secrets du chef d'entreprise, qui fait figure d'iconoclaste au sein du patronat, après avoir déclaré qu'on ne peut pas vivre avec le smic, et mis en place ce qu'il appelle « un salaire décent » dans son entreprise depuis le 1er janvier 2024.

Pour rappel, ce salaire décent doit permettre de faire vivre une famille de 4 personnes - deux adultes et deux enfants -, se nourrir, se loger, se soigner, assurer les études des enfants, se constituer une épargne de précaution, tout en envisageant des loisirs et des vacances. Pour mettre en oeuvre cette initiative, Michelin a fait appel à l'ONG Fair Wage Network, qui a défini des seuils de salaires en fonction des territoires, ce qui permet de gommer les différences liées au coût de la vie, par exemple l'immobilier. Alors que le smic est à 21 203 euros annuels en tout point du territoire, le salaire décent à Paris s'établi à 39 639 euros annuels bruts - soit près de deux fois le smic - et 25 356 euros à Clermont-Ferrand - soit 20 % au-dessus. Dans le monde, 5 % des salariés de Michelin, soit 7 000 personnes, se situaient en dessous du salaire décent.

Il y a là matière à réflexion pour les députés qui cherchent tous les moyens à ce que le travail paie davantage et à répondre ainsi au sujet de pouvoir d'achat des Français. Depuis l'arrivée d'Emmanuel Macron, de nombreux outils ont déjà été activés pour augmenter les salaires : revalorisation du smic, allégements de cotisations sociales, augmentation du point d'indice dans la fonction publique, prime de partage de la valeur, etc. Mais cela ne suffit pas. Alors que le nombre de personnes payées au smic est passé de 11 % en 2021 à 17,5 % en 2023, le sujet de la « désmicardisation » de la France lancé par Gabriel Attal reste entier et fait partie des dossiers laissés sur le bureau de Michel Barnier. Le premier ministre est bien décidé à s'en saisir, lui qui a déclaré sur TF1 début septembre vouloir faire de la «revalorisation du travail» et de «la question des bas salaires» une priorité.

S'il n'a pas de recette magique, le patron de Michelin ouvre des voies, en soulignant plusieurs évidences. D'une part, la différence de coût du travail entre la France et le reste du monde. Les chiffres sont parlants : en Allemagne, une entreprise devra débourser 120 euros pour que le salarié touche 80 euros net ; au Canada, il lui coûtera 115 euros pour que le salarié empoche 85 euros ; en France le coût pour l'entreprise grimpe à 142 euros tandis que le net pour le salarié tombe à 77,50 euros.

«Avec notre regard français, on a l'impression qu'on a baissé les impôts de production, qu'on a fait des allégements de charges, et que ce n'est plus le problème. Mais les comparaisons chiffrées montrent toujours l'écart entre le brut et le net. La question sociofiscale n'est toujours pas réglée en France et ce n'est pas un combat qu'il faut lâcher maintenant, j'y veillerai » , résume le député (EPR) Antoine Armand, président de la commission des affaires économiques. L'une des pistes d'action, pourrait être de revoir les exonérations de cotisations sociales dont bénéficient les entreprises, et qui sont aujourd'hui concentrées au niveau du smic, favorisant la création de trappes à bas salaires. Un des scénarios à l'étude consisterait à concentrer les exonérations sur les salaires entre 1,2 et 1,9 smic, quitte à les réduire au niveau du salaire minimum, comme le préconisent les économistes Antoine Bozio et Étienne Wasmer, missionnés en 2023 déjà par Élisabeth Borne sur le sujet. Un dossier technique mais aux conséquences très concrètes pour le prochain ministre de l'Économie.

Certes, en France, les cotisations sociales financent le système de protection sociale, notamment les retraites (alors qu'au Canada un salarié devra verser des sommes sur son fonds de pension pour sa retraite par capitalisation) ou encore la santé. «Une femme au Canada doit payer 50000dollars canadiens quand elle accouche. C'est un modèle social différent » , pointe le député (LFI) René Pilato. Mais le poids de la protection sociale n'explique pas tout. Pour le patron de Michelin, la complexité administrative française et l'excès de réglementation expliquent aussi une partie du surcoût.

Et de donner deux exemples très parlants. Pour lutter contre la déforestation, Michelin s'est vu imposer de tracer la provenance du caoutchouc utilisé pour ses pneus. L'enjeu est louable, mais tracer 1 million de paysans qui travaillent sur des petites exploitations implique pour Michelin un surcoût de 200 millions d'euros, alors que quasiment aucun de ses concurrents n'a la même obligation et qu'aucun contrôle n'est possible, explique Florent Menegaux. Autre exemple : la CSRD, cette directive européenne visant à harmoniser la divulgation d'informations environnementales, sociales et de gouvernance (ESG) par les entreprises, représente «un effort considérable» , indique le dirigeant. «Des dizaines de personnes y travaillent depuis des mois, mais cela ne va rien changer à notre politique environnementale. C'est un surcroît de travail avec une utilité quasiment nulle» , dénonce-t-il.

Une autre piste d'action pour alléger le coût du travail réside donc sans doute dans la « débureaucratisation » chère à Michel Barnier. Il s'agira pour le nouveau gouvernement de réactiver le projet de loi simplification, qui était à l'étude au Sénat, probablement en l'amplifiant et l'augmentant.

En attendant, avec son « salaire décent » , Michelin fait des émules. «Certains se sont engagés dans cette voie, nous ont demandé avec qui nous travaillons, comment nous avons fait techniquement» , a confié Florent Menegaux. Sans dévoiler le nom des entreprises concernées. M.-C. R.

Le Monde
Planète, jeudi 19 septembre 2024 993 mots, p. 6
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18 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Les vaches du Jura à leur tour aux prises avec les attaques de loup

Dans le Doubs, les autorisations de tirer sur le prédateur ont été élargies, suscitant la colère des associations de protection animale

Willy Graff

Besançon - correspondance - Dans un recoin de la ferme, une bâche et quelques palettes de bois attirent l’attention. Tracie Œuvrard a improvisé à la hâte cet abri pour dissimuler le corps déchiqueté de Vénus, le temps que l’équarrisseur se rende disponible. Le loup n’a laissé aucune chance à sa génisse. « Je ne pensais pas que ça nous arriverait », soupire l’éleveuse de 22 ans, encore sous le choc de l’attaque survenue, le 8 septembre, dans son exploitation située aux Premiers-Sapins (Doubs).

Associée à son père dans la production de lait à comté, Tracie s’occupe d’une centaine de vaches, génisses et veaux. « Les gens ne se rendent pas compte à quel point on aime nos animaux, raconte-t-elle. On les a vus naître, grandir, on veille sur eux tous les jours… J’espère que Vénus n’a pas souffert trop longtemps », se livre l’agricultrice, émue aux larmes, avant de tendre son téléphone en détournant le regard. Sur l’écran, les photos du carnage apparaissent. « Arracher une épaule comme ça… ça laisse imaginer la force de l’attaque, commente-t-elle. Le loup l’a aussi prise au museau et au cou et l’a éventrée. Il y avait des traînées de sang partout. »Tracie se couche chaque soir et se lève chaque matin « la boule au ventre », hantée par une interrogation : « Est-ce que le loup va en attaquer d’autres ? » Sous pression, et bien que l’hiver soit encore lointain, la jeune agricultrice a rentré ses génisses dans leurs stabulations. « Ici, personne n’est serein, certains éleveurs ont fait comme moi. »

Les Alpes ont appris à recomposer avec le loup, mais, dans le massif jurassien, son récent retour chamboule les repères et secoue la filière comté, qui produit chaque année 70 000 tonnes de fromage. Le premier coup de croc dans le cuir d’une montbéliarde remonte à août 2022. Depuis, le canidé y a pris goût. Près de soixante-dix attaques ont été recensées dans le Doubs, dont une quinzaine en 2024. « On se doutait que le loup allait arriver chez nous, mais ce qui nous a surpris, c’est qu’il s’en prenne aux bovins, surtout dans de telles proportions. Dans les Alpes, ce sont plutôt les ovins qui sont “prédatés” », explique Philippe Monnet, président de la chambre d’agriculture du Doubs. « Un vrai traumatisme pour les éleveurs touchés, appuie Florent Dornier, président de la fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles.  Ils ont l’impression que le combat est déloyal et que, quoiqu’on fasse, le loup gagnera la partie. Ça tourne en boucle dans leur tête, certains sont au bord du burn-out. »

Epicentre des attaques, dix-sept communes jugées « non protégeables » bénéficient depuis juin d’une faveur accordée par l’Etat : les conditions de tir de défense y sont assouplies. Une expérimentation saluée par les paysans. « Avant, le préfet n’octroyait ce droit qu’après une attaque, exploitation par exploitation », précise Florent Dornier. Les tirs sont désormais possibles dès qu’un loup approche d’un troupeau. Trois meutes distinctes, au moins, ont été identifiées dans le massif. « Si demain on ne fait rien, on peut se retrouver avec quinze meutes, et ça sera invivable », se projette le syndicaliste, fervent défenseur de l’abattage de loups.

Le cadre légal est serré. Saisi par des associations de protection animale, le tribunal administratif de Besançon vient de condamner la préfecture pour deux abattages de loup réalisés en 2022. Selon la justice, les arrêtés d’autorisation de tirs concernés n’étaient pas conformes. Surtout, cinq associations ont annoncé, mardi, avoir saisi « le Conseil d’Etat d’un recours contre le gouvernement français pour excès de pouvoir » au sujet de l’arrêté permettant l’expérimentation de conditions assouplies pour les tirs. Ces décisions alimentent un débat politique brûlant. Les 24 août et 6 septembre, deux nouveaux loups ont été abattus à Villedieu puis à Mouthe (Doubs). Un scandale aux yeux des militants écologistes. « Le plomb a plus de poids que la raison », déplorent six associations dans un communiqué de presse : « L’urgence pour l’Etat est de contenter aveuglément certains représentants de la profession agricole, plutôt que de chercher des solutions durables. »

Sensibilités opposées

Une vision partagée par la députée du Doubs Dominique Voynet (EELV), pour qui la généralisation des tirs mène à « une impasse dangereuse ». L’ancienne ministre de l’environnement appelle de ses vœux « des stratégies de protection des troupeaux qui respectent à la fois la vie sauvage, la sécurité publique et le travail des paysans ». Enclos spéciaux ? Chien patou ? Présence d’ânes dans les champs ? Rondes nocturnes de bénévoles ? Des initiatives émergent ici et là, sans qu’aucune ne fasse consensus. La plupart de ces tentatives souffrent d’un manque de recul dans la région.

Un comité de pilotage, Elevage grands prédateurs, a été créé dès 2022. Supervisée par l’agence régionale de la biodiversité, cette instance regroupe l’ensemble des acteurs de la problématique, aux sensibilités souvent opposées. « On se réunit, on échange et il arrive qu’on s’engueule, mais, au moins, on a créé un espace de dialogue pour imaginer des solutions », positive son président, Stéphane Woynaroski. Ses espoirs portent sur l’expérimentation scientifique de 168 colliers antiloups, distribués à vingt-cinq éleveurs du massif. Le protocole ne fait que commencer. Ce dispositif, qui réagit au stress de la vache, émet des ultrasons et des flashs lumineux censés éloigner le prédateur.

Aux Premiers-Sapins, Tracie Œuvrard n’est pas contre l’idée de le tester, mais reste convaincue que le salut passera par une diminution du nombre de loups. « S’il s’installe pour de bon et qu’il attaque nos troupeaux par tous les bouts, on fait quoi ? Ça fait déjà deux ans que ça dure. On est perdus, on a besoin d’aide. »

Le Figaro, no. 24905
Le Figaro, jeudi 19 septembre 2024 1063 mots, p. 19

Idées

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18 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

A-t-on le droit d'être nuancé sur #MeToo ?

Dans un essai courageux, la journaliste Caroline Fourest veut corriger les excès du néoféminisme. Cette Girondine de la révolution #MeToo voudrait un féminisme « résilient, réformiste et modéré » contre la nouvelle génération victimaire et radicale.

Bastié, Eugénie

Est-il possible d'être nuancé sur le mouvement #MeToo ? De saluer ces bienfaits tout en critiquant ses excès ? Pour avoir entrepris dans son livre LeVertige MeToo (Grasset) de trier le bon grain de la libération de la parole de l'ivraie de la dénonciation calomnieuse, Caroline Fourest est mise au pilori par la gauche radicale chic. «Je trouve ça criminel de sortir un livre pour appeler à la nuance sur #MeToo en plein procès Mazan» , affirme une militante du collectif #MeToo Théâtre sur X, tandis que la députée Sandrine Rousseau juge «sidérant» pour les mêmes raisons que la patronne de Franc-Tireur soit invitée pour parler de ce livre. La nuance devenue «criminelle» , la distance apparentée à un soutien implicite à la barbarie la plus abjecte. Voilà qui vient appuyer tout ce qu'entreprend de montrer Fourest dans ce livre, à savoir que la surenchère radicale a balayé la raison dans toute une partie du féminisme.

C'est justement à l'heure où le procès des viols atroces de Mazan choque à raison la France entière qu'il est pourtant indispensable de retrouver le goût de la nuance et le sens des hiérarchies, non pour excuser, mais pour réserver l'indignation et la puissance du scandale et de pas la noyer dans un « continuum de violences » qui met dans un même sac l'outrage sexiste et le viol, le symbolique et le barbare.

Fourest, militante féministe et LGBT depuis sa jeunesse, affirme ne regretter en rien le monde d'avant, où «on pouvait parler mais tout le monde s'en foutait». Elle ne fait pas partie de ceux qui firent de DSK un martyr du puritanisme à l'anglo-saxonne et n'a aucune indulgence pour les bourreaux des femmes. Mais «il (lui) est insupportable de voir ce nouveau pouvoir MeToo être invoqué pour en abuser, opprimer ou tyranniser». Elle dénonce la fin de la présomption d'innocence, le populisme pénal, les procès médiatiques, où l'on condamne sans souci du contradictoire. Celle qui a été réalisatrice décrit un monde du cinéma qui vit sous la terreur, où le soupçon vaut désormais ostracisme (tel que l'a mis en place l'Académie des César, pour qui être « mis en cause » dans une affaire sexuelle suffit à être écarté, avant même tout jugement). Les cas défilent sous sa plume : Éric Brion, le « porc balancé » qui a perdu son boulot pour un mot graveleux ; Philippe Garrel, dont le film a été annulé pour un article dans Mediapart sur des gestes déplacés ; Caroline Rey-Salmon, vice-présidente de la Ciivise, qui a dû démissionner pour une invraisemblable accusation de viol... et bien d'autres encore.

Elle dénonce aussi le deux poids deux mesures de néoféministes qui huent Roman Polanski, auquel sa victime a pardonné, mais se taisent au sujet du réalisateur Ladj Ly, réalisateur des Misérables,condamné pour un raid machiste. Qui clouent au pilori les coupables quand ils sont riches et blancs mais se taisent quand ils appartiennent aux rangs du Hamas. Elle met en avant ces cas où #MeToo a été instrumentalisé dans des quêtes de pouvoir, ou prétexte à des délations instrumentales. Notamment une histoire lunaire de règlements de comptes au sein du Collectif 50/50, où des militantes indigénistes se servent de la culpabilité de féministes blanches pour s'emparer de postes.

Caroline Fourest fait un sort à la rhétorique d'une « culture du viol à la française » qui prête un soi-disant retard à notre pays en matière de violences sexuelles. «Faut-il rappeler que la France, contrairement aux États-Unis, n'a pas élu un président qui se vante d'attraper les femmes par la chatte?» Pas faux. Elle rappelle que la culture du viol «devait être réservée pour désigner un groupe où l'on encourage les hommes à violer, tout en dissuadant les victimes de parler afin d'assurer l'impunité des bourreaux». Juste rappel à l'heure où cette proposition est utilisée à tout bout de champ.

Mais, si elle se pose en vestale de la raison dénuée de tout affect qui juge avec équilibre et objectivité, elle ne peut s'empêcher aussi de régler des comptes personnels, comme lorsqu'elle soupçonne d'antisémitisme un journaliste de Mediapart parce qu'il prononce « ein » au lieu de « in » dans « Weinstein » , ou qu'elle charge Jean-Jacques Bourdin au motif de ses sympathies pour Tariq Ramadan. Exagéré. Lorsqu'elle écrit que «rien ne serait plus dangereux que de laisser les conservateurs être désormais les seuls à défendre la liberté culturelle», on se demande si elle est sincère ou si elle reste prisonnière de son étiquette de « femme de gauche ». Elle pratique une forme d' « audessusdelamêléïsme » qui consiste à se tenir à équidistance de deux menaces supposées d'égale nocivité : le wokisme et l'extrême droite. L'obsession du juste milieu n'est pas la quête de la vérité. On pourra aussi reprocher à ce livre de se limiter à une plongée dans l'entre-soi parisien, à des querelles de célébrités du monde du cinéma, sans questionner les ressorts profonds du mouvement #MeToo : retour de balancier historique ou mutation anthropologique de la différence des sexes.

Mais il faut saluer chez elle une évolution de l'idéologie progressiste vers une forme de réalisme tempéré. «La vie est plus complexe qu'un tract», a-t-elle compris. Elle défend une zone grise de la séduction, où l'emprise n'est pas aisément définissable. Un monde où les rapports sociaux ne sont pas uniquement lus sous le prisme de la domination. Où le pardon et le doute existent. Son parcours intellectuel est emblématique des mutations idéologiques contemporaines. La France semble glisser à droite, c'était le sujet de notre dernière chronique. Mais c'est aussi un pays où des grandes figures du militantisme de gauche comme François Ruffin ou Caroline Fourest sont accusés de dérives réactionnaires pour leurs positions distanciées face aux principes de la nouvelle gauche identitaire. Preuve que la nouvelle radicalité naissant à l'extrême gauche, le spectre politique se déplace sans cesse vers la droite.

Caroline Fourest est la Girondine de la révolution #MeToo. Telle Olympe de Gouges, révolutionnaire et féministe, qui jugea que la Révolution française allait trop loin et refusa de voter la mort du roi, elle voudrait corriger le néoféminisme de ses excès. Comme elle, elle encourt la guillotine (médiatique). Car le sort des modérés à gauche est d'être dévorés par plus radicaux qu'eux.

La Croix, no. 43025
France, jeudi 19 septembre 2024 638 mots, p. 9
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18 septembre 2024 - La Croix (site web)

La droite affirme sa légitimité pour gouverner

Laurent de Boissieu

Minoritaire au sein d’une coalition gouvernementale avec le centre, elle-même minoritaire face à la gauche et à l’extrême droite, la droite s’estime pourtant légitime pour mener un gouvernement.

Elle met en avant le rendez-vous manqué par la gauche modérée et le poids qu’elle représente au Parlement, en additionnant députés et sénateurs.

« Si c’est un gouvernement avec 75 % de ministres LR, je m’inscris dans l’opposition »,tranche une députée Renaissance en s’inquiétant que la droite obtienne, en sus de Matignon, les grands ministères de l’intérieur, de la justice, de l’économie et des finances. Conformément à ses prérogatives constitutionnelles, c’est pourtant bien Emmanuel Macron, président d’honneur de son parti, qui a choisi de nommer au poste de premier ministre Michel Barnier, ancien candidat à la primaire du parti Les Républicains (LR) pour la présidentielle de 2022.

L’arithmétique parlementaire est toutefois incontournable. D’une part, une coalition gouvernementale entre le centre et la droite minoritaire à l’Assemblée nationale (213 sièges sur 577). D’autre part, en son sein, la formation du premier ministre (47 députés LR) elle-même minoritaire face à ses alliés macronistes (97 Renaissance, 36 MoDem et 33 Horizons).

De fait, les élus LR ne cachent ni leur joie ni leurs ambitions. Nulle trace de syndrome de l’imposteur ou de sentiment d’arriver au pouvoir par un « hold-up », accusation de la gauche, ou par « effraction », comme Emmanuel Macron avait lui-même qualifié son élection en 2017. « C’est inattendu, mais c’est une belle occasion de faire nos preuves et de rappeler que nous sommes un parti de gouvernement, sérieux sur les comptes publics et le régalien », se félicite Virginie Duby-Muller qui, élue pour la première fois en 2012, n’a connu que l’opposition.

« C’est une surprise, parce que le contexte de la dissolution et les résultats des législatives ne nous plaçaient pas nécessairement parmi les vainqueurs », confirme Philippe Gosselin, en reconnaissant être « dans l’euphémisme et l’auto-ironie ». « Plus sérieusement, aux élections, il y a eu un perdant, le camp présidentiel, mais il n’y a pas eu de vainqueur, reprend le président de la fédération LR de la Manche. C’est donc une demi-surprise au regard des événements depuis les législatives. » Pour les députés de droite, en effet, plusieurs facteurs légitiment politiquement la nomination de Michel Barnier.

« C’est la gauche qui a laissé la place à la droite »,analyse Philippe Gosselin. D’abord, « les longues tergiversations du Nouveau Front populaire pour proposer un candidat au poste de premier ministre, en voyageant de La Réunion avec Huguette Bello à la mairie de Paris avec Lucie Castets, alors que, pour Matignon, il n’y a pas de candidat, il y a un choix du président de la République. »Ensuite, « le lynchage de Bernard Cazeneuve par La France insoumise puis son lâchage par le Parti socialiste. »Résumé laconique d’un autre élu : « La gauche s’est tiré une balle dans le pied, donc le poste de chef de gouvernement est revenu à la droite, qui n’a pas à s’excuser d’être passée par ce trou de souris ! »

« Que le premier ministre soit de droite était un préalable pour qu’on participe à un gouvernement, afin de montrer que le barycentre de la majorité se déplaçait justement vers la droite », explique un parlementaire. De fait, LR était initialement sur la ligne « soutien sans participation », avec notamment cette « ligne rouge » : « aucune augmentation d’impôts ».

« LR, ce n’est pas que 47 députés, insiste en outre Philippe Gosselin. C’est la première force parlementaire avec aussi 131 sénateurs et la majorité au Sénat autour de Gérard Larcher. » Un de ses collègues s’inquiète néanmoins : « Restons modestes, car nous marchons sur des œufs, et en plus, des œufs déjà fêlés. »

Le Figaro, no. 24905
Le Figaro, jeudi 19 septembre 2024 1003 mots, p. 3

Politique

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18 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Le bras de fer entre Macron et Barnier pour la composition du gouvernement

Le chef de l'État et le premier ministre ne s'accordent pas sur les « équilibres » de l'équipe, tandis que les macronistes reprochent à Michel Barnier de vouloir augmenter les impôts.

Boichot, Loris, Galiero, Emmanuel, Hausalter, Louis

Alors que Michel Barnier est censé chercher des profils pour intégrer son gouvernement, c'est surtout avec Emmanuel Macron qu'il a échangé ces derniers jours. Le premier ministre a vu le président de la République au moins deux fois en quarante-huit heures. Comme l'a révélé Le Figaro , il s'est rendu à l'Élysée à la mi-journée, mercredi, après une rencontre la veille. Le contenu des échanges entre les deux hommes reste nimbé de mystères. Mais de sources concordantes, la discussion entre eux sur la composition de la nouvelle équipe gouvernementale s'est brutalement tendue. Et une crise sévère a éclaté au sommet de l'exécutif.

L'épais silence de Matignon mercredi après-midi est apparu comme un signe très négatif. Michel Barnier aurait, selon son entourage, eu le sentiment d'arriver au bout d'un processus avec la conviction d'avoir bâti un gouvernement équilibré, dans le respect des équilibres et de toutes les sensibilités. Mais selon nos informations, le premier ministre se serait heurté à l'inflexibilité du président de la République. Et il aurait constaté une volonté d'imposer certains noms de ministres sortants. On évoque l'hypothèse Darmanin au Quai d'Orsay. Comme si, au fond, rien ne pouvait changer dans la pratique du pouvoir. Et si, dès la mise en place de son équipe gouvernementale, Michel Barnier n'avait pas les moyens de tenir ses engagements, alors pourquoi poursuivre une aventure vouée à l'échec ? Ainsi, dans un tel contexte de dialogue impossible, la rumeur d'une démission du premier ministre agitait tous les camps politiques concernés, mercredi en fin de journée. « Le premier ministre poursuit son travail », a rectifié dans la soirée Matignon.

Escalade en cours

Quelques heures avant que cette situation d'impasse ne se dessine, la question était posée : le premier ministre est-il libre de gouverner tandis que le président se contenterait de présider, comme l'avait promis Emmanuel Macron ? Un proche du chef de l'État commentait laconiquement : «Le président rappelle toujours la même chose au premier ministre. Le gouvernement doit se rapprocher le plus possible de l'union nationale et respecter les équilibres. Pour le reste, c'est lui qui a la main.» Une manière de sous-entendre que les noms mis sur la table par Michel Barnier ne rempliraient pas ces conditions.

En parallèle, la tension est aussi montée de plusieurs crans entre Michel Barnier et l'ex-majorité macroniste. Sur le fond, c'est la question d'une possible hausse des impôts qui crispe le groupe Ensemble pour la République (EPR) de Gabriel Attal. L'ex-premier ministre a d'ailleurs trouvé comme allié inattendu Gérald Darmanin, qui a affirmé mercredi qu'il était «hors de question» de soutenir un gouvernement qui augmenterait la fiscalité . «Ne pas augmenter les impôts, c'est très identitaire pour nous, abonde une députée EPR. Ça fait sept ans qu'on se décarcasse à tenir cette ligne, ce n'est pas pour qu'un mec qui n'a que 47députés LR le fasse!» Mais c'est surtout de la méthode dont se plaignent les macronistes. «Ça fait quinze jours que Michel Barnier est premier ministre et on n'a pas de rendez-vous sur le fond,peste le ministre démissionnaire Franck Riester. On ne peut pas découvrir ce qu'il veut faire dans sa déclaration de politique générale. Pour éviter les difficultés, il faut repartir dans le bon sens en termes de méthode.» Alors que plusieurs députés macronistes ont été approchés en vue d'une entrée au gouvernement, dont la ministre démissionnaire Agnès Pannier-Runacher et la vice-présidente du groupe EPR Stéphanie Rist, Gabriel Attal s'agace que ces sollicitations ne transitent pas par lui. Signe de l'escalade en cours, un cadre de Renaissance proche de l'Élysée exécute ainsi Barnier : « On voit que personne ne veut aller dans ce bazar, sa connaissance du Parlement est proche de zéro, on n'est nous-même pas sûrs d'entrer dans son gouvernement et il n'est pas à l'abri de la censure. »

Pourtant, mercredi matin à Matignon, l'entourage du premier ministre laissait entendre qu'il n'était pas du genre à céder aux pressions. Après les petites phrases du ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin et de Gabriel Attal, le premier ministre a voulu remettre chacun face aux réalités du pays. Il l'a fait en partageant un état des lieux préoccupant des finances publiques : « La situation budgétaire du pays que je découvre est très grave. J'ai demandé tous les éléments pour en apprécier l'exacte réalité. Cette situation mérite mieux que des petites phrases. Elle exige de la responsabilité. » Michel Barnier se dit « très concentré sur la constitution prochaine d'un gouvernement d'équilibre » , qu'il souhaite mettre en place « pour traiter avec méthode et sérieux les défis» du pays et «répondre ainsi aux attentes des Français ». Avec un double objectif : « retrouver le chemin de la croissance » et « faire progresser le niveau de vie des Français » , alors que, selon lui, la France est « déjà le pays où la charge des impôts est la plus forte ».

Mercredi après-midi, quand on a appris que Gérard Larcher, Bruno Retailleau et Laurent Wauquiez devaient être reçus à Matignon à 18 heures, les LR ont d'abord pensé que le gouvernement avançait à grands pas. Qu'importe finalement les pressions, jugées « normales » et perçues comme des « manipulations » ou des « chantages tantôt affectifs, tantôt idéologiques » pour «faire monter les enchères ». Personne, y compris à Matignon, ne pouvait imaginer la crise en cours au sommet de l'exécutif. « Personne ne prendra la responsabilité de faire tomber Barnier car tout le monde a intérêt que ça marche » , voulait croire un parlementaire LR. Mais soudain, la droite a découvert que son rendez-vous était reporté. Sans perspectives. « Si ça patine, c'est que le rendez-vous entre Barnier et Macron s'est très mal passé... » , grimaçait un cadre. Il ne croyait pas si bien dire. Le soir même, Les Républicains, dépités, commençaient à s'envoyer des messages alarmants. Presque incroyables. « On n'est même plus sûrs d'avoir un gouvernement Barnier ». L.B. ET E.G. ET L.H.

Le Monde
International, jeudi 19 septembre 2024 1242 mots, p. 5
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17 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Inde : cent jours après avoir été réélu, le maigre bilan de Modi

Sans majorité propre, obligé de s’allier à deux ministres régionaux versatiles, le premier ministre a dû renoncer à de nombreux projets

Sophie Landrin

New Delhi - correspondante - Le premier ministre indien, réélu en juin, avait annoncé lors de sa campagne électorale un plan d’action pour les cent premiers jours de son troisième mandat. L’échéance est arrivée, mardi 17 septembre : le bilan est bien maigre. Narendra Modi, 74 ans, n’est plus le leader qui a régné sans partage durant dix ans sur le pays plus peuplé du monde.

M. Modi a, certes, multiplié les déplacements à l’étranger (Italie, Russie, Autriche, Pologne, Singapour, Ukraine, Brunei), mais l’intensité de son activité diplomatique n’a pas été à la hauteur de son engagement dans son propre pays : les trois mois qui viennent de s’écouler ont été marqués par l’affaiblissement politique et une relative inertie.

La première session parlementaire, achevée à la mi-août, a montré les marges d’action étroites d’un gouvernement sans majorité propre, obligé de s’allier à deux responsables régionaux versatiles, « ministres en chef » des Etats du Bihar (nord) et de l’Andhra Pradesh (sud). A trois reprises, il a dû renoncer à des projets. Les trois textes, rédigés sans consultation, visaient les musulmans, les castes défavorisées et les médias indépendants, cibles habituelles. Ses alliés n’ont pas suivi, soucieux de ne pas se mettre à dos la communauté musulmane et les basses castes.

Sur la défensive

Le paysage parlementaire a radicalement changé, l’opposition, plus forte, place désormais l’exécutif sur la défensive. « Ces volte-face montrent que l’autorité politique de Modi est mise à mal, confie le politologue Asim Ali. Il n’a pas été en mesure d’imposer un programme consensuel susceptible de rassembler la population. »

Les seules réformes d’envergure évoquées par le premier ministre lors de son discours annuel du 15 août pour célébrer l’indépendance – l’instauration d’un code civil uniforme et une réforme du calendrier électoral destinée à regrouper le même jour les élections générales pour la Chambre basse et les scrutins régionaux dans vingt-huit Etats – ont peu de chances de voir le jour : le Bharatiya Janata Party (Parti du peuple indien, BJP), la formation de M. Modi, ne dispose pas d’une majorité qualifiée. Il semble loin le temps du second mandat (2019-2024), quand le tout-puissant premier ministre avait décidé d’abolir brutalement, à la surprise générale, l’article 370 de la Constitution, conférant une semi-autonomie au Cachemire, région à majorité musulmane disputée depuis la partition entre l’Inde et le Pakistan, et perpétuellement sujette à des troubles internes.

Les chantiers urgents n’ont toujours pas commencé, notamment le recensement décennal de la population, outil indispensable pour connaître l’état réel du pays et ajuster les programmes de redistribution, qui aurait dû être lancé en 2021. Début septembre, le conseil permanent des statistiques, de quatorze membres, dirigé par l’éminent économiste Pronab Sen, s’était inquiété du retard pris et des conséquences sur son travail de l’absence de données récentes. Pour toute réponse, le gouvernement a décidé de dissoudre abruptement cette instance. Pour Pratap Bhanu Mehta, politologue et ex-directeur de l’université Ashoka, « le premier ministre donne l’impression d’être dans un état second, incapable de diagnostiquer les raisons de sa défaite et de tracer une nouvelle voie ».

Selon le chroniqueur du quotidien Indian Express, le premier ministre aurait perdu sa capacité de contrôle. « Pour la première fois de sa carrière politique, écrit-il, il n’a plus la capacité d’anticiper le sentiment populaire et semble être un disque rayé, vivant sur la puissance de ses slogans passés, qui n’ont plus de raison d’être ni d’utilité. » Le gouvernement a cependant préparé la réplique à ses détracteurs, en diffusant une liste de chantiers ou de programmes d’aides sociales, décidés dans les cent jours : projets de route, de liaison ferroviaire, d’aides aux agriculteurs.

Désespoir des jeunes

Selon l’Organisation internationale du travail, le chômage affecte désormais majoritairement les jeunes Indiens, 83 % des chômeurs ont moins de 34 ans. Le désespoir des jeunes est tel qu’ils sont prêts à postuler pour des emplois gouvernementaux sous-qualifiés. Le gouvernement de l’Haryana a ainsi reçu 395 000 candidatures pour des postes de balayeur, contractuels, payés 15 000 roupies (161 euros) par mois. Parmi ces candidats, 6 112 étaient diplômés de troisième cycle, 39 990 diplômés de second cycle et 117 144 ont étudié jusqu’à la fin du secondaire.

Le budget adopté fin juillet est censé soutenir l’emploi des jeunes, l’acquisition de compétences, grand écueil de l’Inde. Mais il faudra des efforts beaucoup plus importants pour donner des raisons à la jeunesse de ne pas quitter le pays.

Même le plus prestigieux établissement, l’Indian Institute of Technology de Bombay, n’a pu placer que 75 % de sa promotion 2024. « Le chômage est une bombe à retardement, et le gouvernement Modi n’a rien fait, absolument rien, pour la désamorcer depuis le 9 juin », accuse Palaniappan Chidambaram, député du Congrès et ancien ministre de l’économie

Les dissensions entre Modi et sa famille politique d’origine, le Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), puissante organisation d’extrême droite, sont de plus en plus flagrantes. Le chef du RSS, Mohan Bhagwat, devant des militants, a de nouveau moqué, sans le nommer, le premier ministre, qui, lors la campagne, s’était déclaré envoyé de Dieu. « Grâce à son travail, chacun peut devenir une figure vénérée. Mais ce sont les autres, et non nous-mêmes, qui détermineront si nous avons atteint ce niveau. Nous ne devons pas proclamer que nous sommes devenus des dieux. »

M. Bhagwat avait déjà fustigé l’arrogance du candidat Modi et son incapacité à ramener la paix dans l’Etat du Manipur, en proie à un conflit interethnique depuis dix-sept mois. « La prise de distance publique du RSS lui a coupé les ailes », estime Asim Ali.

L’affaiblissement de Narendra Modi s’est conjugué, ces trois derniers mois, à une brutalisation de la sphère publique. Dans les Etats dirigés par le BJP, Uttarakhand, Uttar Pradesh et Assam, les chefs de gouvernement sont lancés dans une surenchère islamophobe. Mosquées et maisons démolies au bulldozer, législations stigmatisantes… la communauté musulmane est clairement désignée comme l’ennemi de la société.

Dans ces régions, les crimes haineux se sont multipliés ces dernières semaines, commis notamment par les brigades de « protection de la vache ». Un jeune travailleur bengali a ainsi été battu à mort dans l’Haryana ; près de Bombay, un homme de 72 ans, musulman, a été passé à tabac dans un train, près de Bombay. Chaque fois, les mêmes rumeurs sont colportées, les victimes sont accusées de manger ou de faire commerce du bœuf.

« L’escalade de la violence officielle et de la rhétorique contre des musulmans peut surprendre, dans la mesure où Modi, en perte de contrôle absolue, est contraint à une coalition. Mais c’est justement là que réside le problème, estime Samar Halarnkar, un des fondateurs du site d’information indépendant Article 14. Permettre à des responsables régionaux[d’Etats dirigés par le BJP] de continuer à faire comme si de rien n’était, en matière de violences physiques et verbales contre des musulmans, n’est pas seulement un signe de défiance, mais aussi un signal adressé à son électorat de base montrant que son désir d’asservir les musulmans n’a pas été oublié. »

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, jeudi 19 septembre 2024 875 mots, p. AUJM6
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18 septembre 2024 - Le Parisien (site web)
19 septembre 2024 - Le Parisien

Le grand enlisement

Le Premier ministre, Michel Barnier, fait face à une montée croissante des tensions, notamment avec les macronistes, sur la composition de son gouvernement.

Alexandre Sulzer, Marcelo Wesfreid, Olivier Beaumont et Marion Mourgue

Michel Barnier a aimé négocier le Brexit, il devrait adorer composer un gouvernement. Car le difficile chemin pour composer un exécutif commence à ressembler sérieusement à un bourbier dont on se demande comment le Premier ministre va sortir. L'étincelle, ou le prétexte selon les points de vue, a été l'hypothèse d'une possible hausse d'impôts évoquée par Michel Barnier à plusieurs interlocuteurs au cours des derniers jours.

Hors de question d'entrer dans un gouvernement qui augmenterait les impôts ou même de le soutenir, a réagi ce mercredi Gérald Darmanin (lire page 8) sur France 2. Tandis que la veille, Gabriel Attal avait déjà demandé en urgence une réunion à Matignon pour évoquer le sujet et connaître les grandes orientations politiques du futur gouvernement, avant d'accepter d'y entrer. Un rendez-vous prévu ce mercredi et finalement reporté. Dans le même temps, un autre entretien prévu quelques heures plus tard avec les ténors LR a aussi été ajourné.

Cette montée de tension intervient dans un contexte déjà sensible. Mardi, selon des sources concordantes, Michel Barnier et Emmanuel Macron se sont opposés lors d'une réunion discrète, à l'Élysée. Le Premier ministre lui a présenté une ébauche de gouvernement. Laquelle n'a pas clairement convaincu le président.

La rumeur d'une démission

« Ce n'est pas l'idée que je me fais d'un gouvernement d'union nationale », a réagi en substance le chef de l'État, voyant notamment le chef des députés les Républicains, Laurent Wauquiez, fléché vers Bercy, celui des sénateurs LR, Bruno Retailleau, vers le ministère de l'Intérieur, et la secrétaire générale du parti, Annie Genevard, vers l'Agriculture. « Macron considère que Matignon, Bercy et Beauvau pour LR, c'est trop », décrypte un de ses interlocuteurs.

Lors du tête-à-tête, Emmanuel Macron lui a dit en substance : « Vous avez été capable de négocier avec les Anglais pour le Brexit, ce n'est pas deux ou trois partis politiques qui vont vous freiner. » Ce qui aurait visiblement agacé le Premier ministre, qui aurait à son tour mis la pression en laissant circuler la rumeur d'une démission possible. « On entre dans le dur du dur de la négociation », estime un ministre démissionnaire, qui regrette que « Barnier discute de tout, même du domaine réservé » - les domaines traditionnellement dévolus à la présidence de la République, comme les affaires étrangères et la défense.

« Le chef de l'État n'est pas du tout dans une optique de rayer des noms, ce n'est pas son rôle. À chaque fois qu'il voit Michel Barnier, ce n'est pas que pour parler du gouvernement mais aussi pour discuter des affaires de l'État », assure-t-on à l'Élysée, où l'on concède toutefois qu'Emmanuel Macron « a un avis sur les domaines réservés » (rebaptisés « domaines partagés » par le Premier ministre la semaine dernière). « Sur le reste, le président lui laisse la main », ajoute-t-on au Château, tout en reconnaissant qu'il faut bel et bien un « gouvernement d'équilibre ».

C'est ce que réclame également Renaissance, où l'on ne cache pas un certain agacement vis-à-vis de Michel Barnier, issu de LR, qui traiterait, jugent-ils, particulièrement bien sa famille d'origine. Conscient de pouvoir être perçu comme trop gourmand, Laurent Wauquiez a précisé mardi devant ses troupes qu'il essayait de « trouver le bon équilibre » avec des Républicains « bien représentés sur les dossiers importants » pour la droite... mais sans que cela soit « excessif ».

Ferracci décline, Pannier-Runacher hésite

Ces dernières heures, les discussions se sont également fortement tendues entre le Michel Barnier et Edouard Philippe. Le maire du Havre souhaitait voir les députés Laurent Marcangeli et Naïma Moutchou entrer au gouvernement, mais le chef du gouvernement a sondé - sans en parler à l'ex-Premier ministre - le sénateur Claude Malhuret et la présidente de région Christelle Morançais.

Sur le fond, les « éléments » demandés par Michel Barnier ce mercredi pour « apprécier l'exacte réalité » de la situation budgétaire de la France, qualifiée de « très grave », n'ont pas été perçus comme un hommage au bilan de l'exécutif sortant. Résultat : il est demandé à certains macronistes - approchés pour intégrer le gouvernement - de ne pas donner de réponse tout de suite. D'autant que certains, sondés pour être secrétaires d'État ou ministres délégués, ne savent pas quelle sera l'identité, et donc l'ADN politique, de leur ministre de tutelle. « Le problème de Barnier, c'est qu'il essuie énormément de refus », lâche un conseiller. Le député (EPR) Marc Ferracci a ainsi décliné un ministère délégué à l'Économie sociale et solidaire et à l'Inclusion, quand l'ancienne ministre Agnès Pannier-Runacher a réservé sa réponse. Pour le moment, elle est négative.

En attendant, l'heure tourne et l'échéance que s'était donnée Michel Barnier pour constituer son gouvernement semble désormais difficile à tenir. « Pas sûr qu'il y ait un gouvernement cette semaine », tranche un autre, tandis qu'en fin de journée des rumeurs de démission circulaient dans les couloirs du pouvoir. « Le Premier ministre poursuit son travail », balayait ce mercredi soir Matignon, tandis qu'à l'Élysée on cherchait à dédramatiser. « Qu'il y ait de la tension en ce moment, c'est normal. C'est la première fois depuis 1962 qu'on constitue un gouvernement avec des forces différentes. Il ne faut pas dramatiser non plus. Tout le monde fatigue un peu. »

Libération
jeudi 19 septembre 2024 988 mots, p. 3

ÉVÉNEMENT

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18 septembre 2024 - Libération (site web)

Face au déficit public, l'introuvable baguette magique budgétaire

ANNE-SOPHIE LECHEVALLIER

ÉVÉNEMENT

Le nouveau Premier ministre, qui prend acte de la «très grave» situation des comptes, n'a encore aucune stratégie lisible pour augmenter les recettes.

L e Premier ministre aura tenu moins de deux semaines avant d'être rattrapé par les affaires budgétaires, qui ont rarement été autant sens dessus dessous sous la Ve République. Dans sa première déclaration écrite envoyée à la presse, il a quitté les phrases sibyllines et valables en tout temps sur la dette et les «chèques en blanc sur les générations futures» pour l'alarme. «La situation budgétaire du pays que je découvre est très grave. J'ai devoir mandé tous les éléments pour en apprécier l'exacte réalité. Cette situation mérite mieux que des petites phrases. Elle exige de la responsabilité.» Des mots qui restent en travers de la gorge de l'ancienne majorité présidentielle, qui goûte peu le ton employé. «Drôle de façon de préparer des fiançailles», siffle l'un de ses députés.

La magnitude du dérapage des finances publiques tient en quelques pourcentages, écrits dans une note de juillet écrite par la direction générale du Trésor. A politique inchangée, le déficit public se creuserait à 5,6 % du produit intérieur brut cette année, quand le gouvernement Attal a inscrit 5,1 % dans le programme de stabilité transmis au printemps à la Commission européenne. En 2025, ce serait 6,2 % au lieu de 4,1 %. Et ainsi de suite. Selon des sources concordantes, les dernières données disponibles ne viennent pas arranger la situation déjà compliquée pour 2024, notamment du côté des collectivités territoriales.

«Lever le tabou». A ces déraillements s'ajoutent de multiples obstacles d'ordre politique : les cinquante jours pris par Emmanuel Macron pour nommer un Premier ministre, qui ont largement perturbé la préparation du projet de loi de finances (PLF) pour 2025, l'absence persistante de ministre à Bercy et une Assemblée nationale sans groupe disposant d'une majorité absolue. Matignon essaie de gagner du temps, en envisageant de déposer le PLF le 9 octobre et non le 1er comme la loi l'y oblige. Il va de- décider du cadre. La France veut-elle respecter les nouvelles règles de Bruxelles en matière de déficit ? Vu le passé de Michel Barnier, cela semble probable. La Commission européenne accordera-t-elle à ce pays qui fait l'objet depuis cet été d'une procédure pour déficit excessif un délai supplémentaire pour le ramener sous les 3 % ? Y parvenir en 2027, comme s'y est engagé le gouvernement Attal, semble irréaliste aussi bien au FMI, au Haut Conseil des finances publiques qu'au gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, qui l'a affirmé au Parisien. Une certitude, la marche pour l'année prochaine va être haute, entre 20 et 30 milliards d'euros à trouver. Le gouvernement va devoir choisir comment il taille dans les dépenses et comment il dose les recettes fiscales supplémentaires. Pour les dépenses, Michel Barnier a confirmé aux parlementaires qu'il reprendrait comme base les lettres plafonds qui fixent les crédits par ministère laissées par son prédécesseur, qui contiennent entre 10 et 15 milliards d'économies obtenues par la non-prise en compte de l'inflation. Pour l'heure, sa stratégie sur les impôts n'est guère lisible. Michel Barnier a déclaré, sitôt nommé, ne pas «s'interdire davantage de justice fiscale», ce qui ne dit rien des leviers ni des montants. Jouer sur le levier des impôts semble inéluctable à beaucoup, même à François Villeroy de Galhau : «Il faudra [...] lever le tabou sur les hausses d'impôts, sans toucher si possible les classes moyennes ni les PME.» «Il va être difficile de faire autrement à moyen terme, estime Mathieu Plane, économiste à l'Observatoire français des conjonctures économiques. A situation budgétaire exceptionnelle, mesures exceptionnelles, même si cela ne fera plaisir à personne.» Les quelques pistes testées avec les visiteurs de Matignon ont suffi à enclencher un tumulte politique et une réaction de l'entourage du Premier ministre : «Aucune option n'est aujourd'hui arrêtée.» Mais de nombreuses sont sur la table pour faire contribuer davantage les hauts revenus et les entreprises. Certaines sortent des revues des dépenses publiques, d'autres animent les discussions dans les couloirs du Palais-Bourbon. Quoiqu'il arrive, ces hausses d'impôts ne devraient pas être massives, comme le laisse entendre la déclaration de Michel Barnier : «Nous sommes déjà le pays où la charge des impôts est la plus forte».

«Connerie». Pour les entreprises, un relèvement temporaire de l'impôt sur les sociétés, qu'Emmanuel Macron a ramené de 33 % à 25 %, est envisagé, selon plusieurs sources. A quel taux ? Pour combien de temps ? En ciblant les plus gros bénéfices ? Un député macroniste s'effraie de «cette grosse connerie», qui saperait «les investissements des entreprises». Une nouvelle version de la Crim, la contribution sur la rente inframarginale des producteurs d'électricité, a été préparée par Bercy, qui se fonde sur la puissance électrique installée. Cela rapporterait de 2 à 3 milliards d'euros et reviendrait à faire contribuer surtout EDF… Mais cette version ne semble plus du goût de Matignon. Il y a aussi la taxe sur les rachats d'actions au rendement bien moindre, promise par Macron depuis des lustres. Pour les hauts revenus, l'hypothèse d'un rétablissement de l'ISF est, selon le Parisien, dans l'air. Plus acceptable par certains macronistes, un relèvement de la flat tax, ce prélèvement forfaitaire unique de 30 % sur les revenus du capital lui aussi mis en place par Emmanuel Macron. Certains élus spécialistes des finances évoquent l'idée de la passer de 30 à 35 % temporairement, trois ans par exemple. Resurgit aussi l'idée défendue par Oxfam dans un récent rapport sur une meilleure taxation des superhéritiers. Cela passerait par une révision du barème des droits de succession pour les plus gros héritages. «Peut-être que dans le PLF, il n'y aura rien de précis, mais seulement des niveaux de dépenses et de recettes, la trajectoire et le taux de prélèvements obligatoires.

Ce seraient alors les travaux parlementaires qui viendraient mettre les mesures en face», suggère un des interlocuteurs de Matignon. De quoi animer un débat qui promettait déjà de l'être.

Libération
jeudi 19 septembre 2024 196 mots, p. 3

ÉVÉNEMENT

LETTRES PLAFONDS : COQUEREL ET COURSON TOUJOURS BREDOUILLES

ÉVÉNEMENT

Après Matignon, Bercy. Le président de la commission des finances de l'Assemblée nationale, Eric Coquerel, et le rapporteur général du budget, Charles de Courson, sont à nouveau sortis, mercredi, bredouilles d'un bâtiment du gouvernement. L'insoumis et le centriste réclament à l'exécutif les lettres plafonds, ces documents budgétaires fixant les enveloppes maximales pour chaque ministère. «Une situation grave», a dénoncé Eric Coquerel à la sortie du ministère des Finances, rappelant que les députés avaient besoin de ces informations pour préparer l'examen du futur projet de loi de finances. Le député LFI menace désormais de recours juridiques : «On ne peut pas laisser ainsi l'exécutif décider des documents que nous avons le droit de consulter.» Le contenu de plusieurs de ces lettres a déjà fuité, notamment celles adressées au ministère du Travail et à celui de la Transition écologique, qui voient leurs crédits baisser. Le montant total des dépenses du projet de budget 2025 a été maintenu à l'identique par rapport à 2024, soit 492 milliards d'euros. Un budget dit «zéro valeur» qui ne tient pas compte de l'inflation, ce qui annonce mécaniquement des économies de 10 à 15 milliards d'euros.

Libération
jeudi 19 septembre 2024 1596 mots, p. 12,13

FRANCE

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18 septembre 2024 - Libération (site web)

ÉLEVAGES Les épidémies, un défi de bétail

OLIVIER MONOD

FRANCE

Les cas de fièvre catarrhale ovine et de maladie hémorragique épizootique se multiplient dans le cheptel français. Dans l'Allier, les éleveurs sont en difficulté et les vétérinaires débordés. Des campagnes de vaccination ont été mises en place par les autorités sanitaires.

L es moutons courent devant le vétérinaire, dans un champ autour de Cressanges, dans l'Allier. Ce 13 septembre, Guillaume Thomas-Guingand porte des lunettes de soleil sur ses yeux bleus perçants. Il repère facilement la bête malade. Les pattes raides, la brebis se dandine comme elle peut derrière le reste du troupeau, qui a trouvé refuge en haut d'une petite pente. La descente est ardue sans pouvoir plier les genoux. Elle rebondit plus qu'elle ne marche avant de tomber, de rouler en contrebas et de s'immobiliser alors sur le flanc. Guillaume Thomas- Guingand lui ouvre la gueule. «Vous voyez, elle a la langue bleue.» Mais la bête n'a pas de fièvre. C'est une suspicion de fièvre catarrhale ovine (FCO). Cela pourrait aussi être le tétanos.

Le véto lui fait une prise de sang et des injections pour traiter les symptômes. Depuis deux semaines, l'intégralité de la région couverte par son cabinet est une zone dite «régulée» concernant la fièvre catarrhale ovine de sérotype 3 (FCO-3). Cette dernière touche les bovins comme les ovins, avec une mortalité pouvant aller jusqu'à 50 % d'un troupeau chez ces derniers.

LABORATOIRES SUBMERGÉS Cette pathologie, également appelée maladie de la langue bleue, est entrée sur le territoire national début août, en provenance de la Belgique. Le ministère de l'Agriculture décomptait 1 929 foyers au 12 septembre, répartis dans 22 départements dans le nord-est du pays, sans que l'on comptabilise précisément le nombre de bêtes malades. Une course contre la diffusion des moucherons est engagée. En effet, cette maladie est véhiculée par les culicoïdes, des petits insectes piqueurs, que le vent peut transporter sur des dizaines voire des centaines de kilomètres. Il s'agit de vacciner les bêtes au plus vite et de lutter contre sa propagation en imposant des restrictions de circulation aux cheptels. Il n'y a pas de risque sanitaire, la maladie ne se transmet pas à l'humain et n'altère pas la qualité de la viande, mais il faut éviter trop de pertes dans les élevages.

Ce matin, Guillaume Thomas-Guingand rend visite à Gaylord Toureau, éleveur de 43 ans. Il doit faire des prises de sang à de jeunes veaux pour autoriser leur exportation vers l'Italie, pays épargné par la FCO-3. Làbas, ils seront engraissés, abattus, puis vendus comme viande de taurillon. Le vétérinaire rentre dans l'étable. «Attention au taureau, lance Marc, le père – retraité mais toujours actif – de Gaylord. Il n'est pas méchant mais bon…» L'animal regarde la scène, impassible. Gaylord, aidé de son père, compresse les «broutards» (le nom de ces veaux dédiés à la vente) par deux ou trois entre deux barrières, pour les immobiliser le temps de l'acte. Sa mère note le numéro des bestiaux. Le vétérinaire soulève la queue et prélève le sang dans la veine située à la base de la queue de l'animal.

Le spectre de l'épizootie (une épidémie mais chez les animaux) a poussé Gaylord à précipiter la vente de ses veaux. «D'habitude, j'attends qu'ils fassent 300 ou 400 kilos. Là, je les vends à 100 kilos de moins», nous expliquet-il. Une perte d'environ 300 euros par bête. L'accord commercial est déjà conclu. Il ne reste plus qu'à attendre les résultats de la PCR pour autoriser le transport. Le laboratoire étant submergé, la réponse devrait être connue sous cinq à six jours.

«Et encore, il a de la chance. Sa ferme n'est pas dans la zone régulée pour la maladie hémorragique épizootique (MHE). Mais la commune d'à côté est dedans», explique Guillaume Thomas-Guingand. Si cela avait été le cas, il aurait fallu faire deux analyses sur l'échantillon de sang, engendrant des frais supplémentaires. Depuis septembre 2023, la MHE représente un autre fléau pour les éleveurs. Arrivée d'Espagne, elle a des symptômes très proches de la FCO (fièvre, amaigrissement, lésions buccales et difficultés respiratoires), précise le ministère de l'Agriculture. Plus de 700 foyers se sont déclarés cet été.

Enfin, une troisième épizootie touche les bovins et ovins. Une autre fièvre catarrhale ovine, le sérotype 8 (FCO-8), cette fois. «C'est une maladie endémique depuis longtemps. Mais là, une nouvelle souche est apparue à l'été 2023 et les bêtes sont de nouveau malades. Même si elles portent le même nom, chaque sérotype est une maladie différente, due à des virus différents à chaque fois», détaille David Ngwa Mbot, vétérinaire conseil au sein de GDS France, fédération des Groupements de défense sanitaire régionaux et départementaux. Autour de 2 000 foyers ont été détectés en 2024. Selon une enquête de GDS France, lors de son apparition dans l'Aveyron, en août 2023, la FCO-8 présentait un taux de mortalité «de 0 à 5 % chez les bovins adultes et allant de 0 à 31 % chez les ovins adultes». On compte encore un quatrième virus présent sur le territoire, en Corse uniquement, le FCO-4. Le tout dresse le portrait d'un «état sanitaire préoccupant» des élevages français, juge David Ngwa Mbot. Il y a tout de même des bonnes nouvelles pour le FCO-8 : le vaccin existe déjà et les exploitants exportateurs ont pris l'habitude de vacciner leurs bêtes. Mais pour la MHE et la FCO-3, il faut faire deux autres nouveaux vaccins. Ceux-ci sont délivrés au rythme de la production. Virus qui mutent, PCR de contrôle, campagnes de vaccination improvisées : c'est un peu comme si le secteur de l'élevage subissait plusieurs Covid en même temps.

«VEAUX NEUNEUS» Les journées de Guillaume Thomas-Guingand sont donc longues. En tant que président du Groupement technique vétérinaire, l'association régionale des professionnels de la santé animale, il est le point de contact des autorités pour avoir des remontées de terrain. Au volant de son break bleu, il fait la tournée des exploitants de son secteur entre deux réunions de crise avec les services de l'Etat.

Son coffre et sa banquette arrière sont remplis de matériel vétérinaire. Armoire à pharmacie, kit d'injection, nécessaire à césarienne et, bien sûr, bottes et vêtement de protection. Le téléphone sonne. C'est un éleveur. «Quand auras-tu les doses de FCO-3 ?» «Bientôt. J'ai un collègue qui les a déjà reçues, répond le véto. Mais le distributeur a reçu d'un coup 46 000 flacons à répartir, c'est un défi logistique pour eux.» Le vétérinaire se gare chez Christophe Genoux. Lui aussi est inquiet. Eleveur de «broutards», il se souvient de la vague de FCO-8 de 2008 avec son lot de «veaux mal formés».

«Ils naissent sans cortex cérébral. Ils ont l'air bien mais ils se cognent contre les murs, ils tournent en rond», complète Guillaume Thomas-Guingand. Un comportement qui leur a valu le surnom de «veaux neuneus». A l'époque, l'Etat avait déboursé 31 millions d'euros en soutien aux filières touchées. «La MHE, je ne connais pas, donc point d'interrogation», reprend Christophe Genoux. Il se tourne vers son vétérinaire. Les échos des régions touchées ne sont pas réjouissants. Des vaches tellement malades qu'il faut les faire boire de force. Avec tuyaux et pompes ou perfusion. Quand la MHE est arrivée dans le Sud-Ouest, l'été dernier, «les éleveurs ont consommé en deux mois la quantité d'anti-inflammatoires qu'ils consomment habituellement en un an. 95 % des troupeaux et des bêtes ont été touchés», illustre David Ngwa Mbot.

Pour gérer ces épizooties, le gouvernement a débloqué plusieurs enveloppes depuis 2023. Plus de 60 millions d'euros pour compenser les pertes liées à la MHE, autour de 6 millions d'euros pour faire face à la mortalité attribuée à la FCO-8. Le Fonds national agricole de mutualisation du risque sanitaire et environnemental indique à Libé qu'il maintient sa politique de prise en charge concernant ces deux pathologies. Sur la petite dernière, FCO-3, c'est à l'Etat d'enclencher une procédure d'indemnisation car il s'agit d'une maladie émergente. Pour le moment, le gouvernement a payé des doses de vaccination. Au 13 septembre, il avait déjà fourni 6,4 millions de doses de vaccins (1,1 million pour les ovins et 5,3 millions pour les bovins) aux éleveurs des régions du centre, du nord et de l'est du pays. Une commande de 5,3 millions de doses supplémentaires a été ensuite passée pour étendre la zone vaccinale.

La question des indemnisations se situera donc très haut sur la pile du futur ministre de l'Agriculture. C'est un sujet difficile car la mortalité n'est pas la seule conséquence économique pour l'éleveur. Il y a aussi la baisse de la productivité, la baisse de la natalité, etc. Le député du Rhône Ensemble pour la République Jean-Luc Fugit l'a bien compris. Nommé rapporteur pour avis des crédits agricoles au sein de la commission des affaires économiques de la nouvelle Assemblée nationale, il a choisi de se concentrer sur le sujet de l'accompagnement des filières d'élevage face aux crises sanitaires. Le parlementaire souhaite «mesurer la charge que représente pour le budget de l'Etat l'accompagnement de ces filières pour la prévention et la gestion des crises sanitaires», ainsi que s'assurer de «l'efficacité» des dispositifs en place. David Ngwa Mbot a son avis sur la question. «La prévention coûte toujours moins cher que le curatif, mais, hors période de crise, le sanitaire passe pour une contrainte commerciale», regrette-t-il. Pourtant, selon les prévisions des scientifiques, le réchauffement climatique augmente le risque d'émergences de maladies infectieuses ainsi que la zone d'action des insectes vecteurs des maladies. Des solutions de long terme sont donc nécessaires.

«La prévention coûte toujours moins cher que le curatif, mais, hors période de crise, le sanitaire passe pour une contrainte commerciale.» David Ngwa-Mbot vétérinaire

L'Humanité
jeudi 19 septembre 2024 1126 mots, p. 6

« C'est une négation des droits du Parlement »

Entretien réalisé par Lisa Guillemin

Gouvernement Après Matignon, la veille, Charles de Courson (Liot) et Éric Coquerel (FI) se sont vu refuser l'accès aux documents budgétaires par Bercy. Une faute constitutionnelle, selon le député insoumis et président de la commission des Finances.

Vous vous êtes rendu à Bercy, mardi, pour obtenir la vérité des prix sur le budget que prépare Michel Barnier. Ces documents vous avaient été réfusés, la veille, par Matignon. Qu'avez-vous pu obtenir ? Que représente pour vous ce refus de communication de ces documents ? Pourquoi vous faut-il ces documents maintenant ? Michel Barnier envisage de présenter son projet de budget devant l'Assemblée nationale le 9 octobre, au lieu du 1er. Comment interprétez-vous ce retard ? Avec la nouvelle Assemblée, la gauche a-t-elle une marge de manoeuvre plus importante pour agir sur le budget ? Ces deux refus ont été vos premiers contacts avec le gouvernement Barnier. Cela présage-t-il du rapport du nouveau premier ministre avec le Parlement ? Barnier a évoqué une possibilité d'augmenter les impôts sur le capital. Est-ce un signe d'ouverture ?

Mardi, le premier ministre Michel Barnier a refusé la transmission des lettres de plafond à Éric Coquerel (FI) et Charles de Courson (Liot). Le président de la commission des Finances de l'Assemblée nationale et le rapporteur général du budget étaient pourtant venus faire valoir un droit de consultation garanti par la Constitution. Mercredi, la scène s'est répétée au ministère de l'Économie. De façon inédite, le Parlement a donc été privé de son droit d'information sur les montants budgétaires alloués à chaque ministère. Rencontre avec Éric Coquerel.

Vous vous êtes rendu à Bercy, mardi, pour obtenir la vérité des prix sur le budget que prépare Michel Barnier. Ces documents vous avaient été réfusés, la veille, par Matignon. Qu'avez-vous pu obtenir ?

Nous avons appris que, sur ordre de Matignon, il était impossible de nous transmettre les lettres de plafond, au motif que ces documents préparatoires n'auraient pas vocation à être rendus publics. C'est inédit sous la Ve République. Cependant, la directrice du budget nous a laissé entendre que nous aurions un tiré à part, c'est-à-dire un document synthétique, dès ce jeudi. Il est toutefois étonnant que ce soit cette fonctionnaire qui nous le dise. J'attends donc un courrier du premier ministre nous confirmant que nous recevrons ces documents. Ce que je considérerais déjà comme une première victoire.

Que représente pour vous ce refus de communication de ces documents ?

C'est une négation des droits du Parlement et, surtout, une négation des droits constitutionnels. Le droit de contrôle de l'exécutif par le Parlement est une disposition constitutionnelle, régie par la loi organique. L'idée qu'il revient à l'exécutif de juger si des parlementaires sont habilités ou non à prendre connaissance de documents, c'est le monde à l'envers. Si la loi nous donne ce pouvoir, c'est bien pour ne pas laisser l'exécutif juge et arbitre de ses relations avec l'Assemblée.

Pourquoi vous faut-il ces documents maintenant ?

La commission des Finances aurait déjà dû commencer à débattre du budget. Mais nous n'avons rien reçu. Savoir à quelle sauce seront « mangés » les ministères dont les missions concernent la vie quotidienne des Français est pourtant de la plus haute importance, sur l'éducation, la santé, l'écologie, le travail, la culture... Nous avons reçu des documents de synthèse, début septembre, mais ils sont très... synthétiques, et n'indiquent que des chiffres globaux, sans dépenses détaillées par mission. Certains ministères vont avoir à souffrir de baisses drastiques : le sport, la culture, l'aide au développement, l'écologie. De plus, nous avons reçu une note du Trésor qui décrit une situation budgétaire encore plus catastrophique qu'imaginé. Elle recommande non pas 15 mais 30 milliards d'euros de baisse de dépenses publiques.

Michel Barnier envisage de présenter son projet de budget devant l'Assemblée nationale le 9 octobre, au lieu du 1er. Comment interprétez-vous ce retard ?

Là encore, Michel Barnier ne respecte pas les délais fixés par la loi. Plus nous tardons, plus le temps du débat au sein de l'Hémicycle s'amenuise. Est-ce le but recherché ? Je ne sais pas. Mais j'ai quand même tendance à penser que les différents prétextes soulevés depuis juillet - trêve olympique, gouvernement démissionnaire soi-disant incompétent - sont une façon de nous rendre le budget d'austérité inévitable. D'autant que Michel Barnier pourrait très bien présenter le budget travaillé par Gabriel Attal avant de l'amender.

Avec la nouvelle Assemblée, la gauche a-t-elle une marge de manoeuvre plus importante pour agir sur le budget ?

Nous allons d'abord avoir un débat en commission. Et, vu sa composition, je pense que nous pourrons considérablement amender ce budget pour le rapprocher du programme du Nouveau Front populaire. L'an dernier, déjà, nous avions voté 15 milliards d'euros de taxation du capital avec le Modem. Ensuite, il nous faudra voter en plénière. Soit le gouvernement refuse de suivre les recommandations de la commission à coups de 49.3, et dans ce cas il y aura une motion de censure. Soit il tente, s'il voit qu'il est bloqué, de le passer par ordonnance avec une loi spéciale (article 47 de la Constitution). Mais, là encore, il faut l'aval du Parlement.

Ces deux refus ont été vos premiers contacts avec le gouvernement Barnier. Cela présage-t-il du rapport du nouveau premier ministre avec le Parlement ?

Avant cela, Charles de Courson et moi-même avions eu Michel Barnier au téléphone. Il nous avait dit qu'il voulait absolument travailler avec le Parlement. Mais cela commence mal ! Il va cependant être très compliqué pour l'exécutif de passer en force, parce que, cette fois-ci, il n'a pas de majorité du tout, même relative. Et la majorité qu'il espère avec « Les Républicains » n'est pas du tout certaine : il suffit d'être à l'Assemblée pour voir les dissensions entre les deux partis, sans parler de celles à l'intérieur du camp macroniste.

Barnier a évoqué une possibilité d'augmenter les impôts sur le capital. Est-ce un signe d'ouverture ?

Nous verrons bien. Michel Barnier s'est illustré comme un commissaire européen très néolibéral, et n'a jamais montré un appétit pour la taxation des revenus du capital. Mais j'attends les faits.

Libération
jeudi 19 septembre 2024 1317 mots, p. 2,3,4

ÉVÉNEMENT

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18 septembre 2024 - Libération (site web)

Hausse d'impôts Source de tensions pour Matignon

JEAN-BAPTISTE DAOULAS et LAURE EQUY

ÉVÉNEMENT

Le Premier ministre doit faire face à des macronistes très remontés contre les possibles mesures fiscales à venir pour tenter de rétablir les comptes publics. Un bras de fer qui s'amorce sur fond de constitution du gouvernement.

F ini de se renifler. Treize jours seulement après sa nomination, le ton monte entre Michel Barnier et les macronistes du groupe Ensemble pour la République (EPR, le nom du parti Renaissance à l'Assemblée), censé fournir le plus gros bataillon de la chétive coalition que le Premier ministre doit tenter d'échafauder. Treize jours, c'est long, trépigne le camp présidentiel qui presse Michel Barnier de se découvrir, sur la politique, en particulier fiscale, qu'il veut conduire et les équilibres de sa future équipe gouvernementale. Remontés comme des coucous, au lendemain d'une réunion de groupe au cours de laquelle les députés se sont affolés d'une hypothétique hausse d'impôts dans les tuyaux et, plus généralement, de l'opacité du Premier ministre (lire encadré page 3), Gabriel Attal et une «délégation» de députés devaient se rendre à Matignon, mercredi matin, «afin d'y voir plus clair» et de mettre carrément dans la balance «la participation au gouvernement» d'EPR.

Las. A peine une heure avant, l'entretien a été décalé… comme un nouveau rendezvous manqué, le président du groupe EPR et le Premier ministre convenant seulement de trouver un autre créneau. Depuis, Matignon ferme les écoutilles et annule un échange également prévu mercredi avec les dirigeants LR. Plus de son.

«Il y a eu un problème d'agenda et Barnier a mal pris que certains, chez nous, affirment qu'il voulait augmenter les impôts. Il l'a perçu comme une entreprise de sabotage», croit savoir un parlementaire macroniste. C'est, en l'occurrence, Gérald Darmanin qui n'y est pas allé de main morte. Après avoir rapporté à ses collègues que, lors de leur entretien, le Premier ministre avait évoqué la possibilité de jouer sur la fiscalité, le ministre de l'Intérieur démissionnaire a balancé, mercredi matin sur France 2, qu'«augmenter les impôts, c'est la facilité» et qu'il «ne participerait pas à un gouvernement qui ne soit pas clair sur les impôts»… Pressentant qu'il n'intégrerait probablement pas le futur exécutif.

«CETTE SITUATION MÉRITE MIEUX QUE DES PETITES PHRASES» Peu décidé à arrondir les angles, Michel Barnier a transmis, dans la foulée, une déclaration, laissant percevoir son irritation. «La situation budgétaire du pays que je découvre est très grave. J'ai demandé tous les éléments pour en apprécier l'exacte réalité. Cette situation mérite mieux que des petites phrases. Elle exige de la responsa- Suite page 4 Suite de la page 2 bilité», sermonne-t-il, assurant toutefois qu'il entend «faire progresser le niveau de vie des Français, alors que nous sommes déjà le pays où la charge des impôts est la plus forte». Si, sur le fond, elle rassure les macronistes attachés à la stabilité fiscale, la sortie, pour le moins raide, jette de l'huile sur le feu. Depuis deux semaines, ceux-là se sentent pris de haut, suspectés d'amateurisme par ce Premier ministre qui ne fait aucun effort pour les amadouer. Le voilà désormais qui veut auditer les finances publiques : «C'est ce que l'on fait quand il y a une alternance, s'étrangle un député EPR. Il ne peut pas y avoir une période budgétaire qui consiste à entendre les ministres du Budget et de l'Economie passer leur temps à taper sur l'ancienne majorité, tout en lui demandant de lever le bras dans l'hémicycle. On ne va pas tendre l'autre joue !» Malgré ses critiques implicites contre la «très grave» situation budgétaire, Michel Barnier a écrit à la commission des finances de l'Assemblée nationale qu'il comptait reprendre les lettres plafonds laissées par Gabriel Attal à Matignon. «Notre budget était tellement de la merde qu'il le garde ?» grince un conseiller de l'ex-gouvernement Attal. L'ancien Premier ministre, opposé à une volte-face fiscale, défend surtout bec et ongles son bilan, jugeant dans le Point que «faire le chemin inverse serait terrible pour les Français». Erigée en dogme par le camp présidentiel, l'interdiction d'augmenter les impôts sert aussi de prétexte aux macronistes pour manifester leur mauvaise humeur. Le casting de la délégation censée rencontrer Barnier flirtait avec le burlesque : outre Attal et ses viceprésidents, une autre ex-Première ministre, Elisabeth Borne, et un ancien ministre des Comptes publics, Gérald Darmanin. Soit les coresponsables de la calamiteuse situation budgétaire dont hérite Barnier, auquel il est reproché de vouloir actionner le levier fiscal pour combler des déficits creusés par sept ans de baisses d'impôts non compensées. Leur facture, son problème. Barnier avait pourtant laissé entendre, dès le lendemain de sa nomination, qu'il ne s'interdisait «pas une plus grande justice fiscale». «Je ne pensais pas qu'on allait le doubler sur sa droite !» lâche un élu EPR pris de vertige alors que la gauche s'engouffre dans la brèche, le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, réclamant le rétablissement de l'ISF et la taxation des superprofits.

«IL VA FALLOIR QUE TOUT LE MONDE BAISSE D'UN TON» Au-delà du couac budgétaire, le fond du problème pour les «alliés» de Barnier, tient surtout dans la méthode qu'il a initiée : des échanges essentiellement bilatéraux afin de composer son casting gouvernemental, avant de dévoiler ses intentions sur la ligne qu'il pourrait porter. Une fois embarqué, chacun n'aura d'autre choix que de valider. «Il procède à l'envers. On veut bien monter dans l'avion, on a tous envie que le voyage se passe bien mais où est la destination et quelle est la compagnie ? On veut bien faire confiance au pilote mais qu'il nous donne le plan de vol !» exige un ministre démissionnaire.

Quand il a vu son successeur lundi, Gabriel Attal lui a transmis une liste de noms susceptible d'entrer au gouvernement mais n'a obtenu aucune réponse. Et il s'est agacé d'apprendre que Michel Barnier approchait luimême certains députés, comme pour le court-circuiter. Quant à la feuille de route, le chef de file EPR s'est vu rétorquer que Barnier ne lui ferait pas sa «déclaration avant la déclaration de politique générale»… prévue début octobre à l'Assemblée nationale. «On ne peut pas découvrir, au banc du gouvernement, quelle sera sa ligne, qui plus est dans une situation où pas un électeur n'a voté le 7 juillet pour une coalition entre le bloc central et LR», admet, en toute honnêteté, un pilier du groupe macroniste. En parallèle, le petit récit médiatique autour d'un Michel Barnier adoptant, en bon Savoyard, le pas lent du montagnard, étrangement classé personnalité préférée des Français dans un sondage Ifop-Fiducial, sans rien à son actif, finit d'exaspérer les impatients.

Les prétendants EPR à ses postes ministériels suspectent en outre le Premier ministre de réserver les principaux portefeuilles à son parti, Les Républicains, lequel affiche sa gourmandise (lire ci-dessous). Michel Barnier, qui envisagerait un contingent d'une dizaine de ministres LR, s'est entretenu mercredi avec Emmanuel Macron à l'Elysée. Qu'en pense le Président qui lui avait commandé «un gouvernement de rassemblement» ? Motus, rapporte un de ses proches : le chef de l'Etat, qui prévoit d'inaugurer ce jeudi un ensemble de bureaux avant de visiter vendredi l'Ile-aux- Moines (Morbihan) avec son «monsieur Patrimoine», Stéphane Bern, «ne dit rien, ne commente rien et laisse faire». Pour tenter de faire baisser la tension, Matignon a fait savoir mercredi soir qu'«un certain nombre d'informations qui circulent [étaient] inexactes». «Notamment sur les noms évoqués, ainsi que sur l'équilibre des sensibilités, ajoute-t-on dans l'entourage de Michel Barnier. Cela ne représente en rien le projet de gouvernement souhaité par le Premier ministre.» Alors que Gabriel Attal et Gérald Darmanin semblent opportunément alignés pour mener ce bras de fer face au Premier ministre, certains, inquiets, espèrent une désescalade. «Il va falloir que tout le monde baisse d'un ton. Personne ne peut se comporter en maître chanteur. Je comprends Michel Barnier après le camion de peau de bananes déversé devant Matignon», convient cet élu de l'aile droite d'EPR qui observe que dans sa circonscription, ses «électeurs ne [leur] pardonneront pas d'avoir sciemment fait dérailler le train».

Le Monde
International, jeudi 19 septembre 2024 1876 mots, p. 2
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18 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Liban : le Hezbollah ébranlé par une attaque aux bipeurs

Les explosions, attribuées à Israël, ont fait au moins neuf morts et2 800 blessés, dont une majorité de combattants du mouvement chiite

Jean-Philippe Rémy et Hélène Sallon

Beyrouth, Jérusalem - correspondants - Une attaque d’une sophistication inédite, imputée à Israël, a plongé le Liban, mardi 17 septembre, dans le chaos et la panique. A 15 h 30, les bipeurs de centaines de personnes, faisant leurs courses, assises au café ou chevauchant leur scooter, ont explosé, après avoir, selon des témoignages, reçu un message. Pendant plusieurs heures, un ballet d’ambulances a déversé dans des hôpitaux, submergés, de Beyrouth, du sud du pays et de la plaine de la Bekaa, les blessés venus de fiefs du Hezbollah. Des victimes aux mains déchiquetées, certaines défigurées, d’autres blessées à l’aine ou à la jambe.

« Aux alentours de 15 h 30, plusieurs bipeurs ont explosé parmi les employés de différentes unités et institutions du Hezbollah », a commenté le parti chiite libanais dans un communiqué. L’un de ses responsables, cité par l’agence Reuters, a reconnu « la plus grande faille sécuritaire » qu’ait connue le mouvement. Selon un bilan provisoire du ministère de la santé libanais, neuf personnes ont été tuées et près de 2 800 blessées, dont 200 sont dans un état critique. Israël est « entièrement responsable » de ces explosions et recevra « son juste châtiment », a menacé le Parti de Dieu, alors que l’Etat hébreu s’est refusé à tout commentaire. Les autorités libanaises ont dénoncé « une violation de la sécurité et de la souveraineté libanaises ».

Parmi les victimes se trouvent une fillette de 8 ans, tuée par l’explosion du bipeur de son père, et un fils du député du Hezbollah, Ali Ammar. L’ambassadeur iranien au Liban, Mojtaba Amani, a été « blessé superficiellement » dans l’explosion de son bipeur, selon un communiqué de son ambassade. L’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH) a également dénombré au moins quatorze blessés en Syrie.

« C’est une énorme faille de sécurité. Si l’on estime que la branche militaire du Hezbollah compte entre 10 000 et 20 000 membres actifs, cela signifie qu’au moins 20 % d’entre eux sont blessés, ce qui est énorme. C’est le nombre de blessés que vous avez au cours d’une guerre, pas lors d’une seule attaque », relève Mohanad Hajj Ali, spécialiste du Hezbollah au centre de réflexion Carnegie à Beyrouth. L’identité de centaines de combattants du Hezbollah, jalousement gardée par le parti chiite, a été exposée. « Cette attaque précise et d’ampleur parvient à briser les rangs de l’organisation, à toucher au cœur de chaque famille. C’est une grande faille qui ébranle la sécurité, la confiance et la stabilité du groupe mais, je suis surpris qu’elle ne soit pas suivie d’une opération contre le Hezbollah », poursuit l’expert libanais.

Guerre d’usure

Cette opération s’inscrit dans une nouvelle montée des tensions entre Israël et le Hezbollah, qui sont engagés dans une guerre d’usure depuis que le parti chiite a commencé à lancer des roquettes sur le nord d’Israël, en octobre 2023, en soutien au Hamas dans la bande de Gaza. Plus de 600 personnes ont été tuées au Liban par les tirs de représailles israéliens, dont 141 civils, le reste étant des combattants du Hezbollah et de groupes affiliés. Côté israélien, 24 soldats et 26 civils ont été tués. Mardi matin, le gouvernement de l’Etat hébreu avait annoncé que le retour des 60 000 déplacés du nord du pays figurait désormais parmi les « buts de guerre » d’Israël. Le Shin Beth, l’organe de renseignement intérieur, avait ensuite annoncé avoir déjoué une « tentative » d’attentat du Hezbollah visant un ex-responsable du renseignement avec un dispositif activant une mine depuis le Liban.

Plusieurs théories sur le mode opératoire circulent parmi les sources sécuritaires et les experts. La piste d’une infiltration de la chaîne logistique du Hezbollah, qui aurait permis d’introduire des explosifs dans les appareils avant leur livraison au Liban, est privilégiée. La charge aurait alors pu être activée à distance. Selon l’agence Reuters et le New York Times, plusieurs milliers de bipeurs, du modèle AR924 de l’entreprise taïwanaise Gold Apollo, ont été commandés par le Hezbollah et livrés ces derniers mois. L’entreprise taïwanaise a démenti avoir fabriqué ces appareils, affirmant que leur production a été assurée par un partenaire hongrois, l’entreprise BAC, dans le cadre d’un accord de licence. A l’agence Associated Press, l’expert militaire Elijah Magnier, basé à Bruxelles, a indiqué que les bipeurs avaient été distribués il y a plus de six mois, et que le Hezbollah a pu récupérer ceux dont les charges explosives ne se sont pas déclenchées.

« Cette opération est une preuve de la très grande capacité de renseignement[d’Israël] , qui lui a permis de s’immiscer dans le fonctionnement de ces machines », estime Sarit Zehavi, directrice du think tank Alma, qui suit les questions liées à l’armement du Hezbollah et la situation militaire dans le nord d’Israël. Elle ajoute : « Le Hezbollah est complètement désorienté.(…) Au niveau opérationnel, cela crée des difficultés pour eux. Ils ont un grand nombre de blessés, leurs communications ne sont plus sûres. Ils doivent se demander comment communiquer, et comment opérer. »

Depuis octobre, la pénétration du renseignement israélien préoccupe le Hezbollah. Au moins 450 combattants du Parti de Dieu ont été tués, dont une trentaine de commandants qui ont été victimes d’assassinats ciblés loin du front. Après l’assassinat en janvier de Wissam Tawil, qui dirigeait la force d’élite Radwan, les chefs de deux des trois unités déployées sur le front au Liban sud, Taleb Abdallah et Mohamed Nasser, ont été tués, puis le 30 juillet, le numéro deux militaire du Hezbollah, Fouad Chokr.

Supériorité technologique

Ces assassinats dévoilent la connaissance intime qu’a Israël de l’organigramme du Hezbollah et sa capacité à localiser les membres du mouvement sur le terrain, grâce à sa supériorité technologique – drones de surveillance, systèmes de télédétection, reconnaissance faciale, systèmes d’écoute et piratage des communications – et au renseignement humain dont il dispose au Liban. Face à ces failles, le Hezbollah, et son chef Hassan Nasrallah, ont appelé, à maintes reprises, leurs membres et leur base, à la vigilance. Ils ont revu les protocoles de sécurité concernant les modes de communication, les déplacements et les lieux de résidence.

Le recours aux bipeurs, un système de communication rudimentaire, fait partie du retour aux vieilles méthodes préconisées par le Hezbollah depuis le début de la guerre, avec les messages codés et l’utilisation du réseau de communication privé qu’il a mis en place dans les années 2000. « Le Hezbollah a toujours attribué sa performance pendant la guerre de 2006, en partie, à son réseau de télécommunications primitif qui reposait sur des téléavertisseurs et une ligne “interne” de fibre optique. En neutralisant la supériorité technologique d’Israël avec “simplicité”, pour reprendre les termes de Nasrallah, le Hezbollah a empêché Israël de perturber son système de commandement et de contrôle. L’attaque d’aujourd’hui annule cet avantage », écrit Amal Saad, une experte libanaise du Hezbollah à l’université de Cardiff.

Familier des opérations de ce type, Israël est engagé dans une série d’actions spectaculaires contre les alliés de l’Iran, où se mêlent solidité du renseignement et fort impact psychologique. Outre que ces actions ont le mérite de restaurer la réputation de l’armée israélienne auprès de l’opinion publique du pays – dégradée par son échec à anticiper l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023 et à y répondre rapidement –, elles font effet de masse.

La dernière en date de ces actions coup de poing – et l’une des plus spectaculaires – a eu lieu le 8 septembre lorsque des commandos héliportés ont attaqué des installations militaires souterraines près de la ville de Masyaf, en Syrie, détruisant la chaîne logistique permettant de fabriquer des drones et des systèmes de guidage de missiles ou certains types de missiles, puis de les acheminer vers le Liban.

Concernant l’attaque des bipeurs, la chercheuse Amal Saad s’interroge sur son timing. « Pourquoi Israël a-t-il choisi de jouer cette carte en dehors du contexte d’une guerre totale, où une perturbation d’une telle ampleur aurait pu bouleverser le cours des affrontements ? Israël sait sûrement que le Hezbollah va désormais revoir et modifier l’ensemble de ses protocoles de communication, ce qui suggère qu’Israël a d’autres objectifs qu’une guerre totale. » Selon les médias Axios et Al-Monitor, Israël aurait décidé de lancer l’opération du fait de soupçons au sein du Hezbollah.

L’éventualité d’une offensive israélienne de grande envergure au Liban a été relancée en début de semaine par des fuites dans la presse israélienne attribuant au commandant du front nord, le général Ori Gordin, des déclarations menaçantes. L’officier aurait déclaré que le temps lui semblait venu de lancer une opération dans la partie sud du Liban dans le but d’y créer une « zone tampon », profitant du fait que la force d’élite Radwan du Hezbollah aurait retiré une grande partie de ses hommes de cette zone.

« Guerre à grande échelle »

Déjà fin août, lors d’une visite à la 36e division déployée dans le Nord, au cours de laquelle un exercice de simulation d’une invasion terrestre du Liban s’est déroulé, le ministre de la défense Yoav Gallant avait déclaré : « Notre centre de gravité[militaire] se déplace du Sud[Gaza] vers le Nord, nous sommes engagés dans un changement progressif », tout en rappelant la mission qu’il estimait être celle de l’armée israélienne, au milieu de « plusieurs tâches » : celle de « libérer les otages[à Gaza] ».

« Un changement s’est produit [en Israël] dans la stratégie concernant la guerre dans le Nord. Il y a encore quelques semaines, ce front était considéré comme secondaire. On est au bord d’une guerre à grande échelle », avertit Orna Mizrahi, de l’Institut des études de sécurité nationale. « Ce qui s’est passé aujourd’hui signifie que c’est la dernière chance de parvenir à un cessez-le-feu et de désarmer le Sud Liban », ajoute l’analyste.

Hassan Nasrallah a promis de mettre un terme au conflit lorsqu’un accord de cessation des hostilités serait conclu à Gaza. Ses chances de réussite semblent s’être évanouies. Israël, depuis des mois, agite la menace d’une intervention militaire associant des frappes aériennes massives et une intrusion dans une « zone tampon » destinée à en prendre le contrôle. Les Etats-Unis ont mis en garde Israël, récemment, contre une escalade militaire impliquant une opération au sol de l’armée israélienne, dont il est difficile d’imaginer comment elle pourrait rester circonscrite géographiquement.

« Les chances de voir s’imposer un accord négocié[avec le Hezbollah] sur le théâtre Nord sont en train de s’épuiser », a averti Yoav Gallant lors d’une conversation téléphonique, lundi, avec son homologue américain, Lloyd Austin. Dans l’immédiat, la réplique du Hezbollah est la prochaine étape dans l’escalade des violences. Hassan Nasrallah doit s’exprimer jeudi 19 septembre. « Le Hezbollah va avoir besoin de plusieurs semaines pour se réorganiser après cette attaque qui l’expose à une énorme pression pour riposter » , estime Mohanad Hajj Ali.

La Croix, no. 43025
Événement, jeudi 19 septembre 2024 186 mots, p. 2,3

repères

Au moins 15 morts et près de 2 900 blessés

Au moins 12 membres du Hezbollah ont été tués et près de 2 800 personnes ont été blessées, dont plus de 300 en situation critique, dans l’explosion simultanée de bipeurs survenue mardi 17 septembre au Liban. Mercredi, l’explosion d’appareils de transmission dans l’est du pays a fait trois nouveaux morts et plus de cent blessés.

Parmi les victimes figurent une fillette de 10 ans, tuée par l’explosion du bipeur de son père, et le fils d’un député du Hezbollah. L’ambassadeur d’Iran à Beyrouth, Mojtaba Amani, a lui aussi été blessé.

L’opération a également blessé 14 membres du Hezbollah en Syrie, d’après l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH).

Avant cette attaque inédite, les violences entre Israël et le Hezbollah avaient fait depuis octobre 615 morts au Liban, en majorité des combattants du mouvement chiite mais également 138 civils, selon l’AFP.

Côté israélien, y compris sur le plateau syrien du Golan occupé, 24 soldats et 26 civils ont été tués, selon l’armée.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, jeudi 19 septembre 2024 434 mots, p. AUJM8
Aussi paru dans
18 septembre 2024 - Le Parisien (site web)
19 septembre 2024 - Le Parisien

La France insoumise va créer un nouveau parti européen

Exclusif|Le futur mouvement s'appuiera sur l'alliance déjà formée au sein de Maintenant le peuple !.

Pierre Maurer

Les démarches sont enfin engagées, il ne reste plus qu'à passer l'étape des lourdeurs administratives. Dans les prochains mois, La France insoumise va concrétiser un vieux projet de Jean-Luc Mélenchon : la création d'un parti européen, avec des partenaires. Pour l'heure, LFI n'était qu'« observateur », sans réel pouvoir sur ses orientations, au sein du Parti de la gauche européenne (PGE), marqué par l'influence des communistes.

Concrètement, LFI va s'appuyer sur l'alliance Maintenant le peuple ! pour former ce futur parti dont le nom n'a pas encore filtré. Ce mouvement européen réunit déjà les mélenchonistes, Podemos (Espagne), l'Alliance rouge et verte (Danemark), l'Alliance de gauche (Finlande), le Bloc de gauche (Portugal) et le Parti de gauche (Suède).

« On a pour ambition de structurer la gauche européenne », confirme l'eurodéputée insoumise Manon Aubry, à qui le projet avait été confié bien avant les européennes. Tête de liste de LFI aux élections de juin dernier, elle a récolté près de 10 % des voix en France. « Notre idée est de construire une famille de la gauche en Europe sur la base de la réussite de la France insoumise », poursuit-elle, égrenant un certain nombre de défis et d'objectifs, notamment la « coordination face à l'extrême droite en Europe et l'apprentissage des expériences des uns et des autres ».

Les Insoumis espèrent également élargir cette alliance et attirer à eux, via ce nouveau parti, d'autres partenaires dans les pays européens. Ils devraient déjà pouvoir compter sur le parti de gauche polonais Lewica Razem.

« L'ambition de conquérir le pouvoir »

D'un point de vue technique, ce nouveau parti leur offrira un « cadre de coordination supplémentaire, la possibilité de créer une fondation, de lancer des recherches, ainsi que des moyens financiers ». « On a l'ambition de reconquérir le pouvoir en Europe », lance encore Manon Aubry, qui dessine une structure à l'image de ce que LFI fait en France : des campagnes et des initiatives sans interruption. « On veut un parti tourné vers l'action dans les différents pays européens. » Attaché à ce projet, Jean-Luc Mélenchon, qui fut député européen, a rencontré certains de ses partenaires et s'est rendu au Parlement européen le 10 juillet.

« On souhaite créer autre chose que le PGE », confirme lui aussi Manuel Bompard, le coordinateur national de LFI. En interne, plusieurs Insoumis critiquent la « déliquescence du PGE », taxé de simple « usine à fric des partis communistes européens ». Jusqu'ici, la formation d'un parti européen estampillé Mélenchon faisait figure de serpent de mer, tantôt relancé puis abandonné par le tribun.

Libération
jeudi 19 septembre 2024 901 mots, p. 23

IDÉES/

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18 septembre 2024 - Libération (site web)

Il y a quelque chose de détraqué dans l'Hexagone

JOHANN CHAPOUTOT

IDÉES/

En France, après quasi 400 ans de cartésianisme et presque 150 ans d'école républicaine, on ne pensait pas qu'on pouvait sombrer dans le n'importe quoi. La trumpisation des télés est désormais visible, trop visible.

L' une des questions communes aux historiens et aux philosophes est celle de la réalité. Depuis les présocratiques, on se demande ce qui est réellement existant (matière ou esprit ? chose ou idée ?) et ce qui constitue l'essence du réel (le feu ? l'eau ? l'atome ? le logos ?) – bref, l'onto - logie. On se demande aussi quelles sont les conditions d'un discours vrai sur le réel – la philosophie de la connaissance, qui tourmente les historiens depuis Hérodote. C'est chez les Grecs, à Athènes singu - lièrement, que la question d'un espace commun, permettant un débat et une délibération sur le réel, le souhaitable et le possible, a été posée, aboutissant à ces lieux de discussion et d'intelligence qu'étaient l'agora et la Pnyx.

Les raffinements ultérieurs sur la nature du réel n'ont pas fondamentalement entamé le désir de débattre de ce qui est et de ce qui pourrait être. Après les interro - gations anxieuses et angoissantes sur les liens entre intériorité, exté - riorité et perception, Kant a mis à peu près tout le monde d'accord en faisant, dans la Critique de la raison pure, la juste part du subjectif et de l'objectif et en nous rassurant sur la possibilité d'un monde commun, celui du jugement (a posteriori, s'il est empirique, ou synthétique a priori, s'il est mathématique).

On peut donc parler, échanger, débattre, conclure – une conviction étroitement solidaire d'une philosophie politique – celle de Kant comme celle des Lumières en général.

Voilà, peu ou prou, sur quoi nos démocraties reposent. Il n'est pas inutile de le rappeler, à l'heure où la notion même d'un réel partagé et d'une intelligence commune se dissipe à une vitesse notable. En France, on observait ça de loin, avec une forme de lâche soulagement, sinon de Schadenfreude («joie malsaine») : Berlusconi ou Nétanyahou (déjà, dans les années 90…), c'était bon pour les autres. Idem Boris Johnson, cet hurluberlu mal peigné, ce sale gosse tout juste bon à tout détruire, comme le voulait la tra dition de son club de petites frappes à Oxford, qui fête la fin de ses études en dévastant un restaurant – le chéquier de papa se chargeant d'étouffer le scandale – un usage hélas transposé à l'Etat et à la nation entière quand ce type d'individu devient Premier ministre. Puis il y eut Trump, qui pollue l'espace public américain depuis dix ans, et qui poursuit son entreprise de sape générale de l'intel - ligence et du langage en mentant comme il respire sur tous les networks.

En France, on était immunisé : presque 400 ans de cartésianisme, quasiment 150 ans d'école républicaine nous rendaient insuscep - tibles de sombrer dans le n'importe quoi permanent d'un milliardaire forceur, violeur, fraudeur et egomane, prêt à tout détruire pour sauver ce qui, à 78 ans, reste de sa misérable personne, comme Berlusconi suicidait l'Italie avec ses télévisions et ses men songes, comme Nétanyahou dévastera Israël pour éviter de finir en prison. Or, cette immunité n'est plus. On se fie désormais plus à MSNBC, à Die Zeit, au Guardian et aux journaux italiens et espagnols pour s'informer sur la France (hormis bien sûr Libé, Mediapart et Blast). Et l'on se dit, en lisant Courrier interna - tional, qu'il y a quelque chose de détraqué dans l'Hexagone. En France, les «plateaux» persistent à faire semblant que Franz-Olivier Giesbert ou Ruth Elkrief sont des journalistes, que recueillir l'avis d'Alain Minc, d'Yves Thréard ou de Guillaume Roquette présente un quelconque intérêt ; que Macron a une pensée complexe ; que c'est la faute de la gauche si… (complétez vous-mêmes) ; que Bruno Le Maire a été un grand ministre de l'Eco - nomie ; qu'il ne se passe finalement pas grand-chose à Gaza et que l'horrible litanie de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité perpétrés par des supré - macistes et des fascistes est une manière, certes, vigoureuse et originale, mais au fond compréhen - sible, d'exercer son droit à la légidame time défense ; que Macron a consulté avec conscience, que c'était son devoir, et que c'est son droit de choisir le Premier ministre, et pas seulement de le nommer ; que l'acquisition des billets de TER de ma- Castets est hautement suspecte, mais que les 200 millions d'euros perdus par l'Etat à cause des magouilles de Gérald Darmanin ne sont pas un sujet ; que bafouiller, quand on est député LFI, est un scandale ultime, alors que payer ses sites de rencontre avec ses indemnités de parlementaire, quand on est au RN est parfaitement acceptable… La trumpisation des médias français était actée pour les titres et chaînes d'extrême droite, que l'Arcom se révèle assez largement incapable de réguler. Mais elle est désormais visible, trop visible, chez ses proxys dont les directions, pour courir après l'audimat, vont qualidier Hanouna d'«immense talent» (Ernotte) ou qui, intimidées par la perspective de la «fusion» de Radio France et France Télévisions, se révèlent promptes à tout justifier. Quitte à prendre en otage la majeure partie de leurs rédactions encore attachées à l'enquête, aux faits, et à la recherche de la vérité.

En France, les «plateaux» persistent à faire semblant que Franz-Olivier Giesbert ou Ruth Elkrief sont des journalistes, que recueillir l'avis d'Alain Minc, d'Yves Thréard présente un quelconque intérêt.

Le Figaro, no. 24905
Le Figaro, jeudi 19 septembre 2024 627 mots, p. 4

Politique

Barnier, la droite originale ou une copie de la gauche ?

Berdah, Arthur

La politique est un sport où les Français votent à droite et où, à la fin, c'est la gauche qui gagne. Cette loi d'airain a suffisamment été éprouvée pour n'être plus à prouver. Alors pourquoi Michel Barnier s'entêterait-il à vouloir la perpétuer ? Plutôt que de profiter de l'état de grâce lié à sa nomination, la nouvelle personnalité politique préférée des Français s'enferme au contraire dans un insoluble casse-tête. Prêt à braquer les siens pour tenter de plaire à d'autres, il tombe lentement mais sûrement dans le piège qui a tant coûté à ses prédécesseurs : pile je perds, face ils gagnent. Si incompréhensible que cela puisse paraître, l'intéressé a lui-même posé les jalons de cette équation dès sa prise de fonctions. Invité du « 20 Heures » de TF1 au lendemain de sa nomination début septembre, le nouveau premier ministre a esquissé les contours « des changements et des ruptures » qu'il entend mettre en oeuvre à Matignon. Quitte à détailler une feuille de route à la fois moins ambitieuse que son programme à la primaire LR de 2021, et moins-disante que le « pacte législatif » des Républicains.

Chef d'une majorité introuvable, le septuagénaire a cru bon de donner des gages au Nouveau Front populaire pour s'attirer la bienveillance du cartel mélenchoniste. Comme si, une fois au pouvoir, la droite devait systématiquement commencer par s'excuser d'être de droite. D'où la promesse de nommer « des gens de gauche » dans le futur gouvernement, même si « l'ouverture » sarkozyste de 2007 s'est soldée par un échec. D'où, aussi, la volonté d'oeuvrer à « l'amélioration » de la réforme des retraites, même si la situation exigerait plutôt de durcir encore le texte. D'où, encore, l'engagement de veiller à « une plus grande justice fiscale » , dans un pays déjà médaillé d'or en matière d'imposition. Un joli arc-en-ciel de totems rouge-rose-vert qui, comme c'était à attendre, n'aura pas produit le moindre résultat. Si ce n'est l'annonce, par François Hollande, d'une motion de censure socialiste.

Trompe-l'oeil

Ouvrir la boîte de Pandore, et s'y enferrer tête baissée, a donc été un pari raté sur tous les tableaux, que le NFP prend un malin plaisir à faire payer à Michel Barnier. Ici, en s'offrant le luxe de faire savoir que l'on a refusé d'entrer au gouvernement, comme le député PS Philippe Brun (Budget) ou la maire PS d'Avignon Cécile Helle (Logement). Là, en exigeant de relancer la machine à prélèvements obligatoires, comme Cécile Duflot et Oxfam qui appellent à taxer les « superhéritages ». Le refrain a beau être connu, il pourrait cette fois être lourd de conséquences si Michel Barnier n'y prend pas garde. En témoignent les réactions des macronistes qui, emmenés par Gérald Darmanin, ont bruyamment menacé de retirer leur soutien au nouveau premier ministre. Sans compter la porte de sortie offerte au patron de la Droite Républicaine, Laurent Wauquiez. Sans oublier, enfin, l'épée de Damoclès du RN, qui a fait de toute hausse d'impôt une ligne rouge.

Par leur attitude, tous mettent la balle dans le camp de Michel Barnier. À qui il suffit d'appliquer la bonne grille de lecture au résultat des législatives anticipées pour trouver une issue favorable. Car la première place en trompe-l'oeil du Nouveau Front populaire n'a pas consacré une victoire idéologique de la gauche : elle a révélé un refus de voir le Rassemblement national accéder au pouvoir. Or, s'ils sont majoritairement hostiles à l'idée de confier les clés du pays aux lepénistes, les Français n'en finissent plus d'exprimer une droitisation croissante dans les urnes, scrutin après scrutin. Avec des exigences claires : moins d'immigration, moins de délinquance, moins d'impôts, moins de dette, moins de déficit. Cela tombe bien : en politique, contrairement aux mathématiques, les « moins » ne s'annulent pas entre eux. À condition d'avoir le courage d'essayer. A.B.

Le Monde
France, mercredi 18 septembre 2024 1059 mots, p. 10
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17 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Le bureau de l’Assemblée étudie le texte visant à destituer Macron

La proposition des « insoumis » devrait franchir sa première étape avec le soutien des partis du NFP, mais le processus a peu de chance d’aboutir

Mariama Darame et Rachel Garrat-Valcarcel

L’initiative de La France insoumise (LFI) visant à destituer Emmanuel Macron de la présidence de la République va connaître sa première étape-clé, mardi 17 septembre au matin. A partir de 9 h 30, le bureau de l’Assemblée nationale, la plus haute instance collégiale de l’institution, doit examiner la recevabilité de la procédure engagée par les « insoumis ». Elle devrait ainsi être validée avec le soutien des écologistes, des communistes et même des socialistes, qui ont, finalement, annoncé, lundi soir, ne pas vouloir faire obstacle à la démarche.

Depuis une longue séance nocturne à rebondissements, lors de l’installation de la XVIIe législature, le 19 juillet, c’est le Nouveau Front populaire (NFP) qui détient une majorité de douze sièges sur vingt-deux dans le bureau de l’Assemblée, présidée par Yaël Braun-Pivet (Renaissance, Yvelines).

Cette nouvelle majorité au bureau a nourri les ambitions de LFI qui, dès le 17 août, a menacé Emmanuel Macron d’une procédure de destitution s’il ne nommait pas Lucie Castets, la candidate du NFP pour Matignon. La haut fonctionnaire écartée, les « insoumis » ont joint le geste à la parole et déposé leur texte.

Introduite par la révision constitutionnelle de 2007, cette procédure de destitution du président de la République, qui n’a jamais abouti jusque-là, requiert la majorité des deux tiers du Parlement pour se constituer en Haute Cour. La procédure est limitée à une seule lecture dans chaque Chambre, le tout sous un délai de quinze jours. L’article 68 de la Constitution énonce ainsi que le chef de l’Etat ne peut être démis « qu’en cas de manquement à ses devoirs manifestement incompatible avec l’exercice de son mandat ».

Une définition ambiguë qui permet aux parlementaires d’apprécier eux-mêmes toute atteinte à la fonction pour laquelle le président de la République est considéré responsable. Une sanction avant tout politique, puisque le chef de l’Etat demeure irresponsable sur le plan pénal, civil et administratif durant l’exercice de ses fonctions.

« Ce n’est pas la ligne »

Si le NFP est majoritaire au bureau de l’Assemblée nationale, les socialistes, les communistes et les écologistes se sont rapidement démarqués de l’initiative des « insoumis » au cœur de l’été. « Ce n’est pas la ligne, ni la priorité des écologistes. Est-ce que c’est grave qu’ils l’aient fait ? Non. Est-ce que c’est notre position ? Non plus. Est-ce qu’il faut en faire tout un plat ? Non plus », avait alors déclaré Marine Tondelier, la secrétaire nationale des Ecologistes sur BFM-TV.

Néanmoins, des députés ultramarins du groupe Gauche démocrate et républicaine et des députés du groupe Ecologiste et Social, dont la députée de Paris Sandrine Rousseau, ont bien signé la proposition de résolution de LFI. Et les membres du bureau de ces deux groupes avaient annoncé ne pas s’opposer à sa recevabilité.

Restait donc le Parti socialiste (PS), et ses trois voix indispensables à la majorité de gauche au bureau. Lors d’un point-presse, lundi après-midi, la cheffe de file des députés LFI, Mathilde Panot, avait caressé dans le sens du poil le groupe rose : « Nous ne demandons pas à ce stade aux députés membres du bureau de se prononcer pour ou contre la destitution du président, mais de voter pour la recevabilité. Pour que le Parlement puisse se saisir de cette résolution et avoir un débat aux yeux de tous sur le comportement du président de la République qui, manifestement, outrepasse les pouvoirs que lui donne la Constitution. »

Après une réunion, lundi soir, le groupe socialiste au Palais-Bourbon a saisi la balle au bond et a choisi une justification purement technique à sa décision de laisser prospérer la procédure. « Le bureau de l’Assemblée nationale ne doit pas se voir confier un rôle de juge de l’opportunité politique de cette initiative, affirment les députés PS, dans un communiqué . Cette résolution étant signée par plus d’un dixième des membres de l’Assemblée et motivée, nos représentants au bureau de l’Assemblée nationale voteront en faveur de sa recevabilité. »Ils préviennent toutefois qu’ils voteront contre la destitution d’Emmanuel Macron en commission des lois et en séance publique.

Tout en pointant du doigt le comportement de M. Macron, « loin d’être une force de stabilité et d’arbitrage », les socialistes assurent ne pas avoir changé de point de vue sur le fond de l’affaire qui, d’après eux, remet Emmanuel Macron au centre du jeu institutionnel, alors que « le pouvoir est au Parlement ». « Je suis contre[la destitution] , car je suis fondamentalement opposé à une présidentielle anticipée, affirme Laurent Baumel, député (PS) d’Indre-et-Loire. Il faut laisser encore une chance à cette expérience[parlementaire] de réussir, car ce qu’on vit là, c’est comme une sortie de la Ve République. »

Sur le papier, l’adoption de la proposition visant à réunir le Parlement en Haute Cour pour destituer Emmanuel Macron est peu probable. En cas de rejet du texte dans l’Hémicycle, la procédure s’arrêtera net.

La discussion pourrait ne jamais voir le jour au Palais-Bourbon. Si le bureau de l’Assemblée nationale avalise, mardi matin, le texte visant à destituer le chef de l’Etat, il doit ensuite être soumis pour avis à la commission des lois présidée par le député (Renaissance) de Gironde Florent Boudié. Or, une jurisprudence du Conseil constitutionnel, datant de 2014, sur la loi organique relative à l’application de l’article 68 de la Constitution, précise que rien n’oblige cette commission à se prononcer sur un tel texte. Le bureau de la commission des lois peut même choisir de ne pas l’inscrire à son ordre du jour.

De même, l’inscription du texte à l’ordre du jour de la séance publique n’est pas « de droit », selon la jurisprudence. La conférence des présidents qui fixe l’ordre du jour des textes débattus dans l’Hémicycle pourrait exprimer son veto, si une majorité se dégage en son sein contre le texte défendu par les « insoumis ». Un casse-tête constitutionnel inédit, qui augure d’une nouvelle bataille de procédures à l’Assemblée nationale, entre la gauche et ses opposants.

Le Figaro, no. 24904
Le Figaro, mercredi 18 septembre 2024 887 mots, p. 6

Politique

Les espérances sans illusions de David Lisnard

Conruyt, Claire

La formule, convoquée allégrement et à toutes les sauces, lui plaît. «Avoir de l'espérance mais pas d'illusions.» Ce mardi matin, voilà David Lisnard devant les élus locaux à l'occasion de la conférence de rentrée de l'Association des maires de France (lire ci-contre), dont il est le président. De l' «hypothèse» de son nom pour Matignon à celle, aujourd'hui, de son entrée au gouvernement, le maire Les Républicains (LR) de Cannes aura traversé quinze jours de tumulte politique, comme beaucoup à droite. Et la partie n'est pas finie. Dans quelques heures, David Lisnard a rendez-vous à Matignon. La rencontre était prévue depuis une semaine.

« Tout va bien, je ne suis pas désoeuvré, je ne suis pas en attente, voilà mon état d'esprit! Vive les communes, vive Cannes, vive l'AMF et on espère dire « Vive la France! » mais ça reste quelque chose à construire», lance-t-il, fort tranquille, interrogé sur les consultations actuelles autour de la composition du gouvernement. Loin de son franc regret exprimé dans les colonnes du JDD, après la nomination de Michel Barnier au poste de premier ministre. «Mon nom a effectivement circulé, mais ce n'est pas de mon fait(s'il n'a pas été choisi, NDLR) », avait confié le président de Nouvelle Énergie. «Il serait d'ailleurs intéressant de savoir pourquoi le système a torpillé cette hypothèse.» Le «système» ? Laconique, l'édile avait alors préféré ne pas y donner un visage. Tout en déplorant : «J'ai été bloqué par ceux qui pensent davantage à 2027 qu'au pays.»

« Un acte d'irritation »

Qui visait-il ? «Laurent Wauquiez l'a évidemment pris personnellement», souffle un ténor LR. La garde rapprochée de Lisnard rétorque : «Mais il ne pensait pas forcément à lui! Il visait d'abord Gabriel Attal, qui a d'ailleurs tout fait pour le bloquer... Ce qui est plutôt flatteur.» Qu'à cela ne tienne, David Lisnard «ne s'est pas rendu service», admet l'un de ses proches. «Sa dernière sortie, ce n'était pas un acte politique mais un acte d'irritation. Matignon, il y a vraiment cru et a dû être déçu.» David Lisnard affirme pourtant n'avoir «jamais rien demandé» ,assurant même que l'évocation de son nom pour le poste de premier ministre «vient de l'Élysée». «Emmanuel Macron ne l'a pas appelé en disant: « Tu veux être premier ministre? ». L'Élysée l'a sondé sur le mode: « Est-ce que tu veux participer à l'aventure? » », rapporte un très proche du maire.

En attendant, certains ont fait savoir à l'édile que Wauquiez «n'était pas du tout fan de lui». «Il y a eu une levée de boucliers à droite, au moment où son nom a circulé, surtout du côté de Laurent Wauquiez qui n'a envie d'aucune concurrence», lâche un poids lourd. Au point de faire de son entrée au gouvernement une «ligne rouge» ? L'entourage du député de la Haute-Loire dément sobrement : «Laurent ne fixe pas de ligne rouge, ce n'est pas l'esprit de ses échanges avec le premier ministre.» Dans les couloirs du Sénat, l'on fustige : «Sur un malentendu, Lisnard peut être ministre mais il reste très isolé dans le parti. Il s'est payé Wauquiez dans une période où tout le monde essayait de calmer le jeu. Au moment où il faut monter l'orchestre, le type ne sait faire que des solos.» En attendant, David Lisnard glisse au Figaro : « Moi, je ne torpille personne. »

Un poids lourd, récemment en lien avec le premier ministre, croit savoir : «Barnier l'aime bien. Il ne serait pas idiot de lui confier un grand ministère avec une grande loi de décentralisation et de simplification.» La députée des Alpes-Maritimes, Alexandra Martin, secrétaire générale de Nouvelle Énergie, poursuit : «Nous avons confiance en Michel Barnier, confiance en sa capacité à former un gouvernement équilibré. David Lisnard continuera d'être responsable.» L'ancien ministre de la Défense Hervé Morin, qui avait confié au Figarosa préférence pour le maire de Cannes à Matignon, renchérit : «C'est l'un des hommes politiques qui travaillent le plus et qui ont le plus de talent.» Un observateur du parti estime même qu'écarter le maire de Cannes «ne serait pas une bonne nouvelle» pour Laurent Wauquiez. «S'il veut être le candidat de la droite en 2027, il faudra qu'il ait toute sa famille politique derrière lui.»

« Zéro commentaire... »

Pour l'instant, Lisnard veut éviter les flèches. Rester discret, faire preuve de «respect» à l'égard de Michel Barnier qu'il «connaît depuis longtemps» et «qui a une mission difficile, très difficile». «La moindre des choses est de garder une retenue pudique». Insistant sur sa «liberté», le président de l'AMF, prudent, ne ferme aucune porte : «J'espère que la France va se doter d'un gouvernement qui évitera les blocages. Va-t-on me proposer quelque chose? Je n'en sais rien. Si c'est le cas, je ne sais pas si je me sentirai utile et si j'accepterai.» À la sortie de son rendez-vous à Matignon, David Lisnard a préféré rester silencieux. « Zéro commentaire... » , répond précautionneusement son entourage. Plus tôt, lors de la conférence de presse, le président de Nouvelle Énergie précisait tout de même : « Si j'étais reçu en tant que président de l'AMF, je n'irais pas seul. Michel Barnier ne reçoit pas les collectivités aujourd'hui, il me reçoit en tant que personnalité politique. Jusqu'à maintenant, nos discussions ont porté sur un contenu de politique publique (...) Il y a quelque chose à construire, à tenter, même si tout le monde sait que c'est très fragile. » L'espérance sans illusions.

Libération
mercredi 18 septembre 2024 1224 mots, p. 11

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17 septembre 2024 - Libération (site web)

Le lobby des crèches privées dans les petits papiers d'Aurore Bergé

ELSA MAUDET

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L'ancienne ministre des Solidarités et des Familles est mise en cause pour sa proximité gênante avec la lobbyiste en chef du secteur, Elsa Hervy. Elle dément.

Q ui se souvient qu'Aurore Bergé fut ministre des Solidarités et des Familles ? Pas grand monde, certainement. Il faut dire que la députée n'a occupé ce poste qu'en coup de vent, six petits mois à peine, de juillet 2023 à janvier 2024. Mais six mois importants. C'est en effet à cette période que sont sortis, quasi simultanément, deux livres d'enquête sur le secteur des crèches privées lucratives, dont elle avait la tutelle, qui laissaient planer avant leur parution la menace d'un «Orpea» de la petite enfance. Finalement, il n'en fut rien.

Outre que les informations des livres n'étaient pas de la teneur des Fossoyeurs et qu'un rapport de l'Inspection générale des affaires sociales avait déjà révélé de multiples maltraitances dans les crèches quelques mois plus tôt, Aurore Bergé aurait contribué à éteindre l'incendie. Selon les dernières révélations de Victor Castanet dans les Ogres, son livre consacré aux crèches privées et surtout au groupe People & Baby, qui paraît ce mercredi, l'ancienne ministre entretenait des relations étonnamment étroites avec Elsa Hervy, déléguée générale de la Fédération française des entreprises de crèche (FFEC), autrement dit la lobbyiste en chef des crèches marchandes. Au point, assure le journaliste, d'avoir établi avec elle un pacte de non-agression et d'avoir cogéré la crise qui menaçait. «Je comprends qu'elles communiquent sur Telegram, raconte un excollaborateur d'Aurore Bergé dans le livre. Et qu'elles s'accordent à propos de la manière de gérer la sortie des bouquins, sur le séquençage même des interventions de chacune. Aurore dit à Elsa comment se préparer. Et inversement. Vous imaginez la situation ? On se retrouve avec une ministre qui nous parle mal, voire ne nous parle pas du tout, et qui, dans le même temps, discute de manière étroite avec la lobbyiste du secteur qu'on est censés encadrer…» «Autre côté du miroir» Victor Castanet révèle également un SMS d'Elsa Hervy à un membre du cabinet d'Aurore Bergé : «C'est ta ministre qui m'a dit qu'elle sortait jeudi matin [sur BFM TV, ndlr] et que ce serait pertinent qu'on préempte les occupations de plateaux ensuite. Donc j'obéis ! (Oui, ça te change !)» Bergé se serait vantée, par mail auprès de membres de son cabinet, de voir en Elsa Hervy «une copine», qui «sera très aidante». Elsa Hervy aurait en outre oeuvré au départ du précédent ministre des Solidarités et des Familles, Jean-Christophe Combe.

«Mme Bergé connaissait Mme Hervy du temps de l'UMP, quand elle était responsable jeunes, réagit auprès de Libé l'entourage d'Aurore Bergé, qui n'a pas eu accès au livre et rebondit sur ce que nous lui exposons. Ensuite, elles se sont perdues de vue pendant quinze ans. Elles ont rééchangé quand madame Bergé est devenue ministre, uniquement dans un cadre professionnel. Elles n'ont même jamais pris un café ensemble. Ce sont des considérations complètement loufoques et fantasques.» Egalement contactée, Elsa Hervy répond qu'elle n'a pas eu le livre, n'a pas été en contact avec Victor Castanet et n'a «pas l'habitude de [s]'exprimer sur des propos rapportés». Autre attelage surprenant : Aurore Bergé a pris en août 2023 comme cheffe de cabinet Céline Montaner- Blancho, jusqu'alors directrice chez Taddeo, un cabinet de conseil en communication notamment missionné par les Petits Chaperons rouges, un des quatre géants des crèches privées. «Au moment où elle était encore en poste, son employeur se préparait à parer à la crise médiatique qui risquait d'éclabousser le secteur des crèches privées. La communicante s'est ensuite retrouvée de l'autre côté du miroir, en rejoignant la ministre qui allait gérer cette crise», résume Victor Castanet. «Chez Taddeo, Céline Montaner n'avait pas en gestion le dossier les Petits Chaperons rouges. Elle ne l'a jamais eu. Ça a été dit à M. Castanet, que nous avons reçu en entretien pendant une heure et demie. C'est de la diffamation pure», s'étrangle l'entourage d'Aurore Bergé.

Sur le fond de la stratégie, Bergé, qui fut elle-même communicante, aurait demandé aux géants des crèches privées de la jouer collectif, en reconnaissant des problèmes et sans «entrer dans la stratégie du mouton noir» en pointant People & Baby, dont le patron entretient de très mauvaises relations avec ses concurrents. Ce qui fut fait. Elsa Hervy se serait également gardée de taper sur une éventuelle inaction ou défaillance du gouvernement, s'en tenant à brocarder les régions et la Cour des comptes.

La ministre, elle, se serait retrouvée à distiller dans les médias un discours reprenant les éléments de langage envoyés par la FFEC à son cabinet, selon un document obtenu par Victor Castanet, éléments de langage qui consistaient notamment à dire que la crise traverse tout le secteur des crèches et n'a rien à voir avec ce qui s'est passé dans les Ehpad.

«C'est nous [ses conseillers] qui définissons une position et ce n'est pas en fonction de telle ou telle note qui est envoyée, pour faire plaisir à telle ou telle personne, balaie auprès de Libé l'entourage d'Aurore Bergé. Si la ministre avait soi-disant une proximité avec le secteur de la petite enfance privée, elle ne les aurait pas trop aidés, parce que c'est quand même elle qui a changé la loi pour rendre plus coercitifs les contrôles des grands groupes.» Pour montrer qu'elle prenait le sujet à bras-le-corps, Aurore Bergé a annoncé le 10 septembre 2023 qu'elle allait convoquer les quatre grands groupes de crèches privées lucratives. Or, selon un salarié de l'agence de communication Image 7, chargée de défendre le groupe la Maison bleue, «la convocation, c'est une vraie fausse convocation. On nous a dit de ne pas stresser, que l'Etat savait très bien qu'il avait besoin du privé, qu'il fallait bien que la ministre réagisse à la suite de la publication des bouquins et de l'écho médiatique, mais qu'il n'y aurait pas de suite, pas de sanctions à attendre. Tout ça, c'est histoire de faire un peu de cinéma». «Ce n'était absolument pas une réunion fictive, les dirigeants n'en menaient pas large», rétorque l'entourage de l'ex-ministre.

Commission affaiblie Dernier étage de la fusée Bergé : la commission d'enquête parlementaire sur les crèches privées, réclamée par LFI. Selon Victor Castanet, elle s'est mobilisée «afin que cette commission ne puisse pas voir le jour», défendant plutôt la création d'une simple mission flash sur la petite enfance. «C'est factuellement faux, assure son entourage. Elle avait dit que ça paraissait logique de partir sur une mission flash, comme l'avait demandé la présidente de la délégation aux droits de l'enfant, mais que si l'Assemblée voulait une commission d'enquête, elle n'allait pas l'empêcher.» La commission d'enquête verra finalement le jour, mais pas telle que calibrée initialement : ne seront plus concernées les crèches marchandes uniquement, mais toutes les crèches, et deux députés qui avaient voté contre la création de la commission s'en retrouveront président (le LR Thibault Bazin) et rapporteuse (la Renaissance Sarah Tanzilli). Selon Victor Castanet, c'est Elsa Hervy qui aurait réussi à faire élargir le cadre de la commission d'enquête «par l'entremise du député LR Thibault Bazin (très à l'écoute de la fédération)». Quant à Bergé, «bien sûr qu'[elle] est intervenue», assure son ancien collaborateur, interrogé par Victor Castanet, qui précise que l'intéressée «conteste vigoureusement» l'accusation d'ingérence. La commission d'enquête parlementaire accouchera d'un rapport sans grand intérêt.

Le Figaro, no. 24904
Le Figaro, mercredi 18 septembre 2024 797 mots, p. 2

Europe

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17 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

La nomination de Raffaele Fitto, un proche de Giorgia Meloni, suscite des questions

Segond, Valérie

La nomination de l'élu Fratelli d'Italia Raffaele Fitto, 55 ans, avec un statut de vice-président exécutif de la Commission européenne par Giorgia Meloni, qui avait refusé en juillet dernier de voter pour Ursula von der Leyen, a suscité les cris d'orfraie des socialistes, des Verts et des députés Renew. Pour eux, il ne s'agit pas moins que de faire entrer un «opposant» dans la salle des machines de l'Europe, et de trahir ainsi la majorité à peine élue le 10 juin. Sera-t-il cet adversaire de l'Europe que chacun redoute ? Ou en charge des politiques régionales et des réformes, va-t-il rapidement s'entendre avec la majorité PPE, Socialiste et Renew au Parlement ? Car, au fond, avec un portefeuille beaucoup plus étroit que ne l'espérait l'Italie, il n'aura pas de poids politique. Avec ce titre de vice-président exécutif, Ursula von der Leyen lui a donné des gages mais pas de pouvoir.

Il a été choisi avec le soutien actif du président allemand du groupe PPE, Manfred Weber, qui veut faire entrer les Conservateurs européens (CRE) dans le jeu bruxellois. Et ce d'autant qu'il reconnaît en lui un véritable démocrate chrétien (DC), tombé il y a moins de dix ans dans le camp de FDI. «Raffaele Fitto est clairement ce que Giorgia Meloni avait de plus présentable pour aller à la Commission», reconnaît même le député Renew Sandro Gozi. Contrairement à de nombreux proches de la présidente du Conseil, il n'a pas fréquenté les milieux de Colle Oppio, le repaire des jeunes fascistes, ni ceux du Mouvement social italien.

À la mort prématurée de son père, alors responsable des DC pour les Pouilles, Raffaele a 19 ans et se décide à entrer en politique avec l'appui des réseaux paternels. Il se fait élire très jeune au conseil régional des Pouilles. Quand la DC éclate aux lendemains de l'opération anticorruption Mani pulite, il rejoint en 1994 les mouvements de Silvio Berlusconi qui, au gré des transformations, deviendront Forza Italia. Député européen sous étiquette FI en 1999, il démissionne quand il devient président de la région des Pouilles en 2000, et sera élu député italien en 2006. En 2008 et jusqu'en 2011, il sera jeune ministre en charge des régions au sein du quatrième gouvernement Berlusconi, où siège aussi la toute jeune ministre Giorgia Meloni. On le désigne comme un des dauphins potentiels de Berlusconi, qui s'en agacera.

L'épreuve de l'audition parlementaire

En 2014, il se fait réélire au Parlement européen sous étiquette Forza Italia. Il quittera ce parti en 2015 pour rejoindre le groupe des Conservateurs, dirigé alors par les Britanniques. Ce n'est qu'en 2019 qu'il rejoint le parti que Giorgia Meloni a fondé en 2012. Et lorsque entrent les premiers députés FDI au Parlement de Strasbourg, en 2019, Raffaele Fitto intercède pour qu'ils intègrent le groupe des Conservateurs. «Il a eu un rôle décisif sur l'identité conservatrice d'un parti qui aurait pu basculer du côté d'Identité et Démocratie», raconte aujourd'hui le coprésident du groupe, Nicola Procaccini. En 2019, réélu à Strasbourg comme député FDI, il prend la coprésidence du groupe des Conservateurs avec les Polonais du PIS. Il aidera Giorgia Meloni à prendre la présidence du parti. Au Parlement, on ne lui connaît pas de grande bataille ni d'intervention choc. Même s'il est très critique du « Green Deal » de Frans Timmermans, il reste assez mesuré, dans des postes surtout techniques : contrôle du budget, questions économiques et monétaires et, surtout, développement régional, qui sera désormais au coeur de ses fonctions. Choisi en 2022 par Giorgia Meloni pour être son ministre des Affaires européennes, en charge de la mise en oeuvre du plan de relance, il parvient à négocier sa modification avec la Commission, ainsi que chaque tranche d'aides.

Et aujourd'hui ? Ses attributions devraient combiner les actuelles directions Régions, avec une supervision sur la pêche, l'agroalimentaire, la mise en oeuvre du plan de relance, et les Réformes. Mais passera-t-il l'épreuve de l'audition parlementaire face aux questions des Socialistes, des Verts et des élus Renew, lui qui parle mal l'anglais (même s'il y a travaillé tout l'été) ? S'il la surmonte, on s'attend à ce qu'il se glisse sans mal dans les habits de sa fonction, avec pragmatisme. «En 2019, Raffaele Fitto devait gagner la confiance de Meloni, en se montrant pugnace contre la Commission, résume Sandro Gozi. Aujourd'hui, il doit faire oublier que c'est bien Giorgia Meloni qui l'a désigné. Ce qui nous permettra de dire que ce n'est pas le groupe des Conservateurs qui entre dans la majorité, ce qui est irrecevable pour nous, mais que c'est Raffaele Fitto qui va sortir des Conservateurs, et qui reprendra à son compte les priorités de la majorité.» En somme, on s'attend à ce qu'il remette ses vieux habits de la Démocratie chrétienne.

Le Monde
France, mercredi 18 septembre 2024 1104 mots, p. 9
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17 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Vers une présentation du budget retardée

Voulant imprimer sa marque, Michel Barnier envisage de repousser la date butoir du 1er  octobre. Du jamais-vu

Denis Cosnard

C’est l’un des effets collatéraux de la dissolution de l’Assemblée nationale puis des tergiversations d’Emmanuel Macron : pour la première fois sous la Ve République, le gouvernement s’apprête à ne pas respecter les délais légaux prévus pour l’examen du budget de l’Etat par le Parlement. Jugeant impossible d’imprimer sa marque sur le projet de budget pour 2025 dans le calendrier fixé par la loi, Michel Barnier a décidé de se donner un peu de temps. Le nouveau premier ministre envisage désormais de transmettre le projet de loi de finances à l’Assemblée nationale, le 9 octobre, en oubliant la date butoir du 1er octobre. « C’est une piste étudiée, en effet », a déclaré l’entourage de M. Barnier au Monde, confirmant une information du média en ligne Politico.

De quoi tendre d’emblée les relations entre Matignon et les parlementaires, qui tiennent pourtant entre leurs mains le sort du futur gouvernement, compte tenu de l’absence de majorité soutenant Michel Barnier. « Plus ils tardent[à présenter le budget] ,plus le débat parlementaire risque d’être limité », s’est alarmé Eric Coquerel, le président (La France insoumise, LFI) de la commission des finances de l’Assemblée nationale, auprès de l’Agence France-Presse. « Violer une loi organique en ne respectant pas les délais, c’est un problème en soi », s’agace également Matthias Renault, député (Rassemblement national, RN) de la Somme.

Ces derniers jours, les responsables des commissions des finances à l’Assemblée comme au Sénat avaient réclamé que le rendez-vous du 1er octobre soit honoré, et demandé à obtenir d’ici là des informations précises sur les crédits attribués à chaque ministère. Pour tenter d’apaiser ces interlocuteurs décisifs, Matignon a promis de leur transmettre enfin, d’ici à la fin de la semaine, le « tiré à part », un livret de synthèse sur les futures dépenses de l’Etat, dont la loi impose normalement l’envoi au Parlement avant le 15 juillet. Sans attendre, Eric Coquerel a décidé, mardi 17 septembre, de se rendre en personne à Matignon récupérer les précieuses « lettres plafonds » envoyées aux divers ministères.

Depuis les débuts de la Ve République, en 1958, le calendrier budgétaire est particulièrement encadré, dans un double objectif. Il s’agit de donner aux parlementaires le temps de débattre en profondeur de ce texte annuel majeur. Mais aussi d’éviter que, faute de budget voté dans les temps, le pays n’en soit réduit à recourir, comme durant la IVe République, aux « douzièmes provisoires », avec des crédits débloqués au goutte-à-goutte, mois par mois, jusqu’à ce qu’un accord global soit trouvé.

Expédier les affaires courantes

Tel est le sens de la loi organique, qui impose au gouvernement de transmettre à l’Assemblée nationale le projet de loi de finances avec ses annexes, « au plus tard le premier mardi d’octobre de l’année qui précède ». Selon la Constitution, les parlementaires disposent ensuite de 70 jours pour statuer sur le texte, avec 40 jours pour la première lecture à l’Assemblée nationale, 20 jours pour la première lecture au Sénat, puis 10 jours de navette parlementaire. Le tout aboutit en principe à l’adoption du budget avant Noël, ce qui laisse cinq jours au Conseil constitutionnel pour valider ou non le projet avant le début de l’exercice.

Cette année, pour tenir ce calendrier, le gouvernement aurait dû au préalable boucler son projet à la mi-juillet en ce qui concerne les dépenses, et au début de septembre pour l’ensemble du texte, afin de recueillir dans les temps les avis des experts du Haut Conseil des finances publiques (HCFP) et des juristes du Conseil d’Etat. Or, la dissolution a tout bousculé. Le ministre de l’économie démissionnaire, Bruno Le Maire, et l’ex-premier ministre, Gabriel Attal, ont certes élaboré un texte minimaliste, qui prévoit un gel des dépenses de l’Etat en 2025 par rapport au projet de loi de finances initial pour 2024. Ils ont aussi envoyé aux différents ministères des « lettres plafonds » fixant leurs crédits, mission par mission. Mais, chargé d’expédier les affaires courantes, M. Attal n’a pas voulu aller plus loin, pour laisser la main à son successeur.

Résultat : nommé le 5 septembre, Michel Barnier ne disposait que de huit jours pour modifier l’ébauche laissée par son prédécesseur. Et sans gouvernement de plein exercice pour y œuvrer. Trop court à ses yeux, malgré la présence à ses côtés de Jérôme Fournel, l’ancien directeur de cabinet de Bruno Le Maire, devenu le sien. Vendredi, il n’a donc pas envoyé de projet de budget au HCFP, contrairement aux attentes. Et, lundi, il a fait savoir qu’il pensait décaler tout le processus de huit jours.

Sur le plan juridique, ce dérapage ne soulève pas de problème insurmontable, comme Gabriel Attal l’avait fait vérifier au cours de l’été par le secrétariat général du gouvernement. En 1990, le Conseil constitutionnel avait, par exemple, accepté que le gouvernement modifie sensiblement son texte deux jours après le « premier mardi d’octobre » fatidique. Ce qui prime, pour le Conseil constitutionnel, c’est que les experts aient été consultés en amont, que les 70 jours dévolus au travail parlementaire ne soient pas amputés, et que la France dispose d’un budget avant le 1er janvier.

Calendrier très tendu

« Mieux vaut prendre un peu de temps et que la première copie du projet de loi soit conforme à ce que souhaite le nouveau gouvernement», plaide aussi Marc Ferracci, député (Renaissance) des Français établis hors de France. Laurent Baumel, député (Parti socialiste) de l’Indre-et-Loire, membre de la commission des finances, tient un discours voisin : « Il faut que la France ait un budget, c’est l’essentiel. Qui va aller contester cela ? »

Ces retards en série ne peuvent cependant que compliquer les relations entre Michel Barnier et les élus. Et, malgré cette semaine supplémentaire, le calendrier reste très tendu, alors que le premier ministre doit composer son gouvernement et préparer sa déclaration de politique générale, attendue le 1er octobre.

Quelle ligne politique voudra-t-il suivre à travers ce budget ? Souhaitera-t-il être l’homme de la rigueur, et réduire sensiblement les dépenses publiques pour empêcher une aggravation du déficit, comme l’y incite la droite ? Ira-t-il chercher des recettes supplémentaires, quitte à alourdir certains impôts, malgré les réticences de la droite et de l’extrême droite ? Pour l’heure, il n’a rien laissé percer de précis. Huit jours ne seront pas de trop pour fixer un cap.

L'Humanité
mercredi 18 septembre 2024 1030 mots, p. 8

Quand les crèches privées s'enrichissent au détriment des enfants

Nadège Dubessay

Enquête Après le scandale des Ehpad du groupe Orpea, celui de la petite enfance : avec les Ogres, qui sort ce mercredi, le journaliste Victor Castanet se plonge dans un autre business très juteux.

D ans les contes, il y a les fées, et puis les ogres, ces horribles créatures qui terrorisent les enfants avant de les manger. Dans le livre de Victor Castanet, en librairie ce mercredi 18 septembre, les Ogres (Flammarion), ce sont les crèches privées qui ne pensent qu'à une chose : s'engraisser toujours plus. Après les Fossoyeurs (Fayard), en 2022, où le journaliste d'investigation révélait des cas de malversation et de maltraitance chez Orpea, le géant des Ehpad privés, c'est le business de la petite enfance qui est décortiqué à travers les crèches privées, en commençant par le groupe People&baby. Le point commun entre les deux secteurs : la vulnérabilité. À la clé, les mêmes constats : de l'argent public détourné de son but premier, une prise en charge low cost des enfants avec une optimisation des coûts sur toute la chaîne comptable et, au final, de la maltraitance, tant pour les bébés que pour le personnel.

Victor Castanet, prix Albert- Londres 2022, analyse un système en usant des mêmes méthodes efficaces : deux ans d'enquête, de nombreux témoignages - familles, puéricultrices, directrices de crèche, cadres jusqu'aux patrons, hauts fonctionnaires, élus et membres de cabinets ministériels. C'est Zohra (le prénom a été changé dans le livre) qui avait pris la parole la première, pour témoigner du calvaire de ses enfants accueillis dans une crèche (Baby City) du groupe People&baby, dans la région lilloise. Lorsque ses jumeaux changent de comportement, elle et son mari commencent à avoir de sérieux doutes sur la qualité de l'accueil. Et puis, il y a ces traces de violences sur le corps, des griffures sur l'épaule... Les deux médecins arrivent à la même conclusion : il s'agit bien de traces d'une main d'adulte. Après enquête, neuf enfants au moins auraient été victimes de comportements inappropriés. La directrice et l'infirmière sont poursuivies en justice.

la responsabilité de l'État sur le mode de financement

Le 22 juin 2022, Lisa, 11 mois, prise de convulsions à la micro-crèche Danton Rêve, à Lyon, décède à l'hôpital peu de temps après. L'agente de puériculture qui en avait la charge finit par avouer qu'elle a forcé la fillette à ingurgiter du... déboucheur de WC ! Le drame, largement médiatisé, pousse l'Inspection générale des affaires sociales à ouvrir une enquête. Les enquêteurs recueillent des témoignages tant dans le privé que dans le public. Le rapport conclut à des situations s'apparentant à de la maltraitance dans certains établissements. « Le monde de la petite enfance a été totalement bouleversé en 2004 par la politique volontariste de Christian Jacob, alors ministre de la Famille, écrit Victor Castanet dans le Monde. Face au manque criant de berceaux, il a pris la décision de " booster" le secteur en instaurant des subventions de financement aux opérateurs privés, ainsi qu'une déduction fiscale aux entreprises souhaitant proposer des places à leurs salariés. C'est à la même période qu'est né le principe de la délégation de service public (DSP), lorsqu'une mairie (ou une collectivité) confie à un groupe privé la gestion d'une crèche municipale existante ou en projet. » C'est ce qui explique que 80 % des places en crèche ouvertes ces dix dernières années l'ont été par des acteurs privés lucratifs.

L'auteur pointe la responsabilité de l'État sur le mode de financement : « Bercy et la Cour des comptes ont poussé à la mise en place d'un système de facturation à l'heure qui incite tous les opérateurs municipaux, associatifs, privés, à maximiser leur taux d'occupation, à remplacer chaque absence, à remplir chaque trou pour toucher le plus possible de dotations publiques », observe-t-il dans un entretien accordé à l'AFP. Le journaliste va plus loin : il dénonce le « pacte de non-agression » qui aurait été conclu entre l'ancienne ministre de la Famille, Aurore Bergé, et Elsa Hervy, déléguée générale de la Fédération française des entreprises de crèches, qui représente plus de 1 000 d'entre elles. « Elles ont échangé de manière étroite tous les jours sur des applications sécurisées. Il y a eu une demande, à laquelle les groupes privés ont répondu, celle de ne jamais critiquer la politique gouvernementale et de soutenir la ministre, décrit le journaliste pour l'AFP. En contrepartie Aurore Bergé a fait preuve d'une forme de mansuétude vis-à-vis des acteurs privés et a transmis leurs messages lors de ses allocutions. »

Avant les Ogres, deux livres d'enquête parus fin 2023, le Prix du berceau (Seuil), de Daphné Gastaldi et Mathieu Périsse, et Babyzness (Robert Laffont), de Bérangère Lepetit et Elsa Marnette, avaient déjà secoué les dessous du secteur, devenu un business fructueux grâce aux subventions publiques. Si bien que William Martinet, ancien député de la France insoumise, proposait en novembre 2023 la création d'une commission d'enquête à l'Assemblée nationale, histoire de faire la lumière sur une « maltraitance institutionnelle » et ses causes. Sa mission ne visait que les crèches privées, mais le champ de la commission s'était par la suite élargi à l'ensemble du secteur, à la demande de la droite, apparemment soucieuse de diluer les responsabilités. William Martinet avait alors dénoncé une manoeuvre présidentielle et présenté un contre-rapport.

Pour l'ancien élu, pas de doute, « si les difficultés ne se limitent pas au secteur privé lucratif, la marchandisation en est un facteur aggravant ». Pour preuve, entre autres, les chiffres donnés par la ministre déléguée chargée de l'Enfance à l'époque, Sarah El Haïry : les fermetures administratives concernent à 93 % les gestionnaires privés, alors que ces derniers - dominés essentiellement par quatre grands groupes - représentent 25 % des berceaux. L'ancien député lançait alors l'idée de faire de l'accueil des jeunes enfants « une compétence obligatoire des communes financées par une dotation de l'État », pour mettre fin au système de « tiers financeur ». Le livre enquête du journaliste Victor Castanet va très certainement relancer le débat. Selon des informations délivrées à RMC, les crèches privées Babilou, People&baby, Les Petits Chaperons rouges ou La Maison bleue ont engagé une agence de communication pour affronter la sortie du livre. On dirait que, cette fois, ce sont les ogres qui ont peur.

Le Figaro, no. 24904
Le Figaro, mercredi 18 septembre 2024 859 mots, p. 19

Opinions

CHRONIQUE ANALYSE

De Mélenchon à Delogu, quand la gauche dénonce le mépris de classe tout en le pratiquant

ANALYSE - Plutôt que d'accuser leurs détracteurs de « mépris de classe » , les Insoumis seraient bien inspirés de (re)lire l'auteur des Luttes de classes en France.

Devecchio, Alexandre

Mépris de classe » , c'est l'argument que l'on oppose désormais à toute critique visant des députés Insoumis. Le fait qu'ils représenteraient supposément le peuple devrait suffire à excuser leur style débraillé, leurs propos orduriers, ou tout simplement leur ignorance crasse. Tout récemment, on peut citer la polémique autour du cas Sébastien Delogu. Moqué pour son incapacité à lire un court texte de manière intelligible devant la commission des finances, le député Insoumis serait, selon nombre de ses collègues de gauche, victime d' «une campagne dégueulasse de mépris de classe». Sous prétexte qu'il vient d'un milieu modeste et qu'il a été chauffeur de taxi avant d'être député, il faudrait tout pardonner à l'élu des quartiers nord de Marseille : son inculture et ses insuffisances criantes dans l'exercice de ses fonctions, mais aussi son attitude menaçante à l'égard des parlementaires RN, ses provocations « antisionistes » , ses injures contre la police.

Les classes populaires méritent mieux que cela et il fut un temps où la gauche savait les représenter dignement. On peut citer l'ancien premier ministre socialiste Pierre Bérégovoy ou encore le secrétaire général du PCF Georges Marchais. Tous deux venaient d'un milieu ouvrier : cela n'empêchait pas le premier d'avoir une certaine prestance et le second de manier le verbe avec truculence. Leur parcours méritocratique suscitait le respect et l'admiration des plus humbles, quand la vulgarité des Delogu, Ersilia Soudais ou autre Louis Boyard ne peut que leur inspirer la consternation. En vérité, cette complaisance dans la médiocrité en dit long sur la manière dont une certaine gauche se représente le peuple et sur le fossé qui s'est creusé entre celui-ci et cette dernière. Si « mépris de classe » il y a, il se trouve probablement dans cette caricature grossière du peuple incarné par ce front qui n'a de populaire que le nom. En privé, Jean-Luc Mélenchon ne cacherait d'ailleurs pas le dégoût que lui inspirent les classes populaires. Les propos du chef des Insoumis rapportés par François Ruffin dans son dernier livre trahissent plus qu'un « mépris de classe » , une véritable haine de classe : «Ils transpiraient l'alcool dès le matin», «ils sentaient mauvais», «On ne comprenait rien de ce qu'ils disaient», aurait affirmé Jean-Luc Mélenchon, en campagne dans le Nord-Pas-de-Calais, au sujet des habitants d'Hénin-Beaumont.

Ce dédain vise d'abord les classes populaires de la France périphérique et rurale, qui se tournent majoritairement vers le Rassemblement national tandis que Mélenchon tente de conquérir le peuple des banlieues, souvent de confession et de culture musulmanes. «Il faut mobiliser la jeunesse et les quartiers. Tout le reste, laissez tomber, on perd notre temps», lâchait-il, samedi 7 septembre, en marge d'une manifestation. Mais si, pour des raisons électoralistes, Mélenchon et les Insoumis apparaissent bienveillants avec « les habitants des quartiers » , ils sont en réalité tout aussi condescendants à leur égard. L'extrême gauche voit peut-être dans la jeunesse des cités l'avant-garde de la future révolution, le nouveau prolétariat par lequel pourra enfin advenir « le grand soir ». Mais les ressorts antiflics, communautaristes et parfois même racialistes ou antisémites sur lesquels les Insoumis jouent pour séduire cette jeunesse trahissent, in fine, leur perception caricaturale et méprisante de celle-ci. L'incarnation qu'ils en proposent à travers des personnages aussi sulfureux que Taha Bouhafs, condamné pour injure raciste envers la police et accusé de multiples violences, a quelque chose d'insultant pour tous ceux qui, dans ces quartiers, refusent d'être assignés à une image de « racaille » , et sont les premières victimes de l'insécurité physique et culturelle.

Paradoxalement, la gauche Insoumise prend ainsi le contre-pied de Marx et semble confondre peuple et lumpenprolétariat. En effet si l'auteur du Capitalvoyait dans le prolétariat, c'est-à-dire la classe des travailleurs, le fer de lance de la révolution, ses écrits témoignent, en revanche, de son aversion pour ce qu'il appelait le « lumpenprolétariat » (« prolétariat en haillon »), que l'on pourrait définir comme un « sous-prolétariat » constitué d'individus peu fréquentables : «voyous», «mendiants», «voleurs»... Loin de partager la fascination des Insoumis pour cette contre-société, Marx refusait d'assimiler le lumpenprolétariat au peuple. Il voyait même dans celui-ci une force contre-révolutionnaire inapte à mener une lutte politique organisée et n'ayant aucun intérêt à participer au mouvement d'émancipation des classes populaires, car «sa survie au quotidien dépend généralement de la bourgeoisie». Dans le Manifeste du parti communiste, paru en 1848, Marx écrit ainsi ceci : «Quant au lumpenprolétariat, ce produit passif de la pourriture des couches inférieures de la vieille société, il peut se trouver, çà et là, entraîné dans le mouvement par une révolution prolétarienne; cependant, ses conditions de vie le disposeront plutôt à se vendre à la réaction.» Mais, comme le sait Jean-Luc Mélenchon, si, dans la théorie marxiste, le lumpenprolétariat doit être écarté de tout mouvement révolutionnaire, en pratique la révolution soviétique et beaucoup d'autres se sont appuyées sur celui-ci pour semer le chaos et renverser l'ordre social établi. Non pour ériger une société sans classes comme le rêvait Marx, mais pour imposer une nouvelle nomenklatura coupée du peuple. A.D.

Le Monde
France, mercredi 18 septembre 2024 1299 mots, p. 12
Aussi paru dans
17 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Plus de 13 800 élèves restent sans affectation

Les lycées professionnels, les 2des STMG et les redoublants en terminale sont les principaux concernés

Sylvie Lecherbonnier

Tous les élèves n’ont pas fait leur rentrée lundi 2 septembre. Pour Solan (les personnes citées par leur prénom souhaitent rester anonymes), le premier jour de cours en 1re STMG a eu lieu lundi 16 septembre, après plusieurs mois d’un parcours du combattant. En juin, lors de la publication des résultats sur Affelnet, la plate-forme d’affectation des élèves, c’est la douche froide : « Malgré un avis favorable du conseil de classe pour que j’aille en première STMG, tous mes vœux ont été refusés », se désole le lycéen.

Depuis, « la boule au ventre », il a cherché une solution. Avec Myriam, sa mère, il a fait le tour des lycées de l’Essonne, CV et lettres de motivation dans son sac, pour trouver une place. « Un job à temps plein », selon Myriam. Le duo a même pris rendez-vous avec la députée de la circonscription pour appuyer ses candidatures. Quelques jours après la rentrée, Solan a refusé une proposition pour aller en voie professionnelle dans une filière « métallurgie » qui ne correspondait en rien à son projet : devenir directeur marketing d’une compagnie aérienne. Mais ne pas retourner en cours en même temps que ses camarades a généré chez lui « beaucoup de frustration ». « Je me suis senti mis à l’écart », confie l’adolescent de 16 ans. Myriam n’en revient pas : « Le secrétariat du lycée nous a dit que la STMG est une filière en tension. Il n’y a pas assez d’enseignants pour ouvrir des classes supplémentaires. »

Le coup de fil tant attendu arrive jeudi 12 septembre. A la faveur d’un désistement, Solan peut aller en STMG dans son lycée d’origine et commencer les cours, avec deux semaines de retard. « On a eu beaucoup de chance. Parmi les huit dossiers encore en attente, c’est mon fils qui a été pris », admet Myriam, soulagée, qui juge surtout que leur détermination a payé. « Comment font les autres ? Ceux qui ne peuvent pas écrire de courrier, qui n’appellent pas vingt fois le rectorat ? », s’interroge-t-elle.

« Retours catastrophiques »

Comme Solan, des milliers d’élèves ont passé l’été dans l’angoisse. Près de 27 000 étaient encore sans affectation à la fin d’août, selon les chiffres communiqués lundi 16 septembre par le ministère de l’éducation nationale. Plus de 13 800 élèves sont encore en attente deux semaines après la rentrée, tous niveaux confondus. Cela représente 0,3 % de la population scolarisée dans le second degré, minimise le ministère. Ces chiffres sont stables par rapport à la rentrée 2023. Selon la Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE), les difficultés sont particulièrement vives en Seine-Saint-Denis et dans l’Essonne, mais aussi dans les Hauts-de-Seine, le Gard ou en voie professionnelle en Ille-et-Vilaine.

« Le droit à l’éducation est un de nos droits fondamentaux. Il faudrait que tous les élèves puissent connaître leur affectation fin juillet. Ne pas avoir de place à la rentrée peut lourdement affecter les chances de réussite de ces jeunes », assène la Défenseure des droits, Claire Hédon, qui s’est autosaisie du sujet en 2022 et le suit de près depuis. Elle demande « une plus grande transparence » sur les chiffres transmis pour qu’ils soient comparables d’une année sur l’autre afin de « mesurer l’évolution du phénomène et les efforts accomplis ».

Samir Alioua, responsable de la FCPE dans l’Essonne, évoque, lui, de la « rétention d’information », alors qu’il essaie d’avoir des chiffres fiables pour son département au vu « des retours catastrophiques » qu’il reçoit. Quant aux solutions apportées, « ministère et région se rejettent la balle. Le premier dit qu’il n’y a pas assez de locaux ; le second, pas assez d’enseignants », s’agace le responsable associatif.

Si le dernier tour d’Affelnet au début de septembre a permis d’affecter « près de 6 000 élèves en s’appuyant sur les places vacantes identifiées à la rentrée », selon le ministère ,le lycée professionnel concentre désormais les difficultés. Ainsi, 9 000 des 13 000 élèves sans affectation sont dans cette voie. Trouver une solution relève désormais, d’après la Rue de Grenelle, d’un « traitement manuel et individualisé» en travaillant sur les parcours des élèves : prépa seconde, parcours aménagé de formation initiale, missions locales contre le décrochage…

« L’orientation doit être choisie »

« On croule sous les demandes d’accompagnement. Le téléphone de la permanence n’arrête pas de sonner depuis deux semaines », affirme Isabelle Lacroix, responsable de la FCPE de Seine-Saint-Denis. Avec la refonte de la carte des formations professionnelles voulue par le gouvernement, « certaines filières baissent leur nombre de places quand d’autres en ouvrent mais rien n’est anticipé avec les jeunes pour construire leur projet d’orientation », expose la responsable associative, pour qui « l’orientation doit être choisie et pas subie ».

Les difficultés ne concernent pas que la voie professionnelle. Les élèves en quête d’une place en STMG, les élèves de terminale qui redoublent faute d’avoir eu leur bac ou ceux ayant eu un accident de parcours n’ont pas toujours trouvé une place dans un établissement scolaire.

Ces adolescents et leurs familles sont parfois contraints d’accepter des compromis. Fatou a commencé les cours avec une semaine de retard, lundi 9 septembre. Elle qui voulait aller en seconde professionnelle commerce ou assistance à la gestion des organisations et de leurs activités s’est retrouvée sans affectation jusqu’à cette date. « Ça m’a pris la tête », souffle l’élève de première. De guerre lasse, elle a accepté une place en première STMG à une heure en transports de chez elle, à l’autre bout du département de l’Essonne. La filière qu’elle convoitait était à quinze minutes à pied de son domicile. « Je me suis dit : tant pis, j’y vais quand même. Au moins, je suis dans un lycée, même si ce n’était pas celui que je voulais », relate la lycéenne, soulagée, tout en soupirant : « C’est quand même très mal fait. »

Toutes les familles interrogées, souvent perdues face aux démarches à accomplir, déplorent le manque d’accompagnement dont elles bénéficient, que ce soit de la part de leur établissement d’origine ou du rectorat. « C’est lamentable de laisser des enfants sans solution. On nous laisse tomber. Et nous, les parents, on court derrière pour essayer de savoir ce qu’on peut faire. On se bat pour leur avenir », s’énerve Liliane, toujours dans l’attente pour ses deux filles.

Pour l’aînée, l’horizon commence à s’éclaircir. Après un CAP dans le domaine du commerce, elle n’a trouvé aucune place pour aller en voie professionnelle dans les lycées des environs de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), où elle habite. Mais elle vient enfin de finaliser son inscription dans un centre de formation des apprentis pour suivre un cursus en alternance.

Pour la cadette, les perspectives sont plus incertaines. Même si elle n’a pas décroché son brevet en juin, elle a obtenu un avis favorable pour s’orienter vers une seconde professionnelle métiers du commerce, mais a finalement eu une proposition en menuiserie. « Ma fille a refusé, ce n’est pas son projet. On lui recommande de redoubler mais elle ne voit pas pourquoi elle le ferait », remarque Liliane. Elle a peut-être trouvé une place dans un lycée de Bobigny qui propose un dispositif pour les élèves de 3e sans affectation, mais cela reste soumis au cinquième et dernier round d’Affelnet dans le département, le 23 septembre. « Nous n’avons pas d’autre choix que d’attendre, mais j’ai peur que mes filles perdent le rythme et finissent par décrocher » , s’inquiète Liliane, qui compte les jours de scolarité perdus.

Le Figaro, no. 24904
Le Figaro, mercredi 18 septembre 2024 746 mots, p. 7

Politique

Le gouvernement attendu au tournant par les collectivités

Cimbidhi, Eloïse

Notoirement tendues, les relations entre l'État et les collectivités territoriales se sont encore crispées début septembre, après un nouveau coup de semonce de Bercy. Dans une lettre adressée aux présidents des commissions des finances de l'Assemblée nationale et du Sénat, le ministre démissionnaire des Finances, Bruno Le Maire, et celui délégué aux Comptes publics, Thomas Cazenave, se sont inquiétés d'une «augmentation extrêmement rapide des dépenses des collectivités territoriales» ,qui pourrait conduire à un «dérapage» du déficit public de l'ordre de « 16milliards d'euros».

Une accusation mal vécue par les présidents de région, de département et les maires, qui ont tour à tour dénoncé un «mensonge populiste», une «mauvaise foi évidente» et une «mise en cause grossière». Ils n'ont pas manqué de rappeler la « règle d'or » à laquelle les collectivités sont soumises - qui les oblige à voter leur budget à l'équilibre -, et la stabilité de leur dette depuis trente ans (passant de 9 % du PIB en 1995 à 8.9 % en 2023), laquelle finance exclusivement l'investissement.

«Les relations avec l'État sont abîmées», constate avec regret Emmanuel Sallaberry, coprésident de la commission des finances de l'Association des maires de France (AMF). Et ce, malgré le soutien apporté par la ministre démissionnaire des Collectivités territoriales, Dominique Faure, qui s'émeut des déclarations «très mal venues» de Bercy. «On a besoin des collectivités locales. Il faut leur faire confiance et travailler main dans la main avec eux», argue-t-elle auprès du Figaro, avant d'appeler à attendre les conclusions d'une analyse fine des finances locales.

Aussi, à l'approche du vote explosif du budget 2025, les élus locaux scrutent avec attention la composition du futur gouvernement de Michel Barnier. Certes, le nouveau premier ministre ne souffre pas de la défiance a priori des élus locaux, qui soulignent sa longue expérience territoriale en Savoie. «Il connaît le terrain», relève Antoine Homé, trésorier de l'AMF. Mais pas question de signer un chèque en blanc à un exécutif inconnu pour l'heure. «On jugera sur les actes», tranche Emmanuel Sallaberry, qui plaide pour la création d'une véritable «instance de dialogue» sur les finances publiques entre l'État et les collectivités, pour en finir avec les décisions centralisées.

Autre dossier sur lequel les édiles seront particulièrement attentifs : les conditions de l'exercice des mandats locaux. «Ce sont quarante maires par mois qui jettent l'écharpe aujourd'hui. Le maire, c'est la base de la démocratie locale. On ne veut pas se retrouver en 2026 avec des élus manquants à l'appel», s'inquiète Murielle Fabre, secrétaire générale de l'AMF. Après un premier chantier ouvert sur les violences envers les élus, qui s'est conclu par l'adoption d'une loi en mars 2024, le Parlement se penche donc désormais sur la création d'un statut de l'élu local pour pallier cette crise de vocation.

« Choc d'attractivité »

Au Sénat, une proposition de loi, élaborée notamment avec la collaboration de l'AMF, a déjà été adoptée le 7 mars dernier. Du côté de la Chambre basse, Violette Spillebout, députée Ensemble pour la République (ex-Renaissance), a immédiatement déposé un texte transpartisan après sa réélection en juillet, avec le socialiste Stéphane Delautrette. Une initiative qu'elle avait déjà lancée avec le communiste Sébastien Jumel en février dernier, avortée à la suite de la dissolution. «C'était important que le texte soit sur l'étagère au moment de la nomination d'un nouveau gouvernement» ,explique la macroniste. Droit à la formation, congé maternité, réévaluation des indemnités... Le texte promet «un vrai choc d'attractivité pour l'engagement local».

Et, alors que les élus locaux s'impatientent d'avoir un interlocuteur ministériel, Violette Spillebout, qui a pu échanger avec Michel Barnier lors d'une réunion de groupe EPR, se montre confiante : «Il est déjà alerté sur ce sujet et souhaite faire un signe envers les élus locaux. Il m'a indiqué vouloir repartir de mes travaux pour ne pas jeter à la poubelle les travaux transpartisans.»Pour sa part, la ministre sortante Dominique Faure a fait parvenir la semaine dernière une note au chef du gouvernement, lui faisant part de l'avancée de ses travaux. Si un projet de loi a déjà été écrit, «la stratégie parlementaire appartient au gouvernement», rappelle Dominique Faure, qui estime que les trois textes ne présentent «pas de grands écarts». Un texte initié par le gouvernement serait toutefois le meilleur véhicule législatif, indique le directeur général de l'AMF, Éric Verlhac, soucieux d' « efficacité». «On attend surtout une désignation (du gouvernement) pour que tous les éléments que nous proposons puissent enfin avoir une mise en oeuvre opérationnelle» , désespère de son côté Murielle Fabre.

L'Humanité
mercredi 18 septembre 2024 900 mots, p. 16

La Commission la plus à droite de l'histoire

Vadim Kamenka

Europe Ursula von der Leyen a présenté au Parlement européen la liste des 27 commissaires. La droite est largement représentée, avec un poste offert à l'extrême droite à travers l'Italien Raffaele Fitto.

A près l'épisode Thierry Breton et son départ avec fracas, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a présenté sa nouvelle équipe, mardi, au Parlement européen. Si les 27 commissaires putatifs (11 femmes et 16 hommes) vont devoir encore passer des auditions et attendre le vote des eurodéputés pour être officiellement nommés, ce nouveau collège est déjà révélateur de nombreux enseignements. « Nous avons défini des priorités fondamentales. Elles sont construites autour de la prospérité, la sécurité, la démocratie. La toile de fond est la compétitivité dans la double transition. Et ces priorités sont très liées, transversales », a énoncé la présidente.

Pour David Cayla, maître de conférences en économie à l'université d'Angers, « c'est révélateur du nouveau rapport de force au niveau européen. Avec une droite et une extrême droite au pouvoir dans un certain nombre de pays, ces formations disposent de l'essentiel des postes. Chaque commissaire ne dispose pas des mêmes prérogatives avec deux postes qui se détachent : la Concurrence et le Commerce. Le premier est confié à Teresa Ribera dans un intitulé élargi : vice-présidente exécutive chargée de la Transition propre, juste et compétitive. Ce mélange semble baroque. Aura-t-elle le même poids que sa prédécesseure Margrethe Vestager, qui avait adressé plusieurs sanctions à Apple et Google ? En ce qui concerne le Commerce, le Slovaque Maros Sefcovic devra aussi gérer la sécurité économique. »

L'ancienne ministre socialiste espagnole de la Transition écologique dans le gouvernement de Pedro Sanchez (PSOE) arrivera-t-elle à gérer les deux volets ? Avec le changement des intitulés, un certain nombre d'observateurs attendent de voir à quelle administration ils vont être rattachés pour mieux définir le poids de chacun des commissaires. « Le poste accordé à Stéphane Séjourné et à la France interroge. L'ancien ministre des Affaires étrangères est nommé vice-président exécutif pour la Prospérité et la Stratégie industrielle. Cela ne représente aucune administration particulière alors qu'un poste a du poids quand il peut s'appuyer dessus. Il est censé reprendre les fonctions de Thierry Breton au Marché intérieur, mais l'absence de cette fonction dans son titre interroge », note David Cayla.

Ce nouveau mandat d'Ursula von der Leyen débute par de nombreuses tensions et aucune forte personnalité n'émerge de ce collège. Lundi, Thierry Breton, désigné pour effectuer un nouveau mandat de cinq ans au sein de la Commission européenne par Emmanuel Macron, a présenté sa démission avec « effet immédiat ». Ce dernier expliquant : « Il y a quelques jours, vous avez demandé à la France de retirer mon nom - pour des raisons personnelles dont vous n'avez jamais discuté directement avec moi - et offert, en compensation, un prétendu portefeuille plus influent pour la France. » Dès lors, « à la lumière de ces derniers développements, qui témoignent d'une gouvernance douteuse, je dois conclure que je ne peux plus exercer mes fonctions », justifie-t-il.

les plus faucons et va-t-en-guerre occupent le devant de la scène

Mardi, plusieurs députés ont critiqué encore une fois le mépris de la présidente de la Commission envers les eurodéputés. « Lors de la conférence exceptionnelle des présidents de groupe, Ursula von der Leyen a donné moins d'informations aux élus qu'à la presse. Sur le fond, sa nouvelle Commission sera la plus à droite de l'histoire avec pour la première fois un vice-président d'extrême droite. Résultat : tout pour la " compétitivité", qui a remplacé le Green Deal. Et rien sur la vie concrète des gens et la lutte contre la pauvreté », constate la députée européenne Manon Aubry (FI). En effet, l'Italien Raffaele Fitto (Frères d'Italie, extrême droite), ministre des Affaires européennes du gouvernement d'extrême droite de Giorgia Meloni, a été nommé, vice-président de la Commission européenne pour les politiques de la cohésion régionale et des réformes. « Oubliée, l'Europe sociale : von der Leyen supprime le commissaire aux Affaires sociales. Mais il y aura deux commissaires pour la Militarisation et un faucon aux Affaires étrangères. Austérité pour les travailleurs, pleins profits pour les actionnaires de la guerre. On s'y opposera », annonce déjà l'eurodéputé belge (PTB) Marc Botenga, sur X.

Un poids plus important est accordé aux pays de l'Est de l'Europe et à la ligne atlantiste. Dans le cadre de la guerre en Ukraine et de l'invasion russe, les choix sont révélateurs. Plutôt que de nommer des personnalités ouvertes au dialogue, les plus faucons et va-t-en-guerre occupent le devant de la scène. Ainsi, le Lituanien Andrius Kubilius a été nommé commissaire européen à la Défense et à l'Espace. Cet ancien premier ministre hérite d'un nouveau poste et d'une mission : relancer la sécurité de l'Europe avec des moyens étendus. Pour la responsable du collectif Europe du PCF, Charlotte Balavoine, « le rapport de force est clair avec une droite qui domine avec 14 commissaires issus du PPE et une extrême droite avec un poste clef. On nous a vendu la paix et la prospérité alors qu' en réalité l'UE fait le choix de la guerre et de l'austérité. Entre Kaja Kallas, désignée haute représentante aux Affaires étrangères, et Andrius Kubilius à la Défense, l'escalade avec la Russie et une ligne pro-Otan sont préférées à la diplomatie, au dialogue et à la paix. Ce qui est pourtant un des objectifs affichés de l'UE depuis sa création ». L'élargissement à l'Est est également acté dans les postes clefs de la Commission.

Le Monde
International, mercredi 18 septembre 2024 637 mots, p. 3
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17 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Stéphane Séjourné, de ministre démissionnaire à commissaire pressenti

Le chef de la diplomatie a été choisi pour remplacer Thierry Breton après huit mois sans éclat au Quai d’Orsay

Philippe Ricard

Athènes - envoyé spécial - Ça m’est tombé dessus » : Stéphane Séjourné a profité d’une très brève apparition devant la communauté française d’Athènes, lundi 16 septembre, pour réagir à sa nomination surprise comme commissaire désigné de la France au sein de la Commission européenne. La nouvelle avait été annoncée quelques heures plus tôt alors que le ministre des affaires étrangères et son entourage étaient en vol pour la capitale grecque, en marge d’une tournée express de trois jours entre l’Arménie, la Grèce et la Moldavie.

M. Séjourné a été prévenu dimanche soir par Emmanuel Macron, qu’un rebondissement était possible, étant donné l’épreuve de force engagée entre Ursula von der Leyen et le commissaire sortant, Thierry Breton, sur les contours du poste. Mais ce n’est que lundi que le chef de l’Etat lui a confirmé son choix, après un coup de fil avec la présidente de la Commission. Le changement de candidat français permet à l’ex-eurodéputé d’entrevoir un retour à Bruxelles, bien qu’il confie, dans l’avion entre Athènes et Chisinau, « un peu de frustration » de ne pas pouvoir, comme il l’espérait en se prévalant du soutien de M. Macron, prolonger son bail à la tête de la diplomatie française au sein du gouvernement Barnier.

Des talents de négociateur

Au final, le passage de M. Séjourné au ministère des affaires étrangères aura battu des records de brièveté : huit mois. Fidèle parmi les fidèles d’Emmanuel Macron, l’élu européen avait remplacé Catherine Colonna, lors du remaniement de janvier, pour devenir l’un des plus éphémères titulaires du portefeuille.

Dès son arrivée au ministère, Stéphane Séjourné s’est rendu en Ukraine, puis, à deux reprises, en Israël et dans les pays arabes. Difficile en si peu de temps de peser sur ces enjeux majeurs, même si sa présence a permis au chef de l’Etat de disposer d’un proche, très politique, à la tête du ministère. S’il maîtrise moyennement l’anglais, M. Séjourné, l’un des rares à tutoyer le locataire de l’Elysée et réputé pour ses talents de négociateur, est beaucoup plus à l’aise en espagnol, après avoir passé une partie de sa jeunesse entre le Mexique, l’Espagne et l’Argentine.

Face à la Russie, Stéphanie Séjourné a relayé la fermeté affichée par son mentor alors que la guerre s’enlise en Ukraine. Faute de gouvernement, la dissolution et la crise politique qui s’ensuit contribuent à brouiller les positions prises par la France et sa crédibilité internationale. L’idée d’envoyer des instructeurs militaires sur le terrain, si possible en coalition avec d’autres Etats européens, semble ainsi avoir fait long feu.

Nommé à 38 ans, le plus jeune ministre des affaires étrangères de la Ve République aura d’autant moins marqué le Quai d’Orsay de son empreinte qu’il a paru se mettre en retrait depuis l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale, le 9 juin, au soir de la défaite du camp présidentiel contre le Rassemblement national, lors du scrutin européen.

Secrétaire général de la formation présidentielle Renaissance, il s’est alors concentré sur la campagne des législatives, se faisant élire député dans les Hauts-de-Seine. Depuis, il n’a jamais remis en cause une dissolution dont il reste l’un des promoteurs aux côtés du chef de l’Etat. Une législative partielle est d’ailleurs à prévoir dans sa circonscription, s’il devait être confirmé par les eurodéputés au sein du collège des commissaires. Dans cet objectif, M. Séjourné doit se rendre dès mercredi à Strasbourg pour rencontrer les élus ainsi que la cheffe de la Commission, Mme von der Leyen.

Le Monde
Economie & Entreprise, mercredi 18 septembre 2024 742 mots, p. 14
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16 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Tant critiqué, le parc offshore de Saint-Brieuc fonctionne enfin

Le projet de 62 éoliennes, contesté par des riverains, des écologistes, des élus et des pêcheurs, a abouti dans la Manche, à 16 kilomètres des côtes

Benjamin Keltz

Rennes - correspondant - L’inauguration du parc éolien de la baie de Saint-Brieuc, jeudi 19 septembre, scelle la fin d’un serpent de mer breton. Peu se souviennent d’ailleurs de la genèse de ce champ de 62 éoliennes dressées à plus de 16 kilomètres des côtes et d’une puissance de 496 mégawatts, capable de satisfaire la consommation électrique de 835 000 personnes. Cela représente l’équivalent de 9 % de la consommation régionale.

Président (divers gauche) de la région Bretagne et indéfectible soutien au parc, Loïg Chesnais-Girard aime à rappeler que, depuis le premier appel d’offres, en 2011, le dossier du parc est passé entre les mains de trois présidents de la République : « Ce projet nous a tous permis de comprendre la complexité technique d’une telle installation, mais aussi de mesurer son acceptation sociale. La question de la cohabitation doit être au cœur du travail de concertation. »

Les débats autour du parc éolien ont été houleux. Des riverains et des associations locales ont été les premiers à contester le projet, redoutant son impact sur la flore et la faune marine ainsi que sur les oiseaux. Les différents recours juridiques ont retardé la mise en chantier du parc sans jamais l’empêcher. L’opposition, plus récente, d’ONG comme Sea Shepherd, n’a pas permis la mobilisation du grand public. Les militants, qui dénonçaient une « pollution visuelle », prédisaient une levée de boucliers des habitants lors de l’érection des mâts dès 2021.

Visibles de Paimpol (Côtes-d’Armor) à Saint-Malo (Ille-et-Vilaine) par beau temps, les éoliennes ont proliféré dans une relative indifférence. « La colère et les craintes ne font plus parler grand monde ici. Tout cela est derrière nous », constate Henri Labbé, maire (divers centre) d’Erquy (Côtes-d’Armor), jadis critique. L’élu a finalement accepté ce parc, qui devrait générer 1,3 million d’euros de recettes annuelles à sa commune. Le Comité national et régional des pêches figure aussi parmi les acteurs intéressés par la production énergétique. Ces organisations professionnelles devraient se partager quelque 900 000 euros annuels.

Cette manne n’a cependant jamais dompté la colère des pêcheurs œuvrant dans la baie. Agacés par la contraction de leur zone d’activité et convaincus de l’incidence néfaste des travaux sur la ressource halieutique, les professionnels ont été les plus hostiles au parc. En 2021, ils avaient même investi les 75 kilomètres carrés du champ éolien pour retarder le lancement du chantier par le constructeur et exploitant Ailes marines, filiale d’Iberdrola.

« Ni fait ni à refaire »

« On a essayé les luttes symboliques, le débat politique, la justice… On aurait dû taper plus fort à la manière des paysans, pour se faire respecter. Les décideurs ont toujours écouté les contraintes industrielles, mais pas les nôtres », s’agace Grégory Métayer, porte-parole des pêcheurs costarmoricains et patron de deux navires draguant les fonds de cette baie riche en coquilles Saint-Jacques.

La ferme d’éoliennes en mer a aussi divisé le monde politique. En 2022, Hervé Berville, alors secrétaire d’Etat à la mer – réélu député (Renaissance) des Côtes-d’Armor le 7 juillet –, avait qualifié le projet de « ni fait ni à refaire », avant de préciser que sa critique concernait la qualité de la concertation. Un an plus tôt, la droite bretonne tentait de muer la contestation, jusqu’alors entretenue par les rares élus bretons du Rassemblement national, en enjeu des élections régionales 2021. Lors de la campagne, Michel Barnier avait fait le déplacement pour tancer : « Faute de stratégie énergétique, le projet en baie de Saint-Brieuc est un échec. »

Les mots du désormais premier ministre interrogent en Bretagne, alors que les débats sur l’installation de nouveaux parcs vont bon train. Une grande partie des eaux du nord de la péninsule est susceptible d’accueillir des projets ces dix prochaines années. Six nouveaux champs seraient à l’étude, selon des représentants des pêcheurs assistant aux débats. Une extension du parc de la baie de Saint-Brieuc est aussi envisagée.

L’Etat devrait préciser ses intentions, le 26 septembre. Loïg Chesnais-Girard prévient : « Je n’ai pas oublié les déclarations des uns et des autres et serai attentif aux actes. L’Etat doit définir une planification des projets sur les trente prochaines années pour ne pas mentir aux gens ni les effrayer. »

Le Monde
mercredi 18 septembre 2024 951 mots, p. 28
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17 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

France | chronique

Le moment Barnier

par Françoise Fressoz

Hormis sa volonté de constituer dans les prochains jours un gouvernement « équilibré, représentatif, pluriel » , Michel Barnier s’est très peu dévoilé depuis sa nomination à Matignon, jeudi 5 septembre. La tournée des popotes que l’ancien négociateur du Brexit a entreprise la semaine du 9 septembre pour sonder le cœur et les reins de ceux qui sont supposés le soutenir a surtout mis en évidence la faible marge de manœuvre politique dont il dispose et le risque majeur qu’il encourt : tomber d’emblée sous la dépendance d’une droite revancharde, elle-même sous dépendance d’un Rassemblement national (RN) dont l’objectif proclamé par Marine Le Pen, samedi 14 septembre, est d’obtenir dès que possible de nouvelles élections législatives anticipées.

Symptomatique est le changement de pied de Laurent Wauquiez. Après avoir plaidé pour le soutien sans participation des 47 députés qu’il cornaque, le président du groupe Les Républicains (LR) à l’Assemblée nationale mène un lobbying actif en vue de décrocher à son profit le portefeuille de ministre de l’intérieur. Révélatrices sont les pressions que lui et ses amis exercent afin d’obtenir la mise en œuvre « d’une politique de droite », avec « plus de sécurité » et « moins d’immigration », au motif que Michel Barnier est issu de la même famille politique qu’eux. Pour tenter de s’affirmer après des années de marginalisation, la droite a choisi le terrain régalien. Le risque de surenchère avec l’extrême droite est évident, car celle-ci n’entend pas perdre son avantage et dispose avec la censure d’un puissant levier de chantage.

A ce jour, seuls les responsables du MoDem ont tenté de ramener les ambitions de LR à de plus justes proportions au regard de leur faible nombre de députés. Le risque de déséquilibre politique est majeur. Mal remis de la dissolution de l’Assemblée, en quête de doctrine, le parti présidentiel panse silencieusement ses plaies tandis que la gauche, convaincue d’avoir subi un « déni de démocratie » en se voyant évincée de Matignon, inaugure la nouvelle législature en campant sur une opposition radicale. Les personnalités socialistes pressenties pour entrer au gouvernement déclinent les unes après les autres la proposition, tandis que le Nouveau Front populaire menace de censurer le premier ministre dès qu’il posera les pieds au Palais-Bourbon.

Interrogé sur France Inter le 12 septembre, l’ancien premier ministre Dominique de Villepin explique les difficultés dans lesquelles se trouve plongé Michel Barnier par « les bizarreries »de la séquence politique ouverte par la malencontreuse dissolution : le nouveau premier ministre ne peut se prévaloir de la légitimité du président de la République qui n’a plus de majorité au Parlement. Il ne peut pas davantage se prévaloir de la légitimité du Parlement puisqu’il est issu d’un parti politique LR qui n’est arrivé qu’en cinquième position.

Contraint de composer un gouvernement avant même d’avoir défini une ligne politique claire, il est à la merci de ses futurs ministres qui, au moindre coup de vent, peuvent décider de prendre la poudre d’escampette. Sauf à se construire très vite une légitimité propre, le premier ministre est dans une situation de vulnérabilité maximale.

Soixante-treize ans de vie dont cinquante et une consacrées à l’engagement politique permettent, certes, de poser des jalons. Héritier de la droite catholique sociale, Michel Barnier met volontiers en avant son humanisme, son aversion du sectarisme, sa capacité à nouer des liens. Les milieux bruxellois vantent son engagement européen, ses qualités d’écoute, sa capacité à forger des compromis. Cette image d’un Barnier humaniste et pro-européen capable d’incarner une forme de dépassement politique a été cependant passablement écornée lors de la campagne de la primaire de la droite en 2021. Dominé par des concurrents obnubilés par la question migratoire, l’ancien commissaire européen n’a alors pas hésité à revendiquer la primauté du droit national sur le droit communautaire, rompant avec tout ce qu’il avait auparavant défendu.

Anomalie démocratique

« Il y a Michel Barnier et Barnier Michel », ironise dans Le Figaro du 11 septembre le député européen (Renaissance) Pascal Canfin à propos d’un élu que beaucoup, à droite, ont longtemps considéré comme utile mais secondaire, efficace mais sans charisme, sous-estimant l’orgueil d’un homme qui n’a jamais renoncé à créer son moment. Les premiers sondages (Odoxa- Le Figaro ; Ipsos- La Tribune Dimanche) convergent. Sa nomination est considérée comme une anomalie démocratique sans qu’il en soit directement redevable puisque la responsabilité en incombe au président de la République. L’attente, à une courte majorité, porte sur un gouvernement d’ouverture alors que les principaux sujets de préoccupation concernent le pouvoir d’achat et l’avenir du système social loin devant l’immigration. L’ampleur des déficits publics réduit à presque rien les marges de manœuvre, mais n’interdit pas de définir une ligne de crête qui ne soit pas dans le strict prolongement des sept années de macronisme.

En réponse au RN qui avait affirmé début septembre sa volonté de le « placer sous surveillance », Michel Barnier s’était dit « sous la surveillance des Français ».

Dans un système politique profondément déréglé où le président est délégitimé sans que l’Assemblée, morcelée et radicalisée, soit pour autant reconsidérée, c’est bien dans son rapport aux Français que le premier ministre peut espérer trouver un gage de survie. Affirmer une voix ou jouer d’un style suppose cependant d’avoir l’audace de s’affranchir très vite de ceux qui le tiennent en joue : les sortants comme les revenants. Avant même la déclaration de politique générale, le degré de liberté de Michel Barnier s’appréciera à travers la composition de son gouvernement.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mercredi 18 septembre 2024 815 mots, p. AUJM8
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17 septembre 2024 - Le Parisien (site web)
18 septembre 2024 - Le Parisien

Attal va au bras de fer

Entre Michel Barnier et le chef de groupe macroniste, rien ne va plus. Ce dernier menace même de ne pas participer au futur gouvernement.

Pauline Théveniaud

Depuis les échanges acides de leur passation de pouvoirs, le 5 septembre, la tension monte chaque jour un peu plus entre Gabriel Attal et Michel Barnier. Jusqu'à atteindre son acmé, ce mardi. En fin de journée, le président du groupe Ensemble pour la République (EPR) a ainsi fait savoir, via un message adressé aux députés macronistes, qu'il avait sollicité un rendez-vous « en délégation restreinte » avec le nouveau Premier ministre « afin d'y voir plus clair » sur ses intentions. « C'est à la lumière de ces échanges que nous reviendrons vers vous pour décider de notre participation au gouvernement », achevait-il.

La menace est claire : les macronistes, premier groupe (97 membres) de la maigre coalition que tente de former le nouveau locataire de Matignon, pourraient retirer leurs billes s'ils ne sont pas entendus. Un vrai coup politique. « Barnier, il faut qu'il se calme un peu », traduit sans fard un cadre EPR, qui résume ainsi le problème : « Ça patine à mort. On a l'impression qu'il ne veut rendre de comptes à personne et qu'il ne se sent absolument pas lié par la donne du Parlement. »

« La ligne LR a fait 5 %, et ce n'est pas la nôtre »

L'avertissement était attendu. Dès lundi, les stratèges d'EPR avaient prévu de « poser des limites » après le deuxième échange en tête-à-tête entre Attal et Barnier sur la formation du gouvernement. Car, même si l'entourage d'Attal tempère, ce nouvel entretien s'est, de sources concordantes, mal passé.

« C'était manifestement très dur, les deux étaient sur leurs ergots », rapporte un marcheur au fait des tractations. Depuis que l'ex-Monsieur Brexit avait demandé, lors du premier quinquennat Macron, à rencontrer son cadet, tout jeune député, les deux hommes étaient pourtant en bons termes. Mais la relation s'est grippée depuis cette passation ombrageuse.

Il n'est bien sûr pas allé jusque-là, mais c'est bien un intense rapport de forces qu'Attal a dessiné lorsqu'il est revenu sur ce rendez-vous, mardi matin, lors de la réunion de son groupe. Face à ses troupes, l'ex-Premier ministre rapporte avoir dit ceci à son successeur : « Si les Républicains trustent tous les postes à responsabilité, la ligne qui sera appliquée sera celle de LR. Or leur ligne, elle a fait 5 %, et ce n'est pas la nôtre. »

Si souvent accusé de la jouer perso et de faire passer ses ambitions présidentielles avant tout, Attal se pose en chef de camp. « On va avoir les inconvénients d'une majorité, sans en avoir les avantages », poursuit-il. « Il veut conquérir le parti, donc il va s'en faire le délégué syndical. Il va en rajouter comme pas permis », raille un intime d'Emmanuel Macron.

Devant son groupe, l'ex de Matignon expose d'autres griefs. « On ne veut pas mettre le pays dans le fossé, on est responsables. Mais il faut qu'on en sache un minimum sur ce qui est prévu et sur l'architecture gouvernementale », martèle-t-il. Puis d'enfoncer le clou : « Je l'ai vu deux fois, je l'ai questionné sur le fond deux fois et il refuse de répondre. Il m'a dit : Je ne vais pas faire ma DPG ("déclaration de politique générale") avant ma DPG. »

Front uni des ténors macronistes

Attal montre d'autant plus les muscles que les députés Marcheurs sont remontés contre Barnier, soupçonné de vouloir garder les postes de choix pour les Républicain et reléguer l'ex-majorité aux portefeuilles secondaires. De tout verrouiller, aussi. « Michel Barnier ne peut pas tout préparer en chambre ! », s'énerve le ministre sortant Franck Riester, tandis que ses collègues Florent Boudié et Roland Lescure, pour qui le soutien n'est pas automatique, réclament un échange avant la formation du gouvernement.

Le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, enchaîne : « On ne sait pas avec qui, on ne connaît pas sa politique, ni son budget. Et on doit y aller ? Est-ce que Michel Barnier peut venir nous voir pour nous parler du fond avant son discours de politique générale ? » Au passage, il lâche une petite bombe sur de possibles augmentations d'impôts (lire en page 7). Une ligne rouge pour les Marcheurs, qui dénoncent en outre des tentatives de débauchages individuels.

N'en jetez plus. Les macronistes, pourtant menacés d'implosion et divisés, tombent pour une fois d'accord. « Il a réussi à nous ressouder, il fallait quand même le faire ! », se marre une figure de l'ex-majorité, estimant que le nouveau chef du gouvernement a commis l'erreur de se mettre les ténors à dos : « Barnier méprise pas mal les crocodiles de chez nous. »

Lui qui aurait pu bénéficier des vives rivalités et rancoeurs internes se voit opposer un front uni. Un renfort bienvenu - inespéré ? - pour Gabriel Attal, qui finalement sera reçu à Matignon ce mercredi matin avec ses cinq vice-présidents. Une arrivée en force, puisque Gérald Darmanin et Élisabeth Borne en seront aussi. La tension est décidément montée d'un cran.

Le Figaro, no. 24904
Le Figaro, mercredi 18 septembre 2024 756 mots, p. 12

International

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17 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Israël porte un coup retentissant au Hezbollah

L'explosion simultanée de leurs bipeurs électroniques a fait au moins 9 morts et plus de 2 800 blessés mardi au Liban.

Rozelier, Muriel

Opération bipeur. Dans tout le Liban, les sirènes d'ambulances évacuant des blessés vers tous les hôpitaux strient l'air comme lors de l'explosion du port de Beyrouth, le 4 août 2020. Des milliers de Libanais ont été blessés lors de l'explosion de leur bipeur, ces appareils de communication sans fil qui étaient largement utilisés avant la généralisation des téléphones portables. Les membres de la « Résistance » , en particulier les combattants du Hezbollah, la milice chiite libanaise, y recourraient depuis plusieurs mois pour éviter l'emploi des réseaux téléphoniques, qu'Israël serait parvenu à infiltrer et à pirater.

«Vers 15h30, le mardi 17septembre 2024, un certain nombre d'appareils de réception de messages connus sous le nom de « bipeurs » appartenant à un certain nombre de travailleurs dans diverses unités et institutions du Hezbollah ont explosé», a confirmé le mouvement chiite, dans un communiqué. Le parti libanais assure diligenter une enquête interne pour en déterminer les causes précises, mais dénonce d'ores et déjà l'implication de « l'ennemi israélien » dans cette « agression criminelle qui a également touché des civils » , écrit-il.

Cette opération massive et coordonnée a fait, pour l'heure, plus de 2 800 blessés, dont 200 se trouvaient mardi soir dans un état critique, a signalé le ministre de la Santé libanais, Firas Abiad. Neuf morts sont déjà à déplorer, parmi lesquels le fils du député du Hezbollah Ali Ammar ainsi qu'une fillette de 10 ans tuée lors de l'explosion de l'un de ces appareils.

Dans un témoignage publié par le quotidien libanais L'Orient-Le Jour, une résidente de la banlieue sud signale qu'un jeune homme est tombé à terre dans sa rue alors que résonnait une détonation comme un coup de feu. « On a cru que quelqu'un lui avait tiré dessus ou qu'il avait essayé de se suicider » , dit- elle. Plusieurs attendaient encore à même le sol d'être pris en charge, rapporte-t-elle également.

Des images qui circulent sur les réseaux sociaux montrent des hommes les mains ensanglantées, quand elles ne sont pas amputées. D'autres, à terre, gisent dans leur sang avec de profondes blessures à la tête, à l'aine ou au dos. Selon des témoignages relayés sur les réseaux sociaux, certains propriétaires de ces engins les auraient brusquement sentis chauffer et s'en seraient débarrassés avant qu'ils n'explosent.

Le ministère libanais de la Santé a demandé à tous les hôpitaux de se tenir en état d'alerte maximum afin d'accueillir le plus grand nombre de blessés. Il a enjoint aux « malades non urgents » de reporter leur venue aux hôpitaux, tandis que le Hezbollah appelle les Libanais à venir faire don de leur sang. À l'AUBMC, le grand hôpital universitaire américain de Beyrouth, les urgences étaient d'ores et déjà submergées de même qu'au Sud-Liban, où les victimes ont été renvoyées vers d'autres régions pour être prises en charge.

Parmi les premiers blessés identifiés figurent l'ambassadeur iranien au Liban, Mojtaba Amani, dont la vie serait cependant hors de danger, affirme la télévision iranienne. Des rumeurs assurent que de hauts responsables du Hezbollah seraient également blessés, mais pas son secrétaire général, Hassan Nasrallah.

« En théorie, on peut faire surchauffer la batterie lithium de ces appareils jusqu'à son explosion. Mais c'est du point de vue technique une prouesse extraordinaire » , relève un ingénieur informatique libanais. Selon l'agence Reuters, l'attaque a seulement porté sur le modèle introduit par le Hezbollah au cours des dernières semaines. Celui-ci serait en provenance d'Iran, indiquent des sources israéliennes citées par la presse libanaise. Les hôpitaux libanais, qui emploient également ce genre de système comme solution de secours, n'ont eu aucune perte à déplorer.

Pointé du doigt au Liban, Israël n'a pas revendiqué cette attaque digne d'un grand film d'espionnage. Mais selon le quotidien israélien Haaretz, Tel-Aviv craignait une action militaire du Hezbollah dans les prochains jours, du fait notamment de « signes inhabituels de préparatifs militaires du Hezbollah dans le sud du Liban ». L'opération menée mardi, qui place le parti chiite dans l'incapacité de communiquer avec certaines de ses troupes, pourrait avoir été une attaque préventive afin de l'éviter.

Des explosions du même type auraient également été signalées en Syrie, faisant au moins quatorze blessés. L'Observatoire syrien des droits de l'homme, cité par Haaretz , indique que de membres du Hezbollah ont été évacués vers les hôpitaux de Damas après l'explosion des appareils de communication radio qu'ils transportaient.

Le Figaro, no. 24904
Le Figaro, mercredi 18 septembre 2024 875 mots, p. 9

Société

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17 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Immigration : une politique à bâtir pour le pre mier ministre

Michel Barnier est attendu au tournant sur les questions des éloignements de clandestins, de l'AME et des associations d'aide aux migrants.

Sans confirmer la création d'un ministère spécifiquement dédié au traitement des questions d'immigration, comme au temps de Nicolas Sarkozy en 2007, Michel Barnier entend manifestement marquer de son empreinte la lutte contre l'immigration incontrôlée en France. Il agira, quoi qu'il en soit, sous le regard vigilant d'un Rassemblement national plus fort que jamais à l'Assemblée nationale, avec ses 126 députés.

D'emblée, l'hôte de Matignon a voulu marquer les esprits avec des mots forts. Le 5 septembre dernier, jour de sa nomination, il affirmait vouloir faire de la «maîtrise de l'immigration» l'une des priorités de son action. Le lendemain, pour sa première grande interview à son nouveau poste, il déclarait avoir le sentiment «que les frontières sont des passoires». Il invitait également à la nuance, appelant à «maîtriser l'immigration de manière rigoureuse et humaniste». Cette ligne classiquement tracée entre fermeté et humanité l'inscrit inévitablement dans les pas de ses prédécesseurs.

Lors de la campagne des primaires de la droite en 2021, Michel Barnier n'avait pas hésité à prendre le contre-pied de ceux qui voyaient en lui un candidat modéré sur ce sujet. Il parlait alors de supprimer l'aide médicale d'État (AME) et réclamait un «moratoire» sur l'immigration d'une durée de trois à cinq ans. Le nouveau premier ministre a-t-il radicalement changé depuis sa candidature à l'investiture de la droite lors de la dernière présidentielle ?

La loi Darmanin votée le 19 décembre 2023 avait vocation à rétablir certains équilibres. Mais le 25 janvier dernier, 35 des 86 articles que compte ce texte ont fait l'objet d'une censure totale ou partielle du Conseil constitutionnel. Motif invoqué : il s'agissait, pour l'essentiel, de «cavaliers législatifs». En clair : des dispositions sans lien avec le projet de loi initial.

Or beaucoup de ces dispositions étaient très attendues à droite. Notamment celles visant à transformer l'AME en aide médicale d'urgence (AMU), pour réduire le panier de soins gratuits destiné aux clandestins installés en France. Rappelons que cette générosité se traduit par un coût annuel de plus de 1,7 milliard d'euros, les prestations étant versées à près d'un demi-million d'allocataires. C'est dire le poids de l'immigration clandestine en France. Le ministre démissionnaire de l'Intérieur, Gérald Darmanin, avait estimé, pour sa part, devant les sénateurs, le 2 novembre 2022 : «Aujourd'hui, notre pays compte entre 600000et 900000 irréguliers.»

Michel Barnier dispose d'une large palette d'idées et de mesures où puiser son inspiration : renforcer le niveau de français pour les candidats au séjour, par exemple, ou bien limiter le regroupement familial, ou encore mettre fin à l'inconditionnalité de l'accueil en hébergement d'urgence qui s'éternise pour nombre d'illégaux. Pour tenter de tarir le flux de migrants et rendre la France moins attractive pour l'immigration de masse.

Pour le président de la commission des lois du Sénat, le sénateur LR du Rhône, François-Noël Buffet, «l'enjeu numéro un est la négociation d'accords de réadmission des illégaux avec les principaux pays sources d'immigration».Un volet qui relève surtout du Quai d'Orsay et qui nécessitera beaucoup de tact pour dialoguer avec les Algériens, les Maliens, les Nigériens et tant d'autres qui ne portent pas forcément la France dans leur coeur. Parmi les dossiers chauds sur le bureau du nouveau premier ministre : le refus répété des autorités algériennes, sur fond de crise diplomatique dans le dossier du Sahara Occidental, de délivrer des laissez-passer consulaires pour reprendre leurs ressortissants en situation illégale.

Didier Leschi, le président de l'Office français de l'immigration et l'intégration (Ofii), fait ce constat, pour sa part : « L'Union européenne, c'est 13% d'immigrés en pourcentage de la population.» Selon lui, « près de la moitié des immigrants extra-européens vivent en dessous du seuil de pauvreté.» À l'entendre, «l'Europe n'est pas fermée, mais elle a un problème d'intégration». En clair : une «difficulté à intégrer des personnes dans le marché du travail parce qu'elles sont peu ou pas qualifiées».

Le volet social ne saurait donc être négligé. Pour un traitement des dossiers plus efficace en préfecture, la loi Darmanin a mis en place un guichet unique. «Reste à le faire vivre, pour appréhender toutes les situations» , estime le sénateur Buffet.

Parmi les pistes à étudier, « il y a aussi une possible révision du statut de certaines associations d'aide aux migrants, qui vivent largement des aides publiques, tout en concentrant une partie de leurs actions à faire échouer les expulsions des clandestins ou à faciliter les entrées illégales sur le territoire national» , dit un autre sénateur LR. La problématique des éloignements, qui ne sont menés à bien qu'une à deux fois sur dix, demeure centrale également pour le gouvernement Barnier. Dans un livre clé (Immigrations, l'heure de la décision, aux Éditions de l'Observatoire), l'ancien député LR Guillaume Larrivé, qui fut le bras droit de l'ancien ministre de l'immigration sarkozyste, Brice Hortefeux, le dit sans fard : « Réguler, maîtriser ou même contrôler l'immigration? Non, pas seulement. Ces verbes usés sont ceux d'une langue morte, répétée ad nauseam par des politiciens à bout de souffle.» Il faudra décidément se montrer convaincant. JEAN-MARC LECLERC

Le Figaro, no. 24904
Le Figaro Économie, mercredi 18 septembre 2024 622 mots, p. 23

Économie

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17 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

L'Allemagne encaisse le choc du report de l'usine à 30 milliards d'euros d'Intel

Philippot, David

Dans un paysage de lignes à haute tension et d'éoliennes, le travail des tractopelles et la rotation des camions bennes se sont figés. L'immense chantier d'Eulenberg, dans une zone industrielle au sud de Magdebourg (Saxe-Anhalt), s'est arrêté net. Les plans pour la construction de deux usines de semi-conducteurs Intel le long d'allées arborées sont repoussés de deux ans, a annoncé lundi le groupe américain. Ou bien pour toujours ? Le ministre de l'Économie de ce Land de l'Est, Sven Schulze (CDU), mise toujours sur l'implantation : « Intel continue de s'accrocher au projet, même si c'est avec un certain retard.» Le report annoncé n'est guère une surprise. Début septembre, le gouvernement allemand essayait encore de persuader le fabricant américain de mener à bien le projet. Les usines devaient commencer la production des microprocesseurs en 2027.

Lors du premier coup de pioche donné sur le chantier de raccordement à l'autoroute le 17 août dernier, aucun représentant du gouvernement fédéral n'avait fait le déplacement. Contrairement à l'inauguration en grande pompe du chantier de l'usine du leader mondial TSMC, trois jours plus tard à Dresde, en présence de la présidente de la Commission européenne, du chancelier allemand et du patron taïwanais de TSMC. Dans son discours, Olaf Scholz avait qualifié le semi-conducteur de « pétrole du XXIesiècle, vital pour la transition énergétique». Dithyrambique, il l'avait déjà été pour louer l'engagement d'Intel, « le plus grand investissement direct de l'histoire allemande par une société étrangère, soit 30milliards d'euros», avec 3 000 emplois directs à la clé. Changement de ton aujourd'hui. Le chancelier a réagi avec irritation en rappelant l'industriel à ses engagements : « Une décision qui inclut l'intention de s'y tenir.»

L'annonce du CEO Pat Gelsinger est « un revers cuisant pour l'Allemagne et le narratif de Scholz sur la relance industrielle» ,selon l'analyse de la newsletter Politico. Dans un communiqué, le ministre de l'Économie Robert Habeck a pour sa part déclaré «qu'il incombait désormais à Intel de se remettre rapidement sur la voie de l'investissement». Grand classique de ce gouvernement : une dispute a aussitôt éclaté avec son homologue des Finances Christian Lindner sur la destination à accorder aux 10 milliards d'euros de subventions publiques qui avaient été mis sur la table pour attirer Intel. Le libéral plaidant pour la réduction du déficit, et l'écologiste en faveur de la poursuite des investissements climatiques.

L'affaire se déroule dans un contexte de campagne électorale : on vote dimanche dans le Land voisin du Brandebourg, et le parti social-démocrate tente de ravir la première place à l'Alternative for Deutschland (AfD), grande favorite des sondages. L'enjeu est particulièrement crucial pour Olaf Scholz, qui tente d'éloigner un scénario à la Biden, écarté de la course à sa succession pour cause d'impopularité.

Les critiques venues de la presse comme de l'opposition se sont montrées particulièrement acerbes. Le Spiegela ironisé sur le «Megaflop» de la «Megafabrik». Le quotidien Bilda rappelé les propos du ministre de l'Économie, qui avait qualifié le projet « d'investissement pour le futur (...) dans un pays hautement attractif pour les investisseurs». Commentaire laconique du tabloïd : « La réalité semble bien différente aujourd'hui.» Un député de l'AfD a évoqué sur X le « chef-d'oeuvre de Habeck». Markus Blume, du parti bavarois et conservateur CSU, a tweeté : « Cette grave déconvenue montre que, même avec des milliards de subventions, la coalition au pouvoir ne peut pas construire autant d'industries qu'elle en détruit ailleurs, par la faute d'une politique économique erronée.»

Les défenseurs du gouvernement ont rétorqué que la décision d'Intel concernait aussi ses projets d'usines en Pologne et à Cleveland (Ohio), également repoussés de deux ans. Seuls à se réjouir : les riverains d'Eulenberg, préoccupés par la consommation quotidienne de 18 millions de litres d'eau de la « Megafab ».

L'Humanité
mercredi 18 septembre 2024 1063 mots, p. 23

[(Débat) Sahara occidental : pourquoi Macron...]

Latifa Madani

Dans une lettre adressée, le 30 juillet, au roi Mohammed VI, le président de la République s'est rallié au plan d'autonomie du royaume concernant la souveraineté marocaine. Que signifie ce changement de cap ?

(Débat) Sahara occidental : pourquoi Macron soutient Rabat ? (2/2)

En rejoignant la position états-unienne, la France rompt une nouvelle fois avec son ADN et sa vocation de puissance d'équilibre.

Leslie Varenne

Cofondatrice et directrice de l'Iveris, journaliste spécialiste de l'Afrique

La manière dont Emmanuel Macron gère les affaires internationales - il décide seul ou avec un petit groupe de conseillers, en écartant systématiquement la diplomatie française - ne permet pas de comprendre ce qui sous-tend ses prises de position. Plusieurs raisons peuvent néanmoins expliquer cette audacieuse initiative, qui ne restera pas sans conséquences. Pour la première fois de son histoire, sous les mandats d'Emmanuel Macron, la France avait réussi la prouesse de se fâcher avec les deux frères ennemis que sont le Maroc et l'Algérie. Pour y remédier, le président français a tenté de « jouer » Alger, sans véritable succès. Il s'est ensuite tourné vers Rabat, mais compte tenu de ses rapports personnels exécrables avec Mohammed VI, il fallait un geste fort pour apaiser les relations bilatérales. D'autant que la nomination de Stéphane Séjourné au ministère des Affaires étrangères les avait encore exacerbées. Lorsque ce dernier était à la tête du groupe Renaissance au Parlement européen, il avait porté deux résolutions hostiles au Maroc. Cependant, juste après son arrivée au Quai d'Orsay, il avait donné des gages en se rendant à Rabat et en esquissant maladroitement des premiers pas en faveur de la reconnaissance du Sahara occidental.

Après avoir subi une série de défaites en Afrique, au Mali, au Burkina Faso et au Niger, Emmanuel Macron ne pouvait pas inscrire à son bilan la perte d'influence de la France au Maghreb - les relations avec Tunis relevant du service minimum. C'est à mon sens la principale raison. Cependant, on ne peut totalement exclure la possibilité de pressions israéliennes dans le contexte de la guerre à Gaza. Le Maroc est signataire des accords d'Abraham, tandis que l'Algérie défend ardemment la cause palestinienne. La manière dont Emmanuel Macron a reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, une reconnaissance à l'encontre de toutes les résolutions des Nations unies et de la position historique de la France, est une illustration caricaturale de sa méthode tout à fait singulière. Pas de débat au Parlement, pas de communiqué officiel, ni du Quai d'Orsay ni de l'Élysée : les Français ont appris la nouvelle par les autorités marocaines, qui ont fait fuiter la lettre du président au roi Mohammed VI. Le manque d'anticipation des conséquences de ses décisions est une autre marque de fabrique du président français dans sa gestion des affaires internationales. Outre la recrudescence des tensions diplomatiques avec Alger, cette décision renforce les antagonismes entre l'Algérie et le Maroc, au lieu de travailler à une sortie de crise entre ces États.

Cet apaisement est pourtant souhaité par les deux peuples. En outre, en rejoignant la position américaine sur le Sahara occidental, la France rompt une nouvelle fois avec son ADN et sa vocation de puissance d'équilibre. Il n'est pas certain que le camp occidental en sorte gagnant : cette décision risque fort de pousser Alger à renforcer ses liens avec la Russie et la Chine. Elle fera date tant elle illustre les inconséquences de la diplomatie française sur la scène internationale.

La position pro-colonisatrice du président de la République, rejoignant notamment celle d'Israël, sert les intérêts des multinationales.

Jean-Paul Lecoq

Député PCF de Seine-Maritime, membre de la commission des Affaires étrangères

Alors que le processus international de décolonisation du XX e siècle devait libérer les États et les rendre entièrement indépendants, force est de constater que la situation est autre. Ancienne colonie espagnole, le Sahara occidental fait face à un conflit gelé. Depuis plus de trente ans, le territoire est considéré comme « non autonome », rendant indispensable la tenue d'un référendum d'autodétermination du peuple sahraoui. Alors que, pendant très longtemps, la France avait une position d'équidistance entre le Front Polisario et le royaume, Emmanuel Macron, seul, en a décidé différemment. En effet, dans une lettre adressée au roi du Maroc, il a exprimé son soutien au plan de partage marocain, pourtant contraire au droit international sans référendum.

Ce revirement de position historique a été relayé par plusieurs ministres démissionnaires et pendant la trêve politique, demandée par le président lui-même. Mais cette période était bien choisie : les médias couvraient principalement les jeux Olympiques 2024 et le Parlement était en pause estivale, ne permettant donc pas l'interpellation du gouvernement en séance publique. Par cette attitude, la France rejoint le Maroc, Israël et la Russie dans l'union des colonisateurs qui n'ont guère à faire des normes internationales. Ces politiques impérialistes n'ont d'autre intérêt que l'argent, où un dirigeant vend les valeurs de notre pays, qu'il dirige au service des multinationales et de leurs dirigeants. Preuve en est, les contrats d'exploitation des sous-sols (minerais), des sols (agriculture) ou de la côte (pêche, tourisme) de ce territoire sont signés par le Maroc et ne bénéficient ni à sa population, ni à des entreprises sahraouies. Quelle part du gâteau obtiendra la France ? Évidemment, cette position pro-colonisatrice du président n'est pas désintéressée. Qu'il s'agisse du référendum d'autodétermination tenu aux Comores en 1975, qui devait être entendu à l'ensemble de l'archipel et finalement comptabilisé île par île, séparant Mayotte de l'archipel et faisant ainsi de la France une puissance militaire colonisatrice de cette île, ou bien du troisième référendum en Kanaky - Nouvelle-Calédonie, qui a eu lieu en 2021 alors même que le FLNKS demandait qu'il soit reporté après les élections présidentielles de 2022 et que, en France, les élections municipales avaient été repoussées à cause du Covid, soutenir une attitude coloniale à l'étranger est bien opportun pour la France.

Et pour les Sahraouis, que va-t-il advenir ? Que va-t-il se passer pour la « Minurso », la seule opération de maintien de la paix de l'ONU dont le mandat est dépourvu de toute référence à la protection des droits humains ? Ces questions montrent bien que l'intérêt des peuples n'a pas d'importance pour le président lorsque les intérêts de ceux qu'il protège sont préservés.

Pour aller plus loin

Le site de l'Institut de veille et d'étude des relations internationales et stratégiques sur iveris.eu

À lire

Emmanuel au Sahel : itinéraire d'une défaite, de Leslie Varenne, éditions Max Milo, 2024.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mercredi 18 septembre 2024 677 mots, p. AUJM9
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18 septembre 2024 - Le Parisien

Les socialistes plus divisés que jamais

Procédure de Destitution|Mal à l'aise avec cette résolution de LFI, le PS a validé sa recevabilité tout en prévenant qu'il votera contre cette procédure « vouée à l'échec ». Une position difficile à justifier.

Pierre Maurer, Julien Duffé avec P.T. et M.M.

Mardi à la mi-journée, à la sortie d'une réunion du bureau de l'Assemblée nationale tendue, le député socialiste Iñaki Echaniz se charge de justifier la position de son groupe, qui a permis à la procédure de destitution du président de la République, lancée par la France insoumise, de passer une première étape. « Non, assure-t-il, nous ne répondons pas au diktat de Jean-Luc Mélenchon, notre groupe a débattu de longues heures et nous avons raisonné sur le fond. »

Quelques minutes plus tôt, au sein du bureau, le président du groupe Ensemble pour la République Gabriel Attal dénonçait pourtant « une farce », estimant « grave, sidérant et triste » que le Parti socialiste « tourne ainsi le dos à son histoire et ses valeurs ». Comprendre la gauche de gouvernement. D'autant plus que François Hollande, alors président de la République, avait dû lui-même batailler contre les Républicains, en 2016. À l'époque, l'opposition de droite voulait actionner cette procédure de destitution contre lui. Et le PS était alors monté au créneau pour le défendre.

Alors comment comprendre qu'aujourd'hui les socialistes jugent recevable une telle résolution à l'encontre d'Emmanuel Macron ? La majorité de gauche au bureau de l'Assemblée nationale « a fait le choix d'un détournement de la règle de droit », a vivement condamné Yaël Braun-Pivet, dans un communiqué. Et la présidente de l'Assemblée nationale de juger que « le choix de certains de les instrumentaliser à des fins purement politiques conduit à un affaiblissement grave de nos institutions ».

Au sein de l'alliance des gauches, majoritaire en voix au sein du bureau du Palais-Bourbon, rien n'a été simple. La résolution de LFI a mis les socialistes dans l'embarras. Olivier Faure allant même jusqu'à tenter d'éteindre l'incendie en rétorquant que juger recevable une telle résolution ne valait pas approbation.

Malgré cette explication, mardi, les principaux responsables ont eu bien du mal à justifier leur position. « Tout le monde avait le sentiment qu'il n'y avait que des mauvais choix à faire dans cette histoire, veut croire un cadre du groupe PS. Dans toutes les hypothèses, on se faisait taper dessus. On a donc essayé de distinguer la recevabilité technique de la résolution, en droit, et la réaffirmation que nous étions contre cette proposition. »

Les critiques contre Olivier Faure

Surtout, les socialistes ont craint de se retrouver mis en minorité par leurs partenaires du Nouveau Front populaire, tous prompts à valider cette résolution très critiquée. « Les communistes et les écologistes sont totalement à la colle avec les Insoumis », s'agace un poids lourd du groupe PS.

Pour cette cadre socialiste, la nécessité de préserver l'union de la gauche l'a emporté. « Il y avait une volonté de nos trois partenaires du NFP de permettre la tenue de ce débat, on n'allait pas être les seuls à s'y opposer ». Mais la même convient que la communication des siens peut paraître bien obscure au plus grand nombre. « Honnêtement, notre position n'est pas binaire et elle est difficile à expliquer rapidement. »

Vouée à l'échec au Parlement, la destitution n'a pas fini d'alimenter les turpitudes du PS. Ce mardi soir, les socialistes se sont réunis en bureau national. Le premier secrétaire, Olivier Faure, a tenté de couper court au débat provoqué par la motion de destitution. Sans y parvenir. De quoi apparaître comme un argument supplémentaire à ses opposants internes, qui l'accusaient déjà d'avoir empêché la nomination de Bernard Cazeneuve à Matignon et d'avoir privé la gauche de la possibilité de renouer avec l'exercice du pouvoir. « On a quand même une difficulté sur ce qu'on met à l'agenda pour qu'on parle moins de notre rapport à LFI et plus de ce qu'on fait nous, notamment nos propositions pour les Français », soupire une cadre du PS.

L'Humanité
mercredi 18 septembre 2024 838 mots, p. 6

Barnier se prend les pieds dans le budget

Cyprien Caddeo

Finances publiques Le premier ministre a annoncé que le projet de loi budgétaire pourrait être transmis le 9 octobre à l'Assemblée, avec huit jours de retard sur le délai légal. Éric Coquerel et Charles de Courson dénoncent en outre le fait que des documents ne leur ont pas été envoyés, les empêchant de travailler.

Emmanuel Macron aura décidément offert à la France une sacrée collection de scènes surréalistes. On en rirait si elles n'étaient pas synonymes d'un marasme politique tragique. Voir : ce mardi 17 septembre, les députés Éric Coquerel (FI-NFP) et Charles de Courson (centriste, Liot) se sont rendus tous deux à l'hôtel de Matignon pour réclamer des documents relatifs au budget qui ne leur ont pas été communiqués. Toute la presse était conviée à ce coup d'éclat, premier bras de fer d'une session parlementaire qui s'annonce à couteaux tirés, entre le nouvel exécutif macroniste et le pouvoir législatif. « Le retard dans la transmission ne permet pas à la commission des Finances de préparer l'examen du projet de loi de finances pour 2025 dans des délais raisonnables », expliquent les deux parlementaires, respectivement président de la commission et rapporteur du budget, et tous deux membres de l'opposition.

La crainte d'un passage en force par le 49.3

« C'est la conséquence de M. Macron, qui a eu une urgence à dissoudre avant les jeux Olympiques, plongeant la France dans une crise politique, dans le retard, et mettant en danger le budget », assène Charles de Courson, trente et un ans d'expérience au Parlement, et reconnu pour son expertise sur la question des finances publiques. Pour cause, la dissolution et l'interminable tergiversation du chef de l'État pour contourner les urnes ont suscité un bazar inédit dans le fonctionnement des institutions. À tel point que le nouveau premier ministre, Michel Barnier, a annoncé, lundi, qu'il serait probablement incapable de transmettre le projet de loi de finances (PLF) pour 2025 avant le délai légal, le 1er octobre. L'ancien commissaire européen est en effet toujours empêtré dans la constitution de son gouvernement et n'a pas eu le temps, de fait, de cadrer un PLF qui porterait sa marque.

La présentation du texte, à voter en début de session parlementaire puisqu'il conditionne tous les autres, pourrait donc être reportée au 9 octobre. Ce qui fait craindre des temps réduits de discussion dans l'Hémicycle. « Il n'y aura pas, a priori, de session extraordinaire. Pour construire le budget, ça va être une difficulté », a ajouté Fabien Roussel à sa sortie de Matignon où il était reçu, mardi, avec les représentants des députés et sénateurs communistes Stéphane Peu et Cécile Cukierman. De ce rendez-vous, le secrétaire national du PCF retient que « Michel Barnier a dit son souhait d'une plus grande justice fiscale ». Sans se faire d'illusion : « On attend d'en savoir plus. Ça ouvre l'appétit. »

Ce nouveau budget pourrait une fois encore passer au forceps, avec un hypothétique 49.3 (Michel Barnier espérant éviter la censure grâce au soutien tacite du RN). Un scandale démocratique de plus sur une pile trop haute : ce débat, fondamental, tranche les orientations en matière de service public, d'accès à la santé, de qualité de l'éducation...

Les hausses d'impôts, tabou de la Macronie

Pour le moment, les premières lignes de cap budgétaire ont été fixées par Gabriel Attal durant l'été, alors qu'il était déjà démissionnaire. Mi-août, le prédécesseur de Michel Barnier a ainsi transmis des « lettres plafond » aux différents ministères - avec plusieurs mois de retard sur le calendrier habituel. Ce sont ces documents qu'Éric Coquerel et Charles de Courson se plaignent de ne pas avoir reçus. Lesdites lettres déterminent en effet les ressources par ministère, à la suite d'un arbitrage de Bercy et de Matignon. Et constituent donc un indicateur des priorités fixées pour l'année à venir. « Ça nous intéresse, par exemple, de savoir si la question du logement est impactée par la baisse des dépenses publiques », a illustré Éric Coquerel, interrogé sur BFM. « Sidérés », l'insoumis et Charles de Courson sont repartis de Matignon sans rien obtenir : « C'est un droit constitutionnel qui est octroyé au président de la commission des Finances et au rapporteur général du budget, on nous l'a refusé », dénonce le député FI.

Gabriel Attal avait annoncé, le 20 août, que ces « lettres plafond » reconduisaient les crédits votés pour 2024 : soit un gel des crédits de l'État à hauteur de 492 milliards d'euros. Une réponse à l'impasse politique, mais surtout un faux statu quo : avec l'inflation, geler les crédits revient à réduire les dépenses publiques. Installé à Matignon, Michel Barnier n'a pas eu le temps, pris dans la tempête politique suscitée par sa nomination, de revenir sur cette ébauche de budget, bien que la gauche ne se fasse guère d'illusion sur la « patte Barnier ». Selon le Parisien, néanmoins, le chef du gouvernement n'excluait pas, ce mardi, des hausses d'impôts - un tabou en Macronie - visant les plus riches. À condition que « Les Républicains », et surtout le Rassemblement national, qui y sont opposés, n'y voient pas une ligne rouge. L'envasement ne fait que commencer. 

Le Figaro, no. 24904
Le Figaro, mercredi 18 septembre 2024 868 mots, p. 4

Politique

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17 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Jugée recevable, la procédure de destitution de Macron va être débattue à l'Assemblée

La proposition des Insoumis a reçu le feu vert du bureau du Palais Bourbon mais a peu de chance d'aboutir.

Bordas, Wally

Le bureau de l'Assemblée nationale a tranché. Réuni ce mardi matin, la plus haute autorité collégiale du Palais Bourbon a décidé de juger «recevable» la procédure de destitution du président de la République portée par La France insoumise. Les débats auront donc lieu d'ici à quelques semaines en commission des lois de l'Assemblée nationale et, probablement, en séance publique dans l'Hémicycle. Si cette procédure n'a quasiment aucune chance d'aboutir - elle doit notamment être validée par les deux tiers du Parlement -, c'est la toute première fois qu'une telle proposition passe le filtre du bureau de l'Assemblée.

La composition de cette instance y est pour beaucoup. Minoritaires au Palais Bourbon, les députés de l'alliance de gauche Nouveau Front populaire sont majoritaires au sein du bureau, après la défection de plusieurs macronistes dans l'Hémicycle en juillet dernier lors de l'élection des secrétaires. En supériorité numérique, les députés des quatre groupes de gauche ont donc tous voté la «recevabilité» de cette proposition, mardi matin. Et ce sont les socialistes, qui, après avoir longuement hésité, ont fait pencher la balance. «Cette procédure étant signée par plus d'un dixième des membres de l'Assemblée, et motivée, nos représentants au bureau voteront en faveur de sa recevabilité» , avait annoncé le groupe socialiste dans un communiqué publié la veille.

Malgré l'opposition des députés du camp présidentiel, de la droite et du Rassemblement national, l'initiative des Insoumis pourra donc être examinée à l'Assemblée : victoire par 12 voix pour, 10 voix contre. «Les macronistes ont dû se refamiliariser avec la démocratie», s'est félicitée la présidente du groupe Insoumis, Mathilde Panot, à la sortie du bureau. Avant de se réjouir : «C'est un événement inédit dans l'histoire de la VeRépublique qui vient de se produire.» Une référence à 2016, où la procédure de destitution lancée par les députés Républicains à l'encontre de François Hollande avait été jugée irrecevable faute de majorité de droite à l'époque au sein du bureau de l'Assemblée.

Les socialistes, quant à eux, ont justifié leur choix de laisser passer ce texte, expliquant qu'ils auraient pris la même décision si la proposition avait émané «de tout autre groupe» du Palais Bourbon. «Nous ne répondons pas au diktat des Insoumis», a notamment précisé le socialiste Iñaki Echaniz, salle des Quatre Colonnes. La décision des Insoumis de déposer cette procédure de destitution faisait suite à la décision d'Emmanuel Macron de ne pas nommer de premier ministre issu du Nouveau Front populaire, en dépit de leur arrivée en tête au soir du deuxième tour des élections législatives anticipées de 2024. «Un coup de force antidémocratique», jugent-ils.

De leur côté, la droite et le RN se sont mobilisés contre la procédure. «L'utilisation de cet article pour destituer le président uniquement parce qu'il n'a pas nommé de premier ministre du NFP ne tient pas. Quoi qu'on pense de cette décision, Emmanuel Macron ne s'est pas mis en faute vis-à-vis de nos institutions», juge la questeur LR Michèle Tabarot. «Pour tenter de faire oublier ses multiples compromissions, l'extrême gauche défend une procédure de destitution du président qui n'a aucune chance d'aboutir au regard des divisions de la gauche», a, quant à elle, réagi Marine Le Pen sur X (ex-Twitter). En réunion de groupe ce matin, l'ancien premier ministre et président du groupe macroniste, Gabriel Attal, a, lui, fustigé «une déclaration de guerre à nos institutions».

Cette réunion du bureau, première avant la reprise des débats à l'Assemblée, début octobre, s'est parfois déroulée dans un climat électrique. «La présidente Yaël Braun-Pivet a dû rappeler à plusieurs reprises à la gauche quel était son rôle et qui prenait les décisions», raconte un participant. «Quand ils sont minoritaires, ils refusent le vote», tance de son côté un député de gauche. En fin de réunion, le ton est même monté entre Yaël Braun-Pivet et sa vice-présidente Insoumise Clémence Guetté. «Elle ne cessait de l'interpeller avec véhémence alors que la présidente était en train de clôturer la réunion», témoigne un présent.

Les échanges entre l'occupante du perchoir et les représentants de la gauche se sont même poursuivis sur X. Cette dernière a interpellé Olivier Faure, le patron des socialistes. «Le bureau a une responsabilité particulière. Il ne peut agir comme un simple bureau d'enregistrement. Il est de la responsabilité des membres du bureau de juger du caractère sérieux des motifs invoqués et de vérifier s'ils sont susceptibles de caractériser un manquement au sens de l'article 68 de la Constitution», a-t-elle écrit, paraphrasant l'ancien président socialiste de l'Assemblée nationale, Claude Bartolone, en novembre 2016.

La procédure de destitution devrait être examinée prochainement en commission des lois de l'Assemblée nationale. Même en cas de rejet, elle pourrait ensuite - sauf manoeuvre de dernière minute - être débattue dans l'Hémicycle de l'Assemblée nationale. De quoi largement enflammer les discussions à venir. W B

Le Figaro, no. 24904
Le Figaro, mercredi 18 septembre 2024 1059 mots, p. 19

Opinions

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17 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

CHRONIQUE

Avec ou sans Breton, la France joue sa place en Europe

CHRONIQUE - Si plusieurs explications peuvent être apportées à l'éviction de Thierry Breton de la Commission européenne, l'affaiblissement de l'influence française sur la machine européenne est plus que jamais en question.

Bayart, Bertille

On pourrait tourner à Bruxelles une nouvelle saison de Dallas. L'univers y est tout aussi impitoyable. Il n'y a pas de gentils dans cette série. Que des méchants. Ou plutôt des animaux politiques d'autant plus féroces qu'ils évoluent dans un double jeu de contraintes, nationales et communautaires. C'est ainsi un combat à mort que se sont livrés la présidente de la Commission européenne, l'Allemande Ursula von der Leyen, et le commissaire français Thierry Breton. Victoire à la première, sans partage. Elle a obtenu ce week-end que la France, ou plutôt Emmanuel Macron, lui envoie quelqu'un d'autre que Breton pour faire partie de son équipe de deuxième mandature. Ce sera Stéphane Séjourné, qui quitte le Quai d'Orsay.

Il y a trois niveaux de lecture de cet événement. Le premier, ce sont les relations exécrables qu'entretenaient von der Leyen et Breton depuis cinq ans. Qui blâmera la présidente ? Le Français est notoirement impossible à vivre. Qui blâmera le désormais ex-commissaire ? L'Allemande a un style bien à elle de management en petit comité.

Le deuxième relève du rapport de force politiques tel qu'il est ressorti des élections européennes du 9 juin. La droite rassemblée au sein du PPE au Parlement européen est sortie en tête. Le centre - le groupe Renew - est tombé de la troisième à la cinquième place. Ursula von der Leyen a su s'assurer du soutien du PPE - ce que Thierry Breton lui a d'ailleurs publiquement reproché pendant la campagne - pour imposer son renouvellement. Il y a douze chefs d'État ou de gouvernement sur vingt-sept rattachés aux partis du PPE à la table du Conseil. Il y a désormais quatorze commissaires de cette famille politique dans le nouveau collège.

La troisième grille d'analyse du débarquement de Thierry Breton se fait au prisme de l'influence française sur la machine européenne. Et de ce point de vue, il n'y a pas de lecture satisfaisante. Soit Ursula von der Leyen a obtenu, par un chantage à la taille du portefeuille, qu'Emmanuel Macron récuse le candidat qu'il avait présenté en juillet. Et dans ce cas le président de la République, en abdiquant une prérogative qui ne relève en principe que de lui, a acté une forme d'affaiblissement de la France. Soit Emmanuel Macron a d'autant plus volontiers cédé qu'il y a vu l'opportunité de proposer un poste à Stéphane Séjourné, « Marcheur » de la première heure à ses côtés, fidèle parmi les fidèles. Quelle que soit l'hypothèse, le résultat est le même : «Personne ne croit aujourd'hui dans les institutions européennes que Stéphane Séjourné sera un poids lourd de la Commission. Les conditions de sa nomination en font un commissaire affaibli», regrette un député européen.

À Strasbourg et à Bruxelles, chacun a rapidement fait les comptes selon l'arithmétique propre à la politique communautaire. Stéphane Séjourné n'aura directement autorité que sur une direction générale de la Commission. Thierry Breton en avait trois. CQFD ? À Paris, on fait valoir son périmètre étendu de vice-président exécutif qui porte son champ de compétence, au-delà du marché intérieur et de la politique industrielle, aux questions cruciales de la politique commerciale ou des marchés de capitaux. À la condition que les vieux routiers de la Commission que sont Maros Sefcovic et Valdis Dombrovskis reconnaissent son autorité. En somme, qu'ils ne se comportent pas comme un Thierry Breton vis-à-vis de « sa » vice-présidente Margrethe Vestager pendant la précédente mandature. Pas gagné...

Ces calculs suffisent-ils à conclure à l'affaissement de l'influence de la France sur l'Europe ? Il faut encore y ajouter plusieurs signaux d'alerte. Dans l'organigramme présenté mardi, Ursula von der Leyen a confié le dossier de l'Énergie à une vice-présidente, l'Espagnole Teresa Ribera, et à un commissaire directement en charge, le Danois Dan Jorgensen, réputés peu favorables à la cause du nucléaire. Ce n'était pas la direction envisagée au moment de la confirmation d'Ursula von der Leyen, en juillet. À l'époque, Paris espérait voir le Tchèque Jozef Sikela prendre le portefeuille de l'Énergie. Si la «neutralité technologique» entre énergies renouvelables et nucléaire est inscrite dans la feuille de route de la Commission, certains redoutent déjà que les commissaires concernés n'y mettent pas beaucoup d'entrain.

De plus, l'instabilité politique récente et la situation des finances publiques qui a conduit la France à figurer sur la liste des pays en déficit excessif contribuent à affaiblir sa position en Europe. «On est tellement discrédités...», soupire un eurodéputé. La France paie aussi le peu de cas qu'elle a toujours fait de la construction patiente de parcours européens dans les services de la Commission et au Parlement, où certains partis continuent d'envoyer des candidats en mal d'élection ou en attente d'un destin au niveau national.

Mais, après tout, que pèsent ces considérations de petite politique si la grande est sauve ? À Paris, on se targue volontiers d'avoir encodé le logiciel programmatique de la nouvelle Commission. Son agenda de souveraineté est dans la droite ligne des deux discours de la Sorbonne (2017 et 2024) d'Emmanuel Macron. Mais en sept ans, l'étoile du président a pâli, à Bruxelles aussi. La guerre en Ukraine, sujet dont le débat politique français s'est presque entièrement désintéressé ces derniers mois, a changé l'Europe dans ses priorités, mais aussi dans sa géographie politique. C'est la Pologne qui porte, autant sinon plus que la France, et avec un contenu potentiellement différent, l'ambition d'une « Europe-puissance ».

De toute façon, ni la France, ni les vingt-six autres pays membres de l'Union européenne, ni la Commission ne doivent se tromper sur la réalité de leur défi commun. Le diagnostic a été posé, brutalement, par Mario Draghi et son rapport sur la compétitivité européenne la semaine dernière. S'il fallait en retenir deux points clés, ce serait d'une part qu'il réhabilite la croissance comme un socle du projet européen, et d'autre part qu'il formule une double exigence de simplification et d'intégration du marché intérieur. Pourtant, depuis une semaine, on ne parle que d'une chose : l'éventualité d'un endettement commun supplémentaire. Cela n'arrivera probablement pas ou alors seulement à la marge. C'est en revanche le chemin le plus sûr pour diviser l'UE et la plonger dans de nouveaux palabres aussi interminables que stériles. B. B.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mercredi 18 septembre 2024 273 mots, p. AUJM8
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18 septembre 2024 - Le Parisien

Course de chevaux L'étau se resserre sur

Course de chevaux

L'étau se resserre sur la formation du nouveau gouvernement. « On a peut-être une fenêtre de tir ce vendredi », espère désormais un soutien de Michel Barnier. À moins que les dernières crispations avec le groupe Ensemble pour la République, qui exige une clarification sur la feuille de route, ne viennent à nouveau retarder l'échéance. Le nouveau Premier ministre, qui a multiplié les entretiens pour former son casting, sait pourtant que le temps joue chaque jour un peu plus contre lui. D'abord car les urgences n'attendent pas. Aussi car envisager un délai supplémentaire la semaine prochaine est quasi impossible. La raison ? Emmanuel Macron doit s'envoler à partir du mardi 24 septembre pour l'Assemblée générale de l'ONU, à New York, puis il est attendu au Canada. Retour prévu le vendredi.

Alors, dans ce money time, la course de chevaux s'accélère. Particulièrement pour certaines places fortes, comme le ministère de l'Intérieur, pour lequel plusieurs noms ont circulé dernièrement. Comme ceux de Laurent Wauquiez et de l'actuel préfet de police de Paris Laurent Nuñez. Une personnalité paraît cependant se détacher du lot, Catherine Vautrin, la ministre démissionnaire du Travail. Une des rares, parmi les sortants, qui pourrait sauver sa peau. « Rien n'indique à ce stade que Sébastien Lecornu et Gérald Darmanin soient reconduits au gouvernement », fait d'ailleurs savoir un conseiller, alors qu'ils ont été reçus individuellement à Matignon. Agnès Pannier-Runacher a aussi eu un entretien avec Barnier. L'ex-eurodéputée écologiste Karima Delli, elle, a été sondée pour atterrir aux Transports. Et le député PS Philippe Brun, pour le Budget. Mais il a refusé. Bref, le sprint final est lancé.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Économie, mardi 17 septembre 2024 848 mots, p. AUJM10
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17 septembre 2024 - Le Parisien

Et si on mettait plus de produits français dans nos assiettes ?

Un rapport, commandé lors de la crise agricole du début d'année, préconise plusieurs mesures pour améliorer les revenus des agriculteurs et faire évoluer la loi Egalim.

Vincent Vérier

C'est un rapport attendu. Près d'un an après la crise qui a secoué le monde agricole, il pourrait trouver un écho alors qu'Arnaud Rousseau, patron du premier syndicat, la FNSEA, a mis la pression jeudi 5 septembre en réclamant au nouveau Premier ministre du « concret ».

Le 22 février 2024, alors que depuis plusieurs semaines la France vit au rythme des blocages organisés par les éleveurs, les cultivateurs, les maraîchers et toutes les composantes de la filière agricole en colère, Gabriel Attal, fraîchement nommé Premier ministre, confie à deux parlementaires de la majorité la mission de réfléchir à une évolution de la loi Egalim.

Une trentaine de recommandations

Votée en 2018, celle-ci vise à assurer un revenu décent aux agriculteurs. Mais cette législation se révèle vite imparfaite et oblige les parlementaires à l'enrichir à deux reprises. D'abord en 2021, puis en 2023. Pourtant, le mal persiste. Fin 2023, quand les campagnes commencent à manifester leur désarroi en retournant les panneaux d'entrée des villes, l'exigence de pouvoir vivre décemment de son travail figure toujours en pole position des revendications.

Six mois et une dissolution plus tard, les deux parlementaires mandatés par l'exécutif, Anne-Laure Babault, députée Démocrate de la Charente-Maritime, et Alexis Izard, député Renaissance de l'Essonne, ont perdu leur écharpe, mais le rapport qui devait servir de base à une loi Egalim IV est écrit. « Nous sommes prêts à le présenter au nouveau ministre de l'Agriculture dès qu'il sera nommé, assure Anne-Laure Babault. C'est un rapport efficace, de 70 pages, fruit de 70 auditions, avec une trentaine de recommandations. »

Et parmi celles-ci, la 17 e intéressera particulièrement le consommateur. « Nous voulons que, lors des négociations commerciales entre les fournisseurs et les distributeurs (qui débutent traditionnellement à l'automne), le premier indique au second si la matière première agricole contenue dans son produit est d'origine française ou non », annonce Anne-Laure Babault.

L'objectif ? Que de plus en plus de produits soient fabriqués avec des matières françaises. « On veut créer un cercle vertueux, ambitionne l'ancienne députée. Plus vous donnez de visibilité sur l'origine des produits agricoles, plus les fournisseurs seront incités à s'approvisionner en France. Les distributeurs savent que c'est une attente des consommateurs. Au final, le volume de produits agricoles français augmentera et avec lui les revenus. » Et Anne-Laure Babault de prendre l'exemple du Nutri-Score. « Il n'est pas obligatoire, mais il incite les industriels à revoir leurs recettes pour que leurs produits aient une bonne valeur nutritionnelle. »

En jeu, notre souveraineté alimentaire

Avec cette recommandation, les deux ex-parlementaires espèrent mettre un terme au biais pris par la loi Egalim. Si actuellement, elle sanctuarise le prix des matières agricoles, en interdisant aux fournisseurs et aux distributeurs de négocier le prix de celles contenues dans leurs produits afin de protéger le revenu des agriculteurs, rien ne les oblige à indiquer d'où sont issues ces matières agricoles. Conséquence, la loi Egalim protège aussi bien les revenus de l'agriculteur français que celui installé en Asie ou en Amérique du Sud, là où les coûts de production sont moins élevés. « C'est un non-sens par rapport aux attentes des consommateurs français et à la nécessité de sauver notre agriculture », estime l'ancienne députée. Mais quid du prix de ces produits, qui seraient composés de davantage de matière agricole tricolore souvent plus chère ?

« C'est là l'équilibre à trouver, reconnaît Anne-Laure Babault. On sait que notre modèle, parce qu'il a des normes plus strictes sur le plan environnemental et du bien-être animal, a un coût. Mais c'est aussi la garantie d'avoir le produit le plus sain et le plus durable au monde. » De toute façon, pour la parlementaire, il n'y a guère d'autre choix. « C'est une question de souveraineté alimentaire. Si on n'assure pas un revenu décent à nos agriculteurs, il y en aura de moins en moins. Un sur deux va partir à la retraite d'ici à 2030. »

« Un texte qui peut rassembler »

Parmi les autres mesures contenues dans le rapport, les parlementaires recommandent un calendrier resserré pour les négociations commerciales. « On veut notamment s'assurer que l'agriculteur a bien négocié avec l'industriel avant que les négociations se fassent avec les distributeurs », détaille Anne-Laure Babault.

Aujourd'hui, parfois, les négociations se font d'abord entre les industriels et les distributeurs. Il y a alors un risque que la rémunération de l'agriculteur soit dévalorisée. On propose de fixer, dans certaines filières, comme le lait, une date butoir, entre le 1 er et le 15 novembre, avant la date butoir fixée au 1 er mars entre l'industriel et le fournisseur. »

Reste à savoir si une loi qui rassemblerait ces différentes recommandations peut trouver une majorité au sein de ce Parlement très divisé. « De tous les sujets agricoles, celui du revenu est le plus consensuel, estime Anne-Laure Babault. C'est un texte qui peut rassembler. »

Le Monde
France, mardi 17 septembre 2024 918 mots, p. 10
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15 septembre 2024 - Le Monde (site web)
16 septembre 2024 - La Matinale du Monde

Le RN repart en campagne pour éviter l’« examen de conscience »

Le parti d’extrême droite tenait son séminaire de rentrée ce week-end

Corentin Lesueur

Les étés du Rassemblement national (RN) ressemblent à des vieux disques rayés. « C’est toujours la même chose, regrette Marine Le Pen. On part au mois d’août, alors les commentateurs disent qu’on n’est plus là, qu’on ne travaille pas… » 2017, 2022, 2024. « C’est vrai que c’est toujours un peu le même film :[après chaque grande élection] on dit toujours qu’il faut qu’on se structure, qu’on se professionnalise », souffle Louis Aliot, le vice-président du parti d’extrême droite.

Le cadre de la rentrée était certes moins festif (Agde, dans l’Hérault, en 2022) ou champêtre (Beaucaire, dans le Gard, en 2023) que les années précédentes : les 156 parlementaires (nationaux et européens) étaient conviés dans les locaux de l’Assemblée nationale pour un austère séminaire de travail, samedi 14 et dimanche 15 septembre, conclu par un conseil national du mouvement. Une succession de conférences thématiques pour rappeler aux élus les grandes lignes programmatiques de leur parti et multiplier les satisfecit sur la place inédite occupée par le RN dans l’espace politique.

Deux mois après une campagne des législatives gangrenée par des dizaines de candidats racistes, antisémites ou incapables d’assurer un débat, l’éviction des « brebis galeuses » a été noyée dans une valse de renouvellements à la tête des fédérations départementales. Lors d’une prise de parole début juillet, le président du RN, Jordan Bardella, avait promis un « examen de conscience », après le fiasco de son « plan Matignon ».

Les principales leçons tirées publiquement consistent surtout à mettre en garde leurs représentants contre des médias accusés d’alimenter une « petite musique » différente de celle composée par le parti. « Ne vous laissez pas ballotter par les commentaires toujours contradictoires », a répété Marine Le Pen. M. Bardella est même venu avec un « florilège » de titres de presse ayant eu le tort d’évoquer les dissensions au sein d’un parti contraint de procéder en coulisses à une purge de ses éléments les plus radicaux.

Meetings mensuels

« Contrairement à nos adversaires, aucune mansuétude, aucune tolérance, aucun droit à l’erreur ne nous sera accordé. Nous nous devons donc d’être irréprochables », a mis en garde le président du RN, dans une salle marquée par l’absence de la députée Christine Engrand (Pas-de-Calais), épinglée quelques jours avant pour avoir pioché dans son enveloppe parlementaire pour financer des dépenses personnelles et avoir conduit munie d’un permis invalide depuis 2009. M. Bardella a confirmé qu’elle serait convoquée par la commission des conflits du parti.

Charge à lui, ensuite, de décider d’une sanction, pour la parlementaire comme pour la trentaine de cadres qui, défavorablement connus lors des législatives des 30 juin et 7 juillet, sont passés devant l’instance le 9 septembre. Plus clairement, l’état-major aurait passé la consigne aux élus de ne désormais plus répondre aux sollicitations des médias nationaux, sauf accord de la direction ou mission de communication dûment confiée. Une mesure confirmée au Mondepar une porte-parole du RN.

Le parti d’extrême droite compte d’autant moins procéder au droit d’inventaire du dernier scrutin qu’il refuse de clore la séquence électorale. M. Bardella a invité la presse à son introduction du conseil national pour insister sur « l’état d’esprit de la campagne permanente » qu’il veut imposer à ses troupes. L’eurodéputé a déjà désigné les hommes qui dirigeront les campagnes des municipales de 2026 (Julien Sanchez, ancien maire de Beaucaire) et des législatives, dans l’hypothèse d’une nouvelle dissolution de l’Assemblée nationale (le député du Loiret, Thomas Ménagé, et celui de l’Yonne, Julien Odoul), qui ne pourra intervenir avant l’été 2025.

Des meetings mensuels sont annoncés (le premier est prévu le 6 octobre à Nice) et une commission d’investiture relancée, pour nommer 577 candidats – soit un dans chaque circonscription – d’ici à la fin du mois de mars, en cas de renouvellement anticipé de l’Assemblée. Avec aussi, évidemment, l’idée de se préparer dans l’optique de la prochaine présidentielle.

En déclarant ouverte la période électorale, le RN maintient la pression sur un premier ministre, Michel Barnier, que Marine Le Pen décrit à sa merci. Les accords politiques qui présideront à la formation du nouveau gouvernement sont déjà réduits par la députée du Pas-de-Calais à des « magouilles » impuissantes pour sauver une « mandature qu’[elle] souhaite la plus courte possible ». Composition du gouvernement, arbitrages du budget, instauration de la proportionnelle : le RN s’est plu, le temps d’un week-end, à présenter la série de « lignes rouges » qu’il fixe à un gouvernement en sursis.

Refusant de céder à un « discours d’autoflagellation », le RN veut tirer profit de son fonctionnement vertical pour relever la tête, en se projetant dès maintenant vers les prochaines échéances électorales.

Soucieux de mettre en scène sa célérité à préparer les prochains scrutins, le parti devra cependant composer avec un calendrier moins réjouissant, du 30 septembre au 27 novembre : celui du procès du parti, de Marine Le Pen et de vingt-six autres personnes, dans l’affaire des assistants du Parlement européen. La triple candidate à la présidentielle dit vouloir assister « au maximum » à l’audience, trois mois après la condamnation définitive du RN, le 19 juin par la Cour de cassation, dans l’affaire dites « des kits de campagne ». Les rendez-vous judiciaires, l’autre vieille rengaine du parti fondé par Jean-Marie Le Pen.

L'Humanité
mardi 17 septembre 2024 830 mots, p. 6

Ruffin-Mélenchon : un divorce et un débat de fond

Anthony Cortes

Stratégie Au-delà des invectives et des petites phrases échangées entre eux, cette joute ouvre un questionnement pour l'ensemble de la gauche. Doit-elle concentrer ses forces sur un électorat bien précis et acquis ou élargir sa cible ?

T erminé le temps des salamalecs. Entre Jean-Luc Mélenchon, fondateur de la France insoumise, et François Ruffin, député Picardie debout ! (et ex-FI) de la Somme, l'heure est plutôt aux clés de bras, à l'affrontement stratégique. « Il faut mobiliser la jeunesse et les quartiers populaires ! a lancé le premier lors de la manifestation du 7 septembre. Tout le reste, laissez tomber, on perd notre temps. Là, se trouve la masse des gens qui ont intérêt à une politique de gauche. » Une position qui n'est pas née à cette occasion. En novembre 2023, lors d'un colloque de l'Institut La Boétie, le fondateur de la FI déclarait : « Le gros de la troupe, qui va nous faire gagner, ce sont les quartiers populaires où on vote pour nous à 80 % au premier tour, mais où 30 % seulement vont voter. Si nous montons à un niveau égal à celui de la participation du reste de la société, nous avons gagné. » Une ligne que François Ruffin déplore, au point de signaler son « désaccord moral et électoral profond ». « Le choix de Jean-Luc Mélenchon est suicidaire, il ne nous permet pas d'être majoritaires, c'est un choix de l'abandon et de la défaite. Gagner en Picardie comme en Seine-Saint-Denis, ce n'est jamais perdre son temps ! » a-t-il clamé à l'Agora de la Fête de l'Humanité, samedi, lors d'une discussion vive mais constructive sur la question.

Au sujet de ces débats, le secrétaire national du PCF, Fabien Roussel, observe que « la classe ouvrière existe autant dans les campagnes que dans les banlieues. La gauche doit s'adresser aux classes populaires, à une partie de la France qui s'en détourne. La question du travail doit être centrale et nous permettre de rassembler tous les Français ». Comment ? En créant des ponts à partir de problématiques communes, selon lui : « Les déserts médicaux sont partout. Quand la classe des riches mène une guerre sociale, c'est contre les classes populaires. »

En effet, la France rurale n'est plus uniquement paysanne depuis longtemps. Désormais, les classes populaires, garnies d'ouvriers, sont nombreuses dans deux espaces : les banlieues des métropoles, mais aussi dans la ruralité. Comme le décrit le sociologue Julian Mischi dans ses travaux, plus on s'éloigne du coeur des agglomérations, plus la part des ouvriers dans la population augmente. Si elle est de 14 % dans l'agglomération parisienne et de 22 % dans les autres métropoles, elle dépasse 25 % dans le périurbain et 30 % dans les zones rurales... Si les deux espaces, quartiers et campagnes, s'abstiennent massivement, reste une différence majeure : les premiers votent à gauche, les seconds à l'extrême droite.

« Nous sommes dans une coalition où chacun essaye d'apporter sa pierre à la réussite du NFP»

À la ligne de Roussel et Ruffin, Manuel Bompard, coordinateur de la FI, répond : « J'assume de dire que nos efforts doivent se poursuivre contre l'abstention chez les jeunes et dans les quartiers populaires. » Et si certains pensent qu'il faut « prioritairement » aller chercher d'autres électeurs, « qu'ils le fassent » ! « Nous sommes dans une coalition où chacun essaye d'apporter sa pierre à la réussite du NFP », indique-t-il, tout en soulignant que les jeunes et les plus pauvres n'habitent pas que dans les grandes villes. Reste que, dans son livre Itinéraire, ma France en entier, pas à moitié, François Ruffin accuse Jean-Luc Mélenchon d'être devenu « un épouvantail à électeurs » en dehors des banlieues. Donc de pénaliser la gauche.

Raphaël Arnault, député FI du Vaucluse, refuse, lui, « d'aller convaincre des racistes », mais appelle à « obtenir des victoires sociales », notamment avec les associations antiracistes, pour changer la donne. À la différence de Jean-Luc Mélenchon samedi, qui, se penchant sur le fort taux de vote RN dans les zones rurales, a déclaré : « C'est une erreur de penser que l'on peut voter facho alors qu'on est juste fâché. Et ne croyez pas ceux qui disent qu'il suffit de dire à quelqu'un " viens, on va se battre pour de meilleurs salaires, un meilleur service de santé, pour l'école" pour qu'il dise aussitôt " ah, je ne suis plus raciste". » Les mouvements sociaux sont pourtant, de façon historique, des vecteurs de conscientisation de classe : il est faux de dire que la lutte n'apprend rien.

La gauche doit-elle donc renoncer à tenter de convaincre l'électorat populaire et rural du RN ? D'autant que, selon le sociologue Félicien Faury, celui-ci se « solidifie progressivement » à mesure qu'il se « normalise »... « Dans les quartiers comme dans les villages, il y a un sentiment d'impuissance, de relégation, un besoin d'être considéré comme les autres, une disparition des services publics qui construit l'isolement, mais aussi une identité de soi de moins en moins positive, observe Marie Pochon, députée Les Écologistes de la Drôme. S'investir pour créer des ponts, ce n'est pas abandonner la radicalité d'un projet antiraciste, écologiste, social et égalitaire, c'est tout le contraire. » Le débat est ouvert.

Le Monde
France, mardi 17 septembre 2024 1260 mots, p. 9
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16 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Le NFP confronté au défi de durer

Les divergences internes, notamment entre socialistes et « insoumis », illustrent la fragilité de l’attelage

Sandrine Cassini et Laurent Telo

François Ruffin et Jean-Luc Mélenchon ne se sont pas croisés à la Fête de L’Humanité. Le député de la Somme, qui a rompu avec La France insoumise (LFI) et siège au sein du groupe écologiste et social à l’Assemblée nationale, et le chef de file des « insoumis » étaient pourtant présents tous les deux le même jour, samedi 14 septembre, mais ils avaient pris soin d’emprunter des chemins différents. Il faisait vraiment trop beau, à Brétigny-sur-Orge (Essonne), pour que quiconque ait envie de relancer la violente querelle qui les oppose sur les classes populaires.

La rupture est actée entre les deux hommes, certes, mais elle ne doit, à aucun moment, casser la dynamique unitaire de la gauche. Tel était l’état d’esprit de la Fête de L’Huma , de vendredi à dimanche : ne pas abîmer le Nouveau Front populaire (NFP), et lui éviter le sort funeste de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), rompue après les attentats du Hamas du 7 octobre 2023.

Sur le stand de Picardie debout !, François Ruffin, qui avait passé la semaine à accuser Jean-Luc Mélenchon de communautarisme, a fini par lui exprimer son « affection », non sans avoir assumé quelques minutes plus tôt, sous beaucoup de sifflets et quelques applaudissements, un « désaccord moral et électoral profond ». Habituellement connu pour ses représailles homériques, le fondateur de LFI a cette fois choisi l’apaisement : « Dédramatisons la discussion à l’intérieur de la gauche(…) .Tout n’est pas une obligation de se mettre des gifles », a-t-il déclaré, lors d’un discours au stand de LFI.A rebours de ses troupes, envoyées au front médiatique pour décrédibiliser au maximum celui qui tente de se poser comme un concurrent de Jean-Luc Mélenchon pour la présidentielle de 2027.

De son côté, Marine Tondelier, la secrétaire nationale des Ecologistes, avait trouvé sa formule, « halte aux trouble-fête », qu’elle a répétée à tous les micros tendus. Elle a aussi appelé chacun à ne plus « se donner en spectacle », car pendant ce temps, « les autres mangent du pop-corn ». Samedi en début d’après-midi, dans une agora qui débordait de ses spectateurs, les quatre chefs de parti, Olivier Faure (Parti socialiste, PS), Marine Tondelier, Manuel Bompard (LFI) et Fabien Roussel (Parti communiste français) ont parlé d’une même voix : pour eux, le NFP doit perdurer. Même si des lignes de démarcation classiques entre les quatre entités persistent.

Mardi 17 septembre au matin, le NFP devait être confronté à un nouveau test. Le bureau de l’Assemblée nationale, où la gauche est majoritaire, doit se prononcer sur la recevabilité de la motion de destitution d’Emmanuel Macron, déposée par LFI. Tout repose sur les socialistes, qui doivent en discuter la veille – les Ecologistes et les communistes ayant déjà décidé de la valider.

Rencontres au coup par coup

Samedi, lors de son meeting, M. Mélenchon a pris mille précautions pour convaincre ses « camarades socialistes » d’y apporter leur soutien. Selon lui, le bureau de l’Assemblée ne doit pas statuer sur le fond, mais simplement accepter de laisser la commission des lois débattre du texte. Présenté par M. Mélenchon comme formel, le vote au bureau sera tout sauf anodin pour le PS, qui n’a cessé de fustiger la procédure de LFI. François Hollande a imploré son parti de ne « pas s’[y] associer ». « Infondée en droit, vouée à l’échec, elle est contraire à l’esprit de nos institutions », a déclaré le néodéputé de Corrèze, samedi, à Sud Ouest.

Agé de quelques semaines, le NFP connaît un démarrage plus laborieux que celui de la Nupes. Il est loin le temps où, en 2022, M. Mélenchon suggérait la mise en place d’un seul groupe à l’Assemblée. Les députés n’ont même pas acté la remise en selle de l’intergroupe, où les quatre formations de gauche siégeaient auparavant pour coordonner leur action au Palais-Bourbon. Les partis se rencontrent, mais au coup par coup. « Il faut un cadre. Le seul qui existe, ce sont des réunions des chefs de parti avec Lucie Castets[la candidate commune pour Matignon] . Mais elles ne sont pas pérennes. L’union ne peut pas être un Yalta des circonscriptions », se désole la députée de Seine-Saint-Denis (et ex-« insoumise », qui siège désormais au sein du groupe écologiste et social) Clémentine Autain, qui rêve d’un système d’adhésion directe au NFP.

Seuls les Ecologistes plaident, par la voix de la cheffe de file des députés, Cyrielle Chatelain, pour le retour d’un « cadre de travail collectif, avec plus de temps en plénière ». La présidente du groupe LFI à l’Assemblée, Mathilde Panot, a aussi annoncé, le 3 septembre, sa volonté de restaurer cette réunion commune. Mais communistes et socialistes y sont opposés. « On veut garder plus d’autonomie, une certaine identité », justifie le député communiste de Seine-Saint-Denis Stéphane Peu. «Ce qui ne veut pas dire qu’on ne va pas travailler ensemble sur un certain nombre de sujets », corrobore le patron des députés socialistes, Boris Vallaud, qui s’est réuni avec ses homologues, le 11 septembre, pour évoquer le projet de déposer une future motion de censure commune ou la demande d’une session extraordinaire à l’Assemblée.

Les appétits s’aiguisent

Unis dans leur bras de fer contre le nouveau premier ministre de droite, Michel Barnier, les quatre partis de gauche ne sont pas sur la même longueur d’onde concernant les opérations à mener. Ainsi, ces dernières semaines, LFI a appelé, sans consulter ses partenaires, à la marche du 7 septembre contre « le coup de force d’Emmanuel Macron ». Et samedi, M. Mélenchon a dit soutenir la nouvelle journée de mobilisation, prévue le 21 septembre, contre un « gouvernement Macron-Barnier », initialement à l’appel d’associations et d’organisations étudiantes, écologistes et féministes. Le PS préfère, lui, se mettre dans la roue des organisations syndicales, qui ont prévu des manifestations le 1er octobre. Signe qui ne trompe pas, le vocabulaire a changé. Le NFP est désormais vu comme un simple « accord électoral »,dixit le bras droit d’Olivier Faure, Pierre Jouvet, une terminologie auparavant employée par les opposants à la Nupes et à Jean-Luc Mélenchon.

Depuis la dissolution de l’Assemblée, le 9 juin, et l’instabilité politique qui en résulte, plusieurs cadres de gauche jugent le scénario d’une présidentielle anticipée de plus en plus crédible. En sourdine ou pas, les appétits s’aiguisent. Probablement pétri d’arrière-pensées, François Hollande s’est déclaré, dimanche sur RTL, défavorable « à la candidature unique à gauche ». A l’opposé de la ligne d’Olivier Faure, il a prôné la présence des « deux gauches »lors du prochain scrutin suprême, avec un représentant de la gauche radicale et l’autre du PS. « On ne peut pas imaginer que Jean-Luc Mélenchon soit le candidat unique de la gauche », a-t-il ajouté, comme si son ancien rival au PS était sur la rampe de lancement. Chez LFI, on n’envisage pas d’autre choix. Le septuagénaire reste à ce jour, selon M. Bompard, la « meilleure carte » du parti.

De son côté, Clémentine Autain met en garde sur le risque, pour la gauche, de se diviser. Pour elle, pas question d’être « pris en étau entre d’un côté Raphaël Glucksmann et François Hollande et de l’autre Jean-Luc Mélenchon. Rejouer les deux gauches irréconciliables, c’est la stratégie de la défaite ». A Brétigny-sur-Orge, Marine Tondelier, au cours du week-end, était la seule à envisager une « candidature unique » à l’élection présidentielle de 2027.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Faits divers, mardi 17 septembre 2024 678 mots, p. AUJM13
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16 septembre 2024 - Le Parisien (site web)
17 septembre 2024 - Le Parisien

Les accusations de viol de la députée LFI Ersilia Soudais contre son ex-compagnon classées sans suite

Damien Cassé, élu d'opposition à Noisiel, sera jugé pour harcèlement moral à Meaux en janvier.

Jean-Michel Décugis

Le 14 mai, leur confrontation judiciaire dans le bureau des policiers de la division de la criminalité territoriale de Meaux (Seine-et-Marne) avait duré sept longues heures dans une ambiance étouffante sans qu'aucun des deux protagonistes n'évolue d'un iota sur ses positions. La députée LFI Ersilia Soudais, 36 ans, accusait son ex-compagnon, le militant LFI Damien Cassé, de viol et de harcèlement moral. Lui évoquait un rapport consenti et se défendait de toute pression morale sur sa conjointe.

Après cette confrontation marathon, M e Yassine Bouzrou, avocat du mis en cause, conseiller municipal d'opposition à Noisiel, avait adressé au parquet de Meaux une note d'observations de 11 pages aux fins de classement sans suite de la procédure. Selon nos informations, le procureur de Meaux, Jean-Baptiste Bladier, a suivi en partie l'avocat « en ne retenant pas même sous une qualification correctionnelle les faits de nature sexuelle dénoncés par la plaignante ». En revanche, le magistrat a retenu le délit de harcèlement et renvoyé Damien Cassé par convocation devant le tribunal correctionnel de Meaux, en janvier.

« En mode plante verte »

Le 2 mars, l'élue de Seine-et-Marne avait déposé plainte contre son conjoint, déclarant que celui-ci lui avait imposé un rapport sexuel dans la nuit du 29 février au 1 er mars au domicile familial, à Villeparisis, alors qu'elle tentait de prendre de la distance dans leur relation qu'elle jugeait « toxique », après deux ans de vie commune. La députée relatait que, la nuit des faits, son compagnon l'avait attendue pendant près de quarante minutes à la gare de Lyon afin de s'assurer de son retour chez eux après une sortie avec une amie. Selon elle, vers minuit, alors qu'elle était allongée, Damien Cassé l'avait rejointe dans le lit et l'avait violée. Ersilia Soudais affirmait également avoir été harcelée de messages et d'appels malveillants de la part de son conjoint alors qu'elle se trouvait en Jordanie puis au Maroc du 17 au 28 février. Le 5 mars, interpellé chez ses parents à Noisiel où il vivait après leur rupture, le mis en cause avait été placé en garde à vue. Une perquisition avait eu lieu chez le couple.

Lors de sa garde à vue, Damien Cassé disait ne pas comprendre les accusations portées contre lui, notamment celle de viol, évoquant un rapport sexuel consenti sur fond d'une sexualité très particulière du couple.

Interrogée sur les faits de viol, Ersilia Soudais affirmait, selon le rapport de synthèse des enquêteurs que nous avons pu consulter, qu'« avec le recul, mentalement, elle n'avait pas voulu cette relation sexuelle mais reconnaissait qu'elle n'avait pas exprimé clairement ce refus » au moment des faits, se disant « simplement s'être laissée faire en mode plante verte ».

Brimades en public

Concernant le harcèlement moral, la députée LFI décrivait les brimades et les humiliations qu'elle pouvait subir en public. Elle relatait aussi un harcèlement de messages de la part de son conjoint quand elle n'était pas avec lui pour savoir ce qu'elle faisait et avec qui elle était. Un processus d'emprise que trois témoins interrogés par les policiers ont corroboré. Un examen psychologique a révélé chez la victime « un état de stress aigu en lien avec le contexte de la relation d'emprise » dénoncée. Contacté, M e Yassine Bouzrou n'a pas souhaité faire de commentaire.

« C'est un soulagement d'apprendre que l'ex-compagnon de M me Soudais devra répondre de ses actes devant un tribunal correctionnel », confie M e Jade Dousselin, avocate de la députée. « La justice s'était elle-même saisie de faits criminels dans ce dossier mais sans pouvoir apporter de preuves suffisantes à leur reconnaissance (la justice s'est bel et bien saisie des faits à la suite de la plainte pour viol de la députée). Nous savons comme il est encore aujourd'hui extrêmement difficile pour nombre de femmes d'apporter les éléments probants d'un viol lors d'une relation habituelle et nous le regrettons. »

Le Figaro, no. 24903
Le Figaro, mardi 17 septembre 2024 1002 mots, p. 5

Politique

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16 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

« Abroger la réforme des retraites quoi qu'il en coûte » : quand des députés de gauche s'apprêtent à voter un texte du RN

RÉCIT - À deux semaines de la reprise des débats, à l'Assemblée, de nombreux députés de gauche se préparent à voter la proposition de loi d'abrogation de la réforme des retraites portée par le Rassemblement national.

Bordas, Wally

C'est peut-être l'objet politique le plus inflammable de cette rentrée. Le 31 octobre prochain, à l'occasion de la niche parlementaire du Rassemblement national, les députés devraient débattre pour la toute première fois d'une proposition de loi visant à abroger la réforme des retraites. Un texte qui sera donc défendu par les élus du groupe de Marine Le Pen. Et qui pourrait donner des sueurs froides aux macronistes et à la droite. Car désormais, après les législatives anticipées de 2024, une large majorité de l'Hémicycle semble favorable à la suppression de cette réforme contestée et adoptée grâce à un 49.3 en mars 2023.

Pour la première fois de l'histoire, la gauche, qui a mené toute sa campagne législative sur l'abrogation de cette loi, pourrait porter main forte aux députés marinistes. Si, jusqu'à présent, l'immense majorité des députés de Nouveau Front populaire, toutes tendances confondues, s'interdisaient de voter le moindre petit amendement déposé par le RN, ce texte pourrait donc faire exception. «Quand on dit que nous voulons tout faire pour que cette réforme des retraites injuste faite dans le dos des Français soit abrogée, il faut être cohérent, et donc on doit tout faire pour qu'elle le soit», a lancé le patron des communistes, Fabien Roussel, ne fermant donc pas la porte à ce que ces députés votent le fameux texte du RN, fin octobre.

Des propos loin d'être isolés ces derniers jours dans les couloirs de l'Assemblée nationale. «Nous avons une responsabilité devant nos électeurs. Tant pis s'il s'agit d'un texte du RN, nous devons abroger la réforme des retraites quoi qu'il en coûte», argumente par exemple, auprès du Figaro, le socialiste Pierrick Courbon. Avant d'expliquer : «Cela ne me réjouit pas et ça me fait mal, mais, philosophiquement, je ne vois pas comment on ne vote pas cette proposition de loi.»

Une argumentation que le député PS n'est pas le seul à tenir, au sein de son groupe. «C'est hypercomplexe, mais est-ce qu'on a vraiment le choix? Je ne vois pas comment on peut faire toute notre campagne sur l'abrogation de cette réforme et ne pas voter ce texte. Et en même temps, nous nous sommes toujours donnés comme principe de ne jamais voter les propositions du RN», expose sa collègue Sandrine Runel. Et d'anticiper : «Si on vote avec eux, il va falloir trouver un bon récit... J'essaye déjà de me convaincre que je le fais dans l'intérêt des Français.» Un autre parlementaire socialiste prévient : «Aucune décision n'est prise mais une grande majorité de notre groupe est sur cette ligne: il va falloir voter ce texte coûte que coûte.»

Malaise

Mais le sujet divise au sein des quatre groupes de l'alliance de gauche. Et sera longuement débattu en interne, ces prochaines semaines. La gauche, qui depuis 2022 n'hésite jamais à crier au loup contre les macronistes et la droite à chaque vote de concert avec le RN, pourrait-elle finalement être la première à offrir une victoire parlementaire - et quelle victoire - à Marine Le Pen ? Au sein du groupe écologiste, la question suscite un certain malaise.

«Je n'y répondrai pas car la discussion est en cours. Il va falloir trancher», évacue par exemple Jérémie Iordanoff, qui avait pourtant hurlé au scandale en mars 2023 lorsqu'un député MoDem avait cosigné un amendement avec des députés marinistes. Sa collègue Sandra Regol refuse aussi de se prononcer : «Nous avons passé deux ans à supporter les duperies du RN, qui nous fait passer pour de dangereux dogmatiques. Ce qui est certain, c'est qu'il y a un enjeu qui sursoit à tout cela: l'avenir des Français et nous saurons proposer une solution rapide.»

« Cordon sanitaire »

Une autre écologiste évoque ainsi sa position sur le sujet : «Qu'est-ce qui est le pire? Je pense que le mal qui sera fait en ne votant pas l'abrogation de la réforme des retraites est moins important que celui qui sera fait en cas d'accession au pouvoir du RN. Et si on leur offre cette victoire, on légitime Marine Le Pen.» Sandrine Rousseau, elle, se veut catégorique : «Je ne voterai en rien, jamais, la proposition de loi d'abrogation dès lors qu'elle est déposée par le RN. On gagnera avec les honneurs», a-t-elle justifié, sur France 5.

«Vous vous souvenez, le barrage républicain?», interroge, ironique, l'Insoumis René Pilato. Avant d'avouer : «Il y a un vrai débat mais le vote d'une proposition de loi du RN est une ligne rouge très forte chez nous. Est-ce qu'on changera d'avis? Je ne sais pas mais dans tous les cas, je suivrai toujours la décision du groupe.» Sa collègue Ségolène Amiot ne cache pas non plus son embarras et avoue «ne pas avoir de réponse claire à cette question». «Cela fait l'objet d'échanges collectifs. Le RN a été d'une obstruction très très molle pendant les débats sur ce texte, ils n'en ont plus parlé pendant des mois, et d'un coup, ça deviendrait leur priorité?», s'agace-t-elle.

Et d'ajouter : «J'ai une position personnelle, mais je ne la partagerai pas sur la place publique. Cela risquerait de mettre la pression sur l'ensemble de mes collègues. Et il est important que nous soyons collectivement libres de prendre une décision ensemble.» Le débat, désormais, est plus que jamais d'actualité. La gauche coupera-t-elle définitivement le «cordon sanitaire», qui l'empêchait, depuis toujours, de voter des propositions émanant des troupes de Marine Le Pen ? Le député RN Flavien Termet, lui, se frotte les mains : «Le NFP s'est targué d'être le véritable défenseur du peuple pendant toute la campagne. Désormais, ils sont au pied du mur et nous verrons bien s'ils défendent vraiment les intérêts de la France qui travaille.» W B

La Croix, no. 43023
Une, mardi 17 septembre 2024 309 mots, p. 1
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16 septembre 2024 - La Croix (site web)

France indivisible

Séverin Husson

La gauche se déchire sur la conquête de l’électorat populaire P. 9

On pourrait être tenté de la regarder de loin, mais la querelle qui oppose François Ruffin et Jean-Luc Mélenchon a de quoi nous faire réfléchir. De quoi s’agit-il ? Leur différend porte sur la conquête de l’électorat populaire. À l’occasion de la sortie de son livre Itinéraire. Ma France en entier, pas à moitié, le député picard accuse son ancien mentor d’avoir « abandonné » une partie du pays – les territoires ruraux, les ouvriers et les employés –, persuadé que cet électorat est définitivement perdu au profit du Rassemblement national. En conséquence, les candidats de La France insoumise ne s’adresseraient plus qu’aux banlieues, aux minorités et à la jeunesse. L’accusation de communautarisme n’est pas loin.

S’il ne faut sans doute pas occulter les intentions du député picard – se joue en toile de fond de leur opposition le leadership à gauche –, son diagnostic devrait interroger tous les partis politiques. Pour endiguer l’essor du Rassemblement national, il faut en comprendre les fondements sociologiques. Et sans rien céder sur le fond, s’intéresser de près aux réalités que vivent ses électeurs : ces problèmes de fin de mois, ces services publics qui s’éloignent, cette impression que la promesse républicaine s’étiole… Quel responsable politique a pris le temps de construire une réponse argumentée, même partielle, à ces questionnements ?

Penser que les électorats sont des clientèles et que la France est un gâteau que l’on peut découper en tranches est mortifère pour notre société. Cela l’affaiblit, la fracture, la prive de cohérence interne. On attend des partis, surtout dans la situation dans laquelle nous sommes, qu’ils s’élèvent au-dessus de leur électorat, qu’ils trouvent une issue apaisée aux tensions. C’est le propre des démocraties qui fonctionnent correctement.

Libération
mardi 17 septembre 2024 1878 mots, p. 2,3,4

ÉVÉNEMENT

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16 septembre 2024 - Libération (site web)

Mais qui a tué Thierry Breton ?

JEAN QUATREMER

ÉVÉNEMENT

L'annonce, lundi, de la démission du commissaire français a créé la stupéfaction. En réalité, son sort était scellé depuis une dizaine de jours par Macron et Von der Leyen. Une partie de poker peu glorieuse qui illustre la faiblesse du président français.

E mmanuel Macron et Ursula von der Leyen offrent à l'Europe une piètre pièce de boulevard dont ni la France ni l'Union européenne ne sortiront grandis. Lundi matin, Thierry Breton, le commissaire européen français sortant et désigné pour effectuer un nouveau mandat de cinq ans au sein de la Commission européenne par le chef de l'Etat, le 25 juillet, a présenté sa démission avec «effet immédiat» à la présidente de l'exécutif européen. Une annonce fracassante manifestement destinée à tirer le tapis sous les pieds de Macron puisqu'il était prévu que l'Elysée annonce lundi qu'il serait remplacé par Stéphane Séjourné, patron de Renaissance et brièvement ministre des Affaires étran - gères dans le gouvernement de Gabriel Attal. Un recasage in extremis, l'annonce de la répartition des portefeuilles entre les 26 membres du futur exécutif européen devant avoir lieu ce mardi matin à Strasbourg, devant le Parlement européen.

A Bruxelles, la stupéfaction est totale : jamais dans l'histoire européenne un grand pays comme la France n'a changé de cheval au dernier moment, surtout s'agissant d'un commissaire sortant promis à devenir un poids lourd dans le nouvel exécutif, comme cela a toujours été le cas pour ceux qui ont appris à maîtriser les complexes rouages communautaires. Ce coup de Jarnac souligne à la fois la fébrilité et la faiblesse d'Emmanuel Macron qui ne semble plus rien maîtriser, y compris dans l'un des dossiers où il a montré un indéniable savoirfaire au cours des sept dernières années, l'Europe. «Après avoir dissous l'Assemblée, Macron a décidé de dissoudre Thierry Breton», résume, amusé, un député européen allemand.

FORTE TÊTE Que s'est-il passé ? L'éviction de Breton, commissaire chargé du Marché intérieur, de la Politique industrielle, du Tourisme, du Numérique, de l'Audiovisuel, de la Défense et de l'Espace, avait été demandée à plusieurs reprises par Ursula von der Leyen qui déteste cette forte tête qui n'a pas hésité à lui mettre des bâtons dans les roues et à la critiquer publiquement pour son mode de gouvernance autoritaire. C'est d'ailleurs ce qu'affirme sans fard le commissaire français dans sa lettre de démission : «Il y a quelques jours, vous [Ursula von der Leyen, ndlr] avez demandé à la France de retirer mon nom – pour des raisons personnelles dont vous n'avez jamais discuté directement avec moi – et offert, en compensation, un prétendu portefeuille plus influent pour la France dans le futur collège.» Dès lors, «à la lumière de ces derniers développements, qui témoignent d'une gouvernance douteuse, je dois conclure que je ne peux plus exercer mes fonctions au sein du collège», écrit-il.

Selon nos informations, la présidente de la Commission a expliqué à Emmanuel Macron qu'elle reprochait à Breton d'avoir fait publiquement obstacle à la nomination, en avril, d'un député européen, Markus Pieper, comme «représentant de l'UE pour les PME», une fonction jusque-là honorifique, mais transformée pour l'occasion en poste grassement payé (plus de 20 000 euros par mois pour un contrat de quatre ans qui pourrait être prolongé de deux ans). Du pur clientélisme puisqu'il s'agissait d'une demande directe des chrétiens-démocrates allemands de la CDU, son parti, qui voulait lui trouver un point de chute après vingt ans passés au Parlement européen afin de faire de la place à du sang neuf.

En voulant passer sur le corps de Thierry Breton – la nomination ayant eu lieu en son absence alors qu'elle relève de ses prérogatives – et en tordant les règles de recrutement afin de complaire à son parti, Von der Leyen a suscité une levée de boucliers parmi les commissaires socio-démocrates et centristes et les eurodéputés (seuls les conservateurs du PPE la soutenant), ce qui l'a contrainte à reculer, montrant ainsi qu'elle n'était pas toute-puissante. Pour ne rien arranger, durant la campagne des européennes, Thierry Breton l'a taclée publiquement à plusieurs reprises sur son mode de gouvernance autoritaire ou encore en soulignant l'absence d'enthousiasme du PPE, largement à la main de la CDU, à la soutenir pour un nouveau mandat. «Malgré ses qualités, Ursula von der Leyen mise en minorité par son propre parti», avait-il tweeté sur X (anciennement Twitter) le 7 mars. «La vraie question désormais : “Est-il possible de (re)confier la gestion de l'Europe au PPE pour cinq ans de plus, soit vingt-cinq ans d'affilée ?” Le PPE lui-même ne semble pas croire en sa candidate», ajoutait-il.

BRAS DE FER D'autre part, Ursula von der Leyen aurait fait valoir au président de la République que le père de la législation réglementant les plateformes numériques (connue sous le nom de DMA-DSA) avait de trop mauvais rapports avec les entreprises américaines du secteur, ce qui risquait de compliquer la relation transatlantique, surtout en cas de réélection de Donald Trump. Elle fait ici allusion à la partie de bras de fer engagée cet été par le commissaire français avec le libertarien Elon Musk, patron de X, accusé de violer la loi européenne. Il faut voir là le tropisme américain d'Ursula von der Leyen et de Bjoern Seibert, son tout-puissant chef de cabinet, qui les conduit à prendre d'abord par réflexe la défense des intérêts américains. Ainsi, le duo s'est d'abord félicité de l'IRA américain (loi visant à réduire l'inflation) sur la transition verte avant de se faire reprendre par la France qui leur a fait remarquer qu'il s'agissait d'une législation protectionniste destinée à attirer à coups de subventions les entreprises européennes aux Etats-Unis… A priori, ces éléments constituaient autant de raisons de maintenir Thierry Breton à son Suite page 4 Suite de la page 2 poste en temps normal, puisqu'il a prouvé son indépendance face à la présidente de la Commission et au PPE, et qu'il a réussi à placer la politique industrielle si chère à la France tout en haut de l'agenda européen (du numérique à la mise en place d'une industrie européenne de la défense avec l'accélération de la production d'obus en passant par la fabrication des vaccins contre le Covid). Pour Aurore Lalucq (Place publique), la présidente de la commission économique et monétaire du Parlement européen, «Thierry Breton, c'était l'homme de la politique industrielle et de la régulation contre une ligne “la concurrence pure et parfaite se suffit à ellemême” incarnée par la Danoise Margrethe Vestager, la commissaire à la Concurrence». Surtout, la France n'a jamais cédé à une demande de cette nature d'un président de la Commission, même lorsque c'était justifié pénalement. Ainsi, en 1999, le Luxembourgeois Jacques Santer, qui présidait alors l'exécutif européen, n'avait pu obtenir de Jacques Chirac et de Lionel Jospin le rappel d'Edith Cresson, ancienne Première ministre de François Mitterrand et commissaire à la Recherche, accusées de prévarication (une affaire révélée par Libération), ce qui avait contraint le collège à démissionner en bloc. Mais les temps ont changé, surtout depuis la dissolution ratée de l'Assemblée nationale. Emmanuel Macron est en position de faiblesse politique et Ursula von der Leyen le sait parfaitement : jamais elle n'aurait osé se lancer dans une telle négociation avec un gouvernement français fort.

ANCIEN MONDE Il est aussi vrai que les demandes de Von der Leyen ont coïncidé avec le désir de Macron de placer ses hommes et surtout de garder des leviers d'influence à Bruxelles, d'autant que le groupe Renew n'est plus aussi puissant au sein du Parlement de Strasbourg après la déculottée des élections européennes. En effet, Thierry Breton, 69 ans, n'est pas un homme de Renaissance et, comme on le dit avec componction à Paris, «les circonstances politiques ont changé», en clair avec la nomination du LR Michel Barnier à Matignon. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si la décision de débarquer Thierry Breton a été prise le même jour que celle de la nomination du nouveau Premier ministre, le premier week-end de septembre. Macron a manifestement estimé qu'il lui fallait à la Commission l'un de ses proches «pur Renaissance», afin de garantir un «équilibre politique» entre les conservateurs, les socialistes et les libéraux, c'est-à-dire la coalition majoritaire au Parlement. Dès lors, qui de mieux que Stéphane Séjourné qui a présidé plusieurs années le groupe Renew et qui dirige (en théorie du moins) le parti du Président ? D'autant qu'il ne fera pas d'ombre au chef de l'Etat, contrairement à Thierry Breton. «Macron a nommé quelqu'un qui lui mangera dans la main», se désole un eurodéputé français. Et tant pis si ce copinage rappelle «l'ancien monde» tant dénoncé par Emmanuel Macron.

L'Elysée tente de réécrire l'histoire, comme il se doit, en affirmant que le chef de l'Etat a d'abord négocié le portefeuille avant de s'intéresser à la personne, ce qui ne tient pas la route puisque Breton a été confirmé le 25 juillet et non fin août comme cela était possible. Surtout que, en dehors du titre, le portefeuille dont héritera le commissaire français ressemble à celui que détenait Breton, mais tout de même élagué, puisque la défense, le numérique, le tourisme, l'audiovisuel et l'espace (un autre dossier sur lequel il affrontait Musk) seront distribués à d'autres commissaires. Stéphane Séjourné sera «vice-président exécutif » chargé de la «prospérité et de la compétitivité» avec une autorité directe sur les directions générales du marché intérieur et de l'industrie et disposera d'instruments de financement. Pour le reste, il aura autorité sur quatre commissaires : recherche et innovation, commerce, économie et finance et services financiers. Vu l'expérience de la Commission sortante, ce sera surtout une autorité nominale d'autant que, parions-le, ces commissaires seront sans doute tous PPE et s'adresseront en priorité à Ursula von der Leyen. L'Elysée ne craint pas d'affirmer que, vu le portefeuille, Séjourné est l'homme de la situation, puisque selon Paris, il serait un économiste de qualité, ce que le monde semblait ignorer jusque-là. Pour en rajouter, rappelons qu'il ne parle pas parfaitement anglais, ce qui est un rien gênant pour un tel poste… Le Parlement européen aurait donc toutes les raisons de le retoquer, mais, vu le rapport de force internes, c'est douteux.

Pour s'en sortir la tête haute, le chef de l'Etat aurait pu nommer une femme au nom de l'égalité (malmenée) au sein de l'exécutif communautaire, ce qui aurait donné un certain panache à ce revirement. Mais l'Elysée n'en est même plus là à l'heure du sauve-qui-peut général. Autant dire que l'habillage laborieux de la capitulation de Macron face à Von der Leyen et son reniement de la parole donnée ne résistent pas à l'analyse : c'est bien cette dernière qui dicte sa volonté. «La présidente de la Commission considère désormais la France, sans gouvernement stable avant longtemps, comme un petit pays qui ne mérite pas plus de considération, estime un haut fonctionnaire européen, l'influence française va en pâtir et c'est la CDU allemande qui va dicter la marche de l'Europe.» «C'est un aveu de faiblesse terrible», reconnaît Aurore Lalucq. Ursula von der Leyen, qui a montré qu'elle n'hésitait pas à se débarrasser d'un commissaire gênant, comme l'avait déjà démontré le renvoi, en août 2020, du commissaire irlandais au Commerce, Phil Hogan, pour une affaire lunaire de violation des règles de confinement, est désormais hors de contrôle. Qui osera encore s'opposer à elle ?

Le Figaro, no. 24903
Le Figaro Économie, mardi 17 septembre 2024 973 mots, p. 22

Économie

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16 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Quand Michel Barnier tâtonne sur le budget

Les députés mettent la pression, les prévisions ne sont pas encore tranchées, Matignon teste une date de report... Bref, le budget s'enlise.

Je ne vais pas passer ma journée à commenter des informations qui se contredisent», soupire le président de la commission des finances à l'Assemblée, Éric Coquerel. Depuis plusieurs jours, les échos qui émanent de Matignon sur le budget sont, en effet, quelque peu confus. Ce lundi, le duo de tête de la commission des finances, le député Insoumis et le rapporteur général du budget, Charles de Courson, attendaient de pied ferme l'envoi de documents budgétaires importants : les lettres plafonds, qui fixent les enveloppes des différents ministères pour l'année suivante. Les deux parlementaires ont même menacé de «descendre à Matignon» , dès mardi, si ces lettres ne leur étaient pas transmises au plus tard lundi soir. Le duo de choc de la commission avait déjà utilisé, avec succès, le même procédé pour obtenir d'autres documents budgétaires de la part de Bercy, il y a deux semaines. Mais, cette fois-ci, les équipes du premier ministre semblent plus indécises sur la conduite à tenir.

Dans la matinée de lundi, Matignon a fait savoir que les lettres plafonds seraient bien envoyées dans la journée aux responsables de la commission. Une heure plus tard, une source dans l'entourage de Michel Barnier rectifie : ce ne sont pas les lettres plafonds qui seront envoyées ce lundi, mais « un courrier » sur le projet de budget. En outre, le tiré à part - un autre document normalement envoyé mi-juillet qui résume les grandes lignes du budget de l'État prévu pour l'année suivante - devrait être transmis «en fin de semaine». Cela sera-t-il suffisant pour convaincre Éric Coquerel et Charles de Courson de ne pas se rendre à Matignon pour exiger les lettres plafonds ? «J'attends de voir ce qu'il y aura dans ce courrier», répond le président de la commission des finances - qui se plaint par ailleurs de devoir suivre cette affaire « via les médias ». Même son de cloche, en début d'après-midi, de l'entourage de Charles de Courson. « Nous n'avons pas d'autres informations que celles qui viennent de la presse. »

Les lettres plafonds sont pourtant prêtes. Elles ont même été envoyées aux ministères eux-mêmes mi-août par Gabriel Attal, avec la consigne de ne pas en divulguer le contenu, tant le sujet est sensible et peut devenir explosif. « Elles contiennent les budgets ministère par ministère et affichent donc noir sur blanc quels ministres sont gagnants et, surtout, lesquels sont perdants » , explique un connaisseur. Et, cette année, les perdants seront nombreux. D'après une source au sein de l'exécutif, Matignon conserverait les crédits qui ont été fixés par le gouvernement sortant, et qui ont été considérablement limités pour ne pas aggraver un déficit public en plein dérapage. Dans un contexte où la composition de son gouvernement n'est pas bouclée, on peut comprendre que Michel Barnier veuille éviter d'afficher précisément sur la place publique quels portefeuilles seront moins garnis que les autres l'année prochaine.

Justement, toujours sans capitaine à Bercy, Matignon doit assurer seul la gestion du calendrier et les décisions sur le contenu du texte de loi le plus attendu de la rentrée. « On n'est plus en charge du dossier » , confirme-t-on au cabinet de Bruno Le Maire à propos d'un autre point déterminant de la préparation du projet de loi de finances (PLF) : le cadrage macroéconomique. Ce document, qui résume les prévisions du gouvernement en matière d'inflation, de recettes ou encore de croissance pour l'année prochaine, devait techniquement partir vendredi dernier au Haut Conseil des finances publiques (HCFP), organe de la Cour des comptes, qui est tenu de rendre son avis sur le sérieux de ce cadrage. Les équipes de Bercy ont déjà fait parvenir, il y a plusieurs jours, ce cadrage macroéconomique à Matignon. « Il reste simplement à faire un arbitrage politique sur les chiffres. La question pour Michel Barnier est de savoir s'il veut plutôt mettre un objectif de croissance volontariste ou s'il veut être plus dans la prudence » , commente un initié. Certains, dans l'administration, chuchotent que, si le cadrage n'est pas arrivé à temps, c'est justement parce que Matignon n'était pas parvenu à trancher sur un chiffre de croissance. Ce lundi, une source à la Cour des comptes confirmait que le document ne leur était toujours pas parvenu.

Au fil des dates limites qui passent les unes après les autres, la perspective d'un retard pour la présentation du PLF 2025 se fait de plus en plus concrète. Normalement, le budget doit être présenté au Parlement le 1er octobre. Mais les textes laissent, selon les interprétations, une petite marge de manoeuvre d'une quinzaine de jours. En ce moment, le cabinet de Michel Barnier « teste » la date du 9 octobre, soit après la déclaration de politique générale du premier ministre. « Dans le contexte, il est compréhensible que le budget subisse un petit délai » , concède un député influent de l'ancienne majorité qui ne s'inquiète pas particulièrement de ce retard car Bercy « a déjà avancé sur le texte, ce qui permet de ne pas partir d'une page blanche ». Mieux encore, malgré la nomination d'un nouveau premier ministre, le dossier reste sous la houlette du même haut fonctionnaire, Jérôme Fournel. Début septembre, il a été désigné comme directeur du cabinet de Michel Barnier après avoir dirigé ces derniers mois celui de... Bruno Le Maire. « Le moins qu'on puisse dire c'est qu'il connaît déjà le dossier, commente une source parlementaire, c'est un homme très carré. Après ce moment de flottement un peu politique, on peut s'attendre à ce que la séquence budgétaire soit tenue sérieusement. » JULIE RUIZ PEREZ

La Croix, no. 43023
France, mardi 17 septembre 2024 713 mots, p. 8

La confidente des Français autistes exilés en Belgique

Hugo Forquès

La Cour des comptes rend, ce mardi 17 septembre, un rapport portant sur les effets du moratoire de 2021 concernant le départ en Wallonie de Français en situation de handicap.

Depuis la Belgique, Isabelle Resplendino plaide la cause des familles. Portrait d’une militante confidente.

Isabelle Resplendino est une vigie, le regard braqué des deux côtés de la frontière franco-belge. Cette responsable associative de 58 ans alerte inlassablement sur le sort des Français en situation de handicap obligés de s’exiler en Belgique, faute de structures suffisantes dans l’Hexagone. « Nous sommes les oubliés des politiques publiques », martèle-t-elle. Le phénomène est enraciné. Depuis les années 1950, la France se défausse en partie sur son voisin belge en lui confiant la prise en charge des personnes handicapées, principalement celles atteintes d’autisme . Une politique qui a concerné des milliers de familles, dont celle d’Isabelle Resplendino. Celle-ci connaît le sujet sur le bout des doigts. En 2001, sa vie bascule à la naissance de son fils Wolfgang.

« Dès les premiers mois, j’ai perçu assez vite qu’il était atteint d’autisme, se rappelle-t-elle . J’étais familière avec ce handicap puisque je gardais des enfants autistes quand j’étais jeune. » Mais les premières analyses infirment son intuition, jusqu’à ce que son fils soit finalement diagnostiqué autiste, en 2005. « On nous a conseillé de scolariser Wolfgang en Belgique, dans une école spécialisée de la partie francophone », explique-t-elle. Avec son mari belge, ils décident de s’installer dans la commune de Stambruges, dans la province du Hainaut, pour être au plus près de leur enfant. Isabelle Resplendino esquisse un grand sourire : « Dès qu’il a été scolarisé, Wolfgang a fait des progrès fulgurants. »

En l’espace de quelques mois, il rattrape tout son retard grâce à la méthode belge. « Une approche plus éducative qu’en France », vante Mireille Battut, présidente de l’association La Main à l’oreille, qui a scolarisé son enfant autiste dans le même établissement belge. « Quand j’ai vu les progrès de mon fils, j’ai voulu aider les autres », raconte Isabelle Resplendino. Les premières années sont partagées entre l’éducation de son fils et son investissement chez Autisme France. En 2017, alors que l’exil des Français vers la Wallonie bat son plein, elle crée sa propre association pour les Français en situation de handicap en Belgique (Afresheb). « Mon rôle est d’expliquer le système belge aux Français qui veulent y placer leurs proches car ils n’ont pas de solutions dans leur pays, et de les orienter vers les bonnes structures », résume-t-elle.

La militante s’est aussi imposée comme un relais entre les familles et les décideurs politiques, en étant investie dans les comités de suivi locaux et nationaux. « Elle est ainsi devenue la coordinatrice des efforts des Français exilés en Belgique », se souvient Philip Cordery, député de la quatrième circonscription des Français établis hors de France, qui correspond au Benelux, entre 2012 et 2017. L’ex-député en avait fait une thématique centrale de son mandat et échangeait souvent avec la responsable associative. « Elle écoutait les familles pendant des heures quand elle les recevait chez elle. Pour moi, elle était une militante associative mais aussi une confidente. »

En 2021, soucieuse de mettre un terme à ce qu’elle qualifiait d’ « exil forcé », Sophie Cluzel, alors secrétaire d’État chargée des personnes handicapées, annonçait suspendre la création de places en établissements médico-sociaux belges, espérant enrayer les vagues de départ. « Ils ont décidé le moratoire avant de créer des places en France, tance Isabelle Resplendino. S’il était possible de faire encore pire qu’avant, ils y sont arrivés. » La quinquagénaire défend la possibilité que des familles puissent encore se tourner vers la Belgique, ce qui ne l’empêche pas de plaider pour que la France engage enfin les moyens nécessaires pour prendre en charge toutes les personnes en situation de handicap dans l’Hexagone. Isabelle Resplendino formule ainsi un vœu : « J’espère que mon association disparaîtra un jour. Cela voudra dire qu’on aura avancé sur la prise en charge des autistes en France. »

Le Figaro, no. 24903
Le Figaro, mardi 17 septembre 2024 1391 mots, p. 9

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17 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Longtemps menacés, les jardins d'enfants sauvés in extremis

Victimes collatérales annoncées de la loi instaurant l'instruction obligatoire à 3 ans, ces structures ont finalement pu ouvrir leurs portes en cette rentrée 2024.

Un mercredi après-midi de septembre, dans la section des «explorateurs» de l'École Gulliver (12e arrondissement de Paris). Autour d'une table ronde, Joséphine, Maïmouna, Sayfeddîn et Dayena «jouent au sable» , tandis qu'à la table d'à côté, Tom, Léo, Gabriel et Dimitriy manipulent de la pâte à modeler. Âgés de 2 à 6 ans, ces huit enfants - dont trois porteurs de handicap ou atteints d'un trouble du comportement - ont bien failli ne pas faire leur rentrée dans ce jardin d'enfants associatif, qui a pour particularité d'accueillir un tiers d'enfants en situation de handicap. Car les jardins d'enfants, ces structures à mi-chemin entre la crèche collective et l'école maternelle, ont manqué d'un cheveu de disparaître.

Et ce, malgré l'attachement des personnels et des parents à ces «ovnis» du secteur de la petite enfance, lieux de «mixité sociale» qui contribuent par ailleurs à l' «intégration d'enfants en situation de handicap». «Ce sont les écoles où on aurait rêvé d'être enfants: des petits établissements à taille humaine, où les enfants sont accompagnés par la même équipe toute la journée et où les parents occupent une place à part entière», résume Marine Digabel, porte-parole du collectif Décollaje - pour « Défense collective des amis des jardins d'enfants » - et mère de deux garçons.

Ce modèle, apparu en Allemagne en 1840, essaime dans l'Hexagone à partir des années 1920. En 2020, un rapport de l'Inspection générale de l'éducation, du sport et de la recherche (Igésr) et de l'Inspection générale des affaires sociales (Igas) avance le chiffre de 256 établissements accueillant 8 200 enfants âgés de 2 à 6 ans. Ces structures sont réparties dans 53 départements, avec une forte concentration à Paris et en Alsace. Ces Petits Poucets coexistent sans difficulté avec les autres structures de petite enfance jusqu'en 2019. Cette année-là, le ministre de l'Éducation de l'époque, Jean-Michel Blanquer, porte devant le Parlement un projet de loi «pour une école de la confiance». Principale nouveauté, l'abaissement de l'âge de l'instruction obligatoire à 3 ans, au lieu de 6. Le projet est adopté le 4 juillet 2019, la loi promulguée le 28 juillet suivant.

Le texte accorde un répit de cinq ans aux jardins d'enfants, «victimes collatérales» de la modification de l'âge de l'instruction obligatoire. «Par dérogation à l'article L. 131-2 du code de l'éducation, l'instruction obligatoire peut, au cours des années scolaires 2019-2020 à 2023-2024, être donnée aux enfants âgés de 3à 6ans dans un établissement d'accueil collectif recevant exclusivement des enfants âgés de plus de deux ans dit « jardin d'enfants » qui était ouvert à la date d'entrée en vigueur de la présente loi», précise ainsi l'article 18.

Le compte à rebours commence : les jardins d'enfants doivent se préparer à se transformer en crèche, en multi-accueil ou en école maternelle, voire à fermer leurs portes, à l'horizon 2024. Aussitôt, le collectif Décollaje se crée et se mobilise avec la Fédération nationale des jardins d'enfants (FNDJE). Parents et professionnels réclament une modification du code de l'éducation afin de créer une troisième voie aux côtés de l'instruction dans des écoles publiques ou privées et de l'instruction en famille. Mais leur lutte s'essouffle peu à peu.

Au début de l'année 2022, le ministère de l'Éducation nationale fait savoir qu'il ne prolongera pas la période transitoire. Le collectif Décollaje et la FNDJE se remobilisent, espérant cette fois sauver «seulement» les jardins d'enfants déjà existants. Manifestations, pétitions, appels sur les réseaux sociaux ; lettres et rencontres à l'Élysée, au ministère de l'Éducation, à la mairie de Paris, auprès de parlementaires... Pendant plus d'un an et demi, les défenseurs des jardins d'enfants frappent à toutes les portes, en vain.

Le ministère de l'Éducation nationale campe sur sa position. «Pour nous, la situation était claire: la loi de 2019 était l'expression de la volonté du président de la République de scolariser tous les enfants à partir de trois ans. Il n'était pas envisageable que les jardins d'enfants bénéficient d'une dérogation; le moratoire était une période transitoire qui permettait aux structures d'évoluer vers un modèle différent», explique la Rue de Grenelle. «La loi est la loi», déclare au Figaro en avril 2022 Patrick Bloche, adjoint à la maire de Paris chargé de l'éducation et de la petite enfance. Assurant «regretter ce qui arrive aux jardins d'enfants», il qualifie même ce combat de «vain et perdu d'avance».

Pas de quoi arrêter Marine Digabel et son acolyte de Décollaje Sébastien Thubert, ni la FNDJE. «Une loi, ça peut se changer!», insiste la première. Le salut leur vient finalement de la députée Les Républicains des Alpes-Maritimes Michèle Tabarot. Alertée par le maire de Grasse quant à la situation du jardin d'enfants de sa commune, l'élue travaille sur le sujet, puis dépose en septembre 2023 aux côtés d'une quarantaine d'élus LR, RN, Modem, Horizons, Liot et non-inscrits une proposition de loi «visant à pérenniser les jardins d'enfants gérés par une collectivité publique ou bénéficiant de financements publics». Inscrit au programme d'une niche parlementaire LR le 1er février 2024, le texte est adopté en première lecture «quelques minutes avant minuit», se souvient Michèle Tabarot. «C'était vraiment une niche dans la niche», s'amuse un connaisseur du dossier.

Le texte prend la direction du Sénat et est adopté définitivement au Palais du Luxembourg le 19 mars suivant, sans modification. Ces trois petits articles sauvent in extremis les jardins d'enfants de leur disparition annoncée. «S'il y avait eu la moindre virgule qui changeait, cela aurait conduit le texte à repartir en navette, et au vu des délais, c'en était fini des jardins d'enfants», soulignent de concert Marine Digabel et Michèle Tabarot. Le 2 avril, la loi est finalement promulguée. «C'était une grande victoire! Pour les professionnels qui croient en ce modèle, pour les parents qui vont continuer à bénéficier d'un havre accueillant pour leurs enfants et, à titre personnel, pour mon fils cadet, qui ne savait pas s'il allait pouvoir faire sa dernière année au jardin d'enfants», se félicite Marine Digabel.

«On doit beaucoup aux collectifs de parents», souffle une directrice d'un jardin d'enfants parisien, «très soulagée» de l'issue de ce combat. «Quel soulagement! Toute cette période où on a cru que les jardins d'enfants allaient fermer a été tellement stressante», renchérit Myriam, la mère de Sayfeddîn. Souffrant d'un TDAH, le petit garçon a été déscolarisé dès sa petite section de maternelle avant d'atterrir à l'École Gulliver. «Ici, il est extrêmement bien, et toujours ravi de venir. Si ça avait fermé, je n'avais pas d'alternative... » , glisse sa mère.

Si l'objectif de Décollage et de la FNDJE est atteint, leur travail ne s'arrête pas totalement pour autant. «Maintenant, il faut consolider ce qui a été sauvé, promouvoir les jardins d'enfants auprès des familles et des professionnels, et tisser des liens plus forts avec l'Éducation nationale», souligne Marine Digabel. Depuis l'adoption de la loi «pour une école de la confiance», le nombre de structures, déjà peu élevé, a en effet fondu de moitié, estime le ministère. «La loi de 2019 a pu amener certains parents à faire le choix de scolariser leur enfant en maternelle dès 3ans, et un certain nombre de structures à engager un travail d'évolution pour formuler une proposition d'accueil différente», explique-t-on. En outre, «certains professionnels n'ont pas attendu le mois de mars 2024 pour savoir s'ils devaient se réorienter professionnellement et s'étaient donc déjà engagés ailleurs quand la loi est passée», ajoute la directrice d'une structure parisienne.

La Rue de Grenelle laisse désormais la main aux académies pour contrôler les jardins d'enfants et recueillir des données tant quantitatives que qualitatives. «Dans un temps ultérieur viendra très certainement une mission d'inspection générale qui permettra de nourrir le ou la ministre sur la mise en oeuvre de la loi d'avril 2024 et les enseignements qui peuvent en être retirés. Il y a dans les jardins d'enfants des choses très intéressantes qu'il faut observer et analyser afin qu'elles puissent servir au plus grand nombre d'enfants», indique le ministère. Ce qui fait lever les yeux au ciel à un défenseur de ces structures : «Il était temps qu'ils s'en rendent compte...» AUDE BARIÉTY DE LAGARDE

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_International, mardi 17 septembre 2024 793 mots, p. AUJM7
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16 septembre 2024 - Le Parisien (site web)
17 septembre 2024 - Le Parisien

Les dessous d'un départ surprise

Europe|Thierry Breton quitte la Commission, sur fond de tensions avec Ursula von der Leyen.

Henri Vernet

Épilogue brutal d'un bras de fer intenable à Bruxelles : Thierry Breton a annoncé ce lundi avec fracas qu'il démissionnait « avec effet immédiat » de son poste de commissaire européen. Fait rare, il a publié sur X sa lettre de démission mettant directement en cause la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, fustigeant sa « gouvernance douteuse » et déplorant les « raisons personnelles » qui auraient poussé celle-ci à réclamer sa tête au président Macron. Depuis des mois, une sourde lutte d'influence opposait le centriste (Renew) français à la conservatrice (PPE, droite européenne) allemande. Ironiquement, l'ancien ministre de Jacques Chirac, 69 ans, a assorti son message de la photo d'un cadre vide intitulé « Mon portrait officiel dans la prochaine Commission ».

De fait, c'est ce mardi même à Strasbourg que Von der Leyen devait présenter aux eurodéputés les postulants, désignés par leurs États respectifs, au nouveau collège de commissaires, à la suite des élections européennes du 9 juin. Dès le 28 juin (à la veille des législatives anticipées), Emmanuel Macron avait fait connaître son souhait de reconduire Thierry Breton, qui occupe depuis 2019 un mégaportefeuille stratégique incluant le marché intérieur, le numérique, la défense, etc.

Paris préfère garder « un gros portefeuille »

Malgré l'inimitié notoire entre le commissaire sortant et sa patronne, le chef de l'État, satisfait du bilan de Breton à Bruxelles - gestion des achats de vaccins groupés pendant le Covid, coordination de l'aide militaire de l'UE à l'Ukraine, défense du modèle européen face aux géants du numérique américains et chinois... -, confirmait son choix, par un courrier adressé au coeur de l'été, à la patronne de la Commission.

Mais voilà, « la bataille Breton-Von der Leyen devenait problématique pour la France », souffle un diplomate. En catastrophe, l'Élysée a décidé de proposer Stéphane Séjourné, ministre démissionnaire des Affaires étrangères, patron du parti Renaissance et proche de Macron. Tout s'est joué ces derniers jours. Selon un connaisseur du dossier, alors qu'Ursula von der Leyen (réélue à son poste en juillet) finalisait avec l'équipe présidentielle le périmètre du portefeuille du prochain commissaire français, elle aurait abattu ses cartes sans ambages. Sur le mode : « Soit un portefeuille moyen avec Breton, soit un très gros portefeuille avec quelqu'un d'autre. »

Emmanuel Macron, qui a déjà perdu de sa superbe sur la scène européenne après les revers du 9 juin puis la dissolution, aurait donc préféré transiger, lâchant Breton pour Séjourné. Pour Paris, il est essentiel de garder un portefeuille « centré sur les enjeux de souveraineté industrielle, technologique et de compétitivité européenne ». Reste que certains s'étonnent qu'un président ne choisisse pas tout seul son candidat...

Le retrait du poids lourd Breton au profit d'un Séjourné qui n'aura passé que huit mois sans éclat au Quai d'Orsay risque-t-il d'affaiblir la France dans l'UE ? Dans l'entourage du ministre, on pense le contraire : « Pour être un commissaire influent, il faut avoir la confiance du chef de l'État, celle de la présidence de la Commission, et celle du Parlement européen : Stéphane Séjourné coche toutes ces cases. » Un diplomate jure que c'est bien « le choix du président et de lui seul ». Ce qui est d'ailleurs très critiqué à Paris par les oppositions, du NFP à l'extrême droite. Marine le Pen a dénoncé sur le réseau X la « République des copains ». « Stéphane Séjourné a su donner au groupe Renew, qu'il présidait au Parlement européen, un rôle charnière, c'est un négociateur reconnu, qui a une très bonne relation avec ses homologues du PPE et du PSE (sociaux-démocrates). Dans un Parlement plus morcelé que jamais, il faut un politique », rétorque le député macroniste Pieyre-Alexandre Anglade, spécialiste des questions européennes.

Retour au gouvernement ?

Plus pessimiste, l'eurodéputée sociale-démocrate Aurore Lalucq, porte-parole de Raphaël Glucksmann, juge sur le réseau social X le départ de Breton « inquiétant, sans même parler de la faiblesse de la France ». « Ce n'est pas le périmètre du poste qui fait l'influence, c'est la manière dont il est tenu, incarné, dont les rapports de force sont posés. Sur les défis des cinq dernières années, un autre que Thierry Breton n'aurait sans doute pas eu les mêmes résultats », assure un familier de la bulle bruxelloise.

Et maintenant, les étapes suivantes ? Chacun des 27 candidats commissaires va être auditionné à l'automne par les eurodéputés, qui peuvent les retoquer - comme la Française Sylvie Goulard en 2019. Puis le Parlement adoubera en plénière à Strasbourg l'ensemble du collège réuni par Ursula von der Leyen. Et Thierry Breton ? Certains voient à cet ancien ministre de Chirac, comme un certain Michel Barnier, un avenir gouvernemental, en cette ère de grand retour vers le futur. Du côté de l'intéressé, rien ne filtre.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_24 Heures en Region, mardi 17 septembre 2024 575 mots, p. AUJM16

FRANCHE-COMTÉ Le libertinage, c'est fini Inutile de

FRANCHE-COMTÉ

Le libertinage, c'est fini

Inutile de se présenter au Lady's, l'un des plus anciens clubs libertins de France, il vient de fermer ses portes, à Saint-Vit, dans le Doubs. Il avait ouvert en 1995 mais, selon son gérant, la multi-plication des soirées privées durant l'épidémie de Covid a affaibli son activité. Les clients, qui effectuaient parfois de longues heures de route, se sont tournés vers des lieux plus proches.

Centre - Val de Loire

Mieux vaut prévenir

Tours Métropole (Indre-et-Loire) organise jusqu'au 13 octobre le mois de la résilience. Une quarantaine de manifestations sensibilisent les habitants aux risques majeurs auxquels ils pourraient être confrontés. Le principal est celui d'une crue centennale comme celle de 1866. Elle pourrait être déclenchée par un phénomène exception-nel comme la tempête Boris.

Corse

Le feu de l'année

Les habitants sont sous le choc de l'incendie qui a détruit, ce dimanche, dans la commune de Biguglia (Haute-Corse), au sud de Bastia, tout l'entrepôt de 2 000 m 2 d'une entreprise de fruits et légumes. Soixante-dix pompiers ont été mobilisés jusque dans la nuit pour le maîtriser. Une dizaine de personnes ont été évacuées, d'autres ont dû rester confinées.

Hauts-de-France

On n'efface pas !

La grande fresque dédiée à l'abbé Pierre réalisée en 2007 sur le mur extérieur du centre Emmaüs de Saint-Quentin (Aisne) ne sera pas recouverte. Malgré la polémique sur son passé, le conseil d'administration a décidé de la garder. Le président argue que ces affaires n'ont aucune répercussion sur l'activité du centre et que l'abbé reste le fondateur du mouvement.

Normandie

Adieu la pneumo

L'inquiétude est à son com-ble pour les habitants de Lisieux (Calvados). L'hôpital de la ville a annoncé la fermeture provisoire de son service de pneumologie à partir du 1 er novembre, faute d'un nombre de médecins suffisant. Aussi pas moins de dix lits d'hospitalisation vont être fermés jusqu'à nouvel ordre, la cheffe de service assurant certaines consultations.

Nouvelle-Aquitaine

Limoges la moins chère

Limoges (Haute-Vienne) vient d'être classée une nouvelle fois ville la moins chère de France pour les étudiants. Selon le syndicat Unef, qui établit ce classement, étudier dans la capitale limousine revient à 1 011 € contre 1 560 € à Paris. Outre le loyer (379 € en moyenne), les transports, les courses, l'électricité ou encore les frais d'inscription sont pris en compte.

Occitanie

Toulouse étend son CHU

Le CHU de Toulouse investit 550 millions d'euros pour répondre aux enjeux du futur. Son projet d'établis-sement pour les cinq prochaines années intègre plusieurs constructions, avec des extensions attendues pour l'hôpital des enfants et l'Oncopole. Et aussi du côté de la maternité Paule-de-Viguier : la surface en néonatologie sera multipliée par deux.

Pays de la Loire

Par-dessus le marché

La chambre régionale des comptes (CRC) des Pays de la Loire publie un rapport accablant sur le marché d'intérêt national de Nantes, le deuxième de France après celui de Rungis. Cinq ans après son « coûteux » transfert à Rezé pour faire place au nouveau CHU, elle suggère à Nantes Métropole « plus de vigilance en matière de prévention des conflits d'intérêts ».

Provence-Alpes- Côte d'Azur

La taxe qui enflamme Nice

Le député des Alpes-Maritimes Éric Ciotti lance une pétition pour s'opposer à la hausse de la taxe foncière de 19,2 % décidée cette année par la ville de Nice. Possible candidat aux prochaines municipales, il dénonce les projets trop coûteux de la mairie Estrosi et demande « de faire de véritables économies ». Une pluie de tracts doit suivre.

Le Figaro, no. 24903
Le Figaro, mardi 17 septembre 2024 1074 mots, p. 5

Politique

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16 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Les Républicains déposent leurs attentes sur le bureau de Michel Barnier

Lors d'une nouvelle réunion qui s'est tenue lundi après-midi à Matignon, Gérard Larcher, Bruno Retailleau et Laurent Wauquiez ont exprimé les ambitions de la droite au sein du nouveau gouvernement.

Galiero, Emmanuel

Quels portefeuilles ministériels pour la droite ? Le président du Sénat, Gérard Larcher, et les deux chefs de file des groupes parlementaires LR, Laurent Wauquiez et Bruno Retailleau, étaient reçus lundi à Matignon, dans la dernière ligne droite avant la présentation du nouveau gouvernement, prévue cette semaine.

Assuré du soutien LR, Michel Barnier devait éclairer les élus de sa famille politique sur la manière dont il compte traiter les urgences politiques du pays et tenir les orientations promises. Il était difficile d'imaginer qu'à ce stade de la réflexion le premier ministre allait s'empêcher d'aborder la question des ministères où la droite pourrait jouer un rôle. Et, en effet, lundi, l'entourage du premier ministre confirmait au Figarole contenu d'une discussion durant laquelle les Républicains ont pu exprimer leurs motivations. Sans surprise, ceux-ci ont fait valoir leurs attentes en matière régalienne et économique, comme Gabriel Attal avait défendu, juste avant eux, les prétentions de son camp sur le thème de l'éducation. Mais le premier ministre est resté dans une position d'écoute, aucune décision n'a été prise, et le processus se poursuit avec l'objectif de dévoiler le gouvernement cette semaine, entre mardi et dimanche. «Michel Barnier vient d'engager de nouvelles consultations pour partager l'architecture de son gouvernement avec les différents groupes du socle potentiel commun» , souligne-t-on à Matignon.

Le premier ministre, chaleureusement applaudi jeudi dernier lors de son passage aux journées parlementaires des Républicains à Annecy, s'était engagé à revenir vers la droite après une série de consultations politiques. Celles-ci ne sont pas terminées. Elles se sont poursuivies lundi avec Laurent Hénart, président du Parti radical, et Gabriel Attal, chef des députés macronistes, avant un entretien avec Fabien Roussel, secrétaire général du Parti communiste, prévu mardi. Et un autre prochainement avec le groupe Liot.

Chez LR, on fait confiance au premier ministre, qui s'est engagé sur une ligne de «rupture»dès les premiers jours. Ils le croient apte aussi à bâtir une équipe suffisamment solide pour affronter les urgences prioritaires du pays, sur lesquelles eux-mêmes souhaitent peser. Rétablissement des comptes publics, sécurité, immigration... Les LR se gardent bien de préempter ouvertement des postes mais ils ne manquent par une occasion de rappeler qu'ils sont les «mieux placés»pour les assumer.

Au-delà de la question sensible des portefeuilles, la droite veut être certaine que le chapitre Barnier inaugure une nouvelle ère et tourne résolument le dos au « en même temps » macroniste. L'opération n'est pas simple puisque ce premier ministre, privé de majorité, sera contraint de travailler aussi avec le camp présidentiel. Mais Michel Barnier a rappelé que son gouvernement ne serait pas un remaniement et personne n'imagine, chez LR, qu'il puisse changer le cap sous la pression d'une macronie très insistante. «Je ne crois pas qu'il cédera et j'espère qu'il ne cédera pas parce que s'il lâche, c'est mort. Ce sera sa première faute. Et les Français verront cela comme le premier signal d'une déception à venir» ,met en garde un parlementaire LR, en restant néanmoins confiant sur la solidité des engagements du premier ministre.

Sa gestion de la macronie, son discours à l'égard du RN et de ses électeurs, sa volonté de parler à tout le monde, ses signaux envoyés sur l'autorité... Les Républicains estiment que grâce à Michel Barnier, la droite se retrouve au centre de gravité de la vie politique et incarne une forme d' «alternance».À une exception près, liée aux deux domaines réservés de la présidence de la République (Défense et Affaires étrangères), les LR déconseillent fortement au premier ministre de recaser des ministres sortants. «Il devrait plutôt piocher des personnalités macronistes non identifiées par les Français et peu irritantes pour les oppositions,assure un élu LR . Il aurait intérêt à se faire sa propre génération. Si on fait les choses intelligemment, on pourrait même réussir une OPA sur le macronisme! D'autant que si ces gens-là avaient une idéologie réelle, ça se saurait!»

Depuis son arrivée à Matignon, Michel Barnier souligne inlassablement une méthode de gouvernance, à laquelle il veut associer ses collaborateurs : ne pas promettre de miracles, trouver des moyens de réaliser des progrès dans tous les domaines, placer le respect de chacun au coeur de sa gouvernance, rompre avec le centralisme excessif dont souffre le pays, éviter de commenter les commentaires et «dire la vérité»aux Français. Les premiers soldats intégrés au sein de son cabinet ont été choisis précisément en fonction des urgences. Par exemple, son directeur de cabinet, l'énarque Jérôme Fournel (promotion René Char, celle d'Emmanuelle Mignon), vient directement du cabinet du ministre de l'Économie, Bruno Le Maire. Le haut fonctionnaire a fait un peu les frais des critiques portées sur le bilan du ministre sortant mais, compte tenu de l'urgence budgétaire, Michel Barnier souhaitait s'entourer rapidement d'une personnalité opérationnelle, déjà placée au coeur de la problématique de Bercy. Fournel a été directeur du cabinet de Le Maire durant huit mois, après une longue carrière dans les finances publiques.

Visiblement, le choix du préfet Michel Cadot, énarque lui aussi (promotion Voltaire, celle de François Hollande), aurait été dicté également par la nécessité de retisser un lien avec les territoires. Le premier ministre juge cette relation essentielle pour rompre avec un centralisme excessif (souvent dénoncé depuis 2017) et pour engager un mouvement de décentralisation très attendu à tous les échelons des collectivités locales. L'Association des maires de France, présidée par David Lisnard, ne manquera sans doute pas de souligner cette attente, mardi, lors de la présentation du 106e congrès annuel de l'AMF, prévu du 19 au 21 novembre.

Michel Barnier doit aussi tenir compte de la gestion des équilibres. Cela exige une approche «subtile» ,prévient-on chez LR. «Il n'y a pas de doutes sur la politique qu'il veut faire, reste à savoir qui la portera, et comment» ,résume un député, séduit par le «style»et les «qualités personnelles»de Michel Barnier. Selon lui, «il peut tout dire parce qu'il dit tout calmement».Un proche de Michel Barnier conclut, avec optimisme : «Il y a peu de chances qu'il se laisse aller à des dérapages verbaux. C'est pour cela qu'il a besoin de figures choisies, pour ne pas dénaturer la tonalité qu'il veut imprimer.»De là à dessiner les profils des futurs ministres de son gouvernement... E.G.

Le Monde
France, mardi 17 septembre 2024 154 mots, p. 9

LFI présentera son propre texte d’abrogation de la réforme des retraites

La France insoumise (LFI) présentera sa propre loi d’abrogation de la réforme des retraitesà l’Assemblée nationale, a annoncé Eric Coquerel, président de la commission des finances. Invité sur BFM-TV dimanche 15 septembre. Le député « insoumis » de la Seine-Saint-Denisa précisé que cette proposition de loi sera déposée dans sa niche parlementaire, prévue en novembre. Cette annonce intervient alors que la gauche va devoir se positionner sur la proposition de loi du Rassemblement national, qui visera, elle aussi,à abroger la réforme des retraites, et qui sera examiné à l’occasion de la niche parlementaire du groupe d’extrême droite, le 31 octobre. « C’est un problème de donner une victoire sociale à un mouvement qui propose une politique économique qui n’est pas très différente, finalement,de celle de M. Macron et de lui donner cette caution-là », a estimé M. Coquerel.

L'Humanité
mardi 17 septembre 2024 504 mots, p. 10

Un observatoire pour lutter contre la mort au travail

Cyprien Boganda

santé La Fête de l'Humanité a mis en lumière la question des accidents professionnels, avec pour objectifs de documenter le scandale et de proposer des pistes de réflexion.

C'est une hécatombe silencieuse, une tragédie invisible, souvent traitée par la presse locale sur le mode du fait divers. Chaque jour en France, trois personnes meurent du travail, que ce soit au cours de leur exercice professionnel, durant leurs déplacements ou du fait de maladies professionnelles. C'était tout l'objet du débat organisé à l'Agora de la Fête de l'Humanité, vendredi 13 septembre, qui a réuni Fabienne Bérard, fondatrice du collectif Familles : stop à la mort au travail ; Véronique Daubas-Letourneux, sociologue, enseignante-chercheuse à l'École des hautes études en santé publique ; Bruno Bothua, vice-président de la Fédération européenne des travailleurs du bâtiment ; Pierre Dharréville, élu PCF ; Valérie Labatut, du bureau CGT inspection du travail, et Anthony Smith, ancien inspecteur du travail et député européen FI.

Les intervenants ont cherché à expliquer pourquoi tant de travailleurs s'abîment au boulot (la France recense plus de 700 000 accidents du travail tous les ans), dans l'indifférence quasi généralisée. « L'accident du travail est un fait social ! » martèle Véronique Daubas-Letourneux, qui nous dit quelque chose de l'organisation du travail et des finalités que lui assigne le capitalisme. Course à la productivité, baisse des effectifs et précarisation de l'emploi constituent un cocktail explosif qui broie les corps et disloque les collectifs.

Sous-traitance et maltraitance

Un sort particulier a été fait au secteur du BTP, très accidentogène, où 168 travailleurs ont perdu la vie en 2022, selon les statistiques de la Sécurité sociale. Il a été rappelé que, sur les chantiers, la sous-traitance dilue la responsabilité en cas de problème, en poussant à rogner sur la sécurité, faute de marges suffisantes. « On rencontre parfois sur les chantiers des salariés qui ne connaissent même pas l'identité de leur employeur », souligne Valérie Labatut, qui rappelle que la parcellisation du travail fait se côtoyer des intérimaires, des autoentrepreneurs, des CDD ou des salariés en CDI. Fabienne Bérard a raconté l'expérience traumatisante (la mort de son enfant sur un site de forage pétrolier) qui l'a décidée à fonder son association. Elle a rappelé que le parcours des familles de victimes qui tentent d'obtenir réparation en justice s'apparente à un chemin de croix, où les coûts financiers s'ajoutent au choc psychologique.

Le débat ne s'est pas limité à dresser un constat. L'Humanité milite pour la création d'un observatoire national des morts au travail afin de remédier à un manque. La Sécurité sociale recense les salariés décédés ayant cotisé au régime général, mais elle ne le fait ni pour les travailleurs indépendants, ni pour les travailleurs agricoles, ni pour les fonctionnaires. Il y a des chiffres qui existent pour certaines catégories, mais qui restent parcellaires, d'où la nécessité de créer un véritable observatoire national dont l'objectif serait double : mener un travail d'enquête, afin de compiler les données et de trouver celles qui manquent ; ensuite, porter dans le domaine public des propositions concrètes.

Le Monde
France, mardi 17 septembre 2024 411 mots, p. 10

Le LR Arnaud Danjean rejoint le cabinet de Michel Barnier

Nathalie Segaunes

Michel Barnier muscle son cabinet. L’ancien député européen Les Républicains (LR), Arnaud Danjean, 53 ans, occupe depuis le 9 septembre le poste de conseiller spécial auprès du nouveau premier ministre. Si les deux hommes ne sont pas intimes, ce spécialiste des questions de défense (marié à une Serbe, il a effectué plusieurs missions dans les Balkans pour la direction générale de la sécurité extérieure, à la fin des années 1990) a déjà travaillé au cabinet de Michel Barnier, en 2005, lorsque ce dernier dirigeait le Quai d’Orsay. Le nouveau locataire de Matignon a appelé, dès le lendemain matin de sa nomination, le 5 septembre, celui qui a siégé au Parlement européen pendant quinze ans (2009-2024).

« Le premier ministre me demande de lui apporter, sur tous les sujets qu’il juge utiles, une appréciation politique et personnelle dont il fera ce qu’il veut, mais qui repose sur une confiance éprouvée depuis plus de vingt ans », affirme M. Danjean au Figaro, dimanche 15 septembre. Il conseille le premier ministre, depuis son arrivée, sur les nominations relevant du domaine régalien. Doté d’un beau carnet d’adresses européen, il devrait prendre en charge la diplomatie européenne de l’ex-négociateur du Brexit.

Après quinze années passées au Parlement européen, où il s’est lié d’amitié avec François-Xavier Bellamy (LR) et Raphaël Glucksmann (Place publique), Arnaud Danjean avait annoncé, au début de l’été, son intention de quitter la vie politique. Le premier ministre lui a proposé, ces derniers jours, le ministère des armées, que l’officier de réserve a refusé, plaidant pour le maintien du ministre démissionnaire Sébastien Lecornu. Il s’est finalement laissé convaincre, « par loyauté », d’occuper le rôle de conseiller spécial. « On ne peut pas se défiler quand il s’agit de servir l’intérêt du pays », se justifie-t-il.

M. Danjean avait déjà refusé, en 2017, le poste de ministre des armées, que lui proposait Emmanuel Macron. Peu amène à l’égard du chef de l’Etat depuis cette date, il critiquait, en février, la stratégie de ce dernier face à Vladimir Poutine, qui manque selon lui de « subtilité ». Alors qu’il n’y a pas, aux yeux de M. Barnier, de « domaines réservés » au président de la République, mais des « domaines partagés » , le recrutement de M. Danjean accrédite l’idée que le nouveau premier ministre entend prendre sa part en matière de défense et de politique internationale.

Le Monde
France, mardi 17 septembre 2024 655 mots, p. 9
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16 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Lucie Castets, fragile « trait d’union » des partis de gauche

Sa. C. et L. T.

Lucie Castets cherche du travail. Mais sûrement pas à l’Hôtel de ville. L’ancienne directrice des finances de la Ville de Paris en a été éjectée par Anne Hidalgo, sans élégance superflue, la maire lui ayant signifié son limogeage par SMS, fin août. Un mois après avoir été désignée candidate du Nouveau Front populaire (NFP) à la fonction de première ministre. Mais, après environ deux mois de «campagne », l’économiste de 37 ans n’a pas été nommée à Matignon. D’où une recherche d’emploi qui devient pressante. Elle n’intégrera pas non plus le gouvernement de Michel Barnier, « même si on[lui] propose Bercy ». Alors, quoi ? « Je suis administratrice de l’Etat rattachée au ministère des finances,détaille l’énarque . Je me mettrai sûrement en disponibilité. Je cherche plutôt quelque chose dans le domaine associatif. »

Politiquement, elle a pris goût à l’aventure du NFP et veut continuer à incarner l’union de la gauche, même si elle ne détient encore aucun mandat électif. Comment ? La question est suffisamment vertigineuse pour que l’intéressée hésite sur les mots à employer : « Je veux continuer à m’investir en compagnonne de route des partis du NFP. Sur le plus long terme, je dois trouver ma place. C’est en cours de réflexion… J’aimerais, peut-être, proposer une forme d’initiative ou d’entité qui pourrait être le réceptacle d’idées diverses… Donner une incarnation à cet élan avec une grande force collective pour proposer une alternative crédible. Je reste à disposition si Michel Barnier est censuré, mais pas dans une position d’attente. »

En attendant, Lucie Castets continue comme si de (presque) rien n’était. Elle a des « réunions régulières »avec les quatre dirigeants des quatre partis du NFP. Elle était invitée à débattre à la Fête de L’Humanité, vendredi 13 septembre, par le chef de file des communistes, Fabien Roussel. Son équipe n’a pas interrompu le processus d’affinage du programme du NFP. « On a mis des experts sur tous les sujets », précise-t-elle. Un « tour de France » pour défendre la cause des services publics est toujours envisagé, mais pas encore calé ; elle n’est pas aidée par les partis, qui ont d’autres priorités pour l’instant.

La métamorphose d’une néophyte

Cette haut fonctionnaire continue à être interrogée par la presse étrangère – récemment, le New York Times et le Guardian. Et a dû répondre à une polémique du journal Mariannesur ses prétentions financières supposées pour assurer son rôle : « Je suis écœurée par cette polémique. Je n’ai pas touché un centime du NFP. Ce sont les partis qui m’avaient demandé d’établir un devis pour notre budget de fonctionnement. »

Lucie Castets est le « seul trait d’union tangible du NFP,juge Stéphane Peu, député communiste de la Seine-Saint-Denis. Ce qui constitue un atout majeur pour elle, pour la suite. »Autre atout : l’alliance de la gauche a salué la métamorphose de la néophyte en politique, qui, en quelques jours, s’est imposée en leader. Sera-t-elle donc, de nouveau, la candidate du NFP pour le poste de premier ministre, si Michel Barnier venait à être censuré ? Pour le coordinateur des « insoumis », Manuel Bompard, la question ne se pose pas : « Il me semble que Lucie Castets est la candidate de tout le monde, non ? »Marine Tondelier, secrétaire nationale des Ecologistes, répond favorablement : « J’ai déjeuné avec Lucie Castets il y a quelques jours, et on se téléphone tous les jours. Si elle souhaite continuer, je la soutiendrai. »Fabien Roussel est sans ambiguïté : « On doit maintenir la proposition Lucie Castets. »

Ce sont les socialistes qui, sans l’exprimer publiquement, sont les plus dubitatifs – ou les plus sincères – sur ses chances de survivre au succès éphémère de son tube de l’été politique. C’est pourtant Olivier Faure, premier secrétaire, qui a eu l’idée de proposer son nom pour Matignon.

Le Figaro, no. 24903
Le Figaro, mardi 17 septembre 2024 821 mots, p. 3

International

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16 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Avec Séjourné, Macron recase un homme lige à Bruxelles

Hausalter, Louis

Le 9 juillet dernier, au surlendemain des législatives anticipées où Emmanuel Macron a « perdu » toute majorité à l'Assemblée nationale, Stéphane Séjourné passe un sale quart d'heure dans les jardins de Matignon. Alors que le premier ministre sortant, Gabriel Attal - avec qui il a été pacsé dans le passé -, a réuni les parlementaires de son camp, des rescapés du scrutin post-dissolution nourrissent une rancoeur contre le ministre des Affaires étrangères, qui est aussi le patron du parti présidentiel Renaissance. Non seulement ce dernier n'a pas financé les campagnes des députés qui ont dû soudainement retourner dans l'arène, mais il s'est réservé l'une des plus confortables circonscriptions, à Boulogne-Billancourt, cossue banlieue des Hauts-de-Seine. Plusieurs députés lui adressent des reproches, parfois violemment. D'autres lui suggèrent des pistes d'amélioration pour un parti aux abonnés absents. Séjourné accuse le coup. «Il a craqué» , raconte un témoin.

Deux mois plus tard, voici l'homme de 39 ans remis en selle, lui qu'un poste en or attend à Bruxelles - sous réserve d'approbation du Parlement européen. Grâce, une nouvelle fois, à sa grande proximité avec Emmanuel Macron. Lundi, à la suite de la démission spectaculaire de Thierry Breton, pourtant fléché pour rempiler comme commissaire français, le chef de l'État a rapidement officialisé le choix de proposer Stéphane Séjourné pour lui succéder. Son périmètre reste à déterminer, alors que la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, est censée présenter son équipe cette semaine, mais l'Élysée vise «un portefeuille-clé, centré sur les enjeux de souveraineté industrielle, technologique et de compétitivité européenne» ,avec un statut de vice-président. «Un méga poste» , souligne un proche de Stéphane Séjourné, fier de voir cet ancien syndicaliste étudiant de l'Unef poursuivre son ascension express depuis qu'il s'est mis au service d'Emmanuel Macron, il y a dix ans.

Expérience européenne

Mais en échange de ces attributions, Emmanuel Macron a-t-il cédé aux injonctions d'Ursula von der Leyen, qui entretient une détestation réciproque pour Thierry Breton? Ce dernier affirme en tout cas dans sa lettre de démission que l'Allemande a réclamé sa tête au chef de l'État. «Cette décision est hallucinante. Que von der Leyen obtienne d'un président de la République de retirer la candidature de celui qu'il a nommé, c'est irréel» ,s'étouffe un eurodéputé français en vue, inquiet d'une perte d'influence de Paris face à Berlin. Dans le camp Macron, on préfère raconter que le chef de l'État a eu toute latitude de lâcher Breton pour lui préférer Séjourné. «Vu son poids en Europe et l'agenda politique de la Commission, la France envoie qui elle veut comme commissaire,assène un conseiller bien introduit dans les cercles bruxellois. Von der Leyen n'a pas la capacité de retoquer un nom, d'autant qu'elle doit son poste à Macron.»

On s'emploie aussi, en macronie, à rappeler l'expérience européenne de Stéphane Séjourné. «Il est proche du président, ministre des Affaires étrangères et ancien président du groupe Renew au Parlement européen» ,où il a siégé de 2019 à 2024, récapitule un ancien conseiller Europe de l'Élysée. «Stéphane Séjourné est connu et reconnu par tous à Bruxelles et dans les institutions. C'est le meilleur choix pour permettre à la France de continuer à peser à Bruxelles et de poursuivre l'agenda de renforcement de la souveraineté européenne» ,appuie Pieyre-Alexandre Anglade, député Renaissance des Français du Benelux. Les oppositions préfèrent épingler une nomination de convenance. «Macron envoie son clone à la Commission sans consulter personne et au mépris du vote des Français» ,pourfend l'eurodéputée mélenchoniste Manon Aubry (LFI) sur X. «L'art de recaser les petits marquis déchus de la macronie» ,raille son collègue lepéniste Thierry Mariani (RN).

Avec ce choix, Emmanuel Macron confirme qu'il compte bel et bien s'approprier pleinement les domaines qu'il considère comme « réservés » , dont les affaires internationales et européennes. L'ex-commissaire européen devenu premier ministre, Michel Barnier, ne semble pas avoir posé de veto, même si Matignon ne déborde pas d'enthousiasme : «C'est une décision présidentielle, le premier ministre y a été associé.»La conséquence immédiate en vue de la formation du nouveau gouvernement, c'est que le Quai d'Orsay se libère pour de bon, alors que Stéphane Séjourné se serait bien vu continuer à son poste avant ce fléchage vers la Commission. «Certains se recasent avant les mauvaises nouvelles» ,raille un familier de l'Élysée.

Le futur ex-ministre devra toutefois éviter de subir le même affront que Sylvie Goulard, candidate française à la Commission retoquée avec pertes et fracas par le Parlement européen il y a cinq ans. Si sa nomination est approuvée, cela provoquerait une élection partielle pour son siège à l'Assemblée, selon plusieurs spécialistes du code électoral. Surtout, le cumulard Stéphane Séjourné devra très probablement renoncer à la tête du parti présidentiel, alors qu'un match entre Gabriel Attal et Élisabeth Borne se dessine pour s'en emparer à l'automne. L.H.

Libération
mardi 17 septembre 2024 814 mots, p. 3

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16 septembre 2024 - Libération (site web)
17 septembre 2024 - Libération (site web)

Stéphane Séjourné, la promotion d'unfidèle parmi les fidèles de Macron

JEAN-BAPTISTE DAOULAS ; LAURE ÉQUY

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Enfant gâté du macronisme, le secrétaire général de Renaissance a été choisi par le Président pour remplacer Thierry Breton après huit mois sans éclats au Quai d'Orsay, un portefeuille déjà convoité.

V oilà un homme qui aurait les qualités de ses défauts. A en croire ses soutiens, c'est justement parce que Stéphane Séjourné est timide, fuyant les micros comme la peste et, selon ses détracteurs, inaudible au Quai d'Orsay, qu'il est taillé pour la grisaille de Bruxelles. Proposé lundi par Em- manuel Macron au poste de commissaire européen, quelques heures après la démission de Thierry Breton, le ministre des Affaires étrangères de 39 ans «sera parfait, s'enflamme un cadre de Renaissance. Il aime les négociations, il sait fonctionner dans les institutions européennes.» C'est surtout un ultra-fidèle du chef de l'Etat – il a été son conseiller à Bercy de 2014 à 2016 avant de le suivre à l'Elysée – qui est bombardé à un poste prestigieux. «Il est récompensé de dix ans d'une loyauté et d'une fidélité sans égales en macronie», se réjouit l'un de ses proches. «Macron envoie son clone à la Commission sans consulter personne et au mépris du vote des Français», s'est émue sur X l'eurodéputée LFI Manon Aubry. «Perdez les élections, vous trusterez les postes», grince le sénateur PCF Ian Brossat.

Fantastique. Malgré la dissolution ratée et la nomination de Michel Barnier, un Premier ministre affirmant qu'il n'y a pas de «domaine réservé» au chef de l'Etat, Emmanuel Macron use de son pouvoir de nomination sans partage. «C'est toujours le président qui nomme les commissaires européens», justifie un proche. Lundi matin, le communiqué de l'Elysée officialisant le choix de Séjourné a été publié alors que Matignon venait à peine de déclarer que la désignation du successeur de Breton se ferait «en bonne intelligence» entre les deux têtes de l'exécutif. Curieux timing. «Le Premier ministre n'a pas d'appréciation à porter sur ce choix présidentiel», dit-on après coup dans l'entourage de Barnier, où l'on précise que le chef du gouvernement a été consulté «dès sa nomination» sur le choix du futur commissaire européen, et qu'il est «concen - tré aujourd'hui sur la composition de son gouvernement». Tout modeste et discret qu'il soit, c'est un enfant gâté du macronisme qui intègre l'équipe d'Ursula von der Leyen. Sorti de l'ombre en 2019, le conseiller est promu numéro 6 sur la liste de Nathalie Loiseau aux européennes et prend la tête du groupe charnière Renew. Gardien du temple macroniste, il lui revient, en 2022, de structurer le parti rebaptisé Renaissance et de modérer les ardeurs des prétendants à la succession du chef de l'Etat. Peu convaincant pour conduire la campagne européenne face à des bêtes médiati - ques comme le RN Jordan Bardella, Séjourné hérite d'une fantastique promotion au remaniement de janvier et devient le plus jeune locataire du Quai d'Orsay. Tout en restant à la tête du parti macroniste.

«Ecoeuré». Le successeur de Thierry Breton, contacté en marge de son déplacement en Arménie par le Président, lundi matin, fait valoir, dans un communiqué, son «expérience» au Parlement européen et au Conseil de l'UE. Séjourné qui doit filer mercredi à Strasbourg rencontrer les eurodéputés, se juge ainsi armé pour relever les «immenses défis» du continent. «Conduire la diplomatie française a été l'honneur de ma vie», ajoute le ministre démissionnaire, alors que son nom ne semblait pas dans les petits papiers du nouveau Premier ministre. Son départ ne devrait pas faire de déçus parmi les diplomates, qui se plaignent de n'avoir guère entendu la voix de la France ces derniers mois. «Tout le monde est ravi qu'il s'en aille, et en même temps écoeuré qu'il décroche une super promotion», grince l'un d'eux. Pour ses défenseurs, en huit mois, il n'a pas eu le temps de faire ses preuves. «En tout cas, c'est un bien beau cadeau», ironise un ministre démissionnaire, qui constate qu'au Quai d'Orsay, la voie est désormais libre. Gérald Darmanin, entre autres, serait intéressé.

La nomination de Séjourné ouvre un autre jeu de chaises musicales. Cela acte de manière formelle son départ du poste de secrétaire général de Renaissance», commente un cadre du parti présidentiel. Avant sa prise de fonction à Bruxelles à la fin de l'année, Séjourné doit organiser le congrès pour désigner son successeur à la tête du parti. Elisabeth Borne est sur les rangs, en attendant la possible candidature de Gabriel Attal. Elu député à Boulogne-Billancourt, dans les Hauts-de-Seine, en juillet, Séjourné doit aussi céder son siège, ouvrant la voie à une législative partielle. En s'arrogeant une circonscription en or, le patron du parti s'était attiré quelques inimitiés de candidats en posture délicate dans leur territoire. «Il y a les têtes couronnées et ceux qu'on envoie au turbin», enrageait une ex-ministre. Sa circonscription aiguise déjà les appétits. Un ex-candidat aux législatives se marre : «Depuis ce matin, tout le monde habite à Boulogne !»

Libération
mardi 17 septembre 2024 798 mots, p. 23

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17 septembre 2024 - Libération (site web)

De la misère en milieu politique

LUC LE VAILLANT

AUTRE

Conseils de prudence aux responsables de gauche afin qu'ils fuient les querelles insolubles nées de la dissolution et s'évitent épuisement et déshonneur.

P lanque-toi, camarade, si tu ne veux pas te retrouver les chevilles coulées dans le béton au fond du lac démocratique. Asperge-toi de la neige carbonique du désinvestissement afin d'éviter que ton enthousiasme émancipateur et ta bonne volonté égalitaire soient incendiés par la déflagration institutionnelle de ces derniers mois. Si, comme toi, j'étais député NFP ou responsable de l'un des partis de la vacillante coalition de gauche, membre du NFP ou social-démocrate divergent, je m'empresserais de ne plus bouger une oreille. Et je me pelotonnerais en position latérale de sécurité sous la couette de mon attentisme. D'ordinaire, je t'incite à charger au grand galop, en lancier vigoureux, heaume levé et poitrail exposé. Toujours, je te recommande de brandir l'oriflamme de ton programme et de graver sur ton bouclier en guise d'armoiries la liste des réformes que tu estimes prio - ritaires. Cette fois, camarade, je pense que si tu mets la tête à la fenêtre du train blindé de la dissolution, tu vas te prendre un vent. Tu vas ressortir en lambeaux de ces bagarres livrées dans les impasses d'un labyrinthe d'alliances impossibles et d'arrangements pourris. Tu vas abîmer ta force vive dans ces pugilats sur des tas de gravats faits de tessons de solutions ébréchées. Tu vas t'aveugler dans le noir d'un tunnel de déceptions recommencées, te perdre dans un no man's land de décisions impossibles et de compromissions fétides. Tu vas me rétorquer qu'on ne se présente pas la bouche en coeur aux suffrages citoyens pour ensuite refuser d'exercer la charge convoitée, telle une allumeuse qui ferait sa mijaurée. Je sais bien, qu'en politique, le prétendant permanent résiste mal à l'attrait des responsabilités. C'est sa nature et son obsession.

Mais réfléchis ! Regarde le paysage alors que la bataille vient juste de débuter ! Remarque combien ce champ d'expériences commence à être tailladé de sillons empoisonnés. Emmanuel Macron a dissous l'Assemblée nationale par pulsion incontrôlée. Le voilà contraint de soigner son narcissisme blessé dans une citadelle assiégée qu'il finira peut-être par abandonner avant l'heure. Premier ministre tardif et inespéré, Michel Barnier promène son teint rosé de montagnard savoyard qui aura du mal à prendre de la hauteur. Il hausse même un menton de général de brigade comme si sa volonté pouvait quelque chose contre l'arithmétique électorale fatale.

A droite, les postulants multiplient les envois de CV. Ils se fichent bien que les maroquins soient assurés de valser en cadence, tant le titre se revendique à vie même si cela n'a duré que l'espace d'un instant. Matoise, Marine Le Pen se tait et guette sa proie en Raminagrobis patelin. L'oeil mi-clos, elle joue les innocentes ne voyant que complot malveillant dans le procès en détournement de fonds européens qui lui est fait. Le front républicain sent le sapin, et c'est Aymeric Caron, insoumis à la mèche arrogante et au mépris hautain, qui vient de planter le dernier clou dans le cercueil. L'insoumis s'abstiendrait et jetterait dans le même sac le RN et les macronistes si un second tour les réunissait. Devenu féroce sur le tard, Ruffin-des- Champs vitrifie Mélenchon-des- Quartiers. Il lui reproche d'instrumentaliser le communautarisme musulman et de détester cordialement la plèbe malodorante des bouseux des bourgs pour leur préférer les «racisés» des tours. Faure, lui, laisse son PS se fracturer, tiraillé entre la nécessité de redéfinir une ligne sociale-démocrate et l'angoisse de devoir faire cavalier seul aux législatives futures. Tant que soufflent les vents mauvais, camarade, baisse la visière de ta casquette afin que celle-ci ne te soit pas arrachée par les tempêtes à venir. Et tant pis si cette défausse te paraît lâcheté indigne. A l'Assemblée nationale, les jours qui viennent vont se résumer à des accusations de traîtrise et de reniement.

Chaque antifasciste autoproclamé reprochera à l'autre de faire la courte échelle au RN. Entre accommodements camouflés et oppositions de façade, il est pro - bable que cela soit terriblement déstabilisant et qu'une seule en sorte gagnante, tu sais de qui je veux parler. Le terrain est miné. L'impuissance du gouvernement est assurée, l'hystérie de l'assemblée garantie et la fragilité de l'Elysée avérée.

Il y a très longtemps, à Strasbourg, de brillants situationnistes rédigeaient un libelle nommé «De la misère en milieu étudiant». Celui-ci annonçait le joli Mai 68 et se concluait par l'injonction à «Vivre sans temps mort et jouir sans entraves». Il est probable que cette chronique intitulée «De la misère en milieu politique» présage d'une évolution strictement inverse. Et qu'il faille mieux, mon petit camarade, que tu te mettes à l'abri afin de réarmer ta pensée et de structurer tes options philosophiques au lieu de dilapider tes forces dans de vaines querelles pathétiques.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mardi 17 septembre 2024 717 mots, p. AUJM6
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16 septembre 2024 - Le Parisien (site web)
17 septembre 2024 - Le Parisien

La procédure de destitution ? Les députés PS disent oui... et non

La première étape de cette initiative voulue par LFI a été validée par le groupe socialiste à l'Assemblée, qui a fait savoir qu'il s'y opposerait « unanimement » ensuite. Une décision qui fait grincer des dents.

Julien Duffé

C'est un petit oui avant le grand non. Ce lundi soir, les députés socialistes ont décidé de ne pas enterrer immédiatement la procédure de destitution du président de la République, portée par la France insoumise. Mais promis de s'y opposer ensuite. À l'issue d'une longue réunion de groupe en visioconférence, les députés socialistes ont décidé de ne pas censurer l'initiative dès sa première étape alors que sa recevabilité doit être examinée ce mardi matin, à partir de 9 h 30, lors du bureau de l'Assemblée nationale.

La gauche étant majoritaire au bureau (12 députés sur 22), et dans la mesure où les députés communistes comme écologistes avaient déjà donné leur feu vert, l'avenir de ce processus aussi long que complexe reposait dans les mains des trois députés socialistes membres du bureau (Christine Pirès-Beaune, Inaki Echaniz et Sophie Pantel).

« Infondée en droit, vouée à l'échec »

Ces trois-là ne s'opposeront donc pas à la proposition de résolution signée le 4 septembre par 81 députés (72 députés LFI et neuf députés écologistes et communistes) présentée par les Insoumis comme « une réponse politique à la hauteur du coup de force antidémocratique » d'Emmanuel Macron, à la suite de son refus de ne pas nommer la candidate du Nouveau Front populaire à Matignon. « Cette résolution étant signée par plus d'un dixième des membres de l'Assemblée et motivée, nos représentants au bureau de l'Assemblée nationale voteront en faveur de sa recevabilité », annonce le groupe socialiste dans un communiqué. Pour autant, une fois le texte transmis à la commission des Lois, les députés socialistes annoncent qu'ils « s'opposeront unanimement à cette proposition de destitution lors de son examen en commission des Lois puis en séance publique ».

Et le groupe PS de répéter son opposition à une « procédure de destitution héritière de la procédure d'exception pour haute trahison ». Selon nos informations, le groupe socialiste, composé de 66 députés, s'est profondément divisé sur la décision finale. Sur les 60 votants, 32 ont approuvé la décision exprimée par le communiqué, quand 28 autres souhaitaient un vote contre des membres socialistes du bureau de l'Assemblée dès ce mardi matin. « Cela confirme la division du parti à l'égard des manoeuvres de LFI. Nous avons donc décidé de permettre au cirque mélenchoniste de jouer sa séance. Dramatique », enrage un opposant interne à la direction du parti.

Pourtant, lorsque la France insoumise a lancé l'idée de sa procédure de destitution au coeur du mois d'août, le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, avait aussitôt annoncé qu'il ne soutiendrait pas la procédure, encadrée par l'article 68 de la Constitution. « La réponse à une nomination d'un Premier ministre qui ne serait pas conforme à la tradition républicaine est la censure », estimait-il. Dimanche, c'est l'ex-président et désormais député PS de Corrèze François Hollande qui avait incité ses camarades socialistes à ne pas s'associer à la procédure. « Infondée en droit, vouée à l'échec, elle est contraire à l'esprit de nos institutions », canardait-il sur X.

Pression des Insoumis

Ces derniers jours, les Insoumis avaient mis la pression sur les socialistes, à commencer par leur chef de file Jean-Luc Mélenchon. « Nous ne vous demandons pas d'être d'accord. Nous vous demandons d'accepter de transmettre » le texte et de « laisser la commission des Lois s'en débrouiller », avait-il tonné depuis la Fête de l'Huma.

Ce lundi après-midi, à l'heure où les socialistes commençaient à débattre, la cheffe des députés Insoumis Mathilde Panot avait lancé un ultime appel. « J'espère que le Parti socialiste décidera qu'il est d'accord, non pas pour destituer le président de la République, ce qui est un débat en soi [...], mais pour transmettre (le texte) et que nous ayons un débat démocratique. »

C'est finalement ce qu'ont décidé les députés PS. Dans le message aux députés qui accompagnait le communiqué, le groupe PS à l'Assemblée semblait déjà anticiper les débats internes que le vote susciterait : « Il satisfera les uns et décevra les autres, mais c'est désormais notre position commune. »

L'Humanité
mardi 17 septembre 2024 183 mots, p. 19

[Hélios Gomez est décédé à l'âge...]

Hélios Gomez est décédé à l'âge de 93 ans. Avec sa disparition, quelques mois après celle de sa soeur Libertad, c'est une partie de la mémoire du quartier de la « Petite Espagne » à La Plaine-Saint-Denis qui s'en va. Comme le souligne dans son hommage Stéphane Peu, député PCF de Seine-Saint-Denis, « dionysien de toujours, Hélios, né de parents républicains espagnols, aimait conter l'histoire de son quartier d'origine, qu'il chérissait tant. Et si, à l'époque, les conditions de vie y étaient très difficiles, il n'en demeure pas moins que les valeurs de solidarité, de fraternité, de dignité, de liberté y étaient très fortes ». Engagé dès son plus jeune âge dans les pas de ses parents réfugiés républicains espagnols, il participe à toutes les manifestations. Le 8 février 1962, dans les rues de Paris contre l'OAS et la guerre en Algérie, il gardera gravée à jamais dans sa mémoire la répression à la station de métro Charonne et s'engagera au PCF. Ses obsèques auront lieu le 18 septembre, à 15 heures, au cimetière de Saint-Denis. L'Humanité présente ses condoléances à sa famille et à ses proches.

La Croix, no. 43023
France, mardi 17 septembre 2024 707 mots, p. 9
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16 septembre 2024 - La Croix (site web)

France « des tours » ou « des bourgs », Jean-Luc Mélenchon et François Ruffin s’opposent

Laurent de Boissieu avec Valentin Baudin

Deux visions s’affrontent pour accéder au pouvoir, entre Jean-Luc Mélenchon, qui veut mobiliser les abstentionnistes de la jeunesse et des quartiers populaires, et François Ruffin, qui ambitionne de reconquérir les ouvriers et les employés partis à l’extrême droite.

La publication par François Ruffin de son livre Itinéraire. Ma France en entier, pas à moitié (1), puis les échanges lors de la Fête de L’Humanité, le week-end du 13 au 15 septembre, ont relancé les débats stratégiques et idéologiques au sein de La France insoumise sur les catégories populaires. Depuis la publication, en 2011, par le laboratoire d’idées Terra Nova, proche du Parti socialiste, d’une étude sur les mutations de l’électorat de gauche, la question est récurrente. La gauche peut-elle encore être le parti des classes populaires ?

Les termes du débat sont connus. La stratégie de conquête électorale de Jean-Luc Mélenchon se fonde sur ce qu’il appelle « la nouvelle France », celle des « grands ensembles urbains ». Sans l’assumer, l’ancien candidat à l’élection présidentielle applique ce que Terra Nova avait théorisé dans sa fameuse note : s’appuyer sur une « France de demain » représentée par les diplômés, les jeunes, « les minorités et les quartiers populaires ».Selon les données de l’Ifop, aux dernières élections européennes, le 9 juin, deux forces possédaient un électorat significativement composé des catégories populaires : La France insoumise (31 % de ses électeurs) et le Rassemblement national (37 %).

Pour le reste, les différences sont flagrantes. Côté LFI, 58 % de diplômés supérieurs au baccalauréat, 46 % d’électeurs âgés de moins de 35 ans, 27 % habitant en agglomération parisienne et 11 % seulement dans une petite ville ou dans une commune rurale. Côté RN, 42 % de diplômés inférieurs au baccalauréat, 19 % seulement d’électeurs âgés de moins de 35 ans, 10 % habitant en agglomération parisienne, 23 % dans des petites villes et 26 % dans une commune rurale. Autrement dit, le face-à-face entre deux électorats populaires : la fameuse « France des tours » opposée à « la France des bourgs » ou des villages.

Pour l’emporter, Terra Nova ajoutait une stratégie complémentaire « d’élargissement vers les classes moyennes ». Au contraire, LFI mise sur la mobilisation des abstentionnistes, nombreux au sein de sa « nouvelle France ». « Le gros de la troupe qui va nous faire gagner, ce sont les quartiers populaires, avait exposé Jean-Luc Mélenchon en septembre 2023, devant les militants LFI. La priorité, c’est de les convaincre eux. »C’est ce qu’il a redit, samedi 7 septembre, en marge d’une manifestation : « Il faut mobiliser la jeunesse et les quartiers populaires. Tout le reste, laissez tomber, on perd notre temps. Là se trouve la masse des gens qui ont intérêt à une politique de gauche. »

C’est pourquoi, dans son livre, François Ruffin accuse Terra Nova hier et LFI aujourd’hui d’avoir « délibérément choisi de ne pas combattre le RN là où il est fort, de lui abandonner le gros du pays, de lui lâcher les ouvriers et les employés ». Une critique qu’il a reprise à la Fête de L’Humanité : « Le choix de Jean-Luc Mélenchon est suicidaire, il ne nous permet pas d’être majoritaires. Il nous faut tout faire pour toutes les classes populaires, ne laisser tomber personne, gagner en Seine-Saint-Denis comme en Picardie. »

Invité à la même table ronde, le député LFI Raphaël Arnault, issu de l’extrême gauche, lui a porté la contradiction en tranchant : « Ce qu’on a à faire, ce n’est pas d’aller séduire des racistes. »« La gauche ne gagnera jamais si elle n’élargit pas son électorat, donc elle doit effectivement reconquérir les catégories populaires traditionnelles gagnées par le RN, analyse le politologue Rémi Lefebvre. Mais cela va être très difficile d’aller chercher des catégories acquises depuis longtemps à l’extrême droite, et de parler en même temps à la “France des bourgs”, qui aime la police, et à la “France des tours”, victime de violences policières, qui la déteste. »

(1)Itinéraire. Ma France en entier, pas à moitié, Éd. Les liens qui libèrent, 124 p., 12 €.

La Croix, no. 43022
Événement, lundi 16 septembre 2024 1144 mots, p. 2,3
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16 septembre 2024 - La Croix (site web)

Pour Michel Barnier, une justice fiscale difficile à trouver

Laurent de Boissieu et Pierre Januel

Face à la dégradation des comptes publics, le gouvernement va devoir trouver de l’argent.

La tentation est alors forte d’augmenter les impôts.

Le nouveau premier ministre a indiqué vouloir une plus grande justice fiscale. Mais que cela recouvre-t-il ?

« Je ne m’interdis pas une plus grande justice fiscale, les Français en ont envie et besoin », avait exposé Michel Barnier, au lendemain de sa nomination. Pour faire face à l’un de ses objectifs et baisser les déficits, il devra soit diminuer drastiquement les dépenses, soit trouver de nouvelles recettes qu’il faudra faire accepter. Sur ce point, Stella Dupont, députée de l’aile gauche d’Ensemble, prévient que « le sentiment d’injustice fiscale(m’) est souvent exprimé par les Français et il est étayé par différentes études ».

La députée du Maine-et-Loire évoque plusieurs pistes, comme un prélèvement exceptionnel et temporaire sur le patrimoine finançant la transition écologique. « Cela pourrait être pertinent, compte tenu de l’enjeu climatique. » Autre idée, augmenter le taux de la « flat tax », le prélèvement forfaitaire unique sur les revenus du capital, en le passant de 30 % à 33 % ou 35 %. Des mesures soutenues par la gauche, permettant d’espérer quelques soutiens pour voter la partie recettes du budget.

Mais pour Les Républicains, qui sont au cœur de la nouvelle alliance, les hausses d’impôts sont inenvisageables. « Les lignes rouges de notre pacte législatif d’urgence nationale sont claires : l’arrêt de la dégradation des comptes publics, aucune augmentation d’impôt ni baisse des retraites, rappelle le nouveau député LR Jean-Didier Berger. Malgré mon nom, je ne souhaite pas tondre les Français ! » Le pacte législatif présenté après les élections législatives reste donc d’actualité. Même si le contexte a changé. Hier, il était au mieux question d’un soutien sans participation à un gouvernement macroniste. Aujourd’hui, un membre de LR est à Matignon et prépare activement un gouvernement de coalition entre la droite et le centre.

« C’est la gauche qui nous a habitués à la rhétorique faisant rimer justice fiscale et hausse des impôts, poursuit Jean-Didier Berger. Il faut faire au niveau de l’État ce que la droite est parvenue à faire dans les nombreuses collectivités locales qu’elle gère : stabiliser voire même baisser la fiscalité. Ce n’est pas que possible : c’est souhaitable pour le pays ! » « La question de la justice fiscale peut aller avec une absence de hausse des impôts, confirme Véronique Louwagie, vice-présidente LR de la commission des finances de l’Assemblée nationale. La justice fiscale peut être évoquée en termes de répartition des richesses et de redistribution, avec notamment une revalorisation, donc une meilleure rémunération, du travail. »

Cette idée rejoint un leitmotiv de la droite sur le pouvoir d’achat. « Augmenter le salaire net par la baisse des charges », propose le pacte législatif des parlementaires LR. Cette solution libérale, qui diminue de fait les recettes de la Sécurité sociale, est une nouvelle fois aux antipodes d’une solution dirigiste, par la hausse du smic.

Également membre de la commission des finances, Marie-Christine Dalloz (LR) va plus loin. « D’une part, nous sommes déjà dans une atmosphère de justice fiscale avec plus de la moitié des Français qui ne paient pas d’impôt sur le revenu. D’autre part, nous avons un modèle social extraordinaire, un des plus performants et des plus accompagnants des populations les plus fragiles avec de nombreux minima sociaux, expose la députée. Dans ce contexte, une plus grande justice fiscale, ce serait davantage de rationalisation des dépenses, de lutte contre les abus et de contrôle de ceux qui bénéficient des aides sociales ou d’un logement social. »

Reste à savoir ce que pense le nouveau premier ministre. Lorsqu’il était candidat à la primaire présidentielle des Républicains en décembre 2021, Michel Barnier avait, comme ses concurrents, critiqué la politique d’Emmanuel Macron. « Rien de durable n’est possible sans sérieux budgétaire. Le “quoi qu’il en coûte” est un mensonge. Tout finit par se payer un jour », écrivait-il dans son projet.

Ses quelques mesures concrètes correspondaient à une politique de l’offre classique : baisse des impôts de production et des cotisations qui financent la Sécurité sociale, allongement de la durée du travail. Michel Barnier s’était néanmoins démarqué de Valérie Pécresse et d’Éric Ciotti en adoptant une position modérée sur les fonctionnaires : « Je ne crois pas à la suppression massive, aveugle, des emplois de la fonction publique. Arrêtons de déconstruire l’État par saignées. »Allant même jusqu’à affirmer, en se faisant cette fois plus gaulliste que libéral, que la dépense publique pouvait être « un investissement ».

Si Michel Barnier reste peu disert sur ses intentions, le refus de LR d’augmenter les impôts trouve un fort écho chez Ensemble, le parti présidentiel. Pour le député Mathieu Lefèvre, « il ne faut pas revenir sur les mesures prises depuis 2017 qui ont contribué à libérer l’investissement. L’ajustement budgétaire doit d’abord se faire sur les dépenses, compte tenu du niveau de prélèvements obligatoires qui est le nôtre. »Et le député de conclure : « Je n’exclus pas des ajustements. Mais la justice fiscale, cela ne peut être le défouloir fiscal. »

Son collègue Jean-René Cazeneuve est sur une ligne proche : « La stabilité fiscale et l’attractivité de notre pays sont des sujets importants, même si des aménagements sont possibles. » Au printemps, il avait été responsable d’une « task force » sur la taxation des rentes. « Nous n’avons pu rendre les conclusions en raison de la dissolution. Parmi les pistes envisagées, il y avait la taxation des rachats d’actions et la contribution sur les rentes inframarginales des énergéticiens, qu’il faudrait mettre en place. »

Pour le rapporteur général du budget Charles de Courson, « si l’effort de redressement budgétaire passe essentiellement par la maîtrise des dépenses, nous n’échapperons pas à des mesures sur des recettes, qui iront au-delà d’une taxe sur les rachats d’actions. Cela doit se faire en conciliant la justice fiscale, l’efficacité économique et le respect du droit de propriété. »Et le député Liot de la Marne d’évoquer plusieurs niches fiscales, comme les aides à domicile : « Il y a 23 critères de défiscalisation sur cette niche. Certains pourraient être revus. »

Un cadre macroniste propose lui aussi de raboter certaines dépenses fiscales, comme les aides à l’apprentissage ou le crédit d’impôt recherche. « Ce sont deux formidables succès, mais modifier certains points ne serait pas dramatique. »

Charles de Courson, qui sera un rouage essentiel du débat budgétaire, reste prudent : « Attendons de voir ce que propose le gouvernement. À partir de là, nous pourrons travailler. » Le député prévient toutefois : « Ce n’est pas en augmentant les impôts des plus riches que les plus pauvres des Français seront enrichis. Cela dépend comment l’argent est dépensé. »

Le Figaro, no. 24902
Le Figaro, lundi 16 septembre 2024 1722 mots, p. 7

Politique

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14 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

François Hollande et la stratégie des petits pas pour s'imposer en 2027

Revenu au coeur du jeu politique, l'ancien chef de l'État veut peser sur le PS et reconstruire discrètement une stature présiden tielle pour contrer Jean-Luc Mélenchon.

Flurin, Richard

Un détour par l'histoire permet bien souvent de mieux comprendre l'actualité. Le passé regorge d'enseignements. S'en prévaloir confère en outre une certaine forme d'autorité : « Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur », écrivait George Orwell. Cela explique sans doute que nombre d'hommes et de femmes politiques s'essaient régulièrement au métier d'historien. C'est le cas en cette rentrée de François Hollande, l'ancien président socialiste (2012-2017), qui publie aux Éditions Perrin Le Défi de gouverner. La gauche et le pouvoir de l'affaire Dreyfus jusqu'à nos jours. Dans cette somme érudite, celui qui fête cette année ses 45 ans d'adhésion au Parti socialiste défend la thèse selon laquelle la gauche, si elle veut accéder aux responsabilités, doit s'en remettre à sa composante la moins radicale.

Une idée régulièrement défendue par les tenants de la gauche réformiste, mais qui se trouve ici étayée à grand renfort de développements historiques. Cette prise de distance permet à l'auteur de rappeler que la gauche a déjà été dominée par ses franges les plus contestataires par le passé, notamment le Parti communiste, sans que ce magistère n'ait jamais été une fatalité. Chaque fois, écrit François Hollande en substance, les réformateurs ont repris l'ascendant avec la promesse de vraiment « changer la vie » : en 1924, en 1936, en 1981, en 1997, en 2012 aussi. Un récit qui s'inscrit en faux contre celui de Jean-Luc Mélenchon, qui a théorisé que sa formation politique supplantera définitivement la social-démocratie. Ce dimanche, invité du « Grand Jury RTL-Le Figaro-Public Sénat-M6 » , l'ancien président pointe du doigt les « limites de la radicalité ». « Jean-Luc Mélenchon, ça fait deux fois qu'il est candidat et deux fois qu'il n'est pas au second tour. » « En 2027, il faudra prendre la personne qui a le plus de chances de gagner, elle devra être socialiste ou proche du PS », conclut-il.

Ce Défi de gouvernersigné François Hollande trace donc l'ébauche d'un duel entre deux visions de la gauche, et peut-être plus encore entre deux personnalités qui ont compté plus que n'importe qui à gauche ces quinze dernières années. Ni l'un ni l'autre ne l'assumeront explicitement, en tout cas pas pour l'instant, mais 2027 guide leurs pas. « C'est l'unique but de ce livre », susurre un interlocuteur régulier de l'ancien président. François Hollande préfère botter en touche. « Ce n'est pas LFI, le problème des socialistes, c'est eux-mêmes. S'ils étaient davantage fiers des changements profonds que la gauche, y compris durant mon quinquennat, a apportés au pays, ils n'auraient aucune mauvaise conscience vis-à-vis de la gauche radicale, qui reste dans l'incantation et l'empêchement », juge-t-il.

Les presque 22 % de voix obtenues par l'Insoumis au premier tour de la dernière présidentielle ne font ni chaud ni froid au député de Corrèze. « Le communiste Jacques Duclos faisait 22 % à la présidentielle de 1969. Qui s'en souvient ? C'était un score par défaut, comme Jean-Luc Mélenchon, parce qu'à l'époque le Parti socialiste n'était plus rien », analyse l'ancien président, qui ne rate pas une occasion de rappeler qu'il a battu son vieux rival à chaque fois qu'il s'est présenté contre lui.

Des observations formulées dans son livre, François Hollande tire la conclusion que le parti doit encore se renforcer après ses bons scores aux européennes puis aux législatives. « Il faut se faire entendre en se singularisant sur des propositions, des initiatives, sur des sujets comme l'économie, l'immigration, la sécurité ou la laïcité », plaide-t-il. À l'entendre fixer un cap de la sorte au vaisseau socialiste, on ne peut s'empêcher de se demander si l'ancien premier secrétaire (1997-2008), redevenu député, ne voudrait pas reprendre la barre du parti. Un congrès devrait se tenir début 2025 et le siège d'Olivier Faure serait remis en jeu. L'occasion parfaite d'imposer ses ambitions. « Je mesure ce que cette fonction représente, je l'ai occupée pendant dix ans. C'est le temps des nouvelles générations », se contente de rappeler François Hollande, laissant entendre qu'il n'est pas candidat à la fonction.

Il espère en tout cas que le prochain congrès sera l'occasion d'un large rassemblement plutôt que d'un déballage des divisions. Lui-même s'efforce de ne pas crisper. Même Olivier Faure, qui a émis par le passé des jugements très sévères à son endroit, le présentant comme un traître, est plutôt préservé. Parfois critique sur certaines décisions de la direction, l'ancien président s'interdit cependant de se mêler aux intrigues et basses manoeuvres qui caractérisent depuis toujours le PS. « Il cherche à incarner le trait d'union, en se situant tout le temps au centre, un peu au-dessus de la mêlée », observe avec malice un grognard socialiste. Une position qui lui permet de garder ses ambitions intactes quelle que soit l'issue du congrès.

François Hollande sait d'expérience qu'un parti rassemblé constitue la meilleure manière d'aborder une échéance politique comme la présidentielle. « J'ai toujours pensé que c'est par le parti qu'on arrive à imposer son programme et son candidat », lâche l'ancien président. Nouvelle ligne de fracture avec Jean-Luc Mélenchon, qui tient selon lui de François Mitterrand l'idée que « c'est par la force que l'on parvient à faire l'union autour de sa propre personne ». Tout en rondeur et en finesse, François Hollande compte donc jouer sa partition sans coup de force ni déclaration fracassante. Qui veut voyager loin ménage sa monture, en l'occurrence le parti, qu'il ne s'agit pas de brutaliser en ajoutant de la division à la division, mais de conquérir à petit feu. En diffusant dans l'atmosphère socialiste un parfum de « pourquoi pas François Hollande ? ».

L'ami et confident de l'ancien président socialiste Jean-Christophe Cambadélis a le sentiment de revoir le François Hollande d'avant sa candidature à la présidentielle de 2012. « C'est le retour du bouchon insubmersible, celui qui se maintient à flot pour rester dans le flux », indique ce stratège. Celui, aussi, que personne ne voit vraiment venir et qui se montre capable de tirer profit des circonstances. « Il prépare totalement la présidentielle et fera tout pour être candidat, mais sans s'imposer, sans donner le sentiment que sa vie en dépend », veut croire un hollandais historique. « La ruse plutôt que la force, toujours », ajoute cette source.

Il faut dire que la marche est encore haute. Le hollandisme a laissé un goût amer à la gauche. Le potentat de Jean-Luc Mélenchon s'est d'ailleurs fondé sur les ruines que François Hollande a laissées derrière lui en 2017. Et l'Insoumis ne s'y trompe pas. Il estime que le retour de François Hollande, dont il a tout de même appris à se méfier, pourrait l'avantager. « Si jamais quelqu'un avait oublié qui sont les socialistes, ils ont la vitrine qui est remplie », narguait-il en petit comité au mois de juillet, avant de moquer cette semaine sur X le « retour à la case double langage, tromperies, jeux d'appareil politicien » en réaction à une interview de François Hollande.

Les proches du socialiste ne se bercent pas d'illusions. « Il doit faire tomber le surplomb du passé et la suspicion qui entoure toujours son nom à gauche », explique l'un d'eux. Raison pour laquelle il a sauté sur l'occasion du Nouveau Front populaire. En se présentant sous la bannière de la coalition des gauches, François Hollande s'est de fait situé dans cet espace qu'il voudrait reconquérir. Il s'agit désormais de se maintenir à tout prix dans cet ancrage : en défendant haut et fort la candidature de Lucie Castets à Matignon, notamment, ou encore en ne désavouant jamais un programme commun pourtant très à gauche. Ces prises de position parfois surprenantes lui ont valu les honneurs de l'écologiste Marine Tondelier. « C'est le François Hollande qu'on aime, solide et populaire, du NFP », a-t-elle salué fin août sur le plateau de LCI.

Même enthousiasme parmi les députés socialistes qu'il a rejoints en juin. « C'est un bon camarade. Il est assidu, constructif, sympathique, affable, il se met au service du collectif. Je n'ai rien à lui reprocher en tant que membre de notre groupe », confie le député PS Pierrick Courbon. Ce dernier reconnaît en avoir d'abord été surpris : « Vous m'auriez dit il y a trois mois que je serais élu député dans un groupe avec François Hollande en ayant fait campagne sous une bannière qui fait référence à Léon Blum, je vous aurais dit : « Qu'est-ce que vous prenez ? » »

Une autre députée socialiste, Sandrine Runel, abonde dans le même sens. « Loyal, humble, pertinent et respectueux des prises de position des uns et des autres. Il n'est pas du tout donneur de leçons et ses analyses nous éclairent », encense l'élue du Rhône. Sous cape, un troisième député partage le constat et ne cache pas sa surprise : « À la base, je suis plutôt anti-Hollande, mais honnêtement, je le trouve excellent et je comprends comment il a conquis l'Élysée. Il sait analyser toutes les situations. »

L'opération séduction fonctionne à plein. « C'est ce qu'il sait faire de mieux », sourit Jean-Christophe Cambadélis. « C'est un homme qui a été capable de sacrifier des années de sa vie à aller tous les dimanches danser dans les Fêtes de la rose, boire du mauvais vin et manger des pizzas en faisant danser les vieilles camarades. Il n'a pas de limites à l'engagement », relate un ancien rival. Lui se défend évidemment d'avoir des idées derrière la tête. « Je n'essaie pas de chercher une position privilégiée, j'essaie au contraire d'être plutôt un bon camarade », assure l'ancien président de la République. Tout en faisant profiter les 65 autres députés socialistes de ses talents politiques. François Hollande est par exemple l'auteur de la formule pour exprimer la position du groupe socialiste vis-à-vis du premier ministre : « Nous censurerons toute prolongation du macronisme. »

Un sondage Ifop pour Le Figaro Magazine crédite l'ancien président de 7 % à 8 % des intentions de vote à la prochaine élection présidentielle, légèrement derrière Jean-Luc Mélenchon (9 %-10 %). Mais François Hollande aura prouvé par le passé qu'il est capable d'exploits. Celui que l'on surnommait « Monsieur 3 % » lors de la primaire de la gauche en 2011 s'est finalement fait élire à la présidence de la République en 2012. « Je ne connais personne d'aussi malin que lui », prévient Jean-Christophe Cambadélis. Le député de Corrèze assure ne pas être mû par l'esprit de revanche vis-à-vis d'Emmanuel Macron, mais personne ne doute qu'il rêve secrètement de refermer lui-même la parenthèse qu'a ouverte en 2017 son ancien ministre de l'Économie. R.F.

Libération
lundi 16 septembre 2024 1230 mots, p. 10,11,12

FRANCE

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15 septembre 2024 - Libération (site web)

Extrême droite Marine Le Pen remonte au Front

NICOLAS MASSOL

FRANCE

Après une année en retrait et alors que les députés RN faisaient leur rentrée ce week-end à l'Assemblée, leur patronne est décidée à reprendre une place centrale. A la fin du mois s'ouvrira toutefois un procès qui pourrait en décider autrement.

E lle avait tenté de clore la séquence politique des législatives, mi-juillet, avec un entretien fielleux au magazine Valeurs actuelles, dans lequel elle contestait à moitié la sincérité du scrutin, parlait d'«abus de confiance» et renvoyait la responsabilité de l'échec de son camp à décrocher une majorité absolue à l'Assemblée nationale sur les épaules d'une «presse ultra-idéologisée à l'extrême gauche», au service d'un «parti unique». Revoici Marine Le Pen, pile deux mois plus tard, détendue, souriante, blagueuse même, à la rentrée parlementaire de ses députés, organisée au Palais-Bourbon samedi et dimanche. Le ton s'est allégé mais le fond n'a guère changé.

Devant ses troupes, la cheffe de file de l'extrême droite française fustige toujours un fantasmatique «parti unique» et les médias, ravalés au rang de «commentateurs», «qui sont d'ailleurs tous contradictoires au passage». «Ne vous laissez jamais ballotter parce que vous n'êtes pas des feuilles», martèle-telle, à l'unisson avec son numéro bis, Jordan Bardella, qui ironise à son tour. «Vous allez lire beaucoup de bêtises à l'occasion de cette rentrée et je ne peux que vous inciter à ne rien céder à ces petites manip qui visent à vous déprimer», a averti le président du Rassemblement national (RN), coupures de presse en main, devant le conseil national du parti, dimanche.

LA LUMIÈRE ET LES BALLES L'opération est claire. Au moment où frémissent déjà les prémices de la présidentielle de 2027, Marine Le Pen semble avoir décidé de reprendre la main sur le récit de sa quatrième course élyséenne. «Nous sommes en période électorale», assume celle qui s'est mise en retrait une bonne partie de l'année 2024 pour laisser son poulain prendre la lumière – et les balles. Les prochains mois la verront reprendre la première place.

A l'Assemblée d'abord, où son choix de laisser sa chance à Michel Barnier, en ne le censurant pas dès son discours de politique générale, l'a mise au centre du jeu (lire page 12 et 13). Le Pen répète que le Premier ministre est «sous surveillance» et, si elle prétend refuser de jouer les «DRH» de Macron, elle ne boude pas son plaisir d'avoir obtenu le scalp de Xavier Bertrand, son ennemi personnel dans les Hautsde-France, ni de laisser planer la menace, en cas de maintien d'Eric Dupond-Moretti au gouvernement. «Le RN a un positionnement plus central et plus important que jamais dans le fonctionnement de nos institutions», se réjouit-elle, quand certains de ses conseillers annoncent déjà leur intention de faire tomber Barnier, cet automne, au moment de l'examen du projet de loi de finances.

Devenue influente dans les combinaisons politiques qui font les maroquins, Le Pen a à coeur de montrer qu'elle n'est pas rentrée dans le rang politique classique et, surtout, qu'elle n'est pas devenue de droite au prétexte qu'elle a fait «barrage» à un gouvernement de gauche, soutenu un Premier ministre Les Républicains et s'est alliée avec Eric Ciotti lors des dernières législatives. «Est-ce que vous êtes de gauche, est-ce que vous êtes de droite ? Ça n'a absolument aucun intérêt, ne vous laissez pas ballotter par les blablas», rabâchait-elle devant ses troupes, samedi.

A ceux tentés de voir Marine Le Pen abandonner son mantra «ni droite ni gauche», cette dernière oppose l'embauche de son nouveau directeur de cabinet, Ambroise de Rancourt, venu de la gauche et passé furtivement par le mélenchonisme (il dit avoir milité pour LFI en 2017), dont le souverainisme viendra renforcer celui du député de la Somme, Jean-Philippe Tanguy, parfois isolé au sein d'un parti en proie aux assauts de cercles qui voudraient droitiser sa ligne économique.

SÉRÉNITÉ D'AIRAIN Pour s'éviter un procès en arrangement avec le «système», Marine Le Pen pourra surtout mettre en avant sa position de mise en cause dans le procès des assistants parlementaires présumés fictifs de son parti (lire ci-contre), qui s'ouvre dans deux semaines. Au centre du jeu politique, l'ancienne députée européenne risque gros et pourrait se voir frapper d'une peine d'inéligibilité. L'enjeu est de taille. Ces dernières semaines, elle s'est beaucoup enfermée avec ses avocats dans son bureau du siège du RN, qu'elle fréquente d'ordinaire assez peu.

Devant la presse, elle affiche une sérénité d'airain et clame sa volonté d'être la plus présente possible à la barre, persuadée de l'efficacité de sa ligne de défense, selon laquelle toute l'affaire provient d'une différence d'appréciation du poste d'assistant parlementaire. Il y aurait la vision allemande, qui en ferait un simple salarié, non susceptible d'endosser des responsabilités politiques. Et la française, qui considérerait l'assistant comme un militant, sans séparation entre son travail parlementaire et son bénévolat partisan.

En attendant ces échéances, Le Pen s'empresse d'étaler devant tous l'image d'un binôme fonctionnel avec Bardella. Leur harmonie a été mise à mal, ces derniers mois, quand les accents plus libéraux du jeune homme, plus ostensiblement pro-business que sa patronne, ont parfois conduit à des couacs de communication. Sur l'Ukraine, où le député européen, qui siège désormais au sein de la commission des affaires étrangères du Parlement de Bruxelles, a eu la dent plus dure contre l'envahisseur russe que Le Pen, ou sur les prix planchers sur les produits agricoles, au moment de la crise du début Suite page 12 Suite de la page 10 d'année, où cette dernière l'a repris. Ou encore ces dernières semaines, quand l'entourage du président frontiste a soufflé à la presse ne pas être opposé à un gouvernement technique qui mettrait en oeuvre une réforme du mode de scrutin législatif vers la proportionnelle… quand Le Pen, quelques jours plus tôt, avait estimé qu'il n'y avait «que des gouvernements politiques planqués derrière des appellations techniques». «Nous ne sommes pas des clones», répète, imperturbable, Bardella après chaque dissonance.

ÉLÉMENTS DE LANGAGE Cette fois, Marine Le Pen aussi a tenu à monter au front. Dans son discours à ses parlementaires, la députée du Pas-de-Calais a repris un certain nombre de mots-clés lancés par son poulain lors de la campagne des européennes. «Jordan a pendant de nombreux mois évoqué la puissance : il ne peut pas y a voir de puissance sans progrès», l'a-t-elle approuvé. Et de reprendre la partition du champ politique entre partisans de «l'ordre», évidemment emmenés par le RN, et ceux du «chaos» représentés, selon elle, par le Nouveau Front populaire. Reprendre les éléments de langage de son protégé : une gentillesse à laquelle Le Pen ne l'avait pas toujours habitué.

L'ancienne candidate à la présidentielle décline même le programme de son parti selon le triptyque «ordre, justice et progrès», lointain écho à la devise du Brésil, «ordre et progrès», elle-même inspirée du positivisme d'Auguste Comte. Ce qui permet de déplorer tout à la fois le désordre «fiscal», «social» ou «migratoire» et de mettre un crochet en passant aux «associations totalement dévoyées au service des passeurs» parmi lesquelles Le Pen compte la Cimade, qui a gagné mercredi son procès en appel pour diffamation contre la patronne du RN. «On me dit souvent que l'intégralité de ce que je ressens se voit sur mon visage, plaisante-t-elle devant les cadres de son mouvement. Pour les journalistes qui s'en vont : si jamais ça se passait mal avec Jordan, ça se verrait.» Reprendre en main le récit, encore et toujours.

Libération
lundi 16 septembre 2024 837 mots, p. 11

AUTRE

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15 septembre 2024 - Libération (site web)

Procès des assistants parlementaires : le RN face au barragede l'inéligibilité

TRISTAN BERTELOOT

AUTRE

Poursuivie notamment pour «détournements de fonds publics», Marine Le Pen doit comparaître fin septembre dans l'affaire des collaborateurs européens qui menace ses ambitions pour la présidentielle de 2027.

L' embûche est de taille. A partir du 30 septembre, Marine Le Pen doit comparaître dans le procès des assistants du Front national (devenu Rassemblement national) présumés fictifs au Parlement européen. La patronne des députés d'extrême droite y est poursuivie pour «détournement de fonds publics» et «complicité», et risque jusqu'à dix ans de prison et 1 million d'euros d'amende, assortis d'une peine d'inéligibilité pouvant aller jusqu'à cinq ans. Laquelle, si elle était prononcée et confirmée avant 2027, réduirait à néant ses ambitions à se présenter à une quatrième course à l'Elysée. De quoi la rendre fébrile, comme d'autres cadres du RN, qui risquent eux aussi très gros : le maire de Perpignan, Louis Aliot, notamment, ou l'actuel député de l'Yonne Julien Odoul… En tout, outre le RN, 27 membres ou ex-membres de la formation d'extrême droite sont renvoyés à l'automne devant le tribunal correctionnel de Paris.

Tous sont soupçonnés d'avoir participé à un vaste système visant à rémunérer sur des fonds européens de pseudo-collaborateurs qui travaillaient, en réalité, pour le parti d'extrême droite. Dans cet énorme dossier (dix ans d'enquête, près de 2 500 documents annexés au dossier), l'ex- Front national, lourdement endetté, est accusé de s'être servi de l'Europe pour se refaire une santé financière en détournant l'argent public qui lui était alloué, dans le seul but de continuer à faire tourner sa boutique, rémunérer ses collaborateurs, faire avancer sa cause et l'ascension de Marine Le Pen. Il lui est reproché d'avoir contourné les règles ou les avoir réécrit à son avantage pour accaparer le plus de ressources disponibles possible, dans une «gestion pilotée par les dirigeants successifs du FN», considère le parquet. A l'époque où la majeure partie de l'argent public est soupçonnée d'avoir été détournée, Marine Le Pen était à la fois présidente du FN et députée européenne pour une partie de la mandature concernée (2014-2019). Le Parlement européen estime ici son préjudice à près de 7 millions d'euros.

Commanditaires. De fait, la triple candidate à la présidentielle est accusée d'être l'un des principaux commanditaires, en donnant des instructions, du système mis en place. Avocate de formation, entrée au service juridique du FN en 1998, elle ne peut d'autant moins ignorer ce qui se fait puisqu'elle a été biberonnée à la mécanique déjà pratiquée par son père au cours des mandats précédents, quand Jean-Marie Le Pen se «contentait» de faire prendre en charge par le Parlement européen son propre personnel.

Plus grave encore pour elle, de nombreux témoignages et documents saisis par la justice incriminent directement la députée du Pas-de-Calais : plusieurs anciens députés européens racontent, notamment, comment elle leur aurait ordonné de mettre à disposition de sa formation la majeure partie de leur enveloppe dédiée à employer des assistants, d'un montant de 21 209 euros mensuels.

«Je vous indique que vous aurez le choix de recruter par vous-même un assistant et que le reste de votre enveloppe sera mis à la disposition du mouvement», aurait-elle ainsi lâché lors d'une «réunion des nouveaux» eurodéputés frontistes, le 4 juin 2014. Elle est ensuite «tenue régulièrement informée du suivi des enveloppes, écrit le parquet dans son réquisitoire, en septembre 2022. Nombre de courriels mais également de SMS montrent que Marine Le Pen avait pouvoir d'impulsion et de décision sur le principe [des recrutements], l'affectation d'un collaborateur à l'enveloppe de tel ou tel, […] qu'elle était la décisionnaire principale in fine».

Résidence. Dans cette affaire, la patronne de l'extrême droite française est, en outre, renvoyée pour avoir employé en tant qu'assistants parlementaires deux personnes travaillant en réalité à son service. La première est son ancienne directrice de cabinet, aujourd'hui députée européenne, Catherine Griset. Assistante parlementaire accréditée, notamment, de décembre 2010 à février 2016, elle aurait dû normalement habiter à Bruxelles pendant toute la période de ses contrats, mais elle a en fait gardé son lieu de résidence en région parisienne. D'octobre 2014 à août 2015, elle ne passe ainsi que 12 heures dans les locaux du Parlement européen. A la même période, elle travaille en revanche en moyenne 15 à 22 jours par mois dans les locaux du FN. Lors d'une perquisition à son domicile, le 20 février 2017, les policiers notent que Catherine Griset reçoit des appels de Marine Le Pen lui demandant «de ne répondre à aucune question». L'autre «assistant» de Marine Le Pen mis en examen est son ancien garde du corps, Thierry Légier, après avoir été pendant des années celui de Jean-Marie Le Pen. Le concernant, les jugent notent que sur ses CV de l'époque mentionnant ses expériences professionnelles, aucune ne fait état de son rôle d'assistant parlementaire local. Pareil dans son ouvrage autobiographique, Mission Le Pen (éd. du Toucan), paru en 2012 et retraçant sa carrière de garde du corps : alors qu'il a enchaîné les contrats, l'homme semble ne pas se souvenir d'avoir été assistant parlementaire.

Libération
lundi 16 septembre 2024 1482 mots, p. 12,13

FRANCE

Iliade, un «institut» de formation au service des thèses racistes

MAXIME MACÉ, NICOLAS MASSOL ; PIERRE PLOTTU

FRANCE

Fondé par des figures identitaires, l'organisme veut former les militants et diffuser une pensée xénophobe. La députée Anne Sicard, apparentée au RN, en est l'une des cadres.

C' est une soldate de la «bataille culturelle» théorisée par l'extrême droite. Nouvelle députée de la première circonscription du Val-d'Oise, apparentée au groupe Rassemblement national, Anne Sicard, 57 ans, aime à se présenter comme «enseignante, responsable associative, mère de famille nombreuse». Moins comme une des principales cadres de l'institut Iliade, structure méconnue mais fer de lance de la mouvance qui s'est donné pour mission de former idéologiquement les nouvelles générations d'activistes.

Nombre de cadres du groupuscule Génération identitaire, dissous par les autorités en 2021, sont ainsi passés par les «promotions» de cette structure très fermée, qui a pour boussole les intérêts de la «race blanche». Avec Anne Sicard, membre de l'institut «depuis sa fondation», comme elle le confiait dans une vidéo promouvant l'édition 2019 de son colloque annuel, Iliade voit une de ses responsables accéder à l'Assemblée. Longtemps chargée d'un poste stratégique – l'organisation des formations – la nouvelle députée, présente ce week-end à la rentrée des parlementaires RN, est devenue récemment «responsable du fonds de dotation» d'Iliade, poste qu'elle occupe toujours à ce jour, selon le site de l'organisme. Il y a une petite semaine à Paris, selon nos informations, Anne Sicard accueillait encore les participants de la nouvelle session de formation de l'institut. Elle n'a pas répondu à nos sollicitations. L'institut Iliade est à part dans la mouvance. Mi-école de formation mi-cercle de réflexion, il a été lancé au lendemain de la mort de Dominique Venner, vieux routier de la radicalité qui a milité dans les rangs néo - fascistes d'après-guerre et à l'OAS. En mai 2013, il s'est suicidé d'une balle en pleine tête devant le maître-autel de la cathédrale Notre Dame de Paris, geste qui se voulait une alerte sur le «péril» du «grand remplacement de la population de la France et de l'Europe» par «l'immigration afro-maghrébine». Juste avant de passer à l'acte, Venner avait réuni autour d'un déjeuner ses plus proches camarades pour leur annoncer sa décision. Et leur demander de poursuivre son combat en créant un institut de formation à destination de la jeunesse d'extrême droite.

Ses dernières volontés ont été respectées par ses quatre convives, Philippe Conrad, Jean-Yves Le Gallou (deux anciens du mouvement racialiste GRECE), Bernard Lugan et Fabrice Lesade. C'est l'Institut Iliade, pour lequel ils ont imaginé un lancement aux relents mystiques : pour l'acter, selon la légende rabâchée par les fondateurs, ils ont escaladé «dans le brouillard et la froidure» le mont Olympe, en Grèce, «à la veille du 21 juin 2014». Soit la «veille du solstice d'été» si cher aux néopaïens. Et une montagne symbolique pour Dominique Venner, qui voyait dans l'Iliade et l'Odyssée d'Homère «la bible des Européens». Plus prosaïquement, les statuts de l'association baptisée «Institut pour la longue mémoire européenne» ont ensuite été déposés à la préfecture du Maine-et- Loire le 15 juillet 2014.

Colloque annuel «Iliade, ce sont des ultras», analyse le politologue Stéphane François, spécialiste du sujet (auteur notamment d'un ouvrage de référence, la Nouvelle Droite et le nazisme, ed. Le bord de l'eau). «Des gens qui défendent l'identité blanche cachée derrière l'identité européenne. Derrière la défense de l'identité blanche, il y a la défense de la race blanche. Les membres d'Iliade se cachent toujours derrière une position ethno-différentialiste [doctrine qui postule l'irréductible différence des civilisations] mais l'aspect ethnique est juste derrière.» Contacté par Libération, Iliade a fermement refusé tout échange. Depuis sa fondation, l'institut organise chaque année un colloque à la maison de la Chimie, à Paris, qui fait salle comble et où toutes les nuances de l'extrême droite sont représentées. Cette année, il s'est tenu début mai, en pleine campagne des européennes. «L'Europe, ce n'est pas un simple syndicat d'intérêts économiques et financiers plus ou moins déterritorialisés […]. Ce n'est pas un conglomérat bigarré de populations déracinées», dénonçait la présentation officielle de l'évènement. Qu'est-ce alors ? Au micro d'une webtélé d'extrême droite, Romain Petitjean, directeur du développement et de la coordination chez Iliade, s'est fait plus précis : «L'Europe idéale, c'est une Europe européenne sans cette immigration extraeuropéenne qui finalement en change la filiation ethno-culturelle.» Un discours codé qui parle aux radicaux. A l'entrée de la salle, les arrivants étaient accueillis par une jeune femme, ancienne auditrice de l'institut et membre historique de la section lyonnaise de Génération identitaire. Plus loin, un cadre identitaire normand s'occupait de la captation vidéo des interventions. Une spécialité de ce trentenaire, dont Libé a révélé qu'il était dans l'équipe de communication du RN et présent au siège du parti lors du discours de Jordan Bardella, le soir du premier tour des législatives anticipées. Dans la grande salle, à côté de l'amphithéâtre, les tables des exposants étaient surtout tenues par des groupuscules vantant leurs actions – et en quête de dons. Etait aussi représentée La Cocarde étudiante, syndicat étudiant proche du RN. En 2018, la revue philonazie Réfléchir & Agir tenait même un stand. Dans les travées, aussi, des influenceurs identitaires comme Julien Rochedy et Laurent Obertone ou le vulgarisateur de la thèse du grand remplacement Renaud Camus. Et des politiques comme Marion Maréchal et son compagnon Vincenzo Sofo (Fratelli d'Italia). Tous viennent y chercher, comme l'a résumé la conseillère régionale Auvergne-Rhône- Alpes Isabelle Surply (ex-RN et ex-Reconquête), «des munitions, des cartouches pour le combat culturel».

Forger des fidélités L'institut reste discret sur le contenu de ses formations. Tout juste sait-on qu'il s'agit d'un cursus qui s'étale sur cinq week-ends dans l'année, à Paris et en province. Les stagiaires de chaque promotion, à l'issue de leur formation, doivent rendre un travail de fin d'études : article de blog, livre de jeunesse, foulard, pendentif… Pour autant, l'objectif est surtout de créer des liens entre les auditeurs, de forger des fidélités. A la fin de la formation, chacun se voit remettre un petit insigne : épingle en bronze pour les auditeurs, en argent pour les grands donateurs, en or pour les cadres dirigeants. Non content de former des radicaux, l'institut en emploie certains. De 2022 à 2023 par exemple, un certain Eyquem Pons était mentionné en tant que «responsable communication». Ce fils d'un historique de la mouvance est un ancien cadre identitaire lyonnais. Comme l'a révélé Libé, on le croisait l'an dernier au siège du RN… Et Anne Sicard dans tout ça ? Interrogée sur son engagement à Iliade par le Parisien avant le second tour des législatives, la quinquagénaire, élue sur un territoire qui s'étand de la ville de Pontoise à plusieurs communes rurales du Vexin, avait évacué, évoquant une simple «association culturelle». En réalité Iliade est tout aussi peu «culturelle» qu'Anne Sicard est une «novice» en politique, comme elle l'a prétendu dans une interview donnée en 2022 à la presse locale des Yvelines. Formée au Front national de la jeunesse, elle a milité au FN du temps où Jean-Marie Le Pen y régnait en maître. Puis l'a quitté au moment de la scission mégrétiste de 1998 et a rejoint le MNR, pour lequel elle a été candidate aux législatives de 2002 à Paris.

Le nom d'Anne Sicard ressurgit en 2021 lorsqu'Eric Zemmour se lance en politique. Elle était par exemple en bonne place dans le carré VIP du meeting de lancement de la campagne présidentielle du polémiste, à Villepinte, où fourmillaient les radicaux, y compris issus de groupes violents et nazifiants. Investie par Reconquête aux législatives qui suivent dans les Yvelines, elle est éliminée au premier tour.

«Prendre le pouvoir» Malgré un score piteux (3,5 %), elle est bombardée directrice de cabinet adjointe de Marion Maréchal pendant sa campagne des européennes de 2024. Et suit celle-ci lorsqu'elle quitte Reconquête pour se rapprocher du RN pour finir élue dans le Val-d'Oise. Mais une fois à l'Assemblée, le parti lepéniste rechigne à l'intégrer à son groupe parlementaire. Tout comme le nouvel allié de Marine Le Pen, Eric Ciotti : «Eric n'en voulait pas car ce n'est pas notre ligne, on n'a pas envie d'assumer des gens qu'on n'a pas choisis», se démêle Guilhem Carayon, proche de l'ex-patron de LR. Sicard et ses deux larrons finissent par atterrir en «apparentés» au groupe RN, qui n'a pas donné suite à nos sollicitations.

Pendant ce temps, Iliade continue de travailler à une «révolution conservatrice permanente à l'échelle européenne, loin des projecteurs médiatiques», selon les termes de Solenn Marty, cadre de l'institut dans une interview donnée début 2023 au magazine Eléments, un titre phare de la mouvance. Et la jeune femme, elle-même formée à l'institut, de préciser : «Si l'on considère, au regard de la situation française, qu'il faut une centaine d'hommes pour prendre le pouvoir et un millier pour l'exercer efficacement, alors être une petite avant-garde aujourd'hui a du sens et donne de l'espoir.» Ce qui est effectivement bien loin de la simple «association culturelle».

Le Monde
France, lundi 16 septembre 2024 1281 mots, p. 11
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14 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Entre Ruffin et Mélenchon, la guerre est déclarée

Le député de la Somme attaque ouvertement le leader de LFI dans l’optique de la présidentielle de 2027

Sandrine Cassini et Laurent Telo

Pitoyable », « l’archétype du politicard », « le fantôme de Doriot »[dirigeant communiste exclu du Parti communiste français (PCF) en 1934 et qui a collaboré avec l’occupant nazi]… Voici un tout petit échantillon des qualificatifs employés par des élus de La France insoumise (LFI) – dans l’ordre, Aurélien Le Coq (député du Nord), Paul Vannier (député du Val-d’Oise), Julie Garnier (conseillère régionale d’Ile-de-France) – pour qualifier François Ruffin, député de la Somme, qui avait décidé, depuis l’entre-deux-tours des élections législatives anticipées, en juillet, de ne plus siéger avec les représentants du mouvement de Jean-Luc Mélenchon. « Ruffin n’est pas un camarade » , résumait, plus sobrement, le député Aurélien Saintoul (Hauts-de-Seine), mercredi 11 septembre, sur X.

Qu’a pu dire ou faire François Ruffin pour provoquer une telle furie ? En cette rentrée, celui qui a été réélu à l’arraché, le 7 juillet, a déclenché une guerre ouverte avec le leader de LFI, Jean-Luc Mélenchon. Leurs désaccords politiques étaient connus : le premier reproche au second d’avoir abandonné les campagnes et les zones pavillonnaires au Rassemblement national (RN) en se concentrant sur la jeunesse et les quartiers populaires. Inversement, Mélenchon accuse Ruffin, par le biais des « insoumis », de taire le caractère raciste du vote d’extrême droite. En toile de fond, une rivalité inavouée pour le leadership à gauche avec, en ligne de mire, l’élection présidentielle de 2027.

François Ruffin a musclé son jeu et changé de sémantique, avec la publication d’un ouvrage en forme de réquisitoire de la stratégie jugée communautariste de M. Mélenchon, même s’il se garde bien d’utiliser ce terme. Dans Itinéraire. Ma France en entier, pas à moitié(Les Liens qui libèrent, 160 pages, 12 euros), achevé le 1er août et publié le 11 septembre, le député samarien revient sur vingt-cinq années de cheminement politique, et accuse.

LFI et le RN dos à dos

Pour les législatives de 2022, il écrit avoir eu « honte »d’avoir mené une « campagne au faciès », distribuant des tracts à l’effigie de Jean-Luc Mélenchon aux « Noirs et aux Arabes »d’Amiens-Nord, mais pas aux « Blancs », pour lesquels le leader de LFI faisait office de « verrou ». « Tu mènes une campagne quasi raciale », résume l’interlocuteur imaginaire de ce livre écrit sous la forme d’un entretien.

Le député-reporter dévoile aussi quelques sorties privées, embarrassantes pour son ancien mentor. En juin 2022, le chef de LFI a livré devant ses troupes une analyse toute personnelle du score de l’extrême droite, qui avait alors remporté 89 circonscriptions. « Les régions qui ont voté RN sont des terres qui n’ont jamais adhéré à la démocratie et à la République », aurait dénigré le leader « insoumis ». Avant d’ajouter : « Après la guerre, il a fallu vingt-cinq ans pour dénazifier l’Allemagne. »Une façon d’illustrer l’inutilité, selon lui, d’aller ferrailler contre le RN.

Encore plus déplaisante, cette anecdote sur Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais), la circonscription où M. Mélenchon s’était présenté, en 2012, contre Marine Le Pen. François Ruffin surprend l’ancien sénateur du Parti socialiste (PS) en plein mépris de classe : « Quand il me racontait Hénin, c’était à la limite du dégoût : “On ne comprenait rien à ce qu’ils disaient… Ils transpiraient l’alcool dès le matin… Ils sentaient mauvais… Presque tous obèses…” » Et de renvoyer dos à dos LFI et le RN, en accusant les « insoumis » de n’avoir pas écrit « une ligne »sur Thomas, poignardé en novembre 2023 à Crépol, dans la Drôme, un fait divers récupéré par l’extrême droite, mais de s’être indigné de l’agression de Mourad, un jardinier poignardé lui aussi, le 17 novembre 2023 dans le Val-de-Marne.

A cet ouvrage incendiaire s’est ajoutée une tournée médiatique pour lui donner une caisse de résonance. Pour le moment, M. Mélenchon n’a pas réagi. Lui-même a été malmené cette semaine par une déclaration attrapée au vol par les caméras de « Quotidien », lors de la manifestation du 7 septembre contre « le coup de force d’Emmanuel Macron ». « Il faut mobiliser la jeunesse et les quartiers populaires. Tout le reste, laissez tomber, on perd notre temps », confie-t-il alors à une militante, illustrant la critique livrée par François Ruffin.

C’est le bras droit de M. Mélenchon et coordinateur de LFI, Manuel Bompard, qui s’est chargé de la réponse. « Ruffin-Zemmour, même combat ? », fait-il mine de s’interroger dans une note de blog. Le député des Bouches-du-Rhône accuse son collègue de « reprendre les arguments des adversaires historiques de la gauche », d’alimenter la « lecture identitaire »de la « fachosphère »sur Crépol et de ne pas comprendre « la classe ouvrière créolisée ». « Il y a des pentes qui ne trompent pas. On en connaît le point de départ mais pas le point d’arrivée », conclut-il, traçant un parallèle implicite avec Marcel Déat ou Jacques Doriot, deux collaborationnistes venus de la gauche.

Qu’est-ce qui prend à François Ruffin, qui a longtemps rechigné à critiquer ouvertement M. Mélenchon ? Pour le politiste Rémi Lefebvre, le député ouvre, sans le dire, une nouvelle séquence, celle de la présidentielle : « Il se construit contre Jean-Luc Mélenchon en profitant du discrédit de ce dernier. Il se situe à son niveau pour en être l’alternative. C’est audacieux, car ça l’isole aussi. C’est une prise de risque, car M. Ruffin est politiquement plus proche de LFI que du PS. ». Alors que LFI a perdu des députés et qu’il est rattrapé par le PS, le leader « insoumis » fait l’objet d’un fort rejet dans l’opinion publique, avec 83 % de jugements défavorables, selon l’enquête Ipsos-Cevipof du 30 août pour Le Monde.

Un flottement

Mais, depuis des semaines, François Ruffin semble flotter. Sa rentrée à Flixecourt (Somme), le 31 août, avait laissé ses partisans sur leur faim. Allait-il enfin créer un parti ? Beaucoup attendaient qu’il « appuie sur le bouton ». Il n’en a rien été. « Le parti ? Il existe, c’est Picardie debout ! », avait-il esquivé. Le moral n’était d’ailleurs pas au beau fixe dans ses équipes, confrontées à celui qui oscille entre la nécessité d’aller de l’avant – le parti, « il le faudra », écrit-il dans son livre – et une aversion naturelle pour la « tambouille »et la politique traditionnelle.

Décrit comme solitaire, voire instable, François Ruffin continue de semer le doute, y compris chez ses alliés. Les autres bannis de LFI, les députés de Seine-Saint-Denis Alexis Corbière ou Clémentine Autain, n’ont pas compris pourquoi il ne les avait pas rejoints dans leur nouvelle formation politique, L’Après. « Son identité, c’est de ne pas être un professionnel de la politique. Cela fait exister, mais cela ne fait pas forcément un présidentiable », avertit M. Lefebvre.

L’attaque frontale contre M. Mélenchon pourrait fragiliser le Nouveau Front populaire (NFP), déjà miné par la guerre intestine entre LFI et le PS. « On ne va pas passer notre temps à commenter les trouble-fêtes. Stop ! Laissez-nous tranquilles ! », a réagi la cheffe de file écologiste, Marine Tondelier, vendredi, à la Fête de  L’Humanité. « Halte au feu ! Ce n’est pas en s’insultant que l’on va avancer », a poursuivi Fabien Roussel, le secrétaire national du PCF. En sourdine, d’autres avertissent du danger pour François Ruffin de « tout mettre sur la table »et de laisser « flotter l’idée qu’avant, il était insincère »lorsqu’il militait aux côtés de M. Mélenchon.

Peu importe, le journaliste trace sa route. Un film documentaire sur le travail, intitulé Au boulot !, avec cette question provocante, « Peut-on réinsérer les riches ? », sort bientôt. Là aussi, il y aura de nouvelles « surprises ».

Le Figaro, no. 24902
Le Figaro, lundi 16 septembre 2024 804 mots, p. 7

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15 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Marine Le Pen et Jordan Bardella lancent leur « campagne permanente »

Laubacher, Paul

Ce dimanche, Jordan Bardella s'est fait plaisir. Le président du Rassemblement national (RN) a imprimé quelques articles de presse, du Parisien, de L'Express, de RMC, de BFMTV. Il agite ces quelques feuilles devant son audience. «Vous allez lire beaucoup de bêtises à l'occasion de cette rentrée et je ne peux que, évidemment mes chers amis, vous inciter à ne rien céder à ces petites manips qui visent encore une fois à vous déprimer, à déprimer nos sympathisants, à déprimer nos électeurs», lance le jeune député européen.

Devant les élus et les cadres du parti, réunis pendant deux jours à l'Assemblée nationale à l'occasion de la rentrée parlementaire du parti à la flamme, Jordan Bardella a plusieurs messages à faire passer à ses troupes : tout va bien entre lui et Marine Le Pen, et, surtout, «ne participez pas, s'il vous plaît, à la tentation de l'auto-flagellation et d'une introspection qui s'éterniserait».

C'est que Jordan Bardella et Marine Le Pen ont un autre plan en tête : lancer leur «campagne permanente» dès maintenant. Depuis les résultats du second tours des élections législatives anticipées, le 7 juillet dernier, les deux têtes d'affiche du parti national-populiste ont l'intime conviction que la situation politique est intenable. Combien de temps pourra durer le gouvernement de Michel Barnier, avant de tomber sous le coup d'une motion de censure ? Si peu.

«C'est celui qui a fait le moins de voix qui est chargé de constituer un gouvernement (...) ça ne peut pas tenir», dit Marine Le Pen, en pensant au score des Républicains (LR) aux dernières législatives : 6,57 % au premier tour et 5,41 % au second. Dans l'esprit de l'ancienne candidate RN à la présidentielle : une nouvelle dissolution d'ici un an ou, scénario encore très hypothétique, une démission d'Emmanuel Macron qui provoquerait une élection présidentielle anticipée. Le slogan du week-end résumait clairement la pensée du RN : «Face au parti unique, préparons l'alternance.»

Dans l'immédiat, Jordan Bardella, qui s'est choisi un nouveau conseiller spécial en la personne du député de Moselle Alexandre Loubet, veut organiser le parti dans cette optique. «Après tout, le RN, c'est une machine électorale avant tout», expliquait un cadre quelques jours avant la rentrée parlementaire. Des grands meetings seront organisés tous les mois, à l'image de celui du 6 octobre prochain à Nice, sur les terres d'Éric Ciotti, mais sans sa présence.

Le président du RN a décidé de nommer tout de suite deux codirecteurs en charge des élections législatives : le souverainiste et député du Loiret Thomas Ménagé, qui sera en première ligne sur le dossier de la réforme des retraites à l'Assemblée nationale, et le très médiatique député de l'Yonne Julien Odoul. En parallèle, la commission nationale d'investiture du parti commencera à se réunir dès la fin septembre pour choisir les futurs candidats aux législatives, en cas de dissolution. Objectif de ce « plan Matignon 2 » , censé palier les failles de la première version du plan : avoir 577 candidats investis en mars 2025.

La seconde partie de ce « plan Matignon 2 » n'existait pas dans la version précédente : la formation des candidats. Jordan Bardella a décidé de nommer Edwige Diaz, déjà vice-présidente du parti, en charge de la formation. Aleksandar Nikolic, député européen RN, avait identifié ce manque de formation lors de son audit des fédérations cet été. «Il faut que nos candidats puissent connaître notre programme et surtout, en parler lors des débats organisés par France2 ou France3», expliquait-il, après avoir visionné une trentaine de débats de candidats RN.

L'autre pendant de cette « campagne permanente » lancée par Jordan Bardella et Marine Le Pen concerne les élections municipales, qui auront lieu en 2026. Ce scrutin, historiquement défavorable au RN, est pourtant essentiel à la conquête de nouvelles circonscriptions. «On s'est aperçu, lors des élections municipales, que partout dans les villes où vous faisiez le boulot, où les administrés étaient satisfaits du boulot des maires RN, il y avait un effet de ruissellement tout autour de la ville», assure le président du RN. Un directeur de campagne a été choisi : Julien Sanchez, ancien maire de Beaucaire, élu député européen en juin dernier.

Toute cette réorganisation du parti élude les questions programmatiques, comme sur le chiffrage des dépenses ou des économies, et stratégiques, qui ont participé à l'échec « surprise » des législatives. «Pourquoi nous n'avons pas eu de député dans le Cher ou dans la Sarthe? C'est parce que nous avons fait peur sur le régalien» , analysait un cadre au coeur de l'été. Un député s'alarmait de la manière dont le programme présidentiel de Marine Le Pen avait été déstabilisé pendant la campagne législative, tronçonné en plusieurs morceaux. Que se passera-t-il en cas de nouvelle dissolution et élection anticipée ? Une chose est certaine : ce ne pourra pas être une réédition de la précédente et chaotique campagne législative. P. L.

Le Figaro, no. 24902
Le Figaro, lundi 16 septembre 2024 748 mots, p. 4

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14 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

L'affrontement avec Mélenchon électrise la Fête de l'Humanité

Zemrani, Hicham

Les éditions de la Fête de l'Humanité se suivent et se ressemblent. À chaque édition, son débat qui galvanise les foules. Il y a deux ans, les figures de feu la Nupes s'étaient écharpées sur la « gauche des allocs »conspuée par le chef des communistes, Fabien Roussel. Cette année, ce sont les dernières déclarations de François Ruffin qui ont mis en ébullition la base aérienne 217 du Plessis-Pâté (Essonne). Dans un entretien au Nouvel Obs, le député de la Somme a critiqué la stratégie communautariste et la politique « au faciès » de Jean-Luc Mélenchon, visant à s'adresser en priorité aux jeunes et aux électeurs issus de l'immigration des quartiers populaires, au détriment des ouvriers.

« Il a jeté un pavé dans la mare », de l'aveu de l'un de ses proches. Et les conséquences se sont immédiatement fait sentir. Samedi, à son arrivée sur la grande scène de l'Agora pour participer à une table ronde intitulée « Comment unir les classes populaires ? » , François Ruffin a été hué par une partie du public. Il a très vite été interpellé par le député Insoumis du Vaucluse, Raphaël Arnault, triplement fiché S. « Je te le dis François, tu es dans la faute politique. Tu as blessé énormément de camarades », lui a-t-il lancé, sous un tonnerre d'applaudissements. Avant d'entonner avec le public le chant antifasciste italien Siamo tutti antifascisti.

« Vous pouvez me huer », a immédiatement répliqué François Ruffin, désireux de garder son sang-froid. Reprenant les propos de Jean-Luc Mélenchon, pour qui il faut « laisser tomber » tout ce qui ne concerne pas la jeunesse et les quartiers populaires, le député de la Somme a demandé à ceux qui étaient d'accord avec cette stratégie de se manifester. Quelques timides bras se sont levés dans l'audience. La preuve pour François Ruffin que ce choix est « suicidaire puisqu'il ne permet pas d'être majoritaire ». « Il y a un immense commun entre la France des bourgs et la France des tours », a-t-il conclu, reprenant une de ses expressions phares.

Même s'il est parvenu tant bien que mal à susciter les applaudissements du public à la fin de son intervention, l'attitude de François Ruffin détonne à gauche. Quelques heures plus tôt, sur la même scène de l'Agora, les chefs des quatre partis du Nouveau Front populaire ont préféré afficher un front uni. La chef des Écologistes, Marine Tondelier, affirme n'avoir « rien compris » aux débats actuels. « À quel moment, à gauche et chez les écologistes, on s'est dit qu'on ne pouvait pas faire deux choses en même temps ? », a-t-elle interrogé.

Fabien Roussel, qui est pourtant sur la même ligne que François Ruffin, a semblé prendre ses distances avec le natif d'Amiens. « Il y a des différences qui doivent nous permettre de débattre entre nous, sans insulte et sans dispute », a-t-il déclaré. La riposte la plus virulente est venue de Manuel Bompard. Le coordinateur national de LFI a défendu la stratégie de son mouvement, arguant que « la bataille politique pour une victoire de la gauche doit prendre à bras-le-corps l'antiracisme ». « Si certains pensent qu'il faut prioritairement mettre ses efforts dans d'autres parties du pays, qu'ils le fassent ! », a asséné le député des Bouches-du-Rhône.

Également présent à la Fête de l'Humanité, Jean-Luc Mélenchon a fait allusion à son ancien camarade lors de son meeting consacré à la destitution d'Emmanuel Macron : « Si les plus pauvres et les quartiers avaient voté comme le reste du pays, alors nous aurions eu la majorité absolue. Ceux qui nous détourneraient de cet objectif nous détournent de la victoire. »

L'offensive de François Ruffin, aussi inattendue que belliqueuse, surprend. « Sur le fond du désaccord stratégique, il a raison. Après, on peut toujours débattre des mots utilisés et du timing », reconnaît Guillaume Ancelet, président de Picardie Debout, le parti de l'ancien journaliste. Sur son stand, le réalisateur de Merci patron ! s'est affiché aux côtés de Charlotte Girard. Professeur de droit public, elle est la première figure majeure de LFI à avoir quitté le mouvement en 2018, dénonçant l'absence de démocratie interne. La provocation de trop pour les Insoumis ? « Son invitation n'était pas calculée », affirme l'entourage de François Ruffin.

Pendant plus d'une heure, ils ont échangé sur les questions institutionnelles. Les interventions de l'ancien journaliste ont pris des airs de grandes leçons d'histoire. Ambitionne-t-il de disputer le monopole intellectuel à gauche à Jean-Luc Mélenchon ? François Ruffin est pressé par les siens d'accélérer en vue du prochain scrutin présidentiel. « J'aimerais que ça s'étoffe », confesse un proche, pour qui son champion dispose désormais d'un nouvel atout : « Il est libre. »

Le Figaro, no. 24902
Le Figaro, lundi 16 septembre 2024 950 mots, p. 4

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15 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

François Ruffin, révélateur des lignes de fracture à gauche

L'ancien « compagnon de route » de Jean-Luc Mélenchon a publié un livre contenant des révélations acerbes sur le fondateur de La France insoumise et désormais rival.

Flurin, Richard

Il voulait acter une nouvelle fois son «désaccord moral et électoral profond» avec La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon. Pour ce faire, le député de la Somme François Ruffin, qui se présente comme un ancien «compagnon de route» du mouvement de gauche radicale qu'il a fini par abjurer à l'occasion des législatives anticipées, signe un petit livre intitulé Itinéraire. Ma France en entier, pas à moitié. L'occasion de revenir sur ses années de compagnonnage, avec quelques révélations mordantes. Notamment lorsqu'il relate des propos de Jean-Luc Mélenchon sur sa campagne aux législatives de 2012 dans le Pas-de-Calais. «Quand il me racontait Hénin(Hénin-Beaumont, NDLR), c'était à la limite du dégoût: « On ne comprenait rien à ce qu'ils disaient... Ils transpiraient l'alcool dès le matin... Ils sentaient mauvais... Presque tous obèses... »» , rapporte François Ruffin.

Le député-reporter confie également sa «honte» d'avoir mené ce qu'il qualifie lui-même de «campagne au faciès» lors des législatives de 2022. «Dans les immeubles d'Amiens-Nord, quand je tombais sur un Noir ou un Arabe, je sortais la tête de Mélenchon, en bien gros sur les tracts. (...) Mais dès qu'on tombait sur un Blanc, pas seulement dans les campagnes, même dans les quartiers, ça devenait un verrou. Du coup, je présentais un autre document, sans sa tronche ni son nom...», raconte François Ruffin, ajoutant que des députés Insoumis lui ont avoué faire la même chose dans leur circonscription. Une confidence qui accrédite les procès en communautarisme qui visent LFI depuis plusieurs années.

Le portrait au vitriol qu'il brosse de Jean-Luc Mélenchon n'a pas tardé à faire réagir dans les rangs de LFI, où le chef est élevé au pinacle. Avec un angle d'attaque tout trouvé : en dénonçant la stratégie «identitaire» du mouvement, François Ruffin se rend coupable de racisme. Ainsi Julie Garnier, élue francilienne du mouvement, a-t-elle invoqué le «fantôme de Doriot» en réaction aux sorties du député de la Somme. La référence à Jacques Doriot, communiste devenu collaborationniste pendant la Seconde Guerre mondiale, avait déjà été utilisée par l'Insoumise Sophia Chikirou pour dénoncer les positions de Fabien Roussel, secrétaire national du PCF peu ou prou sur la même ligne que François Ruffin : il faut parler aux électeurs du Rassemblement national que Jean-Luc Mélenchon considère comme des «fascistes» et assume de ne pas vouloir convaincre. Jean-Luc Mélenchon a dit à François Ruffin - qui le relate dans son livre - que «les régions qui ont voté Rassemblement national sont des terres qui n'ont jamais adhéré à la démocratie et à la République»et qu'il est vain de vouloir les reconquérir parce que, «après-guerre, pour dénazifier l'Allemagne, il a fallu vingt-cinq ans».

Le fondateur de LFI n'a pas réagi directement aux attaques de son ancien proche. Tout juste a-t-il souligné l'efficacité de sa stratégie politique consistant à s'adresser en priorité aux jeunes et aux quartiers populaires, dans un discours à la Fête de l'Humanité, samedi. C'est son bras droit, coordinateur national du mouvement, Manuel Bompard, qui a pris la plume pour dénoncer dans une note de blog l'attitude de François Ruffin et démonter point par point ses accusations. Que ce soit lui qui ait répondu n'est pas anodin. Ce très proche de Jean-Luc Mélenchon, docteur en mathématiques, a beaucoup oeuvré en interne pour que LFI adopte cette stratégie fondée sur la segmentation du corps électoral et la recherche de voix parmi les abstentionnistes, au détriment de celle portée de longue date par l'élu de Picardie.

La querelle Mélenchon-Ruffin a beaucoup fait parler d'elle ce week-end à la Fête de l'Humanité, où l'un et l'autre sont intervenus séparément. Le Picard a déclaré qu'il n'avait pas de problème personnel avec «Jean-Luc», mais un désaccord de fond, comme il a l'habitude de le répéter. Comme si la gravité des accusations ad hominem de son livre ne recouvrait pas une certaine forme de provocation à l'endroit de celui qui fait figure de rival dans la course à la présidentielle, à laquelle l'un et l'autre souhaitent officieusement concourir. Le bras droit de François Ruffin, Guillaume Ancelet, a pour sa part estimé que «le timing n'est pas bon». Illustration de ce que François Ruffin reconnaît lui-même dans son petit ouvrage de rentrée : «La stratégie politique et moi...» -l'air de dire que ça fait deux.

Jean-Luc Mélenchon avait déjà démontré lors des législatives anticipées qu'il disposait sur cet ancien dauphin d'un avantage tactique certain. Alors que François Ruffin avait lancé à la télévision le soir de la dissolution l'idée d'un vaste «front populaire» sur le modèle de la coalition des gauches de 1936, inaugurant ainsi ce qui deviendra quelques semaines plus tard un succès électoral inattendu, Jean-Luc Mélenchon et les siens lui ont tiré le tapis sous les pieds. Ils ont repris à leur compte ce Nouveau Front populaire tout en lançant les négociations avec les autres partis de gauche dont François Ruffin, sans appareil, a été totalement exclu. «Ce jour-là, Mélenchon a tué Ruffin», analyse un éminent socialiste.

Un autre «purgé» de La France insoumise juge qu'il manque à François Ruffin un entourage d'initiés pour espérer réussir une bonne campagne en 2027. «Il est tout seul ou presque», s'alarme cet ancien mélenchoniste. «Après la rupture avec Mélenchon, j'ai espoir que nous rentrions dans une phase de structuration» , convient un élu picard proche du député de la Somme. Tandis qu'un Insoumis note avec malice qu'il n'y a que lorsqu'il dit du mal de son ancien chef que François Ruffin se retrouve au coeur de l'actualité politique. R.F.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, lundi 16 septembre 2024 678 mots, p. AUJM6
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16 septembre 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

En France, inquiétude sur le budget de la Défense

Avec des déficits publics énormes, les dépenses militaires serviront-elles de variable d'ajustement ?

Henri Vernet

Les militaires guettent la préparation du budget 2025 avec une certaine appréhension : les armées, plutôt gâtées sous ce second quinquennat d'Emmanuel Macron, vont-elles faire les frais des coups de rabot imposés par la lutte contre des déficits publics abyssaux ?

Depuis des décennies, sous les gouvernements de droite comme de gauche, la Défense a en effet servi de variable d'ajustement dès qu'il fallait trouver des économies. Or, ces dernières années, non seulement le budget de la Défense a augmenté, devant normalement dépasser les 50 milliards d'euros en 2025, mais, en plus, une loi de programmation militaire (LPM) d'une ampleur jamais vue, 413 milliards au total, a été votée pour la période 2024-2030. Le retour de la guerre en Europe avec le conflit ukrainien, révélant des manques ou des retards criants d'équipement des forces françaises, est passé par là.

Un magot ayant de quoi exciter les convoitises ? « Bercy avait dans ses cartons un projet visant à stopper la nouvelle marche de 3,3 milliards d'euros (portant le budget à 50,5 milliards) mais a dû y renoncer, se félicite Jean-Louis Thiériot, député LR spécialiste de la défense. À ce stade, les arbitrages laissés par le gouvernement démissionnaire sont plutôt bons. Mais je reste vigilant... »

De fait, le maintien des menaces et de la tension partout, de l'Ukraine à Gaza en passant par la mer Rouge, où la marine nationale est en première ligne pour protéger les navires de commerce des multiples attaques de rebelles houthistes, plaide pour un maintien du réarmement.

Les à-coups sur le budget font des dégâts, car la défense, c'est du « temps long », avertit le parlementaire. « Prenez l'exemple des frégates multimissions. Au lieu des douze commandes prévues, on n'en aura que huit, à cause des étalements de programme. Avec pour conséquence des trous capacitaires, en l'espèce des zones maritimes qui ne seront pas couvertes. Et, le pire, c'est qu'on n'aura pas fait d'économies, car les retards industriels se paient. » Autre illustration du « temps long », le porte-avions de nouvelle génération, budgété dans la loi de programmation militaire pour succéder au « Charles-de-Gaulle », doit être lancé en 2038 pour servir jusqu'en... 2080.

« Des ajustements à faire »

Reste que les militaires respirent - même s'ils ne le clament pas, devoir de réserve oblige - après la mise à l'écart de l'hypothèse Lucie Castets (NFP) à Matignon. Michel Barnier n'affiche pas de velléité anti-LPM, et l'entrée dans son cabinet de l'ex-député européen Arnaud Danjean, ancien de la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure), comme il l'a annoncé au « Figaro », est forcément perçue comme un « signal positif » par les intéressés.

Il en irait de même d'un maintien de Sébastien Lecornu, reçu ce dimanche en fin de journée par Michel Barnier, ou de l'arrivée d'un profil proche au ministère, à l'hôtel de Brienne (VII e), ce milieu appréciant la continuité. « En tout état de cause, le président reste le chef des armées, je le vois mal accepter une baisse de l'effort alors qu'il a fait de la LPM une marque de fierté », reprend Jean-Louis Thiériot.

Une attaque en règle peu probable en effet. Mais des escarmouches, ciblant tel ou tel poste - par exemple, rogner sur le temps d'entraînement, forcément coûteux, des fantassins ou des pilotes - ou visant à imputer au budget des armées des dons à l'Ukraine alors que cet effort exceptionnel relève en principe d'un financement interministériel, sont toujours possibles.

« Il y a des ajustements à faire dans la LPM, bâtie sur des hypothèses budgétaires trop flatteuses, comme on le voit aujourd'hui », avertit d'ailleurs Aurélien Saintoul, député LFI membre de la commission de la Défense de l'Assemblée. Mais il vise moins des réductions de crédits, « pas prioritaires », que des réorientations nécessaires au sein de la programmation. Exemple : « Il n'y a aucun programme de recherche sur l'après-pétrole, sur l'évolution du parc mécanique militaire quand le moteur thermique aura disparu, déplore l'élu. C'est dans vingt, trente ans au plus. Mais c'est aujourd'hui qu'il faut investir. » Le temps long, toujours...

Libération
lundi 16 septembre 2024 326 mots, p. 17

AUTRE

L'ex-député européen Arnaud Danjean rejoint Michel Barnier à Matignon

LILIAN ALEMAGNA

AUTRE

On l'attendait plutôt sur un portefeuille régalien. Mais c'est à Matignon que l'ex-député européen Arnaud Danjean va atterrir à un poste très politique de «conseiller spécial». «Le Premier ministre me demande de lui apporter, sur tous les sujets qu'il juge utiles, une appréciation politique et personnelle dont il fera ce qu'il veut mais qui repose sur une confiance éprouvée depuis plus de vingt ans, explique au Figaro l'homme de 53 ans qui avait arrêté sa carrière politique à la fin de son mandat à Strasbourg à l'issue des européennes de juin.

Ce spécialiste des questions de défense – il a été en poste pour la DGSE dans les Balkans pendant et après la guerre en Bosnie –, qui a déjà accompagné Barnier dans un cabinet ministériel – en 2005, où il était chargé des Balkans et de l'Afghanistan – est censé apporter un appui politique à un Premier minisitre qui va devoir composer entre plusieurs composantes du camp présidentiel et résister aux ambitions au sein de LR. Exconseiller régional en Bourgogne, le natif de Saône-et-Loire dit aussi vouloir apporter son «ancrage provincial, de façon à ne pas être prisonnier d'un prisme parisien parfois excessif chez les responsables». Dans l'attente de l'annonce du gouvernement, promis par pour cette semaine, Barnier compose un cabinet qui prend des allures de recomposition d'une droite prémacronienne. Outre le directeur de cabinet, Jérôme Fournel – passé dans les cabinets Raffarin et Villepin avant de rejoindre Gérald Darmanin à Bercy en 2017 puis Bruno Le Maire au début de cette année – et l'ancien préfet de Paris et ex-délégué interministériel aux grands événements sportifs, Michel Cadot, entré comme conseiller – et qui a été directeur de cabinet de Michèle Alliot- Marie et Brice Hortefeux à Beauvau – le chef du prochain gouvernement a choisi Romain Marleix (fils de l'exministre Alain Marleix et frère de l'ex-patron des députés LR, Olivier Marleix) pour assurer la fonction stratégique de conseiller parlementaire. Un petit monde.

L'Humanité
lundi 16 septembre 2024 806 mots, p. 6

« Avec le vote du budget, ça va taper fort »

Hayet Kechit

Social Après l'espoir porté par le Nouveau Front populaire, la Fête a offert une caisse de résonance aux voix de gauche mobilisées pour restaurer des services publics dignes de ce nom.

Des hôpitaux dotés de services d'urgence où des patients ne craindraient plus d'être livrés à eux-mêmes dans un couloir, faute de personnel soignant ; des enseignants tous titulaires, rémunérés décemment, pour en finir avec le scandale des recrutements à la volée ; des trains pour desservir des territoires laissés à l'abandon... La Fête de l'Humanité a joué son rôle de puissante caisse de résonance aux voix de gauche qui ont clamé, face aux attaques répétées de politiques antisociales et au plan d'austérité qui s'annonce, l'urgence de rétablir des services publics dignes de ce nom. Le mot d'ordre n'était pas seulement visible au fronton des stands communistes, il a irrigué débats et rencontres à l'Agora ou encore au Forum social.

Il y avait, cette fois, ce petit quelque chose en plus dans l'air qui n'est pas étranger à l'espoir né dans les urnes, en juillet. Une gauche unie autour d'un programme, où priorité a été donnée à la restauration des services publics, avec les moyens ambitieux qu'elle impose, est arrivée en tête des élections législatives. Comme candidate au poste de première ministre, elle a nommé Lucie Castets, fonctionnaire, cofondatrice du collectif Nos services publics, qui a redit en tribune son attachement à ce combat.

« La bataille menée par le NFP autour d'un programme en mesure de changer la vie des Français a sans conteste suscité une dynamique », confirme Jean-Pierre, militant du PCF du Morbihan, dont le stand affichait : « Les services publics, notre bien commun ». Pour Fanny de Coster, secrétaire générale de la CGT finances publiques, « ces élections ont rendu les propositions très concrètes, cela se ressent dans la teneur des débats ».

des fonctionnaires à l'os

Emmanuel Macron aura beau avoir enjambé le résultat des urnes, en propulsant avec l'aval du Rassemblement national le LR Michel Barnier à Matignon, prêt à perpétuer le massacre en cours, les forces de gauche ont affirmé leur détermination à ne pas laisser la fenêtre de tir se refermer. Espoir et combat étaient bien la toile de fond des échanges.

« La mobilisation est d'autant plus vitale que ça va taper fort avec le vote du budget, où les moyens dédiés aux services publics seront de nouveau la variable d'ajustement », alerte Olivier Miffred, du bureau de l'Union fédérale des syndicats de l'État de la CGT, pour qui se multiplient déjà dans les ministères les signaux faibles de ce qui s'apparente à des plans sociaux, à coups de non-remplacements de départs et de gel des postes. Dans un contexte où les agents sont déjà « à l'os ».

Les débats ont posé les constats. Au Forum social, Natacha Pommet, secrétaire générale de la CGT fonction publique, aux côtés du député FI Ugo Bernalicis et du maire PCF de Bonneuil-sur-Marne (Val-de-Marne), Denis Öztorun, a pointé, dans un débat consacré au problème de l'attractivité de la fonction publique, les ravages de ces décennies de casse par des politiques d'austérité fondées sur un modèle de rentabilité calqué sur le privé, au détriment des usagers et des agents, dont le point d'indice est resté gelé d'année en année.

rentabilité à tout prix

Attaques contre le statut de fonctionnaire, suppression des catégories A, B et C, système managérial, primes au mérite, facilitation des licenciements... Natacha Pommet a aussi rappelé les mesures contenues dans le projet de réforme du ministre démissionnaire de la Fonction publique, Stanislas Guerini, qui s'apprêtait à parachever la même logique délétère, avant que la dissolution n'y porte un coup d'arrêt. Autant d'assauts à l'origine, selon les syndicats, de cette désaffection pour les carrières de la fonction publique, où plus de 58 000 postes restaient vacants en 2023, tandis qu'une part croissante de fonctionnaires songe à jeter l'éponge.

Ce rejet de la logique comptable était également au coeur du vif débat sur l'avenir du service public ferroviaire, opposant à Jean-Pierre Farandou, PDG de la SNCF, et à David Valence, député Renaissance, le secrétaire général de la CGT des cheminots, Thierry Nier. Ce dernier a martelé la seule boussole qui devrait guider tout choix politique : « Le service public n'a pas vocation à être rentable. Sa seule exigence est de répondre aux besoins de tous sur l'ensemble du territoire ! » Et le syndicaliste de dénoncer : « La Macronie a un seul objectif : faire de la SNCF une machine à cash, en créant un univers concurrentiel qui sert de justification à toutes les régressions. »

Face à ces assauts, les forces de gauche se sont accordées sur la nécessité d'un changement de paradigme, porté par l'espoir d'une gauche unie aux côtés des organisations syndicales autour de cette priorité. Thierry Nier l'a rappelé face à un public enthousiaste : « Des perspectives nettes sont désormais déployées. C'est le début de l'histoire. »

Le Monde
Le Monde l'époque, lundi 16 septembre 2024 1268 mots, p. EPH4
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12 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Le dilemme

Est-il immoral de se mettre volontairement au chômage ?

Les travailleurs qui décident de s’accorder une pause et de s’inscrire à France Travail s’offrent-ils des vacances aux frais de la solidarité nationale, ou sont-ils victimes de la perte de sens du travail ?, s’interroge Valentine Faure

Je ne veux plus de passager clandestin dans notre système social : il est fait pour protéger les Français, pas pour permettre à certains de vivre à ses crochets », écrivait sur son site notre nouveau premier ministre, Michel Barnier, en 2021, dans un texte qui appelait à « retrouver l’honneur du travail ». Le refrain est familier : « Le choix de ne pas travailler n’est pas pénalisé en France », estimait le député Renaissance Sylvain Maillard sur Franceinfo, en avril dernier.Avant eux, Laurent Wauquiez dénonçait, en 2017, les agents de Pôle emploi, qui conseilleraient aux chômeurs de « profiter de la vie ».

Manipulée politiquement, la figure du « chômeur volontaire » estcensée incarner un système qui « marche[rait] sur la tête », selon la formule du député ex-LREM Damien Adam, qui s’en prenait pour sa part, en 2017, à « ces chômeurs qui partent en vacances aux Bahamas ». La centralitéde ce fantasme dans le débat public demeure, bien qu’il soit largement démenti par la réalité du drame social que représente le chômage (rappelons que le montant de l’indemnité moyenne, en 2023, était de 1 265 euros brut).

Une fois admise sa marginalité réelle, établie par une multitude de recherches, prenons au mot l’idée du chômage volontaire : crée-t-il nécessairement des « passagers clandestins » du système ? Abuse-t-on de la solidarité nationale quand on décide de se mettre au chômage ?

« Absolument pas, répond Yann Gaudin, ancien conseiller Pôle emploi devenu lanceur d’alerte. Parfois, il est urgent de ne pas rester à souffrir en emploi. Un long arrêt maladie qui se termine par un licenciement pour inaptitude est plus coûteux pour la société. »Légalement, l’entrée au chômage n’est d’ailleurs pas forcément involontaire : une rupture conventionnelle y donne droit, comme une rupture de CDD d’un commun accord. Ce qui est exigé du demandeur d’emploi – le vocable est explicite – est qu’il recherche activement un travail. Mais même le chômeur, n’en déplaise à M. Adam, a le droit de partir en vacances, jusqu’à trente-cinq jours par année civile, l’équivalent des cinq semaines de congés payés d’un salarié. « Là où c’est immoral, c’est lorsqu’on se met au chômage pour prendre des vacances prolongées », estime encore M. Gaudin. Et par vacances, il n’entend pas « repeindre sa maison, par exemple, qui est une forme de travail, pour lequel d’autres peuvent être payés », mais oisiveté.

En France, le « devoir de travailler » est inscrit dans le préambule de la Constitution de 1946. Mais il n’est pas défini juridiquement. Et de quel travail s’agit-il ? Doit-il être nécessairement salarié ?

La presse relaie régulièrement ces cas d’actifs qui « préfèrent le chômage »pour « redonner du sens à leur vie » (Les Echos), « profitent du chômage pour voyager et prendre du temps pour eux… et ne s’en cachent plus »(Le Figaro) ou vante les bienfaits d’une pause (Welcome to the Jungle) pour « mûrir un projet » sans forcément être éligible au dispositif de reconversion professionnelle prévu à cet effet. Dans une version franchement hostile, certains brocardent ces « faux chômeurs qui ne reculent devant rien » pour « gruger » le système (Capital).

Le philosophe américain John Rawls avait fait du « surfeur de Malibu » la figure d’un dilemme philosophique : faut-il subventionner ceux qui décident de ne pas participer à la société ? Non, répondait Rawls : « Si vous choisissez de vivre en faisant du surf à Malibu toute la journée, pourquoi la société devrait-elle vous nourrir ? »Mais, contrairement à un actif français, le surfeur de Malibu, lui, ne cotise à rien .Alors, le fait d’avoir cotisé suffit-il à avoir droit au chômage ?

Dans les commentaires d’un article du Monde sur l’ancien premier ministre Gabriel Attal et la « théorie du chômage volontaire », un échange opposait deux lecteurs : « Chacun qui connaît les grandes entreprises peut citer au moins une demi-douzaine de cas de chômage volontaire post-rupture conventionnelle, écrit un premier lecteur. Des diplômés, trentenaires ou quarantenaires, en pleine force de l’âge qui veulent se “poser”, “réfléchir”, trouver ce qu’ils veulent “faire après” et “donner du sens” à leur vie. Ils sont bien payés avant, un peu moins bien payés au chômage, mais assez pour prendre le temps. »

« Et alors ?, rétorque un autre. Les diplômés et cadres cotisent énormément à l’assurance-chômage. Quel mal il y a à se poser pour réfléchir dans la trentaine, quand le travail actuel est en complète perte de sens pour bon nombre de salariés du privé ? La plupart de ces gens-là utilisent ce temps pour se former, créer des boîtes. »

« J’ai contribué et maintenant je récolte : l’argument, d’un point de vue moral, ne tient pas, estime Patrick Savidan, professeur de philosophie politique à l’université Paris-Panthéon-Assas. Ça, c’est le dispositif de la retraite. L’assurance-chômage n’est pas une épargne personnelle, c’est ce qu’elle a de noble : c’est une logique de solidarité, de mutualisation des risques, qui prévaut. » Voilà pour le principe général.

Mais on pourrait adopter une approche moins rigoriste, qui prendrait en compte les circonstances qui nous ont poussés à quitter un emploi. La « perte de sens » par exemple, qui n’est pas forcément un caprice de nanti, mais peut être vue, au contraire, comme l’investissement dans une « valeur travail » en crise. Ou encore la pénibilité. « On peut admettre qu’une personne refuse un emploi salarié, mal payé, avec des horaires complètement aliénants, poursuit M. Savidan , si, par ailleurs, elle a une activité sociale qui compense le fait de ne pas avoir d’activité productive : elle s’occupe d’autres personnes, rend des services, elle est peut-être artiste. Il y a toutes sortes d’activités sociales utiles qui ne sont pas considérées comme travail. »

Les « permittents », qui alternent CDD, missions d’intérim et périodes de chômage court, fortementpénalisés par la réforme de l’assurance-chômage entrée en vigueur en 2021, qui a modifié le calcul du salaire journalier de référence, s’organisent-ils des vacances sur le dos de la solidarité nationale en pervertissant le système, ou sont-ils victimes de la précarisation du salariat, alors que la durée moyenne d’un CDD a été divisée par deux en quinze ans, pour atteindre quarante-six jours ?

« Ce qui est davantage une perversion du système tel qu’il a été conçu, explique le sociologue Vincent Dubois, coauteur de Chômeurs, vos papiers ! (Raisons d’agir, 2023), c’est de subordonner l’octroi de l’allocation à tout un ensemble de contraintes » : une évolution du code du travail, qui date de 1979. Depuis, le soupçon d’immoralité pesant sur les chômeurs n’a fait que croître. En mars, Gabriel Attal annonçait une nouvelle augmentation du nombre de contrôles par France Travail. Pourtant, en 2023, sur 600 000 contrôlés, seuls 17 % ont été jugés en « insuffisance de recherche » d’emploi,et donc passibles de sanctions.

Inégaux devant le risque de se trouver involontairement au chômage, nous le sommes aussi devant les contrôles : « Un cadre, considéré comme autonome dans sa recherche d’emploi, a beaucoup moins de risque d’être contrôlé qu’un ouvrier du BTP – secteur en tension », rapporte la sociologue Anouck Manez. Nous ne sommes pas égaux, non plus, devant les conditions qui permettraient de « profiter du chômage » avec insouciance, comme le suggère l’article de la chercheuse, intitulé « Tout le monde ne peut pas se permettre d’être une hippie comme moi ».

Le Figaro, no. 24902
Le Figaro, lundi 16 septembre 2024 1829 mots, p. 12

Société

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15 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

L'association militante Anticor au centre d'une bataille hautement politique

La structure, marquée très à gauche, avait épinglé l'essentiel de la macronie dans des procédures de corruption et de probité. Après trois ans de purgatoire, elle vient de récupérer son agrément.

In extremis et sous astreinte. La veille de son départ de Matignon, contraint par la justice, Gabriel Attal a accordé à l'association Anticor l'agrément qui lui permet d'ester en justice, de se porter partie civile et de dépasser les résistances des parquets à traiter leurs signalements.

Pendant trois ans, des combats judiciaires ardents - dont des affaires toujours pendantes -, une crise de gouvernance aiguë, et des changements de statuts nécessaires ont retardé la délivrance de ce précieux sésame à l'association fondée en 2002 «pour lutter contre la corruption et rétablir l'éthique en politique».

Gabriel Attal avait la possibilité, comme ses prédécesseurs, de refuser cet agrément mais en le motivant. Sa décision positive est apparue pour bien des observateurs comme un règlement de comptes entre l'ex-premier ministre, furieux de la dissolution de l'Assemblée nationale en juin dernier, et Emmanuel Macron. Mais pour Paul Cassia, président de l'association, Anticor dispose aujourd'hui d'un agrément « juridiquement impeccable ». Dans ses motivations le premier ministre reconnaît notamment que «le fonctionnement de l'association est conforme à ses nouveaux statuts adoptés le 26mars 2022». Il estime également qu'elle présente «toutes les garanties de régularité en matière financière et comptable».

De déport de ministres visés par des plaintes d'Anticor comme Éric Dupond-Moretti et Élisabeth Borne, en longs silences gênés comme ceux de Catherine Colonna puis de Gabriel Attal - qui ont hérité malgré eux du dossier -, l'affaire durait depuis avril 2021. Les mois passant, elle s'est enrichie de recours successifs devant la justice administrative et judiciaire.

Devant le tribunal judiciaire de Versailles, traîne ainsi le recours d'anciens administrateurs. Ils ont été « purgés » de l'association en 2021 après avoir demandé l'identité d'un trop généreux et régulier donateur et pour avoir tenté de mener une liste dissidente lors du renouvellement du bureau et du Conseil d'administration. Leur volonté : refondre les statuts de l'association pour plus de transparence. Voilà quatre ans que la procédure lambine et a même fait l'objet d'un dépaysement. En effet, le président d'Anticor de l'époque, Éric Alt, est magistrat à Paris. Ses collègues en charge du dossier ont fini par se déporter le jour de l'audience pour conflit d'intérêts.

À cela s'ajoutent plusieurs procédures devant la justice administrative. On y compte la contestation par deux anciens adhérents de l'agrément octroyé par la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique. Un recours est également sur les bureaux du Conseil d'État contre l'agrément signé en 2021 par Jean Castex et retoqué par deux fois par la justice administrative pour une mauvaise rédaction entraînant une erreur de droit. Enfin, cette fois-ci devant le tribunal administratif de Paris, doit aussi être jugé le refus silencieux de l'ancienne ministre des Affaires étrangères, Catherine Colonna, dans les derniers jours de décembre de 2023.

Car étrangeté juridique de plus en plus dénoncée par les juristes, seul le gouvernement a le pouvoir d'accorder cet agrément, alors même que par définition, il est aux premières loges de la vigilance d'Anticor. «On peut comprendre qu'aucun gouvernement n'ait envie qu'une association se mêle de choses pas claires. Et il y en a toujours beaucoup » , souligne un bon observateur de l'affaire qui regrette une position de «juge et partie». D'autant qu'au tableau de chasse d'Anticor figurent tous les poids lourds du camp Macron, quand ils ne sont pas ses plus proches collaborateurs.

Parmi les 160 procédures en matière de probité suivies par l'association anticorruption, plus d'une dizaine l'ont ou l'ont été contre des ministres de la République et des parlementaires proches de la macronie. Parmi eux, Richard Ferrand, François de Rugy, Éric Dupond-Moretti, Édouard Philippe, Agnès Buzyn, Jean-Paul Delevoye, Sylvie Goulard ou encore Marlène Schiappa. Mais aussi, l'ancien homme de confiance du président Alexandre Benalla, pour ses contrats passés avec des oligarques russes proches de Vladimir Poutine, et le secrétaire général de l'Élysée Alexis Kohler pour manque de transparence entre sa situation privée et ses fonctions lorsqu'il était directeur de cabinet à Bercy. L'ancienne première ministre Élisabeth Borne est également dans le collimateur de l'association pour deux procédures.

Ces affaires ont été ou sont toujours portées par le Parquet national financier (PNF) ou par la Cour de justice de la République. De quoi sabrer l'ascension politique de certains avant même que la justice ne se prononce : ainsi Jean-Paul Delevoye, le « monsieur retraite » de Macron, vite remercié en 2020, mais aussi Richard Ferrand ou encore François de Rugy. D'autres ont dû composer avec ces procédures dans leurs fonctions pendant plusieurs années : comme Éric Dupond-Moretti, jugé trois ans plus tard devant la Cour de justice de la République. Ou encore l'ancien ministre de la Santé Olivier Véran, poursuivi en février 2021 pour sa gestion de la crise du Covid et la mise en place de l'application Tous anti-Covid.

De poil à gratter, Anticor est donc devenue l'épée de Damoclès suspendue au-dessus de la macronie, avec un petit rien d'acharnement qui agace. Au point qu'Emmanuel Macron a lui-même vilipendé l'association. En 2023, sur France 2, il s'emportait : «Je peux détruire n'importe qui avec une question d'exemplarité. Parce que, demain, je peux vous faire une procédure. Anticor, ils ne font que ça. Et les procédures, ils les font durer. Et même si les gens, à la fin, ne sont pas condamnés, vous les foutez en l'air.» Pour Paul Cassia, « c'est le gouvernement qui a politisé l'affaire lors des demandes successives en adoptant une stratégie du silence. Il devait se borner à vérifier si les conditions administratives et techniques de l'agrément étaient ou non remplies par Anticor. »

Ce dernier, arrivé dans l'association au printemps 2023 au coeur de la crise de gouvernance, est devenu son président un an plus tard. Il jure «le caractère transpartisan de l'association» ,relève «la responsabilité qui en découle et l'attention absolue dont nous devons faire preuve contre toute action pénale abusive. Nous savons que nous avons de la dynamite entre les mains.» Une neutralité d'affichage cependant bousculée par l'histoire agitée de l'association.

Anticor voit le jour en 2002 à l'initiative du juge Halphen et de Séverine Tessier, élue socialiste de Clichy (Hauts-de-Seine), en réaction à l'arrivée au deuxième tour de la présidentielle de Jean-Marie Le Pen. Il s'agit alors de contrer le manque de confiance des Français dans leurs dirigeants politiques, à l'origine de la montée des extrêmes, selon Halphen et Tessier. On compte parmi les adhérents de la première heure beaucoup de militants de la gauche polie mais aussi des sympathisants centristes. En 2013, dans le sillage de l'affaire Cahuzac, une loi lui permet de se constituer partie civile dans les affaires de corruption, dès lors que l'association obtient l'agrément du gouvernement. C'est Christiane Taubira, alors garde des Sceaux, qui le lui accorde. L'affaire fait alors grand bruit car la ministre de la Justice est toujours adhérente de l'association.

En 2019, Anticor se porte partie civile dans l'affaire Ferrand qui, une première fois classée, revient devant le tribunal judiciaire de Paris. Las, le vice-président de l'association est Eric Alt, magistrat parisien. Gênée, la Chancellerie diligente une inspection contre ce dernier. Au coeur du dossier, la délicate question de la liberté d'expression des magistrats. Si Alt ressort blanchi, entre-temps, le Syndicat de la magistrature a appelé à adhérer en masse à Anticor pour soutenir leur collègue.

En 2020, l'annonce du président de l'association, Jean-Christophe Picard, à s'engager aux côtés des écologistes aux élections municipales à Nice retourne l'estomac de ce qui reste de la vieille garde de l'association entraînant une crise de gouvernance qui se solde par des excommunications cuisantes et quelques défections. Enfin, en juin 2023, lorsque tombe une nouvelle fois l'annulation par la justice de l'agrément d'Anticor, c'est une étrange tribune qui anime la conférence de presse avec en « guest-star » aux côtés de ses dirigeants et avocats, Raquel Garrido, et dans la salle les députés LFI et écologistes, Aurélien Saintoul et Julien Bayou. Étrangement présent, le député LR, Olivier Marleix. Sur X, les soutiens des mêmes bords font florès : ceux de Marine Tondelier, Thomas Portes, Alexis Corbière ou du député socialiste Boris Vallaud.

«Chez Anticor, les affaires partent toujours d'un fait réel et il est très difficile de savoir si elles sont portées en raison d'hostilités politiques ou idéologiques, car personne ne veut dire qui il est. Moi j'ai tout de suite dit que j'étais de gauche, mais il y a généralement une omerta totale», ose prudemment une ancienne référente d'Anticor. «Il est vrai qu'en 2017, juste après la présidentielle, la direction d'Anticor avait dans le viseur les comptes de campagnes d'Emmanuel Macron, de Jean-Luc Mélenchon et de Marine LePen. Par deux fois, le Conseil d'administration a voté contre. Il aurait mieux valu par exemple s'attacher à la formation des élus où, je suis sûre, il y a beaucoup d'abus. De manière générale, Anticor s'intéresse peut-être trop aux grandes affaires nationales et pas assez à celles locales», regrette-t-elle.

L'association, qui compte désormais 7 000 adhérents - répartis en 82 groupes animés à chaque fois par deux référents pour éviter justement le parti pris politique -, travaille de manière pyramidale. Les signalements peuvent arriver par les adhérents, de façon anonyme ou après l'étude tatillonne des rapports des chambres régionales des comptes. Les référents locaux font un premier tri d'affaires qui seront ensuite filtrées par le bureau parisien pour être enfin arbitrées par le Conseil d'administration. Ce dernier s'assure que les affaires tiennent la route juridiquement et «veut éviter tout règlement de comptes politique», jure aujourd'hui Paul Cassia.

Les anciens de l'association, ceux qui ont connu les années fastes du premier agrément, tiennent à rappeler que l'origine des adhérents est extrêmement diverse et que l'on peut noter «parmi les plus actifs, beaucoup de professionnels du chiffre, d'anciens policiers ou encore des magistrats ou des professeurs de droit. Il y a aussi ceux qui ont des affinités politiques et qui peuvent être des opposants à des majorités locales et peuvent ainsi avoir des ambitions ou des comptes à régler. La crise d'Anticor a d'ailleurs éclaté quand, en 2020, notre président Jean-Christophe Picard a annoncé être candidat de gauche à des élections municipales, sans avoir pris la distance de six mois recommandée. À cela, vous ajoutez l'affaire des dons, et vous donnez ainsi au gouvernement de quoi savonner la planche du chevalier blanc» ,déplore l'ancienne référente.

Désormais en tout cas, grâce à un agrément qu'elle partage seulement avec deux autres associations, Sherpa et Transparency, Anticor se retrouve en situation de quasi-monopole dans la lutte contre la corruption et les manquements à la probité. D'autant que, comme l'affirme un bon connaisseur de ce secteur associatif, « il n'est pas rare que les membres de l'une deviennent membres des autres ou y fassent des va-et-vient». PAULE GONZALÈS

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_Politique, lundi 16 septembre 2024 852 mots, p. AUJM4
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15 septembre 2024 - Le Parisien (site web)
16 septembre 2024 - Le Parisien

Pour Barnier, ça se complique

Le Premier ministre devait commencer à appeler ses potentiels futurs ministres ce week-end. Matignon promet un gouvernement pour la fin de semaine. Mais les obstacles se multiplient.

Quentin Laurent,olivier Beaumontet Ludwig Gallet

Après la consultation, vient le temps de l'ordonnance. Voilà maintenant plus d'une semaine que le cabinet du D r Barnier reçoit, appelle, écoute, sonde toutes les formations politiques potentiellement appelées à rentrer dans son futur gouvernement : il doit désormais s'atteler à la difficile tâche d'inscrire des noms en face de chaque poste de sa future équipe. Le temps presse, il ne reste que deux semaines avant la reprise des travaux de l'Assemblée nationale, et l'examen crucial du budget.

Vendredi midi, le nouveau Premier ministre est allé déjeuner à l'Élysée avec Emmanuel Macron. Michel Barnier y a évoqué « la philosophie et l'architecture » du gouvernement qu'il souhaite bâtir. Sans forcément rentrer dans le détail des noms. « Ça verrouille assez du côté de Matignon. Barnier reste très discret sur la teneur du casting », confie une source proche du palais. À son premier cercle, le Savoyard a confié vouloir nommer un « gouvernement à la Raymond Barre » (1976-1981). Comprendre : des personnalités expérimentées sur les principaux ministères, pour pouvoir « ouvrir » le reste des maroquins à des nouveaux visages. Sauf que les choses se corsent, et lui est pressé de toutes parts.

Défilé de prétendants potentiels à droite

« Il rentre dans le dur, l'équation n'est pas facile à résoudre. Mais il connaît les équilibres à respecter », confie un élu dont il est proche. Ainsi sa famille politique, les Républicains, a fait comprendre qu'elle était désormais désireuse de l'aider. Gentille pression au moment où ses cadors se bousculent au portillon gouvernemental. Les observateurs du petit théâtre des prétendants, en coulisses, dépeignent notamment un Laurent Wauquiez très désireux d'obtenir le ministère de l'Intérieur. « Sauf que le président de la République ne lui laissera jamais les clés de la forteresse Beauvau », veut croire un soutien du chef de l'État, alors que d'autres noms circulent pour le poste (le préfet de police de Paris Laurent Nuñez ou la sortante actuellement au Travail Catherine Vautrin). La secrétaire générale de LR, Annie Genevard, fait les yeux doux à l'Éducation. Le nom du sénateur Bruno Retailleau est évoqué à la Justice. Valérie Pécresse, qui a vu Barnier la semaine dernière, apparaît elle en candidate crédible à Bercy... mais elle pourrait aussi rester à la région Île-de-France et pousser un de ses proches.

Ce défilé de postulants virtuels LR - et leur cortège de programme droitier - donne en tout cas des sueurs froides à l'ancienne majorité où l'on s'inquiète de leur « sentiment de toute-puissance ». Dimanche, le MoDem s'est fendu d'une double piqûre de rappel. « Quand on n'a que 47 députés, on ne peut pas imposer sa politique », a cru bon de pilonner le ministre démissionnaire Marc Fesneau dans « la Tribune Dimanche ». Tandis que François Bayrou, en guise d'autre pression, a dit le soir même sur BFMTV qu'il était pour « le renouvellement intégral ou quasi intégral du gouvernement ». Résultat : « Côté majorité sortante, ça va se braquer », souffle un proche de Macron.

Chacun va faire monter les enchères et réclamer sa part du gâteau. « Ta principale préoccupation, ça va être de savoir comment traiter Attal... » a par ailleurs glissé un taulier du centre à Barnier, alors que le chef du groupe Ensemble pour la République est à la tête de 97 députés. À Matignon, on veut surtout rassurer, et promettre que le futur gouvernement ne sera « pas uniquement de droite ». Chacun attend de juger sur pièces.

Lignes rouges à gauche

En attendant, Michel Barnier devrait quand même reconduire quelques ministres sortants, comme Catherine Vautrin et Rachida Dati. Samedi, il a reçu Gérald Darmanin pendant une heure à Matignon. Officiellement pour le féliciter du travail accompli pendant les JO. Mais son avenir a aussi été évoqué, sans que le locataire de Beauvau ne soit vraiment fixé sur son sort. Restera-t-il au gouvernement ou pas ? « J'y suis depuis sept ans où j'ai acquis une grosse expérience et où j'ai eu à porter d'importants sujets. Je suis prêt à aider le président et le nouveau Premier ministre, mais pas à n'importe quelle condition. Sinon, je redeviendrai un député libre de parole », laisse entendre l'intéressé. En fin de week-end, c'est le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, qui devait être reçu par le Savoyard.

Et la gauche dans tout ça ? Barnier continue d'affirmer qu'il échange avec « des personnalités de gauche » et souhaite ouvrir le plus possible sa future équipe. Dimanche, l'ancien président, redevenu député, François Hollande a rappelé qu'une telle participation lui paraissait « impossible ». Une ligne rouge qui n'aide pas Michel Barnier, lequel souhaitait présenter son gouvernement en début de semaine.

Las, le temps va probablement s'étirer davantage... d'autant que les noms doivent aussi passer sous les fourches caudines de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP). L'entourage de Barnier précise qu'il n'est désormais pas impossible qu'il faille attendre dimanche. Pour l'hôte de Matignon, la semaine promet d'être longue.

Le Figaro, no. 24902
Le Figaro, lundi 16 septembre 2024 922 mots, p. 2

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15 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Gouvernement : Michel Barnier avance, les camps politiques posent leurs jalons

Les consultations doivent se poursuivre plusieurs jours à Matignon, où l'on dément tout « partage de noms » avec l'Élysée.

Galiero, Emmanuel, Boichot, Loris, Hausalter, Louis

L'échafaudage se poursuit à Matignon, où l'on prend son temps. Michel Barnier, qui a promis de dévoiler un gouvernement « équilibré, représentatif, pluriel » d'ici au 23 septembre, compte tenir ses délais, selon son entourage. En attendant, le nouveau premier ministre organise son cabinet et y intègre l'ex-député européen Arnaud Danjean, qui devient son conseiller spécial, comme il l'a annoncé au Figaro.

Le chef du gouvernement et Emmanuel Macron se sont croisés lors de la Parade des champions, samedi à Paris, mais leur dernier échange a eu lieu vendredi. Impatient et attentif, le monde politique s'interroge sur la composition de cette équipe ministérielle, dans laquelle beaucoup rêvent d'une place. Si chaque camp devise sur le casting, Michel Barnier trace sa route, à la recherche de la meilleure architecture. À l'Élysée, on indique qu'Emmanuel Macron ne lui fixe pas de délai pour y parvenir, compte tenu de la complexité de l'exercice.

Côté Matignon, on invite à la patience. « Les réunions de travail se poursuivent. Il n'y a pas de partage de noms avec Emmanuel Macron. Le coeur de leurs échanges porte sur la politique nationale et internationale. » On s'en tient aux orientations fixées par Michel Barnier, soucieux de « renouvellement » dans le respect de « toutes les sensibilités ».

Le Savoyard est appelé à mettre d'accord macronistes et membres de son parti, Les Républicains (LR), Emmanuel Macron jugeant que cette alliance est davantage gage de « stabilité » que celle de la gauche. Problème, la future majorité de Michel Barnier se présente comme la plus étriquée de la Ve République. Loin de la majorité absolue fixée à 289 députés, le premier ministre espère, au mieux, pouvoir compter sur 235 élus de l'Assemblée. Soit l'addition de l'ex-majorité (166 sièges), des LR (47) et du groupe centriste Liot (22).

Après Jean-Louis Borloo vendredi, le premier ministre a vu Gérald Darmanin samedi et devait s'entretenir le lendemain avec Sébastien Lecornu. «Pour les remercier des JO», précise-t-on. Pour le ministre de l'Intérieur démissionnaire, le parti présidentiel reste «le plus important de cette coalition». «Il ne faut pas que les LR soient dominateurs, sinon ce sera un problème», a-t-il prévenu mardi. Une vision partagée au Mouvement démocrate (MoDem) et à Horizons, où l'on revendique des postes.

À droite, Les Républicains savent que leurs résultats aux législatives ne leur permettent pas d'avoir des exigences démesurées. Les prétentions prêtées à plusieurs d'entre eux font sourire certains de leurs alliés. «Il y a dix jours, les LR défendaient un soutien au gouvernement sans participation, et maintenant, ils veulent occuper tous les postes!», s'amuse le sénateur Hervé Marseille, patron de l'UDI.

Chacun, à droite, sait que la fragilité du premier ministre, confronté à l'instabilité du chaos politique né de la dissolution, ne lui permet pas des choix susceptibles d'être perçus comme des provocations. Son premier impératif serait d'imaginer un consensus minimum, au moins sur la structure d'un gouvernement centré sur les «compétences». Ce n'est pas simplement par altruisme politique qu'il s'est engagé à respecter les courants représentés au Parlement.

Le premier ministre veut préparer au maximum l'atterrissage de son gouvernement. Y parviendra-t-il ? L'opposition tente de mettre sous pression l'ancien commissaire européen. Le Nouveau Front populaire (NFP) compte le renverser et le Rassemblement national (RN) le place «sous surveillance». «S'il n'est que le prête-nom du macronisme (...), alors ce gouvernement tombera», a menacé samedi le président du parti lepéniste, Jordan Bardella.

Conscients de ces réalités, les LR ne confirment aucune avancée de leur côté. Il n'y a pas eu d'échange ce week-end entre Michel Barnier et Laurent Wauquiez, chef du mouvement à l'Assemblée. On assure que le député de Haute-Loire n'a rien exigé et qu'aucune « évidence » ne s'impose pour personne. Un proche du parlementaire confie : «La question de sa présence au sein du gouvernement n'est pas la seule question posée sur l'architecture gouvernementale. Chaque personnalité choisie sera légitime. La seule évidence est que la droite soit représentée à la juste mesure de son poids au Parlement.» Une manière de rappeler la place de la droite, qui se voit en première force parlementaire, avec 177 élus entre l'Assemblée et le Sénat.

Les LR se défendent aussi de définir des «périmètres réservés», mais ils jugeraient «logique» de se retrouver en charge des missions les plus régaliennes. Croient-ils que le chef de l'État serait en train de poser ses lignes rouges sur la table du premier ministre ? «Dans la configuration actuelle, on n'imagine pas une seconde Michel Barnier se prêter à ce genre d'oukase, met-on en garde, à droite . Il faut croire en sa sincérité quand il nous dit qu'il n'y a pas de domaines réservés, mais deux domaines partagés, la Défense et les Affaires étrangères. C'était d'ailleurs l'une des premières exigences exprimées par notre groupe. Si nos élus devaient apprendre que Macron tente de tirer les ficelles, une fois encore, ce serait un vrai sujet de préoccupation pour eux.»

L'incertitude demeure enfin autour des éventuelles personnalités de gauche que Michel Barnier s'est dit prêt à recruter dans son équipe. Plusieurs socialistes ont affirmé avoir décliné une telle proposition. Ainsi des maires du Mans (Sarthe) et de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), Stéphane Le Foll et Karim Bouamrane. Dans le « Grand Jury RTL-Le Figaro-Public Sénat-M6 » , dimanche, François Hollande a estimé que «les conditions de nomination de Michel Barnier» rendent «les choses impossibles». E.G. ET L.B. ET L.H.

Le Figaro, no. 24902
Le Figaro, lundi 16 septembre 2024 1424 mots, p. 20

Der ; Rencontre

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15 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Bahareh Hedayat : « En Iran, les filles sont prêtes à mourir pour ne plus porter le voile »

Pour cette militante incarcérée à sept reprises, la lutte contre le foulard et celle contre le régime des mollahs sont devenues indissociables depuis la mort de Mahsa Amini il y a deux ans, déclencheur de la révolte en Iran.

Minoui, Delphine

À43 ans, Bahareh Hedayat est une voix incontournable de la contestation iranienne, voix maintes fois étouffée et réprimée. Arrêtée en octobre 2022 pendant les manifestations qui ont suivi la mort de Mahsa Amini et détenue dans le quartier des femmes de la prison d'Evine, à Téhéran, la militante iranienne en est à sa septième incarcération - dont l'une, en 2009, se prolongea sept ans. Profitant d'une permission exceptionnelle, pour raisons médicales, elle revient en exclusivité pour Le Figarosur le mouvement Femme, Vie, Liberté et le combat de tous les Iraniens, « unis par la même histoire et le même destin ».

LE FIGARO. - Deux ans se sont écoulés depuis les grandes manifestations qui ont suivi la mort, le 16 septembre 2022, de Mahsa Amini, après son arrestation par la police des moeurs pour un voile mal ajusté. Si la répression a eu raison des protestataires, de nombreuses jeunes Iraniennes continuent à défier le régime en s'affichant tête nue dans la rue. Comment expliquer cette insubordination à toute épreuve??

Bahareh HEDAYAT. - Les filles de la génération Z font preuve d'un courage inouï. En prison, j'ai pu témoigner de cette fougue, au contact de jeunes manifestantes arrêtées au début du mouvement. Ces filles ont une incroyable assurance. Elles sont indociles. Elles n'acceptent rien avec facilité. Cette génération n'a pas de modèle politique. Elle s'en remet plus facilement à des icônes du football ou du cinéma. Elle ne reconnaît aucune forme d'autorité. Si quelque chose ne lui plaît pas, elle le rejette en bloc. Rien à voir avec ma génération. À leur âge, nous étions plus dans le compromis. J'appartiens à la génération qui a baigné dans l'islam politique (clé de voûte du système depuis la prise du pouvoir par les ayatollahs en 1979, NDLR). Je suis allée à l'école en pleine guerre Iran-Irak (1980-1988). En cours, on nous abreuvait de propagande. Et quand bien même nous n'étions pas d'accord, on restait dans le cadre. On était plus résignées, parce que notre monde était plus restreint. Avec l'internet, les filles sont maintenant connectées au monde extérieur. Elles voient ce qui se passe ailleurs. Elles veulent choisir par elles-mêmes. Elles veulent vivre par instinct et non par contrainte. Leur sens critique comme leur audace m'impressionnent.

Ce souffle de liberté n'est-il pas aussi le résultat de tous les combats menés par votre génération??

Nous, les jeunes de l'époque, avons bataillé pour faire bouger les frontières et les croyances, pour dénoncer l'inégalité entre hommes et femmes. Mais prenez la question du foulard obligatoire : nous en avions fait un sujet secondaire, quand les filles d'aujourd'hui le placent au premier plan. Certes, il arrivait que des femmes se disputent en pleine rue avec la police des moeurs et que ça vire à de petites protestations. Mais c'était perçu comme une affaire sociale, et non politique. Je me souviens d'une réunion entre féministes à l'époque de notre campagne « Un million de signatures pour la parité » (lancée en 2006, l'initiative visait à lutter contre les discriminations envers les femmes). On s'était mises à parler du hidjab. Mais nous n'étions pas parvenues à un consensus pour en faire un problème que toute la société devait aborder. À l'inverse, la nouvelle génération l'a placé au centre du débat. Elle relie le combat contre le foulard obligatoire à celui qu'elles mènent contre la structure de la République islamique : deux luttes indissociables, comme des jumelles inséparables.

Une révolution en soi??

Longtemps, on a voulu nous faire croire que la dénonciation du code vestimentaire imposé était une affaire de classe moyenne. Les femmes qui se prononçaient contre le voile obligatoire étaient traitées de bourgeoises et de privilégiées. Y compris par certaines élites politiques et intellectuelles. Ces dernières considéraient que la question ne concernait pas les classes populaires. Mais le mouvement Femme, Vie, Liberté, qui transcende toutes les classes sociales, a prouvé le contraire. Inédit?!

D'où l'obstination actuelle à dénoncer le hidjab obligatoire malgré les risques encourus??

En Iran, les femmes font face à une multitude d'interdits et d'obligations liées aux lois rétrogrades, comme celles sur le témoignage dans un tribunal, la garde des enfants, le prix du sang. Mais l'instrument principal de cette oppression, c'est bien le voile. Une femme apprend dès son enfance qu'elle vit dans une prison dont elle ne peut sortir. Ce voile s'installe dans son esprit et devient une barrière physique et mentale. Cela a considérablement affecté ma génération et celle d'avant. Prenez l'exemple du divorce. Il y a une dizaine d'années, une copine pourtant laïque et moderne était tombée en dépression après s'être séparée de son mari. Elle avait l'impression d'être regardée de travers, elle sentait qu'elle n'était plus la même. Peut-être que personne ne s'en souciait vraiment, mais, dans sa tête, c'était bien réel. Pourquoi?? Parce qu'elle avait grandi dans une société où le corps d'une femme est présenté comme quelque chose de sacré qui doit être protégé par un autre - et cet autre est un homme. Il lui était difficile de briser cette barrière pour assumer sa propre liberté.

Quel bilan dressez-vous du mouvement Femme, Vie, Liberté??

Ce qui me marque, en premier lieu, c'est que la question du voile n'est plus négociable. Les filles sont prêtes à mourir pour ne pas le porter. De plus, la génération Z s'est révélée comme une force motrice, autrefois indéterminée, qui a acquis une conscience politique. Et sa vision est très claire : dépasser le discours réformiste d'avant pour réclamer ouvertement le renversement du régime. Les jeunes d'aujourd'hui refusent toute concession avec la République islamique. Autre constat : ce mouvement dépasse la seule question du genre. C'est un mouvement qui s'oppose à toute forme de discrimination, qu'elle soit sexuelle, religieuse, ethnique, sociale. Il n'y a pas de sous-catégorie. Les hommes aussi nous soutiennent. Nous sommes tous Iraniens, unis par la même histoire et le même destin.

La résistance a pourtant un prix très élevé dont vous faites les frais...

C'est vrai. Mais je refuse qu'on m'assigne au simple statut de victime. Car je suis une militante politique avant d'être une victime. Être en prison fait partie du combat. C'est un choix personnel que j'ai fait très jeune, à l'insu de mes parents, aujourd'hui décédés, à qui j'ai toujours caché mes activités pour les préserver. Honnêtement, ma vraie douleur ne vient pas de mes nombreuses incarcérations. Ma douleur vient de ce que subissent mes compatriotes au quotidien. Elle vient du constat que nos intellectuels sont contraints à l'exil et que tant d'autres gens cherchent à fuir le pays car leur horizon est bouché. La moitié des Iraniens vivent sous le seuil de pauvreté à cause des politiques erronées d'Ali Khamenei et de la République islamique. C'est cela qui me désole !

Quel message souhaiteriez-vous passer aux Occidentaux??

J'aimerais d'abord revenir une bonne fois pour toutes sur la question du foulard. Je voudrais que ceux qui le défendent en Europe et en Occident comprennent bien en quoi consiste notre combat, au lieu de nous traiter d'islamophobes. Ce voile qu'on nous impose, ce n'est pas ce simple bout de tissu que la députée américaine Ilhan Omar met sur la tête. Cette femme vit dans une démocratie presque bicentenaire protégée par des institutions profondément démocratiques. Moi, je vis au coeur du Moyen-Orient. Je me bats pour la démocratie. Le voile est un outil d'oppression : de mon corps, de ma pensée, de mon destin. Je voudrais également dire aux Occidentaux d'arrêter de marchander avec la République islamique, comme ils l'ont encore fait avec la libération de Hamid Nouri (un agent du régime incarcéré à Stockholm et gracié en juin dernier dans le cadre d'un échange de prisonniers entre l'Iran et la Suède). Ces négociations entravent nos demandes. Ouvrez les yeux et regardez ce qui se passe en Iran, cette incroyable énergie qui émane de la population. Si le régime nous réprime, c'est parce qu'il tremble et qu'il cherche à gagner du temps. Mais les demandes non satisfaites ne feront que s'exprimer à nouveau, sous une autre forme, à un autre moment. La nouvelle génération qui arrive sera encore plus radicale et déterminée.

L'Humanité
lundi 16 septembre 2024 2081 mots, p. 18

Quels défis pour le Nouveau Front populaire ?

Débat animé et retranscrit par Margot Bonnéry et Aurélien Soucheyre

Politique Les dirigeants des quatre principaux partis de gauche, Fabien Roussel (PCF), Marine Tondelier (Les Écologistes), Manuel Bompard (FI) et Olivier Faure (PS), ont débattu de l'avenir du NFP.

Le NFP a su éviter le pire, en écartant une victoire de l'extrême droite. Mais que faire désormais ? Comment obtenir le meilleur au plus vite ? Au-delà de la résistance et de l'union, comment convaincre de nouveaux électeurs ? Comment faire face à l'extrême droite, qui a multiplié par dix son nombre de députés par rapport à 2017 ?

Arrivé en tête lors des législatives après avoir su créer un formidable espoir dans le pays, le Nouveau Front populaire (NFP) s'est vu barrer la route de Matignon par une alliance entre Emmanuel Macron, la droite classique et Marine Le Pen. Ses principaux dirigeants politiques ont échangé sur la suite du combat à mener, samedi, à l'Agora de la Fête de l'Humanité.

Le NFP a su éviter le pire, en écartant une victoire de l'extrême droite. Mais que faire désormais ? Comment obtenir le meilleur au plus vite ?

Marine Tondelier Je veux d'abord vous dire merci à tous ! Le NFP, on nous a dit que c'était impossible, et puis on l'a fait. Et on est arrivés en tête aux législatives. Depuis, Macron a déroulé sa stratégie d'obstruction pour que rien ne change. Il veut protéger les puissants et bloquer la hausse du Smic avec la complicité de Marine Le Pen. Nous devons le répéter partout : les seuls défenseurs du peuple sont au NFP. Notre responsabilité est immense. Alors, l'engagement que je prends, et j'imagine que les collègues sont d'accord, c'est que l'on va se battre pour préserver notre unité. On le doit aux Français. On va rester soudés. Et évidemment il faudra une candidature unique en 2027. Il faudra continuer avec le NFP, se battre à l'Assemblée nationale et dans la rue. Et vous savez quoi ? Je sais que vous comptez sur nous. Nous aussi, on compte sur vous. Et à la fin, on y arrivera !

Manuel Bompard Bien sûr, il faut continuer à être unis, et préparer les prochaines élections. Mais la première chose à faire, c'est de ne pas accepter le coup de force de Macron. On ne peut pas banaliser sa décision d'une incroyable gravité : c'est la première fois qu'un président décide de s'asseoir sur le résultat d'une législative en ne nommant pas à Matignon la force arrivée en tête. Face à ce déni, il faut réagir : censure, mobilisation, destitution. La censure est nécessaire pour empêcher la poursuite de la politique macroniste qu'incarne Michel Barnier et pour rétablir la démocratie en amenant Lucie Castets à Matignon. La mobilisation populaire, le 21 septembre, à l'appel de la jeunesse, et, le 1er octobre, à l'appel des syndicats, est indispensable. Et enfin, j'assume de dire qu'il faut utiliser tous les moyens à notre disposition, dont la procédure de destitution du président. Notre motion sera examinée ce mardi au bureau de l'Assemblée nationale, où le NFP est majoritaire. Je pense donc que cette procédure va pouvoir continuer à avancer.

Fabien Roussel Au NFP, nous sommes les seuls à défendre la justice sociale, fiscale et écologiste, et nous sommes la seule opposition à Macron. Notre responsabilité est immense vis-à-vis de la République car elle est en danger. Face à l'extrême droite, nous devons rester unis, être plus forts pour pouvoir gagner, changer la France et la vie des gens. Que faire ? D'abord, préserver cette unité et travailler pour que, demain, le NFP gagne plus de députés. Tout est fait par le système capitaliste pour diviser le monde du travail et la classe ouvrière. Nous devons faire prendre conscience à chacun que nous appartenons à une même classe sociale qui subit les dominations du capitalisme. Certains électeurs se disent déçus de la gauche : il nous faut les convaincre.

Olivier Faure Nous allons continuer ensemble pour l'emporter en 2027. Nous avons besoin de transformer ce pays et d'adresser un message au monde : quand la gauche gouverne, les femmes et les hommes vivent mieux. C'est ce que nous avons toujours fait depuis un siècle. Tous les grands conquis viennent de la gauche. Il faut se mobiliser jusqu'à la victoire. La balle est dans notre camp. C'est à chacun d'entre nous de faire en sorte d'être les gardiens du temple de la laïcité, de la fraternité, de l'égalité, de la liberté retrouvée. Chers camarades, c'est un joli nom, camarades : soyons le ciment indispensable de l'union. Faites en sorte qu'ensemble nous vainquions !

Au-delà de la résistance et de l'union, comment convaincre de nouveaux électeurs ?

Marine Tondelier Nous devons gagner la bataille de la crédibilité. Les macronistes ont une présomption de crédibilité même quand ils font n'importe quoi. Nous, c'est l'inverse : nous sommes les seuls à avoir chiffré notre programme, nous avons le soutien de prix Nobel, mais nous sommes taxés d'amateurisme. Et ce, alors même que les gouvernements Macron ont fait 1 000 milliards de dette en plus en sept ans, sans faire baisser la pauvreté, ni engager la transition écologique... Ils nous donnent des leçons, mais la réalité, c'est qu'ils devraient s'excuser. Par ailleurs, la biodiversité de la gauche nous permet de nous nourrir de nos richesses et de nos différences. Et quand nous ne sommes pas d'accord sur un sujet, ce n'est pas grave. Ce qui serait grave, c'est que chaque nuance entre nous devienne la polémique de la semaine. Je ne veux plus qu'on se donne en spectacle et que nos adversaires mangent du pop-corn en nous regardant. Nous devons rester solides. J'entends certains à gauche se poser des questions auxquelles je ne comprends rien. Est-ce qu'il faut plutôt défendre la ruralité ou les quartiers populaires ? Mais les deux, bien sûr ! Nos solutions valent pour tous les territoires et tous les habitants.

Fabien Roussel La classe ouvrière habite dans toute la France. Nous ne devons pas faire de différence entre les citoyens, entre leur lieu d'habitation, leur âge, leur sexe, leur couleur de peau. La République, c'est la solution. Nous voulons l'égalité, la fraternité, la liberté pour tous les citoyens. Tout est fait pour opposer les Français : ceux des villes et ceux des campagnes, ceux en maison et ceux en HLM, ceux qui sont blancs et ceux qui sont noirs, ceux qui croient au ciel et ceux qui n'y croient pas... Ne tombons pas dans ce piège. Enfin, portons le fer sur la question de l'argent. Pour financer notre programme, il ne suffira pas seulement d'aller taxer les plus riches et les superprofits : il faut reprendre la main sur l'argent et la finance. Nous voulons une banque publique au service de la transition écologique et de la justice sociale. Pour que cet argent issu de notre travail serve enfin.

Manuel Bompard Personne ne considère qu'il y a des électeurs et des territoires qu'il faudrait laisser de côté. Mais il est normal d'essayer d'avoir une stratégie pour l'emporter. Le NFP a fait 50 % chez les 18-24 ans et est en tête chez les 10 % les plus pauvres. Sauf que les jeunes et les plus pauvres votent moins que le reste de la population. L'écart est de dix points. S'ils participaient autant que la moyenne, le NFP pourrait avoir la majorité absolue à l'Assemblée. Alors oui, j'assume de dire que nos efforts doivent se poursuivre contre l'abstention chez les jeunes et dans les quartiers populaires, là où la FI mène depuis des années un travail auprès de populations abandonnées qui sert la coalition dans sa globalité. Quand vous regardez les bureaux de vote où le NFP a progressé le plus en 2024, ce sont ceux où la FI avait progressé le plus aux européennes de 2019. Et si certains pensent qu'il faut prioritairement mettre ses efforts dans d'autres parties du pays, qu'ils le fassent : nous sommes dans une coalition où chacun essaye d'apporter sa pierre à la réussite du NFP.

Olivier Faure Je vois comme un bon signal le fait que la droite ait peur du NFP. Cela veut dire qu'elle sait que nous sommes en mesure de faire ce que nous avons annoncé. Notre action aura un effet sur ses privilèges et la répartition des revenus. C'est un hommage, finalement, du vice à la vertu. Elle nous aime divisés, et fait tout pour. Macron a une seule hantise, que nous restions unis. Nous ne devons céder à aucune pression. Nous avons besoin de votre engagement de citoyens parce que le patriotisme de parti, la volonté de conquérir le leadership sur les autres, conduit chaque formation politique à être en situation de déraper. Vous êtes indispensables pour rappeler à chaque instant, à chaque formation que si nous sommes communistes, insoumis, écologistes ou socialistes, ce n'est pas pour nous-mêmes mais pour changer nos vies. Ne lâchez jamais, soyez cette indispensable cinquième jambe du NFP.

Comment faire face à l'extrême droite, qui a multiplié par dix son nombre de députés par rapport à 2017 ?

Olivier Faure Des électeurs d'extrême droite me disent leur sentiment d'être contributeurs de la puissance publique sans en être destinataires. Je leur dis de ne pas se tromper de combat en ciblant « l'étranger » ou « l'assisté ». Battez-vous plutôt avec nous pour le retour des services publics, pour l'hôpital, pour qu'à l'école il y ait un enseignant devant chaque classe. Battez-vous pour une sécurité avec une vraie police de proximité. Il n'y a pas de différence entre vous et celui qui a d'autres origines que vous. Vous avez les mêmes besoins. L'enjeu est là. La richesse produite doit bénéficier au plus grand nombre. Ce qu'il faut à ce pays, ce ne sont pas des miettes, c'est l'égalité, la justice et la possibilité de vivre de son travail. Derrière l'écran de fumée identitaire, il y a d'abord evidemment une question sociale.

Manuel Bompard Il faut affronter la question du racisme. L'extrême droite essaie de substituer au clivage de classe un clivage basé sur la couleur de peau et l'origine. Par ailleurs, ne faisons pas l'erreur de considérer que le clivage dans le pays est géographique entre, d'un côté, les villes et, de l'autre, les campagnes. Nous l'emportons aussi en dehors des métropoles. Et le RN a une députée dans les quartiers Nord de Marseille. De plus, la jeunesse ou les quartiers populaires n'existent pas que dans les grandes villes : 45 % des logements sociaux de notre pays sont en dehors des aires urbaines. Mener la bataille contre l'extrême droite passe par la reconstruction des réseaux de solidarité qui ont disparu, des associations qui n'existent plus et par le renfort des organisations syndicales. Alors vous verrez que les idées de rejet de l'autre vont régresser.

Marine Tondelier La bataille culturelle qui se joue, c'est de démontrer à ceux qui veulent une rupture politique que le problème n'est pas l'immigration, c'est le macronisme. Mais, même si les partis politiques du NFP jouent parfaitement leur rôle, cela ne suffira pas. Pour convaincre largement, il faut que les partis soient plus forts, que les syndicats soient plus forts, que les associations soient plus fortes, et que les liens entre nous tous soient plus forts et cohérents. D'où notre choix de Lucie Castets pour Matignon alors qu'elle n'est membre d'aucun parti. D'où ma volonté, aussi, que le programme pour 2027 soit coécrit entre les partis, les syndicats, les associations. Plus le travail sera collectif, plus il irriguera la société, plus nous serons forts face à l'extrême droite.

Fabien Roussel Le président de la République, Emmanuel Macron, fait le choix de nommer Michel Barnier via une « alliance de circonstance » avec l'extrême droite. Eh bien, nous, nous appelons cela collaborer et nous allons résister. Je ne veux pas que se reproduise ce qui s'est passé dans les années 1930. Cette menace est sérieuse. Nous devons porter un espoir tous ensemble. Nous avons mis au coeur de notre programme la reconstruction du pays par les services publics, l'avènement de la justice écologique par les services publics, l'égalité des citoyens partout par les services publics. C'est le moyen de rebâtir cette République à laquelle les citoyens sont tant attachés. Le programme de Marine Le Pen, c'est 50 milliards d'euros de moins dans le budget de l'État, ce sont des coupes franches dans tous les services publics. Il faut le dénoncer partout.

Le Figaro, no. 24902
Le Figaro, lundi 16 septembre 2024 336 mots, p. 1

Une

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15 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

ÉDITORIAL

Mélenchon et la gauche tartufe

Quoi ! Qu'est-ce qu'on apprend ? Jean-Luc Mélenchon ne serait pas un paisible démocrate mais un stratège incendiaire ? Il aurait fait le choix du communautarisme électoral ? Après une décennie de compagnonnage avec La France insoumise, François Ruffin découvre le croissant de lune : une gauche raciale remplace la gauche sociale. Déjà la mécanique stalinienne en marche lui prépare le destin de Manuel Valls. Dans le même temps, François Hollande, membre d'une alliance dont il assume un programme largement inspiré par LFI (et avec laquelle il ne compte pas rompre), déplore lui aussi la « radicalité » de Jean-Luc Mélenchon. On attend la déclaration de Gabriel Attal, qui, après avoir recommandé d'aller jusqu'au « bulletin LFI » pour faire barrage au RN, reconnaîtra qu'il était contradictoire de mener un front républicain avec des gens qui font campagne au faciès, assument une rhétorique qui mène tout droit à l'antisémitisme et finalement remettent en cause les principes de la République. Mélenchon, c'est pratique pour gagner les élections, c'est plus problématique pour sa réputation. C'est dans le piège du pacte faustien que sont tombés un à un les tartufes socialistes, écologistes ou francs-tireurs comme François Ruffin. Avec le patron des Insoumis, ils savent qu'ils ne seront jamais majoritaires, mais sans lui et ses coalitions bricolées - Nupes, NFP -, ils ne seraient pas à l'Assemblée.

Ne nous y trompons pas, la différence entre François Hollande et Jean-Luc Mélenchon est une différence de degré, pas de nature. L'Insoumis ne fait qu'appliquer le plus radicalement possible la fameuse note de l'institut Terra Nova qui a mené le député de la Corrèze à l'Élysée. « Il faut mobiliser la jeunesse et les quartiers populaires,a dit Mélenchon. Tout le reste, laissez tomber, on perd notre temps. »C'est exactement ce que recommandaient les socialistes de 2012 : abandonner la France périphérique pour se concentrer sur les minorités et les banlieues. 86 % des Français musulmans qui se sont déplacés ont voté cette année-là pour François Hollande. La stratégie Mélenchon, c'est Terra Nova, la tache de l'antisémitisme en plus.

La Croix, no. 43022
Monde, lundi 16 septembre 2024 571 mots, p. 10
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15 septembre 2024 - La Croix (site web)
16 septembre 2024 - La Croix International (web site)

Une dissolution pour un « Sénégal nouveau »

Sophie Douce

La campagne a commencé pour le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye qui a dissous l’Assemblée nationale contrôlée par les fidèles du président sortant.

Cinq mois après son élection triomphale, il demande les coudées franches pour tenir ses promesses de changement.

Dakar (Sénégal)

De notre correspondante

Deux mois pour faire campagne. Le parti au pouvoir, le Pastef, entend bien capitaliser sur l’élan populaire qui a conduit à la victoire écrasante du président Bassirou Diomaye Faye. Ce dernier, en annonçant jeudi 12 septembre la dissolution de l’Assemblée nationale et la tenue d’élections législatives anticipées le 17 novembre prochain, a demandé « au peuple souverain les moyens institutionnels »pour « donner corps à la transformation systémique »qu’il a promise.

Cinq mois après son élection triomphale, l’ancien opposant, devenu à 44 ans le plus jeune chef d’État sénégalais, butait sur le blocage de son programme de « rupture ». Son parti, les Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef), ne disposait que d’une vingtaine de députés sur 165. Le recours à la dissolution semblait donc inévitable face à une Assemblée dominée par les fidèles du président sortant Macky Sall. Début septembre, ces derniers avaient fait bloc pour rejeter un projet de révision de la Constitution du président, visant à supprimer deux institutions jugées budgétivores. L’enjeu des élections du 17 novembre est de taille. Le premier ministre Ousmane Sonko, qui sera très probablement choisi comme tête de liste, devrait user de sa popularité auprès de la jeunesse pour battre campagne. « On fait face à une configuration inédite au Sénégal avec un premier ministre qui a également la casquette de chef de parti. À l’issue de ce scrutin, on devrait assister à une recomposition politique »,prédit l’analyste politique Babacar Diagne, du think tank citoyen Wathi, basé à Dakar.

À l’Assemblée nationale, Ousmane Sonko était la cible de l’ancienne coalition au pouvoir, Benno Bokk Yakaar (BBY). Le premier ministre a été sauvé in extremis d’une motion de censure. L’opposition lui reproche d’avoir joué la montre pour reporter sa déclaration de politique générale. « Ousmane Sonko a utilisé tous les subterfuges pour perturber l’agenda parlementaire. Pourquoi est-ce qu’il ne veut pas faire face à l’Assemblée ? Il n’aime tout simplement pas la contradiction et n’a pas de projet »,attaque le député de l’opposition Moussa Diakhaté.

Bassirou Diomaye Faye promet de bâtir un « Sénégal nouveau », après douze ans de pouvoir de Macky Sall. Loin de l’arène politique, l’impatience grandit au sein de la population. Les attentes sont nombreuses dans ce pays où les trois quarts de la population ont moins de 35 ans.

Certaines mesures phares ont déjà été prises, telles que la baisse des prix de certains produits de première nécessité, le lancement d’audits des comptes publics ou encore la suspension des constructions sur le littoral de Dakar. Mais le reste de ses promesses tardent à se concrétiser : lutte contre la cherté de la vie et le chômage des jeunes, amélioration de la gouvernance, renégociation des contrats pétroliers et gaziers…

Le 8 septembre, le nouveau naufrage d’une pirogue clandestine au large de Mbour, qui a fait au moins 39 morts et de nombreux disparus, a rappelé une autre urgence. Celle de proposer une alternative à la route dangereuse des jeunes Sénégalais vers l’Europe.

La Croix, no. 43022
À vif, lundi 16 septembre 2024 1144 mots, p. 19
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11 septembre 2024 - La Croix (site web)

« Le compromis en politique n’est pas une compromission »

Recueilli par Bernard Gorce

Pascal Canfin

Député européen Renew Europe

(Source photo : P. Canfin)

Les difficultés d’Emmanuel Macron pour choisir un premier ministre après les élections législatives ont illustré l’absence d’une culture du compromis en France. Pour Pascal Canfin, les partis politiques français doivent faire le deuil de « la pureté des convictions » et apprendre à nouer des alliances.

Vu du poste d’observation, qu’inspire la situation politique française ?

Pascal Canfin : Cette séquence politique illustre que le compromis demeure un vilain mot en France alors qu’il est au contraire essentiel au fonctionnement démocratique. Le compromis implique de se mettre à la place de l’autre pour comprendre ce qui l’amène à penser différemment, à reconnaître que certaines propositions que l’on porte sont majoritaires dans la société et d’autres non. C’est à partir de cet état d’esprit et avec une méthode de travail que l’on peut construire du compromis politique. Depuis deux mois et jusqu’à présent, ce sont les deux pièces manquantes de l’équation politique.

S’agit-il d’une crise institutionnelle ou politique ?

P. C. :Les deux. Avec un scrutin législatif à la proportionnelle, les forces politiques seraient forcées au compromis car il est rare qu’une seule détienne la majorité seule. Il faut engager cette réforme si l’on veut ancrer le compromis dans la culture démocratique. L’autre élément institutionnel est la prédominance du scrutin présidentiel qui pousse chacun à garder ses cartes pour cette bataille.

Les responsables politiques continuent de considérer que leurs électeurs préfèrent la pureté des convictions à l’action. Cela se discute. Les citoyens ne comprennent pas que le compromis fasse partie de la vie mais pas de la démocratie.

Les responsabilités vous semblent-elles partagées ?

P. C. : Le président de la République aurait dû désigner une personnalité chargée de négocier, tester la faisabilité d’une majorité. Il fallait passer la main à une personne issue du bloc sorti en tête des urnes, le Nouveau front populaire (NFP). C’est ainsi que ça se passe dans les autres démocraties. En Espagne, il y a un an, le roi donnait un mois à la droite pour former un gouvernement et comme elle a échoué, il s’est ensuite tourné vers la gauche. Le deuxième tort revient aux socialistes qui n’ont pas soutenu Bernard Cazeneuve, préférant préserver la pureté programmatique de leur alliance au risque d’une action gouvernementale. La gauche sociale-démocrate partage au moins autant de choses avec le centre qu’avec l’extrême gauche.

Vous n’évoquez pas Jean-Luc Mélenchon qui, au soir des législatives, exige la mise en œuvre de tout le programme NFP et rien d’autre.

P. C. : En effet, le chef des Insoumis a tué en cinq minutes l’esprit du front républicain contre l’extrême droite, qui appelait à la nécessité de compromis. Mais après plusieurs semaines, des voix du NFP desserraient l’étau en reconnaissant que tout le programme ne sera pas applicable et qu’il fallait faire des compromis. On peut regretter que ce chemin qui s’ouvrait ait été bloqué.

Au-delà de la situation française, n’est-ce pas dans l’ensemble des démocraties que le compromis est menacé par la montée des populismes ?

P. C. :Je préfère parler des extrémismes qui sont en effet un péril. Au cœur de la démocratie se tient la conscience que nous avons fondamentalement plus de choses en commun que de différences. Ainsi, malgré les désaccords entre droite et gauche, l’alternance est acceptable. Nous assistons aux États-Unis à une polarisation de la vie politique qui entraîne toute la société dans le refus de la victoire de l’autre camp. Les réseaux sociaux, dont les algorithmes mettent en valeur ce qui divise, jouent à cet égard un rôle funeste. Ils nous enferment dans des bulles, qui ne font plus société. Cette dérive menace maintenant de ce côté de l’Atlantique. En France, on constate une radicalisation de la droite. À l’autre bord, le logiciel assumé de Jean-Luc Mélenchon est celui de la conflictualisation pour prendre le pouvoir.

à l’inverse, l’expérience européenne est-elle celle du compromis politique possible ?

P. C. : L’Europe a construit une coalition dite von der Leyen du nom de la présidente de la Commission européenne, qui va du PPE (la droite) aux Verts. En juillet, les députés écologistes et Républicains français ont refusé ce choix et voté contre la grande majorité de leurs propres groupes. Preuve que l’état d’esprit français est beaucoup plus clivant que celui qui domine chez nos voisins. La coalition von der Leyen repose sur des équilibres. Chacun peut mettre en avant ses fondamentaux tout en acceptant que ceux des autres soient aussi honorés.

La méthode vaut y compris sur les sujets qui divisent. Après dix ans de difficultés, le pacte asile immigration a été voté par la majorité de la droite et de la gauche car on a à la fois sanctuarisé le droit d’asile et renforcé la maîtrise des flux migratoires. Cette recherche d’équilibre semble impossible en France. Les députés socialistes, écologistes et Républicains français ont refusé de voter ce texte emblématique du compromis européen. Tout un symbole !

Sur quels ressorts peut jouer la démocratie pour résister ?

P. C. :En premier, rappeler sans cesse que le compromis n’est pas une compromission mais un élément fondamental de la démocratie. Une société dominée par le clivage se prive de ce que Pierre Rosanvallon appelle les institutions invisibles, la confiance, la légitimité, l’autorité… Et c’est quand elles disparaissent qu’on en mesure la valeur.

Ensuite, j’en reviens à la méthode, avec deux exemples. Je suis favorable à l’instauration de référendums mais à questions multiples. En interrogeant les Français sur trois ou quatre sujets à la fois, on évite la pratique gaullienne plébiscitaire. Les conventions citoyennes sont un deuxième exemple. Celle sur la transition environnementale a pâti d’un thème trop large mais celle sur la fin de vie prouve que sur un sujet très clivant, il est possible de faire progresser la réflexion de la société. Ce fut également un grand succès en Irlande pour dépasser les clivages autour de l’avortement.

Je propose qu’on ouvre une conférence citoyenne sur l’immigration. En se frottant à la complexité des enjeux, on peut parvenir à produire une zone de consensus. Idem sur la question agricole. L’Europe là aussi a montré que c’était possible. Six mois après la crise agricole extrêmement dure, un groupe de travail réunissant les syndicats agricoles, des ONG, des entreprises et des scientifiques s’est réuni et est parvenu, début septembre, à dégager cette zone consensuelle avec des mesures à prendre pour aller dans le sens de la transition écologique tout en protégeant les agriculteurs et leur compétitivité. Cela donne de l’espoir. Faisons-le en France.

L'Humanité
lundi 16 septembre 2024 433 mots, p. 10

Lucie Castets répond aux tentatives de division

Gaël De Santis

gauche La candidate du NFP a répliqué à la « consultation » de Michel Barnier et réaffirmé la non-responsabilité de la gauche dans le coup de force d'Emmanuel Macron.

La Fête est aussi ce moment où la gauche répond aux arguties de la droite. Non, ce n'est pas la faute du Nouveau Front populaire (NFP) ou de la France insoumise si le chef de gouvernement est Michel Barnier. Selon les éléments de langage macronistes, la gauche aurait refusé toute négociation.

Sous la tente de l'Agora de l'Humanité, samedi, Lucie Castets, candidate à la fonction de premier ministre, décrypte l'opération du pouvoir : « En plaçant la responsabilité de notre non-nomination sur le NFP, on détourne le regard du fait que la main ne nous a jamais été tendue par les responsables du camp présidentiel. » Un retour à l'envoyeur abondé par une anecdote loin d'être anecdotique : « Le seul à avoir refusé de répondre au téléphone informellement est Gabriel Attal. »

obstruction macroniste

Le NFP, coalition arrivée en tête en nombre d'élus le 7 juillet, était pleinement légitime à gouverner. « Si Emmanuel Macron avait demandé de ne pas censurer le gouvernement du NFP, il aurait pu gouverner. Il aurait été de la responsabilité du NFP de trouver des consensus » à l'Assemblée, déclare-t-elle lors d'un débat au stand du Parti socialiste. Nous avons eu affaire à une « stratégie d'obstruction » du « Gaulois réfractaire » Emmanuel Macron, lance, pour sa part, Marine Tondelier, secrétaire des Écologistes à l'Agora. Le président voulait tout simplement « ne pas changer de politique ». « Le NFP aurait abrogé la réforme des retraites », explique la responsable verte. « Avant d'être censuré au bout de deux semaines, un exécutif aurait pu augmenter le Smic à 1 600 euros par décret et Emmanuel Macron n'aurait pas pu revenir dessus », abonde le député communiste Stéphane Peu lors d'un débat.

Préserver l'unité

Tous insistent sur la nécessité de préserver l'unité, alors que Michel Barnier tente d'instiller, comme Emmanuel Macron depuis les européennes, le venin de la division au sein de la gauche. À l'approche de consultations des forces politiques, il indique être ouvert à la participation de personnalités de gauche au sein de son gouvernement.

Non sans ironie, et surtout « sans illusion », Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, confiait vendredi, lors de son traditionnel repas de presse, quel serait son message : « S'il cherche des ministres pour augmenter le Smic et les salaires, pour abroger la réforme des retraites, pour augmenter le budget des services publics, nous ne sommes pas sectaires. » En perte de vitesse, la Macronie s'enferme dans son sectarisme ; sa seule ouverture est à l'endroit de l'extrême droite.

La Croix, no. 43022
Monde, lundi 16 septembre 2024 638 mots, p. 10
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13 septembre 2024 - La Croix (site web)

La rentrée européenne à l’épreuve de la présidence hongroise

Céline Schoen

La présidence hongroise du Conseil de l’UE multiplie les provocations, alors que le premier ministre Viktor Orban s’apprête à défendre son programme devant le Parlement européen.

Bruxelles

De notre correspondante

Ce lundi 16 septembre, c’est l’heure de la rentrée des eurodéputés, et déjà le Parlement européen est en ébullition. Mardi matin, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, y lèvera le voile sur le prochain collège des commissaires. Et mercredi matin, le premier ministre Viktor Orban devrait présenter, dans l’hémicycle strasbourgeois, le programme de la présidence hongroise du Conseil de l’Union européenne (UE), qui a débuté en juillet et s’achèvera fin décembre. Surnommé « l’enfant terrible de l’UE », qualifié de « chantre de l’illibéralisme », le dirigeant est attendu de pied ferme à Strasbourg.

«Évoquera-t-il sa “mission de paix” loupée ?», s’interroge le député européen allemand Daniel Freund (Les Verts), très attaché au respect de l’état de droit en Europe. En juillet, Viktor Orban avait provoqué l’ire des Européens en tentant d’aplanir les angles avec, entre autres, Vladimir Poutine lors d’un déplacement à Moscou. Sa « mission » avait été menée au nom de l’UE. Mais sans l’accord de cette dernière !

Résultat : la Commission a décidé que, durant les réunions ministérielles informelles organisées par la sulfureuse présidence hongroise, seuls les directeurs généraux de l’institution seraient présents, en lieu et place des commissaires, placés tout en haut de l’échelle hiérarchique. Le collège des commissaires européens ne s’est d’ailleurs pas non plus rendu dans le pays pour le traditionnel « voyage de début de présidence » – une coutume pourtant bien ancrée. Vendredi 13 septembre, bon nombre de ministres des finances européens ont aussi « séché » une réunion de l’Eurogroupe à Budapest, pour marquer leur désaccord avec le gouvernement hongrois.La rentrée des institutions européennes est d’autant plus mouvementée que la Hongrie multiplie les pieds de nez vis-à-vis de Bruxelles. Le 30 août, le pays a allègrement dépassé la date butoir du délai qui lui avait été imposé afin de payer une amende de quelque 200 millions d’euros pour non-respect du droit en matière d’asile.

Pire, en réaction à cette décision de la Cour de justice de l’UE, la Hongrie menace « d’envoyer vers Bruxelles » des « bus de migrants ». La Commission, pourtant habituellement si réservée, a jugé ce comportement « inacceptable ». Et les politiciens belges sont montés au créneau, dénonçant, pour la plupart, une « provocation ».

C’est loin d’être la seule. Dès le coup d’envoi de sa présidence, la Hongrie a frappé fort en dévoilant son slogan inspiré par Donald Trump pour le semestre : « Make Europe great again. »Venant de Hongrie, le message est clair : le « Mega » comme le « Maga » (« Make America great again ») partagent les mêmes racines – celles du repli sur soi, de la méfiance vis-à-vis de l’autre, du conservatisme.

Dans les arcanes bruxellois, ce choix a choqué : « C’est un slogan qui a été utilisé pour l’invasion du Capitole », rappelle Daniel Freund. Il s’émeut : « Utiliser ce slogan alors que Viktor Orban a dit qu’il comptait conquérir Bruxelles, c’est un affront. Et ce n’est en aucun cas une attitude d’“honnête courtier”, comme doit normalement être celle du pays qui préside le Conseil de l’UE. »

De fait, lorsqu’il occupe ce poste, le pays qui préside est supposé « chapeauter » les négociations entre les 27 États de l’UE, telle une sorte de chef d’orchestre, qui se doit de rester neutre. Mais beaucoup au sein des institutions européennes craignent que la Hongrie en profite pour tenter d’imposer ses points de vue anti-UE. Les eurodéputés qui, majoritairement, voyaient d’un mauvais œil cette présidence, devraient veiller au grain pour éviter des dérives.

Libération
lundi 16 septembre 2024 798 mots, p. 23

AUTRE

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15 septembre 2024 - Libération (site web)

Tout doux, #MeToo !

DANIEL SCHNEIDERMANN

AUTRE

En promotion pour son livre «le Vertige MeToo», Caroline Fourest est omniprésente sur les plateaux de radios et télévisions françaises sans être véritablement bousculée dans ses argumentations. Y aurait-il une explication systémique ? Une volonté médiatique de calmer le jeu ? C aroline Fourest vénère #MeToo, cette «bascule fabuleuse». Qu'on se le dise, la libération de la parole des femmes n'a pas d'alliée plus déterminée qu'elle. A 12 ans déjà, répète la journaliste, réalisatrice, essayiste polémiste sur les plateaux de France Inter et de C à vous (France 5), elle avait soutenu une camarade victime d'inceste, et l'avait encouragée à signaler le crime. «C'est le combat de ma vie.» Mais il faut le reconnaître : emporté par son élan, voulant sûrement bien faire, #MeToo va trop loin. #MeToo condamne d'avance, sur les réseaux sociaux ou sur Mediapart, avant tout procès, des innocents, qui plongent alors en «enfer» (une garde à vue), et, même après relaxe ou classement sans suite, subissent «une mort sociale» (par exemple sont évincés d'un jury de festival). Parmi les victimes qu'elle cite, des gens bien : une productrice de cinéma féministe, une pédiatre légiste féministe, et même un député insoumis, c'est dire si elle pense aussi contre ellemême. Bref, elle se fixe pour but de protéger #MeToo contre ses pulsions, pour l'empêcher de «se ridiculiser». Faudrait pas te lâcher trop la laisse, Mitou. Tout doux, Mitou ! D'un plateau l'autre, Fourest cite les mêmes dossiers à gros impact médiatique, répétant avoir «lu les arrêts de cours d'appel» mais toujours euphémisant les récits par l'élimination des détails, ces satanés détails.

Caroline Rey-Salmon, pédiatre légiste – et féministe –, visée par une plainte pour viol. Caroline Fourest : «Elle a examiné une jeune fille de 25 ans qui se plaignait d'un viol, elle a trouvé un hymen, elle a essayé de mimer.» Manquent les détails du «mime», ces satanés détails. Récit de la plaignante : «Elle a posé ses doigts sur moi, a fait des mouvements de va-et-vient, m'a dit de fermer les yeux et d'imaginer que c'était le pénis de l'agresseur afin de me souvenir.» Alors directeur de la chaîne Equidia, Eric Brion a été accusé sur X de harcèlement sexuel par Sandra Muller, dirigeante d'une lettre d'information sur l'audiovisuel. Caroline Fourest : Brion «a fait une proposition déplacée à quelqu'un qui n'était ni sa collègue ni sa salariée». Les détails : «Tu es brune, tu as de gros seins, tu es mon type de femme», a lancé Brion à Muller, au cours d'une soirée alcoolisée au Festival de Cannes, avant de fanfaronner devant le refus de Muller : «Dommage, je t'aurais fait jouir toute la nuit.» Si Muller n'était, en effet, «ni sa collègue ni sa salariée», Brion était néanmoins pour elle un client et une source.

Ibrahim Maalouf, trompettiste évincé du jury du festival de Deauville. Caroline Fourest : «Une jeune stagiaire et lui ont échangé un baiser. Lui-même a reconnu qu'il s'était mis dans une situation nauséabonde.» La victime n'est pas seulement «une jeune stagiaire», c'est une stagiaire de 3e, âgée de 14 ans lors des faits. Sont reprochés au trompettiste non pas un, mais deux baisers, le premier consenti, pas le second, ainsi que des attouchements (ces deux dernières accusations sont réfutées par Maalouf).

Dans le monde idéal de femmes puissantes que fréquente Caroline Fourest, sans doute un policé «je vous écoute» serait plus sain que le sommaire «je vous crois». Mais #MeToo est le renversement d'une domination millénaire. Dans tout processus révolutionnaire, la posture du juste milieu, de la nuance, est mécaniquement contre-révolutionnaire. Quoi qu'elle dise, ou pense peut-être, Caroline Fourest est un agent actif du backlash.

Reste la question éternelle de son omniprésence sur les plateaux des radios et télévisions françaises, et du silence religieux dans lequel elle est toujours écoutée – et crue ! – sans jamais être ramenée, ni par Nicolas Demorand et Léa Salamé ni même par Patrick Cohen dont c'est pourtant la spécialité, à ses dérapages (elle a dû être exfiltrée du magazine Marianne pour cause de pressions sur la rédaction) ou ses erreurs (sur LCI, elle a récemment accusé sans fondement Michel Soudais, jour naliste à Politis, d'être un «compagnon de route des frères musulmans»). Au-delà de ses réseaux personnels et de son incontestable talent de conviction, il doit bien exister une explication systémique.

Jusque-là, Caroline Fourest, qui dissertait sur les tentacules plus ou moins fantasmées de l'islamisme, ne s'était jamais risquée sur le terrain de #MeToo. Pour le système profond médiatique, sans doute inviter Fourest était-il un moyen de soutenir une islamophobie d'atmosphère, d'autant plus irrécu - sable qu'estampillée féministe. En transposant, il est permis de se demander si le même système médiatique qui, au début, a porté un #MeToo tout nouveau tout beau, ne crève pas aussi d'envie de siffler la fin de la récré. Caroline Fourest est l'autrice de Vertige MeToo, Grasset, 2024.

Le Figaro, no. 24902
Le Figaro, lundi 16 septembre 2024 169 mots, p. 1

Une

La gauche se déchire autour du cas Mélenchon

Après les échecs de Lucie Castets et de Bernard Cazeneuve pour Matignon, la stratégie des Insoumis est sévèrement critiquée par François Ruffin, François Hollande et une partie du NFP.

Dans un livre qui vient de paraître, le député de la Somme François Ruffin, ancien « compagnon de route »de Jean-Luc Mélenchon, révèle comment la stratégie de La France insoumise, reposant sur des campagnes électorales « au faciès »pour cibler les minorités ethniques, a fracturé l'universalisme de la gauche. Une critique reprise par le camp social-démocrate, pour lequel LFI est un frein majeur à l'accession au pouvoir de la gauche. Des dirigeants de LFI n'hésitent pas à assimiler la démarche de Ruffin à une dérive fascisante, montrant à quel point les gauches sont devenues irréconciliables. Invité dimanche du « Grand Jury RTL-Le Figaro-Public Sénat-M6 » , François Hollande a aussi souligné les « limites de la radicalité ». « Jean-Luc Mélenchon, ça fait deux fois qu'il est candidat et deux fois qu'il n'est pas au second tour » ,dit-il.

Le Monde
France, lundi 16 septembre 2024 1108 mots, p. 10
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14 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Macron met en scène sa mise en retrait

Comme il l’avait déjà promis, le chef de l’Etat garantit à son premier ministre qu’il aura « les coudées franches »

Claire Gatinois

Il s’agit donc d’une « ère nouvelle », jure Emmanuel Macron. Ce jeudi 12 septembre, depuis Le Havre (Seine-Maritime), où il est venu célébrer les 80 ans de la libération de la ville normande, le locataire de l’Elysée le promet : il cesse, à compter d’aujourd’hui, d’être cet « hyperprésident » à la fois chef de l’Etat et ministre de tout.

Deux mois après les élections législatives qui l’ont privé de majorité, l’homme aurait, aux dires de ses proches, admis la défaite, acceptant de laisser à son nouveau premier ministre, Michel Barnier, « les coudées franches ». « J’étais un président qui gouverne, je serai un président qui préside » , s’est-il confié, tel un repenti, devant une poignée de ministres et de parlementaires, une semaine plus tôt.

Depuis l’Elysée, on dresse le portrait d’un chef d’Etat façon «[Frank-Walter] Steinmeier », l’actuel président allemand, arbitre et garant des institutions, au-dessus de la mêlée et des batailles partisanes. Se glissant dans ce costume protocolaire, Emmanuel Macron coupe un ruban à Neuville-sur-Saône, dans le Rhône, le 10 septembre, pour inaugurer, seul et sans ministre, l’ « usine du futur » du laboratoire Sanofi, qui doit produire de nouveaux vaccins. Le soir, il lance depuis Lyon la compétition mondiale des métiers, les « Worldskills », avant de poursuivre le cycle des commémorations de la Libération. Hier bavard, le chef de l’Etat se fait silencieux devant la presse, s’interdisant de commenter l’actualité politique. A l’Elysée, on use d’éléments de langage pour théoriser ce nouveau positionnement : « Emmanuel Macron sera l’incarnation des permanences françaises », s’enflamme un conseiller.

Métamorphose autoproclamée

Dans les rangs de l’opposition comme chez ceux qui connaissent le chef de l’Etat, cette métamorphose autoproclamée laisse songeur. Emmanuel Macron n’a-t-il pas, à maintes reprises, annoncé aux Français qu’il n’était plus le même ? En novembre 2019, après le mouvement des « gilets jaunes », l’Elysée proclame « l’acte II » du premier quinquennat. Et promet « un retour à une lecture plus classique des institutions, avec un président qui préside et un gouvernement qui met en œuvre ».A l’époque, le président de la République dit vouloir se mettre en retrait, sans jouer constamment en première ligne.

« Sachons nous réinventer, moi le premier », lance le même, six mois plus tard, en pleine crise du Covid-19. « Ce vote m’oblige », soupire-t-il enfin au soir de sa réélection, en avril 2022, promettant un exercice moins solitaire du pouvoir et plus respectueux du Parlement.

Mais, à chaque fois, le naturel revient au galop. Depuis 2017, Emmanuel Macron n’a en réalité jamais changé sa pratique du pouvoir, centralisant toutes les décisions et s’occupant de tout, tout le temps. « On ne change pas les rayures d’un zèbre », sourit un écrivain, longtemps proche du chef de l’Etat, tandis qu’à la présidence de l’Assemblée nationale, on convoque saint Thomas, préférant attendre de voir pour y croire.

L’attitude d’Emmanuel Macron, depuis la déconfiture de son camp aux élections législatives, renforce les doutes sur cette prétendue révolution intérieure. Dans sa lettre aux Français envoyée le 10 juillet, le président de la République posait lui-même les contours de la future coalition gouvernementale, appelant les « forces politiques se reconnaissant dans les institutions républicaines, l’Etat de droit, le parlementarisme, une orientation européenne et la défense de l’indépendance française » à se mettre d’accord.

Au cours de l’été, il décide, seul, d’une trêve politique puis consulte, hésite, tergiverse… Avant d’écarter la candidate du Nouveau Front populaire, Lucie Castets, au nom de la « stabilité institutionnelle », et finir par désigner, le 5 septembre, Michel Barnier, membre du parti Les Républicains (LR), pour occuper Matignon. Un homme de droite qu’il croit loyal et qui, pense-t-il, ne cherchera pas à l’humilier. « Michel Barnier n’a pas seulement été nommé. Il a été choisi par Emmanuel Macron. Le président veut rester au pouvoir », analyse Jean-Philippe Derosier, professeur de droit public et auteur de Soixante-cinq ans de Ve République : une analyse prospective de la Constitution, à paraître le 18 septembre (LexisNexis, 400 pages, 46 euros).

« La “guest star”, c’est fini »

Sauf que le résultat des législatives a bouleversé la donne. « Le pouvoir a changé de rive », cingle-t-on dans l’entourage d’Edouard Philippe, le président du parti Horizons, candidat à la prochaine présidentielle. Avec une Assemblée nationale qui n’est plus à la main du chef de l’Etat. Et des députés du parti présidentiel, qui s’émancipent.

Il faut donc donner à cette fin de mandat un « parfum de cohabitation », juge l’entourage de M. Macron. Pour accréditer cette nouvelle liberté accordée au premier ministre, le secrétaire général de l’Elysée, Alexis Kohler, a annoncé, lors d’une réunion de cabinet, le 5 septembre, que les « fils » entre Matignon et la présidence sont coupés, supprimant les réunions interministérielles et les conseillers partagés entre le palais et la Rue de Varenne. Ce temps où les hommes du chef de l’Etat pouvaient imposer leurs vues aux ministères d’un simple « le président souhaite que… »est révolu, promet-on à l’Elysée. Mais Alexis Kohler reste, selon ses propres mots, « le seul contact »entre Matignon et l’Elysée. Et personne n’ignore que Jérôme Fournel, le directeur de cabinet de Michel Barnier, est un familier de M. Kohler, puissant bras droit du chef de l’Etat.

Dans cette « cohabitation du troisième type », selon les mots des communicants élyséens, M. Macron cherche sa place et questionne ceux qui ont connu François Mitterrand lors de la cohabitation de 1986. « Comment ça marchait ? », s’enquiert-il, imaginant, comme le socialiste, redresser sa cote de popularité en se tenant à distance du gouvernement tout en s’érigeant en garant du modèle français. « Il me faut trouver un nouveau chemin »,phosphorait-il devant un proche, après la nomination de Michel Barnier.

« Emmanuel Macron ne peut plus être au centre du monde. La “guest star”, c’est fini », constate Patrick Vignal, ex-député (Renaissance) de l’Hérault, proche du chef de l’Etat. Refusant de voir ce dernier « sortir par la petite porte » en 2027, il voudrait que M. Macron parte ausculter le pays pour faire remonter au gouvernement son ressenti, tel un « éclaireur républicain ». Au-delà de son rôle international, le chef de l’Etat pourrait être une sorte de « chambre d’appel »auprès des Français, imagine son entourage, certifiant, la main sur le cœur, qu’ « il ne s’agit pas de saturer l’espace médiatique ». Un défi.

La Croix, no. 43022
France, lundi 16 septembre 2024 869 mots, p. 8
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16 septembre 2024 - La Croix (site web)

Le financement public de l’enseignement catholique devant la justice

Emmanuelle Lucas

Lundi 16 septembre, le juge des référés doit se prononcer sur le versement de subventions par la région Île-de-France pour la construction de l’annexe d’un établissement catholique sous contrat.

L’affaire pourrait, à terme, éclaircir les contours de la loi Falloux.

L’affaire pourrait être lourde de conséquences pour l’enseignement catholique à l’heure où celui-ci parie sur l’ouverture d’annexes loin des centres-villes, afin de scolariser des enfants au profil social plus varié. Ce lundi 16 septembre, le juge des référés doit se prononcer sur la suspension ou non de subventions contestées par le groupe Gauche communiste, écologiste et citoyenne de la région Île-de-France. Un premier pas avant que la justice administrative se prononce sur le fond de l’affaire et valide, ou pas, le montage financier imaginé par l’enseignement privé afin de continuer à se développer. Au cœur de l’affaire : le projet « Saint-Colomban », du nom d’un établissement privé sous contrat, qui doit accueillir 1 500 élèves de la maternelle au lycée, à Serris (Seine-et-Marne).

Les travaux, qui devaient être livrés pour la rentrée 2023, sont bien lancés : « Il ne reste plus que les aménagements intérieurs à réaliser », indique Céline Malaisé, la présidente du groupe à l’origine de la saisine. Avec d’autres élus, elle conteste le montage financier et le versement du 1,1 million d’euros d’argent public – voté le 30 mai par la région –, qui doit permettre de construire l’établissement, en contradiction, estime-t-elle, avec la loi Falloux. Au total, avec les aides du département, 3,5 millions d’euros d’argent public seraient versés, selon ses calculs. « Or la loi est claire : l’État ne doit pas financer la construction de nouveaux établissements. Il ne peut aider qu’à hauteur de 10 % du montant des dépenses annuelles de fonctionnement, et non pas 10 % du total des travaux »,rappelle-t-elle.

Céline Malaisé conteste aussi que Saint-Colomban soit une « annexe »du lycée Rondeau, à Bussy-Saint-Georges, distant de 8 km. « Le projet immobilier est beaucoup trop conséquent pour être considéré comme une simple annexe. C’est d’un nouvel établissement que l’on parle », fait-elle valoir. La Fédération nationale des Ogec, fédérant les organismes de gestion des établissements privés catholiques sous contrat (Fnogec), défend une tout autre lecture de la loi et rappelle que ce type de montage n’a rien de neuf. Selon Pierre-Vincent Guéret, le président, l’ouverture de Saint-Colomban « a été validée par l’enseignement catholique mais aussi par le rectorat qui a nécessairement reconnu les besoins pédagogiques à Serris, commune en plein développement », commence-t-il. « Certains confondent les réalités bâtimentaires et juridiques », prolonge-t-il. En l’espèce, le terme « annexe » renvoie à la personnalité juridique de l’établissement, pas au bâtiment en lui-même. « Aussi, certains ont des annexes multiples, dans plusieurs communes parfois très éloignées l’une de l’autre », illustre-t-il, citant l’ouverture en 2021, à Meyzieu (Rhône) d’une annexe des Maristes, célèbre établissement de Lyon.

Sur le mode de calcul, surtout, il se défend de toute entorse aux principes de la loi Falloux. « Si la réglementation actuelle interdit tout financement public pour les écoles, la loi Falloux le permet pour les collèges et lycées. En l’occurrence, elle permet des prêts bonifiés, mais aussi des subventions dans la limite de 10 % des charges annuelles de l’établissement. Celles-ci comprennent non seulement les dépenses de fonctionnement non couvertes par le contrat d’association, mais aussi les frais d’équipement. Par ailleurs, ces subventions ne représentent qu’une part marginale du coût de l’investissement, qui reste majoritairement à la charge des familles. »

À terme, laquelle de ces deux lectures va choisir le juge administratif ? « Le conseil interacadémique de l’éducation nationale (CIEN), chargé de donner son avis sur les décisions de subventions, a refusé de trancher entre les deux interprétations de la loi », laissant le politique trancher, rappelle le politologue Philippe Portier. Depuis, les préfets, chargés du contrôle des subventions, valident régulièrement le mode de calcul le plus favorable à l’enseignement privé.

La justice, de son côté, n’a pas non plus réellement tranché. Après un arrêt du conseil d’État de 1990 resté vague, le ministre de l’éducation nationale de l’époque, interrogé par un député en séance, avait là encore validé la lecture de la Fnogec. Celle-ci joue néanmoins gros si le juge, lorsqu’il se prononcera sur le fond, venait à changer d’analyse. Retenir une interprétation restrictive de la loi Falloux mettrait à mal toute possibilité d’obtenir des subventions importantes et porterait un coup d’arrêt aux projets d’ouverture d’annexes, au cœur de l’effort de mixité exigé notamment par l’ancien ministre Pap Ndiaye, et qui a donné lieu à un protocole entre le ministère et l’enseignement catholique, signé en mai 2023.

Une perspective à laquelle Pierre-Vincent Guéret ne veut pas se résoudre. « Il faut rappeler que même si elles sont importantes, les sommes qui nous sont accordées restent bien moindres que celles avancées lors de la construction d’un établissement public. Pour les seules régions, la somme de nos subventions ne représente que 5,6 % des subventions accordées aux établissements publics. »

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, lundi 16 septembre 2024 636 mots, p. AUJM2,AUJM3,AUJM3,AUJM4
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16 septembre 2024 - Le Parisien

La silencieuse résistance iranienne

Le 16 septembre 2022, la mort de Mahsa Amini allait donner naissance au mouvement Femme, vie, liberté. Deux ans plus tard, rien n'a vraiment changé. Mais certaines femmes se battent toujours, avec leurs armes, pour exister.

Dossier Réalisé Parariane Riou (texte) et Véronique De Viguerie (photo), Envoyées Spéciales À Téhéran (iran)

Le soleil s'écrase sur les carreaux du toit-terrasse. La journée a été chaude à Téhéran (Iran). Dans un coin, trois voiles sont posés. Les cheveux, désormais libres, attrapent les rares filets d'air de la fin d'après-midi. Aliya, Yasmin et Behnaz, la trentaine sportive, enfilent leggings et brassières. Les trois Iraniennes s'offrent un cours de yoga, à l'ombre de l'Elbourz, la chaîne de montagnes qui barre le nord de la capitale. Dans l'intimité, les règles vestimentaires, imposées par la République islamique aux femmes, s'envolent.

« On peut enfin être nous », glisse Yasmin, queue-de-cheval et ensemble moulant. Depuis l'arrivée au pouvoir des mollahs il y a quarante-cinq ans, le hidjab est devenu le porte-étendard de la République islamique. À Téhéran, la police des moeurs avec ses camionnettes blanches veille au respect des règles. L'injonction atteint son paroxysme à la rentrée 2022. Mahsa Amini, Kurde iranienne de 22 ans, meurt en garde à vue, le 16 septembre, après avoir été arrêtée pour non-respect du code vestimentaire strict.

Au moins 500 morts dans les rassemblements

De ce drame naît le mouvement Femme, vie, liberté. Dans les rues et sur les réseaux sociaux, des Iraniennes brûlent leur hidjab, hurlent leur rage contre ce régime qui les muselle. Comme d'autres, la fille de Behnaz, 18 ans, se coupe les cheveux en « signe de protestation ». « Elle a utilisé ses propres armes », dit la mère de famille. Derrière, la répression est sanglante. En quelques mois, plus de 500 personnes meurent lors des rassemblements, selon l'ONG Iran Human Rights. Au moins 14 000 sont arrêtées, beaucoup croupissent encore en prison. Neuf manifestants ont été pendus.

Les manifestations durent des semaines, des mois, puis s'essoufflent. Jusqu'au silence. Deux ans plus tard, Téhéran semble avoir effacé de sa mémoire le sang, les cris, l'espoir. « Rien n'a changé, souffle Behnaz. Parfois, j'ai même le sentiment que la situation est pire qu'avant. » Selon Amnesty International, la population iranienne vit toujours sous le « joug de la répression brutale » des autorités. En avril, les patrouilles de sécurité chargées de veiller à l'application du port du voile ont sensiblement augmenté, déplore l'organisation.

« Celui qui dirige le pays, c'est le Guide suprême »

Un nouveau président, Massoud Pezeshkian, présenté comme plus modéré que le précédent, a été élu début juillet. Pendant sa campagne, l'ex-député a condamné les violences pendant les manifestations. Aliya croit peu à son discours : « Celui qui dirige le pays, ce n'est pas le président, c'est le Guide suprême (Ali Khamenei). » La designeuse jure que la rédemption viendra du « courage des femmes », de ces petits gestes empreints de puissance. Depuis Femme, vie, liberté, elle ôte son voile partout où elle passe et brave la peur au quotidien. Dans les rues de la capitale, bruyantes et encombrées, rares sont celles qui osent complètement s'en défaire, malgré la chaleur étouffante. Aliya « résiste » à sa façon. Chaque Iranienne trouve son propre refuge, son échappatoire contre ce pouvoir qui les brime. Le travail, la vie de famille, ou le sport...

« Je peux y aller ? » La trentenaire s'assoit sur son tapis de yoga. Sa poitrine se gonfle d'air. Derrière elle, Shabnam redresse le dos, légèrement courbée en avant : « Dans mon cours, je vois souvent des femmes arriver voûtées, le corps en dedans, confie la prof de 35 ans. Faire du sport, c'est une façon d'être elles-mêmes et de s'ouvrir au monde. »

L'Humanité
lundi 16 septembre 2024 73 mots, p. 7

Cédric Villani

« À la Fête, je viens avec beaucoup de messages parce que j'ai plusieurs casquettes : scientifique, humaniste, etc. Ce qui me passionne : les échanges de culture, sur les mathématiques, la question climatique ou encore la guerre d'Algérie. Je suis un habitué mais, cette année, j'ai l'impression qu'il y a plus de monde que jamais. C'est le moment politique de l'année qui me donne le plus d'énergie et de bonheur. »

L'Humanité
lundi 16 septembre 2024 174 mots, p. 11

Pas de merguez

D'après Challenges, le président du Medef, Patrick Martin, aurait débattu dans une ambiance cordiale, malgré leurs désaccords, avec la secrétaire générale de la CGT à la Fête de l'Humanité. On dit aussi, ici ou là, que la Fête aurait été un immense succès, qu'on y a vu Angela Davis, qu'une foule a suivi les débats des dirigeants des partis du Nouveau Front populaire, avec Lucie Castets, et qu'ils ont réaffirmé leur volonté d'unité et leur ambition intacte de former un gouvernement face au hold-up contre la démocratie d'Emmanuel Macron... On dit, on dit. Peut-être des confrères et des consoeurs des radios et des chaînes publiques, des journaux de Vincent Bolloré, Rodolphe Saadé, Bernard Arnault, Xavier Niel auraient-ils pu saluer le seul quotidien national toujours indépendant des puissances d'argent. S'interroger aussi, peut-être, sur les raisons d'une telle foule d'être là... Mais voilà. Le député de la Somme François Ruffin a été sifflé par des militants de la FI ! Ça a remplacé cette année les images habituelles sur les frites et les merguez.

Le Figaro, no. 24902
Le Figaro, lundi 16 septembre 2024 882 mots, p. 2

Politique

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15 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Arnaud Danjean, l'éclaireur du premier ministre

Galiero, Emmanuel

L'ex-député européen Arnaud Danjean avait décidé de quitter la vie politique mais la nomination de Michel Barnier a bouleversé ses projets. Ce proche du premier ministre a fini par accepter une mission à ses côtés à Matignon où son rôle consistera à rester en veille permanente sur les réalités du pays. « Le premier ministre me demande de lui apporter, sur tous les sujets qu'il juge utiles, une appréciation politique et personnelle dont il fera ce qu'il veut mais qui repose sur une confiance éprouvée depuis plus de vingt ans. Cela peut être une question très politique, un sujet européen, de défense, etc.», explique Arnaud Danjean au Figaro, en précisant que sa nouvelle mission sera à la fois «flexible » et conduite à la « discrétion totale de Michel Barnier ».

Pour ce spécialiste des questions de Défense issu de la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure), cette présence aux côtés du premier ministre devra rester en lien direct avec le pays. Son nom avait été évoqué également en coulisses pour le portefeuille ministériel de la Défense. Il estime que son ancrage « très provincial » jouera un rôle central. « De façon à ne pas être prisonnier d'un prisme parisien parfois excessif chez les responsables politiques,explique-t-il , car il est très important pour Michel Barnier d'avoir quelqu'un à l'écoute du terrain. Un aiguillon apte à tout dire, y compris certaines choses même désagréables qui ne remontent pas toujours par les voies classiques auprès de l'exécutif.»

Arnaud Danjean avait soutenu la candidature du Savoyard en vue de la présidentielle lors du congrès des Républicains en 2021. Pour la présidentielle 2017, il avait commencé par soutenir Alain Juppé, avant de rejoindre l'équipe de François Fillon au sein du pôle projet. Lors du congrès de l'UMP en 2012, il avait déjà soutenu Fillon pour la présidence du parti. À 53 ans, après trois mandats européens et plusieurs présidences de commissions (sécurité-défense, affaires étrangères, commerce international) occupées entre 2009 et 2022, il avait décidé de rejoindre le secteur privé. Mais son nom avait très vite circulé après la nomination de Michel Barnier, rue de Varenne. Arnaud Danjean raconte qu'il fut sollicité «assez rapidement », comme d'autres anciens collaborateurs de l'ancien ministre. « Car Michel Barnier est un homme de fidélité, poursuit-il, nous avons en effet cultivé une proximité au fil de toutes ses responsabilités. »

Titulaire d'un DEA en sciences politiques et relations internationales, Arnaud Danjean est originaire de Saône-et-Loire, né à Louhans. Il s'était orienté vers l'armée, où il décrocha le concours du ministère de la Défense, avant d'être affecté à la DGSE. Au fil des missions et des responsabilités qu'il occupe à partir de 1995, il se spécialise sur la thématique des Balkans et des pays d'Europe centrale et orientale. Il fut notamment chef de poste de la DGSE à l'ambassade de France en Bosnie-Herzégovine (1996-1998), conseiller Europe du directeur de la DGSE (2000-2002), membre de la représentation permanente de la France à l'ONU (2002-2004) puis membre du cabinet de Michel Barnier, ministre des Affaires étrangères (2005) et de celui de Philippe Douste-Blazy, au sein du même ministère. Il est aujourd'hui marié et père de deux enfants, de 7 et 12 ans.

Quand Michel Barnier a sollicité sa collaboration, Arnaud Danjean lui a rappelé qu'il n'avait plus la « moindre ambition politique» et que c'était pour cette raison qu'il avait décidé de ne pas se relancer aux européennes en vue d'un nouveau mandat. «Mais, par loyauté, j'ai accepté sa proposition,souligne Arnaud Danjean , on ne peut pas se défiler quand il s'agit de servir l'intérêt du pays, surtout dans une situation aussi difficile. » Il affirme que cet «esprit a toujours animé » ses engagements professionnels.

Outre ses mandats européens, Arnaud Danjean fut aussi conseiller régional en Bourgogne (2010-2015) et fit campagne aux législatives de 2007 face au sortant Arnaud Montebourg, mais il dut s'incliner comme en 2012, face à une candidate socialiste. « Dans toutes les fonctions que j'ai été amené à exercer, que ce soit au ministère de la Défense, en tant qu'élu européen ou élu local, en Bourgogne, j'ai toujours essayé de concilier, avec pragmatisme, une approche stratégique et la prise en compte des réalités de terrain. Je pense, modestement, que cette capacité à ne jamais s'enfermer dans le confort d'un entre-soi un peu hors sol peut être utile auprès d'un responsable public», juge-t-il.

Très critique ces dernières années à l'égard d'Emmanuel Macron, dont il avait pourtant apprécié la ligne européenne affichée au début de son premier mandat, il avait fini par dénoncer une instrumentalisation politique présidentielle. Dans un entretien accordé au Figaroen 2019, il avait notamment déclaré : « Il existe une stratégie délibérée du pouvoir en place, qui cherche à résumer le match à un duel entre « progressistes » et « nationalistes ». Refuser les débats avec François-Xavier Bellamy relève de cette même stratégie. La ficelle est très grosse, totalement artificielle et mortifère pour le débat démocratique. »

Concernant le choix des ministres, qui se poursuivait dimanche, Arnaud Danjean préfère rester prudent face à toutes les rumeurs. Il se contente d'observer la confiance de Michel Barnier à son égard comme un signe éventuellement annonciateur. « Peut-être que les caractéristiques qui ont amené à mon recrutement auprès de Michel Barnier se retrouveront dans les profils de ce prochain gouvernement » , sourit le nouveau conseiller spécial du premier ministre. E. G.

Le Monde
International, lundi 16 septembre 2024 870 mots, p. 6
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13 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Au Sénégal, le président Faye dissout l’Assemblée dominée par l’opposition

Des élections législatives anticipées se tiendront le 17 novembre

Célia Cuordifede

Dakar - correspondance - Le faux suspens a pris fin, jeudi 12 septembre à 20 heures. Dans une allocution à la télévision nationale, le président sénégalais, Bassirou Diomaye Faye, a annoncé la dissolution de l’Assemblée nationale et convoqué des élections législatives anticipées le 17 novembre. « Je dissous l’Assemblée nationale pour demander au peuple souverain les moyens institutionnels qui me permettront de donner corps à la transformation systémique que je leur ai promise », a-t-il déclaré dans une allocution.

L’annonce de cette dissolution n’est pas une surprise. Fin août, le Conseil constitutionnel avait rappelé que la dissolution de l’Assemblée nationale pouvait être légalement prononcée par le président à partir du 12 septembre, soit deux ans après le début de la quatorzième législature, le 12 septembre 2022.

Faute de majorité au Parlement, toujours dominé par les fidèles à l’ex-président Macky Sall, Bassirou Diomaye Faye, élu le 24 mars, avec 54 % des suffrages, ne disposait pas de tous les leviers institutionnels pour appliquer son programme de rupture. Son parti, les Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef), ne comptait que 23 députés sur 165 – et une quarantaine, en totalisant ses alliés de la coalition Yewwi Askan Wi.

« Le culte du blocage »

Ces dernières semaines, les divergences entre le pouvoir et l’opposition ont bloqué l’action gouvernementale. Fin juin, les députés de Benno Bokk Yakaar (BBY), la coalition qui soutenait Macky Sall, avaient ainsi boycotté le débat d’orientation budgétaire, provoquant son annulation. Le 2 septembre, la proposition de supprimer le Haut Conseil des collectivités territoriales et le Conseil économique, social et environnemental, jugés « budgétivores »par les autorités, a été rejetée en bloc par les députés de l’opposition. « Le gage d’une collaboration franche avec la majorité parlementaire était une illusion, celle-ci ayant décidé d’entretenir le culte du blocage », a fustigé le président, dans son discours.

Ousmane Sonko, premier ministre et leader du Pastef, a, pour sa part, essuyé plusieurs menaces de motion de censure, dont une a été déposée par le camp de l’ancien régime. Sa déclaration de politique générale, qu’il était censé prononcer vendredi 13 septembre, devant l’Assemblée nationale, a été automatiquement révoquée par la dissolution. Un timing qui interroge au sein de l’opposition.

Si les députés gardent leur statut jusqu’aux prochaines élections législatives, ils ne peuvent plus se réunir en session ordinaire ou en session extraordinaire. « L’annonce de cette dissolution, le 12 septembre, à la veille de la déclaration de politique générale d’Ousmane Sonko, n’est pas un hasard. C’est une manœuvre pour empêcher une motion de censure et sauver le premier ministre », analyse Alassane Ndao, enseignant-chercheur à l’université Gaston-Berger, à Saint-Louis. « Cette dissolution est une bonne chose. Nous avons près de quatre-vingts projets de lois déjà rédigés qui n’attendent qu’une nouvelle Assemblée pour pouvoir être votés », répond un député du Pastef sortant. Encore faudra-t-il, pour le président et son parti, remporter ces législatives afin d’obtenir, comme ils l’espèrent, une majorité qualifiée.

« Une course contre la montre »

« C’est vital pour le Pastef, poursuit Alassane Ndao. S’ils ne gagnent pas la majorité, la suite du mandat risque de se compliquer. Une bonne partie de leurs promesses sont fondées sur des réformes constitutionnelles qui nécessitent l’approbation des trois cinquièmes de l’Assemblée nationale, soit 99 députés. »

« Une course contre la montre s’engage mais nous sommes prêts », assure Ibrahima Diallo, chargé de communication au Pastef. Selon plusieurs sources consultées par  Le Monde, le premier ministre (et président du parti), Ousmane Sonko, devrait être investi tête de liste au niveau national – il existe également des listes départementales – et être très impliqué dans la campagne. En guise de prélude, il s’est rendu, le 7 septembre, à Matam, dans le nord du pays, bastion historique de Macky Sall, pour y promettre une transformation de la région en futur pôle économique.

Malgré une victoire écrasante dès le premier tour lors de l’élection présidentielle, en mars, le Pastef devrait néanmoins présenter des listes de coalition . « Le scrutin législatif sénégalais est très particulier, mêlant système proportionnel et majoritaire, explique Moussa Diaw, professeur émérite de sciences politiques . Les partis sont obligés de former des coalitions s’ils veulent une majorité tangible. »

De son côté, l’opposition paraît affaiblie depuis la dernière élection. Le 3 septembre, l’ancien président Macky Sall a annoncé la dissolution de la coalition BBY, qui l’avait porté au pouvoir en 2012 et soutenu durant ses deux mandats. Son ancien premier ministre et candidat malheureux à la présidentielle, Amadou Ba, vient, lui, de créer son propre parti. « Ils ne sont pas préparés et se cherchent encore un leader, alors que les élections sont imminentes », observe Moussa Diaw.

« La coalition BBY doit être réinventée et élargie à d’autres forces politiques et citoyennes », estime Adji Mergane Kanouté, vice-présidente du groupe parlementaire dissous BBY, ajoutant que le nouveau parti d’Amadou Ba ne sera pas exclu. « Nous sommes toujours en discussion, affirme-t-elle. Nous devons tout faire pour avoir une majorité, pour gagner, ou, à défaut, imposer une cohabitation. »

Le Monde
Télévision, lundi 16 septembre 2024 763 mots, p. 30
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15 septembre 2024 - Le Monde (site web)

France 5 Dimanche 15 - 21 h 05

Au Royaume-Uni, chronique d’un grand désenchantement

Une analyse des dégâts profonds causés par le Brexit sur le long terme

Philippe Bernard

Documentaire - Huit ans après leur vote favorable à la sortie de leur pays de l’Union européenne, les Britanniques n’en ont pas fini avec le Brexit. Si la question n’a guère été débattue lors des législatives britanniques de juillet, qui ont ramené les travaillistes au pouvoir, c’est que le fossé créé par le référendum de 2016 reste béant et les conséquences politiques explosives dans un pays qui se targue de sa stabilité et de sa modération.

C’est le mérite du saisissant documentaire réalisé par Thomas Johnson et écrit avec Eric Albert, journaliste au Monde , que de décrire et d’analyser les dégâts profonds causés par le Brexit sur le long terme. Economie entravée, réputation internationale écornée, chaos politique… Les conséquences néfastes de la rupture du Royaume-Uni avec ses voisins européens sont amplement documentées et ressenties, au point qu’une majorité des Britanniques regrettent désormais ce choix. Un terme a été forgé pour désigner cette tendance : le « Bregret » (combinaison de « Brexit » et « regret », « regret du Brexit »).

Immense gâchis

Le Brexit a eu une autre conséquence dans l’opinion : une perte de crédit accélérée envers les responsables politiques et les institutions et un large sentiment de trahison. A l’amertume, voire à l’aigreur, de la moitié des électeurs qui avaient voté pour demeurer dans l’UE, s’est ajoutée la colère des brexiters, l’autre moitié des citoyens britanniques qui avaient cru aux promesses insensées de Boris Johnson et ont déchanté.

Le film fait bien entendre ce double ressentiment : celui des petits pêcheurs électeurs pro-Brexit en 2016 auxquels on avait promis monts et merveilles, mais dont le Brexit a précipité le déclin, comme celui des jeunes pro-européens dont l’horizon s’est rabougri et qui se sentent « prisonniers d’une décision prise par des vieux ». « On s’est tous fait embobiner », résume une pittoresque professeure de danse.

Que peut-il sortir de cet immense gâchis ? Le Brexit ressemble à une cruelle opération vérité : privés de la démagogie qui consistait à rendre Bruxelles responsable de tous les maux, les conservateurs au pouvoir se sont retrouvés en première ligne avec leurs mensonges. Ils ont montré qu’ils n’avaient pas la moindre idée de la façon de gérer l’après-Brexit. Et que leurs promesses n’étaient que des slogans vides. Même le remplacement du clownesque Boris Johnson par le « sérieux » Rishi Sunak n’y a rien fait.

La force de ce documentaire est de montrer que les désillusions nées de cette impressionnante liste de promesses trahies ont non seulement accéléré le divorce entre l’opinion et les politiques, mais aussi favorisé la radicalisation du Parti conservateur et renforcé l’extrême droite, avec des conséquences profondes sur le paysage politique. Certes, l’alternance politique s’est faite au profit des travaillistes. Mais l’élection comme député, en juillet, de Nigel Farage, premier artisan du Brexit, et les émeutes antimusulmanes de juillet fomentées par l’extrême droite montrent à quel point les forces de repli et de haine pèsent désormais sur le pays.

Sur ce point, on tend l’oreille à l’apparition dans le film, en tant que chef des négociateurs du Brexit, du nouveau premier ministre français, Michel Barnier. Il cite la « colère populaire » comme la première cause du non des Britanniques en 2016. Et invite à « ne pas confondre le populisme avec la nécessité d’écouter, de comprendre » cette colère et d’ « y répondre ». Dans ce tableau inquiétant mais riche,on regrettera cependant l’absence d’analyse de la position du Labour, désormais aux manettes, sur l’Europe. Les trop fréquentes apparitions de Tony Blair, électron libre perspicace mais totalement démonétisé dans son pays, n’en disent rien. Les raisons pour lesquelles les Britanniques, bien qu’ayant viré leur cuti sur le Brexit, semblent bien loin de frapper de nouveau à la porte de l’UE sont elles aussi escamotées.

Le nationalisme anglais, l’insularité et le sentiment de l’exceptionnalisme britannique sont évidemment loin d’avoir disparu avec les désillusions nées de la rupture avec le continent. Sans compter l’orgueil, tempéré, il est vrai, d’humour anglais. « On a fait un mauvais choix, mais on s’y tient. Sinon on va passer pour des imbéciles », ironise Rachel Johnson, sœur pro-européenne de l’ex-premier ministre. Pour conclure : « Mais c’est déjà le cas de toute façon. »

Libération
lundi 16 septembre 2024 1206 mots, p. 28

AUTRE

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15 septembre 2024 - Libération (site web)

Nepo mais pas trop

ADRIEN FRANQUE

AUTRE

LE PORTRAIT I LE P l est là, face à nous, grands yeux bleu céleste, joues mangées par une barbe de trois jours, l'enfant organique du journalisme politique, le nepo baby des plateaux de chaîne info, le cas d'école bourdieusien. Dans la famille Duhamel, je demande le Benjamin, fils de Patrice (ex-dirigeant multimédias since l'ORTF) et de Nathalie Saint-Cricq (éditorialiste bougonne de France 2), neveu d'Alain (invariable chroniqueur à veste moutarde), aussi cousin d'Amélie Oudéa-Castéra (parent d'élève remaniée et ministre nageuse en eaux usées). Le trentenaire est l'une des curiosités de la rentrée télé avec son arrivée aux manettes d'une quotidienne sur BFM TV, Tout le monde veut savoir. Ce que tout le monde veut savoir : ça fait quoi d'être la dernière tête d'affiche de la reproduction des élites ? «Ce serait indécent de me plaindre», rétorque Benjamin Duhamel. Discours cash et malin, un brin rodé aussi : «Les fils de femme de ménage ou d'agriculteurs ne partent évidemment pas avec les mêmes chances dans la vie. Ça m'agace juste quand ça m'essentialise. J'espère quand même que si je suis arrivé là, ce n'est pas simplement à cause de mon nom.» Il a donné rendez-vous bar de la Croix Rouge, dans le VIe arrondissement de Paris, une adresse de ses années d'étudiant – il a d'ailleurs cet enthousiasme un peu premier de la classe qu'ont les sciencepistes forcenés. Si on a voulu faire son portrait, c'est parce qu'on estime que Benjamin Duhamel vaut mieux que sa caricature. Le déclic date de l'hiver dernier : une interview de Cauet, visé par des plaintes pour viols et agressions sexuelles – que l'animateur radio conteste. On se préparait à une opération de com pour personnalité médiatique dans la tourmente, on a eu droit à un entretien pugnace, au point que l'exstar de NRJ a dénoncé à la sortie une «interview à charge». Plus récemment, c'est sur son plateau qu'on a pu observer les derniers soubresauts de la campagne des législatives. Le député RN Roger Chudeau y a éhontément défendu une attribution des postes de ministres aux seuls «franco-français», ou Mathilde Panot a trébuché sur ses connaissances de la vie de Léon Blum.

ORTRAIT Solide culture politique, questions limpides : son but comme intervieweur est d'abord de mettre ses invités face à leurs incohérences. A priori banal, et pourtant, de moins en moins en vogue dans le journalisme politique télé. Lui n'hésite pas à couper dans le gras des éléments de langage, à repasser des archives vidéo gênantes, à utiliser les arguments des uns pour contredire les autres. Bosseur, pour préparer ses questions, il textote avec les rubricards des quotidiens qu'il lit tous les matins. Il cite comme influences David Pujadas, Léa Salamé ou Patrick Cohen. «Comme eux, j'espère qu'on ne sait pas pour qui je vote quand on regarde mes interviews.» Il essaye d'entretenir les mêmes rapports avec tous les partis, enchaînant les déjeuners «pour ne pas finir desséché en studio». Parmi ses invités favoris en plateau, il cite spontanément Jean-Luc Mélenchon. Maso ? Duhamel junior est une cible symbolique idéale pour les insoumis, punching-ball de vidéos TikTok où il se fait «détruire», «atomiser». «C'est le jeu», concède le bizut. Côté macronie, au-delà de la cousine (qu'il n'a pas hésité à critiquer pour sa gestion de l'affaire Stanislas), on l'a vu tutoyer furtivement Eric Dupond-Moretti. Un «lapsus», tout en réfutant l'idée que le tutoiement, qu'il pratique avec les politiques qu'il connaît bien, «soit un signe de complaisance». Difficile de se dépêtrer de la suspicion d'affiliation centriste héritée de ses aïeux : «Je ne suis pas Alain Duhamel, qui a des convictions et qui ne s'en cache pas, répond-il. Après, j'apprécie ma position d'intervieweur, qui me donne le luxe de prendre des positions contradictoires.» On lui sent enfin une appétence professionnelle un peu malsaine pour le Rassemblement national. Déjà à Sciences-Po, il s'était empressé d'aller interviewer le vieux Le Pen. Il refuse ainsi tout «réflexe pavlovien» dans son rapport au RN, tout en continuant de le qualifier de «parti d'extrême droite». A BFM TV, les moins convaincus voient dans son ascension un banal penchant maison pour le «commentaire politico-parisien», avec ce profil certes «brillant» mais de créature «aux réflexes de journaliste politique à la papa», quasiment élevée en studio. Ce serait passer un peu vite sur ses années de reporter, à LCI dans les manifs de gilets jaunes ou à suivre l'extrême droite pour BFM. Lui-même concède cependant que cette passion pour la politique est un brin désuète, même si la discipline 15 mars 1994 Naissance. 2012-2017 Etudes à Sciences-Po. 2017 Débuts à RTL. 2019 Arrivée à BFM TV. Septembre 2024 Présente Tout le monde veut savoir (BFM TV).

revient à la mode depuis cet été électoralement chargé. Il a toujours été un peu «jeune vieux» : enfant, déjà, il est guidé par une très forte envie d'appartenir au monde des adultes. Bizarrement, le journalisme ne s'est pas imposé à lui si rapidement. A Sciences-Po, il s'inscrit en affaires publiques, l'ENA dans le viseur. «Avec ma famille dans les médias, je voulais voir l'autre côté.» Il sera vacciné par un stage en cabinet ministériel, à l'époque de la hollandie finissante. Dans le même temps, il se fait draguer par RTL après un autre stage, dégoté par tonton Alain – tiens, tiens. Alors animateur sur la radio, Marc-Olivier Fogiel se souvient de son «oeil qui frise» mais aussi de «son ambition» : «Il l'assume, ce qui apparaît pour certains comme un défaut.» Pas pour Fogiel : devenu son patron à BFM (avant de passer la main en octobre), il s'est chargé de cadrer ses ardeurs, l'incitant notamment à faire ses gammes sur la chaîne info, plutôt que de répondre aux sirènes de la concurrence. En deux semaines de reprise, Benjamin Duhamel a déjà perdu les quatre kilos pris cet été, conséquence du stress de la quotidienne. Son temps libre, il le consacre à la lecture, de son écrivain préféré Albert Cohen ou du dernier Laurent Gaudé, quand il ne va pas se «vider la tête» à la boxe ou au tennis. Il semble avant tout consumé par l'actualité, d'autant que sa compagne depuis cinq ans, Agathe Lambret, est journaliste elle aussi, à France Info, après être passée sur BFM où ils se sont rencontrés. Une addition dans l'arbre généalogique de la famille, dont les racines médiatiques remontent à l'arrièregrand-père, Jean Meunier, maire de Tours et fondateur du journal la Nouvelle République. Mais dans sa fratrie de cinq, qui compte un baryton ou un scénariste, Benjamin est le seul à avoir aussi ardemment cherché à assurer la continuité du commentaire politique télé. L'héritage, ça peut aussi être un défi à relever : «C'est sûr que quand tu vas sur l'INA et que tu vois ta mère en direct le soir de l'élection de Chirac en 1995, ton père qui interviewe Georges Marchais en duplex de Moscou, et Alain qui pose des questions à Mitterrand sur la peine de mort, tu te dis qu'il va falloir être à la hauteur.» On parie qu'il sera encore, d'une façon ou d'une autre, dans le paysage médiatico-politique dans cinquante ans. Ça aussi, ça relève de la fatalité. 15 mars 1994 Naissance. 2012-2017 Etudes à Sciences-Po. 2017 Débuts à RTL. 2019 Arrivée à BFM TV. Septembre 2024 Présente Tout le monde veut savoir (BFM TV).

La Croix, no. 43022
Écrans-radio, lundi 16 septembre 2024 354 mots, p. 17
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15 septembre 2024 - La Croix (site web)

le choix de La Croix

Huit ans après le Brexit, des Britanniques traumatisés

Agnès Rotivel

Royaume-Uni.

Du Brexit au Bregret

Sur france.tv

En 2016, les Britanniques votaient à 52 % contre 48 % pour sortir de l’Union européenne lors du référendum sur le Brexit. En 2017, le réalisateur franco-britannique Thomas Johnson et le correspondant à Londres du journal Le Monde, Éric Albert, filment un premier documentaire dans lequel ils analysent « les coulisses d’un divorce ».

Retournés sur place six ans après le Brexit auprès de ceux qu’ils avaient rencontrés à l’époque, ils se penchent sur le « Bregret », un néologisme qui en dit long sur les états d’âme des Britanniques aujourd’hui. Car le bilan de ce qui devait marquer la liberté retrouvée loin des réglementations de l’Europe est maigre : quatre ans de négociations pour sortir de l’UE, démissions de quatre premiers ministres conservateurs, un pays qui s’enfonce dans la récession économique.

« Tout ça pour ça »,dit un jeune, déçu de ne plus pouvoir voyager en Europe aussi facilement. Sentiment de trahison chez les pêcheurs du port de Hastings. Ils avaient massivement voté pour le Brexit et ses promesses. Résultat : ils étaient 40 pêcheurs il y a huit ans, ils ne sont plus que 5 aujourd’hui. Et ce sont d’énormes chalutiers néerlandais qui épuisent les zones de pêche britanniques. La promesse de sauver le NHS, le système de santé national ? Celui-ci est au bord du gouffre depuis que les infirmiers et personnels étrangers ont quitté le pays après le Brexit. L’immigration ? « On s’est fait embobiner »,dit une Britannique, alors que l’immigration légale a doublé et que les travailleurs d’Europe de l’Est ont été remplacés par des Africains.

Enfin, le Royaume-Uni a connu un séisme politique aux dernières élections législatives. Le national-populisme ne cesse de s’étendre (14 % des voix en juillet), raflant les déçus du Brexit, galvanisés par le leader du parti Reform UK, Nigel Farage, désormais député à la Chambre des communes.

Le Monde
International, lundi 16 septembre 2024 1369 mots, p. 4
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13 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Abbé Pierre : le Vatican savait depuis des années

Face à la presse, le pape s’est exprimé sur les accusations d’agressions sexuelles du fondateur d’Emmaüs

Simon Leplâtre

Rome - envoyé spécial - Le Vatican était au courant depuis des années de la conduite de l’abbé Pierre, aujourd’hui accusé d’agressions sexuelles par plusieurs femmes, dont des mineures, a révélé le pape François de retour de son long périple en Asie, vendredi 13 septembre.

« Je ne sais pas quand le Vatican l’a appris. Je ne sais pas. Je ne sais pas parce que je n’étais pas ici[il a été élu en 2013] , et ça ne m’est pas venu à l’esprit d’effectuer une recherche sur cela. Mais, certainement, aprèsla mort[de l’abbé Pierre, en 2007] , c’est sûr. Mais avant, je ne sais pas », a répondu le chef de l’Eglise catholique à une question du Monde lors d’une conférence de presse, dans l’avion reliant Singapour à Rome après douze jours de voyage en Asie. « L’abus sexuel des enfants et des mineurs est un crime ! C’est une honte ! » , a condamné le souverain pontife, alors que la plus jeune victime connue de l’abbé Pierre avait 8 ans au moment des faits.

Le pape a, par ailleurs, appelé à l’ouverture sur le sujet, approuvant implicitement le travail d’enquête mené à l’initiative de l’organisation Emmaüs, à l’origine des révélations sur les agressions commises par son fondateur. « On doit être clairs sur ces faits, ne pas dissimuler : le travail contre les abus est quelque chose que nous devons tous faire », a-t-il affirmé. Avant de lancer : « Je suis heureux quand ces cas sortent. »

La plus jeune victime avait 8 ans

Le pape s’exprimait pour la première fois depuis les révélations d’Emmaüs, qui,après les premiers témoignages recueillis par Véronique Margron, la présidente de la Conférence des religieux et religieuses de France, avait commandé une enquête au cabinet indépendant Egaé. Le résultat, publié le 17 juillet, dévoilait des agressions sexuelles répétées de l’ancien résistant, devenu député et défenseur des pauvres au lendemain de la seconde guerre mondiale. La plupart des victimes étaient des salariées ou des bénévoles d’Emmaüs, qui rapportaient des attouchements et des baisers forcés, entre 1970 et 2005, soit deux ans avant sa mort, à 94 ans. L’une d’entre elles avait 16 ans.

La publication de ce premier rapport a convaincu d’autres victimes de témoigner. Le 6 septembre, Emmaüs et la Fondation Abbé Pierre ont publié une nouvelle note révélant des faits plus nombreux et plus graves : la plus jeune victime avait 8 ans. Un cas de fellation forcée est aussi rapporté, un viol aux yeux de la loi française.

Les premiers témoignages remontent à 1956, posant la question de l’omerta qui régnait autour de l’abbé Pierre. « Les évêques informés et les responsables d’Emmaüs ont étouffé les affaires », écrivaient les quatre chercheurs de l’équipe de recherche sociohistorique de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise, dans une tribune publiée dans Le Monde, le 20 juillet, après la publication de l’enquête Egaé.

« En profitant de ses réels problèmes de santé, les évêques informés lui imposent une cure médicale, puis psychiatrique en Suisse (1957-1958). Les prêtres déviants sont habituellement pris en charge en France par le Secours sacerdotal.La délocalisation laisse donc croire combien l’affaire est prise au sérieux », détaillent les chercheurs, qui avaient eux-mêmes reçu trois témoignages « crédibles » concernant l’abbé Pierre, lors de leur longue enquête, commissionnée par l’Eglise de France.

Le nombre et la position dans la hiérarchie catholique des personnes informées dès les années 1950 des multiples « incidents » provoqués par le comportement du prêtre avec des femmes rendent peu vraisemblable que le Vatican n’en ait pas été informé dès cette époque. En 1955, les cardinaux de Chicago et de New York sont mis au courant des plaintes de deux femmes rencontrées par l’abbé Pierre lors d’un séjour aux Etats-Unis.

Si le cas de l’abbé Pierre a été si retentissant, dix-sept ans après sa mort, c’est parce qu’il était non seulement connu, mais respecté et aimé pour ses bonnes actions : il avait été élu « personnalité préférée des Français »dix-sept fois après la création du sondage, en 1988. D’où la difficulté pour les victimes de parler et, pour une partie du public, d’accepter des faits qui semblent en contradiction avec l’œuvre de l’homme.

« Vous avez touché un point très douloureux, très délicat : les gens qui font le bien[et dont] on découvre plus tard qu’ils sont de terribles pécheurs, a répondu le pape François.  C’est notre condition humaine. On ne doit pas dire : couvrons, couvrons pour que ça ne se voie pas ! Les péchés publics sont publics. Et ils doivent être condamnés. Par exemple, l’abbé Pierre : c’est un homme qui a fait tant de bien, mais c’est aussi un pécheur », a-t-il poursuivi.

Evoquant d’autres types d’abus, « social, éducatif, changer la mentalité des gens », il a insisté : « L’abus, à mes yeux, estune chose démoniaque ! Car tout type d’abus détruit la dignité de la personne. Tout type d’abus cherche à détruire ce que nous sommes tous : l’image de Dieu. »

Lors de son voyage de douze jours dans quatre pays d’Asie, le plus long de son pontificat à la fois en distance parcourue et en durée, le pape avait déjà appelé à ne « pas oublier non plus tous ces enfants et adolescents dont la dignité a été atteinte », lors d’un discours prononcé à Dili, la capitale du Timor oriental. Le lieu était choisi : l’évêque Carlos Filipe Ximenes Belo, héros de la résistance timoraise à l’occupation indonésienne et corécipiendaire du prix Nobel de la paix, en 1996, fait l’objet de nombreuses accusations de pédocriminalité. François n’a pas abordé son cas directement.

Après avoir dû annuler plusieurs voyages cet hiver, le pape François, bientôt 88 ans, a affiché une forme surprenante au cours des douze jours passés en Indonésie, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, au Timor oriental et à Singapour. Sur le vol retour, le pape argentin a aussi abordé plusieurs questions internationales. Il a renvoyé dos à dos les deux candidats à l’élection présidentielle américaine, condamnant, d’un côté, le soutien à l’avortement de la candidate démocrate Kamala Harris, et, de l’autre, l’hostilité envers les migrants du républicain Donald Trump, qui prévoit d’en déporter onze millions s’il est élu. « Les deux choses sont contre la vie, aussi bien celui qui rejette les migrants que celui qui tue les enfants. » Tout en refusant de hiérarchiser ces deux « péchés », il a appelé les Américains à voter. « Il faut choisir le moindre mal. Qui est le moindre mal ? Cette dame, ou ce monsieur ? Je ne sais pas. Que chaque conscience pense et affronte cela. »

« J’admire la Chine »

François a aussi réitéré son intérêt pour la Chine. Il s’est dit « content »de l’accord sur la nomination des évêques, un document secret, signé en 2018, qui devrait être renouvelé en novembre. « Je crois que la Chine est une promesse et une espérance pour l’Eglise. »Le jésuite argentin, qui rêvait, plus jeune, d’être envoyé en mission en Asie, en a fait une cause personnelle : « La Chine, pour moi, est un rêve. Je voudrais visiter la Chine, qui est un grand pays », a-t-il répété.

Malgré le réchauffement timide des relations avec Pékin, une visite dans le pays paraît lointaine, puisque le Vatican devrait, pour s’y rendre, mettre fin à la reconnaissance de Taïwan, en faveur de la République populaire de Chine. « J’admire la Chine, je respecte la Chine. C’est un pays d’une culture millénaire, d’une capacité de dialogue et de compréhension qui va au-delà des différents systèmes démocratiques qu’elle a connues », a-t-il poursuivi. Le pape François n’a pas hésité, au contraire, à qualifier le Venezuela de « dictature ». Au sujet de Gaza, le pape a rappelé qu’il parle « tous les jours » au téléphone avec la paroisse catholique de l’enclave palestinienne, et que le Saint-Siège «  travaille » en faveur d’une médiation.

Le Monde
lundi 16 septembre 2024 44 mots, p. 1

Politique

Guerre ouverte entre Ruffin et Mélenchon

Livre, entretiens : le député de la Somme multiplie les prises de parole critiques envers le chef de file de La France insoumise. Une volonté de différenciation en vue de 2027, au risque de s’isoler

L'Humanité
lundi 16 septembre 2024 140 mots, p. 5

François Ruffin et la FI Deux stratégies, deux visions

Il y a des repas de famille plus agités que d'autres. Quatre députés NFP élus face à des candidats d'extrême droite étaient réunis pour répondre à une question essentielle : « Comment unir les classes populaires pour défaire le RN ? » Autour de la table, Marie Pochon (Les écologistes), Nicolas Sansu (PCF), François Ruffin (Picardie debout !) et Raphaël Arnault (FI). Un échange vif, en particulier entre le néo et l'ancien insoumis, mais constructif. « J'ai un désaccord moral et électoral profond dans la durée avec Jean-Luc Mélenchon et la FI », a affirmé le député de la Somme. « Tu commets une faute politique », lui a rétorqué Raphaël Arnault. Si le public a entonné à plusieurs reprises des chants antifascistes, ils n'ont à aucun moment visé François Ruffin, bien que certaines fausses informations aient affirmé le contraire.

L'Humanité
lundi 16 septembre 2024 73 mots, p. 8

Emmanuel Tjibaou député de Kanaky du groupe GDR

« Je suis venu pour partager la fraternité mais aussi pour vous remercier de votre solidarité envers la cause kanak. C'est une chance d'avoir un tel soutien, ici, en France. Je suis heureux d'être à la Fête de l'Humanité (dont l'une des rues, inaugurée cette année, porte désormais le nom de son père, Jean-Marie Tjibaou - NDLR) pour pouvoir parler de la situation, là-bas, au pays. »

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_ActuD, dimanche 15 septembre 2024 713 mots, p. AUJM6,AUJM7
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14 septembre 2024 - Le Parisien (site web)
15 septembre 2024 - Le Parisien

Marine Le Pen et Jordan Bardella repartent en campagne

Le RN organisait ce samedi sa rentrée parlementaire à l'Assemblée nationale. Et s'apprête surtout à se préparer à de nouvelles élections législatives, qui pourraient se tenir sous peu.

Quentin Laurent

Cet été, l'Élysée a déclaré que l'ère qui s'ouvrait avec le nouveau Premier ministre aurait un « parfum de cohabitation ». Marine Le Pen, elle, semble trouver que cette rentrée politique a surtout une furieuse odeur du sursis. Ce samedi, alors qu'elle inaugurait au côté de Jordan Bardella le séminaire parlementaire du Rassemblement national au Palais-Bourbon, la patronne des députés RN a estimé que la situation politique héritée de la dissolution n'était pas vouée à durer.

« Notre pays ne peut pas fonctionner ainsi, en étant dirigé par une force politique qui a fait 5 %. À l'évidence ça ne peut pas tenir », veut croire la députée du Pas-de-Calais. « Il reste dix mois, et moi je suis convaincue qu'il y aura à l'issue de ces dix mois, ou au printemps ou à l'automne, des nouvelles élections législatives », a-t-elle ensuite poursuivi, espérant « que cette mandature soit la plus courte possible ».

Un meeting par mois de prévu, partout en France

Une drôle de façon de souhaiter la bienvenue aux 126 députés du RN (soit 38 de plus que la mandature précédente), mais c'est un fait : le parti à la flamme est d'ores et déjà prêt à repartir en campagne. Marine Le Pen considère la séquence politique comme étant une période électorale. Tablant en creux sur le fait que le gouvernement encore non nommé de Michel Barnier ne tiendra pas la distance, elle veut lancer tout de suite les siens dans une campagne d'élections législatives qu'elle imagine incontournables. De l'aveu de Le Pen comme de Bardella le meeting prévu à Nice (Alpes-Maritimes), le 6 octobre, sera comme un nouveau lancement de campagne avec ce duo en tête d'affiche. Le président (et eurodéputé RN) s'est ensuite fixé d'en tenir un par mois, partout en France. Objectif : faire fructifier la « dynamique » des européennes, qui les a vus arriver largement en tête (31,4 %), comme celle des législatives (10,6 millions de voix). Même si le RN a cru pouvoir obtenir la majorité à l'Assemblée, et que le président du RN a lui-même reconnu un « échec »...

Le parti a, en tout cas, pour ambition d'investir ses 577 potentiels candidats à de futures législatives d'ici mars. Avec l'impératif fixé en interne de ne pas réitérer les erreurs des dernières législatives, au cours desquelles des dizaines de candidats ont multiplié les polémiques, à coups de casquette nazie ou de propos à connotation raciste. Plusieurs dizaines ont été convoqués devant la commission des conflits du parti. Ce sera d'ailleurs aussi le cas de l'actuelle députée RN du Pas-de-Calais Christine Engrand, très récemment épinglée pour avoir utilisé ses indemnités de frais de mandat pour s'inscrire sur un site de rencontres et faire garder ses deux chiens. Mais également, comme l'a révélé notre journal, pour conduite avec un permis invalide depuis... 2009. « Aucun droit à l'erreur ne nous sera accordé, nous devons donc être irréprochables », a mis en garde samedi Jordan Bardella devant le groupe des députés RN. Ce dimanche, il doit aussi annoncer un certain nombre de changements dans le fonctionnement du parti. La formation des candidats va ainsi être renforcée et des directions de campagne de législatives, comme des municipales qui auront lieu en 2026, vont déjà être mises en place.

Parer à toute éventualité

Le RN veut ainsi parer à toute éventualité. Devant ses députés ce samedi, Marine Le Pen n'a pu retenir un large sourire gourmand en évoquant « peut-être une nouvelle élection présidentielle » qui précipiterait encore plus la tenue de législatives anticipées. Contrairement à Emmanuel Macron, elle ne voit pas Michel Barnier tenir, et surtout n'hésitera pas à participer à le censurer si elle l'estime dans son intérêt. Et elle croit que de nouvelles législatives aboutiraient probablement à un nouveau blocage... ne laissant dès lors, pense-t-elle, plus qu'une issue à la crise : la démission du président. Elle n'y croit pas dur comme fer, mais dit que c'est « possible ». Et glisse, en privé : « Il a déjà surpris... »

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_ActuD, dimanche 15 septembre 2024 563 mots, p. AUJM16
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15 septembre 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Pourquoi cet acharnement contre la victime de Tariq Ramadan ?

Comment expliquer la différence de traitement entre l'islamologue condamné pour viol par la justice suisse et un Depardieu ou un Weinstein ? La chronique de Sophia Aram, humoriste.

Malgré la condamnation de Tariq Ramadan pour viol en appel par la justice suisse, la crainte n'a pas quitté la voix de sa victime. « Brigitte » parle des cambriolages et des menaces de mort - contre elle bien sûr, mais aussi contre toutes les personnes impliquées dans son dossier, les juges et ses avocats pour qui elle confie avoir tremblé pendant des années. Et puis Brigitte pose cette question simple en apparence : « Pourquoi ? »

Bah oui, pourquoi ? Pourquoi tant de violences envers une femme ayant porté plainte pour viol ? Tant d'intimidations, de menaces de mort et de viol ? Comment expliquer ce soutien constant à l'agresseur, en forme de cagnotte, pétition en ligne, tribunes de professeurs du monde entier, des plus obscures aux plus prestigieuses universités (UCLA, Princeton, McGill, Georgetown) ? Comment justifier le soutien du cinéaste Ken Loach ou d'une Prix Nobel de la paix, aux côtés des fonds de tiroir du gloubi-boulga « indigéno-islamo-décolonial » incarné par Houria Bouteldja, François Burgat ou Marwan Muhammad ? On y trouve même des footballeurs et un rappeur parce que, quitte à faire passer l'agresseur pour une victime, c'est plus rigolo en rappant.

Il faut ajouter ce qu'un tel soutien entraîne de menaces sur les réseaux sociaux contre cette victime de viol à qui rien n'aura été épargné. Pas même une tribune « contre le lynchage médiatique et les calomnies » que son affaire judiciaire « relancerait » à l'encontre de ces victimes collatérales qui, de Pascal Boniface à Edwy Plenel en passant par Edgar Morin, ont croisé l'agresseur ou débattu avec lui. Pauvres chéris fragiles !

Un soutien qui, à de rares exceptions près, contraste avec le silence des associations et personnalités féministes soudain ralliées au respect de la présomption d'innocence, puis en une forme tout aussi exceptionnelle de « respect de la dignité du condamné ». Même l'abbé Pierre (dont vous noterez le silence coupable) n'a pas bénéficié d'une telle compassion à l'ouverture de son « procès médiatique post mortem » ! Pas de « je te crois » pour Brigitte.

La réponse à ces questions tient en deux mots : Tariq Ramadan. On pourrait invoquer sa surface sociale, son réseau d'amis, collègues, adeptes, ainsi que les réseaux islamistes et communautaires que le prédicateur a servis durant sa longue carrière médiatique. Mais comment expliquer la différence de traitement par rapport à un Depardieu ou un Weinstein dont la surface sociale, les réseaux et l'influence n'ont pas grand-chose à envier à l'islamologue ?

Mon sentiment, c'est que le soutien à Ramadan et la campagne de dénigrement contre Brigitte doivent tout au misérabilisme qui sert de grille de lecture indigéno-islamo-décoloniale aux crétins utiles qui ont alimenté le discours faisant passer l'agresseur pour une victime d'« islamophobie », et la victime pour l'instrument d'un complot « islamophobe ». C'est le même fromage de tête qui conduit l'universitaire américaine Judith Butler et la députée française Danièle Obono à confondre le Hamas avec une « organisation de résistance », l'essayiste Rokhaya Diallo à pétitionner contre « l'islamophobie » de « Charlie Hebdo », l'ex-élu britannique Keith Vaz à dénoncer le « blasphème » de Rushdie...

Les soutiens de Tariq Ramadan gagneraient un peu de dignité s'ils présentaient leurs plus plates excuses à Brigitte, à moins qu'ils ne se soient convaincus du caractère « islamophobe » du verdict. Croyez-moi, ils en sont capables.

Aujourd'hui en France
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_ActuD, dimanche 15 septembre 2024 551 mots, p. AUJM5,AUJM6
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14 septembre 2024 - Le Parisien (site web)
15 septembre 2024 - Le Parisien

ImmigrationiLa priorité affichée de Michel Barnier

Le nouveau Premier ministre a affirmé vouloir traiter la question avec « rigueur » et « humanité ». Mais il ne sera pas simple d'emporter une majorité au sein d'une Assemblée nationale très divisée, sur un sujet toujours clivant.

Quentin Laurentet Pauline Théveniaud

C'est un dossier brûlant qui trône sur le bureau du nouveau Premier ministre. Michel Barnier ne s'en est pas caché dès sa prise de fonctions, la question de l'immigration serait un de ses sujets prioritaires. « Il y a toujours le sentiment que les frontières sont des passoires, que les flux migratoires ne sont pas maîtrisés. Nous allons donc les maîtriser avec des mesures concrètes », a-t-il poursuivi sur TF 1, le 6 septembre.

Mais pour faire quoi, et avec le soutien de qui ? La dernière loi Immigration a été votée en décembre 2023, largement influencée par la famille politique de Barnier... avant de se voir en grande partie censurée par le Conseil constitutionnel en janvier. Depuis l'installation de la nouvelle Assemblée nationale, les LR (qui ont la majorité au Sénat) ont fait de « l'arrêt de l'immigration incontrôlée » un point majeur de leur « pacte législatif », ne cessant jamais de réclamer le retour sur la table des mesures censurées de la loi Immigration de l'hiver (quotas annuels, suppression de l'aide médicale d'État, durcissement d'accès à la nationalité...).

Marine Le Pen attend « des actes »

À la rentrée parlementaire de LR, cette semaine à Annecy (Haute-Savoie), le Premier ministre a dit aux siens qu'il comptait bien « s'appuyer » sur leurs travaux... mais qu'il ne pourrait tout reprendre. « Il faudra trouver une majorité sur chaque texte, donc il y aura toujours une recherche de compromis. Mais sur ce sujet, ça ne sera pas compliqué d'aboutir sur un texte très musclé », veut croire un cadre.

Et c'est également dans ce sens que devraient pousser les 126 députés du RN. « Il est incontestable que Michel Barnier semble avoir, sur l'immigration, le même constat que le nôtre. Maintenant, nous attendons de lui des actes », a déjà prévenu Marine Le Pen la semaine dernière, lui promettant de le mettre « sous surveillance ». Le bruit selon lequel Barnier réfléchissait à créer un ministère dédié à l'immigration semblait être un début de réponse à cette exigence de fermeté. Mais l'hôte de Matignon n'a jamais confirmé un tel projet.

Composer avec le flanc gauche de l'ex-majorité

L'ex-négociateur du Brexit devra aussi composer, et s'adapter, avec son flanc gauche, au moins les 166 députés de l'ex-majorité (Ensemble pour la République, MoDem, Horizons), à défaut du NFP. L'immigration a toujours été un des thèmes qui ont divisé les Marcheurs. « Une grande majorité de personnes ne veut pas aller plus loin que ce qui a été fait en 2023 », assure le député (EPR) Ludovic Mendes, quand son collègue Mathieu Lefèvre assure que cette loi « ne clôt pas le sujet ».

Lors du dernier bureau exécutif de Renaissance, Gérald Darmanin a alerté sur leur « difficulté à trouver des compromis ». « On n'a pas discuté du fond. Mais il faudra bien que nous trouvions un moyen de résoudre les conflits entre nous, sinon, ça risque d'exploser », estime-t-il auprès de notre journal. Sur l'immigration, Michel Barnier a assuré vouloir allier « rigueur et ténacité » et « humanité ». C'est cet équilibre fragile qu'il s'agira de traduire dans la loi, afin de convaincre une Assemblée plus divisée qu'autrefois, sur un sujet éternellement clivant.

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_ActuD, dimanche 15 septembre 2024 539 mots, p. AUJM6
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15 septembre 2024 - Le Parisien

Dominique de Villepin, nouvelle coqueluche de la gauche

Ces derniers mois, les positions empruntées par l'ancien Premier ministre lui valent le respect de nombreux responsables communistes et Insoumis. Ce dimanche, il est invité à la Fête de l'Humanité.

Pierre Maurer

Ils ne jurent plus que par lui. Depuis plusieurs mois, l'ancien Premier ministre de Jacques Chirac Dominique de Villepin fait figure d'homme de droite préféré des responsables de gauche. À tel point que, ce dimanche, l'ancien diplomate est l'invité de la Fête de l'Humanité, à 13 heures, pour un grand entretien animé par deux membres de la rédaction du journal « l'Humanité ».

C'est Fabien Roussel en personne qui a lancé l'invitation. « Je voulais qu'il vienne plancher à nos universités d'été, mais il n'a pas pu se libérer et il m'avait fait la promesse qu'il viendrait à l'Huma », confie le patron des communistes, qui témoigne de son respect pour l'homme de droite retiré des fonctions officielles depuis plusieurs années. « Il incarne une voix forte pour la France sur la scène internationale, poursuit Roussel. On se comprend sur un certain nombre de sujets, comme sur le Moyen-Orient. »

« C'est la droite républicaine et non atlantiste »

Il faut dire que, ces dernières semaines, les positions défendues par Dominique de Villepin avaient de quoi plaire à la gauche. Déjà lors des élections législatives, il avait appelé à voter contre l'extrême droite, et en cas de duel avec la gauche, pour ces derniers. Cette semaine, il a estimé que le résultat des législatives n'aurait pas dû déboucher sur la nomination de Michel Barnier à Matignon. Invité lundi dernier de LCI, il a même vivement critiqué le choix d'Emmanuel Macron : « Il ne prend pas acte du résultat des législatives [...] La situation est aujourd'hui faussée par ces choix faits par le président. [...] Nous sommes aujourd'hui dans une situation inouïe sur le plan de la démocratie », a-t-il tancé.

Ces derniers mois, sa défense d'une reconnaissance de l'État palestinien lui avait déjà valu la sympathie d'une partie de la gauche. De quoi lui faire gagner une nette popularité, y compris chez les Insoumis. « Villepin ? J'adore, je suis fan », s'amuse le député Hadrien Clouet. « C'est la droite républicaine et non atlantiste, elle ne compte plus que lui. On partage une même appréciation des institutions et de la place de la France à l'ONU », détaille le même. À écouter un dirigeant Insoumis, Jean-Luc Mélenchon considérerait même Villepin comme « quelqu'un de sensé ».

Mais ils sont aussi beaucoup à garder en mémoire ses années gouvernementales. « La mode Villepin, je ne suis pas dans ce trip-là, répond David Cormand, eurodéputé les Écologistes et ancien patron d'EELV. Je suis d'accord avec sa position sur les institutions et l'international. Mais il se donne le beau rôle à pas cher. Il est dans la logique républicaine, c'est la partition qu'il joue. »

Même réserve chez Ian Brossat (PC), qui se rappelle avoir participé à l'une de ses premières manifestations contre la réforme du contrat première embauche (CPE), imaginé par Villepin au début des années 2000. « Mais quand il parle d'international, ça nous convient », reconnaît le sénateur de Paris. Cela tombe bien. Devant les militants et sympathisants communiste, il ne parlera pas d'autre chose en livrant son analyse sur les relations internationales et la résolution des conflits.

Aujourd'hui en France
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_ActuD, dimanche 15 septembre 2024 643 mots, p. AUJM18
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15 septembre 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Histoire Un Vallaud fidèle à Barnier Nommé

Histoire

Un Vallaud fidèle à Barnier

Nommé à Matignon à 73 ans, Michel Barnier a déjà connu plusieurs ministères. Parmi lesquels celui des Affaires étrangères, au début des années 2000, où il bénéficiait parfois des conseils de l'historien Pierre Vallaud. Ce dernier n'est autre que le père de Boris Vallaud, l'actuel président des députés socialistes. Fin connaisseur du Moyen-Orient, Pierre Vallaud a toujours aidé Michel Barnier, lors de ses expériences de ministre, sur ce sujet. Il fut aussi son éditeur il y a trente ans, et les deux hommes entretiennent toujours de « l'estime réciproque ».

Le Parisien

Justice

Varaut par la fenêtre du tribunal

Ni avocat ni eurodéputé, mais alors quoi ? Alexandre Varaut, conseil de sept prévenus durant l'instruction du dossier des assistants parlementaires du FN (devenu Rassemblement national), devait être privé du procès pour détournement de fonds publics qui s'ouvre le 30 septembre à Paris, et qui porte sur près de 7 millions d'euros. Motif : sa nouvelle fonction de député, élu au Parlement européen sous la bannière RN en juin, le lui interdit. Sorti par la porte, il revient par la fenêtre : l'homme a été désigné par les hautes instances du parti, lui-même jugé comme « personne morale », pour le représenter à l'audience comme « personne physique ». Outre ce rôle fort judiciaire, sa mission hors prétoire sera de jouer le porte-parole face aux médias.

Éducation

La FCPE veut une convention

La FCPE, principale fédération de parents d'élèves, va demander au nouveau gouvernement une convention citoyenne sur l'éducation, « à l'image de celles organisées sur le climat ou la fin de vie ». Mixité, harcèlement, laïcité, inclusion... « Le but est de redéfinir un cap qui manque aujourd'hui », confie Grégoire Ensel, le vice-président de l'association. Une pétition a été lancée.

Petite enfance

Susciter des vocations

Le think tank de gauche Terra Nova travaille depuis un an sur un rapport concernant le secteur de la petite enfance, qui sera publié dans quelques jours. L'objectif avec ce document d'une cinquantaine de pages est de réfléchir à des solutions politiques innovantes face à la crise traversée par le secteur, frappé par une série de scandales et un manque de personnel. L'autrice, la directrice générale adjointe de Terra Nova Suzanne Gorge, s'est notamment penchée sur la façon de susciter de nouvelles vocations.

Instagram

Follow ta CAF !

C'est une première : les Caisses d'allocations familiales (CAF) se lancent sur les réseaux sociaux. Elles viennent d'ouvrir leur compte Instagram (@caf16_25). Dédié aux jeunes, il vise à les informer sur les prestations auxquelles ils ont droit mais qu'ils connaissent souvent mal.

cinéma

« Kaamelott » en tournage en Dordogne

Adaptation au cinéma de la série de M 6, « Kaamelott : Premier Volet » avait cartonné en 2021 avec plus de 2,6 millions de spectateurs, malgré une fréquentation lourdement affectée par le Covid. Trois ans plus tard, Alexandre Astier réalise actuellement le « Deuxième Volet », une suite en deux films, qui sortiront en salles à des dates encore inconnues.

Le tournage se déroule en partie en Dordogne, dans le plus grand secret.

Smartphones

L'Intérieur raccrochera plus tard

Policiers et gendarmes français vont prolonger la durée de vie de leurs smartphones (Illustration). Après Sony, c'est la marque française Crosscall qui équipe depuis 2021 les forces de l'ordre avec 272 000 appareils endurcis Core X-4 Neo. Les experts techniques de l'opérateur des systèmes d'information interministériels classifiés (OSIIC) y ont installé un système d'exploitation Secdroid, qui dispose de son propre magasin d'une quarantaine d'applications. Le modèle a connu quelques problèmes d'autonomie au départ, mais répond désormais aux besoins. C'est pourquoi le ministère de l'Intérieur réfléchit à décaler à 2026 son appel d'offres en vue du renouvellement de ces smartphones, alors qu'il devait en principe être lancé au bout de quatre ans.

Le Figaro, no. 24901
Le Figaro, samedi 14 septembre 2024 1401 mots, p. 2

Politique

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13 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Jordan Bardella fait sa rentrée, entre grande réorganisation et petites frictions

Quelques semaines après la claque des législatives, le président du RN cherche à retrouver la recette du succès.

Laubacher, Paul

Ce vendredi 13 avait quelque chose de spécial pour Jordan Bardella. Pas tant parce que le président du Rassemblement national est superstitieux, mais parce qu'il a eu 29 ans. Pour son anniversaire, les élus et cadres du parti à la flamme ont rivalisé d'ingéniosité pour afficher sur les réseaux sociaux une photo d'eux avec l'enfant prodige du marinisme. Une manière de signifier leur loyauté ou, pour sa garde rapprochée, son amitié.

La députée RN du Pas-de-Calais Caroline Parmentier, qui fut sa conseillère presse à ses débuts, a ressorti pour l'occasion, accompagné d'un émoji en forme de coeur, un cliché de Jordan Bardella enfant, salopette en jean, pull rouge et chaussettes à rayure. On y devine que le bambin a déjà perdu quelques dents de lait. Marine Le Pen a aussi trouvé sa photo : elle tient des deux mains le bras de son héritier, sourire aux lèvres. Forcément plus récente, l'image n'a pas été choisie au hasard : elle doit montrer qu'il n'y a pas l'ombre d'une friction entre les deux. «C'est l'un des couples politiques les plus solides que je connaisse» , assure un proche de Jordan Bardella. Dans le monde joyeux et pétillant du RN, voilà la preuve que tout va pour le mieux.

Il n'empêche, l'ambiance sera peut-être un peu moins festive que l'année dernière, quand tout était promis au jeune loup nationaliste. Déjà parce que la fête d'anniversaire n'a probablement pas duré toute la nuit. Dès ce samedi, et jusqu'à dimanche, a lieu le week-end de rentrée des élus du RN. Le lieu choisi par la direction du parti n'est pas anodin : le rendez-vous se tient dans les murs de l'Assemblée nationale, à Paris. Voilà encore une preuve que le centre de gravité de l'action politique du mouvement est bien ancrée au Palais Bourbon, au moins pour l'année qui vient.

Tous les élus, locaux et nationaux, sont conviés : les 126 députés, les maires, ainsi que les conseillers régionaux, départementaux et municipaux. Le dimanche après-midi, et ce sera inédit, le RN organisera son conseil national élargi - sorte de Parlement du parti - dans l'enceinte de l'Assemblée. Une manière d'appuyer un peu plus sur le bouton de l'institutionnalisation. Même si l'ambiance au RN reste beaucoup moins légère qu'à la rentrée 2023, quand Jordan Bardella lançait sa campagne dans les arènes de Beaucaire (Gard), tandis que Marine Le Pen confirmait leur ticket pour 2027 : à elle l'Élysée, à lui Matignon. Les élections européennes devaient constituer le premier point d'étape de cette longue route pour le président du parti et parachever sa conquête de l'électorat de droite. Sauf que le triomphe n'a été que de courte durée, avec la dissolution surprise et les législatives anticipées qui ont suivi. Prenant la forme d'un supplice chinois, plutôt que d'une irrésistible ascension vers le pouvoir. Les sondages avaient beau promettre une majorité absolue aux nationalistes, le front républicain a changé la donne et douché les espoirs du président du RN, relégué à une décevante troisième place. Une première défaite pour l'héritier de Marine Le Pen. Électorale, et surtout personnelle.

Comment Jordan Bardella a-t-il digéré la déconfiture ? «Il a déconnecté totalement cet été», explique un de ses proches, qui décrit aujourd'hui son patron comme étant « combatif ». Avant de partir, il lâche sur la boucle WhatsApp des cadres RN qu'il se retire pour terminer l'écriture de son livre, dont la date de publication ne cesse d'être décalée. Une chose est certaine : contrairement à la petite musique du moment, l'autobiographie ne paraîtra pas au moment où s'ouvrira le procès de Marine Le Pen et du RN dans l'affaire des assistants parlementaires européens, le 30 septembre prochain. Mais un cadre important s'étonne, avec une pointe d'ironie : « Vous savez quand est-ce qu'il sort ce livre, vous?» D'autres élus RN s'inquiètent de voir la douce mélodie autour de Jordan Bardella s'enrayer. L'homme n'aurait plus la baraka et cela commencerait à se voir. Comme lorsque l'entourage du président du RN a par exemple cru bon, en pleines tractations d'Emmanuel Macron pour Matignon, d'évoquer un gouvernement technique qui mettrait seulement en place la proportionnelle. Marine Le Pen a alors dû rectifier le tir pour mettre en avant un gouvernement qui ne devait être selon elle que politique, et que le camp nationaliste attendrait au tournant sur le pouvoir d'achat, l'insécurité et l'immigration.

Quelques jours plus tôt, c'est une vidéo de Jordan Bardella exigeant une session extraordinaire de l'Assemblée nationale pour faire voter une loi de «sursaut sécuritaire»qui avait déjà agacé en interne. Des élus avaient pointé son manque de connaissance du règlement de l'Assemblée, qui stipule qu'une session extraordinaire ne peut être convoquée qu'avec un ordre du jour... fixé par le gouvernement. Sans compter que la vidéo en question est arrivée trois jours avant une lettre de Marine Le Pen aux autres présidents de groupes parlementaires réclamant justement une telle session afin de débattre du budget.

«Il faut qu'il raconte une autre histoire, très vite, sinon cela va commencer à être dommageable pour lui», s'inquiète un proche de Marine Le Pen. Mais qui Jordan Bardella écoute-t-il ? Sûrement pas ceux qui le poussent à se doter d'un « vrai » directeur de cabinet, plus expérimenté et plus politique. Marine Le Pen a bien trouvé le sien, avec Ambroise de Rancourt, énarque venu du souverainisme de gauche. « Le réel souci que l'on a eu quand on a pensé à un gouvernement Bardella, c'est de trouver son directeur de cabinet», relate un cadre mariniste. Traduction : Jordan Bardella ne compte pas de tel profil dans son carnet d'adresses, pourtant indispensable à l'exercice du pouvoir. Le président du RN préfère garder auprès de lui son actuel directeur de cabinet, dont il est proche : François Paradol, 36 ans.

En revanche, Jordan Bardella cherche bien un nouveau directeur général. Le profil souhaité, à la fois «techno» et «politique», est à la mesure des chantiers que l'heureux élu devra mener : aider à restructurer le parti, et le gérer aux niveaux opérationnel, technique et logistique. «Il va devoir mettre de l'huile dans les rouages pour décentraliser le mouvement», explique un cadre RN. Dans Valeurs actuelles cet été, Marine Le Pen a d'ailleurs donné les grandes lignes directrices pour réformer le RN : déconcentration du mouvement et meilleure coordination avec le groupe parlementaire.

Parmi les pistes de réorganisation figure notamment la création d'un échelon régional, capable de garder un oeil sur les fédérations départementales, sur les candidats investis, et sur la formation des cadres locaux - à la fois sur le programme, en média training et sur la manière de faire campagne. C'est ce que recommande dans son rapport Aleksandar Nikolic, eurodéputé RN récemment mandaté pour faire un « audit » des fédérations. Les députés sont maintenant autorisés, et même encouragés, à prendre en main une fédération, à l'instar de Franck Allisio dans les Bouches-du-Rhône ou même de Sébastien Chenu dans le Nord. «Le député, c'est lui qui a le réseau et la connaissance du terrain pour gérer au mieux une fédération», dit un proche de Jordan Bardella.

Tout cela n'a qu'un seul but : éviter une répétition du fiasco du désormais fameux « plan Matignon » , initié en grande pompe par Jordan Bardella et piloté par l'ancien directeur général du parti Gilles Pennelle, avec l'aide de Philippe Olivier, Edwige Diaz et Sébastien Chenu, respectivement conseiller spécial de Marine Le Pen, députée de Gironde et ex-vice-président de l'Assemblée. Confronté au réel, leur plan de bataille a trahi l'impréparation du parti : la commission des conflits du RN a tourné à plein régime, avec pas moins de 30 cas à étudier et à éventuellement sanctionner, parfois jusqu'à l'exclusion. «Tous les candidats qui ont alimenté les polémiques ne vont pas être exclus: en fait, certains n'auraient juste pas dû être candidat», pointe un cadre RN, qui minimise aujourd'hui le nombre et l'impact des «brebis galeuses» qui ont envenimé la campagne, ravivant les procès en racisme et en antisémitisme. Un épisode dont Jordan Bardella entend tourner la page pour le laisser derrière lui. Car un autre anniversaire approche à grands pas : le 6 novembre prochain, il soufflera sa deuxième bougie à la tête du RN. Il devra alors présenter son bilan à la tête du parti. Est-ce vraiment un cadeau ? P. L.

Le Monde
France, samedi 14 septembre 2024 894 mots, p. 12
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13 septembre 2024 - Le Monde (site web)

L’optimisme prudent du MoDem face au nouveau premier ministre

Si François Bayrou a affirmé sa confiance envers Michel Barnier, ses troupes ont mis en garde contre un gouvernement trop à droite

Robin D’Angelo

Dans les rangs du Mouvement démocrate (MoDem), les rôles sont savamment définis. A François Bayrou la tâche d’afficher sa confiance à Michel Barnier. A ses députés et ses ministres celle de maintenir un semblant de pression sur le nouveau chef du gouvernement. Au lendemain de la visite de ce dernier, mercredi 11 septembre, aux journées parlementaires du parti, à Cély-en-Bière (Seine-et-Marne), le président du MoDem a pris la parole lors d’un court point presse pour exprimer tout le bien qu’il pensait du nouveau locataire de Matignon. « Cela donne le sentiment que l’on va pouvoir travailler ensemble et que le climat va être un climat sain et respectueux », s’est avancé le haut-commissaire au plan, qui a affirmé avoir eu des « certitudes » après son échange avec le premier ministre.

Et pas des moindres, puisque les deux hommes auraient « trouvé des chemins » sur l’épineux sujet des finances publiques. « Y compris des contributions nouvelles », a insisté le maire de Pau, alors que son parti défend, depuis le début de son compagnonnage avec Emmanuel Macron, l’instauration d’une taxe sur les transactions financières et les superdividendes.

M. Bayrou a également affirmé qu’ «[ils] allaient pouvoir travailler sur les problèmes sociaux du pays » ou encore sur le sujet de la « démocratie locale ». « Ça veut quand même dire que des portes sont beaucoup plus ouvertes qu’elles ne l’étaient précédemment. Et c’est heureux », a-t-il résumé, regrettant en creux que ces mêmes portes soient restées fermées avec les prédécesseurs de M. Barnier, pourtant issus de la majorité sortante à laquelle appartenait le MoDem.

Maroquins ministériels

Mais une question taraude les troupes du Béarnais : comment peuvent-elles s’engager à participer au gouvernement Barnier sans connaître son programme ? « Nous n’irons pas à n’importe quelle condition », affirme la députée de la Nièvre, Perrine Goulet, pour qui « mener une politique de droite » serait une « ligne rouge ».Derrière ces exigences, la question sensible des maroquins ministériels. Pour les parlementaires du Mouvement démocrate, il est hors de question que Les Républicains (LR) trustent les portefeuilles régaliens.

« Les Républicains n’ont pas la majorité absolue, ils ont 46 sièges[47 en réalité] . Personne n’imaginerait qu’à eux seuls ils préemptent les postes importants. Ce n’est pas la logique des choses »,a prévenu Marc Fesneau, le président du groupe MoDem à l’Assemblée nationale, dénonçant une « droite qui parfois, pour certains d’entre eux, exprime un sentiment de domination ».

Bien qu’issu de LR, le nouveau chef de l’exécutif a rassuré ses interlocuteurs centristes sur sa volonté de former un gouvernement « équilibré ». Ces derniers le lui rendent bien en mettant sous le tapis les sujets qui fâchent. Les propositions de Michel Barnier lors de la campagne de la primaire des Républicains pour la présidentielle 2022, piochées dans le programme du Rassemblement national – comme l’instauration d’un « moratoire sur l’immigration » ou de la primauté du droit français sur le droit européen sur les sujets migratoires –, sont mises sur le compte d’une « stratégie de campagne ». Les centristes brossent à l’inverse le portrait d’un « modéré », compagnon de route de la famille centriste depuis des décennies, l’engagement européen « chevillé au corps ».

« Ne pas provoquer » le RN

Et si le nouveau premier ministre aux embardées droitières a encore placé les sujets inflammables de l’immigration et de la sécurité en haut de sa feuille de route depuis sa nomination à Matignon, les cadres du MoDem détournent le regard. « La première phase est celle du budget et je préférais qu’on soit dans un esprit de “participation pour faire” plutôt que de fixer des lignes rouges »,évacue le député Jean-Paul Mattei (Pyrénées-Atlantiques), pressenti pour entrer au gouvernement. Pour s’affranchir de la pression exercée par Marine Le Pen, la cheffe des députés RN à l’Assemblée, dont la menace de censure pèsera sur le gouvernement comme une épée de Damoclès, un autre député préconise à Michel Barnier de « ne pas provoquer »la dirigeante d’extrême droite.

Le parti centriste ne pourra cependant pas éluder ces questions pendant très longtemps, puisque le sujet de la réforme de l’aide médicale d’Etat (un dispositif qui permet aux étrangers en situation irrégulière de bénéficier d’un accès aux soins) pourrait s’inviter à l’Assemblée nationale dès les premiers débats sur le budget. Sur le plus long terme, Michel Barnier ne s’est pas montré plus enthousiaste que par le passé sur l’hypothèse d’une réforme du mode de scrutin à la faveur de la proportionnelle, réclamé par M. Bayrou de longue date.

Quelques heures avant sa visite de courtoisie, Michel Barnier avait rencontré les députés et sénateurs du groupe Horizons, également dans le cadre de leurs journées parlementaires, à Reims (Marne). Edouard Philippe en avait profité pour mettre en scène sa proximité avec le nouveau premier ministre devant les caméras. Pas François Bayrou, qui connaît pourtant bien Michel Barnier. Les deux hommes ont été ministres ensemble – le premier à l’éducation, le second à l’environnement puis aux affaires européennes – sous les gouvernements d’Edouard Balladur et d’Alain Juppé, de 1993 à 1997. Une façon de garder une distance malgré l’optimisme affiché.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, samedi 14 septembre 2024 698 mots, p. AUJM7
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13 septembre 2024 - Le Parisien (site web)
14 septembre 2024 - Le Parisien

L'austère rentrée parlementaire du RN

Le parti de Jordan Bardella et de Marine Le Pen réunit ses troupes ce week-end. Objectif : resserrer les boulons et se réorganiser pour tenter d'éviter les ratés des dernières législatives.

Alexandre Sulzer

Avec 126 députés, jamais le RN n'a eu de groupe aussi important à l'Assemblée. Disposant d'un quasi-droit de vie ou de mort sur le gouvernement par le biais d'une censure qu'elle menace de dégainer à tout moment, jamais Marine Le Pen n'était autant apparue en position de force dans le paysage politique.

Et pourtant, les journées parlementaires du RN, qui se tiennent ce week-end à Paris, s'annoncent particulièrement austères. Adieu le farniente des traditionnelles rentrées azuréennes, place aux ateliers sur la « souveraineté énergétique » et autre « crise du logement » avant un conseil national, dimanche, avec à la clé des annonces de réorganisation - à la marge - du parti.

« Faut s'adapter au climat du pays », soupire un élu. Au constat aussi tiré des législatives : malgré un « plan Matignon », censément bien préparé, de trop nombreux candidats RN se sont révélés racistes ou incompétents. « Crise de croissance », plaident les indulgents quand d'autres dénoncent des entourages défaillants.

Purge post-législatives

« Il est probable que Jordan Bardella se dote d'un vrai directeur de cabinet », glisse un élu. Marine Le Pen a déjà ouvert la voie en recrutant Ambroise de Rancourt, un énarque de 37 ans pianiste de formation, chargé d'éviter désormais les fausses notes.

Pour plusieurs candidats, le glas a déjà sonné. Les dossiers de dix-sept d'entre eux, dont Ludivine Daoudi, la porteuse normande de casquette nazie, ont été discrètement étudiés lundi par la commission des conflits du RN en vue de probables sanctions.

Le lendemain, une dizaine de nouveaux délégués départementaux (DD), notamment dans le Cher, l'Eure, les Alpes-Maritimes, l'Yonne et l'Essonne, ont été nommés lors d'un bureau national. Ceux du Calvados et de la Mayenne, qui se sont fait remarquer pour les dérapages de leurs candidats, sont en cours de remplacement. Une purge qui ne dit pas son nom alors que plusieurs collaborateurs de députés ont aussi été invités à partir.

Désormais en charge des fédérations, l'eurodéputé Aleksandar Nikolic a proposé de réorganiser le parti en créant un nouvel échelon régional, chargé de superviser les investitures. « Il faut aussi adjoindre un délégué régional à la communication chargé de surveiller... d'analyser les réseaux sociaux », bégaie un cadre. Mais l'idée ne semble pas avoir convaincu Jordan Bardella. « Il veut encore en débattre », glisse un proche qui craint la constitution « d'États dans l'État » RN.

« Tout le monde a la trouille et se tait »

Outre la formation des élus, le parti entend s'atteler à un « plan Matignon 2 » pour être prêt d'ici à mars en cas de dissolution anticipée. « Il faut mettre des bons candidats partout, y compris dans les circonscriptions pas gagnables car, désormais, nous sommes observés partout », indique un dirigeant. Un directeur de campagne pour les municipales de mars 2026 doit aussi être désigné avec l'objectif de procéder, en mars également, à une première vague d'investitures.

Bref, avoir un parti enfin en ordre de marche. La rentrée sera l'occasion pour le secrétaire général du groupe à l'Assemblée, Renaud Labaye, de rappeler pour la énième fois que les députés RN « ne sont pas là pour se faire plaisir ». Et ce, alors que Mediapart vient de révéler que la députée RN du Pas-de-Calais Christine Engrand a utilisé des frais de mandat à des fins personnelles, notamment pour régler la pension de ses deux chiens et s'abonner à un site de rencontres... Selon nos informations, elle sera prochainement convoquée devant une délégation du groupe à des fins disciplinaires. Plus que jamais, les députés sont appelés à ne pas s'exprimer sans autorisation et sans improvisation par rapport à la ligne.

« Tout le monde a la trouille et se tait », confie une figure du parti. « On reçoit plus d'avertissements que de câlins. Il y a moins de chaleur humaine qu'il y a deux ans, glisse un député RN. J'espère que tout cela va rentrer dans l'ordre car il faut quand même laisser un peu de liberté aux troupes... »

Le Monde
France, samedi 14 septembre 2024 1001 mots, p. 12
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13 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Les Républicains surjouent leur soutien à Michel Barnier

Le premier ministre a été ovationné aux journées parlementaires des Républicains, euphoriques de voir l’un des leurs diriger le gouvernement

Alexandre Pedro

Aix-les-Bains (Savoie) et Annecy - envoyé spécial - Au départ, Michel Barnier était invité comme simple ancien député de Savoie aux journées parlementaires des Républicains (LR), à Annecy. Jeudi 12 septembre, les élus de droite ont reçu leur collègue de parti, mais avec les égards dus à un premier ministre en fonction depuis une semaine. « Il a eu un accueil des plus chaleureux, on l’a ovationné à son arrivée », raconte un de ses protégés, le député de la Loire Antoine Vermorel-Marques. A la sortie, l’invité du jour évoquait un moment « amical » avec « une vraie famille », sans plus s’attarder devant les journalistes.

En milieu d’après-midi, Michel Barnier avait échangé avec députés et sénateurs pendant près d’une heure. Une discussion amicale dans le style Barnier : sans effets de manche ni familiarité excessive. Au bord du lac, il flottait pourtant comme un parfum de victoire par procuration pour la cinquième force politique du pays à l’issue des dernières élections législatives avec ses quarante-sept députés, apparentés compris. « C’est assez saisissant de le voir au milieu de nous comme très souvent, mais comme premier ministre cette fois, avoue le député de la Manche Philippe Gosselin. Personne n’avait imaginé cette situation au lendemain des législatives. »

A commencer par Laurent Wauquiez. Au soir du second tour, le chef du groupe de la Droite républicaine à l’Assemblée nationale fermait la porte à double tour à toute coalition gouvernementale. Hors de question de se mouiller avec un camp macroniste à l’obsolescence programmée pour 2027. Surtout quand on a, comme lui, des ambitions pour l’Elysée. « La nomination de Michel Barnier est une excellente nouvelle, et on s’est beaucoup engagé pour lui, dit, aujourd’hui, le député de la Haute-Loire. On a besoin d’une politique de droite pour qu’il n’y ait pas de hausses d’impôts, pour qu’il y ait plus de sécurité, pour qu’il y ait moins d’immigration. »

« Il a ce côté rassurant »

Prudent jusqu’à ces derniers jours, le soutien au nouveau premier ministre est assumé, presque surjoué désormais à droite. Et même la pluie qui tombe à la sortie du rendez-vous avec le premier ministre n’efface pas les sourires et les éloges pour l’ancien négociateur du Brexit. L’homme est paré de toutes les qualités : sens du dialogue, tempérance et même d’un l’humour bien caché, mais que certains perçoivent . « Il a ce côté rassurant et cette sérénité. Des qualités très importantes à un moment où nos concitoyens demandent de l’apaisement », note Nicolas Forissier, député de l’Indre heureux d’ « avoir plaidé matin, midi et soir, depuis trois ans » pour un rapprochement avec le bloc central.

Une idée impensable pour d’autres, en 2023, quand le sujet des journées parlementaires à Saint-Malo (Ille-et-Vilaine) était la menace – restée dans les cartons – d’une censure du gouvernement d’Elisabeth Borne. Mais, avec l’un des siens Rue de Varenne, la droite voit beaucoup moins de problèmes à former une nouvelle majorité avec les macronistes. « On va travailler ensemble, mais on n’en est quand même pas à former un intergroupe avec le MoDem, Horizons ou Renaissance », prévient un élu.

Le discours du nouveau locataire de Matignon, fermé à la presse, semble avoir séduit sa famille politique. Michel Barnier a donné des gages d’indépendance par rapport au président de la République, Emmanuel Macron. « Désormais, on a la certitude qu’on aura un premier ministre qui ne sera pas un collaborateur, mais un premier ministre de plein exercice », veut croire le chef des sénateurs LR, Bruno Retailleau. « La droite n’a pas gagné les élections, c’est la personnalité de Michel Barnier qui a été choisie », nuance Olivier Marleix, député d’Eure-et-Loir et un de ses proches.

De son côté, le premier ministre dit avoir lu « attentivement » le pacte législatif (un ensemble de treize textes, comportant plusieurs lignes rouges, présentés en juillet par LR), mais sans promettre d’en faire sa seule feuille de route, rapporte un député présent. « On doit être raisonnable, prévient Nicolas Forissier. On ne peut pas demander l’application de 100 % de nos mesures. Je disais déjà cela au moment du texte “immigration”. Parfois, il faut savoir prendre 30 % ou 40 % et avancer. »Un sentiment partagé par Philippe Juvin : « Il va falloir que des gens différents se mettent à travailler ensemble et fassent preuve de modération », prévient le député des Hauts-de-Seine, autre défenseur historique d’un rapprochement avec le bloc central.

Mais ces « gens différents» ne sont pas encore connus. Et l’attente risque d’être insoutenable pour certains jusqu’à l’annonce d’un gouvernement, qui ne devrait pas avoir lieu avant « la fin de la semaine prochaine », croit savoir un député. D’un lac à l’autre, entre Aix-les-Bains et Annecy, les on-dit sur les petits camarades intéressés par tel ou tel ministère ont couru toute la journée de ce jeudi. « On avait perdu l’habitude, ironise Philippe Gosselin. Ces dernières années, on ne s’interrogeait pas sur lequel de nos amis pouvait entrer au gouvernement. Sauf débauchage, bien sûr. »

Entre Laurent Wauquiez à l’intérieur, Bruno Retailleau à la justice, Philippe Juvin à la santé, Annie Genevard à l’éducation, les candidatures potentielles suffiraient presque à noircir la feuille de Michel Barnier. « On a déjà une bonne place puisqu’on est à Matignon, coupe Antoine Vermorel-Marques . C’est à lui de composer son équipe, et ce qui compte, c’est d’abord la compétence des gens, avant leur étiquette politique. »

Sur le choix des hommes et des femmes, l’intéressé s’est bien gardé de toutes promesses, jeudi. « Je vais constituer le gouvernement la semaine prochaine avec des ministres sérieux et un gouvernement qui sera équilibré, représentatif, pluriel et naturellement[avec] ma famille politique » , avançait-il plus tôt dans la journée. Une famille heureuse et unie. Du moins sur la photo du jour.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, samedi 14 septembre 2024 638 mots, p. AUJM10
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14 septembre 2024 - Le Parisien

SuppliceiL'attente sans fin des ministres démissionnaires

Les membres du gouvernement sortant sont toujours en fonction depuis la nomination de Michel Barnier, et ce, après avoir géré les affaires courantes depuis près de deux mois. Une séquence très longue pour nombre d'entre eux.

Ludwig Gallet et Valérie Hacot

Voilà bientôt deux mois que la vie tourne au ralenti au sein des cabinets ministériels. Certains d'entre eux se sont déjà vidés depuis le 16 juillet, lorsque le président a accepté la démission du gouvernement de Gabriel Attal. « Ça donne des situations assez lunaires, avec des cabinets complètement vides, des ministres qui ne passent pour certains que tous les trois jours dans leurs bureaux », confie un cadre macroniste. Dans les ministères, le temps commence à devenir long. « Clairement on se fait un peu ch..., mais la situation n'est pas la même partout », confie un conseiller.

Marie Lebec (Relations avec le Parlement), Aurore Bergé (Familles) et la porte-parole Prisca Thévenot, qui étaient toutes les trois rattachées à Matignon, ont été libérées de leurs fonctions en même temps que Gabriel Attal le 5 septembre. La dernière, redevenue simple députée, vient d'accrocher les dessins de ses enfants dans son bureau à l'Assemblée nationale. Le début de sa nouvelle vie. « La période de remaniement après la nomination d'Attal m'a paru plus interminable, parce que j'espérais être appelée. Là, ce n'est pas le cas », explique-t-elle.

D'autres ministres ont encore du pain sur la planche. À l'Intérieur, l'été a été très agité, JO obligent. « Le fait que le ministre soit démissionnaire n'a pas changé grand-chose », confesse l'entourage de Gérald Darmanin. Cette semaine a notamment été occupée par la sécurisation de la parade des athlètes olympiques ce samedi à Paris.

Avant de faire ses adieux à ses collaborateurs à Bercy jeudi, Bruno Le Maire - qui aurait dû commencer sa nouvelle vie de prof dans un établissement de Lausanne (Suisse) lundi dernier - a été bien occupé. Mardi, il a déjeuné avec le nouveau Premier ministre Michel Barnier, aux côtés de Thomas Cazenave (Comptes publics). Au menu : le dossier brûlant du budget.

Mais pour l'écrasante majorité des ministres, les agendas sont restés vides. Certains n'ont même pas essayé de faire semblant. Christophe Béchu (Écologie) a personnellement théorisé la nécessité de se faire discret, préférant ne pas participer par exemple au défilé du 14 Juillet. « Au mois de juillet on avait un peu de boulot, au mois d'août on a pris quelques jours de vacances, j'appelais mes conseillers tous les deux jours. Mais depuis la reprise... » soupire un membre du gouvernement, qui confesse ne plus se sentir ministre.

« Pour Matignon, nous n'existons pas »

Michel Barnier ne semble en tout cas pas enclin à travailler avec une équipe en fin de parcours gouvernemental. Il s'est certes affiché à l'Institut national de l'énergie solaire aux côtés de Marina Ferrari, secrétaire d'État en charge du Numérique. Mais elle n'a accompagné Michel Barnier qu'en tant que députée de Savoie. « Pour Matignon, nous n'existons pas, assure un conseiller. Nous sommes les résidus de poussière qui volent avant de retomber sur la moquette. » Tandis qu'un ministre cingle : « Michel Barnier est le Premier ministre de la France. Mais ce n'est pas mon patron. »

Si la plupart des ministres démissionnaires ont été élus députés, et ont donc de la visibilité pour leur avenir, la situation est différente pour leurs conseillers. Beaucoup sont déjà partis. D'autres s'interrogent. « J'ai commencé à prospecter dans le privé, explique l'un d'eux. Mais je ne veux pas prendre de décision tout de suite parce que j'aimerais poursuivre le travail avec ma ministre si elle venait à rempiler. J'ai un peu l'impression qu'on n'est pas allés au bout de l'histoire. » Les plus optimistes, eux, se disent que les LR vont avoir besoin de main-d'oeuvre. « La macronie a puisé aussi à droite pour garnir ses cabinets ministériels. Ils vont sans doute avoir besoin de nous. »

Le Monde
France, samedi 14 septembre 2024 782 mots, p. 14
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12 septembre 2024 - Le Monde (site web)

En Nouvelle-Calédonie, le désarroi face aux attaques contre les églises

Depuis le 19 juillet, six édifices ont été incendiés, sans provoquer de réelle réaction du principal mouvement indépendantiste

Charlotte Mannevy

Nouméa - correspondante - Les forces de l’ordre ont multiplié les patrouilles autour des lieux de culte, mais rien n’y fait. Lundi 9 septembre au matin, une nouvelle fois, des paroissiens accablés se sont rendus à la gendarmerie pour signaler l’incendie de leur église : cette fois, il s’agit de celle de Balade, sur la commune de Pouébo, dans le nord-est de la Nouvelle-Calédonie. Les pierres blanchies à la chaux ont résisté, mais pas la porte ni l’autel en bois de l’édifice, modeste par sa taille, mais riche de symbole : c’est là, en 1843, qu’a commencé l’évangélisation de la Grande Terre, dix ans avant que la France ne déclare, au même endroit, prendre possession de l’archipel.

Un acte – le sixième en moins de trois mois contre un édifice catholique – que ne comprend pas l’archevêque de Nouméa, Michel Calvet, pourtant installé sur le Caillou depuis la fin des années 1960. « Je suis sommé par des dizaines de personnes chaque jour de trouver une explication. Je cherche encore », soupire le père mariste.

Le lien entre colonisation et religion ? « L’Eglise a fait la preuve qu’elle a plutôt été du côté du peuple autochtone », estime-t-il. Notamment en matière d’éducation, l’école publique n’ayant ouvert ses portes aux Kanak qu’en 1953. Ce sont donc les missionnaires qui leur ont permis d’accéder à l’éducation. Les questions religieuses sont également souvent mêlées au problème foncier, jamais totalement réglé dans l’archipel.

Michel Calvet reconnaît bien « des incompréhensions, voire des maladresses », mais rappelle également qu’en 1993, à l’occasion du 150e anniversaire, célébré à Balade, de la première messe dite en Nouvelle-Calédonie, il avait lui-même, devant six mille fidèles, kanak dans leur immense majorité, invité « à reconnaître les torts faits au peuple mélanésien(…) . C’est l’Evangile même qui nous conduit à demander pardon. »

Au parquet de Nouméa, une enquête a été ouverte pour «chacun de ces faits. Quant aux causes, elles semblent multiples. Sur les réseaux sociaux, on voit une assimilation entre religion et colonisation. Il peut aussi y avoir un phénomène d’alcoolisation massive qui incite à jouer avec des allumettes. Parfois, c’est certainement un peu des deux », assure le procureur de la République Yves Dupas.

« Une impasse sociale »

En juillet, après les premiers incendies, le président du gouvernement collégial néo-calédonien, Louis Mapou, avait condamné des «actes, entachés d’irresponsabilité,[qui] mettent à mal les principes de fraternité et de partage qui constituent le socle de valeurs sur lequel s’est construite la société calédonienne ». Selon ce responsable indépendantiste du Parti de libération kanak (Palika), « aucun mécontentement ni aucune colère ne sauraient les justifier ».

Parmi les églises incendiées, celle de Tyé, à Poindimié, est classée monument historique, tout comme celles de Balade et Saint-Louis. L’école de la mission qui se trouve dans cette dernière a vu passer des grands noms du mouvement indépendantiste, tels Paul Néaoutyine, figure du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) ou Bernard Lepeu, ancien président de l’Union calédonienne (UC, 1996-1999). Ce parti est né de la fusion de deux associations confessionnelles : la catholique Union des indigènes calédoniens amis de la liberté dans l’ordre et l’Association des indigènes calédoniens et loyaltiens français. Un lien encore très présent : l’ex-président du Congrès de la Nouvelle-Calédonie Roch Wamytan, pilier de l’UC, est diacre. Il n’hésite jamais à célébrer une messe. Dans la salle où le parti donne ses conférences de presse, les panneaux commémorant, en 2017, les 70 ans des deux associations sont toujours accrochés aux murs.

Pourtant l’UC n’a condamné aucune des atteintes aux édifices religieux. « Le lien avec le sacré se distend », reconnaît le député Emmanuel Tjibaou (groupe Gauche démocrate et républicaine), membre de l’UC, qui tient « à condamner, à titre personnel, des faits affolants ». Mais, selon l’élu, ces actes trouvent leur source « dans une défiance d’une frange de la jeunesse envers toute autorité. Coutumière (le Sénat coutumier a été incendié), politique, et donc aussi religieuse. »

Il dresse un constat sans fard de la situation de l’archipel, où les inégalités sociales et la ségrégation spatiale demeurent une réalité : « Il va falloir que l’on gère des années d’absence de réponse aux souffrances d’une partie de la jeunesse, laissée de côté, et qui déborde de frustration. Derrière l’impasse institutionnelle, il y a une impasse sociale, si l’on ne s’en occupe pas, alors il est à craindre que les violences recommencent » , assène le nouveau député.

Le Figaro, no. 24901
Le Figaro, samedi 14 septembre 2024 615 mots, p. 6

Politique

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12 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

La « promo Senghor » invite le président à fêter les 20 ans de sa sortie de l'ENA

Hausalter, Louis

C'est l'une des générations les plus mythiques de la désormais ex-École nationale d'administration (ENA). Selon nos informations, les anciens élèves de la « promo Senghor » (2004) prévoient de se retrouver lors d'un dîner, ce samedi soir dans un café parisien, pour fêter les 20 ans de leur entrée dans la haute fonction publique. Même si personne ne va jusqu'à l'imaginer à voix haute, les organisateurs tiennent secret le lieu précis des agapes, en raison de la possible présence de personnalités connues... À commencer par Emmanuel Macron. Contacté par Le Figaro , l'Élysée n'a d'ailleurs pas souhaité s'exprimer sur l'intention du chef de l'État de se rendre ou non à cette soirée. À l'agenda officiel du président figure en tout cas la parade olympique prévue samedi après-midi sur les Champs-Élysées, à l'issue de laquelle il doit décorer des athlètes français.

La promotion Senghor de l'ENA, forte de 181 membres en intégrant les élèves étrangers, compte parmi ses rangs plusieurs personnalités ayant rejoint la politique ou occupant des postes prestigieux dans les administrations publiques et le secteur privé. Le député macroniste Olivier Becht, ex-ministre du Commerce extérieur, compte par exemple se rendre à la soirée. Ce sera en revanche plus compliqué pour la ministre démissionnaire des Sports et des JO, Amélie Oudéa-Castéra, qui s'est inscrite mais sera sans doute retenue jusque tard par le défilé olympique. Julien Aubert, ancien député LR, ne compte pas y participer. Boris Vallaud, chef de file des députés socialistes, n'ira pas non plus, tandis que Gaspard Gantzer, ex-communicant de François Hollande désormais à la tête de son agence, sera empêché par une contrainte professionnelle.

On trouve parmi les autres membres en vue de la promotion l'ancien directeur de Sciences Po Mathias Vicherat ; le patron de la DGSE, Nicolas Lerner ; la directrice générale du fisc, Amélie Verdier ; la PDG de Radio France, Sibyle Veil, et son époux Sébastien Veil, qui a fait carrière dans la finance ; le banquier Sébastien Proto, un proche de Nicolas Sarkozy qui préside aujourd'hui le groupe d'hôpitaux privés Elsan ; ou encore la major de promotion, Marguerite Bérard, qui fut conseillère du même Nicolas Sarkozy avant de passer par les banques BPCE et BNP Paribas. La soirée sera donc l'occasion d'entretenir les liens entre hommes et femmes de pouvoir, au-delà des divergences politiques. Il a été demandé aux participants de débourser 130 euros via une cagnotte en ligne - dont une partie sera reversée à une association - afin de privatiser le lieu. Les mails d'invitation ont été adressés par un trio : Pierre Ramain, actuellement directeur général du Travail au ministère éponyme ; Fabrice Casadebaig, qui travaille au Secrétariat général pour l'investissement ; et Stéphanie Seydoux, en poste à l'Organisation mondiale de la santé (OMS). Tous les trois faisaient partie des délégués élus par la promotion au moment de leur cursus à l'ENA.

« Les deux tiers de la promo seront présents » , évalue l'un des organisateurs, qui tient à banaliser l'événement : « Il s'agit simplement de se retrouver à titre amical, entre personnes qui ont fait leurs études ensemble. Il ne faut pas y voir d'autre dessein! Nous l'avions déjà fait pour les dix ans de la promotion. » En 2014, année qui l'a vu passer de l'ombre à la lumière, Emmanuel Macron ne s'était pas rendu aux festivités.

Ironie du sort, le chef de l'État a depuis supprimé l'ENA, au lendemain de la crise des « gilets jaunes ». Il l'a remplacée en 2022 par l'Institut national du service public (INSP), concrétisant une promesse formulée pour éteindre le mouvement social. Faisant ainsi du sigle prestigieux présent sur le CV de ses petits camarades un vestige du passé. L. H.

Le Monde
France, samedi 14 septembre 2024 1305 mots, p. 11
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13 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Reportage

A Odessa, la quête intime et politique d’Attal

L’ex-premier ministre est arrivé en Ukraine, vendredi, pour un séjour à la fois politique et personnel

Ariane Chemin

Kourisovo, Issaïevo, Odessa (Ukraine) - envoyée spéciale - C’était le week-end suivant son arrivée à Matignon, le 9 janvier. A peine nommé chef du gouvernement, Gabriel Attal, 34 ans, envoie à Kiev son ministre des affaires étrangères, Stéphane Séjourné. Une rencontre est organisée entre ce dernier et le président Volodymyr Zelensky, qui lui lance : « Est-ce que les Français savent qu’ils ont un premier ministre ukrainien ? »

Au cours des huit mois passés ensuite à la tête du gouvernement, Gabriel Attal ne s’est jamais rendu en Ukraine, sorte de « domaine réservé », implicitement, à Emmanuel Macron. Mais pour son premier voyage depuis son départ – boudeur – de Matignon, c’est bien ce pays au cœur de l’actualité internationale depuis l’invasion russe qu’il a choisi comme destination en gage de sa liberté retrouvée. Alors que le Quai d’Orsay attend toujours la nomination de son ministre, M. Attal est arrivé vendredi matin 13 septembre à Kiev pour rencontrer le premier ministre, Denys Chmyhal (et peut-être Volodymyr Zelensky), et intervenir au Yes Forum, rendez-vous diplomatique annuel des libéraux du monde occidental. Il est aussi prévu qu’il pousse samedi jusqu’à la mer Noire pour une échappée plus personnelle…

A l’image du chef de la diplomatie américaine, Antony Blinken, Gabriel Attal est l’héritier d’une histoire ukrainienne qu’il veut explorer à Odessa en compagnie de sa mère, Marie (« Marika ») de Couriss, curieuse de découvrir elle aussi des propriétés familiales abandonnées du temps de la révolution russe. Le Monde s’est rendu sur place, grâce aux deux propriétaires des anciens biens de la famille et au biographe ukrainiens des Couriss, survoltés par ce mini « happening » politico-généalogique et ce retour aux sources du politique français…

Fresque soviétique

Première étape : une propriété du village de Kourisovo, à 50 kilomètres au nord d’Odessa. Des râteaux s’activent dans les allées pour donner un coup de propre avant la venue du « plus jeune premier ministre de France »,puisque c’est ainsi qu’est annoncé Gabriel Attal ici – pas certain que tous sachent qu’il a quitté Matignon. Des femmes de ménage d’un lycée des environs ont été réquisitionnées pour lessiver la fresque d’héroïques ouvriers soviétiques, à l’entrée de la propriété, confisquée autrefois par les bolcheviques, comme tant d’autres appartenant à la noblesse. Devant nous, l’incroyable château Couriss, construit vers 1820 à la demande d’un aïeul de Gabriel Attal et mêlant tous les styles, des ogives gothiques aux faux minarets.

Cet aïeul, d’origine grecque, s’appelait Ivan Onufrievitch Kouris (1762-1836). Il fut « enrôlé chez les Cosaques ralliés à l’armée régulière des tsars du général Alexandre Souvorov pour combattre les Turcs »entre 1787 et 1792, explique notre précieux guide, Viktor Mikhalchenko,67 ans, un ancien ingénieur passionné d’histoire locale. Décoré et anobli après la bataille d’Izmaïl, un port du Danube, Ivan Onufrievitch Kouris fut récompensé par des terres à blé autour d’Odessa et commença par y faire bâtir un manoir, transformé en 1892 en château par son petit-fils, Ivan Iraklievitch Kouris. « Il lui fallait des pièces et des pièces pour ses collections de tableaux, dont beaucoup se trouvent aujourd’hui au Musée de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg, et de manuscrits anciens »– Gogol, Pouchkine, et même Voltaire et Gilbert Romme, le mathématicien « montagnard » français inventeur du calendrier républicain.

« J’ai découvert ce château quand j’étais député d’Odessa entre 2010 et 2015,raconte l’un des deux propriétaires, Valerii Kondrutiuk, 54 ans. Il était à l’abandon et les villageois se servaient en pierres pour leurs propres celliers. » Cet homme d’affaires du secteur agricole tombe alors sur la biographie des Couriss – avec un « C » en français, et non un « K » – écrite par notre ingénieur retraité, et se met à « rêver la nuit »de cette bâtisse dont « personne ne veut car si loin de la mer ».En 2013, il finit par racheter les murs aux enchères pour environ 115 000 euros, par le biais d’une « fondation Kouris » ad hoc.

« Que la vérité advienne », prévient, sur le frontispice, la devise des ancêtres de Gabriel Attal. Un peu plus loin se trouve une basse-cour pleine d’autruches, « un don bizarre fait par des bienfaiteurs », soupire Kondrutiuk. Lancés il y a dix ans, ses travaux visent à transformer le château en « résidence écotouristique, avec restaurant et balades à cheval dans le vallon en contrebas »,sans oublier, promet l’homme d’affaires, un coin musée sur les premiers propriétaires. Car, à côté de ses projets immobiliers, il s’applique à faire vivre la légende, élevant ainsi, en 2011, au pied de l’église orthodoxe de Kourisovo, encore une construction des Couriss, une stèle en marbre pour les cinq générations de Couriss déterrées par les bolcheviques dans les années 1930. « Si M. Attal le souhaite, je peux lui faire dire samedi une prière de quinze minutes pour sa famille », avance Nikola, le prêtre orthodoxe de l’église, sans comprendre que d’autres élus français participeront à ce singulier « pèlerinage » : deux députés, Benjamin Haddad (Paris) et Anne Genetet (Français établis hors de France), ainsi que la présidente du groupe Renaissance au Parlement européen, Valérie Hayer.

Mais Kourisovo n’est pas le seul château de famille. A une heure et demie d’une route cabossée passant parla ville de Berezivka, se trouve Issaïevo, où s’était établi Alexandr Ivanovitch. L’arrière-petit-fils du Cosaque anobli, pour faire simple, car le déroulé en russe par nos guides de lagénéalogie de Gabriel Attal, bourrée d’« Ivan » et d’« Alexandr », a parfois de quoi donner le tournis. Ce Kouris-là s’était aménagé, en 1903, au bord de la rivière Tylihoul, un manoir devenu un lycée public agricole, endeuillé depuis 2022 par la perte de plusieurs de ses élèves au front, mais resté dans son jus.

Au mur de la salle à manger, victoire, un arbre généalogique signale – enfin ! – au sommet d’une branche, un « Gabriel » écrit en cyrillique. Dans un hangar se cache aussi un imposant Lénine, dont l’œil est posé sur des moissonneuses de l’époque soviétique. « Le grand-père de Gabriel Attal était venu ici en 2000, sourit Sergeï Isaenko, le directeur du lycée, et nous avait offert 10 000 dollars pour chauffer le lycée. Mais exigé : “En échange, vous m’enlevez Lénine.” Le chauffage a été installé, mais Lénine était resté là. » Il sera déboulonné en 2008, sur ordre de l’administration locale.

« Flinguez-le ! »

Reste une chose que les passionnés ignorent (à commencer par M. Attal lui-même, confirme-t-il au Monde) : la lignée a aussi été la victime d’un héros ukrainien. Iouri Meyendorff, père de l’arrière-grand-mère de l’ex-premier ministre (morte à Cannes en 1978), a en effet été assassiné le 9 septembre 1919 dans la région d’Ouman, au centre de l’Ukraine, par… Nestor Makhno, chef d’une armée dont les troupes à cheval ont combattu à la fois l’armée des tsars et les bolcheviques au temps de la guerre civile, avant de mourir à Paris puis de devenir, quelques décennies plus tard, une légende anarcho-libertaire, y compris, depuis 2022, auprès de quelques unités ukrainiennes du front. Condamné par Makhno (« flinguez-le ! »), l’ancêtre maternel de Gabriel Attal est ainsi mort à 47 ans sous les coups (pour économiser des munitions), rapportent des mémoires conservées dans la famille Meyendorff.

Plutôt que cette tuerie sauvage, l’historien d’Odessa préfère exhumer des photos de la famille Couriss, et en réserve certaines pour son visiteur. Le propriétaire de Kourisovo souhaite pour sa part lui offrir un sabre de 1850 découvert près de la future résidence hôtelière et ayant « peut-être » appartenu à un officier français. Cadeau émouvant, mais qu’il n’est pas certain que Gabriel Attal puisse emporter à Paris dans ses bagages.

Le Figaro, no. 24901
Le Figaro, samedi 14 septembre 2024 1042 mots, p. 7

International

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13 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Poutine ressort ses « lignes rouges » face aux missiles à longue portée occidentaux

Pour le chef du Kremlin, un feu vert accordé aux Ukrainiens pour l'utilisation de ces armes contre le territoire russe signifierait que les pays de l'Otan sont en guerre contre Moscou.

Barluet, Alain

Poutine trace ses lignes rouges» : ce titre, à la une du journal Kommersant, sonnait vendredi comme un avertissement aux Occidentaux si d'aventure ceux-ci autorisaient Kiev à utiliser leurs missiles à longue portée, ce qui signifierait des frappes «en profondeur» sur le territoire russe. Une décision, considérée par les autorités russes comme «prise depuis longtemps», soit avant les entretiens qui devaient se tenir vendredi à Washington entre Joe Biden et le premier ministre britannique, Keir Starmer, sur cette question jugée cruciale. Interrogé jeudi lors d'un déplacement à Saint-Pétersbourg, le président russe a détaillé sa mise en garde aux Occidentaux en affirmant que leur feu vert à l'emploi contre la Russie d'armes de longue portée «changerait la nature même du conflit»en Ukraine. «Cela signifierait que les pays de l'Otan sont en guerre contre la Russie», a-t-il ajouté, brandissant la possibilité d'une réponse de Moscou «en fonction des menaces».

Voilà des mois que les responsables ukrainiens demandent une plus grande liberté d'action pour utiliser les missiles Scalp et Storm Shadow (d'une portée de 250 km en version « bridée » , susceptible d'être portée à 500 km) livrés par la France et le Royaume-Uni, ainsi que les ATACMS (entre 150 et 300 km) fournis pas les États-Unis. Ils réclament aussi de nouveaux missiles de croisières JASSM (d'une portée comprise entre 300 et 800 km). Grâce à ces armes, l'armée ukrainienne espère pouvoir atteindre les sites logistiques de l'armée russe et les aérodromes d'où décollent ses bombardiers. La récente fourniture de missiles iraniens à Moscou et l'incursion ukrainienne dans la région de Koursk, début août, plaident en faveur des demandes de Kiev. D'autant plus qu'à Koursk, Moscou a résolument engagé la contre-offensive, affirmant jeudi avoir chassé en deux jours les forces ukrainiennes de dix localités qu'elles avaient prises il y a un mois.

Pour Vladimir Poutine, la mise en oeuvre de ces armements nécessiterait des personnels de l'Otan, de même que des informations fournies du ciel par les satellites de l'Alliance atlantique, ce qui reviendrait à une «participation directe» des pays membre de l'Alliance dans le conflit, ainsi qu'il l'a affirmé jeudi. Le lendemain, Dmitri Peskov, le porte-parole du Kremlin, s'est cru obligé de rajouter que les propos du président Poutine avaient été «très importants, extrêmement clairs et sans ambiguïté».Ils n'ont toutefois pas dissipé le flou qu'il a laissé planer, sans doute à dessein, en se bornant à suggérer les «décisions appropriées (qu'il prendrait) en fonction des menaces qui pèseront sur nous»...

Quelles peuvent être les «décisions» évoquées par Vladimir Poutine et dans quelle mesure le quitus occidental pour une utilisation par les Ukrainiens d'armes à longue portée en territoire russe infléchirait-il la stratégie du Kremlin ? La notion de «lignes rouges» mise en exergue dans la presse russe peut être questionnée, tant elle a été galvaudée. Depuis le début de l' «opération militaire spéciale», en février 2022, Moscou a régulièrement mis en garde les Occidentaux contre une intervention dans le conflit et cela a été le cas à chaque palier du renforcement de l'aide, lorsque des tanks, des systèmes de missiles et plus récemment des avions F-16 ont été transférés à Kiev. Régulièrement aussi, le président russe a fait planer la menace d'une escalade impliquant le recours à l'arme nucléaire - avant de déclarer récemment que cette option n'était pas nécessaire à la Russie pour atteindre ses objectifs.

Le dernier avertissement de Vladimir Poutine aux pays de l'Otan a néanmoins rouvert les vannes chez les personnalités dites « Z-patriotes », parmi lesquelles André Gourouliev, général et député à la Douma. Selon lui, «il ne faut pas craindre une escalade du conflit et de la guerre avec l'Otan». «Réveillez-vous! Ils vont frapper au plus profond de notre territoire. Nous devons nous y préparer», a sonné l'alarme jeudi cet habitué des talk-shows où pérorent les partisans de la guerre à outrance. «C'est simple,explique-t-il , il nous suffit de calculer les trajectoires de vol, les zones de survol (...) et nous ne devrions avoir aucune restriction pour les frappes de riposte sur le territoire des pays de l'Otan.»

En juin dernier, lors d'une de ses rares rencontres avec la presse internationale, Poutine avait été un petit peu plus loquace sur les réactions à d'éventuelles frappes sur le territoire russe au moyen d'armes occidentales. D'abord, il faudra améliorer le système de défense aérienne, avait répondu le président russe. Avant de poursuivre : «Pourquoi ne pas fournir des armes similaires à des régions à travers le monde d'où seront ciblées les implantations sensibles des pays qui s'en sont pris à la Russie?»... Vendredi, les principaux experts ne reprenaient pas cette proposition mais préconisaient, comme le politologue Andreï Markov, que la Russie puisse «riposter en frappant des aérodromes où sont basés des F16 en Pologne et en Roumanie». Et cela, insiste cet expert proche du Kremlin, «en utilisant des armes nucléaires tactiques».

Cette menace, récurrente, refait surface à Moscou. Comme si l'affaire des missiles à longue portée incitait une nouvelle fois la Russie à battre le tambour nucléaire. Certes, à l'Ouest, selon les observateurs les plus sérieux, la «rhétorique nucléaire» de Vladimir Poutine reste inchangée, le président russe n'ayant pas l'intention de chambouler une «grammaire nucléaire» héritée de la guerre froide et dont le respect sert aussi Moscou. Cela n'a pas empêché le vice-ministre des Affaires étrangères, Sergueï Ryabov, d'annoncer au début du mois que Moscou allait réviser sa doctrine nucléaire compte tenu de la «trajectoire d'escalade des adversaires occidentaux de la Russie». Presque simultanément, un politologue de premier plan et interlocuteur patenté du Kremlin, Sergueï Karaganov, déplorait dans une interview au Kommersant que «la doctrine nucléaire russe ne remplissait plus sa fonction de dissuasion». «Le temps est venu de dire que nous avons le droit de répondre à toute frappe massive sur notre territoire avec une arme nucléaire.» Et cela s'applique aussi, ajoutait ce « faucon » , à «toute saisie de notre territoire»... A. B.

Libération
samedi 14 septembre 2024 811 mots, p. 14

EXPRESSO

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13 septembre 2024 - Libération (site web)

Pour Lucie Castets, l'après commence à la Fête de l'Humanité

SACHA NELKEN

EXPRESSO

Toujours candidate du NFP pour Matignon malgré la nomination de Michel Barnier, la haute fonctionnaire se cherche un nouveau costume. Première étape au grand raout communiste qui commençait vendredi en Essonne.

D u jour au lendemain, Lucie Castets a dû enfiler les habits de politique. Haute fonctionnaire, l'ancienne directrice financière de la mairie de Paris a découvert en quelques semaines les déplacements de terrains, les réunions à rallonge avec les chefs de parti ou les interviews matinales. Selon de nombreux cadres qui l'ont croisée durant l'été, la trentenaire y aurait même pris goût. Ça tombe bien, depuis qu'Emmanuel Macron a choisi de nommer Michel Barnier Premier ministre, voilà l'énarque que le Nouveau Front populaire voulait installer à Matignon confrontée DU à une interrogation que se sont posée des milliers d'élus ou aspirants élus avant elle : comment durer dans ce milieu ? Pour le moment, Lucie Castets reconnaît ne pas avoir encore trouvé la réponse. Malgré tout, la Normande a décidé, après une petite coupure, de réoccuper le terrain en tant que candidate de la coalition de gauche à la primature au cas où Barnier se ferait censurer rapidement. «Tout de suite on accueille notre future Première ministre», annonce ainsi le codirecteur de l'Humanité, Sébastien Crépel, vendredi pour le premier événement des trois jours de la Fête de l'Humanité sur l'ancienne base aérienne 217 du Plessis-Pâté (Essonne), auquel participe la cofondatrice du collectif Nos services publics. Avec JOUR un large sourire et la main sur le coeur, la native de Caen monte sur scène sous des applaudissements nourris. «Ce n'est pas la première fois que je viens ici, bien sûr, mais c'est la première fois dans ces conditions», commence Lucie Castets.

Espoir. Entourée de deux journalistes du quotidien proche du Parti communiste, Lucie Castets répète ce qu'elle a déjà dit ces derniers jours. Sa «stupéfaction, sa colère» face au refus d'Emmanuel Macron d'offrir une chance à la gauche alors qu'elle est le bloc arrivé en tête le 7 juillet. «Le premier risque, c'est que les gens se découragent», estime l'énarque, qui explique au passage que «la seule personne qui a refusé d'échanger avec [elle] cet été, c'est Gabriel Attal». Avec Michel Barnier, qu'elle qualifie de «Premier ministre sous tutelle du Rassemblement national», dans la mesure où la durée de son bail à Matignon dépend du bon vouloir de la formation de Marine Le Pen, l'ancienne de la Mairie de Paris craint le pire. «On risque la mise en oeuvre de politiques dictées par des mesures de l'extrême droite car le gouvernement craint la censure», affirme-telle.

Depuis la scène, Castets tente surtout de convaincre les militants de gauche de continuer à se battre. «Il est important que les gens restent mobilisés de toutes les façons possibles, il ne faut surtout pas se démobiliser», scande-telle. D'ailleurs, pour que l'espoir perdure, l'énarque développe les premières mesures qu'elle mettrait en oeuvre si elle venait à s'installer à Matignon malgré la très faible probabilité d'un tel scénario. Elle parle hausse des salaires, abrogation de la réforme des retraites. Surtout, Lucie Castets «appelle de ses voeux les plus chers le fait que le NFP perdure dans le temps». «Je mettrai toute mon énergie au service de cette union», promet-elle.

Soutien. Dans les prochaines semaines, la haute fonctionnaire compte «retourner voir les Français sur le terrain». «Il faut demander aux gens ce qu'ils attendent, avec ce dialogue avec les citoyens.» Y compris les électeurs partis au Rassemblement national. Et toujours, donc, dans la peau d'aspirante Première ministre. «Si on continue de me donner ce rôle, je le prends avec grand plaisir», assure-telle. Jusqu'ici justement, personne au sein du NFP n'a formulé le souhait de changer de candidat pour Matignon. D'une part, chacun se souvient de la difficulté de trouver une personnalité faisant consensus chez les socialistes, écologistes, communistes et insoumis. Se relancer dans de telles négociations risquerait ainsi d'affaiblir l'alliance qui se retrouverait de nouveau la cible d'attaques sur ses «divisions». «Elle a une qualité que personne n'a pour le moment, elle est la seule à avoir eu un “go” des quatre partis», confirme le député PS de Paris qui l'a bien connue à la mairie, Emmanuel Grégoire.

Mais, d'autre part, la trentenaire a convaincu l'ensemble des partenaires cet été. «Elle a réussi à incarner le NFP avec maestria», loue l'élu LFI du Val-d'Oise Paul Vannier. Pour autant, maintenant que la question du futur locataire de Matignon n'est plus le sujet, Lucie Castets, qui n'a pas de mandat électoral, va devoir trouver un moyen d'exister. A ce sujet, la secrétaire nationale des Ecologistes, Marine Tondelier, lance : «On réfléchit chaque jour à comment chacun peut trouver sa place. Elle a tout notre soutien.» Reste à définir son nouveau rôle.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Faits divers, samedi 14 septembre 2024 818 mots, p. AUJM14
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13 septembre 2024 - Le Parisien (site web)
14 septembre 2024 - Le Parisien

Comment mettre un coup de frein au fléau des refus d'obtempérer

Un accident causé par un automobiliste cherchant à échapper à la police a fait un mort jeudi à Rosny, en banlieue parisienne. Plus de 20 000 cas sont recensés par an, malgré des sanctions durcies.

Bertrand Métayer

La mort d'un livreur à scooter, percuté par un automobiliste en fuite après avoir refusé de s'arrêter lors d'un contrôle de police, pose une nouvelle fois la question des refus d'obtempérer et des moyens d'enrayer le phénomène. Jeudi soir, une BMW a échappé à un contrôle à Montreuil (Seine-Saint-Denis) avant de prendre la fuite à vive allure. Quelques rues plus loin, le véhicule a percuté la victime sur la commune de Rosny-sous-Bois. L'homme de 40 ans n'a pu être réanimé. La voiture a été retrouvée calcinée et le conducteur est toujours recherché. Une enquête a été ouverte pour refus d'obtempérer aggravé, homicide involontaire aggravé et dégradation par un moyen dangereux.

Le ministère de l'Intérieur estime qu'un refus d'obtempérer est commis toutes les vingt minutes en France : 23 100 cas ont été recensés en 2023, en légère baisse depuis deux ans. Mais 21 % d'entre eux sont considérés comme aggravés. Un record pour ces cas qui, neuf fois sur dix, mettent en danger un autre usager de la route. Les pistes nouvelles pour tenter d'enrayer des infractions commises par des hommes (dans 97 % des cas), dont les trois quarts ont moins de 30 ans, ne sont toutefois pas légion.

En 2022, les peines encourues ont été renforcées, avec deux ans de prison et 15 000 € d'amende et jusqu'à cinq ans et 75 000 € lorsque le cas est aggravé. « C'est bien, mais ces peines sont relativement théoriques, regrette Fabien Di Filippo, député LR de Moselle. On ne peut pas surcharger encore plus nos prisons mais on peut imaginer de systématiser des travaux d'intérêt général. Il faut aussi que le retrait du permis soit systématique tout comme la saisie du véhicule. »

« Taper très fort au porte-monnaie »

Une mesure que réclament aussi les forces de l'ordre. « Dès lors qu'une infraction est commise, le véhicule ne doit pas pouvoir reprendre la route, abonde Éric Henry, le porte-parole du syndicat Alliance. Les refus d'obtempérer, comme les rodéos souvent liés, sont une gangrène nationale qui doit être considérée comme une priorité de sécurité publique. Nous réclamons une harmonisation lors des prises en charge, une sécurisation juridique des collègues, la généralisation de la vidéoprotection pour faciliter les enquêtes et une réponse pénale qui ait du sens pour faire cesser cette impunité. Les auteurs doivent savoir que le couperet judiciaire va s'abattre sur eux. »

Avocat de victimes de la route, Antoine Régley estime que des sanctions financières accrues pourraient infléchir le nombre d'infractions. « Il faudrait taper très fort au porte-monnaie en faisant payer aux auteurs toutes les conséquences matérielles comme les dégâts sur les véhicules ou le mobilier urbain mais aussi les coûts d'enquête lorsque de gros moyens sont mis en place, avance l'auteur du livre Drames de la route : Combats contre l'injustice (Éd. Hugo Doc). Cela fait peser sur ces personnes le risque d'être ruinées à vie. Si elles savent que cela va leur coûter cher, elles ne vont pas continuer. »

Le déploiement plus fréquent de herses

Une proposition vue d'un bon oeil par Fabien Di Filippo, qui compte porter le combat à l'Assemblée. « Il faut responsabiliser les citoyens, et s'il n'y a pas de conséquence grave, la sanction judiciaire est trop faible. Avoir des peines comme des saisies de véhicules, des amendes ou des réparations financières, cela a un effet immédiat plus efficace. »

Antoine Régley propose aussi le déploiement plus fréquent de systèmes de herses pour stopper les véhicules en fuite. « Il faudrait les systématiser, mais cela nécessite que chaque unité de tous les commissariats et gendarmeries de France en soit équipée », glisse dubitatif Éric Henry. « On les utilise majoritairement lors des rodéos, mais il faut avoir le temps de les mettre en place, nuance Sonia Fibleuil, la porte-parole de la police nationale. Ce dispositif ne peut pas matériellement être utilisé lorsque le refus est commis mais une fois qu'il est signalé. »

La commissaire divisionnaire défend la doctrine d'intervention « en triangulation », avec trois policiers qui surveillent à la fois le conducteur, les éventuels passagers et la voie publique. « Ce sont des techniques qu'on travaille en formation initiale comme en formation continue. S'il y a un refus d'obtempérer, la prise en charge (chasse) d'un véhicule est réservée aux cas les plus graves afin d'éviter les risques pour les fonctionnaires comme pour les usagers. Mais ce n'est pas parce que la personne n'est pas arrêtée sur le coup qu'elle ne l'est pas plus tard. La plupart du temps, on retrouve les propriétaires des véhicules et les auteurs des infractions. »

Le Monde
International, samedi 14 septembre 2024 1777 mots, p. 2
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13 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Migration : le durcissement allemand crée une onde de choc en Europe

Le rétablissement des contrôles aux frontières est critiqué par les voisins de Berlin, mais renforce les Etats européens qui souhaitent une politique encore plus répressive

Elsa Conesa et Philippe Jacqué

Berlin, Bruxelles - correspondante et bureau européen - Rétablissement des contrôles aux frontières intérieures de l’Allemagne, expulsions de réfugiés afghans vers Kaboul, menaces du premier ministre hongrois, Viktor Orban, d’envoyer des migrants par bus de Budapest à Bruxelles… L’Europe a ouvert, en cette rentrée, une nouvelle séquence politique tendue sur le thème inflammable de l’immigration. Le sujet s’invitera au sommet des chefs d’Etat européens de la rentrée, mi-octobre, assurent plusieurs diplomates à Bruxelles.

Depuis le début de l’année, le nombre d’entrées irrégulières enregistrées dans l’Union européenne par Frontex a pourtant chuté de 36 % (113 400 entrées à la fin de juillet). Les Vingt-Sept ont bouclé le « pacte sur la migration et l’asile » en juin, pour gérer ensemble ces arrivées, tout en multipliant les accords migratoires avec la Tunisie, l’Egypte ou le Liban. Mais cela n’a pas eu les effets politiques escomptés pour les partis au pouvoir. Au contraire.

En juin, la poussée des partis d’extrême droite aux élections européennes, mais également aux législatives en France et, plus récemment, lors des régionales de deux Länder de l’est de l’Allemagne, le triomphe de l’Alternative für Deutschland et d’un parti de gauche hostile à l’immigration, l’Alliance Sahra Wagenknecht, ont remis la question migratoire au premier plan.

L’émotion suscitée par la succession d’attaques meurtrières en Allemagne par des personnes réfugiées radicalisées, fin mai, à Mannheim et, fin août, à Solingen, a contraint la coalition au pouvoir à prendre des mesures dans l’urgence, dès la fin de l’été : expulsion de vingt-huit Afghans, rétablissement des contrôles sur la totalité des frontières du pays à partir du 16 septembre, réduction des prestations sociales pour certains réfugiés. Un virage à 180 degrés pour l’un des pays qui se pensait jusqu’ici comme l’un des plus ouverts d’Europe.

« Il faut plus de solidarité »

Désormais, la tendance politique est à un nouveau raidissement de la politique migratoire, partagée entre Bruxelles et les capitales des Vingt-Sept, alors qu’Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, doit détailler dans les semaines à venir la feuille de route de la future commissaire aux affaires intérieures. Le poste, qu’aucun pays n’a réclamé tant il y a de coups à prendre, pourrait revenir à la libérale belge Hadja Lahbib.

Depuis 2015, les pays de l’espace Schengen, au sein duquel prévaut la liberté de circulation, rétablissent régulièrement les contrôles intérieurs aux frontières pour des raisons sécuritaires. La France ne s’en prive pas. En annonçant simultanément le rétablissement des contrôles aux frontières avec ses neuf pays voisins, l’Allemagne envoie un message fort, qui lui a valu quelques réactions hostiles de partenaires européens.

« Ce genre d’action est inacceptable », a déclaré, mardi 10 septembre, le premier ministre polonais, Donald Tusk. « Il ne serait pas juste de s’orienter vers une logique d’exemptions ad hoc de Schengen, avec des contrôles aux frontières qui pourraient finalement ne pas permettre la libre circulation des citoyens et nuire aux acquis fondamentaux de l’Union européenne », a, pour sa part, déclaré Kyriakos Mitsotakis, son homologue grec, en voyage à Vienne.

Au contraire, M. Orban, en croisade depuis de nombreuses années contre toute politique migratoire commune et qui entend envoyer des migrants à Bruxelles par bus, a salué le geste d’un message goguenard sur X : « L’Allemagne a décidé d’imposer des contrôles stricts aux frontières pour stopper la migration illégale. Chancelier Scholz, bienvenue au club ! #stopmigration. »

L’Allemagne reproche, de son côté, aux pays voisins, en particulier ceux du sud de l’Europe, de ne pas contrôler suffisamment leurs frontières, et de laisser circuler les réfugiés sans avoir traité en amont leurs demandes d’asile, comme le prévoit le système dit « de Dublin ». « Le problème est que l’Allemagne accueille beaucoup plus de réfugiés que les autres pays,souligne le député Nils Schmid (Parti social-démocrate, SPD), porte-parole du groupe au Bundestag pour la politique étrangère, et proche d’Olaf Scholz. Le système européen du droit d’asile a été réformé, mais il faut que les demandes des réfugiés soient traitées dans les pays d’accueil. Il faut plus de solidarité. »

L’Allemagne a reçu, cette année, environ un quart du total des demandes d’asile faites en Europe, selon Eurostat. « Il faut tenir compte de la charge globale qui pèse sur l’Allemagne, fait valoir le ministère de l’intérieur allemand. Notamment les capacités limitées des communes en matière d’hébergement, d’éducation et de formation, en raison de l’accueil de 1,2 million de réfugiés en provenance d’Ukraine et de l’immigration d’asile de ces dernières années. » Celle-ci est estimée à quelque 2 millions de personnes supplémentaires depuis 2015.

D’après le ministère de l’intérieur, un tiers des 74 622 demandes allemandes de renvoi de migrants vers d’autres Etats européens a échoué en 2023, parce que les pays concernés, comme l’Italie ou la Grèce, ont refusé de les accueillir.

Le SPD « sous pression »

« Aucun Etat au monde ne peut accueillir des réfugiés de manière illimitée », a averti la ministre de l’intérieur allemande, Nancy Faeser, dans un document transmis à la Commission européenne et cité par le quotidien Süddeutsche Zeitung, qui décrit la situation en Allemagne en termes dramatiques, pour la sécurité du pays. Le gouvernement défend la création de centres d’accueil et de détention aux frontières allemandes, pour examiner les demandes des réfugiés grâce à une procédure accélérée qui ne durerait que cinq semaines, contre plusieurs mois aujourd’hui. Insuffisant pour les chrétiens-démocrates de la droite conservatrice, dont M. Schoz espérait le soutien, mais qui ont claqué la porte des négociations en début de semaine.

« C’est un vieux débat autour d’un système qui ne satisfait personne,relativise Sophie Meiners, chercheuse et spécialiste de l’immigration à l’Institut allemand des relations internationales. Les pays du Sud qui accueillent les réfugiés trouvent le système européen injuste parce qu’il repose intégralement sur eux, et les pays comme l’Allemagne, où vont les demandeurs d’asile, leur reprochent de se décharger en les laissant passer. »

La chercheuse voit néanmoins dans les mesures de la coalition allemande un virage politique évident, en partie lié à la pression exercée par la droite et les partis extrêmes, même si la régulation de l’immigration illégale fait partie des sujets mentionnés dans le contrat de la coalition depuis 2021. « Beaucoup de sociaux-démocrates étaient hostiles à des mesures comme les contrôles aux frontières par le passé », résume-t-elle.

Cette approche présente toutefois des risques. « Quand on décide de rétablir ses frontières pour des raisons sécuritaires, on cherche à marquer l’opinion publique,décrypte une source diplomatique . Mais c’est un piège, car on ne peut plus revenir en arrière. Comment expliquer que les menaces n’existeront plus dans six mois, un an ou deux ans ? C’est impossible. »

Le 29 août, Mme Faeser a rendu visite à Gérald Darmanin, son homologue français démissionnaire, pour évoquer la coopération sécuritaire entre les deux pays. Selon une source de la Place Beauvau, elle n’a abordé que le sujet migratoire. « Sous pression, le SPD est devenu de plus en plus restrictif dans son approche, constate Florian Trauner, spécialiste des migrations à la Vrije Universiteit Brussel, l’université néerlandophone de Bruxelles. Ils restent néanmoins légalistes, tout doit être conforme aux droits européen et international. »

Tirée vers la gauche par les Verts, l’Allemagne a été éloignée du barycentre politique européen sur la question migratoire ces dernières années. « Lors de la négociation du pacte sur la migration et l’asile, elle était très souvent décalée par rapport au consensus des Etats membres, avec la défense de principes d’ouverture et d’humanisme, au demeurant très nobles, mais qui étaient loin des préoccupations des autres Etats,relève une source diplomatique européenne. Elle revient sur des positions bien plus fermes en matière migratoire, comme souvent, de manière assez soudaine et brutale. »

A Paris aussi, le risque est grand de basculer vers un nouveau durcissement sur la question migratoire, moins d’un an après la loi sur l’immigration votée et soutenue par le Rassemblement national. Après la prise de fonctions du nouveau premier ministre, Michel Barnier, l’idée d’un ministère de l’immigration a refait surface, démenti, lundi 9 septembre, par Matignon.

« Modèle Rwanda »

Dès lors, à Bruxelles, monte une réelle inquiétude. Depuis le printemps, une quinzaine d’Etats membres, menés par l’Autriche et le Danemark, l’Italie ou la République tchèque, réclament à l’exécutif européen « d’identifier, d’élaborer et de proposer de nouveaux moyens et de nouvelles solutions pour prévenir l’immigration irrégulière en Europe ».

Ces pays ont notamment en ligne de mire la mise en place d’une politique d’externalisation de l’accueil et du traitement des demandeurs d’asile hors du Vieux Continent sur le « modèle Rwanda », développé par la précédente majorité conservatrice du Royaume-Uni. Selon une source, certains pays se prépareraient déjà à la mise en œuvre d’une possible politique d’externalisation, tandis que l’Italie poursuit ses préparatifs en Albanie d’un projet d’externalisation similaire.

Ces quinze Etats signataires, dont ne font partie ni la France ni l’Allemagne, demandent également à la Commission de travailler sur les retours des demandeurs d’asile déboutés .En juillet, au Parlement européen, lors de son discours de confirmation à la présidence de la Commission, Ursula von der Leyen a promis « une approche commune sur la question des retours, afin de les rendre plus efficaces et plus dignes ». « Après cet engagement, les représentants des quinze pays jubilaient », confie un diplomate européen.

Ces Etats souhaiteraient pouvoir renvoyer les migrants dans des pays tiers sûrs, voire dans leurs pays d’origine, y compris en Syrie ou en Afghanistan. L’Allemagne a déjà brisé ce tabou fin août, en renvoyant vingt-huit réfugiés afghans à Kaboul, avec l’aide du Qatar. Et d’autres Etats, dont l’Autriche ou Chypre, veulent faciliter ces solutions inimaginables il y a encore dix ans. « Les idées des pays signataires de la lettre sont en train d’infuser le débat entre les Vingt-Sept, et le ton évolue et se durcit, juge une source, les digues ne tiendront plus longtemps. »

De son côté, la Suède a annoncé, jeudi 12 septembre, vouloir porter à 30 000 euros par personne l’aide au retour proposée aux migrants, bien davantage que le montant actuel qui s’élève à 3 512 euros pour une famille.

Le Figaro, no. 24901
Le Figaro, samedi 14 septembre 2024 1614 mots, p. 8

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13 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

La déesse Mazu, agent d'influence chinoise à Taïwan

Pékin, qui multiplie les stratégies pour attirer l'île dans son giron, s'immisce jusque dans les puissants temples dédiés au culte de cette divinité, très répandu dans la société taïwanaise.

Duroy, Suzanne

Dans son petit bourg en banlieue de Taichung, la deuxième ville de Taïwan, Wang Ching-chan règne en maître : il défile dans une Bentley dernier cri, flanqué de deux imposants SUV noirs. Ses cheveux coupés mi-ras laissent entrevoir de larges tatouages sur son crâne. Mais ce dont il est le plus fier, c'est son temple. Ce dernier, Hao Tian, est en plein chantier d'agrandissement ; un étage est en construction pour accueillir les pèlerins chinois. Avec le port de Taichung à deux kilomètres, l'empire du Milieu est aux portes du temple : deux heures en bateau suffisent pour rejoindre la côte. Le projet est colossal : 2 milliards de dollars taïwanais (près de 6 millions d'euros) financés par de généreux donateurs. «Nous échangeons avec la Chine pour éviter la guerre!» , s'exclame Wang Ching-chan. Depuis quelque temps, les relations étroites de certains temples taïwanais avec la Chine sont régulièrement dénoncées dans la presse de l'île, qui évoque des «infiltrations rouges».

Sur le site, les employés s'affairent : un peintre dessine un dragon sur l'autel surchargé de dorures. Il devra accueillir la maîtresse des lieux : Mazu, la déesse de la mer, matérialisée par une statue de femme, pas plus haute que trois pommes, croulant sous les bijoux et son épaisse parure dorée. Cette petite femme au milieu de ce monde d'hommes exerce une influence hors norme sur la société taïwanaise.

«Le rôle de Mazu à Taïwan c'est celui d'une autre mère. Tu peux confier ton humeur, tu peux tout lui dire directement» ,explique Tsai Yung-te, directeur du puissant temple de Chao Tian, dans une petite ville au sud de Taichung. Celle que l'on compare parfois à la Vierge Marie serait née en 960 sur l'île de Meizhou, en Chine. Dotée de pouvoirs extraordinaires, dont celui de détourner les typhons, elle incarne la déesse protectrice des marins. Elle a conquis les habitants des côtes chinoises, bouddhistes et taoïstes compris, avant de gagner l'île de Taïwan, au gré des vagues migratoires.

En Chine, la plupart des temples furent détruits au cours de la Révolution culturelle (1966-1976). Mais Taïwan en a gardé une croyance intacte, qui continue de rythmer la vie des habitants : «Quand les énergies négatives sont trop puissantes, je vais prier au temple. Je lui confie les difficultés que j'ai rencontrées et lui demande de m'aider à aller mieux» , confie Lin Chia-ying, une jeune infirmière à Taichung. Pour elle, Mazu est une croyance intime. Elle ignore tout d'éventuels échanges avec la Chine.

Dans un contexte où Pékin multiplie les stratégies afin d'attirer l'île de 23 millions d'habitants dans son giron, les racines chinoises de Mazu font de son culte un enjeu politique qui déchire les partis taïwanais. Pour le KMT, historiquement proche de la Chine, Mazu est une déesse de la paix. En face, le DPP, parti au pouvoir, rabâche que la Chine utilise son influence sur les temples pour faire basculer son électorat au profit du KMT.

Chercheuse à l'université de Shih Hsin, Liu Yu-hsi et son équipe ont soulevé de nouveau le débat en démontrant une certaine corrélation entre temples et votes lors des élections présidentielles de 2024. Les pèlerins qui se rendent en Chine lors de cérémonies religieuses seraient progressivement influencés politiquement par le biais de groupes de conversation distillant des messages qui décrédibilisent le DPP. «Cela commence avec des messages dans lesquels on se souhaite bonne journée, bonne santé. Puis, ce qui semble être une conversation anodine, bascule vers des messages plus politisés avec des éléments de langage du Parti communiste chinois» , explique-t-elle.

En coulisses, se dessine le rôle du Front uni, un département du Parti communiste chinois qui cherche à déstabiliser et à influencer les pays dans le monde entier au profit de sa cause. Il s'appuie sur une myriade d'associations, tel le très connu Institut Confucius. Dans le cas de la déesse Mazu, une organisation chinoise interpelle : Mazuworld, née sous les auspices d'un haut cadre du PCC chargé des affaires du Front uni. Des directeurs de temple taïwanais y siègent également comme vice-présidents.

Questionnés sur l'instrumentalisation politique des temples de Mazu par la Chine, les directeurs de temple maintiennent que ces échanges sont strictement culturels : «Bien sûr, à l'occasion d'événements religieux, il y a toujours des membres du gouvernement chinois. Nous le savons. Mais les intentions du gouvernement, nous ne pouvons en dire mot» , se défend Chang Wei-dung, vice-président de la Mazuworld en 2016 et directeur de temple taïwanais. D'autres plaident l'ignorance : «Nous discutons, oui, mais nous ne savons pas que ce sont des personnes du Front uni, parce qu'on ne nous le dit pas» , rétorque Cheng Ming-kun, président de l'Alliance des temples de Mazu, une association très proche de Pékin. Tout commence en 2001, lorsque l'alliance finance à hauteur de 2 millions de dollars taïwanais (près de 600 000 euros) la rénovation d'un temple sur l'île de Meizhou, en Chine. Depuis, elle organise chaque année un à deux pèlerinages de 700 personnes environ, selon Cheng Ming-kun.

Pour les dirigeants de temple, ces échanges ne sont pas politiques. Certains se considèrent au contraire comme des émissaires de la paix dans le détroit. «Notre particularité, c'est que nous pouvons être un intermédiaire entre les personnes, car nous n'échangeons pas avec le gouvernement. Nous sommes en contact avec les temples chinois, les associations et le bureau des affaires taïwanaises en Chine chargé des commerçants taïwanais» , explique le directeur de l'Amicale de la culture de Mazu, proche ami de celui que l'on surnomme « Grand frère Piao », le puissant directeur du temple de Dajia, à Taichung.

Yen Ching-piao, de son vrai nom, est bien connu des Taïwanais. La presse en dresse le portrait d'un «gatao », chef de gang en taïwanais. Il faut dire que l'homme a été incarcéré trois ans dans la redoutée prison de l'île verte et inculpé dans plusieurs affaires de corruption. Patriarche d'une famille qui domine le paysage politique et économique de Taichung, son tissu relationnel s'étend jusqu'en Chine. Âgé d'une soixantaine d'années, du haut de son 1,60 m, sa présence induit aussitôt le respect autour de lui. « Grand frère Piao » se vante : «Lorsque j'étais député, on venait me chercher.» Il raconte avoir aidé des hommes d'affaires taïwanais à «régler des soucis»en Chine, principalement des histoires de taxes lorsqu'ils ouvraient des usines. Interrogé sur ses relations avec le Front uni, « Grand frère Piao » s'exclame : «Mon père, mes enfants, ma famille, sur cinq générations, nous avons tous habité Taïwan. Mes enfants ont fait leurs études à l'étranger, mais ils sont toujours revenus ici.»

Selon un chercheur spécialiste des religions à Taïwan souhaitant rester anonyme, aucune preuve ne permet de qualifier ces relations d' «infiltrations chinoises» et si cela était avéré, les personnes en question seraient arrêtées. «Je ne pense pas que le temple de Dajia soit infiltré. Ce n'est pas un agent, mais il peut contribuer à une politique pro-unification en discutant avec la Chine ou en invitant des politiques à venir à Taïwan. Cela a donc une incidence sur cette entreprise d'infiltration, mais ce n'est pas pour autant une infiltration chinoise comme le prétend le DPP» , considère-t-il.

La question est d'autant plus délicate qu'elle est identitaire. «Depuis que nous sommes petits, on nous dit que Mazu est une déesse qui vient de Chine» , justifie le directeur du temple de Hao Tian dont les ancêtres, comme ceux de tant d'autres Taïwanais, sont originaires de la province chinoise du Fujian. Pour Marta Pavone, chercheuse à l'Inalco et spécialiste des cultes à Taïwan, ce que le DPP et la presse appellent des « infiltrations » sont avant tout des relations séculaires et identitaires : «Quand les immigrés chinois arrivaient à Taïwan, ils amenaient avec eux de la cendre d'encens du temple de leur village d'origine pour établir un culte secondaire dans leur nouveau lieu d'ancrage. Cette pratique avait pour objectif de créer un réseau de cultes et des relations entre les colons chinois à Taïwan et leur lieu d'origine en Chine. Aujourd'hui, c'est souvent utilisé pour légitimer l'ancienneté d'un culte à Taïwan, donc sa filiation directe avec la Chine.»

Récemment, l'épidémie de Covid-19 a marqué un coup d'arrêt radical à ces échanges. Voyagent désormais seulement une poignée de représentants de temple. Mais une zone d'ombre plane quant aux véritables raisons de ce déclin : «En ce moment, tout le monde est occupé, on communique par téléphone ou par messages»justifie, évasif, Cheng Ming-kun. Les pèlerins chinois ne viennent plus à Taïwan : «Avant, chaque année ils venaient, mais pour des raisons politiques ce n'est plus le cas» , regrette le directeur de temple de Chao Tian. Celui-ci poursuit ses passages en Chine, mais ils sont discrets et ne sont pas ébruités sur les réseaux sociaux.

Ce refroidissement des relations est le reflet d'un accroissement des tensions dans le détroit. À Taïwan, le bureau des affaires chinoises a plusieurs fois interdit la venue de groupes chinois dans le cadre d'échanges religieux jugés suspects : «Nous espérons le plus possible avoir des échanges sains avec la Chine, mais en même temps cela peut devenir un instrument de propagande du Front uni» ,explique le vice-directeur, Shen Yu-chung. Le directeur du temple de Chao Tian ne désespère pas : «La religion continue de vivre. Taïwan vient à l'origine des immigrés chinois, donc je suis certain qu'il n'y aura pas de guerre.» Le président de l'Alliance des temples de Mazu invoque, quant à lui, la déesse : «C'est parce qu'on croit en Mazu qu'elle nous protège. Or Mazu ne te dirait jamais d'aller à la guerre!»

Le Monde
France, samedi 14 septembre 2024 1564 mots, p. 15
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Récit

Vingt ans après, l’affaire Christian Poucet relancée

En 2001, le patron d’un syndicat d’entrepreneurs virulent était abattu. Fermé en 2014, le dossier a été discrètement rouvert

Samuel Laurent

Lundi 29 janvier 2001. Une faible pluie tombe sur Baillargues, petite commune de l’Hérault située à une trentaine de kilomètres au nord-est de Montpellier. Vers 9 h 45, une berline noire se gare devant le 479, route de Nîmes, devant les locaux du Centre de délocalisation et de commerce international (CDCI). Deux hommes en sortent, gantés, le visage masqué par une cagoule de laine noire. Armes en main, ils s’engouffrent dans les locaux d’un pas décidé.

Les deux hommes se rendent directement au premier étage et pénètrent dans un bureau dans lequel le patron, Christian Poucet, est en pleine conversation téléphonique. Sans prononcer un mot, ils lui tirent dessus. Des balles de 9 millimètres Parabellum atteignent le quadragénaire au visage, au thorax et au bas-ventre. Ses assassins prennent la fuite. Ils ne seront ni interpellés ni identifiés. Qui a tué Christian Poucet ? Le mystère dure depuis deux décennies. Il pourrait enfin connaître un dénouement : comme l’a révélé le site local Métropolitain , la justice a ordonné voilà un an, en toute discrétion, la réouverture de ce dossier.

La mort violente de Christian Poucet en 2001 vient clore une vie de conflits. Avant d’être un chef d’entreprise, l’homme est surtout l’inflexible dirigeant de la virulente Confédération de défense des commerçants et artisans européenne (CDCAE). Dans la droite ligne des mouvements poujadistes, ce syndicat de commerçants et de petits patrons a pour leitmotiv la dénonciation des taxes sociales et professionnelles. Il réclame la fin du monopole de la Sécurité sociale et le droit pour les libéraux de choisir leur assurance sociale.

Méthodes coup de poing

Etudes d’huissier et caisses de retraite saccagées, manifestations sauvages, séquestrations… Depuis sa naissance, en 1992, la CDCAE se distingue par ses méthodes coup de poing, revendiquées par son patron. Amateur de casinos, de chiens, de voitures de sport et d’armes à feu, Christian Poucet n’a peur de rien, et certainement pas de la justice.

En 1995, il échoue à se présenter à l’élection présidentielle, faute de parrainages d’élus. Un an plus tard, fin 1996, apprenant qu’un juge d’instruction s’intéresse à son syndicat et à ses comptes, il le menace lors d’une réunion publique : « On connaît son adresse. »Il est placé en garde à vue le 30 novembre. Ses adhérents saccagent le centre-ville de Montpellier pour protester contre son arrestation. Pendant ce temps, face aux policiers, il réitère ses menaces envers le magistrat instructeur : « Mes hommes lui feront la peau. »

Ces propos lui vaudront, en février 1997, malgré une défense assurée par le prestigieux avocat Jacques Vergès, une condamnation à deux ans de prison ferme, pour menaces de mort à l’encontre d’un magistrat, mais aussi acquisition et détention d’arme sans permis, découvertes à son domicile. Libéré pour raisons de santé, il reprend aussitôt son activisme : quelques jours avant son assassinat, il organisait encore la séquestration d’un député socialiste du Gard, Alain Fabre-Pujol, pour exiger un entretien avec le préfet.

L’ancien vendeur de chaussures a le sens des affaires, qu’il mêle étroitement à ses activités syndicales. Avec l’aide d’un autre personnage sulfureux, l’assureur Philippe Wargnier – mort dans un accident d’avion privé, quelques mois avant l’assassinat de M. Poucet –, il a conçu un fructueux système d’assurance sociale parallèle pour les adhérents de la CDCAE. Selon l’enquête, jusqu’à 6 000 adhérents versaient chaque année 10 000 francs (environ 2 200 euros actuels) pour bénéficier de cette assurance. Les fonds transitent par l’Irlande, l’île de Man ou Montevideo, mais surtout l’île de Madère, « zone franche » portugaise à la fiscalité avantageuse.

C’est à Madère que Christian Poucet a trouvé des partenaires pour lancer, en 1999, son entreprise, le CDCI, spécialisé dans l’optimisation fiscale, grâce à des montages de sociétés offshore proposés aux adhérents de la CDCAE. Son ami Eric G. lui a présenté Maria M., sa compagne, influente notaire et femme d’affaires de Funchal, la capitale de l’île portugaise. Le CDCI propose toutes sortes de services : délocalisation, mais aussi comptabilité, conseil financier et même fourniture de salariés par des agences d’intérim.

Autant d’activités sur lesquelles Christian Poucet touche de confortables commissions, versées, selon l’enquête, sur un compte au Luxembourg. Les enquêteurs du service régional de police judiciaire comprennent rapidement qu’un conflit oppose Christian Poucet à Maria M., dont l’influence va croissant sur la CDCAE. Quelques mois avant sa mort, fin 2000, le patron du syndicat coupe brutalement les ponts avec ses deux associés portugais. La riposte est immédiate : à Madère, Maria M. bloque les versements des commissions, et fait suspendre par les autorités judiciaires portugaises l’encours des sociétés de M. Poucet dans l’île, soit environ 700 000 francs. Le ton monte. Maria M. porte plainte pour menaces après avoir, selon son récit, reçu la visite d’hommes de main de Christian Poucet.

Deux pistes s’opposent dans l’assassinat. Celle du conflit entre associés ; et une autre hypothèse, avancée d’après l’emplacement des tirs, au bas-ventre, et la personnalité de séducteur de Christian Poucet. Certains enquêteurs évoquent l’idée d’un meurtre pour des raisons sentimentales.

Début 2002, le journal local madérois Diario De Noticias révèle qu’un ex-garde du corps de Maria M. aurait voyagé en France en compagnie d’Eric G., juste avant l’assassinat de Christian Poucet. Les enquêteurs français mettront plusieurs années à identifier cet homme, Alexandre M. L., expatrié au Brésil. Interrogé en 2004, il nie s’être rendu sur le continent.

Une version démentie par de nouvelles découvertes : en janvier 2001, Maria M. a réservé trois billets pour un vol entre Funchal et Lisbonne, pour elle, son compagnon et son garde du corps. La femme d’affaires avance une explication qui semble crédible : elle assure que, le 12 janvier 2001, elle était au Portugal pour assister, avec Eric G., aux obsèques de son père à Lamego, au centre du pays.

« Femme puissante »

Des témoignages recueillis fin 2006 viendront fragiliser cet alibi : Eric G. n’était, selon ceux-ci, pas présent aux obsèques, mais avait dû partir en voiture pour ses « affaires ».Les enquêteurs découvrent que Maria M. a loué de Lisbonne une Mercedes noire, avec Eric G. comme second conducteur. A son retour chez le loueur, le 2 février, celle-ci avait parcouru 7 967 kilomètres.

Lorsqu’il récupère l’enquête, en 2008, le commandant Christian Flores, du SDPJ de Montpellier, privilégie la piste du règlement de comptes. Il récupère un enregistrement de conversations téléphoniques dans lesquelles Alexandre M. L. reconnaît avoir accompagné le couple Maria M. et Eric G. au Portugal, avant de continuer le voyage en voiture en compagnie d’Eric G., d’abord au Luxembourg, puis à Marseille et à Montpellier.

Il faut attendre 2010 pour que Christian Flores puisse se rendre au Brésil afin d’y interroger Alexandre M. L. Entouré d’avocats, « tremblant », se souvient l’ancien commandant de police, il assure ne plus se souvenir des détails, et nie le contenu des enregistrements. Christian Flores se rend ensuite à Funchal, en 2012. Il y découvre l’influence de Maria M., une « femme puissante »,dont « tout le monde a peur ». Il obtient, grâce à une nouvelle commission rogatoire, la possibilité d’interroger Eric G. « Très tendu »,celui-ci reconnaît le voyage, mais assure qu’il a eu lieu un an avant le meurtre.

Ces avancées dans l’enquête sont stoppées net lorsque, le 30 octobre 2014, le juge d’instruction décide de rendre une ordonnance de non-lieu. « Malgré les douze années d’instruction, il n’existe à ce jour aucun élément permettant d’identifier le ou les commanditaires de l’assassinat de Christian Poucet », écrit le magistrat .En outre, note-t-il en se basant sur l’emplacement des impacts de balles, « l’hypothèse d’une vengeance d’un mari jaloux ou d’une maîtresse éconduite » ne peut « être écartée ».

La décision frustre les enquêteurs, en premier lieu le commandant Christian Flores, aujourd’hui à la retraite : « Je n’avais pas la même lecture que le magistrat », euphémise-t-il aujourd’hui. Durant des années, le commandant de police multiplie les transmissions à sa hiérarchie de faits nouveaux apparus dans la presse portugaise, mais ils restent longtemps lettre morte.

Il faut attendre 2021 pour que le dossier se ranime, sous l’influence de médias français et portugais, qui consacrent des articles à ce meurtre non résolu, et reprennent les pistes évoquées depuis le non-lieu. En 2022, la presse portugaise publie de nouvelles révélations de proches d’Alexandre M. L., qui assurent qu’il aurait confessé avoir abattu Christian Poucet. Le parquet de Montpellier prend en toute discrétion, en avril 2023, un nouveau réquisitoire ordonnant la réouverture du dossier.

« Ce n’est pas tant un “cold case” qu’un déni de justice »,assure, de son bureau montpelliérain, Me Marc Gallix, qui représente la fille de la victime, interrogée le 28 juin par une juge d’instruction de Montpellier. « Le seul moyen d’avancer, désormais, ce sont des mandats d’arrêt et la convocation devant le juge d’instruction » des principaux suspects, insiste l’avocat. Contacté, le parquet de Montpellier n’a pas souhaité faire de commentaire à ce stade.

Le Monde
Idées, samedi 14 septembre 2024 3491 mots, p. 28,29
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15 septembre 2024 - La Matinale du Monde

Coalitions politiques, un blocage français

Chez la plupart de nos voisins européens, les Parlements fragmentés sont presque une norme, tout comme les négociations entre partis pour constituer un gouvernement. Depuis les législatives, les acteurs politiques français ont démontré en la matière une parfaite inaptitude, qui n’est pas d’ordre institutionnel mais bien culturel

Anne Chemin

Certains s’emportent, d’autres se lamentent, mais tous semblent désemparés : depuis le mois de juillet, le résultat des élections législatives a plongé les responsables politiques dans une immense perplexité. En l’absence de majorité absolue, nul ne semble savoir comment constituer un gouvernement, bâtir une majorité, négocier une feuille de route. Dans un pays où, depuis 1962, tous les présidents de la République, à l’exception de François Mitterrand en 1988 et d’Emmanuel Macron en 2022, ont pu s’appuyer sur des députés le doigt sur la couture du pantalon, le pluralisme parlementaire apparaît comme une véritable calamité.

Nombre de dirigeants européens ont sans doute souri en écoutant les complaintes et les indignations des responsables politiques français. Chez la plupart de nos voisins, les « Parlements de minorités », selon l’expression de l’Elysée, sont en effet la norme : loin de faire de l’Hexagone une terre maudite, les élections législatives de juillet, constate le politiste Thierry Chopin, inscrivent la vie politique française dans le « droit fil »des dynamiques européennes. Dans un pays comme l’Allemagne, où aucun parti n’a gouverné seul depuis 1949, ajoute le chercheur Martin Baloge, le morcellement actuel du Palais-Bourbon n’a rien de « déroutant ».

Au fil des décennies, nos voisins ont d’ailleurs appris à faire le pari de la négociation et à gérer avec patience et doigté la fragmentation de leur paysage politique. A l’issue des élections espagnoles de 2023, le roi avait ainsi demandé au chef de la formation arrivée en tête, le parti conservateur, de constituer une majorité avant de solliciter, après son échec, le parti socialiste : au terme de plusieurs semaines de discussions, Pedro Sanchez avait formé un gouvernement de coalition en concluant une alliance avec la gauche radicale et les nationalistes. Cent seize jours après le scrutin, il obtenait l’investiture de la Chambre.

Les députés du Bundestag allemand, eux aussi, maîtrisent depuis bien longtemps l’art de la coalition. Dans ce régime parlementaire où le chef de l’Etat se contente d’une fonction honorifique, le nom du chancelier ne sort pas un beau matin du chapeau présidentiel : il est le fruit d’une longue négociation entre partis politiques – quatre-vingt-six jours en 2013, cent soixante et onze jours en 2017 et soixante-treize jours en 2021. Ce travail de longue haleine aboutit à la rédaction d’une feuille de route d’une centaine de pages que les députés du Bundestag sont tenus de respecter une fois que le gouvernement de coalition est constitué.

Ce savoir-faire semble cruellement manquer aux responsables politiques français. Pendant deux mois, ils ont proclamé leur aspiration au compromis… tout en jurant que jamais ils ne remettraient en cause leurs alliances électorales et leurs programmes de campagne. « Si une discussion approfondie entre partis avait abouti à la rédaction d’un contrat de gouvernement, Emmanuel Macron n’aurait pourtant pas eu le choix : il aurait été obligé de nommer le chef de cette coalition à Matignon, analyse le constitutionnaliste Denis Baranger. Le problème, c’est qu’en France les élus semblent tout ignorer du mode d’emploi d’une coalition. »

Emmanuel Macron n’a pas semblé plus inspiré : s’il a invité les responsables politiques à bâtir des compromis, il a été incapable de renoncer à sa conception jupitérienne de la présidence. « Quand un chef de l’Etat se comporte pendant des années comme un “hyperprésident”, quand il fait un pari aussi risqué que la dissolution, quand il conduit le régime dans une zone de perturbation, il lui est très difficile, ensuite, de se poser en garant de la Constitution et d’incarner la stabilité républicaine », poursuit Denis Baranger, professeur de droit public à l’université Paris-Panthéon-Assas .

Pourquoi les acteurs politiques français sont-ils incapables de gérer un morcellement politique que le président Macron lui-même, en 2022, qualifiait d’ « affreusement banal en Europe » ? Comment comprendre leur incapacité à construire, à partir du résultat des urnes, des programmes de coalition fondés sur une négociation entre partis ? Certains observateurs pointent la singularité des institutions françaises : face à une Assemblée représentative divisée, les régimes parlementaires de nos voisins seraient mieux armés que la Ve République, construite en pleine crise algérienne par le général de Gaulle.

Président « encombré de sa force »

Cette hypothèse serait séduisante si la Ve République n’était, justement, un régime parlementaire. Contrairement à ce que la pratique verticale d’Emmanuel Macron donne à penser, nos institutions respectent parfaitement la règle fondamentale de ces régimes : le gouvernement français est responsable devant le Parlement. Si les députés adoptent une motion de censure, le premier ministre est donc tenu de démissionner – que cela plaise ou non au président. « Ce principe est la ligne directrice du régime parlementaire que le projet a l’ambition d’instituer », soulignait, en 1958, le garde des sceaux, Michel Debré, dans son discours devant le Conseil d’Etat.

Rien, dans le texte fondateur de 1958, ne s’oppose d’ailleurs à l’émergence, à l’Assemblée nationale, d’un gouvernement de coalition composé de plusieurs partis. Au contraire. « En 1958, les hommes qui créent la Ve République ont connu, sous la IVe, une Assemblée divisée et des gouvernements instables – 22 en douze ans !,précise l’historien Nicolas Roussellier, professeur d’histoire à Sciences Po et auteur de La Force de gouverner. Le pouvoir exécutif en France (XIXe-XXIe siècles) (Gallimard, 2015). Ils n’imaginent donc pas un instant qu’un parti disposera un jour de la majorité absolue à l’Assemblée nationale : pour eux, l’avenir sera fait d’hémicycles morcelés et de gouvernements pluripartisans. »

Si la Ve République est un régime parlementaire, si sa Constitution n’exclut en rien la formation d’un gouvernement issu de groupes parlementaires différents, concurrents, voire distants, pourquoi a-t-elle tant de mal à bâtir une coalition ? Sans doute parce qu’elle n’est pas « seulement » un régime parlementaire : dès 1958, le texte fondateur contient en germe une puissante dérive présidentialiste. Au fil des décennies, elle fera de la Ve République une monarchie républicaine souvent étrangère, parfois même allergique, à la culture de négociation et de compromis exigée par les coalitions.

Parce qu’ils veulent un exécutif fort, le général de Gaulle et Michel Debré se gardent bien, en effet, de faire du Parlement le siège unique du pouvoir. « La crise algérienne offre au général de Gaulle l’occasion d’inscrire dans la Constitution la pratique politico-militaire du pouvoir qu’il a forgée à Londres, pendant la guerre, rappelle Nicolas Roussellier . Pour surmonter les aléas du parlementarisme, il instaure donc un chef de l’Etat doté de pouvoirs propres et un premier ministre armé d’un remède de cheval contre l’indiscipline des députés – le parlementarisme “rationalisé”, aujourd’hui symbolisé par l’article 49.3. »

Au président modeste chargé d’ « inaugurer les chrysanthèmes »de la IVe République, selon l’expression du général de Gaulle, succède donc un chef d’Etat qui a vocation à devenir, selon Michel Debré, la « clé de voûte » des institutions. « Il ne peut être seulement, comme en tout régime parlementaire, le chef d’Etat qui désigne le premier ministre, voire les autres ministres(…) ,précise-t-il . Il est, dans notre France où les divisions intestines ont un tel pouvoir sur la scène politique, le juge supérieur de l’intérêt national. »Cette éminente fonction lui vaut d’être le premier personnage cité par la Constitution de 1958 – avant, bien sûr, le gouvernement et le Parlement.

La création de cette figure nouvelle donne à l’architecture de la Ve République une allure quelque peu « baroque », constate Bastien François, professeur de science politique à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne. « A l’exception de la République de Weimar (1918-1933), aucun autre régime parlementaire ne compte un président “clé de voûte” doté d’un tel pouvoir d’arbitrage », constate l’auteur du Régime politique de la Ve République (La Découverte, « Repères », 128 pages, 11 euros). Avec cette primauté du chef de l’Etat, ajoute Nicolas Roussellier, le ver est dans le fruit – et il finira, au fil des mandats, par enfanter un hyperprésident « encombré de sa force», selon le mot de l’historien.

Plus encore que les textes de 1958, ce sont, en effet, les coutumes et les traditions qui font peu à peu du chef de l’Etat de la Ve République un monarque républicain. La présidentialisation de notre système politique, résume le constitutionnaliste Dominique Rousseau, est un « construit culturel ». « Une Constitution, ce n’est pas une règle du jeu que les acteurs respectent à la lettre, rappelle Denis Baranger . C’est, pour employer une image, un enclos à l’intérieur duquel le troupeau peut aller où bon lui semble – à condition, bien sûr, de ne pas franchir les barrières. La marge de manœuvre des acteurs politiques est très grande. »

Ce principe se vérifie dès les premières années de la Ve République : à peine élu, le général de Gaulle donne une lecture présidentialiste des institutions. « Il impose immédiatement une hiérarchie entre le président et le premier ministre : le premier décide, le second exécute, rappelle Olivier Beaud, professeur de droit public à l’université Paris-Panthéon-Assas. En 1959, il retire ainsi à Michel Debré le dossier algérien et, en 1962, il s’arroge le droit de le congédier, ce qui n’était pas prévu par la Constitution. En 1958, devant le Comité consultatif constitutionnel, le général de Gaulle, à qui Guy Mollet demandait si le chef de l’Etat pouvait révoquer le premier ministre, avait d’ailleurs répondu… non ! » Dès 1964, le chef de l’Etat théorise cette prééminence présidentielle avec une emphase toute gaullienne. « L’autorité indivisible de l’Etat,affirme-t-il, est confiée tout entière au président par le peuple qui l’a élu, il n’en existe aucune autre, ni ministérielle, ni civile, ni militaire, ni judiciaire, qui ne soit conférée et maintenue par lui. » « C’est énorme, c’est même fou, analyse Bastien François. La surprise, à l’époque, est telle que le directeur de laRevue du droit public , Georges Berlia, écrit que le régime fonctionne désormais en dehors de la Constitution. »Une analyse que ne conteste pas de Gaulle, qui reconnaît sans ciller être « en concurrence avec l’esprit et la lettre » du texte fondateur.

Quelques mois après cette stupéfiante profession de foi, la première élection du chef de l’Etat au suffrage universel direct, et non plus par des parlementaires, des conseillers généraux et des élus municipaux, conforte la présidentialisation du régime. « Au titre de son charisme et de son rôle historique pendant la guerre, le général de Gaulle bénéficiait d’une légitimité personnelle dont seraient dépourvus ses successeurs, souligne Olivier Beaud. Avec cette réforme capitale, il leur offre une onction démocratique qui leur permet de s’imposer, non seulement au premier ministre, mais aussi au Parlement. »

députés godillots

Elu à la présidence de la République en 1969, le successeur du général de Gaulle, Georges Pompidou, consolide cet héritage. « Il n’a pas la même stature historique que son prédécesseur, mais il change en profondeur la pratique de l’Elysée, estime Bastien François. Comme il est resté longtemps premier ministre (1962-1969), il sait conduire un gouvernement, piloter des politiques publiques, élaborer un budget, diriger l’administration – toutes choses qu’ignorait le général de Gaulle. S’esquisse, avec lui, la figure d’un chef de l’Etat qui non seulement préside mais aussi gouverne – figure qui sera amplifiée par ses successeurs. »

D’autant qu’au début des années 1960 une « divine surprise » attend les fidèles du général de Gaulle : ces hommes qui redoutaient tant, en 1958, les Hémicycles divisés voient s’installer, à l’Assemblée nationale, des majorités massives, stables et cohérentes. « C’est la surprise du chef !, dit en souriant Nicolas Roussellier. Ce “fait majoritaire” qui va structurer en profondeur la vie politique des années 1970, 1980 et 1990 s’accompagne, au début de la Ve République, d’une forte mise en discipline partisane : le général de Gaulle, qui, au départ, n’avait pas de parti politique, met en place une formation structurée qui fait régner l’ordre au sein du groupe parlementaire. »

La tradition qui voulait que les députés de la IIIe République votent « en conscience » – les radicaux se divisaient souvent lors des scrutins – est peu à peu abandonnée. « A partir des années 1960, les partis de droite gouvernent leurs députés d’une main de fer et, dans les années 1980, les partis de gauche leur emboîtent le pas, poursuit l’historien. Cette nouvelle donne engendre une vision prométhéenne de la politique : une fois élu, le président de la République est chargé de mettre en œuvre le programme que son parti a défendu pendant la campagne grâce à une majorité parlementaire solide, disciplinée et fidèle. »

Cette toute-puissance du fait majoritaire nous paraît aujourd’hui logique, voire naturelle, mais elle constitue une nouveauté pour les hommes qui ont connu la IIIe et la IVe République. « Ces régimes avaient, bien sûr, eu des moments majoritaires, mais, depuis 1870, aucun gouvernement n’avait jamais pu s’appuyer sur une majorité disciplinée pendant toute la durée d’une législature, observe Bastien François. Avec la Ve République, la bipolarisation s’installe durablement dans l’esprit des citoyens, dans les récits journalistiques et dans les stratégies partisanes : l’apparition de termes comme “alternance” et “cohabitation” témoigne de ce profond changement des mœurs politiques. »

Nourri par le scrutin uninominal majoritaire à deux tours, ce « fait majoritaire » achève de déséquilibrer la Ve République : le pouvoir exécutif n’a plus grand-chose à craindre du pouvoir législatif. La soumission du Palais-Bourbon à l’Elysée est telle qu’en 1967 Le Canard enchaîné publie un Dictionnaire des godillots : dans un portrait du député gaulliste dessiné par Roland Moisan, l’élu est privé de crâne – « Vide absolu au-dessus des sourcils (la cervelle est conservée à l’Elysée) », précise la légende , sa colonne vertébrale est souple – « Echine en caoutchouc facilitant la prosternation » –et ses genoux sont flexibles – « Rotules renforcées résistant à l’agenouillement prolongé ».

Des années 1970 aux années 2000, le régime parlementaire promis par Michel Debré en 1958 n’est plus qu’un lointain souvenir – au point que le juriste Pierre Avril forge, pour qualifier la Ve République, le néologisme de « parlementarisme majoritaire ». « Le pouvoir législatif est désormais cantonné à un rôle secondaire, analyse le constitutionnaliste Olivier Beaud. Il travaille sous la dictée du pouvoir exécutif – plus de 90 % des lois sont issues de projets gouvernementaux – et il ne contrôle plus le gouvernement – l’existence d’une majorité disciplinée fait disparaître la menace d’une motion de censure. »

Avec l’instauration du quinquennat, en 2000, cette toute-puissance présidentielle est inscrite dans le marbre de la Constitution. Parce que cette réforme réduit les risques de cohabitation, parce qu’elle fait des législatives un scrutin de confirmation de la présidentielle, le « juge supérieur de l’intérêt national » évoqué en 1958 par Michel Debré devient un inquiétant Jupiter : il « détermine et conduit la politique de la nation » à la place de son premier ministre – un simple « collaborateur », résume Nicolas Sarkozy – et il rédige la plupart des textes de loi à la place de sa majorité parlementaire − « le patron, c’est moi », ajoute le président.

Excès de 49.3

A ceci près qu’un patron peut être limogé par son conseil d’administration – ce qui n’est pas le cas du chef de l’Etat. « Personne ne peut l’obliger à se démettre de ses fonctions, sauf au travers de la destitution, qui n’est pas un mécanisme de responsabilité politique, mais une procédure conduite devant la Haute Cour en cas de manquement grave à ses devoirs, précise Olivier Beaud. De Gaulle avait été conséquent – il avait soumis ses grandes décisions au référendum –, mais ses successeurs ne l’ont pas fait, ou très peu. De ce fait, la Ve République est devenue un régime aberrant : le pouvoir n’est pas associé à la responsabilité. »

Lorsque Emmanuel Macron perd sa majorité absolue à l’Assemblée nationale en 2022, autant dire que cette Ve République en « surrégime », selon le mot de l’historien Nicolas Roussellier, est très mal outillée pour construire des coalitions pluripartisanes. La logique institutionnelle voudrait que le pouvoir se déplace de l’Elysée au Palais-Bourbon, mais les acteurs politiques se révèlent incapables de gérer cette redistribution des cartes : ils semblent tout ignorer des règles qui gouvernent les Hémicycles morcelés des démocraties parlementaires de nos voisins européens.

A partir de 2022, le régime plonge donc dans une « zone de turbulences », comme le dit Denis Baranger. Affaiblis par des décennies d’hyperprésidentialisme, les députés échouent à ressusciter une culture parlementaire qui redonnerait du lustre et de la puissance au Palais-Bourbon. Transformé en Jupiter, le « roi omnipotent et irresponsable »de l’Elysée, expression employée par Olivier Beaud, a le plus grand mal à endosser le rôle modeste mais essentiel de l’arbitre : bien qu’il soit chargé, au titre de la Constitution, d’ « assurer, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics », il refuse de jouer la carte qui s’impose – celle de la délibération, de l’apaisement et du compromis.

Parce qu’il veut à tout prix continuer à garder la main, le président Macron choisit, au cours des années 2022-2024, la manière forte. Pour faire adopter sa réforme des retraites ou sa loi sur l’immigration, il puise sans ménagement dans la boîte à outils du « parlementarisme rationalisé » élaborée en 1958 par Michel Debré – en détournant sciemment l’article 49.3 de sa fonction originelle. «Autrefois, il était utilisé pour cimenter une coalition de gouvernement en cours de dislocation ou pour faire taire des frondeurs, observe le constitutionnaliste DenisBaranger . A partir de 2022, il vise à faire échapper à la défaite un gouvernement qui n’est soutenu à l’Assemblée nationale que par une majorité relative. »

Si Emmanuel Macron et ses gouvernements parviennent à leurs fins – faire passer coûte que coûte leurs projets de lois –, ils font dangereusement vaciller, dans ces années 2022-2024, les principes démocratiques. « L’adoption de la réforme des retraites sans vote des députés est une cicatrice qui restera longtemps dans les mémoires », estime Denis Baranger. Le 49.3 est devenu le symbole d’un pouvoir « vertical dans son exercice, caporaliste dans l’exécution, monarchique dans sa communication », renchérit Bastien François. « Quand le Parlement ne remplit plus sa fonction de courroie de transmission et de contre-pouvoir, la rue risque de s’y substituer », prévient Olivier Beaud.

En enterrant le « fait majoritaire », en engendrant pour la première fois depuis 1962 une Assemblée pluraliste, les législatives de juillet 2024 ont amplifié le message des élections de 2022 : aujourd’hui, beaucoup de citoyens rejettent le fonctionnement martial de la Ve République. Dans un monde confronté à d’immenses défis, au premier rang desquels figure la transition écologique, le fractionnement du paysage politique appelle du doigté, de la négociation, du compromis : il faudrait désormais, comme le font la plupart des régimes parlementaires européens, placer le Parlement au centre du jeu et faire le pari de la délibération.

Le feuilleton politique qui a abouti à la nomination de Michel Barnier tourne pourtant résolument le dos à ce principe : il illustre jusqu’à l’absurde les impasses démocratiques de la Ve République. Alors que chez nos voisins, les responsables des partis se réunissent dans les bureaux du Parlement pour négocier point par point un programme de gouvernement de coalition, la Ve République chorégraphie un ballet au parfum monarchique : installé au palais de l’Elysée, le maître des horloges convoque en tête à tête les figures politiques de son choix avant de rendre solennellement son oracle.

« Il faut bien commencer un jour ! »

Ces consultations présidentielles ont certes permis de nommer un premier ministre, mais elles montrent que la France a du mal à apprivoiser la culture parlementaire. « Il va pourtant falloir l’acquérir, souligne Nicolas Roussellier. Le fait majoritaire a finalement représenté un moment très court de notre histoire – une quarantaine d’années –, et il a probablement disparu pour longtemps. Le pluralisme est perçu comme un obstacle, mais il constitue une bonne nouvelle : il vaut mieux avoir six ou sept familles politiques que deux, comme aux Etats-Unis. Ce n’est pas facile à gérer, les traditions parlementaires mettent du temps à s’installer, mais il faut bien commencer un jour ! »

Pour mettre fin à la dérive monarchique de la Ve République et renouer avec des pratiques plus démocratiques, certains proposent de renoncer à l’élection du président au suffrage universel direct, d’autres de multiplier les conventions citoyennes ou les référendums, d’autres encore de renforcer les pouvoirs du Parlement. Mais tous soulignent qu’il faudra aussi s’interroger sur nos réflexes, nos croyances, nos préjugés – c’est-à-dire sur notre culture politique. « Il manque à la France une brique élémentaire du régime parlementaire : la capacité à la délibération » , résume le constitutionnaliste Denis Baranger.

L'Humanité
vendredi 13 septembre 2024 184 mots, p. 6

Inauguration En présence de...

Farida Amrani députée FI de l'Essonne Éliane Assassi ancienne présidente du groupe CRCE au Sénat Jérémy Bacchi sénateur PCF Soumya Bourouaha députée PCF de Seine-Saint-Denis Éric Braive président de l'agglomération Coeur d'Essonne Laurent Brun, administrateur de la CGT Bérenger Cernon député FI de l'Essonne Alexis Corbière député de Seine-Saint-Denis Olivier Corzani maire PCF de Fleury-Mérogis Cécile Cukierman présidente du groupe CRCE-K au Senat Amadou Deme secrétaire départemental du PCF de l'Essonne Raquel Garrido ex-députée Jérôme Guedj député PS de l'Essonne Steevy Gustave député écologiste de l'Essonne Hala Abou-Hassira ambassadrice de Palestine en France Assan Lakehoul secrétaire général du MJCF Pierre Laurent ancien secrétaire national du PCF Marianne Margaté sénatrice PCF de Seine-et-Marne Nicolas Meary maire Horizons de Brétigny-sur-Orge Yannick Monnet député PCF de l'Allier Dénis Öztorun maire PCF de Bonneuil-sur-Marne Léna Raud secrétaire nationale de l'UEC Phillippe Rio maire PCF de Grigny Thierry Robert directeur général du Secours populaire Fabien Roussel, secrétaire national du PCF

Sylvain Tanguy maire DVG du Plessis-Pâté

Emmanuel Tjibaou député GDR de Nouvelle-Calédonie

Mohamed Ali Zerouali représentant du Front Polisario

Adel Ziane sénateur PS de Seine-Saint-Denis.

Le Monde
France, vendredi 13 septembre 2024 456 mots, p. 9
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11 septembre 2024 - Le Monde (site web)
12 septembre 2024 - La Matinale du Monde

Les frais très personnels d’une députée RN

Christine Engrand a utilisé pour ses propres dépenses plus de 10 000 euros d’argent public

Clément Guillou

Les organisateurs du séminaire de rentrée des députés du Rassemblement national (RN), les 14 et 15 septembre à Paris, ont ajouté au programme du week-end un bref module sur l’utilisation de leur avance de frais de mandat. Ce ne sera pas inutile, compte tenu des révélations de Mediapartsur les dépenses de la députée RN du Pas-de-Calais Christine Engrand, et les réponses apportées par cette dernière.

Selon le site d’investigation, l’élue de 69 ans, qui est députée depuis juin 2022, a consacré, en deux ans de mandat, plus de 10 000 euros d’argent public à des dépenses personnelles. Pour les motifs suivants : frais de garde de ses deux chiens, abonnement mensuel à un site de rencontre et des frais d’obsèques. Des dépenses qu’elle affirme avoir remboursées à l’Assemblée nationale, après avoir été dénoncée par un ancien membre de son équipe parlementaire aux services administratifs du Palais-Bourbon.

Cet ex-collaborateur avait également signalé les faits à des représentants du RN, écrit Mediapart, sans que cela suscite de remontrances, affirme Mme Engrand. La députée a d’ailleurs été réinvestie et réélue dès le premier tour des élections législatives, le 30 juin.

« Je n’ai reçu aucune formation[sur les frais de mandat] en 2022. Je reconnais que j’aurais dû mieux lire le livre », a-t-elle dit à Mediapart. C’est d’ailleurs ce en quoi consistera le rappel du parti à ses députés : lire le code de déontologie, où l’interdiction d’utiliser cette enveloppe pour des frais personnels est énoncée clairement. Une somme d’argent public, 5 950 euros par mois, que Mme Engrand trouve très insuffisante : « L’enveloppe que l’on nous donne, je trouve qu’elle est très très “short”. C’est pas du tout rentable. »

« Maladresses »

Concernant la garde de ses chiens, la députée reconnaît de surcroît avoir ponctuellement demandé à ses collaborateurs parlementaires de les conduire à leur pension, mais dit avoir trouvé la solution à ce problème de garde : elle ne viendra plus que deux jours par semaine à l’Assemblée nationale, afin de concilier les règles déontologiques, la garde de son labrador et de son caniche, et ses finances personnelles.

Elle n’a pas donné suite aux sollicitations du Monde et son bureau a publié un communiqué expliquant : « Madame la députée ne conteste pas ces maladresses de début de mandat.(…) L’ensemble des dépenses signalées ont ainsi été remboursées depuis plusieurs mois déjà. »Une communication mieux cadrée que sa réponse initiale, qualifiée de « lunaire »par un collègue député lepéniste. « Pas de commentaire » , préfère-t-on formuler dans l’entourage de Marine Le Pen.

Libération
vendredi 13 septembre 2024 1160 mots, p. 10,11

FRANCE

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12 septembre 2024 - Libération (site web)

DROITE Pour Michel Barnier, dernier slalom entre les arrivistes

JEAN-BAPTISTE DAOULAS; LAURE EQUY

FRANCE

T oute la semaine, Michel Barnier a baladé son triptyque «humilité, respect, écoute» aux quatre coins de la France. Aux rentrées parlementaires de chaque groupe du centre ou de la droite qu'il espère voir rejoindre sa majorité relative, le Premier ministre s'est livré à un numéro de charme, mélange de raideur et de séduction. «Vous avez de l'exigence, j'en ai aussi», a-t-il lancé lors d'un «apéritif républicain» à la petite centaine de parlementaires macronistes réunis mardi soir dans les Yvelines. Le patron, c'est lui, comprennent ceux qui ont exercé le pouvoir pendant sept ans. Mais un patron qui brosse tout le monde dans le sens du poil, affichant jeudi ses «relations très amicales et très cordiales», avec les tauliers de la droite, Laurent Wauquiez, Gérard Larcher, Bruno Retailleau, rassemblés aux journées parlementaires LR à Bourget-du- Lac (Savoie). Dans le département qu'il a présidé pendant dix-sept ans, le chef de gouvernement le plus âgé de la Ve République semblait plus dans son élément que face à des élus de l'ex-majorité peu sensibles à l'évocation de son mentor Jacques Chaban-Delmas ou du rapprochement entre Charles de Gaulle et le chancelier allemand Konrad Adenauer.

Michel Barnier n'est pas celui que vous pensez. Nommé à Matignon avec la bienveillance du RN, blacklisté par les groupes de gauche qui refusent de le rencontrer (à l'exception du PCF), il se présente comme un «patriote gaulliste» et un «progressiste» devant les macronistes. Bien informé sur leurs échanges, il aborde de lui-même l'égalité hommes-femmes, un sujet que ces derniers ont placé plus tôt dans la journée comme une priorité. Les marottes de chacun sont accueillies aimablement. La réforme de la fin de vie ? Il n'est pas fermé, répond-il à une députée Modem mercredi en Seine-et-Marne. La proportionnelle aux législatives, chère au parti de François Bayrou ? Il s'engage à s'y intéresser. «Il a parlé de sujets que l'on défend depuis longtemps : une conférence sociale pour redonner du pouvoir d'achat, le partage de la valeur et la justice sociale avec des inflexions fiscales», salue le député Modem Erwan Balanant.

APPÉTIT DÉCOMPLEXÉ «Comme tout peut être retenu contre lui, il nous dit ce qu'on a envie d'entendre... Donc il ne nous dit rien», ironise un député Ensemble pour la République (EPR, ex-Renaissance). Réputé méthodique, Barnier va devoir accélérer s'il veut, comme il l'a annoncé, présenter un gouvernement la semaine prochaine. «C'est un objectif, ne cochez pas la date», glisse un de ses interlocuteurs, sceptique. Soutien au gouvernement ? Participation ? Renaissance, comme LR, font mine d'hésiter, comme s'ils avaient un douloureux dilemme à trancher. Si Barnier s'est trouvé en terrain conquis chez les philippistes d'Horizons, les macronistes, eux, s'efforcent de faire croire que leur appui n'est pas acquis. Dans le contrat de «coexistence exigeante et transparente» théorisé par l'Elysée, les députés EPR auraient des devoirs et des droits : «Tout faire pour que ça marche», assure Gabriel Attal qui rappelle aussi que «pas un vote ne peut se gagner» sans ses troupes. Les députés de l'ex-majorité refusent de voir leur bilan détricoté et posent leurs conditions… Qui varient d'une sensibilité à l'autre. Pas de hausse d'impôts réclame la frange droite, tandis que l'aile gauche redoute le retour du débat sur l'immigration (lire ci-contre). Laurent Wauquiez demande, lui, l'application «d'une politique de droite», avec «plus de sécurité» et «moins d'immigration». S'ils font la fine bouche sur le soutien au futur gouvernement Barnier, tous se montrent gourmands sur les postes ministériels. A la tête du premier groupe (97 députés) de la potentielle coalition à l'Assemblée nationale, Attal estime représenter 40 % de l'attelage et entend être payé à due proportion. C'est sans compter le Sénat, répliquent Laurent Wauquiez et Bruno Retailleau, patron des députés Droite républicaine (DR) et des sénateurs LR, qui se voient peser tout autant. Habitué à ces calculs au prorata des effectifs parlementaires, François Bayrou, qui a aujourd'hui quatre membres du Modem au gouvernement, ne compte pas en obtenir moins. Et Horizons, qui en a deux, voudrait être mieux servi.

Dans l'opposition depuis douze ans, les élus de droite se bousculent au portillon, candidatant tous azimuts pour les ministères régaliens ou, comme Annie Genevard, pour l'Education. «La semaine dernière, ils prônaient un soutien sans participation, maintenant ils voyagent en bus à Matignon !» raille un allié du camp présidentiel. Un appétit décomplexé qui irrite au sein du bloc central, où la colocation avec un Retailleau à la Justice ou un Wauquiez à l'Intérieur n'emballe personne. «Il ne faut pas que les LR se sentent dominateurs. De” jamais de la vie” à “on veut tous les postes”, l'équilibre est au milieu», avertit un ministre démissionnaire tandis qu'un de ses collègues prédit «sans menace» que «l'espérance de vie du gouvernement sera proportionnelle au poids qu'on y aura». Lorsque Michel Barnier devra s'appuyer sur des députés, dans un hémicycle électrique, vers quels bancs se tournerat-il ? Qui tiendra la tranchée face au RN et à LFI, lors des séances de nuit, préviennent les macronistes ? Eux se verraient bien conserver Bercy, l'Education, le Travail ou les Affaires européennes, «où sont nos marqueurs identitaires», selon un pilier du groupe EPR. Quand les uns mettent en garde contre le retour aux affaires d'un «gouvernement RPR», Laurent Wauquiez se dit préoccupé par «la reconduite de ministres sortants qui ne donneraient pas l'image du changement». «Chacun aura sa place», ménage Barnier, qui promet un gouvernement «équilibré, représentatif, pluriel», mais bien «un nouveau gouvernement», pas seulement une équipe remaniée. Il prévoit de rencontrer ou d'appeler des ministrables «à partir de ce week-end».

«TENU PAR PERSONNE» Depuis l'Elysée, Emmanuel Macron surjoue la prise de hauteur et laisse son Premier ministre se dépêtrer avec les exigences de chacun. «Les fils sont coupés avec Matignon», jure un conseiller, nourrissant le récit d'un transfert du pouvoir accepté par le chef de l'Etat. Les deux têtes de l'exécutif n'ont abordé que l'architecture globale du futur gouvernement. «Le Premier ministre propose, le Président nomme et dans cet intervalle est l'esprit de la Ve République», dit-on à l'Elysée. Avec quelle marge de manoeuvre pour Barnier face à Macron et aux chefs de partis ? «Ça m'étonnerait qu'il ait un gouvernement qui ne soit pas celui qu'il souhaite, juge son amie et ex-députée LR, Brigitte Kuster. Aucun chantage de qui que ce soit ne pourra l'influencer.» A ses interlocuteurs, le Premier ministre se dit «libre» de choisir son équipe. «Il m'a dit qu'il n'était tenu par personne, qu'il avait la latitude de défendre la politique qu'il allait mener», dit l'un d'eux. Un ponte du Parti socialiste s'en amuse déjà : «Michel Barnier, qui a des qualités, a une haute estime de lui-même. Il va être avec Emmanuel Macron dans une forme de condescendance. Il va vouloir prendre de la liberté. C'est son intérêt et la meilleure façon de montrer aux Français qu'il n'est pas le continuateur, encore moins le collaborateur de Macron.»

«Ils prônaient un soutien sans participation, maintenant ils voyagent en bus à Matignon.» Un allié du camp présidentiel sur les élus de droite

Le Monde
France, vendredi 13 septembre 2024 1151 mots, p. 8
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12 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Formation du gouvernement

Un gouvernement élargi, le défi de Barnier

Le premier ministre peine à composer une équipe qui ne se réduirait pas à LR et aux macronistes

Alexandre Pedro et Nathalie Segaunes

L’installation du gouvernement de Michel Barnier prendra plus de temps que prévu. Initialement envisagée pour cette semaine, elle sera effective « la semaine prochaine », a annoncé le nouveau premier ministre, mercredi 11 septembre. Nommé à Matignon le 5 septembre par Emmanuel Macron, avec pour mission de constituer un « gouvernement de rassemblement », Michel Barnier « veut donner du temps au temps » , affirme son entourage. Après une première semaine consacrée à recevoir les présidents des groupes parlementaires, ainsi que ceux des partis de droite et de la coalition présidentielle, il verra ou appellera, à partir de samedi, les personnalités pressenties pour composer son exécutif.

A ce stade, cependant, cette « équipe nouvelle » qui irait, selon le vœu du chef de l’Etat, des sociaux-démocrates à la droite républicaine est loin de poindre à l’horizon. Alors que l’ancien commissaire européen souhaite que le gouvernement soit « le plus large possible » et se prétend prêt à accueillir des « gens de gauche », le premier secrétaire du Parti socialiste (PS), Olivier Faure, refuse de rencontrer le premier ministre avant la déclaration de politique générale à l’Assemblée nationale de ce dernier (prévue début octobre), et il exclut toute participation à l’exécutif – tout comme ses opposants internes au PS.

Approché, le maire socialiste de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), Karim Bouamrane, a indiqué, mercredi, avoir décliné une proposition d’entrer au gouvernement. « Pour moi, ça serait de la compromission(…). On se retrouve avec un premier ministre de droite validé par le Rassemblement national[RN] , un premier ministre sous tutelle », a-t-il expliqué sur Franceinfo. A son tour, la présidente (PS) de la région Occitanie, Carole Delga, prévient, sur France 2, qu’elle ne « participerai[t] pas à un gouvernement qui ne respecte pas le vote des Français ». L’ancien socialiste François Rebsamen, rallié à Emmanuel Macron depuis l’élection présidentielle de 2022, indique qu’il ne sera « jamais ministre d’un gouvernement en liberté surveillée par le RN ».

Climat de défiance

Même si M. Barnier n’a jamais envisagé de nommer des ministres issus de l’extrême droite, plusieurs membres du RN ont également exclu toute idée de participation au gouvernement. Le groupe centriste Libertés, indépendants, outre-mer et territoires au Palais-Bourbon entend lui aussi « rester dans l’opposition, avec une démarche constructive », a déclaré son président, Stéphane Lenormand. Le gouvernement Barnier devrait donc reposer sur une frêle « majorité » de 213 députés, et rester à la merci d’une motion de censure votée par la gauche et l’extrême droite.

Au sein même de la coalition présidentielle, un climat de défiance s’est installé. Le soutien de Renaissance au gouvernement « ne peut pas être tenu pour acquis », a lancé le président du groupe Ensemble pour la République (EPR), Gabriel Attal, mardi, lors des journées parlementaires du parti présidentiel. Quant au ministre de l’intérieur démissionnaire, Gérald Darmanin, qui ne cache pas son intention de rempiler dans le futur gouvernement, il envisage déjà d’en sortir, au cas où des « lignes rouges » seraient franchies. Forts de 97 députés à l’Assemblée nationale, contre 47 pour LR, les cadres de Renaissance revendiquent dans le même temps une place centrale dans le futur gouvernement. « La représentation doit être en fonction de ce que chacun pèse pendant la législature », a insisté la députée macroniste des Yvelines Aurore Bergé, en marge des journées parlementaires, estimant au passage que le parti « Les Républicains[LR] ne peut pas prétendre à la moitié du gouvernement ».

Michel Barnier devait être présent, jeudi, à Annecy pour les journées parlementaires de LR. Sa présence coule de source, pour un ancien député de Savoie et membre historique de ce parti. L’invitation a pourtant tardé à arriver au 57, rue de Varenne, et elle n’a été envoyée officiellement que mercredi en fin de journée. Responsable de cette étrange procrastination, Laurent Wauquiez, président du groupe La Droite républicaine à l’Assemblée, semblait vouloir retarder l’évidence : oui, la droite appartient à la nouvelle et fragile majorité. Officiellement, il s’agit de s’assurer que le premier ministre dispose des marges de manœuvre nécessaires – et promises par l’Elysée – pour mener sa politique et constituer son gouvernement. « En réalité, Wauquiez cherche surtout à négocier un ministère d’Etat pour lui », glisse un élu LR. L’entourage du député de la Haute-Loire dément les propos de « gens pas si bien informés »sur son intérêt supposé pour le ministère de l’intérieur.

Sur le principe, les derniers verrous d’une participation de la droite à un gouvernement Barnier ont sauté. Le président (LR) du Sénat, Gérard Larcher, l’avait acté, dès lundi, auprès du Figaro. « Il n’y a plus de sujet, confirme Annie Genevard. Nous sommes prêts à aider Michel Barnier dans une tâche difficile pour redresser le pays. Chacun doit assumer ses responsabilités. » Ces derniers jours, la secrétaire générale de LR a été citée parmi les entrants possibles au ministère de l’éducation.

« Rechercher le juste équilibre »

A 73 ans, Michel Barnier n’a pas vocation à commencer une carrière de Père Noël LR. « C’est une erreur de penser qu’il fera un gouvernement LR parce que c’est sa famille politique », tempère Cédric Vial, sénateur (LR) de Savoie et proche du premier ministre. « Michel Barnier va rechercher le juste équilibre entre les différents partis. Ce savant dosage sera politique mais aussi mathématique », prolonge Geoffroy Didier, secrétaire général délégué du parti.

Pour les ténors d’un parti éloigné des responsabilités depuis douze ans, l’occasion est trop belle, et presque inespérée, d’enfin cocher la case « ministre ». C’est le cas de Bruno Retailleau, président du groupe LR au Sénat, souvent cité comme intéressé par un poste régalien. A droite, certains s’amusent de voir l’élu vendéen, mais aussi son ancien alter ego de l’Assemblée nationale, Olivier Marleix (député d’Eure-et-Loir), hier féroces contempteurs du macronisme, guetter la fumée blanche de Matignon. Mais, au sein de LR, les quinquagénaires et sexagénaires pourraient voir leurs ambitions contrariées par des profils plus jeunes et moins marqués politiquement. Dans ses différentes fonctions, Michel Barnier a toujours donné sa chance à la nouvelle génération. « Il fait attention au renouvellement, note Cédric Vial . C’était son mantra en Savoie :“Ne jamais laisser l’argument du renouvellement à son adversaire”,répétait-il. »

Mercredi soir, à Cély-en-Bière (Seine-et-Marne), où le parti de François Bayrou tenait ses journées parlementaires, Michel Barnier a promis des ministres MoDem. Un peu plus tôt, à Reims (Marne), aux journées parlementaires d’Horizons, il s’était engagé à enrôler les amis d’Edouard Philippe. Soucieux de donner l’image d’un gouvernement pluraliste, qui ne se réduirait pas à LR et aux macronistes. Il a aussi appelé au calme. « Ne soyez pas impatients, a-t-il lancé aux journalistes. Je suis un paysan montagnard : une étape après l’autre. »

La Croix, no. 43020
France, vendredi 13 septembre 2024 997 mots, p. 19
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13 septembre 2024 - La Croix (site web)

Le Rassemblement national fait son grand ménage de rentrée

Lauriane Clément

Les 14 et 15 septembre, le Rassemblement national organise ses journées parlementaires à l’Assemblée nationale, ainsi qu’un conseil national élargi.

Ceux-ci devraient entériner la mise à l’écart de personnalités ayant créé des polémiques et une décentralisation du parti.

Exit la traditionnelle université d’été du Rassemblement national organisée en grande pompe dans le sud de la France. Cette année, l’ambiance est studieuse. Le parti se contente d’un week-end de rentrée parlementaire, samedi 14 et dimanche 15 septembre. Avec au programme, pour les élus : des tables rondes à l’Assemblée nationale sur des sujets comme le fonctionnement de l’État ou le leadership et l’influence, ainsi que des formations au sein d’un luxueux hôtel Marriott 4 étoiles, menées par un organisme interne au RN appelé « Institut de formation des élus locaux ».

Mais le moment le plus attendu est celui du conseil national élargi qui doit entériner, dimanche, « une réorganisation profonde du mouvement »,telle que Marine Le Pen l’avait annoncée le 18 juillet dans le magazine Valeurs actuelles. « Tout provient du siège, pour le siège et par le siège. Ce dispositif n’est plus possible face à la crise de croissance électorale que nous traversons », estimait-elle alors.

Échaudé par sa relative défaite au second tour des élections législatives, le RN poursuit une idée fixe : être prêt dans l’hypothèse d’une nouvelle dissolution de l’Assemblée, qu’il espère voir advenir dès juin 2025. Place, donc, au grand ménage et au réaménagement. Un sujet loin d’être anodin pour ce parti, dont l’organisation a peu évolué depuis les années 1980.

« L’insuffisance de son implantation au niveau local est l’un de ses problèmes chroniques, rappelle Virginie Martin, professeure de science politique à Kedge Business School. Pour poursuivre sa stratégie de démocratisation et de professionnalisation, il doit s’axer un peu moins sur la figure de Marine Le Pen, afin de donner plus de place à l’échelon local. »

C’est la raison pour laquelle Aleksandar Nikolic, eurodéputé et conseiller régional du Centre-Val de Loire, a été chargé cet été d’un « audit » – ou « inventaire » comme il préfère l’appeler sur la gestion des fédérations départementales du RN. Contacté par La Croix, il a détaillé son plan d’action, qui doit être présenté ce week-end à l’Assemblée.

Il plaide tout d’abord pour le retour des élus nationaux dans les fédérations, remettant en cause la politique de l’ex-directeur général Gilles Pennelle, qui avait interdit le cumul député-délégué départemental. « On ne doitpas se restreindre à cause des mandats,défend Aleksandar Nikolic, qui en détient justement deux . Les élus ont souvent plus d’expérience, de capacité d’organisation et de réseau au niveau local. »

Dans l’optique de la décentralisation voulue par Marine Le Pen, l’eurodéputé propose de créer le nouvel échelon de « délégué régional ». « Son rôle serait de coordonner les fédérations, les mettre en lien les unes avec les autres et leur donner plus de visibilité, explique-t-il. Il faut qu’on arrive à remonter en flux continu les informations provenant du terrain, et qu’on fasse un vrai suivi des organigrammes. » Pour Aleksandar Nikolic, cela permettra aussi de « repérer les bons profils qui seront demain des candidats ».Mais aussi, on le devine, de détecter plus en amont ceux qui pourraient poser problème…

Car au-delà de son extrême centralisation, l’autre difficulté du Rassemblement national est sa gestion des « brebis galeuses », telles que Jordan Bardella les a surnommées pendant la campagne pour les élections législatives. Une cinquantaine de candidats ont été épinglés pour leur passé douteux, ou pour des sorties racistes, homophobes ou complotistes. C’est sans doute pour éviter de tels loupés à l’avenir que la dernière proposition d’Aleksandar Nikolic s’attaque au manque de formation des candidats frontistes . « Il faut avoir une machine pour mieux les préparer aux différents formats des médias et aux questions qui vont leur être posées »,martèle-t-il.

Pour l’heure, une trentaine de militants ont été convoqués par le parti, afin de s’expliquer devant une commission des conflits qui pourrait les suspendre, voire même les exclure. À l’instar du député de l’Yonne Daniel Grenon, élu sous l’étiquette RN, puis envoyé parmi les non-inscrits après avoir affirmé que « les Maghrébins n’ont pas leur place dans les hauts lieux ».

Ce grand ménage touche aussi les délégués départementaux, dont un tiers pourrait être remplacé dans les mois à venir. « Il y a une recherche du bouc émissaire dans les fédérations, alors que ce ne sont pas les délégués départementaux qui ont validé ces candidatures problématiques »,pointe Jean-Yves Camus, directeur de l’Observatoire des radicalités politiques.

Pour le politologue, le RN n’a toutefois pas intérêt à trop dépouiller ses troupes. « Je me demande si ces candidats étaient vraiment des erreurs de casting parce qu’il n’y avait personne d’autre, ou si cela relève d’une stratégie du parti qui fait le ratio bénéfice-risque de ce que chacun peut lui apporter. Idéologiquement, le RN n’a pas vocation à devenir complètement aseptisé. »

Et de citer l’exemple d’André-Yves Beck, collaborateur parlementaire de la députée Bénédicte Auzanot, connu pour avoir milité au sein du groupuscule nationaliste révolutionnaire Troisième Voie, dissous en 2013. « En dépit de son passé, c’est une bonne recrue pour le RN car il a une colonne vertébrale idéologique, une bonne connaissance du terrain et une grande expérience de l’administration, pour avoir été au côté de Jacques Bompard à la mairie d’Orange et de Robert Ménard à Béziers »,souligne-t-il.

Le parti ne veut d’ailleurs surtout pas envoyer l’image d’une purge. « Il n’y a pas d’objectifs en termes de chiffres, mais on a toujours vocation à s’améliorer. On veut avoir les meilleurs dans les départements, ce qui suppose quelques changements et de faire monter certaines personnalités » , affirme Aleksandar Nikolic. Avec toujours la même obsession : gagner la prochaine élection.

Le Figaro, no. 24900
Le Figaro, vendredi 13 septembre 2024 720 mots, p. 3

Politique

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13 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Intégrale, partielle, départementale... à chaque camp sa proposition

Bordas, Wally

Chaque année, le débat revient inlassablement dans la classe politique. Faut-il mettre en place la proportionnelle aux élections législatives afin d'assurer une meilleure représentativité des partis à l'Assemblée nationale ? Après le résultat des législatives de 2024, de nombreuses personnalités politiques ont réclamé sa mise en place. Marine Le Pen et le Rassemblement national en ont même fait l'un de leurs chevaux de bataille, conditionnant leur bienveillance à l'égard du futur gouvernement à la mise en place de cette réforme institutionnelle, qui pourrait leur être favorable en cas de nouvelle dissolution.

«S'il y a de nouveau des élections législatives dans un an, nous pourrions nous trouver dans la même situation de blocage total qu'aujourd'hui (...) Il faut donc adopter un critère, qui permette à une force politique d'avoir une majorité et de gouverner le pays, tout en ayant une meilleure représentation des courants qui la traversent», a détaillé la présidente du groupe RN à l'Assemblée, dans une interview à La Tribune du dimanche. Le premier ministre ne s'est pas montré fermé à l'idée d'une réforme, dans sa première intervention télévisée, sur TF1. «Si la proportionnelle est une solution, je ne me l'interdis pas» , a-t-il lâché. De quoi présager un projet de loi consensuel qui aboutirait à l'Assemblée ? Rien n'est moins sûr, car si la proportionnelle est réclamée par de nombreux mouvements politiques, chacun d'eux semble avoir une vision différente des modalités de sa mise en oeuvre.

Le Rassemblement national entre proportionnelle intégrale et « prime au gagnant »

Le RN est un partisan de longue date de la proportionnelle intégrale, un système où chaque parti politique disposerait d'un nombre de sièges proportionnel au total des suffrages obtenus. Autre piste également évoquée par le parti lepéniste, notamment lors de la présidentielle de 2017 : la mise en place d'une « prime majoritaire » qui garantirait au mouvement arrivé en tête une majorité à l'Assemblée nationale. Un moyen de contourner l'instabilité parlementaire et d'éviter la situation dans laquelle se trouve justement le Palais Bourbon aujourd'hui, complètement coupé en trois blocs. Avec un tel système, le Rassemblement national, avec ses 33 % lors du premier tour des législatives de 2024, aurait largement obtenu la majorité absolue, alors que son groupe politique ne compte aujourd'hui que 127 députés.

Plusieurs visions au MoDem

Depuis de très nombreuses années, François Bayrou plaide également pour la mise en place d'une proportionnelle intégrale sans prime au gagnant. Le président du MoDem est favorable à un scrutin départemental avec un seuil de 5 % des suffrages, comme pour les élections européennes. Mais il est également prêt au compromis : en 2021, le député MoDem Patrick Mignola avait déposé une proposition de loi visant à instaurer une dose de proportionnelle dans les départements les plus urbains. Un moyen d'éviter qu'une vague de députés RN n'afflue sur l'Assemblée nationale.

Les Insoumis pour une proportionnelle intégrale comme en 1986

Les différents partis de gauche sont également en faveur de cette évolution. François Hollande l'avait mis dans son programme en 2012, promettant d'introduire «une part de proportionnelle» à l'Assemblée qui aurait concerné entre 10 % et 20 % des 577 sièges. Il y avait finalement renoncé. Depuis, le Parti socialiste tente d'élaborer une nouvelle réponse sur le sujet, pendant que les Insoumis plaident pour une proportionnelle intégrale par départements sur le modèle de 1986, lorsque François Mitterrand l'avait expérimentée, permettant à l'époque à 35 députés du Front national d'accéder au Palais Bourbon.

Divisés sur le sujet, les députés de gauche avaient en tout cas inscrit cette mesure dans le programme commun du Nouveau Front populaire. Mais beaucoup pensent qu'il sera difficile d'aboutir à quelque chose de consensuel lors de cette législature. Une députée écologiste anticipe, pessimiste : «Sans un changement profond de nos institutions, je pense que la proportionnelle ne résoudra rien de la crise démocratique que nous vivons.» W B

Yaël Braun-Pivet pour une proportionnelle « partielle »

Dans Le Figaro, en mars dernier, la présidente de l'Assemblée nationale a, quant à elle, plaidé pour la mise en place d'une proportionnelle partielle, où, dans les départements les plus peuplés, les parlementaires seraient élus sur des listes à la proportionnelle. Ailleurs, le scrutin majoritaire tel qu'il existe serait maintenu. « L'introduction d'une dose de proportionnelle permet de garantir une juste représentation, tout en conservant une stabilité pour gouverner et une proximité des élus avec leur territoire» , plaidait-elle alors.

Libération
vendredi 13 septembre 2024 1357 mots, p. 2,3,4

ÉVÉNEMENT

Entre Ruffin et Mélenchon, le clash populaire

SACHA NELKEN

ÉVÉNEMENT

P endant un temps, François Ruffin refusait l'affrontement direct avec Jean-Luc Mélenchon. Malgré les critiques qu'il pouvait formuler sur la stratégie politique du triple candidat à la présidentielle, le député de la Somme ne manquait pas de souligner qu'à ses yeux, l'ancien élu de Marseille «avait sauvé la gauche de la disparition» après le quinquennat de François Hollande. Désormais, l'ancien journaliste ne s'encombre plus de ce genre de gentillesse. Après avoir qualifié le tribun de «boulet» dans l'entre-deux-tours des dernières législatives, le réalisateur césarisé de Merci Patron ! multiplie les attaques frontales contre le fondateur de La France insoumise. Et plus particulièrement contre sa ligne politique, qui à ses yeux, consisterait à aban - donner une partie de la population française.

Relativement discret depuis le début de l'été, François Ruffin a fait son retour dans les médias à l'occasion de la sortie de son dernier livre Itinéraire : ma France en entier, pas à moitié. Dans celui-ci, il plaide une nouvelle fois pour une orientation politique qui réunit «la France des tours et celle des bourgs». A rebours de celle portée par LFI depuis plusieurs années déjà, qu'il accuse de se concentrer sur les quartiers populaires et les jeunes racisés. «C'est assumé, théorisé, revendiqué», insiste-t-il dans l'Obs. Le député de la Somme affirme que Mélenchon a opéré un virage au moment de la présidentielle de 2022 estimant que les zones où le Rassemblement national fait des hauts scores sont définitivement perdues. Virage que ne cesse de déplorer depuis le fondateur de Picardie Debout, qui lorgne lui aussi sur l'Elysée. «[Pour lui], les territoires qui ont voté RN n'ont jamais accepté la démocratie et la République. Il essentialise des régions entières, le Nord- Pas-de-Calais, la Picardie, le “Midi rouge”, qui ont élu des députés communistes et socialistes pendant un siècle… » attaque Ruffin. Pour enfoncer le clou, le Picard attribue à Mélenchon des propos méprisants à l'encontre des habitants du Nord. «Quand il me racontait Hénin, c'était à la limite du dégoût : “On ne comprenait rien à ce qu'ils disaient…”, “Ils transpiraient l'alcool dès le matin…”, “Ils sentaient mauvais…”, “Presque tous obèses…”», écrit l'ancien journaliste.

RÉGLEMENT DE COMPTES ENTRE CAMARADES Surtout, Ruffin admet avoir mené, en 2022, «une campagne au faciès». «Dans les immeubles d'Amiens nord, quand je tombais sur un noir ou un arabe, je sortais la tête de Mélenchon en bien gros sur les tracts. C'était le succès presque assuré, mais dès qu'on tombait sur un blanc, ça devenait un verrou», raconte le député de la Somme. A travers ses mots, le Picard sous-entend donc que LFI met en place une stratégie communautariste qui viserait à cibler les personnes racisées. Ce que contestent les élus du mouvement. «C'est un souci, je l'ai éprouvé comme une honte quand j'en venais à faire ça. Malheureusement, je me confiais à mes camarades qui me disaient faire la même chose», a expliqué Ruffin sur BFM mercredi. De quoi faire réagir les insoumis les plus lignards. «Le fantôme de Doriot ne réside pas dans le Nord mais en Picardie», a critiqué la conseillère régionale Julie Garnier, en allusion à Jacques Doriot, l'ancien cadre du PCF devenu collaborateur du régime nazi. «Ruffin n'est pas un camarade», a abondé le Suite page 4 Suite de la page 3 député Aurélien Saintoul quand son collègue des Bouches-du-Rhône Sébastien Delogu a estimé que Ruffin «est pitoyable». «Il est tombé bien bas. Il va finir comme Fabien Roussel. […] C'est une manière de succomber au racisme», a-t-il lancé sur Sud Radio ce jeudi. Un règlement de compte en bonne et due forme entre anciens compagnons. Mais pas seulement.

«LAISSEZ TOMBER, ON PERD NOTRE TEMPS» L'affrontement entre François Ruffin et le noyau dur insoumis révèle le grand débat stratégique qui traverse la gauche depuis plusieurs années : comment se comporter face aux classes populaires qui, pour beaucoup, votent désormais pour le Rassemblement national ? N'est-ce pas peine perdue ? Comment parler à cette population qui ne se sent plus représentée par la classe politique ? Ces questions bousculent les différents partis qui voient les anciens bastions de gauche se faire grignoter par l'extrême droite.

Les insoumis, eux, ont acté que convaincre cet électorat de revoter à gauche ne valait pas le coup politiquement. «Il faut mobiliser la jeunesse et les quartiers popu - laires. Tout le reste, laissez tomber, on perd notre temps !» a ainsi lancé Jean-Luc Mélenchon à une ma - nifestante le 7 septembre lors du rassemblement pour la destitution d'Emmanuel Macron. Durant les européennes et les législatives, les insoumis ont ainsi axé leurs campagnes sur la conquête des quartiers populaires en mettant notamment l'accent sur le conflit israélo-palestinien. Une thé - matique perçue comme hautement mobilisatrice y compris pour certains des segments de population les plus éloignés de la politique.

«Les quartiers populaires représentent un enjeu très important pour nous, c'est là que nous faisons nos meilleurs scores», reconnaissait alors le directeur de campagne de Manon Aubry, Matthias Tavel. Les insoumis ont fait leur calcul, il est plus simple, pensent-ils, de convaincre des abstentionnistes de se tourner vers les urnes et de voter pour eux que de tenter de faire changer de bulletin un converti au Rassemblement national. Y compris s'il ne l'est que par colère ou contestation. Une stratégie gagnante, insistent-ils, puisqu'elle a permis à «La France insou- mise de gagner en 2024 un million de voix supplémentaires par rapport à l'élection européenne précédente», comme aime le rappeler le coordinateur de LFI Manuel Bompard.

TOURNER LE DOS À TERRA NOVA A l'inverse, nombre de responsables politiques comme François Ruffin, Fabien Roussel ou le socialiste Philippe Brun martèlent que la gauche ne pourra être victorieuse que si elle repart à la conquête de cet électorat. Les fameux «fâchés pas fachos». Constatant que le Parti socialiste, Les Ecologistes, le Parti communiste ou La France insoumise sont forts dans les centres-villes mais moins dans les territoires périphériques, les partis multiplient les discours appelant à tourner le dos à la célèbre note de Terra Nova de 2011 dans laquelle le think tank préconisait de dire «adieu» aux ouvriers et employés afin de se tourner vers des catégories plus urbaines et diplômées. Pour cela, les Ruffin et consorts plaident pour que les formations politiques retissent le lien avec ces électorats perdus en se concentrant sur leurs priorités. En parlant donc principalement de social. Tous préconisent d'aller à la rencontre des gens sur le terrain. En 2023, le PS avait tenté de joindre les actes à la parole en lançant un grand tour de France pour «renouer avec les quartiers populaires», mais l'initiative n'avait finalement pas été jusqu'à son terme à cause de brouilles autour de la constitution de la liste pour les européennes.

Ce débat sur les classes populaires devrait en tout cas animer la Fête de l'Huma qui s'ouvre ce vendredi dans l'Essonne. Exactement comme la question du travail avait enflammé l'édition 2022 après les propos de Fabien Roussel sur «la France des allocs». D'autant que tous les protagonistes du règlement de compte seront sur place. Aussi bien François Ruffin qui discutera sur scène avec Charlotte Girard, autre mélenchoniste déçue qui a claqué la porte de La France insoumise en 2019 à cause de désaccords sur l'organisation du mouvement. Que Jean-Luc Mélenchon qui pourrait répondre à son ancien camarade lors de sa prise de parole prévue samedi en fin d'après-midi. UNE FÊTE DE L'HUMA BOUSCULÉE Quel avenir pour le Nouveau Front populaire ? La question animera la 89e édition de la Fête de l'Humanité qui s'ouvre ce vendredi au Plessis-Paté (Essonne). Vendredi, leur candidate désignée pour Matignon, Lucie Castets, sera présente pour un «grand entretien» devant militants et sympathisants. Le lendemain, les chefs de partis, Manuel Bompard (LFI), Marine Tondelier (Ecologistes), Olivier Faure (PS) et Fabien Roussel (PCF) débattront ensemble. Quelques heures plus tôt, sur le stand de Picardie Debout, François Ruffin organise une réunion de déçus du mélenchonisme avec Charlotte Girard qui a claqué la porte du mouvement en 2019. Un peu plus tard dans la journée (17 h 45), Roussel prononcera son traditionnel discours de rentrée avant d'être concurrencé, quarante-cinq minutes plus tard, par Jean-Luc Mélenchon qui a prévu le sien sur la destitution d'Emmanuel Macron.

Libération
vendredi 13 septembre 2024 685 mots, p. 11

AUTRE

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12 septembre 2024 - Libération (site web)

L'immigration revient hanter le camp présidentiel

L.Eq

AUTRE

E t dire qu'ils s'espéraient débarrassés de ce fardeau… Après l'adoption, dans des conditions cauchemardesques, fin 2023, de la loi immigration, écrite sous la dictée de Les Républicains (LR) et votée par le Rassemblement national (RN), les macronistes pensaient avoir tourné la page. L'installation de Michel Barnier à Matignon et l'entrée probable au gouvernement d'une droite obsessionnelle sur le sujet devraient rouvrir le débat et les plaies du camp présidentiel qui se déchire depuis sept ans sur la question migratoire.

«Sous surveillance». Un petit avant-goût ? Vite démentie lundi par l'entourage du Premier ministre, l'idée de créer un ministère de l'Immigration en a épouvanté certains. «Si ça continue, ce n'est pas sur le budget que Barnier risque d'être renversé, mais sur les sujets régaliens», avertissait un parlementaire d'Ensemble pour la République (EPR, successeur de Renaissance). Celui qui, au lendemain de sa nomination a, entre autres, promis des «mesures concrètes » pour «maîtriser les flux migratoires», est pressé de toutes parts de dévoiler ses intentions. Par une frange du camp présidentiel qui s'inquiète. Par la droite mise en appétit, qui, cet été, a déjà refourgué dans son «pacte législatif» les mesures que les députés LR avaient injectées dans la loi immigration avant d'être censurées par le Conseil constitutionnel (durcissement du regroupement familial, conditionnement de prestations sociales non contributives, fin de l'automaticité du droit du sol, etc.). Et par le RN qui a placé Barnier «sous surveillance». Présent jeudi aux journées parlementaires de LR, le Premier ministre a promis de «traiter cette question grave, sérieuse avec de la rigueur, avec de la ténacité, dans un souci de maîtriser l'immigration», mais aussi «avec humanité». Le discours que tenait l'ex-candidat à la primaire LR de 2021 laisse peu d'espoir de nuance : la promesse d'un moratoire de trois à cinq ans, «préalable à la reprise en main de notre politique migratoire », et surtout un référendum visant à mettre en place un «bouclier constitutionnel» de façon à assurer en matière migratoire la primauté du droit national sur le droit européen. Virage opportuniste pour séduire une base militante radicalisée ? Le profil du grand Européen en avait, en tout cas, pris un coup. «Le candidat de 2021 n'a pas intérêt à récidiver», menace un député EPR.

Tentant de se convaincre qu'il n'y a pas de fatalité à devoir gober tout cru le programme de la droite dure, les macronistes s'accordent sur le principe de fixer des «lignes rouges» à Michel Barnier. Problème : entre eux, ont-ils déjà les mêmes ? Dans un entretien à Libération, le ministre démissionnaire chargé de l'Industrie, Roland Lescure, citait la nécessité de préserver l'immigration économique, légale, et de maintenir l'aide médicale d'Etat (AME). Depuis des années, LR tente, sur chaque loi de financement de la Sécu, d'avoir la peau de ce dispositif qui garantit aux étrangers en situation irrégulière la prise en charge gratuite de soins médicaux sous condition de ressources, et voudrait le cantonner aux soins les plus urgents.

Un tour de vis qui risquerait d'avoir de graves conséquences sur la santé publique.

Dans la frange gauche d'EPR, Stella Dupont juge «démago et contreproductif» une remise en cause de l'AME. Certains sont prêts à revoir le panier de soins. D'autres encore ne seraient pas gênés de se rallier à la piste d'aide médicale d'urgence de LR. Bref, «l'AME, c'est la ligne de fracture, avec ça, on pète le groupe», résume, cash, une ministre démissionnaire. «On a une aile droite emballée par l'arrivée de Barnier, une aile gauche sceptique et un ventre mou qui se demande quelles couleuvres on va nous faire avaler», plante un député EPR, inquiet pour sa digestion.

Lignes rouges. Le député Sacha Houlié, qui n'a pas attendu Michel Barnier pour quitter le groupe EPR cet été, rappelle que poser des conditions, c'est très bien… quand on les tient. Président de la commission des lois lors du débat sur la loi immigration, il se souvient que toutes les lignes rouges fixées avaient été franchies : «On a touché aux prestations sociales, au code de la nationalité et promis un décret pour réformer l'AME. J'aimerais, cette fois, avoir de bonnes surprises, mais j'en doute.»

Le Figaro, no. 24900
Le Figaro, vendredi 13 septembre 2024 1425 mots, p. 3

Politique

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12 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

La nouvelle Assemblée presse l'exécutif d'adopter la proportionnelle

Face à un Hémicycle divisé en trois blocs, où aucune majorité claire ne se dégage depuis les législatives anticipées, les appels à abandonner le scrutin majoritaire se multiplient dans les rangs des députés. Cela afin d'obtenir une meilleure représentativité sur les bancs du Palais Bourbon, et d'y favoriser une culture de coalition et de compromis.

Cimbidhi, Eloïse, Flurin, Richard, Hausalter, Louis

Illisible, ingouvernable... Ces dernières semaines, les adjectifs ont fleuri pour dépeindre la nouvelle configuration de l'Assemblée nationale, éclatée depuis les législatives anticipées en un tripartisme inédit. Il faut dire que, tout l'été durant, les trois blocs minoritaires de l'Hémicycle se sont illustrés par leur incapacité à se plier à l'art des coalitions et du compromis. Pourtant censé permettre de dégager des majorités claires, l'actuel mode de scrutin uninominal à deux tours n'a pas su prévenir ce morcellement de la vie politique. Alors un vieux serpent de mer institutionnel refait surface avec plus d'acuité encore que dans le passé : la proportionnelle. Issu d'une formation historiquement hostile à cette idée, le nouveau premier ministre LR, Michel Barnier, se retrouve confronté à de multiples demandes de réforme. Insoumis et lepénistes, en plus des bayrouistes, le somment de se saisir de cette promesse d'Emmanuel Macron, engagement abandonné avant lui par ses prédécesseurs Nicolas Sarkozy et François Hollande.

Alors candidat à la présidentielle, le fondateur d'En marche avait intégré une dose de proportionnelle dans son programme. Mais depuis l'échec de sa grande réforme institutionnelle de 2018, stoppée net par l'affaire Benalla, jamais le chef de l'État n'a remis cette réforme sur la table, au grand dam de son allié François Bayrou, du Mouvement démocrate (MoDem). Il suffit pourtant d'adopter une loi ordinaire pour changer le mode de scrutin.

La proportionnelle, qui consiste à répartir des sièges à des listes de candidats en proportion des voix obtenues, serait pourtant «la seule perspective crédible pour normaliser le pluralisme», a estimé François Bayrou dans un entretien accordé au Monde fin août. Ce système en vigueur dans la quasi-totalité des pays européens, que le centriste veut voir adopter par référendum, doit venir à bout des «réflexes majoritaires»et du «clanisme»qui prévalent à l'Assemblée, pourtant «obligée au compromis» depuis cet été. «Dans un système bloqué de façon durable, la proportionnelle fluidifierait la vie politique», a exposé mardi à Matignon le sénateur Hervé Marseille, président de l'UDI, lors d'un entretien avec Michel Barnier.

Emmanuel Macron, qui fait mine de s'éloigner de la fabrique des futures réformes depuis qu'il a «perdu» les législatives et nommé Michel Barnier, compte-t-il toujours repousser la proportionnelle aux calendes grecques ? Ou la voit-il comme un moyen de changer la donne politique en sa faveur ? «L'avantage, c'est que les électeurs ont le sentiment que chaque voix compte, et ça encourage l'esprit de compromis», observe-t-on évasivement dans l'entourage présidentiel. Tout en temporisant : «Il faut regarder tout cela de manière transparente et très ouverte.»

«Si la proportionnelle est une solution, je ne me l'interdis pas», a pour sa part déclaré Michel Barnier lors de son passage au « 20 Heures » de TF1, au lendemain de sa nomination. Mais le bloc central est divisé sur la question. À rebours de François Bayrou et de la présidente de l'Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, une partie des députés Renaissance et Édouard Philippe craignent une plus forte fragmentation de l'Hémicycle. « Je suis très attaché au scrutin majoritaire, a affirmé l'ancien premier ministre la semaine dernière au Point, en marge de son annonce de candidature à la présidentielle. Méfions-nous d'un mode de scrutin qui laisserait la possibilité aux états-majors de partis politiques parisiens de construire des listes de candidats sans aucun lien avec les réalités politiques locales», avertit le maire du Havre, qui n'y serait favorable qu'avec un assouplissement du non-cumul des mandats.

Derrière ce sujet assez éloigné des préoccupations immédiates des Français, tout le monde a en tête la perspective d'une prochaine dissolution dès que la Constitution le permettra, à partir de juin 2025. «Le président n'envisage pas de dissoudre à nouveau, mais si les partis se montrent irresponsables, il le ferait le plus tard possible et sous le régime de la proportionnelle», croit savoir un ministre démissionnaire qui en a discuté avec lui.

Le camp présidentiel y voit un avantage tactique : détacher le Parti socialiste (PS) de La France insoumise (LFI) puisque, contrairement au scrutin majoritaire à deux tours qui encourage ce type d'alliance électorale, la proportionnelle conduirait chaque parti à concourir sous ses propres couleurs. Et constituerait ainsi une arme anti-Nouveau Front populaire (NFP) aux yeux des macronistes.

Si le PS d'aujourd'hui n'a pas de position claire sur le sujet, la gauche y a traditionnellement toujours été favorable au nom d'une meilleure représentativité des électeurs. La mise en place de la proportionnelle figurait d'ailleurs déjà dans le « programme commun » de 1981 et, une fois élu, François Mitterrand l'avait expérimentée aux législatives de 1986 - seul précédent à ce jour -, permettant à l'époque l'entrée de Jean-Marie Le Pen (FN) à l'Assemblée.

Pour l'heure, un groupe de travail des parlementaires socialistes vient d'être lancé sous la houlette du sénateur Éric Kerrouche. «Il n'y a pas mieux qu'un groupe de travail pour enterrer un sujet», cingle Jean-Christophe Cambadélis, défenseur de longue date de la proportionnelle. Selon l'ancien patron du PS, la «ligne stratégique gaucho-socialiste» de la direction, qui explique l'union avec La France insoumise, ne l'encourage pas à défendre la proportionnelle : «Ils sont gênés aux entournures parce que la proportionnelle ne rendrait plus indispensable cette union et pourrait même tenter certains socialistes de s'allier avec le centre.»

Un constat rejeté par LFI qui plaide, dans le cadre de sa VIe République, pour une proportionnelle par département, sur le modèle de 1986. «Comme il y a peu de sièges en jeu dans certains départements, le score pour en obtenir doit être plus élevé, ce qui encourage à des alliances a priori», explique le député Insoumis Bastien Lachaud. Ce dernier est convaincu que la proportionnelle ne porterait pas préjudice à son parti : «Les résultats d'un premier tour actuellement ne doivent pas préjuger de ceux d'une élection à la proportionnelle. C'est une autre forme de campagne avec d'autres alliances.»

Lui aussi partisan de longue date de la proportionnelle, le Front devenu Rassemblement national (RN) a remis ce sujet en haut de la pile à la rentrée, lorsque Jordan Bardella l'a évoqué auprès d'Emmanuel Macron lors d'une rencontre à l'Élysée, avant que son entourage n'en fasse l'unique condition pour ne pas censurer un éventuel gouvernement technique. Des propos que Marine Le Pen a, depuis, tenté de nuancer en fixant des priorités complémentaires. «La proportionnelle, ce n'est pas l'alpha et l'oméga de ce qu'on demande. Si le gouvernement applique notre programme sur l'immigration et le pouvoir d'achat, on ne va pas le faire tomber sur la proportionnelle», résume le député RN Jean-Philippe Tanguy.

Éternelle requête du parti à la flamme, l'instauration de la proportionnelle figure depuis 2012 dans le programme présidentiel de Marine Le Pen, bien que ses modalités aient varié au fil des élections. Mais quel que soit le périmètre retenu, un tel changement serait particulièrement favorable au RN, qui a longtemps peiné à faire correspondre ses bons scores du premier tour des législatives à son nombre final de sièges. La faute au « barrage républicain » , qui a par exemple réduit le RN à 1,6 % des sièges, loin de ses 14,4 % des voix obtenues au premier tour de 2017.

Ce décalage s'est toutefois considérablement résorbé à partir de 2022, poussant certains à appeler à l'abandon de la mesure. «Entre nous, ce n'est plus dans notre intérêt», souffle un cadre du parti. Des plaintes auxquelles Marine Le Pen resterait sourde, fidèle à cette revendication historique. Toujours est-il qu'aucun texte de loi sur le sujet ne figure pour l'heure dans le programme de la « journée réservée » aux initiatives du RN, prévue le 31 octobre à l'Assemblée nationale. Ce qui n'empêcherait pas les lepénistes de voter une proposition de loi issue d'un camp adverse, même pour une proportionnelle seulement partielle, assure-t-on au parti.

Michel Barnier mettra-t-il le sujet sur la table après l'automne budgétaire tendu qui l'attend ? «La proportionnelle, c'est l'appât pour faire voter le budget d'abord, analyse un ténor du Parti socialiste. Mais dès que Barnier fait la proportionnelle, il tombe tout de suite après!» Car sitôt le RN et la gauche auront obtenu ce changement de mode de scrutin, ils pourraient avoir tout loisir de censurer le gouvernement Barnier et se lancer en campagne en vue d'une prochaine dissolution. Dont ils seraient cette fois persuadés d'être les grands gagnants. ET R.F. ET L.H.

Libération
vendredi 13 septembre 2024 332 mots, p. 2

ÉVÉNEMENT

Aussi paru dans
12 septembre 2024 - Libération (site web)

Surréaliste

PAUL QUINIO

ÉVÉNEMENT

Un «désaccord électoral et moral». C'est en ces termes que François Ruffin a expliqué dans une interview cette semaine au Nouvel Obs sa rupture avec Jean-Luc Mélenchon, entretien dans lequel il reproche explicitement au leader insoumis sa stratégie communautariste, mortifère pour la gauche. Alors que le député de la Somme sort un livre intitulé Itinéraire : ma France en entier, pas à moitié, il accuse son ancien camarade d'avoir «théorisé» pour la campagne présidentielle de 2022 le fait de s'adresser à un électorat de banlieue dit «racisé», en oubliant l'électorat lui aussi populaire des bourgs et des campagnes, tombé dans les bras de l'extrême droite et qu'il serait inutile d'essayer de reconquérir. Au passage, François Ruffin admet avoir lui-même mené «une campagne au faciès» en 2022, et d'en avoir honte aujourd'hui. Si les insoumis sont évidemment tombés à bras raccourcis sur leur ancien camarade, ils lui ont davantage reproché de diviser la gauche à un moment inopportun que contesté le fond des attaques de l'ancien journaliste. Cela aurait été difficile après la tonalité de la campagne insoumise des européennes, ou après que Jean-Luc Mélenchon a déclaré en marge de la manifestation du 7 septembre qu'il fallait «mobiliser la jeunesse et les quartiers populaires, tout le reste, laissez tomber, on perd notre temps». Sur le plan électoral, la querelle est en réalité assez surréaliste. L'étiage de la gauche est aujourd'hui trop bas pour la voir minauder sur tel ou tel segment de l'électorat populaire qu'elle aurait le luxe de snober. Sa diversité devrait de ce point de vue être plutôt comme un atout qu'un inconvénient… à condition de ne pas être en «désaccord moral». François Ruffin assume désormais de l'être avec Mélenchon, mais le clivage traverse toute la gauche. Le député de la Somme estime que le rôle de la gauche n'est pas d'ériger des murs entre Français mais plutôt de «construire des ponts». La formule est séduisante. Sans assigner quiconque, ajouterait-on, à une identité sociale, géographique, ethnique et encore moins religieuse.

L'Humanité
vendredi 13 septembre 2024 743 mots, p. 9

Le RN en pleine zone de turbulences

Florent LE DU

Extrême droite Procès à venir, rapprochement avec la droite macroniste, purge des cadres jugés responsables de l'échec des législatives... le Rassemblement national connaît des remous devenus rares ces dernières années.

Finis les palmiers du Var et les soirées festives en bord de mer ? Les élus RN avaient pris l'habitude de faire leur rentrée sous le soleil du sud de la France et dans un décor luxueux. Mais les temps ont changé : ils se réunissent ce week-end dans la fraîcheur parisienne. Le symptôme d'un parti qui n'a pas le coeur à rire ? Les prochaines semaines sont en tout cas périlleuses pour Jordan Bardella et Marine Le Pen, entre les affaires, le contexte politique national et les remous en interne à la suite de l'échec des législatives.

Dans la foulée du 1er octobre, date de la reprise des travaux à l'Assemblée nationale, les 126 députés RN ne devraient, a priori, pas censurer le gouvernement de Michel Barnier. C'est en tout cas ce qu'a soufflé Marine Le Pen à Emmanuel Macron, actant de fait un rapprochement entre les droites et l'extrême droite. Un choix risqué, qui pourrait rapidement créer des tensions. Le revirement express de Jean-Philippe Tanguy, qualifiant Michel Barnier de « stupide » un jour et de « choix le moins pire » le lendemain, après l'aval donné par sa patronne à l'Élysée, en dit long sur l'absence d'unanimité autour de cette stratégie. D'autant que, si le RN est perçu comme un soutien à la poursuite de la politique macroniste, une partie de ses électeurs pourrait s'en détacher.

« Dans la perspective de la présidentielle de 2027, le parti sera mis en demeure de choisir entre deux lignes stratégiques périlleuses », estime l'auteur Renaud Large dans une note pour la Fondation Jean-Jaurès. En clair, soit le RN poursuit dans son arnaque sociale en se prétendant défenseur des plus modestes, soit il accentue son rapprochement avec les patrons en actant un projet libéral - option la plus probable au vu des renoncements de Jordan Bardella pendant la campagne des législatives. Ce samedi, le nouveau programme économique doit être discuté par les élus. Celui-ci risque de faire débat, car assumer une ligne économique propice à « l'union des droites » est risqué. « Cette stratégie nécessite la poursuite d'un aggiornamento social et économique vers des mesures plus libérales, relate Renaud Large. Cela peut fonctionner un temps. Mais l'adhésion électorale du bloc populaire finira mécaniquement par s'éroder face aux reculs sociaux et économiques. »

De plus, en octobre, le parti dirigé par Jordan Bardella aura du mal à s'étaler dans les médias pour justifier son soutien à la droite libérale. La veille de cette rentrée parlementaire, Marine Le Pen et 26 autres élus ou cadres du RN seront entendus en procès pour détournement de fonds publics, accusés d'avoir utilisé l'enveloppe des députés européens entre 2014 et 2019 pour rémunérer des militants travaillant en réalité pour le FN. Son issue pourrait avoir des conséquences sur l'image du parti. « Jusqu'ici, ces affaires, y compris celle autour du prêt russe, n'ont pas ébranlé le RN, observe le politologue Luc Rouban. Mais plus son électorat s'élargit, plus il intègre des citoyens moins fidèles et plus soucieux de la probité des politiques. »

La nervosité des cadres du mouvement interviewés ces derniers jours en atteste. Alors que Libération a révélé que la direction du RN aurait produit de faux documents pour justifier le travail de Jordan Bardella comme collaborateur d'un eurodéputé en 2015, le maire RN de Perpignan, Louis Aliot, n'a pas trouvé mieux que de s'attaquer à la probité du quotidien, comme à celle de l'Humanité, accusé dans un révisionnisme crasse d'avoir été « au service de l'Allemagne nazie ».

Mardi, c'est la députée RN Christine Engrand qui a été épinglée par Mediapart pour ses dépenses farfelues et personnelles payées avec son enveloppe parlementaire. Des « maladresses », s'est-elle justifiée.

En grande confiance jusqu'en juillet, les cadres d'extrême droite se montrent beaucoup plus fébriles depuis. L'échec du second tour des législatives sera au coeur des discussions du week-end, avec un grand ménage à prévoir. Le responsable des élections, Gilles Pennelle, a déjà été évincé en juillet et des têtes devraient continuer de tomber dans les fédérations, désignées responsables des investitures de dizaines de candidats apparus incompétents pendant la campagne ou dont des déclarations racistes ou homophobes sont ressorties. Ce tri interne alimente déjà les rancoeurs, comme celle de David Mégel, congédié de son poste de délégué fédéral du Morbihan. De nombreuses turbulences sont donc à prévoir dans les prochains jours.

Le Figaro, no. 24900
Le Figaro Économie, vendredi 13 septembre 2024 1419 mots, p. 26

Médias & Publicité

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11 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Les États généraux de l'information rendent une copie à l'avenir incertain

Ce chantier voulu par Emmanuel Macron fait la part belle aux mesures pour soutenir l'économie des médias. Mais elles devront obtenir l'aval d'une Assemblée nationale plus divisée que jamais.

Cohen, Claudia

La tâche était ardue et le temps imparti jugé trop court aux yeux de certains. Chercheurs, représentants de sociétés de journalistes, experts technologiques... Chacun était venu au fil des mois avec sa propre histoire, ses convictions et son agenda. Un an après le lancement du chantier voulu par le président Emmanuel Macron pour répondre aux défis de l'espace informationnel français, les États généraux de l'information (EGI) ont rendu jeudi au Conseil économique, social et environnemental (Cese) leurs conclusions dans un vaste rapport de 352 pages. «Ce n'est pas un document où tout est à prendre ou à laisser! Mais un ensemble de mesures cohérentes pour affronter une situation d'urgence démocratique» , a affirmé Bruno Patino, président du comité de pilotage des EGI, saluant la mémoire de l'ancien délégué général Christophe Deloire, décédé brutalement.

Le comité rêve désormais d' «un droit de suite» pour transformer une partie des quinze propositions mises sur la table en futurs projets de loi. Dans un contexte inédit d'instabilité politique, sans majorité claire à l'Assemblée nationale, cette mission s'annonce périlleuse. «Les EGI restent associés à l'image d'Emmanuel Macron dont beaucoup, comme le nouveau premier ministre Michel Barnier, tentent de se détacher,souffle auprès du Figaro le dirigeant d'un groupe audiovisuel français. J'ai bien peur également que ces sujets ne soient pas jugés prioritaires face au déficit public abyssal...»

Longtemps mise de côté au profit de préoccupations plus idéologiques ou politiques, la question du financement des modèles économiques des médias se retrouve au centre du rapport final. Avec, en guise de première proposition forte, l'instauration d'une obligation d'affichage des contenus des médias d'information par les géants du web. La France espère ainsi ne jamais connaître ce qui s'est produit chez nos voisins canadiens, où le propriétaire de Meta, Mark Zuckerberg, a fait disparaître depuis un an les contenus d'information sur ses plateformes Facebook et Instagram.

Sur le volet économique, le rapport propose aussi de rendre transparent le fléchage des investissements publicitaires des entreprises vers les médias d'information, comparé aux investissements réalisés sur d'autres supports, comme les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. L'idée étant de créer une nouvelle responsabilité des acteurs économiques, intitulée «responsabilité démocratique», qui viendrait s'ajouter à la responsabilité sociétale et environnementale (RSE).

«Puisque l'objectif des EGI était de trouver des moyens de garantir l'avenir d'un journalisme de qualité en France, ces mesures de nature à permettre le financement de l'information professionnelle sont primordiales, se réjouit Marc Feuillée, directeur général du Groupe Le Figaro . Cette transparence autour des revenus publicitaires, qui consiste à sensibiliser les annonceurs mais aussi l'État, est la bienvenue.»

En dix ans, les recettes publicitaires des médias traditionnels (presse, télévision, radio) dans le pays ont été divisées par deux face à la puissance numérique des plateformes américaines, et les récentes prévisions de l'Arcom sur ce marché d'ici à 2030 sont alarmantes. Les professionnels espèrent éviter à la France de plonger dans des déserts informationnels qui se sont dangereusement installés au fil des années dans des démocraties comme les États-Unis.

Statut de société à mission

Le rapport, qui découle de 174 auditions d'experts et personnalités qualifiées du secteur des médias, des participations citoyennes et surtout des cinq groupes de travail présidés respectivement par Sébastien Soriano, Pascal Ruffenach, Christopher Baldelli, Arancha Gonzalez et Isabelle Falque-Pierrotin, propose aussi de réviser les règles anti-concentration des médias provenant de la loi audiovisuelle de 1986.

Il suggère d'instaurer un seuil unique et plurimédia, qui pourrait être défini soit par le «pouvoir d'influence» à travers le «reach»(capacité à atteindre les lecteurs, auditeurs et spectateurs), soit par l'affectation à chaque média d'un certain nombre de points suivant leurs contenus en information. Ce mode de calcul, qui s'inspire de ce qui se fait en Allemagne, ne prendrait pas en compte la déduplication des audiences : un Français qui regarde à la fois la chaîne de télévision et lit le quotidien d'un même groupe de médias compterait ainsi pour deux personnes... «Nous avons fait une simulation avec ce mode de calcul, et aujourd'hui l'ensemble des groupes serait en dessous d'un seuil de concentration de 30%, jugé trop important, a expliqué Isabelle Falque-Pierrotin, présidente de l'Autorité nationale des jeux (ANJ). Mais le Parlement pourrait très bien décider de fixer un seuil plus bas.»

Ce document propose aussi d'étendre la qualité de société à mission aux entreprises d'information. Parmi les autres mesures fortes, les EGI se prononcent en faveur du renforcement de la protection du secret des sources et d'une loi contre les procédures bâillons.

Dans l'objectif de «s'inscrire dans la continuité de la loi Bloche», les EGI suggèrent également que les comités d'éthique soient généralisés à l'ensemble des médias d'information, et non aux seuls médias audiovisuels comme c'est le cas aujourd'hui. Il s'agit également de modifier leur mode de désignation, en instituant une nomination à parité par la direction et par la rédaction. Autre changement voulu par les EGI, l'actionnaire sera tenu d'informer ses rédactions sur son intention de désigner un nouveau directeur , «dans des délais permettant aux organisations représentatives de faire valoir leur point de vue. En parallèle, le Comité d'éthique, également informé de cette intention, devrait pouvoir rendre un avis dans un délai rapide et le rendre public», précise le rapport.

Ces mesures ont été préférées par le comité de pilotage à d'autres propositions, plus contraignantes pour l'actionnaire. Certains souhaitaient donner aux journalistes le pouvoir d'exercer un droit de veto sur la nomination par leur actionnaire du directeur de la rédaction. «La nomination du jour au lendemainde Geoffroy Lejeune à la tête de la rédaction duJournal du dimanche (JDD), après l'arrivée du nouvel actionnaire Vincent Bolloré, avait créé l'émoi,rappelle un journaliste. Maisles complications ces derniers mois auxÉchos en avaient fait relativiser d'autres.»Le rapport propose également que le président de la société de journalistes bénéficie du statut de salarié protégé pendant la durée de son mandat.

«Fort heureusement, les EGI n'ont pas retenu les propositions les plus extrêmes sur la gouvernance des médias. Car accroître les règlements et les dispositifs coercitifs ne va certainement pas aider la presse», défend Marc Feuillée.

Une poignée de dispositions pourrait être mise en place sans passer par la case Parlement. Le champ de l'éducation aux médias, en renforçant dans les programmes scolaires la part des enseignements d'éducation à l'esprit critique et aux faits, comme l'arsenal de sensibilisation préventive à grande échelle face à la désinformation et celui de la lutte des ingérences, relève plutôt du domaine de l'exécutif.

« Un modèle français ambitieux »

Dans sa dernière partie enfin, le rapport formule des propositions à mettre en oeuvre, cette fois, à l'échelle européenne, telles que l'établissement d'une reconnaissance européenne du droit à l'information et l'instauration d'un pluralisme effectif des algorithmes. Les professionnels espèrent aussi rendre le marché de l'intermédiation publicitaire en ligne plus concurrentiel pour permettre un partage de la valeur équilibré, et rendre effectives les responsabilités des grandes plateformes dans la lutte contre la désinformation et le cyberharcèlement en préparant un «acteII» du règlement sur les services numériques (DSA). «L'exécutif français pourrait dès maintenant inscrire ces sujets à l'agenda de la Commission européenne», explique Arancha Gonzalez Laya, doyenne de l'École des affaires internationales de Sciences Po.

«Les propositions des EGI esquissent un modèle français ambitieux et innovant pour rendre effectif le droit à l'information fiable,estime Thibaut Bruttin, directeur général de Reporters sans frontières . Bien entendu, le document fait des impasses, manque parfois de concret et témoigne de frilosités ici et là... Il appartient maintenant aux parlementaires de s'en emparer dans une dynamique transpartisane.» «Nous attendons de voir quelle sera la traduction concrète de ces propositions», explique de son côté Claire Léost, présidente de Prisma Media, qui salue le principe de responsabilité démocratique des annonceurs.

Désormais, tous n'ont plus qu'une question en tête : le rapport sera-t-il positionné en haut de la pile de dossiers sur le bureau de Michel Barnier ? «L'idée d'avoir, dans cette période de chaos ambiant, des propositions qui pourraient faire consensus entre les différentes familles politiques pourrait être bien accueillie» , veut croire une députée du parti présidentiel. Au-delà du gouvernement, certains députés du Nouveau Front populaire ou du RN pourraient par exemple décider de reprendre une proposition des EGI au sein d'une niche parlementaire. CC

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, vendredi 13 septembre 2024 802 mots, p. AUJM6
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12 septembre 2024 - Le Parisien (site web)
13 septembre 2024 - Le Parisien

Ce n'est qu'un au revoir

Après sept ans à Bercy, Bruno Le Maire, le ministre de l'Économie, a fait ses adieux devant une foule d'invités. L'occasion de vanter son bilan et de tourner la page de la politique. Au moins momentanément.

Marcelo Wesfreid

« Mes chers amis, je pars. Sans vous rien n'aurait été possible. » Il est 11 heures, et un vent hivernal s'engouffre dans la cour intérieure de Bercy où des centaines de collaborateurs, actuels ou anciens, élus et ministres, responsables des douanes et fonctionnaires du Trésor sont massés, ce jeudi matin, pour assister au « discours de remerciements » de Bruno Le Maire. Le recordman de longévité à l'Économie n'a pas attendu les passations de pouvoir, prévues la semaine prochaine.

Pour ses adieux, il a vu les choses en grand. Plus de 5 000 invitations ont été envoyées. Dans la foule, quelques anciennes gloires des débuts du macronisme comme Benjamin Griveaux. « Bruno Le Maire a raison de réunir tout le monde plutôt que de faire cela à la va-vite dans quelques jours. Il fait une démonstration de force, glisse un communicant du gouvernement. Quel ministre est capable d'en faire autant ? »

Juché sur une estrade, devant l'hôtel des ministres où il officia durant sept ans et d'où il vit défiler quatre chefs du gouvernement, Bruno Le Maire dit sa fierté d'avoir « servi la France et les Français ». Au micro, il narre quelques souvenirs : le jour où le Premier ministre israélien est resté coincé dans les ascenseurs de Bercy, celui où il a fait retirer les graviers de la cour pour les remplacer par de la verdure et des arbres, et bien sûr la décision de claquemurer le pays pendant le Covid, « pire crise depuis 1929 ».

Des remerciements et quelques coups de griffe

Le ministre de l'Économie et des Finances tourne la page... sans rancoeur apparente : il dit sa gratitude envers Emmanuel Macron de l'avoir laissé travailler « dans le temps long ». Il salue chaleureusement l'ex-ministre aux Comptes publics Gérald Darmanin, présent à l'événement, dit un mot gentil à l'adresse de Gabriel Attal (absent, lui). Et souhaite « le meilleur » à la future équipe gouvernementale. « Le Maire au moins ne crache pas dans la soupe », salue un des participants.

L'heure n'est plus à la conquête du pouvoir mais à la trace qui sera laissée dans les mémoires. Bruno Le Maire s'emploie à vanter son bilan : « réindustrialisation », attractivité du pays, inflation repassée sous la barre des 2 %, reflux du chômage et « stabilité fiscale ». « La France ne doit pas revenir en arrière sur les impôts, ce serait céder à la facilité », martèle Bruno Le Maire.

Dans une tirade enflammée, il s'en prend aux « somnambules » qui ne veulent pas voir la réalité en face : celle des comptes publics qu'il faut redresser de toute urgence. Alors que le déficit dérape, il dénonce « l'hypocrisie française » (« tout le monde réclame un désendettement du pays, mais personne ne veut proposer de diminution de dépenses »). Il maintient, malgré les réserves de la Cour des comptes, que les prévisions de Bercy sont crédibles, que la France peut, si elle s'en donne les moyens, passer sous la barre de 3 % de déficit en 2027.

« Respirer un air différent de la politique »

Dans son camp, certains estiment que Le Maire cherche un peu vite à casser son image de Monsieur Quoi-qu'il-en-coûte, distribuant les milliards puis des chèques contre l'inflation et le prix de l'énergie. « À force de donner des leçons de morale tous les jours, il va avoir une chaire à l'université », moque un député macroniste. Ironie de l'histoire : c'est justement vers l'enseignement que Bruno Le Maire se tourne. « Après vingt-deux ans de bons et loyaux service » en politique il va désormais donner des cours d'économie et de géopolitique dans un établissement de Lausanne (Suisse) - ses cours auraient dû commencer lundi dernier, mais l'absence de nouveau gouvernement a retardé sa rentrée. Il est temps de « respirer un air différent de la politique », glisse-t-il. La fin d'une carrière publique commencée sous Jacques Chirac ? « Je n'y crois pas. C'est juste un abandon temporaire », estime un proche d'Emmanuel Macron.

Sans parti politique à son service, sans mandat électif, sans activité autre que l'écriture de livres (Le Maire a démissionné de la fonction publique - « ce qui devrait être la règle pour tous », assène-t-il dans son discours), le ministre sortant doit se réinventer. La suite ? « Qui vivra verra », dit le ministre en fin de discours. Puis, Le Maire quitte son pupitre, fait des selfies, claque quelques bises, multipliant les « merci de ta présence », les « je passerai te voir ». Un acteur de la finance verte lui glisse : « On se croisera dans les trains. » En attendant que la roue tourne à nouveau.

Le Monde
France, vendredi 13 septembre 2024 856 mots, p. 12
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11 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Périphérique à 50 km/h : Pécresse s’oppose à la décision d’Hidalgo

Si la région dénonce un choix « unilatéral », l’équipe de la maire de Paris affirme sa volonté de « limiter les nuisances » pour les riverains

Benoît Floc’h

Drôle d’endroit pour un point presse. Mercredi 11 septembre, quelques adjoints de la maire de Paris, la socialiste Anne Hidalgo, ont donné rendez-vous aux journalistes, porte de Vincennes, sur l’un des ponts qui enjambent le boulevard périphérique. Une barre d’immeuble, à droite, une barre d’immeuble, à gauche, et, au milieu, un flot de voitures qui s’écoule jour et nuit sur l’autoroute urbaine. Le bruit est incessant, rythmé par les sirènes de la police. « Ici, on a du mal à s’entendre à cause de la circulation. Et des gens le subissent tous les jours, et surtout toutes les nuits » , expose l’écologiste David Belliard, adjoint chargé des transports.

Dans la polémique qui a suivi l’annonce par Anne Hidalgo, lundi 9 septembre, du passage de la vitesse maximale sur le périphérique de 70 km/h à 50 km/h, à partir du 1er octobre, le but des adjoints à la mairie de Paris était donc de rappeler concrètement les enjeux. « Cette mesure sera efficace pour améliorer le confort de nuit[des riverains] . Pouvoir dormir, c’est un droit », a rappelé M. Belliard.

« Nous avons la volonté forte, a exposé le premier adjoint, Patrick Bloche, de limiter les nuisances générées par le périphérique qui impactent un demi-million de personnes vivant dans Paris intra-muros ou dans les communes limitrophes : pollution de l’air, pollution sonore. » Il y a 30 % de cas d’asthme en plus pour les enfants qui vivent à moins de 500 mètres du périphérique, ont-ils expliqué. Sans oublier la sécurité routière : « Il y a moins d’accidents à 50 km/h qu’à 70 km/h », a précisé M. Bloche.

Le même jour, pourtant, le conseil régional d’Ile-de-France, présidé par Valérie Pécresse (Les Républicains, LR), a voté une motion appelant la maire de Paris « à renoncer à son projet » en dénonçant son « caractère unilatéral ». Une critique également formulée par l’un des groupes d’opposition au Conseil de Paris, Changer Paris (rassemblant des élus LR, centristes et indépendants). Son président, David Alphand, dénonce « une démarche solitaire qui ne repose en rien sur des données objectives et scientifiques ». Pour lui, il aurait fallu « consulter les Parisiens ; réaliser une étude d’impact, car des travaux récents ne vont pas dans le sens de Mme Hidalgo ; faire une expérimentation ; puis une évaluation avant de prendre une mesure définitive ».

« Vivez dans votre époque ! »

En réponse, M. Bloche fustige une opposition qui « a voté contre toutes les mesures prises depuis vingt-trois ans » pour réduire la place de l’automobile à Paris. L’ex-député socialiste apostrophe Valérie Pécresse : « On est en 2024, pas dans les années 1960 ou 1970. Vivez dans votre époque ! »Face aux critiques sur la manière de Mme Hidalgo, son premier adjoint assure qu’ « il y a eu une concertation », en 2018, puis « une mission d’information et d’évaluation du Conseil de Paris, animée par une élue de la majorité et un élu de l’opposition, dont le rapport avait préconisé une régulation du périphérique, et notamment de sa vitesse maximale ». Mais, aux yeux de M. Alphand, la maire de Paris n’en a repris que « quelques lignes pour justifier sa décision ».

L’opposant estime également que les communes limitrophes n’ont pas été associées. Faux, rétorque M. Bloche, évoquant des « ateliers du périphérique » organisés avec elles. Ce que Gaylord Le Chequer, premier adjoint du maire (Parti communiste français, PCF) de Montreuil (Seine-Saint-Denis), confirme : « Le sujet est sur la table depuis vingt ans. Il est connu et a été mis en débat. » Les « ateliers » ont rassemblé « des élus de toute sensibilité qui ont discuté de toutes les hypothèses, dont les 50 km/h ».

Sur le fond, pas plus d’accord. La région, qui demande la compétence de gérer le périphérique, juge la mesure « inefficace ». Baisser la vitesse n’aurait qu’ « un effet réduit sur le bruit », de 2 à 3 décibels en moins seulement, affirme la motion du conseil régional. A la place, « la pose d’enrobés phoniques » permettrait de diviser le bruit « par cinq », soit 7 décibels, préconise la collectivité présidée par Mme Pécresse.

Les adjoints de Mme Hidalgo soupirent : « La moitié du périphérique utilise déjà des revêtements antibruit », et cela ne le réduit que « très modestement ». David Belliard s’agace d’entendre dire qu’ « un gain de quelques décibels, pendant la nuit, ce n’est pas grand-chose, quand on habite à Versailles ».

Pour la droite, c’est précisément la réduction de la vitesse qui est « antisociale ». « Sur le périphérique, dans la journée, la vitesse moyenne est à 36 km/h », a noté Mme Pécresse devant les élus de la région, dans des propos rapportés par l’Agence France-Presse. Si bien, a-t-elle poursuivi, que la mesure ne gênera pas les travailleurs de la journée, mais ceux « de la nuit, les travailleurs en horaires décalés, les travailleurs les plus modestes, ceux qui n’ont pas le choix et qui doivent prendre la voiture ».

Libération
vendredi 13 septembre 2024 973 mots, p. 3

AUTRE

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12 septembre 2024 - Libération (site web)

«On a tendance à dramatiser aujourd'hui toute division»

CLÉMENCE MARY

AUTRE

«L es deux méthodes». Tell était le nom des deux stratégies qui régnaient à gauche en 1920 pour conquérir le pouvoir, opposant Jules Guesde, partisan d'une approche centrée sur la défense de la classe ouvrière, et Jean Jaurès, désireux de mobiliser le monde rural et la classe moyenne dans la défense républicaine. Un siècle plus tard, alors que le Nouveau Front populaire affiche ses divisions à la veille de la Fête de l'Humanité, sorte de baromètre annuel de l'union des gauches, les divergences incarnées notamment par le conflit entre François Ruffin et Jean-Luc Mélenchon sont-elles du même ordre ? L'historien Gilles Candar, spécialiste de Jaurès et auteur en 2022 de Pourquoi la gauche ? (PUF) juge révolue l'opposition entre réformistes et révolutionnaires, et estime que la gauche devrait tirer parti de sa diversité. François Ruffin accuse Jean-Luc Mélenchon d'avoir abandonné une partie des classes populai- res rurales au profit de celles des villes. De quand date ce repro- che fait à une partie de la gauche d'avoir remplacé l'ouvrier par l'immigré ? Il se fonde sur une note de Terra Nova en 2011, qui concernait davantage les socialistes. C'est un député PS plutôt droitier qui l'avait rédigée. Aujourd'hui, LFI n'est pas le seul parti à la peine dans certains milieux ouvriers, c'est valable pour toute la gauche. Même en réorientant fortement le discours communiste vers cet électorat qui lui est historiquement lié, Fabien Roussel lui-même I n'a pas réussi à se faire élire aux législatives dans le Nord face au RN. Si LFI a privilégié un électorat de banlieue, c'est en partie lié à la jeunesse de ce mouvement qui manque d'ancrage territorial. Mais des députés insoumis ont aussi été élus dans des villes moyennes comme Albi où l'électorat n'est pas communautarisé. A partir du moment où La France insoumise s'inscrit dans le jeu républicain et ne vise pas la marginalité, elle va chercher à fédérer comme tous les partis. Y a-t-il historiquement une gauche des villes et une gauche des champs ? Des tensions ont toujours existé. Historiquement, on était plutôt habitués à un mouvement d'implantation qui allait des villes vers les campagnes. Si la gauche peine aujourd'hui à séduire dans certaines zones rurales et les sous-préfectures, c'est aussi le résultat de son faible bilan dans ces zones quand elle a gouverné.

Ces divisions sur la stratégie de conquête du pouvoir sont-elles nouvelles ? Il y a toujours eu une tendance marxiste insistant sur la classe ouvrière, incarnée par Jules Guesde par exemple, mais dès le départ la gauche a eu conscience des limites de cette stratégie. Très vite, elle s'est construite avec des soutiens ruraux et les classes moyennes, et a fini par appeler «ouvriers» tous ceux qui votaient pour elle, le terme devenant synonyme de travailleur. Dans le Tarn, Jaurès est majoritaire chez les ouvriers, mais remporte aussi l'adhésion de la ruralité et de la classe moyenne. Et ces divergences entre jaurésiens et guesdistes relèvent davantage du discours. Dans la pratique, leurs comportements sont proches. Pour se faire élire dans des villes comme Roubaix ou Lille, même les guesdistes au discours très classiste passaient des alliances et devaient s'entendre avec la bourgeoisie radicale-socialiste.

R De son côté, Fabien Roussel vient d'appeler la gauche à «travailler à construire des majorités». Est-ce un nouvel épisode du vieux cli- vage entre réformistes et révolutionnaires ? Je suis sceptique sur la pertinence de ce clivage au plan historique. La dernière insurrection a eu lieu il y a plus de cent cinquante ans avec la Commune. Quand Guesde, mais aussi les partisans de Jaurès ou des radicaux, parlent d'aller dimanche bouter l'ennemi bourgeois en dehors de sa citadelle, ils appellent simplement à aller voter. La gauche la plus radicale aujourd'hui reste réformiste. Même le parti pris populiste des insoumis conserve un objectif réformiste : remporter l'élection. Quand elle fait trop le buzz à l'Assemblée, LFI accepte la sanction. Quand elle perd une élection, elle rend son mandat. Perdre des voix à trop donner dans le spectaculaire, c'est une chose. Mais on ne peut plus dire qu'une partie de la gauche soit tournée vers la prise de pouvoir révolutionnaire. Comme historien, quel regard portez-vous sur les divisions du Nouveau Front populaire ? Le NFP n'a obtenu que 28 % des voix aux législatives quand le Front populaire en 1936 faisait 58 %. L'enjeu pour la gauche doit être de se développer en utilisant sa diversité dans un sens positif, plutôt que d'ouvrir sans cesse de nouveaux fronts dans son propre camp. Qu'il y ait des divergences pour gouverner est normal, par définition les alliances politiques sont dues à une circonstance historique et fonctionnent mieux en défensive. Le NFP a réussi à empêcher l'arrivée à Matignon du Rassemblement national, mais n'a obtenu qu'une majorité relative. L'esprit démocratique aurait voulu que Macron fasse les choses dans l'ordre : présenter Lucie Castets à l'Assemblée au risque qu'une motion de censure soit votée contre elle. La situation était fréquente sous les IIIe et IVe Républiques, sous la présidence de Mac Mahon par exemple.

D N'a-t-on pas tendance à trop idéaliser les al- liances passées ? Oui, il faut faire attention à ne pas mythifier ces coalitions. Au moment du Front populaire, les forces de gauche sont à couteaux tirés. La supposée grande manifestation unitaire du 14 juillet 1935 avait été précédée de menaces de violences physiques entre étudiants communistes et socialistes. Quand la gauche fait le Programme commun en 1972, elle commence par être battue aux élections. En 1981, les rapports sont très frais, il n'y a pas de réel accord sur le programme réactualisé. On a tendance à dramatiser aujourd'hui toute division à gauche comme si c'était la fin du monde. Mais quand des majorités ne tiennent pas et que des désaccords s'expriment, des procédures institutionnelles existent. La République n'est pas là pour faire émerger des consensus mais pour régler les dissensus.

Libération
vendredi 13 septembre 2024 778 mots, p. 4

ÉVÉNEMENT

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13 septembre 2024 - Libération (site web)

En 2012, Mélenchon sort «secoué» d'Hénin-Beaumont

LILIAN ALEMAGNA

ÉVÉNEMENT

L es propos risquent de coller à Jean-Luc Mélenchon un bon moment. «Quand il me racontait Hénin, c'était à la limite du dégoût : “On ne comprenait rien à ce qu'ils disaient…”, “Ils transpiraient l'alcool dès le matin…”, “Ils sentaient mauvais…”, “Presque tous obèses…”», écrit François Ruffin dans son nouveau livre, Itinéraire : ma France en entier, pas à moitié ! (Les liens qui libèrent). Le député de la Somme, ancien insoumis qui siège désormais avec les écologistes, y livre une partie de ses conversations avec Jean-Luc Mélenchon au sujet de la candidature de ce dernier à Hénin-Beaumont, futur fief lepéniste, aux élections législatives de 2012. Une victoire (la dernière ici) pour la gauche, avec le socialiste Philippe Kemel. Une défaite pour Mélenchon, éliminé dès le premier tour avec 21,5 % des suffrages exprimés, plus de 20 points derrière Marine Le Pen qui, elle, l'emportera cinq ans plus tard.

Pour l'avoir suivi sur place il y a maintenant plus d'une décennie, on ne se souvient pas d'avoir entendu le candidat (à l'époque sous la bannière «Front de gauche», en alliance avec le PCF) tenir de tels propos sur le terrain.

Même si, comme Ruffin, d'autres personnalités de gauche témoignent, a posteriori, de propos très insultants envers les habitants d'Hénin- Beaumont. En revanche, on se rappelle, en 2012, d'un homme décontenancé par une réalité locale ne correspondant en rien aux théories qu'il assénait sur les estrades et dans ses conversations avec les journalistes.

«Epuisé». Son parachutage à Hénin-Beaumont – pas encore dirigée par l'extrême droite – juste après une première campagne présidentielle éreintante, est un calvaire. Refusant tout accord avec le Parti socialiste d'un François Hollande qui vient d'entrer à l'Elysée, il choisit, plutôt que des circonscriptions urbaines à Marseille, Paris ou Montpellier, de tenter la prise du bassin minier, tenu par un PS corrompu et à bout de souffle, et que lorgne Le Pen. «Il fallait tenir le drapeau de tête», confie-t-il alors, déterminé à poursuivre la stratégie «front contre front» théorisée pendant la présidentielle. Sauf que le drapeau, rouge en l'occurrence, est passé de mode là-bas, et que Mélenchon fantasme alors un monde ouvrier disparu. Le chômage endémique et l'extrême pauvreté du nord de la France dans une ville dégoûtée du monde politique et qui donne du «Marine !» à la fille de Jean-Marie Le Pen bouscule ses fondamentaux. «Ce n'est pas un bon souvenir. La confrontation à la misère du secteur m'a beaucoup secoué et j'étais épuisé», dira-t-il cinq ans plus tard. L'une de ses amies l'avait pourtant prévenu : «Ne va pas à Hénin-Beau- mont», lui avait écrit Marie-Noëlle Lienemann avant qu'il ne prenne sa décision. L'exrocardienne, avec qui il a fondé le courant de la Gauche socialiste au sein du PS des années 1990, savait de quoi elle parlait : elle avait été missionnée par la direction de son parti pour tenter de remettre de l'ordre dans la section locale. Sans succès. «Il n'y a plus de mineurs là-bas. Il y a des veuves de mineurs, rappelait Lienemann. Et les veuves de mineurs expliquaient à leurs maris qu'il ne fallait pas faire grève, pour amener de la soupe.» Jean-Luc Mélenchon expérimente aussi les méthodes nauséabondes de l'extrême droite avec des faux tracts, dont l'un le représentant devant… un camp de concentration. Les communistes locaux ne se sentent pas respectés par les jeunes militants du Parti de gauche, sa formation de l'époque, venus de Paris ou Lille pour aider leur «président». «C'est un territoire où, pour se battre, il faut l'aimer et y habiter, rappelait, il y a quelques années, la future secrétaire nationale des écologistes, Marine Tondelier, qui a grandi à Hénin-Beaumont et observé cette campagne très compli- quée. Marine Le Pen avait ses lieutenants sur place, de la logistique. Pas Mélenchon. Sa stratégie n'était pas une bonne solution : elle apportait de la violence politique quand les habitants voulaient de l'apaisement.» «Charognards». L'insoumis n'est pas d'accord avec le constat. «C'est la pire campagne que j'ai jamais vécue, mais j'ai eu raison d'y aller», revendiquait-il auprès de Libération en novembre 2012. «Je devais monter en première ligne ! J'ai échoué de peu, mais j'ai fait la démonstration d'une méthode, ajoutait-il cinq ans plus tard. Je ne me suis pas contenté de jérémiades démoralisantes. Je me suis opposé au contenu raciste et antisocial du programme du Front national.» Sauf qu'après avoir promis dans son discours de défaite sur la place Wagon d'Hénin-Beaumont qu'il «quitt[ait] la scène» mais «pas le département» et traité les journalistes présents de «charognards», il optera, en 2017, pour une circonscription en plein centre de Marseille. Le virage stratégique avait déjà eu lieu.

Le Monde
Idées, vendredi 13 septembre 2024 1084 mots, p. 25
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12 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Jean-Marc Vayssouze-Faure L’application du scrutin proportionnel rendrait légitime de confier davantage de pouvoir à nos collectivités

Parce qu’elle éloignerait les députés de leurs électeurs, une réforme électorale en faveur du scrutin proportionnel devrait être accompagnée d’un transfert de compétences aux collectivités et d’un renforcement du Sénat, estime le sénateur PS du Lot

Le serpent de mer refait surface dans les eaux troubles du blocage politique et du morcellement des forces au Palais-Bourbon. Présenté comme une solution miracle face à l’inconséquence du chef de l’Etat et comme une innovation démocratique capable de faire basculer la Ve République dans l’ère du compromis, le vote à la proportionnelle a déjà été expérimenté dans notre pays et sous le régime actuel, en se cantonnant toutefois à une mise en œuvre à l’échelle départementale et non nationale.

Engagement du candidat socialiste François Mitterrand, ce mode de scrutin est en effet entré en vigueur le temps d’une journée électorale, le 16 mars 1986, à l’aube de la première cohabitation. Comble de notre histoire politique et parlementaire, le premier ministre Jacques Chirac s’est empressé de rétablir le scrutin majoritaire, à l’aide de l’article 49.3 de la Constitution, et donc sans le vote des députés eux-mêmes élus au scrutin proportionnel.

Fin tragique pour cette mesure censée revaloriser le parlementarisme. Une durée de vie furtive, un retour annoncé mais jamais concrétisé, un pouvoir législatif affaibli par la présidentialisation du régime : c’est dans ce paysage en manque de solutions que se dessine aujourd’hui la réapparition hésitante du vote à la proportionnelle.

Si ce sempiternel débat ne parvient pas à générer un changement effectif de mode de scrutin pour les législatives, c’est probablement parce que l’on oublie de parler de l’essentiel : l’avenir que nous souhaitons offrir à la démocratie de proximité. La place des élus locaux dans tout cela ? Une question à peine murmurée sur les plateaux de télévision à laquelle il est pourtant fondamental d’apporter une réponse.

Mécanismes de compensation

Le risque d’étiolement du lien entre le député et le citoyen en circonscription figure, à raison, parmi les principaux arguments défendus par les partisans du statu quo. Avec le scrutin proportionnel intégral, nous ne voterions plus pour un candidat attaché à sa circonscription mais pour une liste de candidats établie à l’échelle nationale. Les partis politiques auraient alors intérêt à privilégier des personnalités identifiées médiatiquement et bien introduites dans leurs cercles, au détriment de candidats issus de départements qui pèsent le moins électoralement.

Pourtant, rêver d’une réforme en profondeur qui replacerait la proximité et l’ancrage des élus au cœur du projet républicain n’est pas totalement interdit, à condition d’aller au-delà de la seule évolution de l’élection législative. Sans renforcement du pouvoir des élus locaux et du Sénat, l’instauration de ce mode de scrutin risquerait même d’accentuer la crise démocratique. Hors de question, bien entendu, d’avancer pour mieux régresser en rouvrant le débat, lui aussi récurrent, sur le cumul des mandats dont les interdictions ont été progressivement et bien heureusement renforcées.

Parce qu’elle est imparfaite, peut-être autant que l’option majoritaire, la proportionnelle devrait être accompagnée de mécanismes de compensation. Autrement dit, instaurer « la proportionnelle, rien que la proportionnelle, mais toute la proportionnelle », comme le veut la formule désormais consacrée, serait une avancée bien insuffisante face à l’ampleur des défis à relever.

Moins de proximité avec nos députés, dont l’ancrage serait mécaniquement revu à la baisse avec l’application de ce mode de scrutin à l’échelle nationale, rendrait légitime de confier davantage de pouvoir à nos mairies, à nos départements, à nos régions et à l’ensemble de nos collectivités. L’heure est en effet venue de déplacer le curseur en direction des élus de terrain, qui agissent en véritables amortisseurs de colère.

Trois priorités devraient ainsi accompagner la réforme électorale : engager un nouvel acte de décentralisation en transférant davantage de compétences aux collectivités, leur donner les moyens réels de les exercer et simplifier le quotidien des exécutifs locaux. Les préoccupations exprimées par nos concitoyens lors des élections européennes puis législatives de 2024 appellent des réponses pensées, débattues et mises en œuvre non pas depuis le 8e arrondissement de Paris, mais au plus près de ceux qui subissent les difficultés du quotidien.

La proportionnelle impliquerait par ailleurs une plus grande incertitude, à l’heure de glisser son bulletin dans l’urne, vis-à-vis des coalitions susceptibles de se former dans un futur proche, tandis que le scrutin majoritaire donne un aperçu des alliances politiques en amont du vote. Cette moindre transparence dans l’une des deux chambres supposerait de réaffirmer l’utilité du bicamérisme, soutenue par le regard renouvelé que portent nos concitoyens sur l’action du Sénat.

Forte de ses commissions d’enquête aussi décapantes que rigoureuses, la Chambre des territoires, qui incarne également un gage précieux pour la construction d’une loi plus utile, plus pragmatique et mieux adaptée aux réalités locales, est ainsi susceptible de tirer son épingle du jeu dans cette période chahutée.

Il s’agirait d’un premier pas intéressant pour ceux qui imaginent un jour de placer la puissance du Palais du Luxembourg au niveau de celle du Sénat américain. Dans cette histoire, il conviendrait, toutes proportions gardées, de ne pas reproduire les erreurs du passé, ni d’oublier ce qui rend aujourd’hui le changement de mode de scrutin si séduisant.

L’impasse dans laquelle nous a conduits le président de la République est, avant toute chose, la traduction d’un parlementarisme excessivement rationalisé, au profit de la toute-puissance du pouvoir exécutif, trop souvent centralisé et exercé en solitaire. Et c’est bien de cet enjeu dont nous devons nous saisir pour éviter la crise de régime.

Encadrer les dérives possibles de la Ve République, rééquilibrer le centre de gravité vers le Parlement et s’approprier enfin la culture du compromis et des coalitions : c’est précisément la ligne d’horizon que nous devons poursuivre. Quant à faire du débat autour de la proportionnelle une opportunité de redonner le pouvoir d’agir aux élus de proximité, cela doit être à la fois notre priorité, notre moteur et finalement la condition sine qua non d’une réforme de l’élection législative

Le Figaro, no. 24900
Le Figaro, vendredi 13 septembre 2024 561 mots, p. 3

Politique

CHRONIQUE CONTRE-POINT

Les trompe-l'oeil d'un mode de scrutin

Tabard, Guillaume

Jamais un mode de scrutin ne répondra, en soi, à une crise politique. La proportionnelle est certes plébiscitée de longue date dans les sondages. Et une majorité de formations politiques réclament son instauration. Nicolas Sarkozy l'avait évoquée, François Hollande l'avait promise et Emmanuel Macron avait présenté un texte au parcours interrompu en 2018. Mais si, jusqu'à ce jour, personne n'a modifié le mode de scrutin, c'est que la question est plus complexe qu'il n'y paraît.

La proportionnelle est plébiscitée parce qu'elle paraît plus juste que le scrutin majoritaire. Par justice, il faut comprendre une meilleure corrélation entre le nombre de voix et le nombre de sièges obtenus. Ce serait vrai si, comme aux élections européennes, on votait pour des listes nationales. Or ce n'est pas envisagé. Même avec la proportionnelle, il faudrait définir des circonscriptions électorales : le département, comme ce fut le cas en 1986 ? la région comme le proposent certains ? Et plus l'échelon territorial est restreint et plus l'effet de la proportionnelle est écrasé. Dans des départements désignant peu de députés - un tiers seulement compte plus de cinq élus - plusieurs partis représentatifs au niveau national seraient écartés.

Il faut être ensuite conscients que plusieurs exigences des citoyens peuvent être contradictoires. Ainsi, la demande de proximité des élus est tout aussi forte que celle de la proportionnelle. Or l'élection d'un député dans un territoire identifié garantit mieux cette proximité. Soucieux de concilier ces contraires, certains ont travaillé à des systèmes mixtes : députés territoriaux complétés par d'autres figurant sur des listes nationales (projet Macron 2018), proportionnelle dans les seuls départements les plus peuplés (projet Braun-Pivet), proportionnelle avec prime pour le vainqueur (comme aux régionales et comme le propose Marine Le Pen). On le voit : déjà d'un point de vue « technique » , il y a cinquante nuances de proportionnelle aux effets arithmétiques très différents. Ce débat ne peut pas se résumer à : pour ou contre ?

Mais la question du mode de scrutin est d'abord politique. La Ve République repose depuis plus de six décennies sur le fait majoritaire à savoir sur la capacité de l'exécutif à mettre en oeuvre sa politique en s'appuyant sur une majorité claire, sinon totalement homogène. La finalité du scrutin uninominal n'est pas d'offrir la photographie la plus exacte du corps électoral mais de garantir cette stabilité. C'est un fait qu'en juillet dernier, le majoritaire n'a pas engendré une majorité. Simple accident ou tournant?

Avec la proportionnelle, la construction d'alliances ne serait pas une option, comme c'est le cas aujourd'hui, mais une obligation. Certains y voient une chance et estiment en particulier que le PS redeviendrait ainsi libre par rapport à LFI et disponible pour des alliances au centre. Est-ce si sûr ? Une force faible (autour de 5 à 8 %) aura plus intérêt encore à négocier sa place à l'avance auprès de plus puissant qu'elle. On peut aussi s'étonner de l'attachement du RN à la proportionnelle alors que, victime du refus d'alliance, il ne peut compter que sur l'effet amplificateur du scrutin majoritaire pour l'emporter.

C'est une autre règle : changer le mode de scrutin en réaction au résultat de la précédente élection ne préserve pas des surprises de la suivante. S'il ne doit pas y avoir de tabou sur la loi électorale, une réforme n'a de sens que dans le cadre d'une réflexion institutionnelle globale. G. T.

Le Monde
France, vendredi 13 septembre 2024 912 mots, p. 9
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12 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Chronique | Solenn de Royer

Pour la droite, la revanche ou le piège

Solenn de Royer

Cela fait des années que Nicolas Sarkozy défend cette thèse : la droite doit s’allier avec le camp macroniste pour retrouver le chemin du pouvoir et de la crédibilité, alors qu’elle s’étiole dans l’opposition depuis 2012. Plutôt que de végéter à l’extérieur, autant s’imposer de l’intérieur. « On se protège derrière un leader et puis, le moment venu, on se sépare et l’on frappe », répétait l’ancien président, assortissant parfois son propos d’un geste mimé : le poignard qu’on lève et qu’on plante, clac. Lui-même, racontait-il, a eu recours à ce stratagème (une OPA de l’intérieur) lorsqu’il était ministre de Jacques Chirac, avant de se faire élire sur la « rupture » en 2007.

Les ténors de la droite ont longtemps ignoré ce conseil tactique. La rancœur à l’endroit d’Emmanuel Macron, qui leur avait « volé » la victoire de 2017, était telle que s’allier avec l’apôtre du « nouveau monde » était inenvisageable. Ils étaient, par ailleurs, échaudés par le soin méticuleux avec lequel ce jeune président a cherché à les affaiblir (et les humilier), en braconnant dans leurs rangs, d’Edouard Philippe à Rachida Dati. Lors du premier quinquennat, l’ex-président de LR, le chiraquien Christian Jacob, ne décolérait pas en rappelant qu’Edouard Philippe s’était « caché sous une couverture, à l’arrière d’une voiture », pour rejoindre discrètement le QG d’En marche !, entre les deux tours de la présidentielle de 2017 : un « traître », méprisait-il.

L’amertume n’a fait que grandir. A chaque élection, qui voyait de plus en plus d’électeurs de droite migrer vers les rives macronistes, Emmanuel Macron menait avec jubilation des opérations de déstabilisation de LR, afin de dépouiller la droite. A la présidentielle de 2022, la candidate LR Valérie Pécresse a été la cible d’une « opération démonétisation » menée depuis l’Elysée, destinée à réduire son espace politique (Macron a ainsi repris l’essentiel de son programme) et à siphonner son électorat (elle a fait 4 %). « La France est à droite. Si je veux gagner, je dois siphonner la droite », théorisait alors le président, selon les journalistes Olivier Beaumont et Nathalie Schuck, auteurs de Chérie, j’ai rétréci la droite ! Enquête(Robert Laffont, 2021).

Ce mouvement serait-il en passe de s’inverser ? Sept ans après la défaite de François Fillon, voilà la droite embarquée, à la faveur d’une crise politique inédite, dans une coalition avec la Macronie. Soucieux de préparer l’alternance en 2027, Laurent Wauquiez a d’abord plaidé pour un « soutien sans participation »au gouvernement. La perspective de voir nommer un premier ministre de gauche, puis le refus des socialistes de soutenir explicitement Bernard Cazeneuve, a mis la droite dans un corner : elle ne pouvait pas se dérober à son tour, à moins de se voir reprocher par leurs électeurs, impatients de voir le pays sortir de l’ornière, de fuir leurs responsabilités. Virage à 180 degrés : Wauquiez a permis la nomination de Michel Barnier, avant de donner son accord, mercredi 11 septembre, à la présence de députés LR au gouvernement. « Nous pouvons réaliser une formidable OPA sur l’électorat macroniste », avait glissé, en juillet, l’ex-patron des députés LR Olivier Marleix à son successeur.

Une occasion inespérée

Perdus et déconfits depuis le choix de Michel Barnier pour Matignon, les macronistes ont intégré ce risque, redoutant de voir leur espace politique vampirisé par la droite, dans un mouvement de balancier inversé. Edouard Philippe, qui se positionnait déjà à droite de l’échiquier, délaissant le « en même temps », veut croire que cette possible recomposition sert ses intérêts, lui qui a toujours pensé qu’une alliance de la droite et du centre était le seul moyen de contrer le Rassemblement national. A contrario, le patron des députés Renaissance, Gabriel Attal, qui se croyait au barycentre du bloc central, pourrait voir son terrain de jeu réduit, coincé entre un gouvernement de centre droit et une gauche résolue dans l’opposition, sur fond de réarmement du clivage droite-gauche.

« Le macronisme est mort », a prédit, sur BFM-TV en juillet, l’ex-député Renaissance Gilles Le Gendre. Pour la droite, l’occasion est inespérée. Marginalisée depuis sept ans, et en perte de vitesse à chaque élection, elle retrouve le chemin du pouvoir ainsi que des raisons d’espérer, alors qu’Emmanuel Macron ne pourra pas se représenter en 2027. A LR, tout le monde, ou presque, se projette au gouvernement désormais, y compris Laurent Wauquiez, qui se rêve Place Beauvau avec un titre de ministre d’Etat, , ce qu’il n’est pas assuré d’obtenir, jugé trop clivant par l’entourage de Michel Barnier. Certains se prennent même à imaginer une reconstitution de l’UMP, soit une alliance de la droite et du centre, plus de vingt ans après l’œuvre d’Alain Juppé. L’heure de la revanche sur la Macronie aurait sonné : « On va la grand-remplacer… ! », s’amuse un cadre LR.

Mais revenir au pouvoir dans une coalition avec Emmanuel Macron, à trois ans de la prochaine présidentielle, alors que les Français rejettent massivement ce dernier, a aussi un coût, que la gauche s’est épargné. « Il faut récupérer l’espace qu’ont occupé les macronistes sans apparaître comme les héritiers » , théorise un proche de Michel Barnier. L’avenir dira si la dissolution a offert à la droite sa revanche ou si elle s’est au contraire laissé enfermer dans un piège.

Libération
vendredi 13 septembre 2024 39 mots, p. 1

Premiere Page

RUFFIN - MÉLENCHON PAS DE QUARTIERS

Premiere Page

Le député de la Somme, partisan d'une reconquête des classes populaires parties au RN, tire à boulets rouges sur le leader insoumis, à qui il reproche sa stratégie communautariste. PAGES 2-4

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, vendredi 13 septembre 2024 507 mots, p. AUJM6
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13 septembre 2024 - Le Parisien

Michel Barnier rassure sa droite

Jusqu'alors prudents, les parlementaires LR ont affiché, ce jeudi, un clair soutien au Premier ministre.

Alexandre Sulzer Envoyé Spécial À Aix-Les-Bains (savoie) et Annecy (haute-Savoie)

« On avait un magnifique PowerPoint sur le PLFSS (projet de loi de financement de la Sécurité sociale) mais on ne l'a pas ouvert ! », se marre un député LR. Réunis respectivement à Aix-les-Bains (Savoie) et Annecy (Haute-Savoie), jeudi, pour leurs journées parlementaires, les députés et sénateurs LR n'avaient pas la tête à travailler. Au coeur des discussions : la participation de la droite au gouvernement de Michel Barnier. Lequel, toujours encarté LR, était l'invité vedette de l'après-midi à Annecy devant l'ensemble des parlementaires.

« Cela fait dix-sept ans que nous n'avons pas accueilli de Premier ministre de notre famille politique à nos journées parlementaires », s'est réjoui, en introduction, le président du Sénat, Gérard Larcher. Le soutien de LR, prudent jusqu'à ces derniers jours, est désormais revendiqué. Citant la « première urgence » du « budget », Gérard Larcher rassure le Premier ministre : « Nous allons être à tes côtés pour affronter cela. »

Tonnerre d'applaudissements pour Michel Barnier, qui évoque une « forme d'émotion ». Le Premier ministre, qui ne dispose pas encore de majorité, ne rentre pas dans les détails de la composition du gouvernement - il sera « équilibré, représentatif » - ou de sa future action. Mais dit vouloir « construire un socle politique en commun » avec d'autres forces. Et ne pas donner de « prétexte de motion de censure » contre lui.

« La feuille de route est connue, la méthode aussi »

En guise d'indépendance, Michel Barnier confirme qu'il n'y aura plus de conseillers partagés (« cabinet commun ») avec le président de la République. « Plus de domaine réservé » non plus, mais « partagé » avec l'Élysée sur l'international. Une forme de bras de fer avec le chef de l'État ? « Le président préside, le gouvernement gouverne, je peux vous le dire », s'exclame-t-il. « J'ai lu attentivement le pacte législatif (mesures présentées en juillet par LR), je vais m'appuyer dessus, je ne peux pas vous promettre que je vais tout prendre », avance-t-il. Et d'égratigner le ministre sortant de l'Économie, Bruno Le Maire : « Il a dit : J'ai tout donné... Ça, c'est sûr ! », grince-t-il, en référence au dérapage des finances publiques.

À la sortie, peut-on encore dire que LR apporte un soutien sous condition ? « On ne peut pas formuler les choses ainsi. La feuille de route est connue, la méthode aussi », se veut confiante la secrétaire générale de LR, Annie Genevard, que certains donnent à l'Éducation. « On a la certitude qu'on a un Premier ministre qui ne sera pas un collaborateur mais un Premier ministre de plein exercice. La situation se rapproche d'une cohabitation », se réjouit le président des sénateurs LR, Bruno Retailleau, loin de sa prudence récente.

Les élus se quittent rapidement sous la pluie, la tête déjà dans les cabinets ministériels... À distance, une figure LR sourit : « Nous sommes des prestidigitateurs ! Nous avons à peine 47 places (nombre de députés LR) sous le chapiteau et c'est nous qui dirigeons le cirque ! » L'exercice d'équilibrisme de la composition gouvernementale est pourtant encore loin d'être achevé.

Le Figaro, no. 24900
Le Figaro Économie, vendredi 13 septembre 2024 1215 mots, p. 25

Tech

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12 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Fairshake, ce puissant lobby crypto qui veut peser sur les élections américaines

En finançant ce comité d'action politique, l'industrie des cryptoactifs espère infléchir la réglementation.

Plomb, Carla

La prochaine élection présidentielle américaine pourrait être la plus importante pour le secteur des cryptoactifs. Outre-Atlantique, le choix de l'Administration Biden d'opter pour une forte régulation a déplu aux plus grands acteurs américains de cette industrie, qui comptent bien faire pencher la balance de leur côté avant l'échéance de novembre. Dans cette optique, en juin dernier, Coinbase, la plus grande plateforme d'échange américain de cryptos aux États-Unis, a fait don de 25 millions de dollars au groupement d'intérêts Fairshake. Fondé en 2017 par Teel Lidow, avocat de formation, ce groupe défend les intérêts du milieu auprès des responsables politiques américains.

« Les grands noms de l'industrie se sont réunis sous une même bannière pour défendre un dénominateur commun: ils ne veulent plus être traités comme des parias», cingle Alexandre Stachtchenko, entrepreneur et expert des cryptoactifs. « Mais cela cache une réalité tout autre. Chaque acteur a une philosophie et des enjeux différents. Une fois ce premier combat gagné, ils divergeront automatiquement. »

Fairshake fait partie de ce qu'on appelle des « Super PAC » , ces comités d'action politique qui peuvent, depuis 2010, récolter et dépenser un montant illimité de fonds pour soutenir un candidat ou, au contraire, venir le gêner. À ce jour, les quelque 2 345 Super PAC ont récolté plus de 2 milliards de dollars pour la campagne présidentielle de 2024. Fairshake est l'un des mieux financés d'entre eux avec déjà plus de 200 millions de dollars de dons.

Les donateurs de ces « PAC » sont aussi bien des individus que de très riches personnalités, des entreprises ou des groupes d'intérêts comme les syndicats. Parmi les donateurs de Fairshake figurent la plateforme d'échange Coinbase dirigée par Brian Armstrong, avec 45 millions de dollars de don au total, la fintech Ripple (45 millions de dollars également), dont le fondateur Chris Larsen a pris parti début septembre pour Kamala Harris, ou la puissante société de capital-risque Andreessen Horowitz (44 millions), soutien tangible de Donald Trump.

Les Super PAC se doivent d'être indépendants : la loi leur interdit en principe de collaborer directement avec les équipes de campagne. En réalité, les dirigeants de ces groupes d'intérêt sont bien souvent d'anciens chefs de cabinet ou même des membres des familles des candidats.

Fairshake veut mettre les actifs numériques sur le devant de la scène politique et tenter de redorer le blason d'un secteur à la réputation encore écornée depuis le scandale FTX. Surtout, l'industrie des cryptoactifs souhaite obtenir une législation plus souple. «Le but, c'est de faire rouleau compresseur car l'enjeu électoral est fort et beaucoup d'argent est en jeu» ,poursuit Alexandre Stachtchenko.

La majorité des fonds récoltés par l'organisation est injectée dans des spots publicitaires destinés à la télévision et aux réseaux sociaux. Dans un dossier déposé auprès de la Commission électorale fédérale (FEC) le 5 septembre, il est indiqué que Fairshake a déjà dépensé en 2024 plus de 6,9 ??millions de dollars dans des campagnes de communication afin de soutenir des candidats pro-cryptos se présentant aux sièges de députés du Colorado, de la Caroline du Nord, de l'Iowa et de l'Alaska. Sa filiale Protect Progress a, elle, dépensé 6,7 millions de dollars pour soutenir les candidats au Sénat en Arizona et au Michigan. Le Super PAC a en effet choisi de concentrer ses efforts sur les législatives et sénatoriales, qui auront lieu le 5 novembre en même temps que la présidentielle.

« Nous continuerons à déployer nos ressources pour soutenir les dirigeants des deux côtés de l'échiquier politique, dans les deux Chambres, qui sont déterminés à faire avancer les choses et à travailler avec l'industrie pour adopter une réglementation responsable » , déclarait en août Josh Vlasto, porte-parole du Super PAC.

Le Super PAC finance aussi des campagnes contre certains candidats qui se sont montrés hostiles à l'industrie des cryptomonnaies. Dans un spot télévisé, Fairshake a ainsi ciblé le député de la 16e circonscription de New York, Jamaal Bowman, qui appartient à l'aile gauche radicale du Parti démocrate, en le dépeignant comme complotiste et antisémite. Le lobby a aussi financé des publicités destinées à discréditer les députés démocrates Katie Porter et Cori Bush. Fairshake ne mentionne jamais l'économie des cryptomonnaies dans ces publicités politiques. Ces trois élus, également ciblés par d'autres lobbies, ont tous été battus lors des primaires et ne pourront donc pas se représenter.

Le groupe d'intérêt ne s'est pour le moment pas prononcé sur les deux candidats à la présidentielle de novembre prochain. Donald Trump a bien saisi la nécessité de mettre de son côté ce nouveau marché électoral. Radicalement opposé aux cryptomonnaies durant sa présidence, les qualifiant d' «arnaque» , il a changé sa position depuis jusqu'à s'autoproclamer « cryptoprésident » devant des entrepreneurs de l'industrie.

Son plaidoyer en faveur des cryptoactifs lui a d'ailleurs valu le soutien de personnalités influentes du monde de la finance et de la tech comme Elon Musk ou le trader Jeff Yass. L'ancien hôte de la Maison-Blanche a même promis de « renvoyer» Gary Gensler, le président de l'autorité de réglementation des marchés boursiers (SEC), véritable bête noire de l'industrie américaine des cryptos. Le candidat républicain compte bien exploiter ce filon jusqu'au bout. En août, il annonçait lancer sa propre plateforme de cryptomonnaies, décrite comme une alternative aux « grandes banques et aux élites financières ».

Le camp démocrate est plus frileux à l'égard de l'écosystème crypto, mais tend progressivement à s'ouvrir. Kamala Harris « va soutenir des politiques qui garantissent que les technologies émergentes et ce type d'industrie puissent continuer à croître»glissait ainsi Brian Nelson, le principal conseiller de la candidate démocrate, lors d'une table ronde organisée le 21 août dernier. Un positionnement qui n'est pas anodin : selon une étude commandée par Coinbase, 20 % des électeurs des « swing states » , ces États très disputés qui peuvent renverser le résultat une élection, seraient pro-cryptos. De son côté, la Réserve fédérale des États-Unis (Fed) estime que seulement 7 % des Américains détenaient ou utilisaient des cryptomonnaies en 2023.

En ciblant cet électorat, les deux candidats à la Maison-Blanche espèrent évidemment s'assurer une popularité auprès de jeunes investisseurs et entrepreneurs de la tech, des libertariens favorables à un gouvernement moins interventionniste ou tout simplement méfiants envers le système bancaire traditionnel. L'Amérique profonde, des antisystèmes et laissés-pour-compte, a également son lot d'aficionados du bitcoin. Tout comme les minorités ethniques, surreprésentées dans les utilisateurs.

Sur son site web, l'alliance politique Stand With Crypto classe les politiciens américains en fonction de leur soutien à l'égard du secteur avec une grille de notation allant de A à F. Donald Trump est étiqueté d'un remarquable « A : très favorable » tandis que Kamala Harris n'a pas de classement. Son profil affiche « N/A : position en attente ». Celle qui bénéficie pourtant de liens très étroits avec le monde de la tech n'a fait aucune déclaration directe sur ce sujet. « Kamala Harris se positionnera sûrement sur les cryptoactifs, mais pas sur des sujets de libertés fondamentales comme le droit de propriété ou la surveillance financière, des points chers à ces acteurs,marque l'expert. L'ethos démocrate ne tourne pas autour de cela, contrairement à celui de la crypto, plus proche du libéralisme et donc, des républicains ».

Libération
vendredi 13 septembre 2024 829 mots, p. 23

IDÉES/

La gauche ne doit pas voter la censure du gouvernement Barnier

BERNARD GUETTA

IDÉES/

P arce qu'elle n'admet pas qu'Emmanuel Macron ait été chercher un Premier ministre dans les rangs de la droite plutôt que dans les siens, la gauche s'apprête à commettre une grave erreur. Non seulement la censure qu'elle entend opposer d'emblée à Michel Barnier ne le fera pas tomber puisque la gauche n'est pas majoritaire, non seulement la gauche ne fera là que manifester un dépit qui ne la grandira pas, mais elle achèvera, ce faisant, de faire de l'extrême droite un acteur à part entière de la vie politique.

«Juger sur pièces» Autrement plus habiles que la gauche, les lepénistes du Rassemblement national ont, en effet, préféré «juger sur pièces». Ils vont attendre de voir, expliquent-ils, si les poli - tiques menées par le futur gouvernement Barnier répondent à leurs «exigences». Ils vont le mettre, disent-ils, «sous surveillance» et devenir de cette manière incontournables. Au moment qu'ils choisiront, ils pourront annoncer qu'ils veulent censurer ce gouvernement et là, la gauche se trouvera dans une situation impossible. Ou bien elle se déshonore en votant avec l'extrême droite contre un Premier ministre de droite, mais parfaitement démocrate, ou bien elle sauve la mise à Michel Barnier en contredisant la censure qu'elle aura précédemment et vainement votée contre lui.

Une pose d'enfant boudeur Dans les deux cas, la cohérence sera du côté du Rassemblement national et non pas de la gauche. Dans les deux cas, l'extrême droite pourra aller à la présidentielle de 2027 en se présentant comme une force modérée qui, contrairement à la gauche, avait joué la stabilité, mais qui ne pouvait plus soutenir une droite incapable, dira-t-elle, de lutter contre l'immigration et la cherté de la vie. Avec cette pose d'enfant boudeur, la gauche marche sur la tête. Il ne faut pas qu'elle commette cette erreur. La gauche ne doit pas voter cette censure qui n'a aucun sens. La gauche doit reprendre ses esprits, mais elle est, pour l'instant, tout à sa fureur, car il est vrai que c'est à elle qu'il aurait dû revenir de former le gouvernement, à elle qui était arrivée en tête des législa tives, et non pas à Michel Barnier, membre d'un parti dont les électeurs avaient fait le bon dernier de ce scrutin.

Il y a là une «anomalie démocra - tique», comme disent les plus modérés, mais là où la gauche a tort, totalement tort, c'est que c'est à elle-même qu'en revient la faute, et à personne d'autre.

Alors que les électeurs avaient divisé l'Assemblée nationale en trois blocs principaux, la gauche s'est comportée comme si elle disposait à elle seule d'une majorité parlementaire. Elle a confondu «majorité relative» et «majorité absolue», et ce n'est pas tout. Elle a également laissé La France insoumise déclarer qu'elle entendait appliquer «tout son programme» alors même que ce programme commun, hâtivement adopté pour opposer un front uni à l'extrême droite, était considéré comme complètement irréaliste par les centres et la droite qui n'en voulaient pas. Au lieu de se chercher les alliés qui lui auraient permis de prendre la tête d'une coalition majoritaire, la gauche française s'est ainsi coupée de toutes les forces démocratiques avec lesquelles elle aurait pu composer un gouvernement d'union. Au lieu de définir les mesures prioritaires qu'elle aurait eu le mérite d'impulser, elle a perdu des semaines à accoucher d'un candidat commun au poste de Premier ministre, en l'occurrence une nouvelle venue, plus proche des insoumis que de la social-démocratie et dont il était clair qu'elle ne trouverait pas de majorité à l'Assemblée nationale.

Aucun «coup de force» Il aurait dès lors été surprenant que le président de la République ne la récuse pas et il importe peu de savoir s'il l'a fait par refus de son programme ou parce que Michel Barnier était plus susceptible qu'elle de réunir une majorité.

Sans doute est-ce d'ailleurs pour ces deux raisons à la fois mais le fait est que c'est au chef de l'Etat et pas aux partis poli tiques, même arrivés en tête, que la Constitution confie le soin de nommer le chef du gouvernement. Emmanuel Macron n'a commis aucun «coup de force». Il n'est pas non plus vrai qu'il n'ait jamais voulu d'un Premier ministre de gauche. Je pourrai en témoigner le jour venu, mais la situation qui s'est créée n'est évidemment pas bonne. Elle est même préoccupante et, plutôt que de brandir son inutile censure, la gauche ferait mieux de trouver un accord avec Michel Barnier sur des objectifs communs, afin que ce soit elle, et non pas les lepénistes, qui mette le Premier ministre «sous surveillance». Elle pourrait encore le faire. Elle pourrait encore retourner la situation, mais à condition de cesser d'aspirer à la place de gauche la plus puérile du monde.

Au lieu de se chercher les alliés qui lui auraient permis de prendre la tête d'une coalition majoritaire, la gauche française s'est ainsi coupée de toutes les forces démocratiques.

Le Figaro, no. 24900
Le Figaro, vendredi 13 septembre 2024 689 mots, p. 4

Politique

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12 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

À Annecy, LR accueille Barnier à bras ouverts

Prudente et exigeante dans un premier temps, la droite a finalement laissé son enthousiasme s'exprimer jeudi.

Galiero, Emmanuel

Comme il s'y était engagé, Michel Barnier a bien honoré jeudi l'invitation des Républicains, réunis en Haute-Savoie pour leurs journées parlementaires. Accueilli à bras ouverts par Gérard Larcher, Laurent Wauquiez, Bruno Retailleau et François-Xavier Bellamy, il a ensuite reçu une ovation des députés et sénateurs LR dans les salons de l'Impérial Palace, au bord du lac d'Annecy. La veille au soir, les parlementaires avaient annoncé leur accord pour une participation au gouvernement en voie de construction. Si ce soutien était une évidence pour de nombreux élus à droite, Laurent Wauquiez avait donné le sentiment, ces derniers jours, de vouloir calmer l'emballement des troupes, laissant entendre que l'envie de réussite et la bienveillance ne devaient pas empêcher son camp de rester vigilant. Mais, lancé dans une ambiance de « barniérisme » convaincant après douze longues années dans l'opposition, ce message a été perçu comme rabat-joie. Alors l'intéressé l'a rectifié, promettant de «s'engager» aux côtés du premier ministre avec «le soutien très clair» de ses troupes.

Le député Antoine Vermorel (Loire) se réjouit. «On reprend le pouvoir en sachant que nous allons être obligés de le partager avec d'autres. Mais l'enjeu est de montrer que nous sommes utiles. Et la meilleure manière de le faire est de le prouver sur deux ou trois textes, très rapidement.» Le même sentiment d'urgence est partagé par François-Xavier Bellamy. L'eurodéputé sait que les LR devront bientôt se mettre autour de la table avec des adversaires politiques qu'ils avaient combattus aux européennes : «L'enchaînement des événements est surprenant mais plutôt que de regarder les chapelles ou les appareils, qui n'intéressent pas grand monde, pour moi, la seule question qui compte est une politique utile au pays.» L'élu aurait refusé une continuité du macronisme et estime que les idées «parfaitement claires» défendues par la droite «n'ont pas changé». Selon lui, il est possible de trouver des solutions en s'appuyant «simplement» sur les attentes des Français. «Ma conviction profonde est que Michel Barnier est capable de faire cela» , juge-t-il en louant les qualités de celui qui a négocié le Brexit. «Sans renoncer à rien des lignes rouges qu'il défendait, il a réussi à maintenir l'unité de tous les chefs d'État. On a vu des premiers ministres socialistes travailler en confiance avec lui, comme le premier ministre hongrois Viktor Orban.»

Jeudi en fin de matinée, avant de rejoindre ses amis LR, Michel Barnier s'est d'abord rendu à l'Institut national de l'énergie solaire, près de Chambéry. Une immersion symbolique pour souligner sa volonté d'oeuvrer en faveur de la réindustrialisation. «Nous devons redevenir une terre de production» , a insisté le premier ministre. Il a défendu la recherche et la technologie, après avoir évoqué son ancrage personnel. « Je suis un homme de ce pays de Savoie. Mes grands-parents, mes parents sont enterrés à quelques kilomètres, à Aiguebelle, c'est là que se trouvent mes racines familiales, personnelles et mes racines politiques. Ça compte. C'est ici que l'on m'a fait, la première fois, confiance. Je n'oublie rien de ça.» Michel Barnier a promis d'être le premier ministre de «tous les Français». Puis, quand les questions sont venues sur les promesses qu'il pouvait faire aux Républicains, le Savoyard a rappelé une règle de la marche en haute montagne. «C'est un pas après l'autre, en faisant attention où on met les pieds. Donc, je vais constituer le gouvernement la semaine prochaine, avec des ministres sérieux. Et un gouvernement qui sera équilibré, représentatif, pluriel... avec ma famille politique. Chacun aura sa place.» Enfin, après l'ovation qui lui a été réservée jeudi à Annecy, lorsqu'il a renvoyé la réussite de ses premiers jours à Matignon sur les épaules de la droite, ses paroles ont mis du baume au coeur de nombreux parlementaires. « J'ai besoin de vous. Mais les Français ont surtout besoin de vous. Nous avons créé une forme d'espoir depuis quelques jours. Je veux être le premier de cordée de cette espérance-là. Chacun a une valeur ajoutée.» E.G.

Libération
vendredi 13 septembre 2024 1006 mots, p. 22,23

AUTRE

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12 septembre 2024 - Libération (site web)

Pour sauver la démocratie, je ne ferai plus barrage

AYMERIC CARON

AUTRE

J e ne ferai plus barrage. En cas de duel, lors d'une prochaine élection, entre un(e) candidat(e) RN et un(e) candi- dat(e) macroniste ou LR, je m'abstiendrai. Ce n'est pas une question d'humeur : refu- ser dès aujourd'hui un futur front répu - blicain est la seule manière de sauver la pratique démocratique en France. C'est une nécessité pour redonner foi en l'exer- cice électoral, profondément souillé par l'ultime trahison macroniste.

DES FONDAMENTAUX RÉPUBLICAINS PIÉTINÉS Que répondre en effet aux millions de citoyennes et citoyens à qui nous avons de- mandé, il y a quelques semaines, de mettre un bulletin en faveur d'une personne dont ils ne partageaient aucune des idées ? Que dire aux indifférents, indécis, réticents, fâchés qui avaient accepté d'aller aux urnes pour la première fois ou d'y retourner après une longue absence, finalement con- vaincus d'avoir à protéger la République de la xénophobie et de la violence portées par le Rassemblement national ? Nous l'avons tant de fois promis pendant cette courte campagne des législatives : le vote de chacune et chacun allait être déci- sif pour empêcher l'extrême droite de diri- ger le pays. De plus, l'alliance retrouvée des partis de la gauche et de l'écologie pouvait même l'emporter et changer la vie des gens, en abrogeant la réforme des retraites, en augmentant le smic ou en me- nant des politiques écologistes ambitieu- ses. Voter était donc utile et même indis- pensable. La négation du résultat du référendum de 2005 contre le traité constitutionnel avait laissé une trace indélébile. Même en France, pays aux pratiques démocratiques prétendument modèles, le résultat des urnes pouvait être annulé ? L'abstention fut l'une des réponses à la crise de confiance générée il y a près de vingt ans par ce déni de l'expression populaire. La pratique du front républicain, quant à elle, avait déjà montré ses limites avant ces dernières législatives. Ni Jacques Chirac en 2002 ni Emmanuel Macron en 2017 ou en 2022 n'avaient tenu compte de leur dette politique à l'égard de celles et ceux qui avaient accepté de les porter au pou- voir dans l'unique but d'empêcher la vic- toire des Le Pen. Bien au contraire. Dès son premier mandat, Emmanuel Macron a gravement piétiné les fonda- mentaux républicains, à commencer par les libertés individuelles. La crise des gilets jaunes a montré son autoritarisme et son dédain des oppositions. Lui qui avait été choisi par la majorité afin de protéger le pays de l'illibéralisme porté par l'ex- trême droite, a révélé très tôt son mépris pour la démocratie et les droits humains. Sous ses ordres, les manifestants ont été régulièrement frappés, mutilés et empri- sonnés. Les militants pacifistes ont été arbitrairement arrêtés.

CES INFRACTIONS AU CONTRAT MORAL… Mis en minorité à l'Assemblée nationale, il a méthodiquement muselé les oppositions à coups de 49-3 répétitifs, sans jamais chercher le moindre compromis ni la moindre discussion avec les représentants des forces politiques adverses auxquelles il devait pourtant d'avoir conservé le pouvoir. Ces infractions au contrat moral qui le liait aux Françaises et Français, ajou- tées au vote de lois inspirées par le RN, avaient déjà largement semé le trouble sur le profil politique réel de ce financier devenu président. De toute évidence, il partageait avec l'extrême droite bien plus qu'il ne le prétendait. La séquence qui a suivi le second tour des législatives a levé les derniers doutes : si Macron n'est pas l'équivalent de Le Pen, les deux politiques ont néanmoins beaucoup en commun. Et la manière dont Macron vient d'instrumentaliser le front républicain, en piétinant son résultat, le confirme.

Résumons brièvement ce qu'il vient de se passer. Des dizaines de député(e)s macronistes et LR ont sauvé leur siège grâce aux voix d'électeurs de gauche et écologistes, à commencer par l'ancienne Première Ministre Elisabeth Borne, laquelle ne doit sa survie à l'Assemblée nationale qu'au désistement du candidat France insoumise, mouvement qu'elle n'a pourtant eu de cesse de calomnier pendant deux ans. Les partis de la macronie et LR ont ainsi évité la débâcle qui leur était promise, mais ils ont été désavoués, terminant derrière le Nouveau Front populaire. Or, malgré la défaite, et bien qu'ils soient officiellement adversaires, ils s'unissent aujourd'hui pour composer un gouvernement validé par cette extrême droite qu'ils ont fait mine de condamner au moment où leurs candidat(e) s cherchaient à se faire élire ou réélire.

Enfin le Premier ministre finalement nommé est issu d'un parti qui a refusé le front républicain et qui a fait moins de 6 % aux dernières élections.

EMMANUEL MACRON A FRANCHI UNE LIGNE ROUGE En choisissant de gommer le résultat des législatives anticipées qu'il avait lui-même provoquées, en choisissant d'installer un gouvernement adoubé par cette extrême droite qu'il avait pendant sept ans prétendu combattre, Emmanuel Macron a franchi une irréversible ligne rouge. En assumant son autocratisme, en refusant d'acter le rejet de sa politique exprimé dans les urnes, en violant l'esprit de nos institutions pour imposer au pays les choix d'un seul, Macron a mis fin à la possibilité d'un futur front républicain.

Car ce barrage effectué envers et contre tous les ressentiments légitimes reposait sur la conviction qu'il existe en France une raison métapolitique unissant celles et ceux qui, quel que soit leur parti, refusent de s'affranchir des principes humanistes fondamentaux incompatibles avec l'essence de l'extrême droite. Emmanuel Macron, mais aussi tous les représentants politiques qui acceptent aujourd'hui de nouer leurs destins de perdants pour composer un futur gouvernement validé par Le Pen, vient de briser cette possibilité.

Et cette fois, nul pardon. Il ne pourra plus y avoir d'opération sauvetage en faveur d'un candidat de la droite macroniste ou LR, sphère politique désormais alliée de l'extrême droite. Les électrices et électeurs ne comprendraient pas que soit maintenue une tradition morale devenue supercherie. La fin du barrage républicain peut évidemment conduire à la victoire du Rassemblement national aux prochaines législatives ou à la présidentielle. C'est le risque à prendre pour espérer redonner au suffrage sa puissance. Il a l'avantage d'être un risque démocratique.

L'Humanité
jeudi 12 septembre 2024 464 mots, p. 15

[Vendredi 13 septembre...]

Vendredi 13 septembre

17 h 30 Entretien avec Lucie Castets, candidate à la fonction de première ministre du Nouveau Front populaire.Animé par Sébastien Crépel, codirecteur de la rédaction de l'Humanité, et Julia Hamlaoui, cheffe de l'Humatinale

Agora de l'Humanité.

18 heures « NFP, le temps des ruptures sociales et écologiques »

Stand du Parti socialiste.

19 h 30 « Reconquérir le monde du travail face au RN » Avec Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, Lucie Castets, candidate du NFP au poste de premier ministre, Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT. Animé par Aymeric Seassau.

Stand du conseil national du PCF.

Samedi 14 septembre

13 heures « Quelles conquêtes pour le pays grâce au Nouveau Front populaire ? »

Stand de Génération.s.

14 heures « Les défis du Nouveau Front populaire » Avec Manuel Bompard, coordinateur de la FI, Olivier Faure, premier secrétaire du PS, Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, et Marine Tondelier, secrétaire nationale des Écologistes. Animé par Aurélien Soucheyre chef de la rubrique politique et Margot Bonnéry, journaliste à l'Humanité. Agora de l'Humanité.

14 heures « La gauche veut-elle lutter contre le racisme ? » Avec Dominique Sopo (SOS Racisme), Rodrigo Arenas (député FI), Dieynaba Diop (députée PS).

Stand de SOS Racisme.

15 h 30 « Contre le coup d'État constitutionnel, la VIe République ? » Avec Cyrielle Chatelain, présidente du groupe écologiste et social à l'Assemblée nationale, Cécile Cukierman, présidente du groupe CRCE-K au Sénat, Benjamin Morel, constitutionnaliste, Mathilde Panot, présidente du groupe FI à l'Assemblée nationale, et Boris Vallaud, président du groupe socialiste à l'Assemblée nationale. Animé par Cyprien Caddeo, chef adjoint de la rubrique politique à l'Humanité.

Agora de l'Humanité.

16 heures

« Le mouvement social et le NFP, une nouvelle ère politique ? »

Stand de L'Après ensemble !-GDS.

16 h 45 « Une gauche efficace contre l'extrême droite, comment ? »

Stand de Génération.s.

17 h 45 Meeting de Fabien Roussel, secrétaire national du PCF.

Scène Angela Davis.

17 h 45

« Défaire le RN : comment unir les classes populaires ? » Avec Raphaël Arnault, député FI, Marie Pochon, députée Les Écologistes, François Ruffin, député Picardie debout !, et Nicolas Sansu, député PCF. Animé par Anthony Cortes, journaliste à l'Humanité.

Agora de l'Humanité.

Dimanche 15 septembre

11 heures « Avec le NFP, on a évité le pire. Comment construire

le meilleur ? »

Avec Stéphane Peu, député,

Laurent Brun, membre du bureau de la CGT, Claire Fortassin, de la FSU 93, et Nathalie Simonnet, membre de l'exécutif national du PCF.

Stand du PCF 93.

11 heures « Syndicats et mouvement social : quel rapport au NFP ? »

Stand de Solidaires.

15 heures « Le programme du NFP est-il applicable ? » Avec Frédéric Boccara, économiste du PCF, Éric Coquerel, député FI, Karine Lebon, députée GDR, et Eva Sas, députée Les Écologistes. Animé par Cyprien Boganda, chef adjoint de la rubrique capital-travail à l'Humanité.

Agora de l'Humanité.

15 heures « Le NFP, et maintenant ? »

Stand du Parti socialiste.

Libération
jeudi 12 septembre 2024 1853 mots, p. 8,9

FRANCE

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11 septembre 2024 - Libération (site web)

Laurent Wauquiez, un ambitieux en quêtede renaissance

VICTOR BOITEAU

FRANCE

L e député Les Républicains (LR) Hubert Brigand aime répéter que sa circonscription est «la plus grande de France». Un coin rural de la Côte-d'Or, 342 communes et autant de kermesses, comices et marchés à honorer en période de campagne électorale. L'élu de 72 ans s'y est méthodiquement attelé en juin, pour conserver le siège décroché en 2022. A ses côtés, une équipe de jeunes militants dévoués, vêtus de tee-shirts blancs, collait des affiches et distribuait des tracts. Lorsque Laurent Wauquiez le rencontre début juillet, le patron de la droite s'enquiert : «C'est toi, le gang des tee-shirts blancs ?» Hubert Brigand n'est pas le député le plus médiatique du groupe, ni le plus écouté. L'attention du chef fait son petit effet. «C'est un meneur d'hommes, l'encense le Bourguignon. Le vin se bonifie avec le temps, lui aussi.» Longtemps haï au sein de son propre camp, Wauquiez serait aujourd'hui un homme neuf, métamorphosé. Du moins, c'est ce que répètent en boucle ses troupes… Vingt ans après sa première élection au Palais-Bourbon, le député de la Haute-Loire, qui a mis la main sur le groupe parlementaire rebaptisé la «Droite républicaine», «fait un sans-faute», vante Michel Herbillon, député du Val-de-Marne depuis 1997. Sur Instagram, au coeur de l'été, Wauquiez a posté une photo de lui sur les bancs de l'hémicycle. «Clin d'oeil avant les vacances sur ce retour à l'Assemblée. Vingt ans après, même décor mais moi j'ai un peu changé», écrit-il en légende. Parle-t-il seulement de ses cheveux blanchis ? Ou de son caractère et de sa méthode ? «J'ai changé parce que les épreuves de la vie m'ont changé. […] J'ai changé parce que le pouvoir m'a changé», déclarait en 2007 un autre ambitieux, Nicolas Sarkozy, quelques mois avant d'être élu à l'Elysée. A droite, la fable du loup devenu agneau est un classique. Et Wauquiez, 49 ans, est un spécialiste du genre.

«ÉCHAFAUDER DES MAJORITÉS CONTRE-NATURE» Depuis 2019 et la rouste aux européennes du parti qu'il présidait, l'homme hibernait. Une traversée du désert mise en scène depuis sa région d'Auvergne-Rhône-Alpes, son laboratoire politique. Présidentielle de 2022, présidence de LR, législatives : les échéances passent, mais l'ancien ministre reste à l'ombre. Entre 2022 et 2024, «l'Assemblée, il s'en foutait», rapporte un cadre du parti. «Il a hésité à revenir dans le jeu parlementaire. C'est pourtant là que tout se passe.» Le dimanche 7 juillet, il est élu avec 61,61 % des voix, face au Rassemblement national, dans la première circonscription de la Haute-Loire, ancrée à droite depuis la Libération. Le soir même, il dénonce la «tentation des tractations, des combinaisons, pour échafauder des majorités contre-nature». Et fixe une ligne, seul : «Pour nous, il n'y aura ni coalition ni compromission.» Chez les sortants de LR, ébouillantés par une campagne improvisée à l'issue de laquelle le parti a perdu de nouvelles plumes, parfois réélus à la faveur du désistement d'un macroniste, la sentence du revenant Wauquiez est salée. «Il a fait fuir des gens volontairement, par ses positions raides», déplore un député de la maison, citant l'ex-maire de Caen Joël Bruneau ou Constance de Pélichy, qui ont choisi de siéger dans le petit groupe indépendant Liot. Au septième étage du bâtiment Chaban-Delmas, à deux pas du Palais-Bourbon, ils sont 17, le 10 juillet, à s'interroger : faut-il créer un groupe dissident pour échapper aux oukases de Wauquiez ? Alors, dans ces chaudes journées d'été, l'intéressé s'active en coulisses. Galopant dans la cour d'honneur, pendu au téléphone, il reçoit un à un les députés. Certains craignent qu'il ne cornaque trop le groupe, que la liberté de vote ne soit pas assurée. Les plus «Macroncompatibles » redoutent son intransigeance à l'égard du bloc central. A l'un d'eux, Wauquiez parle de «neutralité sans participation». Comme le loup rassurant le Petit Chaperon rouge… «Le groupe se construit autour de lui.

Il agrège. Point. Et il va très vite», rembobine un député. Finalement, seuls les députés Aurélien Pradié et Raphaël Schellenberger prennent le large. «Ce n'est pas facile de faire cohésion dans ce groupe. C'est autant d'entreprises que de députés, remarque Jean-Didier Berger, élu en juin dans les Hauts-de-Seine. Wauquiez a pris le pouls de tout le monde et a su faire la synthèse.» Sa capacité à fédérer autour de lui a pourtant été longtemps interrogée. Accusé de ne jamais consulter, de ne pas communiquer avec les élus, Wauquiez aurait évolué, s'emballet-on au sein du groupe, qui se réunit ces mercredi, jeudi et vendredi pour ses journées parlementaires, en Savoie. A Vincent Rolland, élu du département, il a chargé de dégoter un lieu convivial, dans les alpages. De la câlinothérapie, précisément ce que les députés reprochaient à Olivier Marleix, ex-patron du groupe, de ne pas faire… «On avait besoin d'apaisement, d'unité, de nouvelle dynamique», reconnaît Herbillon. «Par rapport à l'image qu'on avait de lui médiatiquement, il y a un vrai écart, se réjouit aussi Thibault Bazin. Il a un côté force tranquille, presque familial, comme du compagnonnage.» Dans la nuit du 19 au 20 juillet, alors que les députés votent pour se répartir les sièges du bureau de l'Assemblée, les troupes LR tiennent le coup, contrairement aux macronistes, partis dormir. Dans un couloir, Wauquiez réunit son groupe autour de quelques bouteilles et de charcuterie. «Il a besoin de faire de la gestion humaine, assure un ancien du groupe. La présidence du groupe, c'est un truc à emmerdes, une malédiction.» Le nouveau patron s'attelle aussi à rajeunir la direction. «Je connais mes défauts, mes travers. Il faut que je fasse monter des talents», dit-il en juillet à un député. S'il garde l'expérimenté Patrick Hetzel, il promeut les trentenaires Antoine Vermorel-Marques, Ian Boucard et Justine Gruet aux postes de vice-président. Les salariés du groupe, eux, craignent d'être remerciés. «Il n'a pas fait de plan social», note pourtant un collaborateur parlementaire. L'inamovible secrétaire générale Sylvie Gir, une chiraquienne qui a connu le RPR, l'UMP, LR et maintenant DR est toujours en poste. Un député d'Auvergne-Rhône-Alpes résume son positionnement : «Avec Wauquiez, il faut être loyal sans être trop proche de lui.» «ON NE CHANGE JAMAIS LES RAYURES DU TIGRE» Ceux qui connaissent leur petit Wauquiez illustré se demandent où est passé l'homme solitaire, essuyant les procès en «autoritarisme», dépeint en «cynique» adepte du parler-faux. Tous se souviennent de ses propos tenus devant des étudiants d'une école de commerce à Lyon, en février 2018, à qui il demandait de ne pas enregistrer, sous peine de délivrer du «bullshit [qu'il] peu[t] sortir sur un plateau médiatique». Son image d'homme insincère lui colle toujours aux semelles, veut croire un ancien député LR : «On ne change jamais les rayures du tigre. Comment pouvezvous changer votre nature profonde ?» Le quadragénaire fait pourtant des efforts. Sincères ? La veille de sa rentrée politique au mont Mézenc, fin août, il convie une trentaine de personnes chez lui pour un cocktail. Son épouse, Charlotte, «sans laquelle [il n'est] rien», dirat-il le lendemain devant ses soutiens, arrive dans la soirée, fidèle depuis leur rencontre, à 16 ans. Des députées battues en juin, comme Nathalie Serre ou Emmanuelle Anthoine, trinquent elles aussi. Ou, plus surprenant, son ex-rivale à la présidence du parti en 2017, Florence Portelli, à l'époque reine des piques anti-Wauquiez. «C'était authentique, naturel, pas fabriqué», jure Herbillon. Un autre convive : «Il joue plus collectif. Il a appris à s'intéresser aux gens.» Ses détracteurs assurent, eux, que ses calculs intéressés ne sont jamais loin. Coincé dans un jeu délicat entre opposition et collaboration avec l'exécutif, Wauquiez a opéré un «virage à 180 degrés», dixit une députée du groupe, depuis la nomination de Michel Barnier à Matignon. Au Mézenc, il rappelait ses «lignes rouges» : «Nous défendrons nos idées et nous voterons les lois qui iront dans le bon sens.» Hors de question en revanche de participer à une coalition… A l'Elysée, Emmanuel Macron l'a sondé dans le cadre de ses consultations. Peut-il lui faire confiance ? Travailler avec la droite ? Voilà sept ans que le chef de l'Etat tourne autour d'elle, débauchant ici ou là une de ses figures… «Le garçon est sensible, mais c'est un partenaire fiable, glisse Renaud Muselier, patron de la région Provence-Alpes- Côte d'Azur, un vieux loup de la droite passé chez Renaissance. Il est dur, mais quand c'est topé, c'est dealé.» Pour l'heure, Wauquiez attend de voir la feuille de route du gouvernement. Chez LR, plusieurs interlocuteurs certifient qu'il s'active pour obtenir un maroquin… «Il a changé d'avis, parce que Sarkozy lui a mis la pression en lui disant que Bertrand ou Barnier serait à Matignon, remâche un ancien député LR. Il s'est retrouvé dos au mur. Sa pirouette est liée à des calculs personnels. Il a toujours été comme ça, à savoir s'adapter aux circonstances.» Un cadre LR enfonce : «Il n'a pas compris qu'on pouvait avoir Matignon. Depuis, c'est : “Les événements nous échappent, feignons d'en être les organisateurs !” Et l'idée que la droite puisse être au pouvoir sans lui, c'est cauchemardesque.» «Les amis de Barnier ne sont pas ses amis», s'amuse un conseiller parlementaire, prédisant un mauvais coup de Wauquiez s'il entrait au gouvernement. «Soit il monte sur le bateau et prend la lumière, ajoute le cadre LR. Soit il plante le truc plus vite.» Début août, la chambre régionale des comptes a épinglé sa stratégie de communication à la région, trop coûteuse et centrée sur lui-même.

Comme ce dîner à 1 248 euros avec l'écrivain Michel Houellebecq… Des «sommes excessives», a-t-il confessé, prêt à rembourser. L'homme n'en est pas à son premier revirement, éthique, stratégique ou idéologique. Biberonné à la culture démocrate-chrétienne héritée de son mentor Jacques Barrot, Wauquiez a tourné casaque en embrassant, à l'époque de Sarkozy, les positions de l'extrême droite. Sous l'oeil intéressé, à l'époque, de Patrick Buisson, l'homme, disparu en décembre, qui voulait «faire gagner Maurras». Quand il refait surface au printemps de la même année, avec une longue interview au Point, Wauquiez attaque sans retenue un prétendu «Etat profond», le Conseil constitutionnel, les autorités indépendantes, etc. «On pouvait se demander s'il n'était pas sur la ligne Ciotti», se souvient un ancien député LR, une allusion au chef du parti allié à Marine Le Pen.

L'ART DE SE CRÉER DES INIMITIÉS Embrassera-t-il un autre positionnement en vue de 2027 ? Au Mézenc, il a enfourché son dada des classes moyennes, parlé de «travail», de «méritocratie». Dans la course à l'Elysée, il sait qu'il ne sera pas seul. Il voit déjà Edouard Philippe se préparer. La cinquantaine approchant, Wauquiez n'a pas perdu l'art de se créer des inimitiés. Le maire de Cannes, David Lisnard, l'a étrillé ce weekend dans le JDD, accusant «ceux qui pensent davantage à 2027 qu'au pays», de lui avoir barré la route pour Matignon. Pour une figure de la droite, son pari est limpide : les «cendres» et le «chaos», soit un échec de Macron pour mieux se positionner en 2027. «Le drame de sa génération, persifle le même, c'est qu'ils sont pressés.»

«Il n'a pas compris qu'on pouvait avoir Matignon. […] Et l'idée que la droite puisse être au pouvoir sans lui, c'est cauchemardesque.» Un cadre LR

Le Monde
France, jeudi 12 septembre 2024 1069 mots, p. 8
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11 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Renaissance cherche la bonne formule avec Barnier

Le premier ministre a rencontré, mardi, les députés macronistes, réunis pour leurs journées parlementaires

Robin D’Angelo

Un faux village à la gloire de la France des années 1970, où le visiteur est accueilli par une publicité Banania, une épicerie Félix Potin et une Renault 4L de la gendarmerie. C’est dans cette reconstitution en carton-pâte de la France d’antan que les députés Renaissance (groupe Ensemble pour la République, EPR) ont accueilli, mardi 10 septembre, le nouveau premier ministre, Michel Barnier, à l’occasion de leurs journées parlementaires, qui se tenaient à Rosny-sur-Seine (Yvelines) jusqu’à mercredi.

Sous les coups de 19 heures, mardi, lors d’une rencontre privée, le nouveau locataire de Matignon s’est présenté devant eux pour une allocution de quarante-cinq minutes. Multipliant les attentions à leur égard – « J’ai beaucoup de raisons de me sentir à l’aise parmi vous »ou encore « J’ai besoin de vous et le président[de la République] a besoin de vous » –, Michel Barnier a dessiné les contours de sa future gouvernance.

« Je ne demande pas un chèque en blanc. Vous avez de l’exigence, j’en ai aussi »,leur a-t-il déclaré, assurant vouloir « rassembler tous ceux qui veulent être libres ».L’ancien commissaire européen leur a expliqué qu’il n’était pas « le chef de la majorité » puisque « la majorité n’existe pas à l’Assemblée nationale ». Et de promettre qu’il constituera « un nouveau gouvernement et pas un remaniement »,laissant présager d’un vaste renouvellement de ministres.

L’ombre de Marine Le Pen

Plus tôt dans la journée, à l’occasion d’une réunion à huis clos réunissant les députés du camp macroniste, le désormais ancien premier ministre, Gabriel Attal, avait également défini la ligne que le groupe qu’il préside à l’Assemblée nationale entend tenir à l’égard du nouveau chef du gouvernement. « Notre premier devoir envers les Français, c’est d’être dans une logique de construction, de tout faire pour que ça marche », avait-il affirmé, ajoutant « ne jamais être dans le blocage par principe ». Mais M. Attal avait également rappelé que ce « soutien ne peut pas être tenu pour acquis et qu’il passe par des engagements forts sur notre programme législatif ».« Nous ne sommes pas près de brader nos valeurs », a-t-il asséné.

Derrière « les valeurs » invoquées par Gabriel Attal, pointe l’ombre de Marine Le Pen. En 2021, M. Barnier défendait « un référendum sur l’immigration » ou « l’abrogation de l’aide médicale d’Etat» pendant la primaire du parti Les Républicains en vue de la présidentielle de 2022, et il a encore fait de la question migratoire sa priorité lors de ses premières expressions publiques.

Mardi soir, il s’est bien gardé d’évoquer le sujet devant ses alliés de circonstance, préférant insister sur des thèmes aussi consensuels que les outre-mer ou la décentralisation. Ce sujet du durcissement de la politique migratoire a pourtant occupé les députés macronistes tout au long de leur journée de séminaire, certains l’érigeant en « ligne rouge »de leur soutien à M. Barnier. « Nous avons fait passerune loi “immigration”, en décembre[2023] , nous pourrions peut-être attendre qu’elle soit déjà appliquée », a ainsi cinglé le nouveau vice-président de l’Assemblée nationale, Roland Lescure.

« J’en veux à la droite de nous enfermer dans des idées qui sont plus proches de celles du Rassemblement national », renchérit le député de la Moselle Ludovic Mendes, pour qui « on a donné trop de pouvoir à des personnes qu’on est censé combattre ».Une allusion à la consultation de Marine Le Pen par Emmanuel Macron pour s’assurer que la dirigeante d’extrême droite ne censurerait pas, a priori, Michel Barnier.

Appel à l’« unité »

Mais, dans le groupe EPR, les lignes rouges des uns ne sont pas celles des autres. « Je n’ai pas de tabou sur ces sujets-là », a rétorqué la députée des Yvelines Aurore Bergé, qui réfute toute « bienveillance » à l’égard du RN, mais pour qui « on ne dirige pas un pays en insultant les 11 millions d’électeurs qui ont voté pour eux ».

En attendant que le premier ministre lève le voile sur la politique qu’il compte mener, les troupes macronistes sont contraintes de naviguer à vue. « Je compatis pour ceux qui devront entrer dans un gouvernement sans en connaître la ligne »,s’amuse le député de la Gironde Florent Boudié.

Pas encore nommés dans la future équipe gouvernementale, voilà que des cadres du groupe EPR à l’Assemblée nationale s’interrogent déjà sur la meilleure façon de le quitter. Gérald Darmanin, ministre de l’intérieur démissionnaire, a ainsi évoqué la piste d’ « un départ groupé »des futurs ministres Renaissance, au cas où certaines « lignes rouges »seraient franchies. « On connaissait le soutien sans participation, peut-on parler de participation sans soutien ? », s’est, quant à elle, demandé l’ancienne première ministre Elisabeth Borne, en réunion de groupe. Car les différents leviers dont disposent ces parlementaires pour imposer un rapport de force à Michel Barnier ne relèvent pas de l’évidence. La censure ? « Les électeurs de ma circonscription n’accepteraient pas que nous ne fassions pas marcher la coalition et que le chaos s’installe », évacue le député de Paris Sylvain Maillard.

Pour peser face à Michel Barnier, Gabriel Attal a réclamé à ses troupes de « l’unité », au moment où des cadres s’inquiètent que le positionnement du groupe n’ait toujours pas été tranché sur de nombreux sujets de fond, l’immigration en tête. « Si les désaccords entre nous persistent, il y a le risque que le groupe explose avec des départs au MoDem ou à Horizons », estime, en privé, Gérald Darmanin, alors que deux députés Renaissance, Charlotte Parmentier-Lecocq (Nord) et Xavier Roseren (Haute-Savoie), ont rejoint, lundi, le parti d’Edouard Philippe.

Le ministre de l’intérieur démissionnaire s’érige d’ailleurs en bon élève de cette unité. Sa prise de parole, jugée « courtoise » et « amicale » à l’égard de Gabriel Attal après plusieurs semaines de tensions, a été particulièrement appréciée. Tout comme son annonce, en amont de la journée, de reporter sa rentrée politique à Tourcoing (Nord), dans sa circonscription, initialement prévue le 15 septembre, au 29 septembre, pour ne pas parasiter la formation du nouveau gouvernement. Assumant une proximité idéologique avec Michel Barnier, Gérald Darmanin s’est toutefois inscrit dans une posture de « vigilance » vis-à-vis du nouveau premier ministre, s’alignant de nouveau sur son président de groupe.

Le Figaro, no. 24899
Le Figaro, jeudi 12 septembre 2024 811 mots, p. 9

Politique

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12 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Gouverner ou se préserver pour 2027, le dilemme de Laurent Wauquiez

Galiero, Emmanuel

La présentation du gouvernement Barnier serait une question de jours et Laurent Wauquiez navigue à vue en attendant des garanties. Les uns lui prêtent d'importantes ambitions ministérielles, jusqu'au portefeuille de l'Intérieur, les autres soutiennent qu'il n'aborde pas le sujet avec le premier ministre tant qu'il n'aura pas la certitude que celui-ci pourra conduire une « vraie politique de droite ». Et pendant ce temps-là, la droite parlementaire, visiblement ravie d'avoir décroché Matignon, se réunit en Haute-Savoie en espérant que la nouvelle page qui vient de s'ouvrir ne se refermera pas de sitôt et permettra de rompre avec douze années loin du pouvoir.

Du côté de Laurent Wauquiez, on dément formellement les bruits de couloir en un sourire et l'on assure, surtout, que le président du groupe la Droite républicaine n'est pas en train de négocier un poste : « Avec Michel Barnier, il n'en est pas là du tout. » Alors que le premier ministre devrait entamer les tête-à-tête dès ce week-end, les questions de personnes seraient « secondaires ». On rappelle aussi l'historique des discussions avec le premier ministre depuis vendredi, quand Laurent Wauquiez, Bruno Retailleau et Gérard Larcher étaient reçus à Matignon. Une réunion d'étape s'est tenue mardi soir avec le cabinet du premier ministre, mais les quatre hommes ont prévu de se retrouver à l'issue des grandes consultations.

Mercredi à Aix-les-Bains (Haute-Savoie), où les députés LR se retrouvaient pour leurs journées parlementaires, certains ne comprenaient pas pourquoi leur groupe tardait à inviter Michel Barnier, comme le faisait Horizons à Reims le jour même. « On a déjà acté notre soutien à Barnier, mais Wauquiez essaye de créer un rapport de force. C'est un petit jeu ridicule et grotesque » , s'emporte un parlementaire. En fin de journée, le patron des sénateurs LR, Bruno Retailleau, a finalement clarifié la situation en annonçant la présence du premier ministre, ce jeudi, à Annecy.

Un député tente d'expliquer les hésitations du président du groupe : « Laurent Wauquiez, le plus intelligent d'entre nous, a toujours un coup de retard. Il a été pris à contre-pied. On l'avait pourtant prévenu sur la possibilité des trois B (Borloo, Bertrand, Barnier), mais il voulait s'installer confortablement dans son opposition, n'a pas voulu y croire et s'est enfermé dans une opposition radicale. Désormais en panique, il constate que d'autres, à droite, risquent de prendre toute la lumière. » Le site Politico va plus loin en écrivant que le député de Haute-Loire, dont les ambitions présidentielles ne sont pas cachées, craint de voir des LR prendre trop d'envergure en devenant ministres. Il aurait alors changé d'approche et se démènerait pour décrocher un portefeuille important, en contrant David Lisnard, concurrent potentiel pour 2027.

Urgence politique

« Microcosme politique! » , réplique- t-on chez Wauquiez. Pierre Cordier, député des Ardennes, juge « normal » que le groupe DR obtienne des « garanties » de la part du premier ministre. « Ce qui compte, c'est le fond et répondre aux préoccupations des citoyens sur des sujets comme les salaires, l'immigration, la sécurité, les déserts médicaux,etc. Ça tombe bien, nos solutions conviennent aux Français, donc appliquons-les! » À titre personnel, l'élu souhaite que Laurent Wauquiez reste président de groupe. « Il a fait du bon boulot. »

La première urgence pour Wauquiez serait de savoir quelle politique pourra mener Michel Barnier. « Ensuite, évidemment, il y aura une logique d'architecture gouvernementale, mais celle-ci n'est pas liée à la personnalité de Laurent Wauquiez. Entrer au gouvernement n'est pas le but de sa vie. Il a déjà été ministre durant cinq ans, on ne peut le comparer aux personnes qui rêvent d'un portefeuille depuis des années » , explique son entourage. Entre 2007 et 2012, Laurent Wauquiez fut porte-parole du gouvernement, secrétaire d'État chargé de l'Emploi puis deux fois ministre, aux Affaires européennes et à l'Enseignement supérieur.

L'autre question à laquelle le chef des DR sera attentif, sera la composition de gouvernement. Il attend qu'elle corresponde aux orientations des Républicains. Son entourage assure que sa seule boussole, à cette heure, est « l'avenir de la droite ». « Cet avenir peut s'écrire au gouvernement. Nous sommes ouverts à Michel Barnier, mais nous voulons ces garanties, car y entrer pour conduire une autre politique serait prendre le risque d'être perçus comme la continuation du macronisme. Nous ne voulons pas être comptables de cela » , insiste un proche du député.

Pour autant, compte tenu de l'urgence politique, il n'est pas interdit d'anticiper divers scénarios. Notamment le plus optimiste pour LR, qui consisterait à recevoir les garanties attendues. Mais dans ce cas, que ferait Laurent Wauquiez ? « Dans son esprit,poursuit un conseiller, cette question ne peut pas être tranchée sans les préalables attendus. Il n'est candidat à rien, son ambition n'est pas d'entrer au gouvernement. Mais si la garantie d'une vraie politique de droite était donnée, il n'exclut pas de la mener par lui-même. » E.G.

Le Monde
France, jeudi 12 septembre 2024 1510 mots, p. 7
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11 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Récit

Matignon échappe à la gauche, le PS se déchire

Le premier secrétaire du parti est accusé d’avoir torpillé la nomination de l’ex-socialiste Bernard Cazeneuve

Sandrine Cassini et Laurent Telo

Quand on demande à Pierre Jouvet, le numéro deux du Parti socialiste (PS), comment se porte son numéro un, il est rassurant : « Plutôt bien. Malheureusement pour lui, il est habitué à ce genre de séquence. » Sachant que, depuis quelques jours, l’activité principale d’Olivier Faure, premier secrétaire, consiste à contrer une attaque personnelle aussi grave que ciblée : en ne soutenant pas suffisamment la candidature à Matignon de Bernard Cazeneuve, ancien premier ministre (2016-2017) de François Hollande, il l’aurait torpillée auprès d’Emmanuel Macron, et précipité la nomination du membre du parti Les Républicains (LR) Michel Barnier au poste de premier ministre.

Pour se défendre, Olivier Faure manie l’ironie sur le réseau social X. Il s’est appuyé, lundi 9 septembre, sur une déclaration de Marine Le Pen devant la presse, lors de sa rentrée politique à Hénin-Beaumont – « Je n’ai pas choisi le premier ministre, je ne suis pas DRH d’Emmanuel Macron »–, pour écrire : « Evidemment puisqu’il paraît que c’est moi. » Il exhorte surtout ses soutiens à pourfendre « cette fable » auprès d’un maximum de journalistes. « Vous pensez vraiment qu’Emmanuel Macron avait l’intention de nommer quelqu’un de gauche ?, interroge Pierre Jouvet. Le leurre est absolu. Nos opposants internes véhiculent cette rumeur macroniste. »

Effectivement, les remuants « opposants internes » d’Olivier Faure ne décolèrent plus depuis que le bureau national du PS, mardi 3 septembre, a refusé d’apporter un soutien explicite à Bernard Cazeneuve. Il est vrai que le chef de file du PS ne cesse de le répéter : une telle nomination fragiliserait le Nouveau Front populaire (NFP), car les « insoumis » et les écologistes n’en veulent pas. Vendredi 6 septembre, dans Libération, Anne Hidalgo a confié : « Je suis dans une colère profonde quand je vois que le Parti socialiste a empêché la nomination de Bernard Cazeneuve, qui, je le rappelle, vient de nos rangs. Encore une fois, la direction s’en est remise à Jean-Luc Mélenchon[le leader de La France insoumise] . »

« Nous n’allions pas soutenir Bernard Cazeneuve alors que les autres partenaires du NFP n’en voulaient pas, se défend Olivier Faure auprès du Monde. C’est le seul homme de gauche qui a décrié le NFP. Le soutenir, sans avoir l’assurance qu’il serait nommé, revenait à tomber dans un piège grossier. » Sauf que, dès le lendemain du bureau national, Olivier Faure affirme, sur TF1, que l’envoyer à Matignon serait une forme d’ « anomalie ». Une « anomalie » ? Même les plus proches partisans d’Olivier Faure sont gênés par le terme. Et il n’en faut pas beaucoup plus à ses adversaires pour raviver leur théorie : le premier secrétaire aurait personnellement manœuvré pour empêcher l’avocat du cabinet August Debouzy d’être nommé. Hussein Bourgi, sénateur socialiste de l’Hérault, proche de l’ancien premier ministre, évoque même, sur X, une « entreprise d’impeachment orchestrée par Olivier Faure ».

En août, déjà, Patrice Vergriete, ministre des transports démissionnaire, prévient Bernard Cazeneuve, dont le nom commence à imprimer pour Matignon : Olivier Faure et Boris Vallaud, président du groupe PS à l’Assemblée nationale, ne veulent pas de lui. Mais, publiquement, ils se gardent bien de l’égratigner, en faisant mine que le « casting » n’est pas le sujet. C’est à l’université d’été du PS, à Blois, qu’Olivier Faure verbalise son opposition à la nomination de l’ancien socialiste.

Lors du grand meeting organisé par la direction du PS, vendredi 30 août, il livre le fond de sa pensée à des dizaines de jeunes militants survoltés : ceux qui accepteraient Matignon pour un « gyrophare »se rendraient coupables de « trahison ». Sur scène, le premier secrétaire est accompagné de Lucie Castets, la candidate du NFP pour Matignon, récusée quelques jours plus tôt par Emmanuel Macron. Sa présence montre que, dans l’esprit d’Olivier Faure, l’affaire n’est pas terminée. Puis, l’ex-« insoumise » Clémentine Autain fait huer l’ancien socialiste. Les opposants de M. Faure crient au scandale. Certains pensent le coup prémédité. « Faure m’a fait insulter par Autain. Ça fait des mois que Mélenchon et Autain m’insultent. J’ai de fortes suspicions qu’ils montent un coup », fulmine Cazeneuve, en privé, convaincu qu’Olivier Faure fera tout pour lui barrer la route.

Dialogue de sourds

A Blois, une autre petite musique s’immisce : François Hollande, lui non plus, ne serait pas convaincu par l’hypothèse Cazeneuve. Son ami à Matignon ? Ça ne lui rendrait pas service, lui qui cherche à retrouver un rôle central à gauche depuis qu’il a été fraîchement réélu député de Corrèze. Une forme d’incrédulité parcourt les rangs du PS, mais même l’Elysée, qui scrute avec la plus grande attention le déroulement de ces journées socialistes, distillera l’idée, une fois Michel Barnier nommé, que, si François Hollande avait publiquement soutenu son ancien ministre, la gauche serait au pouvoir aujourd’hui. L’entourage de l’ancien président de la République dément formellement : nul besoin de claironner que Bernard Cazeneuve, un si proche, bénéficie de son indéfectible soutien, c’est une évidence.

Retour à Paris. Lundi 2 septembre au matin, Bernard Cazeneuve a rendez-vous avec Emmanuel Macron. En prévision de ce rendez-vous décisif, des intermédiaires tentent de recoller les morceaux entre Olivier Faure et lui. Mais le dialogue de sourds demeure. Chacun estime que c’est à l’autre de l’appeler. Leurs relations sont glaciales depuis que Bernard Cazeneuve a claqué la porte du PS, en 2022, au moment de l’édification de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) et de l’alliance avec Jean-Luc Mélenchon. Jamais ils n’auront eu le moindre contact au cours de ces dernières semaines.

En revanche, Olivier Faure et Boris Vallaud s’entretiennent au téléphone avec Emmanuel Macron à deux reprises. Mardi 3, ils informent le président que le PS censurera Xavier Bertrand, mais proposent aussi une nouvelle « méthode » pour désigner le premier ministre : demander à des « préfigurateurs » de trouver des compromis avec les groupes parlementaires. Fin de non-recevoir présidentielle. Mercredi 4, nouveau coup de fil. Olivier Faure essaie de pousser Emmanuel Macron à « nommer un premier ministre de gauche ». Il remet sur la table la candidature de Laurent Berger, ancien secrétaire général de la CFDT, qu’il a eu la veille au téléphone. Toujours le même refrain : tout sauf Cazeneuve. Entre ces deux conversations, Emmanuel Macron se sent libéré d’un poids : un soutien du PS, même implicite, à Bernard Cazeneuve lors du bureau national du mardi soir l’aurait contraint à le nommer.

La suspicion est partout : les soutiens de l’ancien premier ministre et certains députés soupçonnent aussi le premier secrétaire du PS d’échanger avec l’Elysée. Les élus ont, en tout cas, été troublés par la description très précise d’Olivier Faure, devant le groupe PS à l’Assemblée nationale, mardi 3 septembre, du récit de la nomination avortée de Thierry Beaudet, le président du Conseil économique, social et environnemental, une piste qu’il aurait privilégiée au détriment, une nouvelle fois, de Bernard Cazeneuve. Le député de Seine-et-Marne, lui, dément avoir eu tout contact avec Emmanuel Macron au sujet de Thierry Beaudet.

En réalité, chacun sort les parapluies pour ne pas être accusé d’avoir empêché la gauche de gouverner. Pour se dédouaner, les «fauristes » soulignent une responsabilité de François Hollande en constatant simplement : si ce dernier a qualifié, le 28 août dans Le Point, le refus d’Emmanuel Macron de nommer Lucie Castets de « faute institutionnelle », il s’est bien gardé, en revanche, d’exprimer publiquement le moindre mot doux à l’égard d’un Bernard Cazeneuve premier ministre.

Alliés de circonstance

Depuis les élections législatives, les relations s’étaient réchauffées entre François Hollande et Olivier Faure, qui se détestaient au plus haut point depuis 2017. L’année du renoncement à se représenter à l’Elysée pour le premier ; l’année de l’accession à la tête du PS pour le second, qui qualifiera le quinquennat hollandais de « trahison ». Depuis qu’il est redevenu député de Corrèze, en juillet, François Hollande a défendu le NFP avec Olivier Faure, semblant oublier ses désaccords de principe avec les « insoumis ». Les pires ennemis ont recommencé à s’appeler régulièrement. Pour les proches de Bernard Cazeneuve, encore meurtri du dénouement, les deux hommes seraient même devenus des alliés de circonstance. A Matignon, l’ancien ministre de l’intérieur aurait fait de l’ombre à François Hollande et à Olivier Faure.

François Hollande a fini par lâcher Olivier Faure, lundi 9 septembre, sur France Inter : « Emmanuel Macron ne voulait pas nommer Bernard Cazeneuve, mais la direction du Parti socialiste lui a donné le prétexte pour ne pas le nommer. » Le dégel des relations entre les deux hommes aura duré le temps d’un été. Jeudi 29 août, Jean-Luc Mélenchon pressentait que la nomination de Bernard Cazeneuve pourrait fracturer le NFP en faisant « des dégâts dans les rangs parlementaires du PS ». On y est.

Libération
jeudi 12 septembre 2024 985 mots, p. 20

AUTRE

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10 septembre 2024 - Libération (site web)

Homosexualité : ceux qui onteu du courage, et les autres

Par DANIEL BORRILLO

AUTRE

La controverse actuelle sur l'opposition du Premier ministre à la dépénalisation totale de l'homosexualité en 1981, lorsqu'il était jeune député, mérite à la fois une mise au point historique de la question et un hommage à ceux et celles qui, dans le passé, ont eu le courage de faire avancer les droits fondamentaux.

Rappelons-nous que la naissante lutte pour la dépénalisation de l'homosexualité, en Allemagne au début du XXe siècle, s'est interrompue brutalement avec la prise du pouvoir par les nazis. Les peines contre les homosexuels se sont durcies, le paragraphe 175 du code pénal allemand (héritier du code prussien) prévoyait jusqu'à dix ans de prison et même les manifestations d'affection (se tenir par la main ou s'embrasser dans la rue…) entre deux personnes de même sexe pouvaient conduire au cachot. Dès 1936, les homosexuels furent envoyés en masse dans les camps de concentration auxquels très peu sur - vécurent. Si l'on estime à quinze mille le nombre d'homosexuels victimes des camps de concentration, il semble raisonnable, d'après Frank Rector, de considérer qu'environ cinq cent mille homosexuels ont trouvé la mort dans les prisons, les exécutions sommaires ou lors de traitements expérimentaux. Paradoxalement, la propagande communiste n'a eu de cesse d'identifier l'homosexualité à une «perversion fasciste».

MAUVAISE MORALITÉ Dans ce contexte, le 6 août 1942, quelques mois après la promul - gation de la loi sur le statut des Juifs, la France réintroduit une disposition pénalisant l'homosexualité. En effet, le maréchal Pétain modifiera le code pénal en insérant le délit des «actes impudiques et contre nature avec un mineur de 21 ans ayant le même sexe que l'auteur», alors que pour les actes hétérosexuels, la majorité était établie à 13 ans. En 1945, à la Libération, le général de Gaulle, en continuité avec la politique familialiste de Vichy, maintiendra cette incrimination en la replaçant dans le chapitre des «attentats aux moeurs» (art. 331 al. 2). De plus, en 1946, l'article 16 de la loi relative au statut général des fonctionnaires stipulait que : «Nul ne peut être nommé à un emploi public s'il n'est de bonne moralité.» Un article du code du travail établissait, lui, que : «Le maître doit se conduire envers l'apprenti en bon père de famille, surveiller sa conduite et ses moeurs, soit dans la maison soit au-dehors, et avertir ses parents […] des penchants vicieux qu'il pourrait manifester», permettant ainsi de justifier les licenciements pour mauvaise moralité. Quatorze ans plus tard, le 18 juillet 1960, le député gaulliste Paul Mirguet défend son amendement à la loi relative à la lutte contre certains fléaux sociaux parmi lesquels il introduit l'homosexualité. En 1968, la France adopte officiellement la classification de l'OMS, qui fait de l'homosexualité une maladie mentale. Et la droite continue sa croisade homophobe. Le 11 avril 1980, un autre député gaulliste, Jean Foyer fait voter un amendement créant la catégorie «d'outrage public à la pudeur prenant la forme d'un acte contre nature avec un individu de même sexe».

UN COMBAT ACHARNÉ Ainsi, durant la période allant de 1960 à 1980, deux incriminations spécifiques concernent l'homosexualité : «l'outrage public» de l'art. 330-2 et «les actes impudiques contre nature» de l'art. 331-2. De ce fait, un acte sexuel consenti entre deux personnes du même sexe de 17 ans était sévèrement réprimé alors qu'un acte sexuel entre un homme mûr et une fille de 15 ans était considéré comme parfaitement légal.

Alors que certains aujourd'hui ont tendance à minimiser sa gravité, la suppression du deuxième alinéa de l'article 331 a suscité de longs et difficiles débats entre le 20 décembre 1981 et le 4 août 1982 lorsque la loi rétablit finalement l'égalité face à la norme pénale en ne distinguant plus entre le caractère hétérosexuel et homosexuel de la relation entre un majeur et un mineur de 15 ans. Après la disparition du crime de sodomie en 1791, l'abrogation du dernier texte pénal stigmatisant les relations sexuelles entre individus de même sexe consacre pleinement la dépénalisation de l'homosexualité en France.

Ce processus est le fruit d'un combat acharné du mouvement LGBT accompagné du courage politique de Robert Badinter, de Raymond Forni et de Gisèle Halimi notamment. Comme l'a remarquablement souligné cette dernière lors du débat parlementaire : «Notre démarche signifie clairement que la loi ne doit pas intervenir dans le choix le plus intime et finalement les plus fondamentaux de l'individu : celui de la sexualité.» Et à Badinter d'argumenter : «La leçon de l'histoire et celle de la réalité judiciaire se rejoignent ainsi. L'incrimination pénale de l'homosexualité, même s'agissant des mineurs de 15 à 18 ans, ne relève pas des exigences de la sûreté publique. Elle relève bien d'un choix idéologique.» Michel Barnier, en votant contre la loi, avait fait un autre choix, celui de sa famille politique, le RPR, qui en parfaite continuité avec Vichy – un comble pour ceux qui se réclamaient du gaullisme – s'est toujours opposée à l'avancée des droits pour les personnes, les couples et les familles LGBT. Le Premier ministre est-il «homophobe» ? On peut probablement le créditer d'avoir évolué comme bon nombre de ses collègues de la droite réactionnaire qui, après avoir juré qu'ils abrogeraient le pacs ou le mariage pour tous, ont finalement changé d'avis, reconnaissant que ces avancées pour l'égalité des droits n'ont en rien sapé les «fondements de la société». Mais une chose est sûre, le jeune Barnier a été en 1982 l'auteur d'un vote homophobe pour «protéger les adolescents des homosexuels prédateurs» et les valeurs familialistes. S'il ne l'a pas fait par conviction mais par prudence, alors sa prudence (quand la prudence est partout, le courage n'est nulle part, dit le proverbe) ne doit nullement éclipser le courage de ceux et celles qui dans l'Hémicycle et dans la rue se sont battus pour la liberté. Dernier ouvrage paru : la Morale ou le Droit ? (l'Harmattan, 2023).

Le Monde
International, jeudi 12 septembre 2024 887 mots, p. 6
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10 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Au Honduras, une « narcovidéo » met à mal la présidente

Dans un document de 2013 diffusé par des médias, le beau-frère de Xiomara Castro est filmé négociant le soutien de trois narcotrafiquants

Angeline Montoya

La présidente hondurienne, Xiomara Castro (gauche), avait promis que, sous son mandat, le pays ne serait plus un « narco-Etat », comme il l’avait été pendant les douze années précédentes où le Parti national (droite conservatrice) était au pouvoir. Son prédécesseur, Juan Orlando Hernandez, dit « JOH » (2014-2022), a en effet été condamné, le 26 juin, à quarante-cinq ans de prison aux Etats-Unis pour trafic de drogue. Mais une vidéo, publiée le 3 septembre par le site d’investigation InSight Crime et la chaîne Univision, a mis à mal ce récit. Les images datent de novembre 2013, avant la présidentielle qui opposait Xiomara Castro et JOH – c’est lui qui l’emportera. On y voit trois des plus puissants narcotrafiquants de l’époque proposer 650 000 dollars (alors 489 000 euros) à Carlos Zelaya pour financer le parti Liberté et refondation (Libre).

Or, Carlos Zelaya est le frère de Manuel Zelaya, dit « Mel », président de 2006 à 2009, avant qu’un coup d’Etat l’expulse du pouvoir. Et « Mel » n’est autre que le mari de Xiomara Castro, la présidente actuelle, dont il est aussi le conseiller. Carlos Zelaya était, jusqu’au 31 août, député de Libre. En 2013, il coordonnait la campagne de Mme Castro dans le département d’Olancho (est). Dans la vidéo, Carlos Zelaya précise aux narcotrafiquants : « La moitié ira au commandant », en référence à son frère.

« Une erreur déplorable »

C’est pendant le procès de JOH, à New York, qui s’est tenu entre le 21 février et le 8 mars, que le « narco » Devis Leonel Rivera Maradiaga, un des chefs du cartel des Cachiros, avait révélé qu’il avait remis de l’argent à Carlos Zelaya. Un autre témoin avait assuré avoir aussi soudoyé « Mel » Zelaya. « Pendant mes soixante-douze années de vie, je n’ai jamais reçu d’argent du narcotrafic », s’était alors défendu l’ex-président.

« Un membre de notre parti a commis une erreur déplorable, sans en informer le coordinateur, la candidate ni le parti. Il l’a fait dans notre dos, a déclaré, vendredi 6 septembre, Mme Castro, qui n’a pas nommément cité son beau-frère. Nous déplorons toute action ou négociation entre politiques et narcotrafiquants. »

La vidéo a secoué le pays, à un an de l’élection présidentielle. De nombreuses voix, telles que celle de la directrice du Conseil national anticorruption, Gabriela Castellanos, ont demandé la démission de la présidente, qui, elle, dénonce une tentative de déstabilisation de son gouvernement. Une manifestation a réuni plusieurs milliers de personnes, vendredi, dans les rues de Tegucigalpa.

C’est le député Carlos Zelaya qui, le 31 août, s’est présenté de son propre chef à la justice et a révélé l’existence de la vidéo. Il a alors annoncé sa démission afin, a-t-il dit, de n’être protégé par aucune sorte d’immunité . Dans la foulée, son fils, José Manuel Zelaya, le ministre de la défense, présentait, lui aussi, sa démission pour que l’enquête sur son père « puisse être faite en toute liberté ».

Or, trois jours plus tôt, la présidente Castro avait annoncé son intention d’annuler le traité d’extradition avec les Etats-Unis. Elle avait justifié sa décision par des déclarations de l’ambassadrice américaine, Laura Dogu, qui avait critiqué une réunion d’autorités honduriennes avec le ministre vénézuélien de la défense, Vladimir Padrino Lopez. Ce dernier est sous le coup des sanctions américaines, accusé de liens avec le trafic de drogue. Mme Castro avait alors dénoncé l’ « ingérence » américaine et avait ordonné à son ministre des affaires étrangères de mettre fin au traité d’extradition.

Impossible, malgré les dénégations de Carlos Zelaya, de ne pas établir le lien entre son affaire et la décision de la présidente de mettre fin au traité d’extradition. « Cette annonce a été perçuecomme une mesure destinée à protéger la famille au pouvoir, jetant un doute sur l’engagement du gouvernement à combattre la corruption et l’impunité », retrace Tiziano Breda, coordinateur pour l’Amérique latine au sein de l’ONG Acled.

Profonde infiltration

Alors qu’une des promesses de Xiomara Castro – la mise en place, avec l’aide des Nations unies, d’une commission internationale contre l’impunité – n’a toujours pas vu le jour, ce traité, rappelle Joaquin Mejia, avocat et défenseur des droits humains, « a permis que cinquante personnes liées au narcotrafic soient jugées et condamnées aux Etats-Unis ». La justice hondurienne, elle, « n’en a absolument pas la capacité, par manque d’indépendance », souligne l’analyste politique Lester Ramirez.

La « narcovidéo » montre la profonde infiltration du crime organisé dans l’ensemble de la classe politique hondurienne, quel que soit son bord, au début des années 2010, même si, souligne M. Breda, « elle ne dit rien du panorama actuel ». « Il y a une différence avec ce qu’il se passait à l’époque, signale M. Mejia. Aujourd’hui, la personne impliquée a démissionné. Cela montre que la société hondurienne a évolué, même s’il faudrait maintenant que Mel Zelaya, nommément mis en cause dans la vidéo, démissionne, lui aussi, et que la présidente annonce un processus d’épuration des forces de sécurité, sans la complicité desquelles le narcotrafic est impossible ».

Le Figaro, no. 24899
Le Figaro, jeudi 12 septembre 2024 851 mots, p. 9

Politique

Entre hypothèse de démission et blocage politique, la présidentielle déjà dans toutes les têtes

Gentilhomme, Célestine, Timsit, John

Le temps semblait presque long dans la salle d'attente des candidats. Encore trois ans à patienter jusqu'à la prochaine élection présidentielle. Mais voilà que la rumeur d'un scrutin anticipé a réveillé les appétits des plus ambitieux. Pris de court par la dissolution surprise de juin, les responsables politiques ont retenu une leçon de ces mois plongés dans le brouillard : il leur faut désormais se préparer à tous les scénarios, y compris ceux que l'on jugeait impensables. «On ne connaît ni la date des prochaines législatives ni peut-être de la prochaine présidentielle. On doit avancer avec un calendrier incertain» , reconnaît Benjamin Lucas, député Génération.s des Yvelines.

Autant d'inconnues qui ont probablement poussé Édouard Philippe à accélérer son agenda en vue de 2027. Alors que l'ancien premier ministre ne faisait guère mystère de ses ambitions élyséennes, sa déclaration de candidature, en pleine impasse politique, en a surpris plus d'un. De quoi fracturer un peu plus le bloc central, déjà affaibli par la perte de la majorité relative aux législatives. «Ce qui me surprend, c'est que ça surprend, ça ne faisait plus beaucoup de doutes, tente de déminer Agnès Firmin Le Bodo, porte-parole d'Horizons. Les mêmes qui reprochaient à Édouard Philippe de ne pas être candidat lui reprochent maintenant d'être clair.»

Certes, l'ancien bras droit d'Alain Juppé a rappelé qu'il n'était pas dans une «opération de déstabilisation» du président de la République. Mais son coup va sans aucun doute pousser les autres prétendants à sortir du bois plus vite que prévu. Gabriel Attal n'a-t-il pas prévenu lors de son départ de Matignon que la «liberté l'animer(ait)» dans les prochains mois ? Façon d'acter la rupture avec le chef de l'État, et de lancer les hostilités face à son rival, Gérald Darmanin, qui organisera sa rentrée politique fin septembre à Tourcoing (Nord). «On va passer du camp présidentiel au camp de la présidentielle», plaisante un macroniste de poids.

« Bataille des ego »

À gauche, les Insoumis tentent déjà de tourner la page Macron, alimentant l'hypothèse d'un départ forcé du chef de l'État - ce que l'intéressé a très vite écarté. «Il a grillé toutes ses cartouches. C'est maintenant sur sa personne que la colère va se concentrer», avance Alexis Corbière, dissident LFI qui siège désormais sur les bancs écologistes. La procédure de destitution, signée par moins de la moitié des députés du Nouveau Front populaire (NFP), n'a pourtant presque aucune chance d'aboutir.

Reste que la manoeuvre éveille les soupçons au sein de l'alliance, où l'on y voit surtout un moyen de mettre la candidature de Jean-Luc Mélenchon en orbite. «Ils ont pensé cette procédure seulement pour servir ses ambitions présidentielles», grince un écologiste. Les socialistes, qui ont retrouvé des couleurs depuis la dissolution, n'ont pas non plus l'intention de laisser la main à leurs partenaires. Quitte à menacer publiquement de partir seuls dans la course à l'Élysée si «la bataille des ego est de retour», comme l'a laissé entendre fin août Olivier Faure à Blois (Loir-et-Cher). «Si le chemin existe, alors nous serons au rendez-vous de l'unité», a tempéré le patron du parti de la rose, qui dit toujours rêver d'une candidature unique.

Signe que cette question hautement sensible trotte déjà dans toutes les têtes, après avoir longtemps été mise sous le tapis par peur des divisions. «L'un des prochains rendez-vous sera d'étudier quel mode et quelles modalités pour désigner le candidat commun», estime le socialiste Jérôme Guedj, qui plaide pour une grande primaire de la gauche d'ici la fin de l'année 2025. Une manière de tuer dans l'oeuf les ambitions personnelles que l'incertitude politique risque encore d'aiguiser dans les prochains mois. «Chacun va vouloir se poser en sauveur», peste un élu de gauche. Quand un poids lourd socialiste met en garde : «Mélenchon veut une élection présidentielle rapidement. C'est ce qu'il disait à un journal italien: « Eux et nous. » Il veut être face à LePen.»

Garde rapprochée

Au Rassemblement national, certains aiment aussi à rappeler qu'il reste un dernier levier dans la Constitution pour dénouer le blocage : la démission du président. «Cela fait partie des choses qu'on ne considère pas du tout comme inenvisageables» ,a reconnu Marine Le Pen ce week-end à La Tribune Dimanche.D'ici-là, la double finaliste de la présidentielle continue de renforcer sa garde rapprochée avec l'arrivée d'un nouveau directeur de cabinet. Manière de faire oublier le fiasco du plan Matignon, qui devait permettre à Jordan Bardella d'accéder au pouvoir. Surtout, le parti à la flamme veut désormais se montrer prêt à tout, y compris à un scrutin anticipé. «On a une candidate, un programme, des fédérations, un parti en forme», assure Jean-Philippe Tanguy, député nationaliste de la Somme. Mais une nouvelle haie leur reste à franchir : le procès des assistants parlementaires européens, qui s'ouvrira fin septembre. «Pour le RN, la stratégie n'est pas forcément d'accélérer le calendrier électoral,analyse Olivier Rouquan, politologue et chercheur associé au Cersa. Le parti est confronté à des ennuis judiciaires, et il lui faudra aussi régler des problèmes en interne.» C.G. ET T. J.

Le Monde
France, jeudi 12 septembre 2024 1050 mots, p. 8
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10 septembre 2024 - Le Monde (site web)

A Marseille, la droite lance la campagne des municipales de 2026

L’opposition affiche son union et assume sa stratégie de harcèlement « en meute » du Printemps marseillais, pour tenter de reconquérir la ville

Gilles Rof

Marseille - correspondant - On va les mettre dehors, cette équipe de bras cassés qui ne fait rien pour la deuxième ville de France ! » A près d’un an et demi des élections municipales, prévues au premier semestre 2026, la présidente du conseil départemental des Bouches-du-Rhône et de Métropole Aix-Marseille-Provence, Martine Vassal (divers droite), donne le ton : la campagne de la droite pour reconquérir Marseille au maire sortant, Benoît Payan (divers gauche), sera brutale.

Dimanche 8 septembre, à Gardanne, l’ancienne candidate Les Républicains (LR), battue en 2020 par la coalition de gauche Printemps marseillais, a réuni ses fidèles pour un « aïoli de rentrée ». Et, surtout, pour afficher une démonstration d’union de ce qu’elle définit comme « la droite républicaine et le centre ». Au pied de la tribune, un parterre d’élus – membres de LR ou des partis qui formaient, il y a peu, la majorité présidentielle. A ses côtés, le président de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, Renaud Muselier, LR historique devenu responsable régional de Renaissance. « Nous pouvons gagner Marseille. Mais, sans l’unité, c’est impossible. Il faut être tactique » , affirme ce dernier.

Assommée par les résultats locaux des élections législatives, qui ont vu tous ses élus perdre leurs circonscriptions au profit du Rassemblement national (RN) ou du Nouveau Front populaire, l’opposition au Printemps marseillais reçoit l’arrivée surprise de Michel Barnier à Matignon comme une bénédiction. D’autant que la dissolution de l’Assemblée a probablement expédié aux oubliettes le projet de réforme du mode de scrutin municipal à Paris, Lyon et Marseille (loi dite « PLM ») dont elle ne voulait pas. « La loi “PLM” ne changera pas », se félicite Martine Vassal, qui rappelle que son camp tient trois mairies de secteurs (sur huit). « Il n’y a pas de raison pour que nous n’en n’ayons pas quatre en 2026, ce qui nous rendrait la ville », calcule-t-elle déjà.

Dresser un bilan apocalyptique

Dix jours plus tôt, c’est au château de Forbin, à Marseille, que la stratégie de reconquête a été dévoilée. L’association Une génération pour Marseille y organisait ses premières universités d’été. Ce collectif, copiloté par le directeur du cabinet de Renaud Muselier, Romain Simmarano, et la directrice de campagne de la secrétaire d’Etat démissionnaire Sabrina Agresti-Roubache (Renaissance), Sandra Blanchard, se donne deux objectifs. Faire émerger de nouveaux visages dans un camp qui, en 2020, a souffert d’être attaché à l’héritage de Jean-Claude Gaudin. Et élaborer un programme municipal pour 2026. Il se veut aussi le fer de lance d’une méthode : cogner dur et fort à chaque échec, bien réel ou supposé, du maire Benoît Payan. « Il faut que quelqu’un porte la voix d’une majorité silencieuse qui constate le déclin de la ville », assure Romain Simmarano. « On veut dénoncer la différence entre les paroles et les actes de la majorité, alors qu’on en est déjà aux deux tiers du mandat », complète le maire du 6e secteur, Sylvain Souvestre (LR), qui assume une stratégie de « chasse en meute sur les réseaux sociaux ».

Depuis quelques mois, l’opposition au Printemps marseillais multiplie les polémiques, en invitant ses sympathisants (par textos) à les relayer, et dresse un bilan apocalyptique de la majorité sortante. « Ville à l’arrêt », « insécurité qui explose », majorité « incompétente » et présentée comme incapable de profiter des financements proposés par les collectivités tenues par la droite ou par l’Etat… Le groupe de Martine Vassal au conseil municipal, Une volonté pour Marseille, a lancé, sur X, des portraits d’adjoints municipaux, tour à tour qualifiés de « wokiste », « antipolice », « promigrants », accusés de vouloir transformer Marseille en « kolkhoze d’ex-URSS ». « Nous avons trop été dans une stratégie attentiste », justifie Sylvain Souvestre.

Autre sujet que l’opposition exploite : la question des rapports entre Benoît Payan et La France insoumise (LFI). La droite a bien noté que la formation de Jean-Luc Mélenchon a vu ses deux députés sortants des Bouches-du-Rhône, Manuel Bompard et Sébastien Delogu, réélus au premier tour. Et que des membres de la majorité, comme l’écologiste Sébastien Barles, estiment le dialogue avec les « insoumis » nécessaire dans la perspective de 2026. « Il y a sur Marseille une montée de LFI. Et M. Payan aujourd’hui est obligé de se mettre avec La France insoumise pour se sauver », tente de convaincre Martine Vassal.

Profils potentiels nombreux

« La droite veut faire de LFI une question centrale. Mais elle feint d’oublier qu’en 2020 nous avons été élus sans les “insoumis”. Nous sommes les sortants, pourquoi devrions-nous nous positionner par rapport à eux ? », interroge de son côté la maire Printemps marseillais du 1er secteur, Sophie Camard. Pour celle qui fut suppléante de M. Mélenchon, lorsqu’il était député des Bouches-du-Rhône entre 2017 et 2022, avant de couper les ponts, la droite marseillaise persiste dans un « sentiment de revanche bas de gamme… »« On dirait que les législatives ne leur ont rien appris. L’électorat sensible à ce type d’arguments préfère voter RN », analyse de son côté la maire du 4e secteur, Olivia Fortin, proche de Benoît Payan.

Au Printemps marseillais, on s’interroge aussi sur la façon dont cette large opposition choisira son candidat pour 2026. Si les législatives anticipées ont freiné les ambitions de Sabrina Agresti-Roubache ou de l’ex-député Lionel Royer-Perreaut (Renaissance), battus au premier tour, les profils potentiels restent nombreux. Martine Vassal, qui souhaite conserver la présidence de la métropole, assure que « le temps de l’incarnation viendra ». Renaud Muselier, lui, répète qu’il ne se présentera pas et soutient les initiatives de son directeur de cabinet.

En prônant l’union sur tous les tons, les ténors de la droite marseillaise comptaient se garder de toute tentative solitaire. Ce qui n’a pas arrêté le conseiller départemental sans étiquette Frédéric Collart. Ce chirurgien cardiaque mondialement reconnu de 54 ans, membre de l’exécutif de Martine Vassal, se prépare depuis trois ans en coulisses à porter un projet municipal qui, dit-il, « vise à réunir, de la gauche raisonnable à la droite acceptable ». Le 26 septembre, il tiendra une première réunion publique à Marseille. « Si je vois que j’arrive à porter cette union, j’irai au combat » , promet-il.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_24 Heures en Region, jeudi 12 septembre 2024 572 mots, p. AUJM15

Lyon débordé par ses squatteurs

Rhône|Le torchon brûle entre les associations d'aide aux familles sans abri et la métropole lyonnaise dirigées par les écologistes. Surchargées, les autorités n'hésitent pas à faire déloger les occupants.

Cyril Michaud

La mairie et la Métropole de Lyon (Rhône), dirigées par les écologistes, ne souhaitent pas commenter. Vendredi, le tribunal administratif doit se prononcer sur l'expulsion d'une centaine de personnes, principalement des femmes et des enfants, qui vivent depuis juillet quai Arloing, dans un immeuble délabré et abandonné.

Le propriétaire, Grand Lyon Habitat, organisme HLM public au conseil d'administration duquel siègent de nombreux élus de la majorité de gauche, souhaite récupérer son bien pour un futur projet immobilier. « On espérait davantage d'humanité. Mais le maire de Lyon, Grégory Doucet, ne semble plus être sur ce créneau-là », commente Juliette Murtin, du collectif Solidarité entre femmes à la rue, qui a contribué à installer ici les occupants illégaux.

Père de trois enfants, Ali, venu d'Italie, occupe l'un des logements. Il rêve d'un vrai lit plutôt que d'un matelas au sol dans cet appartement froid et humide. « C'est sûr qu'ici, ce n'est pas le grand luxe. Mais c'est déjà mieux que d'être dehors. J'espère qu'ils vont changer de position, surtout pour les enfants. Dans cet immeuble, il y a des personnes malades. » Il ne veut pas que son fils Jayyed (10 ans), qui vient de faire sa rentrée à l'école, retourne à la rue. « C'était affreux, difficile. On ne savait pas vraiment où aller. Ici, on est au moins protégés de la pluie. Un enfant dans la rue, ça ne devrait pas exister. »

360 enfants de la métropole dorment dehors

La situation n'est pourtant plus exceptionnelle dans la métropole lyonnaise. Selon les chiffres de l'association Jamais sans toit, ils étaient au début de l'été plus de 360 enfants à dormir dehors. « Cinq fois plus qu'il y a deux ans », dénonce Juliette Murtin. « Cet été, la ville avait accepté de prendre en charge les familles qui occupaient plusieurs écoles en leur payant l'hôtel. Mais lundi, assure-t-elle, ils ont fait sortir tout le monde. Six écoles sont à nouveau occupées pour les mettre à l'abri. »

Les relations ne sont plus au beau fixe entre la municipalité et les associations d'aides aux familles sans abri, en particulier depuis l'évacuation, au printemps, de deux gymnases par la police nationale. « Le maire, avec le concours de la préfecture, a envoyé les policiers, raconte la militante. La première évacuation, nous n'avons rien dit. La seconde, les femmes sont restées assises pacifiquement et ont été traînées au sol. Les enfants hurlaient. Une maman enceinte a perdu son bébé. C'était très traumatisant ! » De son côté, la mairie et la métropole invoquent régulièrement les défaillances de l'État dans l'hébergement des sans-abri.

Le collectif Solidarité entre femmes à la rue ne compte pas baisser les bras. Il pensait avoir trouvé un début de solution juste avant les congés d'été : « Sandrine Runel, l'adjointe aux solidarités (élue députée depuis), nous avait promis 60 places dans un ancien bâtiment SNCF. C'était pendant l'entre-deux-tours des élections législatives. » Mercredi 4, le collectif a appris que le projet tombait à l'eau en raison du coût des travaux de mise aux normes. « La ville de Lyon ne propose plus que 30 places sur un autre site. C'est une goutte d'eau. »

Le Figaro, no. 24899
Le Figaro, jeudi 12 septembre 2024 1797 mots, p. 18

Enquête

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12 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Jegou-Auradou : retour sur une affaire qui ternit l'image du rugby

Les deux joueurs du XV de France, mis en examen début juillet en Argentine pour viol aggravé, sauront la semaine prochaine s'ils bénéficient d'un non-lieu. La version de la plaignante a été mise à mal...

Reyrat, David

Sa décision, la semaine prochaine, est attendue avec fébrilité par les deux parties. La juge Eleonora Arenas va statuer sur la demande de non-lieu des rugbymen français Hugo Auradou et Oscar Jegou, mis en examen en Argentine pour « viol aggravé en réunion » sur une femme de 39 ans. C'est à l'issue de cette audience à huis clos, avec les avocats et le procureur argentin (qui s'est prononcé en faveur de cet abandon des charges), que les deux internationaux seront fixés sur leur sort, même s'il est fort probable que l'avocate de celle dont on ne connaît que le prénom - Soledad -, fasse aussitôt appel en cas de décision favorable aux deux jeunes hommes de 21 ans.

Cette attente, les deux joueurs la vivront depuis la France. Après cinquante-huit jours passés en Argentine - en détention, de leur arrestation, le 8 juillet, à leur placement en résidence surveillée avec bracelet électronique, neuf jours plus tard, avant d'être remis en liberté avec interdiction de quitter le pays le 12 août -, ils ont en effet été autorisés par la justice locale à rentrer en France le 4 septembre (tout en restant inculpés). Dès le lendemain, ils atterrissaient à Roissy, qu'ils ont quitté par une porte dérobée pour éviter la trentaine de journalistes faisant le pied de grue. Un retour en France vécu comme un signe très positif par leurs avocats, Mes Rafael Cuneo Libarona et Antoine Vey. « Je suis confiant et j'espère de tout mon coeur qu'Hugo et Oscar verront bientôt un cauchemar de deux mois se terminer. Leur vie est loin d'être finie. L'important, c'est qu'ils se reconstruisent », avait commenté le premier nommé, par ailleurs frère... du ministre argentin de la Justice.

L'avocate de la plaignante, Natacha Romano, avait un tout autre avis. Sentant se profiler une décision n'allant pas dans le sens de sa cliente, elle avait demandé la récusation des deux procureurs chargés de l'enquête pour « violence mentale et manque d'objectivité », pointant, selon elle, « un scandale institutionnel jamais vu ». Elle avait également, une fois de plus, fourni aux tabloïds argentins, friands de ce scandale, une nouvelle diatribe de sa cliente. « J'ai l'impression que la France est corrompue. (...) La Fédération française de rugby investit tant d'argent dans cette affaire juridique pour faire libérer ses joueurs, comme s'ils étaient des héros qui n'avaient rien fait. » « Une énième manoeuvre dilatoire », avait répliqué l'avocat français des joueurs. Un avis partagé par le ministre public de Mendoza qui, vingt-quatre heures plus tard, avait débouté la demande de récusation, arguant que « l'hypothèse alléguée, c'est-à-dire la perte d'objectivité des magistrats impliqués, n'a pas été prouvée » par les requérants.

Un épisode de plus dans la guerre médiatique à laquelle se livrent les deux parties. À ce jeu nauséabond, il convient de reconnaître que Me Romano est une experte. Elle use depuis le début de l'affaire de ses relais médiatiques pour influencer l'opinion publique et les magistrats. Pas une semaine sans un nouveau récit de la victime présumée. Elle répète sa version terrible, horrible, intolérable, de ces trois heures passées dans la chambre 603 de l'hôtel Diplomatic de Mendoza où résidait le XV de France. Évoque « des animaux », rajoute de nouveaux détails sordides. «Hugo Auradou m'a déshabillée comme une brute. Et il m'a tirée hors du lit alors que j'étais nue et m'a soulevée par le cou, à tel point que je n'avais plus d'oxygène. (...) J'ai préféré me laisser faire après tous les coups que j'ai reçus. Si cela n'était pas le cas, je ne serais peut-être pas en vie aujourd'hui. Ils m'ont brutalisée et m'ont considérée comme un morceau de viande. » Entre deux interviews de sa cliente, son avocate s'applique à signaler qu'elle est régulièrement hospitalisée pour raisons tantôt médicales, tantôt psychologiques, qu'elle aurait fait une tentative de suicide.

Évidemment, des faits d'une telle sauvagerie poussent à partager la détresse de la victime et à réclamer la plus lourde des peines (20 ans de prison) pour les deux auteurs de ces actes barbares. Une posture que les féministes et quelques personnalités, comme la ministre des Sports, Amélie Oudéa-Castéra (« une atrocité sans nom »), ou la députée EELV Sandrine Rousseau, s'étaient empressées de prendre sans délai, quelques heures à peine après l'arrestation des deux rugbymen. Faisant fi de la présomption d'innocence au motif qu'il faut prendre en considération la parole des victimes. Certes. Mais il faut également laisser aux enquêteurs et à la justice le temps de mener son travail de vérification. Et c'est là que le bât blesse. Les premiers témoignages ont rapidement infirmé la version de Soledad. Du chauffeur de taxi l'ayant pris en charge au petit matin à l'hôtel des Bleus, évoquant une cliente souriante, sans trace visible de coups au visage, aux messages envoyés à l'une de ses amies dans lesquelles elle la remercie de l'avoir incitée à sortir ce soir-là dans cette boîte de nuit où elle a rencontré ce « beau jeune homme » qui lui a procuré un plaisir sexuel inégalé (ses mots sont beaucoup plus crus et directs...), en passant par les videurs de la boîte de nuit qu'elle affirme avoir alerté de l'empressement d'Hugo Auradou, ce dont ils n'ont aucun souvenir.

Car le noeud de cette affaire est le consentement. La victime présumée affirme avoir été contrainte. Toutes les vidéosurveillances récupérées par les enquêteurs semblent indiquer le contraire, conformément aux dires des joueurs. On la voit quitter la discothèque main dans la main avec Auradou. Ils se bécotent et prennent le taxi avec un autre joueur accompagné, lui aussi, de sa conquête d'un soir. Qui dira aux policiers que Soledad n'était nullement rétive. Il y a aussi ces quatre minutes passées à attendre devant la porte de la chambre du deuxième ligne de la Section paloise. Son badge ne fonctionne pas. Il descend le changer à la réception et celle qui se présente dans les auditions comme un « ancien mannequin »et une « reine du vintage » l'attend sagement en se remaquillant. Il y a ces clients et le personnel qui l'ont croisée dans l'ascenseur ou le lobby à son départ et qui n'ont rien relevé d'anormal dans son comportement.

Il y a également le rapport médico-légal, qui estime incompatibles les traces sur son corps avec la violence des coups et des actes sexuels qu'elle affirme avoir subi. Un hématologue estime même que ces lésions superficielles peuvent être la conséquence de la maladie dont elle souffre, le syndrome von Willebrand qui entraîne un dysfonctionnement de la coagulation. Les auditions soulignent enfin des contradictions dans le témoignage de la victime, qu'elle corrigera. Mais, à chaque révélation d'un élément en faveur des mis en examen, son avocate réplique par une nouvelle interview à la presse argentine, peu regardante sur la véracité des éléments distillés. « Je déplore et dénonce fermement l'utilisation des médias par les défenseurs de la plaignante, avait confié Me Vey au Figaro mi-août. On a aussi eu à gérer cette problématique d'image. » Et d'ajouter : « Il y a également une volonté de dissimulation de certains éléments. On regrette, par exemple, que la plaignante n'ait pas remis à la justice ses deux téléphones portables.» Une possibilité accordée par le droit argentin.

Le verdict judiciaire de cette affaire, aussi sensible que complexe, va donc être rendu ce jeudi. S'il était en faveur du Rochelais Oscar Jegou et du Palois Hugo Auradou, il n'effacerait cependant pas la faute morale. Si le consentement était établi - Jegou affirme, quant à lui, qu'il était dans son lit (les Bleus sont deux par chambre) et que c'est la plaignante qui l'a rejoint pour réclamer un acte sexuel, ce qu'elle nie -, cela n'éteindra pas l'indignation. Comment de tels excès ont-ils pu survenir ? Le 6 juillet, ils avaient honoré leur première sélection sous le maillot du XV de France lors d'un test-match contre l'Argentine. Le soir, avec leurs coéquipiers, ils sont sortis célébrer la victoire, la fameuse troisième mi-temps, culturellement attachée au rugby. Sortir oui, mais être encore en boîte de nuit à plus de 5 heures du matin, dans un état d'ébriété avancé, alors qu'il reste deux rencontres à disputer en une semaine ? Incompatible avec les devoirs de joueurs professionnels qui représentent leur pays.

Cette soirée a d'ailleurs fait d'autres dégâts. Un autre joueur, Melvyn Jaminet, a posté sur les réseaux sociaux une vidéo où, très éméché, l'arrière aux 20 sélections éructe : « Le premier Arabe que je croise, je lui mets un coup de casque... » Le Toulonnais s'est justifié en parlant d'un « message trivial » destiné à un ami maghrébin et diffusé publiquement par erreur. Ce qui n'a pas empêché la FFR et son club, le RCT, de le punir avec sévérité pour son inadmissible dérapage : 34 semaines de suspension, une sanction financière de 30 000 euros et un avenir sous le maillot du XV de France plus que compromis.

Que des joueurs internationaux se mettent dans un tel état, mais aussi que l'encadrement les laisse partir sans la moindre surveillance dans ces virées sans limite, interroge. Toutes les autorités du rugby français ont assuré qu'ils allaient y remédier, instaurer des mesures drastiques, qu'il y aurait « un avant et un après » (Florian Grill, le président de la FFR) cette nuit en enfer. Il serait plus que temps. Il est également permis de penser que ces jeunes hommes sont majeurs et devraient, d'eux-mêmes, avoir conscience de leurs responsabilités. Quoi qu'il en soit, le mal est fait. Selon un récent sondage Odoxa pour Winamax et RTL, 64 % des Français et 72 % des passionnés estiment que l'image du rugby a été dégradée par ces affaires. Pire, 34 % et 29 % se déclarent susceptibles de se détourner définitivement de la discipline. Me Vey mesure pleinement les conséquences sur ses clients. « Désormais, il nous faudra gagner le combat de leur réhabilitation médiatique. Ce qui passe par leur retour sur les terrains sportifs. » Mais quid d'une sanction fédérale (ou de leur club) envers les deux joueurs ? Curieusement personne n'a, pour l'instant, évoqué cette possibilité.

Hugo Auradou a repris le chemin de l'entraînement ce lundi, cinq jours après son retour d'Argentine. « Une évaluation de son état de forme et une première séance de préparation physique », selon une source à la Section paloise. Il suivra un travail individualisé pendant plusieurs semaines, en marge du groupe. Oscar Jegou en fera certainement de même avec le Stade Rochelais. Aucune date sur leur retour à la compétition n'est fixée. Pas plus que le jour où les deux joueurs prendront enfin la parole. Antoine Vey a prévenu : il y aura « une phase de régime médiatique ». Quelle que soit sa durée, elle ne suffira pas à laver Oscar Jegou et Hugo Auradou de l'opprobre.

Libération
jeudi 12 septembre 2024 255 mots, p. 13

AUTRE

Marine Le Pen condamnéeen appel pour diffamation

AFP

AUTRE

Marine Le Pen est bel et bien condamnée. La cour d'appel de Paris a confirmé mercredi sa peine de 500 euros d'amende avec sursis pour diffamation envers la Cimade, une association d'aide aux migrants. En cause : les propos qu'avait tenus Marine Le Pen, alors candidate à l'élection présidentielle, lors d'un entretien pour BFM TV en janvier 2022. Interrogée sur l'hypothèse que les associations humanitaires soient complices du délit d'entrée, elle avait alors répondu : «Ils sont mêmes complices des passeurs, oui, parfois», avant de cibler di- rectement la Cimade. Elle avait également remis en cause les subventions que touchent les ONG de défense des migrants. En octobre 2023, la députée Rassemblement national de la 11e circonscription du Pas-de-Calais avait déjà été reconnue coupable pour ces propos et condamnée pour diffamation publique envers un particulier. La justice avait alors estimé que ses dires avaient «dépassé la dose d'exagération possible dans le contexte dans lequel ils ont été prononcés» et que «les limites de la liberté d'expression [avaient] été franchies».

La cheffe de file des députés RN prend donc ses marques au tribunal. Le 30 septembre, elle sera aussi jugée aux côtés de 26 autres personnes devant le tribunal correctionnel de Paris dans l'affaire des assistants par - lementaires fictifs à Strasbourg. Soupçonné de détournement de fonds publics européens, le parti d'extrême droite est concerné jusqu'à sa présidence : Comme l'a révélé Libération lundi, Jordan Bardella aurait fourni des fausses preuves de travail pour justifier son poste d'attaché parlementaire en 2015.

Le Figaro, no. 24899
Le Figaro Économie, jeudi 12 septembre 2024 526 mots, p. 30

Médias & Publicité

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11 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Le propriétaire de GB News rachète le prestigieux « The Spectator »

Figure des fonds spéculatifs, Paul Marshall confirme ses ambitions dans les médias conservateurs britanniques.

Plomb, Carla

Nouveau coup de maître pour celui qui ambitionne de devenir un grand patron de presse de droite. L'hebdomadaire The Spectator a été vendu pour 100 millions de livres sterling au groupe de média Old Queen Street (OQS), propriété de Sir Paul Marshall, figure des fonds spéculatifs et propriétaire de la chaîne GB News, surnommée par certains la « Fox News britannique ». Le multimillionnaire de 65 ans a battu une vingtaine d'autres candidats dans cette course, dont le groupe de presse allemand Axel Springer, éditeur du tabloïd Bild.

Les titres The Spectatoret The Tele-graph ont été mis en vente l'année dernière après avoir été saisis par Lloyds Banking Group auprès de leurs propriétaires de longue date, la famille Barclay, criblée de lourdes dettes. Le fonds américano-émirati Redbird IMI, soutenu par le cheikh Mansour Ben Zayed al-Nahyan, vice-président des Émirats arabes unis, a repris la dette de 1,2 milliard de la famille. En contrepartie, 600 millions de livres de ce prêt devaient être convertis en propriété du Telegraph et du Spectator.

Cette possible prise de contrôle avait ému la classe politique, inquiète que d'influents quotidiens britanniques puissent tomber sous la coupe de fonds étrangers. Londres a ainsi annoncé en mars qu'il modifierait la loi pour interdire aux États étrangers de posséder des journaux britanniques. Face à cette pression, Redbird IMI a finalement jeté l'éponge et les deux journaux ont été remis en vente en avril.

Dans la presse depuis 2017

La fortune de sir Paul Marshall est estimée à 875 millions de livres sterling, mais il reste peu connu en dehors des milieux financiers et politiques. Ancien candidat-député, fait chevalier pour ses services à l'éducation et à la philanthropie, ses premiers pas dans la presse remontent à 2017. Cette année-là, il finance la création du «site d'informations et d'opinion» UnHerd. Longtemps partisan des libéraux-démocrates, l'homme d'affaires a finalement rallié le Parti conservateur et fait campagne pour le Brexit.

Très influent auprès de la droite britannique, The Spectator se revendique comme l'hebdomadaire le plus ancien au monde, publié sans interruption depuis 1828. L'ancien premier ministre Boris Johnson en a été le rédacteur en chef de 1999 à 2005 et il fut un tremplin pour nombre de personnalités conservatrices.

En lice pour acquérir le Daily Telegraph et le Sunday Telegraph qui restent en vente, Paul Marshall est déjà comparé à Rupert Murdoch, le fondateur du plus important groupe de presse anglophone, News Corp, qui compte la chaîne de télévision Fox News et le Wall Street Journal aux États-Unis, ainsi que le Times et le Sun au Royaume-Uni, et 60 % des journaux australiens. Ce dernier est aussi candidat au rachat des deux titres britanniques. À ses côtés figurent d'autres concurrents de poids comme Jonathan Harmsworth, président du Daily Mail, le deuxième journal britannique en nombre de ventes quotidiennes, et Mathias Döpfner, patron du groupe Axel Springer.

L'acquisition du Spectator a entraîné le départ d'Andrew Neil, son directeur. Il avait annoncé qu'il démissionnerait en cas de rachat par des fonds spéculatifs, dénonçant le risque de conflit d'intérêts.

Le Figaro, no. 24899
Le Figaro, jeudi 12 septembre 2024 678 mots, p. 5

International

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11 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

L'Ukraine peine à contrer la menace balistique russe

Malgré les livraisons de systèmes antimissiles, le pays reste exposé et exige de pouvoir mener des frappes en Russie.

Poyet, Stanislas

Depuis quelques semaines, l'Ukraine fait face à des bombardements massifs qui n'épargnent aucun territoire ukrainien. À Kharkiv, les frappes aériennes maintiennent leur rythme soutenu ; à Poltava dans le centre de l'Ukraine, 55 civils ont perdu la vie, 300 autres ont été blessés le 3 septembre ; plus tôt dans l'été, le 8 juillet, la Russie bombardait un hôpital pour enfants. À chaque fois, le système de défense antiaérien permet d'intercepter la majorité des missiles. À chaque fois, le système aérien a échoué à prévenir la catastrophe.

«La Russie continue de mener une guerre lâche contre les civils, ce qui constitue des crimes de guerre » , écrivait le président Volodymyr Zelensky sur X au lendemain de la plus grande campagne de bombardement russe, le 26 août dernier, mobilisant un total de 236 missiles et drones. Jeudi, à l'occasion de la quatrième plateforme de Crimée, en présence du secrétaire d'État américain, Anthony Blinken, Volodymyr Zelensky a réitéré son exigence : l'autorisation d'utiliser les armes occidentales pour frapper des bases russes et prévenir les bombardements en Ukraine. Mardi, le président américain, Joe Biden, a annoncé que de telles frappes n'étaient « pas exclues ».

«Intercepter les flèches est une chose, mais il faut tuer les archers,martèle le député de l'opposition Andreii Osadchuk. La seule solution pour protéger durablement les Ukrainiens, c'est d'attaquer les bases aériennes et de détruire les lanceurs de missiles sur le territoire russe » , ajoute-t-il.

Pour l'heure, la défense de l'Ukraine face aux campagnes de bombardement russe dépend essentiellement des systèmes antimissiles dont elle dispose. Outre ses équipements rustiques mais nombreux, le pays dispose de systèmes Patriot américains, et de système Iris-T allemand. L'Ukraine possède au moins deux systèmes de défense antimissile Patriot, l'un offert par les États-Unis, l'autre fourni conjointement par l'Allemagne et les Pays-Bas, auxquels doit s'ajouter un autre système, promis par Washington au mois de juin. Quant au système Iris-T, l'Allemagne a annoncé le 4 septembre la livraison de 17 nouveaux systèmes. Selon le chancelier allemand, Olaf Scholz, l'Ukraine en possède déjà sept qui ont servi à abattre plus de 250 missiles et drones russes, depuis leur installation.

Des attaques massives

Mais selon les experts, ces Iris-T ne seront pas en mesure de protéger le pays contre tous types de missiles, et notamment les nouveaux missiles balistiques iraniens, livrés à la Russie cette semaine. «Ce système n'est pas destiné à intercepter les missiles balistiques, mais plutôt des missiles de basse altitude ou les drones de longue portée, confirme Fabian Hoffmann, doctorant allemand à l'université d'Oslo. L'Ukraine reste donc très largement dépendante de ses quelques systèmes Patriot » , ajoute-t-il.

«Pour protéger convenablement le pays, il faudrait au moins 10 systèmes Patriot, souligne cependant le major ukrainien Alexey Hetman, à la retraite depuis 2023 et aujourd'hui expert militaire. Par conséquent, on ne peut pas protéger tout le pays. Nous devons prioriser». Les systèmes Patriot sont conçus pour intercepter de façon fiable des missiles très performants mais peu nombreux. Seulement, depuis le début de la guerre, la Russie, forte de son arsenal colossal, s'emploie à saturer les défenses ukrainiennes par des attaques massives, cumulant fréquemment 100 ou 150 engins volants.

Selon le chercheur Jack Watling, dans son livre Dans la guerre aérienne en Ukraine, le premier jour d'utilisation du système Iris-T, l'Ukraine a abattu 83 % des cibles engagées, mais en utilisant 55 % de ses munitions en 24 heures. «Cette façon de faire invalide en partie les orientations de la stratégie occidentale, note Yohann Michel, chercheur à l'IESD. Mais l'Ukraine s'en sort grâce à ses systèmes antiaériens anciens, plus rustiques mais nombreux, qui permettent de viser les drones ou les missiles les moins performants». Rien qu'au mois d'août, les forces ukrainiennes ont abattu cinq avions, deux hélicoptères, 1 539 drones et 150 missiles, selon Oleksandr Pavliuk, le commandant des forces terrestres ukrainiennes. S.P.

Le Figaro, no. 24899
Le Figaro, jeudi 12 septembre 2024 1526 mots, p. 9

Politique

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11 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Édouard Philippe, un candidat pressé qui devra exister entre Barnier et Attal

Déclaré tôt pour 2027, le chef d'Horizons veut « aider » Michel Barnier tout en marquant une ligne à droite face à son rival Gabriel Attal.

Boichot, Loris

Entre Édouard Philippe et Michel Barnier, la poignée de main est franche, devant les caméras. Pour sa première sortie politique depuis sa déclaration de candidature à l'élection présidentielle, mardi 3 septembre dans Le Point, l'ancien premier ministre a mis en scène mercredi sa bonne relation avec son lointain successeur. « Nous allons t'aider » , lui a assuré Édouard Philippe en aparté à l'hôtel Best Western de Reims (Marne), là où il a organisé la rentrée de la cinquantaine de parlementaires de son parti, Horizons.

Les deux hommes en sont ressortis plus de deux heures plus tard, après avoir partagé un suprême de volaille lors du déjeuner, dans la même effusion de sourires. « J'ai été très touché par l'accueil » , a déclaré Michel Barnier, parti avec une promesse : son gouvernement, attendu « la semaine prochaine » , inclura « bien sûr » des représentants d'Horizons. Jeudi, c'est avec Emmanuel Macron qu'Édouard Philippe doit s'afficher, au Havre (Seine-Maritime), où ils commémoreront les 80 ans de la libération de la ville.

Désormais engagé à visage découvert dans la conquête de l'Élysée, soulagé d'avoir pu sauver une trentaine de députés à l'issue des élections législatives, Édouard Philippe entend continuer à peser dans la future alliance avec LR. Distants avec Gabriel Attal, ses rapports sont plus nourris avec Michel Barnier. Tous deux se connaissent « depuis 25ans » , ne cesse de rappeler Édouard Philippe depuis la nomination du Savoyard.

Un écho à leur passé commun au sein des Républicains (LR), où ils ont représenté une ligne politique modérée et proeuropéenne, attachée au redressement des comptes publics et encourageant le dialogue avec le centre. Édouard Philippe avait reçu à Matignon son aîné de vingt ans, en pleines négociations autour du Brexit. Favorable à une coalition avec LR dès la perte de la majorité absolue à l'Assemblée en juin 2022, il loue aujourd'hui le « très bon choix » d' « un homme expérimenté, méthodique, droit » , « le mieux placé pour faire avancer le pays ». Même s' « i l est peut-être plus conservateur que moi » , a-t-il nuancé sur BFMTV mercredi soir.

Mais ce nouveau premier ministre lui complique aussi la tâche, tant il lui ressemble. Une donne inédite pour Édouard Philippe, qui s'est forgé une spécialité dans la multiplication des signes d'indépendance vis-à-vis d'Emmanuel Macron, sur l'immigration, la justice ou encore le dérapage des déficits publics. Avec l'espoir d'incarner l' « émancipation » théorisée par ses proches.

Avec Michel Barnier à Matignon et le scénario d'un retour imprévu de ministres LR au gouvernement, son espace politique risque de se réduire. Sa visibilité aussi, lui qui a préféré rester maire du Havre plutôt que de briguer un siège de député. « Quand on est candidat à la présidentielle, il y a plein de risques » , minimise l'eurodéputé Horizons Gilles Boyer. Lequel voit plutôt le parti d'Édouard Philippe « au centre de la majorité, car on n'est ni les plus à gauche, ni les plus à droite».

Des noms de potentiels ministres circulent déjà en interne, comme ceux du patron des députés philippistes, Laurent Marcangeli, du sénateur Claude Malhuret et de la vice-présidente de l'Assemblée nationale, Naïma Moutchou. Une fois au gouvernement, « on ne s'interdit pas de marquer nos différences » , précise toutefois Gilles Boyer.

Pour l'heure, c'est surtout de Gabriel Attal qu'il se distingue. Le nouveau chef des députés de Renaissance, sous la pression de son aile gauche, a affirmé mardi que son soutien à Michel Barnier n'est pas «tenu pour acquis». Il l'a rencontré avec ses troupes, loin des caméras, à Rosny-sur-Seine (Yvelines). Édouard Philippe, lui, s'est présenté mercredi à ses côtés devant la presse et n'a fixé aucune condition à son appui. « Quand on veut commencer à travailler avec d'autres (...), on peut s'envoyer à la figure des lignes rouges, on peut aussi dire: « on est prêt à discuter » » , a fait valoir Édouard Philippe sur BFMTV.

En prenant date pour l'Élysée, Édouard Philippe avait déjà voulu marquer sa différence avec Gabriel Attal, l'un de ses rivaux pour 2027 dans le camp présidentiel. « Dans ce temps de confusion, il met de la clarté, insiste son ami Christophe Béchu, ministre démissionnaire de la Transition écologique. Plutôt que d'attendre une kermesse militante avec des flonflons, où chacun attend une déclaration de candidature pour se dire « il l'a dit » , il prend les Français au sérieux. »

S'agissant d'Emmanuel Macron, c'est autre chose. Édouard Philippe, qui a échangé longuement avec le chef de l'État sur la situation politique, lundi 2 septembre, ne l'a pas prévenu de sa déclaration de candidature à paraître le lendemain. Tout comme il n'en a pas informé nombre des cadres d'Horizons, jusqu'alors habitués à des déclarations plus équivoques sur 2027. Seuls ses plus proches ont entendu, ces derniers mois, son intention d' « appeler un chat un chat » , selon son expression.

C'est peu dire que sa sortie surprise a été mal accueillie dans la garde rapprochée du chef de l'État, étonnée qu'il s'élance sans attendre la moitié de son second quinquennat. La ministre démissionnaire de la Culture, Rachida Dati, l'a exhorté publiquement, sur le réseau social X, à faire preuve de « plus de respect de l'institution présidentielle ». « Sa déclaration de candidature, c'était un coup de poing dans la gueule, éructe un grognard macroniste. Je n'ai pas du tout apprécié le côté « ne vous inquiétez pas, si le président dégage, je suis là » ». Une référence à la dernière réponse d'Édouard Philippe à son entretien au Point, où il « confirme » être prêt en cas de démission d'Emmanuel Macron.

À l'Élysée, on a ricané sous cape en le voyant devoir préciser ses propos quelques jours plus tard. Le Havrais a réfuté mener une « entreprise de déstabilisation du président de la République » , dans un entretien à Paris-Normandie. « Joli rétropédalage » , a gloussé un conseiller du palais présidentiel. « Ses sympathisants sont des gens très respectueux des institutions. C'est curieux de leur laisser entendre qu'il peut y avoir une présidentielle anticipée » , observe le même. Autour d'Édouard Philippe, Gilles Boyer estime que « ce serait une faute de ne pas être prêt à toutes les hypothèses, ce qui ne veut pas dire que nous souhaitons qu'elles surviennent. » «Je ne suis pas impatient, mais je suis déterminé», a résumé l'ex-premier ministre sur BFMTV.

Cela n'empêche pas certains philippistes d'assumer la comparaison avec Georges Pompidou. En voyage à Rome, en janvier 1969, l'ex-premier ministre s'était déclaré « candidat à une élection présidentielle lorsqu'il y en aura une», quelques mois avant la démission du général de Gaulle. Avec cette initiative, « Pompidou met dans la tête des gens qu'une relève est possible et qu'il est prêt, avance Pierre-Yves Bournazel, chargé des élections à Horizons. Le propre d'un homme d'État, c'est de dire qu'il ne va pas se dérober à ses responsabilités. Ce n'est pas « peut-être » , « néanmoins » , « on verra » , mais « je suis prêt » , « je l'ai dit » et « je ne cache rien de mes intentions ». »

Dans le camp présidentiel, l'offensive d'Édouard Philippe dessine une vive bataille pour l'après-Macron. Elle oppose les tenants d'une ligne marquée à droite, comme lui, et ceux qui entendent prolonger le dépassement droite-gauche cher au chef de l'État, à l'image de Gabriel Attal. Hors micro, l'ex-premier ministre de 35 ans se montre souvent critique des choix de communication d'Édouard Philippe, qu'il juge mal calibrés, à contretemps et pas toujours intelligibles pour le grand public. « Il ne parle que de « bloc central »... Ça ne parle à personne » , pointait-il en privé, pendant la campagne législative.

Les crispations entre le parti présidentiel et Horizons se sont accentuées ces deniers jours, à la faveur du départ vers le mouvement philippiste de deux députés Renaissance, Charlotte Parmentier-Lecocq et Xavier Roseren. Avec ces ralliements, Édouard Philippe entend consolider son entreprise politique. Il a chargé son ami Gilles Boyer de densifier son parti aux plus de 30 000 adhérents revendiqués. En tandem avec Christophe Béchu, qui promet de « parachever une organisation territoriale » et de « faire émerger des idées, des visages ».

Sécurité, écologie, dette... Des personnalités ont été approchées pour rédiger des propositions thématiques. L'armature d'un futur programme présidentiel auquel s'attelle en coulisses le haut fonctionnaire Clément Tonon, tout juste trentenaire. « Ce que je proposerai sera massif » , a garanti Édouard Philippe dans Le Point, en alertant sur le « péril démocratique » , le « péril budgétaire » , le risque de « l'immobilisme » et la priorité à donner à « l'ordre public et la sécurité ».

Le maire du Havre compte égrener peu à peu ses propositions, avec le souci de ne pas s'essouffler dans les trente mois qui le séparent du premier tour de 2027. Par son activisme affiché, il entend aussi répondre à ceux qui, parmi ses concurrents, mettent en doute sa détermination. Question de stratégie.

Il y a déjà réfléchi en rédigeant son roman Dans l'ombre (Éditions JC Lattès), coécrit en 2011 avec Gilles Boyer. « Fondamentalement, pour faire de la politique, il faut avoir un ego, fait-il dire à son narrateur. Il faut qu'il soit déjà bien développé au moment de se lancer, et puis il faut le faire grandir et le blinder. L'homme politique, et c'est peut-être encore plus vrai pour la femme politique, c'est un ego démesuré qui, en permanence, pense qu'il est meilleur que les autres. » L.B.

L'Humanité
jeudi 12 septembre 2024 532 mots, p. 8

Les LR de plus en plus à l'aise entre Macron et Le Pen...

Jessica Stephan

Droite Le parti « Les Républicains » n'a réuni que 5 % des suffrages aux élections législatives mais hérite de Matignon. Sa participation au gouvernement que doit former Michel Barnier, issu de ses rangs, est en discussion.

Curieuse situation que celle des « Républicains » (LR). Ils rassemblent 5 % des suffrages aux législatives, mais héritent de Matignon. Ils refusent officiellement de monter une coalition avec Emmanuel Macron, mais se disent prêts à gouverner avec lui. Ils tentent d'exclure Éric Ciotti après son alliance avec le Rassemblement national (RN), mais se montrent favorables à ce que la survie politique de Michel Barnier soit entre les mains de Marine Le Pen. La recomposition chez les LR se montre donc particulièrement tortueuse depuis la dissolution... Et ce d'autant plus qu'Éric Ciotti, qui préside son propre groupe parlementaire à l'Assemblée, est toujours statutairement président du parti.

« Ciotti n'est plus un sujet. Il a lui-même créé son propre parti, c'est donc qu'il a compris ! » martèle pourtant Olivier Marleix auprès de l'Humanité. Le député d'Eure-et-Loir se concentre surtout sur la formation d'un gouvernement, alors même que les LR ne disposent que de 47 députés. « " Les Républicains" n'ont pas gagné les législatives », reconnaît l'élu, qui précise aussitôt que « le centre de gravité de l'Assemblée est plutôt à droite ».

À l'issue des législatives, Laurent Wauquiez, à qui Olivier Marleix a cédé sa place de président de groupe au Palais Bourbon, avait néanmoins exclu toute participation au gouvernement. Dissensions internes ou manière de faire monter les enchères ? Depuis, la position de LR a évolué. En témoignent les propos de Gérard Larcher, président LR du Sénat, dans le Figaro : « Le premier ministre me semble avoir fait siennes nos propositions et je crois que nous pourrons participer au gouvernement. »

Changement de ligne

L'heure est donc aux éloges envers Michel Barnier. Olivier Marleix vante « ses qualités personnelles d'écoute, de respect, de capacité à essayer de trouver des points d'accord entre des gens qui ont des points de vue divergents ». Le président de la commission des Lois du Sénat, François-Noël Buffet, justifie ainsi ce changement de ligne : « Nous savons tous que ce sera extrêmement difficile, mais il serait irresponsable de ne pas participer à ce gouvernement », arguant de la situation « dégradée » du pays.

Avec de nombreux cadres déjà partis rejoindre Macron et Horizons, le risque d'inféodation plane sur LR. « Mais le président a en quelque sorte lâché le pouvoir », analyse Olivier Marleix, qui reconnaît « une forme de cohabitation ». Dans une configuration inédite, puisqu'il faudra dorénavant chercher une majorité, selon l'élu, « texte par texte, avec les gens qui voudront bien faire preuve de bonne volonté ». Comprendre : sans exclure le RN, qui s'est empressé d'annoncer qu'il ne censurerait pas Michel Barnier, tout en affirmant que le chef du futur gouvernement est placé « sous surveillance ».

Les LR, qui n'ont pas participé au front républicain contre le RN, affirment donc qu'ils comptent gouverner avec la bienveillance de l'extrême droite, alors même que le pays s'est mobilisé contre le parti de Jordan Bardella. « Il n'est pas interdit de temps en temps de sortir de ses postures, quand c'est l'intérêt général qui est en jeu », mesure Olivier Marleix. Donc, d'abandonner ses réflexes républicains...

La Croix, no. 43019
Livres&idées, jeudi 12 septembre 2024 491 mots, p. 22
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5 septembre 2024 - La Croix (site web)

François Mitterrand, à l’avant-garde de la Françafrique

Laurent Larcher

Thomas Deltombe exhume une facette du président socialiste méconnue du grand public : le partisan déterminé, dans les années 1950, de la présence française en Afrique.

L’Afrique d’abord ! Quand François Mitterrand voulait sauver l’Empire français

de Thomas Deltombe

La Découverte, 340 p., 22 €

Une nouvelle fois, Thomas Deltombe lève le voile sur un refoulé touchant à la relation si singulière – et si enjolivée – de la France avec le continent africain. Après son travail novateur avec Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa, sur La Guerre secrète de la France au Cameroun (La Découverte, 2011), puis sa codirection de la somme consacrée à l’histoire de la Françafrique (L’Empire qui ne veut pas mourir , Seuil, 2021), il se penche, cette fois, sur le rôle et la vision que François Mitterrand s’est forgés de la France en Afrique – et de l’Afrique pour la France – dans les années 1950.

Étoile montante de la IVe République, le futur président socialiste a été dans ces années-là trois fois ministre, chef de parti, député, sénateur, et même sur le point d’être élu président du Conseil avant d’en être empêché par le retour au pouvoir du général de Gaulle, en mai juin 1958. Dans cette décennie qui a précédé les indépendances, François Mitterrand n’a pas été le décolonisateur qu’il a prétendu être et comme l’ont répété à l’envi ses principaux biographes. Bien au contraire, nous montre Thomas Deltombe, il a été un fervent défenseur de l’empire français.

Son calcul ? Face aux deux blocs constitués par l’URSS et les États-Unis, la France – pour maintenir sa position de grande puissance – devait sauver sa relation avec ses colonies : « Sans l’Afrique il n’y aura pas d’Histoire de France au XXIe siècle », a-t-il dit à plusieurs reprises. Non pas en se mobilisant pour l’Indochine – il la savait perdue –, mais en arrimant son flanc africain. Il était encore temps, à ses yeux, de réformer les relations pour s’assurer de la solidité du lien.

Pour lui, résume Thomas Deltombe, ce lien « ne pourra se perpétuer que si Paris répond à temps aux exigences des élites africaines, repousse intelligemment les tentations séparatistes et déjoue les manœuvres des puissances concurrentes ». À cela s’ajoute un autre calcul : se servir de ce champ politique pour parvenir, en as des manœuvres qu’il était, au fauteuil de président du Conseil.

Revisitant ses actions, ses discours, ses livres, dans les années 1950 ; rappelant les épisodes tunisien, algérien, ivoirien dans l’élaboration de sa pensée et de sa politique africaine, l’auteur montre comment François Mitterrand a amorcé le processus qui aboutit à partir de 1960 au trompe-l’œil des indépendances octroyées par Paris à ses colonies subsahariennes.

Le Monde
Idées, jeudi 12 septembre 2024 1104 mots, p. 27
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11 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Entre la France des bourgs et celle des tours, des problématiques plus souvent communes que contraires

Un collectif d’élus et d’acteurs économiques et associatifs appelle à retisser un récit commun entre les zones rurales et les quartiers populaires de banlieue, souvent opposés dans les discours politiques et médiatiques. Cela nécessite de penser leur revitalisation sur le mode de la complémentarité

collectif d’élus et d’acteurs économiques et associatifs

Il est de bon ton d’opposer une « France des bourgs » à une « France des tours ». La première, associée aux ruralités et considérée comme acquise aux idées du Rassemblement national, serait la gardienne des valeurs éternelles d’un pays menacé par la mondialisation et le « grand remplacement ». La seconde, composée de quartiers populaires soi-disant peuplés de gens majoritairement inciviques, participerait de cette menace sur fond de violences urbaines et d’« assistanat ».

Nous combattons ces caricatures. Et nous n’acceptons pas cette méthode qui consiste à diviser des territoires dont les problématiques sont plus souvent communes que contraires.

Certes, il existe des enjeux propres aux zones périurbaines et rurales, au premier rang desquels la dépendance à la voiture – et donc au prix de l’essence – et l’accès aux soins ainsi qu’à des services publics de qualité. Selon une analyse de la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees), parue en mars 2021, pour 100 enfants de moins de 3 ans, les enfants ruraux disposent en moyenne de 8 places en crèche à moins de 15 minutes contre 26 en milieu urbain.

De même, ils résident en moyenne à 25 minutes en voiture d’un pédiatre contre 7 minutes en milieu urbain. Quant aux quartiers dits « prioritaires de la ville » (QPV), le plan Borloo pour les banlieues, remis en avril 2018, rappelait que 40 % d’entre eux sont dépourvus de crèche et que leurs habitants « ont deux fois plus de risques de décéder avant 75 ans que les habitants des quartiers les plus aisés ».

« Tout est plus dur »

Mais ces difficultés sont-elles si différentes ? Ne dessinent-elles pas ensemble une France « perdante » de la mondialisation, méprisée par certaines élites et qui s’est révoltée avec les « gilets jaunes », en 2018, ou à la suite de la mort de Zyed Benna et de Bouna Traoré, en 2005 ? C’est en creux ce qu’énonce le préambule du même rapport Borloo, qui, à la suite de ses lignes sur les obstacles rencontrés par les QPV, précise que « si l’on ajoute les territoires ruraux délaissés et certaines villes ou bassins en grave déprise, ainsi qu’une partie importante de nos territoires d’outre-mer, ce sont plus de dix millions de compatriotes qui sont éloignés du moteur de la réussite ». Et de conclure que, « pour cette France, tout est plus dur ».

Oui, tout est plus dur ! A Plomelin (Finistère), après avoir vu disparaître le bureau de poste et une des agences bancaires de la commune, ses habitants doivent régulièrement faire face à des fermetures de classes scolaires. Dans les quartiers nord de Marseille, moins de la moitié des actifs sont en emploi et près d’un habitant sur deux vit dans un ménage pauvre. Dans l’agglomération de Guingamp-Paimpol (Côtes-d’Armor), les médecins de ville manquent et la maternité de l’hôpital est menacée. Dans le 19e arrondissement de Paris, 17 % des ménages sont composés de mères seules contre 12 % pour l’ensemble de la France.

Toutefois, ces lieux de contraintes sont aussi des lieux d’opportunités. Ainsi, le regain d’attractivité des territoires ruraux et des petites villes se confirme depuis la crise liée au Covid-19. De même, si l’on prend en considération que les QPV regroupent 5,4 millions d’habitants, dont 40 % ont moins de 25 ans, l’avenir est un mot qui y a un sens réel. Et peut-être plus qu’ailleurs.

Nous, élus et acteurs économiques et associatifs de ces territoires, voulons mettre en avant ces opportunités. Et rappeler que l’on ne peut opposer des secteurs dont la réussite repose au contraire sur leur complémentarité. Les métropoles et les grandes villes ont en effet tout à gagner à faire rayonner leur influence au-delà de leurs limites, à des quartiers populaires, des zones périurbaines et rurales, dont les atouts croissants contribuent aussi à réparer une France abîmée par ses fractures.

Nous devons donc créer un récit commun entre nos quartiers populaires et nos ruralités, en utilisant des solutions adaptées à leurs spécificités. Cela passe d’abord par une école et une politique du logement qui doivent davantage favoriser la mixité sociale et territoriale. Pour ce faire, la carte scolaire doit être révisée afin d’empêcher la concentration de difficultés dans les mêmes établissements et restreindre les dérogations pour éviter les phénomènes de contournement. Quant au logement, la loi Solidarité et renouvellement urbain, qui fixe le nombre minimum de logements sociaux dans une commune, doit être renforcée, dans le but aussi de réduire les inégalités entre territoires.

Un tel récit s’appuie aussi sur un développement économique qui doit faire de la revitalisation des QPV et des zones rurales une priorité. Celle-ci nécessite une politique plus ambitieuse pour améliorer les mobilités entre ces territoires, y réimplanter les services publics les plus essentiels et lutter contre les discriminations à l’embauche mais aussi renforcer les mesures d’accompagnement pour les entreprises qui s’y installent et y investissent.

Il repose, enfin, sur une cohésion sociale et culturelle qui nécessite un travail dès le plus jeune âge. Il est crucial de permettre aux jeunes qui habitent dans des quartiers populaires et en zone rurale de se rencontrer et de découvrir leurs univers respectifs, sous la forme de programmes d’échanges soutenus par l’Etat. Loin du déterminisme social et au service de l’émancipation de tous. Loin des divisions et au service d’un nouveau projet pour la France : faire de nos enfants les ambassadeurs de ce récit commun.

Le Monde
Idées, jeudi 12 septembre 2024 677 mots, p. 28
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11 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Chronique | par Philippe Askenazy

Les aides très françaises des démocrates américains

par Philippe Askenazy

La presse économique anglo-saxonne, du Wall Street Journal à The Economist, vilipende le programme de lutte contre la vie chère présenté par le ticket démocrate Harris-Walz, pierre angulaire de son projet économique pour la présidentielle américaine. Deux mesures concentrent notamment les critiques. Deux mesures qui sont d’ailleurs déjà en place… en France !

La première est une subvention allant jusqu’à 25 000 dollars (22 600 euros) pour une primo-accession à la propriété sous condition de ressources. Selon ses détracteurs, cette mesure serait un gouffre pour les finances publiques et favoriserait l’inflation immobilière : promoteurs et vendeurs seraient ainsi les gagnants. En termes économiques, un tel dispositif est équivalent au prêt à taux zéro (PTZ) français. Celui-ci n’a cependant pas les mêmes contours : il ne concerne pas que le premier achat, est réservé aux zones tendues et se limite aux biens neufs. Reste qu’un crédit de 40 000 euros sur vingt ans à 0 % permet d’économiser 20 000 euros par rapport aux taux actuels. Le coût pour les finances publiques devrait atteindre le milliard d’euros en 2024.

Créé en 1995 par le gouvernement Juppé – Michel Barnier en était membre –, le PTZ a connu de multiples réformes, sans jamais disparaître. Pourtant, les travaux d’évaluation ont montré ses limites. La très grande majorité (jusqu’à 85 %) des bénéficiaires aurait quand même acquis un bien. Une part importante de la subvention serait absorbée par les promoteurs, qui augmentent les prix. Plus inquiétant, l’accès à la propriété avec un PTZ s’est fait, pour de nombreux ménages, « au prix d’un éloignement géographique des centres-villes et d’une ségrégation sociale accrue » (« La périurbanisation de la pauvreté : politique de soutien à la propriété et inégalités socio-spatiales en France », Laurent Gobillon, Anne Lambert et Sandra Pellet, Populationno 1/77, 2022). Un rapport de l’inspection des finances de 2019, enterré depuis, préconisait de ne pas reconduire le PTZ. Ces failles sont pourtant peu relayées par la presse économique française, qui, en revanche, fait écho des « craintes pour l’emploi » des lobbys de la construction à chaque menace sur la pérennité du PTZ.

La seconde mesure de Kamala Harris reprend une proposition de… Donald Trump : la détaxation fédérale des pourboires. M. Trump a suscité l’intérêt de millions de salariés, en particulier ceux, très nombreux, d’un swing state-clé : le Nevada et son « économie casino ». Depuis que Mme Harris porte aussi cette mesure, la critique s’est affermie : elle serait coûteuse, inégalitaire car réservée à une tranche de la population, injuste au sein d’une même entreprise – seuls ceux qui sont en contact avec le public y ayant droit –, et démontrerait que les démocrates s’adonnent au populisme électoral qu’ils reprochent à leur adversaire.

L’intérêt du capital

La détaxation des pourboires a été introduite en France en 2022 pour les salariés gagnant, hors pourboires, moins de 1,6 smic horaire. Emmanuel Macron est même allé plus loin, au nom du soutien à l’hôtellerie-restauration au sortir de la crise du Covid-19, en exonérant de cotisations sociales employeurs et salariés, alors même qu’un salarié peut n’être rémunéré qu’aux pourboires du moment qu’ils atteignent au moins le smic. Cet énorme cadeau au détriment des recettes publiques ne devait être que temporaire. Mais il a été prorogé pour 2024 avec une perspective de pérennisation, à la suite d’un amendement de la majorité présidentielle d’alors. Son premier signataire, Christophe Blanchet, réélu député (Les Démocrates) en juillet, est un entrepreneur prospère de l’hôtellerie-restauration et des boîtes de nuit. Là aussi, la presse économique a salué une mesure positive.

Comment comprendre une telle différence d’appréciation entre les deux rives de l’Atlantique ? On peut craindre que la seule rationalité commune soit celle de l’intérêt du capital : les subventions publiques en France nourrissent les rentes ; outre-Atlantique, les possédants ont bien plus à gagner à une victoire de M. Trump qu’aux mesures de Mme Harris.

Le Monde
France, jeudi 12 septembre 2024 814 mots, p. 12
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11 septembre 2024 - Le Monde (site web)

LFP : Labrune réélu, mais déjà au pied du mur

Le patron de la Ligue de football professionnel a été reconduit, malgré la crise des droits télévisés de la Ligue 1 et plusieurs enquêtes

Rémi Dupré

Vincent Labrune a le triomphe modeste. Mardi 10 septembre, à l’annonce de sa confortable réélection (85,7 % des voix de l’assemblée générale, après un massif soutien du conseil d’administration) à la présidence de la Ligue de football professionnel (LFP) pour un second mandat de quatre ans, l’ex-communicant n’a pas fanfaronné. Son rival, Cyril Linette, ancien dirigeant du PMU et de L’Equipe , a été certes largement défait dans les urnes après avoir obtenu les parrainages nécessaires pour concourir grâce à l’intervention de la ministre des sports démissionnaire, Amélie Oudéa-Castéra, et de l’Elysée. Mais M. Labrune sait bien qu’il a abordé ce scrutin avec le vent de face, sous un déluge de critiques.

Les difficultés rencontrées pour l’attribution des droits télévisés domestiques de la Ligue 1 pour le cycle 2024-2029 (près de 500 millions d’euros par saison après la validation, cet été, des offres de la plate-forme britannique DAZN et de la chaîne franco-qatarie BeIN Sports) ont considérablement fragilisé M. Labrune. Le patron de la LFP avait fixé un objectif financier ambitieux (1 milliard d’euros annuel en comptant les droits internationaux), finalement inatteignable. Soutenu par les dirigeants influents du football français, comme le patron du Paris Saint-Germain et du groupe BeIN Media, Nasser Al-Khelaïfi, et malgré des désaffections, l’ex-dirigeant de l’Olympique de Marseille (2011-2016) a pu compter sur un système électoral qualifié de « soviétique » par ses opposants, et taillé sur mesure depuis une réforme statutaire de 2022, validée par les pouvoirs publics.

Baisse de la rémunération

M. Labrune s’est engagé à se « remettre immédiatement au travail »,en promettant de « donner l’exemple »et de baisser sa rémunération (1,2 million d’euros bruts annuel), alors que les dépenses (achat d’un nouveau siège parisien pour 120 millions d’euros, notes de frais conséquentes) de la LFP suscitent la controverse.

« Le succès de Vincent Labrune est sans appel. Mais la crise du football professionnel est saillante, réagit auprès du Mondele député (Renaissance) des Yvelines Karl Olive, reconduit au conseil d’administration de la LFP. Le modèle économique doit changer radicalement sur le fond et le mode de gouvernance radicalement sur la forme. Et en tant que membre indépendant du conseil d’administration, j’entends bien apporter ma pierre à cet édifice, sans quoi nous irons dans le mur en klaxonnant. »

Soutien de M. Labrune, le président de la Fédération française de football (FFF), Philippe Diallo, appelle de ses vœux des « réformes statutaires ». « M. Labrune a réussi à convaincre qu’il était l’homme de la situation pour le futur de la Ligue. Mais l’élection ne clôt pas tout,analyse-t-il. Les difficultés liées à la baisse des droits télévisés vont se prolonger. Les fondamentaux économiques ont été dégradés et il appartient à M. Labrune d’engager un plan de redressement pour obtenir un rebond le plus vite possible, trouver les solutions pour retrouver le chemin de la croissance. »

Outre le rétrécissement de la manne des droits télévisés redistribuée aux clubs professionnels, d’autres obstacles se dressent devant M. Labrune. Depuis le printemps, une mission d’information du Sénat s’intéresse à l’accord financier passé, en 2022, par la LFP avec le fonds d’investissement luxembourgeois CVC Capital Partners pour la création d’une société commerciale de la Ligue (présidée par M. Labrune).

La mission d’information a annoncé, le 4 septembre, que le rapporteur Michel Savin (Les Républicains, Isère) se rendrait, après l’élection, au siège de la LFP pour effectuer un « contrôle sur pièces ».Le rapport sera rendu courant octobre et devrait revenir sur le rôle des pouvoirs publics dans cet accord (1,5 milliard d’euros contre 13 % des revenus annuels de la filiale commerciale reversés à CVC) passé avec le fonds luxembourgeois. Ainsi, 120,9 millions d’euros doivent être reversés dans l’immédiat à CVC, un montant rattrapant notamment deux premières années sans transfert d’argent.

Cet accord financier est par ailleurs au cœur d’une enquête préliminaire pour détournement de fonds publics, ouverte en mars par le Parquet national financier. M. Labrune a touché un bonus de 3 millions d’euros après la conclusion de ce « deal ». Quant aux banques d’affaires impliquées (Lazard, Centerview Partners) et le cabinet d’avocats d’affaires Darrois, ils se sont partagé plus d’une trentaine de millions d’euros d’honoraires. « Quelles seront les conséquences de l’échec des droits télévisés sur la relation entre CVC, qui a un droit de regard sur la gouvernance de la société commerciale, et Vincent Labrune ? » , s’interroge un dirigeant influent du football français. Pour le président de la LFP, ce nouveau mandat commence dans la tempête.

Le Figaro, no. 24898
Le Figaro, mercredi 11 septembre 2024 1242 mots, p. 2

Politique

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10 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Entre Michel Barnier et les députés macronistes, une première approche à tâtons

Le premier ministre a rencontré mardi les parlementaires emmenés par Gabriel Attal, soucieux d'obtenir des garanties.

Boichot, Loris, Bordas, Wally

La relation entre Michel Barnier et le camp présidentiel, c'est comme un dîner dans «un restaurant où on mange dans le noir» ,à entendre Gérald Darmanin. Une «expérience étonnante, mais qui va être positive, peut-être, on n'en sait rien» ,s'est amusé mardi midi le ministre démissionnaire de l'Intérieur à l'heure du déjeuner, dans le parc d'un lieu dédié aux mariages et aux réceptions, à Rosny-sur-Seine (Yvelines).

C'est dans ce cadre champêtre que le nouveau premier ministre et une centaine de sénateurs et députés de Renaissance, dirigés par Gabriel Attal, ont doucement allumé la lumière. Contraints de travailler avec ce représentant des Républicains (LR) sans connaître son programme de gouvernement, ils ont échangé avec lui au terme de leur journée de rentrée, à huis clos - fait rare pour un événement d'habitude censé mettre en scène la proximité entre le chef du gouvernement et ses troupes.

Cette année, plongés dans l'incertitude d'une future coalition entre la droite et la macronie, sanctionnée aux législatives anticipées, Michel Barnier et Gabriel Attal se testent. Le premier promet «respect»et «dialogue»à ses interlocuteurs, à grand renfort de rencontres - il doit se rendre mercredi aux rentrées des parlementaires d'Horizons et du Mouvement démocrate (MoDem), puis jeudi auprès des Républicains.

Le second présente son groupe de 97 députés comme le plus important de la majorité en construction, incontournable pour faire adopter des textes de loi. «Pas une majorité ne peut s'écrire sans nous» ,a-t-il lancé mardi matin à ses troupes. L'ancien chef du gouvernement a évoqué le «devoir»d' «être dans une logique de construction», sans «blocage stérile» , mais aussi le «droit d'être exigeant». «Nous avons le droit de dire que notre soutien ne doit pas être tenu pour acquis et qu'il passe par des engagements forts sur notre programme législatif, sur nos idées et nos valeurs» ,a-t-il fait valoir, quelques heures avant de recevoir son successeur.

Macronistes comme Républicains reconnaissent qu'ils devront consentir à des concessions dans un futur gouvernement de coalition, mais chaque camp espère en faire le moins possible. La difficulté est de «montrer que c'est un gouvernement d'alternance, sans faire table rase» ,résume Aurore Bergé, ministre déléguée démissionnaire chargée de l'Égalité femmes-hommes. De son côté, le président LR du Sénat, Gérard Larcher, a plaidé dans Le Figaro, lundi, pour une nette modification de cap : «Ce gouvernement ne peut pas être la réplique de la séquence précédente. Les Français ont exigé un changement de politique.»

Alors que la préparation du budget 2025 fait figure de première épreuve, la ligne économique semble partagée entre les deux camps, attentifs à ne pas augmenter les impôts et à ne pas abroger la réforme des retraites. Le positionnement proeuropéen ne fait pas débat non plus. Mais les crispations pourraient se concentrer sur les sujets régaliens, à commencer par l'immigration.

L'aile gauche du camp Macron, qui plaidait pour la nomination d'un premier ministre issu de la gauche, s'inquiète d'un gouvernement qui ne devrait sa survie qu'au refus du Rassemblement national (RN) de le censurer. Autre motif de tensions, les propositions avancées par Michel Barnier lors de la primaire de la droite de 2021. Le gaulliste proposait une «pause»de trois à cinq ans sur l'immigration et la limitation de l'aide médicale d'État (AME) aux soins les plus essentiels.

«Ce sont des lignes rouges pour beaucoup d'entre nous» ,prévient le député Ludovic Mendes. À l'image d'une «vingtaine»de ses collègues, selon son décompte, ce transfuge du Parti socialiste (PS) s'interroge : «Je n'arrive pas à comprendre pourquoi Barnier est là. Il donne plus de gages à la droite et à l'extrême droite qu'à la gauche et au centre. Je ne sais pas si je suis dans l'opposition ou dans la majorité.»

«Je ne m'engagerai pas sur une page blanche, ce n'est pas ma tasse de thé,insiste aussi la députée Renaissance Stella Dupont, qui a voté contre la loi sur l'immigration, en décembre dernier. Ce gouvernement est en train d'être bâti sans feuille de route, c'est totalement inhabituel et incohérent.»

Pour tenter de mettre d'accord ses collègues parlementaires, Gérald Darmanin a proposé la possibilité d'une démission en bloc, en cas de grave désaccord dans la coalition gouvernementale : «Si nous avons des ministres de chez nous au gouvernement, je souhaite que nous nous accordions sur le fait qu'en cas de franchissement de nos lignes rouges le groupe puisse leur demander de quitter le gouvernement, et qu'ils s'engagent à le faire».Une idée qu'il a exposée la veille à Gabriel Attal et à laquelle souscrit Élisabeth Borne.

Le locataire de l'Hôtel de Beauvau fait partie de ceux qui ambitionnent de rester au gouvernement, fût-ce sous la coupe de Michel Barnier. C'est également le cas de Stéphane Séjourné (Affaires étrangères), reçu mardi matin à Matignon, de Sébastien Lecornu (Armées), de Catherine Vautrin (Travail) et d'Aurore Bergé (Égalité femmes-hommes). D'autres parlementaires de l'aile droite de Renaissance aimeraient être nommés, comme Benjamin Haddad, Constance Le Grip et Jean-Baptiste Lemoyne. Quant au centriste François Bayrou, il plaide pour renouveler le profil des ministres issus de son parti, le Mouvement démocrate (MoDem).

Mais la surveillance restera vive dans l'ex-majorité macroniste, promettent nombre de ses représentants, mal à l'aise à l'idée d'exercer le pouvoir avec des personnalités LR comme le sénateur Bruno Retailleau ou le député Laurent Wauquiez. «On ne va pas envoyer trois copains au gouvernement et les laisser franchir l'ensemble des lignes rouges» ,avance la députée (Renaissance) Céline Calvez. Laquelle insiste : «Il ne faut pas s'interdire la censure de Michel Barnier. Nous voulons la stabilité politique, mais pas à n'importe quel prix.»

Un tabou, la censure, que n'osent pas briser la plupart des cadres du camp présidentiel, au nom de la «responsabilité».Ne serait-ce que pour espérer peser au maximum dans les futurs arbitrages, certains plaidant déjà pour des mesures en faveur du pouvoir d'achat et pour une loi sur le « grand âge ».

Gabriel Attal lui-même a transmis à son successeur une série de dossiers qu'il juge prioritaires, dont un projet d'exonération de cotisations pour « désmicardiser » la France, un autre sur la justice des mineurs et un plan sur le logement. Sur un ton aigre-doux, Michel Barnier a fait valoir sa marge de manoeuvre jeudi, lors d'une très fraîche passation de pouvoirs à Matignon : «Vous me permettrez d'ajouter ma propre valeur ajoutée» ,lui a-t-il lancé.

«Il va falloir que tout le monde devienne plus humble,peste un député macroniste, sous couvert d'anonymat. À commencer par Gabriel Attal, qui ne cesse de dire « moi je, moi je, moi je » à longueur de journée. C'est à cause de ce genre de comportement que nous n'arrivons pas à réunir ou à discuter avec d'autres forces politiques.»

C'est le risque d'une profonde division que court le camp Macron, rattrapé par le clivage entre gauche et droite qu'Emmanuel Macron a longtemps voulu remettre en cause. «Pour l'instant, nous sommes tous unis,estime cet élu. Mais les fractures pourraient bien arriver. Sur certains débats, notamment sur les sujets migratoires, je sens que ça va être très compliqué.» Gabriel Attal a promis à ses troupes que leur discussion de mardi avec Michel Barnier n'est qu' «une première rencontre, qui en appellera d'autres». Entre quasi-inconnus, ce sera sans doute nécessaire. L.B. ET W B

Le Monde
France, mercredi 11 septembre 2024 867 mots, p. 11
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9 septembre 2024 - Le Monde (site web)
10 septembre 2024 - La Matinale du Monde

Après l’échec des législatives, le RN se réorganise

Le parti d’extrême droite a lancé, lundi, une revue de ses membres les plus compromettants

Clément Guillou et Corentin Lesueur

Laissez donc retomber la poussière. » Le 10 juillet, au lendemain de l’échec du Rassemblement national (RN) aux élections législatives, Marine Le Pen interdisait à ses troupes d’évoquer la moindre « défaite », leur intimant de ne pas épancher leur déception devant les micros. L’été est passé, la poussière retombée : l’heure du grand nettoyage a sonné dans les rangs du parti d’extrême droite.

Deux mois après une campagne gangrenée par des dizaines de candidats xénophobes, racistes, antisémites, ou largement incompétents, la réorganisation de l’ex-Front national (FN) vire à la purge. Le mouvement, par le biais de sa commission des conflits, a lancé, lundi 9 septembre, une revue de ses représentants les plus compromettants. Une trentaine de militants sont concernés par une convocation au siège du RN, certains plus éminents que les autres.

Sur la liste des personnes sous le couperet d’une sanction figurent ainsi le député de l’Yonne Daniel Grenon, envoyé chez les non-inscrits après avoir déclaré à L’Yonne républicaine, dans l’entre-deux-tours du scrutin des 30 juin et 7 juillet, que « les Maghrébins n’ont pas leur place dans les hauts lieux ». Ou encore Sophie Dumont, collaboratrice du groupe à l’Assemblée nationale appréciée de Marine Le Pen, dont des tweets aux relents antisémites et transphobes ont été exhumés lors de la campagne. Une dizaine de candidats aux législatives sont menacés, titulaires ou suppléants.

Le prononcé d’une sanction (avertissement, suspension, exclusion) reviendra au président du RN, Jordan Bardella ; la tradition étant de suivre l’avis de la commission des conflits. Certaines « brebis galeuses », nom donné par l’eurodéputé lui-même à ses candidats épinglés, n’ont pas attendu la sentence pour être discrètement écartées. Marie-Christine Parolin, en lice dans l’Aveyron, a quitté, début juillet, les rangs du RN au conseil régional d’Occitanie : elle avait, dans un débat organisé par la radio locale CFM, répondu par l’affirmative à un adversaire l’accusant de vouloir remplacer la devise républicaine (« Liberté, Egalité, Fraternité ») par celle du régime de Vichy (« Travail, Famille, Patrie »).

Même sort au conseil régional du Grand-Est pour Laurent Gnaedig, candidat dans le Haut-Rhin, qui a considéré sur BFM-Alsace que le « point de détail de l’histoire de la seconde guerre mondiale » de Jean-Marie Le Pen n’était pas « une remarque antisémite », mais « une erreur de communication ».

Obsédé par la perspective d’une nouvelle dissolution en 2025, et la nécessité d’aligner des représentants plus dignes du parti de gouvernement qu’il se prétend être, le RN compte non seulement punir les « brebis galeuses », mais aussi réformer son organisation. La verticalité teintée d’autoritarisme qui structure le parti, imposée depuis Jean-Marie Le Pen pour empêcher l’émergence d’une baronnie locale ou d’une ligne idéologique dissidente, est jugée responsable des défaillances du dernier casting. « Le RN a toujours été un mouvement très concentré dans son organisation. Tout provient du siège, pour le siège et par le siège. Ce dispositif n’est plus possible face à la crise de croissance électorale que nous traversons », jugeait Marine Le Pen, mi-juillet, dans un entretien à l’hebdomadaire d’extrême droite Valeurs actuelles. Plus qu’un simple aggiornamento, la députée du Pas-de-Calais réclamait un « processus de déconcentration du mouvement ».

Renforcer le poids des élus

La nouvelle architecture du RN devrait s’esquisser les 14 et 15 septembre, à l’occasion du conseil national convoqué lors des journées parlementaires du parti, à l’Assemblée nationale. La toute-puissante direction générale, occupée depuis deux ans par Gilles Pennelle, contraint à la démission le 8 juillet après le fiasco de son « plan Matignon », pourrait laisser place à une administration plus collégiale, dominée par un nouveau directeur général au profil d’organisateur, venu de l’extérieur du parti. Une manière d’acter l’échec de l’objectif d’émergence d’une nouvelle « élite » que s’était fixé Jordan Bardella lors de son accession à la présidence du parti, à l’automne 2022.

Mais la principale révolution concernera les fédérations locales, où les dirigeants du RN souhaitent renforcer le poids des élus. Le renouvellement des délégués départementaux profitera aux députés, qui devraient être désormais autorisés à cumuler mandat parlementaire et direction de leur fédération. Une double casquette interdite lorsque Gilles Pennelle occupait la direction générale, sauf exception. « Le député est très souvent celui qui a le plus de réseau, le plus d’expérience, et qui peut donc faire le meilleur choix » au moment de proposer à la direction des candidats aux législatives, confirme Aleksandar Nikolic, chargé au mois d’août par Jordan Bardella d’un « audit » en vue de la refonte du RN.

Ils devraient être coordonnés par des « délégués régionaux », chargés notamment d’alerter le siège parisien sur les représentants locaux faillibles ou de piloter les formations susceptibles d’élever le niveau global des futurs candidats. Ces propositions de décentralisation, au moins structurelle, doivent être débattues mardi 10 septembre en bureau national. « Je suggère de ne pas atteindre un nombre trop important de délégués départementaux à remplacer, anticipe Aleksandar Nikolic. On ne veut pas donner l’image d’une grande purge. »

Le Monde
France, mercredi 11 septembre 2024 540 mots, p. 11
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9 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Marine Le Pen se dote d’un directeur de cabinet venu du souverainisme de gauche

Cl. Gu.

Ambroise de Rancourt, pianiste classique formé au Conservatoire de Paris, aime jouer sur l’ensemble de la gamme. Ancien électeur et militant déçu de Jean-Luc Mélenchon, proche des cercles souverainistes, tournant un temps autour du Printemps républicain, cet homme de 37 ans fraîchement sorti de l’Ecole nationale d’administration (ENA, promotion Aimé-Césaire, 2020-2021) deviendra, le 1er novembre, directeur du cabinet de Marine Le Pen.

Comme l’a annoncé Le Figaro , la présidente du groupe Rassemblement national (RN) à l’Assemblée nationale a choisi ce fonctionnaire du ministère des armées, au bref passé de concertiste, pour renforcer sa garde rapprochée – et occuper un poste vacant. Un profil similaire, dont le nom n’est pas encore arrêté, doit arriver dans le même rôle aux côtés de Jordan Bardella, dont l’entourage est jugé, en interne, bien trop léger – quand bien même le président du RN briguait en juin le poste de premier ministre.

Soutien enthousiaste des « gilets jaunes »

En fonctions depuis trois ans au ministère des armées, Ambroise de Rancourt a rencontré Marine Le Pen durant la crise du Covid-19, en 2021. Les deux ont été mis en relation par l’ancien sondeur Jérôme Sainte-Marie. « Je pense que c’est l’un des services les plus considérables que j’ai pu rendre à Marine Le Pen », dit celui qui fut pour la première fois candidat sous les couleurs lepénistes, dans les Hautes-Alpes, aux élections législatives des 30 juin et 7 juillet.

Depuis, Ambroise de Rancourt alimente en notes la députée du Pas-de-Calais. Avec ses origines versaillaises, il connaît aussi Renaud Labaye, le bras droit de Marine Le Pen à l’Assemblée, ou François Durvye, l’un de ses proches conseillers et premier collaborateur du milliardaire conservateur Pierre-Edouard Stérin. Ses idées souverainistes sont aussi très appréciées de Jean-Philippe Tanguy, député RN de la Somme, proche de Marine Le Pen.

Internet a gardé la trace de ses premières amours politiques : une lettre ouverte d’électeur déçu à Jean-Luc Mélenchon, en octobre 2017, publiée sur le blog de la militante de gauche eurosceptique Coralie Delaume – décédée en 2020 ; des articles sur les sites de la sphère souverainiste, antilibérale et prorusse de l’ancien avocat Régis de Castelnau ou du blogueur Olivier Berruyer (fondateur du site Les-crises). Ambroise de Rancourt y développe une pensée hostile à l’Union européenne, au libéralisme voire au capitalisme, une ligne résolue sur l’islamisme mais pas suspecte d’islamophobie, étrangère à un clivage gauche-droite.

A l’époque, il ne semble pas tenté par « les fachos du Front national », « aux raisonnements ethnicistes et racistes », selon ses termes. Militant « insoumis », il fait partie de ceux qui se désolent de l’évolution de la ligne mélenchoniste après 2017 : celle d’un rassemblement de la gauche faisant une place aux « indigénistes », au détriment de l’orientation populiste et souverainiste. Soutien enthousiaste du mouvement des « gilets jaunes », il dénonce vertement la politique fiscale d’Emmanuel Macron, les règles budgétaires européennes ou les entailles dans l’Etat social, décrivant le réformisme comme « une illusion ». Le choix de ce profil dénote avec les tentations fortes, au sein du mouvement lepéniste, d’imposer le RN comme le grand parti de la droite.

Le Monde
International, mercredi 11 septembre 2024 918 mots, p. 6
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10 septembre 2024 - Le Monde (site web)

L’Allemagne rétablit des contrôles à toutes ses frontières terrestres

Sous la pression de l’extrême droite et après un attentat meurtrier, le gouvernement Scholz durcit sa politique migratoire

Elsa Conesa et Philippe Jacqué

Berlin, Bruxelles - correspondante et bureau européen - Pourrait-on encore voir des images comme celles de l’été 2015, montrant des Allemands en liesse à l’arrivée des premiers réfugiés syriens ? Neuf ans plus tard, ce sont les interrogations sur la capacité du pays à intégrer les réfugiés qui accaparent une grande partie du débat public, alors que l’Allemagne a été frappée ces dernières années par plusieurs attentats meurtriers perpétrés par des personnes radicalisées. Dernier en date : l’attaque au couteau, dans la nuit du 23 au 24 août, à Solingen, dans l’ouest de l’Allemagne, par un réfugié syrien de 26 ans sous le coup d’une mesure d’expulsion, qui a fait trois morts et huit blessés. Une tentative d’attentat contre le consulat israélien a également été déjouée à Munich le 5 septembre.

Alors que des scrutins régionaux ont été dominés par une forte poussée de l’extrême droite, le gouvernement d’Olaf Scholz multiplie les mesures de fermeté. Lundi 9 septembre, la ministre de l’intérieur, Nancy Faeser (SPD), a annoncé son intention de restaurer, à partir du 16 septembre, des contrôles temporaires à l’ensemble des frontières terrestres de l’Allemagne, dans le cadre du renforcement de la lutte contre l’immigration illégale. Les réfugiés entrés illégalement pourront être refoulés, a-t-elle indiqué. Les mesures, présentées comme temporaires, ne dureront dans un premier temps que six mois. Mme Faeser a dit avoir informé la Commission européenne de son initiative.

Les contrôles aux frontières intérieures sont en principe proscrits au sein de l’Union européenne, mais la révision du code Schengen, début 2024, permet, en cas de menaces prévisibles pour l’ordre public ou la sécurité, de les mettre en place pour une durée de six mois, après l’avoir notifié à la Commission, aux Etats membres et au Parlement européen. Ils peuvent être prolongés par périodes de six mois pour une durée n’excédant pas deux ans.

« Contrôles intelligents »

Des contrôles temporaires sont déjà en place depuis un an aux frontières allemandes avec la Pologne, la République tchèque, l’Autriche et la Suisse. Ceux-ci seront durcis et complétés par des contrôles aux frontières française, luxembourgeoise, néerlandaise, belge et danoise, a annoncé Mme Faeser. La police fédérale se verra dotée de postes et de moyens supplémentaires. « Ce sont des contrôles intelligents, précise le député Nils Schmid (SPD), on ne va pas arrêter chaque voiture, ni fermer les frontières comme au temps du Covid. La police des frontières va observer plus attentivement les passages. »Des mesures visant à accroître le nombre des migrants refoulés aux frontières allemandes sont en cours de discussion avec l’opposition et devaient être annoncées mardi.

L’Allemagne estime ces dispositions nécessaires pour « la protection de la sécurité intérieure contre les menaces actuelles du terrorisme islamiste et de la criminalité transfrontalière ». Nancy Faeser a rappelé que les contrôles effectués jusqu’à présent avec la Pologne, la République tchèque, la Suisse et l’Autriche avaient déjà permis de refouler plus de trente mille personnes depuis octobre 2023. L’Autriche a toutefois déjà fait savoir qu’elle n’accueillerait pas de migrants refoulés par l’Allemagne.

Le gouvernement d’Olaf Scholz multiplie les mesures en matière d’immigration dans un contexte électoral difficile. A l’approche d’un nouveau scrutin régional dans le Brandebourg, le 22 septembre, qui devrait, comme en Saxe et en Thuringe le 1er septembre, être dominé par l’extrême droite, l’exécutif est nerveux. Celui-ci se trouve sous la pression des conservateurs de la CDU-CSU, mais aussi de l’extrême droite (AfD) et du nouveau parti de gauche (BSW) mené par la députée Sahra Wagenknecht, offensive sur l’immigration. Dans un entretien au Taggespiegel paru le 7 septembre, Olaf Scholz vantait son bilan, estimant avoir opéré « grâce à des lois de grande envergure(…) le plus grand tournant de ces vingt dernières années dans la gestion de l’immigration irrégulière ».

Cinq jours après l’attaque de Solingen, le 29 août, la coalition présentait un dispositif visant à renforcer à la fois le contrôle de l’immigration, en particulier du droit d’asile, avec une restriction des prestations sociales pour certains réfugiés, et celui des armes, sujet remis au cœur des débats par la tuerie. Le lendemain, il annonçait l’expulsion de vingt-huit réfugiés afghans, tous condamnés pour des crimes commis en Allemagne, pour la première fois depuis le retour au pouvoir des talibans, en août 2021.

« L’Allemagne avait jusqu’en 2015 une culture d’accueil et d’ouverture en matière d’immigration, rappelle Hans Vorländer, professeur de sciences et d’histoire politiques à l’université de Dresde et président du Conseil d’experts indépendants sur l’intégration et la migration. Il y a eu une bascule après l’attaque du marché de Noël à Berlin en 2016. Depuis, les gens s’opposent à l’immigration non contrôlée, qu’ils sont deux tiers à vouloir restreindre. »Depuis 2015, l’Allemagne a accueilli plus de deux millions de personnes, auxquelles s’ajoutent 1,2 million de réfugiés ukrainiens, rappelle le chercheur, soit plus de trois millions de personnes. « Cela a posé des difficultés en matière de logement, d’éducation, d’intégration sur le marché du travail, et a représenté un effort considérable pour l’administration allemande, décrypte-t-il. Les gens en sont conscients et considèrent qu’il faut restreindre l’accès, pour intégrer ceux qui sont déjà là.» p

L'Humanité
mercredi 11 septembre 2024 1047 mots, p. 9

Inspection du travail : vingt ans de violences

Hayet Kechit

Conditions de travail Un hommage a été rendu, mardi, aux deux contrôleurs assassinés par un agriculteur, en 2004. Les agents dénoncent la remise en cause de la légitimité de leurs missions.

Ils peuvent encore dire ce qu'ils faisaient et où ils se trouvaient à la minute où ils ont appris, le 2 septembre 2004, que deux de leurs collègues venaient d'être tués dans l'exercice de leurs missions.

Vingt ans plus tard, le traumatisme est encore vivace parmi les agents de l'inspection du travail, réunis ce mardi 10 septembre à Paris, à l'appel d'une large intersyndicale (dont la CGT, SUD travail, la CNT, FO et la CFDT), à quelques pas de leur ministère de tutelle. Venus de plusieurs départements, une centaine d'entre eux ont convergé dans la capitale pour une journée d'hommage national.

Au coeur du rassemblement, en présence de la députée France insoumise (FI) Danielle Simonnet et de l'ancien inspecteur du travail devenu député européen FI, Anthony Smith, venus apporter leur soutien, un représentant de l'intersyndicale rappelle, dans leur crudité, les faits qui ont conduit à l'engrenage.

En cette fin d'été 2004, Sylvie Trémouille, 40 ans, contrôleuse à l'inspection du travail, et Daniel Buffière, 47 ans, responsable du service contrôle de la Mutualité sociale agricole, se rendent dans l'exploitation fruitière de Claude Duviau, à Saussignac (Dordogne), pour un contrôle lié à l'embauche de travailleurs saisonniers non déclarés.

Feignant d'aller chercher des documents, ce dernier revient muni d'un fusil de chasse, vise d'abord Daniel Buffière, avant de tourner l'arme vers Sylvie Trémouille, qui est mortellement atteinte dans le dos. Son collègue n'aura eu le temps que de lui crier : « Attention ! »

« J'ai appris la nouvelle par un flash info à la radio alors que j'étais sur la route », se remémore Cécile Clamme, responsable CGT du ministère du Travail, à l'époque inspectrice fraîchement nommée dans le Bas-Rhin. Elle évoque le sentiment de basculement provoqué par la nouvelle de « cet événement inconcevable » - jamais l'institution n'avait en effet été confrontée à pareil cataclysme depuis sa création en 1892. « On imaginait ce genre d'assassinat dans des pays de non-droit. Pas en France », abonde un de ses collègues représentant à SUD travail dans le Lot-et-Garonne, qui raconte l'incapacité, pendant plusieurs jours, pour les agents, de reprendre leurs missions.

Très vite, pourtant, la colère prend le pas sur la sidération. Il y a d'abord le traitement médiatique de l'époque « en mode fait divers » et teinté de compassion pour l'auteur de ce double homicide, avec abondance de détails sur sa « descente aux enfers », « pris à la gorge » par les dettes et les contrôles qui l'auraient poussé à ce « coup de folie ». N'avait-il pas d'ailleurs retourné son fusil contre lui dans une tentative, ratée, de suicide ?

ne pas fâcher le monde patronal paysan

Pire encore, pour les syndicats : le peu d'empressement affiché par le gouvernement de l'époque, sous la houlette de Jean-Pierre Raffarin, à condamner cet acte visant deux agents de l'État dans leurs missions de service public, « ses indécentes précautions de gazelle » pour ne pas fâcher le monde patronal paysan, voire sa compassion affichée, notamment par le ministre de l'Agriculture Hervé Gaymard, « pour la détresse du monde agricole ». Autant de prises de position qui ne pouvaient être perçues autrement que comme une absolution politique.

« Ces propos ont pour nous été très violents. Rien ne peut expliquer et encore moins justifier l'injustifiable ! » martèle Cécile Clamme. Et la syndicaliste de dresser un parallèle avec l'actualité : « Le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin a-t-il cherché des circonstances atténuantes au meurtrier de ce gendarme tué récemment lors d'un contrôle routier (en référence au meurtre du gendarme Éric Comyn, percuté fin août par un conducteur à la suite d'un refus d'obtempérer dans les Alpes-Maritimes - NDLR) ? »

Dans la cour d'assises de Périgueux, qui a condamné en 2007 l'agriculteur, proche du syndicat Coordination rurale, à trente ans de réclusion criminelle, l'avocat général, n'avait, pour sa part, trouvé à l'accusé aucune circonstance atténuante. « Il ne s'agit pas de l'acte d'un désespéré mais de celui d'un homme rempli de haine ! » avait-il alors martelé dans son réquisitoire.

En vingt ans, intimidations et actes violents, essentiellement dans le secteur des entreprises agricoles, seraient, selon les syndicats, devenus monnaie courante, pour leurs collègues confrontés à une véritable vindicte, attisée par les discours de certaines organisations patronales, via notamment les réseaux sociaux, qui « infusent dans les campagnes », « rentrent dans des cerveaux de personnes fragiles, considérant avoir un blanc-seing pour passer à l'acte ». Pendant ce temps, les représentants de l'État détournent le regard, peu soucieux d'apporter à leurs agents le soutien public qu'ils ne cessent de réclamer.

Le sanglier pendu et éventré devant un bâtiment de l'inspection du travail à Agen (Lot-et-Garonne) par des militants de la Coordination rurale, lors de leur mouvement de contestation en janvier 2024, a, à cet égard, profondément marqué les esprits. Et ravivé les plaies. Le silence de la ministre démissionnaire chargée du Travail, Catherine Vautrin, qui aurait refusé d'accéder aux demandes répétées de rencontre par les syndicats et de prise de parole publique forte pour réaffirmer la légitimité de leurs missions, est à leurs yeux symptomatique d'une remise en cause même de leur rôle de défense des droits des travailleurs.

« L'affaire du sanglier n'a pas conduit à un drame, cette fois, mais tous les ingrédients étaient là », analyse Cécile Clamme. Pour Vadim Hosejka, secrétaire général du syndicat FO du travail, de l'emploi et de la formation professionnelle (FO Tefp), « tous les voyants sont au rouge. La question n'est plus de savoir si un autre acte criminel va av oir lieu, mais quand il aura lieu », affirme le syndicaliste, qui tient toutefois à « éviter tout amalgame entre la majorité des agriculteurs confrontés à des difficultés et à une poignée d'entre eux qui ont fait de leur exploitation une zone de non-droit ».

Pour Fanny, une trentenaire militante à SUD travail, « ce qui a conduit à cet assassinat n'a toujours pas été réglé, notamment la réduction drastique de nos moyens humains ». De 2 400 agents de contrôle en 2014, l'inspection du travail est passée à 1 700 en l'espace de dix ans, au gré de réformes qui n'ont cessé de la fragiliser, alors même que, comme l'a rappelé Anthony Smith, « le Code du travail est notre bien commun, le dernier fil de protection pour les travailleurs de ce pays ».

L'Humanité
mercredi 11 septembre 2024 1123 mots, p. 6

« Le RN est au centre du jeu politique alors que nous l'en avions sorti »

Entretien réalisé par Margot Bonnéry et Aurélien Soucheyre

Nouveau Front populaire L'ex-ministre de la Santé Aurélien Rousseau a quitté le gouvernement Borne, fin 2023, en réaction à la loi asile et immigration. Élu député sous les couleurs de la gauche, il fustige la nomination de Michel Barnier.

Emmanuel Macron a nommé Michel Barnier à Matignon. Qu'en pensez-vous ? Vous avez été au coeur de la machine, en tant que directeur de cabinet d'Élisabeth Borne puis ministre de la Santé, avant de claquer la porte. Que pensez-vous du macronisme ? Votre parcours peut surprendre : vous avez été militant PCF avant d'être ministre de Macron, puis député NFP. Au fond, quelle est votre colonne vertébrale politique ? Comment voyez-vous la suite de votre engagement ? Quel chemin défendez-vous à gauche ?

A ncien directeur de cabinet d'Élisabeth Borne et ministre de la Santé d'Emmanuel Macron, Aurélien Rousseau a démissionné du gouvernement en décembre 2023 pour marquer son opposition à la loi immigration qui franchissait pour lui « toutes les lignes rouges ». Élu député du Nouveau Front populaire (NFP) en juillet, membre de Place publique, il siège avec les socialistes à l'Assemblée nationale.

Emmanuel Macron a nommé Michel Barnier à Matignon. Qu'en pensez-vous ?

C'est une faute. C'est évidemment au président de nommer le premier ministre, mais il ne pouvait pas décider a priori que la force politique arrivée en tête, le Nouveau Front populaire, ne serait pas en capacité de gouverner. Il fallait faire confiance au débat au Parlement et respecter le vote des citoyens, qui montre un rejet massif du macronisme. Mais le chef de l'État refuse toute remise en cause de sa politique et, au fond, de l'alternance. Au final, la France se retrouve avec un gouvernement de droite après un succès électoral de la gauche. Pire : elle se retrouve avec un exécutif qui ne peut se maintenir qu'avec la bienveillance d'une extrême droite pourtant battue grâce au front républicain. Ce n'est pas juste une anomalie, cela suscite la colère : le RN est au centre du jeu politique alors que nous l'en avions sorti, et il va demander des gages qui vont peser sur les plus fragiles.

Vous avez été au coeur de la machine, en tant que directeur de cabinet d'Élisabeth Borne puis ministre de la Santé, avant de claquer la porte. Que pensez-vous du macronisme ?

Je n'ai jamais été « macroniste », j'ai toujours pensé qu'il y avait une droite et une gauche. Lorsque j'étais à Matignon, j'estimais qu'il y avait des espaces politiques où il était possible d'être utile. Je ne rejette pas tout ce qui a été fait, mais peut-être aurais-je dû marquer plus tôt certains désaccords, même lorsque j'étais un collaborateur et non un responsable politique. Sur la réforme des retraites, je me suis battu jusqu'au bout pour trouver des accords avec les organisations syndicales. Mais je n'ai pas réussi. Puis je suis devenu ministre de la Santé, là encore persuadé que je pouvais obtenir des avancées. Après cinq mois, j'ai quitté le gouvernement car la loi immigration franchissait pour moi toutes les lignes rouges. Les personnes qui travaillent ont le droit d'avoir un titre de séjour dans notre pays, et toute personne a le droit d'être soignée. Le texte du gouvernement acceptait de franchir le pas de la préférence nationale voulue par l'extrême droite. C'est insupportable. Ce n'est pas en allant sur le terrain du RN, en reprenant ses mots, que nous gagnerons face à lui la bataille culturelle. Bien au contraire. J'ai donc démissionné sans hésiter. Et je constate que, depuis, la politique a toujours penché à droite. Il y a eu la loi immigration, il y a eu la dissolution qui mettait le RN dans les meilleures dispositions possible. Et il y a aujourd'hui un futur gouvernement qui sera dans une situation inédite de soutien sans participation du RN.

Votre parcours peut surprendre : vous avez été militant PCF avant d'être ministre de Macron, puis député NFP. Au fond, quelle est votre colonne vertébrale politique ?

J'ai grandi politiquement dans le communisme municipal. J'ai milité au PCF, j'ai été collaborateur de Pierre Mansat, élu communiste, puis, après l'ENA, j'ai travaillé auprès de Bertrand Delanoë avec cette culture d'être utile ici et maintenant. C'est ce qui a conduit les communistes en 1981 ou en 1997 à participer au gouvernement. J'ai aussi été directeur général de l'agence régionale de santé d'Île-de-France. J'appliquais les décisions du gouvernement et j'ai porté à mon échelle une politique dont je suis fier pendant le Covid, notamment sur le dépistage et la vaccination en Seine-Saint-Denis... Je salue d'ailleurs la solidité de l'exécutif dans cette crise hors norme. Par ailleurs, je rejoins la culture du PCF selon laquelle il faut « connaître l'État » si l'on veut un jour gouverner.

Comment voyez-vous la suite de votre engagement ?

Je veux contribuer au réarmement politique et idéologique de la gauche. Par exemple, notre système de protection sociale repose sur la création de valeur par le travail. Or, dans tous les champs de la société, le rapport au travail bouge. Il n'est pas perçu par tous comme un facteur d'émancipation. Par ailleurs, de nouveaux risques sociaux existent, nous devons délibérer des choix de socialisation. En tant que député, je compte porter la question de la prévention : notre système de santé doit être beaucoup plus préventif et, pour y parvenir, il doit prendre bien plus en compte les inégalités sociales de santé. Nous devons investir massivement dans la prévention pour faire reculer l'obésité, véritable fléau de santé publique qui touche d'abord les populations les plus précaires.

Quel chemin défendez-vous à gauche ?

Nous devons nous élargir et nous préparer à gouverner. Il ne faut surtout pas attendre 2027 pour agir, car les coups vont pleuvoir. Nous devons nous forger un socle commun et ouvrir notre centre de gravité. L'idée selon laquelle la discussion serait toujours le préalable à une trahison est délétère. Il faut dialoguer. La gauche doit montrer qu'elle est rassurante, qu'elle peut gouverner et faire des transformations en profondeur sans que le pays ne soit à feu et à sang. Je crains par exemple que Marine Le Pen ne l'emporte si c'est le discours de la FI qui devient central au NFP. Il faut aussi que la gauche se parle beaucoup plus, et qu'elle assume de prendre le risque de l'exercice du pouvoir dans sa diversité.

Libération
mercredi 11 septembre 2024 1272 mots, p. 1,8,9

FRANCE

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10 septembre 2024 - Libération (site web)

CLÉMENTINE AUTAIN «Il faut se préparer à une candidature unique des gauches»

CHARLOTTE BELAÏCH; SACHA NELKEN

FRANCE

PAGES 8-9 CLÉMENTINE AUTAIN «Il faut se faire aimer d'autres parties de l'électorat» embre du Parti communiste français puis de La M France insoumise (LFI), désormais inscrite dans le groupe écologiste à l'Assemblée, la députée de Seine-Saint-Denis Clémentine Autain a toujours plaidé pour l'union de la gauche. Aujourd'hui encore, alors qu'elle sent émerger des tentations de rupture, celle qui a lancé le mouvement l'Après avec Raquel Garrido, Danielle Simonnet La députée de Seine-Saint-Denis, qui a rompu avec LFI, a créé le mouvement l'Après avec d'autres anciens insoumis. Elle continue de plaider pour un renforcement du Nouveau Front populaire, jugeant cependant qu'il doit élargir sa base électorale à un nouveau public.

et Alexis Corbière, tous exclus de LFI, appelle le Nouveau Front populaire (NFP) à se solidifier pour construire une candidature commune à la prochaine présidentielle. Michel Barnier va former un gouvernement qui, sans aucun doute, penchera à droite. Quelles conclusions en tirez-vous ? C'est un immense hold-up. L'enseignement principal des dernières législatives, c'est le barrage à l'extrême droite. Or, nous avons un Premier ministre qui provient d'un parti ayant refusé le front républicain et qui est compatible avec le RN. Le Président, élu deux fois pour faire barrage à Marine Le Pen, pactise aujourd'hui avec elle. Il invente une nouvelle formule du «en même temps» : et de droite, et d'extrême droite. Je suis révoltée.

Il s'assure ainsi une forme de continuité. Il ne cherche pas la stabilité du pays mais la continuité de sa politique. Il n'a pas nommé Lucie Castets à Matignon parce qu'il savait qu'en quelques décrets, nous pouvions défaire des éléments essentiels de sa politique, sur les retraites ou les salaires notamment. Macron passe son temps à marcher sur le corps de tous les mécanismes démocratiques et alimente le dégoût des Français vis-à-vis de la politique. Ça me rappelle 2005 et le mépris du résultat du référendum sur la Constitution européenne. Tout cela génère de la résignation et du ressentiment. Mais je crois que la colère et l'espoir vont prendre le dessus. Depuis le lancement du NFP, vous insistez sur le fait qu'il ne peut pas être qu'un «cartel de partis». Comment l'empêcher ? Nous devons le déployer, de bas en haut, en commençant par des assemblées du NFP partout en France. Nous avons besoin d'un cadre pérenne et structuré. C'est la condition pour se tourner, ensemble, vers les Français, les convaincre que nous sommes l'alternative.

Il est urgent de prolonger l'élan déployé lors de la campagne des législatives en permettant aux forces citoyennes, sociales, culturelles d'y trouver leur place. Dans la séquence, les partis se sont renforcés, et c'est bien, mais certains n'ont pas envie d'adhérer à l'un des partis, ils veulent adhérer au tout. Je plaide pour que l'adhésion directe au NFP soit possible.

N'y a-t-il pas un risque, qu'à terme, le NFP explose comme la Nupes ? Il faut le conjurer, éviter de reconsti - tuer le scénario des deux gauches irréconciliables. Faire vivre l'union en dehors du partage des cir - conscriptions, c'est crédibiliser notre capacité à gouverner ensemble. Et anticiper les échéances électorales à venir. Si le pays s'enfonce dans la crise de régime et que les gouvernements s'enchaînent faute de majorité, Emmanuel Macron pourrait être contraint de démissionner. Comment préparer une poten- tielle présidentielle anticipée ? Il faut se préparer à une candidature unique des gauches et des écologistes, donc trouver un cadre et une méthode de désignation commune. Vous sentez les partis prêts à cela ? Pour l'instant, on a le sentiment que certains imaginent un scénario alternatif à l'union des gauches et des écologistes. Mais avec la tripolarisation du champ politique, il n'y en a pas si l'on veut gagner. Comment faire sans LFI, la force de gauche qui a le plus de députés, comme le rêve l'opposition à Olivier Faure au sein du PS ? Ce n'est pas sérieux. De l'autre côté, on voit bien que Jean-Luc Mélenchon se prépare pour une quatrième présidentielle alors que tout le monde sait qu'il ne fait pas consensus au sein du NFP. Tous ceux qui voudront détruire l'union seront des acteurs de la défaite. Comment la gauche peut-elle l'emporter ? En se rassemblant et en travaillant.

Où va-t-on chercher les électeurs manquants pour conquérir la majorité ? C'est le grand débat stratégique. Tout le monde doit tirer les enseignements du bilan de l'ère Hollande qui a désespéré les catégories populaires et détruit la gauche. C'est ce qui explique en grande partie le succès de Jean-Luc Mélenchon aux présidentielles, même s'il n'a pas franchi le seuil du second tour. L'ancrage dans une gauche franche, déterminée à lutter contre le néo libéralisme et le productivisme, à faire vivre l'esprit public, me semble déterminant. Mais cette perspective de rupture n'est pas synonyme de clivages ou de propos fracassants à tout instant. A la fin, il faut conquérir la majorité de l'électorat.

Où aller chercher ces 51 % ? Nous avons des points de force à conforter dans la jeunesse, les coeurs de métropole et les quartiers populaires à forte population issue de l'immigration. Pour l'emporter, il faut aussi se faire aimer dans d'autres parties de l'électorat. Il y a des trous béants dans certains territoires, notamment les sous-préfectures, beaucoup à reconquérir chez les ouvriers et employés, du boulot pour convaincre les personnes âgées. Les enjeux du travail et des services publics mériteraient d'être mis en avant. Et quand je lis que les Français estimeraient le RN moins dangereux pour la démocratie que LFI, je pense que les grands médias ne peuvent pas être tenus pour seuls responsables. L'enjeu n'est pas de faire simplement un bon premier tour, mais de gagner au deuxième. Quel va être le rôle de Lucie Castets à présent ? Elle est la preuve vivante que le NFP est possible. C'est donc une très bonne nouvelle qu'elle fasse le choix de s'engager durablement. Elle peut aider à ouvrir et structurer le NFP au-delà des partis.

Comment vivez-vous la vie hors de LFI ? La brutalité des purges laisse évidemment des traces qu'il faudra dépasser. Nous avons été exclus pour avoir dit nos désaccords sur le traitement de l'affaire Quatennens, défendu la démocratie interne, plaidé pour le respect des syndicats pendant la réforme des retraites, dit notre désaccord sur les termes utilisés lors du 7 Octobre, manifesté à Strasbourg contre l'antisémitisme, plaidé inlassablement pour la culture de l'union à gauche et pour un profil moins clivant. Puisqu'il n'est pas possible d'être en désaccord avec la direction au sein de LFI, nous continuerons à défendre nos convictions ailleurs.

La direction de LFI vous accuse d'avoir préparé votre départ avant même votre éviction. Oui, nous avions déposé des statuts pour un club de réflexion puisque nous n'avions aucun espace dans le mouvement. On est virés pour ça ? C'est grotesque.

Quelle est la suite pour l'Après ? Notre association tiendra son AG constitutive le 5 octobre. Nous voulons rassembler celles et ceux attachés à l'union, à la démocratie et à l'ouverture sur la société mobilisée, sur la base d'un projet de transformation en profondeur. Je suis favorable à la mutualisation de nos forces avec d'autres mouvements politiques proches, comme Picardie debout ou Génération·s. Ce qui est paradoxal, c'est que nous étions les plus acharnés à défendre l'union, et nous avons été mis de côté. Ça ne me pose pas de problème tant que le projet pour lequel je me bats voit le jour. Mais je sens poindre des tentations très fortes de faire exploser l'outil unitaire, donc je pense qu'on aura besoin d'un espace ciment.

«Nous avons besoin d'un cadre pérenne et structuré du NFP. C'est la condition pour convaincre les Français que nous sommes l'alternative.»

Le Figaro, no. 24898
Le Figaro, mercredi 11 septembre 2024 980 mots, p. 17

Politique

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10 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Quel parcours pour Michel Barnier, vingt-sixième premier ministre de la Ve République ?

Titulaire le plus âgé de la fonction, le cinquième premier ministre d'Emmanuel Macron a décroché son premier mandat sous la présidence de Georges Pompidou.

Tabard, Guillaume

Benjamin des députés en 1978, passé par quatre ministères, comme François Fillon avant lui, Michel Barnier est le seul chef du gouvernement avec Raymond Barre à avoir été commissaire européen avant d'entrer à Matignon.

Tenir jusqu'au 15 février

Michel Barnier est le cinquième premier ministre d'Emmanuel Macron en un peu plus de sept ans. Seul François Mitterrand en avait nommé plus, sept, dont deux de cohabitation, en deux septennats. Quatre chefs du gouvernement s'étaient succédé sous Jacques Chirac en douze ans et trois sous les dix ans de la présidence du général de Gaulle. Valéry Giscard d'Estaing a effectué un septennat qui a compté deux premiers ministres. Trois présidents sont restés cinq ans à l'Élysée : sur cette période, François Hollande a eu trois partenaires à Matignon et Georges Pompidou, deux ; seul Nicolas Sarkozy a effectué la totalité de sa présidence avec un seul titulaire de la fonction (François Fillon).

En privé, Emmanuel Macron confie espérer que la solution Barnier soit pérenne jusqu'à la fin de son second mandat, en 2027. Si c'était le cas, le nouvel hôte de Matignon pourrait atteindre une douzième place, sur vingt-six, dans le classement de la longévité des premiers ministres, dépassant, pour la présidence Macron, les 682 jours de Jean Castex, les 603 jours d'Élisabeth Borne et les 240 jours de Gabriel Attal, mais ne pourrait pas dépasser les 1 145 jours d'Édouard Philippe. À l'inverse, il lui faut tenir au moins jusqu'au 15 février prochain pour ne pas battre le record de brièveté, à ce jour détenu par Bernard Cazeneuve (160 jours).

Un benjamin devenu doyen

À 73 ans, Michel Barnier est le doyen des premiers ministres au jour de sa nomination, alors que Gabriel Attal, à 34 ans, en est le benjamin. Jamais un septuagénaire ne s'était installé à Matignon depuis Léon Blum lors de son second passage à la tête du gouvernement, en 1946.

Mais, au début de sa carrière politique, le nouveau premier ministre détient trois trophées de benjamin. Benjamin des conseillers généraux (aujourd'hui conseillers départementaux), lorsqu'il a décroché son tout premier mandat électif, devenant en 1973, à 22 ans, conseiller général du canton de Bourg-Saint-Maurice (Savoie). Puis benjamin de l'Assemblée nationale, en 1978, à 27 ans, lorsqu'il reprit au PS la 2e circonscription de la Savoie longtemps détenue par le ministre centriste Joseph Fontanet. En 1982, prenant la tête du département de la Savoie, il fut aussi, à 31 ans, le plus jeune des présidents de conseil général - record battu depuis par l'actuel ministre des Armées, Sébastien Lecornu, élu président du conseil départemental de l'Eure à 28 ans.

Benjamin de l'Assemblée nationale en 1978, Michel Barnier partage ce titre avec François Fillon, benjamin lors de la législature suivante (1981) et seul autre benjamin à être également devenu plus tard premier ministre, François Baroin (1993), Jean-François Copé (1995), Laurent Wauquiez (2004), Olivier Dussopt (2007) ou Marion Maréchal (2012). L'actuel benjamin est Florian Termet, député RN du Morbihan, âgé de 22 ans. Sous la IIIe République, Pierre Mendès France (1932) et Jacques Doriot (1924) avaient aussi été, à 25 ans, les plus jeunes députés de France.

Député de 1978 à 1993, Barnier fut ensuite sénateur de la Savoie, élu en 1995 mais ne siégeant que de 1997, après son départ du gouvernement, à 1999, lorsqu'il fut nommé commissaire européen. Avec Michel Debré, Jean-Pierre Raffarin et François Fillon, il est l'un des quatre sénateurs devenus premier ministre. Maurice Couve de Murville, Pierre Mauroy et Michel Rocard ont siégé au Palais du Luxembourg après Matignon.

À la tête de quatre ministères

Dans sa carrière gouvernementale, Michel Barnier a exercé quatre fonctions différentes : l'Environnement (1993-1995), les Affaires européennes (1995-1997), les Affaires étrangères (2004-2005) et l'Agriculture (2007-2009). Il est ainsi le deuxième chef de gouvernement à être passé par l'Environnement ou l'Écologie, après Élisabeth Borne, et par les Affaires européennes, après Bernard Cazeneuve.

Le ministère de l'Agriculture a donné à la France trois autres chefs du gouvernement : Jacques Chirac, Édith Cresson et Michel Rocard. Ce fut le cas sous la IIIe République pour Henri Queuille et André Tardieu et, sous la IVe, pour Pierre Pflimlin.

Trois autres premiers ministres avaient occupé le Quai d'Orsay avant d'aller à Matignon : Maurice Couve de Murville, Alain Juppé et Dominique de Villepin. Notons que plusieurs chefs du gouvernement sont ensuite devenus chefs de la diplomatie : Michel Debré, Laurent Fabius, Jean-Marc Ayrault et Alain Juppé qui a ainsi été au Quai avant puis après avoir été premier ministre.

Quatre ministères différents avant Matignon, pour Barnier, c'est presque un record. Seul Jacques Chirac avait préalablement occupé cinq postes (secrétaire d'État à l'Emploi, puis aux Finances, ministre des Relations avec le Parlement, de l'Agriculture et de l'Intérieur). François Fillon est également passé par quatre ministères (Enseignement supérieur, Télécommunications et Recherche, Travail, Éducation).

Commissaire européen, comme Barre

Michel Barnier a effectué une longue carrière européenne. Mais pas principalement comme député européen. Tête de liste UMP pour la région Île-de-France en 2009, où il est arrivé largement premier (29,6 % devant les 20,3 % de la liste PS d'Harlem Désir), il n'a siégé que six mois au Parlement de Strasbourg puisqu'il est redevenu commissaire européen en février 2010, en charge du marché intérieur et des services. Ce mandat de cinq ans fut son second au sein de la Commission européenne, où il avait siégé une première fois de 1999 à 2004 ; il était alors en charge des politiques régionales, second budget de l'Union après la politique agricole commune. Il n'est que le deuxième premier ministre français à avoir exercé cette fonction. Avant lui, seul Raymond Barre avait été commissaire européen, de 1967 à 1973. Édith Cresson le fut également (1995-1999), mais après avoir quitté Matignon.

Le Figaro, no. 24898
Le Figaro, mercredi 11 septembre 2024 847 mots, p. 4

Politique

Immigration : le bloc central fixe déjà ses lignes rouges au premier ministre

Bordas, Wally, Lagrave, Martin

L'hypothèse a fait frémir toute l'aile gauche du camp Macron. Lundi soir, l'évocation par Franceinfo d'un possible retour du ministère de l'Immigration, presque quinze ans après la suppression de ce portefeuille institué par Nicolas Sarkozy, a monopolisé le débat politique. Au point d'obliger Matignon à réagir, certes mollement, par la voix de l'entourage du premier ministre, qui s'est contenté d'indiquer que Michel Barnier entendait «traiter avec sérieux le sujet de l'immigration». Pas suffisant pour éteindre le début d'incendie au sein du camp présidentiel. Car, alors que les parlementaires du bloc central - notamment au MoDem et à Renaissance - souhaitent « juger sur pièces » l'action du nouveau premier ministre, une telle rumeur les a interrogés sur la future ligne politique qu'entend porter le chef de gouvernement.

Il faut dire que le sujet, ô combien sensible dans l'ex-majorité, a replongé de nombreux députés dans l'épisode traumatique du projet de loi (PJL) immigration de la fin 2023. En décembre dernier, le durcissement du projet de loi imposé par la droite, puis son adoption grâce aux voix du Rassemblement national, avaient provoqué une crise d'une ampleur inédite dans les rangs macronistes. À l'Assemblée, d'abord, où l'aile gauche avait failli faire sécession, mais aussi au gouvernement, où quatre ministres avaient menacé de démissionner avant qu'Aurélien Rousseau (Santé) ne claque la porte au nom de ses convictions. Source de malaise depuis les premiers jours du macronisme, la question migratoire n'a eu de cesse de fragiliser le sacro-saint « dépassement » en réveillant régulièrement le clivage droite-gauche. En avril 2018, la première fracture au sein de la majorité avait d'ailleurs été déclenchée par la loi asile-immigration de Gérard Collomb, entraînant la fronde d'une partie des députés LREM.

Six ans plus tard, alors que le nouveau chef du gouvernement ne provient pas des rangs du bloc central, les contestations de parlementaires pourraient s'exprimer de manière bien plus débridée. Surtout dans un contexte où les déclarations passées du premier ministre ressurgissent. En 2021, alors candidat à la primaire des Républicains, l'ancien commissaire européen plaidait pour un « moratoire sur l'immigration ». Devant les parlementaires LR, l'ex-négociateur du Brexit avait même préconisé un retour de la « souveraineté juridique » de la France sur le sujet. Des propos aux accents eurosceptiques qui avaient fait des déçus à Bruxelles, et provoqué l'indignation de l'ancienne majorité présidentielle.

Plus libre que jamais

Aujourd'hui, de nombreux élus mettent en garde Michel Barnier : «Le programme du candidat ne pourra pas être le programme du premier ministre», affirme Bastien Marchive, député macroniste (apparenté Ensemble pour la République) des Deux-Sèvres. Son collègue centriste Richard Ramos abonde : «Le MoDem, je le rappelle, a toujours considéré qu'il fallait une immigration mais une immigration choisie» ,avant de fixer une ligne rouge sur «l'aide médicale d'État»(AME). L'élu du Loiret qualifie ce gouvernement de « yaourt à date limite de consommation». «On pourrait penser que c'est Marine Le Pen qui sifflera la fin de la récréation en mettant un terme à sa bienveillance à l'égard du premier ministre, mais le plus grand risque, c'est la fracture du bloc central», conclut-il.

Hasard du calendrier, Michel Barnier était attendu mardi soir à Rosny-sur-Seine, pour la journée parlementaire du parti présidentiel Renaissance. Avant la prise de parole du premier ministre, l'inquiétude était palpable au sein de l'aile gauche de l'ex-majorité. Et la thématique de l'immigration au coeur des discussions. «Nous avons déjà beaucoup fait sur le sujet, nous avons voté une loi l'année dernière, appliquons-la. Un moratoire sur l'immigration n'a aucun sens puisque nous avons besoin d'une immigration de travail aujourd'hui en France», considère Roland Lescure, ministre démissionnaire de l'Industrie et vice-président macroniste de l'Assemblée.

Le député Ludovic Mendes va encore plus loin : «Si sa nomination pousse certains dans notre camp à mettre encore plus la barre à droite, ça va être difficile. Quand je vois les prises de parole de certains macronistes qui parlent d' « insécurité culturelle », qui est une théorie d'extrême droite, ça me dérange énormément», fustige-t-il, alors que le concept en question a été créé par feu le héraut de la gauche républicaine Laurent Bouvet. Objectif de l'élu, dénoncer l'interview accordée lundi au Figaro par ses collègues Charles Rodwell et Mathieu Lefèvre, à qui il s'en prend indirectement : «Ce sont des personnes qui sont persuadées d'avoir raison et qui oublient un peu l'Histoire de notre pays.»

Figure de l'aile gauche macroniste depuis plusieurs années, Stella Dupont ne dit pas autre chose. Celle qui a longtemps hésité avant de rester apparentée au groupe EPR se sent désormais plus libre que jamais dans son positionnement. Et elle ne compte pas faire de cadeau au nouveau premier ministre. «Michel Barnier? Nous allons regarder son positionnement de près. Ses propositions lors des primaires de la droite suscitent mon inquiétude. Que le retour d'un « ministère de l'Immigration » ait également été évoqué aussi. Cela me paraîtrait un peu ambitieux de vouloir rassembler en faisant ça» , prévient celle qui fut l'une des parlementaires de l'ex-majorité à voter contre le projet de loi immigration de Gérald Darmanin. Le ton est donné. W B ET ML

Libération
mercredi 11 septembre 2024 520 mots, p. 9

AUTRE

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10 septembre 2024 - Libération (site web)

La gauche fait front contre Michel Barnier

SACHA NELKEN

AUTRE

Après plusieurs semaines à tenter d'installer Lucie Castets à Matignon, les différentes forces du Nouveau Front populaire abordent la nouvelle séquence en ordre de bataille, revendiquant le statut de seule véritable opposition.

S i Michel Barnier en doutait, le voilà fixé. Aucun socialiste n'intégrera le gouvernement du nouveau Premier ministre qui, lors de sa première interview télévisée, a expliqué qu'il comptait ouvrir son équipe à «des personnalités de gauche». C'est en tout cas ce que lui ont affirmé le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, et le président du groupe rose à l'Assemblée nationale, Boris Vallaud, lors d'un échange téléphonique lundi. La direction du parti rejette d'ailleurs toute entrevue avec le transfuge de LR jusqu'à sa déclaration de politique générale. A l'inverse, le communiste Fabien Roussel sera reçu le 17 septembre par le Premier ministre. Mais l'ex-député du Nord ira au rendez-vous «sans illusion», uniquement pour marteler les grandes priorités de son parti.

Revirements. Après plusieurs semaines à tenter d'installer Lucie Castets à Matignon, le Nouveau Front populaire aborde donc la nouvelle séquence dans la peau d'opposant. Pour certains membres de l'alliance, le refus du Rassemblement national de censurer d'entrée de jeu Michel Barnier fait de la gauche la seule opposition réelle au pouvoir en place. «Le RN est la dernière béquille d'Emmanuel Macron», attaque le député LFI Paul Vannier. D'ici aux prochaines échéances électorales, une part importante du NFP veut s'appuyer sur ce constat pour dénoncer les revirements du parti d'extrême droite. En plus de la bataille à mener autour des propositions phares des dernières législatives, comme la hausse du smic ou l'abrogation de la réforme des retraites.

Quand la session parlementaire s'ouvrira, les députés de la coalition de gauche auront un autre combat à mener, celui de la censure. A peine la nomination de Michel Barnier officialisée, les quatre formations de la coalition ont fait savoir qu'elles tenteraient de faire tomber le gouvernement, pour dénoncer le refus d'Emmanuel Macron d'appeler Lucie Castets à gouverner. «Dès que la procédure nous le permettra, nous déposerons la motion de censure promise», assurent les insoumis. Le salut du gouvernement dépendra ensuite du choix du Rassemblement national de se rallier ou pas, par leurs votes, à l'initiative du NFP.

Destitution. Pour être forte dans la période, la gauche sait qu'elle doit rester unie. Malgré tout, l'alliance ne parle pas d'une seule voix sur tous les sujets. Alors que les socialistes ont refusé de se joindre à une éventuelle procédure de destitution d'Emmanuel Macron, portée par les insoumis, les mélenchonistes martèlent qu'à leurs yeux, un tel projet ne relève pas seulement de la communication. Les députés LFI ne manquent pas de souligner que des élus écologistes et communistes se sont joints à leur procédure de destitution. «La question maintenant, c'est le positionnement du PS», assure une parlementaire proche de Mélenchon. Au-delà du soutien ou non des roses au fond du texte, LFI attend de voir si les membres PS du bureau de l'Assemblée nationale se prononcent pour que le débat se tienne en commission des lois. Ce qui serait la deuxième étape d'un projet hautement improbable.

Le Figaro, no. 24898
Le Figaro, mercredi 11 septembre 2024 911 mots, p. 6

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10 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Le NFP refuse en bloc de participer au futur gouvernement « macrono-lepéniste »

La volonté de Michel Barnier de nommer « des gens de gauche » ministres s'est pour l'instant heurtée à un mur au sein du Nouveau Front populaire.

Flurin, Richard

Il ne s'agissait manifestement pas d'une blague, mais les cadres du Nouveau Front populaire rient à s'en tenir les côtes. Dès sa nomination à Matignon, le nouveau premier ministre issu des Républicains, Michel Barnier, a fait savoir qu'il était ouvert à ce que «des gens de gauche»deviennent ministres. Message aussitôt relayé sur BFMTV par son vieil ami et lointain prédécesseur, Jean-Pierre Raffarin, qui s'est attiré une réponse sarcastique du patron du Parti socialiste, Olivier Faure : «Impatient de voir à quoi ressemble la gauche selon Raffarin» , a-t-il publié sur X. «Bon courage!», a abondé Manuel Bompard, bras droit de Jean-Luc Mélenchon, sur France 2. Il n'empêche, après plusieurs entretiens téléphoniques, Michel Barnier a dit vouloir poursuivre certains échanges dans son bureau. Avec la droite LR, d'abord, dont Gérard Larcher a annoncé dans Le Figaro qu'elle allait vraisemblablement participer au gouvernement. Mais avec une partie de la gauche, aussi, où l'exécutif n'a pas renoncé à quelques prises de guerre.

«Je n'y crois pas et je pense que toute personne qui rentrerait dans ce gouvernement ne pourrait pas être considérée comme une personne de gauche», a déjà tranché Manuel Bompard. À l'unisson des autres partis du NFP, qui craignent assez peu de voir leurs membres franchir le Rubicon. Il y va des socialistes, ainsi que l'ont tour à tour affirmé Olivier Faure et François Hollande. Il y va aussi des Verts, où la priorité accordée à la «dette écologique»ne convainc pas Marine Tondelier : « C'est juste impossible, ça n'aurait pas de sens», a-t-elle balayé. Quant au secrétaire national du Parti communiste français, Fabien Roussel, il assure au Figaroqu'il n'imagine pas sa formation «participer à un gouvernement qui vit grâce au soutien de l'extrême droite».

Reste que certaines ambitions personnelles pourraient toujours contrevenir au mot d'ordre des partis, comme cela s'est déjà vu pour un maroquin ministériel par le passé. Mais il faudrait alors affronter une coalition de gauche à couteaux tirés, prête à répudier le moindre transfuge qui se rendrait coupable de connivence avec ce que les mélenchonistes appellent déjà le «macrono-lepénisme». Parmi ceux qui, à gauche, ont tourné le dos à LFI et plaidé pour le compromis voire la coalition, aucun ne semble vouloir monter à bord du navire. Interrogés à tour de bras par la presse, Raphaël Glucksmann, Carole Delga, Loïg Chesnais-Girard, Jérôme Guedj, Anne Hidalgo, Hélène Geoffroy, Nicolas Mayer-Rossignol, et d'autres encore, ont tous prévenu qu'il n'en était pas question. Bernard Cazeneuve, sollicité par le chef de l'État lui-même pour entrer au gouvernement, a décliné aussi.

«C'est à se demander qui il a appelé», se gausse encore un chef à plume du NFP. Il existe bien l'option d'un ancien baron en retrait de ses mandats électifs : l'ex-premier ministre Manuel Valls s'est par exemple dit «ni ouvert ni fermé» dans Politico, tandis que l'ancienne finaliste de la présidentielle Ségolène Royal maintient à demi-mot son offre de service - après avoir pourtant prêté allégeance à Jean-Luc Mélenchon. Sans oublier une autre piste qui aurait été sérieusement envisagée pour Bercy, selon Politico : le patron de la HATVP, Didier Migaud. Il faut dire que cet ancien élu local et député PS s'est spécialisé sur la question des finances publiques jusqu'à diriger, entre 2010 et 2020, la Cour des comptes. Mais là aussi l'affaire aurait fini en eau de boudin, les conditions du haut fonctionnaire étant jugées intenables.

Rien n'aurait de toute façon assuré à ces personnalités, retirées de longue date du jeu politique, le soutien de députés de gauche qui les ont peu ou pas connues. Or l'unique but de la manoeuvre du nouveau premier ministre est justement de se tourner vers la gauche pour tenter de renforcer sa très fragile majorité. Et desserrer ce faisant la menace du Rassemblement national, qui n'exclut pas de renverser le gouvernement au moment du budget. Dès lors, s'arroger l'abstention bienveillante de députés du NFP sur une probable motion de censure pourrait, sait-on jamais, lui permettre de s'en sortir. «Il n'y a aucun scénario où Michel Barnier parvient à récupérer la gauche dans les trois prochains mois, même les plus anti-LFI», note froidement un député macroniste, qui estime qu'il ne faut pas sous-estimer le niveau de détestation du président de la République à gauche. Lequel parie sur «un profil vieux, soi-disant de gauche, parce qu'il va bien falloir dire que c'est équilibré».

Quitte à s'exposer davantage aux railleries de la gauche, qui refuse pour l'instant ne serait-ce que de rencontrer le nouveau premier ministre et promet de le censurer aussitôt que l'occasion se présentera, c'est-à-dire début octobre. «Nous nous rendrons à Matignon après le discours de politique générale si la motion de censure à laquelle nous nous associons n'aboutit pas» ,prévient un socialiste, qui a récemment décliné une invitation de l'exécutif. Les communistes, cependant, ont fait exception en annonçant qu'ils s'y rendraient. «Nous viendrons avec les mesures que nous attendons», affirme Fabien Roussel, qui espère «un dialogue franc» même s'il se dit «sans illusion». Une façon de se présenter en «homme de dialogue» , selon ses propres mots, et de se différencier dans une coalition de plus en plus belliqueuse. R.F.

Le Figaro, no. 24898
Le Figaro, mercredi 11 septembre 2024 1199 mots, p. 4

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10 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

La prudence de la droite, prête à rejoindre Barnier sans signer de chèque en blanc à Macron

À la veille de leurs journées parlementaires, les LR veillent à ne pas apparaître comme des soutiens automatiques du président.

Galiero, Emmanuel

La confiance des Républicains accordée à Michel Barnier depuis les premières heures de sa nomination à Matignon laisse peu de doute sur la probabilité d'en voir un certain nombre atterrir prochainement au gouvernement. Mardi matin, au lendemain des confidences accordées par le président du Sénat au Figaro, il semblait évident pour beaucoup que cette participation de la droite était bien sur les rails et que chacun devait se préparer à l'éventualité. Gérard Larcher a l'impression que le premier ministre a fait « siennes » les propositions du pacte législatif LR : « Je crois que nous pourrons participer au gouvernement. Cela me paraît logique, car le dialogue que nous avons instauré avec Michel Barnier est fluide et je ne doute pas qu'il puisse nous apporter les garanties nécessaires » , assure-t-il.

Parallèlement, quand le premier ministre a arrêté une position générale, dès lundi soir, en confirmant sa présence à toutes les rentrées parlementaires auxquelles il serait convié, son invitation à celle de la droite apparaissait à nombre d'élus comme une « évidence ». À ceci près que rien n'était encore décidé, ni rédigé formellement, mardi matin. L'explication, empreinte de prudence, est dans le prolongement des conditions posées par Les Républicains sur les conditions de leur participation au gouvernement. Après leur échange avec le premier ministre vendredi dernier, Laurent Wauquiez, président du groupe la Droite républicaine à l'Assemblée, comme Bruno Retailleau, président du groupe LR au Sénat, avaient indiqué qu'ils attendraient de revoir Michel Barnier avant de s'engager. Leur analyse est simple : nul doute que le nouveau premier ministre a la volonté d'agir en s'appuyant sur les orientations portées par la droite, mais il faudra être certain qu'il aura les moyens de mener une politique offensive, sans être empêché par l'Élysée.

La droite répète ce message pour ne pas apparaître comme un soutien automatique du macronisme, jugé responsable de toutes les difficultés du pays. Cette précaution est d'ailleurs posée à la veille d'un débat budgétaire qui s'annonce très compliqué au Parlement, voire périlleux pour l'hôte de Matignon, alors même que la France est dans le viseur de la Commission européenne pour déficit budgétaire excessif, avec un risque de sanctions chiffrées en milliards d'euros. D'où la vigilance constatée du côté du groupe présidé par Laurent Wauquiez (DR) concernant la présence du premier ministre aux journées parlementaires de la droite. « Michel Barnier avait été convié avant sa nomination, comme tous les anciens députés du département, selon l'usage, et il avait décliné pour des raisons d'agenda. Maintenant qu'il est premier ministre, une venue acterait le fait que nous sommes dans la majorité. C'est prématuré à ce stade, une telle orientation n'a pas été actée par le groupe » , précisait-on mardi matin.

« Baisers mortels »

Il reste encore un peu de temps avant le grand rassemblement d'Annecy où députés et sénateurs se retrouvent jeudi. Mais quid de Michel Barnier ? Malgré les réserves exprimées, plusieurs figures LR n'avaient aucun doute sur la présence du premier ministre. Pour Antoine Vermorel-Marques, député LR de la Loire, c'est plus qu'une évidence. « Quand on a un premier ministre LR, on ne se pose pas la question de savoir si l'on entre au gouvernement, car, dans l'opinion publique, on est au gouvernement. C'est même nous qui en sommes le chef! S'interroger n'a aucun sens. » Le parlementaire ne souhaite pas que les LR apparaissent hésitants sur le sujet. Un collègue abonde : «Nous sommes 47 à l'Assemblée, nous avons Matignon et nous nous demandons s'il faut inviter un premier ministre qui a toujours été fidèle à notre famille politique et que nous avons poussé pour le poste! Les Renaissance, eux, sont moins cons. Ils ont compris qu'il fallait l'inviter...» S'il est vrai que le parti présidentiel a finalement décidé de recevoir Michel Barnier, cela fut acté après un imbroglio interne qui a viré au casse-tête.

Chez les députés LR, on estime qu'une majorité d'élus sont d'accord avec l'idée de rejoindre le gouvernement Barnier, mais sans unanimité. Éric Pauget (Alpes-Maritimes) croit que certains ont besoin de temps pour « digérer » la situation. « Le jeudi matin nous étions dans l'opposition, le jeudi soir dans la majorité. C'est une réalité institutionnelle. Mais Macron, c'est fini, et nous avons enfin l'occasion, depuis 2012, de montrer que les bons sont chez nous » , soutient-il.

Au-delà des divergences d'analyse encore perceptibles, la droite est confrontée aux critiques de ceux qui dénoncent une nomination à Matignon, injustifiée au regard du poids numérique des LR à l'Assemblée. La gauche monte au créneau sans retenue sur ce thème et même Dominique de Villepin juge la situation politique «inouïe ». « Voilà Michel Barnier, issu d'un parti qui a fait 5,4% au premier tour des législatives, qui a 47députés, qui est soutenu, avec des conditions, par le parti présidentiel rejeté et battu par les Français » , a mis en garde l'ex-premier ministre de droite, en conseillant à son successeur à Matignon de se méfier des « baisers mortels qui risquent de l'étouffer ». Il le presse de s'affranchir nettement des lignes rouges de l'Élysée s'il veut durer et avoir une chance de réussir.

« Point d'équilibre »

La difficulté de la situation n'est niée par personne à droite. Les LR défendent leur position actuelle en faisant d'abord valoir que la somme de leurs députés et sénateurs les hisse en tête des forces politiques, avec un total de 178 parlementaires. Ensuite, ils invitent leurs rivaux à ne pas oublier que si aucune majorité n'est possible à l'Assemblée aujourd'hui, tout doit se jouer sur un « point d'équilibre » , que certains situent entre la droite et le centre, là précisément où Michel Barnier devra trouver des appuis pour faire passer ses réformes. Un député, sollicité pour rejoindre le gouvernement, prévient : « Le niveau de responsabilité des uns et des autres ne dépendra pas du premier ministre, et il reste à savoir s'il arrivera à ouvrir des portes, dans une logique à l'allemande ou à la belge, où personne n'a de majorité, mais où personne, aussi, n'a envie d'être inutile. »

Sur cette voie très étroite pour Matignon, la droite veut croire à des avancées possibles sur plusieurs sujets comme la sécurité, l'agriculture, l'éducation ou le handicap. Et, si la partie se révèle plus difficile sur d'autres urgences, comme l'immigration, elle se dit qu'il faudra peut-être attendre la prochaine présidentielle pour trancher. En attendant, malgré la multitude de questions restant posées, parmi les LR prêts à jouer à fond la carte Barnier, certains espèrent décrocher les ministères clés pour pouvoir peser le plus fortement possible sur une ligne politique de rupture. À les entendre, même si la droite devait prendre le risque, de gouverner avec des macronistes dans quelques jours, les réalités d'une situation politique totalement inédite imposent d'accorder un soutien total au nouveau premier ministre. Une éminente voix LR résume ainsi la situation : « Personne ne cherche à se renier, mais les circonstances nous obligent. Nous n'avons plus le choix. Ce sera le rendez-vous de la responsabilité. » E.G.

Le Monde
International, mercredi 11 septembre 2024 533 mots, p. 3
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9 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Téhéran aurait livré plus de 200 missiles balistiques à Moscou

Manquant de systèmes antiaériens, Kiev fait face au Fath-360, de conception très récente

Emmanuel Grynszpan

Aleurs maux déjà nombreux, les Ukrainiens se trouvant à moins de 100 kilomètres des positions russes peuvent désormais ajouter les missiles balistiques iraniens que Téhéran a récemment livrés à Moscou. Plusieurs médias ukrainiens citent des sources militaires indiquant qu’un navire russe a livré « plus de 200 Fath-360 » iraniens dans un port de la mer Caspienne le 4 septembre. Des instructeurs iraniens apprendront aux militaires russes à utiliser le missile au polygone de tir d’Achoulouk, situé à 45 kilomètres de la frontière kazakhe.

Opérationnel depuis 2022 et transportant une charge explosive de 150 kilogrammes, le Fath-360 a une portée de 120 kilomètres. Son guidage satellite lui octroie une marge d’erreur de 30 mètres. De grandes villes ukrainiennes comme Dnipro, Odessa ou Kharkiv se trouveront sous la menace de ce nouveau venu dans l’arsenal russe. Moscou a repris au printemps sa campagne de destruction systématique de l’infrastructure électrique ukrainienne. Kiev manque de systèmes antiaériens, comme le Patriot américain ou le Mamba franco-italien, capables d’abattre les missiles balistiques.

Ces derniers mois, des sources officielles aux Etats-Unis et dans d’autres pays occidentaux s’alarmaient d’une livraison imminente de missiles iraniens à Moscou en échange de technologies militaires. L’Iran a déjà livré, à partir de septembre 2022, des milliers de drones d’attaque de longue portée Shahed (désormais fabriqués sous licence en Russie), des missiles antichars Dehlavieh et des munitions d’artillerie. Le Kremlin n’a pas démenti la livraison, soulignant que la Russie développait comme elle l’entendait ses relations avec Téhéran.

« Escalade spectaculaire »

Téhéran envoie, de son côté, des signaux contradictoires. Le député iranien Ahmad Bakhshayesh Ardestani, membre de la commission de la sécurité nationale et de la politique étrangère, a confirmé lundi 9 septembre au quotidien iranien Ham-Mihan la fourniture de missiles balistiques à la Russie. Le même jour, le porte-parole du ministère des affaires étrangères, Nasser Kanani, rejetait « catégoriquement »cette information.

L’Union européenne a assuré, lundi, que les Occidentaux disposent d’ « informations crédibles » sur des livraisons de missiles balistiques iraniens à la Russie, selon Peter Stano, porte-parole du service diplomatique de l’UE. A Washington, le porte-parole adjoint du département d’Etat, Vedant Patel, a déclaré que la livraison de missiles balistiques par l’Iran à la Russie représenterait pour les Etats-Unis une « escalade spectaculaire » du soutien de Téhéran à Moscou dans la guerre en Ukraine et pourrait avoir des « conséquences importantes ». L’OTAN a, de son côté, mis en garde contre le risque d’ « escalade substantielle » si ces livraisons étaient confirmées. Le ministère des affaires étrangères ukrainien annonce des « conséquences dévastatrices » pour les relations bilatérales avec l’Iran si la livraison est avérée. Mais le pessimisme règne à Kiev sur la détermination des Occidentaux, après que des drones Shahed tirés par la Russie ont survolé sans conséquence les territoires de la Lettonie et de la Roumanie, les 7 et 8 septembre. « L’ennemi[russe] sait désormais que l’OTAN ne réagira pas aux violations de l’espace aérien », déplore, sur sa chaîne Telegram, Mykhaïlo Podoliak, conseiller spécial de M. Zelensky.

Le Figaro, no. 24898
Le Figaro, mercredi 11 septembre 2024 1656 mots, p. 16

Enquête

Comment Matignon est devenu la maison du chef de gouvernement

En 1935, le président du Conseil s'installe pour la première fois au 57, rue de Varenne, qui avait connu plusieurs hôtes prestigieux depuis le XVIIIe siècle. Second volet de notre récit en deux parties.

Perrault, Guillaume

Après la Grande Guerre fleurit un courant d'idées favorable au renforcement du rôle du président du Conseil. Les lois constitutionnelles de 1875, qui tiennent lieu de Constitution de la IIIe République et demeureront en vigueur jusqu'en 1940, ne disaient mot du chef du gouvernement. La fonction de président du Conseil, supprimée en 1849, avait été restaurée en 1876. Mais, jusqu'en 1914, ce dernier cumulait toujours ses fonctions de chef de gouvernement et un portefeuille ministériel, le plus souvent régalien (Intérieur, Affaires étrangères). En 1917 encore, Georges Clemenceau, appelé à la présidence du Conseil, se réserve le ministère de la Guerre. Et c'est installé à l'hôtel de Brienne, rue Saint-Dominique, qu'il dirige le pays et va devenir le « Père la Victoire ». Dès 1911, un maître des requêtes au Conseil d'État, Henri Chardon, avait préconisé de doter enfin la présidence du Conseil de services permanents (ils n'existaient pas à l'époque). Sa thèse n'allait nullement de soi dans la France républicaine d'alors, qui manifestait un culte pour le Parlement, seul habilité à exprimer la souveraineté nationale. Puis la création, en 1917, par les Britanniques, du Cabinet Office, chargé de renforcer la coordination du travail gouvernemental en temps de guerre, paraît à Henri Chardon corroborer ses réflexions.

Aussitôt après l'Armistice, un autre maître des requêtes au Conseil d'État, âgé pour sa part de 36 ans, Léon Blum, publie Lettres sur la réforme gouvernementale(Grasset). Le haut magistrat a découvert les réalités de l'exercice du pouvoir entre 1914 et 1916, lorsqu'il était directeur de cabinet du socialiste Marcel Sembat, ministre des Travaux publics. Or Léon Blum plaide pour une autorité accrue du président du Conseil. Il prend l'exemple du Conseil des ministres, censé être le lieu où le gouvernement délibère de façon collective sur les grandes décisions. « Bien que la loi prévoie en maintes occasions des résolutions arrêtées en Conseil des ministres, le Conseil n'a point de secrétaire, point de procès-verbal, point d'archives. Aucune de ses soi-disant décisions ne revêt une forme précise et certaine », fait valoir Léon Blum. « Deux ministres revenant chacun, après déjeuner, à son cabinet, en peuvent conserver chacun un souvenir différent, quand ils ne l'ont pas parfaitement oublié, l'un et l'autre, dans l'abondance des affaires effleurées. » Tout en multipliant les assurances de fidélité au régime parlementaire, l'auteur résume sa proposition : « conférer à la présidence du Conseil, en matière d'administration et de législation générale, des pouvoirs analogues à ceux que le ministre des Finances s'est acquis par une longue et heureuse suite d'usurpations sur tout ce qui touche les dépenses publiques ». Le juriste recommande de s'inspirer, dans l'art de gouverner, des méthodes de la grande industrie. Une position acrobatique pour un socialiste puisque, à l'époque, la SFIO se veut un parti révolutionnaire dont l'objectif ultime demeure, officiellement, la fin de la propriété privée et la dictature du prolétariat. Pour prévenir les critiques que son livre ne manquerait pas de faire surgir dans sa famille politique, Léon Blum ajoute que, si l'exercice de l'État ne s'inspire pas des méthodes du privé, c'est celui-ci qui lui imposera ses lois : « Ce pays est las de l'effort inefficace, de l'agitation en pure perte. Il veut un gouvernement qui marche sous une impulsion ferme et constante, dans un sens clairement déterminé. Il veut entendre ce rythme joyeux de la machine bien réglée qui avance et qui produit, plaide l'auteur. Nous savons que son exigence est légitime est qu'elle répond à l'instinct même de la conservation. À nous de prouver qu'elle n'est pas incompatible avec le régime parlementaire. (...) À nous d'empêcher que l'on cherche ailleurs. »

Des hommes politiques de droite, conservateurs (Louis Marin) ou modérés (Pierre-Étienne Flandin, André Tardieu), avancent des propositions plus ambitieuses encore dans les années 1920 et la première moitié des années 1930. Tardieu, en particulier, fait figure de recours pour la droite parlementaire à l'époque et multiplie les livres sur le sujet. Il écrira bientôt avec amertume : « Tout président du Conseil, dès qu'il prend place, a l'impression directe de sa précarité devant la masse amorphe et puissante, dont il sort » (La Révolution à refaire, tome II : La Profession parlementaire). Après les émeutes du 6 février 1934, un gouvernement d'union nationale, allant des radicaux-socialistes à la droite de tradition, est constitué et dirigé par l'ancien président de la République Gaston Doumergue. Tardieu en fait partie et pousse à renforcer les prérogatives de l'exécutif. Doumergue présente un projet de révision constitutionnelle modeste au regard des préconisations de son ministre, mais c'est encore trop : les socialistes accusent Tardieu de césarisme et les radicaux-socialistes désavouent le projet. C'est l'échec, et Doumergue doit démissionner.

Son successeur, Pierre-Étienne Flandin, revoit les ambitions des rénovateurs à la baisse. À défaut de révision constitutionnelle pour fortifier l'exécutif, il entend au moins conférer au président du Conseil une existence administrative, c'est-à-dire un budget, des services, des bureaux. Après une négociation approfondie avec les parlementaires, le chef du gouvernement réussit à faire adopter un amendement qui devient l'article 23 de la loi de finances pour 1935, ainsi libellé : « Le ministre chargé de la présidence du Conseil a sous sa direction : les services administratifs de la présidence du Conseil ; la direction générale des services d'Alsace-Lorraine ; le secrétariat général du Conseil supérieur de la défense nationale ; le Conseil national économique ; le Conseil national de la main-d'oeuvre ; les services de la statistique générale de la France. » Ainsi est née une instance cruciale, le secrétariat général du gouvernement, chargé de la coordination du travail intergouvernemental, tandis que des services étaient rattachés au chef du gouvernement en raison du caractère prospectif de leur mission (en matière de défense, d'emploi, d'économie et de statistiques) ou de préoccupations d'époque (« prendre soin » des trois départements récupérés au terme de la Grande Guerre et à qui les pouvoirs publics avaient permis de conserver des spécificités juridiques dont la plus connue est la non-application de la loi de 1905 et le maintien du Concordat). Fort de cette base légale, Flandin peut adopter un décret organisant ses services administratifs. On commence modestement, pour ne pas effrayer les Chambres. Le secrétaire général du gouvernement a le droit de recruter 14 chargés de mission. Rédacteurs, commis, huissiers et gardes républicains sont affectés à la présidence du Conseil.

Mais où s'installer ? Doumergue a, semble-t-il, été le premier à songer au 57, rue de Varenne. En novembre 1918, l'ancienne ambassade d'Autriche-Hongrie, placée sous séquestre, avait fait l'objet d'un procès entre le gouvernement français et la toute jeune République autrichienne. Puis les plaideurs avaient transigé et la France avait fini par acheter l'hôtel Matignon. Depuis lors, le lieu abritait des services administratifs de second plan. Flandin, jugeant l'idée de s'installer là excellente, la reprend à son compte et aboutit. Les parlementaires du temps jugent tout naturel d'occuper des hôtels particuliers attachés à des grands noms de l'Ancien Régime. Un tel cadre de travail est bien sûr flatteur et plein d'agrément. Mais il existe également une autre raison à une telle prédilection pour l'ancien : la République a voulu s'installer dans les palais légués par la monarchie, de même que les députés, dès juin 1789, ont prétendu exercer seuls la souveraineté auparavant accaparée par le monarque. Prendre possession de ces lieux d'exception, c'est aussi symboliser un transfert de puissance. Ainsi est née l'expression des « palais de la République ».

Flandin est le premier hôte de Matignon, au printemps 1935, après plusieurs mois de travaux. La présidence du Conseil, entendue comme institution administrative pérenne, a enfin vu le jour. L'année suivante, Léon Blum s'installe à Matignon au lendemain de la victoire de la coalition de Front populaire aux législatives d'avril-mai 1936. Peu après commencent des grèves sectorielles qui se muent en grève générale début juin. Le 7 juin, le président du Conseil invite syndicats ouvriers et représentants du patronat au 57, rue de Varenne pour négocier sous son arbitrage. Photographes et cameramen se pressent dans la cour d'honneur. Aux actualités cinématographiques, le public découvre l'hôtel de Matignon, où arrivent les six négociateurs de la CGT (dont Benoît Frachon et Robert Belin), les quatre représentants patronaux ainsi que deux ministres (Jean- Baptiste Lebas, ministre du Travail, et Roger Salengro, ministre de l'Intérieur) et le sous-secrétaire d'État à la présidence du Conseil (Marx Dormoy). Les protagonistes négocient autour de la grande table ovale du conseil de cabinet, au rez-de-chaussée. Les accords mettant fin à la grève générale, aussitôt baptisés « accords de Matignon » , sont signés dans la nuit du 7 au 8 juin 1936.

Un peu en retrait, un homme joue un rôle clé lors de ces jours fiévreux : Jules Moch, que Léon Blum a nommé secrétaire général du gouvernement. Polytechnicien, l'homme a été député SFIO de la Drôme pendant huit ans mais vient alors d'être battu aux législatives de 1936. Désireux de s'attacher son concours, Léon Blum le nomme à la tête de cette instance administrative à peine née. Jules Moch devient un chef d'état-major du président du Conseil. L'intéressé est chargé des fonctions qui demeurent, encore de nos jours, celles du secrétaire général du gouvernement : assister aux Conseils des ministres, assurer le secrétariat des séances, préparer l'ordre du jour, les convocations et, surtout, veiller à la coordination du travail interministériel en vue de préparer les textes législatifs et réglementaires soumis à la délibération du Conseil. Jules Moch assure également, de façon discrète, des tâches plus politiques, en particulier l'aide militaire clandestine au Frente Popular espagnol après le déclenchement de la guerre civile (il est, à cette occasion, en contact avec Jean Moulin, à l'époque membre du cabinet de Pierre Cot, ministre de l'Air).

Le Front populaire se disloque définitivement au printemps 1938. Édouard Daladier devient président du Conseil. Et, malgré les vicissitudes de notre histoire institutionnelle, le pli est pris : l'on ne cessera plus désormais de dire « Matignon » pour signifier « le chef du gouvernement ».

Le Figaro, no. 24898
Le Figaro Économie, mercredi 11 septembre 2024 1210 mots, p. 22

Économie

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10 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Budget, déficit, dette : Michel Barnier sous surveillance de Bruxelles

Les Européens attendent des gages de la France sur le respect des règles budgétaires communes, alors que la trajectoire dérape. En dernier ressort, des sanctions financières sont prévues.

Collomp, Florentin, Ruiz Perez, Julie

Michel Barnier va pouvoir mobiliser tous ses réseaux à Bruxelles pour convaincre les Européens de la sincérité de la France pour revenir dans les clous des règles budgétaires de la zone euro : un déficit inférieur à 3 % du PIB et une dette de 60 % du PIB maximum. On en est loin. Si le dérapage encore pire que prévu des finances publiques françaises inquiète ses partenaires, la nomination à Matignon de l'ancien commissaire et négociateur du Brexit a été reçue avec un «ouf de soulagement» , raconte Stéphanie Yon-Courtin, coordinatrice du groupe Renew à la commission économique et monétaire du Parlement de Strasbourg.

Paris a déjà demandé à Bruxelles un sursis pour lui envoyer son plan budgétaire structurel, un document décrivant la trajectoire des finances publiques sur quatre ans, attendu normalement le 20 septembre. La Commission n'a pas encore répondu mais devrait lui octroyer un délai «raisonnable» , sans doute jusqu'à la mi-octobre. L'indulgence habituelle vis-à-vis de la deuxième économie du continent pourra-t-elle durer ?

Avec six autres pays, la France a été placée au début de l'été sous procédure pour déficit excessif, ce qui implique une action correctrice déterminée pour assainir la situation. Une fois le plan budgétaire pluriannuel reçu, la Commission aura six semaines pour l'évaluer, avant de répondre cet automne par des recommandations.

Plan de redressement sur quatre ou sept ans

« La France est dans une situation de fragilité budgétaire et d'instabilité politique, souligne Andreas Eisl, économiste à l'Institut Jacques Delors. Les enjeux sont compliqués à gérer pour la Commission, qui ne veut pas ajouter de l'huile sur le feu. Économiquement, elle ne peut exiger un effort trop brutal de redressement budgétaire, au risque de tuer la croissance. » À la Commission, on est bien conscient de ne pouvoir s'attendre à une réduction du déficit de près de 6 % à 3 % trop vite. En parallèle, ses économistes se livrent à une analyse de la soutenabilité de la dette de la France. En plus de la procédure pour déficit excessif, le pays pourrait être placé l'an prochain sous une procédure concernant son endettement, de 111 % du PIB en 2023. «Les chiffres parlent d'eux-mêmes, c'est pire que prévu. C'est sûr que la France doit donner des gages, mais le contexte politique peut prêter à des circonstances atténuantes. Nous avons un nouveau cadre qui prend justement en compte les spécificités des États membres et prône une approche progressive» ,explique l'eurodéputée Stéphanie Yon-Courtin.

Dans les nouvelles règles budgétaires de la zone euro, le pays en déficit excessif peut proposer un plan de redressement sur quatre ans ou demander une extension sur sept ans, à condition de s'engager sur des réformes et des investissements structurels qui permettent d'assainir les comptes publics. Tout l'été, les services du premier ministre en partance Gabriel Attal ont tenté de convaincre la Commission de pouvoir inscrire certaines réformes déjà mises en oeuvre dans le plan de réduction de la dette et du déficit, comme la réforme des retraites. «Les équipes de la Commission argumentent que ce programme doit intégrer uniquement des mesures d'économies nouvelles» ,explique une source proche du dossier. Il peut aussi s'agir d'investissements porteurs d'une accélération de la croissance. L'Union européenne veut éviter de reproduire les erreurs du passé et les cures d'austérité drastiques comme celles infligées au Portugal ou à l'Irlande il y a dix ans. Il est fort probable que Paris réclame un plan sur sept ans, qui se traduirait par un effort de redressement du déficit structurel de 0,54 % de PIB par an, contre 0,94 % par an sur quatre ans, selon les calculs de l'institut Bruegel.

Pour avoir une chance de tenir nos engagements, il faut d'abord se mettre d'accord sur leur nature exacte. Or, la France est en plein dérapage. Le déficit public pourrait atteindre 5,6 % du PIB cette année (contre 5,1 % prévus actuellement dans la trajectoire sur laquelle la France s'est engagée auprès de Bruxelles) et 6,2 % en 2025 si rien n'est fait, selon une note du Trésor. Pour le ministre sortant de l'Économie, Bruno Le Maire, la ligne prise au printemps d'un retour dans les clous en 2027 reste tenable. « Nous pouvons et nous devons tenir nos 3% en 2027, a-t-il martelé devant la commission des finances de l'Assemblée nationale, lundi. C'est uniquement une question de choix politiques. C'est le défi le plus urgent. C'est le défi le plus difficile. C'est le défi le plus politique.»Cela impliquerait environ 110 milliards d'euros d'économies d'ici là, prévient le Trésor. Des « efforts complètement démesurés » , selon Charles de Courson, rapporteur général (Liot) du budget. Une trajectoire « caduque » , « devenue peu vraisemblable et pas forcément souhaitable » , selon Pierre Moscovici, président de la Cour des comptes.

L'enjeu est d'autant plus délicat dans un contexte où le gouvernement démissionnaire était dans l'incapacité ces derniers mois de préparer des réformes d'ampleur. À date, pour le budget de l'année prochaine, Matignon a fixé le même plafond de dépenses que cette année (492 milliards d'euros), en précisant que le nouveau gouvernement pourrait modifier cette ébauche à sa guise. Malgré tout, «on ne peut pas refaire complètement un budget en quelques jours » , tempère un député influent de l'ancienne majorité. On peut donc s'attendre à ce que le budget de Michel Barnier et son futur ministre de l'Économie ne soit pas beaucoup plus ambitieux que la copie laissée par son prédécesseur sur le front des coupes budgétaires.

Menaces de sanctions

Si la France dévie à nouveau par rapport à la trajectoire adoptée avec Bruxelles, elle peut être sommée de redresser le tir sous six mois. Si rien ne change, «la Commission pourrait alors, à partir de l'été 2025, menacer d'une amende, mais c'est assez improbable » , estime Sander Tordoir, du Centre for European Reform, à Berlin. Les textes prévoient des sanctions à hauteur de 0,05 % du PIB tous les six mois, faute d'action prise pour respecter les injonctions, soit environ 2,8 milliards d'euros par an pour la France. Cela ne s'est jamais produit. Quand la France a déjà passé dix ans en procédure pour déficit excessif, jusqu'en 2018, le Conseil, qui représente les États membres, avait décidé de ne pas appliquer de sanctions. «En réalité, la Commission a des capacités limitées pour forcer un État à appliquer les règles,juge Andreas Eisl. La pression des autres pays peut davantage peser et, surtout, celle des marchés financiers.»L'Allemagne, en particulier, se pose en garant européen de la vertu budgétaire.

Après avoir bondi suite à l'incertitude créée par la dissolution, l'écart de taux d'intérêt entre les obligations d'État françaises et allemandes est, depuis, resté à peu près stable. En grande partie en raison de l'appétit des marchés pour ces titres de dette publique plus important que l'Allemagne ne peut lui en fournir, faute d'endettement suffisant. Mais la moindre étincelle peut provoquer la défiance et la panique, comme a pu en faire les frais Liz Truss, ex-première ministre britannique renversée après un dérapage budgétaire incontrôlé. « On est au pied du mur. On peut vite être rattrapé par la patrouille des marchés» ,prévient Stéphanie Yon-Courtin. F. C. ET J. R. P.

Libération
mercredi 11 septembre 2024 2087 mots, p. 6,7

MONDE

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10 septembre 2024 - Libération (site web)

SLOVAQUIE L'extrême droite tient les ours à portée de fusil

NELLY DIDELOT

MONDE

S ur l'étroit sentier forestier trempé de rosée gît une crotte d'ours. Roman Trizna, ranger du Parc national des Tatras depuis dix-sept ans, est formel : «Elle est de ce matin. Les ours aiment venir boire tôt dans cette vallée.» En Slovaquie, les plantigrades sont chez eux. La faible densité du pays et sa géographie, tout en bosses et en grandes forêts dans sa partie centrale, leur offrent un habitat idéal. Quasi exterminés dans les années 30, les ours ont peu à peu regagné du terrain. Beaucoup trop même, au goût des associations de chasseurs et du Parti national slovaque (SNS).

Alors, quand cette formation d'extrême droite est entrée au gouvernement à l'automne dernier, en coalition avec le Smer du Premier ministre, Robert Fico, elle a fait des ours un symbole et une priorité. «Les groupes écologistes extrémistes ont transformé la Slovaquie en un musée à ciel ouvert, où personne n'ose plus se déplacer normalement», a clamé Tomás Taraba, le ministre de l'Environnement issu du SNS, bien décidé à réduire la population des ursidés.

Au fond de la vallée Tichá où clapote une eau claire, les ours vivent encore en paix. En contrebas des crêtes qui séparent la Slovaquie de la Pologne, ils laissent des traces un peu partout, pour qui sait les lire. Ici, des sapins à l'écorce arrachée à coups de griffes et de dents, où ils se sont grattés à leur aise. Là, un gros conifère qui a servi d'appui à une tanière. Plus loin, une mare de boue où ils plongent avant l'hibernation. Selon des observations récentes, une quarantaine d'ours vivraient dans cette vallée du parc des Tatras, sur les 1 100 à 1 200 décomptés dans le pays par une étude de l'université Charles. «Dans leur environnement, les ours ne sont pas menaçants. S'ils vous entendent arriver, ils s'enfuiront et n'essayeront jamais de vous attaquer, tant que vous ne les approchez pas. Les ours européens ne sont pas des chasseurs, ils mangent surtout des baies et ils finissent les charognes», explique Roman Trizna, guêtres enfilées sur son pantalon kaki et cheveux blond cendré relevés par un bandana. Au printemps et à l'automne, le ranger voit des ours quotidiennement dans la partie du parc à laquelle il est affecté. Ce matin-là, assis à l'orée d'une clairière, il scrute à la jumelle les hauteurs, repère deux daims, mais pas d'ours. Il est neuf heures passé, le soleil est déjà trop chaud pour leur fourrure. «Nous avons tout intérêt à protéger l'environnement naturel des ours, si nous voulons qu'ils y restent. Mais ces dernières décennies, les humains ont bouleversé leur monde, explique Nina Obzutová, la responsable de la communication du parc. A l'époque communiste, on a découvert une variété de maïs qui pousse en quatre-vingt-dix jours et on en a planté jusque dans les montagnes. Ça a changé le comportement des ours, qui ont commencé à manger du maïs et à se rapprocher des villages, où ils ont découvert les poubelles.» Dans la région, l'augmentation de la pression touristique a aussi joué, et les rencontres avec les plantigrades ont augmenté. La Slovaquie qui comptait en moyenne trois attaques d'ours par an dans les années 2000 et 2010 en recense désormais huit en moyenne depuis 2020. Pour la première fois depuis un siècle, un incident mortel a eu lieu au printemps, quand une randonneuse qui marchait hors des sentiers dans les basses Tatras est morte après avoir rencontré un ursidé, probablement en chutant d'une falaise. Face à cette situation très médiatisée, la Slovaquie s'est divisée en deux camps, pro et anti-ours.

Pour le gouvernement, il faut reprendre la main sur la nature et faire chuter drastiquement le nombre d'ours. Tomás Taraba, le ministre de l'Environnement d'extrême droite, a commencé par placer ses hommes aux postes clés. Sept des neuf directeurs des parcs nationaux ont été licenciés. Dans les Hautes Tatras, Pavol Majko a été renvoyé après dix-sept ans et remplacé par Peter Olexa, membre du SNS et chasseur condamné par le passé pour braconnage de loups.

«Pour les ours, le gouvernement n'a qu'une solution, c'est le fusil», lâche d'emblée Michal Haring. Trapu, cheveux ras et grosse voix, il travaille depuis dix-sept ans à la coexistence des plantigrades et des humains. Ancien de la brigade d'intervention des ours, passé brièvement par le parc des Tatras, il a tout quitté en 2023 quand la politique environnementale a changé. L'un de ses grands projets dans les Tatras a été la protection des ordures. «Si des ours commencent à manger de la nourriture d'origine humaine, cela transforme très vite leur comportement. Ils n'ont plus peur des hommes, mais ils risquent toujours de charger si on s'approche d'eux», explique-t-il.

ÉPICENTRE DE LA PEUR Avec le soutien du gouvernement précédent, il a fait construire dans la région 160 conteneurs sécurisés – des sortes de cages d'acier où sont rangés les bacs à ordures – dans les endroits où les ours avaient pris l'habitude de fouiller les poubelles. Des petites poubelles renforcées ont ensuite été installées dans les parkings du parc. «On a tout fait tester par les ours du zoo de Kosice. J'ai rempli la poubelle de poisson fumé et de miel et on les a laissés essayer de l'ouvrir. S'ils n'y arrivent pas, ils se découragent vite», raconte-t-il en plongeant sa grosse paluche dans un modèle installé en bord de route pour démontrer l'efficacité du système.

Dans les villages qui bordent le parc, les ursidés sont devenus des visiteurs moins réguliers. «En 2020, j'étais dehors toutes les nuits pour faire fuir les ours qui traînaient dans les poubelles. Ils étaient partout. On a reçu plus de 200 appels des habitants cette année-là, et 18 seulement en 2022 après qu'on a installé les conteneurs sécurisés», explique Michal Haring. A Starý Smokovec, le plus gros village du coin, le seul ours encore dans les parages est brun clair et dressé sur ses pattes arrière. Il a été abattu en 2010 après être tombé sur le râble d'un travailleur qui buvait son café. On l'a empaillé au musée. Dans la région de Banská Bystrica, à deux heures de route à l'ouest, il n'est pas question de poubelles pour éloigner les ours, mais de plomb. C'est ici que sont morts la plupart des quelque 40 ours abattus depuis le début de l'année. Ici, aussi, que les plantigrades sont devenus un sujet politique. Dans la plaine qui s'allonge au pied des collines de Pol'ana, se condense un mélange explosif. Les champs de maïs entourent des villages où les chasseurs sont légion et l'extrême droite bien installée depuis longtemps. Au fil de l'avancée des épis face à la pomme de terre, les ours se sont rapprochés des habitations, et la psychose a commencé à se répandre.

Ocová, un gros bourg de 2 400 habitants, en est peut-être l'épicentre. Son maire est Rudolf Huliak, chasseur devant l'éternel et visage bien connu du SNS. Il a été le premier à présenter l'ours comme la préoccupation principale des campagnes, à insister sur la peur qui se répandait chez les villageois. Elu député en 2023, il préside depuis la commission environnement du Parlement, qui lui donne les coudées franches pour transformer en profondeur la politique des ursidés. Comme le ministère de l'Environnement, il n'a pas donné suite à nos questions.

TROPHÉES DE CHASSE Après des mois de battage médiatique, la peur s'est infiltrée dans la population. Selon un sondage publié en mai, 43 % des Slovaques estiment que les ours sont un problème grave. Dans les villages, les histoires de l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'ours se répandent. A plusieurs reprises, des citoyens ont alerté les autorités, persuadés d'en avoir repéré, alors qu'il s'agissait en réalité de traces de sangliers ou d'empreintes de gros chiens.

Au café de Ocová, où des hommes plus ou moins vieux sont rassemblés devant des pintes et du foot, il suffit de mentionner les plantigrades pour que les répliques fusent. «Des ours, il y en a beaucoup plus qu'avant, beaucoup trop», affirme Jan, un quadra en tee-shirt Adidas qui fait du VTT dans la forêt. Dusan, casquette du SNS sur le crâne et chemisette à carreaux ouverte jusqu'au troisième bouton, indique du haut de ses trente-cinq ans de chasse qu'il y a «trois fois plus d'ours qu'avant». «Depuis trois ans surtout, ils sont plus nombreux et ils s'approchent plus du village. Avec tout ce maïs qu'ils mangent, ils se reproduisent plus vite.» Il aimerait que des quotas de chasse soient établis pour «limiter la population au niveau nécessaire», c'est-à-dire, dans son esprit, la diviser par trois.

En Slovaquie, les chasseurs sont un lobby puissant. On en compte 70 000 enregistrés dans le pays. «Pour moi, ils ont contribué à créer la peur et les problèmes. D'abord, en parlant des ours à tout bout de champ, en clamant qu'il y en aurait au moins 6 000, alors que la plupart des gens n'en ont jamais vu un de leur vie. Mais aussi avec leurs sites d'appât. En déversant de la nourriture près des miradors pour attirer le gibier, ils ont fait venir les ours», estime Michal Wiezik, eurodéputé du parti d'opposition Slovaquie progressiste installé dans la région de Bánska Bystrica. A ses yeux, la tactique pourrait même avoir été délibérée. «Les chasseurs rêvent d'avoir les ours comme proie, souligne-t-il. C'est prestigieux et ils pourraient vendre les trophées, ou même des permis de chasse à de riches étrangers.» Les chasseurs commencent en tout cas à avoir gain de cause. «Au moins 46 ours ont été abattus depuis le début de l'année, certains directement par des chasseurs, en coopération avec l'organisme étatique de protection de la nature, le Sopsr. En 2022 et en 2023, on en avait euthanasié seulement 16, la plupart avec des fléchettes de tranquillisants», explique Marián Hletko, l'ancien chef de la brigade d'intervention des ours. Depuis son renvoi, après l'entrée en fonction du gouvernement de Fico, il surveille de près les actions de ses anciens collègues. Contacté, leur nouveau chef n'était pas disponible pour un entretien.

Selon les directives européennes, un ours peut être abattu uniquement si son comportement est problématique, et si les moyens non létaux n'ont pas réussi à l'éloigner des installations humaines. En Slovaquie, une autre possibilité vient d'être ouverte par une loi votée au printemps. Elle permet au ministère de l'Environnement d'émettre des permis pour abattre un ours qui se serait approché à moins de 500 mètres d'un village, même sans se montrer agressif. «C'était important politiquement pour le SNS de montrer à ses électeurs qu'il agit. Mais la brigade des ours n'en a pas eu besoin pour commencer à abattre des plantigrades dans des conditions troubles», estime Marián Hletko.

«PROMESSES ÉLECTORALES» L'homme brun et mince est venu au rendez-vous avec une épaisse pochette de documents sous le bras. A force de demandes d'informations publiques, il a retracé de nombreux cas litigieux, où le comportement des ours abattus ne posait pas de problème. Un mâle de 83 kilos a par exemple été tué par des chasseurs le 15 mai, avec l'accord du Sopsr, à proximité de Ziar nad Hronom, un village de la région de Bánska Bystrica. Officiellement, des dommages infligés à des ruches l'auraient justifié. Mais les autorités du district n'ont enregistré aucun cas de ruches endommagées de toute l'année. Par ailleurs, tous les signalements enregistrés de l'ours le localisaient dans la forêt et non dans le village. «La brigade n'essaie plus de capturer les ours pour les relâcher ailleurs, elle n'essaie plus de les effrayer, elle tire tout de suite. Même sur des oursons. Certains d'à peine 15 kilos ont été tués cette année», regrette Marián Hletko. A quelques centaines de mètres de l'aérodrome d'Ocová – un hangar isolé du village où trône un vieux zinc – coule une petite rivière abritée par les arbres. Le 6 mai, un jeune ours de 35 kilos y a été abattu. Autour du village de Rudolf Huliak, au moins cinq plantigrades ont été abattus depuis le début de l'année. Dont l'un par le maire lui-même. «Nous tenons nos promesses électorales», s'est-il alors vanté sur les réseaux sociaux, en légende d'une photo où il pose, dominant la dépouille de toute sa hauteur. Selon un habitant du village, la peau de la bête est depuis exposée comme trophée dans son association de chasseurs.

«La brigade n'essaie plus de capturer les ours pour les relâcher ailleurs, elle n'essaie plus de les effrayer, elle tire tout de suite. Même sur des oursons. Certains d'à peine 15 kilos ont été tués.» Marián Hletko ex-chef de la brigade d'intervention des ours

Le Monde
France, mercredi 11 septembre 2024 684 mots, p. 13
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9 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Le rapporteur public du Conseil d’Etat favorable à l’interdiction de l’abaya à l’école

Les requêtes en annulation déposées par plusieurs associations en 2023, au moment de l’instauration de la mesure, ont été examinées en audience, lundi, par la section du contentieux

C. A.

Il y a un an, Gabriel Attal était le nouveau ministre de l’éducation nationale et il plaçait sa première rentrée scolaire sous le sceau de l’interdiction de l’abaya à l’école. Une mesure forte, diffusée aux chefs d’établissement et aux enseignants par note de service et expliquée aux parents d’élèves dans un courrier. Plusieurs syndicats et associations contestaient alors cette mesure devant le Conseil d’Etat, qui rejetait successivement un référé-liberté, le 7 septembre 2023, et un référé-suspension, le 25 du même mois.

Un an a passé, Gabriel Attal est devenu premier ministre puis simple député et l’abaya ne fait plus la une des journaux. Le Conseil d’Etat, lui, reste saisi des trois requêtes en annulation de la note de service du 31 août 2023 déposées respectivement par Action droits des musulmans, Le Poing levé et La Voix lycéenne et, enfin, SUD-Education. Les trois requêtes, bien que reposant sur des moyens différents, ont été regroupées et examinées en audience toutes ensemble, lundi après-midi 9 septembre, par la section du contentieux.

Dans son exposé, le rapporteur public, Jean-François de Montgolfier, qui fait office de procureur indépendant près du Conseil d’Etat, a recommandé le rejet des trois requêtes. Selon lui, les demandes de rejet s’articulent autour de trois arguments : l’incompétence du ministre à prendre une telle mesure, le caractère ambivalent de l’abaya et, enfin, l’existence d’une norme juridique supérieure, l’européenne,empêchant l’application de la note de service ministérielle. Il les a écartés les uns après les autres.

Bien qu’elle ne mentionne pas explicitement l’abaya, la loi de 2004 interdisant les vêtements et signes religieux « ostensibles » à l’école s’applique bien, pour le rapporteur public, dans le cas de l’abaya. Cette dernière, tout comme le qamis, mentionné également dans la note de service du 31 août 2023, a beau être un vêtement traditionnel et pas forcément religieux, la façon dont elle est portée en France l’identifie à la religion musulmane. Il ne peut donc y avoir d’ambiguïté. Par ailleurs, une décision du 5 décembre 2007 du Conseil d’Etat valide déjà l’interdiction du port du turban sikh et du bandana comme vêtements religieux.

« Caractère religieux »

Deuxième catégorie d’arguments : l’abaya n’étant pas un vêtement clairement identifié ni défini - robe traditionnelle, cape, kimono, etc. -, son interdiction reviendrait à faire de la discrimination en ciblant les filles musulmanes vêtues de robes amples et non les autres qui seraient épargnées par l’interdiction. M. de Montgolfier assure que, en un an, il a relevé un seul cas de procédure devant la justice contestant le caractère religieux du port d’une abaya présumée, « sans exclure les éventuelles difficultés d’application[du règlement] rencontrées ». Par ailleurs, à propos de ceux qui avancent que ni le Coran ni le Conseil français du culte musulman ne recommandent le port de l’abaya, le rapporteur public estime qu’ « il s’agit de savoir si le port de ce vêtement manifeste une pratique religieuse, pas de juger de la conformité d’une pratique à un dogme ». Il ajoute, plus loin : « Il paraît difficile de nier le caractère religieux de l’abaya. » Et souligne « le lien étroit entre l’abaya et le voile ».

Enfin, concernant la norme juridique européenne, le rapporteur public souligne que la Cour de justice de l’Union européenne ne juge « pas discriminatoire un interdit s’appliquant à l’ensemble des personnes et concernant l’ensemble des religions ». Selon la Cour européenne des droits de l’homme, « la liberté de se vêtir à sa guise sur le lieu de travail n’entre pas dans les libertés fondamentales », ajoute-t-il.Les avocats des requérants, absents, n’ont pas plaidé oralement. Le délibéré du Conseil d’Etat interviendra d’ici à la fin du mois.

Le Monde
France, mercredi 11 septembre 2024 2108 mots, p. 9
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10 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Récit

Les dix jours qui ont mené Barnier à Matignon

La nomination de l’ex-commissaire européen a mis fin à une longue période de flottement au sein du pouvoir

Service politique

La nomination de Michel Barnier à Matignon, le 5 septembre, est le résultat d’une longue période d’hésitation de la part d’Emmanuel Macron, au cours de laquelle le président de la République a testé, sous le regard des Français, différentes hypothèses, de droite, de gauche ou de la société civile, pour les récuser une à une. Récit des coulisses d’une étrange partie de bonneteau.

Le Rassemblement national, faiseur de roisPartie en vacances, résignée à endosser le costume d’opposante qu’elle ne connaît que trop, Marine Le Pen s’est retrouvée, à son retour prématuré, fin août, au centre du jeu.

« On l’a compris dès lors que le Nouveau Front populaire[NFP] a parlé de censure automatique si le premier ministre n’était pas[sa candidate] Lucie Castets et que l’Elysée a fixé comme règle l’absence de censure,retrace Renaud Labaye, le secrétaire général du groupe Rassemblement national (RN) à l’Assemblée nationale. Arithmétiquement, c’est nous qui devenions décisionnaires. Et comme on le devient, Marine donne ses critères à la sortie de l’Elysée. » Devant Emmanuel Macron, le duo formé par Jordan Bardella et Marine Le Pen, le 26 août, récuse par avance un gouvernement issu du NFP et exige un premier ministre « respectueux des électeurs du RN ».

La leader du parti d’extrême droite n’a pas digéré l’organisation du « front républicain » début juillet, qui l’a privée de quelques dizaines de sièges à l’issue du second tour des législatives. La mise à l’écart du RN au bureau de l’Assemblée nationale l’a rendue encore moins conciliante. « Ils ont voulu nous marginaliser ? On ne leur fera aucun cadeau », se réjouit-on dans son entourage. La suite des événements le démontrera : Marine Le Pen baissera ou lèvera le pouce au fur et à mesure que seront égrenés les profils envisagés par l’Elysée.

L’hypothèse Thierry Beaudet, un flirt avec la société civileAu terme de deux « rounds » de consultations avec les forces politiques du pays, M. Macron est dans une impasse, fin août. Il estime avoir fait la démonstration qu’un gouvernement conduit par Lucie Castets, la candidate du NFP, serait censuré immédiatement. Mais les deux formations de gouvernement, le Parti socialiste (PS) et Les Républicains (LR), refusent de participer à une coalition avec le camp présidentiel.

Aussi envisage-t-il une solution « non politique ». L’ex-leader de la CFDT Laurent Berger, sollicité le 27 août pour Matignon, éconduit le chef de l’Etat. M. Macron appelle alors Thierry Beaudet, deux jours plus tard. Le président du Conseil économique, social et environnemental pense d’abord être consulté par le chef de l’Etat au même titre que les autres présidents d’Assemblée. « Finalement, peut-être que la bonne solution, c’est d’avoir quelqu’un de la société civile, lui lance M. Macron depuis Belgrade. Pourquoi pas une personnalité comme vous ? »L’ex-patron de la Mutualité française, classé à gauche, repousse d’abord l’idée. « J’aimerais qu’on prolonge la discussion », insiste le chef de l’Etat, qui l’invite à l’Elysée le lendemain après-midi, à son retour de Serbie.

Le président de la troisième Chambre, à l’issue de la discussion, ne dit plus non. Dès le lendemain matin, le secrétaire général de l’Elysée, Alexis Kohler, favorable à la nomination de ce « technicien » qui lui permettra de garder la main, se met en quête d’un directeur de cabinet pour Matignon. Il sollicite Bertrand Gaume, préfet du Nord, qui refuse la mission.

Le haut fonctionnaire s’est-il confié un peu vite à Gérald Darmanin, ministre de l’intérieur démissionnaire et député du Nord ? Dès le dimanche, l’hypothèse Beaudet se répand comme une traînée de poudre dans les sphères du pouvoir. En quelques heures, lundi 2 septembre, elle est torpillée par la classe politique. Les deux ex-présidents de la République Nicolas Sarkozy et François Hollande – reçus le même jour par M. Macron –, mais aussi Gabriel Attal, François Bayrou et Marine Le Pen refusent un premier ministre « technique», sans poids politique. Le mardi, M. Beaudet apprend par un appel téléphonique de l’Elysée ce qu’il sait depuis la veille : il n’ira pas à Matignon. M. Macron doit se résoudre à nommer un profil politique.

Bernard Cazeneuve, rejeté par la gaucheLorsque l’hypothèse de sa nomination à Matignon prend forme, au cours de l’été, Bernard Cazeneuve est un homme dévasté par le chagrin. Il a perdu sa femme, le 1er juin, Emmanuel Macron lui a d’ailleurs téléphoné pour lui exprimer sa compassion.

Mais depuis, plus rien, alors que son nom tourne en boucle dans les médias. « Tout ça, c’est de l’enfumage pour cacher un nom ! Je n’y ai aucun compte », s’agace-t-il, en juillet, auprès d’un proche. Après le second tour des législatives, les ex-socialistes Richard Ferrand et Jean-Yves Le Drian, émissaires du chef de l’Etat, le sondent. A tous, il répond la même chose : il n’est pas « demandeur », mais il sera prêt à « faire son devoir ».

Emmanuel Macron a-t-il sérieusement envisagé l’option Cazeneuve ? Le 19 août enfin, il se décide à appeler son ancien collègue du quinquennat Hollande. Cazeneuve explique au président de la République qu’il a « perdu les élections » et l’avertit que s’il contourne cette réalité, ce sera une « catastrophe politique ». Il l’engage à changer de méthode pour le pays. Emmanuel Macron l’écoute et lui demande de garder cet entretien confidentiel.

Dans la presse, des articles évoquent une « campagne » que l’ancien maire de Cherbourg (Manche) mènerait auprès des parlementaires du parti à la rose pour Matignon. Ne serait-il pas en train d’être instrumentalisé, tel un leurre pour fracturer la gauche ? C’est sur son nom qu’à l’université du PS, à Blois, à la fin du mois d’août, les socialistes se déchirent, entre la direction du parti qui campe sur la nomination de Lucie Castets et les opposants au premier secrétaire, Olivier Faure, qui invitent à étudier l’option Cazeneuve. Mais ce dernier reste une ombre : quasiment personne ne lui a parlé au téléphone.

Le 2 septembre à 8 h 45, Bernard Cazeneuve se rend à l’Elysée, invité par le chef de l’Etat. Au cours de leur premier et dernier tête-à-tête, M. Macron fait état de diverses options : « Il y a une hypothèse politique, c’est toi.[Le président (LR) des Hauts-de-France, Xavier] Bertrand sera censuré », lâche-t-il. Le locataire de l’Elysée évoque aussi une hypothèse « société civile », sans citer de nom. Cazeneuve se contente de répéter son laïus, rappelant à son interlocuteur qu’il faudra « un changement de politique »et de « gouvernance avec les Français ».Sur les retraites, il se garde d’être trop définitif et ne parle pas « d’abrogation ». Bien sûr, il faudra corriger les injustices.

Au téléphone le lendemain, au lieu de soutenir Cazeneuve, Olivier Faure et le président du groupe PS à l’Assemblée nationale, Boris Vallaud, proposent à M. Macron de nommer des « préfigurateurs », afin de trouver des compromis avec les groupes parlementaires. « C’est trop tard », leur répond le chef de l’Etat, pressé de toute part de nommer un premier ministre. Le soir même, pourtant, Olivier Faure appelle Laurent Berger pour tenir ce rôle. Ce dernier décline. « Ce n’est pas le “qui” mais le “quoi” qui compte », justifie M. Faure auprès du Monde.

Dans la soirée, le bureau national du PS fait un sort à Bernard Cazeneuve, en refusant de lui exprimer son soutien. Les opposants d’Olivier Faure soupçonnent ce dernier d’avoir barré la route de l’ex-premier ministre, voire d’avoir noué un « deal » avec Emmanuel Macron pour l’éconduire. « Invention totale », s’emporte le premier secrétaire. L’ancien chef de l’Etat François Hollande n’a pas non plus soutenu publiquement son « ami » Cazeneuve. Il attendra que ce dernier soit évincé de la course à Matignon pour le faire.

Jeudi 5 septembre, Bernard Cazeneuve sait que l’histoire est terminée. Il reçoit un coup de fil du chef de l’Etat. « Il ne faut pas qu’il y ait d’ambiguïté entre toi et moi », le prie ce dernier, lui proposant « un ministère d’Etat ». A son tour, Michel Barnier, tout juste nommé, l’appelle. M. Cazeneuve décline la proposition de participer au prochain gouvernement, non sans avoir dénoncé, amer, les « petits arrangements d’arrière-boutique ».

Xavier Bertrand déverrouille la droiteA droite, le maire (LR) de Troyes, François Baroin, et celui de Cannes (Alpes-Maritimes), David Lisnard (LR), ont fait connaître leur désir de prendre les commandes de Matignon ; M. Macron les dédaigne, n’appelant ni l’un ni l’autre.

Il reçoit, en revanche, Xavier Bertrand. Ce dernier est de loin le mieux préparé et celui qui a le plus envie de Matignon. L’ancien ministre a toutefois un gros défaut aux yeux du président : il serait censuré par le NFP, mais aussi par le RN, dont il est la bête noire. M. Bertrand tente de le rassurer, en prétendant que les députés socialistes et communistes refuseraient de le censurer en joignant leurs voix à celles du groupe de Marine Le Pen. « Xavier Bertrand, ça installerait un climat violent avec le RN », s’inquiète toutefois Emmanuel Macron auprès d’un visiteur, sans écarter pour autant l’hypothèse.

Mardi 3 septembre, le chef de l’Etat appelle Laurent Wauquiez. pour savoir s’il censurera un gouvernement Bertrand. Dans Le Figaro, trois jours plus tôt, Nicolas Sarkozy a torpillé la stratégie du « soutien sans participation » du chef de file des députés LR, pressant la droite d’ « assumer la responsabilité de gouverner ». Sous la pression, Wauquiez change de position.

La voie semble alors dégagée pour Xavier Bertrand. Pourtant, quand ce dernier revoit M. Macron, mercredi 4 septembre dans l’après-midi, le président lui demande de faire la démonstration qu’il ne sera pas censuré. L’ex-assureur comprend que Matignon s’éloigne pour lui. Alexis Kohler lui a préféré Michel Barnier, avec lequel il échange depuis le début de l’été. Le lendemain matin, quand M. Macron appelle M. Bertrand, il n’a pas le temps de prononcer le premier mot. « Vous m’appelez pour me dire que c’est Barnier ? », lui lance le président de région en décrochant. Le chef de l’Etat acquiesce, puis lui propose d’entrer dans le gouvernement : « Le premier ministre vous appellera… »

Michel Barnier, le candidat caché d’Alexis KohlerMercredi 4 septembre, Emmanuel Macron appelle Gabriel Attal pour tester sa dernière hypothèse pour Matignon, celle de Michel Barnier. Après avoir évacué Beaudet, Bertrand et Cazeneuve, le chef de l’Etat pense avoir trouvé avec l’ex-commissaire européen le profil idéal : un homme qui ne remettrait pas en cause son bilan et ne déclencherait pas l’ire de Marine Le Pen. Alexis Kohler milite, lui, pour celui qu’il pense plus malléable qu’un « pur » politique. L’heure n’est plus à tergiverser. « Maintenant, il faut se sortir le cul des ronces », lâche le chef de l’Etat devant son premier ministre démissionnaire.

Le lendemain matin, le locataire de l’Elysée a encore un doute. « Barnier, tu en dis quoi ? », textote-t-il à l’un de ses proches, aux alentours de 9 h 30. M. Macron, en revanche, n’a pas besoin de rappeler Marine Le Pen. Au cours de leurs précédents entretiens, elle lui a laissé entendre que M. Barnier lui convenait mieux que M. Bertrand.

Quand, soudain, les propos de Jean-Philippe Tanguy, sur France Inter ce jeudi matin, décrivant M. Barnier comme « un fossile » et comme «l’un des hommes les plus stupides que la Ve République ait donnés », résonnent dans le palais présidentiel. M. Macron s’assure-t-il une dernière fois auprès de Marine Le Pen, après les propos de M. Tanguy, de l’absence de censure automatique du RN contre Michel Barnier, comme le rapporteront certains médias ? L’Elysée et Marine Le Pen assurent que non.

Le choix de Michel Barnier est donc acté, mais pas encore officiel. « Barnier est la bonne solution », glisse M. Macron au directeur de cabinet de M. Attal, Emmanuel Moulin, dans la matinée. A Paris, la rumeur enfle. Le ministre des transports démissionnaire, Patrice Vergriete, issu du PS, tente de convaincre le chef de l’Etat de revoir son logiciel. M. Barnier à Matignon place, de facto, le RN en position de force, lui écrit-il sur Telegram. Pour obtenir une majorité sans les voix de la formation lepéniste, Bernard Cazeneuve est « la seule solution possible », martèle M. Vergriete. « C’est trop tard » , lui écrit Emmanuel Macron.

L'Humanité
mercredi 11 septembre 2024 132 mots, p. 5

Une requête en (in)justice

Le rapporteur public demande au tribunal de Marseille de se prononcer, ce jeudi, pour l'annulation « totale ou partielle » de la subvention de 30 000 euros accordée, en 2021, par la cité phocéenne à SOS Méditerranée. Il prend ainsi fait et cause pour Lionel Royer-Perreaut, ex-élu municipal LR, aujourd'hui député Renaissance, auteur d'une requête jugeant l'aide financière « illégale » du fait de son « interférence avec (...) les compétences relevant des institutions » européennes. L'actualité prouve pourtant que la présence des ONG en mer est essentielle face aux défaillances des États membres de l'UE. Sea Watch, par exemple, accuse les autorités italiennes d'être intervenues trois jours après qu'elle les a alertées sur la situation du navire ayant fait naufrage, ce 5 septembre, au large de Lampedusa, causant la disparition de 21 exilés.

La Croix, no. 43018
Monde, mercredi 11 septembre 2024 552 mots, p. 10
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10 septembre 2024 - La Croix (site web)

Un pasteur hongrois dans le collimateur de Viktor Orban

Corentin Léotard

Le pasteur méthodiste Gabor Ivanyi subit

les foudres d’un pouvoir

dont il dénonce les politiques anti-pauvres.

Budapest (Hongrie)

De notre correspondant

Dans le bureau du pasteur Ivanyi, une bible et une grande photo d’un sans-abri devant le Parlement illustrent un pouvoir qui maltraite les pauvres. Un autre cliché montre la reine Élisabeth II, qui avait rendu visite au charismatique pasteur, à la tête d’une importante œuvre caritative. C’était lors d’un voyage en 1993 dans une Hongrie très prometteuse qui, pensait-on alors, s’arrimait pour de bon aux démocraties libérales ouest-européennes.

Ce pasteur méthodiste a établi l’Église de la Fraternité et la Fondation Oltalom au cœur de Jozsefvaros, un quartier pauvre de la capitale qui fait figure de rebelle contre le pouvoir central. Employant un millier de personnes, ces deux institutions entretiennent des centres pour les sans-abri et un réseau d’écoles qui accueillent plusieurs milliers d’élèves défavorisés à Budapest et dans les régions les plus pauvres.

« On fait ce que l’État devrait faire, il devrait même nous payer pour ce travail. Au lieu de cela…», explique le pasteur Ivanyi. Son Église de la Fraternité a perdu son statut en vertu d’une loi en 2011, la privant des subventions publiques généreusement versées aux institutions proches du pouvoir, à commencer par l’Église catholique. « Une vengeance personnelle » du premier ministre Viktor Orban, dont il avait baptisé deux des enfants, estime le pasteur, né en 1951 à Szolnok, dans le centre du pays. « Lors de son premier mandat de premier ministre, j’ai refusé de poser avec lui pour une photo. Je pense qu’il en a été offensé à mort et a cherché à se venger», assure-t-il.

L’homme d’Église est aussi très politique. Ancien député du parti libéral SzDSz dans la première assemblée démocratique en 1990, puis de 1998 à 2002 sous le premier gouvernement de Viktor Orban, il est de toutes les manifestations de l’opposition pour dénoncer l’état déplorable des hôpitaux et des écoles, la prédation des ressources publiques et les atteintes démocratiques. Il dénonce « un système proche du fascisme, dans lequel tout repose sur un seul homme ».

« Je me passerais bien de faire tout ça,assure-t-il. Mais qui va le faire ? La lâcheté est partout, les gens ont peur de perdre leur travail, et les entreprises préfèrent ne pas nous soutenir. » Privée de subventions, couverte de dettes et d’amendes du fisc, son œuvre de charité ne se maintient à flot que par les donations. Chaque année, les employés ont la possibilité de reverser 1 % de leurs taxes à l’organisation de leur choix : l’an dernier, 73 000 d’entre eux ont reversé l’équivalent de 3,8 millions d’euros aux organisations du pasteur.

Dans le collimateur depuis des années, sa situation est aujourd’hui critique. Après une descente musclée d’une trentaine d’agents en février 2022, l’autorité fiscale lui réclame des sommes faramineuses. Quelques jours avant la rentrée scolaire, elle a décidé de la fermeture de plusieurs de ses écoles, laissant sur le carreau des centaines d’enfants issus de la grande pauvreté. Mais le pasteur ne baisse pas les bras et s’en réfère à Gandhi, qui prônait la désobéissance civile.

Le Monde
Economie & Entreprise, mercredi 11 septembre 2024 859 mots, p. 16
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9 septembre 2024 - Le Monde (site web)

La région Auvergne-Rhône-Alpes accumule les retards d’investissement dans les TER

La chambre régionale des comptes déplore le défaut d’anticipation de la politique ferroviaire de la région, ainsi que le manque d’organisation de la maintenance de la SNCF

Richard Schittly

Lyon - correspondant - La région Auvergne-Rhône-Alpes a accumulé un tel retard dans la gestion des trains express régionaux (TER) qu’un investissement d’au moins 3,8 milliards d’euros sur dix ans est indispensable pour assurer l’acquisition de nouveaux matériels roulants. Cela exigerait le doublement des montants investis, qui est de l’ordre de 194 millions d’euros par an. C’est le prix à payer pour que le transport ferroviaire de la deuxième région démographique et économique de France puisse fonctionner convenablement. Telle est la principale préconisation d’un rapport de la chambre régionale des comptes (CRC) d’Auvergne-Rhône-Alpes, rendu public jeudi 5 septembre à Lyon.

Selon l’étude des magistrats financiers, les trains régionaux d’Auvergne-Rhône-Alpes transportent chaque jour 220 000 voyageurs sur 3 600 kilomètres de lignes, ce qui en fait le deuxième réseau ferroviaire français, après l’Ile-de-France. La fréquentation des passagers a augmenté de 13 % entre 2015 et 2022, contre + 41 % à l’échelle nationale. L’offre de trains dans la région a baissé de 6 % sur la même période, alors qu’elle a progressé de 10 % sur l’ensemble de la France. Le taux de remplissage moyen est passé de 89 à 104 voyageurs par train entre 2017 et 2022. Conséquence : la fréquentation à certains horaires a augmenté dans les rames.

Des trains bondés et en nombre insuffisant : la qualité du service s’en ressent, la perception du public aussi. Avec l’aide d’organismes spécialisés, les magistrats ont eu recours à des méthodes novatrices pour le mesurer. Alors que la SNCF mène des sondages à bord des TER, et peut afficher un taux de satisfaction générale de 87 % en 2022, la CRC a puisé dans le fichier des abonnés pour mener une étude auprès de plus de 6 000 usagers, dont ceux qui ont subi des annulations de trains et qui, par définition, n’étaient pas interrogés. Résultat : seulement 53 % de satisfaction en 2023. « Une qualité de service relativement dégradée, dont une des causes est l’insuffisance de rames et l’inadaptation des matériels actuels aux besoins des usagers », estime le rapport.

Cela s’explique en grande partie par le sous-dimensionnement du parc de matériels roulants. La région disposait de 418 rames de TER en 2023, le même nombre qu’en 2017, dont 32 de trains Corail de 40 ans d’âge moyen. Il manque une « trentaine de rames par jour » pour assurer un service convenable, stipule le rapport de la CRC. Et la situation va mettre du temps à s’améliorer, faute d’anticipation. « Le parc de la région Auvergne-Rhône-Alpes est un des plus âgés de France, le nombre de voyageurs par train s’accroît régulièrement, cette tension risque d’être encore accrue par la nécessité de remplacer les trains Corail », a indiqué le président de la chambre régionale des comptes, Bernard Lejeune.

Responsabilités partagées

M. Lejeune estime que la situation en incombe partiellement à la SNCF, qui pourrait améliorer l’organisation de la maintenance du matériel. La région verse chaque année 550 millions d’euros à la SNCF pour faire rouler les trains qu’elle finance, dont 21 % sont consacrés à l’entretien du matériel. Président (Les Républicains) de la région durant huit ans, avant son élection de député de Haute-Loire en juin, Laurent Wauquiez a souvent accusé la SNCF, en termes très virulents, de mauvaise gestion des trains régionaux, menaçant de dénoncer la convention signée avec la compagnie nationale. L’élu a lui-même commandité le rapport de la CRC en espérant appuyer sa position.

« Nous avons répondu en toute indépendance », a précisé le président de la chambre régionale des comptes. Pour les magistrats financiers, la responsabilité de l’insuffisance des TER d’Auvergne-Rhône-Alpes revient tout autant à la collectivité régionale, qui détient la compétence des transports express régionaux. Selon l’analyse de la CRC, la région ne prévoit pas le temps long des investissements ferroviaires dans ses schémas de transport et ses plans pluriannuels d’investissement, sachant qu’il faut de cinq à sept ans de délai pour la fabrication d’une rame de train commandée. Elle ne dispose pas d’un service suffisamment étoffé pour piloter la politique ferroviaire aux process industriels complexes, dit en substance le rapport.

« La région a peu la main. Elle a du mal à suivre l’évolution du matériel roulant. C’est la SNCF qui a l’expertise. La question de la propriété du matériel est posée », a ajouté Bernard Lejeune. Plusieurs régions ont réclamé la propriété du matériel roulant acquis avec le financement régional. La CRC suggère aussi le cadencement des horaires de TER pour améliorer son attractivité, et l’ouverture à la concurrence pour chercher des économies. Elle estime enfin que les régions françaises échangent trop peu leurs expériences respectives en matière ferroviaire. « Les différentes régions sollicitent des études analogues sur le matériel, la satisfaction des usagers, sans se regrouper ou diffuser de manière large les résultats obtenus », déplorent les magistrats lyonnais.

Le Figaro, no. 24898
Le Figaro, mercredi 11 septembre 2024 825 mots, p. 6

Politique

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10 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Pascal Canfin : « Le PS doit dire qu'il ne s'associera pas automatiquement à une motion de censure RN »

Boichot, Loris

Le député européen Renaissance et ex-patron de WWF France, Pascal Canfin, estime que le chef de l'État aurait dû « laisser quelques semaines » à une personnalité du Nouveau Front populaire (NFP), bloc arrivé en tête en nombre de sièges, pour « négocier une majorité ». Selon cette figure de l'aile gauche du camp Macron, la participation de Renaissance au futur gouvernement de Michel Barnier doit « dépendre des orientations politiques » du nouveau premier ministre. Il appelle socialistes et écologistes à « dire formellement qu'ils ne s'associeront pas automatiquement à une motion de censure qui serait initiée par le Rassemblement national (RN) » , afin que « l'étau se desserre » et que le centre gauche retrouve « une véritable influence ».

LE FIGARO. - LE FIGARO. - La nomination de Michel Barnier à Matignon a surpris une partie du camp Macron. Vous aussi ?

- PASCAL CANFIN. - Je regrette que l'histoire ne se soit pas passée autrement. Emmanuel Macron aurait dû employer la méthode en vigueur dans toutes les autres démocraties parlementaires européennes : nommer comme préfigurateur, et non comme premier ministre, une personnalité issue de l'alliance politique arrivée en tête en nombre de sièges, en l'occurrence le NFP, et lui laisser quelques semaines pour négocier une majorité. Cette personnalité serait peut-être parvenue à la constituer, ou peut-être pas, et alors on serait passé à d'autres options. Mais c'eût été le scénario le plus logique et le plus conforme au « front républicain ».

LE FIGARO. - L'appui de Renaissance est crucial pour assurer un minimum de stabilité au futur gouvernement Barnier. Le parti présidentiel doit-il clairement l'aider ?

- Si c'est un gouvernement dont la colonne vertébrale est essentiellement LR, je ne vois pas pourquoi Renaissance devrait automatiquement le soutenir. Il n'y aurait pas de justification politique à cela. La plupart des députés Renaissance ont bénéficié du « front républicain » constitué pendant l'entre-deux tours des législatives anticipées. Or LR n'a pas participé à ce « front républicain ».

LE FIGARO. - Michel Barnier assure pourtant que son gouvernement « ne sera pas seulement de droite » , en se disant prêt à travailler avec « des gens de gauche ». Si cette ouverture est respectée, souhaitez-vous que Renaissance participe au gouvernement ?

- Tout dépend des orientations politiques proposées par le premier ministre. Sur l'Europe, sur la planification écologique, sur l'immigration... Renaissance devra juger sur pièces.

LE FIGARO. - Quelles sont clairement les « lignes rouges » que vous fixez ?

- On ne peut pas laisser la société française continuer à se polariser en permanence. Au lieu de repartir sans cesse des clivages et des lignes rouges, notre responsabilité politique est justement d'engager la dépolarisation des débats et la mise en dynamique de compromis.

- Cela passera par des méthodes démocratiques qui permettent de redonner régulièrement la parole aux citoyens, comme les référendums à questions multiples, et de construire de l'intelligence collective et du consensus, comme les conventions citoyennes. Une convention citoyenne sur l'immigration serait pour moi un moyen efficace de dépolariser ce débat.

LE FIGARO. - Comprenez-vous vous que les socialistes et les écologistes, votre ancien parti politique, veuillent renverser le gouvernement de Michel Barnier dès sa déclaration de politique générale, attendue début octobre ?

- Je comprends la censure de principe des socialistes et des écologistes. Leur position est de dire : la logique institutionnelle n'a pas été respectée. Je l'entends. Mais ensuite, une fois cette première étape passée, je pense qu'il est essentiel que les socialistes, voire les écologistes, disent formellement qu'ils ne s'associeront pas automatiquement à une motion de censure qui serait initiée par le RN. - Si écologistes et socialistes disent cela, alors la menace que fait actuellement peser le RN diminue fortement et l'étau se desserre. Cela redonnerait une véritable influence au centre gauche. En seront-ils capables après la séquence du discours de politique générale ? La balle est dans le camp d'une partie de la gauche et du premier ministre, qui devra donner les gages nécessaires, par exemple en matière de justice fiscale ou sur l'écologie.

LE FIGARO. - La gauche peut-elle accepter d'aider le nouveau premier ministre, malgré les positions fermes qu'il a tenues lors de la primaire de la droite en 2021, notamment sur l'immigration ?

- Il y a Michel Barnier et Barnier Michel. Michel Barnier, c'est le proeuropéen, celui qui a négocié le Brexit et s'est montré très allant sur la régulation du secteur financier à l'échelle européenne après la crise financière de 2009. Barnier Michel, c'est l'homme de la primaire de 2021. Celui qui a défendu sur l'immigration des mesures équivalentes à celles du RN et anti-européennes.

- Quand, en 2022, il défend la remise en cause de la primauté du droit communautaire sur le droit national, il sait parfaitement que cela reviendrait à détruire la construction européenne, puisque plus personne ne serait tenu de respecter les engagements pris par tous. Est-ce que le nouveau premier ministre sera Michel Barnier ou Barnier Michel ? Les prochaines semaines permettront de répondre à cette question.

L'Humanité
mercredi 11 septembre 2024 574 mots, p. 8

Jordan Bardella accusé d'avoir fabriqué de faux documents

Clémentine Eveno

Extrême droite Selon Libération, le président du RN aurait monté un dossier de preuves factices pour attester l'effectivité de son travail d'assistant parlementaire européen en 2015 . Des accusations que l'eurodéputé dément.

« C 'est une accusation montée de toutes pièces. Libération est le spécialiste de ça, on devrait plutôt s'interroger sur leur soutien inconditionnel au Hamas », a lâché Louis Aliot, ce mardi 9 septembre sur TF1. Pas à une grotesque calomnie près, le vice-président du Rassemblement national (RN) s'en est également pris à l'Humanité  : « (là) aussi vous avez des journalistes, ça n'a pas empêché le journal d'être au service de l'Allemagne nazie au moment de la collaboration », a-t-il assené en dépit de la réalité historique (lire l'éditorial de Stéphane Sahuc, page 2).

Mais pourquoi Louis Aliot perd-il ainsi ses nerfs ? Dans vingt jours, 27 membres ou ex-membres du Rassemblement national, dont Marine Le Pen, seront jugés pour « détournement de fonds publics » dans l'affaire des assistants au Parlement européen. Et une enquête du quotidien Libération, publiée lundi 9 septembre, révèle que l'actuel président du RN aurait pu être le 28e à comparaître.

Selon cette enquête, issue du livre la Machine à gagner du journaliste Tristan Berteloot, à paraître vendredi 13 septembre, Jordan Bardella, lui-même assistant parlementaire européen à l'époque des faits reprochés au RN, aurait participé à fabriquer un dossier de preuves factices pour justifier de l'effectivité de son travail avec des documents antidatés.

« Un système de détournement »

Jordan Bardella - employé en 2015 par l'eurodéputé Jean-François Jalkh sur une période de quatre mois et demi, pour un coût total de 10 444 euros, en même temps qu'il était « chargé de mission » auprès du vice-président du FN de l'époque Florian Philippot - n'a pas été cité par la justice, dans ce dossier. Toutefois, le FN (devenu RN) est soupçonné d'avoir mis en place un « système de détournement » des enveloppes (21 000 euros mensuels) allouées par l'Union européenne à chaque député pour rémunérer des assistants parlementaires.

Ces derniers auraient travaillé en réalité tout ou partie pour le FN, lui permettant des économies substantielles de salaires. Le Parlement européen a évalué en 2018 son préjudice à 6,8 millions d'euros. Les mis en cause nient en bloc, tout comme le désormais patron du parti d'extrême droite. « Vos accusations sont fausses et diffamatoires. Ni le Parlement européen ni la justice française n'avaient trouvé à redire quant à la réalité de mon travail. Personne ne sera dupe de cette grossière tentative de déstabilisation », a ainsi réagi le président du RN sur X.

À l'appui de ses révélations sur les nombreuses fausses preuves qui auraient été fabriquées - un dossier de travail, un agenda 2015 sur lequel l'actuel chef de parti « a gribouillé de façon sommaire quelques événements » liés au mandat de l'eurodéputé, une revue de presse... -, Libération révèle, entre autres témoignages, un message de Paul, un stagiaire travaillant lui aussi pour Jean-François Jalkh mais également sous la houlette de l'avocat Ghislain Dubois, qui coordonne alors la réponse du RN contre l'enquête judiciaire. Celui-ci aurait ainsi affirmé, dans une discussion Messenger avec d'anciens membres du FN, avoir « créé des faux dossiers pour des assistants qui n'ont jamais travaillé pour le Parlement européen », dont celui de « Jordan Bardella ».

Lors du procès du 30 septembre, devant le tribunal correctionnel de Paris, les 27 accusés risquent jusqu'à dix ans d'emprisonnement et une amende pouvant atteindre 1 million d'euros, assortis d'une peine d'inéligibilité de cinq ans.

Le Monde
International, mercredi 11 septembre 2024 970 mots, p. 6
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10 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Au Royaume-Uni, les syndicats opposés à la poursuite de l’austérité

Les organisations s’inquiètent du budget du premier ministre travailliste, Keir Starmer

Cécile Ducourtieux

Brighton (Royaume-Uni) -envoyée spéciale - Des mines réjouies, des discours combatifs, une météo moins maussade que d’habitude. L’air est presque à la fête à Brighton, grosse station balnéaire du sud de l’Angleterre où le Trades Union Congress (Congrès des syndicats, TUC) tient sa réunion annuelle, du 8 au 11 septembre. La première depuis la victoire sans partage du Labour aux élections législatives du 4 juillet. Depuis que le travailliste Keir Starmer est devenu premier ministre, après quatorze ans de pouvoir conservateur, « l’espoir est de retour en politique » , s’est exclamé Paul Nowak, le secrétaire général du TUC, lundi 9 septembre, lors de son discours inaugural.

Pour autant, les syndicats sont sur leurs gardes et ont prévenu Keir Starmer et sa chancelière de l’Echiquier (ministre des finances), Rachel Reeves, qui ont annoncé un projet de budget « douloureux » fin octobre pour combler un trou de 22 milliards de livres (26 milliards d’euros) dans les finances publiques, qu’ils refusaient un nouveau cycle d’austérité. « Les Britanniques en ont marre de l’austérité », a lancé Mick Lynch, le charismatique secrétaire général du syndicat des cheminots RMT.

Keir Starmer a promis de remettre d’aplomb ses services publics, affaiblis par des décennies de sous-investissement. Mais il s’est aussi engagé à conserver les règles de discipline fiscale des tories et à réduire la dette publique. « L’austérité est un choix politique, pas un impératif économique. C’est la dernière chose dont nous avons besoin si nous voulons relancer la croissance », a cependant assuré, à Brighton, John McDonnell, un historique de la gauche du Labour, ex-chancelier de l’Echiquier du cabinet fantôme de Jeremy Corbyn.

L’inquiétude des syndicats se cristallise sur la  fuel allowance, une subvention versée chaque année à tous les retraités pour payer leurs factures d’énergie. Rachel Reeves a annoncé qu’elle ne sera plus versée qu’aux petites retraites éligibles aux allocations complémentaires, afin de réaliser 1,4 milliard de livres d’économies. Dix millions de Britanniques vont donc perdre cette allocation, dont de nombreuses personnes âgées n’ayant pas réclamé leurs aides sociales, car la démarche est fastidieuse et complexe. Cette suppression est « une erreur historique » du Labour, a tancé Mick Lynch.

Gages de Downing Street

« Je ne peux pas voter pour cette suppression alors que la crise du logement n’a jamais été aussi aiguë à Londres et que dans le pays 2 millions de retraités et 4 millions d’enfants vivent dans la pauvreté », a ajouté John McDonnell, député de l’Ouest londonien. L’opposition conservatrice a obtenu que la Chambre des communes vote mardi sur cette coupe budgétaire, en prévoyant de s’y opposer. Jusqu’à 50 élus travaillistes pourraient aussi voter contre ou s’abstenir, selon le Guardian. Ces décisions « difficiles » sont nécessaires, a réaffirmé Keir Starmer, lundi.

Downing Street a quand même donné des gages aux syndicats. Un texte totémique de l’aile gauche du Labour est en cours d’adoption à la Chambre des communes : la renationalisation progressive des compagnies ferroviaires, trente ans après leur privatisation. Le gouvernement Starmer a aussi proposé des augmentations de salaires aux médecins débutants et aux cheminots, en grève depuis plus d’un an. Il promet d’ici à la mi-octobre une série de lois pour revaloriser les droits des travailleurs et rendre du pouvoir aux syndicats, après les réformes votées sous Margaret Thatcher et ses successeurs tory (et conservées par Tony Blair dans les années 1990) pour rogner leurs prérogatives.

Keir Starmer a annoncé l’abandon d’une loi de 2023 instaurant un service minimal dans les transports, la santé et l’éducation et dénoncée par la gauche comme une grave atteinte au droit de grève. Mais, à Brighton, les syndicats veulent davantage : « Il faut interdire les contrats “zéro heure”[sans durée minimale de travail] et en finir avec les pratiques honteuses du “fire and rehire”[licencier puis réembaucher à des salaires moindres] », a prévenu Paula McEwan, déléguée de l’Education Institute of Scotland, le plus ancien syndicat d’enseignants du Royaume-Uni. Keir Starmer s’est certes engagé à supprimer ces pratiques, mais la cour que le dirigeant et sa chancelière font aux milieux d’affaires est vue d’un assez mauvais œil à Brighton.

Les syndicats réclament aussi des investissements massifs dans les services publics. La liste des besoins est considérable : santé, transports, traitement des eaux usées, prisons… Dans le secteur de l’éducation, seules 37 écoles neuves ont été construites depuis 2016. « A ce rythme, il faudra quatre cents ans pour toutes les réhabiliter », déplore Michelle Gregson, secrétaire générale du NSEAD, syndicat des enseignants des arts.Environ230 établissements contiennent du RAAC, un béton qui se décompose en vieillissant. « Nous sommes le pays détenant la plus haute concentration d’amiante dans ses écoles », déplore, par ailleurs, Karen Williams, du syndicat enseignant NASUWT.

La motion des tories contre la suppression de l’allocation-énergie devrait être écartée mardi, au vu de la large majorité travailliste aux Communes. Mais deux mois après l’investiture de Keir Starmer, l’autorité et la stratégie de ce dernier soulèvent déjà des questions dans sa famille politique.

Quant aux syndicalistes, certains profèrent des menaces à peine voilées. « C’est la confédération des syndicats qui a fondé le Labour[en 1900] . Le parti est là pour nous représenter, syndicalistes et travailleurs, pas les intérêts du monde des affaires, il faut que ce gouvernement se mette cela en tête » , a assuré Mick Lynch, du RMT. Même si le nombre de leurs adhérents s’érode (22 % des employés étaient syndiqués en 2023), les syndicats restent les principaux bailleurs de fonds du Labour. En 2024, sur les 9 millions de livres de dons reçues par le parti, 2,4 millions provenaient des syndicats.

Le Monde
Economie & Entreprise, mercredi 11 septembre 2024 725 mots, p. 14
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10 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Le monde agricole suspendu à la nomination du gouvernement

Mauvaises moissons, vendanges décevantes, fièvre ovine : après un été difficile, le secteur espère de nouvelles mesures de soutien

Laurence Girard

Un excès de pluie, et les nuages s’accumulent sur le secteur agricole. La filière céréalière n’a pu que constater, à l’issue de moissons éprouvantes, une baisse de près d’un quart de la production de blé meunier cette année. De même, les vendanges en cours s’annoncent maigrelettes, en recul de près de 18 %, par rapport à 2023. Quant aux éleveurs bovins et ovins, ils sont confrontés à une vague déferlante de fièvre catarrhale ovine, mais aussi à une reprise de la maladie hémorragique épizootique.

C’est dans ce contexte difficile pour un certain nombre d’agriculteurs, bousculés par les conséquences du dérèglement climatique, que s’ouvre une rentrée agricole sous tension.

Une rentrée qui a commencé de manière singulière, avec un ministre de l’agriculture démissionnaire, Marc Fesneau, qui a dû gérer les dossiers chauds durant l’été.

La nomination de Michel Barnier à Matignon, le 5 septembre, après un long suspense, a immédiatement été commentée par les organisations agricoles. Celles-ci soulignent toutes son passage Rue de Varenne (2007-2009) et son expérience bruxelloise. Certaines se souviennent de sa gestion de dossiers sensibles, comme la limitation de l’usage des produits phytosanitaires ou le développement de l’agriculture biologique, où la dimension environnementale allait de pair avec les impératifs agricoles. D’autres évoquent son plan de soutien à l’élevage.

Le futur gouvernement est très attendu pour lever nombre d’incertitudes. La dissolution surprise de l’Assemblée nationale décrétée par Emmanuel Macron en juin a bloqué des initiatives majeures. Le projet de loi d’orientation pour la souveraineté agricole et le renouvellement des générations en agriculture, adopté le 28 mai par les députés, est en suspens.

« Terrible frustration »

Profitant de ce vide politique, la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) a ponctué sa rentrée par la publication d’un projet de loi qu’elle a qualifié de « clé en main » et qu’elle a rebaptisé : loi pour « entreprendre en agriculture ». Une réécriture du texte adopté par l’Assemblée avec de nombreux ajouts concernant la fiscalité, mais surtout un assouplissement de l’usage des produits phytosanitaires, avec une remise en cause du rôle de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail. Le sujet crucial du foncier, est, lui, absent. « Il faut le voir comme une contribution charpentée au débat public », réagit Dominique Potier, député socialiste de Meurthe-et-Moselle.

« Nous ne jouons pas la carte d’un parti ou d’un autre. Nous déposons quelque chose de sérieux sur la table, affirme Arnaud Rousseau, président de la FNSEA. Quand vous avez en face de vous des gens qui vous ont dit : “On a compris et on vous fait des promesses”, et que vous vous retrouvez six mois après avec une récolte catastrophique ou des troupeaux qui sont touchés par une maladie, et qu’en plus vous avez le sentiment qu’on n’a pas répondu à vos questions, il y a une terrible frustration. »

Si les agriculteurs sont encore dans les champs pour les dernières récoltes et les semis, la question d’une nouvelle expression de colère, après celle de début d’année, se pose. « Les agriculteurs ont pris un coup sur la tête avec les mauvaises moissons »,constate Sébastien Windsor, président des chambres d’agriculture, qui demande, comme l’Association générale des producteurs de blé, des prêts-relais à taux réduits garantis par l’Etat pour soutenir les trésoreries les plus fragiles. Il souligne le « risque que l’agriculteur s’isole » et qu’il « y ait un peu de résignation, même si le terreau est fertile pour un mouvement de grogne ».

La Confédération paysanne, qui demande à être reçue par M. Barnier, déclare : « La crise agricole est toujours d’actualité. Nous exigeons toujours un revenu pour tous les paysans et une répartition juste des soutiens publics. Elle se double d’une nouvelle crise sanitaire incontrôlée et extrêmement grave sur les fermes des éleveurs. »

Autre élément marquant de cette rentrée agricole, et non des moindres, elle se déroule sur fond d’élection aux chambres d’agriculture, la date du vote étant fixée au 31 janvier 2025. Les syndicats sont à la manœuvre pour moissonner le vote des agriculteurs.

Le Figaro, no. 24898
Le Figaro, mercredi 11 septembre 2024 587 mots, p. 2

Politique

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10 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

CHRONIQUE CONTRE-POINT

Après Matignon, Attal doit se « réinventer » à l'Assemblée

Tabard, Guillaume

Une image à préserver, une place à trouver. Après un parcours éclair qui a fait de lui le premier ministre le plus jeune que la France ait connu, Gabriel Attal doit apprendre à s'inscrire dans le temps long. Et garder le statut d'acteur majeur de la vie politique maintenant qu'il ne bénéficie plus du piédestal de Matignon.

Sur le plan de l'image, le président du groupe Ensemble pour la République ne passe pas de la lumière à l'ombre. Le baromètre Verian-Epoka/ Figaro Magazine de la rentrée le crédite de la meilleure cote d'avenir devant Édouard Philippe et Jordan Bardella. Mais rien de plus précaire qu'un capital d'image. Ce qui a propulsé Attal en tête des sondages, c'est la fulgurance de son ascension - ministre de l'Éducation nationale à 33 ans, premier ministre à 34 ; mais c'est aussi la rapidité de son action - l'interdiction de l'abaya dès son arrivée Rue de Grenelle, la réponse à la crise agricole dès son installation à Matignon. C'est enfin une ligne claire - autorité, choc des savoirs, le travail avant l'assistanat - qui aurait pu, avec le temps, ancrer le macronisme à droite.

Mais privé de temps, par sa promotion d'abord, par la dissolution ensuite, il se retrouve privé d'un bilan substantiel. Il est resté à l'aube des promesses. Et si la campagne législative qu'il a menée a permis à l'ex-majorité de limiter la casse, son identité politique a été brouillée par son invitation implicite à voter LFI au nom du barrage au RN ; ou par son abandon de la réforme de l'assurance-chômage. Comme si, après avoir gouverné à droite - il avait aussi promis à LR de réformer l'AME -, il voulait tomber à gauche.

Lui qui avançait sabre au clair doit désormais se convertir à l'équilibrisme. D'abord pour préserver l'unité de son groupe, entre une aile droite ravie du choix de Michel Barnier, notamment sur la question de l'immigration, et une aile gauche qui aurait préféré travailler avec Bernard Cazeneuve. D'où cet engagement à «tout faire pour que ça marche» et ce rappel, en guise d'avertissement, qu' «aucun vote ne peut se gagner sans nous». Comme le RN, Gabriel Attal veut lui aussi placer le nouveau premier ministre «sous surveillance», même si c'est de l'intérieur de la majorité. La relation Barnier-Attal commence donc sous le signe du rapport de force parce que, avec 97 députés, Ensemble ne veut ni moins peser ni moins obtenir que Les Républicains avec 47 députés.

Le quatrième premier ministre d'Emmanuel Macron a également des défis de plus long terme. Devenu présidentiable en décrochant Matignon, il pense à 2027. Sans pouvoir se déclarer aussi explicitement qu'Édouard Philippe. Or réaliser l'union du bloc central derrière lui sera plus compliqué encore qu'assurer l'unité du groupe derrière le futur exécutif. Il lui faudra d'abord s'imposer comme patron, de droit ou de fait, du parti Renaissance, alors qu'Élisabeth Borne s'est déjà déclarée candidate et semble bénéficier du soutien d'un Gérald Darmanin qui n'entend pas laisser Gabriel Attal avancer en solitaire. Il lui faudra ensuite fédérer tout le bloc central, voire la droite avec lui, alors qu'Édouard Philippe part avec une longueur d'avance et que François Bayrou n'a renoncé à rien. Le député des Hauts-de-Seine ne pourra pas se contenter de jouer les vigies du gouvernement Barnier, il doit dès maintenant réfléchir à un projet qui, pas plus que celui du maire du Havre, ne pourra se contenter de n'être «massif» que dans les mots. G. T.

Le Monde
France, mercredi 11 septembre 2024 991 mots, p. 10
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10 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Bruno Le Maire exhorte à tailler dans les dépenses publiques

Entendu lundi par les députés, le ministre démissionnaire de l’économie assure que tenir les objectifs de déficit budgétaire reste possible

Denis Cosnard

Les comptes publics ont beau être en train de déraper, la France peut encore tenir ses objectifs de déficit, pour peu que des décisions fortes soient prises rapidement. Tel est le message que le ministre démissionnaire de l’économie et des finances, Bruno Le Maire, a voulu faire passer, lundi 9 septembre, lors de son audition par les députés de la commission des finances.

Un discours de fermeté adressé aux parlementaires, mais surtout au nouveau premier ministre, Michel Barnier, et à son futur gouvernement. Une forme de testament politique pour Bruno Le Maire, avant de quitter Bercy pour partir sans doute enseigner à Lausanne, en Suisse. A ses yeux, il est essentiel de ne pas lâcher la politique de l’offre, favorable aux entreprises, et de s’attaquer enfin aux dépenses publiques. « Le reste, c’est de la poudre de perlimpinpin » , a-t-il lâché.

Tenir les objectifs ? Ramener le déficit public de 5,5 % du produit intérieur brut (PIB) en 2023 à 5,1 % en 2024, puis à moins de 3 % en 2027, comme Emmanuel Macron, s’y est engagé ? A part Bruno Le Maire, très rares sont ceux qui croient pareille mission encore possible. Les agences de notation ont fait leur deuil de cette perspective. Surtout après l’annonce par le ministre, le 2 septembre, de mauvaises surprises dans l’exécution du budget. Elles risquent, si rien n’est fait, d’aboutir, au contraire, à un creusement du déficit, qui atteindrait 5,6 % dès cette année.

Face à des députés plus que sceptiques qui l’accusent d’avoir menti, triché, voire volé, M. Le Maire est resté droit dans ses bottes. « Les difficultés ne sont pas insurmontables, a-t-il assuré. Nous devons tenir nos 5,1 % de déficit en 2024 et 3 % en 2027. C’est tout à fait à notre portée. »

Comment y parvenir ? A court terme, la solution préconisée par le ministre en sursis tient en trois points. D’abord, annuler vraiment une partie des 16,5 milliards d’euros de crédits gelés préventivement depuis quelques semaines par le gouvernement sortant. Ensuite, réunir rapidement le Haut Conseil des finances publiques, pour inciter les collectivités locales à réduire leurs dépenses, en forte hausse depuis le début de l’année. Enfin, taxer davantage les compagnies d’énergie et les rachats d’actions, en soumettant au Parlement un budget rectificatif pour l’année 2024 – Bruno Le Maire l’avait proposé en avril, mais, à l’approche des élections européennes, Emmanuel Macron n’en avait pas voulu.

Pas sûr que ces trois mesures suffisent à ramener le déficit budgétaire au niveau visé dès 2024. Mais c’est surtout pour la suite que Bruno Le Maire s’est montré prolixe. Selon lui, maintenant que les crises liées au Covid-19 et de l’inflation semblent finies, l’essentiel consiste à stopper les mesures de soutien à l’économie alors mises en place et à tailler dans les dépenses publiques. « Le budget de l’Etat a augmenté de 100 milliards d’euros depuis 2019,a-t-il souligné. Donc peut-être qu’on peut économiser 10, 15 ou 20 milliards pour retrouver une trajectoire plus raisonnable »et faire face à d’éventuelles futures crises.

Ce qui semble facile, en théorie, se révèle cependant plus qu’ardu en pratique. « Parce qu’il y a une singularité française, c’est qu’une fois que nous avons dépensé, nous ne savons pas débrancher les mesures exceptionnelles pour économiser », a noté le ministre démissionnaire. Pour lui, redresser les comptes dans un pays « habitué depuis des siècles à dépenser plus qu’il ne gagne »impose des choix politiques forts. En taillant dans les subventions à l’apprentissage pour les étudiants au-delà du bac + 3, dans l’aide française au développement des pays étrangers, ou en remettant en cause certaines lois de programmation pluriannuelle.

Côté impôts, Bruno Le Maire a écarté l’idée soufflée par le député (Parti socialiste) de l’Eure Philippe Brun d’une surtaxe ponctuelle sur les sociétés, de même que tout alourdissement de la fiscalité. Seule exception, la taxation des 1 % les plus riches défendue par les économistes Gabriel Zucman et Esther Duflo constitue « le combat à mener »,juge le ministre – mais au niveau de la planète.

Ultime conseil

Ce discours libéral assez classique n’a visiblement guère convaincu les députés, au-delà des macronistes et de la droite. C’est que les erreurs de prévision à répétition et l’envolée de la dette publique ont terni l’image de « père la rigueur » de Bruno Le Maire. Les mesures drastiques qu’il prône, que ne les a-t-il appliquées ? « Tous ici, tous, pendant la crise liée au Covid, pendant la crise de l’inflation, vous m’avez demandé de dépenser beaucoup plus, a-t-il rétorqué aux députés.  Vous ne pouvez pas revenir deux ans plus tard en disant : “Mais vous n’avez pas suffisamment bien tenu les comptes.” »

Dans l’immédiat, comment explique-t-il le nouveau dérapage du déficit public, en particulier les 16 milliards d’euros de dérive imputés aux collectivités locales ? « Je n’arrive pas à comprendre, a constaté, lundi, Charles de Courson (groupe Libertés, indépendants, outre-mer et territoires), le rapporteur général du budget à l’Assemblée nationale. A partir des données disponibles, on est à 3 milliards d’euros sur l’année, pas plus. »Les réponses sont restées floues.

A Michel Barnier, Bruno Le Maire a glissé un dernier conseil : ne pas reporter au-delà du 1er octobre, date fixée par la loi, la transmission au Parlement du projet de budget pour 2025. « Nous avons travaillé tout l’été pour que le budget puisse être présenté en temps et en heure,a-t-il affirmé. Tout est en ordre. » Un tel calendrier implique toutefois de boucler le budget d’ici au vendredi 13 septembre. Une gageure, surtout sans ministre de l’économie de plein exercice.

L'Humanité
mercredi 11 septembre 2024 1393 mots, p. 2

Michel Barnier à Matignon, la Ve République en roue libre

Cyprien Caddeo

démocratie La nomination du premier ministre, à rebours du message des urnes aux législatives, a plongé la France dans un malaise profond. Et conduit la gauche à remettre sur la table sa proposition d'instaurer une VIe République.

Sa carte électorale lui brûle les doigts et tombe au sol. Violaine vient d'y mettre le feu : « Cela ne sert à rien de voter », s'écrie-t-elle. Si la colère de cette manifestante bretonne contre la nomination de Michel Barnier, le 7 septembre à Brest, a fait le tour des réseaux sociaux, c'est qu'elle incarne parfaitement le profond malaise démocratique qui s'est emparé du pays. « Les électeurs se disent " même quand on gagne, on perd", et c'est très dangereux pour la démocratie », soupire l'eurodéputée FI Emma Fourreau.

Le moment politique que nous traversons provoque chez de nombreux citoyens un sentiment de trahison comparable à 2005 et à l'enjambement du « non » au traité constitutionnel européen. Comme si le périmètre du vote s'arrêtait à la question économique. « Macron prouve qu'il hait la gauche plus que l'extrême droite, et qu'il avait tout prévu pour nous empêcher de gouverner ! tempête l'eurodéputée Chloé Ridel, porte-parole du PS. Et le pire, c'est qu'il est dans les clous de la Constitution. Il n'y a rien pour empêcher cela. Nous sommes otages de la situation. » Comment défendre en effet un régime qui, deux mois après une élection historique qui a mis en échec la majorité sortante et placé en tête la gauche, permet de confier les clés du pouvoir à un conservateur épinglé pour des positions anti-immigration et des votes homophobes ? L'anomalie fait s'étouffer jusqu'aux plus tempérés des défenseurs des institutions de la Ve République : « Nous sommes dans une situation inouïe sur le plan de la démocratie, dénonce l'ex-premier ministre Dominique de Villepin, sur LCI. Le chef du gouvernement est issu d'un parti qui a fait 5,4 % au second tour des législatives et qui a 47 députés. Ce premier ministre LR est soutenu, sous conditions, par le parti présidentiel qui a été rejeté et battu dans les urnes par les Français, et sous surveillance du RN qui lui-même a été rejeté par les deux tiers des Français au second tour des législatives. »

Un président ne peut être censuré

Le tout, à quelle fin ? La garantie de ne pas dévier, pour Emmanuel Macron, de sa feuille de route fixée en 2017 : baisse drastique des impôts, notamment sur les entreprises et les plus aisés, et coupes brutales dans les budgets des services publics pour compenser les pertes de recettes. « Michel Barnier incarne des valeurs solubles avec le libéralisme autoritaire d'Emmanuel Macron : libéral en économie et autoritaire dans le domaine régalien, au service des marchés économiques et répressif avec les citoyens », cingle l'essayiste Roland Gori. Pour réussir son coup, le chef de l'État n'a pas hésité à renverser la logique à laquelle il avait consenti début juillet. Emma Fourreau résume : « Le barrage républicain du second tour se transforme en alliance avec le RN. Emmanuel Macron a donc trompé les Français, y compris ses propres électeurs, d'ailleurs, qui ont voté pour partie à gauche contre le RN. » Le député écologiste Jérémie Iordanoff, lui non plus, ne décolère pas : « À quoi bon poser une question aux Français si on ne tient aucun compte de leur réponse ? Les électeurs ont envoyé deux messages aux législatives : ils veulent tourner la page du macronisme et refusent de voir le RN au pouvoir. Il fallait un gouvernement de front républicain bâti autour de la coalition arrivée en tête, le Nouveau Front populaire. »

Au lieu de quoi, Emmanuel Macron a mis près de deux mois à daigner rencontrer Lucie Castets, la candidate du NFP pour Matignon, pour le simple plaisir de lui claquer ensuite la porte du pouvoir au nez. Une situation rendue possible par la courtesse de la victoire de la gauche (avec une majorité absolue, le rapport de force aurait changé la donne), certes, mais surtout par une Constitution lâche qui autorise Emmanuel Macron à nommer qui il veut chef de gouvernement, voire à ne nommer personne et à prolonger ad vitam un gouvernement démissionnaire.

En effet, si le président n'a pas dévié de la règle constitutionnelle en nommant Michel Barnier plutôt que Lucie Castets (aucun groupe de gauche, d'ailleurs, n'a protesté sur ce point auprès du Conseil constitutionnel), il a en revanche rompu avec l'usage qui veut que la force arrivée en tête soit chargée de nommer un gouvernement. « C'est une coutume et ce serait le bon sens, rappelle le communiste Anicet Le Pors, ancien ministre de la Fonction publique (1981-1984). Mais, de fait, le président nomme qui il veut, même si c'est une mauvaise manière. » La pratique vaut même si la coalition arrivée première ne dispose que d'une majorité relative et étroite : la Macronie en a fait la preuve entre 2022 et 2024, appliquant son programme sans majorité absolue (bien aidée, là encore, par les largesses de la Constitution). Il appartenait en réalité au Parlement souverain de laisser Lucie Castets gouverner, ou de la censurer. Alors, la solution à la crise politique réside-t-elle désormais dans une réforme constitutionnelle ?

Sans être une formule magique, la réponse est oui, pour l'écologiste Jérémie Iordanoff : « C'est le bon moment pour avoir ce débat, car de facto tout le monde a compris que la règle dysfonctionnait. Le problème, c'est que Macron gouverne à la place du gouvernement. Or on peut censurer le gouvernement, mais pas le président de la République. » Le Parlement reprendra son rôle à la suite du discours de politique générale de Michel Barnier, en octobre. Avec, à son issue, une motion de censure dont la réussite dépendra donc de Marine Le Pen, le RN ayant pour le moment promis de ne pas empêcher « automatiquement » le nouveau premier ministre de travailler. Mais, même s'il était censuré, rien n'empêcherait Emmanuel Macron de lui trouver un successeur du même bois, de droite et garanti 100 % non NFP. Et c'est tout le problème. La Constitution ne permet pas de faire grand-chose contre un président qui « regarde le gouvernement comme si c'était son secrétariat », selon l'expression d'Anicet Le Pors.

une absence dangereuse de contre-pouvoirs

Du côté de la FI, on mise toutefois sur l'article 68 de la Constitution, visant à destituer le président de la République. « Au-delà même de la censure du gouvernement Barnier, la bataille se joue là, car nous ne pouvons laisser sans sanction le fait qu'il n'ait pas joué le jeu des institutions », confirme Emma Fourreau. La proposition a été signée par 81 députés NFP, dont seulement 6 sont écologistes et non insoumis. Jérémie Iordanoff justifie sa réticence : « Le problème, c'est que la destitution est censée sanctionner une atteinte à la Constitution, pas une faute politique comme l'accord scellé avec le RN. Techniquement, Macron n'a pas contrevenu au texte. »

Pour être plus précis, le chef de l'État a su exploiter jusqu'au bout les failles d'un texte resté flou et sur l'interprétation duquel s'écharpent régulièrement les constitutionnalistes : par exemple, tous ne sont pas d'accord sur le délai permettant à Emmanuel Macron de redéclencher une dissolution de l'Assemblée... « Ces flous montrent l'urgence de réformer, reprend Jérémie Iordanoff. De proposer la suppression du 49.3, de réinstaurer la proportionnelle... On est passé très près d'une victoire de l'extrême droite, or si Marine Le Pen arrive à l'Élysée avec cette Constitution, on voit bien ce qu'elle serait capable de faire en l'absence de contre-pouvoirs. » Au NFP, il y a donc consensus sur la nécessité de changer les règles constitutionnelles et d'aboutir à une VIe République. Question centrale qui ne se substitue en rien à la nécessité de glaner une majorité absolue aux prochaines législatives.

Reste à savoir quelle forme un débat institutionnel pourrait prendre, une fois au pouvoir. L'exemple du Chili, où le projet de Constitution progressiste a été sèchement battu dans les urnes, a refroidi certains partisans d'une Constituante. « Les conditions historiques pour que l'on change de République ne sont pas réunies, juge même Anicet Le Pors : il faudrait à la fois une récusation massive des institutions, une adhésion collective à un autre modèle, et un grand événement déclencheur. Là, nous vivons un gâchis, un fouillis, un désordre, voire un pourrissement qui n'est pas achevé. » Toujours est-il qu'il y a urgence. Car l'image de Violaine brûlant sa carte, et à travers elle de tous les citoyens désillusionnés du vote, s'impose désormais comme l'un des pires legs du macronisme.

L'Humanité
mardi 10 septembre 2024 1017 mots, p. 17

Le programme de l'Agora

Vendredi 13 septembre

15 heures « Les JO dans la culture populaire ». Avec Marie-George Buffet, ancienne ministre, Shirine Boukli, judokate française médaillée aux JO de Paris, Nicolas Kssis-Martov, journaliste, Philippe Sudre, responsable de club sportif (en partenariat avec le musée d'Histoire vivante). Animé par Éric Serres, journaliste de l'Humanité.

16 heures « Comment faire cesser la chasse aux pauvres ? » Avec Valentine Maillochon, porte-parole du Mouvement national des chômeurs et précaires, Benoît Reboul-Salze, responsable d'ATD Quart Monde, et Henriette Steinberg, secrétaire générale du Secours populaire français. Animé par Eugénie Barbezat, journaliste de l'Humanité.

16 h 45 « Urgence Gaza, 1re partie : du crime contre l'humanitaire au crime contre l'humanité ». Avec Didier Fassin, professeur au Collège de France, et Ziad Medoukh, professeur de français palestinien (en direct depuis Gaza). Animé par Pierre Barbancey, grand reporter de l'Humanité.

17 h 30 Entretien avec Lucie Castets, candidate à la fonction de première ministre du Nouveau Front populaire. Animé par Sébastien Crépel, codirecteur de la rédaction de l'Humanité, et Julia Hamlaoui, cheffe de l'Humatinale.

18 h 30 « Défaire le RN, 1re partie : comprendre pour agir ». Avec Ludivine Bantigny, historienne, Safia Dahani, sociologue, et Félicien Faury, politiste. Animé par Florent Le Du, journaliste de l'Humanité.

19 h 30 Carte blanche à Guillaume Meurice avec les « bannis » de Radio France.

Samedi 14 septembre

10 heures Carte blanche à Alain Ruscio : « La première guerre d'Algérie (1830-1852), une histoire de conquête et de résistance ». Animée par Latifa Madani, journaliste de l'Humanité.

10 h 30 Lancement de l'Observatoire des morts au travail. Avec Fabienne Bérard, présidente du collectif Familles stop à la mort au travail, Véronique Daubas-Letourneux, sociologue, Pierre Dharréville, élu PCF, Véronique Labatut, responsable de la CGT inspection du travail, Anthony Smith, ancien inspecteur du travail, et Jérôme Vivenza, responsable santé au travail de la CGT. Animé par Cyprien Boganda, chef adjoint du service économie-social de l'Humanité.

11 h 30 « Déserts médicaux : faut-il en finir avec la liberté d'installation ? » Avec Hadrien Clouet, député FI, Olivier Corzani, maire PCF de Fleury-Mérogis, Véronique Eoche-Duval, représentante de l'Association des citoyens contre les déserts médicaux (ACCDM), Franck Prouhet, médecin libéral syndicaliste, et Christophe Prudhomme, médecin urgentiste. Animé par Eugénie Barbezat, journaliste de l'Humanité.

12 h 15 Fêtons les 120 ans de l'Humanité ! Avec Fabien Gay, directeur de l'Humanité, en présence d'Angela Davis, militante africaine-américaine.

13 heures Carte blanche à Angela Davis, militante africaine-américaine. Animée par Christophe Deroubaix, grand reporter de l'Humanité.

14 heures « Les défis du Nouveau Front populaire ». Avec Manuel Bompard, coordinateur de la FI, Olivier Faure, premier secrétaire du PS, Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, et Marine Tondelier, secrétaire nationale des Écologistes. Animé par Aurélien Soucheyre, chef du service politique de l'Humanité.

15 h 30 « Contre le coup d'État constitutionnel, la VIe République ? » Avec Cyrielle Chatelain, présidente du groupe écologiste et social à l'Assemblée nationale, Cécile Cukierman, présidente du groupe CRCE-K au Sénat, Benjamin Morel, constitutionnaliste, Mathilde Panot, présidente du groupe FI à l'Assemblée nationale, et Boris Vallaud, président du groupe socialiste à l'Assemblée nationale. Animé par Cyprien Caddeo, chef adjoint du service politique de l'Humanité.

17 heures Carte blanche à Judith Godrèche, actrice et scénariste. Animée par Kareen Janselme, journaliste de l'Humanité, et Michaël Mélinard, chef adjoint du service culture de l'Humanité.

17 h 45 « Défaire le RN, 2e partie : comment unir les classes populaires ? » Avec Raphaël Arnault, député FI, Marie Pochon, députée Les Écologistes, François Ruffin, député Picardie debout !, et Nicolas Sansu, député PCF. Animé par Anthony Cortes, journaliste de l'Humanité.

18 h 45 « Urgence Gaza, 2e partie : faire tomber les apartheids ». Avec Hala Abou Hassira, ambassadrice de Palestine en France, et Nkosinathi Emmanuel Mthethwa, ambassadeur d'Afrique du Sud en France. Animé par Pierre Barbancey, grand reporter de l'Humanité.

19 h 45 Soirée en partenariat avec Backseat. Avec Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, et Fabien Gay, directeur de l'Humanité. Animée par Jean Massiet et les chroniqueurs de Backseat, et Rosa Moussaoui, rédactrice en chef de l'Humanité, Naïm Sakhi, journaliste de l'Humanité.

Dimanche 15 septembre

10 heures « Des classes populaires à la classe ouvrière ? » Avec Joanie Cayouette-Remblière, sociologue, Louise Gaxie, directrice de la Fondation Gabriel-Péri, Frédéric Mellier, conseiller régional PCF de Nouvelle-Aquitaine, et Stéphane Sirot, historien (en partenariat avec la Fondation Gabriel-Péri). Animé par Pierre Chaillan, chef du service débats-idées de l'Humanité.

10 h 45 « Comment récupérer les 80 milliards d'euros d'évasion fiscale ? » Avec Vincent Drezet, porte-parole d'Attac, Ophélie Gath, fiscaliste, et Nicolas Sansu, député PCF. Animé par Pierric Marissal, journaliste de l'Humanité.

11 h 15 « Front féministe contre front réactionnaire ». Avec Sarah Durocher, présidente du Planning familial, Anne-Cécile Mailfert, militante féministe, Suzy Rojtman, porte-parole du Collectif national pourles droits des femmes, et Mariam Sissoko, responsable associative (en partenariat avec la Fondation des femmes). Animé par Kareen Janselme, journaliste de l'Humanité.

12 h 15 « Présidentielle aux États-Unis : les femmes sauveront-elles les démocrates ? » Avec Tristan Cabello, historien, Marie-Cécile Naves, responsable de l'Iris, et Charlotte Recoquillon, chercheuse. Animé par Christophe Deroubaix, grand reporter de l'Humanité.

13 heures Grand entretien avec Dominique de Villepin sur les questions internationales. Animé par Sébastien Crépel, codirecteur de la rédaction de l'Humanité, Vadim Kamenka, chef du service monde de l'Humanité, et Rosa Moussaoui, rédactrice en chef de l'Humanité.

14 heures « École privée, école publique : la guerre silencieuse ». Avec Annabelle Allouch, sociologue, Stéphane Bonnéry, directeur de la Pensée, Caroline Chevé, responsable de la FSU, Pierre Ouzoulias, sénateur PCF, et Paul Vannier, député FI (en partenariat avec la revue la Pensée et la Fondation Gabriel-Péri). Animé par Olivier Chartrain, journaliste de l'Humanité.

15 heures « Le programme du NFP est-il applicable ? » Avec Frédéric Boccara, économiste du PCF, Éric Coquerel, député FI, Karine Lebon, députée GDR, et Éva Sas, députée Les Écologistes. Animé par Cyprien Boganda, chef adjoint du service économie-social de l'Humanité.

16 heures « Quelle riposte à la bollorisation des médias ? » Avec Alexis Lévrier, historien des médias, et Jean-Pierre Canet, journaliste d'investigation. Animé par Tom Demars-Granja et Honorine Letard, journalistes de l'Humanité.

16 h 30 « La préoccupation écologique perd-elle du terrain ? » Avec Jean-Baptiste Comby, sociologue, Léna Lazare, activiste écologiste, Valérie Masson-Delmotte, paléoclimatologue, et Fabienne Rouchy, responsable de la CGT. Animé par Emilio Meslet, grand reporter de l'Humanité, et Jessica Stephan, journaliste de l'Humanité.

Le Monde
France, mardi 10 septembre 2024 1073 mots, p. 8
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9 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

La bataille du budget débute à l’Assemblée

Les députés devaient entendre, lundi, les ministres démissionnaires de Bercy sur le projet de loi de finances

Denis Cosnard

Etrange réunion. Légèrement surréaliste. Ce lundi 9 septembre, à 17 h 30, la commission des finances de l’Assemblée nationale devait se réunir pour passer sur le gril Bruno Le Maire et Thomas Cazenave. Deux ministres démissionnaires qui continuent d’expédier les affaires courantes tant que Michel Barnier n’a pas formé son gouvernement. Et à répondre, donc, aux élus. Pour ajouter encore un peu de piquant, Thomas Cazenave, chargé des comptes publics, est lui-même député de la Gironde et membre de la commission décidée à l’entendre…

Avec ce curieux rendez-vous, le Parlement entre dans la danse budgétaire pour une phase qui s’annonce inédite. Et pour la première fois, les élus redoutent que la France ne se retrouve sans budget au 1er janvier 2025. « Il existe toujours un risque que le grand n’importe quoi déferle sur la vie politique, admet Constance Le Grip, députée (Renaissance) des Hauts-de-Seine. Michel Barnier a cependant un grand sens des réalités, et le Parlement compte assez d’élus responsables pour former une majorité. Ce sera long et douloureux, mais on y arrivera. »

Calendrier très tendu

Alors que la procédure qui doit aboutir à l’adoption du budget de l’Etat est l’une des plus balisées, tout a déjà déraillé lors de la première étape. La dissolution puis les atermoiements d’Emmanuel Macron ont grippé la mécanique. Les arbitrages ont été rendus hors délais. Les lettres plafonnant les crédits des ministères ont été envoyées avec un mois de retard. Quant au nouveau ministre de l’économie, censé porter le projet, il n’est pas encore nommé, alors que ce texte décisif est censé partir dès vendredi au Haut Conseil des finances publiques.

Durant cette première phase, le Parlement a été tenu à l’écart. Le gouvernement s’est assis sur la loi, qui lui impose de transmettre aux députés et aux sénateurs, avant le 15 juillet, une première ébauche du budget, côté dépenses. Il a fini, le 2 septembre, par leur fournir un document de synthèse, sans la même valeur juridique.

Le calendrier devenant très tendu, Matignon a même étudié la possibilité de décaler la présentation du budget à l’Assemblée nationale, fixée par la loi au premier mardi d’octobre. Juridiquement, un tel report semble possible tout en respectant la Constitution, selon le secrétariat général du gouvernement. Politiquement, cela paraît plus ardu. Pierre Moscovici, président du Haut Conseil des finances publiques, s’y montre favorable. « Je plaide pour qu’un vrai projet de loi de finances, complet et détaillé, soit déposé, a indiqué le président de la Cour des comptes au Parisien, dimanche 8 septembre. Et s’il faut prendre quelques jours de plus, c’est possible. »Mais les sénateurs de la commission des finances disent l’inverse : « La date du 1er octobre doit être tenue. La situation budgétaire du pays est trop critique pour ajouter de l’incertitude à l’incertitude. »

Dans la phase qui s’ouvre, le Parlement va revenir en force. Pour faire adopter un budget, Michel Barnier devra trouver une majorité de députés prêts à soutenir son texte, ou du moins à ne pas voter de motion de censure. Une gageure, compte tenu du morcellement de la nouvelle Assemblée. « Jusqu’en juin, la majorité macroniste faisait ce qu’elle voulait, constate Claude Raynal, sénateur (Parti socialiste) de Haute-Garonne et président de la commission des finances au Sénat. Cette fois-ci, il y a aura une commission mixte paritaire décisive, où les macronistes n’auront pas la main. Donc le Parlement redevient central ! »

« Nous jugerons sur pièces »

Premier temps : lundi, les députés vont demander des explications à Bruno Le Maire et Thomas Cazenave sur le nouveau dérapage du déficit public annoncé le 2 septembre. Au lieu de se résorber pour revenir à moins de 3 % du produit intérieur brut (PIB) en 2027, il a toutes les chances, si rien n’est fait, de continuer à monter, pour atteindre 5,6 % du PIB en 2024, puis 6,2 % en 2025, a alerté le Trésor.

Revenir dans les clous imposerait des dizaines, voire plus de 100 milliards d’euros d’économies. « Le gouvernement a vendu du rêve, avec des chiffres irréalistes », peste le sénateur (Les Républicains, LR) de Meurthe-et-Moselle Jean-François Husson. « Les ministres sont démissionnaires, mais pas irresponsables, donc ils doivent se justifier », prévient Christine Arrighi, sa collègue écologiste de Haute-Garonne. L’audition s’annonce houleuse.

Le deuxième temps, celui de l’examen du budget 2025, risque d’être tout aussi compliqué. Les parlementaires partiront d’un texte signé Michel Barnier et préparé pour l’essentiel par son directeur de cabinet, Jérôme Fournel, qui était celui de Bruno Le Maire jusqu’à jeudi.

Cette copie, qui devrait marquer une continuité avec les budgets passés, le Nouveau Front populaire (NFP) entend la réécrire en profondeur. « L’idée est de modifier profondément le budget en commission au point de le rendre NFP-compatible », promet Eric Coquerel, le président (La France insoumise) de la commission des finances de l’Assemblée nationale. Le programme du NFP prévoit 150 milliards d’euros de dépenses supplémentaires, et autant de nouvelles recettes fiscales.

Un objectif inverse de celui des macronistes et de la droite installée à Matignon. Eux souhaitent en priorité redresser les comptes publics, en taillant dans les dépenses sans alourdir les impôts. « La France est déjà le dernier élève de la classe européenne en matière de finances publiques, il faut absolument diminuer le déficit », plaide la députée (LR) de l’Orne Véronique Louwagie, vice-présidente de la commission des finances.

Compte tenu du rapport de forces, le RN se prépare à jouer un rôle d’arbitre. « Nous jugerons sur pièces ce que propose Michel Barnier, anticipe Jean-Philippe Tanguy. Mais nous n’accepterons de négocier que s’il présente de vraies réformes pour rendre la dépense publique efficace, et qu’il n’accroît pas les prélèvements obligatoires. Et puis, il faut qu’il s’attaque aux grands tabous, le coût de l’immigration et celui de l’Union européenne. »

Dans un troisième temps, le gouvernement devra aussi présenter son plan de réduction de la dette publique à la Commission européenne, qui a lancé une procédure pour déficit excessif visant la France. Le document devait être envoyé avant le 20 septembre, mais Paris a demandé un délai supplémentaire, a indiqué, samedi, Bercy . Encore un moment, monsieur le bourreau !

Libération
mardi 10 septembre 2024 2321 mots, p. 2,3,4

ÉVÉNEMENT

Assistants fictifs du RN Jordan Bardella pris en des faux

TRISTAN BERTELOOT

ÉVÉNEMENT

En 2015, le jeune lepéniste était payé par l'Europe mais employé par le FN, pas encore renommé RN. Pour camoufler cette activité fictive, l'actuel président du parti a aidé à produire de fausses preuves de travail, révèle un livre à paraître vendredi.

A genda bidon, revue de presse antidatée et paraphée de sa main… De fausses preuves de travail ont été fabriquées par le FN (devenu RN) pour berner la justice et justifier l'emploi que Jordan Bardella a occupé à l'époque où il était l'assistant parlementaire d'un député européen frontiste, en 2015. Le 30 septembre s'ouvre devant le tribunal correctionnel de Paris le procès du Rassemblement national, dans lequel le parti d'extrême droite et 27 de ses membres ou ex-membres, dont Marine Le Pen, seront jugés pour avoir participé à un vaste système supposé de détournement de fonds publics. Ces cadres ou ex-cadres du mouvement lepéniste risquent jusqu'à dix ans d'emprisonnement et une amende pouvant aller jusqu'à 1 million d'euros, assortis d'une peine d'inéligibilité de cinq ans, qui pourrait être décisive pour l'avenir politique de Marine Le Pen. Onze eurodéputés ou anciens eurodéputés RN sont concernés, et treize de leurs assistants. Jordan Bardella, actuel président du parti, aurait pu lui aussi faire partie de la longue liste des personnes renvoyées. Mais l'absent, de taille, n'a jamais été entendu dans ce dossier. Il n'a été convoqué ni par la police ni par les juges. Pourtant, il y aurait eu de quoi. D'abord, parce que son nom figure comme celui d'autres assistants sur un organigramme du FN, publié en février 2015, qui a motivé le Parlement européen à saisir la justice française. On y trouve le nom de collaborateurs censés occuper à l'époque des fonctions auprès d'élus européens, ce qui laisse supposer qu'ils étaient alors affectés à d'autres tâches au sein du parti. Bardella y apparaît comme «chargé de mission» auprès du vice-président du FN de l'époque, Florian Philippot. En même temps, il est censé être l'assistant parlementaire local de l'eurodéputé Jean-François Jalkh, une fonction qu'il n'a semble-t-il jamais exercée, mais pour laquelle il a perçu un salaire de 1 200 euros net mensuels.

«A l'époque, il faut trouver un salaire» Par chance pour lui, les enquêteurs de l'Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales de la police (OCLCIFF), saisi par le parquet français en 2015, ne se sont pas attardés sur son cas. Pour ne pas alourdir un dossier déjà conséquent, ils ont focalisé leur enquête sur des députés européens et des collaborateurs à qui il est reproché d'avoir détourné de plus grosses sommes d'argent public, sur de plus longues périodes. Jordan Bardella n'a été assistant parlementaire que quatre mois et demi, pour un coût de 10 444 euros.

Selon l'accusation, le parti lepéniste se serait servi de l'Europe pour se refaire une santé financière au cours – notamment – du mandat européen de 2014 à 2019, détournant les fonds qui lui étaient alloués pour rémunérer ses collaborateurs, faire avancer sa cause et l'ascension de Marine Le Pen. Des faits que les mis en cause contestent. En 2014, quand il fait atterrir 24 députés à Bruxelles, contre trois à la mandature précédente, «les perspectives de transfert de charges par la rémunération de certains de ses collaborateurs par le Parlement européen, en lieu et place du FN, apparaissent de plus en plus tentantes», écrit le parquet dans son réquisitoire, en 2023. Endetté à près de 9,1 millions d'euros, le parti dirigé par Marine Le Pen développe à échelle industrielle un moyen de soulager ses finances en berne : les «assistants» au Parlement européen vont travailler pour le mouvement tout en étant rémunérés par l'Europe. Dans cette machine bien huilée, ils enchaînent les contrats, souvent en CDD, parfois avec des députés différents, à mesure qu'une partie de leur enveloppe dédiée à employer des assistants, d'un montant de 21 209 euros mensuels, est disponible. En fait, beaucoup de ces assistants n'ont aucun lien professionnel avec «leur» eurodéputé. Il arrive même qu'ils ne se soient jamais rencontrés.

Tout démarre pour Jordan Bardella le 16 février 2015, quand il est recruté, à presque 20 ans, comme assistant parlementaire local de Jean-François Jalkh, membre du FN depuis 1974. «A l'époque, il faut trouver un salaire» à ce jeune militant méritant, résume une ancienne députée européenne très au fait de l'affaire. Le coup de pouce est plus que charitable : la rémunération du mi-temps de Bardella correspond à plus de deux fois et demie le smic de l'époque. D'autant qu'il ne va jamais «réellement exercer ses fonctions», expliquera en mars 2017 devant l'OCLCIFF un ancien eurodéputé désormais brouillé avec le RN, Aymeric Chauprade. Selon cet homme, Bardella est alors «une personne s'occupant de la communication de Florian Philippot. Il n'est pas dans l'environnement de Jean-François Jalkh et n'est pas sur des activités parlementaires». Ce que conteste aujourd'hui le premier : «Bardella, on l'a peut-être sollicité ponctuellement. Mais il n'a jamais géré ma com, il faisait ça sans qu'on lui demande rien. C'était un militant qui faisait du zèle.» «On est emmerdés avec lui» Philippot a pourtant joué un rôle dans le recrutement de Bardella : de façon étonnante, ce dernier n'échange pas directement avec Jean-François Jalkh au moment de son embauche. Un autre assistant parlementaire, aujourd'hui trésorier du RN, Kévin Pfeffer, proche de Philippot, s'en charge. Dans un mail daté du 4 février 2015, jamais dévoilé, Pfeffer écrit à Jalkh pour lui donner les conditions auxquelles Bardella doit être recruté : «Je t'écris suite à la discussion que tu as eue avec Florian concernant un contrat d'assistant stagiaire au Parlement européen. Jordan Bardella étant étudiant, un emploi à mi-temps serait préférable. J'ai donc trouvé la solution suivante, en accord avec Florian : contrat d'assistant local, à mi-temps, en CDD, du 15 février 2015 au 30 juin 2015, pour une rémunération de 1 200 euros net, soit un coût total sur ton enveloppe d'assistance parlementaire d'environ 2 300 euros par mois pendant quatre-cinq mois. Si le solde de ton enveloppe le permet, et avec ton accord, je me propose de rédiger le contrat, comme j'ai l'habitude de le faire.» Mais les choses vont se corser très vite pour le parti d'extrême droite. Le président du Parlement européen d'alors, Martin Schulz, saisit l'Office européen de lutte anti-fraude et notifie la justice française, provoquant l'ouverture d'une enquête par le parquet. A l'été 2015, les salaires de plusieurs assistants FN commencent à être gelés par le Parlement, dont l'administration mène elle aussi son enquête. La direction de la formation frontiste s'agite : il faut contrer la méchante institution qui «persécute» le parti. Les élus et leurs assistants vont tous ou presque faire front contre le Parlement. Un certain Ghislain Dubois (lire page 4), avocat belge, bientôt assistant parlementaire de Jean-François Jalkh lui aussi, devient la cheville ouvrière de la riposte. «Notre défense doit être collective, telle que mise en place et coordonnée juridiquement par Ghislain Dubois», indique à tous le chef de cabinet de Marine Le Pen d'alors, Nicolas Lesage.

Dubois est chargé de centraliser les documents censés prouver le travail des assistants dans le viseur de l'administration européenne. L'avocat belge prend son rôle très à coeur : il fait constituer des dossiers, cherche des éléments de défense pour prouver le harcèlement dont le mouvement se dit victime. Mais en 2018, se produit cet incident : l'un de ses protégés, Paul, un stagiaire travaillant lui aussi pour Jean-François Jalkh, s'épanche dans une discussion Messenger avec d'anciens membres du FN. Il y balance une petite bombe, affirmant avoir «créé des faux dossiers pour des assistants qui n'ont jamais travaillé pour le Parlement européen». Ghislain Dubois l'a chargé, pendant son stage, du «montage du dossier de Jordan Bardella». Quelques mois plus tôt, les élus ont en effet découvert un document versé au dossier des assistants fictifs par l'avocat du Parlement européen, partie civile dans cette affaire. Y sont répertoriés les assistants ayant eu «des activités incompatibles avec leur contrat d'assistance parlementaire». A la ligne de Jean-François Jalkh apparaît le nom de Jordan Bardella, un jeune qui monte. Conseiller régional d'Ile-de-France depuis 2015, il a participé à la campagne de Marine Le Pen en 2017, il est depuis peu porte-parole du parti, il sera bientôt membre de son bureau national, avant de carrément diriger la liste RN aux européennes de 2019. Il faut le protéger. Jean- François Jalkh n'est pas serein. «Il m'a dit : “Jordan Bardella, on est emmerdés avec lui, car il n'a rien fait quand il était assistant”», assure un ancien collègue. Ses équipes vont donc préparer un dossier de preuves factices, antidaté de la période où Jordan Bardella était employé comme assistant. Des documents factices, pour un emploi fictif.

Revues de presse en ligne Le 20 décembre 2017, dans un mail intitulé «petit travail de mercredi et jeudi» et passé sous les radars de la justice, Ghislain Dubois écrit donc à Paul : «Coucou ! Jean-François me demande de te charger de cette mission suivante, si tu veux bien. Le but est important : montage du dossier de Jordan Bardella.» L'avocat charge le stagiaire de se rendre sur le site Global Factiva pour fabriquer une revue de presse régionale couvrant la période de contrat du futur président du RN, de février à juin 2015. «Ils doivent porter sur la politique locale, l'activité économique locale et la vie associative», impose Ghislain Dubois. Factiva est une application web proposant des revues de presse en ligne, à laquelle ont accès les eurodéputés et leurs assistants accrédités. En quelques clics, elle permet de produire une revue de presse affinée par langue, périodes, sources, secteurs et sujets, issue de journaux traitant de n'importe quelle région du monde. Problème : en bas de chaque document, le site indique la date de la recherche et une si- Suite page 4 Suite de la page 3 gnature numérique. Quelqu'un va se charger de couvrir de blanco ces éléments incriminants. Une revue de presse va donc être fournie, qui mélange bien plusieurs articles parlant de la région Est. La chose est importante : lors du mandat 2014-2019, les députés européens étaient élus dans des circonscriptions territoriales, et Jean-François Jalkh, dans l'Est. Il fallait donc que son assistant le renseigne sur les événements dans sa région. Même a posteriori ? Dans ce faux dossier de preuves de travail, les documents sont classés par thèmes et dates, comme Ghislain Dubois l'a demandé. Au-dessus, Jordan Bardella a écrit à la main les mots «politique locale», «divers», «société»… Pour se défendre face au Parlement, l'équipe de Jean-François Jalkh a donc utilisé un logiciel… fourni par le Parlement.

«J'ai fait mon travail de stagiaire» A ce dossier s'ajoute un agenda 2015 blanc et bleu, lui non plus jamais révélé, intitulé «avions d'exception» (avec des photos d'avions de chasse), sur lequel Jordan Bardella a gribouillé de façon sommaire quelques événements liés au mandat de Jalkh, des dates de réunions plénières, des déplacements à Bruxelles, pour faire croire qu'il suivait son agenda ou qu'il l'accompagnait à plusieurs moments. Rien d'autre. Sollicité par Libération, le président du RN a nié ces faits et promis de déposer plainte en diffamation s'ils étaient révélés. Ghislain Dubois n'a pas répondu. Interrogé par Libé pour savoir s'il souhaitait confirmer avoir participé à la création de faux dossiers de preuve pour couvrir des assistants parlemen - taires, Paul a seulement répondu : «Je ne pense pas. Je n'ai rien d'autre à dire. J'ai fait mon travail de stagiaire.» Jean-François Jalkh, lui, ne nous a pas répondu.

Il a bien dû parler, en revanche, devant les juges, le 6 juillet 2021. Ce jour-là, le député européen leur a expliqué avoir embauché Jordan Bardella à l'époque pour «faire deux choses. S'initier au fonctionnement du Parlement européen, et une revue de presse sur la région Grand Est». Lors de cette audition, dont une partie a été révélée par Challenges, il ajoute : «J'ai tous les justificatifs du travail effectué par celui-ci, notamment ses revues de presse papier.» «Comment sait-on que c'est Jordan Bardella qui les a établies ?» demandent les juges. Réponse : «Elles sont paraphées LES ROUAGES D'UNE CONQUÊTE DU POUVOIR Journaliste à Libération, Tristan Berteloot participe à la couverture de l'extrême droite au sein d'une cellule spécialisée de quatre journalistes, qui produit notamment la newsletter hebdomadaire Frontal. L'enquête que nous publions ce lundi est tirée de la Machine à gagner, le livre qu'il publie vendredi aux éditions du Seuil. Son ouvrage éclaire différents aspects, les moins reluisants compris, de la stratégie lepéniste de conquête du pouvoir. Cette «machine» a longtemps carburé au détournement de fonds public : le RN, démontre le livre, l'a pratiqué à échelle industrielle au détriment de l'Etat et de l'Union européenne, pour financer le train de vie excessif de son appareil.

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Edifiantes sont aussi les pages consacrées à la «conquête médiatique» du parti, qui documentent les entraves posées au travail de certains médias, et les pressions exercées sur d'autres pour obtenir un traitement favorable. Non sans résultat, avec par exemple la quasi-disparition au Figaro de l'expression «extrême droite» pour qualifier le RN. En coulisses, pendant ce temps, un cercle de conseillers occultes, issus de la haute administration ou du monde de l'entreprise, travaille à la «montée en gamme» du parti : ils forment, décrit notre collègue, «un ensemble bourgeois qui se reconnaît dans une vision xénophobe du monde, le fantasme d'une guerre civilisationnelle à venir et la volonté de préserver ses intérêts». Un tableau dont ressort moins une pseudo «lepénisation» de la France, que la fascination croissante exercée par le RN sur les «élites» conservatrices.

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de sa main.» Dans un communiqué publié lundi, quelques heures après la publication de ces informations, Jordan Bardella a accusé Libé de «grossière tentative de déstabilisation, à quelques jours de l'ouverture du procès des assistants parlementaires visant le Rassemblement national». Il y affirme avoir travaillé en 2015 comme assistant parlementaire local de Jean-François Jalkh, «sans aucune infraction, ni irrégularité, tant au regard du règlement du Parlement européen que de la loi française».

Le Figaro, no. 24897
Le Figaro, mardi 10 septembre 2024 701 mots, p. 2

Politique

Aussi paru dans
10 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Soutien clair ou sous conditions ? Les macronistes peinent à trouver le bon ton vis-à-vis du nouveau premier ministre LR

Boichot, Loris, Quinault-Maupoil, Tristan

Michel Barnier a beau revendiquer cinquante ans de vie politique au compteur, de nombreux soutiens d'Emmanuel Macron ne savent pas encore comment se positionner par rapport à lui. « Pour tout vous dire, je ne le connaissais pas » , a admis lundi sur Europe 1 la présidente de l'Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, qui l'a rencontré samedi pour la première fois.

Cet authentique homme de droite est-il désormais le patron d'une majorité parlementaire en construction qui inclurait son parti, Les Républicains (LR), et le bloc macroniste ? Dès son entrée en fonction, il s'est présenté comme une figure de dialogue et exprimé son « respect à l'égard de toutes les formations politiques ». « Formellement, il est le chef de la majorité, mais on ne sait pas encore si nous serons à une place centrale ou un peu décalée » , résume un député Renaissance. La situation, héritée de leur échec aux législatives anticipées, contraint les macronistes à partager le pouvoir après avoir gouverné tout-puissants entre 2017 et 2022. Un basculement.

Premier test pour lui, le nouveau premier ministre doit rencontrer mardi soir les parlementaires de Renaissance, en marge de leur rentrée à Rosny-sur-Seine (Yvelines), après vingt-quatre heures de flou autour de sa présence. Pas de discours devant la presse, comme le veut la tradition, mais une discussion à huis clos, a toutefois décidé Gabriel Attal, désormais chef des 97 députés du groupe macroniste. Soucieux que son successeur n'occulte pas son premier discours dans ses habits d'ex-chef du gouvernement.

Alors que l'entourage d'Emmanuel Macron, qui a déjeuné lundi avec Michel Barnier, évoque une « coexistence exigeante » , le parti présidentiel a annoncé sa ligne dès jeudi : «Pas de censure automatique, mais des exigences sur le fond sans chèque en blanc.»En pratique, la place du curseur varie, du soutien sans ambiguïté jusqu'aux avertissements sur des « lignes rouges ».

« Majopposition »

Les membres de l'aile droite de Renaissance saluent les mesures fermes en matière régalienne qu'il défendait en 2021, lors de la primaire de la droite - dont une « pause » de trois à cinq ans sur l'immigration et la limitation de l'aide médicale d'État (AME) -, quand d'autres s'en inquiètent. Au point de menacer de voter une éventuelle censure. « Ma confiance ne sera pas automatique » , a prévenu dimanche dans Libération le ministre démissionnaire délégué à l'Industrie, Roland Lescure. Lequel a forgé un néologisme pour définir sa ligne : la «majopposition».

Son collègue Sylvain Maillard plaide pour une « coalition » : « On n'imaginerait pas que l'instabilité vienne de notre part » , a indiqué le député sur Sud Radio. Une donne inédite gêne une partie de l'ex-majorité : le rôle du Rassemblement national (RN), qui a permis la nomination de Michel Barnier en indiquant ne pas vouloir le renverser a priori. « Nous faisons aujourd'hui du RN le censeur en chef ou non » , regrette la députée Renaissance Astrid Panosyan-Bouvet, favorable à une alliance incluant les « sociaux-démocrates ».

En première ligne dans cette relation à bâtir avec son successeur, Gabriel Attal fait monter la pression sur lui, après une fraîche passation de pouvoirs, jeudi. « Rien ne pourra se faire sans nous » , insiste le trentenaire. Il a déjà tenté de dicter à Michel Barnier son agenda législatif, en lui enjoignant de se saisir de la « désmicardisation » de la France et la justice des mineurs.

Mais il se contente, pour l'heure, d'évoquer une « possible participation » de ses troupes au futur gouvernement. Une précaution dont ne s'embarrassent pas les responsables d'Horizons, ni François Bayrou, qui juge « évidente » le maintien de ministres du MoDem. À rebours de la prudence exprimée par des députés de son parti, plutôt favorables à une nomination de l'ex-premier ministre socialiste Bernard Cazeneuve.

Illustration du flottement, les macronistes, qui espèrent entrer au gouvernement s'interrogent : faut-il se signaler directement à Michel Barnier ? À Emmanuel Macron ? « Barnier n'est pas vraiment le chef de la majorité, ce n'est pas non plus le chef des LR. Tout le monde est très insécurisé, car l'équilibre est très précaire, avance un conseiller de l'exécutif. On entre dans l'inconnu ». L.B. ET T.Q.-M.

Le Figaro, no. 24897
Le Figaro, mardi 10 septembre 2024 849 mots, p. 3

Politique

La réforme des retraites, l'autre épreuve du feu qui attend déjà l'exécutif après le budget

Bordas, Wally

Les cartes sont rebattues, et la partie pourrait être perdue d'avance pour les macronistes. Adoptée de justesse à la faveur d'un recours à l'article 49.3 en mars 2023, la très contestée réforme des retraites devrait faire son retour à l'Assemblée nationale cet automne. Le Rassemblement national l'a annoncé : il proposera son abrogation le 31 octobre prochain, dans le cadre de sa « niche » parlementaire - qui lui permet de fixer l'ordre du jour. De quoi donner des sueurs froides aux troupes présidentielles et aux Républicains, hostiles à un quelconque retour en arrière. Issu des rangs de la droite LR, le nouveau premier ministre, Michel Barnier, a d'ailleurs dit vouloir «ouvrir le débat sur une amélioration » du texte, mais il a rapidement assuré qu'il ne souhaitait pas «tout remettre en cause».

C'est peut-être sans compter sur la nouvelle donne dans l'Hémicycle, où la réalité risque de s'imposer à lui. Car si la majorité relative dont bénéficiait l'exécutif l'an dernier avait permis au gouvernement d'échapper de justesse à une motion de censure transpartisane, les législatives anticipées ont propulsé depuis au Palais Bourbon de très nombreux adversaires de la réforme. «Nous allons proposer de remettre l'âge légal de la retraite à 62ans, mais aussi de revenir à 42 annuités de cotisation», détaille ainsi au Figaro le député RN Thomas Ménagé, chef de file des lepénistes pendant les débats il y a un an et demi. Et de prévenir : «Rien dans le texte ne pourra empêcher le Nouveau Front populaire de le voter. Leurs électeurs ne comprendraient pas qu'ils aient une occasion de revenir sur cette loi, mais ne le fassent pas. Leur position serait en contradiction avec les attentes des Français.»

Le RN le sait, il sera toutefois difficile de convaincre la gauche d'unir leurs forces. Pas tellement sur le fond, où les positions convergent plutôt, mais sur la forme, où le NFP refuse de mêler ses voix aux nationalistes. «Nous ne voulons pas leur faire ce cadeau, a prévenu le président Insoumis de la commission des finances, Éric Coquerel, sur Franceinfo. Nous avons toujours refusé de voter des textes proposés par le RN. Je ne participerai pas à leur donner une sorte de label social.» Auprès du Figaro, il avoue cependant qu'aucune discussion n'a pour l'instant eu lieu au sein de l'état-major Insoumis, et ne se montre donc pas aussi définitif ni catégorique : « Nous voulons éviter d'avoir à voter ce texte, car, par principe, nous n'avons jamais voté une proposition du RN.»

« Faire de l'obstruction »

Et pour cause, le débat est bel et bien ouvert au sein de la gauche. Depuis plusieurs jours, diverses personnalités mélenchonistes n'ont pas écarté l'idée d'aider à l'adoption de cette proposition d'abrogation lepéniste. «Je ne sais pas si je la voterai», a par exemple éludé le député LFI Raphaël Arnault, sur Sud Radio. Embêté, un écologiste botte en touche : «J'attends de voir le texte en question. Je suis certain qu'ils ne feront les choses qu'à moitié.»

Dans le camp macroniste, on s'attend à ce que cette bataille finisse inévitablement par revenir prochainement dans l'Hémicycle, après avoir pourtant réussi à la retarder au maximum. Notamment en 2023, quand les textes d'abrogation des groupes Liot et Insoumis avaient été écartés sans même passer par la case Assemblée. Du fait d'abord de la présidente du Palais Bourbon, Yaël Braun-Pivet, qui avait prononcé l'irrecevabilité budgétaire des amendements en question ; avant que le bureau de l'Assemblée ne l'imite ensuite quelques mois plus tard.

Autre temps, autres pratiques, puisque les termes de l'équation ont changé depuis : la gauche a ravi aux macronistes la majorité au sein du bureau de l'Assemblée. «Yaël Braun-Pivet est maintenant en cohabitation, elle ne peut politiquement pas prendre cette décision toute seule. Et si elle demande à son bureau, il est majoritairement pour l'abrogation de la réforme et ne fera donc pas obstruction au texte», décrypte un fin connaisseur du Palais Bourbon. Or ni le président de la commission des finances - l'Insoumis Éric Coquerel - ni l'éventuelle future délégation chargée de statuer sur la recevabilité des propositions de loi ne devraient opter pour le rejet.

« Seule Yaël Braun-Pivet pourrait bloquer la proposition, car ses pouvoirs sont très étendus, veut croire malgré tout un cadre du camp macroniste, qui ne se fait guère trop d'espoir. Il va surtout falloir préparer notre stratégie. Notre argument est déjà tout trouvé: pendant la réforme, ils ont hurlé que trois semaines ne laissaient pas le temps de bien débattre du sujet. Eux veulent l'abroger en huit heures...», prévient-il.

Un stratège Renaissance prévient : «On n'hésitera pas à faire de l'obstruction, rien n'est fermé à ce stade.» Avant d'ajouter : «Ou alors, on peut laisser la responsabilité à la gauche. Ils sont pour une abrogation, mais contre le RN. S'ils votent contre, ils repoussent l'échéance.» Après le résultat des législatives, Pierre Cazeneuve, député macroniste chargé de gérer les stratégies lors des journées d'initiatives parlementaires, a prévenu ses collègues : «Il est probable que cette législature soit une niche permanente.» Avec donc des « coups » politiques permanents. W B

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mardi 10 septembre 2024 797 mots, p. AUJM4,AUJM5,AUJM5,AUJM6
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10 septembre 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

L'armée de fidèles du nouveau Premier ministre

En plus de cinquante ans de vie politique active, Michel Barnier s'est tissé un important réseau de collaborateurs et d'amis, désireux de lui prêter main-forte... malgré l'incertitude de la durée de son bail à Matignon.

Quentin Laurentet Alexandre Sulzer

À la passation de pouvoirs entre Gabriel Attal et Michel Barnier, jeudi dernier dans la cour pavée de Matignon, on a reconnu les ministres démissionnaires et des députés de l'ancienne majorité, venus payer leur respect à leur chef de gouvernement sortant. Moins visibles, mais bien présents : des proches du nouvel homme fort des lieux, qui avaient in extremis pu se rendre disponibles pour assister à sa prise de fonction. Encore ébahis. Il y a la famille Barnier, évidemment. Mais aussi certains conseillers qui l'ont accompagné à travers les années et les fonctions. Comme Simon Dufeigneux et Erwan de Rancourt, à ses côtés pendant pas moins d'une décennie chacun, entre sa vie bruxelloise et celle des ministères parisiens.

Député, sénateur, ministre...

La sénatrice de Paris Marie-Claire Carrère-Gée, fidèle depuis trente ans, l'observe également faire son premier discours sur le grand tapis rouge. Elle était encore là samedi à l'hôpital Necker, à Paris, pour son tout premier déplacement de nouveau Premier ministre, accompagnée d'une autre « historique », qui a observé ce grand échalas avec un regard bienveillant : Isabelle Misrachi. Elle a été la plus proche collaboratrice de Barnier pendant un quart de siècle, depuis leur rencontre à la Commission européenne, à la fin des années 1990. Elle venait de prendre sa retraite en juin dernier... pour finalement replonger à peine le mois de septembre commencé. En laissant comprendre que, « pour lui », la question de revenir aider ne se posait pas. Elle est celle qui connaît le mieux Michel Barnier, sa manière de fonctionner. Une sorte de mode d'emploi.

Après maintenant cinquante et un ans de vie politique active, Michel Barnier a presque connu toutes les fonctions (député, sénateur, ministre...) et sur ce long chemin, semble avoir réussi à collecter un nombre important de fidélités. « Michel ne s'est presque jamais fâché avec ses anciens collaborateurs. Donc, il s'est constitué un réseau important. Ça va de chefs d'État et de gouvernement [quand il était à l'Europe] aux milieux économiques, et à son réseau de collab », assure le sénateur LR de la Savoie Cédric Vial.

Jamais perçu comme un présidentiable

L'élue de Paris Brigitte Kuster est de ses plus anciennes proches. S'il n'avait pas été nommé à Matignon, il serait venu au mariage de la fille de son ancienne conseillère communication au ministère de l'Environnement, en 1993. « Il n'a jamais varié sur le fond de ses idées », vante de son côté le trésorier de LR, Daniel Fasquelle, qui avait rejoint l'association Nouvelle République créée par Barnier en 2003. « Il considère les autres et respecte profondément les gens », loue de son côté le député (Droite républicaine) de la Loire Antoine Vermorel-Marques, qui l'a connu il y a une dizaine d'années.

Michel Barnier n'a jamais fait partie des présidentiables en puissance, des fauves à la Sarkozy aimantant ceux qui veulent toucher du plus près le pouvoir. Ce qui ne l'a pas empêché de s'attirer des allégeances de longue durée. Lui-même prend soin d'entretenir ce réseau, devenu aujourd'hui tentaculaire - plus de 400 anciens collaborateurs, assure son entourage. Des textos, des nouvelles, un café quand on peut. À une époque, un repas annuel pour rassembler le plus grand nombre de ceux qui l'avaient accompagné depuis toutes ces années. S'ils ont tous les deux appartenu, dans leur jeunesse, à la même association gaulliste (l'UJP, l'Union des jeunes pour le progrès), Olivier Marleix ne l'a rejoint qu'au moment de la primaire des Républicains de 2021. Depuis, un lien s'est tissé.

« J'ai reçu une tonne de CV à faire passer ! »

De cette époque demeure une boucle WhatsApp appelée « Référents Michel Barnier », comptant 57 membres, et encore parfois active. Il a également continué d'organiser des rencontres avec les parlementaires qui l'ont soutenu, parfois à l'Assemblée ou au Sénat. La dernière fois, c'était en octobre 2023, avec une vingtaine d'élus. Il consulte toujours régulièrement Michel Dantin, ancien maire de Chambéry et ex-eurodéputé, comme lui. Il est aussi toujours aussi en lien avec son ancienne équipe des JO d'Albertville.

Les anciens « Barnier-boys » ont une blague, entre eux. « Pro et sympa ! » répète-t-on en rigolant ces jours-ci dans les couloirs de Matignon, référence à cette consigne que Barnier martèle à ses équipes depuis toujours ou presque. Si on imagine sans peine la difficulté à recruter alors qu'on ignore combien de temps durera le gouvernement Barnier, un de ses proches assure « recevoir des CV de tous les côtés ». « Les gens identifient mal son entourage. Comme je suis passée à la télé pour parler de lui, j'ai reçu une tonne de CV à faire passer ! », s'amuse en écho Brigitte Kuster.

L'Humanité
mardi 10 septembre 2024 789 mots, p. 7

Le NFP doit « tenir bon » face à Michel Barnier

Florent LE DU

Opposition Snobé par le président de la République pour Matignon, le Nouveau Front populaire entend s'imposer comme la principale alternative à un bloc bourgeois s'étendant de Macron à Le Pen.

En juin, Emmanuel Macron vendait sa dissolution comme un accélérateur de « clarification » politique. C'est finalement lui, trois mois plus tard, qui l'a réalisée en refusant de nommer une personnalité de gauche à Matignon, lui préférant un élu LR adoubé par l'extrême droite. Pour mieux signifier l'emprise du RN sur cette coalition qui ne dit pas son nom, son président, Jordan Bardella, a même annoncé, ce week-end, placer Michel Barnier « sous surveillance démocratique ».

La clarification d'Emmanuel Macron pourrait donc aboutir à un système politique proche de celui d'avant 2017, avec un clivage droite-gauche net, à la différence près que le cordon sanitaire entre la droite et son extrême s'estompe... « Désormais, les choses sont claires : nous sommes la seule opposition à la politique de casse sociale qui va être menée par Michel Barnier et son futur gouvernement puisque tous les autres le soutiennent ou l'ont adoubé, estime le sénateur PCF Ian Brossat. La droite et le RN devront être tenus pour responsables des politiques menées par le futur gouvernement. »

Cyniquement, et à condition de limiter les dégâts dans les mois à venir, ce nouveau bloc bourgeois peut-il devenir à terme une aubaine pour la gauche ? « Le sujet est trop grave pour se réjouir de ce cartel des droites. Mais c'est une clarification qui montre que nous sommes la seule alternative à la politique menée depuis au moins sept ans », reconnaît le député Génération.s Benjamin Lucas, qui siège dans le groupe écologiste et social.

Déjà, à gauche, les prochaines échéances électorales, dans moins d'un an en cas de nouvelle dissolution, sont dans les têtes. Plusieurs cadres parlent de « campagne permanente » avec la nécessité de convaincre sans cesse de nouveaux électeurs, en plus de pérenniser le rassemblement entre partis. « Nous devons tenir bon et ne pas céder à la désespérance, estime Ian Brossat. N'oublions pas que si nous n'avions pas construit le NFP, Bardella serait à Matignon. »

« Le NFP a créé un espoir et celui-ci ne doit pas se dissiper. C'est un devoir vis-à-vis de nos électeurs de continuer à travailler ensemble », abonde le député FI Éric Coquerel. Y compris avec le PS dans son ensemble, alors que le parti semble se diviser en deux, notamment autour d'une alliance avec la France insoumise ? « Si nous parlons du PS qui est sur la ligne Olivier Faure, oui. C'est ce parti avec lequel nous discutons, le reste ne nous concerne pas réellement. »

« dépasser le stade de la coalition d'appareils »

Reste que, pour tenir bon face au gouvernement Barnier avant d'aller chercher les 90 sièges qui lui manquent pour atteindre la majorité absolue, le NFP pourrait évoluer. C'est en tout cas ce que souhaitent certaines personnalités échaudées par l'éclatement passé de la Nupes. « Il nous faut dépasser le stade de la coalition d'appareils, avance Benjamin Lucas. Transformer le NFP pour qu'il soit aussi un outil démocratique, organisé sur les territoires, permettant de construire une politique commune, ce que nous n'avons pas réussi à faire avec la Nupes. » « Il y a des enjeux de structuration à l'échelle locale. On a vu dans les manifestations, samedi, qu'il y a une demande que le NFP persiste, comme représentation de la gauche unie mais aussi d'un outil qui dépasse les partis. C'est un enjeu particulièrement important pour le PS », ajoute le député socialiste Arthur Delaporte.

Au sein de chaque formation, la question se pose également de trouver une organisation dans laquelle chacun garde le même objectif commun. À tel point que Clémentine Autain, qui a quitté la FI en juin, souhaite « structurer de bas en haut » le NFP, notamment pour réfléchir à une méthode de désignation du candidat à la présidentielle de 2027. « Lucie Castets est pour l'instant l'incarnation que le Nouveau Front populaire existe et est possible. Elle a un rôle à jouer », précise-t-elle également.

Les députés NFP font le serment, au moins aujourd'hui, de travailler de manière étroite à l'Assemblée nationale dont les travaux dans l'Hémicycle reprendront au plus tard le 1er octobre. Dans l'opposition, le NFP espère peser davantage que la Nupes lors de la législature précédente. Et ce dès le vote crucial du budget. « Ce sera une bataille parlementaire extrêmement importante, qui peut se terminer par une motion de censure, présente Éric Coquerel, président de la commission des Finances. Il nous faudra donc montrer qu'une alternative existe avec un gouvernement Lucie Castets, montrer notre crédibilité à exercer le pouvoir. Cela passe par faire voter un maximum d'amendements. » Seul contre un bloc des droites en formation, le NFP entend s'imposer comme unique option pour changer de politique.

Le Monde
France, mardi 10 septembre 2024 1346 mots, p. 10

Les liens étroits de l’ex-député Renson avec le PSG

L’ancien vice-président de l’Assemblée nationale macroniste est mis en examen pour trafic d’influence

Rémi Dupré

Mercredi 14 février, stupeur au siège administratif du Paris Saint-Germain, à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine). Les agents de l’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales (OCLCIFF) et de l’inspection générale de la police nationale (IGPN) pénètrent dans l’imposant bâtiment, pour le perquisitionner. Selon nos informations, ils saisissent, dans les archives numériques du PSG en lien avec la « présidence », le « protocole » et les « relations publiques », les listes d’invités au fameux « carré VIP », en « loge » ou en « place sèche » au Parc des Princes pour les matchs du club.

Un nom retient leur attention : celui de l’ex-député macroniste (2017-2022) du 15e arrondissement de Paris, Hugues Renson, également ancien vice-président de l’Assemblée nationale (2017-2022). Les enquêteurs font leur calcul et notent que l’ex-parlementaire a obtenu, « à titre personnel », 26 places au carré, de 2017 à 2021. Il a également fait « bénéficier à des proches et à des tiers un volume de 32 places ».

Ces places, il les a principalement obtenues – en plus de l’aide du président qatari du PSG, Nasser Al-Khelaïfi, dit « NAK » – du directeur de la communication d’alors du club, Jean-Martial Ribes, mise en examen pour « corruption et trafic d’influence » dans le cadre de l’enquête judiciaire sur les barbouzeries autour de du PSG et de « NAK ».

Le 5 septembre, c’est au tour de M. Renson d’être inquiété par la justice : il a été mis en examen pour « trafic d’influence par une personne investie d’un mandat électif public », soupçonné d’avoir reçu des avantages de la part du PSG, et d’avoir abusé de son influence afin de permettre au club d’obtenir des décisions publiques favorables.

« Part intime de mon activité »

Relais privilégié de M. Ribes sur les sujets politiques et législatifs, M. Renson est également intervenu lorsque l’ancien directeur de la communication du PSG a sollicité des services personnels, concernant, entre autres, la procédure d’acquisition de la nationalité française pour son épouse d’origine marocaine en 2019.

« Le PSG est une part intime de mon activité, a déclaré en mai, lors de sa garde à vue, ce grand supporteur du club, niant avoir rendu le moindre service . Je n’ai jamais reçu de contrepartie quelle qu’elle soit dans mon action d’élu. C’est infamant de l’imaginer et c’est factuellement faux. »Interrogé, son avocat, Mario Stasi, déclare que son client « conteste de la manière la plus ferme la mise en examen dont il fait l’objet. Il est déterminé à démontrer, à l’occasion de cette procédure judiciaire, qu’il a toujours agi dans le cadre de son mandat, sans jamais commettre quelque acte illégal que ce soit dans l’exercice de ses fonctions. Il va de soi qu’il est présumé innocent. »

Dans le cadre d’une information judiciaire distincte, M. Renson est soupçonné d’avoir joué l’intermédiaire auprès de Gérald Darmanin, à l’époque ministre de l’action et des comptes publics, pour que le PSG négocie avec Bercy et évite de payer les cotisations sociales et les impôts sur le transfert, pour 222 millions d’euros, à l’été 2017, de la star brésilienne Neymar. « Là encore, il n’y a rien eu d’anormal. Il a transmis la demande afin que le club puisse obtenir une réponse sur le régime fiscal à appliquer, l’a défendu son ex-collaboratrice parlementaire auprès des policiers. Il s’est contenté de transmettre. »

D’après les éléments judiciaires dont Le Monde a pris connaissance et dont certains ont déjà été mentionnés par L’Equipe, M. Renson s’est montré très insistant auprès de M. Darmanin pour que le PSG bénéficie de deux rescrits, l’un fiscal et l’autre social, adressés par le fisc et l’Urssaf d’Ile-de-France, annonçant qu’il n’y aurait ni impôts ni cotisations sociales à payer sur la clause libératoire de l’attaquant. « Gérald, je me permets de te déranger… Je suis avec Nasser, très inquiet à propos de sa grosse opération, écrit, le 24 juillet 2017, M. Renson au ministre. As-tu moyen de leur permettre d’être rassurés ? »« Nos amis aimeraient que quelqu’un du ministère discute enface to face avec eux, histoire d’avoir une position claire avant de prendre cette décision d’investissement ou d’y renoncer », relance le lendemain M. Renson.

Très insistant

« Il y a échange avec le dir cab en ce moment », répond M. Darmanin en référence à son directeur de cabinet d’alors, Jérôme Fournel, nommé ce vendredi aux mêmes fonctions auprès du nouveau premier ministre, Michel Barnier, comme l’a relevé Mediapart. « Ça avance, confirmera le ministre les jours suivants. Oui ça se termine. »Les enquêteurs soulignent que « les sollicitations de M. Ribes sont suivies d’effets de la part de M. Renson auprès de Gérald Darmanin ».Sollicité, M. Darmanin n’a pas donné suite.

M. Renson a-t-il été récompensé pour son rôle d’entremetteur ? « Je serai grâce à toi demain au Parc et mes deux fils sont escort kids[les enfants qui accompagnent les joueurs sur la pelouse] en plus ! C’est top », écrit M. Renson à M. Ribes, en août 2017. Il sollicitera M. Ribes à plusieurs reprises pour des invitations, relayant par exemple, en mars 2020, cette demande de Gabriel Attal, alors ministre de la jeunesse et de la vie associative, « invité par le patron de la Ligue de football professionnel » et en quête pour un proche d’une seconde place pour un match contre le Borussia Dortmund en Ligue des champions.

Surtout, M. Renson a multiplié les offres de service, y compris pendant son mandat de parlementaire, auprès de M. Ribes pour travailler au PSG. A quelques jours du terme de son mandat à l’Assemblée nationale et après le départ de M. Ribes du club, il est revenu à la charge auprès de M. Al-Khelaïfi, avec lequel il a entretenu une correspondance fournie en 2022 et 2023. En juin 2022, il rappelle ainsi ses états de service au sein du groupe d’amitié France-Qatar à l’Assemblée nationale et propose à « NAK » de « pouvoir prendre en charge une direction des relations extérieures du PSG» afin « de renforcer les relations avec les pouvoirs publics locaux ou nationaux pour peser sur les décisions publiques dans l’intérêt du club ».

En septembre 2022, il relance « NAK » pour solliciter un « entretien » : « Le club a-t-il des relais d’opinion dans la sphère publique ? Qui pourrait s’efforcer de répondre et de renvoyer certains donneurs de leçons dans les cordes ? Comment reprendre la main ? » En mars 2023, M. Renson se montre très insistant pour intégrer la direction du PSG et propose à « NAK » de lui « exposer » ses « idées ». Le 30 août 2023, il remercie M. Al-Khelaïfi de l’avoir reçu et lui indique qu’il va lui envoyer « le plan qu’il aimerait proposer pour le club ».

Le 2 septembre 2023, Hugues Renson envoie à « NAK » une note intitulée « Bâtir une stratégie d’influence pour le PSG », document de sept feuillets retrouvé en perquisition au domicile parisien de l’ex-élu. Le 8 décembre, M. Renson suggère à « NAK » que « c’est le moment idéal » de « mettre en place la stratégie d’influence évoquée ».

Le 13 décembre, soit deux jours avant la révélation de la mise en examen de M. Ribes par Le Monde, l’ex-élu remercie à nouveau « NAK » pour sa « confiance ». Le club s’apprêtait-il à recruter l’ex-parlementaire ou à collaborer avec lui, comme le laissent penser ces éléments judiciaires ?

« Est-ce qu’à l’occasion des échanges que nous avons eus entre septembre 2023 et décembre 2023, cette question s’est posée d’y travailler à l’avenir ?(…) Je n’ai jamais eu de description de poste, ni reçu de proposition ou d’offre », a répondu en garde à vue M. Renson, précisant que sa « note » est une « stratégie », « pas un service rendu ». Au PSG, on dément avoir voulu engager l’intéressé.

Le Monde
France, mardi 10 septembre 2024 1104 mots, p. 9
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9 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Michel Barnier, à tâtons avec le RN

Le premier ministre cherche à desserrer l’étreinte de l’extrême droite en s’ouvrant à gauche

Sandrine Cassini et Claire Gatinois Sandrine Cassini et Claire Gatinois

Flegmatique, Michel Barnier fait mine de ne pas entendre les huées qui visent le chef de l’Etat. Ce dimanche 8 septembre, la cérémonie de clôture des Jeux paralympiques met un point final, depuis le Stade de France, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), à l’événement sportif qui a fait vibrer le pays depuis le 26 juillet. La politique et ses tracas refont surface. Mais, de la tribune officielle, le nouveau premier ministre, nommé quatre jours plus tôt, n’est-il pas, lui aussi, visé par les sifflets du peuple français ?

Propulsé à Matignon par Emmanuel Macron et forcé de composer avec le camp présidentiel, l’homme de droite tente de signifier qu’une nouvelle page du quinquennat s’ouvre avec lui.

La gauche, elle, dénonce le « coup de force » opéré par un président sanctionné lors des élections législatives de juillet. Et enrage de voir un membre du parti Les Républicains (LR), une formation arrivée en cinquième position dans les urnes, se hisser au sommet de l’Etat. « Barnier, casse-toi, on n’a pas voté pour toi ! », pouvait-on lire lors des manifestations, samedi 7 septembre.

Pour asseoir sa légitimité, le premier ministre fait valoir un style et « une méthode » qui se veulent aux antipodes du macronisme. « Je ne suis pas là pour faire de l’esbroufe », a-t-il déjà cinglé, samedi, en marge de son premier déplacement à l’hôpital Necker, à Paris, visant à témoigner de sa priorité accordée à la santé et aux services publics. Une façon de contrer la « parole performative » du macronisme.

Après des années de « quoi qu’il en coûte », le septuagénaire signale aussi que la dette publique sera sous contrôle et tempère les attentes. Enfin, à ceux qui s’impatientent, il glisse que sa déclaration de politique générale se tiendra « début octobre ». Une façon de dire que la composition de son gouvernement se fera à son rythme. Et tant pis pour ceux qui s’agacent de voir un pays doté d’un gouvernement démissionnaire depuis le 16 juillet.

Eviter une motion de censure

Premier ministre sans majorité, l’ex-négociateur du Brexit consulte, encore et encore, pour peaufiner sa feuille de route et bâtir son équipe en espérant se mettre, le plus longtemps possible, à l’abri d’une motion de censure qui pourrait le renverser.

Après avoir reçu le président d’Horizons, Edouard Philippe, puis le chef des députés du parti philippiste, Laurent Marcangeli et son homologue au Sénat, Claude Malhuret, Michel Barnier s’est rendu à l’hôtel de Lassay, samedi, pour un déjeuner en tête à tête avec la présidente (Renaissance) de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet. Le lendemain, il recevait le patron du MoDem, François Bayrou, et appelait Hervé Marseille, celui de l’Union des démocrates et indépendants. Lundi, il devrait échanger encore avec Laurent Wauquiez, le président du groupe de la Droite républicaine à l’Assemblée nationale, avec Gérard Larcher, le président (LR) du Sénat, et enfin avec Elisabeth Borne, ancienne première ministre d’Emmanuel Macron. La nomination de Michel Barnier marque le « retour à la politique sérieuse, sobre et solide », s’est enflammé Jean-Pierre Raffarin, l’ancien chef de gouvernement de Jacques Chirac, sur BFM-TV, dimanche.

Le septuagénaire n’ignore pas qu’il doit sa promotion à l’engagement qu’a pris le Rassemblement national (RN) – doté de 126 députés – de ne pas le censurer, a priori, contrairement au Nouveau Front populaire (193 députés). Dimanche, Marine Le Pen n’a pas manqué de rappeler cette bienveillance en valorisant le sens de la « responsabilité » autoproclamée du parti à la flamme . « Notre souhait n’est pas de susciter le blocage. Si nous l’avions voulu, nous aurions fait comme le Nouveau Front populaire et menacé de censurer tout le monde », se félicite la leader d’extrême droite dans un entretien à La Tribune Dimanche, précisant « ce gouvernement sera évidemment sous surveillance ».

L’’ancien commissaire européen pense-t-il pouvoir se défaire de cette encombrante étreinte ? Les équipes de M. Barnier disent se tourner vers la gauche modérée accusée, selon eux, de « jeter les projecteurs sur le RN »en s’opposant par principe au Savoyard. La gauche offre une carte maîtresse au RN, analyse-t-on rue de Varenne. Pour desserrer l’étau de l’extrême droite, Michel Barnier aurait, au dire de son entourage, commencé à prendre contact avec des personnalités de gauche, au sein et hors du Parlement, en espérant leur clémence, voire leur participation au gouvernement. L’affaire semble acquise. « Il y aura des gens de gauche » dans l’équipe exécutive, a asséné M. Raffarin sur BFM-TV dimanche.

Barnier observé d’un œil méfiant

Mais des élus du Parti socialiste (PS) sondés par Le Monde –le député de l’Essonne Jérôme Guedj, ses collègues Philippe Brun (Eure) et Dominique Potier (Meurthe-et-Moselle) ou la sénatrice du Val-de-Marne Laurence Rossignol – affirmaient dans la soirée de dimanche n’avoir eu aucun échange avec le nouveau premier ministre. A mille lieues d’envisager que le PS puisse entrer au gouvernement, Patrick Kanner, président du groupe PS au Sénat, jugerait toutefois « normal » de recevoir un coup de fil, mais assure que son portable n’a, pour l’heure, pas vibré. Lundi matin, sur France Inter, François Hollande, aujourd’hui député socialiste de la Corrèze, a levé toute ambiguïté. « Quand un gouvernement va être de droite, sur une politique de droite, soutenu par l’extrême droite, comment voulez-vous que des hommes et des femmes de gauche y participent ? »,annonçant qu’il votera la censure contre le premier ministre.

Michel Barnier, qui a marqué les esprits en proposant lors de la primaire des LR en 2021, en vue de la présidentielle de 2022, un moratoire sur l’immigration, la fin de l’aide médicale d’Etat, le retour des peines planchers ou le recul de l’âge de départ à la retraite à 65 ans, pense aujourd’hui amadouer la gauche par son discours écologiste, sa préoccupation pour les services publics et son plaidoyer pour plus de « justice fiscale ».

Est-ce assez ? Même au sein de l’aile gauche de la macronie, le premier ministre est observé d’un œil méfiant. Roland Lescure, ministre démissionnaire chargé de l’industrie et vice-président de l’Assemblée nationale, prévient, dans un entretien à Libération daté du 9 septembre, qu’il ne s’interdit pas de voter la censure à l’issue du discours de politique générale : « Ma confiance ne sera pas automatique », dit-il. « Si on doit aller piocher dans le programme du RN, ce sera sans moi » , appuie-t-il, assurant ne pas vouloir faire partie de la nouvelle équipe.

Le Figaro, no. 24897
Le Figaro, mardi 10 septembre 2024 840 mots, p. 9

Société

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9 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Le maire écologiste Éric Piolle face à l'urgence sécuritaire

Lagrave, Martin

En colère devant cette violence totalement débridée.» C'est avec le visage marqué et la tête basse que le maire écologiste de Grenoble, Éric Piolle, s'est présenté devant la presse dimanche après-midi. Quelques heures auparavant, un agent municipal a été froidement abattu alors qu'il tentait d'empêcher la fuite d'un chauffard ayant provoqué un accident de la route. Un énième fait divers glaçant dans la préfecture de l'Isère où pas moins de sept fusillades ont eu lieu cet été. Des drames à répétition qui fragilisent sérieusement le bilan sécuritaire de l'édile, alors que le procureur de la République de Grenoble, Éric Vaillant, a décrit un climat de «guerre des gangs» dans la capitale des Alpes.

Au coeur de la tempête, Éric Piolle s'est vite attiré les foudres des oppositions. L'ancien maire (RPR) et désormais conseiller municipal, Alain Carignon, juge même que la fuite du tireur aurait pu être évitée : «Avec un réseau de caméras performant, le délinquant n'aurait probablement pas pu disparaître dans la nature.» À peine installé dans son nouveau fauteuil de maire en 2014, l'écologiste avait très vite réaffirmé sa volonté de démonter les caméras installées dans la ville, proposant, en plaisantant, «de les revendre à Christian Estrosi(maire ex-LR de Nice, NDLR) , (qui) veut en mettre plein sa ville». Une semaine plus tard, l'élu confirmait ne pas «croire à la vidéosurveillance», mais s'imaginait plutôt construire « une politique de tranquillité publique en occupant le terrain»avec la police.

Dix ans plus tard, la majorité écologiste refuse d'endosser l'échec sécuritaire. «Il y a toujours eu de la délinquance à Grenoble parce que la ville est à la frontière avec l'Italie», balaye un stratège du parti. «C'est comme si on disait que Benoit Payan(maire divers gauche de Marseille, NDLR) est responsable du trafic de drogue à Marseille » , poursuit-il. «Il y a eu 10morts en 2007, ça va ça vient, il n'y a pas eu d'homicide entre 2016 et 2020 par exemple», témoigne Éric Piolle. Il dénonce en revanche « toute l'hypocrisie de ceux qui jouent sur le coup de menton de la répression. On constate l'échec des discours très virulents de Sarkozy, Valls et Darmanin. Tout ça n'a eu au minimum aucun effet.»

Quelques jours après son élection, Éric Piolle avait également choisi de ne pas armer la police municipale, comme l'avait décidé la municipalité socialiste sortante. Peu importe si l'achat des armes avait déjà coûté 200 000 euros à la mairie. «Une somme monstrueuse», répliquait le jeune maire, quelques jours après son élection. Aujourd'hui, l'édile conteste le montant de cette somme préférant parler «d'une dizaine de milliers d'euros».

Propulsé à la tête d'une liste dissidente de gauche en 2014, Éric Piolle s'est imposé comme le seul maire écologiste d'une ville de plus de 100 000 habitants, avant que ne déferle la vague verte des municipales de 2020. Au-delà de la question sécuritaire, l'ancien conseiller régional de Rhône-Alpes s'est très vite fait remarquer par ses prises de position radicales. Membre de l'aile gauche des Verts, cet ex-cadre du privé occupe surtout le terrain médiatique par des coups de communication. Notamment sur des sujets sociétaux comme l'autorisation du burkini dans les piscines de sa ville ou encore sur la généralisation des menus végétariens pour les écoliers grenoblois.

Alors qu'il avait annoncé dès 2014 ne pas vouloir faire plus de deux mandats, l'homme de 51 ans organise sa succession et pense à l'après. «Il n'a pas encore choisi son successeur, mais dans l'idéal, ça serait une femme», confie au Figaro un proche du maire. Quant à lui, il se rêve toujours un destin national. Après sa réélection à la tête de l'exécutif municipal en 2020, le Grenoblois se présente à la primaire écologiste face à Yannick Jadot, Sandrine Rousseau, l'ex- ministre Delphine Batho et le centriste Jean-Marc Governatori. Son aventure présidentielle s'arrête net, échouant en quatrième position en ne recueillant que 22,29 % des suffrages. «Il avait fait son agenda pour 2022. Il avait même annulé des réunions à la métropole après la présidentielle parce qu'il était convaincu qu'il deviendrait président», se marre le même élu des Verts avant de se risquer à un pronostic : «Ce sera pareil pour 2027.» «Je vais continuer de m'investir pour que mon espace politique soit en positon de gagner 2027, à quelle place je ne sais pas» ,commente Éric Piolle. «En 2022, je pensais être la personne adéquate pour faire l'union, là je ne sais pas, je pense que cela sera plus collectif», conclut-il.

Mis à part sa popularité très relative dans l'opinion, c'est le volet judiciaire qui pourrait mettre un terme à ses ambitions. Déjà condamné en 2020 pour favoritisme dans l'attribution de marchés publics, le parquet de Grenoble a ouvert une nouvelle enquête à l'encontre du maire et de son ancienne première adjointe, Élisa Martin, aujourd'hui députée LFI. L'affaire a éclaté après un article du Canard enchaîné révélant qu'Éric Piolle aurait augmenté de 600 euros un collaborateur pour que celui-ci rétrocède 400 euros en liquide à sa première adjointe tous les mois. ML

Le Monde
France, mardi 10 septembre 2024 2079 mots, p. 12
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9 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Les Ehpad s’enfoncent dans la crise financière

Alors que les assises du secteur devaient s’ouvrir mardi, les deux tiers des établissements sont en déficit, d’où une baisse de la qualité d’accueil

Béatrice Jérôme

Cette odeur d’urine dès qu[’elle] entre dans l’Ehpad »la désespère. A chaque visite, Monique Plazzi, vice-présidente socialiste chargée de l’accompagnement à la perte d’autonomie et au handicap du département de la Haute-Vienne, repart avec « le moral à zéro ». Car elle connaît l’origine de « l’odeur » : la directrice de l’établissement ne « change plus quatre fois par jour, comme avant, les papis et les mamies », confie l’élue. Elle a dû réduire son « budget couches » pour faire des économies tant l’Ehpad est « dans le rouge ».

Dans la Haute-Vienne, près de 80 % des maisons de retraite sont en déficit. En France, c’est le cas de deux établissements sur trois, selon les statistiques des acteurs du secteur. « Les Ehpad traversent une crise de confiance sans précédent, jumelée à une situation économique intenable, à cause d’un modèle de financement à bout de souffle », résume Stéphane Junique, président du groupe mutualiste VYV, qui compte 224 Ehpad. Bénéficiaires, à hauteur de 5 millions d’euros en 2019, ils accusent, depuis un an, un « trou » de 15 millions d’euros. « La situation n’a jamais été aussi détériorée », assure-t-il.

La crise financière généralisée du secteur, dont les assises doivent s’ouvrir mardi 10 septembre à Paris, s’est étendue depuis deux ans, avec des effets négatifs indéniables sur la qualité de la prise en charge des résidents, sans que les solutions mises en œuvre suffisent à l’endiguer.

Un rapport sénatorial à paraître en septembre devrait de nouveau alerter sur les conséquences du naufrage financier du secteur, dont la première cause est connue : « L’image d’Epinal de l’Ehpad mouroir est durablement ancrée dans l’opinion, même si ce n’est pas la réalité», observe Anne Souyris, sénatrice (Les Ecologistes) de Paris, autrice du rapport avec deux autres sénatrices, Chantal Deseyne (Les Républicains, Eure-et-Loir) et Solange Nadille (Guadeloupe), membre du groupe macroniste au Sénat.

La défiance des familles a deux origines : la crise liée au Covid-19, qui a fauché la vie de plus de 10 000 résidents, à partir de 2020, et conduit à des confinements mortifères, puis les révélations du livre Les Fossoyeurs(Fayard, 2022), de Victor Castanet, sur les maltraitances au sein du groupe Orpea. Depuis, les 7 000 Ehpad en France ne font plus le plein. Et des chambres qui restent vides, c’est autant de recettes en moins.

« On vend les bijoux de famille »

Outre la désaffection du public, la hausse inédite des charges salariales, liée notamment aux accords du Ségur de la santé, en 2020, mais aussi au recours à l’intérim, se conjuguent avec l’inflation du coût de l’énergie et des denrées alimentaires, pour venir grever les budgets des établissements. Sans compter l’accès aux emprunts bancaires, qui s’est durci. Résultat : les Ehpad n’ont plus la capacité de « financer les investissements nécessaires » pour faire face « aux défis démographique et épidémiologique », constate, dans une note publiée en juin, le cercle de réflexion Matières grises, qui fédère les grands groupes commerciaux du secteur.

A mesure que leur trésorerie s’amenuise, des Ehpad reportent ici la réfection de la toiture, là l’achat de nouveaux lits pour les résidents. Certains ne pourvoient pas des postes d’aide-soignant vacants, voire embauchent des salariés non diplômés dans un souci de réduction des charges.

D’autres ferment. A Bourbon-l’Archambault (Allier), l’Ehpad Saint-Joseph mettra la clé sous la porte en septembre, à moins qu’un repreneur ne se manifeste d’ici là. « Nous avons fait appel à de l’intérim parce que notre territoire n’a plus assez de personnel soignant. Et ça coûte extrêmement cher, expliquait, en juin à France 3, Tanguy Gouttenoire, directeur général de l’association Itinova, propriétaire de l’Ehpad. Nous n’avons plus les moyens de le faire. »

Dans le Bas-Rhin, Jean Caramazana, directeur général de l’association Abrapa, propriétaire de treize Ehpad, va mettre l’un d’eux en vente. Même si « c’est une pure absurdité de gestion que de céder ce patrimoine, on vend les bijoux de famille pour payer les factures », regrette-t-il.

« On alerte nos financeurs depuis trois ans. On leur dit que l’on va dans le mur. Cette fois, on y est », renchérit Didier Chesnais, délégué de la Fédération des établissements hospitaliers et d’aide à la personne (Fehap) pour la Normandie. Les trois quarts des 58 Ehpad normands adhérents à la Fehap sont déficitaires, de 250 000 euros en moyenne. « Dans la Manche, l’un d’entre eux ne pourra bientôt plus payer les salaires », poursuit M. Chesnais, par ailleurs directeur général de la Fondation Normandie Générations, qui gère trois établissements, tous en déficit.

Pourtant, des crédits publics ont été injectés depuis deux ans. En juillet 2023, Elisabeth Borne, alors première ministre, avait débloqué un fonds d’urgence de 100 millions d’euros pour les Ehpad et les services d’aide à domicile en difficulté. Un effort que le gouvernement sortant assure avoir poursuivi.

« On dit toujours que c’est la faute de l’Etat, alors qu’il a fait un effort sans précédent, explique, au Monde, Fadila Khattabi, ministre déléguée chargée des personnes âgées et des personnes handicapées démissionnaire. L’enveloppe annuelle de la Sécurité sociale pour les Ehpad a augmenté fortement puisqu’elle est passée de 8,5 milliards d’euros, en 2019, à 12,5 milliards d’euros, en 2023. En 2024, j’ai pris mes responsabilités », rappelle Mme Khattabi, qui a obtenu que l’enveloppe accordée aux Ehpad soit de 650 millions d’euros, en augmentation de 3 % – contre 2,06 %, en 2023 – pour tous les Ehpad et de près de 5 % pour les seuls établissements publics et associatifs. Soit ce que réclamait la Fédération hospitalière de France.

« Un secteur sous-financé »

Les départements, tutelle des Ehpad avec l’Etat, ont aussi tenté de conjurer l’effondrement budgétaire. En 2023, « il manquait 30 millions d’euros pour équilibrer les comptes des 211 Ehpad du Finistère, explique Maël de Calan, président (divers droite) du conseil départemental. Sur 500 millions d’euros de budget, cela représente 6 % de déficit : aucune entreprise privée ne survivrait à une telle situation ».

L’élu breton a obtenu un fonds d’urgence de 12 millions d’euros pour les établissements finistériens auprès d’Aurore Bergé, alors ministre des solidarités. En 2023, le département des Landes a consacré 7 millions d’euros à renflouer en urgence quelque trente Ehpad en déficit, dont cinq en grande difficulté, « là où l’Etat nous a accordé 700 000 euros », soupire Paul Carrère, vice-président socialiste chargé des personnes âgées. La collectivité prévoit de débourser à nouveau 6 millions d’euros de crédits d’urgence en 2024.

Mais ces efforts ne suffisent pas face aux hausses de charges, qui creusent inexorablement le trou financier des deux tiers des établissements. D’autant que l’Etat ne respecte pas l’engagement, pris en 2020, de compenser le coût des hausses de salaires liées aux accords du Ségur de la santé. « Le secteur est structurellement sous-financé, insiste Thomas Martin, directeur général adjoint de VYV 3 et à la tête d’un des huit Ehpad du groupe mutualiste dans le Centre-Val de Loire. Si l’on nous accorde aujourd’hui plus de moyens, cela nous sert à équilibrer nos budgets pour survivre. Il en faudra beaucoup plus pour pouvoir embaucher. »

Dos au mur, le secteur doit se tourner vers les résidents, qui sont obligés, depuis 2022, de mettre davantage la main à la poche. En 2023, le ministère de l’économie, qui fixe chaque année le plafond d’augmentation des Ephad lucratifs, a dû céder à la demande des grands groupes privés, en autorisant une hausse exceptionnelle de près de 5,5 % des tarifs. Un rattrapage par rapport aux années précédentes.

Les prix du secteur non commercial sont, eux, encadrés par les départements, qui ont longtemps rechigné à les augmenter. Dans les maisons de retraite non lucratives, les résidents aux revenus modestes peuvent obtenir un soutien financier du département sous la forme d’une aide sociale à l’hébergement (ASH). Quand ces Ehpad font payer plus cher les résidents, les familles qui ne peuvent plus assumer le coût de l’hébergement sont plus nombreuses. Et les demandes d’ASH augmentent.

Bien que les hausses de prix les rendent davantage débiteurs des Ehpad, les départements ont desserré l’étau tarifaire. Dans le Finistère, Maël de Calan a autorisé une hausse de plus de 10 % des tarifs sur trois ans. Les Ehpad ont ainsi engrangé 12 millions d’euros de recettes supplémentaires. « Le prix médian mensuel dans le Finistère est passé à 2 000 euros, mais il reste inférieur au prix médian en France », précise M. de Calan.

De nouvelles hausses sont à prévoir. La loi pour le « bien vieillir » d’avril 2024 va changer la politique des prix des Ehpad. Son article 24 les autorise à pratiquer des tarifs majorés pour les pensionnaires aux revenus plus élevés, sans accord préalable nécessaire du département. La réforme doit entrer en vigueur au 1er janvier 2025. Encore faut-il que le prochain gouvernement fixe le niveau maximal de variation dans un décret. En juillet, le scénario envisagé par le ministère était une majoration de 10 %, voire de 15 %, pour les pensionnaires les plus aisés.

Dans les Landes, Paul Carrère y voit un avantage : « Plutôt que d’augmenter fortement pour tous les résidents les prix de journée, les Ehpad pourront pratiquer des tarifs supérieurs de 10 % uniquement pour ceux qui ont des retraites suffisantes, soit de 180 à 200 euros de plus par mois. »Mais ce tarif différencié ne constitue pas à ses yeux une planche de salut pour les Ehpad.

Moduler les tarifs pose, en outre, des cas de conscience à la profession. « Je suis philosophiquement opposé à l’idée que l’on propose des tarifs différents à des personnes en grande dépendance. Un malade d’Alzheimer paie le même prix quand il consulte un médecin, quels que soient ses revenus », objecte Pierre-Jean Menou, directeur de l’Ehpad public de Châlus (Haute-Vienne). Le gestionnaire a sorti sa calculette. S’il appliquait la loi pour le « bien vieillir », il pourrait demander 2 870 euros par an aux résidents les plus aisés qui entreront dans son Ehpad en 2025. M. Menou se refuse à pratiquer ce « supertarif majoré ». En revanche, il appliquera la hausse autorisée par le département pour tous les nouveaux pensionnaires l’an prochain, soit 1 250 euros par an, déficit à combler oblige.

« Pas les mêmes tarifs »

Nombre de directeurs d’Ehpad adhérents de la Fehap sont réticents à l’idée de moduler les prix, selon Didier Chesnais : « Dans un même couloir, des résidents auront les mêmes services mais pas les mêmes tarifs. Cela leur pose un problème », observe le responsable normand.

Progressive ou non, la hausse des prix des Ehpad comporte surtout un risque d’éviction des résidents les plus modestes. « On voit déjà des familles qui ramènent à la maison leurs parents ou grands-parents, ou qui renoncent à les installer, car ils ne peuvent plus payer l’Ehpad », observe l’élue de la Haute-Vienne Monique Plazzi.

Réélue députée (PS) du Puy-de-Dôme, Christine Pirès Beaune a déposé, début août, une proposition de loi visant à transformer la réduction d’impôt dont bénéficient les résidents d’Ehpad en crédit d’impôt. Les personnes aux revenus trop faibles pour être imposables pourraient ainsi voir le coût de leur séjour allégé. Mme Pirès Beaune dépose, depuis plusieurs années, un amendement en ce sens au projet de loi de finances. Adopté par les députés, en 2024, il avait été supprimé de la version du projet de loi de finances soumis par le gouvernement au Parlement, adoptée grâce au recours à l’article 49.3 de la Constitution, qui permet l’adoption d’un texte sans vote.

Mme Pirès Beaune compte à nouveau défendre sa proposition lors du débat budgétaire de l’automne. Elle ne désespère pas de le voir adopté, car il est consensuel dans l’Hémicycle. Mais rien est moins sûr. Bruno Le Maire, alors ministre de l’économie démissionnaire, avait prévenu qu’il y aurait des coupes claires drastiques à effectuer dans le prochain budget. L’instauration d’un crédit d’impôt pour les personnes âgées en maison de retraite coûterait 882 millions d’euros aux finances publiques, selon les calculs de Bercy.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mardi 10 septembre 2024 768 mots, p. AUJM6
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Majorité sortanteiLa macronie divisée

Michel Barnier est l'invité ce mardi de la rentrée des députés marcheurs, emmenés par Gabriel Attal. Sa nomination à Matignon ne fait pas l'unanimité.

Pauline Théveniaud

Certains signes ne trompent pas. Si Horizons n'a pas tardé à convier Michel Barnier à ses journées parlementaires à Reims (Haute-Marne) ce mercredi, ce fut moins évident du côté d'Ensemble pour la République (EPR, ex-Renaissance) qui fait sa rentrée ce mardi à Rosny-sur-Seine (Yvelines). Le flou a dominé jusqu'à ce lundi, levé en toute fin d'après-midi par un message de Gabriel Attal à ses troupes : « J'ai convenu avec le Premier ministre qu'il viendrait pour une première rencontre avec le groupe à 19 heures. » « Soit il parvient à nous séduire, soit il ne va pas être bien reçu », prévient déjà un poids lourd du groupe. Peut-être les deux, au sein d'une même assemblée. Car le cas Barnier divise les députés macronistes.

« Il y a des sensibilités différentes au sein du groupe, mais rien d'irréconciliable. Nous avons une volonté commune d'avancer et de travailler avec le nouveau Premier ministre. Simplement, pas à n'importe quel prix », assure l'entourage d'Attal, qui a remplacé au débotté la plénière d'ouverture prévue dans la matinée par une réunion de groupe pour échanger sur la situation politique. L'occasion d'accorder les violons ? « On est pris dans des injonctions contradictoires, des lignes divergentes en interne, entre ceux qui sont très allants parce que les positions de Barnier leur conviennent et ceux qui sont beaucoup plus réservés, voire sur la défensive », admet un cadre du groupe.

Cela fut manifeste d'un bout à l'autre ce lundi, entrecoupé par un déjeuner politique d'Attal avec une poignée de députés. La journée a commencé par un avertissement du vice-président EPR de l'Assemblée, Roland Lescure, dans « Libération », rappelant qu'il n'accorderait « pas automatiquement » sa confiance au nouveau chef du gouvernement et serait « vigilant à ce qu'on ne succombe pas à des emplettes issues du programme du RN ». « J'ai mis des lignes rouges », insiste-t-il.

Les historiques se sentent « trahis »

Un discours qui a rencontré son petit succès au sein de l'aile gauche du groupe et parmi les macronistes des tout débuts, rassemblés pour une boucle Telegram de 23 membres baptisée... « les Progressistes ». D'aucuns s'interrogent, en outre, sur le profil des futurs Républicains choisis pour entrer au gouvernement, assurant que les historiques se sentent « trahis » par la nomination de Barnier.

Stéphane Travert, Marcheur de la première heure et autrefois au PS, ne va pas jusque-là. Mais... « L'aile droite, ils sont heureux. Je ne suis pas dans cet état d'esprit-là. Il y a de la déception et une forme d'amertume, confie-t-il. Michel Barnier, c'est un conservateur de droite, qui va mener une politique de droite. Ce n'est pas ma ligne. Il faudra regarder texte par texte et j'userai de toute ma liberté. Je ne suis comptable de rien. Et je pense qu'on est un certain nombre sur cette ligne. »

D'autres jugent en outre « vicié » le processus de désignation de Barnier, mettant directement en cause la méthode d'Emmanuel Macron. « Quand, le lendemain d'une élection, vous ne nommez pas la personne issue du bloc arrivé en tête, cela crée un précédent, étrille un élu de poids. Un jour, ça se retournera contre nous. »

Mais le groupe EPR n'est pas que défiance à l'endroit du locataire de Matignon. Tant s'en faut. « Ce n'est pas une cohabitation, c'est une coalition, plaide ainsi l'ex-président de groupe, Sylvain Maillard. Barnier n'est pas Renaissance, mais il a des convictions européennes comme les nôtres, des convictions libérales comme beaucoup d'entre nous. » Et il n'est pas le seul à le défendre. L'un de ses collègues en écho : « Pour le président, il faut qu'on soit dans une attitude d'ouverture et de construction. Mettre Barnier en difficulté, c'est mettre le président en difficulté. »

L'aile droite veut définir la « coalition » à venir

C'est le cas, par exemple, des membres du petit club de l'aile droite, nommé « Solféri-No ». Juste avant l'ouverture des journées parlementaires, ces derniers se sont retrouvés ce lundi soir au premier étage de la brasserie Concorde, à deux pas de l'Assemblée, à l'initiative du député des Yvelines Charles Rodwell. Objectif de ce dîner, selon un participant, « établir sur quelle base on veut définir notre coalition avec Michel Barnier et comment peser en interne ».

L'un de leurs collègues, lui, préfère en rire : « L'aile droite rêve d'entrer au gouvernement. Mais il y en a aussi au sein de l'aile gauche, et ils se donnent bonne conscience en se disant : Je fais contrepoids. » Réponse dans quelques jours, avec la nomination des nouveaux ministres.

Le Figaro, no. 24897
Le Figaro, mardi 10 septembre 2024 701 mots, p. 12

Sport

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10 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Et maintenant, quel défi ambitieux pour le patron de Paris 2024 ?

Ezvan, Jean-Julien

Avant les Jeux, Tony Estanguet nous confiait au sujet de son avenir : «Si on réussit les Jeux, il y aura des opportunités qui ne seront pas les mêmes que si je les rate.» Après des Jeux olympiques et paralympiques inspirés, étincelants, salués par la presse internationale, le président de Paris 2024 qui a incarné l'événement a changé de dimension. Et son nom circule. «J'ai eu des appels du pied, à droite, à gauche. Pour l'instant, j'ai dit à tout le monde « laissez-moi souffler un peu. Et puis, on verra dans quelques mois ». Ministre des Sports...? Ma mission, c'est la fin de l'année. Je veux aller au bout. Donc le timing n'est pas de faire de la politique tout de suite. J'ai beaucoup de respect pour ceux qui en font parce que j'ai appris à les côtoyer. Je sais que c'est très difficile. Mais aujourd'hui, je pense que je peux être plus utile ailleurs.»

Le triple champion olympique de canoë (45 ans) ne se lancera pas non plus dans la course à la présidence du CIO (début de la campagne de candidature le 16 septembre, élection en mars 2025). «Je ne suis pas un membre du CIO (condition indispensable), mon mandat à la commission des athlètes s'arrêtait à Tokyo (en 2021). Je peux transmettre tout ce que j'ai vécu et c'est prévu dans les semaines et les mois qui viennent de passer du temps avec les futurs comités d'organisation, essayer de tirer tous les enseignements de nos expériences et essayer de voir comment ça peut être utile pour les suivants. Mais pour l'instant, rien de plus. Ce qui est sûr, c'est que je reste profondément attaché à cet univers qui a changé ma vie en tant qu'athlète. Puis maintenant, avec Paris 2024. Maintenant, est-ce que c'est mon avenir? Aujourd'hui, c'est trop tôt.»

Face à la feuille blanche, Tony Estanguet avoue avoir besoin de temps et résume : «Autant, à la fin de ma carrière sportive, il y avait un peu ce stress de me dire « est-ce que je vais être capable de me reconvertir? Est-ce que je serai capable de réussir dans autre chose que le canoë? » J'en avais très envie. Aujourd'hui, je ne ressens pas cette même inquiétude. J'ai beaucoup appris. J'ai rencontré beaucoup de monde. Je me sens plus outillé, plus armé pour relever des défis. Je suis un homme de défis. J'ai fonctionné comme ça quand j'étais athlète. Je me suis mis au défi aussi en étant président de ce comité d'organisation. J'espère que je vais retrouver des défis tout aussi ambitieux, passionnants. Il y a plein de façons de servir son pays. Ce n'est pas forcément en faisant de la politique.»

Les parcours de Jean-Claude Killy (qui, après avoir été coprésident du comité d'organisation des JO d'Albertville 1992 fut sollicité par le groupe Danone ou TF1 pour la présidence d'Eurosport mais avait rejoint Amaury Sport Organisation (ASO) qui gère le Tour de France et le Paris-Dakar) et de Sebastian Coe (organisateur des Jeux de Londres 2012 qui, après avoir été député, préside la Fédération internationale d'athlétisme) l'inspirent : «Ce sont de grands exemples. Leur réussite et leur capacité à rebondir ont toujours été très inspirantes pour moi. J'ai envie de continuer à voir la vie du bon côté et à me dire qu'il y a de belles surprises qui m'attendent. Je serai peut-être curieux de sortir un peu de ce que je connais bien. Naturellement, on peut penser que le sport est mon domaine. Mais là, j'arrive à un moment de ma vie où il faut peut-être que je fasse aussi autre chose. Je vais prendre du temps, encore une fois, parce qu'entre les trois, quatre mois à venir pour clôturer Paris 2024 et un peu de repos derrière, ce n'est pas pour demain matin, mais dans les mois qui viennent, l'idée va être d'essayer de retrouver des défis collectifs.»

ASO, comme Jean-Claude Killy avant lui, pour le vaste terrain de jeu (organisation d'épreuves cyclistes, rallye-raid, golf, épreuves grand public comme le marathon de Paris et voile) ou un tout autre univers, Tony Estanguet, porté par la réussite des Jeux, aura le choix... J.-J. E.

Libération
mardi 10 septembre 2024 1161 mots, p. 1,14,15

FRANCE ENVIRONNEMENT

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6 septembre 2024 - Libération (site web)

GOUVERNEMENT Michel Barnier, quel écolo êtes-vous ?

VICTOR BOITEAU; CORALIE SCHAUB

FRANCE ENVIRONNEMENT

PAGES 14-15 Ministre de l'Environnement entre 1993 et 1995, le nouveau chef du gouvernement est celui qui a consacré dans le droit le principe de précaution et celui du pollueur-payeur. Mais l'austérité budgétaire chère à son camp pourrait compromettre son intention de s'atteler à la «dette écologique», et ONG et scientifiques restent pour l'instant sur leurs gardes.

L a nomination de Michel Barnier à Matignon est-elle une bonne nouvelle pour l'écologie, alors que plusieurs chantiers majeurs sont en suspens depuis des mois en la matière (lire ci-contre) ? Une chose est certaine, l'ancien député de Savoie, gaulliste de 73 ans et membre du parti Les Républicains (LR), connaît le sujet, auquel il a consacré deux livres (le Défi écologique. Chacun pour tous, Hachette Littérature et Atlas des risques majeurs : écologie, environnement, nature, Plon) en 1991 et 1992, à une époque où la question intéressait peu les politiques, les médias et le grand public.

Vingt ans après avoir fait ses premières armes comme chargé de mission au sein du cabinet de Robert Poujade, premier ministre de l'Environnement, Barnier a occupé ce poste de 1993 à 1995, dans le gouvernement d'Edouard Balladur. Avec, à son actif, une loi visant à renforcer la protection de l'environnement, adoptée en février 1995, qui a permis de muscler le droit de l'environnement en France, en ce qui concerne la participation du public et des associations, la prévention des risques naturels et des pollutions, la gestion des espaces naturels et des déchets. Cette loi a consacré en droit français le principe de précaution «selon lequel l'absence de certitudes, compte tenu des connaissances scientifiques et techniques du moment, ne doit pas retarder l'adoption de mesures effectives et proportionnées visant à prévenir un risque de dommages graves et irréversibles à l'environnement à un coût économiquement acceptable». Et le principe du pollueurpayeur, en vertu duquel les frais résultant des mesures de prévention, de réduction de la pollution et de lutte contre celle-ci doivent être supportés par le pollueur.

«INTÉRÊT SINCÈRE» Ministre de l'Environnement, Barnier s'engage également pour la protection du littoral, et se dit ouvert à l'idée des «écotaxes», déjà mises en place, à l'époque, dans l'île de Porquerolles (Var). En 1994, il permet à des appelés du contingent d'effectuer leur service national en tant que «volontaires de l'environnement». Trente ans plus tard, son prédécesseur à Matignon, Gabriel Attal, lancera le service civique écologique destiné 16-25 ans… Lors de son passage au ministère de l'Environnement, Barnier choisit l'énarque et magistrate à la Cour des comptes Michèle Pappalardo comme directrice de cabinet ; vingtcinq ans plus tard, elle sera aussi celle de Nicolas Hulot au ministère de la Transition écologique. Plusieurs associations, comme Greenpeace, estiment que le nouveau Premier ministre a «un intérêt sincère» et un «bilan concret sur ces sujets», de la loi Barnier à la mise en place du fonds d'aides aux collectivités pour faire face aux catastrophes naturelles. En tant que ministre de l'Agriculture (entre 2007 et 2009), il serait parvenu, selon Générations futures, à «résister aux pressions, notamment celles de la FNSEA [principal syndicat agricole ndlr], durant les négociations du Grenelle» consacrées entre autres aux pesticides et a fait entrer les ONG dans les discussions. «Il a eu à la fois du courage, de l'autorité et un sens de l'intérêt général», note Allain Bougrain-Dubourg, le président de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO). Neil Makaroff, directeur du centre de réflexion européen Strategic Perspectives, relève que l'expérience de l'ancien commissaire européen «montre qu'il sait construire des compromis», ce qui pourrait lui servir pour «cimenter une majorité» autour de la «réindustrialisation verte» de la France et «accroître l'investissement dans la transition» écologique. Ceci dit, les ONG et les scientifiques ne lui font pas une confiance aveugle. «Nous sommes inquiets de cette nomination car Michel Barnier s'est peu exprimé sur la transition écologique ces dernières années, hormis pour critiquer l'éolien, confie Anne Bringault, directrice des programmes au Réseau Action Climat France. Nous attendons des gages forts de sa part.» Durant sa campagne pour l'investiture de la droite à l'élection présidentielle il y a trois ans, ce partisan du nucléaire avait certes défendu les énergies renouvelables (photovoltaïque, hydraulique, biomasse) mais il avait pointé «les dégâts» causés selon lui par les éoliennes. Concernant la méthode pour accélérer la transition écologique, il avait précisé : «On réduira la pollution agricole avec les agriculteurs, pas contre eux. On décarbonera l'économie avec les entreprises, pas contre elles.» Pour Anne Bringault, le nouveau locataire de Matignon étant à l'origine de la création de la Commission nationale du débat public (CNDP) dans sa «loi Barnier» de 1995, «il devra donner les moyens à cette instance de mener un vrai débat public sur les orientations de la planification écologique». Beaucoup d'experts attendent aussi qu'il renforce le Secrétariat général à la planification écologique (SGPE), malmené sous Gabriel Attal, tout comme le ministère de la Transition écologique, qui a perdu au début de l'année ses compétences sur l'énergie.

«JUSTICE SOCIALE» Jeudi soir, lors de son discours d'arrivée à Matignon, Michel Barnier n'a pas évoqué l'écologie parmi ses chantiers prioritaires mais il a semblé donner un gage vert. «On attend d'un Premier ministre qu'il dise la vérité sur la dette financière et la dette écologique», a-t-il déclaré. Apparu dans le débat public lors du Sommet de la Terre de Rio de Janeiro en 1992, le concept de «dette écologique» renvoie au pillage des ressources, aux dégâts causés à la planète par les pays du Nord, et à leur dette vis-à-vis de ceux du Sud qui en souffrent souvent plus sans en avoir été la cause. Le premier véritable test pour savoir si Michel Barnier est un écologiste sincère sera la prochaine présentation du projet de loi de finances, alors que des coupes budgétaires sévères ont été envisagées par le précédent gouvernement.

«Une première bonne décision serait d'annuler les baisses de crédits du Fonds vert et de l'Ademe», tance Sébastien Treyer, le directeur exécutif du centre de réflexion Iddri. Rappelant que «la crise climatique et environnementale n'a pas disparu parce que les politiques et les médias n'en parlent pas», ce dernier insiste sur le fait que les dossiers environnementaux laissés en plan depuis des mois, à «rouvrir sans attendre», doivent être «traités sous l'angle de la justice sociale, pour que la transition soit une chance d'améliorer la qualité de vie des plus vulnérables». De son côté, Benoît Leguet, directeur de l'Institut de l'économie pour le climat (I4CE) place lui aussi parmi les chantiers prioritaires «la construction et la présentation d'un projet de loi de finances compatible avec la poursuite de la planification écologique», et «l'élaboration et la présentation au Parlement d'une stratégie pluriannuelle de financement de la transition écologique». Le nerf de la guerre, en somme.

«Nous sommes inquiets de cette nomination car il s'est peu exprimé sur la transition écologique ces dernières années, hormis pour critiquer l'éolien. Nous attendons des gages forts de sa part.» Anne Bringault directrice des programmes au Réseau Action Climat France

Le Figaro, no. 24897
Le Figaro, mardi 10 septembre 2024 1025 mots, p. 3

Politique

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9 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Face à Barnier, Macron poussé à se retirer du devant de la scène

Dans son propre camp, on estime que le chef de l'État a tout intérêt à cultiver une distance.

Hausalter, Louis

Emmanuel Macron a une habitude. Le samedi, retiré à la résidence présidentielle de la Lanterne, à Versailles, il aime lire des lettres de Français sélectionnées par le service courrier de l'Élysée et répondre personnellement à certaines d'entre elles. Souvent, le chef de l'État profite aussi de ses week-ends pour consulter les messages non lus adressés sur son téléphone par ses proches et les élus de son camp. Mais, en ce premier week-end depuis la nomination de Michel Barnier, ce n'est pas vers le lieu de villégiature présidentiel qu'était tournée l'attention du petit monde politique. Les messages de ceux qui s'intéressent de près à la formation du futur gouvernement s'adressaient plutôt à Matignon, brusquement devenu le centre de gravité du pouvoir.

Le temps a-t-il paru long à Emmanuel Macron qui, à l'occasion de précédents remaniements, a passé de longs week-ends à la Lanterne à plancher sur des castings de ministres ? «Il a suivi la fin des Jeux paralympiques», indique laconiquement l'un de ses interlocuteurs. Avant de retrouver Michel Barnier dans la tribune d'honneur de la cérémonie de clôture, dimanche soir au Stade de France, où des huées à son encontre ont été entendues.

Il serait certes exagéré d'écrire que le président en sera désormais réduit à passer ses week-ends devant la télévision. Mais le voilà face à une nouvelle page, qu'il doit écrire dans une position de délicat entre-deux. Il ne dispose plus des principaux leviers du pouvoir, mais il ne se retrouve pas non plus dans une cohabitation à proprement parler, puisque ses troupes ne sont pas dans l'opposition - lui-même se refuse d'ailleurs à utiliser ce mot.

« Apprendre en marchant »

À ce stade, pas de contradiction à relever entre l'Élysée et Matignon. Des deux côtés de la Seine, on paraît aligné sur la nature de la future répartition des rôles, au moins sur le papier. Michel Barnier est bien décidé à occuper toute la surface de sa fonction, lui qui a annoncé vendredi sur TF1 «une nouvelle époque», en caractérisant ainsi ses relations avec Emmanuel Macron : «Le gouvernement gouvernera, et je le ferai en bonne intelligence avec le président de la République.» De son côté, ce dernier paraît se résigner à ne plus être l'alpha et l'oméga de la vie politique. «L'Élysée ne va plus être une force d'impulsion des politiques publiques», reconnaît-on volontiers au Palais.

Reste à concrétiser ces bonnes intentions dans un fonctionnement sinon harmonieux, du moins sans trop de couacs. Emmanuel Macron et Michel Barnier ont déjeuné ensemble lundi, leur deuxième rencontre depuis la nomination de l'ex-commissaire européen membre des Républicains. «Un point d'étape», résume un conseiller, avec notamment à l'ordre du jour le calendrier à venir et «les grands équilibres» du casting gouvernemental. Sur ce point, le premier ministre est officiellement chargé de proposer des noms au président, conformément à la Constitution, sachant qu'Emmanuel Macron compte garder la main sur les «domaines réservés» que sont à ses yeux l'international, l'Europe et les armées.

«Ils se découvrent, ils sont en train de trouver leur mode de fonctionnement», ajoute-t-on. «C'est une configuration inédite dans laquelle chacun va devoir trouver sa place. Personne n'a le mode d'emploi, on va probablement apprendre en marchant, observe un député Renaissance proche de l'Élysée. Le choix de l'agenda législatif et les arbitrages de fond seront faits à Matignon. Et le président a tout intérêt à s'ancrer dans un rôle très institutionnel et international, mais en continuant à aller au contact des gens. C'est l'occasion de retisser un lien direct avec les Français sans être rattrapé par l'actualité politique immédiate.» Plus loin des yeux, plus près du coeur ? «Il faut qu'il refile vraiment le bébé à Barnier, poursuit le même élu. Ce sera bénéfique pour les deux. Barnier a besoin d'avoir réellement les mains libres et le président, pour son image et pour l'opinion portée sur son action, a besoin de se recentrer sur un rôle... de président!»

L'une des personnalités reçues récemment par le chef de l'État dans le cadre de ses consultations pour Matignon le formule plus directement : «C'est l'intérêt de Macron de se mettre en retrait, pour ne pas être pris dans la nasse si Barnier échoue.»

Deux ans et demi

À l'Élysée, on a en tête la première cohabitation, à la fin des années 1980, quand François Mitterrand jouait les arbitres des élégances, utilisant tout son surplomb présidentiel pour endosser un costume de père de la nation et prendre de haut la politique menée par le gouvernement de Jacques Chirac. L'une des clés de la réélection du président socialiste en 1988, lorsqu'il a fait campagne sous le slogan «La France unie». Mais Emmanuel Macron, lui, n'a pas le droit de se représenter. Ce n'est pas l'élection présidentielle 2027 qui l'intéresse en priorité, mais les deux ans et demi qui nous en séparent. Acceptera-t-il réellement de laisser entre d'autres mains que les siennes une action politique qui comptera dans son bilan final ? «Ah oui, c'est vraiment son tempérament!», glousse un correspondant occasionnel du chef de l'État, interrogé sur cette hypothétique mise en retrait.

En tout cas, Emmanuel Macron va se montrer sur le terrain cette semaine. Ce mardi, il inaugure une nouvelle usine du laboratoire Sanofi à Neuville-sur-Saône, près de Lyon. Jeudi, il doit participer aux festivités commémorant les 80 ans de la libération du Havre, renouant avec le registre mémoriel qui restera plus que jamais au coeur de ses attributions. «Des engagements anciens qui sont honorés» , minimise-t-on dans l'entourage présidentiel, en jurant de ne pas voler la vedette à Michel Barnier. Il n'empêche : la virée au Havre sera l'occasion de retrouver le maire de la ville, Édouard Philippe, dont les oreilles ont sifflé à l'Élysée la semaine dernière, lorsqu'il a confirmé sa candidature à la présidentielle en plein suspense sur la nomination du nouveau premier ministre. De quoi attirer les projecteurs. L.H.

Libération
lundi 9 septembre 2024 880 mots, p. 13

AUTRE

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8 septembre 2024 - Libération (site web) MSN (France) (site web réf.)

Pour Marine Le Pen, un «pis-aller» à Matignon

NICOLAS MASSOL

AUTRE

En pleine rentrée dimanche dans son fief d'Hénin- Beaumont, la leader d'extrême droite tentait de justifier sa mansuétude envers le chef du gouvernement, alors que plusieurs médias ont révélé qu'elle avait été consultée en amont.

C omment passer pour une opposante au «système» quand on vient de donner son aval à Emmanuel Macron pour qu'il nomme à Matignon un ancien commissaire européen issu de Les Républicains ? Dimanche, entre deux pin-up peroxydées, une rangée de voitures de collection et un chanteur de rock surgominé, Marine Le Pen a étrenné la ligne de crête sur laquelle elle-même et ses ouailles vont devoir tenir en équilibre tant que le nouveau Premier ministre, Michel Barnier, aura la bénédiction de l'extrême droite pour rester à son poste en n'étant pas censuré par elle. Là, au milieu des étals de la braderie d'Hénin-Beaumont où elle a pris l'habitude de faire sa rentrée politique depuis quinze ans, la députée du Pas-de-Calais réinvente l'histoire et s'arrange avec la vérité.

«Je vous enjoins de ne pas croire ce qui est écrit dans les journaux, cela peut vous approcher de la vérité», dément-elle, à propos des informations «bidon» du Journal du dimanche et de Valeurs actuelles selon lesquelles le président de la République lui aurait directement téléphoné jeudi pour savoir si elle était toujours d'accord pour laisser sa chance à l'ex-négociateur du Brexit. Le matin même, son numéro 2 à l'Assemblée, Jean-Philippe Tanguy, l'avait décrété l'«un des plus stupides hommes politiques que la France ait donné». Selon les deux titres, bien en cours au RN comme en macronie, Le Pen aurait rassuré le chef de l'Etat et rabroué son lieutenant, tout en échangeant avec Thierry Solère, sorte de Baron noir du Château multi-mis en examen. Des combinaisons secrètes qui, vu d'Hénin-Beaumont, auraient vite fait de passer pour les «magouilles» dénoncées par la députée. «Je ne suis pas DRH d'Emmanuel Macron», s'est donc défendue Le Pen avant de retourner à son bain de selfies.

«Toxique». Dans le jardinet de sa permanence parlementaire, la finaliste de la dernière présidentielle s'efforce devant une centaine de sympathisants d'élargir la brèche qui la sépare du président de la République qui «a fait ce qu'il sait faire de mieux depuis sept ans : diviser», «aura réussi à rendre notre pays ingouvernable [et] affaibli comme jamais nos institutions», en entretenant une «relation toxique» aux Français. Le nouveau Premier ministre s'en sort bien, avec des protestations de «respect» tempérées de désaccords tout aussi respectueux. Pas le reste des partis politiques qui «depuis deux mois ont été au diapason du scénario concocté par Emmanuel Macron […] véritable festival d'hypocrisie et de postures […] digne des pires heures de la IVe République». «Ils se sont ménagés, ils se sont désistés, ils se sont cooptés et concernant les LR dès le premier tour […] tout cela afin de constituer le grand parti unique du déshonneur démocratique», s'enflamme Le Pen, qui fait siffler Xavier Bertrand et Laurent Wauquiez. Puis s'empresse de justifier, quand même, le soutien passif accordé à un Premier ministre issu… de leur parti : «La nomination de Michel Barnier est un pis-aller, […] sûrement mieux qu'un Premier ministre d'extrême gauche avec son programme délirant et sa haine en bandoulière.» «Nous n'accordons pas de blanc-seing, prévient-elle. Si au fil des semaines, les Français devaient à nouveau être oubliés ou maltraités, nous n'hésiterons pas à censurer le gouvernement.» Tout l'enjeu consiste à savoir quand l'extrême droite jugera le soutien à Barnier trop coûteux, soit quand l'image d'un parti responsable, Mer du Calais Hénin- Manche PASCAL garant de l'ordre contre le «chaos», frottera trop avec les aspirations populistes de son électorat. Proche de la patronne et très implanté dans le bassin minier, le député de Liévin, Bruno Bilde, juge l'ancien balladurien «totalement illégitime». «A mon avis, il ne durera pas longtemps à moins qu'il ne prenne des mesures phares sur le pouvoir d'achat, comme la baisse de la TVA», pronostique-t-il, l'air de penser que le débat sur le budget, à l'automne, pourrait signer la fin du bail du septuagénaire obligé de trouver plusieurs milliards et donc peu enclin à se priver de recettes fiscales, comme le réclame le RN. «C'est le chaos mais il vaut mieux un Barnier que Lucie Castets, on ne veut pas bordéliser SOMME 20 le pays sans pour autant renoncer à notre vision du pays, donc c'est un équilibre compliqué, oui», exposait samedi Laurent Jacobelli, député de Moselle, dans les allées de la foire de Châlons-en-Champagne (Marne) où Jordan Bardella faisait sa rentrée de son côté.

Nord BELGIQUE Beaumont Selfies. Le jeune président était parti en vacances la queue entre les jambes après sa contreperformance aux législatives, séchant les premiers travaux de sa commission au Parlement européen pour la chaleur du sud de la France et de l'Italie. Il en revient regonflé à bloc, son autobiographie quasi terminée, jure-t-il, ayant ruminé la profondeur politique à tirer de sa «défaite personnelle», tempérée par une victoire de son camp : «Désormais rien ne peut se faire sans nous.» «Barnier est sous surveillance démocratique», ajoute-t-il avant, lui aussi de se replonger dans le bain de selfies et d'autographe qualifiés au sein de l'équipe de com du parti de «déplacements foule». Il compte les multiplier cette année. Cela use moins que l'exercice du pouvoir.

DE AIS NORD Arras km

L'Humanité
lundi 9 septembre 2024 1040 mots, p. 2

Le RN,

Anthony Cortes

Exécutif En s'accordant avec le camp présidentiel pour ne pas censurer le nouveau premier ministre, Michel Barnier, et son futur gouvernement, le Rassemblement national s'érige en allié du pouvoir. Trahissant au passage son électorat contestataire et son image de parti antisystème.

Il se disait futur dynamiteur d'un pouvoir à bout de souffle, le Rassemblement national (RN) se révèle finalement être sa planche de salut. En permettant la nomination de Michel Barnier au poste de premier ministre via sa promesse de ne pas le censurer, le parti de Marine Le Pen sauve la peau d'un chef de l'État dont elle disait pourtant jusqu'ici tout combattre : sa politique d'austérité, sa « soumission à Bruxelles », son pouvoir vertical ou son « mépris » des classes populaires. Qu'importe, voici désormais le RN acoquiné à un ancien commissaire européen ultralibéral et chantre de la rigueur au sein d'une alliance baroque autour de la Macronie. Le but ? Barrer la route au Nouveau Front populaire (NFP) et à ses mesures. Hausse du smic, rétablissement de l'ISF, abrogation de la réforme des retraites, investissements massifs dans les services publics, etc. « Nous sommes un parti antisystème, clamait pourtant Jean-Philippe Tanguy, député RN de la Somme, au mois de février. Le système, qu'est-ce que c'est ? C'est le dévoiement des institutions pour faire prévaloir d'autres intérêts que l'intérêt général. » Sept mois et deux élections plus tard, il n'est plus que son supplétif.

« Le Pen et Bardella ont rejoint le front bourgeois »

« En scellant une alliance avec le président, le RN a trahi ses électeurs en se macronisant, observe Ian Brossat, sénateur et porte-parole du PCF. Ses électeurs doivent savoir que Marine Le Pen et Jordan Bardella ont définitivement rejoint le front bourgeois. Ce front qui fait obstacle à l'avènement d'une politique de rupture sociale avec l'ère Macron. » Pour Jean-Luc Mélenchon, fondateur de la France insoumise, cet acte politique marque un nouveau statut pour le RN. Celui de « petit larbin du pouvoir » : « Ceux qui se disent les représentants du refus du système en sont en vérité l'assurance-vie la plus constante », a-t-il dénoncé ce samedi face aux manifestants parisiens rassemblés contre « le coup de force d'Emmanuel Macron ». « J'ai un message aussi pour les électeurs du RN qui croient sincèrement que Marine Le Pen va les aider, a de son côté tonné Marine Tondelier, secrétaire nationale des écologistes. Vous savez ce qu'elle a fait ? Elle a préféré soutenir un premier ministre de droite qui ira toujours dans le sens des puissants et contre la justice sociale ! »

Dans un énième numéro de claquettes, les figures de proue de l'extrême droite n'ont pas ménagé leurs efforts ces dernières heures pour tenter de justifier leur position aux antipodes de leurs éructations passées. « Si nous l'avions souhaité, nous aurions fait comme le NFP et menacé de censurer tout le monde. Ce n'est pas notre état d'esprit. Nous, nous souhaitons qu'il y ait un gouvernement », a clamé Marine Le Pen auprès de la Tribune dimanche. Quand Jordan Bardella, invité du 20 heures de TF1 samedi, déclarait : « J'ai le souhait que le RN ne participe pas, contrairement à la gauche, au désordre institutionnel et au chaos démocratique. »

« l'étape ultime de la stratégie de normalisation »

Car pour le RN, l'équation est la suivante, selon Pierre Wadlow, docteur en sciences politiques et spécialiste de l'extrême droite : « Fidéliser un électorat récent composé d'une forme de bourgeoisie et d'élites économiques, notamment en se montrant comme le parti de l'ordre qui joue le jeu de la démocratie, sans pour autant perdre ses électeurs populaires aux motivations plus radicales. » Bruno Cautrès, chercheur au Cevipof, abonde : « L'objectif premier du RN, c'est d'apparaître comme un parti qui a le sens des responsabilités pour s'affirmer comme une force gouvernementale potentielle, c'est l'étape ultime de la stratégie de normalisation, analyse-t-il. Longtemps, l'opinion lui a reproché de ne pas avoir de culture de gouvernement. Il s'échine donc à changer cela tout en tentant de se montrer ferme en parlant de soutien conditionnel et non de blanc-seing ».

Reste une question : le RN peut-il vraiment poursuivre son chemin en effectuant de tels grands écarts ? « Auprès de cet électorat, Michel Barnier est perçu comme la continuité d'une politique qui rend la vie actuelle intenable et le futur impossible, décrit Willy Pelletier, sociologue à l'université de Picardie. Les votes populaires RN sont des votes de revanche sociale qui expriment des colères hétéroclites. Leur maintien dépendra de la position que tiendra Marine Le Pen. Parviendra-t-elle à présenter cette alliance comme une volonté de tordre le bras d'Emmanuel Macron en l'empêchant de poursuivre selon son seul bon vouloir ? »

Encore faut-il vouloir porter un autre projet que celui d'Emmanuel Macron. Christine Arrighi, députée écologiste de Haute-Garonne, en doute sérieusement. « Si le RN accepte de tolérer Michel Barnier, c'est qu'il accepte les grandes lignes du futur budget. Autrement dit : l'austérité », assure-t-elle. « Il y a toujours eu chez Emmanuel Macron un fond de discours réactionnaire cher au RN. Retour à l'ordre, restauration d'une autorité morale prétendument perdue, réactivation d'une mythologie contre-révolutionnaire... Et la loi immigration qui a sacré les idées de l'extrême droite, note pour sa part Arthur Delaporte, député socialiste du Calvados, peu étonné de cette alliance. La période qui s'ouvre est pour le RN l'occasion d'obtenir de nouvelles victoires idéologiques. Il n'a plus aucune raison de combattre le camp présidentiel, il n'a plus qu'à le tirer vers lui pour être légitimé. Tant pis si cela passe par des trahisons et des impostures. Tout ce qui l'intéresse, c'est le pouvoir. »

Pour cela, le RN entend faire monter les enchères auprès de la Macronie, en particulier sur l'immigration, thème considéré comme un liant entre ses différents électorats. Avec un allié idéologique de premier plan donc : le nouveau futur premier ministre. « Nous attendons de Michel Barnier des actes, avertit Marine Le Pen auprès de la Tribune dimanche. Je m'en tiens aussi à ses propositions lors de la primaire LR de 2021, dont une grande partie rejoignait notre ligne. » À savoir : moratoire sur l'immigration, limitation du regroupement familial, fin de l'AME, etc. « J'écouterai tout le monde. C'est le moment où tous ceux qui veulent que la France marche doivent se retrousser les manches », a répondu Michel Barnier. Et pas dans n'importe quel titre de presse : le Journal du dimanche, propriété de Vincent Bolloré et première tribune médiatique de l'extrême droite.

Le Figaro, no. 24896
Le Figaro, lundi 9 septembre 2024 734 mots, p. 6

Politique

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7 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

L'aile gauche de la macronie tente de peser après la nomination de Michel Barnier

Cimbidhi, Eloïse

Cadençant chaque intervention, le mot « progrès » a résonné toute la journée durant, dans la salle de réception de l'Espace Maison-Blanche, à Châtillon (Hauts-de-Seine), où se tenait ce samedi le « rendez-vous des démocrates et progressistes » organisé par Territoires de progrès (TDP). L'occasion pour le petit parti social-démocrate, fondé en 2020 par d'anciens socialistes et officiellement associé à Renaissance depuis novembre 2022, de faire le point sur l'avenir de l'aile gauche de la macronie. Une introspection bienvenue alors que les troupes de TDP ont fondu comme neige au soleil sous le coup de la dissolution, passant d'une vingtaine de députés à seulement six.

« Nous sommes dans une position qui est très simple. Nous sommes dans la famille présidentielle, nous en sommes l'aile gauche, une gauche de gouvernement, a voulu clarifier Olivier Dussopt, ancien ministre du Travail et président de Territoires de progrès, lors d'une session de micros tendus ce samedi. Nous considérons que si d'autres à gauche (...) avaient accepté la responsabilité plutôt que de renier l'un des leurs, peut-être que la configuration serait différente. Ce serait un autre premier ministre », a-t-il regretté alors que l'hypothèse Bernard Cazeneuve n'a pas été retenue par Emmanuel Macron, face au blocage opposé par le Parti socialiste. Une piste pourtant défendue par la présidente du conseil national de TDP, Agnès Pannier-Runacher, laquelle plaidait explicitement pour « un premier ministre de gauche ».

La nomination d'un chef de gouvernement de droite confirmée, la résilience est donc désormais de mise chez les macronistes de gauche, qui se veulent ouverts aux compromis. « On a un nouveau premier ministre, c'est une bonne chose, on va pouvoir avancer. Ce premier ministre semble envoyer des signaux d'ouverture, c'est très bien », a aussi tempéré la ministre déléguée démissionnaire chargée de l'Agriculture. Et Olivier Dussopt de relayer la ligne déjà établie par Gabriel Attal au nom de son groupe Ensemble pour la République (ex-Renaissance) à l'Assemblée nationale : « Aucune volonté de blocage mais pas de soutien inconditionnel »au gouvernement Barnier. L'ancien socialiste en a profité pour acter « un certain nombre de boussoles » chères à son camp : l'égalité des chances, l'émancipation, l'éducation et le travail.

Mais si TDP ne compte plus qu'une demi-douzaine de représentants au sein de l'Hémicycle, « chaque voix va compter dans la future Assemblée », assure un proche d'Agnès Pannier-Runacher. Laquelle continue donc d'inviter la gauche à « peser sur le débat politique » ,au risque de laisser le champ libre à la droite. Une main tendue au NFP, qui ne masque pourtant pas l'amertume de l'aile gauche du camp présidentiel à l'encontre des socialistes. Aussi, les piques à l'endroit du premier secrétaire du PS ont fusé ce samedi. « Une vertu fait souvent défaut en politique : le courage. (...) Le courage des compromis, n'est-ce pas cher Olivier Faure ? (...) Ici, on ne siffle pas, tout le monde est le bienvenu, n'est-ce pas monsieur Faure ? » ,a ironisé le vice-président de Territoires de progrès, Benjamin Djiane, en guise d'inauguration de la journée de débats.

Comme un pied de nez au décrié « sectarisme » du Nouveau Front populaire, le raout organisé par le parti progressiste a ouvert ses portes à toutes les composantes du camp présidentiel, mais aussi à quelques socialistes. Ainsi, la ministre sortante MoDem Sarah El-Haïry a partagé une table ronde avec le député Renaissance David Amiel et la ministre démissionnaire TDP, Fadila Khattabi, tandis que Pierre-Yves Bournazel (Horizons) a eu droit à une prise de parole isolée. Toute une brochette de ministres était également de la partie, à l'instar de Stanislas Guerini, Prisca Thevenot ou Roland Lescure.

Longuement applaudie, Élisabeth Borne, membre de TDP avant d'accéder à Matignon, était elle aussi présente. Rompue à l'art de la négociation avec les oppositions, l'ex-locataire de Matignon n'a pas manqué d'appeler l'ensemble des groupes parlementaires et des partis politiques au « dépassement » et au « compromis » plutôt qu'à « l'affrontement » et à « la posture ». Et alors que la députée du Calvados brigue désormais la présidence de Renaissance, Olivier Dussopt a rappelé sa « proximité » avec l'ex-première ministre. Tout en indiquant avoir « beaucoup d'amitié » pour Gabriel Attal, arrivé in extremis à la fin de l'événement, et pressenti pour être lui aussi candidat à la tête du parti présidentiel. « Je pense que les militants se positionneront en leurs âmes et conscience. Il n'y aura pas forcément de position officielle de Territoires de progrès(concernant l'élection à la présidence de Renaissance, NDLR) » , a fini par balayer Xavier Iacovelli, délégué général du mouvement.

Le Figaro, no. 24896
Le Figaro, lundi 9 septembre 2024 781 mots, p. 2

Politique

Le centriste Charles de Courson, un esprit libre, homme clé des débats

de Guigné, Anne

Ce sera l'un des tout premiers coups de fil du prochain locataire de Bercy. Sans l'appui du rapporteur général du budget, le projet de loi de finances que le ministère de l'Économie voir devoir finaliser aura bien peu de chance de sortir indemne des discussions parlementaires. Sur le papier, Charles de Courson, 72 ans, est l'homme de la situation. Député depuis 1993, ce travailleur acharné, voué corps et âme à l'Assemblée et à sa circonscription de la Marne, a toujours fait du redressement des finances publiques son cheval de bataille. Sans être proches, lui et Michel Barnier se croisent depuis des décennies.

Cette trajectoire rectiligne a toutefois subi une étonnante inflexion il y a dix-huit mois ; le député s'est affirmé à l'Assemblée comme l'un des plus virulents opposants à la réforme des retraites. « La commission des finances de l'Assemblée nationale est désormais dirigée par deux Insoumis» ,a tancé l'élu du Val-de-Marne Mathieu Lefèvre, lors de l'élection de De Courson, qui a rejoint le groupe hétéroclite Liot, au poste de rapporteur du budget en même temps que le député LFI Éric Coquerel était élu à la présidence de la commission. « Je ne reconnais plus ses idées, modère son ami Gilles Carrez, ex-député LR. Je pense que ses critiques sont liées à sa détestation absolue du comportement autocratique d'Emmanuel Macron. »

L'intéressé, lui, s'agace : « Je n'ai jamais changé, j'ai toujours été un centriste de droite. » Pourquoi ce libéral proeuropéen n'a-t-il pas alors travaillé avec Emmanuel Macron ? La question suscite une salve immédiate de récriminations. Disciple de Tocqueville, dont un portrait orne son bureau, Courson défend « la décentralisation, les libertés locales, la subsidiarité, les corps intermédiaires... » quand le président serait un centralisateur étatique. La question sociale lui semble ensuite un point de dissension irrémédiable. « Je suis né dans une famille fort riche, mais chez nous tout le monde pouvait venir. Emmanuel Macron, lui, n'a jamais consacré une heure de sa vie aux autres» ,s'étrangle-t-il.

Troisième désaccord : la gestion des finances publiques. « En 2017, Bruno LeMaire disait qu'il fallait 20milliards d'économies par an, ils en ont fait 7milliards les deux premières années, ensuite plus rien. » Charles de Courson défendra-t-il, lui, un budget de redressement des comptes ? L'élu sait bien que le pays n'a pas d'autres choix. « Je ne suis pas hostile par principe à une hausse de la fiscalité,tient-il aussi à préciser. On ne peut pas exiger un effort du peuple français par la réduction des dépenses, sans donner des gages d'une certaine justice sociale. » Pour le moment, il a demandé aux différents groupes de la commission des finances de hiérarchiser leurs priorités sur le volet fiscal.

D'une courtoisie irréprochable

Charles de Courson a longtemps été la « mascotte » respectée de ce cénacle. Impeccable sur la technique, d'une courtoisie irréprochable avec tous et particulièrement les députés de gauche, battant froid les dîners parisiens, le centriste au look désuet incarnait une espèce rare au Palais Bourbon : la version moine-soldat du démocrate-chrétien. En début de mandat, les nouveaux élus de tous bords venaient se former aux enjeux des finances publiques auprès de l'énarque, ancien de la Cour des comptes et de la Direction du budget. L'ambiance a changé en 2017 avec les jeunes députés En marche ! rapidement fatigués par ses longues explications, il est vrai, un brin péremptoires.

Avant même l'épisode des retraites, ses attaques incessantes contre l'exécutif n'avaient pas favorisé le rapprochement. L'élu s'en moque. « Sa connaissance hors norme des finances publiques aurait dû le qualifier depuis longtemps pour un poste de ministre du Budget, mais aucun premier ministre n'a voulu s'embarrasser d'une personnalité aussi indépendante, avance son ami Patrick Stefanini, conseiller de l'ombre des politiques de droite depuis des décennies. Charles est parfaitement réfractaire à tout esprit de chapelle. À partir des chiffres et des faits, il se forge ses convictions et elles deviennent inébranlables. » Pendant leurs années communes à l'ENA, les deux hommes se rendirent ensemble en pèlerinage à Chartres. Marqué par la foi de son camarade, Stefanini lui a demandé d'être le parrain de son fils. Sur ce registre des « convictions personnelles», Courson ne s'étend pas.

Il évoque en revanche volontiers celui qui a guidé sa vocation : son grand-père maternel, l'un des rares députés en 1940 qui ne vota pas, malgré les pressions, les pleins pouvoirs à Pétain, et mourut quelques années plus tard dans un camp de concentration. Cette tragédie a forgé chez le petit-fils une conviction : on peut avoir raison seul contre tous. À l'évocation de cette figure, sa voix se noue et c'est dans un sanglot qu'il prévient : «Il n'est pas né celui qui me dira comment je dois voter. » A DE G

Le Monde
France, lundi 9 septembre 2024 1277 mots, p. 8
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7 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Gouvernement

Barnier, la rupture dans la continuité à Matignon

Sur la forme et la méthode, le nouveau premier ministre cherche à marquer sa différence avec Emmanuel Macron. Mais sur le fond, rares sont leurs divergences

Claire Gatinois et Alexandre Pedro

Michel Barnier est un homme de droite. Aucun doute possible après un demi-siècle d’engagement politique pour celui qui, adolescent, collait les affiches de campagne du général de Gaulle. Le nouveau premier ministre assume sa couleur politique. Mais l’ancien candidat à la primaire des Républicains (LR), qui s’était dit favorable, en 2021, à un « moratoire sur l’immigration », à la « retraite à 65 ans », et aux « peines planchers », veut faire une place à la gauche dans son gouvernement.

Lors d’un entretien au « 20 heures » de TF1, vendredi 6 septembre, l’ancien commissaire européen venu, rappelle-t-il, du « gaullisme social », assure que « tout est ouvert ». Il ne s’agira pas « seulement d’un gouvernement de droite », promet-il. Son équipe comptera des membres du camp présidentiel avec « peut-être, peut-être », des ministres actuellement démissionnaires. D’anciens LR, comme Gérald Darmanin (intérieur), Sébastien Lecornu (armées) ou Aurore Bergé (égalité entre les femmes et les hommes) se disent prêts à le rejoindre. Mais Michel Barnier espère aussi attirer « des gens de gauche ». Lesquels ? Mystère.

« Pas de ligne rouge »

Hormis l’ancienne candidate à la présidentielle de 2007, Ségolène Royal, dont l’entourage assure au Monde«qu’une construction commune entre la droite, le centre et une partie de la gauche, ouverte et à l’écoute, serait une bonne idée », les candidats sont rares. A entendre le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure, aucun socialiste ne sera sur la photo d’un prochain gouvernement promis à une motion de censure déposée par le Nouveau Front populaire (NFP). « Je n’ai jamais été sectaire », s’enorgueillit le Savoyard.

A 73 ans, celui qui assure n’avoir aucun « plan de carrière » brise les tabous pour séduire l’opposition, se disant prêt à « ouvrir un débat » sur la réforme des retraites qui, en 2023, a mis des millions de Français dans la rue. « Notre pays a besoin de syndicats forts », poursuit-il, pour mieux afficher sa différence de style avec Emmanuel Macron, président jupitérien peu soucieux des corps intermédiaires. « Chaque citoyen est nécessaire », appuie-t-il, tranchant avec le propos malheureux du chef de l’Etat en 2017 sur « les gens qui ne sont rien ».

Six ans après la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF), le septuagénaire jure aussi ne pas s’interdire d’agir pour « plus de justice fiscale », tout en évitant de rentrer dans le détail et défend « l’ordre et la morale » face aux « banquiers qui se croient tout permis ». Un coup d’œil à gauche, un autre à droite, Michel Barnier promet de s’atteler au sujet migratoire et à des frontières devenues, à ses yeux, des « passoires », tout en étudiant le sujet de la proportionnelle, exigence du Rassemblement national (RN). « Je n’ai pas de ligne rouge », résume-t-il.

Emmanuel Macron n’a, aux dires de l’Elysée, « absolument pas » été effrayé par ce discours et la remise en cause sous-jacente de son bilan. « Le président a changé de rôle. Il est arbitre, garant, il n’est plus un président qui gouverne. C’est à Michel Barnier de définir ce qu’il souhaite faire », assure-t-on au Palais. Et de certifier qu’Emmanuel Macron « n’a mis aucune ligne rouge » au chef du gouvernement.

Bail précaire

« On coupe les fils avec Matignon », annonçait, la veille, le secrétaire général de l’Elysée, Alexis Kohler, devant les équipes élyséennes, « le seul contact sera assuré par moi seul, en lien avec mon homologue de Matignon ». Finies les réunions interministérielles, plus de conseillers partagés ni d’interventionnisme dans les politiques publiques ou le choix de directeur de cabinet, énumère un conseiller du chef de l’Etat, omettant de signaler que Jérôme Fournel, nouveau directeur de cabinet de Michel Barnier, est un proche d’Alexis Kohler.

Une mise en scène visant à donner à la relation entre Emmanuel Macron et Michel Barnier un « parfum de cohabitation », selon l’expression de l’Elysée ? Sur la forme, l’ancien négociateur du Brexit coche les cases de l’antimacronisme. Mais sur le fond, rares sont les divergences entre l’homme de droite et le chef de l’Etat.Le choix d’un membre des Républicains à Matignon accompagne la droitisation d’Emmanuel Macron depuis 2017. Elle concrétise aussi les rêves d’une partie des LR. Ces derniers temps, l’ancien chef de l’Etat Nicolas Sarkozy comme l’ex-président de l’UMP Jean-François Copé se sont faits les avocats obstinés d’une alliance franche de leur famille politique avec le macronisme. « J’en parlais matin, midi et soir depuis des mois. On assiste à la “copéisation’’ des esprits chez LR ! », se vante M. Copé.

Vendredi matin, la droite arrive à Matignon, euphorique. Le chef de file des sénateurs LR, Bruno Retailleau, le président du groupe de la Droite républicaine à l’Assemblée nationale, Laurent Wauquiez, et le président LR du Sénat, Gérard Larcher, affichent de larges sourires et posent leurs conditions pour participer au gouvernement Barnier, remettant en mains propres au premier ministre le « pacte législatif » élaboré au cours de l’été.

A la sortie du rendez-vous, Laurent Wauquiez se targue d’accomplir son devoir. « Mais on ne le fera que sur un programme qui donne la garantie de répondre aux préoccupations des Français et rien d’autre », lance-t-il. La droite s’inquiète des marges de manœuvre du locataire de Matignon. « S’il est un premier ministre collaborateur, ça pourrait être sans nous », prévient M. Retailleau. Après ce rendez-vous « cordial entre gens qui se connaissent », selon un proche de M. Wauquiez , les discussions doivent se poursuivre au téléphone au sujet de la composition du gouvernement. « Je pense que Michel va chercher des gens de droite pour porter les sujets régaliens et d’autres d’une sensibilité différente pour travailler sur les sujets sociaux, environnementaux », avance son ami Olivier Marleix, député (LR) d’Eure-et-Loir.

Avec 47 députés, le parti décroche le gros lot et laisse le NFP hurler au hold-up démocratique. « On dit “la droite, la droite’’ mais la France est à droite ! Ce n’est pas LR qui est à Matignon, c’est la droite. Et ce que l’on propose correspond à ce que veut l’opinion », défend Annie Genevard, secrétaire générale de LR. « Les LR ont répondu au rendez-vous de la responsabilité », insiste-t-elle pour mieux rappeler que si la gauche n’est pas à Matignon, c’est aussi parce que le Parti socialiste a refusé de soutenir, a priori, le social-démocrate Bernard Cazeneuve, un temps pressenti pour occuper la Rue de Varenne.

Reste que le « braquage » dont s’émeut la gauche pourrait être bref. Sans majorité, Michel Barnier, soutenu par les LR et le camp présidentiel, vit sous la menace d’une motion de censure avalisée par le Rassemblement national. Les 142 élus du parti d’extrême droite et de ses alliés sont, pour l’heure, bien disposés à l’égard de l’ancien commissaire européen. Pour combien de temps ? A quel prix ? « Ce gouvernement a une “DLC’’[date limite de consommation] courte fixée par Marine Le Pen. C’est dingue », s’époumone Richard Ramos, député MoDem du Loiret, affolé comme une partie de l’aile gauche de la Macronie par cette dépendance au RN.

Michel Barnier, qui a rappelé vendredi que les voix des électeurs d’extrême droite « comptent », n’ignore pas la précarité de son bail. Mais l’ancien plus jeune député (en 1978) s’est pris à rêver, vendredi soir, de rester à Matignon jusqu’à la fin de ce quinquennat, « si le Parlement le veut ».

L'Humanité
lundi 9 septembre 2024 677 mots, p. 17

Programme de l'espace débat au Village du monde

Vendredi 13 septembre

17 heures « Cuba, le terrorisme et l'arbitraire du Département d'État américain », animé par Luis Reygada. Avec Charlotte Balavoine (PCF) et Julio César García, député et membre du comité central du PC cubain.

18 heures « Quand le Nord pollue, le Sud meurt », animé par Axel Nodinot. Avec Tran To Nga, militante et journaliste franco-vietnamienne, Léa Lo Van (Collectif Vietnam-dioxine), Lydie Rauld (Collectif des ouvriers agricoles empoisonnés par les pesticides), et Anna-Lena Rebaud (les Amis de la Terre).

« Kanaky-Nouvelle-Calédonie : un processus de décolonisation »

19 heures Entretien avec Emmanuel Tjibaou, député de Kanaky-Nouvelle-Calédonie (GDR), par Benjamin König.

19 h 45 « La jeunesse kanak, entre indépendance et guerre coloniale », animé par Benjamin König.

21 heures Bal créole, animé par Benjamin König.

Samedi 14 septembre

10 h 30 Inauguration du Village du monde par Fabien Gay, sénateur et directeur de l'Humanité.

« Après le 7 octobre, quel avenir pour la Palestine ? »

12 h 30 Témoignages de Gaza. Avec Majed Abu Shamleh, réfugié de Gaza, et Hala Abou-Hassira, ambassadrice de Palestine.

13 heures « Gaza et la Palestine disparaissent sous les yeux du monde. Un État pourra-t-il mettre fin à l'occupation et aux crimes ? », animé par Pierre Barbancey. Avec Ahmad Abu Holi, membre du comité exécutif de l'OLP (Palestine), Anne Tuaillon, présidente de l'AFPS, Peter Mertens, secrétaire général du PTB (Belgique), et Mathilde Caroly (PCF).

14 h 20 Carte blanche à Aurélie Godard, médecin anesthésiste réanimatrice (MSF), et Guillemette Thomas, coordinatrice médicale (MSF).

14 h 40 « Les prisonniers palestiniens : une lutte nationale », animé par Pierre Barbancey. Avec Salah Hammouri, avocat franco-palestinien, Qaddoura Farès, en charge des prisonniers pour l'Autorité palestinienne, et Munther Amira, président du Comité populaire du camp de réfugiés d'Aïda, en Cisjordanie, emprisonné après le 7 octobre.

15 h 40 « Pourquoi Georges Ibrahim Abdallah doit être libéré ». Avec André Chassaigne (PCF), Andrée Taurinya (FI) et José Navarro (Comité pour la libération de Georges Ibrahim Abdallah).

16 h 10 « Les journalistes palestiniens et travailleurs des médias, des cibles pour Israël ? », animé par Vadim Kamenka. Avec Nasser Abou Bakr, président du Syndicat des journalistes palestiniens, Dominique Pradalié, présidente de la Fédération internationale des journalistes, et Pierre Barbancey.

17 h 20 « Ordre mondial, quand le Sud se rebiffe », animé par Benjamin König. Avec Didier Billion (directeur adjoint de l'Iris), Félix Atchadé (PCF) et Ana Prestes (PCdoB).

18 h 30 « Au Mexique, la presse dominante contre la gauche au pouvoir », animé par Luis Reygada. Avec le caricaturiste Rafael Pineda, le journaliste d'investigation Alvaro Delgado et Obey Ament, spécialiste du Mexique.

20 h 30 Soirée de solidarité, place de l'État de Palestine. Avec Hala Abou Hassira, ambassadrice de Palestine, Vincent Boulet, responsable du secteur international du PCF, Anne Tuaillon, présidente de l'Association France Palestine Solidarité (AFPS), et Rony Brauman, médecin, ancien président de MSF.

Dimanche 15 septembre

10 h 30 Solidarité avec les peuples du monde (Soudan, Irak, Sahara occidental, Argentine, Colombie, Portugal...).

12 h 30 « Faire front contre l'extrême droite, des solutions venues d'Europe », animé par Lina Sankari. Avec Peter Mertens, secrétaire général du Parti du travail de Belgique, Ricardo Guerra, membre de la direction régionale du Parti communiste portugais de Lisbonne, et Maja Tegeler, membre du comité exécutif de Die Linke (Allemagne).

13 h 30 Carte blanche  à Vijay Prashad, intellectuel et historien indien de l'Institut tricontinental, animée par Axel Nodinot.

14 heures « Après trois ans de guerre, vers un processus de paix en Ukraine ? », animé par Vadim Kamenka. Avec Jean Radvanyi, géographe et professeur émérite à l'Inalco, Vincent Boulet (PCF) et Stefan Bekier (Réseau européen de solidarité avec l'Ukraine).

15 heures Carte blanche à Johanna Fernandez, porte-parole  du journaliste Mumia  Abu-Jamal, animée par Vadim Kamenka.

15 h 30 « Comment peser à gauche après les élections européennes ? », animé par Lina Sankari.  Avec Maïté Mola, ex-vice-présidente du PGE, Charlotte Balavoine, responsable Europe du PCF, et David Gobé, président de la section des cheminots de la Fédération internationale des ouvriers et ouvrières des transports.

16 h 30 « Haïti, une île oubliée », animé par Benjamin König. Avec Frédéric Thomas, chercheur du Cetri, et Mélanie Boulay, support médical (MSF).

Le Figaro, no. 24896
Le Figaro, lundi 9 septembre 2024 1315 mots, p. 2

Politique

Aussi paru dans
8 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Le budget, une première bataille décisive pour Michel Barnier

Alors que le déficit dérape, le premier ministre va devoir déployer des trésors d'habileté pour faire passer le texte dans une Assemblée divisée.

Ruiz Perez, Julie

Entre la délicate composition du gouvernement et la menace d'une motion de censure lancée par la gauche, Michel Barnier doit encore affronter sa véritable épreuve du feu : le budget. Si le négociateur du Brexit parvient à faire passer ce texte crucial, il s'offrira un peu de longévité en démontrant qu'il peut avancer, malgré tout, dans le paysage morcelé de l'Assemblée. Dans le cas contraire, son passage à Matignon sera encore plus rapide que celui de Gabriel Attal.

Le nouveau chef du gouvernement le sait, la question des finances publiques fera ou défera son avenir politique. « On attend d'un premier ministre qu'il dise la vérité sur la dette financière » , a-t-il déclaré, avec une pointe de reproche, sur le perron de Matignon devant son prédécesseur.

Car l'heure est grave. La semaine dernière, une note du Trésor, transmise au Parlement, a révélé que la situation budgétaire est encore plus sombre qu'on ne le pensait. L'année dernière, le déficit avait déjà dérapé à 5,5 % du PIB, un chiffre inédit hors période de crise. Le gouvernement s'était engagé à le ramener à 5,1 % dès cette année. Mais, selon les derniers calculs de Bercy, le déficit pourrait exploser à 5,6 % du PIB « si rien n'est fait ». Pire, il pourrait plonger à 6,2 % en 2025 - au lieu de 4,1 % prévus dans la trajectoire budgétaire - si l'on ne trouve pas 60 milliards d'euros d'économies. Alors que la France est déjà sous le coup d'une procédure pour déficit excessif à Bruxelles, « la première chose sur laquelle le nouveau premier ministre va devoir trancher, c'est s'il veut maintenir l'objectif de repasser sous les 3% de déficit d'ici à 2027 » , analyse un conseiller gouvernemental.

Les bouchées doubles

La question est d'autant plus urgente que la France accumule les retards. Samedi, Bercy a annoncé avoir demandé un délai supplémentaire à la Commission européenne pour l'envoi de son plan de réduction du déficit public, qui devait initialement être transmis d'ici au 20 septembre. « La France a demandé une telle prolongation » pour « assurer une cohérence entre le plan et le projet de loi de finances 2025 » , justifie Bercy. Le projet de loi de finances (PLF), censé être présenté à l'Assemblée le 1er octobre, pourrait lui aussi connaître une quinzaine de jours de retard.

Le premier ministre, qui souhaite apporter sa « valeur ajoutée » aux textes préparés par Gabriel Attal, va devoir mettre les bouchées doubles. Si l'ancien commissaire européen décide de respecter aussi tôt que possible les règles européennes de déficit, il sera contraint d'inscrire dans le budget 2025 des dizaines de milliards d'euros d'économies. Mais l'objectif d'un déficit de 3 % en 2027 semble de plus en plus s'éloigner, car il nécessiterait, selon le Trésor, 110 milliards d'économies en trois ans. « C'est brutal, c'est difficilement faisable politiquement, peu acceptable socialement et économiquement guère cohérent » , a jugé le président de la Cour des comptes, Pierre Moscovici dans une interview au Parisien,estimant la trajectoire « caduque » , car « devenue peu vraisemblable et pas forcément souhaitable ».

Pour autant, Michel Barnier, va devoir s'atteler à trouver des économies. Ses alliés l'exigent. Bruno Retailleau, président du groupe LR au Sénat, a rappelé la nécessité de ramener « de l'ordre dans les comptes ». Et si cette priorité n'était pas respectée, Laurent Wauquiez, chef du groupe LR à l'Assemblée, a menacé de devoir « prendre des décisions ». Jusqu'à voter contre le budget ? Ou voter la censure ? La question reste en suspens. Le groupe Renaissance lui-même a indiqué que son soutien n'était pas « inconditionnel ». « Nous voulons un respect de la politique fiscale et budgétaire menée jusqu'à présent, décrypte un député de la majorité. Nous ne voulons pas contribuer à la dégradation des comptes, mais nous refuserons les solutions qui passent par des hausses d'impôts ». Ainsi, rien que pour bénéficier du soutien de LR et de Renaissance, le premier ministre va devoir bâtir un budget qui tranche dans la dépense publique. Michel Barnier l'a bien compris. « Je vais (m') efforcer, avec les différents ministres qui seront nommés, de mieux maîtriser, de mieux utiliser l'argent public » , a-t-il déclaré ce vendredi. Un exercice périlleux. « En France, on pourrait presque faire un gouvernement d'union nationale sur des dépenses supplémentaires. Mais, quand il s'agit de proposer des économies concrètes, ce ne sont jamais les bonnes » , rappelle un initié.

« Préserver les services publics »

Du côté des oppositions, le Nouveau Front populaire (NFP) a d'ores et déjà annoncé qu'il déposerait une motion de censure - qui a peu de chances d'aboutir - pour l'ouverture de la session parlementaire, c'est-à-dire avant même le vote du budget. Le premier ministre parviendra-t-il à donner assez de gages à la gauche pour l'amener à ne pas censurer le budget ou s'abstenir de voter contre ? Rien n'est moins sûr, mais Michel Barnier semble prêt à essayer. « Face à cette urgence (celle de l'aggravation en cours du déficit public, NDLR), je ne m'interdis pas une plus grande justice fiscale » , a-t-il affirmé vendredi soir, sans plus de précisions.

Autre défi, le premier ministre souhaite « préserver les services publics » notamment ceux liés à la santé. Lors de son premier déplacement au Samu de Necker, à Paris, ce samedi, il a promis « des progrès rapides » dans « les campagnes dans l'offre de soins (...) en même temps qu'on continuera à s'occuper de mieux faire fonctionner l'hôpital, avec les personnels ».

Faire des milliards d'économies, ne pas augmenter les impôts, aller vers plus de justice fiscale, préserver les services publics... L'équation budgétaire s'annonce très compliquée pour Michel Barnier et son futur gouvernement. Pire encore, une fois le texte présenté, le nouveau chef du gouvernement devra défier les lois des mathématiques pour le faire adopter à l'Assemblée. Pour ce faire, il n'a que deux options. Soit, il obtient une majorité de voix, mais, c'est peu probable, compte tenu de la composition de l'Assemblée. « En France, quand on vote un budget on s'inclut dans la majorité, si on vote contre on est dans l'opposition » , résume un politique chevronné. Difficile d'imaginer le Rassemblement national (142 députés avec les alliés d'Éric Ciotti) et plus encore le Nouveau Front populaire (193 députés) vote ce PLF, même si certains au sein de l'ancienne majorité veulent croire que des abstentions sont possibles, en fonction de son contenu. Autre solution : le passage en force, en dégainant l'article 49.3. Mais pour cela, le premier ministre doit convaincre une majorité de députés (au moins 289) de ne pas voter la motion de censure qui s'ensuivrait.

Alors que le NFP est bien décidé à faire tomber le gouvernement Barnier, le Rassemblement national (RN) semble amener à jouer plus que jamais le rôle d'arbitre. Marine Le Pen a salué la recherche du « compromis » entreprise par Michel Barnier, mais « nous n'accordons pas de blanc-seing, a-t-elle déclaré dimanche depuis son fief d'Hénin-Beaumont, où elle faisait sa rentrée. Si au fil des semaines, les Français devaient à nouveau être oubliés ou maltraités, nous n'hésiterons pas à censurer le gouvernement».

En outre, «si (Michel Barnier) utilise le 49.3, je pense qu'il aura beaucoup de difficultés avec nous» ,a prévenu le député RN Jean-Philippe Tanguy sur le plateau de BFMTV. Le RN pourrait-il aller jusqu'à voter une motion de censure avec la gauche sur le budget pour faire tomber le nouveau gouvernement ? « Rien n'est automatique » , a répondu Marine Le Pen dans un entretien à La Tribune dimanche. Les pessimistes au sein du camp Macron pensent toutefois que ce scénario demeure plausible. « En réalité, que ce soit le NFP ou le RN, les oppositions ont intérêt à faire tomber le nouveau premier ministre sur le PLF pour faire durer la crise institutionnelle » , conclut l'un d'eux. J. R. P.

Le Figaro, no. 24896
Le Figaro, lundi 9 septembre 2024 778 mots, p. 8

Politique

Comment Marine Le Pen veut placer Michel Barnier « sous surveillance »

La patronne des députés du Rassemblement national et son héritier, le chef du parti, Jordan Bardella, ont affirmé que le nouveau premier ministre était « sous surveillance » .

Laubacher, Paul

Entre Marine Le Pen et la rangée de caméras et de micros tendus, il y a bien 5 à 6 mètres de distance. Ce dimanche matin, la présidente du groupe parlementaire du Rassemblement national (RN) fait sa rentrée dans son fief, à Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais). Elle voulait de l'espace pour déambuler dans la braderie de la commune des Hauts-de-France, tenue par un de ses proches depuis 2014, Steeve Briois, faire quelques selfies, embrasser quelques électrices et saluer les enfants. Tout pourrait porter à croire que Marine Le Pen rentre tranquillement de vacances pour se replonger doucement dans le grand bain de l'Assemblée nationale. Rien n'est plus faux.

La réelle rentrée de Marine Le Pen a eu lieu deux semaines plus tôt, au moment où Emmanuel Macron tentait de trouver un premier ministre qui ne serait pas censuré à la minute par les oppositions à l'Assemblée nationale. La députée RN du Pas-de-Calais a joué un rôle important dans le choix final du chef de l'État pour Matignon. En assurant que ses 126 députés ne censureraient pas d'office Michel Barnier s'il était nommé, elle ouvrait la porte à l'existence d'un gouvernement dirigé par l'ancien commissaire européen.

A-t-elle rassuré l'Élysée ou Emmanuel Macron jeudi dernier, lors d'un coup de téléphone, après la sortie intempestive d'un de ses lieutenants, Jean-Philippe Tanguy, qualifiant Michel Barnier de «stupide» ? C'est ce qu'affirment Le Journal du dimanche et Valeurs actuelles, le premier évoquant même un « deal secret ». Selon un proche de Marine Le Pen, «tout est bidon». La patronne des députés RN elle-même assure ne pas avoir eu Emmanuel Macron au téléphone. «Je n'ai pas eu d'échange avec Emmanuel Macron», affirme-t-elle, interrogé par des journalistes en marge de sa déambulation. «Je ne suis pas DRH d'Emmanuel Macron et, par ailleurs, je pense que seul un premier ministre du Rassemblement national peut mettre en oeuvre le projet du Rassemblement national», fait-elle valoir. Reste que sans elle, Michel Barnier n'aurait pu être à Matignon. Et que si elle le décidait, en votant une censure de la gauche, elle provoquerait la démission du gouvernement.

Voilà Marine Le Pen dans le rôle - inédit - de faiseuse de roi. Mais est-ce le bon rôle pour celle qui a été toujours été l'opposante numéro un à Emmanuel Macron, au grand dam des autres forces politiques ? Face à la «coexistence exigeante» entre Emmanuel Macron et Michel Barnier, Marine Le Pen et son héritier, le patron du Rassemblement national, Jordan Bardella, ont trouvé les mots pour qualifier la relation qu'ils auront avec celui qu'ils ont aidé à installer à Matignon : la «surveillance».

«Je crois qu'à compter de ce jour, M.Barnier est un premier ministre sous surveillance » , lance Jordan Bardella, sur TF1, samedi soir, qui pointe : «Nous aurons sans doute un rôle d'arbitre dans les prochains mois et à compter d'aujourd'hui.» Réplique immédiate de Michel Barnier, alors qu'il était en déplacement à l'hôpital Necker, à Paris : «Moi, je suis sous la surveillance de tous les Français. Le gouvernement est sous la surveillance démocratique de tous les Français et de tous les groupes politiques.»

Jusqu'où ira cette surveillance ? Quelles sont les lignes rouges de Marine Le Pen à l'égard de Michel Barnier ? «Je pense qu'il ne serait pas très raisonnable d'effectuer une censure après son discours de politique générale», précise Marine Le Pen, qui précise : «Je pense d'ailleurs qu'il correspondra très certainement, sur un nombre de sujets non négligeables, aux espérances que nous portons.» La présidente du groupe RN au Palais Bourbon laisse entendre qu'elle attend le périlleux examen du budget avant de savoir si ses députés voteront une censure, ou non. «Nous jugerons ce gouvernement sur les actes, pas seulement sur les paroles», renchérit-elle. En privé, de nombreux proches de Marine Le Pen sont sceptiques sur la viabilité du futur gouvernement de Michel Barnier. «Ça ne passera pas le budget», dit l'un d'eux.

Pour Marine Le Pen, la nomination de Michel Barnier est «sûrement mieux qu'un premier ministre d'extrême gauche, avec son programme délirant et sa haine en bandoulière». Devant ses militants, réunis dans le jardin de sa permanence parlementaire, elle assure : «Nous fournirons nos meilleurs efforts pour contribuer autant que possible à la stabilité de la France et de son Assemblée.» Et de prévenir Michel Barnier : «Nous serons amenés dès les prochaines semaines à indiquer au premier ministre les lignes rouges et les mesures que nous jugeons importantes et dont la prise en compte est indispensable.» Le temps des négociations va commencer. P. L.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, lundi 9 septembre 2024 770 mots, p. AUJM14
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8 septembre 2024 - Le Parisien (site web)
9 septembre 2024 - Le Parisien

Le Pen place Barnier « sous surveillance »

Depuis Hénin-Beaumont, où elle a fait sa rentrée politique, la présidente des députés RN a posé ses conditions au maintien du nouveau Premier ministre.

Pierre Maurerenvoyé Spécial À Hénin-Beaumont (pas-De-Calais)

Depuis quinze ans, Marine Le Pen clôt sa coupure estivale par un coup de ciseaux dans le ruban tricolore inaugurant la grande braderie d'Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais). Pas d'exception à la tradition en 2024 : sur un fond de musique rockabilly, la patronne du Rassemblement national parade au milieu des stands de babioles et des cylindrées rétros américaines. Voilà pour la carte postale aux airs de Nashville (Tennessee).

Mais la présidente des députés du parti à la flamme, amatrice de karaoké, n'est pas venue reprendre les plus célèbres tubes du répertoire américain. Devant ses militants, celle qui est aussi députée du coin ouvre sa rentrée politique par un bilan de la dernière campagne des élections législatives en forme de déconfiture pour son mouvement, dans la foulée de la dissolution surprise du mois de juin. En récoltant 126 députés, le RN en a obtenu un nombre record pour un parti d'extrême droite sous la V e République. Mais il n'a pas réussi à emporter une majorité lui permettant d'envoyer son jeune président, Jordan Bardella, à Matignon. Une déroute au goût amer pour l'ex-candidate à l'élection présidentielle qui revient longuement sur le scrutin, frappé du sceau, selon elle, des « arrangements de la honte ». Autrement dit : le barrage républicain, qui a accouché d'une Assemblée nationale morcelée, sans majorité absolue.

Puis elle cogne sur Emmanuel Macron, coupable à ses yeux d'avoir transformé l'été en période de « chaos » où tous les partis, excepté le sien juge-t-elle, ont participé à un « triste spectacle ». Le prolongement de sa politique depuis 2017, fait de « foucades verbales, de mépris ou de caricatures », tance-t-elle. Seuls les Jeux olympiques - « un brillant succès qui a fait la fierté de tout un peuple » - trouve grâce à ses yeux.

Mansuétude à l'égard de l'hôte de Matignon

Sans verser dans l'alacrité, Marine Le Pen n'affuble pas le nouveau Premier ministre des mêmes maux qu'Emmanuel Macron. Et c'est là le coeur de son discours : la cheffe du RN acte la nomination de Michel Barnier, issu des rangs des Républicains, à Matignon, sans s'y opposer frontalement. Un « pis-aller », juge-t-elle. « Nous ne tenons pas Michel Barnier responsable de ce bilan, même si sa famille politique a accompagné tous ces errements sans jamais censurer Emmanuel Macron. [...] Mais compte tenu de la gravité du pays, nous fournirons nos meilleurs efforts pour contribuer à la stabilité du pays », indique-t-elle.

Une mansuétude à l'égard du Premier ministre, dont les positions sur l'immigration, pendant la primaire de la droite en 2021, étaient proches de celles du RN. De quoi nourrir les suspicions d'accord entre l'exécutif et les marinistes sur son nom. « Je n'ai pas eu d'échange avec Emmanuel Macron », assure Marine Le Pen à la braderie d'Hénin-Beaumont. Mais d'après l'un de ses proches, la cheffe du RN a bien reçu un coup de fil de Thierry Solère, un proche du chef de l'État, au sujet de Michel Barnier.

Et de mettre en garde très clairement ce dernier : « Nous n'accordons pas de blanc-seing. Si au fil des semaines, les Français devaient à nouveau être oubliés ou maltraités, nous n'hésiterons pas à censurer le gouvernement », tonne-t-elle, un jour après que Jordan Bardella a affirmé que Michel Barnier était sous « surveillance » du parti.

Poursuivre la « normalisation » du parti

Additionnées aux voix de la gauche, qui a promis la censure, les lepénistes pourraient faire tomber le nouveau gouvernement quand bon leur semble. Marine Le Pen compte donc profiter du rapport de force et va « dès les prochaines semaines indiquer au Premier ministre les lignes rouges et les mesures que nous jugeons importantes et dont la prise en compte est indispensable », comme un référendum sur l'immigration ou la mise en place du scrutin proportionnel aux prochaines législatives, « d'ici à un an », imaginant déjà une nouvelle dissolution en 2025.

En s'attribuant ce rôle d'arbitre de l'action gouvernementale, tout en rejetant le blocage automatique des institutions, Marine Le Pen tente de poursuivre la stratégie de « normalisation » de son mouvement qu'elle veut être « plus audible, plus structuré et plus performant » dans les « trois prochaines années ».

Pendant l'été, elle a ainsi discrètement réorganisé sa garde rapprochée, recrutant à la direction de son cabinet un jeune énarque de 37 ans, Ambroise de Rancourt, comme l'a révélé « le Figaro ». « Nous devons prouver aux Français que notre chemin ne repose pas sur la disruption d'Emmanuel Macron, ou la destruction de Jean-Luc Mélenchon, mais sur la construction », a-t-elle conclu. Plus que jamais tournée vers l'élection présidentielle de 2027.

Le Monde
France, lundi 9 septembre 2024 1252 mots, p. 11
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7 septembre 2024 - La Matinale du Monde

Dix-sept nouveaux témoignages contre l’abbé Pierre

Le mouvement Emmaüs révèle des violences sexuelles commises par le prêtre pendant un demi-siècle

Claire Ané

Le premier rapport évoquant des agressions sexuelles commises par l’abbé Pierre, publié le 17 juillet, avait connu un énorme retentissement. Il en ira probablement de même pour la nouvelle note publiée par le mouvement Emmaüs (Emmaüs International, Emmaüs France et la Fondation Abbé Pierre), vendredi 6 septembre. Les témoignages sont cette fois plus nombreux, et couvrent une période longue de plus de cinquante ans. Parmi eux, plusieurs « font état de faits graves d’une autre nature » que ceux précédemment décrits, prévient le document de vingt-six pages.

Ces révélations résultent d’un appel à témoignages ouvert le 17 juillet, quand le mouvement, « bouleversé » , avait rendu public le résultat d’une enquête interne, confiée à un cabinet indépendant, le groupe Egaé. Sept témoignages y figuraient, dont celui de A., fille d’un couple d’amis de l’abbé Pierre. C’est elle qui, en 2023, avait pris contact pour témoigner d’agressions qui l’avaient visée à partir de 1980, quand elle avait de 16 à 17 ans. Elle et d’autres femmes, pour la plupart salariées ou bénévoles d’une structure d’Emmaüs, faisaient état d’avances souvent insistantes et répétées, ainsi que de contacts physiques non sollicités : attouchements sur leurs seins, baiser forcé. Les faits s’étaient déroulés de la fin des années 1970 jusqu’en 2005.

Vulnérabilité économique

Ce nouveau rapport, lui aussi réalisé par le groupe Egaé, présente dix-sept témoignages. Les plus récents se sont produits deux ans seulement avant la mort de l’abbé Pierre, en 2007, à l’âge de 94 ans. Les plus anciens remontent au début des années 1950, quand l’abbé Pierre, ancien résistant devenu député, commençait à se faire connaître pour son engagement contre le mal-logement, la pauvreté et l’exclusion. La plupart des accusations ressemblent à celles publiées en juillet. Mais d’autres faits rapportés se distinguent par leurs victimes – des femmes en situation de détresse matérielle qui avaient sollicité l’aide du religieux, mais aussi des mineures, dont l’une n’était âgée que de 8 à 9 ans –, et leur nature.

Une femme entendue par Egaé a indiqué que sa mère, décédée il y a quelques années, avait été forcée à plusieurs reprises par l’abbé Pierre de pratiquer des fellations – c’est-à-dire des pénétrations buccales que la justice caractériserait de viol. J., selon l’initiale choisie par Egaé, avait aussi dû assister à des masturbations du prêtre, et celui-ci « l’aurait également fouettée ou se fouettait devant elle avec une ceinture. Il aurait évoqué le souhait d’avoir des rapports sexuels avec elle et une autre femme », poursuit la note.

J. avait évoqué ces faits, datant de 1989, dans un courrier adressé en 2019 à la commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise (Ciase). Des chercheurs de la Ciase en ont brièvement fait état dans une tribune publiée le 20 juillet par Le Monde, et sa fille les a détaillés à Libération, le 25 août, expliquant que sa mère, divorcée d’un mari violent et rejetée par sa famille, connaissait alors une « très grande détresse ».

Sont aussi relatés des contacts sexuels répétés, dans les années 1990, sur une autre personne en situation de vulnérabilité économique, alors âgée d’une vingtaine d’années : M., qui avait écrit à l’abbé Pierre parce qu’elle cherchait un logement, a été hébergée quelques jours par celui-ci, qui l’a aidée dans ses démarches. « Leur dizaine d’entretiens se sont à chaque fois accompagnés de baisers forcés et de contacts sur sa poitrine », rapporte la note, et « l’abbé Pierre mettait sa main sur le sexe [de la jeune femme] , à travers son pantalon ».

Des témoignages de mineures viennent s’ajouter. La plus jeune, X., n’avait que 8 à 9 ans lors des faits, en 1974 et 1975. « Elle accompagnait son beau-père, lui-même auteur de violences sexuelles », lors de visites à l’abbé Pierre. Les faits ont eu lieu à plusieurs reprises. « X. raconte que l’abbé Pierre lui a demandé la couleur de sa culotte, a touché sa poitrine, lui a fait des baisers avec la langue », peut-on lire dans la note, qui poursuit : « Entendue par le groupe Egaé, elle a fourni des éléments cohérents et précis sur le lieu et le contexte de ces faits. Il a également pu être établi que son beau-père et l’abbé Pierre étaient en contact. »

Une femme a témoigné de contacts répétés sur sa poitrine quand elle avait de 15 à 16 ans. Une autre, décédée depuis, avait confié à ses enfants avoir été contrainte de masturber l’abbé Pierre alors qu’il effectuait un voyage au Maroc, en 1956. Elle était âgée de 18 ans. La majorité était alors fixée à 21 ans.

Des documents, transmis à Egaé, apportent des éclairages complémentaires. Tel le texte adressé dès l’ouverture de l’appel à témoignages par une femme, évoquant l’abbé Pierre comme celui qui « l’a sauvée », et celui qui, lors d’un camp de jeunes d’Emmaüs, « met ses deux mains sur mon pull et me caresse la poitrine de haut en bas trois fois, sans hâte », avec « son regard habituel, triste et fatigué », avant de dire « au revoir ».

Ou ces deux courriers adressés en 2005, via l’ordre des capucins, par une avocate de 50 ans, qui précise qu’elle avait déjà écrit à l’abbé Pierre en 1996 : « Encouragée par l’affaire Dutroux », elle lui demandait des excuses, pour avoir en 1981, à l’issue d’une dédicace à Namur (Belgique), plaqué une main sur son sein, ses lèvres sur les siennes et glissé sa langue dans sa bouche, avant de s’enfuir. L’abbé lui répondra, au dernier jour de l’ultimatum qu’elle lui a fixé, qu’il n’a aucun souvenir des faits. Il invoquant ses 93 ans, et ajoutant : « Si un jour il m’est arrivé quoi que ce soit qui ait pu vous faire un mal, je vous demande de le pardonner, vous souvenant de ces[illisible] paroles duNotre Père : “ Pardonnez-nous comme nous pardonnons”. »

Etat des lieux non exhaustif

Le groupe Egaé prévient que les vingt-quatre témoignages retranscrits dans les deux rapports « ne permettent absolument pas de dresser un état des lieux exhaustif des comportements de l’abbé Pierre ». Il n’a en effet pas retenu les témoignages anonymes, ceux dont les auteurs ne souhaitaient pas détailler la nature des faits et leurs circonstances, ou quand il n’a pas été possible de confirmer la présence de l’abbé Pierre sur les lieux aux dates indiquées.

« Ces récits, cohérents avec les autres faits rapportés, datent pour la plupart des années 1960 », dit la note. L’un d’eux a été transmis à la commission reconnaissance et réparation, créée dans la foulée de la Ciase pour accompagner et indemniser les victimes. « Il porte sur des faits commis sur un garçon d’une dizaine d’années dans une institution religieuse, au début des années 1960 », précise le mouvement Emmaüs au Monde.

Grâce aux témoignages, six autres victimes, dont des mineurs, ont été identifiées, « sans qu’il soit possible de rentrer en contact avec elles », relate le rapport. Celui-ci cite notamment une femme se plaignant du comportement de l’abbé Pierre lors de sa tournée aux Etats-Unis et au Canada en 1955 et un témoignage émane d’une femme qui travaillait à l’Assemblée nationale du temps ou l’Abbé Pierre y était élu .

L'Humanité
lundi 9 septembre 2024 791 mots, p. 4

Un peuple de gauche révolté par le coup de force de Macron

Lisa Guillemin

Près de 300 000 personnes ont défilé en France ce samedi contre la nomination de Michel Barnier et pour le respect du résultat des urnes, qui aurait dû conduire Lucie Castets à Matignon.

La rentrée politique a sonné, et le peuple de gauche n'a pas du tout l'intention de laisser la démocratie partir en fumée. Elle est plus que jamais à défendre après la nomination scandaleuse de Michel Barnier au poste de premier ministre, au détriment de Lucie Castets du Nouveau Front populaire (NFP), pourtant arrivé en tête aux dernières législatives. Dans une ambiance bon enfant, 300 000 personnes ont ainsi défilé en France ce samedi, répondant à l'appel à manifester contre le coup de force d'Emmanuel Macron, lancé par l'Union étudiante et l'Union syndicale lycéenne, avec le soutien de la FI, du PCF, d'EELV et de Génération.s.

Dans la foule, le sentiment de trahison est total depuis l'arrivée de ce « premier sinistre », ainsi que le désigne une pancarte. « Les gens d'en bas sont là ! » prévient Nathalie, en écho à la formule méprisante de Michel Barnier lors de la passation de pouvoir jeudi. Venue de Mantes-la-Jolie, dans les Yvelines, cette militante insoumise de 57 ans s'insurge : « On a voté à gauche, on se retrouve avec un premier ministre de droite soutenu par l'extrême droite. » Car, sans l'assentiment de Marine Le Pen, cette nomination n'aurait pas été possible. Alors Nathalie explose : « Qu'est-ce qui a pris à Macron d'aller vendre son âme au diable ? »

Charlotte, elle, opte pour l'humour : « C'est avec un immense bonheur que Marine et Emmanuel vous annoncent la naissance de Michel ! » ironise sa pancarte. La retraitée d'origine allemande s'indigne devant le choix arbitraire d'Emmanuel Macron, « qui n'aurait jamais été possible en Allemagne ». « La presse allemande est très choquée par le fait que le premier ministre n'émane pas de la majorité sortie des urnes ! » Car tous, ce jour, auraient aimé voir Lucie Castets à Matignon ; l'issue logique du résultat du 7 juillet. « On s'est mobilisés comme jamais à gauche, et le monarque balaie tous nos efforts d'un revers de main », regrette Charlotte. À ses yeux, il appartient aux citoyens de répondre en battant le pavé et en mobilisant la Loi fondamentale, notamment son article 68, qui régit la procédure de destitution du président.

Les députés FI ont déjà lancé la démarche au Parlement. « Il est vain de croire que l'on vient à bout de ce peuple, pétri de cette histoire », déclare Jean-Luc Mélenchon lors d'un discours tenu en pleine manifestation. « Personne ne dit que c'est monsieur Barnier le responsable de la situation. Ils disent tous que c'est Macron. Alors si c'est Macron le responsable, c'est lui qui doit s'en aller, et personne d'autre ! » appelle-t-il, devant une foule qui scande : « Macron démission ! » « Voilà le slogan que dorénavant, à chaque occasion et quel que soit le sujet, nous crierons dans les rues ! » conclut l'insoumis.

51 % des français souhaitent la démission du chef de l'État

Parmi les citoyens mobilisés, Lucas, Antonin et Jules, 20 et 22 ans, se déclarent exaspérés de se faire « cracher dessus » depuis deux mois par le président. « Mélenchon a raison, mais c'est bien dommage qu'il faille les deux tiers du Sénat pour que la destitution aboutisse », regrettent-ils, qualifiant la procédure de « bonne idée qui risque de ne pas déboucher ». « Ce mot d'ordre de démission est très mobilisateur », mesure pour sa part Jérôme Legavre, député FI. Selon un sondage réalisé par Elabe le 28 août, 49 % des Français se disent d'ailleurs favorables à une destitution. Et 51 % souhaitent la démission d'Emmanuel Macron, d'après une autre étude. En outre, 74 % des Français estiment que le président n'a pas tenu compte des législatives.

Alors que la pluie reprend, trois jeunes lycéennes enfilent leurs ponchos. Venues de Rosny-sous-Bois, elles ont répondu à l'appel de l'Union lycéenne. Même si les trois amies n'ont pas pu voter, elles ont quand même l'impression de s'être fait voler l'élection et se déclarent « dégoûtées » du compromis passé entre Macron et l'extrême droite. Seul aspect positif : la gauche apparaît de façon incontestable comme la seule force s'opposant à Emmanuel Macron et la seule alternative crédible. Les manifestants espèrent ainsi qu'elle en récoltera à terme les fruits électoraux, pour gouverner enfin et appliquer son programme

Présent avec plusieurs élus communistes, Léon Deffontaines a lui aussi pris la parole durant le défilé. « Nous avons deux façons d'agir aujourd'hui : la motion de censure à l'Assemblée, et la motion populaire, en utilisant tous les moyens, comme la grève », explique l'ancienne tête de liste PCF aux européennes. Indiquant que les communistes voteront sûrement pour la destitution du président, il précise que « cela ne doit pas être notre seul mode d'action  » et appelle à « poursuivre la mobilisation avec les syndicats le 1er  octobre ».

La Croix, no. 43016
À vif, lundi 9 septembre 2024 573 mots, p. 24
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6 septembre 2024 - La Croix (site web)

Aveu de faiblesse

Lucile Schmid

Vice-présidente de la Fabrique écologique

Après deux mois d’attente, Emmanuel Macron a nommé Michel Barnier premier ministre. Engagé de longue date en politique puisqu’il avait été plus jeune conseiller général de France en 1973 puis élu député en 1978, celui-ci a eu en charge la négociation du Brexit pour l’Europe. Il a la réputation d’être un homme de dialogue, fidèle à ses convictions gaullistes, loyal à son parti (Les Républicains). Enfin il connaît bien Bruxelles, ce qui est utile au moment où la France est surveillée de très près pour cause de déficit budgétaire excessif.

Cette nomination est pourtant, d’emblée, entachée de faiblesse. Le profil de Michel Barnier n’est pas en cause. Au fil des semaines, nous avions compris que l’oiseau rare n’existait pas, ou plutôt que quelles que soient les qualités ou les défauts des personnes pressenties, ce n’était pas le sujet. Il était devenu clair que la fonction de premier ministre n’intéressait pas ceux qui pensent avoir l’avenir devant eux en politique. Seule comptait l’élection présidentielle de 2027.

À presque trois ans de l’échéance, alors que la guerre en Ukraine est entrée dans une phase dangereuse et instable, que l’élection présidentielle américaine est très ouverte, que l’Europe se cherche, que ce sont les années de la dernière chance pour contrôler les dérèglements climatiques, que la société française est traversée d’émotions contradictoires, une seule chose compte pour les grands fauves de la politique : devenir président après Emmanuel Macron. Au risque de jouer la montre et d’organiser le pire.

C’est de là que vient le malaise. De ce sentiment que, depuis plusieurs semaines, les principaux acteurs de la vie politique française ont plus souvent parié sur les divisions, les petites phrases assassines et les sournoiseries, que sur un esprit de coopération et de dialogue. N’est-ce pas cet esprit-là qu’appelait, pourtant, le front républicain du second tour des élections législatives ?

Depuis, nous assistons, navrés, à un mauvais vaudeville : le refus d’Emmanuel Macron de donner à Lucie Castets, candidate à Matignon de la gauche, la possibilité de former un gouvernement ; les appels de La France insoumise à destituer le président de la République ; les contorsions de la droite pour pousser un candidat de son camp tout en préservant les chances présidentielles de Laurent Wauquiez ; le ballet des noms jetés en pâture aux médias – Bernard Cazeneuve, Xavier Bertrand, Thierry Beaudet – ; les consultations sans fin et sans issue à l’Élysée.

À la faveur de ce désordre, nous avons vu progressivement le Rassemblement national, déconfit en juillet, revenir sur le devant de la scène. Utilisant la menace de censure, il a joué le rôle de faiseur de rois pour la désignation du premier ministre. Ce retournement écœure. Il a été directement alimenté par la volonté d’Emmanuel Macron de garder le contrôle et d’écarter la gauche. Pourquoi ne pas avoir donné une chance à Bernard Cazeneuve pour s’essayer à construire une coalition de centre gauche ?

Mais cela aurait supposé qu’Emmanuel Macron prenne le risque de nommer un homme de caractère, décidé à imprimer sa marque, prêt à amender par exemple la réforme des retraites ou à porter des mesures fiscales vis-à-vis des hauts revenus. C’était trop demander. Le président de la République, pour garder la main, se met dans celle du Rassemblement national. Est-ce bien raisonnable ?

Libération
lundi 9 septembre 2024 1082 mots, p. 1,12,13

FRANCE

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8 septembre 2024 - Libération (site web)

«Notre soutien n'est pas acquis», prévient le macroniste Roland Lescure Roland Lescure «Ma confiance à Michel Barnier ne sera pas automatique»

LAURE EQUY

FRANCE

INTERVIEW PAGES 12-13 Le ministre démissionnaire de l'Industrie, également vice-président de l'Assemblée, avertit le nouveau Premier ministre qu'il n'acceptera pas que celui-ci pioche dans le programme du RN.

S ous le feu des critiques de la gauche, qui a réuni au moins 110 000 personnes dans les rues samedi, et «sous surveillance» du RN, qui a consenti à ne pas le censurer d'entrée mais le jugera «sur pièces», Michel Barnier a poursuivi son tour de table dimanche, recevant successivement les patrons d'Horizons et du Modem, Edouard Philippe et François Bayrou. Mais avec l'ancienne majorité, rien n'est acquis. Roland Lescure, ministre démissionnaire chargé de l'Industrie et de l'Energie, se dit «vigilant à ce qu'on ne succombe pas à des emplettes issues du programme du RN». Réélu en juillet, le député Ensemble pour la République (EPR) des Français d'Amérique du Nord ne souhaite pas faire partie du futur gouver - nement.

I La nomination de Michel Barnier a été diversement accueillie à Renaissance. L'aile droite est enthousiaste, d'autres sont mitigés. Comment avez-vous réagi ? Ce n'est pas une question de personne. Michel Barnier est un grand Européen, un fin négociateur. J'ai été assez refroidi par sa campagne «à droite toute» lors de la primaire de la droite en 2021. Mais l'essentiel est ailleurs : c'est l'équation politique qui accompagne sa nomination. J'entends et je comprends les problèmes des électeurs du RN que j'ai rencontrés ces deux dernières années dans les usines, partout en France. Mais les solutions du Rassemblement national ne peuvent pas faire partie de l'équation. Si on doit aller piocher dans le programme du RN, ce sera sans moi. Jugez-vous que ce choix a été «approuvé par Marine Le Pen» comme l'a titré Libération ? J'ai été surpris, même un peu choqué par votre une. J'y aurais ajouté : «permis par Olivier Faure». La seule option raisonnable est une coalition des républicains des deux bords, du centre gauche au centre droit, avec, pourquoi pas, les écologistes et les communistes. J'ai l'impression d'un rendez-vous manqué avec Bernard Cazeneuve qui aurait pu permettre ce rassemblement.

Le premier secrétaire du PS n'a-t-il pas bon dos ? Pour faire fonctionner AFP une majorité telle que je l'appelle de mes voeux, tout le monde doit y mettre du sien. Chacun a-t-il fait cet effort ? Peut-être pas. Les responsabilités sont à chercher dans tous les camps. Mais ce qui est public c'est qu'Olivier Faure a fermé la porte à une partie des socialistes qui souhaitaient pousser la candidature de Bernard Cazeneuve et engager des discussions. A partir du moment où cette option se ferme, il ne reste plus que celle d'un gouvernement issu du centre droit, dont on sait qu'il est très minoritaire à l'Assemblée. Et une personnalité comme Michel Barnier peut peut-être créer un consensus autour de lui. Une partie du PS est aujourd'hui otage de l'extrême gauche, Olivier Faure est victime d'un syndrome de Stockholm et je le regrette profondément car d'autres solutions étaient possibles.

Comment les électeurs, qui ont placé le NFP en tête le 7 juillet, peuvent-ils comprendre l'installation à Matignon d'un homme de droite, laquelle n'a que le cinquième groupe de l'Assemblée ? Nombre d'entre eux y voient un déni de démocratie… Je comprends la surprise voire la déception de certains électeurs, à gauche mais aussi chez nous. Ce n'est pas en manifestant que l'on va en sortir, mais en s'asseyant autour de la table. Je rejette en bloc l'accusation de déni de démocratie, puisqu'on respecte la Constitution. Le Premier ministre doit maintenant convaincre l'Assemblée nationale de la stabilité de son gouvernement. Et ce n'est pas fait.

Le soutiendrez-vous ? Pendant sept ans, nous avons été dans la majorité. Désormais, nous sommes une force importante, le premier groupe républicain de l'Assemblée, nous nous inscrivons dans une logique constructive, sans signer de chèque en blanc. Une forme de «majopposition» ! On ne peut pas considérer notre soutien comme acquis. Je me suis engagé en politique pour trois raisons : la lutte contre le RN, l'Europe et l'efficacité économique au service de l'égalité des chances et de la transition écologique. C'est à cette aune que je jugerai la déclaration de politique générale. Fixez-vous des lignes rouges ? Je vais évidemment vous parler d'immigration. Quand j'entends Michel Barnier qui parlait, lors de la primaire LR en 2021, de «moratoire» sur l'immigration ou de suppression de l'Aide médicale d'Etat, je réponds : préservons l'immigration économique, préservons l'AME. L'immigration économique est une chance pour la France et une nécessité. Dans les dix ans à venir, on aura besoin d'un million d'emplois dans l'industrie et une partie viendra de l'immigration régulière. Quant à l'AME, la supprimer ou la fragiliser serait une faute de santé publique. Par ailleurs, j'ai passé deux ans et demi fantastiques à parcourir la France industrielle et à montrer qu'on pouvait créer de l'emploi grâce à la transition écologique. Je serai extrêmement attentif à la volonté du gouvernement de poursuivre ce mouvement. Craignez-vous que, pour éviter d'être censuré, Barnier cherche à donner des gages au RN ? Ce n'est pas moi qui décide. Je serai vigilant à ce qu'on ne succombe pas à des emplettes issues du programme du RN, qui ne constituent en aucun cas des solutions. Si la déclaration de politique générale de Michel Barnier ne vous convenait pas, pourriez-vous aller jusqu'à voter la censure ? Ma confiance ne sera pas automatique. Je suis au clair sur mes lignes rouges politiques.

Certains ministres aimeraient rempiler au gouvernement. On ne vous sent pas tenté ! J'ai eu l'honneur d'être élu vice-président de l'Assemblée, avec des voix du bloc central, LR, communistes, écologistes, socialistes. C'est un poste important qui va permettre de bâtir des ponts entre les républicains des deux bords. Je vais m'y consacrer. Je ne souhaite pas faire partie du gouvernement, à qui je souhaite bon courage pour la suite.

Après le 7 juillet, vous étiez l'un des plus allants pour inventer une dé- mocratie parlementaire, chercher de nouvelles coalitions. Y croyez- vous encore ? Oui. Je suis déçu mais je garde espoir. Face à un RN en progression, la coalition républicaine est la seule réponse durable. Ce rassemblement des raisonnables exclut, à mon sens, LFI et évidemment le RN. C'est compliqué, compte tenu du comportement des uns et des autres, de l'histoire politique, de notre régime institutionnel. Mais soit on a des gens responsables qui sont prêts à le reconnaître, soit on penchera vers des solutions bancales, instables, qui auront sans doute du mal à prospérer.

Le Figaro, no. 24896
Le Figaro, lundi 9 septembre 2024 418 mots, p. 8

Politique

Bayrou juge « ni possible ni souhaitable » la présence de ministres RN

Gentilhomme, Célestine

Parmi les pistes pour résoudre l'infernale équation de Matignon, François Bayrou penchait plutôt pour celle de Bernard Cazeneuve, grand favori de l'été. Le choix présidentiel s'est finalement arrêté jeudi soir sur Michel Barnier, issu des bancs de la droite. Pas de quoi déboussoler le patron du MoDem et allié du chef de l'État : «Je soutiendrai Barnier, je ferai tout ce que je peux pour que ça marche», a-t-il promis ce dimanche sur le plateau du « Grand Jury-RTL-Le Figaro-Public Sénat-M6 ».

Peu importe si ses troupes n'ont pas semblé franchement emballées par la nomination de l'ancien commissaire européen. «Le monde parlementaire est un monde dans lequel on joue assez facilement au bowling. On lance la boule parce que c'est rigolo d'abattre les quilles» , a balayé le maire de Pau (Pyrénées-Atlantiques), qui doit rencontrer ce dimanche après-midi le nouveau premier ministre.

« Image rassurante »

Le haut-commissaire au Plan, qui n'aurait pas refusé une promotion à Matignon, trouve d'ailleurs de nombreux atouts au négociateur du Brexit : «Il va permettre d'élargir la majorité, d'en créer une au Sénat (...) Il a une image rassurante à Bruxelles, c'est très important.» Moins qu'une «cohabitation», le démocrate-chrétien voit plutôt une «coresponsabilité» entre Michel Barnier et Emmanuel Macron, dans laquelle les deux hommes exerceront leurs pouvoirs respectifs, délimités par la Constitution.

Il n'empêche, François Bayrou a soumis une première exigence au chef du gouvernement : composer une nouvelle équipe «équilibrée»avec des personnalités venues autant de la droite que de la gauche. Y compris issues des rangs du MoDem, qui comptait quatre membres au sein du gouvernement Attal. «Ça me semble une évidence», a-t-il appuyé, récusant au passage toute volonté de devenir lui-même ministre.

« Il faut qu'une configuration nouvelle apparaisse, qu'on sente une nouvelle manière d'être pour le gouvernement», a encore plaidé le centriste. Certains ministres démissionnaires, dont Nicole Belloubet à l'Éducation nationale ou Rachida Dati à la Culture, se verraient pourtant bien rempiler, quand d'autres rêvent de décrocher un nouveau portefeuille. Dans son casting rêvé, François Bayrou préfère «de nouveaux visages qui n'étaient pas au gouvernement précédemment».

Une nouvelle page qui ne doit toutefois pas s'écrire avec le Rassemblement national (RN), a-t-il estimé. Le président des centristes a ainsi jugé «ni possible ni souhaitable, aujourd'hui»de nommer des ministres issus du parti nationaliste. Au même moment, sur le plateau de BFM, le député RN Jean-Philippe Tanguy a exclu ce dimanche la présence des troupes de Marine Le Pen au sein du prochain gouvernement. C.G.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Faits divers, lundi 9 septembre 2024 751 mots, p. AUJM20,AUJM21
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9 septembre 2024 - Le Parisien

Hauts gradés et détournements de haut vol

Ce lundi s'ouvre le procès de huit généraux et colonels. Ils sont soupçonnés de s'être entendus avec une société privée dans le cadre des marchés passés par l'armée concernant le transport de matériel.

Nicolas Jacquard

L'Antonov AN-124 est un mythe de l'aéronautique. Un mythe stratégique. Ce monstre de conception soviétique, dont une trentaine d'exemplaires sont encore opérationnels à travers le monde, peut emporter jusqu'à 150 tonnes de fret. Très loin des 16 tonnes des vieux Transall de l'armée française et des 32 tonnes d'un Airbus A400-M dernière génération.

Depuis les années 1980, l'AN-124 a ainsi été de toutes les opérations extérieures tricolores, assurant par exemple l'envoi de blindés au Mali, en Afghanistan, et même, dernièrement, en Roumanie. Un incontournable de la logistique militaire, qui vaut à huit hauts gradés de l'armée de comparaître à partir de ce lundi et pour trois semaines devant le tribunal judiciaire de Paris.

Des tarifs très élevés qui interrogent

Au terme de six années d'enquête, deux généraux et six colonels ont été poursuivis par le Parquet national financier (PNF) pour favoritisme, l'un d'eux l'étant également pour corruption. À leurs côtés, sur le banc des prévenus : la société International Chartering Systems (ICS), ainsi que son PDG. Tous sont soupçonnés de s'être entendus illégalement dans le cadre des marchés passés par l'armée à ICS en 2011 et 2014.

Cette société française, installée dans le XVII e arrondissement de Paris, a été fondée en 1985 par un ancien militaire. Après l'opération Turquoise au Rwanda en 1994, elle est de presque tous les terrains de guerre, affrétant des cargos militaires. Tous les quatre ans, ses contrats sont renouvelés, au même rythme que son concurrent Salis, émanation de l'Otan, avec lequel elle se partage la majorité de ces marchés classés secret-défense et totalisant des centaines de millions d'euros.

Les heures de vol facturées par ICS sont les plus chères, ce qui ne l'empêche pas d'empocher sa part du gâteau. En 2016, la Cour des comptes préconise d'améliorer les indices de comparaison des coûts. « Certes, ils sont plus élevés, mais ICS, contrairement à Salis, ne facturait pas les retours à vide des avions, justifie M e Arnaud Claret, l'avocat de la société. Il faut aussi prendre en compte les notions de confidentialité et de stratégie. L'armée française n'a pas forcément la volonté de confier tous ses transports à une société qui dépend de l'Otan. »

À la même période, le contrôle interne de l'armée se penche sur la question et ne trouve rien à redire à la manière dont elle se procure ces « ressources rares » que sont les AN-124. Mais, dans la foulée, une vague de lettres anonymes et un rapport de la commission des Finances de l'Assemblée nationale relancent la machine. Rendu au printemps 2017 par le député (LR) François Cornut-Gentille, ce dernier dénonce les fragilités de l'organisation du transport aérien des armées. Cette même année, le PNF est saisi de l'affaire. Une enquête fouillée du « Monde » permet également d'y voir plus clair dans ce maquis où se croisent courtiers, militaires de haut rang et compagnies aériennes.

Un homme, en particulier, est au coeur de ces multiples intérêts : le colonel Philippe R., ancien chef d'état-major du Centre du soutien des opérations et des acheminements. En 2018, une enquête conjointe à Radio France et au site spécialisé Disclose révèle, cette fois, que Philippe R., après avoir pris sa retraite en décembre 2015, a été embauché par... ICS. Au préalable, alors qu'il était encore en poste, il aurait transmis plusieurs dizaines de mails à son futur employeur, révélant des informations confidentielles à propos des marchés.

Une mise en avant en échange d'une embauche

Selon une note de synthèse du PNF de juillet 2022, Philippe R. est, par exemple, soupçonné d'avoir rédigé, entre février et décembre 2015, « une fiche interne favorable à ICS » en échange de sa future embauche comme directeur général adjoint. L'un de ses subordonnés aurait quant à lui favorisé ICS, pour un surcoût estimé à 16,3 millions d'euros. Un chiffrage dont M e Arnaud Claret, l'avocat d'ICS, estime qu'il est sujet à caution, tout en dénonçant plus globalement une « machination » visant son client.

En marge de ce dossier, trois journalistes de Radio France et Disclose, qui avaient enquêté sur l'affaire, ont été entendus en décembre 2022 par la Direction générale de la sécurité intérieure pour des soupçons d'atteinte au secret de la défense nationale.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, lundi 9 septembre 2024 681 mots, p. AUJM15
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8 septembre 2024 - Le Parisien (site web)
9 septembre 2024 - Le Parisien

Attal aussi met la pression sur le Premier ministre

Le chef de file des députés Ensemble défendra mardi devant ses troupes son bilan en matière de santé et demandera au futur gouvernement de poursuivre ses chantiers inachevés.

Julien Duffé avec Olivier Beaumont

Soigner son bilan mais aussi exercer une amicale pression sur son successeur afin qu'il prolonge ses travaux inachevés. Depuis que Gabriel Attal a officiellement remis les clés de Matignon à Michel Barnier jeudi, après huit mois « trop courts », de son propre aveu, l'ex-Premier ministre donne le ton sur la façon dont il entend désormais occuper le terrain politique. Celui qui est désormais le chef de file des députés macronistes entend bien continuer à peser, comme il l'a laissé entendre lors de sa passation de pouvoirs, plutôt fraîche, avec le nouveau Premier ministre.

On sait déjà qu'Attal a laissé sur le bureau de Michel Barnier sa proposition pour « désmicardiser » la France ou encore son texte sur la justice des mineurs, comme l'a révélé « le Figaro ». Selon nos informations, il lui a aussi transmis une note détaillant son plan Santé pour parvenir à 16 000 étudiants en médecine à l'horizon 2027, soit un doublement en dix ans.

« Rien ne pourra se faire sans nous »

Plus largement, il insiste pour que sa batterie de mesures sur l'accès aux soins, lancée en avril, soit mise en oeuvre dans sa totalité. « Attal souhaite s'assurer que ses engagements soient respectés : il ne faut pas lâcher maintenant. Il veut en faire un point important de sa rentrée politique », glisse un soutien.

Une vigilance à laquelle il appellera de nouveau ce mardi devant les 99 députés du groupe Ensemble pour la République (EPR, ex-Renaissance), à l'occasion des journées parlementaires. « Nous avons lancé des chantiers majeurs pour l'accès à la santé. Avec les députés Ensemble, nous encouragerons le gouvernement à poursuivre sur cette voie pour faire reculer les déserts médicaux et répondre aux attentes des Français », insiste Gabriel Attal auprès de notre journal.

Une manière, sans le dire, de lister ses conditions à un soutien politique. Jeudi soir, face à ses députés, Gabriel Attal avait déjà prévenu qu'il n'y aurait « ni volonté de blocage ni soutien inconditionnel » au futur gouvernement. « Rien ne pourra se faire sans nous », prévenait-il encore. Sur la santé, notamment, le député Attal enjoint donc à Barnier de ne pas relâcher les efforts. Par exemple, pour multiplier les places en médecine à l'université, « il faut trouver des milliers de stages supplémentaires dans les cabinets de ville et les hôpitaux. On avait commencé ce travail, il ne faut pas l'interrompre », insiste son entourage. L'ex-Premier ministre souhaite aussi que soit « suivi et mis en oeuvre » le recrutement, d'ici à la fin de l'année, de 10 000 assistants ayant pour tâche de « libérer du temps médical » pour les médecins.

Une rencontre avec les députés

Devant ses troupes, Gabriel Attal aura aussi à coeur de défendre son bilan. « Toutes les mesures de simplification annoncées en avril sont mises en oeuvre : délivrance des antibiotiques par les pharmaciens pour les petits maux, adaptation de la correction par les opticiens, expérimentation de l'accès direct à des kinés sans ordonnance... », égrène un conseiller. Qui cite également la régularisation de 2 650 médecins étrangers en huit mois, l'accès aux psychologues sans passage par le médecin ou le dépistage des maladies sexuellement transmissibles sans ordonnance depuis le 1 er septembre. Quant au service d'accès aux soins (SAS), le nouveau mode de régulation par le 15, il est aujourd'hui opérationnel dans 92 départements.

Michel Barnier, qui a annoncé samedi vouloir faire de la santé « une priorité » de son gouvernement, devrait très prochainement éclairer les députés Ensemble sur ce qu'il compte faire dans ce domaine. Une rencontre est en cours de calage pour ce mardi, aux journées parlementaires, ou lors d'une réunion de groupe dédiée la semaine suivante.

Jeudi, le nouveau Premier ministre avait déjà remercié Attal pour ses « enseignements » et ses textes laissés en suspens. « Vous me permettrez peut-être d'ajouter ma propre valeur ajoutée », lui avait-il néanmoins glissé... un brin agacé.

Le Figaro, no. 24896
Le Figaro, lundi 9 septembre 2024 1696 mots, p. 13

International

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7 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

En Géorgie, la société civile tente de résister à la dérive autoritaire du pouvoir prorusse

Aux mains d'un oligarque enrichi en Russie, le parti du Rêve géorgien, au pouvoir à Tbilissi, fait tout pour saper les relations avec l'Occident. Mais beaucoup d'ONG refusent de se plier à ses oukases anti-européens.

Genté, Régis

Ce fut un été aux allures de veillée d'armes. Tant pour le pouvoir que pour la frange active de la société civile géorgienne. Les organisations non gouvernementales (ONG) refusent le virage résolument prorusse pris par le parti au pouvoir, le Rêve géorgien de l'oligarque Bidzina Ivanichvili, et appréhendent les élections parlementaires du 26 octobre comme la dernière chance d'éviter un retour dans l'orbite de Moscou. Trente-trois ans après une indépendance arrachée dans la douleur, le climat est lourd sur les contreforts du Grand Caucase.

Voilà quatre mois qu'a été adoptée la loi dite « sur les agents de l'étranger » , texte aussi appelé « loi russe » par ses opposants au long des deux mois de manifestations quotidiennes qu'elle a suscitées au printemps. Début août, ce dispositif sur « la transparence de l'influence étrangère » , ainsi que l'a officiellement baptisé le régime, est entré en vigueur. À partir de là, les plus de 25 000 ONG du pays (qui ont un statut d'association), ainsi que les médias, avaient un mois pour s'enregistrer auprès du ministère de la Justice en tant qu' « organisation poursuivant les intérêts d'une puissance étrangère » , dès lors que plus de 20 % de leur budget proviennent d'un autre pays. Au 2 septembre, selon le ministère, autour de cinq cents ONG seulement avaient effectué la démarche.

Le reste des ONG refuse de se plier à la nouvelle législation, qu'elles considèrent comme vouée uniquement à les stigmatiser et à les forcer à couper les ponts avec l'Occident. Une dizaine de lois existaient déjà pour encadrer le secteur des ONG en Géorgie, les sites web de chacune permettant en général de trouver aisément l'origine de leurs financements. Leur refus de céder à la nouvelle obligation est motivé, au surplus, par le fait qu'en parallèle la majorité parlementaire a adopté une autre loi dite « offshore » , facilitant le dépôt dans les banques du pays de l'argent venu de paradis fiscaux, avec tout ce que cela implique de secret et d'origine douteuse de certains fonds étrangers.

« Nous ne nous enregistrerons pas comme agent de l'étranger. L'immense majorité de ces organisations de la société civile n'ont pour but que de servir le pays, de construire une vraie démocratie. C'est une question de dignité, nous sommes des patriotes bien plus que ce gouvernement qui, lui, se soumet à la Russie » , affirme Eka Gigauri, directrice de la branche géorgienne de Transparency International. Depuis le 3 septembre, en vertu de la nouvelle loi, le ministère de la Justice peut enregistrer de force les ONG qui ne se sont pas pliées à ces nouvelles obligations et leur imposer des contrôles, puis des amendes, si elles persistent dans leur refus de se soumettre. « Les mois qui viennent risquent d'être très tendus, entre la mise en oeuvre de cette loi inique, allant à l'encontre des aspirations pro-occidentales de notre peuple, et les campagnes de diffamation contre nous » , prévient Mme Gigauri.

Des recours contre la loi sur les « agents de l'étranger » ont été engagés devant la Cour constitutionnelle, par la présidente Salomé Zourabichvili, 121 ONG et divers médias et journalistes. Les plaignants arguent notamment que le parti au pouvoir a violé l'article 78 de la Constitution, selon lequel « les organes constitutionnels prennent toutes les mesures dans le cadre de leurs compétences pour assurer la pleine intégration de la Géorgie dans l'Union européenne et l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord ». Pour eux, la loi sur les « agents de l'étranger » va, tant dans la lettre que l'esprit, à l'encontre des valeurs requises pour s'arrimer à l'UE et à l'Otan. « Mais nous n'attendons rien de la Cour constitutionnelle, tant le Rêve géorgien a mis la main sur les institutions de l'État et y a placé des juges qui lui sont loyaux » , prévient Jaba Devdariani, politiste et coéditeur du média online Civil.ge.

Un bras de fer tous azimuts est engagé dans l'ex-République soviétique du Caucase du Sud. Les ONG se sont fédérées dans une coalition pour mieux résister à la pression du gouvernement, qui promet d'écraser ce qu'il appelle le « parti global de la guerre » et dans lequel il inclut la plupart des partis politiques du pays. Toute l'opposition est mise dans le même sac que le Mouvement national uni (MNU), de l'ancien président Mikhaïl Saakachvili, en prison depuis trois ans, ainsi que les ONG et les médias pro-occidentaux. Le 21 août, en campagne dans la ville de Mtskheta, M. Ivanichvili, 68 ans, qui a fait toute sa fortune en Russie, a pressé les électeurs de donner au Rêve géorgien une majorité constitutionnelle afin qu'il puisse « débarrasser le pays de cette grave maladie (le MNU, NDLR) une fois pour toutes » , s'engageant à entamer le processus juridique après les élections pour interdire « tous les partis satellites et successeurs ».

La bataille pour les législatives du 26 octobre s'annonce donc âpre, en espérant qu'elle ne plonge pas le pays dans la violence. Le Rêve géorgien doit faire le grand écart entre sa politique désormais résolument prorusse et les aspirations des 3,7 millions de Géorgiens, dont plus de 80 % disent vouloir que leur pays devienne membre de l'UE et de l'Otan. Aspirations qui obligent le parti de M. Ivanichvili à faire croire qu'il est pro-occidental, tout en sapant en sous-main le rapprochement avec l'UE notamment. Il a sorti cet été une affiche de campagne combinant le logo bleu et jaune du parti avec le drapeau européen, dans la foulée de la décision de Bruxelles, fin juin, de « geler » le processus d'accession à l'UE.

Selon l'opposition, l'élection parlementaire à venir pourrait être le scrutin le plus important pour le pays depuis son indépendance en 1991. Les quatre principaux partis et coalitions présentent cette élection comme un véritable « référendum » pour choisir entre la Russie et l'Ouest. Les derniers sondages, pour autant qu'ils soient fiables dans cette jeune République, tendent à montrer que le soutien au parti au pouvoir s'est érodé à la faveur des manifestations suscitées par l'adoption de la loi sur « la transparence de l'influence étrangère » , et de la réplique du gouvernement. Plutôt que de discuter le texte, il a eu recours à la répression, y compris via des nervis opérant masqués en toute impunité.

Cette érosion amène le Rêve géorgien à dénoncer régulièrement un « coup d'État » que fomenteraient pour l'automne les ONG locales et leurs parrains occidentaux. Le patron du service des renseignements extérieurs russes, Sergueï Narychkine, s'en est lui-même fait l'écho le 27 août, évoquant l'organisation par les agences de sécurité occidentales d'une « révolution de couleur » , sans fournir le moindre élément de preuve.

La préparation du scrutin suscite des inquiétudes. « Les ONG que nous sommes devons aller observer le déroulement de l'élection, mais nous craignons que beaucoup d'entre nous aient été fermées d'ici là, en vertu de la loi sur les agents de l'étranger » , estime Eka Gigauri. Des doutes apparaissent aussi quant au fonctionnement de l'administration électorale. Ainsi, le 16 août la Commission électorale centrale (CEC) a émis un décret stipulant que le président de chaque bureau de circonscription devait procéder au tirage au sort pour répartir les tâches entre les membres de la commission une semaine avant le vote, et non plus le jour même comme avant. Cette nouvelle règle permettra au Service de sécurité de « connaître l'identité des personnes occupant les postes les plus importants une semaine à l'avance, ce qui lui permettra de les influencer » , redoute Guiorgui Sioridzé, du parti d'opposition Lelo.

Dans ces conditions, le programme passe au second plan. Les premières préoccupations des Géorgiens, comme l'emploi ou la pauvreté, ne sont quasiment pas évoquées par les vingt-sept partis en lice (seule une minorité est susceptible de passer la barre des 5 % nécessaire pour avoir des députés). Il n'est question que de choix civilisationnel. Le parti au pouvoir mise sur la question des valeurs, dénonçant implicitement ce qu'il décrit comme la décadence de l'Occident, en ligne avec la propagande du Kremlin. Ainsi, le Parlement examine actuellement des projets de loi « contre la propagande LGBT » , un thème instrumentalisé en Russie par Vladimir Poutine et qui a fait l'objet d'imitations par diverses Républiques dans l'ancien espace soviétique. « Il ne faut pas sous-estimer l'inquiétude que ce thème suscite dans notre société, qui a un fond traditionaliste » , plaide un député du Rêve géorgien, préférant ne pas être cité alors que le parti répond très peu aux sollicitations des journalistes en dehors des médias qui lui sont proches.

Le Rêve géorgien, qui se présente comme le parti patriote par excellence, défenseur des valeurs traditionnelles nationales, a aussi émis l'idée fin août de faire du christianisme orthodoxe une religion d'État. Suggestion rejetée quelques jours plus tard par l'Église orthodoxe de Géorgie, qui craint de se retrouver soumise au pouvoir politique.

Le terrain de l'histoire a lui aussi été investi avec la décision du gouvernement d'ériger un monument en l'honneur du roi Irakli II. Ce souverain, régnant sur la partie orientale de ce qu'est la Géorgie actuelle, signa le 14 juillet 1783 le traité de Gueorguievsk, qui fit de son royaume un protectorat de la Russie, pour la protéger des agressions ottomanes et perses. « Il est de notre devoir de rendre hommage à l'histoire géorgienne et à tous les héros méritants qui ont préservé notre identité spirituelle et nationale » , a expliqué le premier ministre, Irakli Kobakhidze, parlant de « grand héros national ».

« En réalité, la Russie n'est jamais intervenue après cela pour nous protéger, mais nous sommes bien passés sous son joug. C'est le prototype de roi collabo, qui a choisi d'abandonner notre liberté et notre indépendance contre la paix... la paix russe. Et c'est exactement ce qu'Ivanichvili est en train de faire aujourd'hui, avec cette loi sur les agents de l'étranger qui est un acte de soumission à Moscou » , estime l'ancien dissident et figure intellectuelle Levan Berdzenichvili. Celui-ci avait été agressé en janvier 2023 par des membres du mouvement géorgien prorusse Alt-Info alors qu'il s'apprêtait à donner une conférence sur Irakli II. R.GE.

La Croix, no. 43016
Événement, lundi 9 septembre 2024 1114 mots, p. 10,11

Un potentiel agresseur sexuel en série

Héloïse de Neuville et Céline Hoyeau

Dix-sept nouveaux témoignages se sont ajoutés, vendredi 6 septembre, à une vague de sept premiers dévoilés au cœur de l’été à l’encontre de l’abbé Pierre.

Les accusations de femmes mineures au moment des faits marquent un tournant particulièrement grave dans l’affaire concernant le fondateur d’Emmaüs.

Bénévoles d’Emmaüs, salariées de lieux fréquentés par l’abbé Pierre, proches, ou inconnues croisées lors d’événements publics… Dix-sept nouveaux témoignages dévoilés vendredi 6 septembre par le cabinet Egaé, chargé en juillet par Emmaüs et la Fondation Abbé-Pierre du dispositif d’écoute de témoignages concernant « le curé des pauvres », marquent une escalade brutale dans les accusations à l’encontre du fondateur d’Emmaüs.

En juillet, sept témoignages d’agressions sexuelles mettaient sérieusement à mal la réputation de l’« icône » qu’était devenu le porte-voix des exclus, mort à Paris en 2007. Mais les nouveaux récits – douze directs et cinq indirects – sont cette fois de nature à changer radicalement la perception du « héros » de la lutte contre le mal-logement. Contacts « non sollicités sur les seins », « baisers forcés », « fellations forcées »,« contacts sexuels répétés sur une personne vulnérable », « actes répétés de pénétration sexuelle »,« contacts sexuels sur une enfant »… Les faits dénoncés vont des années 1950 aux années 2000, la plupart du temps en France mais aussi aux États-Unis, au Maroc ou en Suisse. Au total, à ce jour, 24 femmes accusent le prêtre de violences sexuelles.

Deux éléments nouveaux viennent considérablement alourdir le dossier de l’abbé Pierre : il aurait agressé des mineures, et aurait usé de sa position pour faire subir des violences sexuelles à des femmes vulnérables. Sur le premier point, le rapport met en lumière deux témoignages, dont celui d’une fillette qui avait « entre 8 et 9 ans » au moment de ces faits qui se seraient déroulés en Île-de-France, en 1974 et 1975. « Elle a été à plusieurs reprises amenée auprès de l’abbé Pierre par son beau-père, lui-même auteur d’inceste. Elle décrit de la part de l’abbé Pierre des contacts sexuels, à deux occasions au moins », indique le rapport, tandis qu’une autre adolescente de 15 ans aurait subi « plusieurs contacts sexuels ».

Sur le second volet, deux femmes se sont décrites « en situation de vulnérabilité économique », alors qu’elles étaient en recherche de logement quand elles ont pris contact avec le prêtre. Elles racontent avoir subi des violences répétées : pour l’une, des contacts sur les seins ou des baisers forcés, au début des années 1990. Pour l’autre, des fellations forcées, à Paris en 1989. « L’abbé Pierre l’aurait également fouettée ou se fouettait devant elle avec une ceinture », précise le rapport. La fille de cette femme, aujourd’hui décédée, a parlé des violences subies par sa mère lors de la publication du premier rapport d’Egaé, en juillet. De son vivant, sa mère avait envoyé son témoignage à la Ciase.

Autre élément frappant, l’accumulation des témoignages établissant la notoriété de graves désordres de nature sexuelle dans l’entourage de l’abbé Pierre, et ce dans de nombreux cercles. Dans le monde politique, un témoin rapporte ainsi que sa grand-mère, collaboratrice d’élu – l’abbé Pierre fut député de Meurthe-et-Moselle de 1946 à 1951 –, décrivait son comportement comme celui d’un « prédateur sexuel » qui « agressait les collaboratrices ».

En 1955, un voyage du prêtre aux États-Unis s’était soldé par un scandale, deux femmes l’accusant d’avances sexuelles non-désirées, selon des révélations du Monde. L’affaire était remontée jusqu’aux archevêques de Chicago et de New York, mais l’abbé avait poursuivi son voyage à Montréal – où il avait été sommé par les autorités québécoises de quitter la province, après une nouvelle affaire discrètement réglée entre police et Église.

Autre document qui aurait pu alerter les autorités ecclésiales : une femme, qui a témoigné auprès d’Egaé avoir subi en 1981 des attouchements en marge d’une séance de dédicaces en Belgique, dit avoir écrit au prêtre, quinze ans plus tard, en 1996 puis en 2005, pour lui reprocher ces faits. Face à son silence, elle alerte les capucins à Paris et sa démarche laisse des traces : sa lettre est retrouvée non seulement chez les religieux, mais aussi dans les archives du diocèse de Grenoble.

Qu’a-t-il été fait pendant toutes ces années pour tenter de mettre hors d’état de nuire un homme jugé apparemment incontrôlable ? L’historienne au CNRS Axelle Brodiez-Dolino, autrice d’ Emmaüs et l’abbé Pierre, raconte qu’en 1957 l’Église a opté avec le concours de la direction d’Emmaüs pour une « exfiltration » de l’abbé en Suisse, dans une clinique psychiatrique, qui durera six mois, sous prétexte de soigner une hernie douloureuse et un surmenage. Selon l’historienne, dans sa biographie publiée en 2009, les raisons de sa mise à l’écart auraient plutôt été la peur du « scandale » si le public apprenait ses manquements à la chasteté, « incartades »et autres « dérapages ». Sans qu’on sache si les relations étaient consenties ou non. « C’était une icône médiatique. Il était pourchassé par des groupies et avait des pulsions incontrôlables avec les femmes. Un petit cercle le savait, même si à l’époque la question du consentement n’était pas du tout appréhendée comme maintenant »,avait-elle réagi en juillet.

Cette sexualité compulsive était-elle liée aux troubles psychiques dont il aurait souffert ? On sait que l’abbé Pierre a été hospitalisé à plusieurs reprises. Selon Libération, il souffrait d‘après un diagnostic médical de troubles bipolaires, dont l’hypersexualité est un symptôme fréquent en phase maniaque. Il aurait été suivi, dans les années 1980, au service de psychiatrie du professeur Daniel Widlöcher, à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris.

Mais pourrait-il avoir appuyé son état dépressif dans le but d’apitoyer son entourage lorsqu’il était pris en faute et éviter ainsi une confrontation avec la justice ? Un courrier, en annexe du rapport d’Egaé, pose question : l’abbé Pierre écrit en mai 1967 à un homme mis en cause pour un comportement problématique avec deux jeunes filles mineures. Il lui donne des conseils pour « que l’on puisse montrer que toutes ces bêtises proviennent de(son) mauvais état de santé nerveuse ». Et lui recommande expressément un médecin « plein d’amitié »,qui « fera tout pour (le) sortir de cette impasse ». A-t-il fait appel lui-même à un médecin de complaisance lorsqu’il était acculé ?

Autant de questions qui ne manqueront pas d’être posées ces prochains mois, Emmaüs ayant annoncé la mise en place d’une commission d’experts indépendants. Dans un communiqué, la Conférence des évêques de France (CEF) a exprimé, elle, son « effroi » après ces nouvelles accusations et promis de coopérer avec Emmaüs.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_ActuD, dimanche 8 septembre 2024 863 mots, p. AUJM6
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7 septembre 2024 - Le Parisien (site web)
8 septembre 2024 - Le Parisien

Les contours de la méthode Barnier

Le nouveau Premier ministre a visité le centre du Samu de Paris et a promis que les questions de santé publique seraient l'une des priorités de son gouvernement.

Quentin Laurent (avec M.M.)

Urgence : nécessité d'agir vite. C'est sous ce signe que Michel Barnier a choisi d'inaugurer son mandat de Premier ministre, avec un premier déplacement samedi au Samu de Paris, logé à l'hôpital Necker (XV e). Et, en creux, un clin d'oeil assumé à la situation politique à laquelle il doit désormais faire face, nommé à Matignon dans un contexte de crise politique, voire « financière » et « sociale », mettait en garde Nicolas Sarkozy il y a peu.

Il est 15 heures quand le Savoyard pénètre dans l'enceinte de Necker. Poignées de main aux soignants, passage en revue des camionnettes du Samu, et direction la salle de régulation, où une douzaine d'opérateurs sont pendus au téléphone. S'ensuit une discussion avec la direction et des représentants du personnel. Frédéric Adnet, patron du Samu, veut voir dans cette toute première visite « un symbole fort » et « un message puissant » en direction d'un monde hospitalier meurtri. L'heure d'échange sera « cash », selon l'entourage de Michel Barnier, alerté sur la nécessité de moderniser le Samu et la hausse inquiétante des sujets de santé mentale parmi les appels reçus au 15.

« Cette visite n'est pas neutre », veut rassurer Michel Barnier, avec un hommage appuyé aux agents présents, assurant que « la santé publique sera une priorité du gouvernement ». En plus d'une « attention personnelle » pour la question des services publics, comme le réclament de longue date les partis de gauche, qui refusent, pour le moment, de participer à une coalition gouvernementale. Barnier dit vouloir « des progrès rapides » tout en assumant qu'il y aura aussi « des économies à faire », une des lignes rouges de LR.

L'occasion aussi pour le nouvel hôte de Matignon d'expliquer la raison de son déplacement, et d'esquisser un peu plus les contours de la « méthode Barnier ». « Je ne suis pas là pour faire de l'esbroufe. Je n'en ferai pas tout au long de mon mandat, déclare-t-il. Mais je crois qu'il faut comprendre pour agir. Et on ne comprend pas toujours mieux en lisant des notes. On comprend mieux en écoutant les gens. » Une manière de prendre ses distances avec Emmanuel Macron, qu'il ne cite pas, accusé depuis sept ans de décider, beaucoup, seul.

« Pas de précipitation »

Interrogé sur une déclaration dans laquelle il assume de ne pas pouvoir « faire de miracles », Barnier décoche : « Si vous tombez sur un Premier ministre qui vous dit qu'il va faire des miracles, méfiez-vous ! » Son entourage traduit : avec lui « pas de précipitation », « pas de multiplication des temps de parole », loin de l'omniprésence médiatico-politique que goûtent certains de ses prédécesseurs.

Pas de miracle donc, et de la concertation. L'ancien négociateur du Brexit pour l'Union européenne y avait consacré le début de sa journée. Arrivé à Matignon à pied le matin, il a reçu Élisabeth Borne à 11 heures. Il avait déjà eu l'ex-Première ministre au téléphone cet été. Les deux « se connaissent très bien », dit-on à Matignon, louant un « entretien très constructif » avec celle qui reste députée du Calvados.

Puis il a déjeuné avec Yaël-Braun Pivet à l'Assemblée nationale. Lui et la présidente du Palais-Bourbon ne se connaissaient pas, en revanche. Entrevue « extrêmement cordiale », salue-t-on chez Braun-Pivet, reconnaissante du « respect » ainsi porté à l'institution qu'elle représente. « Vous avez l'intention de la respecter. Je vais y veiller », a-t-elle dit à Barnier sans animosité aucune. Et d'espérer que la primeur des annonces concernant la politique du futur gouvernement sera bien réservée aux députés... et non à la presse. Le Premier ministre devrait en tout cas détailler ses orientations dans sa déclaration de politique générale qu'il prononcera devant le Parlement « début octobre », a-t-il assuré.

Ce dimanche, il doit recevoir le président du parti Horizons, Édouard Philippe, ainsi que ses chefs parlementaires, le député Laurent Marcangeli et son collègue sénateur Claude Malhuret. En début de semaine, ce sera le tour du président du MoDem, François Bayrou.

Un gouvernement dans les prochains jours

Les représentants du Nouveau Front populaire devraient aussi être reçus. Accusé par un pan de la gauche de participer d'un « coup de force » démocratique, alors qu'Emmanuel Macron a refusé de nommer Lucie Castets à Matignon, Michel Barnier a déclaré ne pas vouloir « perdre de temps dans les polémiques ». « L'esprit, c'est de rassembler autour d'un projet gouvernemental, avec la coopération du plus grand nombre possible de députés », a-t-il poursuivi.

RN compris ? Plus tôt dans la journée, Jordan Bardella avait déclaré que Barnier était « sous surveillance démocratique » de son parti, lequel participerait à essayer de le censurer s'il le jugeait opportun. Même s'il assure qu'il n'y a « aucune discussion » avec le chef du gouvernement. « Je suis sous la surveillance démocratique de tous les Français », a rétorqué le Premier ministre depuis Necker.

Selon nos informations, Michel Barnier aspire à nommer son gouvernement dans les jours qui viennent. Lors de sa visite à l'hôpital, samedi, n'a-t-il pas déclaré que « la France aussi est en état d'urgence » ?

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, dimanche 8 septembre 2024 659 mots, p. AUJM4
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8 septembre 2024 - Le Parisien

« Bravo et merci, Tony ! »

Championne olympique. Puis ils ont été étudiants ensemble. Bien avant qu'il ne devienne patron de Paris 2024. Elle nous explique comment et pourquoi il a réussi sa mission au-delà des espérances.

Chez les Estanguet, j'ai d'abord connu Patrice, le frère aîné de Tony qui a décroché une médaille de bronze aux Jeux d'Atlanta en 1996 (durant lesquels Marie-Jo a remporté l'or sur 200 et 400 m). Quand Tony a battu son frère pour se qualifier aux Jeux de Sydney en 2000 (il y deviendra champion olympique), j'ai commencé à m'intéresser à lui.

J'étais intriguée par ce petit frère qui bat le grand, par sa construction, son mode de fonctionnement. Je l'ai recroisé souvent ensuite, d'autant que nous avons suivi une formation à l'Essec (une école de commerce) ensemble. Il était déjà très posé. On s'est toujours bien entendus. Il est bienveillant et attentif. Agréable, facile. Il écoute beaucoup. Mais, attention, avec lui ce n'est pas toujours le dernier qui parle qui a raison. L'écoute lui permet de forger son opinion, et ensuite il avance. Avec une autre très grande qualité, il sait s'entourer.

Quand il s'est lancé dans l'aventure olympique, il avait la légitimité sportive, celle d'un triple champion olympique. C'est important, mais très loin d'être suffisant. Il a acquis tout le reste en ne cessant d'avancer. Ce n'était pas évident d'hériter d'un tel poste quand tu n'as jamais travaillé avant. Tony apprend super vite. Il était légitime, et il est devenu crédible. Il l'est devenu d'autant plus qu'il est embarquant, il a un vrai talent pour emmener les gens, les faire adhérer à son projet. L'équipe autour de lui est vraiment géniale. Mais, attention, il sait où il veut aller...

Il a sa vision et fait en sorte que les autres y adhèrent. Sa vision, au départ, c'était de faire des Jeux raisonnables en mettant l'athlète au coeur du projet. Il s'y est tenu. Même si le projet a évolué, même s'il n'a pas gagné tous les arbitrages, il n'a jamais dévié de cela, il n'a pas lâché sur beaucoup de choses. On a pu le voir tout au long des Jeux olympiques et paralympiques.

Tony est un très gros bosseur qui progresse vite. Bien sûr, il est à un poste très exposé, il a beaucoup de pression. Il y avait beaucoup d'attentes. Mais les anciens sportifs de haut niveau, et surtout les plus grands, se révèlent très souvent au pied du mur, dans ces conditions-là. Quand il a été nommé président du Cojo, il s'est glissé dans un costume. Ensuite, il a progressé, s'est épaissi pour l'occuper pleinement. Il a habité la fonction, il a pris toute sa place.

Tony est devenu un grand manager, un grand leader. Maintenant, il peut tout faire. Il a désormais de vraies compétences pour mener un projet, le partager, avec simplicité, finesse, douceur et fermeté, et aussi sincérité. Il maîtrise la com, il emmène les gens. Oui, il peut tout faire. Il aura ce luxe de pouvoir choisir ce qu'il veut, ce qui l'épanouira le plus. Ce serait vraiment dommage qu'il entre en politique. Il s'enfermerait. Parce que c'est difficile d'y être dans l'action.

Cela me fait vraiment plaisir de voir un tel parcours. Tony montre à tous, notamment au monde de l'entreprise, que les sportifs de haut niveau sont capables de beaucoup, beaucoup de choses. Qu'il faut leur faire confiance ! Tony, on lui a fait confiance en le nommant président de Paris 2024 et il a été au-delà de toutes les espérances.

La France cherchait un nouveau Seb Coe (double champion olympique en athlétisme, député, organisateur des Jeux de Londres en 2012 et aujourd'hui président de World Athletics), craignait de ne pas trouver son mouton à cinq pattes. Avec Tony, on a trouvé beaucoup mieux. On sentait qu'il était bon, qu'il avait du potentiel. Mais pas à ce point-là. Il faut faire confiance aux sportifs de haut niveau et bien les accompagner. Bravo et merci, Tony !

Libération
samedi 7 septembre 2024 1188 mots, p. 2

ÉVÉNEMENT

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6 septembre 2024 - Libération (site web)

Michel Barnier Brouillard à la barre

VICTOR BOITEAU; JEAN-BAPTISTE DAOULAS; LAURE EQUY

ÉVÉNEMENT

Un mystère, malgré ses cinquante et une années d'expérience politique. Michel Barnier, choisi par Emmanuel Macron au terme de deux mois de crise politique, sera-t-il un simple collaborateur du chef de l'Etat ou un vrai Premier ministre de cohabitation ? «Le gouvernement gouvernera, et je ne ferai en bonne intelligence avec le Président», a-t-il répondu dans une parfaite langue de bois pour sa première interview vendredi soir sur le plateau du journal de 20 heures de TF1. A 73 ans, le chef de gouvernement le plus âgé de la Ve République s'emploie à brouiller les pistes. Son équipe «ne sera pas seulement un gouvernement de droite», louvoie-t-il, évoquant «des hommes et femmes de bonne volonté qui appartiennent à la majorité sortante», et même «des gens de gauche», en dépit du rejet unanime des quatre groupes du Nouveau Front populaire (NFP).

Lui qui a été désigné avec l'assentiment du RN, qui ne compte pas le censurer d'entrée, contrairement aux options Xavier Bertrand et Bernard Cazeneuve, fait mine de ne pas voir le problème. «Je n'ai rien de commun ou pas grand-chose de commun avec les thèses ou les idéologies du Rassemblement national», juret- il. S'il n'a pas eu de «discussions avec madame Le Pen», il la «respecte» et prévoit de la rencontrer sous peu, comme les représentants de tous les autres groupes de l'Assemblée. Etre traitée comme les autres partis est justement un critère énoncé par la patronne du RN pour ne pas censurer l'équipe Barnier. L'adoption du scrutin proportionnel, réclamé par le RN comme par le Modem ou le NFP, est sur la table : «Si la proportionnelle est en partie une solution, je ne me l'interdis pas.» L'homme vante sa «capacité de négociation», éprouvée lors du Brexit dont il fut le négociateur pour l'UE.

AMADOUER LA GAUCHE Le programme du Premier ministre reste flou, renvoyé à une déclaration de politique générale «dans les prochaines semaines». «Nous allons maîtriser les flux migratoires», expose-t-il, sans préciser si cela passera par les mesures droitières qu'il avait proposées pendant la primaire de la droite en 2021, notamment un moratoire sur l'immigration en rupture avec les règles européennes. «Personne n'a le monopole des bonnes idées. Je veux qu'on règle les problèmes», botte-t-il en touche, jamais avare d'une formule convenue sur les «idées qui viennent des gens». Quant aux retraites, s'il «ne va pas tout remettre en cause» dans la réforme d'Emmanuel Macron et le passage de l'âge légal à 64 ans, il tente timidement d'amadouer la gauche avec l'ouverture d'un «débat sur l'amélioration de cette loi pour les personnes les plus fragiles» en lien avec les partenaires sociaux. «Je ne m'interdis pas une plus grande justice fiscale», tente-t-il encore d'appâter le NFP.

Epilogue d'une première journée où le Premier ministre et les groupes parlementaires susceptibles de former sa majorité relative se sont reniflés.

Loin de servir à Barnier leurs troupes sur un plateau, la droite et les macronistes ont montré les muscles vendredi. Comme si c'était au chef du futur gouvernement de prêter allégeance en topant pour «le pacte législatif d'urgence» de LR, tout en disant amen au «pacte d'action» des députés Ensemble pour la République (EPR). «Notre but est de peser sur la déclaration de politique générale. On entre dans ce moment : avoir des exigences programmatiques et des lignes rouges», résume le député David Amiel (EPR).

Après une discrète entrevue d'une heure avec Gabriel Attal, président du groupe EPR, c'est surtout l'entrée triomphante du trio des dirigeants LR, Laurent Wauquiez, Bruno Retailleau et Gérard Larcher, qui a été remarquée vendredi matin. Sur le trottoir de Matignon, Wauquiez a affiché vendredi sa satisfaction : «Incontestablement, on a aidé à ce que la situation soit débloquée.» De là à signer à Barnier un chèque en blanc ? «On a dit qu'on assumerait nos responsabilités mais on ne le fera que sur un programme qui donne la garantie de répondre aux préoccupations des Français et rien d'autre», ose Wauquiez, président d'un groupe ne comptant que 47 députés. Son homologue au Sénat, Bruno Retailleau, s'est même permis de demander à Michel Barnier s'il «sera un Premier ministre collaborateur, auquel cas ce pourrait être sans nous». L'ex-député LR Pierre- Henri Dumont n'en revient pas de voir la chance à ce point tourner, après le revers des législatives : «Ça nous remet au centre du jeu alors qu'on ne le mérite pas. […] A nous de ne pas gâcher cette opportunité.» L'ancienne majorité, elle, ne sait pas bien sur quel pied danser. Gabriel Attal se montre prudent. Relatant, dans un message aux députés EPR, son entretien avec Michel Barnier, il lui reconnaît son aptitude à «construire un rassemblement large, pardelà les clivages», mais avertit que «rien ne pourra se faire» sans les macronistes : «Il n'y aura de notre part ni volonté de blocage, ni soutien inconditionnel.» Jeudi soir, en visio avec une cinquantaine de députés EPR, Attal avait face à lui des élus qui ont diversement accueilli la promotion de Barnier. L'aile gauche ne cache pas sa déception. «Je ne vais pas critiquer parce que c'est Barnier, j'attends de voir ce qu'il va proposer. Si je ne partage pas, je verrai ce que je fais», prévient Ludovic Mendes. L'aile droite, elle, est enthousiaste. Sans parader pour autant.

«APPLIQUER LA CONSTITUTION» Deux mois après des législatives perdues, rien ne doit contrarier le récit de l'Elysée sur la naissance d'une «coexistence exigeante», selon la nouvelle expression employée au Château. Il faut convaincre que le Président se plie à une forme d'alternance. «Il va y avoir nécessairement une réorganisation de l'Elysée. Il n'y aura plus de conseillers partagés avec Matignon avec un lien hiérarchique comme avant», explique-t-on dans l'entourage du chef de l'Etat. Barnier semble pourtant bien cornaqué. C'est par l'entremise du secrétaire général de l'Elysée, Alexis Kohler, qu'il a été choisi, même si la présidence le laisse choisir son directeur de cabinet.

Le chef de l'Etat a réuni jeudi soir à l'Elysée Attal et ses ministres, une poignée de députés et l'éternel Richard Ferrand. Il les a incités à maintenir le dialogue avec la gauche et à entrer dans une négociation avec Barnier. Comme si c'était désormais à eux d'agir et à lui d'être un simple arbitre. «Le Président va appliquer la Constitution à la lettre, indique l'un de ses conseillers. C'est sur proposition du Premier ministre qu'il nomme les ministres. Avec, pour ce qui relève du domaine réservé, une appréciation particulière.» L'Elysée dément le maintien de Sébastien Lecornu aux Armées : «Personne n'a été assuré de rester à son poste.» Même si autour du buffet jeudi soir, certains ministres se voyaient bien garder un portefeuille. «On ne peut pas garder le même casting, qui serait interprété comme une continuité», avertit cependant un député EPR. Quelle dose de ministres issus du macronisme dans l'équipe Barnier ? «L'idée n'est pas d'être dans le soutien sans participation», revendique la députée EPR Constance Le Grip, proche de Barnier. Le plus dur reste à venir pour le Premier ministre. Insoumis, écologistes et communistes appellent à manifester ce samedi. Quant au RN, il attend le moment où il jugera bon de voter la censure et de mettre un terme à l'aventure de Barnier à Matignon.

Le Figaro, no. 24895
Le Figaro, samedi 7 septembre 2024 1189 mots, p. 6

Politique

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7 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Marine Le Pen renouvelle sa garde rapprochée pour rebondir après les législatives

L'entourage de la candidate du RN à la présidentielle est enveloppé de mystères mais est entièrement dévoué à sa cause.

Laubacher, Paul

Marine Le Pen a trouvé son directeur de cabinet. Il prendra ses fonctions le 1er novembre prochain. Elle l'a convaincu de franchir le Rubicon pendant l'été, juste après les élections législatives du 30 juin et 7 juillet dernier, qui ont vu le Rassemblement national (RN) être défait à la faveur d'un front républicain alimenté par les propres failles du parti.

Ambroise de Rancourt, les joues rondes, les cheveux blonds, 37 ans, pianiste professionnel et surtout énarque promotion 2020-2021 (Aimé Césaire), n'a finalement pas hésité très longtemps avant d'accepter de prendre ce poste stratégique, et d'entrer dans la garde rapprochée de la future candidate à l'élection présidentielle, qu'importe si elle a lieu en 2027 ou avant.

Le choix d'Ambroise de Rancourt, qui a vécu toute sa jeunesse à Versailles, a été assez naturel. Déjà, parce que Marine Le Pen le connaissait. La première fois qu'ils se rencontrent, c'est en 2020 via l'intermédiaire d'un ami commun qui se tient loin de la politique. Quatre ans plus tard, le voilà nouveau bras droit de la chef de file des députés RN.

La mission de l'homme est à la mesure des défis qui attendent le parti national-populiste pour les prochains mois et prochaines années : gérer le cabinet de Marine Le Pen, l'accompagner à ses rendez-vous, la représenter, développer les réseaux qui doivent l'entourer pour préparer les prochaines échéances électorales, l'alimenter en notes stratégiques et politiques, écrire ses discours...

Parcours atypique

Renaud Labaye, autre bras droit de Marine Le Pen au Palais Bourbon, a validé le casting, comme d'autres députés et cadres du parti. Le profil d'Ambroise de Rancourt correspond à la nouvelle ère que doit entamer le RN : professionnalisation et normalisation. Un proche de Marine Le Pen, qui le connaît, dit : «Il a cent idées à la minute, et elles sont très bonnes. Il a cette capacité, très importante, à pouvoir parler avec vraiment tout le monde.»

Le parcours d'Ambroise de Rancourt est atypique : rien ne le destinait à devenir le directeur de cabinet de Marine Le Pen. Il lâche Sciences Po pour devenir pianiste, il part en Suisse avant d'intégrer à 25 ans le Conservatoire de Paris. Ce sont les attentats de 2015 qui provoquent un nouveau changement de vie. Il ambitionne alors de faire l'ENA. Il y parvient à la seconde tentative, et entre au ministère des Armées. L'homme se dit ni droite ni de gauche et ne croit pas à ce clivage. Il a fréquenté l'essayiste et souverainiste Coralie Delaume, décédée en 2020. En 2017, il s'intéressait de près à ce que faisait Jean-Luc Mélenchon. La seule fois que son nom apparaît dans la presse, associé à Marine Le Pen, c'est à la faveur d'un article du magazine Challenges sur les futurs conseillers des ministres RN, en cas de victoire aux dernières législatives.

L'embauche d'un directeur de cabinet faisait partie des pistes de réorganisation interne soulevées par les proches de Marine Le Pen, après la défaite des législatives de juillet dernier. D'autres postes ne sont pas encore pourvus : un « vrai » directeur de cabinet pour Jordan Bardella, président du RN, un directeur des études et aussi un nouveau directeur général du parti, après la démission de Gilles Pennelle, premier fusible du fiasco du désormais fameux «plan Matignon», qui devait permettre au parti d'être prêt en cas de dissolution.

L'arrivée d'Ambroise de Rancourt dans l'entourage de Marine Le Pen vient compléter la nouvelle équipe qui entoure la députée du Pas-de-Calais. Celle-ci est encore entourée de mystère mais est entièrement dévouée et d'une loyauté sans faille envers elle. Ils se sont donné un objectif : l'aider à conquérir le pouvoir, et l'exercer. Cette garde rapprochée a bien changé depuis l'époque de Florian Philippot, l'énarque ultra-souverainiste, un temps vice-président du Front national, avant son départ en fanfare à l'automne 2017, après l'échec de la présidentielle, et sa mutation en complotiste « antivax ». L'homme s'était approprié tout l'espace autour de la chef nationaliste, excluant tous les autres. «Ce qui est certain, c'est que plus jamais une seule personne aura autant d'influence auprès de Marine Le Pen», constate un de ses proches.

La nouvelle garde rapprochée de Marine Le Pen se caractérise par une diversité des profils. Il y a bien sûr les vétérans, à l'instar de Philippe Olivier, vieux militant de la « cause nationale » , député européen et beau-frère de Marine Le Pen, ou encore Bruno Bilde, ami sincère depuis plus de vingt ans, député du Pas-de-Calais, artisan de l'atterrissage de Marine Le Pen à Hénin-Beaumont et gardien du temple du marinisme. C'est surtout depuis la présidentielle 2022 que l'entourage de Marine Le Pen commence à se stabiliser. Renaud Labaye, directeur de cabinet de la candidate du RN avant devenir secrétaire général du groupe, ancien de Saint-Cyr et de HEC, passé par Bercy, assoit son autorité. Jean-Philippe Tanguy, l'ancien bras droit de Nicolas Dupont-Aignan, qui a fait l'Essec, directeur adjoint de la campagne présidentielle avant d'être élu député de la Somme, entre dans le cercle fermé des conseillers.

« Un fonctionnement en étoile »

Mais d'autres profils, plus secrets, commencent à graviter autour de la candidate. François Durvye, Versaillais ami d'Ambroise de Rancourt, polytechnicien, patron d'Otium Capital, proche du milliardaire Pierre-Édouard Stérin, aide activement Marine Le Pen pour sa campagne. L'homme est plus libéral que la moyenne des cadres RN, mais la chef l'a accepté. C'est Renaud Labaye qui a joué les entremetteurs. François Durvye l'accueille même en Normandie, dans son manoir, pour préparer son débat face à Emmanuel Macron, en avril 2022.

L'arrivée dans le cénacle des conseillers de ce chef d'entreprise qui n'est pas encarté au RN, tout comme Renaud Labaye, est un cas d'école. «Un jour, pendant la présidentielle, j'étais à une réunion, j'ai vu quelqu'un que je ne connaissais pas. On m'a dit: « c'est François » , et c'était tout», se rappelle un cadre du Rassemblement national. La candidate du RN est souvent bien secrète avec ses propres conseillers. «Marine, avec ses amis comme avec ses proches, a un fonctionnement en étoile», dit l'un de ses conseillers. Certains arrivent par des chemins de traverse étonnants, et surtout, chaque branche de l'étoile ne sait pas forcément que l'autre existe...

Le nombre de branches grandirait, lui, à vitesse exponentielle, selon les proches de Marine Le Pen. «Il y avait 3 profils technos autour d'elle à la présidentielle de 2022. Après les élections législatives qui ont suivi, et l'élection de plus de 90députés, c'est monté à 30. Au moment de la dissolution et depuis, ils sont 300» , assure l'un d'entre eux. Pour Marine Le Pen et ses proches, voilà un nouveau vivier dans lequel ils pourront puiser en cas de nouvelle dissolution, ou à l'approche de la prochaine élection présidentielle. Certains ont déjà envie d'être candidats aux législatives, d'autres se voient bien travailler dans les cabinets ministériels. Ils attendent le bon moment pour sortir de l'ombre. P. L.

Le Monde
France, samedi 7 septembre 2024 1550 mots, p. 8,9
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6 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Nomination du premier ministre

Michel Barnier, un premier ministre sous l’œil du RN

Si la gauche lui a déjà promis la censure, le nouveau chef du gouvernement doit sa nomination à la bienveillance de l’extrême droite à son égard

Nathalie Segaunes

Exit le « nouveau monde ». Pressé de toutes parts de nommer enfin un premier ministre, dans l’espoir de mettre fin à la crise politique déclenchée par la dissolution de l’Assemblée nationale, Emmanuel Macron a remis la poursuite de son quinquennat, jeudi 5 septembre, entre les mains du membre du parti Les Républicains (LR) Michel Barnier. Non sans avoir hésité, jusqu’en fin de matinée, avec l’ancien premier ministre socialiste Bernard Cazeneuve. Deux incarnations de cet « ancien monde » et de ces « vieux partis », longtemps vilipendés par les macronistes.

Cherchant à éviter le risque de censure immédiate du prochain gouvernement par l’Assemblée nationale, le chef de l’Etat avait testé le nom de l’ancien commissaire européen au début de l’été auprès de ses interlocuteurs. Mais ce n’est qu’après avoir éconduit Bernard Cazeneuve, à gauche, Xavier Bertrand, à droite, et Thierry Beaudet, président du Conseil économique, social et environnemental, côté société civile, qu’Emmanuel Macron a sérieusement envisagé l’hypothèse Barnier. Alexis Kohler, secrétaire général de l’Elysée, ami de l’ancien ministre, l’a appelé mercredi matin. Celui-ci s’est rendu à bicyclette, en fin d’après-midi, à l’Elysée, pour un premier tête-à-tête avec le chef de l’Etat.

Le gaulliste a bénéficié, pour accéder à Matignon, de la bienveillance du Rassemblement national (RN), qui a décidé de lui laisser sa chance. Le nouveau premier ministre « semble répondre au moins au premier critère que nous avions réclamé, c’est-à-dire quelqu’un qui soit respectueux des différentes forces politiques », a réagi Marine Le Pen, après l’annonce de l’Elysée. « C’est un homme qui n’a jamais eu d’outrance dans la façon dont il a parlé du Rassemblement national, qui n’a jamais mis le RN au ban, c’est un homme de discussion », a encore souligné la cheffe de file des députés d’extrême droite. La plaidoirie de Michel Barnier en faveur d’un moratoire sur l’immigration, avant la présidentielle de 2022, alors qu’il lorgnait la présidence de la République, n’a pas laissé insensible Marine Le Pen, qui se réjouit de ne pas avoir, « pour une fois », « un immigrationniste dingue » à Matignon.

« La moins pire des solutions »

« Cette nomination se justifie par la stabilité d’un gouvernement suspendu à la bienveillance du RN »,s’est inquiété l’ex-macroniste Sacha Houlié, qui siège désormais parmi les non-inscrits. « Marine Le Pen va tenir Barnier en joue », redoute le conseiller d’un ministre démissionnaire.

L’entourage du chef de l’Etat reconnaît que l’option Barnier a été préalablement testée auprès du RN, comme des autres forces politiques, et qu’elle ne rencontrait « pas de censure a priori » à l’Assemblée, alors que le parti à la flamme promettait une « censure automatique »pour Xavier Bertrand comme pour Bernard Cazeneuve. Emmanuel Macron, qui refusait d’inscrire le RN dans « l’arc républicain » en février, dans un entretien à L’Humanité, s’est ému auprès de ses interlocuteurs, en juillet, de l’absence de représentants du RN dans les instances de l’Assemblée nationale, alors que ce parti est celui qui compte le plus de députés (126) dans l’Hémicycle.

La gauche a déjà promis la censure à ce premier ministre qui dépend du bon vouloir du RN. Mais la Macronie considère que la coalition du Nouveau Front populaire (NFP), en refusant la main tendue par le président de la République, a placé le parti de Marine Le Pen en position d’arbitre.

Pour une large partie du camp présidentiel, le choix de Michel Barnier pour Matignon est « la moins pire des solutions ». Même si ce dernier, en homme de centre droit à la solide expérience politique, n’a pas toujours été tendre envers le chef de l’Etat. En novembre 2021, alors qu’il était engagé dans la primaire LR en vue de l’élection présidentielle de 2022, Michel Barnier, qui se présentait alors comme le « Biden français » face à ses rivaux Xavier Bertrand et Valérie Pécresse, dénonçait la gouvernance « solitaire et arrogante »d’Emmanuel Macron et « l’échec » de sa politique. Il a finalement appelé à voter pour Emmanuel Macron « sans états d’âme » au second tour de la présidentielle de 2022, face à Marine Le Pen.

Trois ans plus tard, le chef de l’Etat aux abois compte sur la connaissance du Parlement et de la vie locale de l’ancien député de Savoie, sur son expérience européenne et surtout sur sa culture du compromis, pour « rassembler le plus largement », souligne l’Elysée, et sortir le pays de la crise. Le chef de l’Etat mise aussi sur l’absence supposée d’ambition présidentielle de Michel Barnier, aujourd’hui âgé de 73 ans. Et compte sur ce montagnard, surnommé autrefois à droite « M. 110 Volts » pour son flegme, afin de ramener du « respect » dans le débat public et une gouvernance « apaisée ».

« Des changements et des ruptures »

Tout juste nommé, le cinquième chef de gouvernement d’Emmanuel Macron a habilement pris ses distances avec le chef de l’Etat. Promettant, dans la cour de Matignon, « des changements et des ruptures » et de « davantage agir que parler ». « L’école restera la priorité du gouvernement », s’est-il engagé, de même que d’autres chantiers dont « l’accès aux services publics », « la sécurité au quotidien », « la maîtrise de l’immigration » ou encore le travail et le pouvoir d’achat.

L’ancien ministre ne devrait pas remettre en cause la réforme des retraites, lui qui défendait en 2021 un report de l’âge légal à 65 ans. Bien informé de la situation des finances publiques, puisque l’actuel directeur du Trésor est un ancien collaborateur, Michel Barnier va devoir s’atteler de toute urgence au budget 2025 et rassurer des partenaires européens inquiets de la dérive des finances publiques. Sans rien cacher des difficultés à surmonter aux Français. « On attend d’un premier ministre qu’il dise la vérité sur la dette financière et la dette écologique », estime-t-il.

Mais le plus vieux premier ministre de la Ve République, qui a pour mission de se maintenir le plus longtemps possible à Matignon, devra éviter de se faire renverser. Michel Barnier devrait réunir 235 sièges, avec le camp présidentiel Renaissance-MoDem-Horizons (166 sièges), les LR (47) et le groupe centriste Libertés, indépendants, outre-mer et territoires (22), loin de la majorité absolue (289). Il n’aura pas la partie facile, alors que, dès jeudi soir, plusieurs élus macronistes posaient leurs conditions. La ministre démissionnaire Agnès Pannier-Runacher, députée du Pas-de-Calais, prévient ainsi qu’il n’y aura, de la part des députés du groupe Ensemble pour la République (EPR), « ni blanc-seing ni censure de principe »à l’égard du gouvernement, mais une « vigilance sur la ligne qui sera tenue ». « On ne doit pas en rabattre sur l’ambition », ajoute le député macroniste des Français de l’étranger Marc Ferracci.

En face, le RN et ses alliés alignent 142 sièges et l’alliance de gauche du NFP, 193 sièges. La censure annoncée des élus de gauche rend l’abstention de l’extrême droite indispensable à la survie du futur gouvernement.

Inventer une relation inédite

« Un personnage qui a connu des négociations aussi dures que le Brexit doit savoir manœuvrer dans le paysage politique que nous connaissons », a lâché l’ancien premier ministre Gabriel Attal, désormais président du groupe EPR, deuxième groupe dans l’Hémicycle et premier de la coalition présidentielle. Son successeur s’est engagé à « respecter toutes les forces politiques »représentées au Parlement, sans « sectarisme ». Comprendre : y compris le RN et La France insoumise.

Son premier appel téléphonique, une fois sa nomination rendue publique, jeudi, a été pour la présidente de l’Assemblée, Yaël Braun-Pivet. Elle a demandé au président de la République la convocation d’une session extraordinaire du Parlement, rappelant que le premier ministre doit « pouvoir se présenter devant la représentation nationale pour exposer ses priorités ». Sans attendre le début de la session ordinaire, prévue le 1er octobre.

Le nouveau locataire du 57, rue de Varenne, chargé par le chef de l’Etat de « constituer un gouvernement de rassemblement au service du pays », va devoir trouver les bons équilibres. La composition du gouvernement, qui devrait prendre moins de temps que la recherche du premier ministre, donnera une première indication sur la capacité de Michel Barnier à rassembler, mais aussi à s’émanciper d’Emmanuel Macron. Lequel devait d’ailleurs recevoir son nouveau premier ministre vendredi à la mi-journée à l’Elysée. Le chef de l’Etat n’a donné aucune garantie aux ministres sortants qu’ils seraient reconduits et il laissera son nouveau premier ministre lui proposer des noms.

« La manière dont je voudrais gouverner, c’est que chacun soit à sa place : le président doit présider, le gouvernement doit gouverner, le Parlement doit être respecté et écouté », disait Michel Barnier, en novembre 2021, lors de la primaire LR, critiquant la gouvernance d’Emmanuel Macron. Les deux hommes devront, dans les jours à venir, passer de la théorie à la pratique, et inventer une relation inédite. L’Elysée imaginant une « coexistence exigeante » , de préférence à une cohabitation.

Le Figaro, no. 24895
Le Figaro, samedi 7 septembre 2024 1033 mots, p. 11

Société

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7 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Dans le Lot-et-Garonne, mobilisation contre le mal-être agricole

Trois cents personnes assisteront à une messe, dimanche à Gontaud-de-Nogaret, en mémoire des paysans ayant mis fin à leurs jours.

de La Chesnais, Éric

Mauvaises récoltes, absence de revenus, isolement, contrôles administratifs ou environnementaux intempestifs... Autant de raisons qui nourrissent le mal-être agricole. Selon les dernières statistiques transmises par la Mutualité sociale agricole (MSA) cet été au Parlement, le risque de mortalité par suicide des exploitants agricoles actifs est supérieur de 77,3 % à celui des assurés tous régimes confondus. Pour rendre hommage aux paysans ayant mis fin à leurs jours, une messe du souvenir est organisée, pour la deuxième année consécutive, à Gontaud-de-Nogaret dans le Lot-et-Garonne. «Nous attendons quelque 300personnes: des familles endeuillées, des autorités politiques et syndicales agricoles, des paroissiens et des anonymes» , indique l'initiateur de cette cérémonie, Patrick Maurin, un enfant du pays, lui-même concerné par le sujet. Il a fait de nombreuses marches à travers la France, jusqu'à s'enchaîner aux grilles du Palais Bourbon en 2019, pour sensibiliser les pouvoirs publics sur le sujet.

S'il n'a pas été paysan - ses grands-parents l'étaient -, ce commerçant retraité a failli commettre lui aussi l'irréparable lorsqu'il était à bout de forces. Comme ces agriculteurs épuisés qui se pendent dans leur grange, se donnent un coup de fusil ou se jettent sous un véhicule. Dans une étude, la MSA, l'organisme paritaire qui gère les prestations sociales des agriculteurs et des salariés du secteur, dénombrait 529 décès par suicide pouvant «être attribués à des personnes affiliées au régime agricole»pour l'année 2016 (dernier chiffre disponible).

Depuis, le phénomène perdure et s'accentue même. «Au premier semestre 2024, 2285appels ont été traités par notre service téléphonique ou chat d'écoute d'agriculteurs en détresse, soit une hausse de 27%, comparé à la même période de 2023» , précise au Figaro Jean-François Fruterro, président de la MSA, également viticulteur à Bergerac, en Dordogne. « Il faut inciter les agriculteurs en difficulté à se rapprocher le plus tôt possible de nos services. Nos travailleurs sociaux peuvent leur conseiller une aide au répit ou la prise en charge de leurs cotisations sociales. Nous disposons d'une enveloppe de 30millions d'euros à ce sujet.»

Les causes de ses actes désespérés sont multifactorielles et ne sont pas à prendre à la légère. « Les suicides des agriculteurs ne sont pas des faits divers, affirme Alexandre Portier, député LR du Rhône. C'est une faillite nationale liée à un manque de reconnaissance et de rémunération des paysans assommés par les impôts et les normes. Si l'on n'aide pas notre agriculture à redresser la tête, qui va nous nourrir demain?»

« On déplore deux suicides depuis le début de l'année dans le Lot-et-Garonne. Le dernier a eu lieu le 20juin: un agriculteur s'est jeté sous les roues d'un camion juste devant chez lui, ce n'était pas sa première tentative et il n'avait pas de problèmes financiers, indique Patrick Béteil, l'ex-président de la Coordination rurale 47, lui-même maraîcher et céréalier à Gontaud-de-Nogaret près de Marmande. Les associations, la MSA, les syndicats agricoles et la Chambre travaillent ensemble pour limiter ce fléau» ,poursuit celui qui assistera à la messe dimanche .

Solidarité Paysans fait partie de ces associations nationales présentes sur le terrain avec des bénévoles et des salariés pour aider les agriculteurs en difficulté à sortir de l'impasse. «L'écoute est primordiale, commente Yves Guibert, agriculteur retraité du Lot-et-Garonne, bénévole de l'association depuis six ans. Nous notons une explosion des appels de plus de 50% depuis le début de l'année suite à la crise agricole. L'élevage et la viticulture sont deux secteurs particulièrement touchés. Au total, nous gérons 150dossiers en Aquitaine.»

Lundi dernier, le bénévole et une salariée ont passé trois heures chez un couple de viticulteurs locaux qui les avaient appelés à l'aide. Nous les avons aidés à y voir plus clair dans leur situation comptable, raconte Yves Guibert. Mais nous n'avons pas pris la décision à leur place d'arrêter ou de continuer leur activité. Dans d'autres cas, le signalement auprès d'une assistance sociale est nécessaire pour éviter le pire. « Si vous touchez à mes vaches, la corde est là, je me pends », a averti une éleveuse à la retraite aux vétérinaires venant faire un contrôle de prophylaxie dans sa ferme, relaie Yves Guibert. Elle vit dans des conditions très spartiates tout comme ses quelques bovins qu'elle a le droit de conserver tout en étant retraitée. C'est un avertissement qu'il faut prendre au sérieux.

Principal sujet d'inquiétude chez Solidarité Paysans, les personnes qui n'expriment pas ouvertement leur mal-être et passent à l'acte. D'où l'importance du réseau des Sentinelles mis en place en 2021 par la MSA selon la feuille de route du ministre de l'Agriculture de l'époque, Julien Denormandie. Il s'agit de bénévoles vivant en milieu rural et en contact avec le monde agricole. « Elles sont formées au repérage de situations d'agriculteurs ou de salariés agricoles en difficulté, souligne Jean-François Fruterro. Au 30juin 2024, nous comptons 6552sentinelles sur tout le territoire français et avons réalisé 112sessions de formation sur le premier semestre sous l'égide des ARS(agences régionales de santé) .» Ces sentinelles peuvent être des fournisseurs, des conseillers de la chambre d'agriculture, des comptables... Si elles repèrent des paysans en difficulté, elles peuvent le signaler à l'assistance sociale de la MSA.

Les élus nationaux, qui seront présents à la messe d'hommage présidée par le père Richard Bouchet, en appellent au nouveau gouvernement . «Au-delà de l'émotionnel, le futur ministre de l'Agriculture devra poser des actes pour que ce mal-être agricole diminue en France,insiste Gaëtan Malange, maire de Saint-Barthélemy-d'Agenais, sénateur suppléant LR et vice-président de l'agglomération de Marmande. Il pourra s'appuyer sur les nombreux travaux parlementaires effectués sur le sujet.» De son côté, la députée lot-et-garonnaise Hélène Laporte, qui assistera également à l'office dominical, demande que les travaux de la loi d'orientation agricole (LOA) arrêtés après la dissolution de l'Assemblée nationale se poursuivent : «Le nouveau gouvernement doit s'attaquer aux racines de ce fléau, notamment à travers l'amélioration des revenus, la simplification des normes, la facilitation de l'installation des jeunes et la transmission des exploitations, pointe l'élue RN. L'isolement et le sentiment de déclassement de ceux qui nous nourrissent doivent être aussi pris en compte.» É. D.

Le Monde
France, samedi 7 septembre 2024 1041 mots, p. 12
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6 septembre 2024 - La Matinale du Monde

Nomination du premier ministre

La gauche dénonce un « scandale » et un « gâchis »

Certaines voix au PS regrettent le manque de soutien apporté, en interne, à l’option Bernard Cazeneuve

Sandrine Cassini et Laurent Telo

Jeudi 5 septembre au matin, le Nouveau Front populaire (NFP), nourrissant visiblement encore quelques espoirs, se fend d’un énième communiqué pressant Emmanuel Macron – après soixante jours d’attente et une litanie de noms distillés –, de nommer, enfin, Lucie Castets, sa candidate, pour Matignon, « pour sortir de l’impasse ». Une énième exhortation qui tombe, une énième fois, dans le vide. Quelques heures plus tard, à la mi-journée, Michel Barnier, membre du parti Les Républicains (LR), est nommé premier ministre par Emmanuel Macron. De nouveaux communiqués déferlent aussitôt, émanant des états-majors des différents partenaires de l’alliance de la gauche. Unanimes, ils promettent de combattre le nouveau gouvernement.

Comme ses autres partenaires du NFP, le Parti socialiste (PS) a annoncé, dans un communiqué, qu’il censurera Michel Barnier, au motif qu’il « ne dispose ni de la légitimité politique, ni de la légitimité républicaine ». Le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, déplore un « déni démocratique porté à son apogée » avec la nomination d’« un premier ministre issu du parti qui est arrivé en quatrième position et qui n’a même pas participé au front républicain [contre le Rassemblement national] ». « Nous entrons dans une crise de régime », conclut-il.

Examen de conscience

Sur YouTube, le fondateur de La France insoumise (LFI), Jean-Luc Mélenchon, est tout aussi définitif. « L’élection [législative] a été volée aux Français. Le message a été nié », s’insurge-t-il, alors que le NFP est arrivé en tête, mais sans majorité absolue .Même tonalité chez l’ex-député du Nord et secrétaire national du Parti communiste français (PCF), Fabien Roussel. Pour lui, le choix de l’ancien commissaire européen de droite est « un bras d’honneur aux Français qui aspirent au changement ». « C’est un vrai scandale »,s’insurge, à son tour, Marine Tondelier, la cheffe de file des Ecologistes.

Pour François Hollande, en déplacement à la foire de Châlons-en-Champagne, « il y a la quasi-certitude »que, si Michel Barnier a pu être désigné par M. Macron, « c’est parce que le Rassemblement national[RN] a donné une forme de quitus ». L’ancien président de la République juge que le nouveau chef du gouvernement devra « s’en expliquer »devant l’Assemblée nationale.

Quant à Lucie Castets, elle fustige, auprès de Mediapart, un premier ministre aux « idées réactionnaires ». La haut fonctionnaire fait notamment référence à l’opposition de Michel Barnier, alors jeune député de 30 ans, à la dépénalisation de l’homosexualité, en 1981. Une position immédiatement dénoncée, également, par Jean-Luc Mélenchon.

Michel Barnier installé à Matignon, le NFP a le loisir, désormais, de procéder à son examen de conscience en se demandant s’il n’a pas raté le coche en ne soutenant pas davantage la « candidature » de l’ancien socialiste Bernard Cazeneuve, longtemps pressenti pour revenir à Matignon. Un reproche que les courants minoritaires du parti, opposants au premier secrétaire du PS, n’ont pas tardé à exprimer. Le premier secrétaire délégué, Nicolas Mayer-Rossignol, qui plaidait pour la désignation de M. Cazeneuve, a jugé que la gauche, et notamment le PS, « ne[s’était] pas comportée de façon responsable »et avait « failli à sa culture de gouvernement », en ne recherchant pas « tous les compromis possibles ».

Même son de cloche chez Karim Bouamrane, le maire socialiste de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), dont le nom a circulé un temps comme potentiel prétendant à Matignon : « Je ne peux pas me résoudre à ce que le premier ministre ne soit pas de gauche, je regrette qu’Emmanuel Macron n’ait pas nommé Lucie Castets, a-t-il déclaré au Monde. Toutefois, il est dommageable qu’à gauche nous n’ayons pas, en tant que coalition politique arrivée en tête, tout mis en œuvre pour que les chemins du compromis soient trouvés. »

« Un siège éjectable »

Mardi, le bureau national du PS avait rejeté, par un vote, un amendement sur la non-censure automatique d’un gouvernement Cazeneuve, lui barrant implicitement la route. Ce qui a fait bondir Hussein Bourgi, sénateur (PS) de l’Hérault, proche de l’ancien premier ministre, qui évoque, sur X ,une « entreprise d’impeachmentorchestrée par Olivier Faure contre Bernard Cazeneuve ».

Le député de Meurthe-et-Moselle Dominique Potier, de l’aile droite du PS, dit tout haut ce que certains pensent tout bas : « Le mensonge auquel on a participé, c’est de dire qu’on avait gagné les élections. Avec un tiers des voix, on avait le devoir de former une coalition. C’était aux socialistes de le faire », ajoute-t-il, regrettant « les candidatures[comme celle de M. Cazeneuve] éliminées par principe »au PS. « Nous avions donné des gages à Emmanuel Macron, qui n’en a jamais pris acte », corrige le président du groupe PS à l’Assemblée nationale, Boris Vallaud, rappelant la main tendue de Lucie Castets au camp présidentiel.

« A partir du moment où ni les Verts, ni les communistes, ni les “insoumis” ne voulaient de Bernard Cazeneuve, il y aurait eu un risque politique et moral immense pour le PS à soutenir sa candidature et apparaître pour l’opinion publique comme ceux qui enterrent le NFP au profit d’une alliance implicite avec les macronistes », analyse auprès du Monde Emmanuel Grégoire, député PS, proche d’Olivier Faure, oubliant que Fabien Roussel a toujours dit qu’il jugerait « sur pièce » un premier ministre de gauche .L’ancien premier adjoint d’Anne Hidalgo à la Mairie de Paris estime que «Michel Barnier dispose d’une assise politique médiocre. Sa nomination ne tient qu’à la volonté d’Emmanuel Macron. Il est sur un siège éjectable et sautera vite ». « Tout ceci est un immense gâchis. Et le chaos créé par la dissolution insensée du 9 juin continue », regrette l’eurodéputé Place publique Raphaël Glucksmann.

Samedi 7 septembre, une marche « contre le coup de force d’Emmanuel Macron » est organisée, à Paris, à l’initiative de plusieurs organisations de jeunesse. Jean-Luc Mélenchon, dont le groupe « insoumis » à l’Assemblée nationale a déposé une proposition de résolution, mercredi, visant à destituer Emmanuel Macron, a appelé « à la mobilisation la plus puissante possible ». Avec la nomination d’un premier ministre de droite, il est effectivement « possible » que la densité du cortège dépasse les prévisions initiales.

Le Monde
France, samedi 7 septembre 2024 908 mots, p. 10
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6 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Cinquième force à l’Assemblée, LR savoure son retour à Matignon

Les cadres de la droite s’étaient pourtant d’abord montrés réticents à la nomination d’un des leurs à la tête du gouvernement

Alexandre Pedro

Avec la nomination de Michel Barnier comme premier ministre, jeudi 5 septembre, le parti Les Républicains (LR) revisite à sa façon la phrase de Jésus dans l’Evangile selon saint Matthieu : « Ainsi les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers. »Cinquième force politique, avec quarante-sept députés à l’issue des élections législatives des 30 juin et 7 juillet, la droite est arrivée première à Matignon. La gauche hurle au braquage démocratique, LR apprécie ce retour inattendu Rue de Varenne. « C’est une bonne nouvelle pour la France et pour la droite, assure le député de la Loire Antoine Vermorel-Marques (LR). Pour nous, c’est l’occasion de montrer qu’on peut de nouveau occuper un espace politique, douze ans après avoir quitté Matignon. »A droite, on décrochait facilement le téléphone, jeudi, pour tresser des lauriers au nouveau premier ministre ou publier un message enthousiaste sur X. « C’est un homme d’une grande qualité qui a tous les atouts pour réussir dans cette difficile mission qui lui est confiée » , écrit ainsi le patron des députés LR, Laurent Wauquiez.

Le même commentaire adressé à Xavier Bertrand (LR), président de la région Hauts-de-France – favori pour Matignon la veille encore – aurait paru plus forcé tant les deux hommes cultivent une aversion réciproque. Rien de tout cela avec un Barnier, sage de 73 ans sans cour ni ennemi autour de lui à droite depuis de longues années. Laurent Wauquiez se range d’autant plus facilement à l’idée de voir Michel Barnier occuper Matignon qu’il avait finalement accepté une possible nomination de Xavier Bertrand, mardi, lors d’un échange téléphonique avec le chef de l’Etat, Emmanuel Macron.

Egalement réticent dans un premier temps au choix de Xavier Bertrand, Bruno Retailleau, le chef de file des sénateurs LR, avait, lui aussi, fini par valider cette option. Il s’était même entretenu, mardi soir, avec le président des Hauts-de-France pour éplucher le « pacte législatif » imaginé par la droite parlementaire dans la foulée des législatives. Cette série de propositions était censée habiller d’une attitude constructive le non opposé par avance à toute alliance de la droite avec le camp présidentiel.

A l’époque, l’ex-président du groupe LR à l’Assemblée, Olivier Marleix, anti-macroniste assumé, avait surpris en demandant au chef de l’Etat de « nommer un premier ministre issu des Républicains ». Parmi les rares autres élus LR à plaider dans ce sens se trouvait la sénatrice de Paris Marie-Claire Carrère-Gée : « Seuls les LR peuvent désormais prétendre à Matignon et constituer le pivot d’une majorité plus vaste », assurait, sur X, celle qui a été la directrice de campagne de… Michel Barnier, en 2021, lors de la primaire de LR pour la présidentielle de 2022.

Fin août, LR ne pesait toujours pas lourd à l’Assemblée, mais la situation avait changé. L’ex-socialiste Bernard Cazeneuve, bien placé pour occuper Matignon, se faisait savonner la planche par une partie de la gauche, soucieuse de maintenir l’unité du Nouveau Front populaire. Certains, à droite, y ont vu une occasion à saisir. A commencer par Nicolas Sarkozy. Le 30 août dans Le Figaro, l’ex-président de la République demandait aux chefs de LR d’ « œuvrer à faire nommer un premier ministre de droite », car « on ne change les choses que de l’intérieur ».

« Coalition à l’allemande »

Une petite musique s’installe alors. « Ce n’est pas Sarkozy lui-même, mais ses arguments qui ont permis notamment de faire bouger les choses », assure l’ancien député de Haute-Marne François Cornut-Gentille (LR). Ce proche de Michel Barnier estime « qu’on ne peut pas se dire en permanence un parti de gouvernement et refuser Matignon quand le président vous le propose ». Laurent Wauquiez a fini par l’admettre. « Il n’avait pas vraiment le choix. Il voyait bien qu’il y avait une large majorité dans le groupe pour un premier ministre de chez nous, encore plus Barnier que Bertrand », explique un député.

Les Républicains sont de retour à Matignon, mais le seront-ils dans les ministères ? Nombre d’entre eux finissent de mettre à jour leur CV. Pas Eric Pauget (LR) visiblement. « On l’avait redit, mardi, en réunion, quand Xavier Bertrand était pressenti : la position du groupe reste de ne pas participer à une coalition gouvernementale, explique le député des Alpes-Maritimes. C’est la position du groupe à l’Assemblée, elle ne vaut pas pour tout LR. Il y aura forcément d’autres personnalités de droite qui voudront travailler avec Michel Barnier. »Sur quelles bases ? Mardi, Laurent Wauquiez avait posé deux conditions à Emmanuel Macron pour donner son accord à un premier ministre issu de LR. La première – éviter une censure immédiate – semble garantie avec l’annonce du Rassemblement national de « juger sur pièces » le gouvernement Barnier. La seconde est de mener une politique de droite et de piocher au maximum dans le « pacte législatif ».

Formulé ainsi, cela ressemble à une cohabitation. « Le connaissant, Michel Barnier a en tête une coalition à l’allemande, nuance Antoine-Vermorel Marques. Mettre les différents partis autour d’une table pour dégager des majorités sur différents projets de loi. » Et, dans cette coalition, il devra composer avec les exigences des différentes formations. Les discussions s’annoncent serrées pour l’ancien négociateur du Brexit.

Le Monde
France, samedi 7 septembre 2024 944 mots, p. 13
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5 septembre 2024 - Le Monde (site web)
6 septembre 2024 - La Matinale du Monde

« Barbouzeries » autour du PSG : Hugues Renson mis en examen

L’ex-vice-président de l’Assemblée nationale est soupçonné de trafic d’influence

Rémi Dupré

L’affaire dite « des barbouzeries » autour du Paris Saint-Germain (PSG) va-t-elle susciter des remous politiques ? La question se pose à l’aune du dernier développement en date de ce dossier judiciaire à tiroirs d’espionnage autour du club de la capitale et de son président qatari, Nasser Al-Khelaïfi.

Selon les informations du Monde,qui confirment celles de l’Agence France-Presse, l’ex-député macroniste de Paris (2017-2022) et ancien vice-président de l’Assemblée nationale Hugues Renson a été mis en examen, jeudi 5 septembre, pour « trafic d’influence par une personne investie d’un mandat électif public » dans le cadre de l’information judiciaire ouverte par le parquet de Paris, en septembre 2022. Contacté par Le Monde , l’avocat d’Hugues Renson, Me Mario Stasi, n’a pas souhaité commenter cette information.

L’ancien parlementaire de 46 ans, actuel secrétaire général d’EDF Hydro, est soupçonné notamment d’avoir reçu des avantages et des cadeaux de la part du PSG, et d’avoir abusé de son influence afin de permettre au club d’obtenir des décisions favorables d’une autorité ou d’une administration publique.

Les enquêteurs se sont intéressés aux échanges entre l’ex-parlementaire, grand supporteur du club, et l’ex-directeur de la communication (2017-2022) du PSG, Jean-Martial Ribes, mis en examen en décembre 2023 pour « corruption » et « trafic d’influence » dans ce dossier.

Depuis 2012, l’élu a fait plusieurs offres de service auprès de Jean-Martial Ribes. « Si vous cherchez un porte-parole, j’abandonne mon mandat demain pour venir travailler avec vous », lui écrit-il, alors qu’il est vice-président de l’Assemblée nationale, le 24 août 2020.

Durant plusieurs années, le parlementaire a bénéficié de nombreuses invitations au Parc des Princes pour assister à des matchs du PSG. Il a également été convié à des événements diplomatiques en lien avec le Qatar, sans pouvoir s’y rendre pour des raisons d’agenda. Ses enfants ont eu le privilège, en 2017, d’être « escort kids », accompagnant les joueurs sur la pelouse du stade.

Au fil du temps, l’ex-député, ancien conseiller de Jacques Chirac et membre du groupe d’amitié France-Qatar à l’Assemblée nationale, apparaît comme l’un des relais activés par Jean-Martial Ribes pour des sujets politiques. Comme Mediapart et Libérationl’ont rapporté, Hugues Renson propose, en 2019, son appui pour régler un problème de visa avec la Chine pour un personnel du PSG.

En mars 2020, le parlementaire dit au directeur de la communication du club parisien avoir envoyé un « message au PR[président de la République] », Emmanuel Macron, ainsi qu’au ministre de la santé, Olivier Véran, concernant le lieu du futur centre d’entraînement du club, à Poissy (Yvelines). En avril 2020, alors que Jean-Martial Ribes se plaint du report de la reprise de la Ligue 1 en août, le député lui propose d’interpeller le gouvernement à ce sujet et de « tenter de prendre une initiative » avec son collègue parlementaire macroniste de la Vienne Sacha Houlié.

Hugues Renson et Jean-Martial Ribes évoquent également, en septembre 2020, un amendement législatif pour rendre proportionnelles à la taille des stades les jauges de spectateurs autorisés en temps de Covid-19. « On pousse », écrit le député au cadre du PSG. En 2021, il lui envoie une liste d’une trentaine de députés supporteurs du PSG.

Perquisition au siège du PSG

Hugues Renson est surtout soupçonné d’avoir joué les entremetteurs pour le club parisien auprès de Gérald Darmanin, à l’époque ministre des comptes publics, pour que le PSG négocie avec Bercy et évite de payer les cotisations sociales et les impôts sur le transfert, pour 222 millions d’euros, à l’été 2017, de la star brésilienne Neymar. Selon Mediapart, sur la base des « Football Leaks », le PSG a reçu, le 27 juillet 2017, deux rescrits, l’un fiscal et l’autre social, adressés par le fisc et l’Urssaf d’Ile-de-France, annonçant qu’il n’y aurait ni impôts ni cotisations sociales à payer sur la clause libératoire de l’attaquant. Le 26 juillet 2017, Hugues Renson, qui suit le dossier attentivement, écrit à Jean-Martial Ribes : « J’étais avec Gérald [Darmanin]. On a parlé. Il considère que c’est bon. »

Ces faits autour des conditions du transfert de Neymar sont au cœur d’une information judiciaire distincte, qui vaut à Jean-Martial Ribes d’être mis en examen pour « trafic d’influence actif ». Comme Le Monde l’a révélé, une perquisition a été menée dans le cadre de cet autre volet, début février, au siège du PSG et de la chaîne BeIN Sports à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine).

L’ancien directeur de la communication du club a également demandé à son « ami »Hugues Renson des services personnels, concernant entre autres la procédure d’acquisition de la nationalité française et d’un passeport pour son épouse, d’origine marocaine, en octobre 2019.

En 2020, le cadre du PSG sollicite à nouveau Hugues Renson pour faciliter l’obtention de visas pour la tante et le cousin de sa femme, ou encore la dispense de passeport vaccinal pour son beau-père. L’avocat de Jean-Martial Ribes, Me Romain Vanni, répète que son client « n’a bénéficié d’aucun passe-droit, il s’agit simplement de coupe-file, de petits services de la vie courante. Il n’y a eu ni pacte de corruption ni agissements illégaux ».

Hugues Renson rejoint la longue liste des personnes inquiétées dans ce dossier puisque, outre Jean-Martial Ribes, ont déjà été mis en examen l’affairiste franco-algérien Tayeb Benabderrahmane, un ancien agent antiterroriste et ex-salarié du PSG, Malik Nait-Liman, ainsi que plusieurs policiers.

Libération
samedi 7 septembre 2024 1565 mots, p. 3,4

Autre

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6 septembre 2024 - Libération (site web)

Une identité politique fluctuante

VICTOR BOITEAU; FRANTZ DURUPT; MARGAUX GABLE; CORALIE SCHAUB

Autre

A 73 ans, il a empilé toutes les casquettes. Quatre fois ministre, deux fois commissaire européen, député, sénateur… Déboulant dans la cour de Matignon jeudi pour succéder à Gabriel Attal, Michel Barnier ne mime pas un homme neuf, mais promet des «changements et des ruptures». Qu'a-t-il en tête, ce vieux routard de la droite, d'une fidélité sans faille à sa famille politique, reprenant par politesse des mains de son prédécesseur le chantier de l'éducation, érigé en «priorité» de son futur gouvernement ? De l'écologie à l'éducation en passant par la sécurité et l'Europe, Libération dresse sa carte d'identité politique.

L'Europe Sa nomination à Matignon lui a valu des applaudissements sur la scène européenne. La patronne de la Commission, Ursula von der Leyen, a salué un homme ayant «les intérêts de l'Europe et de la France à coeur», et la présidente du Parlement européen, Roberta Metsola, son «leadership», sa «vision», sa «méthode». Deux fois commissaire, député européen, Barnier connaît les rouages des institutions communautaires comme sa poche. Quelle vision s'en fait-il ? Lui qui s'est toujours défini comme «patriote» et «européen» a défendu le traité de Maastricht en 1992. Au RPR, où la campagne du non était animée par Séguin et Pasqua, ils ne sont alors que cinq à voter en faveur du texte. Ministre des Affaires européennes pendant la campagne du référendum sur le traité de Constitution européenne, en 2005, il vote à nouveau pour le oui. Face à la Grande-Bretagne du Brexit, le négociateur de l'UE défend les intérêts communautaires. Mais, candidat à la primaire de la droite en 2021, il surprend en proposant un «moratoire» sur l'immigration, quitte à s'affranchir de certaines règles européennes. On lui connaît un autre revirement sur sa vision de la construction européenne. Avant d'assurer à Libération en avril 2021 qu'il n'était pas «fédéraliste», il avait déclaré au même journal en 2012 qu'il était temps d'aller «vers une fédération européenne». Difficile à suivre.

L'immigration Candidat à la primaire de la droite en 2021, l'ancien ministre durcit à outrance ses positions. Dans ce scrutin interne où chacun surjoue la radicalité, Barnier défend un moratoire sur l'immigration pour freiner les régularisations ou le regroupement familial. A Mayotte, il propose également la suppres- sion du droit du sol. «Ce ne sont ni les juges, ni les passeurs qui doivent décider de qui on accueille chez nous ou qui on ne veut pas, lâche-t-il en novembre sur France 2. Ce sont les Français qui doivent décider.» Une consultation souhaitée de longue date par Marine Le Pen. «Son expérience du Brexit l'a conduit à prendre ce genre de positions, argue aujourd'hui Cédric Vial, sénateur LR. Il a vu à quoi une immigration incontrôlée pouvait mener.» Pourtant, son discours n'a pas toujours été aussi raide. En novembre 1985, au micro de RMC, le député RPR juge «un peu dangereux» que l'immigration devienne le thème central de la campagne des prochaines législatives, en mars 1986. Dans l'opposition, la droite est à l'époque asphyxiée par la montée du Front national. Résumant sa position – «ni racisme, ni laxisme» –, il assure que «l'avenir n'est pas aux nations qui se ferment et se recroquevillent».

La sécurité Encore un terrain sur lequel Barnier a durci sans rougir ses positions lors de la primaire de droite. L'ex-ministre de Jacques Chirac a voulu se démarquer de ses concurrents en ressortant du placard le service militaire, enterré par Chirac en 1996. Le Suite page 4 Suite de la page 3 service national, arguait-il en novembre 2021 sur le plateau de CNews, «a fonctionné pendant près de deux siècles, pour l'unité, rassembler les Français, la mixité et le brassage social». Synonyme à ses yeux de «moteur de l'intégration républicaine», le candidat voulait soumettre ce sujet au référendum. Torse bombé, il plaidait aussi pour un «électrochoc d'autorité» et «l'impunité zéro» pour les délinquants. Du classique à droite. Dans son programme, en vrac, le retour des peines planchers, supprimées par François Hollande, des centres éducatifs fermés dans tous les départements, la création de 250 postes de juges et de greffiers chaque année durant le quinquennat ou de 20 000 places de prison. Le Savoyard cognait à l'époque sur le bilan d'Emmanuel Macron, peignant la sécurité comme «le deuxième grand échec de ce quinquennat». «Le pouvoir actuel multiplie les promesses et semble découvrir les problèmes qu'il aurait dû traiter depuis cinq ans», griffait-il en novembre 2021 sur BFM TV. Raccord avec le discours du RN, Barnier assumait aussi «un lien entre les flux migratoires et le terrorisme».

L'éducation Quand Pierre Mendès France prend une circulaire, en 1956, pour interdire l'alcool aux écoliers, Michel Barnier a 5 ans. Qu'en penset-il aujourd'hui, de cette école érigée en «priorité» de son gouvernement, dans la lignée de son prédécesseur Gabriel Attal ? Pour une feuille de route claire en matière éducative, il faudra encore un peu patienter… ou remonter à 2021, lors de sa dernière prise de position sur le sujet. Dans une tribune au Monde, le candidat à la primaire de droite entendait «redresser la barre» d'une école en pleine «déroute pédagogique», l'objectif de faire remonter la France dans le classement international Pisa comme boussole. Premier chantier alors revendiqué : articuler les programmes d'histoire «en revenant à la narration chronologique du récit national» et «renforcer» ceux de mathématiques plutôt que de «les édulcorer». Autres idées chères à la droite (et à l'extrême droite), rendre l'apprentissage accessible dès 14 ans et retirer les allocations familiales en cas de «manquement parental». En matière de lutte contre le décrochage scolaire, Barnier préconisait la création de 50 000 places supplémentaires dans les écoles de la deuxième chance (organismes de formation pour les élèves entre 16 et 25 ans sortis du système scolaire et sans emploi). Enfin, pour les enseignants, il proposait d'aligner leurs rémunérations «sur le niveau observé dans les autres grands pays» et de remettre leur recrutement – ainsi que celui de l'ensemble des membres des équipes éducatives – entre les mains des chefs d'établissement. Soit la sacro-sainte liberté des établissements, marotte de la droite.

Les réformes économiques et sociales Retraite à 65 ans, RSA sous strictes conditions, allègements de cotisations en pagaille… Si l'on se fie au programme qu'il présentait en 2021 dans le cadre de la primaire de LR pour l'élection présidentielle, le nouveau Premier ministre serait enclin à poursuivre, pour ne pas dire durcir, les réformes des dernières années en matière sociale, plutôt qu'à revenir dessus. A l'époque, il s'était fendu d'une note (aujourd'hui effacée) sur son site personnel. «Retrouver l'honneur du travail» était l'intitulé de ce texte proposant de conditionner le RSA au fait d'«être disponible à temps plein pour effectuer des activités utiles à la collectivité ou en entreprise, pour se former en vue de reprendre rapidement un emploi et accepter un travail là où il y a des emplois vacants». Une version maximaliste de la réforme de ce minimum vital adoptée fin 2023 par l'exmajorité, et qui doit être généralisée en 2025. «Je ne veux plus de passager clandestin dans notre système social : il est fait pour protéger les Français, pas pour permettre à certains de vivre à ses crochets», écrivait-il encore au sujet de l'assurance chômage, qu'il voulait «profondément transformer». Il fallait aussi, selon lui, en passer par une baisse des cotisations pour relever le salaire net et donner l'illusion d'une hausse de rémunération, quitte à affaiblir le financement de la protection sociale. Idée cohérente, finalement, avec le fait de relever à 65 ans l'âge de départ en retraite, ce qu'il défendait également.

L'écologie Ecolo, Barnier ? «On attend d'un Premier ministre qu'il dise la vérité sur la dette financière et la dette écologique», lâchait-il jeudi lors de la passation de pouvoir avec Gabriel Attal. S'il n'inclut pas dans son discours l'écologie comme chantier prioritaire, l'ex-ministre de l'Environnement d'Edouard Balladur a «un intérêt sincère […] pour les problématiques environnementales et un bilan concret sur ces sujets», a salué l'ONG Greenpeace. De son passage à l'hôtel de Roquelaure, siège du ministère, entre 1993 et 1995, Barnier a laissé une loi visant à renforcer la protection de l'environnement, qui a permis de muscler le droit concernant la participation du public et des associations, la prévention des risques naturels et des pollutions, la gestion des espaces naturels et des déchets. Cette loi a surtout consacré en droit français le principe de précaution et le principe pollueur-payeur. L'exministre de l'Agriculture a aussi monté «qu'il sait construire des compromis», selon Neil Makaroff, directeur du centre de réflexion européen Strategic Perspectives, un atout pour «cimenter une majorité» parlementaire autour de la «réindustrialisation verte». Experts et associations soulignent néanmoins que l'ancien candidat à la primaire s'est «peu exprimé sur la transition écologique ces dernières années, hormis pour critiquer l'éolien, comme le note Anne Bringault, directrice des programmes au Réseau Action Climat. Nous attendons des gages forts de sa part». En 2021, ce fervent partisan d'une relance du nucléaire avait dit vouloir investir dans les énergies renouvelables (photovoltaïque, hydraulique, biomasse) tout en fustigeant «les dégâts» causés selon lui par les éoliennes.

Candidat à la primaire de la droite en 2021, l'ex-ministre durcit ses positions. Dans ce scrutin interne où chacun surjoue la radicalité, il défend un moratoire sur l'immigration pour freiner les régularisations ou le regroupement familial. Pour les enseignants, Barnier proposait en 2021 d'aligner leurs rémunérations «sur le niveau observé dans les autres grands pays» et de remettre leur recrutement entre les mains des chefs d'établissement. Soit la sacro-sainte liberté des établissements, marotte de la droite.

Libération
samedi 7 septembre 2024 744 mots, p. 6

ÉVÉNEMENT

Les manifs contre Macron, une étape pour LFI

CHARLOTTE BELAÏCH

ÉVÉNEMENT

L' air encore enfantin, Manès Nadel parle déjà comme un homme politique. «Si Macron ne se soumet pas au vote populaire, c'est à nous de descendre dans la rue. C'est en ce sens qu'avec l'Union étudiante nous avons appelé à une grande mobilisation», expliquait le jeune président de l'Union syndicale lycéenne jeudi, juste avant l'annonce de la nomination de Michel Barnier. La «marche contre le coup de force de Macron» organisée samedi à l'initiative d'organisations de jeunesse, avec l'appui de La France insoumise, garde tout son sens avec l'arrivée d'un membre du parti Les Républicains à Matignon, qui devra compter sur la non-censure du Rassemblement national. «L'élection a été volée au peuple français», a dénoncé Jean-Luc Mélenchon dès jeudi, appelant «à la mobilisation la plus puissante que possible». Contrairement aux écolos et aux communistes, les socialistes ont décidé de ne pas y participer. «Je ne pense pas que le pouvoir se reprendra par la rue», expliquait le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, à Libé. «Ça risque d'être une démonstration de faiblesse», redoute un proche de Lucie Castets, qui représente le Nouveau Front populaire.

Depuis la fin de l'été, les insoumis répètent trois mots : censure, mobilisation, destitution. Alors que les législatives ont accouché d'une Assemblée morcelée, destinée à l'instabilité, ils misent sur une présidentielle anticipée. «Macron concentre aujourd'hui tous les enjeux», a expliqué Mélenchon devant les élus insoumis, réunis pour leur rentrée près de Valence fin août. L'ex-candidat à la présidentielle, qui prédit des motions de censure à répétition, pense que le «souffle» viendra de la campagne pour la destitution, persuadé que la phase dégagiste qu'il théorise depuis plus d'une décennie est à son apogée.

«Coup de communication» Comme toujours, ses troupes assurent que leur plan se déroule à merveille, même si la procédure de destitution engagée à l'Assemblée est promise à l'échec. «Je ne vois pas l'intérêt, sinon celui d'un coup de communication sans lendemain», regrette Faure. Dans les rangs insoumis, certains s'interrogent aussi sur le calendrier : la gauche est-elle prête pour une présidentielle anticipée ? Les unitaires jugent au contraire qu'il faut du temps pour trouver les moyens d'une candidature commune. Pour l'heure, personne ne sait trop comment y parvenir. «Je n'ai pas d'idée claire sur la façon dont tout ça pourrait se goupiller, admet un insoumis. C'est pour ça que j'avais un doute sur le calendrier. Il ne faut pas précipiter une présidentielle anticipée car notre plus grande force, c'est le NFP et on a besoin de temps pour s'organiser. A défaut, Mélenchon sera notre meilleur outil.» C'est précisément pour cette raison que l'ancien député mise sur une accélération du calendrier, qui ne laissera pas à ses concurrents le temps de se préparer. A 73 ans, Mélenchon, lui, est un homme pressé. «2027, c'est trop loin pour lui donc il pousse à l'instabilité», analyse un ancien proche. Ses troupes, déjà, sont en ordre de bataille. «Tenez-vous prêts», dit-il aux uns et aux autres. Sur les boucles militantes, les insoumis sont en effervescence. «Dispo pour les caravanes de la destit, elles prépareront la campagne présidentielle de 2025», s'enthousiasme ainsi un militant. Les insoumis, en réalité, sont en campagne permanente. «Nous, on est toujours prêts, c'est notre force, j'attends de voir comment d'autres écrivent un programme en deux mois», défie le député de Haute-Garonne Hadrien Clouet.

Jean-Luc Mélenchon croit aux coups de théâtre, convaincu que le capitalisme, par sa violence, produit des accidents. «Il faut affronter Macron matin, midi et soir, sans trêve. Il va céder le premier. Il faut les faire craquer. On les épuise ! On dirait qu'il n'y a que moi que ça amuse», souriait-il face à quelques journalistes en novembre 2022. A l'époque, l'insoumis assurait qu'il ne voulait plus être candidat. Mais il laissait une porte entrouverte, qui menait vers le présent. «En politique, il ne suffit pas d'apparaître, il faut s'installer, ils ont du pain sur la planche, prévenait-il. Je n'ai plus envie de ça, j'espère qu'on trouvera quelqu'un d'autre. Après, je suis un homme de circonstances.» «Choc final» «Qui d'autre ?» interrogent aujourd'hui les insoumis. Peu importe les études d'opinion, qui rapportent un rejet grandissant, l'ancien socialiste est persuadé qu'il peut gagner en mobilisant les abstentionnistes. «Notre plan de marche fonctionne, on franchit chaque étape renforcés, revendique le député LFI Paul Vannier. On avance dans la perspective du choc final.» Un face-à-face contre l'extrême droite théorisé par Mélenchon depuis la campagne présidentielle de 2012, que les insoumis sont convaincus de remporter.

Libération
samedi 7 septembre 2024 754 mots, p. 11

AUTRE

«Ce texte est l'opportunité de faire passer une grande loi sans 49.3»

NATHALIE RAULIN

AUTRE

O livier Falorni ne lâche rien. Fervent partisan de la légali- sation d'une aide à mourir, l'ancien rapporteur général de la com- mission spéciale sur la fin de vie tra- vaille d'arrache pied à remettre sur les rails le texte plébiscité par l'opinion mais torpillé par la dissolution une se- maine avant le vote solennel de l'As- semblée nationale. Dans une proposi- tion de loi déposée le 19 juillet, le député Modem de Cha- rente-Maritime reprend tous les acquis du récent débat parlementaire. Y fi- gure notamment l'ins- tauration d'une aide à mourir, suicide assisté ou euthanasie, comme la possibilité offerte aux malades majeurs «atteints d'une affection grave et incurable avec pronostic vital engagé en phase avancée ou terminale» d'y recourir. Avec bon espoir d'aboutir dans les pro- I chains mois. La dissolution a-t-elle enterré l'espoir de voir évoluer la loi sur la fin de vie ? Je m'emploie à ce que ce ne soit pas le cas. Le projet de loi sur la fin de vie a été la première victime collatérale de la dissolution. Après des mois d'at- tente et de travail, nous n'étions qu'à une semaine du vote final à l'Assem- blée nationale ! A titre personnel, j'ai eu le sentiment d'être dissout deux fois : en tant que député et en tant que rapporteur général d'un projet de loi attendu de longue date par nos conci- toyens. Je ne pouvais me résoudre à ce que les centaines d'heures que les par- lementaires ont consacré au sujet en commission et dans l'hémicycle soient jetées aux orties. Le projet de loi sur la fin de vie étant le dernier de la législature précédente, j'ai estimé symboliquement important que ce soit le premier texte déposé sous la nouvelle. J'ai donc déposé dès le 19 juillet une proposition de loi qui reprend intégralement le texte voté par la commission spéciale sur la fin de vie et les amendements adoptés en séance publique avant la dissolu- tion. De cette façon, même s'il faut re- prendre le texte depuis le début, on ne repartira pas de zéro. Cette proposition de loi qui ouvre un droit à l'aide à mourir peut-elle être adoptée par la nouvelle Assemblée nationale ? Oui, il y a toujours une majorité assez conséquente en faveur d'une évolution de la loi sur la fin de vie. J'ai ouvert fin août ma proposition de loi à cosigna- tures. J'ai sollicité les députés de tous les groupes politiques à l'exception du parti d'Eric Ciotti et du Rassemble- ment national, Marine Le Pen ayant dit y être hostile. Ils sont déjà 120 dé- putés de toute obédience, de LFI à LR, à l'avoir paraphé. Sur ce sujet, les habi- tuelles postures politiciennes n'ont pas cours, puisque l'on sait d'avance qu'au- cun des onze groupes de l'Assemblée ne donnera de consigne de vote. En l'occurrence, on peut donc parler de AN coalition large. Pour le futur Premier ministre, un tel texte transpartisan est une opportu- nité importante : cela lui permettrait de faire pas- ser une grande loi socié- tale sans 49.3, ni risque de motion de censure. Dans l'actuel contexte politi- que, les occasions pour- raient ne pas être si fré- quentes. Cela suppose que le Premier ministre y soit favorable… Oui et non. Plus que jamais, le Parle- ment va devoir exister par lui-même et donc faire vivre les initiatives parle- mentaires, notamment transpartisa- nes. Mais, clairement, si le nouveau chef du gouvernement est sensible à la question de la fin de vie, et qu'il en fait une priorité, cela facilitera les cho- ses. Il sera alors plus aisé de dégager le temps parlementaire nécessaire au dé- bat, tous les députés qui le souhaitent devant pouvoir s'exprimer. Que le texte soit d'origine parlementaire n'est pas un problème. On l'a oublié mais les deux précédentes grandes lois sur la fin de vie, la loi Leonetti de 2005 comme la loi Claeys-Leonetti de 2016, étaient des propositions de loi. Dans quel délai le texte peut-il revenir en débat à l'Assemblée ? On doit reprendre la procédure depuis le début. On va donc devoir remettre en place une commission spéciale qui rediscutera de toutes les dispositions de la proposition de loi. Cela peut se faire durant l'automne. Pour passer à l'étape suivante, le débat en séance publique, il faudra sans doute attendre que les textes budgétaires, chronopha- ges et énergivores, soient votés. Mais si le gouvernement le veut, ce texte pourrait très bien être inscrit à l'agenda en janvier.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, samedi 7 septembre 2024 827 mots, p. AUJM4
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7 septembre 2024 - Le Parisien

Gouvernementi Le nouveau casse-tête

Le Premier ministre, qui entend rassembler le plus largement possible, doit désormais s'atteler à composer son équipe gouvernementale. Entre les refus des uns et les exigences des autres, la tâche s'annonce ardue.

Valérie Hacot, Olivier Beaumont et Marion Mourgue

L'interminable attente pour la nomination du Premier ministre vient à peine de s'achever que déjà un nouveau feuilleton démarre : celui de la constitution du gouvernement. Un autre épisode complexe, dans un contexte politique inédit et avec une assemblée fragmentée en trois blocs. Une gageure pour Michel Barnier, qui s'est vu fixer comme feuille de route par le chef de l'État de « constituer un gouvernement de rassemblement ». Comprendre de la droite modérée à la gauche de gouvernement. « Depuis le début, le président est sur l'idée de constituer une dream team, il n'a pas abandonné cette ambition. Bien au contraire », souligne un visiteur du Château. Mais le pourra-t-il avec un Premier ministre et un gouvernement susceptibles de sauter à tout moment sur une motion de censure à l'Assemblée ?

Les socialistes - qui ont déjà fait savoir, à l'unisson de leurs alliés du Nouveau Front populaire, qu'ils censureront Michel Barnier - ne semblent en effet pas prêts à monter à bord. « Des députés, même issus du PS, cela va être très dur, mais en dehors de l'Assemblée, on peut trouver des personnalités de gauche », se rassure un poids lourd de la macronie. « Tout dépend de ce qu'on entend par gauche. Il suffit d'avoir un haut fonctionnaire marqué à gauche », renchérit un conseiller ministériel, avant de lâcher, hilare : « Et puis, on aura toujours Manuel Valls qui voudra bien. » À voir, car même des socialistes qui refusent de se placer sous la bannière du NFP ont fait savoir qu'ils n'entreraient pas au gouvernement. À l'instar de Jérôme Guedj. Quant à Bernard Cazeneuve, il a refusé les postes de ministre d'État que l'Élysée lui a proposés.

Un ministère régalien pour Bertrand ?

À droite, la voie paraît en revanche plus dégagée : « Chez nous, il y en a plein qui rêvent matin, midi et soir qu'on les appelle », assure un cadre de LR, quand un parlementaire l'assure : « Il faut montrer qu'on envoie les meilleurs pour que l'on ne puisse rien nous reprocher si le gouvernement tombe. » Des poids lourds, comme Bruno Retailleau - « il n'ira pas à n'importe quel prix, ça dépendra des réponses aux garanties exigées par la droite et l'architecture globale du gouvernement », indique une source sénatoriale - ou le maire de Cannes (Alpes-Maritimes), David Lisnard, et Xavier Bertrand, à qui l'Élysée voudrait confier un poste de ministre d'État avec un ministère régalien. À moins que le RN ne mette une nouvelle fois son veto.

D'autres parlementaires LR pourraient intégrer un gouvernement Barnier : le député Philippe Juvin pour la Santé, la sénatrice Agnès Evren, à la tête de la plus grosse fédération de militants LR. Ou encore Mathieu Darnaud, premier vice-président du Sénat, soutien de Barnier à la primaire, proche de Gérard Larcher et Laurent Wauquiez, et spécialiste des collectivités territoriales. « On a passé sept ans avec essentiellement des élus parisiens au gouvernement, ce serait une très bonne chose pour la France d'avoir des élus qui viennent des territoires », insiste le patron des députés Liot, Stéphane Lenormand.

Avant le casting, consultation et discussion

Il faudra aussi compter avec les personnalités issues de l'ancienne majorité présidentielle. De nombreux ministres démissionnaires se verraient bien rempiler. Notamment Sébastien Lecornu (aux Armées), Rachida Dati (à la Culture), Aurore Bergé (aux Relations avec le Parlement ou au Travail) et Catherine Vautrin, que le président veut garder (au Travail ou à la Justice).

Et quid de Gérald Darmanin, qui a longtemps fait savoir qu'il voulait quitter le gouvernement après les JO ? « Si on lui propose le Quai d'Orsay, je suis sûr qu'il acceptera », souffle un député Ensemble, qui y voit un autre avantage pour lui : « Dans ce ministère qui est du domaine réservé du président, il n'aura à rendre de comptes qu'à Macron... et pas à Barnier. » « Mais il va quand même falloir dégager 90 % du gouvernement actuel pour montrer que ce n'est pas juste un remaniement », met toutefois en garde un élu macroniste.

« Les noms de la société civile qui ont circulé pour Matignon peuvent aussi très bien intégrer le gouvernement. Comme Jean-Dominique Senard (patron de Renault) et Éric Lombard (DG de la Caisse des dépôts et consignations). Didier Migaud (président de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique), il ne faut pas l'exclure non plus », lâche un proche du président. Ces dernières heures, le nom de François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France, était également cité.

L'Élysée entend en tout cas « laisser du temps » à Michel Barnier pour constituer son équipe. Les proches du nouveau Premier ministre font ainsi savoir que la période qui s'ouvre va être celle de la consultation, de la discussion de fond, avant de parler du casting. La fumée blanche n'est donc pas pour tout de suite...

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, samedi 7 septembre 2024 715 mots, p. AUJM6
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6 septembre 2024 - Le Parisien (site web)
7 septembre 2024 - Le Parisien

Réforme des retraitesiIl promet « des améliorations »

Le tout nouveau Premier ministre n'a plus un instant à perdre. De nombreux dossiers potentiellement explosifs l'attendent sur son bureau, à commencer par ceux du budget et de la réforme des retraites. Sur cette dernière, il a promis « des améliorations » notamment pour les plus fragiles.

Erwan Benezet et Vincent Vérier

Le nouveau Premier ministre, dont la nomination était tant attendue (plus de cinquante jours depuis la dissolution de l'Assemblée nationale), a parfaitement en tête les nombreux dossiers qui l'attendent. En premier, l'explosive réforme des retraites, qui avait fait descendre des millions d'opposants dans la rue en 2023.

« On ne va pas tout remettre en cause, a prévenu Michel Barnier, invité du journal de 20 heures de TF 1, ce vendredi. Cette loi a été votée dans des conditions très difficiles. [...] En tout cas, je vais ouvrir le débat sur l'amélioration de cette loi pour les personnes les plus fragiles. Je le ferai avec les partenaires sociaux. »

Un exercice d'équilibriste

Reste que ses marges de manoeuvre seront réduites. « Il faudra trouver une voie de sortie, plaide Philippe Brun, député PS de l'Eure, notamment sur la mesure d'âge et sur la pénibilité. » Si Mathieu Lefèvre, son collègue Ensemble pour la République (EPR) du Val-de-Marne, est prêt à avoir un débat, il fixe une ligne rouge. « On ne touche pas à la réforme si son équilibre financier est remis en cause. » Un message visiblement entendu puisque la réforme des retraites serait améliorée « en respectant un cadre budgétaire », a averti Michel Barnier. Et c'est l'autre dossier ultra-complexe qui figurera en bonne place sur son bureau avec la préparation du projet de loi de finances (PLF) pour 2025.

Il devra composer avec un calendrier resserré à l'extrême puisque le texte doit être techniquement déposé avant le 15 octobre. Ce timing riquiqui n'est pas la seule difficulté de ce dossier, tant s'en faut. « En dépit de cette nomination, les problèmes demeurent en taille XXL, estime Jean-Paul Husson, sénateur LR de Meurthe-et-Moselle et rapporteur général du budget du Sénat. Le nouveau Premier ministre se trouve déjà sur le fil du rasoir. D'un côté, il devra réduire l'ambition des projets à tout-va, tous plus dépensiers les uns que les autres et souvent lancés sans évaluation. De l'autre, il faudra veiller à ce que les mesures pour réduire les déficits ne freinent pas trop brutalement notre économie. » Un exercice d'équilibriste. « Je ne veux pas augmenter la dette, a prévenu le nouveau chef du gouvernement. Mais je ne m'interdis pas une plus grande justice fiscale. Et je vais essayer avec les ministres qui m'entourent de mieux utiliser l'argent public. »

Mais attention ! « Il ne faudrait pas que ce budget soit un défouloir fiscal », prévient Mathieu Lefèvre, qui attend aussi des mesures sur la « désmicardisation » des salaires. Un des rares sujets qui pourraient trouver de l'écho sur l'ensemble des bancs de l'Assemblée. « Pourquoi pas une grande convention sociale », imagine Philippe Brun, qui rappelle malicieusement que « ce qui a permis de relancer la croissance, c'est quand Emmanuel Macron a décidé de laisser filer les déficits ».

« Ne pas fâcher Bruxelles »

Une fois le gouvernement nommé, Michel Barnier devra prononcer sa déclaration de politique générale devant les parlementaires. Un exercice très attendu puisqu'il lui permettra de détailler aux députés et sénateurs les différentes politiques et réformes qu'il entend mettre en place. « Gageons qu'on en saura un peu plus à ce moment-là », espère de son côté le député EPR du Gers Jean-René Cazeneuve.

Ce membre de la commission des Finances de l'Assemblée nationale (il en était le rapporteur général avant la dissolution) rappelle en outre les positions très européennes du Premier ministre : « Il veillera à coup sûr à ne pas fâcher Bruxelles, veut croire l'élu, alors que la France doit théoriquement envoyer le 20 septembre à la Commission son plan de redressement des comptes publics jusqu'à 2027. S'engagera-t-il auprès d'elle pour qu'on atteigne les 3 % de déficit par rapport au PIB dès 2027 ou négociera-t-il avec elle pour obtenir un délai supplémentaire ? Il faut voir ».

« On connaît tous l'expression de l' enfer de Matignon, là c'est l'enfer puissance dix, résume Jean-René Cazeneuve. Michel Barnier le sait, il s'y attend et s'y prépare. »

Le Monde
France, samedi 7 septembre 2024 726 mots, p. 10
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Le soutien circonspect de Renaissance

La nomination d’un premier ministre LR a ravivé les fractures au sein du parti présidentiel

Robin D’Angelo

Quelle est la cohérence de nommer « un premier ministre issu du parti qui est arrivé en quatrième position [aux élections législatives] et qui n’a même pas participé au front républicain »? L’analyse est d’Olivier Faure, le premier secrétaire du Parti socialiste (PS). Elle était jusqu’alors partagée au sein du camp présidentiel lorsque l’hypothèse que le futur premier ministre soit issu du parti Les Républicains (LR) était envisagée. Si la majorité sortante semble finalement plutôt s’accommoder de la nomination de Michel Barnier à Matignon, jeudi 5 septembre, les troupes macronistes ont toutefois prévenu qu’elles ne soutiendraient pas le nouveau chef du gouvernement les yeux fermés. « Il n’y aura pas de censure automatique, mais des exigences sur le fond sans chèque en blanc », a mis en garde le parti Renaissance, dans un court communiqué publié sur X.

Le contentieux est lourd avec la formation de la droite conservatrice sur laquelle les troupes présidentielles n’ont pas pu compter pendant la réforme des retraites en avril 2023 ou pour l’adoption de la loi sur l’immigration, en décembre 2023. Et qui leur a fait perdre de précieux sièges de députés en refusant de se désister contre le Rassemblement national (RN) lors de l’entre-deux-tours des élections législatives des 30 juin et 7 juillet.

La question du positionnement de Renaissance vis-à-vis du futur gouvernement Barnier a immédiatement ravivé les fractures au sein du groupe macroniste à l’Assemblée. Jeudi, dès leur première réunion de groupe, la ministre déléguée démissionnaire chargée de l’agriculture, Agnès Pannier-Runacher, a prévenu qu’elle s’opposerait à une éventuelle tentative du gouvernement Barnier d’abroger l’aide médicale d’Etat, dispositif qui permet aux étrangers en situation irrégulière de bénéficier d’un accès aux soins. Un possible motif de censure, selon elle.

« Parcellisation »

Plus tard, sur le plateau de BFM-TV, Mme Pannier-Runacher a affirmé que « le barycentre de l’Assemblée nationale était au centre gauche ». Tout l’inverse du député Renaissance des Yvelines Charles Rodwell, « satisfait » de la nomination de Michel Barnier, dont « la fermeté est reconnue pour assurer la sécurité des Français et réduire l’immigration », a-t-il commenté sur X.

Devant les députés du groupe, le ministre de l’intérieur démissionnaire, Gérald Darmanin, s’est prononcé contre l’ouverture d’une session extraordinaire à l’Assemblée nationale (sans attendre le début de la session ordinaire, prévue le 1er octobre) afin de ménager le nouveau premier ministre qui a « besoin de temps pour s’organiser ». En début de journée, la présidente de l’Assemblée, Yaël Braun-Pivet (Renaissance), avait au contraire jugé « indispensable »qu’Emmanuel Macron réunisse le Parlement « dans les plus brefs délais ». « Tout l’enjeu est que l’on ne soit pas dans une parcellisation à l’extrême du groupe », s’inquiète un conseiller de l’exécutif.

Désormais, les élus du camp présidentiel se retrouvent dépendants de Michel Barnier et de sa capacité à dégager une coalition allant des « sociaux-démocrates à la droite républicaine ». En cas d’échec, Renaissance et ses alliés devront composer avec le soutien tacite de Marine Le Pen. « Le premier enjeu pour le premier ministre sera d’élargir pour ne pas dépendre du RN », résume ainsi l’ancien ministre délégué aux transports Clément Beaune.

Les porte-parole de Renaissance préparent ainsi le récit d’une probable coalition dominée par la droite et le centre, en tenant compte du RN. « Le sujet, ce n’est pas le RN mais les 11 millions d’électeurs qui ont exprimé un vote et qu’il faudra respecter dans le travail que nous allons faire », anticipe l’ex-porte-parole du gouvernement, Prisca Thevenot.

Du côté des alliés de Renaissance, le soutien à Michel Barnier ne souffre pas d’ambiguïté. « Pour ma part, je ne ménagerai pas mon soutien », déclare le président du MoDem, François Bayrou. « Michel Barnier coche toutes les cases pour qu’on soit évidemment dans une optique de soutien », abonde Christophe Béchu, le secrétaire général d’Horizons. Les deux formations prétendent dès à présent à ce que de nouveaux cadres issus de leur rang intègrent le futur gouvernement de Michel Barnier. Mais si les troupes de François Bayrou revendiquent une fidélité à Emmanuel Macron, les hommes d’Edouard Philippe estiment désormais « jouer avec des balles neuves ».

Le Figaro, no. 24895
Le Figaro, samedi 7 septembre 2024 827 mots, p. 3

Politique

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6 septembre 2024 - Le Figaro (site web)
7 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Avec Attal, l'esquisse d'une joute à fleurets mouchetés

Quinault-Maupoil, Tristan

À peine parti, Gabriel Attal a retrouvé Matignon vendredi matin. Plus en tant que premier ministre, malgré cette «frustration»admise la veille en accueillant Michel Barnier Rue de Varenne, mais comme patron des députés Renaissance. Un «rôle très important», comme l'a souligné le nouveau chef du gouvernement qui aura besoin de la bienveillance de son prédécesseur pour avancer au Parlement. À l'heure du petit déjeuner, les deux hommes ont balayé les conditions de leur coopération à venir. Malgré l'habitude prise par le macronisme depuis 2017 à accueillir des ex-LR en son sein, rien ne relève de l'évidence.

«Nous constituons, et de loin, le premier groupe en nombre parmi ceux qui sont en situation de participer»au «rassemblement large» que doit bâtir Michel Barnier, a rappelé Gabriel Attal à ses troupes. «Il n'y aura de notre part ni volonté de blocage ni soutien inconditionnel», a-t-il précisé à l'issue de son rendez-vous. Une expression qui exprime la réserve de la majorité sortante à l'endroit du nouvel homme fort de l'exécutif. Dès la nomination de celui-ci, Renaissance a d'ailleurs partagé un communiqué très distancié pour exprimer sa position : «Pas de censure automatique» ,mais pas de «chèque en blanc».

Ton aigre-doux

La passation de pouvoirs, jeudi après-midi, a montré à quel point deux mondes devaient s'apprivoiser. «Il y aura dans cette nouvelle page des changements et des ruptures», a certifié Michel Barnier en répétant le mot «humilité» à quatre reprises. Son ton aigre-doux face à Gabriel Attal, pour ne pas dire «humiliant» , pour reprendre le qualitatif de plusieurs macronistes, a surpris le camp présidentiel. Les piques ou les sous-entendus lancés par le premier ministre furent nombreux : «Nous allons davantage agir que parler» , «le gouvernement n'aura pas la prétention de croire que la science infuse ne vient que de lui»... Après une prise de parole de près de vingt minutes, où Gabriel Attal a semblé lui dicter ce que devait être sa feuille de route, Michel Barnier a feint de s'interroger sur «les leçons» dont il venait d'être le destinataire. «Ou des enseignements... même si ça n'a duré que huit mois, ça va m'être très utile», s'est corrigé, ironique, le Savoyard de trente-huit ans l'aîné de son prédécesseur. «Les gens vont apprendre à connaître son caractère et la grande assurance qu'il a en lui», imagine un conseiller macroniste. Tandis qu'un autre grince déjà contre «la nouvelle volonté hégémonique des LR alors qu'ils ne sont que quarante à l'Assemblée».

«Michel Barnier a été audacieux, mais, dans une telle configuration de l'Assemblée nationale, il n'est pas possible de se prendre de face Gabriel Attal dès les premières minutes. Il aura besoin de lui», observe une conseillère sortante de l'exécutif. Cela n'a pas échappé au premier ministre, qui a fait savoir vendredi par son entourage que ses relations ne sont pas acrimonieuses avec le trentenaire. «C'était une passation entre deux hommes aux styles différents qui s'apprécient et se connaissent. Il n'y a aucun sujet», assure-t-on à Matignon. On y narre leur première rencontre, en 2018, quand Michel Barnier était négociateur du Brexit et Gabriel Attal, simple député peu connu, animés par une curiosité réciproque. Le chef des députés macronistes «n'a pas du tout mal pris et n'a pas vu une quelconque volonté d'humiliation de Michel Barnier lors de la passation de pouvoirs», abonde l'entourage de celui-ci. Qui en veut pour preuve que «leur entretien a été plus long qu'avec Élisabeth Borne» , en janvier dernier.

Rire jaune

Il n'empêche, de premières divergences idéologiques pourraient survenir sans tarder. Michel Barnier est sous surveillance du RN à l'Assemblée nationale et devra lui donner des gages sur la sécurité et l'immigration. Quand Gabriel Attal a fortifié son aura dans son camp en devenant le garant du front républicain lors des législatives anticipées. L'ancien premier ministre, qui pourrait briguer la direction de Renaissance à l'automne, devra rassurer une base sociologiquement ancrée au centre gauche. L'empêchant de donner quitus à des coups de barre à droite de l'exécutif.

À l'écart du gouvernement pour la première fois depuis six ans (une participation au gouvernement Barnier «ne se pose pas», confirme son entourage), Gabriel Attal pourra pleinement user de sa liberté retrouvée. Attendu samedi à la rentrée de Territoires de progrès - l'aile gauche macroniste -, son premier discours en dehors de Matignon sera décortiqué.

Enfin, il a déjà prévenu qu'il déposerait des amendements et des propositions de loi si Michel Barnier ne se saisissait pas des textes, en attente de présentation, qu'il lui a transmis. «Je ne renoncerai pas à agir pour les Français sur ces sujets au Parlement», a affirmé mercredi Gabriel Attal au Figaro en listant le projet de loi sur la justice des mineurs, la « désmicardisation » , la « taxe lapin » pour les rendez-vous médicaux non honorés... «Peut-être ajouterai-je ma propre valeur ajoutée?», a rétorqué Michel Barnier en évoquant le «bureau un peu vide» qu'il a trouvé. Un humour qui a fait rire jaune l'ex-locataire des lieux. T. Q.-M.

Le Monde
France, samedi 7 septembre 2024 1073 mots, p. 10
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5 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Nomination du premier ministre

Le RN ne censurera pas Barnier a priori et « jugera sur pièces »

Les dirigeants du parti d’extrême droite entendent peser sur le premier ministre, sans apparaître comme ceux qui aggravent la crise politique

Clément Guillou et Corentin Lesueur

Il pourrait y avoir, lors de la première rencontre entre Michel Barnier et des élus du Rassemblement national (RN), quelques malentendus à lever. Le premier : « le Joe Biden français », lancé comme une insulte par Julien Odoul, porte-parole du parti d’extrême droite, mercredi 5 septembre au soir, sur BFM-TV, est un compliment du point de vue du nouveau premier ministre. C’était le sobriquet que glissait son équipe de campagne à la presse, en 2021, quand il briguait l’investiture de son camp, Les Républicains (LR), dans la course à l’Elysée. Le deuxième : s’il est à la fois un « fossile » et « réputé dans tout Paris comme étant l’un des hommes politiques les plus stupides que la Ve République ait donnés » , comme l’a affirmé Jean-Philippe Tanguy, président délégué du groupe RN à l’Assemblée, jeudi, sur France Inter, faut-il perdre son temps à discuter avec lui ?

Malgré ces railleries et les moqueries sur l’âge du plus vieux premier ministre de la Ve République – 73 ans –, le RN a choisi de laisser sa chance au Savoyard. Ces dernières heures, Jordan Bardella et Marine Le Pen étaient soucieux de ne pas apparaître comme responsables d’une aggravation de la crise institutionnelle, notamment vis-à-vis des milieux économiques.

Emmanuel Macron avait préalablement jeté le nom de Michel Barnier dans une conversation avec Marine Le Pen, et reçu l’assurance qu’il n’y aurait pas d’opposition de principe de la part du binôme d’extrême droite. A la mi-journée, devant les parlementaires du RN, Jordan Bardella et Marine Le Pen ont expliqué les modalités de ce délai de grâce accordé à l’ancien ministre et commissaire européen. Et chacun a tancé, au passage, Jean-Philippe Tanguy pour sa tirade matinale contre le futur premier ministre, jugée malvenue. « Michel Barnier semble répondre, au moins, au premier critère que nous avions réclamé, c’est-à-dire un homme qui soit respectueux des différentes forces politiques et capable de pouvoir s’adresser au Rassemblement national, qui est le premier groupe de l’Assemblée nationale, de la même façon qu’aux autres groupes », a déclaré Marine Le Pen, après que l’Elysée a fait connaître son choix.

Pas question, donc, de torpiller d’entrée le nouveau chef du gouvernement. « Nous attendons de voir quel est le discours de politique générale de M. Barnier et la manière dont il mène les compromis, qui vont être nécessaires sur le budget à venir », a ajouté la cheffe de file des députés RN. « Nous jugerons sur pièces son discours de politique générale, ses arbitrages budgétaires et son action », a abondé le président du parti, Jordan Bardella, sur X.

« Un homme sans a priori »

Le RN se réserve plusieurs occasions de censurer le nouveau gouvernement : après le discours de politique générale ; à l’occasion du budget, où l’extrême droite entend voir ses propositions appliquées ; ou ultérieurement, en fonction des textes abordés. Marine Le Pen a la conviction, explique un stratège lepéniste, que ses « exigences pourront aller croissant au fil des semaines ».

A l’issue de l’explication de texte de Marine Le Pen, le ton devenait presque doucereux chez certains parlementaires RN à l’endroit de Michel Barnier. « Il n’a jamais ostracisé personne, c’est un homme bien élevé et sans a priori », juge Thierry Mariani, député européen du RN et ancien collègue du Savoyard à l’UMP (l’ancien nom de LR). Au sein du gouvernement Juppé, en 1995, M. Barnier, alors ministre délégué aux affaires européennes, avait pris l’habitude de recevoir chaque mois les représentants des partis d’opposition, y compris le Front national (ancien nom du RN), qui n’était pourtant pas représenté à l’Assemblée nationale. « Il s’est toujours montré d’une grande courtoisie », se souvient, sur X, Jean-Yves Le Gallou, qui représentait le parti de Jean-Marie Le Pen dans ces réunions.

En ne censurant pas d’office Michel Barnier, le RN passe outre une tribune publiée dans Le Figaro, en avril 2022, dans l’entre-deux-tours de l’élection présidentielle, dans laquelle il mettait en garde contre « un grand rétrécissement national »en cas d’application du programme international de Marine Le Pen. Compliment pour compliment, cette dernière tançait de son côté l’ancien négociateur du Brexit pour avoir voulu « punir » les Britanniques de leur vote.

Dans les rangs lepénistes, on se demande toutefois quel Michel Barnier croire. Celui qui fut un défenseur zélé de la Commission européenne de José Manuel Barroso, eut des accents fédéralistes et intransigeants quant au populisme d’extrême droite ? Ou celui qui, durant la primaire LR pour l’élection présidentielle de 2022, adopta sur l’immigration une bonne partie du programme du RN ? « Avec le Barnier européiste convaincu, il y aura peu de coopération possible, estime Thierry Mariani. Mais si c’est le Barnier candidat à la primaire… »

A l’époque, Michel Barnier dit comprendre « la tentation identitaire », cible « l’immigration subie »comme une cause du présumé « mal français »et fait le lien avec un essor de la délinquance. Il propose des mesures administratives immédiates pour interrompre, durant trois à cinq ans, les régularisations automatiques, durcir les règles du regroupement familial, restreindre les visas de long séjour. D’autres obsessions lepénistes apparaissent, comme le retour de la double peine ou la réforme de l’aide médicale d’Etat pour les étrangers en situation irrégulière. Encore mieux, vu du RN : alors que le début de la campagne présidentielle, à l’automne 2021, est marqué par l’émergence d’Eric Zemmour et une radicalisation de la droite, Michel Barnier propose alors – comme Marine Le Pen – un référendum sur l’immigration. Qui permettrait, en cas d’accord des électeurs, d’inscrire dans la Constitution un « bouclier » afin de passer outre le droit communautaire sur les questions migratoires.

Au RN, le fait de laisser sa chance à un homme politique correspondant trait pour trait au « système » honni depuis toujours par le parti, issu d’une formation nettement battue aux élections, laisse tout de même certains sceptiques. Ils sont plusieurs à considérer que le nom de l’ex-socialiste Bernard Cazeneuve n’aurait pas dû être écarté d’office. Et à craindre que Michel Barnier soit, in fine , davantage le jouet d’Emmanuel Macron que celui de Marine Le Pen.

Aujourd'hui en France
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_Société, samedi 7 septembre 2024 713 mots, p. AUJM10
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7 septembre 2024 - Le Parisien

Emmaüs prend ses distances avec l'abbé Pierre

Violences sexuelles|Dix-sept témoignages accablants ont été publiés ce vendredi soir par le mouvement fondé par l'homme d'Église. Ils corroborent les premières accusations publiées en juillet.

Bertrand Métayer

La statue de l'abbé Pierre vacillait, elle pourrait tomber. Le séisme provoqué par les premières accusations d'agressions sexuelles portées contre le célèbre prêtre vire au cataclysme. Après la parution en juillet de sept premiers témoignages de femmes, le mouvement Emmaüs a récolté la parole de 17 nouvelles victimes présumées de l'homme d'Église, mort en 2007, à 94 ans. Des récits indirects pour cinq d'entre eux, mais recoupés et vérifiés par une équipe de six experts, membres d'un cabinet spécialisé.

Les faits relatés ont eu lieu entre 1950 et les années 2000, en France comme à l'étranger. Plusieurs femmes détaillent des baisers forcés, des contacts ou des caresses non sollicités sur leurs seins. L'une d'elles indique qu'elle avait 15 ans au moment des premiers faits. Dans les années 1970, alors qu'elle était âgée de 8 ou 9 ans, une autre rapporte « des propos à connotation sexuelle, des contacts sur son torse ». Une femme travaillant à l'Assemblée nationale lorsque l'abbé Pierre y était député évoque, elle, « des contacts physiques non sollicités ».

Baisers et fellations forcés

Ces déclarations anonymisées mettent en lumière une forme de répétition dans des actes dont certains peuvent être considérés comme du harcèlement sexuel, des agressions sexuelles, voire des viols. La différence d'âge et l'aura de l'ancienne personnalité préférée des Français sont souvent mises en avant par les victimes pour expliquer leur sidération et leur silence face à des faits dont la justice ne pourra plus se saisir. « Quelque chose commis par l'abbé Pierre, c'était inaudible. », confie l'une d'elles. « C'était un héros, je ne pensais pas qu'on me croirait », regrette une autre.

L'état de vulnérabilité de certaines victimes ajoute au malaise. Une femme d'une vingtaine d'années, en recherche d'un toit au début des années 1990 et qui avait été hébergé par le pourfendeur du mal-logement, décrit des baisers forcés, des contacts sur sa poitrine et des mains sur son sexe à travers son pantalon, lors de la dizaine d'entretiens qu'elle a eus avec le religieux. La soeur et le fils d'une personne aujourd'hui décédée rapportent qu'alors âgée de 18 ans en 1956, elle avait été forcée de masturber l'abbé Pierre lors d'un déplacement au Maroc. Une femme a assuré dans une lettre envoyée à la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église (Ciase) avoir dû assister à des masturbations de l'abbé Pierre et avoir été forcée à réaliser des fellations dans un appartement parisien en 1989. Il l'aurait également fouettée ou se fouettait devant elle avec une ceinture et aurait évoqué le souhait d'avoir des rapports sexuels avec elle et une autre femme.

L'« effroi » des évêques

Ces témoignages accablants sont une nouvelle déflagration pour l'Église et l'ensemble du mouvement Emmaüs. La Conférence des évêques de France a dit « son effroi » et « sa profonde compassion envers toutes les personnes victimes de ces agissements ». L'Église catholique s'engage aussi à collaborer pleinement avec la commission d'enquête et la justice.

Les trois entités du mouvement Emmaüs se disent « sous le choc » et évoquent à la fois « l'émotion », « la tristesse » et « la colère » à la lecture des témoignages. Surtout, la Fondation Abbé Pierre, Emmaüs international et Emmaüs France prennent pour la première fois leur distance avec le fondateur du mouvement depuis son appel de l'hiver 1954 en faveur des plus pauvres et des sans-abri.

La Fondation Abbé Pierre annonce changer de nom et Emmaüs̈ France souhaite proposer le retrait de la mention « fondateur abbé́ Pierre » de son logo aÌ€ l'occasion d'une assemblée générale extraordinaire prévue en décembre (lire ci-contre).

Le lieu de mémoire dédié aÌ€ l'abbé́Pierre dans sa maison d'Esteville dans le village de Seine-Maritime où il est enterré restera, lui, définitivement fermé en attendant de décider de son avenir. Sans renier « l'importance de son action qui constitue un fait historique », les organisations se retrouvent « désormais confrontées à la douleur insupportable qu'il a fait subir ». Cette fois, elles sont résolues à tourner la page.

Le Monde
International, samedi 7 septembre 2024 858 mots, p. 4
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6 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Pour les soldats, « envahir un bout de Russie est un signal incroyable »

Les militaires ukrainiens qui participent à l’offensive dans la province de Koursk veulent croire qu’elle constitue un tournant dans la guerre

Rémy Ourdan

Kiev, Soumy (Ukraine) -envoyé spécial - Face à son ennemi, l’Ukraine n’a guère d’autre choix que de combattre avec la meilleure arme à sa disposition : la surprise. Tel David surprenant Goliath, Kiev a ébranlé la puissante Russie en envahissant cent localités sur environ 1 300 kilomètres carrés de son territoire dans la région de Koursk. Dans celle de Soumy, en Ukraine près de la frontière russe, l’état d’esprit des combattants ukrainiens est fort différent du moral en berne, qui prévaut sur le reste du front oriental.

Alors que les forces de Moscou continuent leur progression dans le Donbass, les soldats engagés sur le front russe veulent croire que l’« opération Koursk » marque un tournant dans la guerre. Même si certains commentateurs à Kiev craignent que cette offensive ait détourné des forces qui auraient été nécessaires dans le Donbass, les militaires restent enthousiasmés par le succès inattendu de l’incursion en Russie, modèle d’esprit d’initiative et d’effet de surprise sur le champ de bataille. « Les soldats étaient très enthousiastes quand ils ont appris l’objectif de l’opération, et le moral reste très fort. Non seulement envahir un bout de Russie est un signal incroyable, mais il est nettement plus facile de combattre ici que dans le Donbass » , confie Sasha, un combattant du 225e bataillon d’assaut, l’une des unités qui a percé la première ligne russe, le 6 août, au lancement de l’offensive.

« Un safari »

Si Andri, un autre soldat, évoque un « safari », et un troisième, Evgeni, raconte la « peur des Russes qui n’osent plus avancer », Sasha relativise la facilité des opérations initiales en reconnaissant que « les soldats russes se sont battus sur chacune des trois premières lignes de défense ». « Le premier jour, certains ont joué les Rambo et il a fallu les tuer, car ils n’abandonnaient pas le combat. Les jours suivants, ils ont combattu avec moins d’ardeur, et nous avons enregistré des redditions. » Kiev dit avoir capturé 594 ennemis.

Les opérations militaires « ont été presque arrêtées » dans les derniers jours d’août, selon Andri, un soldat d’une unité de reconnaissance de la 80e brigade d’assaut aérien, afin de « permettre aux unités d’assaut de se reposer » et de « renforcer le dispositif de défense », sans que nul ne sache à quel point Kiev entend défendre ou non ce territoire lorsque Moscou lancera une contre-offensive. « On attend les ordres,dit Andri, mais j’imagine que nos commandants ne savent pas encore eux-mêmes quand interviendra l’attaque russe. »

Outre la surprise et le parfum de réussite de l’« opération Koursk », l’événement a aussi mis en lumière certaines nouveautés intervenues dans l’armée depuis la prise de commandement, en février, du général Oleksandr Syrsky. Les unités de drones d’attaque, réunies au sein d’une nouvelle branche de l’armée, les Forces des systèmes sans pilote (SBS), ont vécu leur première offensive depuis leur réorganisation.

« Nous manquons encore de moyens, mais nous avons été parfaitement coordonnés avec les brigades d’assaut, et nous avons détruit énormément de blindés et de véhicules russes », raconte « Jeff », un soldat de l’unité Flying Skull (« crâne volant »), un bataillon de dronistes devenu légendaire en Ukraine et désormais intégré au SBS. Avec ses drones nocturnes portant tous des surnoms liés à des histoires de vampires, « Jeff » et ses camarades disent avoir « détruit des colonnes de blindés » roulant vers leurs lignes et stoppé ainsi toute velléité de contre-offensive rapide.

« Etape historique »

De retour de la région de Koursk, Roman Kostenko, un député au Parlement ukrainien travaillant sur les questions militaires, qui, fort de son aura de colonel des forces spéciales, dirige sa propre unité de dronistes, pense que l’« opération Koursk » est un moment beaucoup plus important pour l’Ukraine qu’une simple avancée territoriale. « C’est une étape historique, l’opération militaire la plus importante depuis les reconquêtes dans les régions de Kharkiv et de Kherson[de septembre à novembre 2022] », estime M. Kostenko, qui pense que « c’est la Russie qui l’a rendue possible en attaquant de nouveau Kharkiv » au mois de mai, permettant à Kiev de « lever certaines lignes rouges », telles que l’utilisation d’armes occidentales sur le territoire russe. Pour lui, l’« opération Koursk » démontre que, « tant vis-à-vis de la population que des partenaires étrangers, l’Ukraine doit prendre des initiatives et démontrer qu’elle n’a pas peur de la Russie ».

Face aux difficultés rencontrées sur le front du Donbass, Roman Kostenko estime que Kiev n’a d’ailleurs pas d’autre choix que de créer d’autres surprises. Il espère que ce type d’opération va se répéter. « Si Moscou comprend que ses gardes-frontières et ses conscrits ne suffisent pas à défendre le pays et que l’armée russe doit se déployer tout le long de la frontière, alors… » Il ne finit pas sa phrase, souriant d’un air entendu. « Alors », cela pourrait peut-être changer la donne, et soulager durablement les fronts ukrainiens.

Le Monde
France, samedi 7 septembre 2024 1398 mots, p. 9
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5 septembre 2024 - Le Monde (site web)
6 septembre 2024 - La Matinale du Monde

Portrait

Un homme de consensus à Matignon

L’ancien commissaire européen devra trouver un chemin dans une Assemblée nationale morcelée

Solenn de Royer

Automne 2021, dans le Bas-Rhin. Candidat à la primaire de la droite, en vue de l’élection présidentielle de 2022, Michel Barnier visite une brasserie à Saverne, à côté de Strasbourg. Costume impeccable et cheveux argentés, il croise deux salariés. « J’ai visité votre entreprise : sympa et pro ! », les hèle-t-il, plein d’allant, désireux d’engager un dialogue. Les salariés lui lancent un regard interdit, ne sachant manifestement pas qui il est. L’ancien commissaire européen, qui a passé quinze ans dans les arcanes européens, comprend qu’il doit se présenter : « Michel Barnier, candidat à la présidence de la République ! »

Peu connu en France, l’ancien négociateur du Brexit devient premier ministre, à 73 ans, en pleine crise politique, avec la délicate mission de trouver un chemin dans une Assemblée nationale éclatée en trois blocs, à l’issue des élections législatives des 30 juin et 7 juillet. Sa longue expérience dans les cercles du pouvoir devrait l’y aider, même si, selon l’un de ses proches, « Michel ne mesure pas la dégradation du débat public en France, ça va être un choc ».

Michel Barnier a cumulé les fonctions : élu plus jeune conseiller général de France à 22 ans, en 1973 ; benjamin des députés, en Savoie, en 1978 ; plus jeune président du conseil départemental de Savoie ; quatre fois ministre (environnement, en 1993 ; affaires européennes, en 1995 ; affaires étrangères, en 2004 ; agriculture, en 2007) ; deux fois commissaire européen ; et, enfin, négociateur du Brexit. Sans oublier son premier fait d’armes, auquel il aime se référer encore trente ans plus tard : l’organisation des Jeux olympiques d’Albertville, en Savoie, en 1992.

Michel Barnier, qui va devoir rassurer Bruxelles, alors que la France est visée depuis le mois de juin par une procédure pour déficit public excessif, est respecté sur la scène européenne, qu’il a sillonnée pendant quinze ans, jusqu’à l’accord pour le Brexit, obtenu de haute lutte en décembre 2020. L’ancien commissaire européen s’est même fait applaudir – une rareté – par les Vingt-Sept, qui ont loué son art du consensus, sa patience et sa ténacité, quand il était le négociateur attitré. Dans les couloirs de l’austère Berlaymont, à Bruxelles, même le très provocateur premier ministre hongrois, Viktor Orban, l’apprécie. « C’est un bon négociateur, inclusif, il était très proche de nous », confiait en 2021 le macroniste Clément Beaune, alors secrétaire d’Etat aux affaires européennes.

Au sein du parti Les Républicains (LR), ses détracteurs l’ont longtemps fait passer pour un « macroniste déçu ». Proche d’Emmanuel Macron sur le fond, sur l’économie et l’Europe notamment, Michel Barnier a souvent critiqué la forme. « Vous ne pouvez pas diriger la France sans mettre tout le monde dans le mouvement », répétait-il pendant la pré-campagne présidentielle de 2022, dénonçant une présidence « verticale, arrogante et solitaire ». Ses relations avec le chef de l’Etat ont été en dents de scie. Michel Barnier, qui rêvait de prendre la tête de la Commission européenne en 2019, est convaincu qu’Emmanuel Macron ne l’a pas soutenu. Blessé, il en a gardé une amertume.

Début 2020, il est approché par l’Elysée pour remplacer Edouard Philippe à Matignon. Mais une condition est posée par Emmanuel Macron : quitter LR, ce qu’il refuse. Depuis, Michel Barnier est resté en contact régulier avec le puissant secrétaire général de l’Elysée, Alexis Kohler, auprès duquel il est souvent venu souvent plaider sa cause et avec qui il se trouve aligné sur de très nombreux sujets.

Le « Joe Biden à la française »

Après avoir bouclé l’accord sur le Brexit à Bruxelles, en décembre 2020, Michel Barnier rentre en France, désireux d’être « utile » à son pays. Il se lance dans la primaire de la droite, persuadé que, s’il est élu par les militants LR, celui qui se présentait alors comme le « Joe Biden à la française » pourrait être une alternative rassurante à Emmanuel Macron. L’accord du Brexit a pesé lourd dans cette candidature. Selon ses proches, la fréquentation des chefs d’Etat et de gouvernement de l’UE, côtoyés quatre ans dans l’enceinte du Conseil européen, lui aurait retiré tout complexe.

Né en le 9 janvier 1951 à La Tronche (Isère), ce fils d’une chrétienne sociale et d’un républicain anticlérical, qui a poussé la porte de l’Union des démocrates pour la République, le parti gaulliste, à l’âge de 14 ans, a toujours pensé avoir un destin. « Quand il était jeune, il avait une fascination pour Kennedy », confiait, en 2021, l’ex-député LR de Savoie Michel Bouvard. Persuadé de sa valeur, tout comme de sa victoire à la primaire, Barnier répète alors qu’il s’est frotté treize fois au suffrage universel et qu’il a gagné treize fois. Il omet de préciser qu’en 2015, Laurent Wauquiez, son rival pour l’investiture de l’Union pour un mouvement populaire – l’ancien nom de LR –, aux régionales en Auvergne-Rhône-Alpes, n’avait fait de lui qu’une bouchée. Finalement, l’ex- « M. Brexit » arrive troisième au premier tour de la primaire, le 4 décembre 2021, contraint de se ranger derrière Valérie Pécresse pour la présidentielle.

Pendant sa campagne, il prend des positions surprenantes, orthogonales à ses convictions européennes. Sur les questions migratoires, il appelle à « retrouver une souveraineté juridique pour ne plus être soumis aux arrêts de la Cour de justice de l’Union européenne ou de la Cour européenne des droits de l’homme ». Destinés à plaire aux militants LR, réputés plus à droite que leurs élus, ces propos suscitent l’incompréhension à Bruxelles, où l’ancien commissaire se voit accusé de cynisme et de démagogie. L’intéressé, qui revendique alors une « ligne gaulliste patriote, européenne et progressiste », assure à l’inverse que son expérience européenne lui donne une légitimité pour critiquer les dysfonctionnements de l’UE et tenter d’y remédier, « afin d’éviter d’autres Brexit ».

Dans les couloirs de LR, on s’est souvent interrogé sur le « mystère Barnier ». Lisse, calme et courtois, dénué de tout second degré, il laisse peu de prise. « C’est très difficile de se fâcher avec lui », reconnaît son ami Michel Bouvard. Engagé en politique depuis près d’un demi-siècle, il a de fait échappé sans une égratignure à toutes les querelles de la droite, y compris les plus meurtrières. En 1995, Jacques Chirac, avec qui les relations étaient fraîches, l’a même nommé ministre alors qu’il avait soutenu Edouard Balladur. En 2007, Nicolas Sarkozy, qu’il indiffère, aussi. « C’est assez incroyable d’apparaître, à mon âge, comme quelqu’un de neuf », se félicitait-il auprès du Monde à l’automne 2021.

Longtemps, le « major Thompson » de la droite – comme l’appelle le sarkozyste Brice Hortefeux – a été regardé avec un brin de condescendance au sein de sa famille politique, où l’on moquait ses centres d’intérêt – l’Europe et l’environnement – qui n’avaient pas la cote chez les gaullistes. « Quand ça n’intéressait personne, Barnier écrivait des livres pour sauver la planète,rappelait, pendant la campagne présidentielle de 2022, l’ex-conseiller élyséen Pierre-Jérôme Hénin. Beaucoup ricanaient : “Michel, c’est cui-cui les petits oiseaux.” » Mais les militants de droite lui reconnaissent « intégrité »et « cohérence »et louent sa fidélité à son parti, alors que ses deux rivaux à la primaire, Valérie Pécresse et Xavier Bertrand, ont dû reprendre leur carte à LR après avoir rompu avec le parti.

A la fois obstiné et méthodique, Barnier ne laisse rien au hasard, déteste improviser. A Bruxelles, il n’entrait jamais dans une négociation sans que tout soit cadré, millimétré, toutes les positions de repli listées. « J’aime bien programmer, anticiper », répète-t-il. Pierre-Jérôme Hénin, qui fut son collaborateur, louait en 2021 auprès du Mondele « profil rassembleur » et la touche « germano-scandinave » de celui qui a épousé la culture bruxelloise du consensus : « Il sait mettre des gens autour de la table pour trouver une solution. »

Cette méthode revendiquée sera précieuse à Matignon, où ce premier ministre de crise sera pris en étau entre un président de la République fragilisé mais qui ne veut pas perdre le contrôle et une Assemblée nationale éclatée et vindicative, où LR ne compte que quarante-sept députés. « Ne sois jamais sectaire, c’est une faiblesse » , lui répétait sa mère. Sage conseil pour les temps qui viennent.

Le Figaro, no. 24895
Le Figaro, samedi 7 septembre 2024 1048 mots, p. 18

Débats

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6 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Les défis à venir d'un premier ministre sur une ligne de crête

Pour éviter à la France une sortie de route, Michel Barnier devra mener une politique ambitieuse, estime l'essayiste*. En s'attelant notamment aux problèmes de sécurité, de valorisation du travail et du logement des classes moyennes.

Tetreau, Edouard

La nomination de Michel Barnier à Matignon est une bonne nouvelle, à condition qu'il ait les mains plus libres que ses quatre prédécesseurs. Elle suscite un espoir à l'image du nouveau premier ministre : raisonnable. Européen convaincu, gaulliste respecté à gauche, homme de dialogue ayant grimpé tous les échelons de la politique, d'élu local à commissaire européen, Michel Barnier est un Savoyard. Les métaphores vont filer ces jours-ci sur la ligne de crête qu'il lui faudra désormais prudemment arpenter pour éviter les motions de censure de la gauche insurrectionnelle, des chefs du Rassemblement national, et de tous ceux qui veulent faire tomber la France dans le ravin. Pour gravir les sommets, Michel Barnier a démarré tôt (député à 27 ans en 1978) et pris son temps : dix ans pour faire gagner la candidature d'Albertville aux Jeux olympiques d'hiver, en 1992.

Hélas, le nouveau premier ministre n'aura ni le temps, ni le loisir d'avancer à pas comptés sur une ligne médiane molle. La ruine de nos finances publiques ; l'extrême fragilité d'un président ayant perdu la confiance du peuple ; l'envie d'en découdre à l'intérieur de notre société comme à l'extérieur de nos frontières, vont obliger le gouvernement Barnier à prendre des risques, et à agir vite. Au premier tour des législatives, 13 millions de voix se sont portées sur les listes des droites, et 9 millions sur les listes des gauches, extrêmes inclus. Soit plus du triple des voix obtenues par la majorité présidentielle. Si l'on veut faire avancer le pays, respecter la démocratie, et voter un budget plus sérieux que les précédents, le nouveau gouvernement doit d'abord répondre aux attentes légitimes de ces 22 millions d'électeurs, et des 382 députés qui les représentent. À savoir, prendre dès que possible des mesures clairement à droite, et à gauche.

Trois actions peuvent être entreprises en vue de créer un nouveau consensus, inédit à l'Assemblée nationale et peut-être dans le pays. D'abord, à droite : frapper vite et fort sur la sécurité. « La France a tué mon mari par son insuffisance, son laxisme et son excès de tolérance. » Le cri de la veuve d'Éric Comyn, gendarme de 54 ans, père de deux enfants de 12 et 16 ans, tué par un multirécidiviste, doit appeler la représentation nationale au sursaut. Comment espérer restaurer l'autorité dans le pays, et l'unité d'une nation, si ses forces de l'ordre ne sont plus respectées ? Une loi portant le nom d'Éric Comyn, élargissant la légitime défense et l'emploi des armes par les forces de l'ordre, accompagnée de l'ouverture de nouveaux centres pénitentiaires assurant l'exécution de toutes les peines, obtiendrait une large majorité à l'Assemblée. À part quelques élus bobos déconnectés de ces réalités, et les forces insurrectionnelles de l'extrême gauche se nourrissant du désordre et de la faiblesse de l'État, qui oserait voter contre une telle loi d'ordre républicain et de justice sociale ?

À gauche, ensuite. Porter le smic à 1600 euros net, comme le propose le Nouveau Front populaire, est une évidence pour qui veut faire primer le travail sur l'assistanat, et améliorer les conditions de vie des travailleurs modestes. Il faut, là encore, vivre en totale déconnexion avec le réel économique pour balayer cette proposition légitime. Tout le sujet sera de la réaliser progressivement, sans créer de « trappe à smic » , et sans surcoût pour l'entreprise : l'exonération des charges patronales permettra à l'État de récupérer des recettes in fine par la croissance économique et les embauches résultant de cette mesure. Du fait du délabrement des finances publiques, ce coup de pouce aux travailleurs modestes devra être compensé par des économies au moins équivalentes sur les dépenses excessives de l'assistanat social.

À gauche, toujours - et au centre et à droite : faire du logement des classes moyennes, celles qui vivent de leur travail, la priorité immédiate et durable de la nation. Ce n'est pas un hasard si, dans le contexte mondial de crise du logement (hausse des taux d'intérêt et des loyers, chute de la construction), Kamala Harris en a fait une de ses priorités de campagne pour la présidentielle américaine. La loi que portait Guillaume Kasbarian, avant d'être fusillée par la dissolution présidentielle, allait dans le bon sens mais doit être significativement renforcée : déployer massivement les programmes remarquables de la Caisse des dépôts (Action coeur de ville) ; subventionner à grande échelle la réhabilitation de bureaux en logements ; relancer les prêts à taux zéro pour les jeunes propriétaires, les aides aux familles monoparentales ; élargir les moyens d'action des bailleurs sociaux et des maires, en première ligne pour construire et faire vivre les quartiers. Le logement, d'après un sondage mondial Gallup, est la première source d'anxiété dans les pays de l'OCDE, devant les sujets d'éducation, de santé, de travail. Il est essentiel à la bonne santé d'une nation.

La feuille de route de Michel Barnier est simple : vite, à droite et à gauche toute, pour permettre, tant qu'il est encore temps, de réécrire un contrat social visant à rétablir l'autorité dans le pays, l'unité de la nation, et la confiance dans nos élus. Dans un second temps, il pourra s'attaquer au « dur » : réparer les services publics essentiels (santé, éducation, secours), et privatiser ou fermer les services non-essentiels (liste connue et non exhaustive) ; s'attaquer enfin avec courage aux fraudes massives à l'aide sociale, aux conditions trop favorables de l'assurance-chômage ; à l'immigration subie plutôt que choisie ; à l'âge légal de la retraite, encore trop bas.

En somme, faire l'inverse de ce qui se dessine aujourd'hui : une approche technocratique a minima pour enfumer la représentation nationale ; des coups de rabot partout, à la va-vite, surtout dans la défense alors que le monde se réarme, pour pallier sept années d'errances et de négligences budgétaires. S'il est capable de prendre des risques et d'accélérer, Michel Barnier évitera peut-être à la France la sortie de route ces prochains mois, et la sortie de l'Histoire dans les trois prochaines années. Après les Jeux olympiques d'Albertville et les négociations du Brexit, ce ne serait pas le moindre de ses exploits.

* Dernier ouvrage paru: « Les États généraux en 2022 » (Éditions de L'Observatoire, 2020).

Libération
samedi 7 septembre 2024 542 mots, p. 12

EXPRESSO

Nouvelles accusations contre l'abbé Pierre : la Fondation change de nom

AFP

EXPRESSO

B aisers imposés, fellations forcées, propos à caractère sexuel : sept semaines après l'onde de choc provoquée par de premières révélations, l'abbé Pierre, mort en 2007, est visé par une nouvelle salve d'accusations dans un rapport rendu public vendredi. A la suite de ces nouveaux témoignages, dont certains portent sur des faits pouvant s'apparenter à des viols ou concernent des mineures, la Fondation Abbé-Pierre a annoncé sa décision de changer de nom. Emmaüs a en outre fait savoir que le lieu de mémoire dédié au prêtre situé à Esteville (Seine-Maritime) serait définitivement fermé.

«A ce jour, il est possible d'identifier au moins 17 personnes supplémentaires ayant subi des violences» de la part de l'abbé Pierre, peut-on lire dans le rapport du cabinet Egaé, chargé en juillet par les deux organisations de recueillir de potentiels témoignages. Ces derniers font dans leur grande majorité état de contacts «non sollicités sur les seins», de «baisers forcés», de «contacts sexuels répétés sur une personne vulnérable», d'«actes répétés de pénétration sexuelle» ou encore de «contacts sexuels sur une enfant». Les faits ont eu lieu entre les années 50 et les années 2000. Les personnes qui ont témoigné sont ou ont été bénévoles d'Emmaüs, salariées de lieux dans lesquels l'abbé Pierre a séjourné, membres de familles proches ou encore des personnes ren - contrées lors d'événements publics, précise Egaé.

«Soutien». Parmi les témoignages figure celui de Marie, fille d'une femme «dépendante de lui financièrement et en très grande détresse», qui dit avoir été victime de l'abbé Pierre en 1989-1990. Dans une lettre à la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Eglise en mars 2019 et dont Libé a eu connaissance en juillet, cette femme, aujourd'hui décédée, décrivait avoir «dû assister à des masturbations de l'abbé Pierre et avoir été forcée à réaliser des fellations dans un appartement parisien». L'abbé Pierre est «passé rapidement de l'aide charitable à des faits d'abus sexuels», y écrivait-elle. Une autre femme témoigne avoir subi, en 1974 et 1975, des «baisers forcés» et «des contacts» non sollicités alors qu'elle avait 8 à 9 ans. Selon un autre témoignage, l'abbé Pierre aurait imposé, en 1951, des contacts physiques lorsqu'il était député.

Dans un communiqué publié vendredi, la Fondation Abbé- Pierre, Emmaüs France et Emmaüs International réaffirment leur «soutien total aux victimes», saluent «leur courage» et assurent être «à leurs côtés». Outre le change- ment de nom de la fondation et la fermeture définitive du lieu de mémoire d'Esteville, la mention «fondateur Abbé Pierre» du logo d'Emmaüs France pourrait être supprimée. Une commission indépendante chargée «d'expliquer les dysfonctionnements qui ont permis à l'abbé Pierre d'agir comme il l'a fait» va également être créée.

«Douleur». L'abbé Pierre «a porté une voix, un élan, qui ont entraîné des vagues de solidarité, l'importance de son action constitue un fait historique», mais «nous sommes désormais confrontés à la douleur insupportable qu'il a fait subir, écrivent les organisations. Nos décisions sont donc impératives par respect pour les victimes qui ont pris la parole mais aussi pour les bénévoles, les salariés, les compagnes et les compagnons du mouvement, les soutiens et les donateurs, dont l'action au quotidien serait entachée d'un malaise profond si rien ne changeait.»

Le Monde
France, vendredi 6 septembre 2024 1465 mots, p. 6,7
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5 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Crise politique

Matignon : le RN en arbitre du choix de Macron

Avec ses 126 députés, auxquels s’ajoutent les seize élus emmenés par Eric Ciotti, le Rassemblement national pèse plus que les autres aux yeux du chef de l’Etat, désireux d’assurer la stabilité du futur gouvernement

Claire Gatinois, Clément Guillou et Corentin Lesueur

Ces derniers jours, le téléphone de Marine Le Pen ne cesse de vibrer. Emmanuel Macron s’enquiert de l’avis de la leader d’extrême droite. Que pense-t-elle de Xavier Bertrand à Matignon ? Rien de bien. La députée du Pas-de-Calais voue une haine féroce au président (Les Républicains) des Hauts-de-France et le fait savoir au chef de l’Etat. Exit donc, la candidature du représentant de la droite sociale pour la Rue de Varenne.

L’hypothèse, qui a tenu en haleine le monde politico-médiatique pendant plusieurs heures, a été écartée, mercredi 4 septembre, en fin de journée. L’avant-veille, le sort du président de Conseil économique, social et environnemental, Thierry Beaudet, avait été scellé en quelques minutes par le Rassemblement national (RN), le parti jugeant l’homme, proche des syndicats réformistes, trop « insultant » envers la formation lepéniste.

La fille de Jean-Marie Le Pen sera-t-elle plus clémente avec Michel Barnier ? Soixante jours après le résultat des élections législatives, le président de la République a, dans la soirée de mercredi, changé une fois de plus son fusil d’épaule pour tester auprès des uns et des autres le nom de l’ancien commissaire européen. Le Républicain – défait en 2021 lors de la primaire de la droite pour la présidentielle de 2022 – a-t-il un profil assez consensuel pour ne pas être renversé par une motion de censure au Palais-Bourbon dès sa nomination ? L’Elysée veut en avoir le cœur net.

Emmanuel Macron reprend donc son marathon de consultations. Aux dires de l’Elysée, la députée du Pas-de-Calais devait être sondée, comme les autres chefs de parti et de groupe à l’Assemblée nationale, sur l’opportunité de nommer à Matignon l’ancien négociateur du Brexit.

Marine Le Pen se souvient-elle que Michel Barnier l’accusait en 2022 de vouloir mener le pays au « rétrécissement national » ? Ou préfère-t-elle retenir que l’ancien commissaire européen a, lui aussi, promis par le passé un référendum sur l’immigration ? L’avis de la leader d’extrême droite compte double aux yeux de l’Elysée. « Marine Le Pen donne le baiser de la mort aux uns et aux autres. Le Rassemblement national a 142 députés[en comptant ses alliés du groupe A Droite !, d’Eric Ciotti] , il faut faire avec », souffle le sénateur (Union des démocrates et indépendants) des Hauts-de-Seine Hervé Marseille, allié d’Emmanuel Macron.

« Incontournables »

Parti paria lors des élections législatives du 7 juillet où s’est ravivé l’esprit du front républicain, le RN s’est arrogé le rôle de faiseur de rois. « La honte ! », commente sur X, David Djaïz, ancien rapporteur du Conseil national de la refondation. « Je partage cette même interrogation : du “front républicain” tant invoqué, nous faisons aujourd’hui du RN le censeur en chef ou non d’un futur “PM”[premier ministre] », s’insurge la députée (Renaissance) de Paris Astrid Panosyan sur le réseau social.

Sans crier gare, en quelques jours, le RN est devenu la principale inconnue d’une équation politique dont l’avait d’abord exclu Emmanuel Macron. Après avoir refusé la candidature de Lucie Castets, proposée par l’alliance de gauche du Nouveau Front populaire (NFP), le chef de l’Etat comptait négocier sans l’ex-Front national, restreignant ses tours de table à « ceux qui veulent bien venir continuer à œuvrer pour l’intérêt supérieur du pays ». Marginalisée, la formation d’extrême droite s’est rendue incontournable en abandonnant l’un des piliers de sa stratégie de notabilisation à l’Assemblée nationale : le refus, par principe, de censurer un premier ministre sans lui laisser le temps de gouverner.

Censurer Elisabeth Borne en juillet 2022 ? « Je n’ai pas pour objectif de faire sauter les institutions », balayait alors Marine Le Pen. Censurer Gabriel Attal en février de cette année ? « Nous traversons déjà une crise sociale, économique et sécuritaire. Nous n’avons pas besoin d’une crise de régime », prévenait à la tribune le député (RN) de Moselle Alexandre Loubet.

Les principes institutionnels du parti à la flamme n’ont pas résisté à sa percée lors des dernières législatives. Fort du plus gros groupe du Palais-Bourbon (126 députés), et appuyé par celui d’Eric Ciotti (seize membres), le mouvement présidé par Jordan Bardella s’impose comme le juré pivot du casting pour Matignon. « Notre nombre nous rend incontournables, c’est nous qui dictons désormais la tendance à l’Assemblée nationale », se targue Alexandre Sabatou, député (RN) de l’Oise.

Fini donc la promesse de ne pas censurer a priori un chef de gouvernement. Marine Le Pen menace de barrer la route à quiconque ne remplirait pas ses conditions. « On demande que le premier ministre respecte nos électeurs, que le budget s’effectue en consultation avec l’ensemble des groupes, qu’on puisse enfin débattre sur la proportionnelle et qu’il s’engage en faveur du pouvoir d’achat, contre l’insécurité et pour réduire l’immigration », liste la cheffe de file de l’extrême droite au Monde. Et encore… « Si demain, le président nous entend et nomme un premier ministre respectueux des équilibres et qui ne traite pas le RN comme un paria, on gardera malgré tout notre liberté de vote et de censure à l’occasion du budget », annonce la triple candidate à la présidentielle.

Se drapant dans le rôle de principal opposant au chef de l’Etat, le RN ne retient plus ses coups. Et avant même que Marine Le Pen ne fasse le signe d’un pouce baissé ou levé, ses troupes déversent leur fiel sur Michel Barnier. « Les Français veulent la rupture avec sept ans de macronisme. Leur vendre[Michel] Barnier à Matignon, c’est se foutre de leur gueule », tance Julien Odoul, porte-parole du RN, sur BFM-TV mercredi, moquant un « Joe Biden français » lesté d’une « ribambelle de gaffes et de revirements ».

Problème de Méthode

La candidature de l’ex-commissaire européen finira-t-elle, elle aussi, dans les oubliettes, prolongeant interminablement la crise politique ? « Emmanuel Macron n’a à s’en prendre qu’à lui-même », enrage Gaspard Gantzer, l’ancien communicant de François Hollande, regrettant que le chef de l’Etat ait abandonné l’idée de nommer Bernard Cazeneuve à Matignon. L’ex-premier ministre, ancien du Parti socialiste (PS), reçu lundi à l’Elysée, aurait, aux yeux des sociaux-démocrates, récolté assez de soutiens à gauche et au centre pour éviter d’être à la merci d’une motion de censure immédiate du RN.

Mais pour y parvenir, Bernard Cazeneuve aurait dû donner des gages d’antimacronisme au PS toujours membre du NFP. Cette perspective a fait frissonner le chef de l’Etat, qui a préféré se tourner vers la droite en testant Xavier Bertrand, puis Michel Barnier. Quitte à se rendre dépendant de l’humeur du parti d’extrême droite. « Emmanuel Macron ne veut pas assister en spectateur au détricotage de ce qu’il a entrepris depuis 2017 », constate le chef des sénateurs Les Républicains (LR), Bruno Retailleau (Vendée), qui a échangé avec le chef de l’Etat.

« Si c’est pour être sous la menace du RN, c’est intenable ! », fait savoir en privé l’ancienne première ministre Elisabeth Borne. « On marche sur la tête », s’étouffe l’eurodéputé macroniste Pascal Canfin ; pour l’ancien directeur de WWF France, le problème, c’est la méthode : le président de la République s’est arrogé un rôle qui n’est pas le sien en cherchant lui-même à s’assurer que le premier ministre ne serait pas soumis à la censure. « En Espagne, le roi convoque le parti arrivé en tête et lui donne un mois pour trouver une majorité stable », souligne Pascal Canfin, expliquant que la logique serait que le NFP, en pole position le 7 juillet, fasse lui-même la preuve qu’il peut bâtir une majorité stable.

Comme indifférent aux critiques venues de son propre camp et aux railleries de ses opposants, Emmanuel Macron prend son temps, s’échinant à trouver, seul, la martingale de Matignon. Aux dires d’un confident du chef de l’Etat, le président serait obsédé par la recherche de stabilité, conscient que l’opinion publique le rendrait responsable du désordre politique provoqué par une censure.

« Après la chute du premier ministre, c’est vous qui êtes en première ligne » , lui ont fait savoir Bruno Retailleau, Gérard Larcher, le président (LR) du Sénat, et Laurent Wauquiez, le chef de file des députés LR, lors de leur échange avec Emmanuel Macron, mardi. Las. A force d’égrener des noms, immédiatement conspués par le RN, le chef de l’Etat espère peut-être vaincre le parti d’extrême droite à l’usure.

Le Figaro, no. 24894
Le Figaro, vendredi 6 septembre 2024 835 mots, p. 3

Politique

Pluie de réactions après le choix de l'ex-commissaire européen

Lagrave, Martin

Il aura fallu 51 jours pour trouver un successeur à Gabriel Attal. Ce jeudi, c'est via un communiqué très bref que l'Élysée a annoncé la nomination de Michel Barnier à Matignon. Sur les réseaux sociaux, les politiques n'ont pas tardé à commenter la désignation du vingt-sixième premier ministre de la Ve République. Si la gauche a fustigé le choix d'Emmanuel Macron, la droite s'est réjouie de la nomination d'un des siens, quand le Rassemblement national (RN) a décidé d'adopter, pour l'heure, une position neutre. Les fidèles d'Emmanuel Macron ont, quant à eux, fait part de leurs réticences.

« Le Président s'apprête à nommer le perdant d'une primaire d'une force politique ultra-minoritaire dans les urnes et marginale à l'Assemblée nationale. La démocratie piétinée. Forfaiture. » Comme un cri du coeur, Benjamin Lucas, député Génération.s des Yvelines, n'a même pas attendu l'annonce officielle pour dénoncer la nomination de l'ancien ministre sarkozyste. Comme lui, les responsables politiques de gauche ont principalement centré leurs attaques sur Emmanuel Macron et sur la bienveillance du RN.

« Il y a la quasi-certitude » que, si Michel Barnier a pu être désigné par le président Macron, « c'est parce que le RN, précisément l'extrême droite, a donné une forme de quitus », a dénoncé François Hollande. « Je crois qu'il aura devant l'Assemblée à s'en expliquer », a-t-il ajouté. Une analyse partagée par la patronne des Écologistes, Marine Tondelier : «On sait à la fin qui décide : elle s'appelle Marine Le Pen. C'est à elle que Macron a décidé de se soumettre » , a-t-elle fustigé.

Des critiques faisant écho aux déclarations de Marine Le Pen à l'égard du premier ministre. La députée du Pas-de-Calais a fait savoir dès jeudi matin que le Rassemblement national « attendra(it) la déclaration de politique générale de Michel Barnier pour se positionner ».Pour elle, ce dernier « semble répondre au (...) critère » réclamé par le RN pour ne pas le censurer d'office, à savoir « un homme respectueux des différentes forces politiques ». Un sursis consenti ouvrant, de fait, la voie à sa nomination.

Du côté de La France insoumise (LFI), la chef des députés, Mathilde Panot, a dénoncé le refus du président de la République « de respecter la souveraineté populaire et le choix issu des urnes ». Contre « ce coup de force inacceptable », l'Insoumise a donné rendez-vous à ses troupes dans la rue le 7 septembre. La députée du Val-de-Marne a également partagé la pétition numérique lancée par LFI réclamant la destitution d'Emmanuel Macron qui a recueilli à ce jour plus de 225 000 signatures. Manuel Bompard a, lui, confirmé l'intention des Insoumis de censurer le prochain gouvernement. Au Palais Bourbon, la situation s'annonce difficile pour le premier ministre.

Il est en effet plus que probable que les 193 députés du Nouveau Front populaire (NFP) voteront d'office la censure du prochain gouvernement. Ainsi, les 126 parlementaires RN auront tout le loisir de se joindre à eux en cas de désaccord avec l'exécutif et de faire tomber largement (319 voix pour 289 requises) l'équipe menée par Michel Barnier. Dans l'Hémicycle, ce dernier pourra compter sur les voix de 47 députés estampillés Droite Républicaine. Parmi eux, le président du groupe, Laurent Wauquiez, qui s'est félicité de la nomination « d'un homme d'une grande qualité qui a tous les atouts pour réussir dans cette difficile mission qui lui est confiée ». Sa collègue Annie Genevard a encensé un homme qui « connaît les priorités fixées par notre famille politique destinée à répondre aux attentes des Français ». Le maire de Cannes, David Lisnard, un temps pressenti pour accéder à la rue de Varenne, a félicité le nouveau premier ministre avant de se réjouir de « cette nomination qui met heureusement fin à un blocage très préjudiciable à la direction de la France ».

Au sein des rangs macronistes, la nouvelle est accueillie plus froidement. Alors que la présidente du Palais Bourbon, Yaël Braun-Pivet, a expressément demandé au président de la République « de convoquer une session extraordinaire dans les meilleurs délais », pour que Michel Barnier s'exprime rapidement dans l'Hémicycle, les troupes font grise mine. Dans un communiqué, Renaissance, le parti fondé par Emmanuel Macron, a annoncé que ses députés (99) ne voteront pas de « censure automatique » contre le gouvernement que doit former Michel Barnier, mais portera « des exigences sur le fond, sans chèque en blanc ». Une position qui a de quoi surprendre même si, en macronie, plusieurs voix s'étaient élevées ces derniers jours en faveur de la nomination d'un premier ministre de gauche, notamment celle de la ministre démissionnaire Agnès Pannier-Runacher.

Sacha Houlié, cofondateur des Jeunes avec Macron et désormais député non inscrit de la Vienne, a fait part de son « incompréhension après la nomination d'un premier ministre issu de LR ». Toutefois, le bloc central est composé de trois partis, notamment d'Horizons, conduit par Édouard Philippe. Celui qui s'est déclaré candidat à la « prochaine élection présidentielle » ce mercredi a adressé ses « félicitations chaleureuses » au chef du gouvernement. « Sa tâche s'annonce rude, mais la difficulté ne lui a jamais fait peur. Et nous serons nombreux à l'aider » , a-t-il poursuivi.

Libération
vendredi 6 septembre 2024 1099 mots, p. 3,4

AUTRE

De l'UE à Paris, un politique qui insiste et signe

VICTOR BOITEAU; JEAN QUATREMER Correspondant européen

AUTRE

Quatre fois ministre, député, sénateur, commissaire européen, négociateur du Brexit… A 73 ans, l'insaisissable nouveau chef de gouvernement termine un long parcours.

L orsqu'on croit en avoir terminé avec Michel Barnier, il resurgit là où ne l'attendait pas tel le sparadrap du capitaine Haddock dans l'Affaire Tournesol. A 73 ans, le voilà plus vieux Premier ministre de l'histoire de la Ve République – record de Pierre Bérégovoy battu – après avoir été, souvent, le plus jeune de sa catégorie : conseiller général à 22 ans, benjamin de l'Assemblée nationale en 1978, président du conseil départemental de la Savoie à 30 ans… «La jeunesse est un défaut que l'on corrige chaque jour davantage», répondait-il en 2021, citant Raymond Poincaré, lorsque des mauvaises langues mentionnaient son âge face à ses concurrents de la primaire présidentielle du parti Les Républicains. Sur le perron de Matignon, quarante ans le séparaient, jeudi, de son successeur, Gabriel Attal. Le CV de ce père de trois enfants est long comme le bras : conseiller de plusieurs ministres, conseiller général, président de conseil général, député, sénateur, député européen, ministre (quatre fois sous trois présidents), commissaire européen (deux fois), conseiller spécial du président de la Commission, négociateur du Brexit… C'est d'ailleurs dans cette dernière fonction qu'il a connu l'apogée de sa carrière, en réussissant à conduire vers la sortie le Royaume-Uni, le 31 janvier 2020, à l'issue de négociations à la fois folles et techniquement complexes. Après sa tentative malheureuse d'obtenir l'investiture de LR pour la présidentielle de 2022, on le croyait définitivement rangé des voitures. Mais les vieux artistes ont toujours du mal à raccrocher.

ABSENCE DE SURMOI On imagine sans peine le calvaire qu'ont dû vivre les Britanniques. Ce Savoyard, natif de La Tronche (Isère), est moins un «montagnard qui ne rechigne pas devant l'effort», comme il le répète à longueur de journée, qu'un boxeur expert en absorption, cette technique qui accompagne les coups pour mieux annihiler leurs effets et épuiser l'adversaire. Rien d'étonnant à ce que deux Premiers ministres de sa gracieuse majesté, Theresa May et Boris Johnson, se soient cognés sur ce négociateur insaisissable.

Michel Barnier n'a pas changé d'un iota depuis une première rencontre, le 3 juin 1995, alors qu'il venait d'être nommé ministre des Affaires européennes d'Alain Juppé à 44 ans. C'était à Taormine en Sicile, lors d'une réunion européenne. Barnier avait invité la presse française à un petit-déjeuner sur la terrasse du luxueux hôtel San Domenico. Pourquoi ? Pour dire à quel point il était «ravi», mais «ravi» d'être ministre, même s'il «ne connaissait absolument rien aux affaires européennes», mais qu'il «apprendrait», le tout avec l'air pénétré de celui qui livre un secret de famille longtemps caché… Les journalistes lui en voudront longtemps de les avoir tirés du lit à 7 heures du matin pour partager cette importante information.

Depuis, ses fonctions européennes nous ont amenés à le croiser plus qu'aucun autre politique français. A chaque fois, il a cette manie de répéter en boucle un message, un seul, sans se laisser distraire par un autre sujet. Et toujours avec ce sérieux inimitable – lorsqu'il se risque à rire, c'est d'un rire mécanique peu crédible – et le même phrasé séquencé. Cette ténacité, c'est la marque de fabrique de ce «gaulliste social» qui n'a pas fait l'ENA mais l'ESCP qui reconnaît lui-même avoir «un déficit de notoriété». Et, ajoutons, un charisme de notaire de province, en dépit d'un physique avantageux, un personnage que Flaubert aurait aimé décrire, un homme que l'on voit mal faire vibrer les foules. Mais comment expliquer le parcours exceptionnel d'un homme que des diplomates à la dent dure qualifient de «crétin des Alpes» si ce n'est par cette ténacité alliée à une absence de surmoi : il n'hésite pas à supplier encore et encore pour obtenir un poste et sait, pour ce faire, utiliser toute la souplesse de son échine. Ainsi, fidèle d'Edouard Balladur, il se rallie sans états d'âme, au lendemain de la défaite de son mentor à la présidentielle de 1995, à Jacques Chirac qui le récompense par le ministère de l'Environnement. Nicolas Sarkozy, en 2007, le place à l'Agriculture, puis le choisit commissaire européen français. En 2014, il se prend à rêver de prendre la succession du Portugais José Manuel Barroso à la tête de la Commission, mais il se heurte à Angela Merkel. Les négociations sur le Brexit l'ayant remis sur le devant de la scène, il pense ensuite, en 2017, être nommé à Matignon par Emmanuel Macron. Mais non.

GROS MENSONGE Cinq ans plus tard, Michel Barnier rêve de gravir l'ultime sommet, l'Elysée, persuadé d'être le recours d'une droite en perdition, une version française de Joe Biden. Loyal et fidèle – il n'a jamais quitté LR –, le Savoyard est apprécié dans son camp, notamment de Laurent Wauquiez à qui il avait proposé un ticket pour Matignon lors de cette même primaire de la droite où il finira troisième à 24 % et un petit point du second tour. Au début de la campagne, personne ne le prenait vraiment au sérieux, moquant son ton professoral et sa tendance à ressasser son rôle d'organisateur des JO d'hiver à Albertville, en 1992. Pourtant, l'homme fait rapidement recette, moins outrancier qu'Eric Suite page 4 Suite de la page 3 Ciotti, plus fidèle à LR que Xavier Bertrand et Valérie Pécresse, qui avaient tous deux quitté le parti. Sa «gueule de président» rassure aussi. «Sa méthode, c'est sa discrétion, loue aujourd'hui Brigitte Kuster, ancienne députée et membre de son équipe de campagne. C'est un sage, et on a besoin de sagesse.» Outsider devenu favori, Barnier avait proposé un moratoire sur l'immi- gration, ainsi qu'un «bouclier constitutionnel» sur le sujet, une manière de contourner d'éventuelles condamnations de la Cour de justice de l'UE ou de la Convention des droits de l'homme. Une attaque en règle des fondements de l'UE, qui avait provoqué la consternation des partenaires européens de la France. Il s'est aussi rendu coupable d'un gros mensonge, niant avoir été partisan du fédéralisme européen, qu'il professait pourtant clairement quelques années plus tôt. «A mon âge, assène-t-il, je reste un homme neuf, j'ai des idées neuves.» «Neuves», on ne sait pas, adaptables, c'est certain. De là à penser qu'il s'agit d'un homme sans conviction, il n'y a qu'un pas. Mais pour lui, c'est le prix à payer pour être alors «le point d'équilibre de LR» Deux ans plus tard, il va pouvoir prouver dans ses nouvelles fonctions qu'il l'est, comme Emmanuel Macron semble le croire, pour la France. Barnier nous le confiait en 2022 : «Le Brexit a montré que quelque chose d'inimaginable pouvait se produire.» Bien vu.

Le Figaro, no. 24894
Le Figaro, vendredi 6 septembre 2024 603 mots, p. 3

Politique

Marine Le Pen laisse toujours planer la menace d'une censure

Laubacher, Paul

Alors, Michel Barnier ? À 7 h 50 ce jeudi, sur France Inter, le député Rassemblement national (RN) de la Somme Jean-Philippe Tanguy avait déjà un avis bien tranché sur celui qui allait être nommé premier ministre quelques heures plus tard. «On censurerait toute personne qui ruinerait davantage la France. Donc ça fait beaucoup de monde, et surtout quand on fait du « Jurassic Park » en permanence en allant rechercher des fossiles à qui on essaye de redonner vie. Donc M.Barnier est non seulement fossile, mais fossilisé de la vie politique. Tout ce qu'il a pu faire est un échec, même au niveau européen» , blâme ce souverainiste pur jus, proche de Marine Le Pen.

Voilà le premier ministre d'Emmanuel Macron rhabillé pour l'hiver. Mais cette fois-ci, contrairement à l'hypothèse Xavier Bertrand à Matignon, les troupes de Marine Le Pen ne censureront pas «immédiatement» le choix du chef de l'État. «Nous serons attentifs au projet qu'il portera», fait valoir Marine Le Pen sur X (ex-Twitter), qui affirme sur LCI, devant le siège du RN, à Paris, ne pas être «la DRH d'Emmanuel Macron», mais qui a tout de même eu une influence importante sur le casting de Matignon. La chef de file des députés du parti à la flamme assure que le RN ne participera pas à un gouvernement Michel Barnier. Jordan Bardella, qui a réagi quelques minutes après la nomination de Michel Barnier, assure : «Nous jugerons sur pièces son discours de politique générale, ses arbitrages budgétaires et son action.»

Dans l'attente de négociations

Michel Barnier, qui devrait faire face à une motion de censure de la gauche assez rapidement, évite donc celle du RN. Pour autant, les marinistes n'entendent pas être cléments à propos de l'ancien commissaire européen. «Il est là pour continuer la politique d'Emmanuel Macron», juge un élu nationaliste. Un proche de Marine Le Pen précise : «La grande différence entre Xavier Bertrand et Michel Barnier, c'est le temps. Est-ce qu'il nous enverra des signaux lors de son discours de politique générale? Est-ce qu'il échappera à la censure au moment du budget, qui ne pourra être adopté que via un 49.3?»

«Michel Barnier semble répondre au moins au premier critère que nous avions réclamé, c'est-à-dire, quelqu'un qui soit respectueux des différentes forces politiques et capable de pouvoir s'adresser»au RN, fait valoir la députée du Pas-de-Calais à LCI. Les troupes de Marine Le Pen attendent donc que le nouveau locataire de Matignon entame des négociations avec eux sur les conditions posées par l'ancienne candidate à l'élection présidentielle : le pouvoir d'achat, la sécurité, l'immigration et la mise en place de la proportionnelle pour les prochaines élections législatives. «Notre prix va être très cher», assure un cadre mariniste.

La volonté de Marine Le Pen et du RN de laisser la porte ouverte à des négociations et à des discussions pose évidemment la question de savoir quelles mesures le parti à la flamme voudrait faire adopter au prochain budget, dans un contexte de dérapage de la dépense publique : la baisse de la TVA sur l'énergie, ou sa suppression sur les produits de premières nécessités ? L'adoption de l'impôt sur la fortune financière ? Sur l'immigration, les proches de Marine Le Pen se sont bien souvenus de la tribune de Michel Barnier appelant à un moratoire, la fin de l'aide médicale d'État, une loi constitutionnelle. Mais jusqu'où la candidate naturelle du RN à la prochaine présidentielle voudra négocier avec le premier ministre ? Un de ses proches prévient : «Nous n'avons pas proposé de pacte législatif.» Comprendre : la menace de la censure n'a pas disparu. P. L.

Le Monde
International, vendredi 6 septembre 2024 973 mots, p. 3
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5 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Ukraine : le remaniement massif objet de critiques

Des élus de l’opposition jugent inutiles, voire dangereux, ces changements à un moment-clé de la guerre

Thomas d’Istria

Kiev - correspondant - Le remaniement du gouvernement ukrainien enclenché mardi 3 septembre par des démissions en cascade de ministres se poursuivait toujours mercredi soir avec la publication d’une liste de candidats aux plus hauts postes du pouvoir. Cette rotation de personnes pour « renforcer l’Etat », communiquée par le chef du parti présidentiel Serviteur du peuple, David Arakhamia, à la suite d’une réunion du groupe politique, doit encore être approuvée par le Parlement pour être appliquée.

Critiquée par l’opposition pour son ampleur et le moment choisi, elle confirme en tout cas la volonté du pouvoir de remplacer le très populaire ministre des affaires étrangères, Dmytro Kuleba, par Andrii Sybiha, le premier chef adjoint du ministère des affaires étrangères, un diplomate chevronné. Mercredi, le ministre, apprécié des Occidentaux et ardent défenseur de l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN, avait été le dernier à présenter sa lettre de démission dans le cadre du plus important remaniement ministériel depuis le début de l’invasion russe en février 2022.

« Besoin d‘énergie nouvelle »

Ce changement de personnel se déroule à un moment crucial pour l’Ukraine, alors que le président Volodymyr Zelensky prépare une visite à l’automne aux Etats-Unis afin de présenter un « plan de victoire » au président américain, Joe Biden, ainsi qu’aux deux candidats à l’élection présidentielle de novembre, Kamala Harris et Donald Trump. Il se tient aussi un mois après le déclenchement d’une offensive ukrainienne inédite sur la région russe de Koursk, et alors que les forces armées de Kiev reculent face aux assauts de l’armée russe dans la région de Donetsk, dans l’est du pays.

C’est dans ce cadre que les autorités ukrainiennes ont justifié ce remaniement, insistant sur la nécessité de « renforcer » l’Etat ukrainien dans différents domaines-clés. L’Ukraine a « besoin d’une énergie nouvelle » après deux ans et demi de guerre avec la Russie, a déclaré le président ukrainien, mercredi.

Ce remaniement permet aussi d’apporter un vent de nouveauté alors que la perspective d’élections législatives et présidentielle est bloquée tant que la guerre durera. Le président ukrainien, dont le mandat de cinq ans s’est achevé cette année, explique en effet qu’il est impossible de tenir une campagne électorale qui risquerait de diviser le pays. Des élections seraient en outre très contraignantes à organiser, compte tenu des bombardements quotidiens, des centaines de milliers d’Ukrainiens engagés dans l’armée et des millions d’autres installés à l’étranger. Des conclusions que la majorité de la population partage, selon les derniers sondages d’opinion.

La perspective d’un remaniement de grande ampleur avait été discutée à plusieurs reprises en début d’année avant de revenir sur le devant de la scène à l’été. Des rumeurs circulaient alors sur le remplacement du premier ministre, Denys Chmyhal. Dans une enquête publiée mercredi, le journal Ukraïnska Pravda relate que ce dernier avait eu, fin août, une « conversation franche » avec le président, au cours de laquelle il lui aurait demandé de faire un choix : le licencier ou le laisser travailler. Une dizaine de jours plus tard, Volodymyr Zelensky annonçait sa décision de remplacer la moitié des ministres… tout en épargnant M. Chmyhal.

La liste publiée mercredi soir par David Arakhamia confirme que le ministre des industries stratégiques, Oleksandr Kamychine, démissionnaire, devrait rejoindre le bureau du président. L’homme qui gérait la production nationale d’armement depuis 2023 devrait continuer « à s’occuper des questions d’armement et d’infrastructures »après avoir considérablement augmenté les capacités de l’industrie ukrainienne. « En 2023, la production a triplé et, en septembre 2024, elle a encore doublé », a affirmé Oleksandr Kamychine dans un message publié sur le réseau X, mercredi. Olga Stefanishyna, autre démissionnaire, devrait, elle, être promue en prenant la tête du ministère de la justice, tout en restant vice-première ministre chargée de l’intégration européenne. Iryna Verechtchouk, vice-première ministre et ministre de la réintégration des territoires, devrait rejoindre l’administration présidentielle.

« Aucune vision stratégique »

Au-delà du message d’efficacité envoyé par les autorités ukrainiennes, les méthodes employées pour effectuer ce remaniement ont aussi fait grincer des dents à Kiev. Certains députés de l’opposition ont critiqué un changement de personnel considéré comme non nécessaire, voire dangereux, à un moment-clé pour le pays en guerre. « Je ne suis pas déçu mais je ne suis pas non plus inspiré », lâche Oleksiy Honcharenko, député au sein du parti Solidarité européenne. « Le problème que nous avons n’est pas dû à certaines personnalités, explique-t-il. Notre problème est que le gouvernement n’a aucun programme ou vision stratégique. » « La seule chose que je peux dire c’est que c’est un immense bordel »,tranche Solomiia Bobrovska, députée au sein du parti d’opposition Holos (Voix), et membre de la commission pour la sécurité nationale et la défense . « On ne comprend pas pourquoi ils veulent changer ces ministres,déplore-t-elle encore. Pourquoi doivent-ils partir alors que nous sommes contents de leur travail ? »

Les députés de l’opposition se plaignent par ailleurs du manque de communication des autorités ukrainiennes en amont du remaniement. Oleksiy Honcharenko regrette la trop grande « concentration » des pouvoirs au sein de l’administration présidentielle depuis le début de l’invasion, mettant de côté les travaux du Parlement et du gouvernement. Une critique récurrente.

Cette perception est partagée par une majorité de la population ukrainienne, selon un sondage d’opinion commandé par Chesno, l’organisme indépendant spécialisé dans la politique, publié le 3 septembre. Selon cette enquête réalisée au cours du mois d’août sur l’ensemble du pays, à l’exception des territoires contrôlés par l’armée russe, 58 % des Ukrainiens considèrent que le bureau du président outrepasse ses pouvoirs en influençant les décisions du Parlement.

Libération
vendredi 6 septembre 2024 743 mots, p. 4

ÉVÉNEMENT

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5 septembre 2024 - Libération (site web)

Rassemblement national : de paria à faiseur de rois

NICOLAS MASSOL

ÉVÉNEMENT

En déclarant ne pas vouloir censurer a priori Michel Barnier, le RN a rendu possible son accession à Matignon. Et tient la suite de l'histoire entre ses mains.

«L aissez retomber la poussière», conseillait, en juillet, Marine Le Pen à ses ouailles, encore étourdies par la contreperformance des élections législatives. Jordan Bardella surtout, qui se voyait déjà Premier ministre à la tête d'une majorité absolue, avait du mal à déglutir sa troisième place, derrière la gauche et la majorité relative sortante et parlait même de «défaite». Le «calme des vieilles troupes» revendiqué par la triple candidate à la présidentielle a fini par payer. Un peu moins de deux mois plus tard, la poussière est retombée, et la cheffe de file de l'extrême droite française réapparaît en faiseuse de Premier ministre.

En acceptant de ne pas censurer a priori Michel Barnier, les députés du Rassemblement national (RN) viennent de rendre possible le bail de l'ancien négociateur du Brexit à Matignon. «La nomination de Michel Barnier semble répondre au moins au premier critère que nous avions réclamé, c'est-à-dire un homme qui soit respectueux des différentes forces politiques et qui soit capable de pouvoir s'adresser au RN […] de la même façon qu'aux autres groupes», s'est félicitée Le Pen jeudi. Et de rappeler les autres conditions posées pour ne pas baisser le pouce : «La modification du mode de scrutin» vers la proportionnelle et «la prise en considération de l'immigration hors de contrôle, de l'insécurité qui explose et évidemment de la préservation du pouvoir d'achat des Français». De paria de la vie politique française, victime du front républicain, voilà le RN en passe d'enterrer le cordon sanitaire. «Il y a un peu d'ironie dans tout cela : il y a quelques semaines, il ne fallait pas parler au RN, il fallait le faire battre à tout prix et il ne fallait pas que le RN puisse exercer une quelconque responsabilité à l'Assemblée nationale, et aujourd'hui, c'est tout juste si on ne nous fait pas la cour et si Marine Le Pen ne devient pas la DRH d'Emmanuel Macron», s'amusait le matin même sur RMC Sébastien Chenu, qui avait justement perdu en juillet sa vice-présidence du Palais-Bourbon.

«Fossile». Ces derniers temps, c'est l'extrême droite qui a obtenu les scalps de Xavier Bertrand, coupable de s'être félicité d'avoir «brisé les mâchoires» du RN après les régionales de 2021, et des deux autres ballons d'essai de Macron – Bernard Cazeneuve et Thierry Beaudet – qui auraient assurément maintenu le cordon sanitaire. Avec Barnier, la députée du Pas-de- Calais semble avoir eu l'assurance de sa disparition. «On demande […] que le budget s'effectue en consultation avec l'ensemble des groupes», avait exigé Le Pen, interrogée par le Monde mercredi. «Des compromis vont devoir être trouvés», a-t-elle repris jeudi, laissant entrevoir un monde dans lequel des amendements frontistes pourraient être votés par la majorité. L'ancien commissaire européen est pourtant loin d'être la tasse de thé de l'élue d'extrême droite, qui l'accusait en 2018 de «persécuter les Britanniques parce qu'ils ont choisi de quitter l'UE». «Michel Barnier, ça ne fait rêver personne», embrayait Chenu jeudi matin, qui lui préférait Bayrou, partisan de longue date de la proportionnelle. «M. Barnier est réputé dans le tout-Paris comme étant un des plus stupides hommes politiques que la France ait donné, ne comprenant rien à ce qu'on lui donne en dehors d'une fiche, qu'elle soit écrite par la Commission de Bruxelles ou par un conseiller d'Etat quand il était au gouvernement», renchérissait sur France Inter Jean-Philippe Tanguy, député de la Somme.

Charmes. L'extrême droite a tout de même su trouver quelques charmes dans le passé du nouveau Premier ministre. Très vite, sur les réseaux sociaux, les députés frontistes ont partagé un extrait d'un débat de la primaire de Les Républicains, fin 2021, dans lequel Michel Barnier défendait en matière migratoire un programme calqué sur celui du RN, rendu possible par un référendum, que réclame Le Pen et protégé par un «bouclier constitutionnel» permettant de ne plus être soumis aux arrêts de la Cour de justice de l'UE ou de la Cour européenne des droits de l'homme. Soit le programme des démocraties illibérales européennes comme la Pologne ou la Hongrie dont Marine Le Pen est la principale thuriféraire en France, et qu'elle pourra donc réclamer, en position de force. Elle n'aura eu, pour cela, qu'à attendre que le pouvoir lui tombe entre les mains.

Le Monde
France, vendredi 6 septembre 2024 639 mots, p. 9
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4 septembre 2024 - Le Monde (site web)
5 septembre 2024 - La Matinale du Monde

Jean-Christophe Cambadélis condamné pour détournement de fonds publics

L’ancien député de Paris et ex-premier secrétaire du Parti socialiste a été condamnéà huit mois de prison avec sursis et 60 000 euros d’amende. Il a annoncé faire appel

Laura Motet

Longtemps, le poste de premier secrétaire du Parti socialiste a échappé à Jean-Christophe Cambadélis. La faute à deux condamnations – pour un emploi de complaisance chez un gestionnaire de foyers de travailleurs immigrés en 2000, puis pour un emploi fictif à la Mutuelle nationale des étudiants de France (MNEF) en 2006 –, qualifiées d’ « histoire très ancienne » par des proches auprès du Monde en 2012, alors qu’il retentait sa chance.

Mercredi 4 septembre, l’ancien stratège socialiste a, cette fois, été reconnu coupable par la 32e chambre du tribunal correctionnel de Paris de « détournement de frais de mandat » pour des faits commis entre 2015 et 2017, lorsqu’il était député de Paris.

La justice a établi qu’il avait, entre 2015 et 2017, employé à des fins personnelles plus de 136 000 euros issus de son enveloppe de frais de mandat de député, parmi lesquels plus de 30 000 euros de loyers de son domicile, plus de 25 000 euros de cotisations au Parti socialiste, plus de 10 000 euros de déplacements d’agrément – dont un voyage avec son épouse en Corse et un voyage en famille à Prague –, ou encore plus de 18 000 euros de paiements de dommages et intérêts dus après l’une de ses précédentes condamnations.

Le préjudice avait toutefois été ramené à 114 057 euros, l’élu ayant versé de lui-même pendant cette même période plus de 22 000 euros de son compte personnel vers le compte consacré à ses frais de mandat.

Absence de remords exprimés

« Une multitude d’opérations inscrites dans la durée,(…) dans le but d’assurer son train de vie », avait estimé le procureur financier Hedy Djilali lors de l’audience tenue fin juin, précisant que le Parquet national financier (PNF) ne s’était intéressé qu’aux dépenses effectuées après le 5 mars 2015, date à laquelle les règles d’utilisation des frais de mandat avaient été détaillées dans une « lettre d’information » adressée aux députés par le président de l’Assemblée nationale.

Conformément aux réquisitions du PNF, l’ancien élu de 73 ans a été condamné à huit mois d’emprisonnement avec sursis, cinq ans d’inéligibilité et une amende de 60 000 euros, dont 30 000 euros avec sursis. Il devra également poursuivre le remboursement des sommes litigieuses, soit encore 27 000 euros.

« M. Cambadélis a(…) transgressé la loi(…) dans une volonté assumée d’enrichissement ou en tout cas de refus de devoir réduire son train de vie », a expliqué la présidente de la 32e chambre, Bénédicte de Perthuis. Deux autres éléments ont pesé : le statut de député de M. Cambadélis, tant ces types de faits « participent de la défiance que les citoyens peuvent nourrir à l’égard de la politique », mais aussi l’absence de remords exprimés par l’ancien élu.

Son avocat, Me Jean-Etienne Giamarchi, a fait savoir que M. Cambadélis fera appel, car il « n’a pas bénéficié d’un procès équitable ».

L’alerte avait été lancée par la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique en 2018. Au terme du contrôle des déclarations de patrimoine des parlementaires, l’institution avait signalé à la justice quinze d’entre eux dont elle suspectait un mésusage des indemnités.

M. Cambadélis avait reconnu les faits en juin 2022, lors d’une comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité, version française du plaider-coupable américain. Mais la peine négociée entre le PNF et l’ancien élu (six mois de prison et un an d’inéligibilité avec sursis) avait été refusée par le juge homologateur, la jugeant inadaptée au regard de la « gravité des faits(…) commis par un élu de la République ».

Le Figaro, no. 24894
Le Figaro, vendredi 6 septembre 2024 955 mots, p. 3

Politique

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5 septembre 2024 - Le Figaro (site web)
7 septembre 2024 - 24 Heures (Suisse) Tribune de Genève

Premier ministre : Macron se décide finalement pour Michel Barnier

Le chef de l'État a choisi ce gaulliste expérimenté après s'être assuré qu'il ne serait pas immédiatement censuré par l'Assemblée.

Hausalter, Louis

Ça fait longtemps qu'on l'a dans le « scope »», assurait un conseiller élyséen quelques heures avant la nomination de Michel Barnier. Il a pourtant fallu à Emmanuel Macron soixante jours, délai écoulé depuis le second tour des élections législatives, pour arrêter son choix d'un nouveau premier ministre. Après un été de suspense et deux semaines de laborieuses consultations formelles et informelles, le chef de l'État a donc nommé le premier ministre le plus âgé de la Ve République (73 ans), neuf mois après avoir nommé le plus jeune (Gabriel Attal avait 34 ans quand il a été propulsé à Matignon).

Dans le communiqué officialisant la nomination, l'Élysée a tenté de justifier la longueur du processus : «Le président s'est assuré que le premier ministre et le gouvernement à venir réuniraient les conditions pour être les plus stables possibles et se donner les chances de rassembler le plus largement.» Après avoir écarté mercredi les options Xavier Bertrand et Bernard Cazeneuve, qui risquaient une censure immédiate, Emmanuel Macron s'est rapidement tourné vers le plan B comme Barnier. Un nom soufflé depuis le début de l'été par le secrétaire général de l'Élysée, Alexis Kohler, qui a servi d'intermédiaire. Le bras droit du président est rassuré par ce profil expérimenté, rigoureux et peu porté sur la légèreté, au CV politique long comme le bras (élu local, député, quatre fois ministres, deux fois commissaire européen et négociateur européen pour le Brexit).

Le passif entre Emmanuel Macron et Michel Barnier est plus compliqué. En 2019, alors que ce dernier lorgnait la présidence de la Commission européenne, il en avait voulu au président français de ne pas l'avoir soutenu. Et s'était ensuite présenté au congrès des Républicains pour devenir le candidat de la droite à la présidentielle de 2022, échouant au premier tour. À l'époque, Barnier ne mâchait pas ses mots contre Macron : «L'échec du président sortant est clair, parce qu'il a gouverné notre pays, à l'intérieur et à l'extérieur, de manière solitaire et arrogante.»

Tout est pardonné ? Alors que Michel Barnier s'est activé pendant l'été pour que son nom ne passe pas à la trappe, le contact avec l'Élysée a été rétabli en début de semaine. À droite, le président du Sénat Gérard Larcher - auprès duquel Emmanuel Macron a réévoqué Matignon récemment, sans succès - et le patron des sénateurs LR, Bruno Retailleau, l'ont soutenu. Mais la dernière haie a été franchie lorsque Marine Le Pen, après avoir tué la piste Xavier Bertrand en lui promettant une censure immédiate, n'a pas tenu la même position à l'égard de Michel Barnier. Ce qui n'a pas empêché le député RN Jean-Philippe Tanguy de le considérer sur France Inter comme «un des plus stupides hommes politiques que la VeRépublique ait donné».

Construction d'une coalition et d'un gouvernement

«Marine LePen avait un fusil à un coup. Pour sa respectabilité, elle ne peut pas apparaître comme une monomaniaque de la censure», décryptait un ténor de la droite consulté par Emmanuel Macron. Tandis qu'un chef de parti du camp présidentiel s'impatientait : «C'est bien gentil de demander à MmeLePen si elle est d'accord pour untel ou untel, mais au bout d'un moment, il faut choisir quelqu'un et définir une ligne politique.» Après un dernier tour de piste auprès de plusieurs responsables de son camp jeudi matin Emmanuel Macron a fini par officialiser son choix.

Le Savoyard Barnier a d'ores et déjà une première montagne à gravir : la construction d'une coalition et d'un gouvernement qui puissent au moins permettre l'adoption du prochain budget. Il pourra sans aucun doute s'appuyer sur la cinquantaine de députés de la droite LR, qui a largement salué sa nomination, ainsi que sur la trentaine d'élus Horizons, alors qu'Édouard Philippe s'est dit prêt «à l'aider». Mais l'accueil est plus frais dans le propre camp du président. «Pas de censure automatique» mais «pas de chèque en blanc», a sèchement prévenu le parti Renaissance. «La question centrale, c'est quelle politique, pose de son côté le président des députés MoDem, Marc Fesneau. Ce premier ministre ne doit pas incarner la droite ou la gauche, mais ce qui a été dit par les Français aux dernières élections. Nous avons une responsabilité collective pour que ce qui a été exprimé sur le pouvoir d'achat, l'autorité, les services publics, la justice fiscale ne soit pas oublié.»

Les responsables du «bloc central» attendent désormais d'en discuter directement avec Michel Barnier, pour évoquer le contenu de sa politique, mais aussi le futur casting gouvernemental. «Il y avait besoin d'un premier ministre expérimenté, qui connaisse le Parlement et les collectivités territoriales, souligne Laurent Hénart, le président du Parti radical, allié d'Emmanuel Macron. Il est important qu'il soit entouré d'un gouvernement pluraliste et équilibré.»

Ce qui promet un nouveau casse-tête, alors que la plupart des ministres macronistes actuels rêvent de rester en poste, et qu'Emmanuel Macron compte bien conserver des domaines réservés. Côté Parlement, la présidente de l'Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, a immédiatement demandé au chef de l'État «de convoquer une session extraordinaire dans les meilleurs délais» pour que l'Hémicycle reprenne ses travaux.

À l'Élysée, on refuse d'employer le terme de «cohabitation», préférant parler de «coexistence exigeante». Il n'en reste pas moins qu'une nouvelle ère s'ouvre dans la présidence d'Emmanuel Macron. Piégé par les conséquences de sa dissolution, le chef de l'État a été contraint comme jamais dans la désignation d'un premier ministre. Charge à ce duo exécutif baroque de surmonter le choc des cultures et des générations. Quand Michel Barnier a été élu député pour la première fois, en 1977, le petit Emmanuel Macron avait quatre mois. L.H.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, vendredi 6 septembre 2024 493 mots, p. AUJM6
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5 septembre 2024 - Le Parisien (site web)
6 septembre 2024 - Le Parisien

En colère, la gauche crie au « déni démocratique »

Très critiques, les quatre composantes du Nouveau Front populaire ont annoncé qu'elles censureront le nouveau gouvernement. LFI appelle à défiler dès samedi contre « le coup de force » du président

Julien Duffé

« Ce Premier ministre va tenir comme le fil d'une marionnette à la bonne volonté du Rassemblement national », résume ce cadre socialiste, qui enrage contre la « déliquescence » du macronisme. Après le choix du président de nommer Michel Barnier, la gauche a grondé comme jamais et annoncé que les quatre composantes du Nouveau Front populaire (NFP) voteraient la censure de son gouvernement. « L'élection a été volée au peuple français », a réagi le leader Insoumis Jean-Luc Mélenchon, pour qui le nouveau locataire de Matignon « est nommé avec la permission et peut-être sur la suggestion du Rassemblement national ». Le patron du PS, Olivier Faure, y voit un « déni démocratique porté à son apogée : un Premier ministre issu du parti qui est arrivé en quatrième position et qui n'a même pas participé au front républicain ».

Le numéro un des communistes, Fabien Roussel, déplore « un bras d'honneur aux Français qui aspirent au changement » quand son homologue écologiste, Marine Tondelier, se dit « extrêmement inquiète ». Pour l'ex-président François Hollande, le RN a donné « une forme de quitus » à la nomination de Barnier.

Et maintenant ?

Mais que va faire désormais la gauche après un été à réclamer en vain que sa coalition, arrivée en tête au second tour des législatives anticipées, accède au pouvoir ? Les Insoumis ont appelé à la « mobilisation la plus puissante que possible » dès samedi lors des manifestations « contre le coup de force de Macron » appelées par les organisations de jeunesse et auxquelles s'est jointe LFI. Ils sont aussi à l'origine d'une demande de destitution du président, déposée mercredi et signés par 81 députés. Mais la probabilité de succès de cette procédure, qui n'est pas soutenue par le PS, le PC et les écologistes, est quasi nulle.

« C'est une crise politique qui doit se régler politiquement au Parlement et l'arme que nous avons entre les mains, c'est la censure du gouvernement », insiste un député PS. Reste à savoir quand celle-ci sera déclenchée et quelles sont ses chances d'aboutir, le RN ayant expliqué qu'il jugera le Premier ministre « sur pièces » lors de son discours de politique générale.

Le président (LFI) de la commission des Finances, Éric Coquerel, estime que le gouvernement pourrait être mis en minorité dès l'examen du budget. « S'ils tentent un 49.3, il y aura motion de censure et je pense que les jours du gouvernement Barnier, sauf alliance totale avec le RN, vont se compter en mois, souligne le député. Et se reposera alors la question d'un gouvernement Lucie Castets. » Car la représentante du NFP, dont la candidature avait été écartée par Emmanuel Macron le 23 août, n'a pas renoncé à Matignon. « Je ne serai pas dans une position d'attente », a prévenu ce jeudi la haute fonctionnaire à Mediapart, se posant en recours en cas de censure.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, vendredi 6 septembre 2024 791 mots, p. AUJM4
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5 septembre 2024 - Le Parisien (site web)
6 septembre 2024 - Le Parisien

La droite applaudit... mais reste prudente

Les Républicains (canal non-Ciotti) ont accueilli avec satisfaction la désignation de Michel Barnier au poste de Premier ministre. Tout en attendant de voir ses marges de manoeuvre et la politique menée.

Quentin Laurent,avec Alexandre Sulzer

La droite, habituée à vivre sous un perpétuel orage, n'était plus sûre de savoir à quoi ressemblait un morceau de ciel bleu. C'est bien ainsi qu'a été accueillie la nomination d'un des leurs à Matignon. Michel Barnier, un LR, Premier ministre ! Torrent de félicitations enthousiastes et de téléphones qu'on décroche pour dire le plus grand bien d'un élu de la famille promu au sommet de l'État... en ayant seulement sauvé 47 députés en juillet dernier.

« C'est un homme d'une grande qualité qui a tous les atouts pour réussir dans cette difficile mission qui lui est confiée », a commenté sur X le patron des députés Droite républicaine, Laurent Wauquiez, lui adressant ses « félicitations ». « Il a ma confiance », a de son côté commenté sur X, le président du Sénat, Gérard Larcher (LR), après l'avoir eu à plusieurs reprises et juste avant l'annonce officielle de sa nomination. « Il est posé, calme, il a l'expérience. La France a besoin d'être rassurée et c'est l'homme pour cela », loue de son côté Annie Genevard, secrétaire générale de LR.

Ces derniers jours, la droite était passée par tous les états, devant le défilé des noms de potentiels premier-ministrables. Jusqu'à ce que le nom de Xavier Bertrand fasse irruption sur le haut de la pile. « Après deux mois interminables, il ne fallait pas être responsable du prolongement des blocages », confie alors l'entourage de Laurent Wauquiez, qui entretient pourtant des très mauvaises relations avec le président des Hauts-de-France.

Wauquiez et les « garanties »

Alors, la droite entrouvre la porte, et assure mardi matin à Emmanuel Macron qu'elle ne s'opposera pas à son éventuelle nomination. Les deux hommes auront une courte conversation téléphonique mardi après-midi : Laurent Wauquiez demande à Xavier Bertrand des « garanties » qu'il ne sera pas censuré, avant de reparler « orientations programmatiques ». Dans la soirée, ce dernier passe une heure au téléphone avec le chef des sénateurs LR, Bruno Retailleau, pour éplucher les propositions de la droite.

Mais entre-temps, l'option Xavier Bertrand se prend en pleine face la foudre du RN, lui jurant qu'il sera censuré dès la première occasion. De quoi mettre à mal l'espoir de « non-censurabilité » qu'Emmanuel Macron avait fait reposer sur le Picard ? Mercredi, Laurent Wauquiez passe un coup de fil à Alexis Kohler, le secrétaire général de l'Élysée, et indique que les garanties demandées au président, la veille, ne semblent pas remplies. Une nomination est annoncée par l'Élysée... puis reportée. Le temps s'étire et la solution Xavier Bertrand semble avoir du plomb dans l'aile. Au point que de nouveaux noms, à droite, sortent du chapeau : dont celui de Michel Barnier.

Cet été, l'ex-commissaire européen avait échangé avec Alexis Kohler, qu'il connaît bien... et qui lui demande de s'assurer que sa famille politique ne lui mettra pas de bâtons dans les roues. « Ça peut nous permettre de reprendre de l'oxygène, et c'est aussi bon pour toi », glisse un député à Laurent Wauquiez. Comprendre : la droite aux manettes retrouverait des couleurs, comme l'en presse Nicolas Sarkozy, et le chef de file des députés se retrouve à composer avec une personnalité qu'il respecte... et qui surtout ne lui fait pas d'ombre pour 2027, contrairement à Xavier Bertrand. Lequel est persuadé que l'axe Kohler-Wauquiez a eu sa peau. Mais si la droite applaudit la nomination, elle n'est pas encore tout entière embarquée avec le Savoyard dans un nouveau gouvernement. Députés et sénateurs devaient en discuter ce jeudi soir.

« Monter sur le Titanic »

Les conditions fixées par Wauquiez et consorts demeurent : un gouvernement Barnier saura-t-il se prémunir d'une motion de censure immédiate ? « On ne va pas monter sur le Titanic ! », répètent les élus de droite avec la crainte de tout perdre si le gouvernement tombe. Et aussi, le nouvel hôte de Matignon aura-t-il les coudées franches pour mener une politique de droite ? Lui qui avait affiché un visage très ferme lors de la primaire interne de LR en 2021, défendant les « peines automatiques », un « grand ministère de la Sécurité nationale », un « moratoire sur l'immigration », mais aussi la souveraineté alimentaire, budgétaire et de produire en France.

« Il faut aider Michel Barnier, qu'on s'engage autour de lui pour mettre en oeuvre les politiques qui nous tiennent à coeur », plaide son ancien soutien, le député LR Olivier Marleix. Conscient, aussi, qu'il devra « tenir compte du vote des Français ». Michel Barnier va essayer de gouverner, le rôle que jouera sa famille n'est pas encore totalement scellé.

Libération
vendredi 6 septembre 2024 1094 mots, p. 2

ÉVÉNEMENT

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5 septembre 2024 - Libération (site web)

Barnier à Matignon, le plan B

JEAN-BAPTISTE DAOULAS; LAURE EQUY

ÉVÉNEMENT

S ur le tapis rouge, l'arnaque. Près de deux mois après l'arrivée en tête du Nouveau Front populaire aux législatives, c'est un Premier ministre de droite qui est entré à Matignon jeudi. Armé de «beaucoup d'humilité», de «la sagesse que donnent les cheveux blancs», et d'une «forme olympique», Michel Barnier, 73 ans, plus vieux chef de gouvernement de la Ve République, déloge le plus jeune, Gabriel Attal.

Cet ancien monde qu'Emmanuel Macron pensait avoir dynamité est de retour. C'est à l'ancien ministre de Jacques Chirac, à la longue carrière savoyarde, nationale et européenne que s'agrippe le chef de l'Etat pour sortir de la crise créée par sa dissolution ratée.

«DÉNI DÉMOCRATIQUE» Pendant une poussive passation de pouvoir entre Attal et Barnier, chacun y allant d'un couplet en hommage à sa génitrice, le nom d'une autre femme puissante n'est jamais prononcé : celui de Marine Le Pen. C'est pourtant à l'assentiment de la cheffe du Rassemblement national que Barnier doit son arrivée à Matignon. Consultée à plusieurs reprises par Emmanuel Macron, la patronne du RN, forte de 126 députés, a barré les noms du président LR des Hauts-de-France, Xavier Bertrand, son ennemi local, et de l'ex-Premier ministre de François Hollande, Bernard Cazeneuve.

Michel Barnier, lui, ne sera pas censuré tant qu'il respectera un «critère» : s'adresser au RN «de la même façon» qu'aux autres groupes. A peine arrivé à Matignon, Barnier a courbé l'échine, promettant «écoute et respect» à «toutes les forces politiques» représentées au Parlement. «Et je dis bien toutes les forces politiques», a-t-il insisté. L'extrême droite n'a pas fini de faire danser le Président et son Premier ministre, dont le bail durera le temps que Le Pen et ses troupes le voudront. Eclatante revanche du RN sur le front républicain pratiqué le 7 juillet par les électeurs de gauche, qui ont des raisons d'être pris de dégoût. «L'élection a été volée aux Français», a aussitôt réagi Jean-Luc Mélenchon. «Le déni démocratique porté à son apogée : un Premier ministre issu du parti qui est arrivé en quatrième position et n'a même pas participé au front républicain, s'indigne le premier secrétaire du PS, Olivier Faure. Nous entrons dans une crise de régime.» Les quatre groupes du NFP promettent le dépôt d'une motion de censure contre Michel Barnier. Barnier a reçu jeudi les félicitations ou les compliments fairplay de Bertrand et Cazeneuve, écartés au terme de presque deux mois de consultations surréalistes. Refusant dès juillet de nommer Lucie Castets, candidate du NFP, Emmanuel Macron a invoqué un critère de «stabilité» qui n'existe nulle part dans la Constitution pour rechercher un Premier ministre modéré ne risquant pas d'être immédiatement renversé à l'Assemblée. L'ex-négociateur du Brexit a mené cet été une campagne discrète pendant que le Président s'enferrait dans les vétos et lignes rouges des différents groupes. Dans la dernière ligne droite, il revient dans le circuit via le secrétaire général de l'Elysée, Alexis Kohler, qui le préfère à Xavier Bertrand. Un rendezvous avec Emmanuel Macron mercredi, puis un autre jeudi midi, et l'affaire est conclue.

TRACTATIONS DURAILLES Quitte à confier les rênes à une pointure LR, certains macronistes, pas contrariants à l'égard d'un RN bien exigeant, voyaient en Barnier un Bertrand «sans les aspérités» qui, lui, ne vexait pas Marine Le Pen et «n'a pas tapé sur la gueule du Président pendant sept ans». Rompu aux tractations durailles, il pourrait être celui qui arrache d'improbables coalitions, espère-t-on dans le bloc central où on trouve une autre qualité au septuagénaire : rangé des voitures, Barnier n'a pas d'ennemis dans tous les coins, et n'a plus (a priori) de prétentions présidentielles. Sur le fond, les élus Renaissance, qui s'inquiétaient de voir leur programme détricoté, peuvent souffler. Avec Barnier, la ligne proeuropéenne, libérale en économie, dure sur le régalien, a de beaux jours devant elle et ce n'est pas lui, partisan d'un report de l'âge légal à 65 ans, qui touchera à la réforme des retraites. Si certains pleurent l'occasion manquée d'une coalition avec la gauche modérée, les partisans du Président font endosser le choix d'un homme de droite aux socialistes. Accusés d'avoir campé sur l'option Lucie Castets quitte à planter l'hypothèse Bernard Cazeneuve, ceux-ci ont le dos large. «Dès lors que les socialistes n'envisageaient aucun autre nom, le Président était obligé de changer de barycentre. Sa première responsabilité était de nommer un Premier ministre qui n'allait pas être censuré avant même d'avoir formé son gouvernement. C'est du pragmatisme», défend le député EPR Antoine Armand. «Quand les partis démocrates et républicains ne font pas l'effort de négocier, ça renforce l'extrême droite et l'extrême gauche radicale qui se nourrissent de ce chaos», pointe son collègue Guillaume Gouffier-Valente. Cette promotion vintage est tout de même douloureuse pour ceux qui ont cru, en 2017, pouvoir révolutionner les pratiques et faire émerger de nouveaux visages. «Barnier est un remarquable cold case. Une affaire classée (à droite) ressortie des rayons d'archives. Et, littéralement, un “cas froid”», l'assaisonne un pilier du groupe EPR.

Mais d'autres, qui plaident depuis deux ans pour une alliance avec la droite, voient leur rêve exaucé. Ils évitent de se réjouir trop fort. «On est très contents, on prônait ce mariage, conforme à ce qu'on pense et structurant pour l'avenir», applaudit un député de l'aile droite, qui se reprend : «La condition pour qu'il dure c'est précisément l'affirmation d'une forme d'alternance.» Edouard Philippe, lui, ne prend pas la peine de cacher sa satisfaction : «Nous serons nombreux à l'aider», promet le candidat (Horizons) à la prochaine présidentielle. Dans des communiqués sobres, le Modem «prend acte» et Renaissance fait valoir ses «exigences». Mieux vaut garder le triomphe modeste pour ne pas dissiper le «parfum» de cohabitation vendu par l'Elysée. A quel point ce Premier ministre sans troupes, qui ne doit sa légitimité qu'à Macron, s'inscrira dans un rapport de force avec l'Elysée ? «Il a passé l'âge d'être un collaborateur», veut croire un sénateur LR. Une autre vieille connaissance l'imagine «déférent avec le Président mais sachant défendre son bout de gras». Ecoutant Gabriel Attal énumérer les dossiers qu'il laissait sur son bureau, Michel Barnier a souri, indiquant qu'il se permettrait d'y mettre sa «plus-value». Et semblé faire son marché : s'il retient l'école comme priorité, la sécurité du quotidien et la maîtrise de l'immigration, il promet «des changements et des ruptures». Avant les figures libres, un exercice imposé : le Premier ministre devrait passer sans encombre l'épreuve de la censure, mais risquera sa peau sur le débat budgétaire qui s'annonce saignant, vu l'état lamentable des comptes publics. Au risque de trébucher sur la série de 49.3 qu'il sera condamné à activer à l'automne.

Le Monde
Idées, vendredi 6 septembre 2024 1047 mots, p. 27
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5 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Le redressement des hôpitaux est une urgence sociale et politique

Les trois responsables socialistes Olivier Faure, Guillaume Garot et Antoine Pelissoloplaident pour un plan de redressement de l’hôpital public qui privilégie les besoins des patients et la défense de ses personnels

Olivier Faure, Guillaume Garot Antoine Pelissolo

Désengorger les urgences avant la fin 2024. » La promesse d’Emmanuel Macron était belle, mais purement incantatoire puisque non accompagnée des grandes mesures structurelles indispensables pour sortir les hôpitaux de l’ornière dans laquelle ils s’enfoncent depuis des années.

Cet été, la liste des urgences fermées la nuit, tous les jours ou de manière récurrente est redevenue est une longue litanie, et les délais d’attente pour les patients, qui doivent être hospitalisés urgemment, se comptent souvent en jours, voire en semaines. Impensable il y a quelques années, ce constat de carence majeure ne semble plus choquer certains responsables politiques, comme en témoigne l’autosatisfecit, mi-août, du ministre délégué à la santé démissionnaire, Frédéric Valletoux, expliquant qu’avec une « cinquantaine d’hôpitaux en tension » , la situation est meilleure qu’en 2023…

Comment s’habituer à de tels chiffres, probablement loin de la réalité d’ailleurs, qui cachent tant de souffrances pour les malades et leurs proches, tant de complications et d’angoisses, et de plus en plus des pertes de chances de traitements qui risquent de se traduire, hélas, par des décès normalement évitables ? Sans parler des conditions de travail de tous les personnels hospitaliers, en première ligne face aux dysfonctionnements qu’ils tentent d’atténuer par un engagement sans faille, mais à qui on ne peut demander à la fois des efforts non récompensés et la recherche de solutions à des problèmes dont ils ne sont en rien responsables.

L’été est une période difficile du fait des congés, mais les épidémies de l’automne et de l’hiver provoquent, tous les ans, les mêmes engorgements aux urgences et en pédiatrie. Les services de psychiatrie ou de gériatrie, eux, sont débordés en toutes saisons. La crise est profonde et en rien conjoncturelle.

Question cruciale des effectifs

La saturation des urgences est la conséquence des dysfonctionnements de l’ensemble du système hospitalier, voire du système de santé dans sa globalité. Les trois étapes du parcours de soins sont touchées par des défaillances : en amont, par les insuffisances de prise en charge précoces et régulières conduisant à un recours accru aux urgences ; au sein des services d’urgences, par les pénuries de personnels ; en aval, par le manque de lits pour hospitaliser les patients.

Il est donc impératif et urgent de construire et de déployer un grand plan de redressement de l’hôpital public, avec pour objectifs premiers les besoins des patients, et comme levier d’action la défense de ses personnels. Toutes les réformes institutionnelles, organisationnelles ou technologiques, aussi pertinentes soient-elles, ne suffiront jamais à sortir les hôpitaux de la crise si les soignants ne sont pas considérés à leur juste valeur, c’est-à-dire la ressource vitale et la richesse essentielle de tout établissement de santé. Le soin est avant tout humain et, encore plus que tout autre service public, l’hôpital ne peut jouer son rôle qu’avec des personnels en nombre suffisant, reconnus pour leurs compétences et leur engagement, et dotés des moyens nécessaires pour mettre en œuvre leur savoir-faire.

Deux objectifs majeurs sont donc encore à remplir car insuffisamment pris en compte jusqu’à présent : la revalorisation des statuts et des rémunérations, et l’amélioration structurelle des conditions de travail. La question des effectifs est ici la plus cruciale, notamment pour les personnels au contact des patients, car elle est déterminante pour le temps qui peut leur être consacré. D’une manière ou d’une autre, une adéquation du nombre minimum de soignants par rapport au nombre de patients pris en charge doit être définie réglementairement, c’est une priorité absolue.

Cette question des effectifs et des statuts est illustrée par l’actualité récente concernant le nombre d’internes, prévu en baisse pour novembre. Au-delà de l’aspect très conjoncturel d’une réforme qui aurait dû être mieux accompagnée, le malaise principal découle du fait que beaucoup d’hôpitaux, notamment universitaires, ne disposent pas des ressources médicales suffisantes pour fonctionner sans internes, alors qu’il s’agit de médecins en formation qui ont besoin d’être encadrés et dont le rôle principal ne devrait pas être de « faire tourner » les services. Faute de titulaires en nombre suffisant, l’activité de beaucoup de services repose sur ces étudiants, au risque qu’ils soient très fragilisés en cas de réduction de leurs effectifs. Il faut adapter les contingents de praticiens hospitaliers ou universitaires à la charge réelle de leurs services.

Médecins étrangers précaires

Par ailleurs, le recours à des médecins étrangers ne devrait pas être considéré comme un palliatif. C’est trop souvent le cas actuellement, et cela dans des conditions précaires et avec des rémunérations scandaleusement faibles. Il faut en tout cas revaloriser leurs revenus, à la hauteur de leur niveau de formation et des services qu’ils rendent à la collectivité, en les alignant sur les revenus des médecins français effectuant le même travail.

S’y ajoute enfin le nécessaire maillage du service public hospitalier sur l’ensemble du territoire national, particulièrement en milieu rural où l’éloignement des habitants explique leur moindre prise en charge, et dans les outre-mer, avec une offre inférieure à celle de l’Hexagone.

Le redressement des hôpitaux est une urgence sociale et politique, pour les missions qui leur sont propres mais aussi pour qu’ils puissent contribuer à la réparation de l’ensemble du système de santé. Ils doivent jouer un rôle essentiel dans la lutte contre les déserts médicaux, en permettant de concilier qualité de l’offre de soins et proximité avec des coopérations ville-hôpital renforcées et la participation à des centres de santé dans les territoires en manque de professionnels. Mais ceci est impossible tant que leur équilibre financier et leur fonctionnement courant ne seront pas consolidés, ce qui ne peut plus attendre.

Libération
vendredi 6 septembre 2024 1139 mots, p. 7

autre

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5 septembre 2024 - Libération (site web)

Affranchi, «le fonceur» Attal quitte Matignon gonflé d'ambition

LAURE EQUY

autre

C'est un bail plein de paradoxes qui prend fin pour Gabriel Attal. Un passage éclair de sept mois et trois semaines à Matignon, dont cinquante et un jours à expédier les affaires courantes, un préavis record sous la Ve République. En janvier, lorsqu'il a succédé à Elisabeth Borne, on n'avait pas vu venir le jeune ministre de l'Education, planqué derrière une shortlist d'autres Premier ministrables servant de leurres. Mais en cette fin d'été, le chef du gouvernement démissionnaire n'en finissait plus de ne pas partir. Le Président avait choisi, dans ses rangs, un pur produit du macronisme qui ne ratait pas une occasion d'afficher sa loyauté. Et c'est un affranchi qui s'apprête à quitter le 57, rue de Varenne. Sonné le soir du 9 juin, Gabriel Attal enrageait en comprenant que la dissolution revenait à mettre un terme à ses fonctions. «Huit mois c'est court, c'est trop court», admet-il. Au côté de Barnier, mercredi sur le perron, il ne cache pas «une frustration» et avertit que «la liberté [l']animera» à l'avenir. Réélu député des Hauts-de- Seine, le président du groupe Ensemble pour la République (EPR) a désormais «hâte d'entrer pleinement dans son nouveau costume», dit-on dans son entourage. «C'est un fonceur», pressé d'écrire la suite.

«Que la magie (re)commence !» commandait-il le 28 août, en assistant à l'ouverture des Jeux paralympiques. Pendant la quinzaine des JO, Attal a été de la fête, affichant son plaisir au bord de tous les stades, bassins et tatamis. Imaginait-il que le Président le laisserait, jusqu'à ce rab de Paris 2024, encore en poste, en suspens ? Quand ils croisent le Premier ministre dans les gradins des rendez-vous officiels, les proches du chef de l'Etat lui trouvent une mine fermée, «éteinte». Brigitte Macron, qui a longtemps loué ses qualités, demande, inquiète, à un invité : «Est-ce que tu crois qu'il nous déteste ?» Entre les deux têtes de l'exécutif, depuis des semaines, la ligne, hors urgences et dossiers ponctuels, est coupée. «Gabriel n'arrive pas encore à digérer sa colère», compatit un membre du gouvernement en sursis. Mercredi, Emmanuel Macron s'est tout de même fendu d'un mot aimable, le remerciant d'avoir «fait avancer le pays et contribué à son rayonnement dans un moment important».

«Du terrain». Ces derniers jours, il s'est tenu le plus loin possible des tractations censées dégoter son successeur, préférant se retrancher au Pavillon de musique, niché dans le jardin de Matignon. Faut-il boire le calice ? Lui qui a promis «d'aller au bout de [son] devoir» s'en tient à sa ligne : le prochain locataire ne peut être issu du camp présidentiel, qui a perdu les législatives. Alors qu'Attal s'attelait dès vendredi, avec ses plus proches conseillers et son directeur de cabinet, à son discours de passation de pouvoir, des souvenirs ressurgissent : la crise agricole qui l'a saisi peu après sa prise de fonctions, les inondations dans le Pasde- Calais où il s'est rendu régulièrement… «Avoir été Premier ministre est l'honneur de ma vie», aime-t-il répéter. Que restera-t-il ? Son équipe prépare un document retraçant son action, mais lui qui voulait installer sa méthode – «dire la vérité, même quand ça fait mal, et agir maintenant» – n'a pu mener à bien aucune réforme. C'est le reproche souvent adressé à celui qui a grimpé les marches quatre à quatre, du Budget à l'Education, de l'Education à Matignon. «Du surf et de la com», égratigne un conseiller ministériel. «Il a forcément l'impression que l'herbe lui a été coupée sous le pied», soupire un proche. Tout juste a-t-il pu confirmer quelques mantras, comme sa défense des classes moyennes ou de l'autorité et l'école, «la mère des batailles» qu'il demande à Barnier de porter en «priorité absolue». Sur le bureau de son successeur, celui qui se targue d'avoir «engagé des chantiers structurants» a déposé, entre autres, le projet de loi sur l'agriculture, le plan d'adaption au changement climatique et un texte sur la délinquance des mineurs. S'il a dû laisser en plan ses propositions ultra-musclées en la matière, ses conseillers, en se croisant, se ressortent sa punchline aux accents sarkoziens : «Tu casses, tu répares. Tu salis, tu nettoies. Tu défies l'autorité, tu apprends à la respecter.» Plus qu'un bilan demeure une marque. «Il est convaincu d'avoir créé un lien avec les Français, et il ne va pas l'abandonner», vante un de ses conseillers. «Du terrain, du terrain, du terrain», scande souvent Attal, qui doit enquiller les rentrées des instances locales de Renaissance, en septembre. L'occasion de rencontrer les députés EPR dont il est le chef de file… et de placer ses billes avant le congrès de Renaissance, en octobre-novembre, suspectent ses rivaux. Son élection mi-juillet à la tête du groupe des députés a laissé des traces. Ceux qui plaidaient (lors d'une réunion avec le Président et les ténors du camp macroniste) pour la désignation d'une direction collégiale, le temps de définir une stratégie et de resserrer les rangs, lui reprochent d'y être allé «brutalement», à marche forcée. «Pourquoi traîner quand tous les groupes se mettent en rang ?» répliquent les soutiens d'Attal, qui ont voulu surfer sur son excellente cote interne. Solitaire, l'ex-Premier ministre a toujours été réticent à se constituer un clan. Mais en dirigeant à corps perdu la campagne législative, Attal, bouée de secours de candidats dans la panade, a vu sa popularité grimper.

Torpille. Lui reste-t-il de l'appétit ? Pour la présidence du parti, «rien n'est acté, rien n'est exclu», temporise son entourage. Il a jugé à contretemps la déclaration de candidature, en plein mois d'août, d'Elisabeth Borne, qui s'est lancée sans le prévenir. Et comment ne pas voir une torpille anti-Attal quand sa prédécesseure assène au Parisien que «traditionnellement, il n'est pas d'usage d'être président de groupe en même temps que l'on dirige le parti» ? Il y a les uns qui jugent en toute logique que plus les postes sont rares, moins on les cumule. Et les autres qui voient Attal appliquer une loi d'airain pour tout ambitieux en politique : ce qui est pris n'est pas laissé à d'autres. Au fond, c'est à une confrontation avec son principal rival, Gérald Darmanin, que se préparent les macronistes. Le député du Nord prépare sa rentrée politique, le 15 septembre à Tourcoing. «Vas-y ! Tu montreras que tu peux rassembler», a conseillé à Attal une de ses ministres, soucieuse d'enclencher la désescalade. L'ex-Premier ministre, qui concocte par ailleurs une mystérieuse «initiative» pour l'automne, devrait invoquer un engagement à l'international. Voilà les rôles inversés entre un Attal émancipé de la tutelle présidentielle et un Darmanin jouant l'inébranlable fidélité à l'Elysée. L'été dernier, le ministre de l'Intérieur, marri d'avoir vu Matignon lui échapper, avait voulu marquer son autonomie avant de se raviser lors de sa rentrée, déjà dans son fief du Nord. «Gérald est rentré dans le rang, un jour Gabriel mènera le rang», avait alors glissé, à l'un de ses interlocuteurs, Emmanuel Macron. Involontairement prémonitoire.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, vendredi 6 septembre 2024 678 mots, p. AUJM4
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5 septembre 2024 - Le Parisien (site web)
6 septembre 2024 - Le Parisien

PortraitiUn négociateur à Matignon

Après des semaines de tergiversations, c'est donc l'ancien négociateur du Brexit, 73 ans, membre des Républicains, qu'Emmanuel Macron a décidé de missionner pour composer un nouveau gouvernement.

Quentin Laurent avec P. Th. et A.S.

Cet été, Michel Barnier et Emmanuel Macron se sont croisés à la piscine. Mais celui qui était en maillot de bain, à ce moment-là, c'était Léon Marchand. Barnier, l'ancien homme des JO d'Albertville en 1992, n'aurait raté pour rien au monde ceux de 2024 à Paris, et a passé la quinzaine dans la capitale, sautant d'épreuve en épreuve et applaudissant sur les réseaux toutes les victoires françaises.

Les deux hommes, amenés à se revoir, vont désormais plonger dans le grand bain d'une crise politique inédite. Après des semaines de tergiversations, c'est l'ancien négociateur du Brexit, 73 ans, que Macron a décidé de missionner pour composer un nouveau gouvernement. Un « plan B » pour succéder à un autre, alors que l'option Xavier Bertrand avait semblé tenir la corde depuis lundi.

Macron-compatible mais critique

Un autre homme de droite, au tempérament impassible et au CV lui aussi bien rempli. Président du conseil général de la Savoie, député puis sénateur, ministre de cohabitation sous François Mitterrand puis Jacques Chirac : Environnement, Affaires européennes, Affaires étrangères, Agriculture, puis finalement député européen. Et évidemment, l'homme chargé d'aller négocier le Brexit pour les Européens. Plus récemment, Michel Barnier s'était imaginé un destin présidentiel et présenté à la primaire du parti les Républicains à l'automne 2021. Il sera finalement le troisième homme.

Considéré comme un élément « Macron-compatible » de la famille LR, ce gaulliste modéré se définit comme « patriote et européen », sensible à la question écologique. Sur la forme, il a toujours revendiqué « une méthode qui n'est pas une méthode solitaire ». « Je ne crois pas aux hommes providentiels, je crois aux chefs d'équipe », confiait-il à l'automne 2021. Barnier, un anti-Macron ? Déjà à l'époque, ses contempteurs raillaient son âge, le dépeignant en « Joe Biden français ». « L'avantage d'avoir de l'âge : je n'ai aucune fébrilité », a l'habitude de répliquer Barnier.

Ces derniers mois, le Savoyard se montrait assez sévère à l'égard d'Emmanuel Macron. « Il y a une usure du pouvoir, des déceptions », observait-il au printemps, estimant par ailleurs que l'après-européennes symboliserait « le dernier jour du reste de la macronie ». La crise qui a succédé à la dissolution est passée. Et Michel Barnier, parfois dépeint en « technocrate fade », s'imagine pouvoir rendre service. Avec l'appui potentiel de sa famille politique, qui a ouvert la porte à un soutien à un gouvernement s'il était vraiment de droite.

Approché par l'Élysée dès début août

Cet été, Barnier choisit de faire silence radio quand son nom commence à bruisser dans les couloirs du pouvoir, où l'on semble se cogner la tête contre les murs pour espérer voir sortir une solution. Début août, il s'entretient avec le secrétaire général de l'Élysée, Alexis Kohler, qu'il connaît bien. Il est déjà question de Matignon. Au même moment, il sonde plusieurs personnes pour savoir si elles voudraient entrer dans son gouvernement en cas de nomination.

Du côté d'Emmanuel Macron, Michel Barnier coche beaucoup de cases, selon les proches du chef de l'État : il ne détricotera pas la politique menée depuis sept ans, il permettrait la participation des Républicains à une coalition de gouvernement, n'a pas d'ambition présidentielle pour 2027... et il ne serait pas censuré immédiatement, jugent-ils, contrairement à Xavier Bertrand et Bernard Cazeneuve. Dans l'entourage de Marine Le Pen, on reconnaît vouloir « attendre la déclaration de politique général pour savoir si on censure ou pas Barnier », tout en observant « qu'il n'a pas de passif marquant avec le RN et qu'il est un homme de compromis assez respectueux ».

Barnier est « disponible », « si le président l'appelait, il serait prêt », glissait son entourage ces jours-ci. Le même Kohler l'a d'ailleurs rappelé en début de semaine. Par ailleurs, Macron et lui se connaissent déjà : ils se sont croisés à de multiples reprises lorsque Barnier portait son costume de « M. Brexit ». Le « négociateur » aura en tout cas fort à faire, d'abord pour composer un gouvernement. Et ensuite composer avec une Assemblée nationale aussi inédite qu'éruptive.

L'Humanité
vendredi 6 septembre 2024 613 mots, p. 4

Avec Michel Barnier, Bruxelles arrive à Matignon

Gaël De Santis

Fervent défenseur du « oui » à la Constitution européenne, l'ancien ministre traîne derrière lui cinquante années de vie politique au service de l'austérité budgétaire. Récemment, il s'est découvert une farouche aversion pour l'immigration, ce qui explique la bienveillance du RN à son égard.

Et en même temps. À 73 ans, Michel Barnier devient le premier ministre le plus âgé de la Ve République, après avoir été, à 27 ans en 1978, le plus jeune député du Palais Bourbon. Pas du tout issu du « nouveau monde » cher à Emmanuel Macron, il a fait ses premières armes en politique comme collaborateur ministériel sous les présidences de Georges Pompidou et Valérie Giscard d'Estaing. Élu président du conseil général de Savoie en 1982, il lance la candidature d'Albertville aux jeux Olympiques d'hiver avec Jean-Claude Killy. Cet événement planétaire le fera connaître, en 1992, au-delà des contreforts alpins. Il devient, l'année suivante, ministre de l'Environnement d'Édouard Balladur, avant de devenir ministre des Affaires européennes de Jacques Chirac, puis d'obtenir de Nicolas Sarkozy le portefeuille de l'Agriculture.

C'est surtout sur le plan européen que ce membre de LR s'est distingué. Négociateur français du traité d'Amsterdam de 1997, il est gère ensuite, comme commissaire à la politique régionale, les fonds structurels de 1999 à 2004. À ce titre, Michel Barnier représente, à partir de 2001, la Commission au sein du présidium de la convention sur l'avenir de l'UE qui accouche du très contesté traité constitutionnel européen. Ardent défenseur du « oui » pour graver dans le marbre européen les politiques libérales, il s'engage à fond lors de la campagne référendaire de 2005 en France. La victoire éclatante du « non » ne met toutefois pas de coup de frein à sa carrière.

De 2010 à 2014, il redevient commissaire, chargé cette fois du marché intérieur, au moment où les « pays frugaux » et la commission Barroso prônent une politique austéritaire et saignent la Grèce, l'Irlande, le Portugal, l'Italie. Il échoue à se faire désigner président de la Commission en 2014, mais devient négociateur de l'UE sur le Brexit à partir de 2019. Si, à Bruxelles, il a pu un peu contenir, en bon Français, les ardeurs les plus ultralibérales des Anglo-Saxons, à Paris, il est de toutes les aventures conservatrices et austéritaires.

Sa ligne est droitière. En 1981, le député Barnier vote contre la dépénalisation de l'homosexualité. Lors de la primaire de l'UMP pour la présidentielle de 2022, il se fait remarquer en plaidant pour l'augmentation de l'âge de départ à la retraite à 65 ans et l'allongement de la durée du temps de travail. Il défend alors une « pause migratoire » de trois à cinq ans ; il appelle à « cesser les régularisations inconditionnelles de sans-papiers », à remettre en cause l'aide médicale d'État et à restreindre le regroupement familial. S'il est favorable à un contrôle européen des budgets des États, il souhaite, comme les extrêmes droites européennes, que la Cour européenne des droits de l'homme ne puisse plus imposer ses décisions à la France. Jusqu'à défendre un « bouclier constitutionnel » sur les questions migratoires, afin de sortir des « jurisprudences européennes ».

Voilà qui explique certainement la mansuétude du RN à son égard. Le parti de Jordan Bardella semble prêt à mettre sous le boisseau le passé européen de Barnier afin de se légitimer auprès du patronat, tout en comptant sur lui pour s'en prendre aux migrants. Quant à Michel Barnier, saura-t-il se montrer digne de ses propos de mai 2021 sur le plateau de l'émission Quotidien ? « Je ne ferai jamais aucun compromis. Il n'y aura jamais de complaisance, ni de faiblesse à l'égard des thèses de l'extrême droite. » Le favori de l'Élysée semble maintenant mûr pour manier le « en même temps » macroniste.

Le Monde
France, vendredi 6 septembre 2024 1074 mots, p. 7
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5 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Ces ministres qui se verraient bien rester en poste

A l’image de Gérald Darmanin, Rachida Dati ou Nicole Belloubet, nombreux sont les membres du gouvernement démissionnaire de Gabriel Attal qui aimeraient rempiler

Nathalie Segaunes

Etre ancien ministre, c’est s’asseoir à l’arrière d’une voiture et s’apercevoir qu’elle ne démarre pas » , avait confié, en 2012, François Goulard, ancien ministre de Jacques Chirac. Un cri du cœur qui lui avait valu à l’époque le prix de l’humour politique. Etre ministre démissionnaire, c’est s’asseoir à l’arrière d’une voiture et constater qu’elle démarre toujours, pourraient soutenir aujourd’hui les ministres du gouvernement de Gabriel Attal, dont la démission a été acceptée le 16 juillet. Condamnés à l’attente depuis un mois et demi, la plupart continuent en effet, sous couvert d’expédier les affaires courantes, à se déplacer à l’autre bout du monde, à donner des conférences de presse, à s’exprimer dans les médias.

Au point d’en oublier le résultat des élections législatives. Certains qui, anticipant la défaite du camp présidentiel, juraient au début de l’été vouloir quitter le gouvernement après les élections des 30 juin et 7 juillet, rêvent désormais d’y rester.

Le ministre de l’intérieur démissionnaire, Gérald Darmanin, a ainsi tourné casaque, le 12 août, en déclarant au Figaro qu’il est « à[l] a disposition[du président de la République] », alors qu’il annonçait à l’Agence France-Presse, le 21 juin, qu’il ne serait plus ministre en cas de sanction des urnes, « même pour quelques semaines ». « Je suis devenu un homme bien plus attaché au service de l’Etat », avance-t-il pour justifier ce revirement.

« Besoin de stabilité »

Le locataire de Beauvau a depuis fait des émules au gouvernement. « Si on peut être utile à la France, je ne vais quand même pas dire non », répond Rachida Dati, ministre de la culture démissionnaire, quand on lui demande si elle souhaite continuer. « Si j’ai la possibilité de poursuivre les chantiers que j’ai ouverts,(…) pourquoi pas », réagit Frédéric Valletoux, ministre délégué à la santé démissionnaire, rappelant qu’il a, comme quelques autres, « été nommé en février, en campagne en juin et démissionnaire en juillet ».

Amélie Oudéa-Castéra, aux sports, se dit « totalement engagée » et ne « ressent pas un statut de démissionnaire ». Nicole Belloubet, ministre de l’éducation nationale démissionnaire, souhaite elle aussi conserver son portefeuille, évoquant le « besoin de stabilité » et de « temps long » à la tête de ce ministère qui a vu défiler quatre ministres en deux ans.

Aurore Bergé, chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, réélue députée des Yvelines, mais qui a vu la questure de l’Assemblée nationale lui échapper en juillet, ne refuserait pas une nouvelle mission au sein du gouvernement. Tout comme Thomas Cazenave aux comptes publics, Roland Lescure à l’industrie et l’énergie, Sébastien Lecornu aux armées ou Stéphane Séjourné aux affaires étrangères, pourtant presque tous élus ou réélus députés en juillet. Certains ministres ont même écrit à l’Elysée pour faire connaître leur désir de participer au futur gouvernement.

L’attachement à la fonction ministérielle est tel que plusieurs membres du gouvernement Attal ont été vus, à l’issue de l’ultime conseil des ministres, le 16 juillet, dans la salle des fêtes de l’Elysée, emportant avec eux, en guise de souvenir, la réglette métallique sur laquelle est gravé leur nom…

Après tout, quelques-uns de leurs lointains prédécesseurs ont bien réussi à survivre à un changement de président. Xavier Bertrand, ministre de la santé de Jacques Chirac (2005-2007), est devenu quelques semaines plus tard ministre du travail de Nicolas Sarkozy. Jean-Yves Le Drian, ministre de la défense de François Hollande (2012-2017), a été nommé, le jour même de sa démission, ministre des affaires étrangères d’Emmanuel Macron (2017-2022). Encore s’agissait-il, dans les deux cas, de choix politique, fait en connaissance de cause : celui de rejoindre Sarkozy après avoir servi Chirac, ou Macron après avoir suivi Hollande.

Dans le cas présent, la moitié du gouvernement Attal est prête à rempiler… quel que soit le premier ministre. De gauche ou de droite, politique ou technique. Comme si le maintien d’Emmanuel Macron à l’Elysée était la seule boussole qui vaille.

L’étalage de ces ambitions, alors que le pays traverse une crise politique inédite, irrite au sein même du gouvernement. « Le vote des Français implique un changement de casting gouvernemental », jugeait ainsi Agnès Pannier-Runacher,le 30 août, dans Le Figaro. Pour la ministre déléguée auprès du ministre de l’agriculture démissionnaire, « le premier ministre, comme beaucoup de ministres, ne peuvent pas être issus de nos rangs ». Au ministère de l’économie, Bruno Le Maire, en poste depuis sept ans, fait savoir qu’il « souhaite partir », rappelant que le camp présidentiel « a perdu les élections ». Et s’astreint au silence.

Une position partagée dans plusieurs ministères, où l’on juge indécentes les offres de service des uns et des autres. « Ça me déchire de devoir partir, mais c’est la vie politique,confie un ministre démissionnaire . On a perdu, on doit prendre notre perte. Je pense d’ailleurs que c’est la meilleure façon de rebondir. »

« Coalitation »

Ces tenants de la rupture soulignent le risque, si le successeur de Gabriel Attal gardait d’anciens ministres, non seulement d’alimenter le vote en faveur des extrêmes, mais également de provoquer la chute du gouvernement. « Si vous voulez que les groupes d’opposition ne votent pas la censure, il faut donner le sentiment d’une rupture entre l’ancien et le nouveau gouvernement », met en garde le politiste Benjamin Morel. « Le maintien au gouvernement d’une figure structurante de la Macronie, portant la fleur de lys du double quinquennat sur le front, ça me semble un peu tôt pour l’envisager », abonde un membre du gouvernement démissionnaire.

Même sur les postes liés au «domaine réservé » , qui, en cohabitation, font traditionnellement l’objet d’une discussion entre le président de la République et le nouveau chef du gouvernement, la reconduction des sortants n’est pas acquise. Car la situation de « coalitation » (selon le terme inventé à l’Elysée, contraction de coalition et de cohabitation) prévalant désormais donnera un poids important aux groupes politiques qui participeront au gouvernement. Le choix des ministres ne sera plus le seul fait du prince, mais le résultat d’une discussion entre exécutif et Parlement. Ce changement des règles du jeu pourrait contrarier quelques ambitions.

Le Monde
France, vendredi 6 septembre 2024 711 mots, p. 6
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5 septembre 2024 - Le Monde (site web)

L’intransigeance nouvelle de Marine Le Pen sur une censure

Le RN, qui se targuait de laisser les gouvernements faire leurs preuves, liste de plus en plus d’exigences sur le profil du futur premier ministre

Clément Guillou

C’est extrêmement clair. » Pour Marine Le Pen, cela ne fait pas de doute : la ligne du Rassemblement national (RN) concernant le profil du futur premier ministre est à la fois lisible et linéaire. D’une obscure clarté, alors, puisque tout le monde au parti n’est pas certain d’avoir compris la ligne, ni même de la partager. Sans doute, car la cheffe de l’extrême droite, pointant le pouce vers le bas aux noms de Bernard Cazeneuve, de Thierry Beaudet ou de Xavier Bertrand, a affiché ces derniers jours une fermeté qui tranche avec l’attentisme observé dans la législature précédente.

Depuis 2022, le RN comparait les motions de censure immédiates de La France insoumise (LFI), à l’encontre d’Elisabeth Borne puis de Gabriel Attal, comme autant de postures ; de nature à « faire sauter les institutions »ou à faire basculer la France dans une « crise de régime ». Une motion de censure « annoncée avant même le discours[de Gabriel Attal]  décrédibilise ceux qui l’ont déposée », tranchait Mme Le Pen en février.

Après les élections législatives, le principe semblait inchangé, lorsque Renaud Labaye, son bras droit à l’Assemblée nationale, soulignait, auprès du Monde, qu’aucun gouvernement, même issu du Nouveau Front populaire, ne serait censuré a priori : l’extrême droite attendrait d’entendre son discours de politique générale, à l’écoute d’éventuelles « orientations consensuelles ». Avant d’être démenti, le lendemain, par un tweet de Marine Le Pen : « Le groupe RN censurera tout gouvernement où des LFI et des écologistes auraient des responsabilités ministérielles. »

La donne politique a changé, justifie aujourd’hui Mme Le Pen, et au poids nouveau de l’extrême droite à l’Assemblée nationale doit correspondre un changement de ton. « On est dans une situation très différente des deux dernières années. Il y avait une majorité relative. Aujourd’hui, il n’y en a plus du tout », explique-t-elle au Monde. Et, depuis la mi-juillet, la députée du Pas-de-Calais a élargi ses exigences, enhardie par la position confortable dans laquelle Emmanuel Macron la place, de fait. Les lignes rouges se déplacent. Aux ministres « insoumis » et écologistes, elle ajoute un premier ministre issu de la gauche : c’est ce qu’elle reproche à Bernard Cazeneuve. « Les directions qui sont les siennes, nous y sommes fondamentalement opposés », affirme Mme Le Pen. Plusieurs de ses députés considèrent pourtant, hors micro, que l’ancien premier ministre de François Hollande aurait mérité sa chance.

« Respect de toutes les forces »

A l’ensemble du champ de la gauche, elle ajoute également les personnalités insusceptibles « de gérer avec équité le premier groupe de l’Assemblée nationale ». C’est-à-dire ayant eu, à l’endroit du RN, des mots trop durs, comme Xavier Bertrand ou Thierry Beaudet, le président du Conseil économique, social et environnemental, une instance dont le RN souhaite la disparition.

Mardi 3 septembre au matin, l’entourage de Jordan Bardella donnait carrément un portrait-robot et une mission, précédemment exposés au chef de l’Etat : « On accepterait un gouvernementqui expédierait les affaires courantes,mais qui mettrait en place la proportionnelle pour préparer les prochaines élections législatives. » De manière plus stratégique, Marine Le Pen préfère laisser ouvertes d’autres options. Le soir même, elle le recadrait sans le dire, dans Le Parisien, préférant un profil politique à un gouvernement technique. Et nuançait, mercredi matin, auprès du Monde: « C’est un faux débat. On considère qu’un gouvernement technique ne l’est jamais, car premier ministre est un rôle nécessairement politique. Et vous avez des politiques qui peuvent être dans le respect de toutes les forces, et des profils techniques qui ne le sont pas. »

Il est aussi des politiques qu’il serait utile d’avoir à sa main quelque temps, autorisés à siéger à Matignon par l’extrême droite. Mercredi, le vice-président du RN, Sébastien Chenu, glissait, sur BFM-TV, les noms de l’ancien ministre Jean-Louis Borloo et du maire (Les Républicains) de Cannes, David Lisnard, que personne n’imagine en chefs d’un gouvernement d’affaires courantes, tout juste bons à négocier une dose de proportionnelle.

Le Figaro, no. 24894
Le Figaro et vous, vendredi 6 septembre 2024 608 mots, p. 32

Télévision

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6 septembre 2024 - TV Mag (site web)

« TOUS CONTRE THRÉARD ! » : LE DÉBAT EST OUVERT

LE DIRECTEUR ADJOINT DU « FIGARO » ET ÉDITORIALISTE PRÉSENTE CE SOIR LE DEUXIÈME NUMÉRO DE SON ÉMISSION HEBDOMADAIRE.

Lecoeuvre, Sarah

C'est l'un des nouveaux rendez-vous de cette rentrée télé. « Tous contre Thréard ! » , diffusé chaque vendredi soir, entre 19 heures et 20 h 30, sur BFMTV, et présenté par Yves Thréard accompagné de François Gapihan. Le débat est roi dans ce programme stimulant centré autour de la politique nationale et internationale.

« Le titre correspond à la volonté de la chaîne d'avoir le nom du présentateur dans celui du programme,précise le directeur adjoint du Figaroet éditorialiste. C'est le cas de la plupart des rendez-vous de BFMTV. Il reflète aussi le contenu de l'émission, qui a pour vocation de lancer et d'entretenir le débat. »

Dans la première heure, deux ou trois sujets d'actualité sont évoqués - la polémique sur la mise à l'écart d'Ibrahim Maalouf du Festival de Deauville et l'identité du futur premier ministre, par exemple, la semaine dernière.

Trois débatteurs confrontent leurs points de vue. Un casting 100 % féminin va se produire ce soir. Raquel Garrido, ancienne députée La France insoumise et avocate au barreau de Paris, Alice Coffin, militante féministe, conseillère de Paris et cofondatrice de l'Observatoire des violences sexuelles et sexistes en politique, et Florence Portelli, vice-présidente du parti Les Républicains et maire de Taverny (Val-d'Oise). La nomination de Michel Barnier à Matignon devrait alimenter les discussions de la soirée entre ces personnalités qui n'ont généralement pas leur langue dans leur poche. À noter que les intervenants changent chaque semaine.

Prise de recul sur l'actu

La diffusion le vendredi soir est propice à la prise de recul sur l'actualité des derniers jours. Ainsi, peu avant 20 heures, les présentateurs s'arrêtent sur l'image de la semaine pour la commenter. La dernière demi-heure est consacrée à une grande interview d'une personnalité politique, Ségolène Royal lors de la première. Yves Thréard retrouve ainsi l'exercice de l'entretien politique, qu'il a longtemps mené au Figaro avec « Le Talk » , émission diffusée sur le site internet du journal. Le mot de la fin de « Tous contre Thréard ! » lui est réservé, à travers un édito.

Quid des audiences ? Le 30 août, entre 19 heures et 20 heures, ils étaient environ 326 000 curieux, soit 2,4 % du public, au rendez-vous (contre 495 000 téléspectateurs devant le « Face-à-face » de CNews présenté par Eliot Deval, soit 3,7 % de PDA). Un score comparable à ce que réalise Benjamin Duhamel pendant la semaine, sur cette même case horaire. Le journaliste de 29 ans a rassemblé 425 000 téléspectateurs en moyenne entre les premiers lundis et jeudis et 3,1 % de PDA. L'objectif est de concurrencer CNews, leader de cette case.

Une plus large refonte s'opère d'ailleurs sur la grille de BFMTV, surtout côté soirées. Éric Brunet, transfuge de LCI, a été recruté pour contrer le tout-puissant Pascal Praud sur la case du 20 heures-21 heures. Mais les résultats sont encore timides. Seulement 280 000 téléspectateurs ont regardé « Liberté, égalité, Brunet ! » la première semaine, soit 1,5 % de part de marché, quand son concurrent direct sur CNews fait plus du double avec ses 685 000 téléspectateurs en moyenne et 3,8 % de part d'audience. Le nouveau patron, Fabien Namias, choisi par le nouvel actionnaire Rodolphe Saadé, aura fort à faire. Mais pour l'heure, Marc-Olivier Fogiel, directeur général démissionnaire, est encore aux manettes, au moins jusqu'au 1er octobre, en raison de la clause de non-concurrence de son successeur signée à TF1 qui empêche ce dernier de travailler dans la maison d'en face. « Le plus tôt sera le mieux » , a récemment confié au Figaro un Nicolas de Tavernost, PDG par intérim, optimiste.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, vendredi 6 septembre 2024 671 mots, p. AUJM5
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5 septembre 2024 - Le Parisien (site web)
6 septembre 2024 - Le Parisien

L'ombre d'Alexis Kohler sur la nomination à Matignon

Le puissant secrétaire général de l'Élysée a pesé de tout son poids dans le choix du nouveau Premier ministre. Pour atterrir sur le nom de Michel Barnier, qu'il connaît bien.

Olivier Beaumont

À plusieurs cadres de la majorité, habitués des réunions du lundi autour d'Alexis Kohler à l'Élysée, une étrange impression était venue semer le doute ces derniers temps : « Je le trouve moins souriant qu'avant, il s'agace plus facilement des choses. Alors que, d'ordinaire, Alexis est quelqu'un qui a beaucoup d'humour », confessait récemment l'un d'eux, alimentant les interrogations sur son moral. Et aussi cette sempiternelle question sur un possible départ... ou son influence qui aurait perdu de sa superbe auprès du chef de l'État.

Inamovible depuis 2017, le puissant secrétaire général connaît bien la rengaine : « Tous les six mois, on dit qu'il va partir, mais force est de constater qu'il est toujours là », résume une députée macroniste. Les chefs de groupe et de parti politique qui ont été reçus par le président de la République, dans le cadre des consultations pour nommer un futur Premier ministre, se sont quand même étonnés de ne pas l'apercevoir dans les couloirs, encore moins de participer aux échanges. Comme s'il n'était pas au coeur des négociations, ou qu'il ne serait pas associé au choix final. Mais que l'on ne s'y trompe pas : « Il a tout surveillé, et de très près », rebondit un visiteur régulier du palais. Mieux, depuis la nomination de Michel Barnier à Matignon, tout le monde y voit désormais une signature : celle d'Alexis Kohler.

« Il a oeuvré dans les critères de sélection »

C'est que les deux hommes se « connaissent bien », appuie une relation commune. « Ils sont amis », y va carrément une autre, qui, au moment où la rumeur Barnier, prenait de plus en plus corps, tentait mollement de banaliser le fait qu'il ait été dernièrement aperçu dans le bureau du secrétaire général : « Mais ils se voient souvent, donc ça ne veut rien dire ! » Voire. Ces derniers jours, le secrétaire général - surnommé l'hyperprésident - a bel et bien pesé de tout son poids dans le choix du nouvel occupant de la Rue de Varenne. « Il veut gouverner. En fait, c'est Alexis Kohler le vrai Premier ministre », grince un ministre démissionnaire. « Il a oeuvré dans les critères de sélection », nuance immédiatement un proche d'Emmanuel Macron.

Barnier l'a convaincu qu'il était la seule issue

Au risque de parfois s'opposer à ce dernier. Le secrétaire général plaidait depuis des semaines pour un profil technique, alors que le président penchait plutôt pour un politique, comme Bernard Cazeneuve ou Xavier Bertrand. « Mais Cazeneuve voulait abroger la réforme des retraites, et Bertrand voulait rouvrir les discussions sur ce sujet. Alexis a dit niet. Cette réforme, c'est aussi la sienne, hors de question d'y toucher », raconte un communicant du gouvernement sortant.

« En retour, Kohler a sondé tout ce que la terre compte en profils techno ou issus de la société civile », rebondit un pilier macroniste, en citant les noms d'Éric Lombard, directeur général de la Caisse des dépôts et consignations, le patron de Renault Jean-Dominique Senard et, bien sûr, celui du Cese, Thierry Beaudet. Cela s'est moins su, mais le nom de Rémy Rioux, directeur de l'Agence française de développement, aurait également été sondé.

Si la pièce a fini par retomber sur un politique comme Barnier, c'est aussi parce que ce dernier a su faire campagne auprès de Kohler. « Michel lui a longuement parlé. Et contrairement aux autres fois où son nom avait pu être cité pour Matignon, il a cette fois-ci clairement fait la démonstration de son envie auprès de lui », poursuit-on. Jusqu'à le convaincre qu'il était la seule issue, au moment où les scénarios Cazeneuve et Bertrand ont pris du plomb dans l'aile. Un proche du président de résumer avec amertume la situation autrement : « C'est comme avec l'Allemagne en foot : à la fin, c'est toujours Alexis Kohler qui gagne. »

Aujourd'hui en France
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_Le Fait du jour, vendredi 6 septembre 2024 899 mots, p. AUJM6
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Marine Le Pen en première ligne

Au coeur des tractations pour la nomination du Premier ministre, la cheffe de file du groupe RN à l'Assemblée et le président du parti font leur rentrée, séparément, ce week-end.

Alexandre Sulzer

Deux minutes après que la nomination de Michel Barnier à Matignon a été officialisée ce jeudi, Jordan Bardella réagit sur X : « Les 11 millions d'électeurs du Rassemblement national méritent le respect : c'est notre exigence première. » Et de développer ses attentes en matière de « pouvoir d'achat, de sécurité, d'immigration »... Bien discret jusqu'alors dans la séquence au sujet d'une éventuelle censure d'un futur Premier ministre par son parti, le président du RN reprend là les conditions édictées mardi dans notre journal par Marine Le Pen. Une prise de position qui venait mettre fin à une période de flottement quand le RN avait ouvert la porte à un simple « gouvernement technique » pour peu qu'il s'engage à instaurer la proportionnelle.

Vision stratégique et mise en musique

« Il n'y a pas que la proportionnelle pour les Français... » soupirait alors, un peu dépité, un membre du premier cercle de Marine Le Pen. Autant dire qu'en ce moment, plus politique que jamais, celle-ci a déjà eu l'occasion de rappeler que c'est bien elle qui donne le la alors que les deux têtes du RN font leur rentrée, chacun de leur côté, ce week-end : samedi, Jordan Bardella arpentera les allées de la Foire de Châlons-en-Champagne (Marne) quand Marine Le Pen fera un discours dimanche à sa permanence d'Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais).

Les deux ont déjà pris soin de mettre en scène devant les caméras leur éternel duo complice à la sortie de l'Élysée le 26 août, quand ils ont tour à tour répondu longuement aux journalistes après avoir été consultés par Emmanuel Macron. Quand est venue une question sur l'organisation du parti, Marine Le Pen s'est ostensiblement, et avec un grand sourire, mise de côté pour laisser le président du RN répondre avec un sous-texte connu : les enjeux de cuisine interne, très peu pour elle, merci ! À elle la vision stratégique, à lui la mise en musique, conformément à ce que la répartition des rôles présidente de la République/Premier ministre en cas de victoire laissait déjà entendre ces derniers mois.

Pourtant, après les législatives, Marine Le Pen ne s'est pas privée de s'ingérer dans les affaires internes en livrant des conseils. « Le RN a toujours été un mouvement très concentré dans son organisation. Tout provient du siège, pour le siège et par le siège. [...] Nous devons entamer un processus de déconcentration du mouvement », édictait-elle mi-juillet dans « Valeurs actuelles ». « Compte tenu de notre nombre important de députés, nous allons pouvoir charger des élus de missions et de fonctions en interne pour faciliter les échanges entre le groupe parlementaire et le parti », poursuivait la cheffe du RN à l'Assemblée. Une façon d'acter que le coeur du pouvoir du RN doit se déplacer chez elle, au Palais-Bourbon, et de constater les limites du parti.

« Marine Le Pen a une grande expérience, elle est la candidate naturelle à la présidentielle, il est normal qu'elle donne aussi des éléments pour que le parti soit optimisé. Le plan Matignon (la préinvestiture de candidats RN pour des législatives anticipées) n'était manifestement pas abouti », glisse un proche de la patronne, selon lequel « ce qu'on a fait à l'Assemblée, on doit le faire de façon plus large ». Une référence à la qualité du travail supposée des députés RN qui s'opposerait à la médiocrité de certains candidats RN qui ont défrayé la chronique aux législatives. « Bardella, il lui manque un vrai directeur de cabinet. Il faut muscler son entourage », ajoute le même, selon qui il serait opportun que les notes techniques produites par les collaborateurs du groupe RN redescendent dans le parti pour former les cadres et les futurs candidats.

« C'est au pied du mur que l'on voit le maçon, c'est une bonne leçon pour Jordan Bardella. Il lui faut aller plus loin dans la professionnalisation du parti », lâche, sous couvert d'anonymat, une députée RN.

Dissonances

De là à se réjouir presque de la contre-performance enregistrée par le parti au second tour des législatives... « Jordan a pris un coup, il s'attendait à être Premier ministre. Marine considère, elle, que ça fait partie du rite initiatique », reconnaît un proche de la cheffe. D'où l'écart entre un Jordan Bardella qui a parlé le 8 juillet de « défaite » avant que Marine Le Pen le reprenne devant le groupe à l'Assemblée deux jours plus tard, évoquant plutôt une « immense réussite ».

Autre dissonance flagrante lors du lancement samedi par le nouvel allié Éric Ciotti de son Union des droites pour la République (UDR). « La France a besoin d'une droite courageuse, capable de résister au politiquement correct comme il l'a démontré lors des élections législatives 2024 », a salué sur X Jordan Bardella avec des accents zemmouro-marionistes. Marine Le Pen, hermétique à l'union des droites, est restée, elle, bien silencieuse, comme une grande majorité de son groupe.

Simple « répartition des rôles » pour s'adresser à des électorats différents, comme on le vante au RN, ou sensibilités divergentes ? La sortie tant attendue du livre de Jordan Bardella, annoncé longtemps comme l'événement de la rentrée politique, aurait peut-être permis de répondre en partie à la question. Mais de livre, comme de Matignon, il n'est en cette rentrée pour lui plus question.

Libération
vendredi 6 septembre 2024 901 mots, p. 6

ÉVÉNEMENT

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5 septembre 2024 - Libération (site web)

Assemblée : Barnier a la pression face aux sessions

ALICE CLAIR

ÉVÉNEMENT

Après la décantation élyséenne, la marmite parlementaire. Nommé à Matignon par Emmanuel Macron jeudi, cinquante et un jours après la démission de Gabriel Attal et de son gouvernement, Michel Barnier va désormais se frotter à l'Assemblée nationale. Son premier rendez-vous avec les députés pourrait être sa déclaration de politique générale, prévue à l'article 49 alinéa 1 de la Constitution. Rien ne l'y oblige, même si tous les chefs de gouvernement sous Emmanuel Macron – Edouard Philippe, Jean Castex, Elisabeth Borne et Gabriel Attal – s'y sont collés. «Un Premier ministre n'est pas juridiquement obligé de la faire, mais c'est politiquement très sensible», confirme Mélody Mock- Gruet, docteure en droit public, enseignante à Sciences-Po et autrice du Petit Guide du contrôle parlementaire (l'Harmattan, 2023). Seule obligation à respecter pour cet exercice rituel de la Ve République : la présence des parlementaires dans l'hémicycle. Or, les députés n'y siègent pas de manière ininterrompue. La Constitution prévoit une session ordinaire «de plein droit» du 1er octobre au dernier jour de juin. En dehors de ces clous, les députés ne siègent pas et ne peuvent donc pas voter de loi. Le travail parlementaire, lui, n'est pas forcément à l'arrêt. «Les députés peuvent déposer des propositions de loi, les commissions peuvent mener des auditions», relève Mélody Mock-Gruet.

«Arithmétique». Au Parlement, le temps est compté. La Constitution prévoit donc que ses deux chambres peuvent se réunir en session extraordinaire. Seuls le Premier ministre, ainsi qu'une majorité des députés, soit 289 élus, ont le droit de la réclamer. Les sessions extraordinaires ont habituellement lieu en juillet et en septembre. Une session est convoquée avec un ordre du jour précis, des textes que les députés examineront. Le nouveau Premier ministre pourrait réclamer cette session pour s'exprimer devant les parlementaires et mettre sur la table ses grands chantiers. Seul le président de la République ouvre et clôt cette session, par décret. Or, rappelle un spécialiste du Parlement, «en 1993, François Mitterrand dit “niet” à Jacques Chirac pour la convocation d'une session extraordinaire». S'il réclame cette session extraordinaire au Palais-Bourbon, Barnier s'exposera aussi immédiatement à une motion de censure. La patronne du Rassemblement national, Marine Le Pen, a exigé, à l'issue de son entretien avec le chef de l'Etat, le 26 août, l'ouverture d'une session extraordinaire. La députée du Pas-de-Calais souhaite «être en situation d'opérer une censure si c'est nécessaire». Les communistes ont également demandé de siéger avant la reprise de la session ordinaire. Le reste du calendrier, lui, est encore flou. «C'est le rythme normal du Parlement en septembre», relativise une conseillère ministérielle, ajoutant : «On va tout de même se rendre compte, concrètement, que personne n'est majoritaire. Il faudra des accords. C'est l'arithmétique qui compte. Etre 190 [environ le contingent du Nouveau Front populaire, ndlr] ne fait pas de vous le maître du Parlement. Cette rentrée va être un révélateur.» Les chefs des onze groupes parlementaires auront l'occasion de se retrouver, eux, lors de la première conférence des présidents. Les rentrées de plusieurs groupes étant calées autour des 10 et 11 septembre, celle-ci pourrait intervenir le 17 septembre – les réunions de la conférence ayant lieu le mardi. «Ça parlera méthode, s'avance un collaborateur parlementaire. Sur quel type de texte les groupes peuvent-ils arriver à une majorité ?» Si les orientations du gouvernement sont connues d'ici là, l'ordre du jour de l'Assemblée pourra être discuté par les présidents de groupe. L'automne étant déjà bien rythmé par les lois budgétaires, la place restante pour d'autres textes est limitée. «De tradition, note une source parlementaire, les quinze premiers jours d'octobre sont occupés par le gouvernement. C'est lui qui fixe l'ordre du jour. Et l'examen des textes budgétaires dans l'hémicycle commence la troisième semaine d'octobre.» «Trafalgar». Hormis ces haies budgétaires s'annonçant périlleuses pour le chef du gouvernement, d'autres morceaux de la vie parlementaire risquent d'agiter les députés. Comme la première «niche» de la session, le 31 octobre, une journée réservée aux textes du Rassemblement national. «La première niche est la plus exposée médiatiquement, pointe Mélody Mock-Gruet. Les députés RN seront mobilisés et il y aura des coups de Trafalgar.» Le groupe lepéniste prévoit déjà de proposer l'abrogation de la réforme des retraites. La nomination de Barnier pourrait également rebattre les cartes au sein des différents groupes. A l'ouverture de la XVIIe législature, en juillet, huit groupes s'étaient déclarés dans l'opposition : les communistes, les socialistes, les écologistes et les insoumis, ainsi que Liot, le RN et la Droite républicaine. Le groupe Les Démocrates (ex-Modem) et Horizons s'étaient inscrits, eux, comme minoritaires. Or siéger dans l'opposition ou dans la majorité a une influence sur le temps de parole et le nombre de questions au gouvernement dont dispose chaque groupe dans l'hémicycle.

La vie du bureau de l'Assemblée, plus haute autorité collégiale de l'institution, s'annonce également mouvementée. Celui-ci est désormais dominé par la gauche, et une première réunion de ses membres est prévue mercredi 11 septembre. «Pour la première fois, la pré - sidente de l'Assemblée n'a pas la majorité au bureau», note Cyrielle Chatelain, la patronne du groupe écologiste. Or c'est cette instance qui décide du budget du Palais-Bourbon, des sanctions infligées aux députés ou, plus important encore, de la recevabilité financière des amendements. «La recevabilité, c'est un gros enjeu pour nous, assure Chatelain. C'est ce qui avait permis aux macronistes que les députés ne discutent pas de la propo sition de loi Liot visant à abroger la réforme des retraites.»

Aujourd'hui en France
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_Le Fait du jour, vendredi 6 septembre 2024 1132 mots, p. AUJM2,AUJM3,AUJM3,AUJM4
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5 septembre 2024 - Le Parisien (site web)
6 septembre 2024 - Le Parisien

« Il faudra dire la vérité et je dirai la vérité »

Le nouveau Premier ministre, Michel Barnier, promet « des changements et des ruptures » pour répondre aux demandes des Français. Encore faut-il rassembler suffisamment de députés pour tenir face à une Assemblée balkanisée.

Olivier Beaumont, Quentin Laurent, Pauline Théveniaud et Marcelo Wesfreid

L'échange aigre-doux - ou plutôt aigre-acide - entre Michel Barnier, 73 ans, et Gabriel Attal, 35 ans, sur le perron de Matignon restera dans les annales. Le nouveau Premier ministre signifiant sèchement à Gabriel Attal qu'il avait trouvé son discours trop long, trop centré sur sa personne. « Je peux dire quelques mots, là ? » tacle Barnier, d'entrée de jeu, ironisant sur « les leçons » que lui a données son cadet.

L'image, plombée par un ciel maussade, signe pourtant la fin d'un interminable feuilleton, mais aussi le pari perdu d'Emmanuel Macron qui annonçait « une régénération » de son second quinquennat. « Il y a huit mois, le président nommait le plus jeune Premier ministre de l'histoire de la V e République. Et là, il nomme le plus vieux », soupire un ministre démissionnaire, encore dépité que le séisme de la dissolution ait tout fait valser. Soixante jours après le second tour des législatives, après un été tout entier marqué par un blocage politique inédit, des tergiversations présidentielles et d'intenses campagnes pour Matignon, le chef de l'État a donc fini par arrêter son choix sur l'ex-ministre LR.

Une « coexistence exigeante »

Michel Barnier aura la lourde tâche de former une équipe susceptible de survivre à une censure parlementaire, pour mettre fin à la plus grave crise politique depuis 1958. Il y aura, a assuré le nouveau Premier ministre, lors de la passation de pouvoirs, « beaucoup d'écoute et de respect, d'abord entre le gouvernement et le Parlement, et à l'égard de toutes les forces politiques qui y sont représentées ». Une référence, en creux, aux Insoumis comme aux députés du RN, jusqu'ici exclu de « l'arc républicain » avec lequel le précédent gouvernement acceptait de travailler.

Monsieur Brexit à Matignon ? L'affaire s'est nouée dans la toute dernière ligne droite. Mercredi soir, Michel Barnier est reçu à l'Élysée pour un tête à tête d'1 h 30 avec Emmanuel Macron afin d'évoquer, autour d'un verre et d'amuse-bouche, sa nomination. Les deux hommes balaient les deux critères fixés par le président, la fameuse « non-censurabilité » et « la capacité à rassembler » (l'Élysée, dixit). Ce soir-là, ils définissent le cadre de leur relation. Une « coexistence exigeante », dit-on au Palais, où l'on assure que Michel Barnier « sera indépendant et libre, même s'il doit s'appuyer sur la majorité sortante ». Quant au président, jure-t-on de même source, il se cantonnera au rôle de « garant, d'arbitre » et « ne sera pas dans l'impulsion des politiques publiques ». Et ne compte pas prendre la parole dans l'immédiat pour expliquer sa démarche aux Français.

Mercredi soir, c'est donc quasi fait. Pourtant, au petit matin ce jeudi, Emmanuel Macron poursuit ses coups de sonde auprès de ses différents interlocuteurs, arguant au passage que ce profil est « le moins clivant » de tous. « Qu'est-ce que tu penses de Barnier ? » demande-t-il à l'un. Le chef de l'État va jusqu'à tester l'hypothèse auprès de présidents de groupes à l'Assemblée ! La décision est formellement actée en fin de matinée au cours d'un ultime tête-à-tête Macron-Barnier de 40 minutes. « Je vais vous nommer », officialise Emmanuel Macron, avant de soumettre à son nouveau chef du gouvernement le communiqué qu'il compte envoyer et de caler l'organisation de la journée. Ce même jeudi matin, Emmanuel Macron informe aussi Bernard Cazeneuve, dont le nom avait circulé ces derniers jours pour Matignon, de son intention de nommer Michel Barnier. Selon nos informations, Macron lui aurait alors proposé, un poste de ministre d'État que Cazeneuve a refusé.

« Une élection volée » pour la gauche

Le coup le plus rude a certainement été encaissé par le président LR des Hauts-de-France, Xavier Bertrand - prévenu lui aussi par Macron ce jeudi matin. « Mercredi, c'était fait pour lui ! » rappelle un ministre sortant. Mais tout s'est effondré lorsque la présidente du Rassemblement national, Marine Le Pen, a baissé le pouce en confirmant que son groupe le censurerait - comme Cazeneuve ou Beaudet, d'ailleurs - quoi qu'il advienne. En quelques heures, c'en était terminé.

Désormais, le chef de l'État attend de son nouveau Premier ministre (qu'il pourrait revoir ce vendredi) qu'il lui propose des noms pour son futur gouvernement, se réservant toutefois la possibilité de pouvoir discuter l'attribution des maroquins relevant de son domaine réservé, Armées, Affaires étrangères, Intérieur. « Barnier, ça ne fait quand même pas très cohabitation », douche une figure de Renaissance.

Sitôt sa nomination annoncée, Michel Barnier a pu mesurer la rudesse de ce qui l'attend. Le Nouveau front populaire (NFP), qui dénonce « un affront », « un déni démocratique porté à son apogée », « une élection volée », lui promet déjà la censure. Non sans oublier de souligner que son parti « est arrivé en 4 e position » (Olivier Faure, PS), ni de l'accuser d'avoir été nommé « avec la permission et peut-être sur la suggestion du RN » (Jean-Luc Mélenchon, LFI). De fait, avec 126 députés, Marine Le Pen, qui a posé ses conditions (y compris sur le fond) à Emmanuel Macron mardi soir au téléphone tient son destin entre ses mains.

Mais ce n'est pas tout. Au sein du camp présidentiel, l'accueil est plutôt... mitigé. Si Horizons demande une rencontre, le silence du MoDem était assourdissant ce jeudi. Quant au parti présidentiel Renaissance, il prône une ligne toute en réserve : « pas de censure automatique », « pas de chèque en blanc ». « Notre intérêt, c'est que le Premier ministre réussisse. Notre responsabilité, c'est donc de l'aider », plaide la ministre sortante et députée EPR, Aurore Bergé.

Terrain miné à l'Assemblée

Et certains mots peu amènes ne laissaient guère de doute sur l'absence d'enthousiasme dans les rangs. « Barnier, c'est léger », regrette un lieutenant macroniste. « Il est très suffisant. C'est rencontre du troisième type. Il a 73 ans, il a été ministre sous Mitterrand et sous Chirac, que connaît-il de la vie politique d'aujourd'hui ? » étrille quant à lui un ministre sortant. Certains regrettant d'ailleurs la formulation de sa phrase, lors de la passation de pouvoirs, quand il a indiqué que « les bonnes idées » viennent souvent « des gens d'en bas ». « Il faudra dire la vérité et je dirai la vérité », a fait valoir le chef du gouvernement.

« Nous allons davantage agir que parler », insiste le nouveau Premier ministre, promettant « des changements et des ruptures » pour répondre aux demandes des Français. « Au travail ! », a-t-il conclu. Encore faut-il rassembler suffisamment de députés pour tenir face à une Assemblée balkanisée. Et survivre à l'épreuve du budget puis à celle de la réforme des retraites de retour dans les débats parlementaires dès le 31 octobre. Bienvenue dans l'enfer de Matignon.

Libération
vendredi 6 septembre 2024 496 mots, p. 2

ÉVÉNEMENT

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5 septembre 2024 - Libération (site web)

Position contraire

DOV ALFON

ÉVÉNEMENT

L'engin de la dissolution lancé par Emmanuel Macron a enfin atterri en catastrophe, soixante jours tout juste après le second tour des élections législatives. Michel Barnier, vieux routard du parti moribond LR, a été nommé Premier ministre jeudi à l'heure du déjeuner et a débarqué à Matignon pour une passation de pouvoirs avec Gabriel Attal avant le dîner. C'est que chaque minute de pouvoir compte, surtout quand votre principal attrait est que Marine Le Pen, consultée en amont, s'est dite «prête à attendre» votre premier discours avant de décider si le Rassemblement national voterait votre destitution. Cette période d'indulgence – on peine à utiliser le terme consacré de période de grâce – démarre sur les chapeaux de roues, puisque le matin même, le député RN Jean-Philippe Tanguy qualifiait aimablement Michel Barnier de «fossilisé de la vie politique», se plaignant au micro de France Inter que le camp présidentiel «fait du Jurassic Park en permanence». A vrai dire, le titre du film venant à l'esprit dans cette séquence politique serait plutôt Vol au-dessus d'un nid de coucou, où tous les patients simulent une appartenance qui ne leur appartient pas. Arrivé en 2021 troisième de la primaire d'un parti qui n'a recueilli que 5,41 % des suffrages lors des dernières législatives, Michel Barnier est maintenant qualifié de «grand négociateur», de «grand élu local», de «grand diplomate». Beaucoup de grandeur pour un poste qui consistera surtout à ne fâcher ni Le Pen ni Macron, et à réconcilier Bercy et Bruxelles dans une position contraire à celle qu'a connue le nouveau Premier ministre lors des négociations sur le Brexit : tous les atouts sont chez les autres. A peine arrivé, le nouveau Premier ministre était trollé par l'ancien, Gabriel Attal énumérant tous les chantiers qu'il aurait mis en oeuvre s'il n'avait pas été remercié par une cabale mal goupillée à l'Elysée, finissant ses phrases sur les projets de loi évoqués par un «il est sur votre bureau» digne de Molière. Terriblement ennuyeux dans ses livres et dans le débat télévisé qui l'avait coulé lors de la primaire LR, Michel Barnier a agréablement surpris sur la forme, empruntant à ces chers Britanniques un humour pince-sans-rire qui lui permit de recadrer gentiment mais fermement son jeune prédécesseur. Sur le fond, par contre, il n'a pas attendu pour annoncer une «rupture» et psalmodier les marottes du RN qui sont désormais les siennes, la lutte contre l'immigration, contre l'insécurité et contre l'écologie punitive (rebaptisée «la dette écologique»), équilibrées par «l'école et les services publics», le tout en critiquant sévèrement non pas la méthode Attal de gouvernance, mais bel et bien la méthode Macron. Surnommé dans son camp «Major Thompson», du nom du protagoniste de Pierre Daninos, le vieillard alerte qui explique dans ses Carnets que «le pouvoir vous échappe des mains à peine l'a-t-on saisi», Michel Barnier tiendra-t-il plus longtemps que Gabriel Attal à Matignon ? Huit mois paraissent soudain une période bien longue, on serait tenté cette fois de dire : une période de grâce.

Le Figaro, no. 24894
Le Figaro, vendredi 6 septembre 2024 1202 mots, p. 4

Politique

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5 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

De la Savoie à Matignon, l'ascension tranquille d'un républicain chevronné

À 73 ans, l'ancien ministre s'apprête à relever le grand défi de sa longue carrière politique en accédant à Matignon en pleine crise politique.

Galiero, Emmanuel

Je ne suis pas fébrile. » Michel Barnier aime prononcer cette phrase en souriant. Il accède au poste de premier ministre à l'âge de 73 ans, armé du calme des vieilles troupes et de l'expérience d'un élu rompu aux situations politiques les plus complexes. « N'étant pas candidat pour 2027, il ne gênera personne. Son profil européen, comme son action en matière d'écologie pourront l'aider. Finalement, sa candidature est celle de l'apaisement dans une période délicate » , confie un collègue des Républicains, cette famille politique à laquelle le Savoyard s'est toujours vanté d'être resté fidèle.

Un proche, qui l'a observé pendant ces longues semaines de suspense et dans le brouillard des atermoiements élyséens, assure que la stratégie de Michel Barnier n'a pas été de faire campagne directement auprès d'Emmanuel Macron, mais via des « contacts avancés » avec l'Élysée et son puissant secrétaire général, Alexis Kohler. « L'homme du Brexit » a néanmoins fait savoir qu'il se tenait prêt à assumer la fonction si les circonstances venaient à l'y obliger. Il a notamment confié ses intentions à Nicolas Sarkozy, Gérard Larcher et Laurent Wauquiez, tout en cultivant les fruits d'un grand jardin de relations amicales comptant de nombreux relais dans la classe politique. Lorsque Les Républicains devaient se choisir un candidat pour défendre les couleurs de la droite à la présidentielle 2022, Michel Barnier fut celui qui fut capable d'afficher le plus grand nombre de soutiens parlementaires.

Homme de dossiers

En 2021, lors de la primaire LR qui l'a notamment opposé à Valérie Pécresse et Éric Ciotti, l'ancien négociateur du Brexit pour l'Union européenne était réapparu auréolé de son succès à Bruxelles au sein d'une droite lassée par les échecs. Dans un pays déjà fracturé et déjà marqué par une forme d'hyperprésidentialisation, il était apparu aux yeux de certains comme une personnalité apte à apaiser le pays, quand d'autres ironisaient sur son image trop datée. Mais en coulisses, les barniéristes vantaient les atouts d'un homme expérimenté, qui fut quatre fois ministre entre 1993 et 2009 (Environnement, Affaires européennes, Affaires étrangères, Agriculture et Pêche) et armé d'un solide parcours d'élu passé par toutes les responsabilités. Conseiller général, président de la Savoie, député, sénateur, commissaire européen pour finir, donc, chargé d'établir les futures relations de l'UE avec le Royaume-Uni.

Enfant de La Tronche, en Isère, formé à l'École supérieure de commerce de Paris et engagé politiquement à droite depuis 1976 (UDR, RPR, UMP et LR), ce gaulliste s'est bâti une culture politique ancrée sur le jeu collectif, la patience, la nécessité de parler avec tout le monde et l'utilité du rassemblement. Jean-Pierre Raffarin, copain de promo à Sup de Co avait prévenu de ne pas « sous -estimer » chez lui un « stratège ».

« Stratège » , sans doute, mais sa stature fut néanmoins fragilisée par quelques « irritants ». Car les plus sceptiques à droite, au-delà de la volonté de renouvellement, se sont souvent méfiés d'une dimension européenne qui pouvait le rendre trop proche d'Emmanuel Macron. D'autres faisaient aussi la grimace face à son profil de « techno » bruxellois et un style jugé parfois « ennuyeux ». Homme de dossiers, Michel Barnier n'est pas du style à s'écharper avec un rival sur un plateau télé et c'est peut-être ce côté bagarreur qui lui a souvent manqué ces dernières années pour convaincre ses amis politiques. « Il ne s'est jamais laissé marcher sur les pieds. Attention de ne pas l'emmerder trop longtemps parce qu'il saura répliquer, violemment s'il le faut » , nuance un proche.

Sens de la mesure

Après son expérience européenne, il était revenu dans le champ de vision de la droite en signalant sa disponibilité pour participer à la reconstruction de sa famille politique, mais avec un certain sens de la mesure. Il a souvent donné l'impression de vouloir marquer les esprits sans brusquer les choses. Autrement dit, se faire désirer plutôt que s'imposer. Certains l'avaient imaginé à la tête des LR, mais il ne pouvait envisager de dire oui sans la certitude de répondre à une envie collective. Plus récemment, quand l'option Thierry Beaudet pour Matignon agitait le Tout-Paris, ses amis piaffaient d'impatience en coulisses : « C'est étonnant que les journalistes ne pensent plus à Michel,confiait l'un d'eux, celui qui a réussi le Brexit que l'on croyait impossible, qui a fait les derniers JO d'hiver, qui a trente ans de mandats locaux sans jamais perdre une élection locale, qui est armé d'une vraie caution écologique et qui n'a pas d'ego ni de calendrier personnel, mis à part sa volonté de sortir le pays de la situation actuelle. »

Au-delà du CV, ses partisans le jugeaient aussi le plus apte à droite à pouvoir trouver une majorité relative à l'Assemblée. « À l'exception peut-être des Insoumis, il est l'un des rares à pouvoir trouver des soutiens chez LR, Ensemble, Liot, une partie du PS et des écolos, et des ciottistes, tout en s'assurant d'une neutralité du RN» ,défendaient ses proches, alors même que mercredi, ils avaient admis la solution Xavier Bertrand comme acquise, de «guerre lasse ». Mais au fil des dernières heures, tout s'est accéléré.

« Respect mutuel »

Reste à savoir quelle relation il pourra installer avec un président dont il avait dénoncé la manière «solitaire et arrogante» de gouverner. « Je veux être un président qui respecte les Français et fait respecter les Français » , promettait-il, quand il se posait alors en rival d'Emmanuel Macron pour la présidentielle de 2022. Lorsque le chef de l'État invita la droite à des « compromis responsables » , il lui avait opposé l'utilité du « respect mutuel ». Après une campagne interne éprouvante, l'histoire l'obligera à s'incliner à la troisième place, mais ces longs mois de batailles lui auront permis d'imprimer des lignes programmatiques. On l'a entendu plaider par exemple en faveur d'un « électrochoc d'autorité pour protéger les Français » , pour un gel de la politique migratoire et pour l'expulsion des étrangers représentant une menace grave. Il a aussi dénoncé la « surdélinquance étrangère » et s'est dit favorable à la suppression du droit du sol à Mayotte et en Guyane. Au-delà de la thématique migratoire et sécuritaire, l'ex-ministre a lancé l'alerte, avec gravité parfois, face aux « temps exigeants » d'un monde devenu « dangereux, instable et fragile ». Tout en se disant parmi les plus lucides face aux « erreurs » de Bruxelles, pour sa « naïveté » comme en matière de « dérégulation » ou de « bureaucratie ». Un jour, il a également confié comme ambition de faire de la France la première puissance agricole et écologique d'Europe.

OEuvrant à l'unité des LR, Michel Barnier n'aura pas pu empêcher le séisme du parti au lendemain des européennes de juin dernier, quand Éric Ciotti, président du mouvement, a décidé de passer un accord électoral avec le RN. En accédant au poste de premier ministre ce jeudi, Michel Barnier peut imaginer qu'un retour de la droite au pouvoir soit un moyen utile de ressouder une famille politique abîmée. Comme un dernier défi. En 2022, Le Figaro lui avait demandé ce qu'il ferait si un jour Matignon lui était proposé. Il avait répondu, avec son calme légendaire : «Ce qui compte, c'est que notre famille politique soit l'âme et le levier d'une alternance de la droite et du centre. » E.G.

Le Figaro, no. 24894
Le Figaro et vous, vendredi 6 septembre 2024 177 mots, p. 38

der ; Portrait

UN DERNIER MOT

Jurassic (ju-ra-si-k) adj.

Mot de la préhistoire qui fait tout une histoire...

de Montety, Etienne

Un député du Rassemblement national, Jean-Philippe Tanguy, a qualifié la nomination de Michel Barnier de retour à Jurassic Park, allusion à l'expérience politique du nouveau premier ministre.

Le mot vient du gaulois juris qui désigne une forêt, un massif boisé. Le jurassique renvoie à une période vieille de 150 millions d'années caractérisée par la présence de dinosaures sur la terre.

Pourquoi commenter l'actualité du moment en employant ce terme excessif?

On admettra que l'invective et l'injure font partie de la tradition politique.

Et Tanguy jurera ses grands dieux que ce ne sont là que propos de micro.

Signalons au passage au fougueux parlementaire que Michel Barnier est plutôt savoyard que jurassien.

Est-il seulement sincère ? On n'en jurerait pas.

Car en admettant la qualité du nouveau chef du gouvernement, sans tempêter ni adjurer le président d'y renoncer, cet élu aurait peut-être l'impression d'être parjure vis-à-vis de ses militants... Réflexe politique on ne peut plus jurassique. Sic.

Par étienne de Montety

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Faits divers, vendredi 6 septembre 2024 1510 mots, p. AUJM10,AUJM11,AUJM11,AUJM12
Aussi paru dans
6 septembre 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

« Le patron nous avait demandé de ne pas le tuer »

Affaire Robert Boulin|L'instruction sur la mort suspecte, en 1979, de l'ancien ministre du Travail a été relancée en 2023 à la faveur du témoignage fracassant d'un homme qui dit avoir rencontré deux protagonistes présents au moment du décès du ministre. Ce témoin nous raconte ce qu'il a déclaré à la justice.

Ronan Folgoas avec Louise Colcombet et Vincent Gautronneau

Quarante-cinq ans plus tard, la mort de Robert Boulin conserve le parfum entêtant d'une affaire d'État. Sombre, tortueuse, interminable, elle a rebondi en 2023 à la faveur d'un nouveau témoignage qui accrédite l'hypothèse d'un meurtre commis dans le contexte d'un enlèvement et d'une séquestration de celui qui était alors, en octobre 1979, ministre du Travail, pressenti comme possible successeur de Raymond Barre au poste de Premier ministre.

Au firmament de sa carrière politique, le député-maire de Libourne (Gironde) avait été retrouvé mort dans un étang de la forêt de Rambouillet (Yvelines) au matin du 30 octobre. Il avait 59 ans. Selon la version officielle, initialement retenue, le ministre aurait ingéré des barbituriques avant de se noyer dans cinquante centimètres d'eau. Robert Boulin, empêtré quelques semaines plus tôt dans un imbroglio immobilier, se serait suicidé pour échapper au déshonneur. Une thèse accréditée par deux écrits d'adieu que le ministre aurait laissés derrière lui. Mais l'authenticité de cette lettre dactylographiée et de ce papier Bristol a toujours posé question.

À l'inverse, un millefeuille d'invraisemblances et d'incohérences a, depuis, été révélé par des contre-enquêtes journalistiques et dénoncé par la famille du défunt. Il nourrit l'hypothèse d'un assassinat politique commis dans un contexte de guerre fratricide au sein de la droite française entre soutiens de Jacques Chirac et fidèles du président Giscard d'Estaing.

Un élément parmi d'autres : la dépouille de Robert Boulin, exhumée quatre ans après son décès et autopsiée une seconde fois, portait les stigmates de deux fractures du crâne compatibles avec des coups puissants portés avec un objet contondant. Bien loin du scénario de la noyade. Un non-lieu a toutefois été rendu en 1991, avant qu'une information judiciaire ne soit rouverte en 2015, à la demande de la famille du défunt, des chefs « d'arrestation, enlèvement et séquestration suivis de mort ou assassinat ».

« J'ai mis quarante ans à dire ce que je savais »

C'est dans ce cadre qu'un témoin s'est manifesté auprès de la justice au printemps 2023, à un moment où un deuxième non-lieu était sur le point d'être rendu. D'abord entendu par les gendarmes de la division des affaires non élucidées (DiANE), ce septuagénaire a ensuite été auditionné par la juge d'instruction chargée du dossier Boulin le 15 juin de la même année.

Désormais domicilié dans l'ouest de la France, cet homme, qui se dit en fin de vie, atteint par de « lourdes pathologies », a accepté de nous rencontrer mercredi 4 septembre à Paris, accompagné par son avocate, Najwa El Haïté, et par le criminaliste Roger-Marc Moreau, pour livrer sa part de vérité, sous couvert d'anonymat. « Dans un souci de protection et de préservation de ma famille, par lâcheté aussi peut-être, j'ai mis plus de quarante ans à dire ce que je savais », prévient celui que nous appellerons Henry. Son contact avec l'affaire Boulin n'aurait duré que le temps d'une conversation explosive qu'il situe à l'intérieur d'un établissement de nuit, l'Auberge du Roi-René, à Ville-d'Avray (Hauts-de-Seine), « vendredi 2 ou samedi 3 novembre 1979 ». Soit trois ou quatre jours après l'annonce de la mort du ministre. À l'époque, Henry a 31 ans. Ex-photographe, il vient de se lancer dans le métier d'agent immobilier et fréquente très régulièrement cette adresse connue du Tout-Paris. « J'habitais avec mon ex-femme en face du Roi-René, de l'autre côté de la rue de Versailles, resitue-t-il. Il s'agissait d'un club libertin très sélect où se croisaient stars du cinéma, grands bourgeois, membres de l'état-major de la police et figures de la pègre. Je connaissais bien les patrons, et ils me demandaient de temps en temps de raccompagner chez eux certains clients lorsqu'il n'y avait plus de taxis disponibles. »

C'est de cette façon qu'il aurait sympathisé avec un certain Pierre, « un grand type costaud avec de gros sourcils ». Henry ne connaît rien de ses activités. Lors de cette fameuse soirée, début novembre 1979, Pierre l'invite à sa table pour boire une coupe de champagne. Lumière tamisée, musique d'ambiance, un peu à l'écart. Il est environ minuit. « Je suis installé sur un pouf en cuir, à la droite de Pierre, précise Henry. Ma femme est au bar, trois mètres derrière moi. Sur la banquette en face, dos au mur, il y a deux hommes que je ne connais pas. Un jeune d'une trentaine d'années en costard-cravate, physique massif et gueule à la Lino Ventura. Un autre de petite taille, visage anguleux, environ 55 ans. À ma droite, il y a un troisième homme que j'identifierai plus tard comme étant Jean-Pierre Lenoir, un agent du Sdece (le contre-espionnage français, ancêtre de la DGSE). »

« Il est mort dans nos bras, il a fait un arrêt cardiaque »

La conversation tourne d'abord autour de sujets très légers. « Puis ça dérape d'un coup, rembobine Henry. Les deux gars en face de moi expriment leur joie d'avoir récupéré des documents compromettants. Mais Pierre, qui est visiblement leur supérieur hiérarchique, hausse le ton, s'énerve et leur reproche la mort de quelqu'un. Il dit : Le patron nous avait dit de ne pas le tuer, seulement de lui filer une danse (une trempe). Le plus âgé, environ 55 ans, cheveux poivre et sel, répond : On ne l'a pas tué, on lui a mis une danse, il est mort dans nos bras, il a fait un arrêt cardiaque. Dans la panique, on l'a balancé dans un étang de Montfort-l'Amaury. Pierre a conclu en disant : Je ne sais pas ce que Pasqua va penser de tout ça. »

Henry se présente comme un témoin muet de cette conversation. « Sur le moment, je suis stupéfait, poursuit-il. Personne n'a mentionné le nom de Robert Boulin et je n'ai alors aucune certitude, mais je ne peux pas m'empêcher de faire le lien avec la mort du ministre qui fait la une de l'actualité. Évidemment, je ne pose aucune question. »

Les cinq hommes quittent l'Auberge du Roi-René au même moment, vers 1 h 30 du matin. En sortant, Henry dit avoir eu le réflexe de mémoriser et de noter ensuite sur un carnet le numéro de la plaque minéralogique de la voiture utilisée par le mystérieux duo assis quelques minutes plus tôt en face de lui, « une Mercedes 280 SL, grise avec un toit noir ». Comme il l'a déjà fait à quelques reprises, Henry reconduit Pierre à son domicile de Chaville (Hauts-de-Seine). Sur le court trajet, l'homme « aux gros sourcils » fume une Gitane et ne dit pas un mot.

Dès le lendemain, Henry retourne à Chaville et utilise sa casquette d'agent immobilier pour interroger le voisinage et obtenir de manière détournée le nom du fameux Pierre. « Une voisine me dit qu'il s'appelle Debizet », affirme-t-il. Ancien résistant, chef d'entreprise et homme politique, Pierre Debizet est à la fin des années 1970 le secrétaire général du Service d'action civique (SAC), mélange de policiers et de baroudeurs aux méthodes musclées dont les missions initiales de service d'ordre sous de Gaulle ont ensuite été dévoyées à des fins plus obscures. Charles Pasqua en a été l'un des responsables, avant de rompre, officiellement, avec ce mouvement.

« Ce témoin a mis un pied dans la porte »

Henry ne reverra jamais les deux hommes assis face à lui au Roi-René mais il se forge la conviction qu'il s'agissait de deux membres du SAC. Quant à Pierre Debizet, décédé en 1996, il le recroisera à quelques reprises mais n'évoquera jamais cette sulfureuse conversation de novembre 1979. Au cours des années suivantes, l'agent immobilier avoue s'être acoquiné avec le milieu du grand banditisme. Il effectue même un court séjour en prison (« trois mois de détention préventive », dit-il) et sera condamné pour des faits de blanchiment, menaces de mort et violences.

Retraité au bord de l'Atlantique, il se serait réveillé un matin de 2023 avec l'envie soudaine de vider son sac et dire ce qu'il croit savoir de l'affaire Boulin et de plusieurs autres affaires criminelles non élucidées. Après avoir pris contact avec un ami gendarme, il est entendu à plusieurs reprises, la dernière fois en septembre 2023, par les enquêteurs de la section de recherches de Versailles. Henry prétend avoir identifié, sur planche photographique, le conducteur de la Mercedes, celui qui répondait à Pierre Debizet, un homme probablement décédé aujourd'hui. Mais pas le plus jeune.

« Des vérifications ont été effectuées, elles n'ont pas donné de résultat pour le moment mais ne sont pas achevées », indique Maryvonne Caillibotte, procureure de la République de Versailles. « Ce témoignage clair et précis confirme que la thèse du suicide de Robert Boulin doit être définitivement écartée », soutient, pour sa part, M e Marie Dosé, avocate de la partie civile. « Ce témoin a mis un pied dans la porte, abonde Florence Boulin-Burgeat, fille du défunt ministre. J'espère que la juge d'instruction aura désormais envie d'en entendre d'autres, qui attendent depuis des années. »

L'Humanité
vendredi 6 septembre 2024 131 mots, p. 5

Imane Maarifi

Olivier Chartrain

Les policiers ont déboulé chez elle mercredi à 7 h 30 et l'ont embarquée, devant son mari et ses enfants, direction le commissariat du 8e arrondissement où elle a été placée en garde à vue. Il lui serait reproché d'avoir proféré des insultes et menaces de mort dans le cadre d'une campagne téléphonique contre la tenue, le 8 septembre à Paris, du salon israélien de l'investissement et de l'immobilier. Partie à Gaza l'hiver dernier avec l'ONG Palmed, cette infirmière avait témoigné à son retour, jusqu'à l'Assemblée nationale, de la situation dramatique dans l'hôpital où elle avait séjourné. Selon ses amis et soutiens, dont le député Thomas Portes, c'est cette activité qui aurait en réalité motivé son interpellation, qui n'aurait d'autre but que de l'intimider. Ils espéraient sa libération rapide.

La Croix, no. 43014
France, vendredi 6 septembre 2024 92 mots, p. 8

Auvergne-Rhône-Alpes Fabrice Pannekoucke nouveau président de la région

Le Savoyard Fabrice Pannekoucke a été élu jeudi président de la région Auvergne-Rhône-Alpes, adoubé par son prédécesseur Laurent Wauquiez, devenu député mais qui devrait continuer à jouer un rôle central dans cette assemblée. Jusqu’à présent vice-président en charge de l’agriculture et président d’Auvergne-Rhône-Alpes Tourisme, maire de Moûtiers (3 500 habitants), Fabrice Pannekoucke, 49 ans, a bénéficié sans surprise de la large majorité constituée par le groupe LR et ses alliés de droite et du centre.

sur la-croix.com Un article détaillé

L'Humanité
vendredi 6 septembre 2024 987 mots, p. 2

Michel Barnier à Matignon,

Anthony Cortes

GOUVERNEMENT Méprisant le résultat des élections législatives qui ont porté le Nouveau Front populaire en tête, Emmanuel Macron a fait le choix de nommer Michel Barnier premier ministre avec l'aval du Rassemblement national, promu arbitre de la vie politique.

Du barrage républicain au Rassemblement national, il n'y a pas un monde, mais deux mois. Et treize lettres : Michel Barnier. Alors qu'à la veille du second tour des élections législatives Emmanuel Macron appelait à un « large rassemblement clairement démocrate et républicain » pour contrer l'extrême droite, le voilà qui lui obéit au doigt et à l'oeil pour dessiner l'avenir politique du pays. Ou plutôt le sien. Qu'importe que le Nouveau Front populaire soit arrivé en tête le 7 juillet en obtenant 193 sièges de députés, depuis rassemblés derrière la candidature de Lucie Castets à Matignon. Le président a préféré virer à tribord toutes en nommant au poste de premier ministre une figure des « Républicains », l'une des rares que le RN n'entendait pas automatiquement censurer. Contrairement à Bernard Cazeneuve ou à Xavier Bertrand, recalés par l'extrême droite. « Le président s'est assuré que le premier ministre et le gouvernement à venir réuniraient les conditions pour être les plus stables possibles, a immédiatement indiqué l'Élysée. Et se donner les chances de rassembler le plus largement. » Jusqu'aux ennemis d'hier.

« Michel Barnier semble répondre au moins au premier critère que nous avions réclamé, savoure Marine Le Pen. C'est-à-dire quelqu'un qui soit respectueux des différentes forces politiques et capable de s'adresser au RN de la même façon qu'aux autres groupes. Ce sera utile parce que des compromis devront être trouvés. » En lui octroyant ce rôle d'arbitre, le chef de l'État place ainsi les 126 députés du RN en position de pivot, faiseurs de roi comme de lois. Jordan Bardella, son président et eurodéputé, l'a bien compris : rien ne se décidera sans son parti, jubile-t-il. À moins de se heurter à la censure : « Nous jugerons sur pièces son discours de politique générale, ses arbitrages budgétaires et son action. Nous plaiderons pour que les urgences majeures des Français (...) soient enfin traitées. Et nous nous réservons tout moyen politique d'action si ce n'était pas le cas dans les prochaines semaines. »

La gauche votera la censure

Même si le député RN Jean-Philippe Tanguy voit en Michel Barnier un « fossilisé de la politique » du fait de sa (très) longue carrière, son parti, habitué du double jeu, entend composer avec cet ultralibéral : un ancien commissaire européen, soutien du « oui » au traité constitutionnel de 2005, garant de la rigueur budgétaire la plus stricte, donc de la doxa bruxelloise que le RN prétend combattre...

Il faut dire que, entre Michel Barnier et l'extrême droite, les points de convergence sont nombreux, et l'hostilité à l'immigration n'est pas des moindres. « Moratoire, limitation drastique du regroupement familial, fin des régularisations, de l'aide médicale d'État, expulsions facilitées... Monsieur le premier ministre, c'est le moment de tenir vos promesses ! » a lancé l'eurodéputée Marion Maréchal sur le réseau social X, en référence au programme présidentiel du nouveau locataire de Matignon lors de la primaire de la droite en 2021. « Les ingrédients sont réunis pour que la politique du président soit poursuivie, observe Lucie Castets dans un entretien à Mediapart. Voire qu'elle s'approprie davantage les grands marqueurs du RN. »

À gauche, les réactions n'ont pas tardé pour dénoncer ce choix contraire à l'expression des urnes. « C'est un coup de force, un déni de démocratie ! s'est insurgé Fabien Roussel, secrétaire national du PCF. Nous utiliserons tous les moyens à notre disposition pour combattre une politique qui tournerait le dos aux intérêts de la France, à commencer par la censure du gouvernement. » Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste, prédit de son côté « une crise de régime » avec le « déni démocratique porté à son apogée » que constitue la désignation d'un « premier ministre issu du parti qui est arrivé en 4e position et qui n'a même pas participé au front républicain ».

Au nom de la France insoumise, Jean-Luc Mélenchon a, lui, dénoncé un « vol » de l'élection au « peuple français » : « Le message a été nié. Aussi bien le président, prétendant qu'il s'est assuré de la plus grande stabilité avec monsieur Barnier, avoue-t-il qu'il a d'ores et déjà reçu des engagements dans ce domaine. Sinon, comment pourrait-il croire qu'il y aura une majorité à l'Assemblée nationale pour accepter le budget qui est préparé dans l'ombre par ses ministres démissionnaires ? »

Tous les groupes parlementaires de gauche ont d'ailleurs fait savoir qu'ils voteront une motion de censure pour faire tomber le premier ministre. À l'inverse, les parlementaires LR, par la voix de leur président de groupe Laurent Wauquiez, ont salué « un homme d'une grande qualité qui a tous les atouts pour réussir dans cette difficile mission ». Dans le camp présidentiel, une seule voix discordante, celle de l'ex-macroniste Sacha Houlié, inquiet de voir que « cette nomination se justifie par la stabilité d'un gouvernement suspendu à la bienveillance du RN ».

Le discours de politique générale du nouvel hôte de Matignon ne devrait pas se faire attendre : la présidente de l'Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, a demandé au président de la République la convocation « indispensable » d'une session extraordinaire du Parlement dans les meilleurs délais. « Le premier ministre doit pouvoir se présenter devant la représentation nationale pour exposer ses priorités et participer à des séances de questions », a-t-elle écrit dans un courrier adressé à Emmanuel Macron.

Sur le perron de Matignon, jeudi soir, Michel Barnier a donné un avant-goût de sa future adresse aux parlementaires. À l'occasion de la passation des pouvoirs avec son prédécesseur, Gabriel Attal, qui a souligné la capacité à « manoeuvrer » en milieu hostile de l'ancien négociateur du Brexit, le nouveau premier ministre a promis de ne pas être « sectaire ». « Quand on est sectaire, c'est que l'on est pas sûr de ses idées », a-t-il affirmé, promettant de respecter « toutes » les forces politiques représentées au Parlement et de piocher « partout » de « bonnes idées ». Dans certains camps plus que dans d'autres.

La Croix, no. 43014
Événement, vendredi 6 septembre 2024 708 mots, p. 2,3
Aussi paru dans
5 septembre 2024 - La Croix (site web)

Le choix de la droite et de l’expérience

Laurent de Boissieu

En nommant Michel Barnier, Emmanuel Macron a choisi un homme fidèle à la droite gaulliste, possédant une solide expérience, à Paris comme à Bruxelles.

Il ne devrait pas marquer une rupture avec les grandes orientations du macronisme.

En acceptant d’être nommé à Matignon, Michel Barnier effectue à 73 ans un retour inattendu sur le devant de la scène politique. Le chef du gouvernement le plus âgé de la Ve République succède donc au plus jeune, Gabriel Attal. Marié à Isabelle Altmayer-Barnier et père de trois enfants – Nicolas, Laëtitia et Benjamin –, le nouveau premier ministre possède une longue expérience, à Paris comme à Bruxelles.

C’est encore lycéen que Michel Barnier s’est engagé en politique, au sein du mouvement des jeunes gaullistes. Une famille partisane à laquelle il est resté fidèle. Diplômé de l’École supérieure de commerce de Paris, Michel Barnier participe à plusieurs cabinets ministériels tout en s’implantant politiquement avec succès dans sa Savoie natale. En septembre 1973, il est élu plus jeune conseiller général de France à 22 ans. En mars 1978, il est élu député, benjamin de l’Assemblée nationale. En mars 1982, il est élu plus jeune président du conseil général. Succédant à la gauche, il insiste déjà sur « l’ouverture et le dialogue »,« le souci de dépasser les querelles partisanes, d’oublier les étiquettes pour travailler ensemble ».

En 1989, il est un des six députés du RPR chiraquien qui lancent, au côté de six députés de l’UDF giscardienne, le mouvement des « rénovateurs » de la droite, révolte contre les états-majors parisiens et la guerre des chefs entre Jacques Chirac et Valéry Giscard d’Estaing. Michel Barnier conservera cette indépendance d’esprit.

Deux grandes thématiques ont imprégné le parcours politique de Michel Barnier. D’une part l’écologie, du cabinet ministériel de Robert Poujade – tout premier ministre de l’environnement au début des années 1970 – jusqu’à occuper à son tour ce poste en 1993, dans le gouvernement d’Édouard Balladur. En 1990, Michel Barnier se démarque ainsi à droite en présentant 100 propositions pour l’environnement (Chacun pour tous. Le défi écologique, Stock).

D’autre part les sports, du cabinet ministériel de l’alpiniste haut-savoyard Pierre Mazeaud à l’organisation des Jeux olympiques d’hiver de 1992 à Albertville, chez lui. C’est cet événement qui le fera connaître du grand public.

Avec la Savoie, l’Europe est une autre fidélité de Michel Barnier. En 1992, alors que les gaullistes se déchirent sur le traité de Maastricht, il est un des cinq députés RPR à assumer d’emblée son vote positif, dès la révision constitutionnelle préalable. L’Europe est d’ailleurs souvent près de ses fonctions ministérielles, des affaires européennes sous Jacques Chirac à l’agriculture et la pêche sous Nicolas Sarkozy. Surtout, il est parallèlement deux fois commissaire européen, puis négociateur du Brexit entre 2016 et 2021. Une fonction délicate qui lui a déjà donné l’occasion de travailler avec Emmanuel Macron. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a très vite félicité Michel Barnier, jeudi, estimant qu’il avait « les intérêts de l’Europe et de la France à cœur ».

Avant sa nomination à Matignon, Michel Barnier a tenté à deux reprises de revenir sur le devant de la scène politique nationale. En 2015, il tenta d’obtenir l’investiture de la droite aux élections régionales en Auvergne-Rhône-Alpes. En vain : c’est Laurent Wauquiez qui la décrocha. En 2021, il présenta sa candidature à la présidentielle de 2022. En vain de nouveau : les militants LR l’éliminèrent dès le premier tour.

Durant ce scrutin interne, il avait surpris en remettant en cause son engagement européen de toujours à travers la proposition d’un « bouclier constitutionnel »contre toute primauté du droit européen sur le droit national. Objectif : appliquer en France un « moratoire » de trois à cinq ans sur l’immigration. Pour le reste, Michel Barnier avait défendu un libéralisme compatible avec le macronisme, de l’allongement de la durée du travail (retraite à 65 ans) à la baisse des dépenses publiques. Fils d’un anticlérical et d’une catholique de gauche, il n’a en revanche pas de position publique affirmée sur les questions de société.

La Croix, no. 43014
Événement, vendredi 6 septembre 2024 1167 mots, p. 2,3
Aussi paru dans
5 septembre 2024 - La Croix (site web)

Michel Barnier, en quête d’une majorité

Lauriane Clément et Corinne Laurent

L’ancien commissaire européen Michel Barnier a été chargé de constituer « un gouvernement de rassemblement », jeudi 5 septembre, par le président de la République Emmanuel Macron.

Il semble déjà bénéficier du soutien de la coalition présidentielle et des Républicains, sans rejet immédiat du RN.

En septembre 1973, Michel Barnier commençait sa carrière politique en tant que conseiller général de la Savoie. Cinquante et un ans plus tard, le voici premier ministre à 73 ans. « Cette nomination intervient après un cycle inédit de consultations au cours duquel le président s’est assuré que le premier ministre et le gouvernement à venir réuniraient les conditions pour être les plus stables possible et se donner les chances de rassembler le plus largement », a expliqué l’Élysée, dans un communiqué publié jeudi 5 septembre.

Après avoir testé les profils de l’ancien chef de gouvernement social-démocrate Bernard Cazeneuve et du président Les Républicains de la région Hauts-de-France Xavier Bertrand, le président de la République a porté son choix sur un homme de consensus, grand européen et au projet compatible avec les réformes conduites depuis 2017. La position passée de Michel Barnier en faveur d’un recul de l’âge de départ à la retraite à 65 ans peut laisser penser qu’il ne remettra pas notamment en cause la réforme des retraites promulguée en 2023, malgré un important mouvement social.

Michel Barnier a une longue expérience du pouvoir dans des gouvernements de droite et dans les arcanes de l’Union européenne. Ancien commissaire européen, il a été le patient négociateur de la sortie de la Grande-Bretagne de l’UE, le Brexit, entre 2016 et 2021. Une période durant laquelle Emmanuel Macron et lui ont appris à se connaître. Le chef de l’État a estimé que les qualités de dialogue et de recherche de compromis de « monsieur Brexit » pourraient répondre à la situation politique inédite depuis la dissolution de l’Assemblée nationale et la fragmentation de son hémicycle en trois blocs, chacun minoritaire.

Le parti macroniste Renaissance a aussitôt fait savoir qu’il ne voterait pas de « censure automatique » contre le gouvernement que doit former Michel Barnier, mais portera « des exigences sur le fond, sans chèque en blanc ». Celui d’Édouard Philippe, Horizons, partenaire de la coalition présidentielle, s’est, lui, déclaré prêt « à l’aider ». Michel Barnier est le troisième premier ministre d’Emmanuel Macron issu de LR, après Édouard Philippe et Jean Castex. À la suite de la réélection de Yaël Braun-Pivet à la présidence de l’Assemblée, le 18 juillet, grâce au ralliement de la droite, la nomination de Michel Barnier s’inscrit dans cette logique.

Le président du groupe Droite républicaine à l’Assemblée, Laurent Wauquiez, membre de LR lui aussi, a d’ailleurs félicité Michel Barnier, assurant qu’il avait « tous les atouts pour réussir dans cette difficile mission qui lui est confiée ». Invités le 3 septembre à l’Élysée, Laurent Wauquiez, Gérard Larcher, président du Sénat, et Bruno Retailleau, patron des sénateurs LR, avaient déjà consenti à soutenir un gouvernement dirigé par Xavier Bertrand, alors que la droite refusait jusqu’alors de participer à une coalition gouvernementale.

Le 30 août, l’ancien président de la République Nicolas Sarkozy avait aussi appelé LR à œuvrer pour « faire nommer un premier ministre de droite ». « S’il y en a un qui a eu de l’influence dans cette décision, c’est lui,assure Virginie Martin, professeure de science politique à Kedge Business School . Emmanuel Macron a fait une bascule sur la nomination d’une figure de droite à Matignon après l’avoir rencontré. Dans ce contexte, le rôle de Marine Le Pen est pour moi secondaire. »

Dans la dernière ligne droite, beaucoup ont pourtant prêté au Rassemblement national la position d’arbitre, de « DRH » d’Emmanuel Macron, voire de faiseur de roi. Jusqu’à l’ancien président François Hollande, selon lequel « le RN, précisément l’extrême droite, a donné une forme de quitus » à la nomination de Michel Barnier. Un avis que Bruno Cautrès, chercheur CNRS au Cevipof et enseignant à Sciences Po, ne partage pas : « Même si le poids du RN à l’Assemblée nationale est important, avec 143 députés(en raison de son alliance avec Éric Ciotti, NDLR) , c’est aller un peu trop loin que de lui prêter la position d’arbitre. Il n’a pas plus de pouvoir de nuisance quant à la formation d’une majorité gouvernementale que le Nouveau Front populaire et Les Républicains. Et il ne pourrait pas faire censurer seul le premier ministre. »

Pour autant, le parti lepéniste dispose d’une position stratégique, qu’il a su exploiter. Ses menaces de motion de censure ont ainsi contribué à écarter l’ex-favori Xavier Bertrand, rival de Marine Le Pen dans les Hauts-de-France, ainsi que le président du Conseil économique, social et environnemental, Thierry Beaudet, jugé trop « insultant » envers le RN. Plus mesuré sur Michel Barnier, le parti a annoncé attendre la teneur de son « discours de politique générale » avant de se positionner, ou non, sur une censure. Parmi les exigences du RN, l’introduction de la proportionnelle aux élections législatives, un engagement pour le pouvoir d’achat et pour réduire l’immigration. Le profil de Michel Barnier doit être rassurant sur ce dernier point, celui-ci ayant proposé, lors de la primaire LR pour la présidentielle de 2022, un moratoire sur l’immigration, avec une pause migratoire de trois à cinq ans.

« Quoi qu’il arrive, le prochain gouvernement aura une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Nous ne comptons ni sur la bienveillance du RN, ni sur ses voix, comme nous l’avons toujours fait. C’est un paramètre à prendre en considération sans chercher à influer dessus », fait valoir le député Ensemble pour la République, Mathieu Lefèvre, proche de Gérald Darmanin.

Si Michel Barnier a été choisi, c’est aussi en raison du positionnement de la gauche, arc-boutée sur la défense de sa candidate Lucie Castets et l’application de son programme. « En refusant de désigner comme premier ministre une personnalité issue du Nouveau Front populaire, coalition de gauche pourtant arrivée en tête des élections législatives, Emmanuel Macron tourne la page d’une tradition républicaine partagée et respectée jusqu’alors dans notre pays », a encore défendu le PS jeudi. « Le Parti socialiste n’ayant jamais voulu soutenir la candidature de Bernard Cazeneuve », Emmanuel Macron « fait donc le choix d’un premier ministre de droite », a accusé Renaissance. Mardi, le bureau national du PS avait rejeté une proposition pour ne pas censurer a priori un gouvernement mené par l’ancien socialiste Bernard Cazeneuve, un temps favori.

Face à la pression des parlementaires, qui réclament l’ouverture d’une session extraordinaire de l’Assemblée nationale, Michel Barnier devra prouver qu’il est bien l’homme idoine pour trouver la « stabilité institutionnelle » tant recherchée par Emmanuel Macron.

Le Figaro, no. 24893
Le Figaro, jeudi 5 septembre 2024 736 mots, p. 3

Politique

Comment Marine Le Pen veut peser sur le choix du premier ministre

Laubacher, Paul

Sébastien Chenu se marre. «Parce qu'on a été silencieux ces dernières semaines, tout le monde a pensé qu'on ne comptait pas. Il a suffi que Marine Le Pen parle pour que tout le monde comprenne que nous sommes au centre du jeu», exulte le député Rassemblement national (RN) du Nord, ancien vice-président de l'Assemblée nationale.

Le bras droit de Marine Le Pen au Palais Bourbon, expert en réseautage, évoque bien évidemment la recherche effrénée d'Emmanuel Macron pour trouver un premier ministre, qui se heurte à l'absence de majorité claire au sein de l'Assemblée nationale depuis la dissolution. Après une quatrième journée de consultation avec les autres forces politiques, dont Marine Le Pen, mardi, le chef de l'État n'a toujours pas nommé celui qui doit remplacer Gabriel Attal à Matignon.

Pour le député du Nord, et bien d'autres cadres du parti à la flamme, voilà une preuve que le RN est devenu un acteur essentiel dans cette nomination, surtout si le prochain premier ministre vient des rangs de la droite, ou du camp présidentiel. «Si nous levons le pouce, il survit quelque temps. Si nous baissons le pouce, il sera censuré immédiatement. Nous sommes 126députés, cela a du poids», explique doctement un député RN. « Parce que le NFP a dit qu'il ne voulait que Lucie Castets à Matignon, et que Macron veut choisir son premier ministre, nous devenons de fait les arbitres de la nomination», analyse un cadre mariniste.

Sébastien Chenu savoure le sort réservé par sa chef à la dernière hypothèse en date : Xavier Bertrand, président Les Républicains (LR) de la région Hauts-de-France. Adversaire résolu du RN, et de Marine Le Pen, l'homme a été crucifié par les troupes marinistes sur les plateaux télévisés, à la demande de la présidente du groupe parlementaire RN. «Xavier Bertrand à Matignon, cela dure 48heures, le temps que soit organisée la motion de censure», explique l'entourage de Marine Le Pen. Entre Xavier Bertrand et la députée du Pas-de-Calais, l'animosité est bien trop forte et bien trop ancienne.

La future candidate à la présidentielle du RN voudrait tout de même profiter du rapport de force pour poser ses conditions à une « non-censure » du RN, comme elle l'explique au Parisienmardi. Le nouveau premier ministre ne doit pas «aggraver le problème de l'immigration, de l'insécurité» ,ni «raser les classes populaires et modestes dans son budget», qu'il instaure la proportionnelle pour les prochaines élections et qu'il «respecte les électeurs et les élus RN».

Cette déclaration de Marine Le Pen est avant tout venu corriger un cafouillage venu du parti lui-même. Un peu plus tôt dans la journée de mardi, l'entourage de Jordan Bardella explique que le président du RN a affirmé à Emmanuel Macron, lors de la rencontre fin août, que le parti à la flamme accepterait un gouvernement «qui expédierait les affaires courantes», «mais qui mettrait en place la proportionnelle pour préparer les prochaines élections législatives».

Pour des cadres RN, cette déclaration a posé deux problèmes. «Un gouvernement technique, ça n'existe pas», souffle l'un d'eux, qui poursuit : « À partir du moment où un gouvernement est responsable devant l'Assemblée nationale, il est politique. À partir du moment où il présente un budget, qui est une orientation politique, il est politique.» Ensuite, si l'instauration de la proportionnelle aux législatives est une demande de longue date de Marine Le Pen et du RN, «elle n'est pas prioritaire chez nos électeurs et il y a des sujets plus importants», pointe un député, qui cite : «le pouvoir d'achat, la sécurité, l'immigration». « Avant même qu'un éventuel premier ministre mette sur la table la proportionnelle, il y a un rendez-vous majeur: celui du budget en octobre», fait remarquer un cadre RN.

La déclaration de Marine Le Pen est venue corriger celle du parti. Elle a aussi ouvert la porte à une « non-censure » d'un gouvernement. Trois noms ne provoquent pas autant de colère que celui de Xavier Bertrand : le maire de Cannes, David Lisnard, le président du MoDem et maire de Pau, François Bayrou, avec qui Marine Le Pen entretient de très bonnes relations, et Jean-Louis Borloo, ancien maire de Valenciennes, qui a quitté la vie politique depuis 2014. «Ils n'ont pas un passif comme Xavier Bertrand avec nous» , affirme un proche de Marine Le Pen. Mais combien de temps pourront-ils tenir avant que le RN ne décide de les censurer ? P. L.

Le Monde
France, jeudi 5 septembre 2024 971 mots, p. 7
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3 septembre 2024 - Le Monde (site web)
4 septembre 2024 - La Matinale du Monde

L’ancienne majorité réfléchit à des aménagements de la réforme des retraites

Des députés du camp présidentiel sont prêts à faire évoluer la loi d’avril 2023, à condition de maintenir la mesure qui a reporté à 64 ans l’âge d’ouverture des droits à une pension

Bertrand Bissuel

Des concessions, oui, mais pas au point de revenir en arrière. Alors que la formation d’une coalition à l’Assemblée nationale n’est toujours pas en vue, des représentants du camp présidentiel semblent prêts à accomplir un geste d’ouverture sur un dossier aussi symbolique que clivant : la réforme des retraites, promulguée le 14 avril 2023, qui a repoussé à 64 ans l’âge légal de départ et augmenté la durée de cotisation pour une pension à taux plein chez certaines générations.

Le texte peut être amélioré, comme l’a réaffirmé François Bayrou, dimanche 1er septembre, sur LCI. Le président du MoDem, proche du chef de l’Etat, tend ainsi une perche, dans l’espoir d’un rapprochement avec des forces politiques opposées à Emmanuel Macron. Mais cette volonté apparente de coconstruction est soumise à d’étroites conditions.

Parmi les soutiens du locataire de l’Elysée, M. Bayrou est l’un de ceux qui plaident avec le plus d’ardeur pour une réécriture de la loi d’avril 2023. Le responsable centriste est, en effet, persuadé que de « meilleurs réglages » doivent être trouvés. Si de tels ajustements étaient proposés « aux Français avec suffisamment d’esprit de conviction et de justice,(…) l’opinion bougerait », a-t-il assuré, en ajoutant : « Et si l’opinion bouge, les parlementaires bougeront. » Une allusion au fait que la réforme des retraites a suscité l’hostilité d’une très large partie de la population, en 2023. Aujourd’hui, au sein de l’Assemblée nationale issue des élections législatives des 30 juin et 7 juillet, une majorité de députés réclament l’abrogation du report de l’âge légal, à commencer par ceux du Nouveau front populaire (NFP) et du Rassemblement national.

La donne peut changer, à en croire le président du MoDem, mais pas à n’importe quel prix. Il est exclu de toucher à la règle des 64 ans, a-t-il précisé en substance sur LCI. « Nous ne pouvons pas ne pas avoir de stratégie de rééquilibrage des retraites », a-t-il dit, en faisant référence à l’un des principaux objectifs de la réforme : un déficit de notre système par répartition ramené à zéro en 2030.

Plusieurs membres du groupe Ensemble pour la République, qui rassemble les députés Renaissance au Palais-Bourbon, tiennent un discours identique. Si la loi du 14 avril 2023 est amendée, de tels aménagements « devront s’effectuer en respectant la trajectoire budgétaire initialement prévue », souligne Marc Ferracci. Le député (Renaissance) des Français de l’étranger déclare que la suppression des deux mesures d’âge inscrites dans le texte (décalage de l’âge légal et hausse de la durée de cotisation pour plusieurs générations) « coûterait 14 milliards d’euros par an, en vitesse de croisière »: « Ce n’est pas raisonnable de l’envisager », considère-t-il.

« Principe de responsabilité »

Son collègue du Val-de-Marne, Mathieu Lefèvre, est du même avis. La réforme de 2023 « peut évoluer », admet-il, mais son « équilibre financier global n’est pas négociable, car nous n’avons aucune marge de manœuvre budgétaire et nous ne pouvons pas nous permettre de renoncer aux économies induites par le report de l’âge d’ouverture des droits à une pension ».

Cette disposition sur la retraite à 64 ans « est une ligne rouge », a martelé, mardi matin sur Franceinfo, Sylvain Maillard, député de Paris – il qui était le président du groupe Renaissance à l’Assemblée nationale avant la dissolution. « On n’a pas d’autre chemin que de faire en sorte de travailler un peu plus », a-t-il argumenté. Députée (Renaissance) du Loiret, Stéphanie Rist renchérit : « Il n’y a pas de tabou sur ce sujet, nous sommes prêts à discuter. Mais les solutions susceptibles d’émerger doivent respecter un principe de responsabilité », confie celle qui fut rapporteuse du budget de la Sécurité sociale durant la précédente législature.

Jusqu’où l’ancienne majorité est-elle disposée à aller ? « Une des pistes à étudier, selon moi, est la création d’un système de retraite par points, comparable au projet qui avait été adopté à l’Assemblée, début 2020, avant d’être abandonné », répond M. Ferracci. A ses yeux, cette option pourrait être « utilement mise sur la table, d’autant plus qu’elle est de nature à intéresser des représentants de la social-démocratie et des syndicats réformistes, comme la CFDT ».

« Dans les améliorations qui pourraient être apportées, il y a le régime des carrières longues », complète Mme Rist. C’est un dossier sur lequel, « typiquement, il est possible de trouver des compromis », selon elle. Pour sa part, Paul Christophe, député (Horizons) du Nord et président de la commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale, évoque « les évolutions de carrière en fonction de la pénibilité » – un autre thème cher à la CFDT – et l’emploi des seniors.

L’une des questions qui se posent, désormais, est de savoir comment ces appels du pied sont perçus par les adversaires de la loi d’avril 2023, en particulier les syndicats dits « réformistes » et la gauche. « C’est une bonne chose que différentes formations réfléchissent à des “bougés” sur la réforme des retraites », estime Yvan Ricordeau, le numéro deux de la CFDT.

Pour autant, enchaîne-t-il, la centrale cédétiste « s’oppose, comme depuis le début, aux 64 ans ». Sous le couvert de l’anonymat, un parlementaire socialiste rappelle, lui, que la position du NFP est l’abrogation de la loi de 2023 et le renvoi des questions de financement aux partenaires sociaux. Il explique, par ailleurs, ne rien connaître des intentions des députés appartenant à l’ex-majorité et se demande s’ils ne font pas semblant d’être ouverts au dialogue.

L'Humanité
jeudi 5 septembre 2024 828 mots, p. 4

La réforme des retraites, l'autre noeud pour Matignon

Emilio Meslet

Si Emmanuel Macron tarde tant à nommer un premier ministre, c'est qu'il cherche à préserver, à tout prix, sa réforme honnie. Mais quoi qu'il arrive, le sujet reviendra sur la table, au plus tard le 31 octobre avec la niche parlementaire du RN, lequel tend un piège à la gauche.

Comme toujours, c'est une question de chiffres : 289, comme le seuil pour détenir une majorité à l'Assemblée nationale qu'aucune coalition n'atteint ; 15, comme le montant, en milliards d'euros, des coupes budgétaires prévues par le gouvernement démissionnaire ; 3, comme le nombre d'années de mandat qu'il reste au chef de l'État. Mais si le chiffre déterminant dans le choix du premier ministre était 64 ? Comme l'âge légal de départ à la retraite, qu'Emmanuel Macron veut sauver à tout prix.

Car Emmanuel Macron a fait de sa réforme honnie un totem. Au point que, d'après les on-dit distribués à la presse par ses conseillers, sa non-abrogation serait un critère essentiel pour le futur locataire de Matignon. Il s'agit aussi d'une « ligne rouge » pour l'ancien président du groupe macroniste Sylvain Maillard, oubliant que son camp a subi deux sévères revers de suite dans les urnes. Il en va « de la stabilité de notre pays », ose même son collègue Benjamin Haddad. C'est d'ailleurs parce qu'il a évoqué sa « suspension » que Bernard Cazeneuve, un temps pressenti pour devenir chef du gouvernement, aurait été écarté. Rien d'illogique à voir le chef de l'État se tourner davantage vers une personnalité de droite.

Mais Emmanuel Macron n'en a pas fini avec le sujet, qui lui reviendra en boomerang, quoi qu'il arrive. Sur les bancs de l'Assemblée, il n'y a plus aucun doute : une majorité de députés est favorable à l'abrogation. Ils sont, sur le papier, au moins 340 en additionnant les voix des élus des quatre groupes de gauche, des centristes de Liot et enfin du Rassemblement national. Et même quelques parlementaires de l'ex-majorité, à rebours des consignes présidentielles, « ne ferme(nt) pas la porte » à une suspension, comme Yaël Braun-Pivet, l'actuelle présidente de l'Assemblée.

D'où l'énorme guet-apens tendu par Marine Le Pen. Un piège si gros qu'il semble, aujourd'hui, difficile de réussir à ne pas y mettre le pied. Le 31 octobre, le RN inscrira l'abrogation à l'ordre du jour de sa niche parlementaire. « On verra alors qui sera du côté de la justice sociale... ou pas ! » savoure-t-elle. Voilà qui place la gauche dans une position plus que délicate alors qu'elle a érigé en règle de ne voter aucune proposition venue de l'extrême droite. Une situation qui inquiète aussi les syndicats : « En 2023, le RN n'a rien fait contre la réforme et il a toujours été contre nous. Nous refusons de lui laisser le bénéfice politique d'une telle victoire », prévient Denis Gravouil, membre du bureau confédéral de la CGT. En cette rentrée, c'est justement « l'heure de la reprise de contact » entre les centrales et les parlementaires du NFP. Avec une interrogation : comment éviter la chausse-trappe ?

La question a occupé l'esprit de nombre d'élus pendant l'été, qui planchent déjà sur plusieurs hypothèses. « Il nous faudra trouver un angle pour justifier qu'on ne le vote pas », anticipe André Chassaigne, président communiste du groupe GDR. « Ça sera difficile à expliquer mais si on fait une exception, on en fera dix... » justifie un socialiste. Tous les scénarios sont donc sur la table. « La proposition d'abrogation du RN n'a aucune chance d'aboutir car ce parti n'a pas de groupe au Sénat. C'est du témoignage », poursuit le député PS, qui entend déposer à la place un amendement au projet de loi de financement de la Sécurité sociale, lequel entrerait en vigueur au 1er janvier 2025.

à gauche, on réfléchit à un référendum d'initiative partagée

« Il faut une stratégie commune du NFP pour parvenir à imposer un contre-récit », plaide l'écologiste Marie-Charlotte Garin. « Rappelons que, pendant la campagne législative, dans l'espoir d'être majoritaire, le RN avait exposé quelques renoncements sur les retraites », ajoute André Chassaigne, qui veut cibler l'imposture sociale des lepénistes qui, en juin, avaient repoussé à un « second temps » une possible abrogation pour donner des gages au patronat.

Émerge alors l'idée de relancer une procédure de référendum d'initiative partagée pour faire trancher les Français. Une « bonne idée » pour André Chassaigne. « Le vote s'imposerait à tous », résume la députée verte Sandrine Rousseau. En mai 2023, le Conseil constitutionnel avait censuré deux tentatives de la gauche, notamment au motif que la réforme avait été adoptée moins d'un an avant. Ce délai est désormais dépassé : il est donc possible de relancer la machine et d'aller chercher le soutien d'un dixième du corps électoral, soit 4,7 millions de signatures. Au printemps dernier, plusieurs députés y réfléchissaient déjà. Une façon « de faire monter la sauce contre Macron, avec l'aide des syndicats, estime Marie-Charlotte Garin, pour montrer que c'est à cause de cette réforme qu'il a autant bloqué sur la nomination du premier ministre ». Et cette fois, Emmanuel Macron ne disposerait d'aucun article 49.3 pour éviter une défaite.

Le Figaro, no. 24893
Le Figaro, jeudi 5 septembre 2024 813 mots, p. 3

Politique

Aussi paru dans
4 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Dans l'impasse, Macron cherche de nouveaux noms pour Matignon

Après avoir mis en concurrence les hypothèses Bertrand et Cazeneuve, le président a constaté l'impossibilité de nommer l'un ou l'autre sans risque de censure immédiate.

Hausalter, Louis

Emmanuel Macron ne prend même plus la peine d'organiser de très officielles « consultations » dans son interminable quête d'un premier ministre. Alors que cela fait cinquante jours, ce jeudi, que le second tour des élections législatives a eu lieu, le président n'avait toujours pas arrêté son choix mercredi soir. Le blocage est patent au sommet de l'État, si bien que le choix du successeur de Gabriel Attal à Matignon vire à la mauvaise farce.

« Ça change toutes les demi-heures, donc il y a un problème » , soupirait un familier de l'Élysée mercredi après-midi. Rien ou presque ne filtrait du palais présidentiel, sinon d'incertaines promesses d'aboutir à un nom dans la journée. Avant que les cadres macronistes ne se rendent à l'évidence : il faudra attendre encore. Car Emmanuel Macron a fini par prendre acte de ce que tout le monde murmurait autour de lui : ni Xavier Bertrand ni Bernard Cazeneuve, les deux « finalistes » mis en scène par l'Élysée, ne sont certains d'échapper à une motion de censure immédiate de l'Assemblée nationale.

Xavier Bertrand bénéficiait de la bienveillance des ténors des Républicains, qui avaient indiqué mardi à Emmanuel Macron qu'ils ne s'opposaient pas à sa nomination. Mais le tir de barrage aussitôt déclenché par Marine Le Pen a eu raison des ambitions du président de la région des Hauts-de-France. Bertrand propulsé à Matignon, les députés RN apporteraient immédiatement leurs voix à une censure, a-t-elle averti Emmanuel Macron dès mardi soir au téléphone. Le motif est avant tout personnel : Xavier Bertrand « a passé son temps à vomir sur les électeurs du RN » , a pilonné sur BFMTV l'un de ses lieutenants, le député Sébastien Chenu. À l'Assemblée, la conjonction des voix de la gauche et du RN suffirait largement à faire chuter un gouvernement.

C'est précisément le même obstacle qui se dresse sur la route de Bernard Cazeneuve, depuis que le Parti socialiste, où l'ancien maire de Cherbourg a milité pendant trente-cinq ans, l'a privé de son appui. Mardi soir, une majorité du bureau national du parti, sorte de comité exécutif, s'est opposée à un soutien a priori des 66 députés socialistes à celui qui fut le dernier premier ministre de François Hollande. Le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, a fini d'enfoncer le clou en déclarant mercredi sur TF1 que la désignation du hollandiste constituerait « une forme d'anomalie ». Sachant que le RN rejette aussi Cazeneuve, au nom du refus d'un « retour aux années Hollande » , une majorité ne pourrait se dégager que contre lui.

Cette énième journée non conclusive a mis en lumière un fait politique que certains avaient négligé dans le camp présidentiel : le pouvoir de nuisance du RN, qui, à défaut d'avoir emporté les législatives, est doté d'un sérieux droit de regard sur le futur locataire de Matignon, fort de ses 126 députés. Comme un boomerang du « front républicain » constitué contre lui au début de l'été. « Marine Le Pen est vraiment en train de choisir le premier ministre? » s'étranglait ainsi un conseiller ministériel dans le maelström des rumeurs contradictoires.

« Une bulle médiatique »

En tout cas, Emmanuel Macron revient à la case départ, au grand désarroi de ses ministres, députés et conseillers. « On savait que ça se finirait comme ça. Aucune des options qui tournent ne convient » , lâche un député Renaissance proche de l'Élysée. Dans le camp présidentiel, on annonce désormais une nouvelle salve de noms testés. Le chef de l'État a d'ailleurs passé le plus clair de la journée de mercredi en coups de fil et messages, « surtout vers l'extérieur du bloc central » , assure l'un de ses correspondants. « En réalité, des personnes qui ne seraient pas censurées d'office, ça existe, glisse un cadre de l'ex-majorité. Mais pour l'instant, elles ne sont pas mises à l'ordre du jour. Il faut que ça se décante. »

Sauf que les idées tournent quelque peu en boucle. Les noms des ex-socialistes Didier Migaud, qui préside la Haute Autorité pour transparence de la vie publique (HATVP), et Pierre Moscovici, à la tête de la Cour des comptes, sont évoqués sans enthousiasme. Une partie de la droite pousse l'ex-ministre et ex-commissaire européen Michel Barnier, un profil qui ne déplaît pas au secrétaire général de l'Élysée, Alexis Kohler. Jean-Louis Borloo s'active auprès de ses interlocuteurs, mais n'a pas reçu de coup de fil d'Emmanuel Macron. Pas plus que le maire LR de Cannes, David Lisnard, encouragé par certains organes de presse. « Une bulle médiatique » , préfère balayer lui-même celui qui préside aussi l'Association des maires de France (AMF). Une sage prudence, alors que dans cette véritable foire politique, la durée de vie des ballons de baudruche n'a jamais été aussi courte que ces derniers jours. L.H.

Le Figaro, no. 24893
Le Figaro, jeudi 5 septembre 2024 695 mots, p. 2

Politique

La droite, sous pression, a assoupli sa position

Galiero, Emmanuel

L'hypothèse Xavier Bertrand à Matignon, relancée mercredi après avoir été écartée la veille, a-t-elle provoqué une oscillation de la droite ? Au sein du parti, certains restent convaincus que, sous la pression des événements, Les Républicains ont assoupli leur position concernant leur éventuelle implication gouvernementale. Ils seraient ainsi passés de la ligne rouge d'un soutien sans participation à la ligne verte d'une participation sous conditions. «Nous ne nous opposerons pas à la nomination de Xavier Bertrand», a ainsi indiqué mercredi matin le patron des sénateurs LR, Bruno Retailleau.

«Laurent Wauquiez,analyse un parlementaire , est contraint à une inflexion sous les effets croisés du contexte, des réunions de groupes LR - qui ne sont pas à l'abri de scissions - et de la logique politique consistant à ne pas pouvoir dire non à un premier ministre issu de la droite, prêt à s'appuyer sur des ministres de droite pour gouverner.»Quand Gérard Larcher a parlé une nouvelle fois avec Emmanuel Macron mardi soir, il lui a rappelé l'ampleur du pas franchi par la droite pour l'inciter à trancher dès que possible, alors qu'une exaspération croissante gronde en coulisses. «Le risque de censure existe avec Xavier Bertrand, mais on ne peut plus procrastiner. Il faut savoir prendre des risques» , tempêtait un élu mercredi.

Sauf qu'au sein des Républicains beaucoup ont le sentiment d'avancer dans une impasse. Après avoir exigé une double garantie à Emmanuel Macron (pas de censure pour le nouveau premier ministre et prise en compte du pacte législatif LR), ils faisaient savoir mercredi que la censure leur semblait inéluctable, que celle-ci vienne d'un RN fortement hostile à la carte Bertrand ou du Nouveau Front populaire, prêt à censurer tout premier ministre qui ne s'engagerait pas à revoir la réforme des retraites. «On tourne en rond» ,souffle-t-on au Sénat. S'il était nommé, Xavier Bertrand serait-il réellement menacé ? «Très certainement. Et on ne peut pas ajouter de l'instabilité à l'instabilité» , met en garde un sénateur.

Lorsque Laurent Wauquiez a appelé Xavier Bertrand, mardi en fin d'après-midi, pour lui confier de vive voix la nature de ses échanges avec l'Élysée, il lui a demandé s'il était certain de pouvoir éviter une censure. L'intéressé lui aurait répondu qu'il croyait pouvoir y échapper mais sans apporter de précisions sur les moyens d'y parvenir... D'autres assurent que le président des Hauts-de-France est bien armé d'un plan secret pour éviter les censures mais que rien ne peut être dévoilé avant l'heure. De son côté, Bruno Retailleau a échangé avec Xavier Bertrand pour lui parler du pacte législatif LR, et, sur ce point, il se serait engagé clairement à prendre en compte les attentes de la droite.

« La logique tordue de l'Élysée »

Mais dans la brume confuse d'un suspens de plus en plus critiqué, Les Républicains n'étaient pas très rassurés, même chez les plus enclins à miser sur l'option Bertrand. «Cela voudrait donc dire qu'Emmanuel Macron est prêt à nommer quelqu'un en sachant qu'il serait censuré? Mais quel serait le sens de tout cela? La situation est absurde, et il serait même, au nom de la stabilité institutionnelle défendue par Macron, totalement incompréhensible et déplacé de prendre une telle décision sciemment» ,soufflait un député qui n'osait pas y croire, mercredi.

Un proche du président du groupe Droite républicaine, Laurent Wauquiez, soutient que sa ligne LR n'a pas varié depuis mi-juillet. «Nous avons toujours dit que nous étions prêts à censurer un gouvernement comptant des ministres LFI. Au cours des trois échanges auxquels nous avons participé avec Emmanuel Macron (deux physiques et un téléphonique), nous ne nous sommes jamais opposés à un premier ministre de droite, mais nous avons toujours indiqué que ce choix relevait des prérogatives présidentielles.» Et si un premier ministre de droite devait être censuré par d'autres familles politiques, les LR refuseront à coup sûr d'en porter la responsabilité. «C'est là toutes les limites de la logique tordue de l'Élysée» , lâche un soutien de Laurent Wauquiez qui n'a pas oublié qu'au lendemain des législatives, quand certains appelaient déjà la droite à gouverner, le député de la Haute-Loire pointait l'impossibilité d'un tel projet en l'absence de majorité claire à l'Assemblée. E.G.

Le Figaro, no. 24893
Le Figaro, jeudi 5 septembre 2024 1270 mots, p. 4

Politique

Édouard Philippe accélère sa candidature à la présidentielle

En plein coeur de la crise politique, l'ancien premier ministre a pris de court ses proches en s'élançant prématurément dans la course à l'Élysée, tout en se disant prêt à une présidentielle anticipée.

Quinault-Maupoil, Tristan

Il a profité du brouillard qui enveloppe l'exécutif depuis l'été pour clarifier sa propre trajectoire. En confirmant qu'il sera «candidat à la prochaine élection présidentielle», Édouard Philippe fait irruption sur la scène politique à un moment où elle apparaît bloquée. «La situation est inédite parce qu'il n'y a pas de majorité. Elle est surtout périlleuse», constate l'ancien premier ministre dans une longue interview accordée au Point. Après avoir rappelé «tout le mal»qu'il a pensé de la dissolution, le président du parti de centre droit Horizons annonce qu'il se «prépare pour proposer des choses aux Français». «Ce que je proposerai sera massif», insiste le maire du Havre qui a refusé de se présenter aux législatives anticipées. Une manière d'acter que les mois à venir ne seront pas porteurs de réformes significatives et qu'il n'y a plus rien à attendre du second quinquennat d'Emmanuel Macron. «Je préfère agir que délibérer. Je préfère faire auHavre que parler à Paris», glisse l'intéressé au moment où les chefs des partis tergiversent comme aux meilleures heures de la IVe République. De là à imaginer une élection présidentielle anticipée ? Édouard Philippe «confirme»être prêt, si cela devait advenir. Un clin d'oeil à la déclaration de candidature de Georges Pompidou, en janvier 1969, quelques mois avant que de Gaulle ne présente finalement sa démission. À l'époque déjà, cette échappée solitaire avait fini d'acter la rupture entre les deux hommes. Édouard Philippe avait déjà déclaré en juin que le chef de l'État avait «tué la majorité présidentielle»en dissolvant le Palais Bourbon et qu'il fallait «passer à autre chose».

Début juillet, face à la tripartition inédite de l'Assemblée nationale, Édouard Philippe a fait l'analyse suivante auprès de ses équipes : le calendrier politique n'est plus figé, tout devient mouvant. Un blocage persistant pourrait fragiliser et contraindre Emmanuel Macron à quitter l'Élysée. «Si une nouvelle dissolution a lieu dans un an, il faudra être prêts pour une présidentielle anticipée» , prévenait l'un de ses intimes cet été, en annonçant des changements à Horizons en vue de la rentrée. «Il faut se préparer à toutes les hypothèses. On va accélérer l'élaboration du programme et l'implantation locale, pour faire face à toute éventualité» ,soufflait-il alors que le parti venait déjà de faire cavalier seul lors des dernières législatives, refusant de se ranger sous une bannière commune avec le parti présidentiel Renaissance et le MoDem. Une prise d'indépendance qui pourrait appeler à se renouveler. «Ce scrutin a marqué une émancipation irréversible», commentait après coup un cadre du parti alors que la préparation des élections municipales de 2026 pourrait suivre le même raisonnement.

Voilà remisée au placard la formule «loyal mais libre», utilisée à outrance par Édouard Philippe pour se débarrasser des questions sur ses relations compliquées avec Emmanuel Macron. «Loyal, c'est quand il y a un chef. Aujourd'hui, il n'y a plus de chef», raillait un de ses confidents. «Je ne cherche pas tous les matins à me demander quelle est mon étiquette. Je pense qu'en politique, si on se sent prisonnier de son étiquette, on ne va pas très loin», remarque le maire du Havre, dorénavant attentif à «créer son espace politique»et à «ne jamais se cantonner là où certains voudraient vous limiter». Issu de la droite, propulsé par le macronisme, il va s'atteler à clarifier le philippisme.

En amont de la publication de son entretien, Édouard Philippe n'a pas prévenu le président qui l'a nommé chef du gouvernement en 2017. Avant que leur relation ne tourne à l'aigre. Sans surprise, les mousquetaires du chef de l'État n'ont pas retenu leurs coups. «C'est hors sujet et à contretemps», cingle un interlocuteur d'Emmanuel Macron. «Faire preuve d'individualisme, parler d'une élection prochaine, déclarer sa candidature ne me paraît pas opportun», s'est insurgé sur LCI François Patriat, le patron des sénateurs macronistes. La ministre démissionnaire de la Culture, Rachida Dati, lui a même adressé un message sans filtre ce mercredi sur son compte X : «L'élégance comme la reconnaissance devraient amener à plus de respect de l'institution présidentielle et de l'homme qui vous a permis d'agir et même d'exister sur le plan politique», a-t-elle torpillé, le mettant dans le même panier que Jean-Michel Blanquer, ex-ministre de l'Éducation nationale, qui s'est montré peu tendre avec le chef de l'État dans son dernier ouvrage, La Citadelle (Éditions Albin Michel).

Les oppositions n'ont pas davantage été indulgentes. «En plein coeur de la crise», le président d'Horizons «pense à lui», a tancé la députée écologiste Sandrine Rousseau. «Ça me pose toujours beaucoup de questions de savoir pourquoi ces gens s'engagent finalement en politique, dans quel but. Si c'est pour y faire eux-mêmes leur carrière ou si c'est pour servir l'intérêt général et les Français et les Françaises», s'est interrogée l'élue de Paris sur LCI. Édouard Philippe «parle de lui au moment où les Français aimeraient bien qu'on leur parle un peu d'eux» , a fustigé Laurent Jacobelli, le porte-parole du Rassemblement national. «Rien de pire que l'indifférence», évacue un stratège du nouveau candidat alors que les supputations autour de Matignon auraient pu invisibiliser la sortie d'Édouard Philippe.

Mais la temporalité de l'annonce de candidature de l'ancien juppéiste a tout autant surpris dans son propre camp. «Il a fait ça dans son coin, sans que grand monde ne soit au courant. Comme ça, aucune fuite possible», raconte un élu proche. À peine Édouard Philippe a-t-il évoqué une «surprise» et une interview prochaine à la fin d'une réunion de travail avec ses troupes, quelques jours avant sa mise en ligne. Même Gérald Darmanin, qui entretient de bons rapports avec lui, n'était pas dans la confidence. Le ministre de l'Intérieur démissionnaire n'a d'ailleurs pas daigné réagir et n'a pas échangé avec lui mercredi. L'entourage de l'édile normand préfère faire le récit d'une clarification alors que ses ambitions présidentielles relevaient déjà de l'évidence. «Il n'aime pas les faux suspens. Et cela devient difficile pour lui de dire qu'il y pense en se rasant», ironise un ami, allusion à son visage rendu glabre par une alopécie très médiatisée.

L'ancien chef du gouvernement préfère installer progressivement une évidence comme Jacques Chirac, Alain Juppé ou François Fillon. Pour la rendre inéluctable. Il souhaite densifier son parti politique, qui revendique 25 000 adhérents à jour de leurs cotisations après trois années d'existence. Édouard Philippe entend poursuivre le tour de France qu'il a déjà commencé à bas bruit. Avec la certitude qu'il aura à affronter Marine Le Pen en 2027 (ou avant, donc), avec laquelle il avait discrètement dîné en décembre dernier. «Les Français ont voulu exprimer un besoin d'autorité et de liberté. Le RN a de toute évidence gagné le premier tour dans une élection où les gens sont massivement allés voter», remarque-t-il à l'évocation des dernières législatives. Celui qui avait dû faire face à la colère des « gilets jaunes » se méfie d' «une forme de péril démocratique»provoqué par «le grand nombre d'électeurs RN»qui ont «le sentiment» de ne «pas avoir gagné»le scrutin «en raison d'une union contre-nature» autour du front républicain.

D'ici là, il aura à affronter la concurrence interne au bloc central. Au sein même du club des ex de Matignon. Gabriel Attal, déjà désigné patron des députés Renaissance avant d'avoir quitté la Rue de Varenne, lorgnerait lui aussi la présidentielle. Pour affirmer ses ambitions, le trentenaire pourrait briguer la tête du parti macroniste à l'automne. Comme Élisabeth Borne, qui a déjà fait acte de candidature. T.Q.-M.

Libération
jeudi 5 septembre 2024 1102 mots, p. 2,3

ÉVÉNEMENT

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4 septembre 2024 - Libération (site web)

CRISE POLITIQUE Philippe fonce, Macron s'enfonce

JEAN-BAPTISTE DAOULAS; LAURE EQUY

ÉVÉNEMENT

T outes les horloges sont-elles détraquées dans l'ancien camp présidentiel ? Alors que l'un est pressé de s'activer pour choisir un Premier ministre, l'autre, lorgnant une tout autre course, se pique d'accélérer en vue de «la prochaine présidentielle». Après cinquante jours de vacance à Matignon, le chef de l'Etat n'en finit pas de soupeser chaque option. A deux ans et huit mois de la fin du quinquennat (sur le papier), Edouard Philippe officialise sa candidature, ouvrant les hostilités de l'ère post- Macron.

Ce fut, mercredi, encore une journée pleine de vide à l'Elysée. Bernard Cazeneuve ou Xavier Bertrand ? Entre l'ex-Premier ministre de François Hollande et l'ancien ministre de Nicolas Sarkozy, l'un issu du PS, l'autre de LR, reçus successivement lundi, il n'y a pas de profil idéal. «Ça ne s'est pas très bien passé pour Cazeneuve. Bertrand, lui, n'emmerdera pas le Président : devenir Premier ministre est le rêve de sa vie», lâche un interlocuteur de Macron. En début d'après-midi, le microcosme frémissait quand a couru la rumeur d'une nomination, via un communiqué, en fin de journée. Certains spéculaient même sur une passation rue de Varenne, sans savoir si Gabriel Attal transmettrait bien le témoin au président des Hauts-de-France. Au même moment, le Premier ministre démissionnaire se confiait déjà au Figaro sur son bilan, listant les projets de loi qu'il laisserait sur le bureau de son successeur.

DÉLIQUESCENCE Puis, la machine s'est à nouveau grippée. Comme si on découvrait soudain que Xavier Bertrand ne survivrait pas à une motion de censure à l'Assemblée nationale. Le veto du Nouveau Front populaire, qui refuse toute «prolongation du macronisme», est pourtant acquis. Par ailleurs, depuis plusieurs jours, le parti d'extrême droite ne fait pas mystère de son hostilité tenace contre l'adversaire de Marine Le Pen, vainqueur des élections régionales de 2015. Selon les calculs d'un familier de l'Elysée, Bertrand serait renversé par 327 voix. «Je ne vois pas comment on défend notre refus de Lucie Castets au nom de la stabilité institutionnelle pour nommer Xavier Bertrand, qui tombe sur la base des déclarations de censure», admet un conseiller ministériel. Pendant que d'autres pistes surgissent, des LR Michel Barnier et David Lisnard à Jean-Louis Borloo, le Président, lui, congratule, sur le réseau social X, les médaillés paralympiques du jour… Cette atmosphère de déliquescence au sommet de l'Etat a été cruellement accentuée par l'entretien au Point d'Edouard Philippe publié mardi soir. «Candidat» à la prochaine présidentielle, le maire du Havre «confirme» qu'il le serait également en cas d'élection anticipée. Voilà un tabou brisé dans l'ancienne majorité présidentielle. L'un des principaux alliés du chef de l'Etat se pose ouvertement en recours si Emmanuel Macron était poussé à la démission. «Clairement on ne la souhaite pas, précise l'ancienne députée Horizons Cendra Motin. Le Président prend ses décisions tout seul, on l'a bien compris.» Les proches du chef de l'Etat s'étranglent. «Au moment où on a besoin d'un destin collectif, parler d'un destin individuel qui ne se pose pas car l'élection n'est que dans trois ans, ce n'est pas très fair-play», rouspète le président des sénateurs Renaissance, François Patriat. Les oppositions qui réclament la démission ou la destitution du Président exultent. «Ça signifie peut-être qu'Edouard Philippe aussi considère que la seule solution, c'est le départ de M. Macron», salive l'allié du RN Eric Ciotti, sur France 2. «C'est donc une course de petits chevaux qui est en train d'être lancée dans le camp du président de la République», se délecte sur BFM TV le président du groupe LR au Sénat, Bruno Retailleau.

«HORS SUJET» Comme une petite vengeance, les macronistes qualifient de «pétard mouillé» la déclaration de candidature de Philippe. «Sa sortie était à contretemps et hors sujet, ça a fait flop !» assène un proche du Président, notant qu'elle a été vite noyée dans le feuilleton du casting de Matignon. «Ce n'était pas dans son intention de faire le buzz», réplique un membre du bureau politique d'Horizons. Ouvrant leur réunion bimensuelle, mardi soir, leur patron les a vaguement prévenus qu'une interview allait sortir incessamment : «Il y a quelques annonces… même si ça étonnera certains, j'espère qu'elle vous plaira.» Ses troupes, habituées à ses mystères, ne se sont pas formalisées. «On a été plus surpris par le timing que par la déclaration, qui était un secret de polichinelle », raconte l'un d'eux, tant les ambitions du président d'Horizons, écurie présidentielle revendiquée, ne faisaient aucun doute.

Mais ce sens du tempo laisse, une fois de plus, perplexe : déjà, en juin, Philippe, très fâché par la décision de Macron de dynamiter l'Assemblée nationale le 9 juin, voyait le centre de gravité de la vie politique se déplacer au Palais-Bourbon, sans juger bon de se présenter lui-même aux législatives. Puis, juste après le second tour, son intervention au JT de TF1 est totalement parasitée par les révélations de Libération sur un dîner chez son ami, Thierry Solère, ex-conseiller de l'Elysée, avec Marine Le Pen. Pourquoi l'ancien Premier ministre conserve-t-il une telle cote, alors que ses propositions sur l'immigration ou les finances publiques, développées dans des interviews fleuves, impriment si peu, s'interrogent – ou se moquent – les macronistes ? Et pourquoi Philippe se positionne-t-il déjà pour 2027, alors que la liste est longue des ambitieux qui, partis trop tôt, ont explosé en vol, comme son mentor Alain Juppé.

«PRESSION TRÈS FORTE» Sauf si… la prochaine présidentielle devait se jouer avant le terme officiel du quinquennat d'Emmanuel Macron. «Edouard se prépare à cette hypothèse qui était de l'ordre de l'impossible avant la dissolution», confiait mi-juillet, un dirigeant d'Horizons : «La première dissolution est gratuite mais si une deuxième devait déboucher sur un blocage similaire, il y aurait une pression très forte. Il faut accélérer. Avant, on se disait qu'on avait le temps. Là, on doit parer à toute éventualité.» Sans le chambouletout de la dissolution, «notre horizon était 2027, désormais, personne ne sait quel sera le scénario, résume le trésorier du parti, François Goulard. A un moment où les Français sont légèrement désemparés, avoir un homme expérimenté, respecté, raisonnable et sérieux, c'est rassurant». Philippe et ses troupes appuient là où ça fait mal. «Ce que je proposerai sera massif», promet-il dans le Point, soulignant en creux la situation catastrophique des finances publiques, jamais rétablies par Emmanuel Macron. «“Massif” ça veut dire quoi ?, s'agace François Patriat. Qu'il va prendre des mesures d'économies et refondre l'administration en deux jours ?» Le couplet du maire du Havre sur «l'immobilisme» est tout aussi acide à l'égard du Président : «On consulte, on conjecture, on s'oublie dans la crise politique.» Menacé d'impasse politique après sa dissolution ratée, Emmanuel Macron se retrouve ainsi placé en position de fusible par son ancien Premier ministre.

Libération
jeudi 5 septembre 2024 333 mots, p. 3

AUTRE

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4 septembre 2024 - Libération (site web)

Le maire du Havre dans les pas de Pompidou ?

SÉBASTIEN TRONCHE

AUTRE

Selon son entourage, l'inspiration d'Edouard Philippe serait à chercher du côté de son lointain prédécesseur à Matignon anticipant la démission de De Gaulle en 1969.

E n se lançant officiellement dans la course de petits chevaux à l'Elysée trois ans avant l'échéance, Edouard Philippe aurait pu laisser penser qu'il suivait les pas de son mentor Alain Juppé – qui avait finalement perdu la primaire de la droite en 2016 face à François Fillon. Mais non, selon l'entourage du maire du Havre, l'inspiration de l'ancien Premier ministre serait plutôt à chercher du côté de Georges Pompidou.

Retour dans la préhistoire de la Ve République. En janvier 1969, le général de Gaulle est Président, élu en 1965 pour la première fois au suffrage universel direct, et son mandat court jusqu'en 1972. C'est alors que celui qui est redevenu député du Cantal après avoir quitté Matignon en 1968 se déclare candidat à la magistrature suprême, depuis Rome. Sans attendre la démission du Général, qui surviendra trois mois plus tard. La dépêche AFP de l'époque, republiée par le Monde en 1982, est ainsi écrite : «“Si le général de Gaulle venait à se retirer, je me porterais can - didat à sa succession”, a déclaré M. Pompidou en réponse à une question.

“Pour succéder au Général, il faut que deux conditions soient réunies : que le Général ait quitté la présidence, et être élu. Ce n'est un mystère pour personne, a indiqué l'ancien Premier ministre, que je considère que, s'il y avait une élection, je serais candidat.”» Comme Edouard Philippe, Georges Pompidou ne se dit pas candidat pour 1972 mais se place bel et bien dans une situation où le chef de l'Etat en poste lâcherait l'affaire et n'irait pas au bout de son mandat. Un pari sur l'avenir réussi pour Georges Pompidou. Edouard Philippe, dont la démarche et le timing ont irrité en macronie, tente donc le même coup que son lointain prédécesseur à Matignon. Pour le même résultat ?

Le Figaro, no. 24893
Le Figaro, jeudi 5 septembre 2024 917 mots, p. 2

Politique

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4 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Avant de quitter la rue de Varenne, Gabriel Attal défend son bilan

Quinault-Maupoil, Tristan

Difficile de dresser un bilan quand on a été l'un des premiers ministres les plus éphémères de la Ve République. Seul Bernard Cazeneuve, chef du gouvernement pendant cinq mois pour clore le quinquennat de François Hollande, est resté moins longtemps en poste que Gabriel Attal. À quelques heures d'une passation de pouvoirs qui se fait attendre, son cabinet admet «une frustration»à avoir ainsi été «fauché par la dissolution». Alors même que le trentenaire, plus jeune premier ministre de la Ve République, imaginait entrer dans le dur après les élections européennes. Plusieurs projets de loi attendaient la fin de la période électorale pour être présentés. Et ainsi transformer en actes les mots d'un chef du gouvernement qui a fait de la « parole performative » la ligne directrice de son action.

Pour contrer le récit du semestre inutile, le député des Hauts-de-Seine s'est attelé à rédiger le compte rendu de ses 240 jours à Matignon, dont 50 comme intérimaire. «Ces huit mois ont été ceux des promesses tenues», proclame Gabriel Attal en introduction d'un livret de quatorze pages consulté par Le Figaro, ponctué de larges clichés des moments forts de son bail. La constitutionnalisation de l'IVG, le 4 mars, figure en bonne place. Seul texte majeur voté ces derniers mois.

La voie réglementaire

«Je n'ai jamais cessé d'agir pour le quotidien de nos concitoyens», écrit le chef du gouvernement, qui rappelle que sa nomination est intervenue au moment où le Pas-de-Calais faisait face à d'importantes inondations. «J'ai pris des engagements pour que les dégâts soient réparés au plus vite et que les assurances soient versées. Nous les avons tenus», relève-t-il. Rapidement, c'est la colère des agriculteurs qui s'est imposée à lui. Les panneaux des communes retournés en province, la menace d'une paralysie de Paris par des cortèges de tracteurs... Une première épreuve au cours de laquelle Gabriel Attal se rappelle avoir «échangé pendant des heures». «Nous avons trouvé un accord et pris 70engagements. Aujourd'hui, la totalité d'entre eux est en cours de déploiement et les deux tiers sont complètement réalisés» ,argue Gabriel Attal, même si l'examen du projet de loi inspiré de cette crise n'a toujours pas débuté au Sénat.

Confronté à la majorité relative du Palais Bourbon, le premier ministre a surtout privilégié la voie réglementaire. Il en a été ainsi pour la réforme du RSA, qui impose 15 heures d'activité aux bénéficiaires. Une expérimentation a été lancée dans 47 départements. «Notre première bataille a été de faire que le travail paie plus et toujours mieux que l'inactivité», insiste Gabriel Attal, qui se satisfait également de la création d'un Haut Conseil des rémunérations pour «désmicardiser» la France. «La grande majorité des branches concernées ont révisé leurs grilles et corrigé leur retard depuis la conférence sociale tenue en octobre 2024», indique le livret édité par ses services. Même si les classes moyennes imaginaient peut-être d'autres mesures plus spectaculaires quand Gabriel Attal développait avec aplomb son programme pour ces Français qui «ont le sentiment de donner beaucoup et de recevoir assez peu».Un texte était attendu pour des allégements de charges.

«Le respect de l'autorité et la sécurité de chacun, c'est une autre des grandes batailles qui a été au coeur de mon engagement» , insiste-t-il en mettant en avant les projets de loi de programmation votés avant sa nomination qui ont accordé des «augmentations» de moyens «sans précédent»aux forces de l'ordre et à la justice. Son discours de Viry-Châtillon, le 17 avril, «a permis de construire un ambitieux projet de loi sur la justice des mineurs»même si le texte n'a toujours pas été présenté publiquement. Il a d'ores et déjà pris une circulaire pour ajouter une «mesure d'intérêt éducatif»dans l'arsenal de sanctions disponibles contre les mineurs délinquants.

« Je ne renoncerai pas à agir pour les Français »

Toujours dans le registre du civisme, Gabriel Attal s'enorgueillit d'avoir «instauré une sanction pour les rendez-vous médicaux non honorés», la fameuse « taxe lapin ». Mais cette disposition, qui devait entrer en application au 1er janvier 2025, dépendait du vote d'un texte. Dans le domaine éducatif, qu'il a «amené» à Matignon après avoir été un bref ministre de l'Éducation nationale, il se félicite de l'instauration en cette rentrée de groupes de niveau - malgré les doutes de Nicole Belloubet. Même s'il n'a pas pu prendre le décret pour rendre obligatoire l'obtention du brevet des collèges pour entrer au lycée. Autre décret en souffrance, sur l'assurance-chômage, suspendu avant le second tour des législatives anticipées pour ne pas effrayer les électeurs de gauche hostiles à un durcissement des règles. Il devrait revenir en octobre.

Pour s'assurer que ses promesses se réaliseront un jour, le nouveau patron des députés Renaissance assure qu'il laissera sur le bureau de son successeur tous les projets de loi promis, finalisés et prêts à être défendus devant le Parlement. «Ces textes sont prêts, nous avons lancé ces chantiers. C'est désormais au prochain gouvernement qu'il appartiendra de transformer l'essai», précise Gabriel Attal au Figaroen listant celui sur la justice des mineurs, celui sur la « désmicardisation » , sur la « taxe lapin » , sur le logement pour faciliter les constructions et intégrer une part d'habitats intermédiaires dans le décompte de la loi SRU.

Si le nouveau premier ministre ne s'en saisissait pas, «je ne renoncerai pas à agir pour les Français sur ces sujets au Parlement» , prévient-il en évoquant son intention de déposer des propositions de loi ou des amendements au projet de loi de finances. T.Q.-M.

Libération
jeudi 5 septembre 2024 685 mots, p. 23

LIVRES/

Un roman inspiré du même attentat

A.S

LIVRES/

Dans le premier tome d'une trilogie qui plonge dans les déchirements du Liban, Frédéric Paulin raconte, à travers une foison de personnages, la naissance du Hezbollah.

A lors que le Moyen-Orient est à feu et à sang, plusieurs livres de cette rentrée littéraire décortiquent les racines de ce chaos. Y compris sous forme de fiction. Frédéric Paulin, qui a toujours considéré le roman noir comme «un roman engagé», publie ainsi chez Agullo le premier tome d'une trilogie sur le Liban et les conflits qui ne cessent de le déchirer. Nul ennemi comme un frère, le premier tome, démarre le 13 avril 1975, au moment de l'attentat contre le bus transportant des Palestiniens décortiqué par Marwan Chahine (lire ci-contre). Attentat qui marque le début de la guerre civile. C'est un roman écrit d'un souffle, sans chapitre, sur un rythme aussi fou que les mitraillages incessants entre leaders ou simples exécutants des confessions qui peuplent le pays. Entre maronites, druzes, Palestiniens, chiites et leurs milices, le début peut apparaître complexe mais c'est à l'image du Liban. Le rythme est si haletant et on s'attache tant aux personnages que cette première impression se dissipe vite. Ça défouraille à tout va, il faut avoir le coeur solide ou être un habitué de la région, l'ami d'hier devient vite l'ennemi du jour et redeviendra peut-être l'ami de demain… S'il n'est pas tué avant.

Plongeon. Lire ce roman aujour - d'hui est très instructif car on y voit naître le Hezbollah, littéralement «le Parti de Dieu», qui va peu à peu supplanter le mouvement Amal de Nabih Berri. «La connexion entre les chiites résistant à Beyrouth et les chiites encadrés par les pasdaran dans la Bekaa s'est réalisée lorsque les soldats israéliens ont envahi le Liban, écrit Frédéric Paulin. Car voilà ce qui unit fondamentalement les membres du Hizbu-llah en formation : résister à Israël. Ça inquiète parfois Al-Amine et certains de ses amis, mais l'objectif des chefs des différentes factions qui se sont rassemblées n'est pas d'importer la révolution iranienne. L'objectif est de combattre et seulement de combattre l'ennemi juif – en respectant l'islam et les recommandations de l'imam Khomeini, mais sans pour autant créer un véritable parti politique.» On fait aussi un plongeon dans les années Giscard et Mitterrand et l'on (re)découvre les liens incestueux noués entre certains chefs de clans et la France, mais aussi les différentes tentatives d'exporter la guerre civile dans l'Hexagone, les premiers attentats (notamment le Drakkar à Beyrouth) et les magouilles. Paulin est bien informé, on voit passer tous ceux qui, au sommet de l'Etat, dans l'ombre ou la lumière, ont eu affaire au pays du Cèdre.

Absurdité. La force de Paulin, c'est d'avoir su insuffler du romanesque dans cette pétaudière. On y croise notamment un diplomate français amoureux d'une chiite libanaise, un maronite marié à la fille d'un député varois proche de Chirac, laquelle (juge aux affaires terroristes) sera convoitée par deux Français travaillant pour deux services de renseignement différents : le SDECE (Service des renseignements extérieurs français), qui deviendra la DGSE en 1982, et les Renseignements généraux. C'est ça qui nous empêche de lâcher ce livre : les rapports humains complexes, les destins fracassés par un haussement de sourcil ou une parole mal contrôlée, l'absurdité de la guerre, et particulièrement de celle-ci. Le deuxième tome sera publié en février et le troisième en septembre 2025. On y retrouvera les attentats iraniens à la bombe dans Paris, les assassinats par Action directe du général Audran en 1985 puis de Georges Besse (le patron de Renault) en 1986 et enfin les otages français du Liban. La trilogie se terminera avec les accords de Taëf en 1989.

Paulin écrit ses romans noirs sans sortir de sa maison près de Rennes, à l'aide de documentation et d'informateurs. On lui doit déjà une formidable Trilogie Benlazar qui remonte à la source du terrorisme jihadiste, de la victoire des islamistes en Algérie en 1992 jusqu'aux attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan en 2015. Un boulot précieux.

A.

S.

FRÉDÉRIC PAULIN NUL ENNEMI COMME UN FRÈRE Agullo, 480 pp, 23,50 € (ebook : 13,99 €).

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, jeudi 5 septembre 2024 837 mots, p. AUJM5
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4 septembre 2024 - Le Parisien (site web)
5 septembre 2024 - Le Parisien

Le couperet de la censure

C'est la question cruciale : le prochain Premier ministre pourra-t-il éviter la défiance à l'Assemblée nationale ? À ce stade, aucun des noms évoqués pour Matignon ne semble pouvoir relever le défi.

Valérie Hacot

Ce sera la première qualité requise pour le prochain Premier ministre : échapper à une motion de censure. Un sacré défi en perspective, au regard de la composition de l'Assemblée issue des élections législatives anticipées de juillet dernier. La question est d'ailleurs au coeur des échanges entre le chef de l'État et les représentants des différentes formations politiques. Et, à ce stade, aucun des noms jusque-là évoqués pour Matignon, de Xavier Bertrand en passant par Bernard Cazeneuve ou encore David Lisnard, le maire LR de Cannes, ne semble en mesure d'éviter ce couperet dans un Hémicycle fracturé en trois blocs.

« Aujourd'hui, Cazeneuve est mieux placé que Bertrand », évalue un haut cadre des Républicains qui, à l'image d'Emmanuel Macron et de ses conseillers, a fait chauffer sa calculette. Mieux placé, peut-être - notamment parce qu'il ne fait pas figure de repoussoir aux yeux de la droite - mais certainement pas assuré de franchir l'obstacle. Marine Le Pen, forte de son groupe de 126 députés, a déjà fait savoir que le RN censurerait l'ex-Premier ministre de François Hollande. Ce dernier ne devrait pas non plus faire le plein à gauche, puisque, mardi tard dans la soirée, le bureau national du Parti socialiste, son ancienne famille politique, a rejeté (avec 53,5 % des voix) un amendement demandant de ne pas censurer « a priori » un gouvernement Cazeneuve. Compliqué dans ces conditions de ne pas être fauché en plein vol par le vote d'une motion adoptée à la majorité absolue de l'Assemblée (289 voix).

Une équation impossible

La tâche s'annonce encore plus difficile pour Xavier Bertrand, qui pourtant, lundi, lors de son entrevue avec le chef de l'État, avançait qu'il pourrait convaincre une partie de la gauche. Sauf que, à en croire ce dirigeant socialiste, il « devrait être censuré par 100 % » des 193 députés du Nouveau Front populaire (NFP). Le Rassemblement national a quant à lui déjà annoncé la couleur : ses élus voteront comme un seul homme pour censurer le patron de la région des Hauts-de-France. « Marine Le Pen en fait une affaire personnelle, et Éric Ciotti (qui a un groupe de 16 députés) le déteste et le considère comme un traître », décrypte un stratège de l'ex-majorité présidentielle. Mis bout à bout, ce sont 335 voix qui pourraient théoriquement stopper net l'aventure Bertrand à Matignon.

Quant au dernier venu dans le cercle des noms qui circulent pour la Rue de Varenne, le maire de Cannes (Alpes-Maritimes), David Lisnard, paraît lui aussi en position compliquée. « Sur le papier, c'est moins urticant pour le RN que Xavier Bertrand. Mais ses orientations sociales n'ont quand même rien à voir avec celles de Marine Le Pen », souligne un cadre des Républicains. Le très libéral président de l'Association des maires de France devrait également essuyer un tir de barrage très net de la part du NFP. « Même s'il y a une épidémie qui alite les députés de gauche le jour du vote, ça ne passe pas », rit, un brin vachard, un élu LR. Et son profil ne manquera pas de faire tiquer au sein de la macronie et de ses alliés. « Lisnard va fracturer l'ancienne majorité présidentielle. Il est notamment beaucoup trop à droite pour le MoDem », poursuit le même cadre LR.

De quoi doucher les espoirs d'Emmanuel Macron. Même si certains de ses proches veulent rester optimistes : « Une fois le Premier ministre nommé, ce sera le moment échange pétrole contre nourriture, pouffe un élu du bloc central. En clair, il va falloir trouver des compromis pour trouver une voie de passage. » Des concessions lâchées en amont sur la réforme des retraites ou sur le pouvoir d'achat pourraient ainsi être mises dans la corbeille du futur locataire de Matignon.

« Que Macron assume ce qu'il veut comme coalition »

Suffisant pour échapper à une majorité contre à l'Assemblée nationale ? Rien n'est moins sûr. Mais le sujet ne peut pas être ignoré par le chef de l'État. « S'il y a une censure du Premier ministre, le débat suivant pour Emmanuel Macron, ce sera : est-ce qu'il doit partir ? anticipe un élu LR. Des voix s'élèveront pour que le président se démette, y compris à droite... Veut-il vraiment ça ? Il joue gros. »

Raison pour laquelle une partie de l'entourage du chef de l'État plaide pour que le LR Michel Barnier, jugé moins clivant que Xavier Bertrand ou David Lisnard, soit nommé à Matignon. « Barnier, c'est sérieux », tranche un parlementaire LR. Pourtant, le NFP le censurerait, lui aussi. « Barnier, c'est une politique de droite. Le sujet n'est même plus le casting mais la ligne. Il faut que Macron assume désormais ce qu'il veut comme coalition au Parlement », rappelle le député européen Pierre Jouvet, proche d'Olivier Faure. Rien n'est fait.

Le Monde
France, jeudi 5 septembre 2024 974 mots, p. 7
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4 septembre 2024 - Le Monde (site web)

Candidat à l’Elysée, Edouard Philippe ouvre l’après-Macron

Le maire du Havre confirme briguer la succession de l’actuel chef de l’Etat, y compris en cas de présidentielle anticipée

Robin D’Angelo

Pendant que le président de la République est embourbé dans ses consultations pour trouver un premier ministre, Edouard Philippe cherche à prendre les devants. Dans un entretien accordé à l’hebdomadaire Le Point, publié mardi 3 septembre, le maire du Havre (Seine-Maritime) confirme qu’il est officiellement « candidat à la prochaine élection présidentielle ».

La déclaration surprise n’en est pas une, M. Philippe ne faisant pas mystère de ses ambitions depuis son départ de Matignon, à l’été 2020. Dès septembre 2021, il avait affiché sa volonté de concourir au scrutin prévu en 2027, en disant «[s] e préparer » à « servir[s] on pays ». Mais le tempo, lui, est inattendu et met Emmanuel Macron sous pression, accentuant l’image d’un chef de l’Etat affaibli, désormais contraint de regarder l’avenir s’écrire sans lui.

Sans jamais le nommer, Edouard Philippe se livre à une charge contre le président de la République en exercice, incapable de résoudre la crise politique qu’il a lui-même déclenchée. Rappelant « tout le mal » qu’il a pensé de la dissolution de l’Assemblée nationale – fin juin, il avait reproché au locataire de l’Elysée d’avoir « tué la majorité » –, il ajoute à ses griefs le choix d’Emmanuel Macron de remercier Elisabeth Borne, le 9 janvier, pour lui substituer Gabriel Attal, se privant ainsi d’une issue au lendemain des élections européennes. « J’avais recommandé au président de la République de conserver Elisabeth Borne, confie-t-il. Ce ne fut pas sa décision. »

Mais c’est sur la situation budgétaire du pays que le prétendant à l’Elysée se montre le plus critique. « Personne n’y croit ! », s’exclame-t-il, à propos du programme de stabilité 2024-2027 présenté par l’exécutif, à Bruxelles, en avril. « Notre situation budgétaire est une des plus mauvaises d’Europe », poursuit celui qui a fait de la résorption de la dette publique l’un de ses marqueurs politiques.

Geste pompidolienne

En se déclarant un peu moins de trois ans avant l’échéance, Edouard Philippe nourrit le procès en « individualisme »que lui font ses détracteurs. « Alors que l’actualité, l’urgence, est de trouver une stabilité(…), déclarer sa candidature ne me paraît pas vraiment opportun aujourd’hui », a ainsi regretté, sur LCI, le président des sénateurs macronistes, et fidèle parmi les fidèles du chef de l’Etat, François Patriat. « L’homme providentiel, c’est rarement trois ans avant une présidentielle, comme un coup de foudre se prévoit rarement trois semaines avant une rencontre », ajoute un membre du gouvernement, qui juge le timing de cette déclaration « lunaire ».

« Au contraire,rétorque l’eurodéputée (Horizons) Nathalie Loiseau. Les Français n’en peuvent plus de cette classe politique qui tourne autour du pot et qui ne leur parle pas franchement. Ça fait des semaines qu’on a un théâtre d’ombres. La franchise et la sincérité, c’est toujours le moment. »Edouard Philippe, lui, tente de se positionner au-dessus de la mêlée, dénonçant l’ « immobilisme » consubstantiel au « caractère ingouvernable d’une Assemblée nationale sans aucune majorité nette ».

Sa déclaration de candidature emprunte à la geste pompidolienne – l’ancien président de la République (1969-1974) s’était déclaré inopinément candidat à la présidentielle, le 17 janvier 1969, trois ans avant l’échéance initialement prévue, anticipant une démission du général de Gaulle. « Edouard maîtrise son Pompidou par cœur », se gargarise-t-on, dans son entourage.

En creux de cette déclaration, l’hypothèse qu’Emmanuel Macron convoque une élection anticipée. A la question de savoir s’il serait « prêt » à se présenter, « y compris en cas de présidentielle anticipée », M. Philippe répond au Point: « Je vous le confirme. »« Si on enchaîne, dans les mois à venir, des gouvernements qui tombent toutes les quatre semaines, il va falloir se poser des questions sur la crédibilité de la présidence », souligne le député (Horizons) du Nord Paul Christophe. Le 8 juillet, lors d’un bureau politique d’Horizons, qui se tenait au lendemain du second tour des législatives, Edouard Philippe avait enjoint à ses troupes de se tenir prêtes en cas d’une nouvelle dissolution ou même d’une démission du chef de l’Etat.

Le candidat à l’Elysée déroule quelques idées qui présideront à son futur programme. « Ce que je proposerai sera massif », promet-il, revendiquant son étiquette d’homme de droite mais qui n’est pas « cantonné » à sa famille politique. Désormais opposé au ralentissement de l’augmentation des dépenses publiques – qui fut longtemps son mantra –, Edouard Philippe plaide pour une « transformation » de « pans entiers de l’action publique ». « Par ailleurs, si on veut réduire les déficits, il faudra travailler plus longtemps », ajoute celui qui a milité pour la retraite à 67 ans. Sur la question sécuritaire, le président d’Horizons se positionne pour l’instauration de « peines planchers en matière de récidive ». Il prend aussi position contre la proportionnelle aux élections législatives – alors que ce mode de scrutin a de plus en plus d’adeptes dans le contexte d’une Assemblée nationale morcelée.

A l’inverse, le maire du Havre envisage de resserrer le mode de scrutin majoritaire pour qu’ « au second tour, restent seulement les deux premiers ». Une façon, aussi, de régler le sujet des désistements et du front républicain. « Un grand nombre d’électeurs du Rassemblement national[RN] doivent avoir le sentiment qu’ils n’ont pas gagné les élections législatives en raison d’une union contre-nature entre des gens qui ne sont d’accord sur rien », juge M. Philippe, qui avait défendu le « ni RN ni LFI » pendant l’entre-deux-tours des législatives. Pas un mot, en revanche, de son dîner polémique avec Marine Le Pen, fin 2023, qui avait indigné une partie du camp présidentiel, lors de sa révélation, en juillet.

Le Monde
International, jeudi 5 septembre 2024 989 mots, p. 5
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4 septembre 2024 - Le Monde (site web)

A Kiev, le gouvernement remanié en profondeur

Le ministre des affaires étrangères, Dmytro Kuleba, fait partie des démissionnaires

Thomas d’Istria et Faustine Vincent (à Paris)

Kiev - correspondant, - La rumeur d’un remaniement courait depuis le début de l’été en Ukraine. Il a débuté mardi 3 septembre avec une cascade de démissions – qui doivent encore être approuvées par le Parlement – et se poursuivait toujours mercredi avec celle du ministre des affaires étrangères, Dmytro Kuleba, figure majeure du gouvernement. Son successeur le plus probable serait Andrii Sybiha, le premier chef adjoint du ministère des affaires étrangères, selon des sources de l’entourage présidentiel citées par le média Ukraïnska Pravda.

La veille, mardi, six autres responsables avaient annoncé leur départ. Parmi eux, les ministres Oleksandr Kamychine, à la tête des industries stratégiques chargées de la production d’armes, Denys Maliouska, ministre de la justice, et Ruslan Strilets, chargé de la protection de l’environnement et des ressources naturelles. La vice-première ministre chargée de l’intégration européenne et euroatlantique depuis 2020, Olga Stefanishyna, a également démissionné. Elle pourrait être promue et nommée ministre de la justice et vice-première ministre chargée de l’intégration européenne, selon une source du parti présidentiel citée par le média Suspilne News.

Après près de trois ans au sein du gouvernement, la vice-première ministre et ministre de la réintégration des territoires, Iryna Verechtchouk, a elle aussi annoncé sa démission. « Merci au président pour votre confiance !, a-t-elle écrit sur Facebook. Je sers le peuple ukrainien ! » Ruslan Stefanchuk, le président du Parlement, a précisé avoir reçu, en outre, la démission du directeur du fonds immobilier de l’Etat d’Ukraine, Vitali Koval.

D’autres changements devraient encore intervenir. « Plus de 50 % des membres du gouvernement »devraient changer, a annoncé, mardi soir sur Telegram, David Arakhamia, influent député membre de Serviteur du peuple. « Demain[mercredi] , nous aurons une journée de licenciements, et après-demain [jeudi] une journée de nominations. »

« Plan de victoire »

C’est le plus grand remaniement gouvernemental depuis le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, en février 2022. Lors de son adresse vidéo quotidienne, mardi soir, le président Volodymyr Zelensky, a expliqué que les institutions de l’Etat « devraient être configurées de manière que l’Ukraine obtienne tous les résultats dont nous avons besoin » avant sa visite prévue aux Etats-Unis en septembre, où il devrait présenter un « plan de victoire » au président américain, Joe Biden. « Pour cela, nous devons renforcer certains secteurs du gouvernement, et des changements dans sa composition ont été préparés. Il y aura aussi des changements dans le cabinet[du président] », a-t-il ajouté.

Le chef de l’Etat ukrainien a déjà démis, mardi, Rostyslav Chourma de son poste de chef adjoint du cabinet présidentiel. L’homme, ancien directeur du complexe métallurgique Zaporijstal, était chargé des affaires économiques. Sa présence au sein de l’administration présidentielle faisait l’objet de critiques des organisations de la société civile spécialisées dans les affaires de corruption. Il pourrait être remplacé par M. Kamychine, ministre démissionnaire chargé des industries stratégiques, « un des favoris du président Zelensky », assure le politologue Volodymyr Fessenko, directeur du centre de réflexion Center for Political Studies « Penta ».

Cette recomposition à grande échelle était attendue « depuis le printemps », explique M. Fessenko.Selon cet analyste, il s’agit d’un « compromis » et d’une « reconstruction qualitative et à grande échelle du cabinet ministériel », car le remplacement du premier ministre, envisagé initialement à l’été, aurait impliqué la démission de l’ensemble du gouvernement, « ce qui est interdit en période de loi martiale ».Les lettres de démission, publiées concomitamment, montrent bien « que cette démarche a été concertée et coordonnée », souligne M. Fessenko.

Ces démissions « ne s’expliquent pas par l’existence de problèmes aigus dans les différents secteurs », insiste-t-il. Dans certains cas, « il s’agit d’une rotation du personnel ». Dans d’autres, c’est « une exécution insuffisante des instructions du président ou de plaintes concernant le travail d’un ministre ». Mais la raison la plus fréquente est « la volonté du président Zelensky de donner un nouvel élan au travail du gouvernement et des différents ministères », poursuit l’analyste.

Souci « d’efficacité »

Le conseiller du président, Mykhaïlo Podoliak, avait confirmé à demi-mot des changements à venir lors d’un entretien au Monde, le 5 août : « Tout le monde n’est pas prêt à travailler longtemps sous le stress.Parfois, les gens se fatiguent et perdent leur acuité et leur rapidité de prise de décision. Le président souhaite avoir des personnes efficaces dans tous les domaines et prêtes à travailler vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept ». Rejetant tout « conflit interne », il avait mis en avant un souci « d’efficacité ».

Ces annonces ont été précédées par un changement à un poste tout aussi crucial pour le pays. Volodymyr Kudrytskyi, directeur de l’opérateur du réseau électrique, Ukrenergo, a confirmé, mardi, avoir été démis de ses fonctions lors d’une réunion, la veille, du conseil de surveillance de l’entreprise. Or il s’agissait d’une personnalité appréciée des partenaires occidentaux, qui le considéraient comme indépendant. Ses fonctions seront temporairement assurées par un administrateur de la société d’Etat, Oleksiy Brekht.

La rumeur d’un éventuel licenciement courait depuis plusieurs jours, sur fond de défiance entre l’ancien chef de l’entreprise publique depuis 2020 et le ministère de l’énergie. La décision intervient alors que le réseau électrique a été gravement endommagé par des frappes russes massives depuis mars, provoquant des coupures de courant et faisant craindre un hiver difficile.

Dès le 30 août, quatre jours après des bombardements russes sur les infrastructures critiques du pays, des sources gouvernementales avaient fait savoir que M. Kudrytskyi pourrait être licencié en raison de son échec supposé à fortifier les stations électriques. Un argument considéré comme fallacieux par des experts, qui y voient davantage le désir de la présidence de renforcer son contrôle sur Ukrenergo. Dans un communiqué publié sur les réseaux sociaux, deux membres internationaux du conseil de surveillance de la société ont dénoncé une décision « politiquement motivée ».

Le Monde
Idées, jeudi 5 septembre 2024 995 mots, p. 27
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30 août 2024 - Le Monde (site web)

Entretien

Arne Wegner « Former une coalition gouvernementale peut prendre du temps »

La recherche d’une majorité s’appuie sur une négociation entre adversaires politiques, rappelle le constitutionnaliste en comparant les systèmes politiques français et allemand

Arne Wegner Propos recueillis par David Kirchner Propos recueillis par David Kirchner

Doctorant en droit européen à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne et à l’Université libre de Berlin, Arne Wegner a aussi travaillé pendant quatre ans en tant qu’assistant pour deux députés de la CDU au Bundestag allemand et en tant que conseiller juridique à la Commission européenne.

Dans un article publié sur le site de blog allemand « Verfassungsblog » (« blog constitutionnel »), vous essayez d’expliquer la situation inédite dans laquelle se trouve la France après les élections. Comprend-on, outre-Rhin, pourquoi les responsables politiques français ont tant de mal à s’entendre ?

Ce qui se passe actuellement dans la politique française paraît un peu étrange pour un regard allemand. On s’est d’abord demandé pourquoi Emmanuel Macron avait dissous l’Assemblée nationale le soir des élections européennes, si peu de temps avant les Jeux olympiques, alors que le score de son parti n’était pas si mauvais – en tout cas, moins désastreux que celui du gouvernement allemand. La France se retrouve aujourd’hui avec trois blocs qui ont obtenu à peu près le même score, mais aucun n’a de majorité absolue. Pour moi, cela veut dire que les Français ont voté pour une cohabitation, c’est-à-dire pour un autre gouvernement. Ils veulent une alliance de centre-gauche, une alliance entre le Nouveau Front populaire (NFP) et le bloc central. Il y a donc une nécessité de chercher une majorité et de former une coalition.

Et comment concrètement bâtir une nouvelle coalition qui tienne ?

A cause des différences de systèmes de scrutin, la logique de la coalition en France est à l’opposé de celle de l’Allemagne. Ici, on forme des coalitions avant des élections pour pouvoir être présent au second tour afin d’obtenir la majorité absolue. Chez nous, les partis se présentent dans le cadre d’un scrutin proportionnel.Normalement, le leader du parti qui a obtenu le meilleur résultat doit prendre en main la recherche d’une majorité en formant une coalition. En France, le président nomme d’abord le premier ministre et ce n’est qu’ensuite que les partis doivent parvenir à des accords comparables à des négociations de coalition.

M. Macron a rejeté la possibilité d’un gouvernement NFP avec son programme actuel, au prétexte qu’il serait censuré immédiatement. Je comprends son raisonnement car c’est, selon l’article 5 de la Constitution, sa responsabilité d’assurer la stabilité de l’Etat. Ce n’est pas nécessairement le parti avec le meilleur score qui est considéré comme le vainqueur des législatives, mais celui qui arrive à convaincre son adversaire, à le séduire, afin de former une coalition stable. Une telle situation s’est passée plusieurs fois en Allemagne, par exemple lors d’une coalition entre le Parti social-démocrate et le Parti libéral en 1976 alors que la CDU dirigée par Helmut Kohl l’avait emporté avec plus de 48 % des voix.

D’un point de vue allemand, on peut conseiller aux partis français, afin de parvenir à un programme de gouvernement, de commencer par des consultations sur la base de leurs programmes respectifs, puis de former des comités de coalition sur les thèmes qui s’avèrent litigieux et de se laisser aider par des hauts fonctionnaires. Ne vous inquiétez pas ! Ce n’est pas grave si cela prend du temps. En Allemagne, en 2017, il a fallu cent jours pour trouver un gouvernement stable, et plus decinq cents jours en Belgique [2010-2011].

La culture allemande de la coalition est liée au scrutin proportionnel. Faudrait-il, comme certains le revendiquent, l’adopter aussi en France ?

L’obligation de former une coalition n’est pas directement inscrite dans la Loi fondamentale allemande. C’est la Cour constitutionnelle fédérale, notre maîtresse des horloges, qui a légitimé les accords de coalition par une jurisprudence constante, à partir de 1959. La nécessité de trouver un accord de coalition en Allemagne ne découle qu’indirectement de la Constitution et du scrutin proportionnel, mais plutôt du fait qu’on a besoin d’une majorité au Parlement pour pouvoir gouverner et nommer le chancelier. C’est désormais la situation dans laquelle se trouve la France, même si elle a un régime et un scrutin très différents de ceux de l’Allemagne. L’introduction du scrutin proportionnel impliquerait également une modification du code électoral, des circonscriptions électorales et l’introduction d’un seuil électoral. Je ne crois donc pas que l’avenir de la France dépende du mode de scrutin, mais plus globalement de la capacité de la logique parlementaire à dépasser la logique présidentielle.

Vous êtes alors d’accord avec ce que Daniel Cohn-Bendit, ancien député européen, et Zaki Laïdi, politiste, ont écrit dans une tribune au « Monde » : « Ce n’est pas la Constitution qu’il faut changer, mais l’esprit dans lequel elle fonctionne aujourd’hui » ?

La Constitution de la Ve République en tant que telle autorise les coalitions et la formation d’un gouvernement par plusieurs groupes parlementaires. La IVe République connaissait déjà des coalitions et des accords informels. Pour la France, il s’agit donc plutôt d’un réapprentissage, pas d’un nouvel apprentissage de cette culture du compromis, comme elle s’est développée en Allemagne. Il n’y a pas besoin de changer la Constitution pour faire face à cette situation inédite. D’un point de vue allemand, je conseillerais aux Français de ne pas perdre trop de temps à critiquer leur propre système, mais de se rappeler que la nécessité de trouver une majorité postélectorale est le principal moteur de la formation d’une coalition. Et cette recherche est surtout une négociation entre adversaires politiques dans un cadre constructif et amical. L’heure n’est plus aux jeux tactiques ou à la distance que l’on s’impose vis-à-vis des autres parties, mais à l’art du dialogue.

La Croix, no. 43013
Livres&idées, jeudi 5 septembre 2024 535 mots, p. 22

Le Parlement, une histoire troublée

Frédéric Mounier

L’historienne Clémentine Vidal-Naquet affronte les mystères d’un album retraçant

le voyage de noces d’un ancien soldat

et de sa femme, dans les ruines de la France

de 1919. Captivant.

Le Parlement, temple de la République, de 1789 à nos jours

de Benjamin Morel

Passés composés, 384 p., 23 €

Alors que notre vieille Constitution est soumise à rude épreuve, le travail historique conçu par Benjamin Morel, maître de conférences en droit public à l’université Paris 2- Panthéon-Assas, arrive à point nommé. Comment est né notre Parlement ? Notre mémoire politique est courte… Cette passionnante rétrospective d’histoire parlementaire nous permet d’observer le lent – et difficile – accouchement de la démocratie.

Sur le fond, la démocratie parlementaire britannique est, rappelle l’auteur, notre mère à tous. En France, depuis 1789, différentes visions n’ont cessé de cohabiter, et surtout de s’affronter. Comment représenter un peuple ? Selon quels critères et avec quelles attributions ? Les gilets jaunes exigeant le mandat impératif et révocatoire s’inscrivaient dans le sillage des sans-culottes de 1793. Mais l’histoire en a décidé autrement : chaque député représente l’ensemble de la nation, concrétisant ainsi, rappelle Benjamin Morel, « l’autonomisation de leur volonté par rapport à leurs mandants ». Au fil des époques, la tension entre deux chambres, « basse » et « haute », apparaît lentement féconde.

De même, longtemps on a pensé que le droit de vote devait être réservé aux citoyens instruits ou « actifs », économiquement ou socialement. Le suffrage universel, qui plus est masculin et féminin, relève d’une histoire récente. Puis, il fallut ajuster les fonctions : représenter, délibérer, légiférer, contrôler… À travers les étapes, toujours agitées, de notre histoire constitutionnelle, de la Constituante à la Convention, du Directoire à l’Empire, l’auteur explique comment la Restauration fit apparaître un « parlementarisme inattendu », puis la monarchie de Juillet un « parlementarisme sans le peuple », alors que le Second Empire vit émerger « le peuple sans les Chambres ». Puis, jusqu’en 1919, la République parlementaire se fortifia, moins menacée, plus unifiante.

Le désastre de 1940 manifesta pourtant une fragilité essentielle. La IVe République, elle, bégaya jusqu’à son extinction, et l’avènement du triomphe de l’exécutif. Des questionnements jusqu’à nos jours troublés, hésitant entre scrutin majoritaire ou proportionnel, entre parlementarisme ou nostalgie du fait majoritaire porté par un monarque républicain.

Sur la forme, enfin, l’auteur nous rappelle qu’avant la sonorisation des débats, l’éloquence obéissait à des règles fort contraignantes, n’atténuant nullement la capacité de chacun à échanger des noms d’oiseaux, voire des appels aux duels, bien physiques.

En conclusion, Benjamin Morel ne cache pas ses inquiétudes : la mondialisation ayant sapé la capacité d’action des États, le contournement du Parlement permet d’éviter des débats que des assises politiques de plus en plus fragiles rendent périlleux. À l’inverse, lorsque la loi n’est pensée que comme un signal politique, telles les 30 lois sur l’immigration votées depuis les années 1980, « son empreinte sur le réel est souvent bien faible »… D’où ces deux tentations observées : le repli dans l’abstention et le creuset protecteur de la communauté. Ou la volonté de reprendre le pouvoir en subvertissant les institutions. Nous en sommes là.

Le Monde
France, jeudi 5 septembre 2024 1188 mots, p. 6,7
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4 septembre 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Crise politique

Matignon : Macron penche pour un profil « politique »

Alors que le chef de l’Etat prolonge sans cesse les consultations, les options Xavier Bertrand, à droite, et Bernard Cazeneuve, à gauche, restent sur la table

Claire Gatinois, Alexandre Pedro et Laurent Telo

Emmanuel Macron hésite. Il « mâchonne », comme il le dit lui-même, les hypothèses qui s’offrent à lui. Le président de la République teste une option, fait mine d’en abandonner une autre, revient à la case départ… Mardi 3 septembre, au lendemain de la rentrée des classes et près de soixante jours après le second tour des élections législatives, le chef de l’Etat n’avait toujours pas arrêté son choix sur le nom du futur premier ministre, assumant de laisser le pays aux mains d’un gouvernement démissionnaire depuis le 16 juillet.

Les candidats pour Matignon passent, un à un, l’épreuve de l’ « entonnoir », comme on le dit, de façon peu élégante, à l’Elysée. Et si, pendant quelques heures, Thierry Beaudet, président du Conseil économique, social et environnemental, a pu croire à sa promotion Rue de Varenne, ce profil dit « technique » (proche de la CFDT, le syndicat réformiste) n’était plus cité par le palais dans la soirée de lundi. « A peine brandi, son nom a été déchiqueté en morceaux par la gauche et la droite », observe le chef de file des sénateurs macronistes, François Patriat. Conclusion : « La seule solution[pour Matignon] est politique » , affirme désormais un proche du chef de l’Etat.

A en croire l’Elysée, le duel final se joue entre Xavier Bertrand, le président des Hauts-de-France, membre du parti Les Républicains (LR), et Bernard Cazeneuve, ancien du Parti socialiste (PS) et ex-premier ministre de François Hollande. Tous deux ont été reçus par Emmanuel Macron lundi, lors d’une journée d’intenses consultations où le président de la République a, comme lors des heures graves, rencontré ses prédécesseurs de gauche, François Hollande, et de droite, Nicolas Sarkozy. Mais rien n’a été tranché.

Mardi, le chef de l’Etat poursuivait ses entretiens dans la coulisse, par téléphone, sondant les parlementaires de droite – le chef de file des sénateurs LR, Bruno Retailleau, celui des députés de droite, Laurent Wauquiez, le président du Sénat, Gérard Larcher (LR) –, puis de gauche avec Boris Vallaud, le chef de file des députés PS, et Olivier Faure, le premier secrétaire du PS. Avant de conclure la journée par un coup de fil refusé par les « insoumis » Manuel Bompard et Mathilde Panot, un autre accepté par les Ecologistes Marine Tondelier et Cyrielle Chatelain. Pour finir sur un ultime échange avec la cheffe des députés d’extrême droite, Marine Le Pen.

Posture fluctuante du RN

Rappelant son rôle de garant des institutions, Emmanuel Macron cherche à savoir, au fil de ses échanges, si le futur premier ministre serait renversé, dès sa nomination, par une motion de censure adoptée par une majorité des 577 députés. « Le président privilégie la stabilité à la rapidité », argue-t-on dans l’entourage du premier ministre démissionnaire, Gabriel Attal, pour excuser la lenteur de la décision présidentielle. « Le roi s’amuse », fustige le politologue Vincent Martigny, qualifiant Emmanuel Macron de « maître des horloges déréglées ».

Il est périlleux de prédire l’attitude d’un Parlement profondément morcelé depuis les législatives des 30 juin et 7 juillet. Mais Emmanuel Macron fait ses calculs, soupesant qui, de Xavier Bertrand ou de Bernard Cazeneuve, serait le moins fragile politiquement. Le premier, représentant d’une droite sociale et bête noire du Rassemblement national (RN), peu apprécié de Laurent Wauquiez, au sein de son propre camp, part avec un sérieux handicap. « Arithmétiquement, ça ne passe pas », constate un ancien conseiller de l’Elysée. Mais, à l’Elysée, où l’on martèle que le pays est à droite, on observe que le ton de Laurent Wauquiez se fait plus doux envers l’ancien maire de Saint-Quentin, dans l’Aisne. En réunion de groupe, mardi matin, le député de Haute-Loire, inquiet de voir prospérer l’hypothèse Bernard Cazeneuve, a jugé nécessaire d’obtenir un premier ministre de droite. Et, « pourtant, vous connaissez l’état de mes relations avec Xavier, ça n’a pas toujours été au beau fixe », a-t-il signifié devant les élus LR.

Quant au RN, sa posture fluctue selon les heures. Dans la matinée, Marine Le Pen assurait au Monde que le parti d’extrême droite censurerait immédiatement Xavier Bertrand. Mais, dans la soirée, la même confiait au Parisien que sa formation pourrait être plus clémente, quitte à contredire la ligne de Jordan Bardella, le président du parti. Pour échapper à la censure, « il faudrait que le futur premier ministre ne nous traite pas comme des pestiférés, qu’il respecte nos élus », dit-elle. Qu’il s’engage, ensuite, à introduire la proportionnelle aux législatives. Enfin, qu’il « n’aggrave pas le problème de l’immigration, de l’insécurité et qu’il ne rase pas les classes populaires et modestes dans son budget », poursuit la représentante d’extrême droite.

A gauche, le sort de Bernard Cazeneuve, proche de François Hollande, réside, en partie, entre les mains de la soixantaine de députés socialistes. Si ces derniers se désolidarisaient de leurs partenaires du Nouveau Front populaire (NFP) – notamment des Ecologistes et des « insoumis », qui promettent d’infliger une censure immédiate à l’ex-ministre de l’intérieur –, Bernard Cazeneuve, aurait une chance de gouverner.

« Fracture au NFP »

Mardi, les conseiller élyséens se frottaient les mains en observant que, « pour la première fois, il y a une fracture au NFP ». Une partie des socialistes ayant réclamé un vote du bureau national du PS, mardi soir, pour définir l’attitude à adopter vis-à-vis de l’ancien maire de Cherbourg (Manche). Mais, après quatre heures de réunion, les socialistes ont finalement rejeté la proposition des opposants internes à Olivier Faure de ne pas censurer a priori un gouvernement Cazeneuve. De quoi fragiliser la position de ce dernier, représentant de la gauche modérée, qui avait quitté le PS pour dénoncer son alliance avec La France insoumise.

Entre les deux hommes, Emmanuel Macron a-t-il déjà fait son choix ? Doute-t-il encore ? Mystère. « Les voies de Macron sont impénétrables », moque Olivier Faure. Mais le temps qui s’écoule inquiète jusque dans le camp présidentiel. « Le président peut donner l’impression de s’accrocher au pouvoir », s’alarme un confident du locataire de l’Elysée. Le chef de l’Etat, qui ne concède la défaite aux législatives que du bout des lèvres, refuse toujours de parler d’une cohabitation.

L’Elysée préfère évoquer le néologisme de « coalitation »– mélange de cohabitation et de coalition – pour signifier qu’aucun parti d’opposition ne dispose d’une majorité claire et qu’il faudra, quoi qu’il advienne, compter sur le soutien du bloc central pour gouverner. Les semaines qui s’étirent depuis le 7 juillet permettent à Emmanuel Macron, affolé à l’idée de voir son bilan détricoté, de s’acclimater à une nouvelle réalité, où il n’a plus autant de pouvoir, concède-t-on dans l’entourage du chef de l’Etat. « Il faut qu’il lâche les choses », plaide un macroniste historique. « Le problème n’est pas politique, il est psychologique » , juge Gaspard Gantzer, ancien conseiller en communication de François Hollande.

Le Figaro, no. 24893
Le Figaro, jeudi 5 septembre 2024 1112 mots, p. 6

International

Au Venezuela, l'inquiétante fuite en avant de Nicolas Maduro

Alors que l'opposition conteste sa réélection, l'impasse politique perdure depuis plus d'un mois dans un climat de violente répression.

Campaignolle, Alice

Il y a un mois, à l'annonce des résultats, ça a été une vraie douche froide. » Le 29 juillet, à minuit passé de quelques minutes, devant son téléviseur, Luis Acanio n'a pas cru un mot de l'annonce du président du Conseil national électoral déclarant « l'irréversibilité » de la victoire de Nicolas Maduro à l'élection présidentielle. Quelques jours plus tard, le quadragénaire se rendait au rassemblement convoqué par la dirigeante de l'opposition, Maria Corina Machado. « Grâce à elle, le moral est revenu, » dit-il, tout sourire. Depuis, Luis et son épouse ne ratent pas un rendez-vous. « En protestant pacifiquement dans la rue, nous allons réclamer notre dû, comme dit Maria Corina. Et le 10janvier c'est Edmundo Gonzalez qui sera investi à la présidence. »

Pourtant pour ce quatrième rassemblement convoqué depuis le scrutin, le 28 août, les militants étaient moins nombreux qu'à l'accoutumée. L'heure et le jour y étaient certainement pour quelque chose : le rendez-vous avait été donné en pleine semaine à 11 heures du matin. Mais pour la chef de file de l'opposition, il ne fallait pas rater le coche, à un mois tout juste du « triomphe » de son candidat, Edmundo Gonzalez Urrutia, vainqueur, selon l'opposition, de la présidentielle du 28 juillet. Le septuagénaire est visé depuis début août par une enquête pour «usurpation de fonctions, diffusion de fausses informations, incitation à la désobéissance aux lois, incitation à l'insurrection, association de malfaiteurs».« Nous allons faire céder le régime » , lançait Machado, apparue comme toujours de nulle part sous un pull à capuche noir. La femme politique vit dans la clandestinité depuis plusieurs semaines, menacée d'être arrêtée par les autorités, qui ont déjà réduit son équipe à peau de chagrin. Les deux dernières victimes de la persécution gouvernementale : son avocat Perkins Rocha, et Biagio Pilieri, ex-député de l'opposition. L'arrestation de ce dernier a été niée par le ministre de l'Intérieur.

Malgré la répression, Virginia et son frère, deux sexagénaires venus applaudir Machado, n'ont pas peur : « on est mobilisés depuis 25ans, alors un mois de plus, qu'est-ce que c'est? ». Pourtant la vague d'arrestations qui a suivi le scrutin est sans précédent. « On n'avait jamais vu une telle répression » , se préoccupe Samuel, Franco-Vénézuélien qui vit à Caracas. « En très peu de temps il y a eu plus de 2000 arrestations, et pas seulement des gardes à vue. De la prison ferme, 10, 15 ou 20ans de prison ».

Les inculpés sont de très jeunes gens pour la plupart, issus des quartiers populaires, à qui les policiers interdisent de contacter leurs familles ou de choisir un avocat. Ils sont poursuivis pour terrorisme. Parmi eux, il y aurait une centaine d'adolescents mineurs. Samuel, Franco-Vénézuélien engagé dans les mouvements populaires et pour les droits humains, dénonce la « nature antidémocratique et antipopulaire » des autorités en place, qui, selon lui, font tomber les masques. « La mobilisation n'est pas nouvelle, ça fait des années que les travailleurs sont dans la rue. Mais ça y est, le gouvernement montre aux Vénézuéliens et au monde entier son vrai visage. »

Nicolas Maduro et ses proches étaient en effet revenus en grâce sur la scène internationale, échappant à leur statut de parias à la faveur notamment de la guerre en Ukraine, les réserves de pétrole du pays caribéen faisant l'objet de toutes les convoitises. Après la signature d'un accord entre gouvernement et opposition à La Barbade, Washington avait même levé quelques-unes de ses sanctions en octobre 2023. L'année précédente, dans les couloirs de la COP27, Emmanuel Macron et Nicolas Maduro avaient échangé brièvement, mais assez longtemps pour que le chef de l'État français invite son homologue « à un travail bilatéral dans la région ». Emmanuel Macron l'avait appelé « président, » alors que la France n'avait pas reconnu sa réélection en 2018, la qualifiant de « frauduleuse ».

Mais en 2024, une fois encore, l'Union européenne ne reconnaît pas la victoire annoncée (et confirmée par le Tribunal suprême de justice) de Nicolas Maduro. « Nous ne pouvons accepter la légitimité démocratique de Nicolas Maduro, basée sur un résultat qui ne peut être vérifié» annonçait Josep Borrell après une réunion des ministres des Affaires étrangères de l'Union européenne jeudi 29 août. Pire encore pour Caracas, ses alliés historiques lui tournent le dos. Lula Da Silva le premier, qui s'est rangé à la position européenne dès le lendemain, ne reconnaissant ni la victoire de Maduro ni celle de son rival, Gonzalez.

Caracas s'isole. « Maduro se retranche dans son palais de Miraflores, c'est très difficile de savoir ce qu'il s'y passe » , glisse une source diplomatique. Alors que toutes les voix à l'international appellent à la négociation et au dialogue, le gouvernement vénézuélien se crispe et prend un tournant autoritaire clair. Après les milliers d'arrestations qualifiées d'arbitraires par Amnesty International, le pouvoir est passé à l'offensive juridique, avec plusieurs lois « liberticides » selon les organisations de défense des droits humains. Le Parlement a d'abord voté la loi de contrôle des ONG qui permettra de restreindre le travail des organisations, voire de les interdire. « Il est évident que nous allons être « illégalisés » » redoute Lissette Gonzalez de l'organisation Provea, qui oeuvre dans les domaines de l'éducation et des droits humains. « Ces lois restreignent l'espace civique vénézuélien. » La discussion à l'Assemblée du second texte, la « loi contre le fascisme, néofascisme et expressions similaires » a été repoussée pour le moment.

Le virage répressif se confirme au sein même de l'exécutif, avec le renouvellement de cabinet du 27 août dernier, et la nomination à l'Intérieur et à la Justice d'un homme fort du régime, le très craint Diosdado Cabello, qui n'hésite pas à menacer journalistes et opposants - ainsi que leurs familles - en direct à la télévision. Pour le militant Luis Acanio, « cette nomination est le signal clair que l'opposition parvient à mettre la pression sur le gouvernement » , qui est dans « une fuite en avant » face à la mobilisation convoquée par Maria Corina Machado.

Depuis son « camion estrade, » Machado lance au public : « Nous avons une stratégie robuste et elle fonctionne! » Mais de l'extérieur le plan de l'équipe opposante n'est pas toujours facile à deviner. « On ne sait pas tout ce qu'il se passe, mais il se passe des choses » affirme Luis. Comment les rivaux de Maduro vont-ils « réclamer leur dû » ainsi qu'ils le formulent, et installer Edmundo Gonzalez sur le siège présidentiel le 10 janvier prochain ? La stratégie de Machado est tout aussi opaque que les résultats de l'élection. Mais c'est avec un plan tout aussi flou, le mantra « Nous irons jusqu'au bout » , qu'elle est parvenue, en quelques mois, à défier le gouvernement chaviste, indéboulonnable depuis 25 ans. A. C.

L'Humanité
jeudi 5 septembre 2024 1035 mots, p. 2

Nomination à Matignon : Macron patauge

Gaël De Santis

Démocratie Le président de la République poursuivait, mercredi, ses interminables consultations pour désigner un premier ministre. Près de deux mois après la démission du gouvernement de Gabriel Attal, son refus de nommer Lucie Castets a conduit le chef de l'État dans l'impasse et à la recherche d'un modus vivendi avec le Rassemblement national.

Le président de la République cherchait toujours la perle rare, mercredi : un premier ministre. Cela fait désormais plus de cinquante jours que le pays est plongé en pleine apnée démocratique, alors que les urgences sociales, environnementales et économiques s'accumulent. Emmanuel Macron, en refusant de nommer Lucie Castets à Matignon, s'enlise chaque jour un peu plus. Le chef de l'État, qui veut se charger lui-même de composer une majorité parlementaire qu'il n'a pas, se voit brinquebalé par les différentes forces politiques qui lui annoncent chaque jour leur volonté de censurer les personnalités qu'il propose.

Ces derniers jours, l'Élysée a testé deux noms en particulier. Le président LR de la région des Hauts-de-France, Xavier Bertrand, a obtenu le soutien de sa famille politique, mais il a surtout reçu l'assurance qu'une motion de censure serait votée contre lui par le Nouveau Front populaire (NFP) et par le Rassemblement national (RN), s'il accédait à Matignon. Quant à l'ancien premier ministre de centre gauche, Bernard Cazeneuve, il s'est vu refuser un blanc-seing, mardi, de la part du bureau national de son ancienne formation, le Parti socialiste. « Nous pensons qu'avant de se poser la question de qui, il faut se poser la question de quoi », a explicité le premier secrétaire Olivier Faure. La résolution de la direction socialiste a notamment confirmé son soutien aux principaux axes du programme du NFP, dont la mise en place d'une nouvelle fiscalité visant à soutenir les services publics et l'abrogation de la réforme des retraites (voir page 4), qu'Emmanuel Macron veut absolument sauver.

« le critère de non-censure immédiate »

Isolé, le président n'a en réalité que deux options : nommer Lucie Castets en demandant aux députés macronistes de ne pas la censurer, ou trouver la personne qui séduira les députés LR et, surtout, l'extrême droite. Emmanuel Macron privilégie pour le moment le deuxième scénario. « Il poursuit toujours avec ce critère de non-censure immédiate qui nous guide depuis le premier jour des consultations », nous indiquait, mardi, un conseiller de l'Élysée. Sauf que les voix de la Macronie et des députés LR ne suffisent plus à maintenir un exécutif en vie, sans oublier que la droite se refuse, pour le moment, à toute coalition avec le président. Le chef de l'État doit donc réussir à élargir son socle politique, et obtenir du RN qu'il ne censurera pas son futur premier ministre.

Même s'il a été élu par deux fois pour faire barrage à l'extrême droite, Emmanuel Macron semble chercher son salut de ce côté. La formation d'extrême droite lui a déjà sauvé la mise à plusieurs reprises, notamment pour faire adopter la loi asile-immigration. Pour amadouer le parti de Marine Le Pen, un troisième nom de potentiel premier ministre circulait ces dernières heures, mercredi, celui de David Lisnard, maire de Cannes et président de l'Association des maires de France (AMF), « antiwoke » revendiqué, sécuritaire, ultralibéral. Un profil conservateur dont Sébastien Chenu (RN) avait dit le matin même qu'il ne serait pas censuré. Contacté par l'Humanité, David Lisnard a attribué la rumeur de sa nomination à une « bulle médiatique ».

À force de refuser l'hypothèse d'un gouvernement du NFP - pourtant arrivé en tête des élections -, Emmanuel Macron navigue à vue et dans un marécage. Les différents partis de gauche sont conscients de n'avoir qu'une majorité relative à l'Assemblée, mais leur candidate à Matignon a fait plusieurs gestes d'ouverture et s'est dite convaincue de trouver des majorités texte par texte. Tout en conservant plusieurs lignes rouges. « Qu'importe le nom (du premier ministre), ce que nous voulons, c'est une abrogation ou un moratoire ou une suspension de la réforme des retraites, une hausse des salaires et un budget en hausse pour pouvoir investir dans les services publics », a rappelé Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, qui comme l'ensemble du NFP défend la nomination de Lucie Castets. Son programme politique est à rebours de celui appliqué depuis sept ans, et c'est précisément ce que rejette la Macronie.

Une atmosphère de fin de règne de la Macronie

Le RN se félicite d'ailleurs du refus de changer de cap du camp présidentiel. Il fait le choix, pour l'heure, d'être un élément de blocage en promettant la censure à Lucie Castets (pour éviter toute hausse du Smic) et à Xavier Bertrand (qui s'est montré critique de la formation frontiste ces dernières années). Marine Le Pen souhaite aussi utiliser la période pour approfondir sa stratégie de dédiabolisation. Elle exige pour ne pas le faire tomber que le futur premier ministre « ne nous traite pas comme des pestiférés, qu'il respecte nos élus », dans le but d'affaiblir le barrage républicain. Elle demande également que soit adoptée une loi électorale proportionnelle pour les élections législatives.

En tout état de cause, Emmanuel Macron se montre de plus en plus affaibli. Les insoumis ont annoncé que leur pétition exigeant sa destitution a atteint les 200 000 signatures. La démarche initiée en ce sens à l'Assemblée nationale a cependant peu de chances d'aboutir en cas de blocage par le Sénat. Près de 51 % des Français espèrent cependant que le président présentera sa démission au plus vite, selon les sondages. Et le député Benjamin Lucas, porte-parole du groupe Écologistes, a déposé une résolution pour la création d'une commission d'enquête visant à établir si « les pouvoirs publics ont été organisés convenablement depuis les dernières élections législatives ».

L'atmosphère de fin de règne de la Macronie n'en est que plus épaisse. Le premier des premiers ministres d'Emmanuel Macron, Édouard Philippe, a même annoncé, mardi, sa candidature à l'élection présidentielle en 2027... tout en se déclarant prêt si l'actuel locataire de l'Élysée venait à démissionner. « Ça signifie peut-être que lui aussi considère que la seule solution est le départ de monsieur Macron », a attaqué Éric Ciotti, président contesté des « Républicains ». « On voit bien que cette ex-majorité présidentielle se délite complètement », estime Olivier Faure. Il se voulait maître des horloges, Emmanuel Macron est désormais un président démonétisé qui joue la montre.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, mercredi 4 septembre 2024 927 mots, p. AUJM2,AUJM3,AUJM3,AUJM4
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4 septembre 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Mission impossible

Budget 2025|Alors que le nom du futur Premier ministre n'est toujours pas connu, la dégradation de la situation économique exige de prendre des décisions rapides. Mais comment les faire adopter par une Assemblée fracturée comme jamais ?

Vincent Vérier et Erwan Benezet

Votre mission, madame ou monsieur le futur Premier ministre, sera de faire adopter le budget 2025 ! En acceptant Matignon, le nouveau chef du gouvernement devra se résigner à revêtir le costume du Ethan Hunt des finances publiques. Excusez du peu. Sans doute moins glamour que Tom Cruise, héros de la saga cinématographique des « Mission : Impossible », le futur locataire du 57, rue de Varenne devra, pour faire adopter le budget par le Parlement, se lancer dans une de ces missions à l'issue plus qu'incertaine, souvent miraculeuse, qu'affectionne la tête brûlée de Hollywood.

Imaginez. Au sein d'une Assemblée nationale jamais autant fractionnée sous la V e République, dont les programmes portés par les partis oscillent entre la politique de l'offre si chère à Emmanuel Macron et celle de la demande promise aux électeurs, notamment par la France insoumise et un smic à 1 600 €, il faudra trouver une majorité avec des états-majors déjà focalisés sur l'élection présidentielle de 2027. Bon courage !

D'autant que la situation des comptes publics empire. Les documents budgétaires envoyés lundi soir aux présidents et rapporteurs des commissions des Finances des deux assemblées indiquent que le déficit pourrait atteindre 5,6 % du PIB en 2024 au lieu des 5,1 % envisagés. En cause, des rentrées fiscales moins bonnes que prévu pour la TVA, l'impôt sur le revenu et l'impôt sur les sociétés. Surtout, Bercy pointe un dérapage incontrôlé des finances des collectivités locales de déjà 8 milliards d'euros (Mds€) pour cette moitié d'année et qui devrait atteindre 16 Mds€ fin 2024.

28 jours chrono

Autrement dit, pour rester dans les clous de la trajectoire budgétaire envoyée à Bruxelles au printemps, il faudrait économiser près de 20 Mds€ supplémentaires dès 2024. Si du côté du ministre de l'Économie démissionnaire, Bruno Le Maire, on rappelle que 16,7 Mds€ de crédit ont déjà été gelés et peuvent donc être annulés, Éric Coquerel, président (LFI) de la commission des Finances de l'Assemblée nationale, propose deux solutions radicalement opposées : la taxation des revenus du capital des plus riches et l'augmentation des salaires pour qu'il y ait davantage de cotisations qui rentrent.

La mèche du compte à rebours est déjà allumée pour cette bombe budgétaire à la fois financière, politique, sociale et même juridique. « Habituellement, nous commençons à travailler sur le budget avant la pause estivale, s'agace la députée socialiste Christine Pirès-Beaune, membre de la commission des Finances depuis 2012. Pour l'instant, le gouvernement sortant propose une reconduction du budget de 2024, soit 492 Mds€, en baisse, puisqu'il ne prend pas en compte l'inflation. Autant dire que nous ne serons pas en mesure de faire un travail sérieux. » Un timing qui irrite députés et sénateurs, dont certains, comme Marine Le Pen (RN), exigent l'ouverture d'une session parlementaire extraordinaire.

Le futur chef du gouvernement sera donc contraint de faire vite. Le projet de loi de finances (PLF) doit normalement être présenté au plus tard le premier mardi du mois d'octobre à l'Assemblée nationale. Avant, il aura dû passer par le Conseil d'État, par le Haut Conseil des finances publiques et avoir été présenté en Conseil des ministres le 25 septembre.

Dans le même temps, le plan de redressement des comptes publics jusqu'à 2027 devra avoir été envoyé à Bruxelles. Sans oublier les nouveaux ministres de l'Économie et des Finances publiques, qui doivent être auditionnés par la commission des Finances de l'Assemblée nationale. La date est fixée au 11 septembre.

« Si on n'a pas de gouvernement à ce moment-là, autant considérer qu'on n'a pas de budget, avertit Éric Coquerel. Même si la Constitution prévoit qu'on puisse avoir un budget par décret, ça serait une situation de crise terrible. Emmanuel Macron devra en tirer les conclusions. »

Les positions des différents partis pour nourrir la construction du budget 2025 apparaissent irréconciliables. Dans une interview accordée à notre journal dimanche, le ministre des Comptes publics démissionnaire, Thomas Cazenave, a rappelé qu'il faudrait « au moins 20 Mds€ d'économie en 2025 », alors que Bruxelles a placé Paris sous le coup d'une procédure pour déficit excessif en juillet. Et même beaucoup plus, selon les documents fournis aux parlementaires. Le budget « réversible » imaginé par l'exécutif, construit hors inflation, prévoit de fait non pas 10 Mds€ mais 15 Mds€ d'économies. « Nous ne sommes pas du tout sur la trajectoire budgétaire organisée par le gouvernement sortant, balaie Christine Pirès-Beaune. On partage l'objectif de réduire le déficit et la dette mais on ne veut pas mourir guéris. »

Un miracle ou le chaos

D'ailleurs, à gauche, on est dans les starting-blocks : « Dès qu'on aura le budget, on déposera des amendements qui rectifient la baisse des dépenses publiques qui sont prévues, assure Éric Coquerel. Tout ça est prêt. » Quant à la droite traditionnelle, rien ne dit qu'elle votera comme un seul homme, présidentielle de 2027 oblige, un budget qui ne resserrait pas suffisamment les cordons de la bourse.

Autant dire que la possibilité qu'aucun budget ne soit voté est loin de n'être qu'une hypothèse. « Si ce scénario se réalise, je pense que les Français se souviendront longtemps de ceux qui auront refusé de voter un budget », met en garde François Jolivet, député Horizons, vice-président de la commission des Finances à l'Assemblée. En début d'année, Bercy annonçait que la marche budgétaire de 2025 pour respecter la trajectoire de baisse des déficits serait haute. Après la dissolution, cette marche est devenue un mur.

Le Monde
France, mercredi 4 septembre 2024 757 mots, p. 9

L’hypothèse d’un premier ministre de droite agite LR

Alors que Nicolas Sarkozy plaide pour la nomination à Matignon d’un membre des Républicains, Laurent Wauquiez s’y oppose

Alexandre Pedro

A défaut de mettre tout de suite un pied à Matignon, la droite a défilé à l’Elysée, lundi 2 septembre, pour échanger avec Emmanuel Macron. Le président de la République a reçu, dans l’ordre, Nicolas Sarkozy, Xavier Bertrand et Gérard Larcher. L’ancien chef de l’Etat et le président de la région Hauts-de-France défendent l’idée d’un premier ministre issu des rangs du parti Les Républicains (LR), quand le président du Sénat s’était lui-même exclu de la course, en juillet. Emmanuel Macron « nous a mis dans le pétrin, et c’est à lui de nous en sortir ! », déclarait alors Gérard Larcher.

Deux mois plus tard, la France attend toujours de connaître le nom de son premier ministre. Samedi, dans un entretien au Figaro, Nicolas Sarkozy qualifiait de « bon choix » la candidature de Xavier Bertrand et torpillait celle du socialiste Bernard Cazeneuve, « un homme de qualité », mais « qui, hélas, porte, sans doute de façon un peu injuste, la tunique d’un hollandisme finissant ».

Rien de nouveau sous le soleil de septembre : Nicolas Sarkozy plaide depuis des mois pour un premier ministre de droite. Souvent dans le désert, du côté des Républicains, où son « macronisme » agace. Laurent Wauquiez a encore acté son différend à ce sujet avec lui récemment. Le président du groupe La Droite républicaine à l’Assemblée nationale exclut plus que jamais de participer à une coalition gouvernementale. Pour l’instant, les troupes semblent solidaires de leur nouveau chef. Mais certains « macroncompatibles » commencent à faire entendre leur différence, comme Nicolas Forissier : « Rester sur le pas de la porte quand il s’agit de sortir le pays de l’ornière, c’est la meilleure façon de nous marginaliser »,avance le député de l’Indre et proche de Nicolas Sarkozy.

« Calculs politiques »

Officiellement, le groupe reste sur la ligne tracée par M. Wauquiez avec son « pacte législatif », présenté en juillet. A savoir des mesures de fond, sur lesquelles la droite accepte de travailler avec un futur exécutif, mais sans participer pour autant à une coalition gouvernementale. Et encore moins revendiquer Matignon pour un parti arrivé cinquième en nombre de députés lors des dernières élections législatives, les 30 juin et 7 juillet. « J’aimerais bien avoir un premier ministre de droite, mais ce n’est pas possible, explique la députée de Savoie Emilie Bonnivard. Cela serait compliqué démocratiquement et mathématiquement aussi. Il y aurait très vite une motion de censure votée par le Nouveau Front populaire et le Rassemblement national. »

Cette proche de Laurent Wauquiez serait prête à s’accommoder d’un gouvernement dirigé par M. Cazeneuve. Du moins à ne pas le censurer, « s’il s’engage à reprendre au moins quatre des propositions de notre pacte législatif et à respecter nos lignes rouges (hausse des impôts et présence de ministre “insoumis”) ». Mais cette version 2024 du soutien sans participation ne satisfait pas tout le monde chez LR.

« C’est plutôt un soutien sans participation et avec conditions », souffle Alain Joyandet. A l’instar de Jean-François Copé, le sénateur de la Haute-Saône défend depuis des mois l’idée d’une coalition entre le bloc central et la droite, « pour le bien du pays » et parce que « tous les sondages montrent que nos électeurs le veulent. »Dans la dernière enquête d’Ipsos pour  Le Monde, la Fondation Jean Jaurès, le centre de recherches politiques de Sciences Po et l’Institut Montaigne, publiée le 30 août, 85 % des sympathisants de LR se disent ainsi favorables à une coalition avec les macronistes en vue de gouverner.

Alors que le nom de Thierry Beaudet, président du Conseil économique, social et environnemental, a surgi lundi pour devenir premier ministre, M. Joyandet regrettait le peu de soutien des chefs de son parti à Xavier Bertrand. « A la différence d’un Beaudet, il a l’expérience ministérielle et parlementaire qu’exige la situation actuelle, mais je regrette qu’il ait été peu soutenu pour des raisons de calculs politiques en perspective de la prochaine présidentielle. »

Une pierre dans le jardin de Laurent Wauquiez, dont l’inimitié avec le président des Hauts-de-France est de notoriété publique. Autre présidentiable revendiqué, David Lisnard dit que « personne ne peut se dérober à l’intérêt national ». Une façon pour le maire de Cannes (Alpes-Maritimes) et président de l’Association des maires de France de peser dans le débat à droite autant que de postuler à Matignon.

Libération
mercredi 4 septembre 2024 1139 mots, p. 28

AUTRE

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3 septembre 2024 - Libération (site web)

Coeur de Caillou

SAMUEL RAVIER-REGNAT

AUTRE

Nicolas Metzdorf Réélu en juillet, le député loyaliste de Nouvelle-Calédonie a été le rapporteur de la réforme constitutionnelle qui a embrasé l'archipel.

I l est à l'aise, Nicolas Metzdorf, dans les couloirs de cette Assemblée nationale déserte et silencieuse, vacances parlementaires obligent. Plaisante, tutoie sur-le-champ, répond sans louvoyer à toutes les questions. «Crevé», les yeux encore rouges du décalage horaire avec la Nouvelle-Calédonie d'où il est arrivé la veille, au coeur de l'été olympique, pour rencontrer des ambassadeurs, mais à l'aise. C'est que le député de 36 ans, figure radicale du camp loyaliste qui défend l'appartenance à la France de l'archipel du Pacifique, est devenu depuis le mois de mai un habitué des médias de métropole, plutôt CNews ou Sud Radio que Libé cependant. Et pour cause : il était le rapporteur à l'Assemblée du projet de loi constitutionnelle sur le corps électoral néo-calédonien, qui a embrasé le Caillou et l'a fait basculer dans une crise sans précédent depuis les «événements» des années 80.

LE P Trois questions et le voilà qui déboutonne sa chemise claire et exhibe l'un de ses tatouages : «Calédonien d'abord, Français toujours.» Un mantra qu'il tient d'un ancien maire de la commune de Poya, où il est né et a grandi, comme ses aïeux avant lui. Ses ancêtres sont arrivés à l'autre bout du monde en 1843, soit «dix ans avant la prise de possession» par la métropole française, aime-t-il à rappeler. Une vieille famille de Caldoches (les Calédoniens d'origine européenne), éleveurs bovins de père en fils. Nicolas Metzdorf est un gars de la «brousse», c'està-dire de la campagne, élevé dans un environnement à majorité kanak. Ses parents étaient des militants loyalistes, lui dirigeant local du Rassemblement pour la Calédonie dans la République, elle plus tard maire de Poya. Plutôt des modérés, partisans des accords de Matignon (1988) et de Nouméa (1998) qui avaient placé le territoire sur la voie de l'autodétermination. Le fils Metzdorf a d'abord suivi leur exemple, étudiant en agronomie exilé à Strasbourg, repéré par Calédonie ensemble (la formation non-indépendantiste de centre droit) pour son engagement en faveur d'un drapeau calédonien commun face au drapeau indépendantiste. Revenu sur le Caillou, il est élu pour la première fois en 2014 au Congrès local, et figure alors parmi les étoiles montantes de son parti, qu'il accuse cependant de laxisme. La rupture intervient en 2019, consommée par la création par Nicolas ORTRAIT Metzdorf d'un parti loyaliste dissident, Générations NC. «Chez les non-indépendantistes, je fais plutôt partie des durs. Et je me suis droitisé avec le temps, clairement», reconnaît sans mal l'intéressé, qui explique que «les indépendantistes eux-mêmes se sont radicalisés». En 2022, il fait son entrée à l'Assemblée, sous bannière macroniste, dans un contexte local explosif, du fait de l'organisation en 2021 d'un troisième référendum sur l'autodétermination boycotté par les indépendantistes. La majorité lui confie la périlleuse réforme constitutionnelle, qui vise à élargir le corps électoral, gelé depuis 2007 en vertu des accords de Nouméa, à tous ceux qui résident en Nouvelle-Calédonie depuis dix ans au moins. Les indépendantistes s'indignent d'une telle proposition, qui augmente mécaniquement la part électorale des nouveaux arrivants face à celle des populations autochtones. Lui soutient que «donner le droit de vote à des gens qui vivent ici, y travaillent et y payent leurs impôts» relève de «l'évidence folle». Plutôt qu'un délai de dix ans, le député à la fine moustache aurait préféré trois ans, mais il s'est résigné à «une concession». Quant aux accusations de «recolonisation», il ne veut pas en entendre parler, considérant que les accords de Matignon et de Nouméa ont réglé la question de la dette coloniale. «Je ne conteste pas le fait colonial. Mais je dis attention, on a fait quarante ans de rééquilibrage. On ne peut pas faire comme s'il ne s'était rien passé», insiste-t-il.

Le 13 mai, l'Assemblée nationale adopte la réforme gouvernementale, et en quelques heures la Nouvelle-Calédonie brûle.

Des manifestations qui virent à l'émeute, des affrontements entre protestataires, forces de l'ordre dépêchées depuis Paris et miliciens caldoches. Onze personnes tuées depuis le début de la crise, et des dégâts matériels qui se comptent en milliards d'euros. Mais le rapporteur s'arc-boute, seul même dans son propre camp à refuser un report du vote du Congrès, censé entériner la réforme. A la radio, il dénonce le «racisme anti-blanc» d'une partie des manifestants et suscite la polémique. «Nicolas Metzdorf a contribué à alimenter la situation par des discours simplificateurs qui rejetaient l'impact du fait colonial. La décolonisation est un processus, elle ne se décrète pas», commente le député socialiste Arthur Delaporte, qui a défendu une motion de rejet du texte à la Chambre basse. L'attitude de l'élu ulcère aussi au-delà des rangs de la gauche. Lui est reproché de s'être situé «à la droite de Zemmour, avec des positions rédhibitoires pour la poursuite du dialogue» par un ancien proche. Entre sa formation politique et son ancien parti, Calédonie ensemble, l'antagonisme est désormais tel qu'Emmanuel Macron les a rencontrés séparément lors de sa visite express fin mai, là où l'habitude veut que le chef de l'Etat discute en même temps avec l'ensemble des dirigeants loyalistes. «Je ne suis pas un va-t-en guerre. Ça ne m'intéresse pas, et ce n'est pas comme ça qu'on construit un pays. Mais je ne suis pas un bisounours non plus», se défend Nicolas Metzdorf, qui se revendique du «bon sens du broussard». Le père de trois enfants raconte avoir vécu des moments douloureux depuis le début de la crise. Les menaces de mort contre lui et sa famille. Les débats véhéments au Palais-Bourbon («On m'a quand même traité de “colon”. T'imagines ? Sept générations que ma famille est là !»). La décision d'Emmanuel Macron de «suspendre» le texte après l'annonce de la dissolution, aussi. «Je me suis senti lâché», dit-il. Lui qui se présente comme «un universaliste de centre droit» a même hésité un temps à passer chez Les Républicains, mais il s'est ravisé.

Début juillet, il a été réélu pour un second mandat, dans la première circonscription de Nouvelle-Calédonie, celle de Nouméa, et non plus la deuxième qu'il a abandonnée pour des raisons stratégiques. Celle-ci est désormais la terre d'élection d'Emmanuel Tjibaou, premier député indépendantiste de Nouvelle-Calédonie depuis quatre décennies, dont Libé avait tiré le portrait fin juillet. Nicolas Metzdorf se déclare ouvert au dialogue, comme avec ceux des indépendantistes à qui il prête «un discours raisonnable». Une fois que les discussions sur l'avenir institutionnel de l'archipel auront abouti à une «stabilisation» de son statut, il arrêtera, promis, parce qu'il est «fatigué» et «a perdu beaucoup d'années d'espérance de vie». Et parce qu'il rêve d'ouvrir en Nouvelle-Calédonie un pub irlandais, «pour servir de la Guinness et des wings». 20 mai 1988 Naissance à Poya (Nouvelle- Calédonie). 19 juin 2022 Entrée à l'Assemblée nationale. Mai 2024 Rapporteur du projet de réforme constitutionnelle sur le corps électoral. Juillet 2024 Réélu député.

Le Figaro, no. 24892
Le Figaro, mercredi 4 septembre 2024 776 mots, p. 5

Politique

La réforme des retraites s'invite au coeur des tractations pour Matignon

Flurin, Richard

La retraite... à 60ans... On s'est battus pour la gagner, on se battra pour la garder!» Le refrain est entonné dans tout ce que la gauche politique et sociale compte de rendez-vous depuis qu'Emmanuel Macron a décidé de porter l'âge de départ à 64 ans. L'abrogation de cette réforme des retraites, adoptée au forceps en mars 2023 par le gouvernement d'Élisabeth Borne après des mois de manifestations, est devenue un cheval de bataille du camp progressiste. Le cartel des partis de gauche l'a fait figurer en bonne place dans son programme des législatives anticipées, la présentant comme l'une de ses priorités. «C'est un des rares points qui ont mis tout le monde d'accord, de Glucksmann à Mélenchon, on veut tous abroger cette réforme» , confie dans un sourire un négociateur du Nouveau Front populaire.

Maintenant que la candidature de Lucie Castets a été définitivement écartée, au grand dam du NFP, se pose la question des conditions dans lesquelles chacun des quatre groupes parlementaires de gauche acceptera de ne pas censurer le premier ministre que voudra bien nommer le président de la République. Et, encore une fois, l'abrogation de la réforme des retraites revient sur la table. Le patron des sénateurs socialistes, Patrick Kanner, conditionne son soutien à, a minima, la suspension des décrets d'application de la réforme. Tout comme le député socialiste Jérôme Guedj. «Il faut remettre le sujet sur la table, commencer par suspendre, geler», a-t-il réclamé sur Radio J dimanche.

Le premier secrétaire du parti, Olivier Faure, continue, lui, de s'en tenir trait pour trait au programme du NFP, qui prévoit l'abrogation pure et simple. S'il répète depuis plusieurs jours qu'il est prêt au «compromis», ce point-là semble en revanche faire exception. Au sujet de Bernard Cazeneuve, l'ancien premier ministre socialiste pressenti pour Matignon, le député PS de Seine-et-Marne a déclaré que s'il «obtient l'abrogation, (il) réfléchirait, bien sûr» , à ne pas le censurer. Preuve manifeste que le sujet est à lui tout seul de nature à faire bouger les lignes à gauche. «Je peux vous dire que si Bernard Cazeneuve devient premier ministre et qu'il propose l'abrogation de la réforme des retraites, il sera difficile pour les communistes, par exemple, de le censurer», veut croire une huile socialiste.

Cela n'a pas échappé à l'intéressé. Selon la socialiste Carole Delga, proche de Bernard Cazeneuve, l'ancien maire de Cherbourg a expliqué à Emmanuel Macron lors de leur entretien lundi matin qu'il porterait en cas de nomination «un programme qui ne soit pas dans la continuité de la politique macroniste» ,et de citer en particulier «l'abrogation de la réforme des retraites». Sauf que les 87 députés d'Ensemble pour la République (ex-majorité présidentielle) en font un casus belli. «Nous l'avons toujours dit, c'est une ligne rouge pour nous», a répété mardi matin l'élu de Paris Sylvain Maillard, à l'unisson de ses collègues Charles Rodwell et Benjamin Haddad. «Le nouveau premier ministre devra construire une coalition majoritaire avec les parlementaires. Je m'opposerai à toute suppression de la réforme des retraites», a tonné ce dernier, menaçant à demi-mot de voter une motion de censure à quiconque proposerait d'abroger la réforme d'Emmanuel Macron.

Le partenaire d'Emmanuel Macron et président du MoDem, François Bayrou, se montre pour sa part plus conciliant. Il s'est déclaré «persuadé» dimanche de pouvoir «trouver mieux comme équilibre» et de «rechercher des meilleurs réglages» sur le système de retraite. La présidente macroniste de l'Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, est allée dans le même sens en se disant «très favorable» à l'idée de «rediscuter un certain nombre de points» de la réforme, citant la pénibilité ou les inégalités femmes-hommes.

Des messages reçus cinq sur cinq par la gauche, et en particulier par les partisans de Bernard Cazeneuve. «Les députés du camp macroniste ne sont manifestement pas tous d'accord sur le sujet des retraites. Il est normal que certains d'entre eux manifestent des positions initiales très fermes. Ça fait partie du jeu et ne signifie pas qu'ils n'en changeront pas», défend un socialiste de premier rang.

Il est donc fort à parier que le sujet des retraites, éminemment politique, deviendra le premier gros chantier de cette Assemblée nationale éclatée et donc contrainte au compromis. Si l'on adjoint aux 193 députés du NFP les 126 élus du Rassemblement national, qui sont eux aussi favorables à l'abrogation de la réforme des retraites, le texte compte une large majorité contre lui. Mais le camp présidentiel a pour lui une situation budgétaire extrêmement préoccupante qui contraint les parlementaires à la responsabilité en matière de finances publiques s'ils veulent éviter, comme dit le député macroniste Charles Rodwell, le «chaos». R.F.

Libération
mercredi 4 septembre 2024 803 mots, p. 3

AUTRE

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3 septembre 2024 - Libération (site web)

Nomination à Matignon :toujours le même film qui lasse

JEAN-BAPTISTE DAOULAS; LAURE EQUY

AUTRE

Q uand il se fait attendre au mépris du protocole, Emmanuel Macron, pas ponctuel pour un sou, glisse souvent cette excuse à son entourage : «Je ne suis jamais en retard, ça commence quand j'arrive !» Manifestement, le Président est encore en chemin dans la laborieuse quête d'un Premier ministre, cinquante jours après la démission de Gabriel Attal. Habitués à le voir procrastiner, ses partisans, soucieux d'alimenter le mythe d'un chef de l'Etat ayant toujours la main, se plaisent à dépeindre un joueur d'échecs inspectant toutes les options, aimant surprendre et jouer avec les nerfs de ses adversaires. Depuis l'échec de sa dissolution, Macron semble surtout en panne d'inspiration, coincé par cette Assemblée nationale éparpillée.

Lui qui, la semaine dernière, promettait de trancher d'ici dimanche, trouve encore une bonne raison de reporter son choix : une énième consultation des groupes parlementaires, mardi, dont des échanges successifs dans l'après-midi avec les dirigeants socialistes, communistes et écologistes. Au bureau national du PS, le premier secrétaire, Olivier Faure, proposait à ses troupes un texte listant dix «exigences et urgences» sur lesquelles devrait s'engager le futur chef du gouvernement – soit peu ou prou le programme du Nouveau Front populaire (NFP). Sur la liste élyséenne des dirigeants à joindre, Mathilde Panot dénonçait, elle, les «improvisations» et disait «refuser les tentatives désespérées de diviser notre coalition» du NFP, comme si la patronne des députés LFI anticipait in fine la désignation d'un profil comme celui de Bernard Cazeneuve.

«Outrancier». Un jour, un cheval. Après la rumeur autour de la nomination de l'ex-Premier ministre de François Hollande, puis l'option Thierry Beaudet surgie lundi, c'est la cote de Xavier Bertrand qui est repartie à la hausse mardi matin, relancée par un entretien téléphonique d'Emmanuel Macron avec les dirigeants de LR et le président du Sénat, Gérard Larcher. Le chef de l'Etat souhaitait les tester sur la nomination à Matignon du président de la région Hauts-de-France. Signe de la folie ambiante, les chefs de file de la droite à l'Assemblée et au Sénat, Laurent Wauquiez, Bruno Retailleau et Larcher, forts d'à peine 47 députés, ont posé leurs conditions pour ne pas voter la censure contre l'un des leurs. Ils réclament l'application de leur très droitier «pacte législatif », présenté cet été. L'hypothèse Bertrand est dans tous les cas mal embarquée. Même si des soutiens louent ses «relations d'amitié et de respect» avec des élus de gauche, le NFP le censurerait comme un seul homme. Figure du PS critique de l'alliance de gauche, le maire de Rouen, Nicolas Mayer Rossignol, juge «inacceptable» un gouvernement dirigé par Bertrand. Le Rassemblement national en fait même une affaire personnelle. Le parti de Marine Le Pen, défaite par Bertrand dans les Hauts-de-France en 2015, le juge «outrancier et insultant à l'égard du RN», et assure que ses députés le censureraient immédiatement. Pas à une contradiction près, le parti d'extrême droite, qui rejetait la semaine dernière la piste d'un «gouvernement technique», assure désormais qu'il pourrait ne pas en censurer un qui «expédierait les affaires courantes» et aurait pour mandat «de mettre en place la proportionnelle aux législatives» afin «de dégager une majorité dans un an».

«Poulet rôti». Le RN peut-il s'offrir le luxe d'une vengeance contre Xavier Bertrand ? La réplique du bloc central, qui ferait porter à Marine Le Pen le chapeau du blocage, est toute trouvée. «Le RN, qui veut incarner la stabilité institutionnelle et devenir un parti de gouvernement, censurerait les gouvernements les uns après les autres ?» les met au défi Aurore Bergé, ministre démissionnaire chargée de l'Egalité femmes-hommes. Même si la menace de l'extrême droite altère les chances de Bertrand, certains macronistes, en particulier à l'aile droite de Renaissance, louent ses qualités – «il a l'étoffe», estime le député EPR Mathieu Lefèvre –, applaudissent la bonne relation entre l'Etat et la région sur les nombreux projets industriels lancés dans les Hauts-de- France et vantent la méticuleuse préparation estivale du président de région.

A un autre député EPR qui l'a croisé fin août à l'université d'été du Medef, l'ex-ministre de Nicolas Sarkozy a raconté qu'il avait rencontré du monde et réfléchi à des textes qu'il pourrait porter rapidement, notamment sur le pouvoir d'achat, tout en admettant que sa promotion à Matignon paraissait hautement délicate. Aux yeux des macronistes, Bertrand aurait surtout un avantage sur l'option Cazeneuve : celle de ne pas détricoter leurs lois, chèrement mises en oeuvre, à commencer par la réforme des retraites et la loi immigration. A l'inverse, un cadre du bureau exécutif de Renaissance ne digère pas les critiques acerbes assénées par l'ex-candidat à la primaire LR : «Il a le charisme d'un poulet rôti et il nous vomit dessus depuis sept ans ! Ça me met hors de moi.» Qu'ils s'opposent à la très compromise piste Bertrand ou qu'ils s'y rallient, les macronistes ne sont pas mûrs pour accepter une cohabitation.

Le Monde
International, mercredi 4 septembre 2024 857 mots, p. 7

Un trafiquant libyen de migrants, au cœur du pacte migratoire avec Rome, tué à Tripoli

Abd Al-Rahman Al-Milad dit « Bija » a été abattu devant l’académie navale qu’il dirigeait

Olivier Bonnel et Nissim Gasteli

Rome, Tunis - correspondances - Les images ont rapidement circulé sur les réseaux sociaux dans la soirée du 1er septembre. On y voit un homme affaissé, le corps criblé de balles à bord d’une voiture blanche. Il vient d’être abattu alors qu’il sortait de l’académie navale de Tripoli (Libye), dans ce qui s’apparente à un règlement de comptes entre milices. L’homme est rapidement identifié comme étant Abd Al-Rahman Al-Milad, surnommé « Bija », ancien commandant des gardes-côtes de Zaouïa, ville située à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest de Tripoli.

Avec la disparition de « Bija » se referme un des chapitres les moins glorieux de la crise migratoire en Méditerranée et des relations peu avouables entre la Libye et l’Italie. Le 2 février 2017, le premier ministre, Faïez Sarraj, chef du « gouvernement d’accord national », signe à Rome un mémorandum aux côtés du chef du gouvernement italien Paolo Gentiloni. L’objectif est d’aider la Libye à refouler les migrants, en lui donnant des moyens maritimes. Les gardes-côtes libyens bénéficieront de l’expertise italienne. Sans cet accord, « Bija » n’aurait peut-être pas connu pareil destin.

Trafiquant notoire de migrants, enrichi grâce notamment à la contrebande de pétrole, « Bija » est associé à la triste réalité des camps de rétention libyens, dont les réfugiés qui ont pu gagner les côtes italiennes racontent l’enfer. Très peu d’images ont circulé de lui, dont la biographie officielle le fait naître à Tripoli en 1986. « C’est la chronique d’une mort annoncée, ses liens criminels l’exposaient », raconte au Monde Nello Scavo, qui a révélé dans le quotidien Avvenireles affaires peu reluisantes du Libyen avec l’Italie. En 2019, ce journaliste sicilien publie une enquête sur la venue secrète en Italie deux ans plus tôt d’une mission libyenne dans un centre d’accueil à Mineo, près de Catane. Au sein de la délégation figure « Bija », et certains réfugiés le reconnaissent avec effroi, connaissant sa brutalité. En septembre 2016, il avait été filmé, en uniforme, en train de battre des migrants à l’aide d’une amarre, alors que ces derniers se trouvaient entassés dans une embarcation pneumatique de fortune en haute mer.

S’intéresser de près à la « mafia libyenne » va coûter cher à Nello Scavo : il a reçu des menaces de mort et vit depuis sous protection policière. « Bija » lui-même a tenté d’intimider le journaliste dans une conversation interceptée par les services de renseignement italiens. « Il faisait preuve d’une assurance qui mériterait d’être étudiée par un psy », écrit Scavo dans un livre consacré à ces enquêtes, Le mani sulla Guardia costiera(« main basse sur la garde côtière », 2024, Chiarelettere, non traduit).

Criminel notoire

Comment l’Italie a-t-elle pu confier le dossier migratoire à un criminel notoire ? La question, embarrassante, reste sans réponse. « J’ai interpellé le ministre de l’intérieur Marco Minniti en 2017 devant le Parlement, m’étonnant que les autorités italiennes puissent ignorer la sinistre réputation de “Bija”, se souvient l’ancien député (PD, centre gauche) Erasmo Palazzotto. Le moins que l’on puisse dire, c’est que je n’ai eu qu’une réponse évasive et la garantie que l’Italie œuvrait en faveur de la protection des droits humains. »

En septembre 2018, le Conseil de sécurité de l’ONU place « Bija » sous sanctions. « Abd Al-Rahman Al-Miladet d’autres gardes-côtes auraient directement participé au sabordage d’embarcations de migrants par arme à feu », notent dans leur rapport les experts des Nations unies. « Bija » est interdit de voyage et ses biens sont gelés. En octobre 2020, il est arrêté à la demande du procureur de Tripoli puis maintenu en détention jusqu’en avril 2021. Mais ses connexions locales semblent avoir joué, lui permettant d’être, après sa libération, nommé directeur de l’académie navale de Tripoli.

En février, le parquet d’Agrigente (Sicile) a révélé avoir ouvert une enquête visant « Bija » et son cousin Osama Al-Kuni, qui dirige le centre de détention de Zaouïa, où les tortures contre les migrants sont monnaie courante. Au même moment, la Cour de cassation italienne décrétait que le renvoi des migrants aux mains des gardes-côtes libyens était considéré comme un crime.

Son assassinat a vivement fait réagir les Libyens sur les réseaux sociaux. Khaled Al-Michri, le président du Haut Conseil d’Etat (l’équivalent du Sénat dans la structure institutionnelle de l’Ouest) a appelé le procureur général à faire la lumière sur les personnes impliquées. En Ialie, l’ancien député Erasmo Palazzotto redoute que rien ne change dans la gestion du dossier migratoire avec la Libye, après cette disparition : « Si “Bija” avait affronté la justice internationale, il aurait peut-être livré des informations sur la politique italienne et de l’Union européenne, qui a préféré sous-traiter ce dossier à des organisations criminelles et mafieuses. » « Bija » est mort avec ses secrets. Ne reste de lui que deux photos le montrant souriant, posant à bord d’une vedette des gardes-côtes libyens, offerte par la marine italienne.

Le Monde
France, mercredi 4 septembre 2024 978 mots, p. 11

Cyril Linette s’opposera à Vincent Labrune pour la présidence de la LFP

L’ex-directeur général de « L’Equipe » pourra se présenter face au président sortant de la Ligue de football professionnel

Rémi Dupré et Jérôme Lefilliâtre

Ils seront finalement trois candidats à pouvoir se disputer la présidence de la Ligue de football professionnel (LFP), dont l’élection est prévue mardi 10 septembre. Face à l’actuel titulaire du poste depuis 2020, Vincent Labrune, favori bien que décrié pour sa gestion récente du dossier des droits domestiques de diffusion de la Ligue 1, Cyril Linette s’est finalement qualifié pour concourir, grâce à l’intervention de la ministre des sports démissionnaire, Amélie Oudéa-Castéra, avec l’aval de l’Elysée.

L’ex-directeur général de L’Equipe et du PMU avait dans un premier temps échoué à réunir les parrainages nécessaires à la présélection des prétendants. Un troisième homme, Karl Olive, député (Renaissance) des Yvelines, est aussi en mesure de se présenter à la présidence. Il n’a pas encore précisé ses intentions et pourrait prendre la parole prochainement pour donner sa position. « J’ai dû m’engager formellement auprès des familles[du football], soucieuses de conserver une part de voix, à ne pas rester au conseil d’administration dans l’éventualité où je ne serais pas élu président » , a réagi sur X Cyril Linette, lundi 2 septembre.

Journaliste de formation, celui qui a été aussi directeur des sports de Canal+ estime que « le football français doit revoir son modèle économique », alors qu’il est de nouveau au bord de la crise financière. En cause : l’issue décevante de l’attribution des nouveaux droits TV, cet été, avec un revenu annuel, en nette baisse, de 500 millions d’euros.

L’élection à la présidence de la LFP est un processus particulièrement sophistiqué. Pour être candidat, il faut d’abord l’être à l’un des trois postes d’administrateurs indépendants du conseil de l’instance, qui choisit parmi eux celui qu’il présente in fine à l’assemblée générale de la Ligue. Au préalable, les prétendants doivent obtenir deux parrainages distincts : l’un émane de Foot unis, le regroupement des « employeurs du football professionnel », qui représente la communauté des clubs de Ligue 1, Ligue 2 et National ; l’autre, de l’Union des acteurs du football (UAF), ou les « familles du football », soit les syndicats spécialisés du ballon rond par métiers (joueurs, entraîneurs, arbitres…).

« Sabordage entre amis »

Le 29 août, l’assemblée générale de Foot unis avait choisi d’accorder sa confiance à quatre hommes : Vincent Labrune, arrivé en tête des votes, Cyril Linette, bien placé en deuxième position, Gervais Martel, ex-président du Racing Club de Lens, et le député Karl Olive, très proche d’Emmanuel Macron. Désigné par la Fédération française de football pour la représenter, ce dernier, qui fait déjà partie du conseil d’administration de la LFP, est assuré d’être reconduit comme membre indépendant.

Pour les deux postes d’administrateur indépendant restants, et la tête de la Ligue, un duel semblait donc se dessiner entre Vincent Labrune et Cyril Linette. C’était sans compter le choix de l’UAF, le 30 août, de ne pas accorder son parrainage à l’ancien directeur général de L’Equipe et du PMU. Les « familles » ont choisi de retenir Vincent Labrune, Karl Olive et Alain Guerrini, trésorier de la LFP et PDG de Panini France. Ce proche de Philippe Piat, puissant patron du syndicat des joueurs, l’Union nationale des footballeurs professionnels, et fidèle de Vincent Labrune, ne pouvait pourtant être réélu au conseil d’administration, où il siège déjà, n’ayant pas reçu la veille l’aval de Foot unis.

Cette décision avait été aussitôt dénoncée par Cyril Linette, qui semble un adversaire de poids face à M. Labrune : « Nous ne laisserons pas faire cette entreprise de sabordage entre amis qui met les intérêts d’un petit nombre au-dessus de l’intérêt général du football français », avait réagi sur X l’ancien directeur des sports de Canal+ (contacté par Le Monde, il n’a pas souhaité s’exprimer).

« Le truc est verrouillé de l’intérieur, avec des arrangements entre Labrune et Piat. Ils ne veulent pas que Linette ou Martel concourent, ils avaient pour objectif qu’il n’y ait pas d’élection »,commente une source proche du dossier, qui a voulu rester anonyme.

En 2022, la LFP a validé une réforme, avec le soutien des pouvoirs publics : le nombre d’administrateurs indépendants a été réduit de cinq à trois. Ce qui, sous couvert de concentration du conseil d’administration (à dix-sept membres), réduit de facto la possibilité d’opposants internes.

Pendant le week-end du 31 août, à force d’agitation et de consultations, la situation a cependant évolué. Sollicitée par M. Linette – lui-même proche du chef d’entreprise Alexandre Bompard (PDG du Groupe Carrefour, qui a recruté Amélie Oudéa-Castéra en 2018) –, la ministre démissionnaire des sports est intervenue, avec l’aval de l’Elysée, auprès des dirigeants de Foot unis et de l’UAF. « Elle aexercé une pression très lourde », selon un participant aux discussions, pour demander que le processus d’élection soit le plus ouvert possible. M. Labrune, proche de la ministre et en cour à Elysée, dit au Monde avoir alors validé ce principe de repêchage des parrainages.

« L’exécutif cherche aussi à renforcer la légitimité démocratique de Labrune pour son deuxième mandat », estime un acteur influent du foot français. Contactés par Le Monde, ni le cabinet d’Amélie Oudéa-Castéra ni le conseiller sport de M. Macron, Cyril Mourin, n’ont donné suite.

C’est à la suite de ces interventions que l’UAF a décidé de revoir ses parrainages. A une condition : que les candidats s’engagent à réformer les statuts de la LFP pour que les « familles » disposent d’une représentation permanente au conseil d’administration. De quoi renforcer leur influence, après s’être fait tordre le bras.

Le Figaro, no. 24892
Le Figaro, mercredi 4 septembre 2024 557 mots, p. 8

International

Aussi paru dans
3 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

Le casting resserré de la présidentielle tunisienne

Seules trois candidatures ont finalement été validées lundi par l'Isie, l'instance électorale.

Dumas, Maryline

Lundi soir, le ciel était orageux à Tunis. Tout comme son paysage politique. L'Isie, l'instance électorale, a annoncé en milieu de journée la liste des candidats à la présidentielle du 6 octobre prochain. Ils seront trois, dont le président de la République actuel. L'Isie maintient donc sa position, passant outre la décision de réintégrer certains candidats prise par le tribunal administratif la semaine dernière. Les réactions d'indignation n'ont pas tardé. D'autant plus qu'un des trois candidats officiels, Ayachi Zammel, avait été placé en garde à vue quelques heures plus tôt.

Sur la petite vingtaine de dossiers déposés en juillet, seuls trois ont finalement été retenus par l'Isie. Sans surprise, Kaïs Saïed, l'actuel locataire de Carthage, en fait partie. Ses concurrents sont Zouhair Maghzaoui, ancien député et cadre du Mouvement du peuple (gauche panarabe), qui a soutenu Kaïs Saïed lors de son coup de force du 25 juillet 2021 et lui a permis de s'arroger la quasi-totalité des pouvoirs, ainsi qu'Ayachi Zammel, ex-député à tendance libérale. Ce dernier a été arrêté lundi matin à l'aube et est accusé de «falsification de parrainages».

Quatorze dossiers de candidature avaient été rejetés par l'Isie début août, car considérés non conformes. Les 10 000 parrainages de citoyens nécessaires étaient difficiles à réunir dans cette Tunisie au climat politique délétère, où une trentaine d'opposants sont en prison. Des candidats potentiels avaient aussi évoqué des embûches dans la constitution de leur dossier, notamment face au refus du ministère de l'Intérieur de délivrer des extraits de casier judiciaire.

Face aux recours déposés en août, le tribunal administratif avait, en appel, décidé de réadmettre trois candidats dans la course, dont Mondher Zenaïdi, ancien ministre sous Ben Ali et considéré comme un sérieux concurrent à Kaïs Saïed. Mais Farouk Bouakser, président de l'Isie, a sifflé lundi la fin de la partie en validant la liste du 11 août dernier.

Passage en force de l'Isie

« Il n'y a pas de recours possible, la liste est définitive» , a-t-il assuré, justifiant la décision par le fait que l'Isie n'aurait pas reçu les jugements du tribunal administratif dans les temps et qu'elle est la seule autorité en charge : «Il est clair que l'Isie est l'unique partie constitutionnelle chargée de garantir l'intégrité du processus électoral et, partant de cela, l'Instance n'a pas retenu les candidatures de ceux qui ont agi, participé ou incité à falsifier les parrainages des électeurs ou qui portent une nationalité étrangère ou qui ne bénéficient pas de leurs droits civils et politiques comme l'exige la Constitution.»

Nombreux sont les magistrats et les experts à critiquer ce passage en force qui, selon l'Association tunisienne de droit constitutionnel, porte «atteinte aux principes de la République et de la démocratie». Cette organisation évoque également une confiance «ébranlée» des citoyens «dans le processus électoral, sa crédibilité et son intégrité».

L'équipe juridique de Mondher Zenaïdi, exilé en France, a qualifié les décisions de l'Isie de «contraires à la loi» et a annoncé déposer un recours. Seul candidat officiel et en liberté face à Kaïs Saïed, Zouheir Maghzaoui a publié une vidéo critique sur les réseaux sociaux : «Je ne peux ni être content, ni être satisfait de la démarche de l'Isie, qui a piétiné la loi et dépassé les décisions du tribunal administratif.» M.D.

Le Monde
International, mercredi 4 septembre 2024 872 mots, p. 6

Tunisie : l’instance électorale verrouille la présidentielle

Seuls le président sortant, Kaïs Saïed, et deux autres candidats participeront au premier tour, prévu le 6 octobre

Monia Ben Hamadi

Tunis - correspondance - L’Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE) a pris, lundi 2 septembre, la décision de verrouiller définitivement la course à la présidentielle tunisienne, passant outre les récentes décisions de réintégration de certains candidats prises par le tribunal administratif de Tunis.

Finalement, seuls trois candidats, dont le président, Kaïs Saïed, participeront à cette élection qui ne devrait pas réserver de grandes surprises et dont le premier tour est prévu le 6 octobre. Les deux autres sont Ayachi Zammel, ex-député et chef d’un petit parti peu connu, placé en garde à vue, lundi matin, pour une affaire de falsification de parrainages, et Zouhair Maghzaoui, autre ancien député et leader du Mouvement du peuple, un parti qui a soutenu le coup de force de M. Saïed lorsqu’il s’est arrogé les pleins pouvoirs, le 25 juillet 2021.

« Il n’y a pas de recours possible », a déclaré, lundi, Farouk Bouasker, le président de l’ISIE, mettant fin à l’espoir suscité au sein de l’opposition par les jugements du tribunal administratif de Tunis, qui avait réintégré trois candidats dans la course. Pour justifier sa décision, M. Bouasker a souligné que seule cette instance était constitutionnellement compétente pour organiser le processus électoral. Il a également affirmé que le tribunal administratif n’avait pas transmis ses décisions à l’ISIE dans les délais impartis.

Il a aussi évoqué les affaires judiciaires en cours contre les candidats exclus pour justifier sa position, alors qu’aucun jugement définitif n’a été prononcé. Au même moment, des dizaines de personnes ont manifesté devant le siège de l’ISIE, à l’appel de plusieurs partis politiques et organisations de la société civile, pour pousser l’instance électorale à respecter les décisions du tribunal.

Un bras de fer politico-juridique

Fin août, le tribunal administratif de Tunis avait créé la surprise en décidant de réintégrer Abdellatif Mekki, ancien ministre affilié au parti islamo-conservateur Ennahda, Imed Daïmi, vice-président du Hizb El-Harak, le parti de l’ancien président Moncef Marzouki, ainsi que Mondher Zenaïdi, ancien ministre sous Zine El-Abidine Ben Ali et considéré comme un sérieux concurrent du président, Kaïs Saïed. Selon le porte-parole du tribunal administratif et plusieurs juristes, ces réintégrations étaient légalement considérées comme définitives.

C’est donc un bras de fer politico-juridique que l’instance électorale a choisi d’engager, provoquant de vives réactions parmi les experts en droit. « L’ISIE se positionne non seulement en juge, mais elle s’érige en instance supérieure de contrôle, portant ainsi une atteinte gravissime au principe de séparation des pouvoirs. Ses arguments ne sont que des prétextes, c’est une perversion et une manipulation des règles juridiques ainsi que du principe de droit. Cela s’appelle une forfaiture », s’insurge Sana Ben Achour, professeure de droit public. « C’est un deuxième coup d’Etat, après celui du 25 juillet 2021. Ces élections ne sont pas de véritables élections, ce sont des procédures de consolidation du pouvoir autoritaire », a-t-elle dénoncé.

Pour Ayachi Hammami, avocat, ancien ministre et militant des droits humains, le refus de l’ISIE d’exécuter les jugements du tribunal administratif est passible de sanctions pénales. « Les candidats concernés peuvent déposer des plaintes pénales contre l’ISIE », estime-t-il.

Peine d’inéligibilité à vie

Depuis juillet, le chemin vers l’élection présidentielle a été semé d’embûches pour les adversaires de Kaïs Saïed, dont plusieurs n’ont pas été en mesure de déposer leur dossier de candidature ou ont été contraints de soumettre des dossiers incomplets en raison d’obstacles administratifs. Outre les parrainages requis, l’ISIE exigeait un extrait de casier judiciaire vierge prouvant l’absence de condamnations, que le ministère de l’intérieur a refusé de fournir à un certain nombre de candidats.

D’autres concurrents potentiels de Kaïs Saïed ont été emprisonnés et ont vu leurs dossiers rejetés, parmi lesquels Abir Moussi, présidente du Parti destourien libre, une formation anti-islamiste regroupant des sympathisants de l’ancien régime de M. Ben Ali, ainsi que des nostalgiques du père de l’indépendance, Habib Bourguiba.

M. Mekki, qui avait été réintégré dans la course à la présidentielle par le tribunal administratif de Tunis, a été condamné, début août, à huit mois de prison ferme en première instance, une peine assortie d’une inéligibilité à vie. Accusé d’avoir falsifié des parrainages nécessaires au dépôt de sa candidature, il a fait appel du jugement et reste en liberté. Par ailleurs, il a été interdit de quitter son quartier et de faire toute apparition médiatique ou de prendre la parole en public. De son côté, M. Zenaïdi menait sa campagne depuis la France, où il est exilé, alors que la justice a relancé des affaires de corruption le visant, datant de 2011.

Officiellement, M. Maghzaoui reste le seul candidat en liberté, non poursuivi en justice, à participer à l’élection face à Kaïs Saïed. Bien qu’il ait pris ses distances vis-à-vis du chef de l’Etat depuis l’annonce de sa candidature, il est vivement critiqué au sein de l’opposition, qui considère que son soutien au coup de force du 25 juillet 2021 discrédite sa candidature.

Le Monde
France, mercredi 4 septembre 2024 692 mots, p. 8

Marine Le Pen se pose en défenseuse de l’Assemblée nationale

La cheffe des députés RN appelle les présidents de groupe à convenir d’un « ordre du jour consensuel » pour obtenir une session extraordinaire

Corentin Lesueur

Emmanuel Macron lui a fermé la porte des discussions sur le premier ministre, Marine Le Pen veut donc passer par la fenêtre du Parlement. Et sans attendre le 1er octobre, jour d’ouverture de la session ordinaire de l’Assemblée nationale. Dans une lettre ouverte datée du lundi 2 septembre, la cheffe de file des députés du Rassemblement national (RN) invite l’ensemble des présidents de groupe à « travailler à un ordre du jour consensuel » en vue de contraindre le chef de l’Etat à convoquer une session extraordinaire au Palais-Bourbon.

« Les Français ne nous ont pas élus pour être les spectateurs de la tragi-comédie autour de la formation d’un nouveau gouvernement, mais pour travailler à améliorer leur quotidien », justifie la triple candidate à la présidentielle dans sa missive. Le 26 août déjà, en marge de son entretien avec Emmanuel Macron, Marine Le Pen avait réclamé une reprise anticipée des travaux parlementaires, afin que « l’Assemblée nationale puisse être en situation d’opérer une censure si c’est nécessaire ». Surtout en cas de nomination d’un premier ministre issu de la gauche. « Cette lettre vise à en remettre une couche et à préciser le champ de la session extraordinaire » , temporise Renaud Labaye, secrétaire général du groupe RN.

Quand l’Assemblée nationale est à l’initiative d’une session extraordinaire, l’article 29 de la Constitution exige que la moitié des députés (289 sur 577) s’accordent sur un « ordre du jour déterminé ». Si Marine Le Pen propose d’y inscrire des « débats » sur la « situation des finances publiques » ou la « situation sécuritaire », la dirigeante d’extrême droite est prête à toutes les concessions pour convaincre ses adversaires. « Nous sommes ouverts à tous les sujets, même à ceux avec lesquels nous ne serions pas d’accord, et prêts aussi à renoncer à certaines propositions, confirme Renaud Labaye. Nous préférerons toujours un ordre du jour sans proposition de loi sécuritaire qu’une absence d’ordre du jour. »

Spectatrice des tractations pour choisir le prochain premier ministre, Marine Le Pen poursuit son entreprise de notabilisation parlementaire en se posant en défenseuse d’un pouvoir législatif entravé par des « manœuvres dilatoires » et entraîné dans un « chaos institutionnel ».

« Une tactique politique »

Pas question pour la députée du Pas-de-Calais d’abandonner l’initiative à des adversaires, après que la présidente de l’Assemblée (Yaël Braun-Pivet), le premier secrétaire du Parti socialiste (Olivier Faure), les communistes et le groupe Ecologiste et social ont eux aussi appelé à une session extraordinaire. Ni de laisser la conduite de l’opposition à Jordan Bardella, qui exigeait le 29 août la mise en débat d’une « grande loi de sursaut sécuritaire » avant le 1er octobre.

Pour Marine Le Pen, la démarche est condamnée au symbole. Sa stratégie de la cravate n’a fait qu’accentuer l’isolement de ses troupes à l’Assemblée nationale, où le RN n’a obtenu aucun des 22 postes-clés en juillet. Une première sous la Ve République pour le groupe le mieux doté (126 membres). Aucune chance donc de rallier 163 autres députés à sa cause, même en comptant les 16 élus d’Eric Ciotti, unique président à avoir échangé avec le RN sur un hypothétique ordre du jour.

Et même en cas d’improbable majorité, Emmanuel Macron ne serait pas tenu de faire droit à la demande de session extraordinaire, par décret. Le général de Gaulle l’avait refusé à l’Assemblée nationale en 1960, puis François Mitterrand en 1987. Depuis 1958, une seule session extraordinaire a été convoquée à la demande d’une majorité de députés, en 1979. « La communication de Marine Le Pen relève de la tactique, résume Bertrand Mathieu, professeur de droit constitutionnel à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne. Une tactique politique, pour remettre au centre du jeu un RN laissé en marge des discussions. Et une tactique institutionnelle, pour montrer que l’initiative revient au Parlement dans un moment d’attente et de débat sur la répartition des pouvoirs. »

Le Monde
France, mercredi 4 septembre 2024 1271 mots, p. 11

Climat : la pose de volets à Paris rencontre des résistances

Au nom de la préservation du patrimoine, les architectes s’opposent souvent à cette mesure permettant de se protéger des canicules

Véronique Chocron

Ce message fut un des buzz inattendus de l’été. Au cœur du mois d’août, la députée écologiste de Paris Sandrine Rousseau poste sur le réseau social X un tweet sur la nécessité de se protéger de la canicule imminente. « Aujourd’hui, il va faire entre 35 °C et 40 °C à Paris. Bien des immeubles de béton n’ont pas de volets aux fenêtres. Des familles, des enfants, des personnes malades y vivent. Le réchauffement climatique s’emballe et nous n’avons même pas de volets… Juste des volets » , écrit-elle. Le message, objet de railleries, approchera les 2 millions de vues et suscitera plusieurs milliers de commentaires railleurs.

Dans les réunions publiques que la Ville de Paris consacre à la rénovation énergétique des copropriétés, afin de guider les propriétaires dans leurs travaux, le sujet des volets arrive pourtant très fréquemment au moment des questions. « Le confort d’été et l’habitabilité des logements pendant les canicules revient de plus en plus, constate Dan Lert, adjoint à la maire de Paris, chargé de la transition écologique et du plan climat. Paris est une ville très minérale construite sous un climat tempéré – qui n’est plus le climat présent –, donc les immeubles ne sont pas adaptés. »

Solution moins coûteuse

Au printemps 2023, une étude de la revue scientifique  The Lancet Planetary Healtha placé la capitale française en tête des villes d’Europe où le risque de mortalité en cas de canicule est le plus élevé. « Il est en effet question d’un enjeu majeur de santé publique ; il peut faire 70 °C ou même 80 °C sur un toit en zinc. S’il n’est pas isolé, le logement en dessous n’est pas habitable, avec des températures de 30 °C la nuit », poursuit l’élu.

Or, l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) souligne que la présence de volets permet de diminuer la température intérieure de 2 °C lorsque la température extérieure est maximale. Fermer les volets en journée « peut réduire les besoins de climatisation de 60 % », ajoute l’Ademe. Cette solution simple, moins coûteuse que d’autres gestes de rénovation thermique, reste toutefois soumise à autorisation d’urbanisme et peut se heurter au refus des architectes des bâtiments de France (ABF), profession sous tutelle du ministère de la culture, chargée de protéger le patrimoine. A Paris, ville éminemment riche en monuments historiques, 97 % des surfaces bâties sont soumises à l’avis des ABF, dont les trois quarts sont des avis « conformes » – qui s’imposent.

Bien souvent, le dogme des ABF en matière de protections solaires extérieures constitue un obstacle pour les spécialistes de la rénovation énergétique. « Il n’existe pas de règle claire et nette que nous pourrions consulter en amont, car chaque architecte des bâtiments de France émet un avis personnel », explique Charles Lemonnier, chef de projet énergie, architecture, urbanisme à l’Agence parisienne du climat, le guichet unique de conseil et d’accompagnement de la rénovation énergétique dans la capitale. « Nous abordons le sujet d’abord par l’histoire, sachant qu’à chaque période il y a eu des moyens différents d’occulter la lumière et que les volets extérieurs arrivent tardivement dans l’histoire de l’architecture et se généralisent aux XVIIIe et XIXe siècles », précise Fabien Sénéchal, président de l’Association nationale des ABF.

Après plusieurs milliers de rénovations énergétiques réalisées en région parisienne, Marc Benard, architecte à la tête de l’agence Equateur, a trouvé le chemin d’un dialogue fructueux. « Il faut faire des recherches pour avoir de quoi discuter avec les ABF, retrouver de vieilles cartes postales de 1900 sur Internet ou consulter les archives publiques numérisées de la Ville de Paris, et comprendre si l’immeuble a déjà eu des protections solaires, raconte-t-il. Si ce n’est pas le cas, il faut souvent trouver d’autres solutions. » Tout dépend cependant de la valeur patrimoniale du bâtiment. « On n’ira pas faire du bricolage en ajoutant des stores sur un hôtel particulier du XVIIe siècle », dit-il, tandis que moins de précautions seront prises avec les immeubles faubouriens, « aux qualités patrimoniales faibles, et souvent altérées car ils ont déjà supporté des transformations ».

« Capacité de blocage »

Les immeubles d’expression moderne, à partir des bâtiments très vitrés des années 1930, peuvent eux aussi poser des difficultés. A Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), pour la cité Maurice-Thorez, en brique rouge des années 1950, il a été décidé, après discussion avec les ABF, que stores ou volets ne pourraient pas être ajoutés. « Dans ces cas-là, il reste la possibilité de poser des vitrages très performants pour protéger de la chaleur, comme des pare-brise de voitures, même si cette solution reste moins efficace : il est toujours mieux d’empêcher le soleil de taper sur la fenêtre », affirme M. Benard. L’architecte reconnaît qu’en matière de rénovation énergétique, les relations entre sa profession et les ABF tournent régulièrement au vinaigre, « ce qui peut bloquer des opérations, assez fréquemment ».

Ces dialogues compliqués ont pris un tour politique, car la querelle ne porte pas seulement sur les volets, mais aussi sur la pertinence de tester la peinture claire sur les toits en zinc ou d’isoler par l’extérieur les élégants immeubles parisiens ; en bref, sur la manière de concilier la préservation du patrimoine et l’adaptation au changement climatique. Un rapport d’information de l’Assemblée nationale « sur l’évaluation de l’adaptation des logements aux transitions démographique et environnementale », publié en mai, n’a ainsi pas ménagé les architectes des bâtiments de France. « Les ABF méconnaissent leur obligation légale de tenir compte des objectifs nationaux de rénovation énergétique des bâtiments » et montrent une « capacité de blocage à ne pas sous-estimer », critiquent ses autrices, les députées Véronique Louwagie (Les Républicains) et Annie Vidal (Renaissance). A la tête de la direction régionale des affaires culturelles d’Ile-de-France, on rétorque que « la qualité patrimoniale de Paris, que chacun a admirée pendant les Jeux olympiques, c’est aussi le résultat des avis des ABF ».

La Ville de Paris tente donc d’avancer sur le front de la rénovation, tout en jouant la carte de la concertation avec les architectes des bâtiments de France. Elle a inscrit un « plan volets et occultation » visant à lutter contre la surchauffe estivale, dans son projet de plan climat 2024-2030. Voté en décembre 2023, celui-ci devrait être adopté définitivement avant la fin de l’année. Ecoles et crèches seront prioritaires, et, dans les logements sociaux, les protections solaires seront systématisées. Côté logements privés, la Ville vise la création d’une aide spécifique pour le financement des protections solaires, en direction des ménages modestes. Un groupe de travail commun avec les ABF sur l’adaptation du bâti au changement climatique a bien été créé, mais il ne s’est que peu réuni.

« Ce temps de discussion, on ne l’a plus. Paris se prépare à des étés à 50 °C, à des canicules plus fréquentes et plus longues, nous sommes dans une course contre la montre pour nous adapter, mais un tiers des projets de rénovation énergétique sont stoppés ou freinés par les avis des ABF », tempête Dan Lert, adjoint à la maire de Paris. Appelant le futur gouvernement à « se réveiller » pour ne pas laisser les architectes des bâtiments de France « sans consignes claires », l’élu n’hésite pas à briser un tabou : « Il faut accepterqu’à cause de l’accélération du réchauffement climatique le paysage de Paris change. »

La Croix, no. 43012
Monde, mercredi 4 septembre 2024 599 mots, p. 11
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5 septembre 2024 - La Croix (site web)

Privé de majorité absolue, Narendra Modi n’est plus tout-puissant en Inde

Côme Bastin

Pour arracher un troisième mandat, le premier ministre indien s’est allié avec des partis opportunistes.

Depuis, ce dirigeant habitué à régner sans partage doit ménager les sensibilités, alors que l’opposition s’est renforcée.

New Delhi (Inde)

De notre correspondant

Ce n’est pas encore une fronde, mais pour le premier ministre indien Narendra Modi, c’est du jamais-vu. Lorsque son parti nationaliste, le BJP, a voulu imposer cet été aux restaurants musulmans d’inscrire leur nom sur leur devanture, plusieurs de ses alliés ont dénoncé une discrimination et l’ont fait reculer. Idem lorsque son gouvernement a souhaité recruter en court-circuitant les quotas des basses castes. Certains ont même signé un appel à la fin de la vente d’armes à Israël, aux côtés de l’opposition.

Depuis les élections législatives de juin, le BJP n’a plus la majorité absolue au Parlement. Pour atteindre cette barre, fixée à 273, les 240 députés du parti de Narendra Modi ont dû s’allier à d’autres partis. Parmi eux, deux forces régionales, le Telugu Desam Party (TDP), de l’État de l’Andhra Pradesh, et le Janata Dal United (JDU), de l’État du Bihar, qui juraient jusqu’alors de renverser Narendra Modi. Des portefeuilles ministériels leur ont fait revoir leurs ambitions.

Officiellement, on fait comme si de rien n’était. « La National Democratic Alliance (NDA, coalition de Narendra Modi) sera aussi efficace et transformatrice que les mandats précédents, assure Tejasvi Surya, député du BJP. Les partis qui la composent partagent la vision de Narendra Modi. » En réalité, les conséquences de ce rééquilibrage se font déjà sentir, alors que le Parlement était réduit depuis 2014 à une chambre d’enregistrement. « Finie l’époque où le BJP faisait passer des lois sans discussion et excluait les députés contestataires, constate Sanjay Jha, analyste politique proche du Parti du Congrès, la principale force d’opposition. Ce rééquilibrage le force à respecter le Parlement, où l’ambiance a changé. Rahul Gandhi impose le débat sur les questions sociales face à un premier ministre fatigué. »

L’opposition veut croire que le temps joue en sa faveur. Elle laisse Narendra Modi et le BJP se dépêtrer avec leurs alliés de circonstance, dont l’alliance paraît fragile. Les électeurs du JDU et du TDP appartiennent en effet aux basses castes et minorités, que le BJP est régulièrement accusé de mépriser. « Cette coalition est opportuniste, elle peut donc être brisée, pronostique Sanjay Jha. Le jour où le vent tournera vis-à-vis de leurs électeurs, ces partis rejoindront l’opposition. Et alors tout est possible ! »

L’effondrement de la NDA relève pour l’heure de la politique-fiction. Le premier ministre devrait parvenir à conserver ses alliés s’il consent au compromis. « Le récent recul sur le recrutement des fonctionnaires mais aussi le retrait d’une régulation controversée des médias numériques montrent qu’un changement dans le gouvernement de Modi est possible », juge l’analyste politique Neerja Chowdhury dans le quotidien The Indian Express.

Depuis juin, des promesses phares sur la centralisation du pouvoir ou les « privilèges » musulmans ont disparu. Narendra Modi s’affiche plutôt en bon gestionnaire, comme lors de son discours pour la Fête de l’indépendance, le 15 août. « Ce n’est pas inspirant car les résultats sont minces, regrette l’analyste Tavleen Singh. Notre système scolaire est toujours mauvais et nos villes ressemblent toujours à de vastes bidonvilles. » À l’approche d’élections régionales importantes, son parti est mis au défi de trouver un nouveau souffle.

L'Humanité
mercredi 4 septembre 2024 1061 mots, p. 2

Derrière le choix pour Matignon, la bataille du budget

Lisa Guillemin

Finances publiques D'après les documents d'orientation budgétaire pour 2025, le gouvernement démissionnaire opte pour un nouveau tour de vis austéritaire. Ce qui explique pourquoi Emmanuel Macron tarde tant à nommer un premier ministre et a écarté l'hypothèse Lucie Castets.

En bon français, on appelle cela vouloir le beurre et l'argent du beurre. Si Emmanuel Macron temporise depuis plus de sept semaines sur la nomination d'un premier ministre, c'est qu'il tente de faire passer en force le budget austéritaire que le gouvernement démissionnaire prépare en cachette. Le voilà désormais révélé au grand jour grâce aux députés Éric Coquerel (FI) et Charles de Courson (Liot). Le président de la commission des Finances et le rapporteur général du budget ont, le 2 septembre, enfin reçu les documents de synthèse de Bercy. Et la vérité des prix fait frémir : il s'agit d'une purge des finances publiques. « En tenant compte de l'inflation, on enregistre une baisse de 15 milliards d'euros », révèle Éric Coquerel dans un communiqué de presse. Soit une baisse réelle de 3 % des 492 milliards d'euros de crédits.

Deux semaines plus tôt, Matignon annonçait pourtant que le projet de loi de finances 2025 devait être identique à celui de l'année en cours. Un cadrage budgétaire, présenté comme « réversible », transmis aux ministères le 20 août dans des lettres de cadrage. « Seuls les budgets dédiés à la défense et la sécurité augmenteront plus vite que l'inflation, souligne Éric Coquerel. À cette exception, tous les budgets des ministères diminueront par rapport aux plafonds prévus en 2024. » L'insoumis ajoute, auprès de l'Humanité, qu'en plus des effets de l'inflation « les documents transmis par Bercy prévoient des coupes en valeur absolue dans de nombreux ministères ». Cela se traduirait par des coupes drastiques pour l'aide publique au développement (-18 %), le sport (-11 %), l'agriculture (-6 %), l'outre-mer (-6 %), la santé (-1%) et l'écologie (-1 %). Une véritable saignée décidée par un gouvernement battu deux fois dans les urnes. Et donc sans légitimité pour mener ces choix politiques.

remous au sein de l'exécutif

Si le détail des économies reste encore inconnu, le dessein budgétaire brossé par l'exécutif va totalement à contresens des exigences posées par l'urgence sociale et écologique. Une aberration qui crée même des remous au sein du gouvernement. Le 31 août, Christophe Béchu, le ministre démissionnaire de la Transition écologique, a fait part de son mécontentement, regrettant que « les orientations évoquées ne permettent pas de garantir un financement efficace de la transition écologique ». Déjà, le tour de vis budgétaire opéré en février sur le budget de l'année 2024 avait conduit à l'annulation de 10 milliards de crédits, dont 2 milliards alloués à son ministère.

« Le Travail et l'Éducation nationale seront aussi concernés par une baisse de leurs moyens  », détaille, par exemple, Éric Coquerel. Car, même si leur budget respectif a sur le papier augmenté respectivement de 1 et de 0,5 %, cela ne permettrait pas de combler les effets de l'inflation. Nicole Belloubet, ministre démissionnaire de l'Éducation nationale, s'en était d'ailleurs émue lors de la traditionnelle conférence de presse de la rentrée mardi dernier : « Les plafonds qui ont été adressés à notre ministère nous contraindraient à une particulière rigueur budgétaire », avait-elle déclaré devant les journalistes.

C'est en réalité la bataille qui se joue derrière la lutte pour Matignon. Lucie Castets, candidate du Nouveau Front populaire pour la fonction, s'est vue récusée par le chef de l'État officiellement pour des raisons de « stabilité » institutionnelle. Officieusement, c'est pour ses orientations économiques opposées à la politique menée depuis sept ans par Emmanuel Macron, lequel ne veut pas perdre la main. D'après l'Opinion, il souhaiterait d'ailleurs être celui qui choisit le futur locataire de Bercy, même en cas de cohabitation. Mais une guerre se joue au sein même de l'exécutif démissionnaire : à qui sera le plus austéritaire ? Le budget 2025 aurait pu être encore pire si Bruno Le Maire avait eu le dernier mot. Ses équipes planchaient sur plusieurs milliards d'euros d'économies supplémentaires. L'ex-ministre, toujours chargé des affaires courantes, continue de pousser pour de nouvelles coupes. Ou, du moins, il le sous-entend. En plus de ce document de synthèse sur les arbitrages pris il y a un mois par Matignon, Bercy a joint dans son courrier au président de l'Assemblée une note du Trésor arguant que le déficit public pourrait encore déraper en 2024, et pourrait en réalité être de 5,6 %, contre les 5,1 % initialement prévus. Soit un niveau très largement supérieur à l'objectif de 4,1 % en 2025, qui avait été fixé par le programme de stabilité en avril 2024. « C'est une manière pour Bruno Le Maire de mettre la pression, et de faire plus que le budget escompté il y a un mois », siffle le député insoumis de la Seine-Saint-Denis.

le programme du NFP pris à contrepied

Selon les calculs de l'administration publique rattachée à Bercy, il faudrait que son ministère table désormais sur 30 milliards d'économie pour l'État et la Sécurité sociale pour atteindre les 5,1 %, et le double pour atteindre l'objectif fixé pour 2025. « Ce serait une politique de super-austérité, et à mon avis une dégringolade économique. Parce que baisser les dépenses publiques a un effet récessif sur l'économie  », s'alarme le président de la commission des Finances. Mais ce contexte austéritaire explique aussi pourquoi Emmanuel Macron semble se tourner vers la droite et le retour de l'hypothèse Xavier Bertrand à Matignon. Apôtres de la rigueur, les 47 parlementaires « Les Républicains » (LR) seraient prêts à soutenir leur camarade. Ils avaient d'ailleurs présenté l'année dernière un contre-budget encore plus austéritaire tablant sur 25 milliards d'euros d'économies. Et, évidemment, sans aucune augmentation des recettes. Encore un point commun avec le camp présidentiel.

À contrepied total du programme du NFP. Pour rétablir les services publics, la coalition arrivée en tête des législatives tablait sur une augmentation des dépenses de 150 milliards d'euros à l'horizon 2027. Soit 22 % de plus que le budget public actuel. Mais ces dépenses pour le bien commun pourraient être entièrement financées par le retour d'impôts supprimés par Emmanuel Macron comme l'impôt sur la fortune (ISF) vert. Et la création de nouveaux, comme la taxe sur les superprofits. « Ce n'est pas la gauche qui a conduit à l'ouverture d'une procédure pour déficit excessif à Bruxelles », a d'ailleurs rappelé Lucie Castets au président lors de son entrevue à l'Élysée. Pour avoir le beurre et l'argent du beurre, il faut donc changer de crémerie.

L'Humanité
mercredi 4 septembre 2024 997 mots, p. 4

« À force de pertes fiscales, les caisses de l'État sont à sec »

Entretien réalisé par Margot Bonnéry

Le député PCF Nicolas Sansu, membre de la commission des Finances, estime que le macronisme mène le pays à la faillite et appelle à retrouver des recettes fiscales.

Que pensez-vous du projet de budget du gouvernement, qui prévoit une purge de 15 milliards d'euros, et potentiellement 30 milliards pour l'année suivante ? Quelles seront les conséquences pour les Français ? Emmanuel Macron a été battu lors des législatives. A-t-il encore une légitimité pour poursuivre sa politique de baisse des recettes et de diminution de la dépense publique ? Si Lucie Castets était nommée première ministre, serait-elle en capacité d'aller chercher de nouvelles recettes ? Le Modem, l'an dernier, était favorable à l'instauration d'une taxe sur les superprofits... Que se passerait-il si les députés ne s'entendaient sur aucun budget ? Est-ce qu'en allant combattre la fraude fiscale cela pourrait révolutionner notre rapport au budget et au déficit ?

Que pensez-vous du projet de budget du gouvernement, qui prévoit une purge de 15 milliards d'euros, et potentiellement 30 milliards pour l'année suivante ?

C'est dramatique. Après sept ans de macronisme, nous en arrivons à une faillite du pays. À force de pertes fiscales, le budget est à sec. Des ministères très importants vont se retrouver plombés. Le fonds vert s'effondre, la dotation d'équipement des territoires ruraux va diminuer. Les collectivités territoriales et le ministère du Travail vont aussi être impactés. Le déficit est extrêmement important, ce qui génère une difficulté puisque, avec l'augmentation du taux d'intérêt, le remboursement de la dette devient préoccupant. Comment réinternaliser cette dette ? Comment remettre en place un circuit du Trésor pour la financer directement sans passer par les marchés financiers ? Seul un gouvernement de gauche ultra-majoritaire pourrait y parvenir. Or, pour financer l'économie et nos services publics, ces points sont fondamentaux.

Quelles seront les conséquences pour les Français ?

Quoi qu'il arrive, les fonctionnaires seront heureusement payés. Mais toutes les dépenses d'intervention vont se retrouver diminuées. Les aides aux populations, aux entreprises, aux maires, à l'environnement et à la rénovation des écoles vont être diminuées. Le soutien aux services publics et de très nombreux projets d'investissement et d'accompagnement des personnes vont être différés, ou annulés pour le pire. Les Français risquent de payer la note.

Emmanuel Macron a été battu lors des législatives. A-t-il encore une légitimité pour poursuivre sa politique de baisse des recettes et de diminution de la dépense publique ?

En réalité, nous ne sommes sûrs de rien concernant les décisions budgétaires qui seront prises. Quel que soit le gouvernement à venir, je ne vois pas comment il pourrait faire prospérer son projet. L'idéal serait d'avoir la main à gauche pour proposer un budget. Ce n'est pas le cas. Pire : pour l'heure, aucun document ne nous permet de travailler, notamment sur la question des recettes, qui est un sujet majeur. Nous sommes début septembre et les ministères n'ont toujours pas bouclé leur copie. Comment trouver et orienter de nouvelles recettes ? Faut-il garder toutes les exonérations sociales et fiscales ? Faut-il mettre le paquet sur la transition écologique ? Ces questions devraient être débattues au Parlement, que le président refuse de convoquer en session extraordinaire. Mais nous continuerons quoi qu'il arrive de nous battre pour imposer le débat.

Si Lucie Castets était nommée première ministre, serait-elle en capacité d'aller chercher de nouvelles recettes ? Le Modem, l'an dernier, était favorable à l'instauration d'une taxe sur les superprofits...

Il serait effectivement possible d'en faire la proposition et d'avoir une majorité sur certains sujets. Nous pourrions certainement discuter de mesures symboliques et utiles pour rapporter de l'argent pour les services publics. Mais je ne suis pas sûr qu'il y aurait la possibilité de modifier en profondeur notre politique fiscale au vu de la composition de l'Assemblée. Car notre objectif majeur est surtout de changer d'architecture fiscale. C'est-à-dire : comment faire pour que les gros payent gros et que les petits payent petit ? Le but est de sortir du chaos politique et économique dans lequel Emmanuel Macron a plongé le pays. Mais qui sait, peut-être que dans quinze jours il nous sera demandé de porter un gouvernement avec une « gauche tolérée » associée à une aile gauche de la Macronie et du Modem. Plusieurs propositions pourraient obtenir une majorité à l'Assemblée. À moins que le président ne recherche la bienveillance de l'extrême droite pour gouverner à droite. Mais comme il change beaucoup d'avis en ce moment...

Que se passerait-il si les députés ne s'entendaient sur aucun budget ?

Il ne faut pas oublier que le débat sur les deux derniers budgets a été complètement empêché ces deux dernières années à coups de 49.3 à répétition. Le pays a besoin d'un gouvernement capable de présenter un budget puis de le mettre en débat en commission et dans l'Hémicycle pour que les députés puissent remplir leur rôle, discuter, amender, modifier les articles et voir si une majorité se détache.

Est-ce qu'en allant combattre la fraude fiscale cela pourrait révolutionner notre rapport au budget et au déficit ?

Évidemment : de 60 à 100 milliards d'euros partent chaque année en évasion et en fraude fiscales. Nous devons mettre en place des mécanismes empêchant les plus riches d'échapper à l'impôt. Il faut aussi s'attaquer aux holdings familiales qui permettent de faire remonter les dividendes et les actions sans transparence ni imposition... Ce sont des questions sur lesquelles je souhaite avancer.

Le Figaro, no. 24892
Le Figaro Économie, mercredi 4 septembre 2024 719 mots, p. 21

Économie

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3 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

À l'hôpital public, le déficit financier s'aggrave encore

Il devrait dépasser les 2 milliards d'euros en 2024, obérant la capacité d'investissement des établissements.

Renault, Marie-Cécile

La rentrée s'annonce compliquée dans les hôpitaux. La réforme des études de médecine menée par le gouvernement conduit à la suppression de 1 500 postes d'internes dans les hôpitaux dès le 1er novembre. Or, après un pic mi-août, une quarantaine d'établissements restent « en tension » , avec six établissements ayant activé le plan blanc, a reconnu mardi matin Frédéric Valletoux, ministre délégué à la Santé démissionnaire. «Il va falloir s'adapter. Certains établissements vont avoir recours à des praticiens étrangers, dont le nombre va sensiblement augmenter en 2024-2025, avec 1300postes supplémentaires» , a admis Arnaud Robinet, maire de Reims et président de la Fédération hospitalière de France (FHF), tout en soulignant que le nombre d'étudiants va progresser dans les années à venir.

Si la FHF se félicite d'une baisse du taux d'absentéisme à l'hôpital public - à 9,5 % en 2023 contre 11,1 % en 2022 -, ce dernier reste toujours supérieur à son niveau d'avant-Covid (8,9 % en 2019). Et, si les hôpitaux se félicitent d'un « regain d'attractivité » auprès des soignants à la suite des revalorisations salariales du Ségur de la santé, 98 % des établissements restent confrontés à des difficultés de recrutement de personnel médical, notamment aux urgences, mais aussi en psychiatrie, radiologie, anesthésie, pédiatrie et médecine générale. Pour y remédier, le public plaide pour la mise en place de mesures coercitives sur le privé. La FHF propose ainsi d' « instaurer pour une période donnée un engagement de servir, pendant les premières années de plein exercice des professionnels médicaux, consistant en une participation à la permanence des soins en établissement public de santé ».

Face à la saturation des urgences durant la période estivale, l'hôpital public réclame également de durcir les obligations des cliniques privées, accusées une nouvelle fois de ne pas prendre leur part. La FHF enjoint ainsi aux pouvoirs publics de publier au plus vite le décret sur la participation obligatoire aux gardes pour la prise en charge des soins non programmés.

« Avoir le courage de réformer »

Malgré une bonne coordination avec « les médecins de ville qui ont joué le jeu cet été » , admet Martin Trelcat, directeur général du groupement hospitalier du Havre, « la fermeture intempestive d'une clinique a renvoyé le flux vers l'hôpital public ». « Certains sont très vertueux, mais on ne peut pas travailler sur la base du volontariat avec le libéral. Sans régulation, ça ne peut pas marcher » , affirme Jean-Luc Jouve, président de la commission médicale d'établissement de l'Assistance publique-Hôpitaux de Marseille. Au-delà de leurs difficultés de ressources humaines persistantes, les hôpitaux publics alertent sur la dégradation de leur situation financière, avec un déficit qui devrait dépasser les 2 milliards d'euros en 2024. Cette situation entraîne «une augmentation desdélais de paiement» des fournisseurs, prévient Cécile Chevance, responsable finances de la FHF. Elle impacte également les capacités d'investissement des établissements. Dénonçant un sous-financement de l'inflation, qui perdure - même si l'évolution des prix a nettement ralenti -, mais aussi une «iniquité de traitement sur le plan fiscal»par rapport au privé, la FHF réclame aux pouvoirs publics «un financement complémentaire estimé à 2,4milliards d'euros en 2024». Soit une hausse de 2,3 % de l'Objectif national des dépenses de santé (Ondam) prévu cette année pour les hôpitaux, corrigé à 108 milliards d'euros. Pour 2025, la FHF plaide pour une augmentation des financements de 3,9 milliards d'euros pour un Ondam 2025 de 111,9 milliards d'euros.

Mais, alors que Bercy a alerté lundi sur un nouveau dérapage du déficit public à 5,6 % du PIB cette année, bien au-delà des 5,1 % prévus pour 2024, l'exercice promet d'être difficile. « Le gouvernement prévoit 15milliards d'euros d'économie sur le budget de l'État en 2025 et 5milliards sur le budget de la Sécu » , a prévenu mardi matin le député LFI Éric Coquerel, président de la commission des finances lors d'une rencontre avec l'Association des journalistes économiques et financiers (Ajef). «Nous attendons qu'un ministre de la Santé de plein exercice soit nommé au plus vite. Quel que soit le futur gouvernement, il faudra avoir le courage de réformer» , a martelé Arnaud Robinet. Il réclame en particulier une loi de programmation pluriannuelle qui donnerait davantage de visibilité budgétaire aux établissements. M.-C. R.

Le Figaro, no. 24892
Le Figaro, mercredi 4 septembre 2024 896 mots, p. 16

Débats

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3 septembre 2024 - Le Figaro (site web)

« Sauf exception, la loi enjoint aux juges de ne pas envoyer les délinquants en prison »

Après le décès d'un gendarme à Mougins, renversé par un multirécidiviste, et la remise en liberté d'un homme ayant renversé une fillette à Vallauris, le laxisme de la justice est pointé du doigt à juste titre, tant tout est fait pour que les délinquants échappent à l'incarcération, analyse l'avocat*.

Lehman, Hervé

Après les décès tragiques d'un gendarme et d'une fillette causés par des chauffards, l'opinion publique ne comprend pas les décisions des juges. Dans le premier cas, l'auteur avait été poursuivi dix fois sans jamais aller en prison ; dans le second, l'auteur a été remis en liberté avant même que l'enfant soit enterrée. Les juges doivent, une fois encore, faire face à l'accusation de laxisme. Suffoqués par l'indignation, certains politiques en viennent à perdre le bon sens. Karl Olive, député Renaissance, a déclaré : «Je suis pour un délit de criminalité(?). Je suis pour la présomption de culpabilité.»Il ferait mieux de s'interroger sur sa responsabilité propre, en qualité de législateur.

Christiane Taubira a fait voter la loi du 15 août 2014 qui interdit aux juges, sauf exception, d'envoyer les délinquants en prison. L'article L. 132-19 du code pénal disposait ainsi : «En matière correctionnelle, une peine d'emprisonnement sans sursis ne peut être prononcée qu'en dernier recours si la gravité de l'infraction et la personnalité de son auteur rendent cette peine nécessaire et si toute autre sanction est manifestement inadéquate; dans ce cas, la peine d'emprisonnement doit, si la personnalité et la situation du condamné le permettent, et sauf impossibilité matérielle, faire l'objet d'une des mesures d'aménagement.»Le moins de peines de prison possible, et dans tous les cas la peine de prison s'effectue... en dehors de la prison. Le code de procédure pénale proclame de même que la détention provisoire ne peut être prononcée qu'à titre exceptionnel. Emmanuel Macron s'est fait élire en 2017 en promettant la construction de quinze mille places de prison et en affirmant que toute peine de prison doit être exécutée. On attend toujours les quinze mille places, et Nicole Belloubet a fait modifier l'article L. 132-19 par la loi du 23 mars 2019, mais pour remplacer le mot « nécessaire » par celui d' « indispensable » , renforçant ainsi l'injonction faite aux juges de ne pas envoyer les délinquants en prison. Il faut donc admettre que les juges appliquent la loi.

Mais allons plus loin. La loi Taubira était le fruit de la longue lutte de la gauche judiciaire pour l'abolition de la prison. La ministre avait organisé en 2012 une conférence du consensus sur la récidive, présidée par Nicole Maestracci, figure du Syndicat de la magistrature, et qui n'avait pas eu de mal à parvenir à un consensus puisque tous les membres avaient été choisis parce qu'ils étaient hostiles à l'emprisonnement. La conférence concluait, «au vu des connaissances scientifiques et professionnelles rassemblées» ,qu'elle «dispos(ait) d'éléments fiables pour remettre en cause l'efficacité de la peine de prison en termes de prévention de la récidive».On ne sait ce que les connaissances scientifiques fiables enseignent en matière de prévention de la récidive sur le cas de cet homme qui a fini par foncer sur un gendarme après dix peines de substitution à l'emprisonnement... C'est, depuis cinquante ans, la conviction et le combat des juges du Syndicat de la magistrature : la prison est cause de récidive, et elle est surtout un instrument d'oppression de la bourgeoisie. Cela se traduit nécessairement dans la pratique de ces magistrats, et cela s'inscrit dans la loi à chaque fois que la gauche est au pouvoir et donc que les membres du Syndicat de la magistrature occupent les postes de responsabilité à la Chancellerie et au cabinet du garde des Sceaux. Rappelons-nous, en écho à ce qu'a dit Harmonie Comyn sur la politique depuis 1981, que, dès son arrivée au ministère de la Justice, en juin 1981, Robert Badinter avait fait libérer 40 % des détenus.

Sur ces questions, Emmanuel Macron s'est toujours comporté, avec une constance qu'on ne lui connaît pas dans tous les domaines, comme un président de gauche, à commencer par le choix des ministres de la Justice, une fervente militante socialiste puis un avocat pénaliste, en passant par la libération de milliers de détenus lors de l'épidémie du Covid. Mais, nous dit-on, les prisons sont pleines, et trop pleines. C'est vrai, et cela s'explique par l'augmentation de la délinquance, en particulier des trafics de stupéfiants et des actes de violence. C'est pourquoi il faut construire de nouvelles places de prison. La proposition de Valérie Pécresse était judicieuse qui consistait à construire ou récupérer des établissements plus légers pour les petits délinquants, ce qui serait plus rapide et moins cher qu'un système dans lequel il faut appliquer le même niveau de sécurité pour la plupart des détenus. Une politique pénale n'est pas une question de capacité d'accueil, manière de penser qui amène la gauche judiciaire à demander un numerus clausus : pas de place en prison, pas de peine de prison, subterfuge pour baisser encore le nombre d'incarcérations. La question n'est pas : combien de places de prison avons-nous ?, mais combien nous en faut-il pour assurer la politique pénale que les Français souhaitent ?, c'est-à-dire une politique pénale qui conduise à ce que les personnes qui dealent, agressent ou tuent aillent en prison. - * Hervé Lehman est l'auteur de «Soyez partiaux! Itinéraire de la gauche judiciaire» (Éditions du Cerf, 2022).